Title: Sainte Thérèse
Author: Louis Bertrand
Release date: April 17, 2026 [eBook #78479]
Language: French
Original publication: Paris: Arthème Fayard, 1927
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78479
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LOUIS BERTRAND
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
Il s’agit de savoir si les états mystiques ne seraient pas des fenêtres ouvertes sur un monde nouveau.
(William James : Expériences religieuses, X, p. 362.)
Ces grandes expériences restent consignées par ceux qui les ont éprouvées, comme les documents rapportés par les explorateurs de terres inaccessibles.
(Léonce de Grandmaison : l’Élément mystique dans la religion, ad fin.)
PARIS
ARTHÈME FAYARD & CIE, ÉDITEURS
18-20, rue du Saint-Gothard.
DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE
Il a été tiré de cet ouvrage :
Cinquante exemplaires sur papier du Japon
de la Manufacture Impériale,
numérotés de 1 à 50.
Deux cents exemplaires sur papier de Hollande
Van Gelder Zonen
numérotés de 51 à 250.
et vingt hors commerce numérotés de I à XX.
Trois cents exemplaires
sur papier vélin pur fil des Papeteries Lafuma
numérotés de 251 à 550.
et vingt-cinq hors commerce numérotés de XXI à XLV.
L’édition originale a été imprimée sur papier Alfa.
Copyright by A. Fayard et Cie, 1927.
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation
réservés pour tous pays, y compris la Russie.
Il y a eu là un moment étrange et supérieur de l’espèce humaine… De 1500 à 1700, l’Espagne est peut-être le pays le plus curieux du monde…
(Taine, Corresp., IV, p. 74.)
L’an dernier, à Notre-Dame, un prédicateur subitement célèbre, attirait des foules, en leur parlant de l’actuelle inquiétude humaine. Il les émouvait, en mettant sous leurs yeux les raisons secrètes de cette éternelle angoisse de l’âme, angoisse devenue d’autant plus poignante à l’heure précise où nous sommes, que le vieil abri de notre civilisation semble menacé par toute espèce de barbaries et que cette ruine ajouterait mille horreurs inconnues à l’horreur habituelle et permanente de notre détresse et de notre solitude au milieu d’un monde qui nous ignore. Bien entendu, au bout de tous ces raisonnements, il montrait la petite lueur d’espoir qui reste, l’imperceptible rayon qui filtre à travers la porte close du mystère. Et, sous les hautes voûtes pleines de ténèbres, on apercevait, dans une pénombre, au milieu de la chaire, cette blanche silhouette de prêtre, qui s’agenouillait, qui se frappait la poitrine et qui multipliait les gestes pathétiques, en affirmant l’existence de cette petite lueur, reflet lointain d’un invisible foyer. Je me souviens qu’à ce moment-là, parmi les rangs d’auditeurs debout qui se pressaient sous des gros piliers des orgues, il courait comme un involontaire frémissement, il y avait un arrêt infinitésimal des respirations.
Un soir, à la sortie, entraîné par le flot de la foule qui s’écrasait sous le porche, je me retournai vers mon plus proche voisin. Mon regard se heurta à celui d’un homme de mon âge, dont les yeux semblaient attendre les miens. Ce ne fut qu’un éclair, une seconde de brusque contact spirituel. Ces yeux, pleins d’une interrogation triste, contrastaient avec des lèvres sceptiques et dédaigneuses, et j’y lisais clairement ceci : « Est-ce que, vraiment, ce que dit ce prêtre est possible ? Est-ce que vous croyez cela, vous qui, comme moi, paraissez être un homme sérieux ? Oui, on voudrait bien croire à cette petite lueur, mais, n’est-ce pas que cela est absurde ?… »
Une poussée de la foule nous sépara. Une fois sur le parvis, j’essayai vraiment de retrouver cette figure tourmentée. Elle avait disparu dans la confusion des visages et dans les ombres montantes du crépuscule. Troublé par l’appel angoissé de ce doute, je restai assez longtemps à méditer sur le parvis, devant le grand portail de la basilique ouvert à deux battants et laissant voir, dans les profondeurs de la vaste nef, le buisson ardent du maître-autel et les herses de cire autour de la statue miraculeuse de Notre-Dame. Au dehors, dans la nappe bleuâtre qui tombait des lampadaires électriques, l’asphalte du parvis luisait comme un miroir sans fin, où se réfléchissait, du haut en bas, la colossale silhouette de la vieille basilique. Sur le terre-plein, des automobiles me bousculaient, les timbres des tramways ne cessaient pas leurs tintements assourdissants. Mais, malgré ce déferlement partout victorieux de la matière et des forces sans âme, je sentais peu à peu mon trouble se dissiper, à contempler ces lumières paisibles qui se dressaient, là-bas, au fond des ténèbres, et surtout à dénombrer cette foule, — cette foule dégorgée à grands flots par les portes de la basilique et d’où il me semblait entendre monter comme une adhésion muette…
Le souvenir de cette rencontre m’a poursuivi maintes fois, tandis que je lisais les brûlantes confessions de sainte Thérèse. Plus j’avançais dans ma lecture et plus je me disais : voilà la réponse à l’Homme inconnu de Notre-Dame ! Si, en dehors de la foi, une réponse est possible à une interrogation pareille, c’est ici qu’elle se trouve, dans ces pages géniales de la Carmélite d’Avila. Jamais de telles affirmations n’ont été proférées par une bouche humaine, avec cet accent de haute raison, cette acuité d’analyse, cette rigueur d’esprit critique, avec cette calme assurance surtout ! Personne n’a apporté un pareil témoignage en faveur du surnaturel, et personne n’a environné ce témoignage d’une pareille lumière. Or, le surnaturel, c’est la grande question, celle qui domine toutes les autres. Et même, est-ce qu’il y a autre chose d’intéressant au monde ?… On a écrit toute une littérature sur la personne de Jésus-Christ, en faisant abstraction du surnaturel. J’avoue ne pas comprendre l’intérêt exceptionnel qu’on attache à des études de ce genre. Si Jésus-Christ n’est pas le Fils de Dieu, il ne m’intéresse plus, — ou pas plus que tel thaumaturge, dont le monde a oublié l’histoire. De même si Thérèse d’Avila n’a pas tenu réellement le Christ dans ses bras, la voilà tombée, à mes yeux, au rang d’une infirme d’hôpital. Je refuse de la suivre dans ses divagations et ses déplacements de nonne agitée…
Au contraire, si l’existence d’un ordre surnaturel est possible, — et comment oser affirmer le contraire ? — c’est le trouble installé dans notre esprit, ce trouble que Pascal a exprimé en quelques phrases immortelles. On est pris à la gorge : il faut répondre. Tant que le doute subsiste, on ne peut plus dormir, surtout quand le temps presse, quand, demain peut-être, on aura sur la face « la terre », dont parle le même Pascal… Alors, si cette moniale apporte une réponse digne d’examen à la question suprême, il importe extrêmement de l’écouter. Il faut la suivre, il faut tout quitter pour cela, et, quand on tient une plume, planter là le manuscrit commencé. Quel autre sujet pourrait tenir devant un sujet pareil ? De même que le surnaturel est la question des questions, — le cas insigne et singulier de Thérèse d’Avila est le plus extraordinaire thème de méditation qui puisse être proposé à la pensée, comme l’analyse et le portrait d’une telle âme est une des plus hautes entreprises qui puissent s’offrir à l’art d’un écrivain.
On se dit tout cela, dans un élan d’enthousiasme. Et puis, le premier sursaut d’exaltation tombé, on fait un retour sur soi-même. On découvre avec terreur son insuffisance et son indignité devant une œuvre comme celle-là. De toute nécessité, il importe d’être fait pour elle, d’y être en quelque sorte prédestiné par certaines qualités d’âme. N’importe qui ne peut pas aborder sainte Thérèse. Toutes les élégances intellectuelles, tous les raffinements sentimentaux et même les plus beaux dons de l’esprit n’y font rien, si l’on n’a pas, de naissance, une certaine communication avec des créatures d’essence aussi rare. Je crois fermement qu’il faut être de vieille souche catholique, avoir derrière soi des générations d’ancêtres qui ont pensé et senti en catholiques, qui ont éprouvé, dans leur chair et dans leur cœur, à un degré si infime que l’on voudra, quelque chose des affres et des joies d’une sainte Thérèse, pour se figurer, même de loin, un pareil type de sainteté. Avec cela, toute une éducation, toute une préparation spéciales sont indispensables. Les sentiers de la mystique sont des plus scabreux, ils côtoient les pires précipices. Il convient d’avoir le pied solide pour s’y engager. Même pour contredire ceux qui en ont la connaissance et la familiarité, — pour réfuter ou critiquer des écrivains mystiques, — il sied d’être armé en conséquence : non seulement, c’est toute une science particulière qui est requise, avec des dons de pénétration, de souplesse, de subtilité extrêmes, mais il faut encore, en ces matières, beaucoup de bon sens, de méthode et de discipline. Sainte Thérèse étonne peut-être plus par sa pondération et sa sagesse, sa soumission à la règle et sa défiance d’elle-même, que par ses audaces et ses prodigieuses intuitions.
De là vient, en matière d’histoire religieuse, la relative supériorité de certains exégètes rationalistes sur les ordinaires terrassiers de l’érudition et de la science dites positives : ils sont forts de tout un lignage catholique et de toute une éducation cléricale. Et, disons-le en passant : c’est un des spectacles les plus bouffons et les plus affligeants qui soient que de voir certaines mains grossières toucher à des âmes de saints. Après tant de mésaventures pitoyables, il devrait être entendu désormais que la sainteté n’est pas du ressort de la science. Il n’y a de science positive que de ce qui se compte, ou de ce qui se mesure. Or on ne compte pas, on ne mesure pas l’âme des saints, ni, d’ailleurs, aucune âme.
Certains médecins surtout se sont couverts de ridicule, en se fourvoyant dans ces domaines où ils n’ont rien à faire. Toutes les retentissantes théories sur la névrose, l’hypnose ou l’hystérie, ont fini par être abandonnées comme ne répondant à rien de réel. Aujourd’hui, à la Salpêtrière, on vous dit carrément que l’hystérie est une invention de Charcot. Mais, ce qu’il y a de plus grave chez des hommes à prétentions scientifiques, c’est le manque d’esprit critique, c’est cette naïveté qui leur fait prendre, à tout instant, de pures hypothèses pour des réalités démontrées, ou qui les rend dupes de misérables simulateurs, — et aussi ce manque de tact qui leur fait confondre, par exemple, le cas des Possédées de Loudun avec le cas d’une sainte Thérèse, ou d’une sainte Catherine de Sienne. Tels certains exégètes, logiciens intrépides et pleins de science, quelquefois même de subtilité, qui se trompent lourdement, parce qu’ils raisonnent là où un peu de goût littéraire suffisait pour trancher la difficulté. Et c’est ainsi que toute la littérature pseudo-médicale qui a été écrite sur sainte Thérèse, — avec la prétention de ramener ses états mystiques à des cas pathologiques, — est à côté de la question, sans compter qu’elle rebute par son épaisseur et sa vulgarité de pensée. Que ces médecins-là se décident à laisser sainte Thérèse tranquille : c’est bien assez que leurs pareils aient failli la tuer, quand elle était de ce monde…
Mais toute la bonne volonté, toute la préparation et toute la méthode possibles avec la plus complète humilité devant son objet, sont encore peu de chose pour l’écrivain qui traite de sainte Thérèse. Il y a des impossibilités qui dérivent du sujet lui-même. Si le surnaturel n’est pas absolument inconnaissable, les notions très spéciales qui s’y rapportent sont, par définition, incommunicables. Très souvent, la Sainte nous laisse éblouis sur le seuil du mystère, — devant des splendeurs dont elle est seule à être illuminée, des joies dont elle est seule à jouir. Elle récuse d’avance tous les jugements que nous pourrions former sur ses états mystiques. Elle s’épuise à nous dire qu’il faut les avoir éprouvés pour en parler avec compétence. Et ainsi elle nous exclut des réalités où elle vit. Nous ne pouvons pas avoir de société avec elle, du moins sur le plan habituel de sa vie intérieure… Barrès, qui fut tenté, lui aussi, par ce haut sujet de sainte Thérèse, nous parle, quelque part, de ce mathématicien illustre qui, dans le monde entier, ne pouvait s’entretenir de certains problèmes qu’avec deux ou trois esprits de son espèce. Il en est de même pour sainte Thérèse. Elle a cherché pendant toute sa vie, non seulement dans les confessionnaux d’Avila, mais dans l’Espagne entière, des âmes fraternelles, capables de la comprendre. Longtemps, elle a souffert de sa solitude, — de se sentir un cas unique, une sorte de monstre spirituel.
Admettons donc qu’il faudrait être un autre saint pour parler convenablement de cette sainte. Mais on peut avoir des ambitions moins élevées, et, tout en se défendant de vouloir rien apprendre aux doctes, aux théologiens, ou aux spécialistes de l’hagiographie, se borner à rapprocher Thérèse d’Avila du public profane qui l’ignore, à souligner l’importance, la haute signification historique et philosophique d’une telle figure.
Si l’on est effrayé par la grande mystique que fut cette femme, on peut se détourner vers des aspects plus humains, plus moyens de son caractère. On peut enfin la rejoindre indirectement par tous les à-côtés de son histoire. J’avoue qu’au début, avant de m’être livré complètement à ce fougueux génie, c’est tout le secondaire et tout l’accessoire de sa vie qui m’attiraient vers elle.
D’abord, — je l’avoue aussi en toute candeur, — le fait que mon glorieux patron, l’Apôtre de la Nouvelle-Grenade, saint Louis Bertrand, alors maître des novices chez les Dominicains de Valence, a écrit à la Carmélite d’Avila une de ces lettres qui semblent commander toute une destinée, — ce fait me frappa comme s’il me touchait personnellement. Je me sentais, en quelque façon, intéressé à la Réforme de la Sainte. Et puis, sur le chemin qui mène aux « châteaux » thérésiens, je rencontrai tout de suite une grande figure africaine, qui m’était chère depuis longtemps : saint Augustin. On peut dire que l’autobiographie écrite par sainte Thérèse est sortie des Confessions. Ce dernier livre a exercé sur ce qu’elle appelle sa « conversion » une influence profonde. Ce sont deux natures jumelles. L’extase d’Ostie me conduisait insensiblement au miracle du Cœur Transverbéré par la flèche d’or du Séraphin…
Et je considérais encore une foule d’autres choses dans cette extraordinaire aventure de Thérèse d’Avila, — une foule de traits de caractère ou de circonstances par où je la pouvais mieux saisir que par sa sainteté. N’est-elle pas un des types espagnols les plus complets que l’histoire ait jamais constatés ? Il n’est même que juste d’affirmer que Thérèse est la grande Espagnole, de même qu’Augustin est le grand Africain. Et, parce qu’elle est la grande Espagnole, elle a porté au suprême degré le réalisme caractéristique de sa race. Elle appartient à cette famille d’esprits qui a donné au monde ses grands inventeurs et ses grands intuitifs, — artistes, savants, métaphysiciens ou mystiques. La démarche essentielle de ces esprits-là, c’est d’aller jusqu’au bout du réel, au lieu de s’arrêter à mi-chemin, — de partir des réalités les plus humbles pour aboutir aux plus transcendantes, à celles qui échappent au contrôle des sens comme de la raison discursive. Dans l’ordre littéraire, un Dante et, à un degré inférieur, un Balzac serait un bon représentant de cette catégorie d’esprits. Mais sainte Thérèse les dépasse tous : elle est la plus haute branche de cette haute lignée intellectuelle.
Ajoutons que son existence se confond avec un des moments à la fois les plus splendides et les plus tragiques de l’humanité. Comme l’a remarqué Taine, l’Espagne de ce temps-là est non seulement un des pays les plus pittoresques et les plus amusants pour une fantaisie d’artiste, mais elle a joué un rôle de tout premier plan. Thérèse, dans son couvent d’Avila, a pu avoir le sentiment qu’elle assistait à un duel de civilisations et que, dans ce duel, son pays était le héraut de Dieu. Deux fois, l’Espagne de Charles-Quint et de Philippe II a sauvé la civilisation occidentale : la première, en arrêtant l’Islam à la bataille de Lépante ; — la seconde, en empêchant l’Allemagne protestante de tuer l’esprit de la Renaissance italienne et en dirigeant la contre-réforme catholique. Dans le même moment, par la découverte des Amériques, qui fut une chose inouïe d’audace, une aventure merveilleuse comme le plus fou des romans de chevalerie, l’Espagne préparait au vieux monde un suprême refuge pour les catastrophes finales, tout en ouvrant à la pensée comme à l’activité contemporaine des horizons immenses et insoupçonnés. Les frères de sainte Thérèse, ne l’oublions pas, furent presque tous des « Américains ». On la conçoit très bien fondant des monastères à Lima et à Quito, ou évangélisant les Indiens des pampas et des Cordillières.
Ces alentours de mon personnage me séduisaient extrêmement : il y a, dans ces époques privilégiées de l’histoire, quelque chose de brillant qui excite au plus haut degré l’imagination et, en même temps, des profondeurs de perspective, qui sollicitent toutes les curiosités de l’esprit. Mais, à mesure que je pénétrais davantage dans l’intimité de l’œuvre thérésienne, ces splendeurs historiques s’éclipsaient à mes yeux. La perspective avait changé du tout au tout. Un monde inconnu et plus fascinateur que tous les spectacles de l’histoire m’était révélé : l’âme mystique avec ses abîmes et ses régions mystérieuses. Une psychologie nouvelle, tout entière issue du catholicisme, me découvrait ses hautes demeures et ses galeries souterraines.
Pendant des siècles, des âmes religieuses, tourmentées et divisées contre elles-mêmes par toute espèce de combats intérieurs, livrées aux angoisses du doute ou aux voluptés de l’extase, se sont observées et étudiées elles-mêmes, — et cela dans une sorte de perpétuel garde-à-vous, avec une défiance toujours en éveil, une peur affreuse de verser dans l’hérésie, ou de se laisser duper par l’Esprit de mensonge. Elles ont mis dans cet examen une sincérité, une bonne foi qui n’ont jamais été égalées : pour elles, il s’agissait de leur vie même et de leur salut, du plus intime et du plus essentiel de leur être et non d’un jeu intellectuel, d’une recherche purement spéculative de savant ou de dilettante. Et ces observations, continuées par des générations de mystiques et d’ascètes se sont capitalisées dans toute une littérature immense autant qu’elle est ignorée du grand public. Pour avoir seulement exploré quelques provinces françaises de ce pays inconnu, M. l’abbé Henri Bremond a rapporté de ce voyage des volumes tout pleins de précieuses trouvailles. Il y a là de véritables gisements psychologiques sous-jacents à la psychologie traditionnelle de nos écrivains profanes : trésors inexploités qui n’ont servi jusqu’ici qu’à l’édification ou à la délectation des âmes pieuses et qui pourraient enrichir et renouveler des genres littéraires menacés d’épuisement. Les mystiques, en s’observant, sont descendus beaucoup plus profond que nos plus subtils dramaturges ou romanciers, ils ont révélé des régions de l’âme infréquentées de nos modernes psychiâtres ; ils ont noté des mouvements, des réactions, des éclairages intérieurs, des colorations et des nuances qui ont échappé aux professionnels de l’analyse sentimentale, à plus forte raison aux gens de laboratoire et à leurs grossiers moyens d’investigation. Sainte Thérèse, qui a beaucoup ri des sottises de son temps, aurait bien ri sûrement des prétentions de notre psycho-physique ou de notre psycho-analyse. Pour en faire prompte justice, il suffit de mettre en balance les minces résultats, les découvertes minuscules et, d’ailleurs, toujours contestables de ces myopes expérimentateurs avec la richesse, la profusion étonnante des documents psychologiques, — documents éprouvés et contrôlés cent fois par des générations de juges soupçonneux et sévères, — que nous ont transmis les écrivains mystiques.
Surtout, les mystiques nous introduisent sur un plan où nous n’avons pour ainsi dire pas accès, ce plan que nous ne faisons qu’entrevoir à de certaines minutes très rares de notre existence, après un grand choc, après une crise physique ou morale, où nous avons failli sombrer, ou bien dans l’abaissement et la confusion du remords, ou dans certains sursauts nocturnes, minutes d’angoisse où l’on croit mourir, minutes d’hyperlucidité extraordinaire, où nous nous voyons nous-mêmes dans une nudité encore inconnue de nous, où notre esprit est touché d’une lumière telle que l’habituelle réalité paraît une illusion. Nous sentons bien qu’alors nous sommes sur le seuil d’un autre monde. Or le mystique nous apporte des nouvelles de cet autre monde, — et cela comme un voyageur véridique, ou comme un témoin oculaire. Et puis enfin il satisfait des besoins irréductibles qui travaillent l’humanité depuis les plus lointaines origines : besoin non plus seulement de comprendre, mais de toucher une réalité certaine, besoin d’aimer cette réalité non décevante, qui ne peut être que la Réalité suprême, — besoin d’amour et besoin de souffrir pour ce qu’on aime : l’ascèse est vieille comme le monde…
C’est parce que je trouvais tout cela dans les confessions autographes de Thérèse d’Avila, que je m’attachai immédiatement à elle, avec un sentiment où il n’entrait pas seulement de la vénération. Cette carmélite mortifiée jusqu’à l’anéantissement possède un charme humain auquel il faut bien céder, pour peu qu’on l’approche. Quand on vit près des saints, à un rang si infime que l’on voudra, on s’aperçoit bientôt que ce sont les plus aimables des créatures. Celle-ci est une des saintes les plus souriantes, les plus joyeuses qu’on ait vues. Nulle compagnie plus réconfortante, plus exaltante surtout. Mais sa grande supériorité parmi les mystiques, — supériorité qu’elle ne partage, à ma connaissance, qu’avec sainte Catherine de Sienne, — c’est qu’elle nous ouvre tout de suite les portes de ce monde inconnu. Elle nous jette en plein surnaturel. Elle nous en parle directement, comme d’une réalité expérimentée par elle. Les autres dissertent, théorisent sur l’union mystique. Celle-ci nous en donne en quelque sorte le sentiment et, à de certains moments, l’intuition. Il semble qu’il n’y ait plus d’intermédiaire entre le lecteur et les hautes réalités dont elle parle. Elle nous met en leur présence. Elle les a vues et nous croyons les voir par ses yeux. Il n’y a qu’elle, vraiment, qui ait parlé de choses aussi inaccessibles avec un pareil accent de vérité. On sent qu’elle est en communication avec ces choses, que sa voix nous arrive, toute fraîche et toute pure, des lieux mêmes où son âme est ravie. Et, ce qu’il y a de plus surprenant, c’est la lucidité que garde son esprit, en décrivant des états pareils. Même, dans les passages les plus osés, là où elle touche à ce qu’il y a de plus inexprimable dans le mystère, elle apparaît comme un être de haute et ferme raison. Pas une minute on n’a peur, avec elle, de rouler dans la divagation ou la folie. D’un bout à l’autre, c’est le ton de l’expérimentateur : elle raconte, elle décrit ses expériences mystiques. Elle analyse ses états avec une clarté, une précision, une abondance de détails et surtout une méthode critique que l’on ne rencontre chez aucun psychiâtre. Je ne connais pas d’observations de clinique plus prudentes et plus positives que les siennes. Un tel cas est quelque chose de véritablement unique.
Alors, s’il en est ainsi, — si Thérèse d’Avila est la plus extraordinaire et la plus sûre messagère du surnaturel qu’on ait jamais constatée, — c’est cela, avant toutes choses, qu’il importe de considérer en elle. Le reste n’a désormais qu’un intérêt secondaire. Pour la plus haute intelligence et la plus haute joie de ceux qui ne la connaissent point, il faut leur faire connaître cette créature privilégiée. En des temps comme ceux-ci où le monde semble prendre un ignoble plaisir à redevenir barbare, et, — ce qu’il y a de pire que tout, — où la notion même du surnaturel semble sur le point de disparaître, — il importe plus que jamais de dresser devant les yeux des foules cette haute Lumière, — et aussi cette Pureté. Il est bon de méditer sur la Vierge d’Avila et sur l’éminente dignité de cet état d’élection, à une époque qui, dans l’ordre psychologique, prétend tout expliquer par l’instinct sexuel et qui finit, en effet, par tout y ramener.
Voilà donc tout mon sujet : Thérèse d’Avila, messagère du surnaturel.
Certes, je n’ai pas la prétention naïve de la découvrir, — et, encore une fois, j’ai une conscience cruelle de tout ce qui me manque pour une pareille tâche. Mon excuse, c’est de m’adresser à des ignorants comme moi, en essayant de leur faire partager mon admiration et ma confiance dans cet incomparable guide spirituel.
Je ne saurais trop le répéter : les érudits, les historiens, les théologiens n’ont rien à apprendre dans ces pages. Puissent-elles seulement ne pas leur paraître trop fautives ou trop insuffisantes. Je sais qu’on a beaucoup écrit sur sainte Thérèse, et, tout récemment encore, de gros livres de Sorbonne. Sa bibliographie embrasse des bibliothèques entières. J’ai tâché d’en tirer profit dans la mesure où cela m’a paru utile à mon dessein. Mais j’écris pour ceux qui ne connaissent pas sainte Thérèse : ceux-là n’ont que faire de discussions de textes ou de dates, de fiches et d’appareils critiques. C’est la Sainte elle-même qu’ils veulent entendre.
Je voudrais essayer de leur donner satisfaction, — de leur faire entendre cette voix, en y mêlant aussi peu que possible la mienne. Après l’Évangile et les épîtres de saint Paul, existe-t-il une révélation semblable de la divinité du Christ ? Les livres saints mis à part, le monde a-t-il jamais ouï une pareille affirmation du surnaturel ? Cette affirmation je voudrais qu’elle parvînt jusqu’à ceux qui ne croient pas. C’est un fait vraiment hors cadre, lequel s’impose à la réflexion : voilà une petite bonne femme, — una mujercita, comme elle disait d’elle-même, — qui, en face des négateurs de la Présence réelle et à la veille des négations plus radicales du rationalisme, a osé prononcer ces paroles inouïes : « Non seulement je crois en Lui comme je le dois, mais je L’ai vu !… J’ai mis mes lèvres sur ses plaies et je L’ai tenu dans mes bras, comme la Vierge de la Cinquième Angoisse ![1]»
[1] La Vierge tenant dans ses bras le cadavre de son Fils. En réalité, ce n’est pas la Cinquième, mais la Sixième Angoisse, ou Douleur, à quoi la Sainte fait allusion.
D’autres, sans doute, avant elle et depuis elle, ont osé dire la même chose. Mais aucune n’a jamais apporté de preuves aussi fortes à l’appui de son témoignage.
Que vaut le témoignage de Thérèse d’Avila ? Autant qu’on peut répondre à une telle question, c’est ce que je vais tenter d’examiner dans ce livre. Je n’écris pas une biographie, une Vie de la Sainte : elle-même l’a écrite d’une façon qui devrait décourager tous les biographes. Je ne parlerai de sa vie, de son milieu, de son temps, des conséquences de son action que dans la mesure où cela pourra servir à mieux faire comprendre ou à mieux établir la valeur de son témoignage.
Laissons-la donc se raconter et s’expliquer devant nous ! Et, si en l’écoutant, nous voyons peu à peu se dessiner à nos yeux une extraordinaire figure humaine, c’est que les saints sont des êtres si complets, doués d’une vie si prodigieuse que l’imagination du romancier ou du dramaturge le plus génial n’en saurait inventer de semblables.
C’est une grâce que Dieu m’a faite : je plaisais partout où je me trouvais, et ainsi j’étais très aimée.
(Vie de sainte Thérèse, I.)
S’il y a un pays au monde qui ne ressemble pas à sainte Thérèse, c’est bien Avila, sa ville natale.
Voilà un beau démenti aux théories du dernier siècle sur l’influence des milieux : démenti partiel, nous l’allons voir, mais démenti tout de même, si l’on prend ces théories au pied de la lettre et dans un sens trop absolu et trop étroit. En tout cas, l’image qui se lève, pour nous, des écrits de la Sainte, ne correspond guère à l’aspect de son pays d’origine. Elle-même paraît en avoir eu conscience. Parlant des persécutions qu’elle eut à subir, à un certain moment, de la part de ses compatriotes, elle écrit dans une de ses lettres : « Ma patrie m’a traitée de telle sorte qu’on ne croirait pas que j’y suis née. » En réalité, il n’y avait point hostilité foncière entre Thérèse et les gens d’Avila. Ce ne fut qu’un désaccord passager. Mais c’est le caractère de la ville qui ne cadre guère avec l’idée que nous nous formons d’elle. Son paysage intérieur, si l’on ose dire, est fort différent du paysage d’Avila.
La physionomie de cette petite ville belliqueuse a quelque chose d’austère et de triste, voire d’un peu funèbre, et même, s’il faut tout avouer, d’un peu mesquin. Sauf la cathédrale et le très beau couvent de Santo-Tomas, bâti par les Rois Catholiques au temps de la plus grande splendeur dominicaine, les autres édifices n’ont rien qui retienne. Les églises Saint-Pierre, Saint-Vincent, Saint-André, qui offrent des parties curieuses, sont plutôt faites pour réjouir des archéologues. Quant à la cathédrale, elle effraie un peu par son sévère profil de forteresse, à l’ornementation rare et fruste. L’intérieur, avec ses lourdes arcatures romanes en grès rouge, même là où elles s’allègent en tournant au gothique, cet intérieur de sanctuaire est tout à fait dépourvu de suavité et de joie. Les anciens « palais » de l’aristocratie locale sont de gros cubes de pierre, des quadrilatères quelquefois crénelés, sans autre décoration que d’énormes blasons en relief sur des surfaces toutes nues et percées d’étroites ouvertures : petites fenêtres bardées de grilles conventuelles, dure carapace de maçonnerie, qui, par ses rugosités et ses aspérités, semble repousser tout ce qui vient du dehors. Si l’on se hasarde à passer le seuil on s’arrête tout de suite devant la noirceur sépulcrale des vestibules, avec leurs bancs grossiers adossés au mur, pour les laquais et les gens d’écurie, leur grand escalier enseveli sous la poussière et les toiles d’araignées, et, çà et là, leurs bras de lumière ou leurs torchères en fer forgé. Rusticité et rudesse militaire, cela sent la caserne, la grange et la basse-cour. On s’étonne de ne pas y voir des poules. Mais il y en avait sûrement autrefois.
Avec cela, de petites rues médiocres, qui aboutissent à une enceinte de murailles médiévales percées de neuf portes et munies, nous dit-on, de quatre-vingt-six tours. Cette robe de pierre contribue encore à l’impression perpétuelle de lapidation qu’on éprouve en se promenant dans Avila. Cela donne assurément un caractère très particulier à la ville. Mais c’est massif et dur à l’œil, sans rien des beautés architecturales qui rehaussent les remparts d’Aigues-mortes, ou de la cité de Carcassonne. On aspire à s’évader de cette opprimante ceinture de pierre. Et il faut bien avouer que les échappées sur la campagne sont admirables, surtout par la Porte de Sainte-Thérèse, ou par la Porte du Maréchal, qui, du côté opposé, lui est presque symétrique. La première, au sud de l’enceinte, s’ouvre sur un grand paysage, un peu nu, un peu froid, mais assurément très beau. De la terrasse du Rastro, dont on a fait une petite promenade aux maigres ombrages, en avant des anciens remparts, à deux pas de la placette où s’élevait la maison natale de la Sainte, on jouit d’un horizon splendide. C’est cela sans doute qui a donné à la future fondatrice de tant de couvents son goût pour les « belles vues » et aussi pour les eaux courantes, car cet aride pays est arrosé par une vraie rivière. Tout près du regard, au-dessous de la terrasse, un faubourg poudreux, mais d’où émergent quelques « fabriques » d’assez bon style, l’Hôpital général, Saint-Nicolas, Saint-Jacques. Puis la rivière, qui serpente au fond de la vallée, le rio Adaja, enjambé par un vieux pont en dos d’âne et bordé de petits peupliers minces comme des pinceaux, et, dans le lointain, derrière des ondulations de terrains aux tons âpres et heurtés, des lignes de montagnes, d’une transparence opaline presque africaine : la Sierra de Malagon, la Sierra d’Avila, et, plus au Sud, la noire Sierra de Gredos…
Ce paysage castillan a certainement de la noblesse et de la grandeur. La vue opposée, celle du Nord, est fort belle aussi, à de certaines heures, le matin ou le soir. Quand on monte, au moment du crépuscule, vers la Porte du Maréchal, le cintre de la haute baie semble s’ouvrir en plein ciel. Cette arche lumineuse se détache sur un fond d’or et d’outremer. On franchit cette porte de Paradis et l’on s’arrête au bord d’un talus galeux, à l’herbe rare broutée par des chèvres et des brebis, et qui s’enfonce par une pente presque abrupte vers le vallon où se dresse encore aujourd’hui le campanile de Sainte-Marie de l’Incarnation, le premier couvent de sainte Thérèse. Au printemps, il y a de beaux soirs limpides. La campagne semble se recueillir pour la salutation angélique qui va monter de toutes les églises de la ville. De temps en temps, dans le grand silence, un tintement de clochette au cou un bélier. A perte de vue, de grises ondulations, auxquelles succèdent des défilés rocheux, hérissés de blocs erratiques, — toute cette région pierreuse et montagneuse, convulsée et tourmentée, qui emprisonne le regard du voyageur jusqu’aux environs de l’Escorial.
Il n’y a pas grand’chose, dans tout cela, qui rappelle la douceur et la joie thérésiennes. Si l’on veut absolument chercher des analogies entre certains paysages espagnols et certaines qualités du génie ou du style de sainte Thérèse, il faut s’adresser ailleurs. Peut-être la grasse plaine andalouse, avec ses moissons, ses immenses étendues brûlées de soleil, que dominent les sierras neigeuses, peut-elle passer pour symbolique de la manière thérésienne tout au moins dans les effusions mystiques de la carmélite avilaise ou dans ses prières et ses élévations, qui ont quelque chose d’étoffé et de légèrement oratoire, avec une extrême chaleur d’accent. Mais son style habituel m’évoquerait plutôt le paysage tolédan.
Ses ancêtres paternels étaient probablement originaires de Tolède. Son arrière-grand-père se nommait Alonso Sanchez de Toledo. Elle-même a beaucoup aimé Tolède et elle y a fait de longs séjours, pour ne pas dire qu’elle y a véritablement habité. Le climat lui convenait. Elle le trouvait « admirable », — moins froid que celui d’Avila et moins chaud que celui de Séville. Elle vante, dans une de ses lettres, la jolie vue qu’elle y a sur le jardin de son couvent. Sa cellule lui plaisait à cause de cela. Bien qu’elle se plaigne fréquemment de la stérilité de la campagne environnante et de la difficulté du ravitaillement, elle se régale des coings et des confitures de Tolède et elle les célèbre volontiers. Il y avait, semble-t-il, une certaine affinité entre ce pays et certains aspects de son âme ou de son esprit.
De fait, quand je lis ces petites phrases sans apprêt, nerveuses, élégantes dans leurs raccourcis et leurs brisures familières, ces phrases nettes qui ne disent que ce qu’elles doivent dire et que colore, çà et là, une poussée d’émotion, un menu détail réaliste, — quand je songe à ce style inventé, qui sent son écrivain de race et qu’empreint une distinction patricienne, — je revois le très noble paysage que l’on embrasse du haut de l’étroite promenade qui surplombe le rempart, en sortant du Zocodover. La vue s’étend sur le faubourg d’Antequeruela et sur les belles ordonnances architecturales de l’Hôpital Saint-Jean-Baptiste, avec son dôme écailleux. Tout autour, des terrains d’un rouge passé, coupé de vert pâle. Et, au milieu de ces couleurs amorties, les blancs lumineux, les terres-de-sienne et les bruns ardents des maisons, sous leurs couvertures de tuiles, aux tons de fraise brûlée. Par places, les roses-brique, les rouges antiques, les traits de minium qui soulignent les assises d’un vieux mur. Ces murs de Tolède ont une beauté spéciale. Un petit âne devant une muraille tolédane faite de cailloux en arêtes, ou de moellons encadrés de briques, cette tache d’un gris plombé devant cette grande surface éblouissante truitée d’or et de rose, c’est un cuadro tout à fait. Par-dessus ces couleurs vives, un peu éteintes par le soleil, le dôme oriental, largement étalé, de Saint-Jean-Baptiste. Par derrière, les arrière-plans montagneux de la Véga, espaces désolés et nus, sans autre accident qu’une route toute blanche, qui monte entre deux dépressions de collines et qui expire au bord du ciel…
Rien d’extraordinaire dans une vue comme celle-là : de belles lignes, des tons rares, si rares, que je n’en ai rencontré nulle part de semblables, ou tout au moins d’aussi subtilement harmonisés. Pour caractériser cet ensemble, il me faut reprendre un mot employé plus haut pour le style de sainte Thérèse : la distinction, — distinction un peu hautaine, parce qu’elle décourage l’imitation. Pureté, légèreté, élégance sévère, grande intensité de lumière, voilà ce qui frappe dans ce paysage. Ici habite une race élue, occupée de nobles pensées. Il semble qu’il n’y puisse naître que des moines, des ascètes, des amoureux, des peintres et des poètes.
Confessons-le : ce rapprochement entre le paysage de Tolède, — tout au moins un aspect du paysage tolédan, — et le style ou la manière de sainte Thérèse, n’est guère qu’une impression ou un jeu littéraire. Ce qui est certain, c’est que la Réformatrice du Carmel, la nonne voyageuse, n’a pu être insensible à la beauté de ce spectacle, — et ce qui est encore plus certain, c’est que sa ville natale a très peu marqué son génie, — j’entends l’aspect tout extérieur de sa terre, la figure matérielle d’Avila. Il en va tout autrement pour le milieu moral avilais : la parenté, les amis, l’entourage de la Sainte ont exercé sur elle une incontestable et profonde influence.
D’abord sa famille : son père, sa mère, ses frères, ses sœurs.
Cette humanité espagnole du XVIe siècle fut quelque chose de très particulier, — et aussi de très particulariste. Au fond, elle n’est pas morte. Il en subsiste plus d’un trait assez facilement discernable dans l’Espagnol d’aujourd’hui. Ces hobereaux de petite ville, ces aventuriers, souvent de fort basse extraction, que la faim a chassés de leurs pueblos et lancés à la conquête du vaste monde, sont d’abord des hommes foncièrement religieux, des catholiques intransigeants, dont la foi exaspérée par le voisinage de l’Islam semble avoir pris un caractère de rigidité farouche et intraitable. Ce sont des hommes rudes, habitués à vivre à la dure et alliant très bien de certaines élégances fastueuses, voire de très réels raffinements avec la rusticité ou la grossièreté d’une vie misérable, — soldats de naissance, ayant les qualités et les vices du soldat de ce temps-là : pillard, sanguinaire, impitoyable, volontiers cruel. S’il vit sur sa terre, dans sa pigeonnière ou sa maison de famille, c’est le provincial enfermé dans ses traditions et ses mœurs ancestrales : plein de bon sens et d’esprit pratique, sachant défendre son bien et rédiger un contrat, chicaneur et processif à l’occasion, et, en fin de compte, conciliant tout cela avec des habitudes de piété et, très souvent, une solide dévotion poussée jusqu’à l’ascétisme et jusqu’à la mysticité.
L’homme espagnol de cette époque, il me semble que je le vois dans ce portrait peint par le Gréco, ce portrait célèbre du Musée de Madrid, qui représente un jeune hidalgo d’une trentaine d’années, vêtu avec une distinction raffinée et sévère. Nul ornement, nulle surcharge, nulle couleur voyante : un pourpoint de velours noir, une fraise et des manchettes en fine toile de Hollande, une imperceptible chaîne d’or, à laquelle pend un médaillon, une épée cruciale, au pommeau ciselé comme un ivoire, qui tient la place d’un chef-d’œuvre, ou d’un symbole religieux, qui a, dans ce tableau, la même importance que le visage de son maître. Ce visage, une longue figure à moustaches et à barbe en pointe, aux yeux extraordinaires, qui, à la vérité, ne semblent pas très intelligents, mais qui sont creusés par la méditation et tout chargés d’une crainte pieuse. Une belle main très effilée et très blanche est pressée contre la poitrine de ce jeune seigneur, — tandis que les yeux profonds et vagues semblent dire : « Ce cœur est à Dieu et à celle à qui j’ai donné ma foi. Je suis catholique et Castillan, et, à ce double titre, j’appartiens à la première aristocratie du monde. Craignez Dieu et ressemblez-moi, si vous pouvez !… »
Je me persuade que le père de sainte Thérèse avait plus d’un trait commun avec cet austère et élégant cavalier. Sa fille nous l’a représenté comme un grand homme de bien, insistant presque uniment sur ses vertus familiales, sa dévotion ardente, sa vie exemplaire, sa bonté d’âme. Rien de la brutalité soldatesque, ni de la cruauté d’un Pizarre ou d’un Cortès. Cet enfant de la guerrière Avila ne fut très probablement jamais militaire : « Mon père, écrit la Sainte dans son autobiographie, était un homme de beaucoup de charité envers les pauvres, de beaucoup de compassion envers les malades et aussi envers les serviteurs, jusque là qu’il ne put jamais se résoudre à avoir des esclaves, car il les avait en grande pitié. Une esclave d’un de ses frères étant une fois chez nous, il la traitait comme ses propres enfants. Il ne pouvait pas souffrir, disait-il, et il s’apitoyait de la voir privée de liberté… » Cette tendresse de cœur, cette humanité se retrouveront plus tard chez sa fille, mais surtout sa piété exaltée. Alonso Sanchez de Cepeda mourut comme un saint, après avoir édifié Thérèse déjà religieuse et même l’avoir distancée dans la pratique de l’oraison. Sur son lit de mort, il exprimait ses regrets de n’être pas moine, — et dans un des ordres les plus austères. Toute cette famille avait la vocation du cloître. Aussi ce parfait chrétien n’admettait-il aucune frivolité. La jeune Thérèse, telle qu’elle se dépeint à nous, dut probablement en souffrir. Dans la maison familiale, on ne connaissait guère d’autre divertissement que la lecture. Encore le pieux hidalgo ne permettait-il à lui-même et aux autres que les livres de spiritualité, « les bons livres » comme les appelle Thérèse avec un accent de touchante reconnaissance. Toute sa vie, elle fut fidèle aux bons livres : elle tenait cela de son père. En somme elle lui dut ce qu’il y avait de plus solide et de plus sérieux dans ses qualités.
Ce hidalgo avilais ne possédait, à ce qu’il semble, ni la gaîté, ni l’aménité de sa fille, aucune de ses grâces souriantes. Il évoque le souvenir de ces belles grilles en fer forgé qu’on voit à l’entrée du Coro et de la Capilla Mayor, dans les églises espagnoles. Rigides et résistantes, il leur suffit d’être faites d’un métal excellent : elles ne souffrent, pour ainsi dire, aucun ornement.
Alonso Sanchez de Cepeda était un véritable patriarche qui laissa une postérité de douze enfants. Il faut dire aussi qu’il se maria deux fois. Sa première femme, qui se nommait Catherine del Peso, lui donna une fille et deux fils. La seconde, Béatrice de Ahumada, qui avait quinze ans, lorsqu’il l’épousa, mit au monde neuf enfants, dont la future sainte Thérèse. Celle-ci fut une de ces créatures douces et résignées qui ne font que traverser la vie. Elle mourut à trente-trois ans. Son existence n’avait guère été qu’une longue maladie. Effacée, modeste, elle disparut sans bruit, comme elle avait vécu. Et pourtant sa fille nous dit qu’elle était très belle. La malheureuse ignorait sa beauté : elle s’habillait comme les vieilles personnes. Peut-être, sans la sévérité de la discipline conjugale, se serait-elle laissé aller à quelques faiblesses de sentiment. Elle lisait en cachette des romans de chevalerie. C’est sans doute ce tour d’esprit qui explique chez Thérèse, avec le don littéraire, ce qu’il y eut d’indulgent, de facile et de charmant dans son caractère, comme dans ses écrits.
Néanmoins, Béatrice de Ahumada était pieuse, d’une piété qui exciterait aujourd’hui l’admiration, pieuse comme son mari et comme ses enfants, tant les garçons que les filles : « Nous étions, dit Thérèse, trois sœurs et neuf frères… » Des deux frères du premier lit nous ne savons pas grand’chose, sinon que l’un d’eux, Juan Vazquez de Cepeda, fut militaire. La sœur, Marie de Cepeda, après la mort de la seconde femme de son père, servit de mère à Thérèse, sa cadette. Il est probable que, devenue veuve, elle entra au couvent de l’Incarnation, ou plutôt qu’elle s’y retira pour y finir dévotement ses jours. Quant aux frères du second lit, ce furent aussi, pour la plupart, de dévots personnages.
Six d’entre eux, au moins, s’en furent aux Indes chercher fortune. L’âge héroïque des Conquistadors était déjà passé, lorsqu’ils s’embarquèrent pour l’Amérique. Pourtant, la conquête était loin d’être terminée. Il fallait encore guerroyer ferme, si l’on voulait avancer, ou même simplement se maintenir. Le frère préféré de Thérèse, Rodrigue de Cepeda, mourut, les armes à la main, à Rio de la Plata, — et sa sœur le considéra comme un véritable martyr, parce qu’il avait donné sa vie pour le triomphe de la foi. Augustin, un des cadets de la famille, prit part, nous dit-on, à dix-sept batailles rangées contre les Péruviens. Certes on se ferait une idée fausse de ces « Américains », si on les voyait à travers la phraséologie conventionnelle de certains biographes de leur sœur. Ce devaient être de rudes et terribles gaillards, qui, peut-être, comme leurs compagnons d’aventures, n’avaient pas peur de rançonner et, à l’occasion, de torturer l’indigène. Les exactions et les cruautés des gouverneurs et des colons espagnols étaient telles que l’Église dut intervenir pour protéger les Indiens. Les évêques refusaient les sacrements aux fonctionnaires ou aux soldats qui maltraitaient les vaincus. Leurs atrocités auraient, paraît-il, révolté saint Louis Bertrand, au point qu’après quelques années d’apostolat, désespérant d’amender ces bandits, il aurait quitté la Nouvelle-Grenade et serait rentré, découragé, en Espagne.
Cependant, nous n’avons aucune preuve positive que les frères de sainte Thérèse aient été de si méchantes gens. Tout ce que nous savons certainement, c’est qu’ils obtinrent, en Amérique, des concessions de terres et des gouvernements, que quelques-uns y firent fortune. L’un d’eux, Laurent de Cepeda, revint à Séville avec de l’or américain, ce qui lui permit d’acheter une propriété aux environs d’Avila et de soutenir les fondations de sa sœur, la Carmélite. En somme, si l’on songe à l’honnêteté foncière de celui-ci, à sa piété sincère et exaltée, il est permis de croire que tous les frères de Cepeda se ressemblaient plus ou moins et qu’ils furent des exceptions parmi les féroces conquérants du Nouveau-Monde. Presque tous, pour le moins, firent une fin édifiante. Laurent, retiré dans sa ferme de la Serna, essaie d’imiter la vie ascétique de Thérèse. Elle est même obligée de modérer les excès de ses pénitences. Il meurt en état de grâce. Son plus jeune frère, Augustin, meurt, lui aussi, comme un saint, à Lima. La Mère Thérèse de Jésus qui l’avait précédé dans la tombe, lui apparaît au moment où il va rendre le dernier soupir, et c’est la sœur qui présente le frère devant le trône de Dieu…
Telle fut la ferveur religieuse de la maison où naquit la future sainte. Pour l’éclosion d’une âme prédestinée, peut-on imaginer une serre plus chaude que celle-là ? Sa ville natale était une autre serre de dévotion. L’Avila de ce temps-là pouvait passer pour un vaste couvent. Ce n’étaient pas seulement les palais aux fenêtres grillées et farouchement clos des vieilles familles, qui lui donnaient un aspect conventuel. Mais les monastères, comme les églises, y foisonnaient. Deux ordres fameux y exerçaient un véritable magistère moral : les Dominicains et les Pères de la Compagnie de Jésus, — les premiers dans leur puissant et riche monastère de Santo-Tomas, passagère résidence des Rois Catholiques qui s’étaient appliqués à l’enrichir et à l’embellir, qui y avaient fait construire une magnifique chapelle, — et les Jésuites dans leur collège naissant de Saint-Gil, environné alors de tout un prestige de nouveauté, de science et de sainteté.
Le clergé séculier, de son côté, était non seulement une puissance avec quoi il fallait compter, mais un corps respecté pour ses lumières et ses vertus. De nombreux laïques pouvaient rivaliser, en cela, avec les clercs. Parmi ceux-ci, on citait tout particulièrement un prêtre avilais, maître Gaspar Daza, qui avait fondé une association d’ecclésiastiques voués à l’étude et aux bonnes œuvres, et qui semble s’être occupé aussi de direction spirituelle. Parmi les laïques, un gentilhomme nommé François de Salcedo, avait, pour lors, grand renom de piété et de science théologique. Pendant vingt ans, il suivit les cours professés chez les Dominicains de Santo-Tomas. Plus tard, après la mort de sa femme, il se fit ordonner prêtre et se consacra tout entier au service de Dieu et au soin des âmes. Ces deux personnages furent en relations avec la Réformatrice du Carmel, — et on peut dire que, pendant toute sa vie, ils exercèrent sur elle une réelle influence, ne fût-ce que par leur exemple. François de Salcedo, en particulier, fut pour Thérèse un véritable ami, un confident qui, néanmoins, l’épouvantait un peu par le caractère sombre de sa foi : elle blâmait notamment ses terreurs de l’Enfer. Quant à maître Gaspar Daza, — après un dissentiment passager, — elle finit par lui donner toute sa confiance, et elle a écrit de lui un magnifique éloge.
Tout ce petit monde avilais, clercs et laïques, s’observait sévèrement et jalousement, avec quelque chose de l’esprit malveillant et médisant des petites villes. Le moindre écart de conduite était exagéré jusqu’au scandale. Le moindre soupçon d’hérésie, ou même seulement de singularité de vie ou de doctrine, suffisait pour mettre les esprits en ébullition. On juge, d’après cela, quel effet pouvait produire un milieu religieux aussi violemment exalté sur une âme prédisposée de naissance à la piété la plus haute et aux suprêmes émotions de la mystique. La jeune Thérèse, comme les autres enfants de son âge, n’a guère vu autour d’elle que des couvents, des hospices, des processions, et elle n’a guère entendu que les sonneries des cloches, les offices et les sermons des innombrables églises. La grâce de Dieu fit d’elle une sainte, mais les âmes des saints sont, en général, préparées par une longue ascendance chrétienne et par le travail secret de mille influences providentielles. On peut dire qu’une famille, une ville, une race entière ont collaboré à la sainteté de sainte Thérèse. Elle est devenue, aujourd’hui, une gloire nationale espagnole. Avila et l’Espagne peuvent prendre leur juste part dans cette gloire qu’elles ont aidé à naître.
Thérèse d’Avila vint au monde le 28 mars de l’an de grâce 1515.
Son père, don Alonso Sanchez de Cepeda, qui, suivant l’usage des chefs de famille, devait tenir soigneusement son livre de raison, a consigné de sa main cet événement dans les lignes que voici : « Le mercredi, vingt-huitième jour du mois de mars de l’an 1515, est née Thérèse, ma fille, à cinq heures du matin, peut-être une demi-heure plus tôt, peut-être une demi-heure plus tard, en tout cas ce mercredi-là, au lever du soleil. Son parrain fut Vela Nuñez et sa marraine, doña Maria del Aguila, fille de Francisco de Pajarès. »
Il est à noter que sainte Thérèse, très involontairement sans nul doute, se rajeunissait d’un jour. Elle gardait dans son bréviaire une feuille volante où elle avait marqué le jour qu’elle croyait être celui de sa naissance : « Mercredi, fête de saint Bertold, de l’Ordre du Carmel, le 29 mars 1515, à cinq heures du matin, est née Thérèse, la pécheresse. »
Notons aussi que le nom de la Sainte s’écrit en espagnol : Teresa sans h. Elle-même écrivait toujours ainsi son nom, et c’est d’ailleurs l’habituelle orthographe espagnole. En revanche, l’habituelle orthographe française, conforme à l’étymologie grecque, admet le Th : Thérèse. Il nous faut insister sur ce menu détail d’orthographe, parce qu’il a déchaîné, il n’y a pas très longtemps, de véritables tempêtes. Le Th passait alors pour gallican, le simple T pour ultramontain : de là, bataille entre les partisans des deux orthographes. Le R. P. Bouix, de la Compagnie de Jésus, ayant, dans sa traduction des œuvres de la Sainte, adopté la forme espagnole : Térèse, il en fut aigrement tancé par un abbé Postel qui élucubra contre lui un factum des plus acerbes, à l’effet de démontrer que le nom castillan de Teresa n’est pas d’origine exclusivement espagnole, comme le prétendait notamment le P. de Ribéra, le premier biographe de la grande Carmélite, mais qu’il est dérivé du grec ; que la première sainte Thérèse, ou Therasia, fut la propre femme de saint Paulin de Nole, — et qu’enfin l’orthographe courante, chez nos écrivains du XVIIe siècle, est conforme à l’étymologie grecque. En introduire une autre, c’est bouleverser toutes les règles de la grammaire française… Il n’y a, en effet, aucune raison de changer nos habitudes orthographiques et d’abandonner une forme à laquelle nos yeux français sont habitués pour en adopter une espagnole ou italienne. Pour nous, la question est des plus secondaires. Néanmoins, s’il faut choisir, nous préférons rester traditionnalistes et français.
Mais il convient de regarder d’un peu près cet acte de naissance, complaisamment rédigé par une main paternelle. Le bon Alonso de Cepeda semble attacher une certaine importance à l’heure précise où l’enfant prédestinée est venue au monde. Était-ce bien à cinq heures du matin ? N’était-ce point plus tôt ou plus tard ? Ce qu’il y a de certain, c’est que, déjà, il faisait presque grand jour… Le père, dirait-on, tient à bien établir que sa fille n’est point une enfant des ténèbres. En somme, il n’est pas tout à fait indifférent que cette voyante qui avait une telle horreur de tout ce qui ressemble à la nuit, que cette âme claire et joyeuse, qui n’aimait pas appliquer sa pensée à l’enfer, — que ce lumineux génie enfin soit né avec l’aube… Autre détail qui appelle la réflexion : le parrain de Thérèse était un Vela Nuñez — Francisco Vela Nuñez, le père de don Blasco Vela Nuñez, un futur vice-roi du Pérou, deux conquistadors qui entraînèrent à leur suite, en Amérique, cinq frères de la Sainte.
Ainsi, dès le berceau, elle fut touchée par le souffle des aventures héroïques. Comme les mâles de sa race et de sa famille, elle n’aspire qu’à partir. Elle est bien de leur sang. Elle n’est pas de ceux qui prennent racine dans un petit pays. Il lui faut de vastes horizons. Nous verrons combien elle a souffert de ce que son sexe et son état lui aient interdit de se mêler aux grandes luttes du siècle. Autant que cela était possible à une nonne cloîtrée, elle a agi et elle a voyagé, elle a étendu aussi loin qu’elle pouvait, son apostolat. Ses ennemis lui reprochent sa perpétuelle inquiétude. Le Nonce lui-même la traitera de « femmelette agitée et coureuse ». Ce n’était pas pour rien qu’elle était la sœur de ces coureurs de monde et de ces conquérants, qui, en quelques années, soumirent à l’Espagne des continents entiers…
Ainsi donc, voilà cette petite âme ardente jetée au monde dans la triste et frigide Avila. Elle naît dans une vieille maison sévèrement close, entre l’église Saint-Dominique-de-Silos et l’église Sainte-Scholastique, aujourd’hui disparue. Autour d’elle, elle ne voit que de pieux personnages. Elle n’entend parler que d’histoires édifiantes. Le père de famille lit à ses enfants ou leur fait lire des vies de saints. Dans ce milieu favorable, elle s’épanouit tout de suite. Dès ses premières années, sa vocation parle de la façon la plus nette et la plus impérieuse. Ses premières démarches enfantines trahissent ce qu’elle sera plus tard. Dans ses premiers gestes spontanés, la Carmélite réformatrice et la grande contemplative sont déjà préfigurées. Rien ne trahit mieux son caractère et sa destinée prochaine que cette équipée puérile, dont elle a, dans sa biographie, immortalisé le souvenir : « J’avais, dit-elle, un frère à peu près de mon âge : (c’était très probablement son frère Rodrigue, de quatre ans plus âgé qu’elle). Nous nous mettions ensemble pour lire des vies de saints. C’était lui que j’aimais le plus, quoique j’eusse grand amour pour tous les autres et eux pour moi. Comme je voyais les martyres que les saintes souffraient pour Dieu, il me semblait qu’elles achetaient à bien bon marché d’aller jouir de Dieu, et le désir me venait de mourir comme elles : non point par amour que j’entendisse avoir pour Lui, mais pour jouir à si bref délai des grands biens que je lisais y avoir au ciel. Et je me mis, avec ce mien frère, à examiner quel moyen il y aurait pour cela. Nous concertâmes de nous en aller au pays des Maures, en mendiant pour l’amour de Dieu, afin que, là-bas, on nous coupât la tête… Ce qui nous étonnait le plus dans ce que nous lisions, c’était de dire que le châtiment comme la gloire était pour toujours. Il nous arrivait de causer longuement de cela et nous nous plaisions à répéter : « Pour toujours, toujours, toujours !… » Quelle perspective fascinante !
Et en effet, il paraît qu’ils mirent leur projet à exécution, se sauvèrent de la maison paternelle, passèrent le pont de l’Adaja, pour s’en aller là-bas, vers ces hautes montagnes qui fermaient l’horizon et qui pourtant paraissaient inaccessibles. Ils furent rattrapés par un de leurs oncles paternels, don Francisco de Cepeda, et ramenés au logis, où leur mère les gronda fort de cette escapade. Rodrigue, l’aîné, pour s’excuser, déclara que « c’était la petite qui l’avait entraîné et qui lui avait fait prendre ce chemin… »
Thérèse est déjà là tout entière, avec les mouvements passionnés et souvent tyranniques de son cœur. Cette grande amoureuse n’a jamais aimé à moitié : « C’était lui que j’aimais le plus, quoique j’eusse grand amour pour tous les autres, et eux pour moi. » Et aussi son besoin de partir, cet instinct apostolique, qui la travaille dès ses premières lectures. Et ce goût pour la pauvreté évangélique, qui va déchaîner de telles colères contre sa réforme : « Demander l’aumône pour l’amour de Dieu. » Ensuite, et par-dessus tout, ce bon réalisme espagnol, cet esprit pratique et positif qui, dans un âge si tendre, lui fait envisager le martyre comme un calcul avantageux. Elle l’avoue naïvement, ce n’était point par amour de Dieu qu’elle consentait à avoir la tête coupée, mais parce que c’était jouir à bon compte des félicités célestes, — félicités, par surcroît, éternelles : « Pour toujours, toujours, toujours ! » Comment hésiter à se sacrifier, quand la récompense est si prompte et si belle ?… Et puis enfin cette autorité qu’elle prend immédiatement sur les âmes. Peu importent l’âge, la qualité et le rang de ceux qui l’écoutent. Il faudra, plus tard, qu’ils lui obéissent, comme Rodrigue son frère aîné. Elle les fait agir, les dirige, leur montre le chemin, comme elle montrait le chemin à son jeune frère, sur la route qui allait au pays des Maures, — et cela sans hésiter, avec une claire vision des moyens. Cette mystique est une grande réalisatrice.
Sa première velléité héroïque vient d’échouer. Mais c’est une opiniâtre. Elle s’obstine jusqu’à la réussite, ou elle cherche d’autres voies qui la conduisent au même but. « Voyant, dit-elle, qu’il était impossible d’aller là où l’on nous tuerait pour Dieu, nous décidâmes d’être ermites, et, dans un jardin qu’il y avait chez nous, nous nous mîmes à faire, comme nous pouvions, des ermitages, en entassant de petites pierres, qui nous tombaient tout de suite, et ainsi nous ne trouvions nul remède pour notre désir… »
Alors elle se mit à jouer à la religieuse avec d’autres petites filles. « J’aimais, dit-elle, faire des couvents, et il me semble que je désirais être nonne, quoique moins vivement que les autres choses que j’ai dites… » Déjà, elle fonde des monastères, mais faute de mieux, parce qu’elle ne peut pas être martyre, ou vivre de la vie érémitique, dans le désert et la solitude. En même temps, elle fait l’aumône aux pauvres, et sa mère lui enseigne maintes dévotions, notamment celle du Rosaire, à quoi elle était fort attachée. De bonne heure, Thérèse eut un culte tout filial pour Notre-Dame. Elle nous conte que, lorsque doña Béatrice mourut, l’orpheline avait environ douze ans, elle se jeta en pleurant, aux pieds d’une statue de la Vierge, et elle la supplia d’être désormais sa mère… La future Carmélite voit dans cet élan de confiance, dans ce joli geste enfantin, si affectueux et si tendre, l’indice manifeste de sa vocation carmélitaine. En se sentant abandonnée, son premier mouvement est de se jeter dans les bras de la Vierge, protectrice du Carmel.
En réalité, c’est toute sa destinée qui est préfigurée dans les premiers actes de cette petite fille. Elle révèle immédiatement le fond de son être. Elle confesse ingénûment ce qu’elle désire et ce qu’elle aime, ce à quoi elle va vouer son existence. Elle veut être heureuse, mais heureuse pour toujours, d’une félicité sans borne et sans fin, et, à défaut du martyre, elle ne voit d’autre moyen de réaliser son rêve que la règle monastique. La béatitude par le cloître, voilà son but et sa vie. Mais il s’y ajoute une foule d’autres vocations encore inconscientes. On les aperçoit qui se dessinent dès cette époque. Visiblement, dès cette période de l’âge angélique, Dieu a des desseins sur elle. Elle va regimber, contre la Volonté qui la mène. Elle s’efforcera par faiblesse ou par légèreté, de fuir son destin. Elle s’écartera de sa voie véritable, mais elle reviendra. Bon gré mal gré, elle finira par passer par les chemins où Dieu veut qu’elle aille… Mais ira-t-elle jamais plus loin qu’à l’époque, où, sa main dans la main de son frère le plus chéri, elle voulait s’en aller vers les pays barbares, bien résolue à mettre sa tête sur le billot, pour gagner la palme. De tout son cœur, cette enfant a fait le sacrifice de sa vie. Elle a convoité la félicité suprême. Elle a jugé le néant de tout, hormis cela. Dès cette minute, elle a pressenti toute la perfection à laquelle elle pourra jamais atteindre : l’immolation complète en vue de l’union avec le seul Bien. Ainsi l’on peut dire que tout est donné à l’âme humaine dès l’origine. Elle naît avec tout son destin, toutes ses puissances et toutes ses facultés préformées. Bien plus, elle reçoit, dès cet instant, toute la lumière dont elle est capable. Mais cet état de grâce baptismale ne dure pas longtemps. Très rapidement, la lumière s’obscurcit, le grand élan vers la Voie qui monte se ralentit ou s’arrête. L’âme se cherche et ne se trouve plus.
C’est ainsi que, pendant des années, nous allons suivre Thérèse sur la voie qui descend.
Vous rappelez-vous ce passage de La Vita nuova, où Dante, racontant le premier émoi de sa rencontre avec Celle qu’il appelle « la Dame de sa pensée », la présente, en réalité, à l’admiration et à la vénération des siècles et de l’univers entier : « Elle avait déjà assez vécu en ce monde pour que, dans cet espace de temps, le ciel étoilé se fût porté vers l’Orient de la douzième partie d’un degré, en telle sorte qu’elle m’apparut dans le commencement de sa neuvième année et lorsque j’accomplissais la mienne. Elle m’apparut, vêtue d’une robe de couleur rouge, imposante et modeste, et la manière dont sa ceinture retenait son vêtement était appropriée à son extrême jeunesse. Je le dis en vérité : à ce moment, l’esprit de vie qui réside dans la voûte la plus secrète du cœur, commença à trembler en moi avec tant de force que le mouvement s’en fit ressentir jusque dans mes veines les plus petites… »
Ce frémissement d’amour et d’admiration, on ne le ressent point, à vrai dire, dès la première rencontre avec l’être prédestiné. Pourtant l’inconcevable splendeur qui environne, dès ses premiers ans, l’enfant promis à la gloire, cet obscur rayonnement a beau être invisible, certaines âmes le sentent, même parmi les plus humbles. Et alors, par la suite, quand le miracle est patent pour tous, ces bonnes âmes se remémorent de petites choses, de petites circonstances, qui les avaient mystérieusement frappées sans qu’elles sussent bien pourquoi et qui, désormais, leur semblent des allusions prophétiques au miracle réalisé. Et c’est ainsi qu’aux phrases magnifiques de Dante, saluant l’apparition de sa Béatrice transfigurée jusqu’à devenir pour lui le symbole de la sacrée Théologie, j’ose comparer ces mots naïfs d’une vieille sœur, une vieille religieuse du couvent de l’Incarnation, se rappelant sa première vision de celle qui allait devenir la Mère Thérèse de Jésus : « Je me souviens, dit-elle, que la sainte Mère, étant encore dans le siècle, venait de temps en temps visiter ce couvent, et j’en donne pour signes qu’elle portait une robe orangée avec des galons de velours noir… » Et la religieuse, qui nous transmet ce souvenir de sa vieille compagne, le commente ainsi : « Ce n’est qu’une bagatelle, mais qui ajoute à ma dévotion. »
Qu’entendait-elle par là ? Comment le rappel de cette « robe orangée » pouvait-elle ajouter à la dévotion de la Carmélite ? Sans doute, comme Dante, évoquant la robe rouge de Béatrice enfant, elle voyait dans cette couleur éclatante, encore rehaussée par ces applications d’étoffe sombre, un symbole qui présageait la gloire future de la Sainte.
Pour nous, en ces pages, nous y verrons surtout un détail topique, une image bien espagnole, qui nous permettra d’achever notre composition de lieu, avant de méditer sur l’extraordinaire aventure de sainte Thérèse.
Cette créature, qui fut l’objet d’une si prodigieuse faveur, nous voudrions nous la figurer telle qu’elle était, lorsqu’elle vivait de la vie de ce monde, non pas seulement dans ses habits de jeune patricienne d’Avila, dans sa robe orangée à galons de velours noir, mais avec les traits véridiques et les particularités de son corps et de son visage. Il faut avouer que ce n’est pas très facile. Les portraits qui nous sont restés d’elle ne sont pas bien nombreux. Et encore ceux qui passent pour authentiques sont-ils contestés comme les copies ou les variantes. L’original serait, paraît-il, un portrait assez maladroit exécuté par un peintre de rencontre, un frère lai, appartenant à l’ordre des Carmes, lequel s’appelait Jean de la Misère. D’après la tradition, la Sainte elle-même en aurait été mécontente et elle aurait déclaré à l’auteur : « Dieu vous pardonne, frère Jean, de m’avoir faite si laide ! » Cette effigie se trouve actuellement chez les Carmélites de Séville. Mais elle aussi est contestée. Le véritable original de Jean de la Misère serait maintenant à Buenos-Ayres. Quoi qu’il en soit, un certain nombre d’autres portraits, — tous réputés authentiques, c’est-à-dire contemporains de la Sainte et pris sur le vif, — sont montrés aux visiteurs, en différents carmels espagnols, notamment à Salamanque et à Valladolid.
Tous représentent une personne ayant déjà pris l’embonpoint de la maturité, ou même déjà marquée par les flétrissures de l’âge : de sorte que la jeune fille brillante et adulée que fut Thérèse d’Avila n’est plus guère qu’un souvenir. Mais tous confirment, en somme, le portrait littéraire que nous a tracé d’elle son premier biographe, le Père François de Ribéra.
Elle était belle. Elle le savait, et, jusque dans sa vieillesse, elle ne faisait nullement difficulté d’en convenir ou même de le rappeler. Elle disait, un jour, à un de ses confesseurs : « Sachez, mon Père, qu’on me félicitait de trois choses en particulier : on disait de moi que j’étais une sainte, que j’avais de l’esprit et que j’étais belle. Je croyais deux de ces choses : je m’imaginais que j’avais de l’esprit et que j’étais belle, ce qui indiquait assez de vanité de ma part… » Malgré la restriction modeste, une foule de témoignages concordants nous permettent de juger que cette jeune fille si admirée et si convaincue de son mérite ne se faisait point d’illusion. A un certain moment, dans sa toute première jeunesse, elle dut même être fort jolie, comme le sont très fréquemment les jeunes Espagnoles entre dix et quinze ans. Mais, sans doute, son visage prit de bonne heure une plénitude et une régularité toutes classiques : elle devint plus belle que jolie. C’est ce que semble affirmer le Père de Ribéra : « Elle était, dit-il, grande de taille. D’une remarquable beauté dans sa jeunesse, elle paraissait encore fort bien dans un âge avancé. Elle était corpulente et elle avait la peau très blanche. Son visage était rond, plein, d’une belle coupe, très bien proportionné. Le teint de lis et de roses. Il s’enflammait, quand elle était en oraison et lui donnait une beauté ravissante… Ses cheveux étaient noirs et bouclés ; son front large, uni et très beau. Les sourcils châtains, bien fournis et un peu en arc. Ses yeux étaient noirs, ronds, à fleur de tête, de grandeur ordinaire, mais admirablement disposés, vifs et gracieux. Quand elle souriait, le sourire et l’allégresse s’y peignaient, et ils respiraient la gravité, quand elle voulait se montrer grave. Son nez était petit, peu élevé vers le milieu, rond par le bout et un peu incliné vers le bas… La lèvre supérieure était déliée et droite. La lèvre inférieure grosse et un peu pendante. Ses dents étaient bonnes, son menton bien fait et proportionné ; les oreilles ni petites, ni grandes ; le cou large et peu élevé, les mains petites et très belles. Elle avait, au côté gauche de son visage, trois petits signes qui lui donnaient beaucoup de grâce : le premier, plus bas que la moitié du nez, le second, entre le nez et la bouche et le troisième, au-dessous de la bouche… » Et, en effet, ces trois grains de beauté sont nettement indiqués dans la plupart des portraits de la Sainte.
Le religieux, à qui nous devons ces détails si précis, prend l’honnête précaution de nous avertir : « Toutes ces particularités, je les tiens de personnes qui la virent très souvent de près et eurent plus de facilité que moi de la considérer à loisir. » Et il conclut : « Enfin tout paraissait parfait en elle. Son port était majestueux, sa démarche pleine de dignité et de grâce. Elle était si aimable, si paisible, qu’il suffisait de la voir et de l’entendre pour lui porter du respect et pour l’aimer. »
Ce qui frappe surtout dans ces lignes et ce qui s’en dégage, c’est l’image d’une personne parfaitement saine et parfaitement équilibrée. Elles éveillent l’idée d’une créature robuste et joyeuse, belle à voir et facile à vivre, d’une humeur toujours égale et d’un visage souriant. Il faut insister sur ces traits, parce qu’ils constituent un argument très fort contre ceux qui ont voulu considérer sainte Thérèse comme une hystérique. Et, d’autre part, on s’étonne qu’avec cette constitution vigoureuse, tous ces signes habituels de santé, elle ait été, en somme, une perpétuelle malade. Ces maladies mystérieuses, auxquelles ses médecins avouaient ne rien comprendre, n’en sont que plus inexplicables.
Voilà donc ce qui reste de la vivante qu’elle fut : le souvenir d’une belle et bonne créature. Mais elle a laissé d’autres vestiges plus matériels de son passage. Et d’abord son malheureux corps, vénéré comme celui d’une sainte, dès qu’elle eut rendu le dernier soupir, — son pauvre corps dépecé et dispersé à travers toute la catholicité qui s’est disputé ses reliques. Dans la chapelle du couvent d’Alba de Tormès, où elle mourut, on peut voir, au-dessus du maître-autel, le sarcophage de marbre qui contient sa dépouille. On s’étonne de l’exiguïté de ce tombeau, qui n’est qu’un grand reliquaire : c’est qu’en effet il ne contient qu’une partie de son corps avidement mutilé par la piété des fidèles. Dans cette chapelle même d’Alba de Tormès, on vous montre à part le cœur et le bras de la Sainte enfermés dans un tour d’argent, à droite de l’altar mayor. Je confesse ma stupeur devant ces vénérables débris. Le cœur surtout, le cœur où l’on voit la marque de la Transverbération miraculeuse, cause une pénible surprise. Devant cette pauvre chose humaine, ce lambeau de chair conservé dans un tube de cristal, dans une espèce d’ostensoir constellé de pierreries, l’esprit et l’imagination sont accablés par l’énormité du prodige, déconcertés par le contraste qu’il y a entre ce prodige et la misère de la pauvre chair qui en fut visitée. On détourne ses yeux de cette cendre. On s’agenouille et l’on adore.
On a, d’ailleurs, conservé de la Sainte quelques souvenirs moins funèbres, des objets qui lui ont appartenu, qui rappellent sa sensibilité et ses goûts, et autour desquels on peut rêver avec une pieuse ferveur. On en trouve un peu partout, mais surtout dans les monastères espagnols. A Avila, dans l’église des Carmes construite sur l’emplacement de sa maison natale, on peut voir, entre autres reliques, le bâton et le rosaire de sainte Thérèse, — le bâton sur lequel s’appuyait la vieille carmélite rhumatisante, et le rosaire, fait de bois grossier, aux grains polis et usés par ses doigts. Dans la même ville, au couvent de Saint-Joseph, la première fondation de la Réformatrice, on garde un tambourin et une flûte, dont elle s’accompagnait pour chanter les refrains populaires de Noël. A Valladolid, c’est une poupée de bois, dont la Mère Thérèse, suivant la tradition, aurait fait cadeau à une jeune novice mélancolique ou malade, pour la divertir. Les religieuses ont habillé cette poupée de satin bleu tendre, cousu de coquillages, avec une crosse et un bourdon. Elles en ont fait une espèce d’Enfant Jésus vêtu en pèlerin : elles l’appellent, en effet, le Peregrinito. Les deux reliques les plus émouvantes peut-être que j’ai vues, parce qu’elles évoquent le souvenir de la Sainte plutôt qu’elles ne le matérialisent, c’est, à Saint-Joseph de Salamanque, une minuscule ampoule de cristal contenant une goutte de son sang, — et, à Saint-Joseph d’Avila, un mouchoir taché de sang. Ce mouchoir a quelque chose de romanesque qui, tout de suite donne le branle à l’imagination. A cette époque, où la saignée était considérée comme une élégance, les jeunes seigneurs castillans corrompaient à prix d’or les femmes de chambre de leurs maîtresses, lorsque celles-ci se faisaient saigner, afin d’obtenir de ces filles un mouchoir taché du sang de leurs divinités. A plus forte raison, lorsqu’il s’agissait d’une sainte, ce mouchoir devenait une relique infiniment précieuse…
Mais ce sont là petites dévotions. Comme l’écrivait Frère Louis de Léon aux filles spirituelles de sainte Thérèse, la meilleure et plus fidèle image qui reste d’elle, ce sont, avec ses fondations, les écrits où elle a mis toute son âme, tout son esprit et tout son cœur. On peut dire que la personne morale qu’elle a été est toujours vivante et même qu’elle l’est plus que jamais.
D’abord, son charme n’a pas cessé d’agir sur nous, — ce charme de la Mère Thérèse de Jésus, que les contemporains sont unanimes à reconnaître. Cet heureux don lui valut d’être traitée en enfant gâtée par son père, ses frères, ses sœurs, et, plus tard, par ses supérieures et ses compagnes, au couvent de l’Incarnation. L’attrait qu’elle exerçait sur tous était fait non seulement de sa bonne grâce et de sa gentillesse, mais de sa précoce intelligence. Tout de suite, elle en donna des signes non équivoques. Elle se montrait curieuse de toutes les choses de l’esprit, passionnée pour la lecture. Profitant du goût de sa mère pour les romans de chevalerie, elle se mit, avec son frère Rodrigue, à dévorer cette sorte de livres. Elle en était, nous dit-elle, insatiable et à ce point obsédée qu’elle voulut, elle aussi, composer un roman. Et, de fait, avec la collaboration de son frère aîné, elle se mit à en écrire un. Il est infiniment probable que, cette fois encore, comme pour leur fugue au pays des Maures, Thérèse fut l’instigatrice du projet et aussi la grande inspiratrice de cette élucubration enfantine : c’était elle qui avait l’idée, qui montrait la voie, qui dirigeait et qui commandait. Si artificielle qu’ait été cette littérature, on s’explique néanmoins le goût très vif que la jeune fille avait pour elle et le plaisir qu’elle y prenait : ces aventures romanesques, cet idéalisme exalté émouvaient certainement toute une région superficielle de sa sensibilité. Mais son intelligence, éminemment réaliste, n’était nullement portée vers les chimères, ni non plus vers les abstractions. Plus tard, elle n’aura, à aucun degré, le génie métaphysique, au sens proprement philosophique du mot. Rien de l’intellectuel, ni de l’idéologue. Elle cherche des choses, des faits et non des idées. Elle veut toucher, voir, sentir et non abstraire et raisonner. De là la solidité de ses observations, son bon sens, sa pondération, son esprit pratique qui descend jusqu’aux plus petits détails de la vie matérielle. Mais il faut se hâter de rappeler et ne pas craindre de répéter sans cesse que le réalisme thérésien va jusqu’au bout des réalités et que, parti des plus humbles réalités sensibles, il aboutit aux plus transcendantes et aux plus surnaturelles.
Qu’on ne dise pas qu’en cela sa mémoire ou son imagination l’abusait, qu’elle prenait pour des réalités de purs fantômes sortis de son cerveau. Elle-même se plaint de la faiblesse de sa mémoire, comme de l’incapacité de son imagination. Il paraît bien assuré qu’elle se jugeait sans complaisance. Elle nous avoue qu’elle eut beau faire tous les efforts du monde, elle avait si peu d’imagination qu’elle ne parvint jamais à se représenter « la sainte Humanité de Notre-Seigneur ». Les « compositions de lieu », recommandées aux âmes pieuses par les Exercitia de saint Ignace, n’étaient point son fort. Il semble, tout au moins, que si elle avait la grande imagination des inventeurs, des constructeurs ou des voyants, elle n’avait pas cette forme inférieure de l’imagination qui s’attache à reproduire le détail pittoresque du sensible, ce qu’on est convenu d’appeler, d’ailleurs fort improprement, « l’imagination artiste ». Son style ne s’embarrasse pas d’images, de métaphores cultivées en pots ; il est aussi direct, aussi près des choses que possible. Quand elle se sert d’une image, ou d’une comparaison, cette image ou cette comparaison n’a aucune valeur littéraire indépendante de l’idée. Elle est purement allégorique et, la plupart du temps, conventionnelle et empruntée, sans nulle prétention aux élégances.
Cette femme à l’esprit positif était douée d’une âme enthousiaste et vigoureuse, d’une sensibilité à la fois très fine et très profonde. De toutes petites choses la frappaient, l’amusaient, et, quand elle se mettait à les conter, elle en tirait les plus jolis effets. Avec cela, l’amour de tout ce qui brille, des pierreries, des étoffes somptueuses, de la lumière, de toutes les splendeurs. Elle aime les reliquaires et les calices bien ciselés, les tableaux et les statues. Elle fait peindre à fresque ses ermitages et les murs de ses couvents : elle-même surveille et inspire les peintres. La campagne, les fleurs, les eaux courantes, un beau jardin, un beau paysage la mettent dans le ravissement. Elle remarque, en passant, l’ordonnance architecturale d’un château ou d’un palais, elle s’ébahit devant la magnificence d’une galerie princière et les trésors artistiques qui y sont exposés. Amie de toutes les belles choses, elle est capable d’en créer à son tour. On vante son habileté de main. On admire ses travaux d’aiguille, ses broderies et ses tapisseries. Il y a même, chez elle, une pointe de sensualité : elle aime les parfums et tous les raffinements de propreté dont on se piquait alors.
Cette sensibilité frémissante trahit, par-dessus tout, un grand besoin d’aimer et d’être heureuse. Comme saint Augustin, étudiant à Carthage, il lui suffit d’entendre parler d’amour. Ainsi s’explique son engouement pour les romans de chevalerie. Que dis-je ! Elle s’émeut au seul mot d’amour, mot qui, pour elle, n’aura jamais rien que de très pur. Plus tard, adressant à ses filles ses suprêmes recommandations, elle leur dira : « Qu’un de vos exercices, toute votre vie, soit de faire beaucoup d’actes d’amour, parce qu’ils enflamment et attendrissent l’âme… » J’entends bien qu’il s’agit là d’amour divin, d’amour du prochain, d’actes de charité, mais cette âme ardente veut qu’il s’y mêle de la flamme et de la tendresse.
Au fond de cette âme, on sent une volonté énergique, qui n’aura qu’à rencontrer un obstacle pour devenir tout naturellement héroïque. Elle n’a jamais connu la peur. Elle n’a jamais reculé devant rien, pas même devant l’Inquisition. En maints endroits de ses écrits, elle a tenu à bien affirmer son courage invincible, — un courage, disait-elle, qui allait jusqu’à la dureté. C’est bien possible, quoique cette dureté fût prompte à s’amollir. Il y avait, en elle, une profonde humanité au sens le plus noble du mot, une réelle douceur, mais une douceur toute virile qui avait horreur des sensibleries maladives, des fausses larmes et des comédies sentimentales ou mystiques. Pour guérir une religieuse perdue de mélancolie ou abîmée dans des visions fantastiques, elle écrivait prosaïquement à la supérieure : « Faites-lui manger de la viande !… »
Cette vierge rude et courageuse, cette âme chevaleresque est une vraie fille de hidalgo, une aristocrate, qui a conscience de la noblesse de son sang, qui se sait apparentée aux premières familles castillanes et qui compte même un roi de Léon parmi ses ascendants. Aussi a-t-elle au plus haut degré le culte de l’honneur : elle va nous en donner, bientôt, une preuve saisissante. Aussi traite-t-elle sur le pied d’égalité avec les plus grands personnages. Et cependant cette patricienne très fière de sa race n’a aucun préjugé nobiliaire. Elle nous raconte qu’à Tolède des personnes de qualité et même l’administrateur du diocèse lui firent grief d’avoir accordé l’honneur de la sépulture dans une chapelle de son couvent, avec le titre de fondateur, à un simple marchand nommé Alphonse Ramirez, qui, d’ailleurs, avait été le premier bienfaiteur de la communauté. « Mais cela, dit-elle, ne me faisait pas grande impression, parce que, grâce à Dieu, j’ai toujours plus estimé la vertu que la noblesse. » Ses grandes manières se tempéraient de bonhomie, et, quand elle fut religieuse, d’humilité chrétienne. Les témoins de sa vie nous rapportent que, même lorsqu’elle était prieure, elle s’astreignait avec joie aux plus humbles besognes. Elle faisait sa semaine de cuisine aussi facilement qu’elle exécutait des broderies merveilleuses. Et Julien d’Avila, l’aumônier de Saint-Joseph, nous assure qu’elle y excellait.
Elle se plie à tout avec une souplesse extrême. Elle est prête à tout accepter, pourvu qu’elle arrive à ses fins. Car, encore une fois, ce qui domine en elle, c’est la volonté : tout doit céder à son désir. « Quand je désire une chose, écrivait-elle, il est dans ma nature de la désirer avec ardeur. » Comment s’étonner qu’un caractère aussi franc, une personnalité aussi richement douée se soit affirmée de très bonne heure ? Cette aimable enfant dut promener bientôt sur le monde un regard aussi avide que curieux. Elle ne tarda point à se laisser fasciner par lui, — et c’est elle-même qui s’en accuse, avec une excessive contrition, peut-être : « Je commençai à faire de la toilette, à désirer plaire et paraître, à donner beaucoup de soins à mes mains et à ma chevelure, à me parfumer, enfin toutes les vanités de ce genre, lesquelles étaient nombreuses, car je m’en occupais fort. Toutefois je n’avais pas mauvaise intention et je n’aurais jamais voulu que quelqu’un offensât Dieu à cause de moi… » L’aveu est tout à fait sincère. Il est bien certain que Thérèse entendait rester une honnête demoiselle, mais il est non moins certain qu’à cet âge-là, probablement à l’époque où elle lisait si passionnément les romans de chevalerie, Thérèse était devenue coquette. Cela avait dû commencer du vivant de sa mère. On discute sur la date de la mort de celle-ci. L’opinion actuellement la plus accréditée, c’est que l’adolescente avait tout près de quatorze ans, lorsque doña Béatrice mourut. Mais les jeunes Espagnoles sont très précoces. Il est fort possible que, dès l’âge de douze ans, Thérèse ait été déjà touchée du désir de plaire. Ses lectures sentimentales et aussi ses fréquentations lui tournaient la tête. Et néanmoins cette petite fille coquette et passionnée restait, dans le fond de son cœur, fidèle à son destin, soucieuse de ne pas déchoir pour être digne du seul Amant qu’elle eût choisi. C’est sans doute à cet instant de sa vie que se place une anecdote rapportée par doña Maria Pinel, religieuse de l’Incarnation. Cette anecdote, la carmélite la tenait de la sœur aînée de Thérèse, Marie de Cepeda, qui lui servait de mère, quand elle devint orpheline. Une nuit que les deux jeunes filles s’en revenaient de Matines, sans doute à travers les petites rues obscures d’Avila, tout à coup, au milieu des ténèbres, Thérèse s’écria :
— Oh ! ma sœur, si vous saviez quel écuyer nous accompagne, vous en seriez ravie !
— Qui donc ? demanda la sœur.
— Notre Seigneur Jésus-Christ portant sa croix !…
Fantaisie de jeune fille à l’imagination pieuse, remords ou pressentiment ? On n’ose décider. Cela, certes, n’a rien de commun avec les visions dont elle sera favorisée par la suite. Mais déjà elle voyait Celui qu’elle devait tant aimer. Elle en était obsédée, même au milieu de ses frivolités et au plus fort de ses dissipations. Pourtant c’est la note mondaine qui domine dans cette étrange exclamation, dans ce cri poussé en pleines ténèbres : elle pense toujours à Jésus-Christ, mais celle qui, alors, se délecte à lire les aventures des Amadis, se le représente sous des traits chevaleresques : c’est l’écuyer, le cavalier servant qui accompagne sa dame, — un cavalier servant qui porte une croix !… Est-il possible de traduire une plus pieuse et dramatique idée sous une forme plus enjouée et, si l’on ose dire, plus galante ? Toute l’Espagne du XVIe siècle est dans ce cri.
Ces galanteries ne durèrent pas longtemps et ne dépassèrent jamais les bornes permises. Néanmoins, la Sainte en éprouva plus tard un tel remords, elle s’en est accusée en des termes si véhéments, se comparant aux plus grands pécheurs et jusqu’à une Madeleine repentie, qu’on se demande d’abord avec inquiétude si cette jeune orpheline n’aurait pas commis quelque grave imprudence. Il suffit de lire la confession de ses prétendus crimes pour être pleinement rassuré.
Voici, en effet, à quoi se réduisent les débordements de cette grande pécheresse. Pour ne plus parler de ses lectures profanes, qu’elle a déplorées avec amertume, il ne s’agit en somme que de relations frivoles et qui auraient pu devenir dangereuses. Thérèse avait des cousins, probablement les fils de son oncle, don Francisco de Cepeda, qui habitaient une maison contiguë à celle de son père. Il paraît même que les deux logis communiquaient par une porte intérieure. Et ainsi les cousins étaient constamment avec leurs cousines. A cause de leur parenté et surtout de la proximité des deux maisons, il était très difficile de ne pas les recevoir. D’ailleurs Thérèse, — elle ne s’en cache pas, — se plaisait fort avec eux : « Ils étaient à peu près de mon âge, dit-elle, à peine plus âgés. Nous étions continuellement ensemble. Ils m’aimaient beaucoup, et, sur tous les sujets qui leur plaisaient, je leur donnais la réplique, je prêtais l’oreille à leurs inclinations et à leurs enfantillages, choses qui n’étaient point innocentes. Et le pire, ce fut d’abandonner mon âme à ce qui fut la cause de son mal… »
Quel mal veut-elle dire ? Il est impossible d’en apercevoir l’ombre dans ses aveux candides et embarrassés. Elle nous parle bien d’une amie, une parente, — probablement encore une cousine, — que son père et sa sœur aînée voyaient d’assez mauvais œil. Mais pas plus que les cousins, on ne pouvait convenablement la mettre à la porte. Et pourtant Thérèse nous déclare que les conversations et l’exemple de cette fille lui faisaient beaucoup de mal. Elle nous parle aussi des servantes de la maison qui étaient prêtes à lui rendre toute espèce de mauvais services : « L’intérêt, dit-elle, les aveuglait, comme moi l’affection. » Affection pour qui ? Pour lequel de ses cousins ? Nous connaissons les noms de quatre de ces jeunes gens. Ils s’appelaient Pierre, François, Diègue et Vincent. Est-ce Pierre, François, Diègue ou Vincent, qui réussit à troubler le cœur de l’adolescente, à obtenir d’elle une « affection » réciproque, pour reprendre la chaste expression de la Sainte ? Toujours est-il que cette inclination n’alla pas plus loin. Elle s’en exagère sans doute le danger. Mais, si danger il y eut, ce qui la sauva, ce fut, à l’en croire, la crainte de Dieu et le sentiment de l’honneur. « Rien au monde, dit-elle, n’aurait pu me faire changer en cela. Il n’y avait pas d’amour, de qui que ce fût, qui pût me faire fléchir… » Pas d’amour, de qui que ce fût ! Il semble bien qu’il y ait là un aveu, — qu’elle ait répondu, en effet, à l’amour de son cousin. Mais nous pouvons nous en rapporter à la parole de cette fière Castillane : son honneur sortit intact de cette passionnette juvénile… Ce sont là de bien grands mots ! Nous allons voir que l’honneur ne fut jamais en cause dans cette innocente aventure.
Quoi qu’il en soit, les allures de Thérèse, le tour que prenait ses relations avec son cousin, durent inspirer des inquiétudes à son père. Que se passa-t-il dans la conscience de ce veuf, livré à tous les scrupules d’une dévotion méticuleuse ? Ce qui est certain, c’est qu’il prit peur et qu’il se résolut à mettre sa fille au couvent, sans plus tarder. C’était, assurément, un peu tard. Elle avait seize ans accomplis, et la malignité publique pouvait jaser sur cette brusque détermination du père de famille. On donna pour prétexte que sa sœur aînée, Marie de Cepeda, venait de se marier et que, décemment, la cadette, privée de la surveillance maternelle, ne pouvait pas rester toute seule au logis.
Et c’est ainsi que Thérèse, en la dix-septième année de son âge, entra comme pensionnaire au couvent de Notre-Dame-de-Grâce.
Le couvent de Notre-Dame-de-Grâce existe encore. C’est une vieille et sombre bâtisse, située en dehors des remparts et comme accrochée aux flancs pierreux de l’acropole avilaise. Il conserve une assez fière mine sous son fardeau de siècles. La loggia à colonnes qui précède sa chapelle s’ouvre sur une fort belle vue, la plus belle peut-être d’Avila. Elle domine la vallée et la rivière et, dans le lointain, la ligne onduleuse et tourmentée des sierras castillanes. Au sortir des petites rues étroites d’Avila, on éprouve là comme une impression de délivrance et de dilatation.
Mais l’intérieur, si j’en juge du moins par l’église, semble être une véritable prison. Dans un recoin obscur, à droite du chœur, on vous montre le confessionnal de la Sainte. C’est une espèce de guichet d’in pace, creusé dans une rude et épaisse maçonnerie. Il y fait humide et froid, il y fait noir surtout, un noir de puits ou d’oubliettes. On frémit à la pensée des terreurs qui devaient assaillir la pauvrette en ce lieu de ténèbres, qui lui apparaissait sans doute comme un vestibule de l’enfer. D’ailleurs la plupart de ces couvents d’Avila, les confessionnaux, les parloirs surtout, ont quelque chose de sinistre.
Au XVIe siècle, comme aujourd’hui encore, ce couvent était habité par des religieuses augustines cloîtrées. Mais, avec des novices, elles recevaient des pensionnaires laïques, recrutées, en général, dans l’aristocratie du pays. C’était, en même temps qu’un couvent, une pension, une sorte de maison de surveillance pour jeunes filles nobles, et non une maison d’éducation, au sens ordinaire du mot. Thérèse n’était donc point là pour son instruction : elle avait seize ans passés et il faut croire qu’elle avait appris, au logis paternel, tout ce qu’une jeune fille bien élevée de ce temps-là pouvait savoir. Ainsi, on l’avait mise chez les Augustines uniquement pour qu’elle fût gardée. Il y avait là une nuance qu’elle dut vivement sentir. Elle comprit que son père et sa sœur aînée se défiaient d’elle, et, comme sa conscience n’était pas tranquille, ni son cœur non plus sans doute, ce fut d’abord, pour elle, une véritable crise de désolation. Elle passa huit jours dans les larmes et le désespoir. Si elle pleurait tant, ce n’était point d’être enfermée. Elle nous avertit elle-même qu’en ce moment elle était lasse de la vie de dissipation qu’elle menait et qu’elle n’aspirait plus qu’au repos. Elle pleurait parce qu’elle se considérait comme une grande pécheresse, une grande coupable et parce qu’elle tremblait que son père n’eût soupçon de son innocente amourette avec son cousin. Elle se crut perdue, perdue de réputation d’abord, et puis perdue à tout jamais devant Dieu. Pour concevoir la profondeur de tels chagrins, il faut songer non pas seulement à l’extrême susceptibilité de conscience des âmes marquées pour la sainteté, mais à la sensibilité toute fraîche d’une nature virginale et romanesque. La moindre défaillance prend alors les proportions d’un désastre. L’idée même du péché est une souillure ineffaçable…
Dans cette grande détresse, elle ne vit plus qu’un remède, qui était de confesser son crime. Elle alla se jeter aux pieds de l’aumônier du couvent et elle lui avoua tout. Ce confesseur jugea sainement de ce qui se passait dans cette petite âme et il eut le bon esprit de la tranquilliser. Il lui dit qu’il ne voyait rien que de véniel dans ce qui la tourmentait et qu’en définitive tout serait pour le mieux si cela devait la conduire à un honnête mariage.
C’était la réponse du bon sens et de la sagesse pratique. Mais cette réponse se trompait d’adresse. Thérèse, un peu étonnée, ne comprit qu’une chose, dans les discours de son confesseur, c’est qu’elle devait se calmer et qu’elle n’était point aussi criminelle qu’elle l’avait pensé. Quant au mariage, elle ne se découvrait aucun goût pour cet état. Elle nous dit même qu’elle le redoutait. Et cependant elle avait dû en accueillir l’idée comme les autres jeunes filles de son entourage : c’était une formalité que, tôt ou tard, il faudrait accomplir, mais qui n’excitait en elle aucun enthousiasme. Et pourtant si elle avait sérieusement aimé son cousin, le mariage aurait dû lui apparaître dans une perspective enchanteresse. Élevée comme elle l’était, — comme l’étaient les jeunes Espagnoles d’alors, — elle ne pouvait pas imaginer d’autre dénouement de cette intrigue galante. Le fait est que, si elle y pensait, c’était plutôt avec appréhension. Et ainsi il faut bien convenir que cette passionnette n’avait pas en elle de racines profondes. C’était un entraînement juvénile, pur mimétisme sentimental : le besoin machinal de faire comme les autres. Et sans doute aussi le premier élan d’un cœur qui ignorait encore sa véritable voie.
C’est tellement vrai que, si elle eût réellement aimé celui qui sans doute se disait déjà son novio, elle eût profité de l’indulgence de son confesseur, pour continuer ses relations avec le jeune homme, — relations d’autant plus passionnantes qu’elles devaient se faire clandestines. Thérèse était enfermée au couvent. Le novio ne pouvait plus correspondre avec elle que par des billets ou des messages. Et c’est bien en effet ce qu’il tenta. Il n’est ni grilles ni serrures pour un amoureux. Elle dut recevoir ces messages ou ces billets, puisqu’elle nous en parle. Mais elle n’y répondit point. « Comme il n’y avait pas moyen, dit-elle assez rudement, cela cessa bien vite. » Et la nouvelle pensionnaire fut tranquille.
Ce qui l’avait ainsi bouleversée, pendant les huit premiers jours, c’était la peur affreuse que son père se doutât de quelque chose. Or celui-ci n’avait rien manifesté. Elle était délivrée de sa plus grande crainte. Enfin son confesseur avait mis sa conscience à l’aise : elle respirait. A cette première semaine d’angoisse et de trouble, succéda une période de calme et de détente. Elle se trouvait même mieux chez les Augustines que dans la maison paternelle. Et cela se comprend assez bien, si l’on songe que, chez son père, elle vivait dans la compagnie assez bruyante de ses neuf frères et de sa plus jeune sœur. Pour elle qui eut, dès sa petite enfance, le goût de la solitude, cette promiscuité continuelle devait être un véritable supplice. Ici, du moins, elle pouvait s’isoler et se recueillir, en tout cas vivre dans cette paix conventuelle qui, déjà, avait pour elle tant d’attraits. Et puis, elle jouissait de la sympathie qu’elle inspirait aux religieuses et à ses compagnes. Elle sentait la puissance du charme qui émanait d’elle. Elle plaisait à tous et à toutes, et, comme chez son père, on la traitait, chez les Augustines, en enfant gâtée. Parlant précisément de son séjour à Notre-Dame-de-Grâce, elle écrivait : « C’est une faveur que Notre-Seigneur m’a faite : je plaisais partout où je me trouvais, et ainsi j’étais très aimée… »
Elle ne tarda pas à obtenir l’affection d’une religieuse qui surveillait le dortoir des pensionnaires. Celle-ci sans doute fut conquise par les façons aimables et enjouées de la jeune fille. Tout de suite, elle lui voulut du bien et comme le plus grand de tous les biens pour elle, aux yeux de cette nonne, ne pouvait être que le salut de son âme, elle essaya de l’y acheminer. Ce fut elle sans doute qui, la première, parla du cloître à celle qui allait en devenir une des gloires. La Mère Thérèse de Jésus, reconnaissante d’un tel bienfait, nous a conservé, avec le souvenir, le nom de cette pieuse initiatrice : elle s’appelait Marie Briceño. Et c’est à propos d’elle que la Sainte a écrit ces beaux mots : « Elle commença à me rendre le désir des choses éternelles. »
Qu’est-ce à dire ? Ne sont-ce pas là de bien grands mots pour une enfant de seize ans, occupée jusque là de futilités et de vains bavardages avec ses cousins et ses petites amies ? On ne manquera pas de dénoncer là une de ces erreurs de psychologie, dont on accuse ceux qui racontent leur enfance ou leur première jeunesse. On leur reproche de prêter à l’enfant qu’ils ont été des préoccupations, des idées, ou des sentiments qui ne leur sont venus, croit-on, que beaucoup plus tard. Et pourtant, ce grand « désir des choses éternelles », la petite Thérèse l’avait eu, pour ainsi dire, dès le berceau. Rappelons-nous le premier geste enfantin, dont elle eût gardé la mémoire : elle avait voulu s’enfuir au pays des Maures pour gagner le Ciel, — affronter le martyre pour obtenir une joie sans fin. Peut-on imaginer un plus violent appétit des choses éternelles ?… Ce grand désir, elle l’avait perdu dans l’effervescence de la puberté. Et voici qu’une voix amie la remettait sur la route de son véritable destin. Mais la nature se rebellait dans cette jeune Espagnole ardente et qui semblait promise à d’autres joies que celles du cloître. Elle avouait à la surveillante son horreur du couvent. Elle en était, nous dit-elle, aussi éloignée que possible… Cependant elle devait se rappeler ses premiers jeux dans le jardin paternel : elle s’amusait, avec son frère Rodrigue, à construire des ermitages, ou bien elle jouait à la religieuse avec les petites filles du voisinage. N’y avait-il pas là l’indice d’une vocation ? Tout cela, sans doute, ne laissait pas de la troubler, quand elle y pensait, n’ayant guère autre chose à faire dans cette oisiveté forcée du couvent.
On devine assez bien les propos qui devaient s’échanger alors entre Marie Briceño et la nouvelle pensionnaire. La religieuse remarquait que Thérèse, après avoir subi un accès passager de désespoir, avait l’air, maintenant, de s’acclimater à Notre-Dame-de-Grâce et même qu’elle s’y plaisait. Elle lui disait :
— Puisque vous vous trouvez bien ici, pourquoi n’y resteriez-vous pas toujours ?…
Et Thérèse lui répondait qu’elle ne pourrait jamais se plier à la vie austère des Augustines. Elle admirait, certes, les vertus de ces saintes filles : elle les enviait même ; mais elle se déclarait incapable de les imiter. Souvent, à la chapelle, elle les voyait, le visage inondé de larmes, au milieu de l’oraison, et avec une telle expression de béatitude dans leurs regards, qu’elle en était toute saisie et vaguement humiliée par comparaison avec son propre état. Alors elle disait à Marie Briceño :
— Comme je voudrais pleurer, moi aussi ! Mais j’ai le cœur tellement sec que je pourrais bien lire d’un bout à l’autre tout le récit de la Passion, sans en tirer une larme ! Ah ! cela me fait une très grande peine !…
La sœur du dortoir lui remontrait que ces grâces viennent au moment où l’on s’y attend le moins. Ainsi, pour elle, ce qui avait décidé de sa vocation, c’était un texte de l’Évangile, lu par hasard : « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus ». Et elle lui disait de quel prix Dieu récompense ceux qui sont dociles à cet appel.
De tels propos achevaient de bouleverser l’âme troublée de Thérèse. Quelqu’un l’amenait doucement à renouer une conversation importune, qu’elle avait à peu près écartée pendant ses années de dissipation. Encore une fois, la question du bonheur, — et du bonheur sans fin, — se posait pour elle. Ce bonheur qui n’est accordé qu’à quelques-uns, — beaucoup sont appelés, mais peu sont élus, — allait-elle le manquer, et le manquer par sa faute ? Et la voie la plus sûre pour y parvenir, n’était-elle point le couvent ? Allait-elle s’en détourner ? Et pour quoi ?… Pour de vains plaisirs, bientôt suivis d’une damnation éternelle ! Il fallait choisir : le Ciel ou bien l’Enfer !… L’Enfer ! tout son être frémissait et se révoltait à cette pensée. Elle ne pourra jamais s’y accoutumer. Elle éprouvera toujours une véritable répulsion à méditer sur l’Enfer ! Et pourtant, c’est la Loi, — et même la Loi d’amour ! Personne ne l’a mieux exprimé que Dante, lorsqu’il inscrit ces paroles terribles au-dessus de la porte qui conduit à la Cité dolente : « La justice anima le Très-Haut qui m’a faite. Je fus l’œuvre de la divine Puissance et du premier Amour. Avant moi, il n’y eut point de choses créées, et moi je dure éternellement. Vous qui entrez, laissez toute espérance !… » Sans doute Thérèse y songeait avec épouvante, lorsque, dans l’église des Augustines, elle s’agenouillait devant ce sinistre guichet du confessionnal, cette porte étroite creusée dans la lourde maçonnerie, épaisse et opprimante comme un mur de cachot. Alors, la nécessité du salut s’imposait à elle, d’un poids écrasant. Elle devait quitter cette vie du monde, pour se tourner vers la vie véritable : le cloître était l’unique refuge. Mais son pauvre cœur de jeune fille aimante et aimée de tous protestait contre cette affreuse extrémité. Non ! elle ne serait jamais religieuse !… Ou, s’il fallait absolument l’être, qu’on lui fît grâce, qu’on lui permît de choisir un ordre moins sévère que celui des Augustines, — dont la règle pourtant n’était pas des plus rudes, — qu’on la laissât, par exemple, entrer au couvent de l’Incarnation, où les religieuses pouvaient aller et venir, sortir à leur guise, recevoir leurs parents et leurs amis ! Justement Thérèse y avait une amie de son âge, qui avait déjà pris le voile et qui s’appelait Jeanne Suarez. Elle l’aimait chèrement. Jeanne l’aiderait à supporter les premières rigueurs de la vie monastique, elle la consolerait au besoin. Et puis, ce couvent de l’Incarnation semble avoir eu, à cette époque, un prestige d’élégance auquel la jeune fille ne pouvait pas être insensible. C’était sans doute le rendez-vous de tout le beau monde d’Avila…
Thérèse allait-elle faire comme son amie, Jeanne Suarez ? Allait-elle entrer, elle aussi, à l’Incarnation ?… Résolution cruelle à prendre ! Elle reculait avec effroi devant une telle détermination. Et notons que ce drame de conscience, qui, vraisemblablement, dura des mois, Thérèse n’en fit part à personne, pas même à Marie Briceño, ni à son confesseur : Qu’on ne dise pas qu’on essaya de peser sur sa conscience, qu’elle fut endoctrinée par les religieuses, par un confesseur fanatique, ou par sa famille, — qu’on jeta le trouble dans son esprit par l’épouvante de l’Enfer. Tout le travail psychologique, que nous avons essayé de résumer, s’accomplit spontanément dans l’âme de la jeune fille. Personne n’intervint, personne ne la força, sinon Celui auquel on ne résiste point et contre l’emprise duquel Thérèse luttait désespérément. S’il en avait été autrement, elle est tellement sincère qu’elle nous l’aurait dit. Mais, si l’on s’en rapporte à ses confessions, il faut bien convenir que Marie Briceño n’eut d’autre influence sur elle que celui de l’exemple et des conversations pieuses. Tout le drame du déchirement se passa entre Thérèse et Dieu.
Pourtant, à relire le texte de très près, j’ai peur d’exagérer ce qu’il y eut de dramatique dans ce conflit. Les pages si calmes de la narratrice ne donnent pas l’impression, pour l’instant du moins, d’une tragédie d’âme. Elle nous dit qu’elle se borna à demander aux religieuses de prier Dieu pour qu’il daignât l’éclairer sur l’état où elle pourrait le mieux Le servir. Mais cela même n’est-il pas l’indice d’une conscience angoissée ?… Enfin, après que Thérèse eut passé environ dix-huit mois chez les Augustines, elle tomba malade d’une grave maladie. Il est infiniment probable, étant donnés son tempérament très particulier et sa sensibilité hyperaiguë, que cette maladie, où elle-même voit une intervention providentielle, fut la conséquence, non seulement de la claustration qu’elle subissait pour la première fois, mais de la crise morale où elle se débattait depuis son entrée à Notre-Dame-de-Grâce…
Que fut au juste cette maladie, qui paraît avoir mis ses jours en danger, — en tout cas, qui inspira d’assez vives inquiétudes à sa famille pour qu’il ne fût plus question de la renvoyer chez les Augustines ? La Sainte, qui, dans son autobiographie, s’étend assez volontiers sur ses infirmités physiques, ne nous en a absolument rien dit. Et pourtant il serait fort important de le savoir. Était-ce une maladie ordinaire, ou une de ces mystérieuses crises, au caractère si complexe, dont elle eut à souffrir plus tard et qui semblent consécutives à un grand choc moral ? On voit l’intérêt de la question. Quoi qu’il en soit, le péril de mort où elle se trouva ne paraît pas avoir modifié ses sentiments. Telle elle était à Notre-Dame-de-Grâce, telle elle va se montrer à nous, pendant assez longtemps encore.
Sans doute, l’idée de prendre le voile la tourmente toujours. Mais elle persiste dans son indécision. Ce projet héroïque est combattu, en elle, par tant d’attraits toujours si puissants ! On peut même croire que l’obsession du cloître a diminué, à ce moment, et qu’elle est reprise par le monde : ce qui est assez naturel chez une convalescente.
On l’envoya se rétablir à la campagne, dans la maison de sa sœur aînée, — celle qui lui avait servi de mère, — Marie de Cepeda, mariée à don Martin Guzman Barrientos.
Les deux époux habitaient un petit pueblo de quelques feux, sur la limite de la province d’Avila et de celle de Salamanque, un misérable hameau nommé Castellanos de la Cañada. En s’y rendant elle s’arrêta chez un de ses oncles, Pierre de Cepeda, qui vivait, lui aussi, fort retiré, dans un petit village, Hortigosa, à quelques lieues d’Avila. Comme tous les membres de la famille, cet oncle était un homme profondément religieux et de grande piété. Veuf, il finit par entrer dans les ordres, et la Sainte nous assure que sa mort fut celle d’un élu qui jouit déjà de Dieu. Ses entretiens ne roulaient, d’ailleurs, que sur Dieu et sur la vanité du monde. De quelle oreille la convalescente écouta-t-elle ces pieux propos ? Il est probable qu’elle les goûtait médiocrement, s’il est vrai, comme elle nous le dit, qu’en ce moment-là, elle n’avait pas grande inclination pour les livres de piété. Son oncle lui demandait de lui faire la lecture et, bien entendu, ce dévot personnage, comme le propre père de Thérèse, ne lisait que des livres spirituels : « Je n’en étais point amie, nous dit franchement la jeune fille, mais je feignais le contraire, parce que je me suis toujours appliquée à plaire aux autres, si pénible que cela fût pour moi. »
Néanmoins, en dépit de ces dispositions plutôt frivoles, les paroles de l’oncle et les bonnes lectures firent une réelle impression sur son esprit. Elle recueillit inconsciemment ces religieuses influences, véritables semences de conversion, qui n’écloront que longtemps après.
Combien de temps passa-t-elle chez sa sœur et son beau-frère ? Quelle fut sa vie à Castellanos de la Cañada ? Y fit-elle des rencontres, y noua-t-elle des amitiés, qui, elles aussi, influèrent sur ses sentiments et sur sa détermination finale ? L’imagination a libre carrière pour placer, à cette époque de la vie de Thérèse, les plus romanesques aventures. La vérité, c’est que cette pénitente qui n’a pas peur d’avouer ses fautes, n’a pas fait l’ombre d’une allusion à quoi que ce soit de pareil. Il est infiniment probable que son existence à Castellanos de la Cañada, fut aussi unie, aussi dépourvue que possible d’événements sensationnels, et qu’elle était partagée tout entière entre les soins du ménage et les exercices de dévotion.
Il en fut sans doute de même, lorsqu’elle rentra chez son père. Elle demeura à la maison paternelle pendant plus de quatre années encore. Et il paraît bien que, cette fois, elle s’y plaisait. Grande fille de dix-huit ans, elle dut s’occuper à son tour de la petite Jeanne de Ahumada, sa plus jeune sœur. Les aînés, les garçons, quittaient, l’un après l’autre, le vieux logis familial, pressés de se mettre au service de quelque capitaine et de s’embarquer pour les Indes. Il ne restait plus que le père et les jeunes frères et sœurs. Thérèse, avec ce don de commandement et d’organisation qui était en elle, prit en main la direction du ménage. Et il y a tout lieu de penser qu’elle s’en acquittait si bien que le vieil Alonso de Cepeda souhaitait de la garder auprès de lui aussi longtemps que possible… Pourtant, le moment était venu pour elle de se marier. Des partis lui furent sans doute proposés par les membres et les amis de la famille, à commencer par son père lui-même. Il ne semble pas qu’elle ait seulement arrêté sa pensée sur cette idée de mariage. Il importe de souligner ce fait, que Thérèse, sortie du couvent, a passé quatre ans chez son père, en véritable maîtresse de maison, qu’elle a dû certainement, avec sa beauté et sa naissance, être plus sollicitée que quiconque et que, pourtant, elle ne se maria point, — bien plus, qu’elle n’y pensa même pas : autrement elle nous l’aurait dit, elle se serait plainte qu’on eût contrarié son cœur et forcé ses inclinations. Rien de pareil ! Et c’est un complet démenti à ceux qui prétendent que la véritable vocation de Thérèse était le mariage et que c’est sa chasteté forcée qui a produit ses extases et ses visions. A ce propos, qu’on veuille bien songer à une autre Carmélite célèbre, à Madame Acarie, devenue la bienheureuse Marie de l’Incarnation, qui non seulement se maria et donna le jour à plusieurs enfants, mais qui eut des extases avant, pendant et après son mariage.
Il faut bien que Thérèse ait manifesté, au contraire, son désir de ne point se marier, pour que son père, comme elle nous le dit, ait conçu l’espoir de la garder auprès de lui jusqu’à sa mort. Selon les idées du temps, une vieille fille ne pouvait que se consacrer au soin de ses parents infirmes ou âgés, ou bien entrer en religion. C’est à ce dernier parti qu’elle finit par se ranger.
Elle y eut beaucoup de peine. De toute évidence, elle était faite pour ce rôle de maîtresse de maison. Elle s’y complaisait certainement. En outre, elle aimait ses frères et ses sœurs et, quant à son père, elle avait pour lui plus que de l’affection : c’était de la vénération. Tout la retenait donc au logis. Sa carrière de vieille fille semblait tracée d’avance : elle marierait ses frères et sœurs, soignerait son vieux père jusqu’à son dernier soupir et elle finirait ses jours comme dame pensionnaire dans quelque béguinage, par exemple, au couvent de l’Incarnation, où une certaine vie mondaine était tolérée. Et pourtant, elle ne fit rien de tout cela. Elle prit un autre chemin, parce qu’elle était appelée ailleurs et qu’elle le sentait obscurément. Le souvenir de ses conversations avec Marie Briceño et avec son oncle Pierre, les lectures pieuses d’Hortigosa continuaient à l’obséder et à la troubler au plus profond de son âme. Alors, elle se sentait rendue à elle-même. Elle retrouvait son âme d’enfant. Elle nous le dit en propres termes : « Je compris la vérité de ce que j’avais entrevu, quand j’étais petite, à savoir le néant de tout et la vanité du monde. » Et puis la peur de la damnation recommençait à la tourmenter. Assurer immédiatement son salut, lui apparaissait plus que jamais comme une nécessité pressante. Le cloître seul pourrait la sauver. Mais quelle agonie pour se déterminer à y entrer !…
Ce fut une véritable « bataille », — le mot est d’elle, — une bataille qui dura trois mois, qui lui donna la fièvre, avec de grandes syncopes. Elle avait bien le désir d’être religieuse, puisque c’était, à ses yeux, l’unique voie de salut. Dans le même moment, elle lisait les lettres de saint Jérôme sur l’excellence de la virginité et de l’état monastique, — et ces lettres achevaient de la bouleverser. Toutes ses idées la poussaient à cette résolution extrême, mais elle n’avait pas la force de la prendre. Le grand ressort lui manquait : l’amour de Dieu. C’est elle-même qui l’avoue à deux reprises. Et, d’autre part, son mépris du monde, son détachement de toutes affections terrestres, n’étaient encore pour elle que des idées toutes théoriques, qui ne vivaient guère que dans sa tête. Elle ne cessait de le répéter : elle adorait son père, elle aimait ses frères et le logis paternel. Tout cela, c’étaient des réalités très douces à quoi elle était plus fortement attachée qu’elle n’avait pu le penser. Aurait-elle jamais le courage de briser de tels liens ? Était-ce même raisonnable ? N’avait-elle pas beaucoup de bien à faire en restant dans le siècle ?…
Ainsi donc, en dehors de ses idées religieuses, rien ne l’entraînait vers le cloître. Le couvent, elle le connaissait, Dieu merci ! Elle avait vu chez les Augustines ce que c’est que la vie monastique, et elle s’en détournait avec effroi… Et pourtant, malgré son cœur, malgré tout, c’est vers le cloître qu’elle s’achemina. La vie s’offrait à elle, avec une foule de jouissances, dont elle savait le prix, — et c’est le renoncement qu’elle choisit. Si la vocation est un appel de Dieu, il n’y eut jamais vocation plus impérieuse, ni plus cruelle que celle-là !
Finalement, elle se décida à en faire l’aveu à son père. Elle lui dit qu’elle voulait être religieuse, afin de se lier en quelque sorte à sa résolution par point d’honneur : car, l’ayant dit une fois, cette Castillane n’était point fille à se dédire. Le père accueillit de la façon qu’on pense un tel projet. Malgré les instances des proches et des amis, que Thérèse avait su intéresser à sa détermination, il se montra inébranlable dans son refus. Tout ce qu’il put concéder, c’est que sa fille se ferait religieuse, si elle voulait, après sa mort, mais que, jusque là, elle resterait à la maison.
Elle écouta les volontés paternelles avec tout le respect qu’on devine. Mais elle sentit que, si elle obéissait, elle était perdue à tout jamais. Elle se défiait de sa faiblesse, de son cœur surtout, que tant de chères habitudes retenaient dans le monde. Seul un coup de force pouvait rompre toutes ses attaches. « Il faut bien, dit-elle, que ce soit Dieu qui m’en ait inspiré le courage. Sans lui je n’aurais jamais pu en venir à bout !… » Elle eut ce courage. Elle persuada à un de ses jeunes frères, qui s’appelait Antoine, d’entrer en religion avec elle, — lui chez les dominicains de Santo-Tomas, elle chez les carmélites de l’Incarnation. Et c’est ainsi qu’un beau matin, ils s’évadèrent ensemble de la maison familiale et, comme deux fugitifs, s’en vinrent frapper à la porte du couvent…
Ce geste décisif, le plus solennel de toute la vie de Thérèse, avait été préfiguré, bien des années auparavant, lorsque avec son autre frère, Rodrigue, elle était partie pour le pays des Maures, afin de gagner la palme. Cette fois, c’était encore pour la même raison qu’elle partait : pour être bien sûre de ne pas manquer le bonheur, — et un bonheur, qui, comme les deux enfants se le répétaient avec ivresse, devait durer « toujours, toujours, toujours… »
« Je menais une vie très pénible, parce que, à la lumière de l’oraison, je comprenais mieux mes fautes. D’un côté, Dieu m’appelait et, de l’autre, je suivais le monde… Je voulais, ce me semble, accorder ces deux contraires si ennemis, la vie spirituelle et la vie des sens avec ses satisfactions, ses plaisirs et ses passe-temps. »
(Vie, chap. VII.)
Ce couvent était dans sa première nouveauté et, si l’on peut dire, fort à la mode, lorsque Thérèse, accompagnée de son frère Antoine, s’en vint, en postulante, tirer la cloche de la sœur tourière.
Comme le couvent de Notre-Dame-de-Grâce, il existe encore : c’est assurément le lieu le plus célèbre et le plus visité d’Avila. D’une belle coloration méridionale, ce vaste ensemble de bâtiments, dominé par les campaniles de la chapelle, se développe en dehors des murs, au couchant de la ville, dans une dépression de terrain, qui prend des airs de vallée et que sillonnent des eaux courantes. Quelques arbres, quelques verdures un peu maigres forment, çà et là, des oasis dans l’aridité et la nudité du sol. Il paraît que, derrière les murs, les religieuses ont des jardins assez vastes et agréables. Mais le grand avantage et le principal agrément de l’Incarnation, c’est que, du seuil du monastère, on jouit d’une des plus belles vues sur la ville. Suivant la déclivité de son acropole rocheuse, entre les créneaux de ses vieux remparts et les mâchicoulis de ses tours, elle dévale d’un mouvement fougueux vers le lit de la rivière, le frigide Adaja. De cet endroit, le profil d’Avila, n’était la masse rougeâtre de sa cathédrale, apparaîtrait comme purement romain, carré, solide, trapu, sans nulle fioriture gothique ou mauresque. C’est, en tout cas, un fier profil de cité, et le lieu d’où on la contemple, un des plus salubres des environs.
Le monastère qu’on y construisit au XVIe siècle était, en réalité, sorti d’un béguinage (beaterio) fondé en 1479 par une certaine Elvira Gonzalez de Médina. Le bref pontifical, qui autorisait la fondation, permettait à ces béates de se rattacher au tiers ordre, soit des dominicaines, soit des carmélites. Elles optèrent pour le Carmel. C’était le moment où les Rois Catholiques expulsaient les Juifs d’Espagne : on pouvait faire d’excellentes spéculations sur les immeubles abandonnés par ces malheureux. Et c’est ainsi que l’évêque d’Avila confisqua un terrain appartenant à des Juifs exilés, lequel séparait d’une synagogue l’oratoire des béates. La synagogue fut désaffectée, transformée en chapelle et réunie à l’oratoire. L’ensemble forma le béguinage d’Elvire de Médina. J’insiste sur ces détails parce qu’ils aident à comprendre dans quelle atmosphère de catholicisme belliqueux et triomphant naquit et se développa sainte Thérèse. Juif ou Musulman, l’ennemi était vaincu, mais partout on se heurtait à ses traces. Et les vestiges fastueux de sa domination rappelaient quelle force redoutable il avait fallu vaincre.
Plus tard, une de ces béates, ayant eu des démêlés avec la supérieure du béguinage, se retira à Alba de Tormès. La supérieure étant morte, elle fut élue à sa place par les béguines d’Avila. Cette dévote au caractère combatif s’appelait doña Béatrice Higuera. Elle eut l’idée, — et l’ambition, — de fonder un véritable couvent de carmélites, et, après avoir intenté un procès à ses parents, pour les obliger à lui payer sa dot, elle acheta avec l’argent de cette dot, en dehors des murs d’Avila, un terrain, qui était un ancien ossuaire juif. C’est là, sur ce sol tout imprégné de cendres mécréantes, qu’elle fit construire le monastère de l’Incarnation.
Les débuts en furent pénibles et des plus modestes. Il y fallut l’assistance pécuniaire du fils du premier duc d’Albe, don Gutierrez de Toledo, lequel attribua au futur couvent quelques redevances qu’il possédait dans le diocèse d’Avila. On dut employer pour la construction les matériaux les plus modestes. Les murailles de clôture étaient, nous dit-on, de simple torchis. Une couverture de tuiles, sans voûte ou plafond, abritait les bâtiments conventuels, l’église et le chœur. Néanmoins, telle était la hâte des religieuses de se sentir chez elles, qu’elles occupèrent le plus tôt possible ce monastère improvisé. Par une coïncidence qu’ont relevée les historiographes du Carmel, la première messe y fut dite le jour même du baptême de la Sainte, le 4 avril 1515 : de sorte que le couvent avait tout au plus vingt ans d’existence, lorsque Thérèse y entra. D’abord, on dut y vivre fort misérablement. On avait tout juste de quoi manger. En hiver, — et l’on sait que les hivers d’Avila sont extrêmement rigoureux, — il neigeait dans le chœur et dans l’église. La neige tombait sur les bréviaires des religieuses. En été, la chaleur devenait accablante. Le soleil pénétrait partout dans ces logis mal clos. Dans les cellules, toutes fenêtres et volets fermés, on voyait assez clair pour lire : la lumière entrait par les interstices des tuiles. Il faut croire que cette installation sommaire s’améliora peu à peu, puisque sainte Thérèse se plaisait si fort dans sa cellule, — c’est elle-même qui nous en assure, — et puisqu’elle la trouvait si commode.
Quoi qu’il en soit, le monastère de l’Incarnation, — comme toutes les nouveautés, — jouissait alors d’un grand prestige dans Avila. Il s’y ajoutait sans doute le prestige très ancien de l’ordre du Carmel. Aussi les postulantes étaient-elles nombreuses. Vers l’époque où Thérèse y entra, le couvent comptait cent quatre-vingts religieuses, — desquelles sans doute il sied de décompter un certain nombre de converses et de pensionnaires du tiers ordre. De toutes les façons, c’était là une population monastique des plus imposantes, une véritable ruche féminine, dont la ferveur n’était pas uniquement tournée vers les choses de dévotion. Le parloir s’ouvrait à bien des mondains et à bien des mondanités, et l’on peut dire qu’une moitié de la ville s’y donnait rendez-vous. En y entrant, la jeune Thérèse de Ahumada allait garder un pied dans le siècle…
La voilà donc postulante, à son cœur et à son corps défendant. Pour se donner courage, elle s’est fait accompagner par son jeune frère Antoine. Avec sa puissance de persuasion, ce don d’entraînement qu’elle eut toujours, elle l’a préalablement endoctriné, elle l’a décidé à se faire religieux lui aussi, comme si, livrée à elle seule, avec sa résolution chancelante, elle avait peur de défaillir et qu’il lui fallût le secours de l’exemple. Antoine se proposait d’être dominicain. Mais les Pères de Santo-Tomas, qui entretenaient des relations amicales avec Alphonse de Cepeda, ne voulurent pas recevoir ce jeune homme sans l’autorisation paternelle. Il en fut de même pour Thérèse à l’Incarnation. Elle s’aperçut un peu tard qu’il n’est pas précisément très aisé d’entrer au couvent, de même qu’elle s’apercevra à ses dépens qu’il n’est ni facile ni agréable d’être une sainte, — mondainement parlant. Les religieuses de l’Incarnation ne voulaient pas se brouiller avec Alphonse de Cepeda, en lui prenant sa fille. Et, d’autre part, elles étaient fort pauvres : grosse affaire que de nourrir une bouche de plus. Elles demandaient une dot, et il paraît bien que Thérèse n’était pas riche. De là des tergiversations qui durèrent un certain temps et qu’il importe de bien souligner, ne fût-ce que pour répondre aux allégations tendancieuses de certaines personnes qui nous représentent Thérèse comme une malheureuse victime jetée au cloître malgré elle, ou attirée à la vie religieuse par des confesseurs ou des conseillers qui auraient abusé de son ignorance. En réalité, on multiplia les obstacles pour l’empêcher d’entrer au couvent. Il est même probable qu’on la laissa sur le seuil pendant un assez long temps. Les historiens du Carmel nous disent bien qu’on ne lui donna pas tout de suite l’habit. Mais ce qui semble certain, c’est que les délais durèrent environ deux mois et demi, comme nous l’allons voir un peu plus loin. Ainsi, Alphonse de Cepeda ne se serait pas laissé fléchir aussi rapidement qu’on le croit, et, avant de donner son consentement, il aurait tenu à bien éprouver la vocation de sa fille.
Heureusement celle-ci avait des intelligences dans la place : d’abord, son amie Jeanne Suarez, qui, à cette époque, avait déjà pris le voile de carmélite et aussi une vieille parente, dont elle nous parlera dans son autobiographie. D’autre part, si nous nous reportons à l’acte de dotation publié par le moderne éditeur de sainte Thérèse, nous constatons que la prieure du couvent était « la Révérende et magnifique Dame, doña Francisca del Aguila » — probablement la sœur ou la parente de sa marraine, doña Maria del Aguila, — et qu’enfin une des religieuses présentes à la signature du contrat s’appelait Francisca Briceño, sans doute alliée, elle aussi, de cette Marie Briceño, qui était surveillante des pensionnaires chez les Augustines et qui avait eu sur la jeune fille la pieuse influence que l’on sait. Il est à supposer, d’ailleurs, que les Carmélites n’étaient pas fâchées de voir entrer chez elles une jeune personne qui appartenait à l’une des premières familles d’Avila et qui donnait de si brillantes espérances.
Enfin, après bien des résistances et des discussions, Alphonse de Cepeda se rendit, et l’on signa par-devant notaire l’acte de dotation. Cet acte est fort long et surchargé de clauses : ce qui nous prouve une fois de plus combien l’entrée au couvent de Thérèse de Ahumada fut entravée de difficultés et combien compliqué le règlement de sa situation. Voici les premières lignes de ce document, qui est des plus suggestifs et qui nous met, pour ainsi dire, sous les yeux cette scène de contrat :
« Au nom de Dieu, Amen ! Sachent tous ceux qui cet instrument public verront, comment étant présent dans le monastère de Notre-Dame, Sainte-Marie-de-l’Incarnation, hors les murs de la noble cité d’Avila, de l’ordre du Carmel, le trente et unième jour du mois d’octobre, l’an de la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ mil cinq cent trente-six ; étant présentes les révérendissimes dames prieure et religieuses dudit monastère, réunies en chapitre, dans le parloir dudit monastère, derrière les grilles, la cloche sonnée selon l’usage et coutume… étant présente avec les dites dames religieuses, derrière les grilles du parloir, Madame doña Thérèse de Ahumada, fille des seigneurs Alphonse Sanchez de Cepeda et doña Beatrice de Ahumada sa femme, présentement défunte (qu’elle soit en gloire !). Et étant aussi présent dans ledit parloir, hors des grilles, du côté extérieur, ledit Alphonse Sanchez de Cepeda, en présence de moi, le notaire public et des témoins soussignés… »
Après cela, les différents articles du contrat : le père de Thérèse s’engage à fournir, pour la nourriture et sustentation de sa fille, 25 mesures de pain de rente, moitié orge et moitié froment, — rente qui commencera à partir du jour où ladite doña Thérèse fera sa profession, ou à défaut dudit pain de rente, une somme de 200 ducats d’or, soit 75.000 maravédis, au choix dudit Alonso Sanchez. Le jour de Notre Dame d’Août de l’année 1537, ledit Alonso Sanchez donnera aux religieuses les 25 mesures de pain de rente, moitié orge et moitié froment, pour la nourriture de ladite doña Thérèse pendant son année de noviciat. En outre, il s’engage à fournir un lit muni d’une housse, de parements de chevet et d’un dessus de lit, 2 couvertures, une de coton et une de laine, 6 draps de toile, 6 oreillers, 2 traversins et autres accessoires, plus un lit de sangle, — ensuite, pour son vêtement, 2 habits, un de beau drap et un ordinaire, 3 robes, une de drap, une autre blanche, une autre en toile de Palencia, 2 manteaux, un de drap et un d’étamine, une peau de mouton, des coiffes, des chemises, des chaussures et les livres dont se servent les religieuses…
Dès maintenant, pour l’entrée de sa fille au couvent, Alonso Sanchez de Cepeda doit offrir une collation à toute la communauté, avec des bougies de cire. Pour le jour de la prise de voile il offrira une collation et un dîner et, à chaque religieuse, une coiffure, comme c’est l’usage…
Remarquons cette date du 15 août fixée pour le paiement des 25 mesures de « pain de rente », lesquelles représentent les frais de nourriture de la postulante pendant son année de noviciat. Elle serait donc entrée au monastère, en fugitive du toit paternel, le jour de l’Assomption 1536, et comme sa prise d’habit n’eut lieu que le 2 novembre de la même année, près de trois mois se seraient passés avant que le père de la jeune fille eût donné son consentement et que toutes les formalités d’admission eussent été réglées. Cette date du 15 août est des plus plausibles pour l’entrée de Thérèse au couvent. Dès l’enfance, elle avait manifesté une dévotion particulière à Notre-Dame. Il est infiniment probable qu’elle choisit à dessein le jour de la fête de la Vierge pour lui faire l’offrande de sa jeunesse et le sacrifice de son cœur. Mais on ne saurait trop insister sur les délais et les difficultés de toute sorte qu’on opposa, tant du côté de la famille que du côté du Carmel, à cette héroïque résolution.
Par la suite, les compagnes ou les filles spirituelles de la Sainte ont longuement médité sur toutes les circonstances de son entrée à l’Incarnation. Elles y ont aperçu une foule de traits symboliques ou d’intentions providentielles : d’abord ce fait que, d’un ancien ossuaire juif, est sortie cette grande lumière mystique, qui allait rendre au catholicisme déclinant un tel éclat. Pour ces pieuses âmes, il y avait là une sorte d’enchaînement ou de mystérieuse filiation, qui rappelait le lien à la fois historique et doctrinal entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Une de ces carmélites, Maria Pinel de Monroy, voit quelque chose de providentiel encore dans cet autre fait que le monastère de l’Incarnation renfermait un si grand nombre de religieuses à l’époque où Thérèse y vécut : Dieu avait rassemblé là comme une pépinière d’âmes, afin que la Sainte pût, dans ce grand nombre, choisir les meilleures collaboratrices de sa réforme. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le couvent, en dépit des critiques quelquefois sévères, et, il faut bien le croire, justifiées, que Thérèse formula contre lui, fut néanmoins pour elle un véritable foyer de vie spirituelle : c’est là que, pendant de longues années, elle s’entraîna à l’oraison et se prépara à ces grâces prodigieuses, dont le monde a parlé…
Quoi qu’il en soit, elle est venue à bout de son dessein. La voici enfin au Carmel et avec le consentement de son père. Elle a payé sa dot et elle a pris la robe de bure de ses futures compagnes. Tout est en règle, tout est prévu dans le plus petit détail. Désormais sa vie va se dérouler dans un ordre inflexible, du noviciat à la profession et de la profession à la tombe. Elle a mis entre elle et le monde une barrière qui n’est pas encore assez épaisse ni assez infranchissable à son gré. Mais ce suprême effort l’a épuisée. Elle est lasse et encore tout endolorie de ce terrible combat contre elle-même. Elle est entrée au couvent comme on marche au supplice. Les expressions dont elle se sert pour peindre les affres de ce grand déchirement sont des plus violentes. Elle va même jusqu’à écrire qu’après cela il n’y a plus rien dont elle puisse s’épouvanter, ou dont elle ne se sente le courage de triompher… Et aussitôt après nous avoir fait cet aveu presque désespéré, elle ajoute cette phrase déconcertante : « Dès que j’eus revêtu l’habit, Dieu me donna un si grand contentement d’avoir embrassé cet état, que jamais, depuis, il n’a diminué jusqu’à ce jour. Et il changea la sécheresse de mon âme en une infinie tendresse… »
Elle nous avertit en même temps que personne, alors, ne se douta de ce qui se passait en elle. Qu’était-ce donc ? Et quel drame intérieur se cache derrière ces confessions en apparence contradictoires ?…
Si l’on y réfléchit, on comprend assez bien l’espèce de satisfaction que Thérèse éprouva à prendre l’habit religieux. Cette satisfaction, elle l’avait sans doute déjà goûtée, après qu’elle eut franchi le seuil du couvent : c’était le sentiment joyeux d’une victoire sur elle-même, sentiment auquel il se mêlait peut-être un peu de vaine gloire, quoiqu’elle s’empresse, dans son autobiographie, d’en attribuer à Dieu tout le mérite.
La voilà donc heureuse, en somme, d’une détermination qui lui a tant coûté. Et, tout aussitôt, voilà qu’elle se heurte à des obstacles, qu’elle avait certainement prévus, mais qu’elle ne croyait pas si difficiles ni si longs à vaincre. Les intuitifs et les passionnés s’impatientent de trouver les hommes ou les choses hostiles à leurs désirs, ou à la réalisation de leurs idées. Quelquefois, ils en souffrent cruellement… Enfin, lorsque tout fut réglé avec son père, ses frères, sa famille, le couvent, — et nous n’avons fait qu’indiquer les questions d’intérêt passablement compliquées, que souleva, pour Thérèse de Ahumada, son entrée en religion, — il est assez naturel qu’elle en ait ressenti comme une allégresse de délivrance. Elle était encore toute jeune : vingt et un ans. Un peu d’enfantillage est encore pardonnable à cet âge. Après avoir joué si longtemps à la religieuse, voici qu’elle l’était pour de bon. Elle portait l’habit glorieux du Carmel, un habit de « beau drap » — nous l’avons vu stipulé pour son trousseau — et qui, sans doute, ne lui était pas moins seyant que la robe orangée à galons de velours noir, dont ses compagnes avaient gardé le souvenir. De nouvelles occupations allaient se partager sa journée : les mille besognes délicates et compliquées de la vie conventuelle. Elle s’y donna avec ravissement, — et aussi avec le contentement intime, la satisfaction de conscience qu’on éprouve à remplir la fonction pour laquelle on est fait. Thérèse nous dit elle-même qu’elle était on ne peut plus attentive à bien remplir sa tâche, soigneuse et affectionnée pour tout ce qui touchait aux choses de la religion. Même les plus pénibles services ne la rebutaient point. Elle y mettait beaucoup de zèle et d’humilité. Elle balayait aux heures qu’elle donnait autrefois à la paresse ou au plaisir. Et ces premiers pas dans la vie de l’ascétisme et du renoncement lui paraissaient faciles et délicieux. Elle goûtait une joie toute nouvelle, une joie différente de celle qu’elle avait ressentie à son entrée à l’Incarnation ou à sa prise d’habit. Elle s’en étonnait et même s’en épouvantait un peu, ne sachant pas d’où cette joie pouvait lui venir, et elle ne la comprenait point, tant elle lui semblait disproportionnée avec sa cause. C’étaient les prémices des grâces dont elle allait être comblée : elle n’en avait alors qu’un sentiment confus.
Cette période de calme et de modeste félicité fut, selon toute vraisemblance, d’assez courte durée. Bientôt de grands troubles la bouleversèrent et la torturèrent. Ces troubles — il convient d’y insister — étaient d’ordre purement moral. On blâmait ses excès de zèle. Elle en était réprimandée par ses supérieures, sans doute aussi critiquée par ses compagnes, — et elle avoue qu’elle supportait cela avec peine. Éternel conflit des natures supérieures et originales avec les médiocres âmes routinières. Celles-là vont droit à Dieu, ou à la vérité, à la nature et à la vie. Les autres s’efforcent péniblement d’y parvenir par les méthodes et les disciplines. Et celles-ci ont toujours une tendance à accuser les premières d’orgueil ou d’erreur. Il est vrai que la voie directe est des plus périlleuses et qu’il est bien difficile, surtout au début, de distinguer le présomptueux ou l’hérésiarque de l’orthodoxe et du saint. C’est peut-être parce qu’elle se sentait contredite et blâmée par ses compagnes, que Thérèse aimait tant se réfugier dans la solitude. Dès sa plus tendre enfance, elle avait aimé la solitude. Une âme élue ne trouve de joie et de conversation véritable qu’en Dieu. Il serait faux de dire que Thérèse fuyait ses compagnes : elle avait bien trop de charité chrétienne pour leur marquer du ressentiment ou de l’éloignement. Et puis enfin n’oublions pas qu’elle aimait encore le monde, qu’elle avait le goût des amitiés particulières et qu’elle n’arriva jamais à s’en détacher complètement. Néanmoins, elle s’isolait le plus qu’elle pouvait dans la prière ou la méditation, ou elle se retranchait matériellement dans son oratoire, ou dans un des ermitages du jardin, et là, mise en face d’elle-même, il lui arrivait de pleurer sur son indignité et sur des fautes dont elle s’exagérait sans doute la gravité. Les autres moniales, voyant ces larmes, s’imaginaient qu’elle regrettait le siècle et n’auguraient rien de bon de cette novice au caractère bizarre, qui ne faisait pas comme les autres, qui même savait mettre quelque chose de personnel dans l’observance de la règle commune. Elle se piquait de faire très bien tout ce qu’elle faisait et, secrètement, elle en attendait des louanges, qui ne lui étaient pas toujours accordées. Ainsi, Thérèse souffrait dans son amour-propre, comme dans ses instincts innés d’indépendance et d’originalité. Mais sa souffrance avait des causes plus profondes, dont elle eut certainement conscience, dès cette époque.
Essayons de voir, d’après ses propres confessions, ce qui troublait si fort cette âme de jeune fille si avide de bonheur.
Certes, l’amour humain n’a aucune part dans ses angoisses. Elle ne pense plus aux relations frivoles d’autrefois, aux dangereuses amies, aux cousins qui, lorsqu’elle était à Notre-Dame-de-Grâce, essayaient de lui faire passer des messages galants : pas la moindre allusion à tout cela dans les pages qu’elle a consacrées à cette période de sa vie. Telle que nous la connaissons, nous pouvons l’en croire avec une entière sécurité. Oh ! non, elle ne regrette rien du monde et, si elle pleure, c’est pour des raisons d’un ordre autrement élevé que celles que nous pourrions supposer avec son entourage. On démêle qu’à ce moment de sa vie, — alors qu’elle avait fait le premier pas vers le cloître, mais qu’elle pouvait encore retourner en arrière, — une seule idée la domine. Et c’est l’écrasement de cette idée terrible qui lui arrache des larmes : todo es nada, — tout est néant. Le monde est une vanité, sinon une illusion. Le bonheur véritable ne s’obtient que par la négation du monde. Or Thérèse est assoiffée de bonheur. Il importe d’y insister encore : elle n’est entrée au couvent que pour étancher cette soif de bonheur… Mais, pour nier le monde, et, tout d’abord, pour s’en détacher, il faut être soutenue par une grande certitude et par un grand amour : c’est qu’il existe une autre réalité et que cette Réalité unique est l’unique aimable. Sans doute, Thérèse, de toute son âme, aspire à la félicité éternelle, mais elle ne connaît pas encore le véritable amour de Dieu. Elle l’avoue en toute humilité : « Je n’avais pas alors, il me semble, l’amour de Dieu, comme je crois l’avoir eu après que je commençai à faire oraison. Mais une lumière me faisait voir le peu de valeur de ce qui doit finir et, au contraire, le très grand prix des biens qui s’acquièrent par cet amour, car ils sont éternels. » Ainsi, comme elle n’aimait pas assez Dieu, ces « biens éternels » n’étaient guère pour elle qu’un froid concept qui ne parlait qu’à sa raison. Ils étaient sans saveur, sans lumière, ni chaleur, — sans attrait, pour tout dire. Au contraire, quelle attirance, quelle puissance de séduction dans les biens qui passent, dans les jouissances charnelles !… Et sous ces gros mots que la Carmélite emploie en toute innocence de cœur, gardons-nous de voir autre chose que les satisfactions les plus permises : elle aime son père, ses frères, ses amis, ceux surtout avec qui elle peut avoir des entretiens spirituels. Elle-même se plaît à ce genre de conversations : elle sait qu’elle y brille facilement et elle accepte assez volontiers d’être admirée pour cela.
Mais au fond, que toutes ces affections, que toutes ces satisfactions d’amour-propre sont vaines ! Thérèse se sent pressée par la vérité cruelle et inéluctable de la grande idée qui l’obsède, l’idée qui domine la vie ascétique, et qui, à travers les plus douloureuses épreuves, conduit au renoncement et à la sainteté. Elle entrevoit l’envers de la toile où est peinte la futile image de ce monde. Ce monde futile et inconsistant, la vraie et seule sagesse consiste à le nier : remonter la pente de la Chute originelle, imiter la Rédemption. Le Christ incarné s’est abaissé vers nous pour retourner vers son Père. L’incarnation ! Mystère insondable ! Arriver à secouer ce poids accablant de la chair, vaincre le courant de la Chute, lutter contre la puissance inconnue et formidable qui précipite l’âme humaine vers l’abîme des sens et la mort de la matière, soulever le fardeau des siècles de damnation qui nous écrasent, se dresser contre sa propre chair, contre des myriades et des myriades d’êtres entraînés par le torrent de la Chute, contre l’humanité entière et contre l’univers entier, — quelle entreprise à donner le vertige et quelle agonie pour celui qui se sent marqué du signe de la sainteté ! Rompre le sortilège et l’esclavage de l’âme incarnée !… Justement, lorsque Thérèse affronte pour la première fois ce redoutable mystère, elle est religieuse au monastère de l’Incarnation, sur l’emplacement de l’ancien ossuaire juif, en un lieu encore tout pénétré des influences charnelles de la synagogue. Frappant sujet de méditation pour la novice du Carmel ! Nous ne pouvons pas avoir la prétention d’entrer dans le secret de sa pensée, ni d’en préciser le thème. Ce qui est certain, incontestable, c’est l’horreur du monde chez cette jeune fille qui le connaissait à peine, — horreur combattue, il faut le redire, par la persistance, en elle, de certains attachements, de certains goûts, qui peuvent nous paraître véniels, mais qui n’en sont pas moins contraires à la perfection.
On ne saurait trop appuyer sur ce sentiment très fort, qui paraît avoir commandé et orienté, dès ce moment, toute la vie spirituelle de Thérèse : l’horreur du monde. Qu’elle l’ait eue, pour ainsi dire, de naissance, — rappelons-nous sa fuite enfantine à la recherche du martyre et de la félicité céleste, — c’est là, chez elle, un des premiers et des plus évidents signes de la sainteté. Au commun des hommes il faut, pour arriver à un pareil sentiment, non seulement le spectacle de l’ignominie et de la cruauté foncière de la créature, de la stupidité et de la brutalité de l’univers mécanique, mais une expérience personnelle, douloureuse et mille fois répétée de tous les désenchantements et de tous les désabusements. Même après cette expérience, nous ne comprenons guère les raisons de l’ascète, tout ce qui justifie une négation si totale. Nous sommes tellement entraînés par le torrent de la Chute que nous devons faire un grand effort contre nous-mêmes pour parvenir à nous mettre sous les yeux cet « envers de la toile » qui est l’habituel sujet de contemplation ou de méditation pour l’homme de renoncement : la corruption congénitale de la Faute, le mal au dedans comme au dehors de nous :
Tous nos efforts, toutes nos actions et toutes nos pensées immédiatement faussées et dépravées par cette malice originelle. Pas un acte de vertu, pas une idée haute et noble qui ne suscite immédiatement sa caricature satanique. Le masque grimaçant du Mauvais se dessinant à travers les apparences les plus fascinatrices, ou les plus placides et les plus rassurantes. Cette omniprésence du Mauvais se dégageant triomphalement des époques les plus platement matérielles, comme la nôtre, où le culte d’un univers sans âme et d’une raison sans contrepoids ramène le prétendu civilisé à toutes les dépravations de l’instinct et à toutes les atrocités de la barbarie : déchéance infernale d’autant plus effrayante que la mollesse des âmes semble interdire l’espoir de tout remède… A côté de ce drame immanent de la Damnation, la perpétuelle duperie de « ces plaisirs légers » dont on dit qu’ils aident à supporter la vie. Le sentiment de l’inconscience, de la sottise, de la tromperie volontaire dont ces plaisirs sont faits. L’illusion du souvenir ou du désir qui nous fait croire à des fantômes de beauté ou de bonheur, toujours situés hors de nos prises. La pourriture, l’odeur fétide, le filet saumâtre mêlés à toutes nos jouissances. Nos moindres joies tout de suite corrompues ou flétries… Oui, pour vivifier en nous ces désolantes notions, nous sommes obligés de nous violenter, tellement la pleine conscience en est rare dans nos esprits, alors que, de temps en temps, le sentiment en est si cruel, quelquefois douloureux à mourir, dans nos âmes et jusque dans nos chairs. Pour lever la tête au-dessus du torrent de la vie d’en bas qui nous emporte, une contrainte pénible, et que nous ne pouvons pas supporter longtemps, est nécessaire.
La jeune postulante de l’Incarnation n’eut pas besoin de s’infliger cette contrainte ni de faire les expériences amères qui conduisent au détachement. Dès le début, par une grâce spéciale, elle fut instruite de la duperie du monde. Elle fut la lèvre qui se détourne du vase avant même d’y avoir goûté. Elle a eu tout de suite le pressentiment de l’âme élue, qui devine la déception et la catastrophe finale où se précipite la vie d’en bas.
Alors, s’il en est ainsi, ne vaut-il pas mieux en finir au plus vite avec cette illusion mauvaise. D’un bond s’élancer vers le bonheur ! Mais par quels moyens ? Le martyre ! Le Cloître ?… Le martyre n’est pas toujours possible, tandis que le cloître est toujours ouvert aux volontés intrépides… Mais quels délais il oppose aux impatiences de la charité et du sacrifice ! Quelles minuties, quelles routines de dévotion, sans parler de l’inintelligence trop fréquente, de la petitesse d’âme des supérieures ou des directeurs spirituels ! Enfin, il est des couvents où l’on ne se sent pas assez défendu contre le monde, parce que la règle y est mal observée, ou trop molle. Est-ce que le couvent de l’Incarnation ne serait pas dans ce cas ? Thérèse ne pouvait s’empêcher d’y remarquer bien des tolérances fâcheuses dont elle s’affligeait et, à de certains moments, se désespérait.
En cette extrémité, elle en vint à envier une de ses compagnes, une pauvre religieuse, qui se mourait d’une maladie effroyable et dégoûtante. Probablement atteinte d’une péritonite tuberculeuse, son ventre s’était crevé de fistules par où elle rejetait les matières que l’on devine. Les autres nonnes, épouvantées, se détournaient avec horreur d’un tel spectacle. Thérèse, au contraire, se l’imposait, malgré sa répulsion. Elle enviait la patience de la moribonde, et elle demandait à Dieu de lui envoyer la même maladie, de la faire souffrir et mourir de la même façon, afin d’abréger son temps d’épreuve et de la conduire, par la voie la plus brève, au bonheur…
C’est après avoir traversé ces agitations et ces angoisses qu’elle prononça ses vœux. Peut-être cet état de trouble se prolongea-t-il au delà de sa profession. Il est très vraisemblable qu’elle ait douté alors, sinon de l’excellence de la vie monastique, du moins de la possibilité de la réaliser complètement en un couvent aussi relâché que celui de l’Incarnation. Certains mots de blâme léger qui lui échappent, en parlant de ce monastère, nous autorisent à penser que, dès cette époque, elle en voyait tous les défauts. Allait-elle prononcer des vœux éternels, sans avoir confiance dans la règle qui devait lui permettre de les observer ? Il semble bien qu’elle ait eu, au dernier moment, cette affreuse tentation. Et pourtant elle alla jusqu’au bout. Elle fit sa profession, comme il était convenu, un an après avoir pris l’habit, le 3 novembre 1537 : c’est du moins la date admise par les plus récents biographes de la Sainte. Mais elle souffrit cruellement de cette résolution suprême. Elle eut à soutenir une lutte intérieure, aussi pénible que celle de l’année précédente, pour se résoudre à entrer au couvent. Longtemps plus tard, elle se souvenait encore de ces affres terribles. Faisant allusion aux répugnances qu’elle dut surmonter pour se mettre dans l’obéissance absolue de son directeur le Père Gratien, elle ajoute : « Je n’ai jamais, ce me semble, pas même pour ma profession, éprouvé un tel combat. »
Comme à Notre-Dame-de-Grâce, ces troubles intérieurs la rendirent très malade. A ces causes morales s’ajoutèrent des causes physiques dont elle-même eut conscience. Elle nous dit que le changement de vie et de nourriture contribua certainement à cette altération toujours plus inquiétante de sa santé. Elle avait des maux de cœur et des syncopes, qui épouvantaient ceux qui en étaient témoins. Très frappées de ces symptômes, les religieuses en concluaient que Thérèse ne pourrait jamais supporter le régime du couvent. Et, comme elles la voyaient fréquemment pleurer, elles se persuadaient de plus en plus que cette nouvelle recrue regrettait le monde. Bientôt celle-ci fut dans un tel état, ses crises se multiplièrent avec un caractère si alarmant, que la prieure renvoya Thérèse à la maison paternelle. Notons qu’elle ne cessait pas pour cela d’être religieuse. La règle de l’Incarnation, où la clôture n’était pas absolue, admettait ces sorties. Il demeurait entendu que la malade rentrerait au couvent dès qu’elle serait guérie.
Les médecins consultés par Alonso de Cepeda ne comprirent rien à la maladie de sa fille : c’était, en effet, un mal très particulier. Ils finirent par l’abandonner, convaincus qu’il n’y avait pas de remède. Alors, en désespoir de cause, on résolut de s’adresser à une empirique, une femme qui avait la réputation de guérir ce genre d’infirmités avec beaucoup d’autres. Était-ce une paysanne, moitié rebouteuse, moitié sorcière ? On peut se l’imaginer comme on voudra. Tout ce que nous savons de certain c’est que cette femme habitait Becedas, une bourgade, située en pleines montagnes, à quinze lieues environ d’Avila. Mais il fut convenu que le traitement ne commencerait qu’avec la belle saison, pendant l’été de l’année suivante. Or on était au début de l’hiver.
De ce fait on peut conclure que Thérèse ne se trouvait pas, alors, à toute extrémité et que sa maladie pouvait attendre, — et même longuement attendre, puisque des mois se passèrent jusqu’à sa cure. D’autre part, cette cure étant remise à l’été, il est à supposer que, pendant les mois d’hiver, Becedas était difficilement accessible, sans doute, à cause du mauvais état des chemins. Peut-être la guérisseuse employait-elle des eaux au traitement de ses malades, et la saison d’eaux ne commençait-elle qu’avec l’été, comme c’est ordinairement l’usage. Quoi qu’il en soit, la jeune carmélite, qui souffrait probablement de troubles nerveux, s’arrêta à mi-chemin de Becedas et passa l’hiver chez sa sœur, à Castellanos de la Cañada. Son amie, Jeanne Suarez, qui l’avait précédée à l’Incarnation, l’accompagna pendant le voyage et resta auprès d’elle pendant tout son séjour à la campagne.
Comme l’année d’avant, les deux jeunes voyageuses firent une première halte à Hortigosa, chez le vieux Pedro de Cepeda, l’oncle de Thérèse. Celui-ci, qui était sur le point d’entrer en religion, lui aussi, s’adonnait plus que jamais aux pratiques de la dévotion et aux lectures de haute spiritualité. Il mit entre les mains de sa nièce un livre qui détermina chez celle-ci un véritable bouleversement intérieur et qui eut une influence décisive sur l’orientation de sa vie nouvelle. Ce livre, c’était le Troisième Abécédaire de Francisco de Osuna, religieux franciscain, qui, dans une série de traités mystiques, s’était proposé d’exposer le développement et de codifier les règles de la vie spirituelle. Des phrases comme celle que voici durent être, pour Thérèse, une véritable révélation : « Il est possible d’obtenir sans trop de difficulté, en cette vie mortelle, la communion du Dieu immortel, plus étroite et plus aimante entre l’âme et Dieu qu’entre un ange et un autre, si élevés soient-ils. » On juge du retentissement d’une pareille promesse dans l’âme troublée et angoissée de cette jeune fille de vingt-deux ans. La route vers ce bonheur, auquel elle aspirait depuis si longtemps, lui était montrée. Certes, elle savait bien qu’elle devait aimer Dieu, elle s’y efforçait en toute conscience. Mais l’amour qui s’adresse à un être lointain et inaccessible, l’amour qui ne s’unit pas à son objet n’est qu’une pâle image de l’amour véritable. Et voici qu’une voix amie et digne de toute confiance révélait à Thérèse que cette union est possible dès ce bas monde !… Quel rêve ! Elle ne vivait que pour cela. On peut être sûr que, dès cet instant, elle se jeta de tout son cœur à la conquête de cet Amour, qui est l’unique Réalité, comme il est l’unique Bien. Dès cet instant, elle désira la possession de l’Aimé. Elle la désira avidement, instamment, comme un homme qui meurt de soif cherche l’eau du puits qui le sauvera. Boire cette eau, tout de suite ! tout de suite ! autrement, je meurs !… Cette soif brûlante ne sera pas, chez elle, une banale métaphore de dévotion. A force de la crier, cette soif, elle finira par en faire passer sur nos lèvres et jusque dans nos veines l’aridité torturante et pourtant pleine de délices et de pressentiments…
La voilà donc qui s’engage dans ce chemin de perfection, au terme duquel est la suprême joie. Mais, quelque habitude qu’elle ait déjà de la vie intérieure, elle ne se doute que très confusément des épreuves qui l’y attendent. Sans doute pour ne pas la décourager dès ses premiers pas, son guide franciscain l’assure que ce chemin n’est pas trop difficile. Peut-être qu’elle le croit, en ces premières minutes d’éblouissement sur le seuil de la voie lumineuse. Et, comme il arrive d’habitude aux débutants de la vie dévote, des grâces lui sont accordées pour l’y attirer davantage. Elle nous dit qu’elle avait déjà « le don des larmes ». Rappelons-nous que, dès son séjour à Notre-Dame-de-Grâce, elle le demandait à Dieu. A l’Incarnation, pendant son année de noviciat, elle avait dû s’exercer à la méditation affective et arriver à obtenir ce bienheureux don, qu’elle regrettait si amèrement de ne pas avoir. « J’aurais bien pu, dit-elle, lire d’un bout à l’autre tout le récit de la Passion, sans tirer de mon cœur une seule larme, tellement je l’avais dur et sec… » Maintenant elle pleurait en méditant les mystères douloureux. Mais ces larmes pieuses ne sont pas seulement de pitié ou d’attendrissement, elles sont aussi d’enthousiasme et d’exaltation. Il arrive qu’une phrase, un mot prononcés à l’improviste et faisant allusion à tel mystère ou à telle sublimité de la foi déchaîne dans l’âme une émotion qui la transporte et qui excède à ce point son habituelle faculté de sentir que la chair défaille avec elle et qu’elle fond en larmes. Il y a une telle disproportion entre la cause fortuite qui a provoqué l’émotion et cette émotion même que l’on peut y voir une véritable grâce.
Mais Thérèse, à cette époque, pendant son séjour à la campagne, soit à Hortigosa chez son oncle, soit à Castellanos de la Cañada, chez sa sœur et son beau-frère, fut l’objet de grâces bien supérieures à celle-là. Aidée seulement du Troisième Abécédaire, elle s’éleva parfois jusqu’à l’oraison de recueillement ou de quiétude, et même jusqu’à l’oraison d’union, sans cependant se rendre compte de ce qu’elle éprouvait et sans apprécier de telles grâces à leur haute valeur. D’ailleurs, ces états nouveaux et extraordinaires duraient fort peu de temps, l’espace d’un Ave Maria, nous dit-elle. Elle ne connaissait qu’une chose, c’est qu’elle y goûtait de grandes joies et qu’elle en tirait un grand bénéfice moral. Elle se fortifiait, en particulier, dans le renoncement, au point qu’elle se sentait le courage, — ce sont ses propres paroles, — « de fouler le monde entier sous ses pieds ».
Cette âme juvénile se faisait illusion. Elle était encore bien loin du but. Pour arriver à se détacher à peu près complètement du monde, il lui faudra les souffrances d’une terrible maladie, qui lui prouvera jusqu’à la plus cruelle évidence qu’elle n’est pas faite pour la vie du monde. Cette maladie providentielle ne va pas tarder à se déclarer : Thérèse y verra l’exaucement de la prière désespérée par laquelle elle avait demandé à Dieu de la faire souffrir et même mourir, comme cette religieuse de l’Incarnation atteinte d’un mal horrible, qui épouvantait toute la communauté. Mais, pour l’instant, il semble qu’elle ait oublié ce redoutable vœu. Elle est toute à la douceur des grâces dont elle commence seulement à faire l’expérience. Dans son étonnement, elle ne sait pas très bien ce qui se passe en elle. Elle sent qu’elle manque de direction spirituelle. Il lui faudrait un guide, un confesseur expérimenté et savant, capable de l’éclairer et de comprendre une âme extraordinaire comme la sienne. Pendant de longues années, elle le cherchera inutilement. Et toutefois, dans l’ardeur de ce désir et son extrême ignorance de tout, voici qu’elle s’imagine l’avoir découvert, — avoir trouvé ce guide unique, — et cela précisément, à Becedas, où elle doit suivre un traitement pendant les mois d’été.
Ici, se place un épisode, à la vérité un peu étrange, — du moins pour ceux qui conçoivent mal les amitiés mystiques et, en particulier, celles de sainte Thérèse, — épisode qui prête à toutes les insinuations et qui peut être interprété (comme il l’a d’ailleurs été) de la façon la plus perfide. Il suffit pour cela, de forcer légèrement les textes, de les « solliciter doucement » comme disait Renan, ou même de se jeter avec parti pris en plein contre-sens. C’est surtout pour préciser de tels passages de l’autobiographie de la Sainte qu’il faut se défier des traductions. Seul, le texte original, lu et relu cent fois à la lumière de l’esprit thérésien, peut permettre de saisir ou d’entrevoir les dessous psychologiques d’une confession comme celle-là, à la fois si pudique et si sincère, et qui risque d’égarer le lecteur non averti par les raffinements même de sa sincérité et par les extrêmes délicatesses d’une humilité et d’une conscience jamais satisfaites.
Voici le fait dans sa brutalité. En arrivant à Becedas, Thérèse fit la connaissance d’un prêtre, à la vérité sans grande culture (véritable défaut à ses yeux, car elle a toujours aimé les doctes) mais intelligent, à ce qu’il paraît, et plein de bonnes qualités. Elle se confessa à ce prêtre, fut charmée de son intelligence, et, tout de suite, avec son habituelle promptitude à l’enthousiasme, elle crut avoir enfin rencontré le directeur idéal, dont elle avait tant besoin. Le confesseur, surpris d’une telle pureté d’âme, se sentit tout pénétré de respect puis bientôt d’admiration pour cette religieuse si jeune et déjà si parfaite. L’admiration ne tarda point à devenir une amitié fervente, amitié que Thérèse s’empressa de payer de retour. Dans son désir de plaire, dans sa peur de causer à autrui la moindre peine, elle s’y croyait obligée. Elle nous l’a dit à propos de ce cousin qui l’avait aimée avant son entrée à l’Incarnation, et elle nous le répète à propos de ce prêtre. Dès lors, ce furent entre eux de longs et fréquents colloques. Ces entretiens ne roulaient que sur Dieu, ou sur des sujets spirituels. Thérèse s’y abandonnait avec d’autant plus de sécurité qu’elle avait commencé par affirmer à son nouvel ami que, pour rien au monde, elle ne voudrait commettre un péché mortel. Le confesseur lui avait affirmé la même chose. Dès lors, ils crurent pouvoir s’aimer chastement en Dieu. Thérèse ne s’en cache point. Elle nous le dit expressément : « Je l’aimais beaucoup. » Mais d’un amour qui ne cherchait que le bien de son âme. Le prêtre, qui se sentait loin d’une telle vertu, finit par lui avouer sa propre indignité : depuis sept ans, il vivait en concubinage avec une femme du pays, et cette liaison causait un grand scandale ; ce qui n’empêchait pas ce prêtre, ajoute la Sainte, de dire la messe. Un tel aveu, tout en lui inspirant de l’horreur, augmenta encore son affection pour lui. « Le pauvre, dit-elle, n’était pas si coupable ! » Elle savait son bon naturel et ses intentions vertueuses : c’est cette mauvaise créature qui, avec ses intrigues et ses maléfices, avait tout fait !… Alors Thérèse se passionna pour sauver cette âme. Finalement, le prêtre, « pour lui faire plaisir », lui livra une petite figure de cuivre que cette femme l’obligeait à porter à son cou comme une amulette. Thérèse la jeta dans la rivière : « A partir de cet instant, dit-elle, ce fut comme s’il s’éveillait d’un grand sommeil, et, se souvenant de ce qu’il avait commis pendant ces dernières années, il s’épouvanta et s’affligea de sa perdition, au point qu’il se mit à la détester. » Il rompit sa liaison, changea complètement de vie. Un an après, il était mort…
Tel est cet épisode, qui pourrait, en somme, s’intituler : histoire d’une conversion. Mais il n’est pas malaisé, avec un esprit tant soit peu prévenu d’y voir tout autre chose. Des freudistes s’empresseront d’y constater une belle manifestation de sexualité contrariée, de même que Charcot et son école, aux temps où l’on croyait encore à leurs théories, n’y eussent vu qu’un phénomène fortement entaché d’hystérie… Et quand cela serait ! Quand il n’y aurait à la racine de cette affection toute spirituelle quelque chose de purement physiologique (ce qui n’est nullement démontré), qu’est-ce que cela peut nous faire ? La théologie enseigne que nos passions, en elles-mêmes, ne sont ni bonnes ni mauvaises. Tout dépend de la fin consciente et volontaire qu’on leur propose. C’est cette fin qui donne son caractère à l’acte passionnel. Il n’y a de différence que dans la fin poursuivie, mais cette différence met un abîme entre les deux. Or, il est certain que Thérèse, quelles qu’aient été d’ailleurs les racines obscures de son affection, se proposait alors une fin qui est la négation même de l’acte charnel.
Il n’en est pas moins vrai que, réfléchissant par la suite sur cette aventure, et peut-être dès le premier moment, elle en éprouva de grands remords. Qu’avait-elle donc commis de si répréhensible ?
Il est bien certain, d’abord, que, de part et d’autre, il ne se passa rien que de parfaitement innocent. La carmélite était fort surveillée. Son père, sa sœur, son amie, Jeanne Suarez, l’avaient suivie à Becedas. En outre, elle était malade, suivait un traitement quotidien et, autant qu’on en peut juger, peu ragoûtant. Enfin, ce qui valait mieux que tout cela, elle était défendue contre toute faiblesse, par sa volonté de ne pas pécher. Et nous savons déjà ce que valaient la volonté et le sentiment de l’honneur chez cette fille de hidalgo… Malheureusement il ne semble pas qu’il en ait été de même pour son ami. Elle l’avoue : « Cette grande affection qu’il avait pour moi, je n’ai jamais eu l’idée qu’elle fût mauvaise. Cependant, elle aurait pu être plus pure… » Et, aussitôt après, elle ajoute : « Mais il y eut des occasions, où, si je ne l’avais pas mis si complètement en présence de Dieu, il aurait péché plus gravement… »
Et voilà ce qui inquiète si fort la conscience de Thérèse : elle a donné à autrui l’occasion de pécher ! Involontairement sans doute. Pourtant, n’a-t-elle pas mis une coquetterie plus ou moins étudiée à se faire admirer de ce pauvre prêtre de village, qui certainement n’avait jamais rencontré une pénitente de cette qualité, surtout si habile et si brillante dans ses discours ? N’avait-elle pas goûté un plaisir secret à sentir son ascendant sur une âme masculine et enfin toute la puissance de son charme ? Pis que cela ! Elle avait éprouvé une sorte de délectation, d’un caractère un peu trouble et équivoque, en tout cas un peu étrange chez une jeune religieuse, à s’occuper si passionnément de cette louche histoire d’amour compliquée de sorcellerie… Et pourtant elle avait voulu sincèrement sauver une âme, et elle y avait réussi ! Mais Thérèse sentait bien que la fin ne justifie pas les moyens et que peut-être elle avait été trop loin dans son amitié spirituelle pour ce prêtre. Ce sera, longtemps encore, sa grande imperfection : elle ne saura pas se défendre assez contre les élans de son cœur et les scrupules de son amitié. Cette fois, elle a conscience qu’elle a détourné de Dieu une âme qui lui appartenait déjà tout entière : la sienne ! La lecture du Troisième Abécédaire, ses exercices de piété à Castellanos de la Cañada ont commencé en elle le grand œuvre du renoncement total : elle se sentait de plus en plus détachée du monde et des créatures. Elle tâchait à se mettre en harmonie avec l’ordre d’en haut. Et voici que, dès son arrivée à Becedas, le démon, comme elle le dit, travailla « à décomposer son âme. »
Eut-elle conscience, sur le moment même, de cette « décomposition » spirituelle, de ce trouble où la jetait l’amour excessif des créatures ? Et par ces mots il faut entendre une affection peut-être dangereuse pour une âme angélique comme la sienne, mais assurément exempte de tout mal. Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’état de sa santé déjà si atteinte ne fit qu’empirer. Le traitement barbare auquel la soumit la rebouteuse de Becedas la réduisit à une telle extrémité que son père dut la ramener au plus vite à Avila. Les remords qu’elle éprouvait de cette liaison trop exaltée et pourtant si pure contribuèrent-ils à exaspérer sa maladie nerveuse ? Et tout cela joint à la stupide médication de la paysanne acheva-t-il de la terrasser ? Quoi qu’il en soit, lorsqu’elle rentra au logis paternel, son mal avait fait des progrès effrayants.
Consultés encore une fois, les médecins prononcèrent qu’elle allait mourir…
On peut dire que sainte Thérèse a été toute sa vie une malade, ou plus exactement une souffrante. Jusqu’à l’approche de ses derniers jours, ses lettres sont pleines d’allusions au mauvais état de sa santé. Sans grande confiance dans les médecins, elle suit néanmoins leurs prescriptions. Elle se soigne elle-même, se médicamente fréquemment. Elle prend des pilules, des médecines, et toute espèce de petits remèdes : des boules de gomme aromatisées pour ses rhumes, de la fleur d’oranger pour ses maux de tête. Elle subit fréquemment des saignées « larges et plantureuses ». Elle a des crachements de sang et des rhumatismes. Comment concilier ces faits avec les assertions de ses biographes, notamment du P. de Ribéra, qui nous la représentent comme une créature saine et de tempérament robuste ? On n’a pas oublié le portrait qu’en a tracé ce Père : « Le teint de roses et de lis », la corpulence, le visage rond et plein, l’expression souriante, l’allégresse qui semblait émaner de tout son être ? Il y avait, en cette patricienne, une réelle vigueur physique, qui lui permettait d’affronter les pires fatigues comme de résister aux pires maladies. Elle a passé les dernières années de son existence à voyager, — et quels voyages ! Par quels chemins et quels moyens primitifs de locomotion, dans quelles conditions déplorables d’hygiène ! Elle a néanmoins triomphé de tout.
Il faut bien conclure de là qu’elle était foncièrement robuste. Mais cette forte constitution a été éprouvée jusqu’au bout par des crises terribles et des souffrances presque continuelles, au caractère complexe et mystérieux. Ce qui semble dominer son état, ce sont des troubles nerveux avec répercussion sur le cœur, sur l’estomac et les entrailles. Or ces troubles sont consécutifs à des crises morales. Ou bien, plus tard, ils seront concomitants de ses extases, de ses ravissements et de ses visions. Ils apparaîtront, en quelque sorte, comme la rançon des grâces inouïes que Dieu lui accorde. Notons enfin que la maladie la plus grave que la Sainte ait subie, celle dont elle faillit mourir, a précédé de près de vingt ans ses grands états mystiques. Elle était guérie depuis longtemps, quand elle connut ces états : de sorte qu’on ne peut raisonnablement pas y voir l’envers d’états pathologiques singuliers. Il importe d’insister sur ces faits, parce que les psychiâtres qui prétendent nous expliquer scientifiquement le cas de sainte Thérèse, avec leur manque habituel de méthode et d’esprit critique, arrivent à tout embrouiller, en mettant tous les faits sur le même plan et en ne tenant aucun compte des dates : pour eux sainte Thérèse était tout simplement une malade, — une malade atteinte de troubles nerveux, et c’est ce qui explique ses états mystiques. Redisons donc qu’elle était guérie depuis longtemps, lorsqu’elle eut ses visions ; que les troubles physiques, — d’ailleurs très passagers et suivis de réactions salutaires, — qui accompagnèrent ces visions, en paraissent bien plutôt la conséquence que la cause, — et qu’enfin toutes les maladies graves dont elle eut à souffrir dans sa jeunesse furent très vraisemblablement provoquées par de violentes crises morales, dont la Sainte elle-même a mis en lumière l’importance et l’influence profonde sur sa vie intérieure et sa destinée entière.
Avant la grande secousse de Becedas, elle avait eu deux premières attaques des plus sérieuses : la première, au couvent des Augustines, après sa vie dissipée et l’intrigue innocente avec son cousin, dans tout le désarroi de sa conscience épouvantée par la vocation religieuse. La seconde, au couvent de l’Incarnation, pendant son année de noviciat, après les luttes intimes et les angoisses d’âme que nous avons essayé de raconter. Jusque là, elle ne nous parle guère que d’évanouissements et de maux de cœur, — ceux-ci, il est vrai, si étranges et si violents que, dans son entourage, on en était effrayé. Il s’y ajoutait aussi, nous dit-elle, beaucoup d’autres maux, sur lesquels elle ne s’explique pas davantage. Mais, avec tout cela, elle vivait à peu près de la vie commune. Elle vaquait peut-être aux soins du ménage, chez son père ou chez sa sœur, en tout cas s’adonnait aux exercices de piété, faisait des lectures, causait et discutait avec son directeur ou son amie Jeanne Suarez. Enfin elle voyageait, probablement à cheval ou à mulet : ce qui indique une assez belle capacité de résistance. En d’autres termes, elle était souffrante, mais non pas précisément dans un état critique.
A Becedas, ce fut terrible. Son mal ne tarda point à empirer, très certainement exaspéré par le traitement absurde de la rebouteuse qui avait promis de la guérir. Thérèse fut-elle soumise à des massages maladroits et torturants ? Lui fit-on absorber, en quantité immodérée, des eaux minérales qui lui étaient contraires ? Tout ce que nous savons de cette cure, c’est que, pendant un mois, elle fut purgée tous les jours. On juge de son épuisement après un pareil régime : « Au bout de deux mois, dit-elle, que j’étais soumise à ces médecines, je me trouvais à peu près mourante, et la rigueur de ces douleurs cardiaques, que j’étais venue précisément soigner, avait singulièrement augmenté. A de certains moments, il me semblait qu’on m’arrachait le cœur avec des dents aiguës, au point qu’on craignait que ce ne fût la rage. Dans mon extrême faiblesse, car je ne pouvais rien absorber, si ce n’est un peu de boisson, tant mon dégoût était grand, — une fièvre continue, un abattement complet, à cause de ces médecines quotidiennes qu’on m’avait fait prendre. Un feu intérieur me dévorait. Mes nerfs se mirent à se contracter, avec des douleurs si insupportables que, ni jour ni nuit, je n’avais un instant de repos. Par-dessus tout cela, une tristesse profonde… »
C’est alors que son père, désespéré, se décida à la ramener à Avila, et que les médecins, qui ne comprenaient rien à cette maladie, déclarèrent qu’il n’y avait rien à faire et abandonnèrent la malade. Seulement, comme il sied toujours, pour l’honneur de la corporation de donner une explication quelconque de tous les cas possibles, ils prononcèrent que Thérèse se mourait d’étisie.
Mais elle ne mourut pas. En proie aux plus atroces souffrances, elle continua à vivre à la barbe des médecins. Cela dura trois longs mois, — jusqu’à l’Assomption de l’année 1537. Il faut croire que ses tourments lui laissaient quelque répit, puisqu’elle put alors méditer sur certains passages du Livre de Job, qu’elle avait lus autrefois dans les Moralia de saint Grégoire. Il semble bien qu’elle avait l’esprit assez libre pour prier beaucoup vocalement et peut-être pour continuer l’oraison.
Le jour de l’Assomption, comme elle se préparait à se confesser, — et à faire une confession très détaillée, muy à menudo, — ce qui, encore une fois, nous prouve non seulement qu’elle ne se sentait pas à toute extrémité, mais qu’elle avait sa pleine connaissance, — une crise épileptiforme (à ce que croient les médecins d’aujourd’hui) la terrassa tout à coup. Pendant quatre jours, elle fut complètement privée de sentiment et offrant à ce point les apparences de la mort que, déjà, on faisait creuser sa fosse à l’Incarnation et que des cierges étaient allumés à son chevet. Elle-même nous dit, avec ce sens si vif du détail caractéristique et pittoresque qu’elle eut toute sa vie, — que lorsqu’elle reprit ses sens, elle trouva dans le creux de ses yeux de petits grains de cire tombés des cierges funéraires. Sans la présence — et aussi la présence d’esprit — de son père, qui sut lui prendre le pouls mieux que les médecins, on l’enterrait vivante. La fosse était prête, une délégation de carmélites venues du couvent, réclamait le corps. Le malheureux père dut à plusieurs reprises s’opposer à cette hâte barbare. Pour comble de malheur, le frère de la Sainte, Laurent de Cepeda, qui la veillait, pendant une de ces quatre nuits d’évanouissement, finit par s’endormir et ainsi ne s’aperçut pas que la mèche d’un cierge consumé allait mettre le feu aux draps et aux oreillers du lit. Pourtant, la fumée le réveilla assez à temps pour qu’on pût éteindre ce commencement d’incendie. Autrement, c’était bien la mort, cette fois, — et quelle mort ! — pour la pauvre suppliciée…
Elle ressuscita, mais dans un état lamentable… « De ces quatre jours de crise, nous dit-elle, il me resta des tourments insupportables que Dieu seul peut connaître. Ma langue était en lambeaux à force de l’avoir mordue. Le gosier rétréci, rien n’y avait passé et cela me mettait dans une faiblesse qui m’ôtait la respiration ; l’eau même n’y pouvait passer. Il me semblait que tout mon corps était disloqué et ma tête dans un désordre extrême. J’étais toute recroquevillée sur moi-même comme un peloton : voilà ce que j’étais devenue après ces jours de torture, ne pouvant remuer par moi-même ni bras, ni pied, ni main, ni tête, absolument comme si j’étais morte. Tout ce que je pouvais faire, je crois, c’était de remuer un doigt de ma main droite. On ne savait comment m’approcher, parce que j’avais tout le corps si douloureux que je ne pouvais le supporter. Il fallait me remuer à l’aide d’un drap que deux personnes tenaient chacune par un bout. Je demeurai ainsi jusqu’à Pâques fleuries… »
Ainsi, ce furent huit longs mois de convalescence, pendant lesquels elle éprouva encore, par intervalles, d’intolérables souffrances : elle avait la fièvre et un dégoût opiniâtre de la nourriture. Quand elle se sentit un peu mieux, elle demanda tout de suite à revenir au couvent. Mais elle ne devait pas songer à reprendre de sitôt la vie commune. Pendant longtemps, elle ne quitta pas l’infirmerie.
Telle fut cette maladie bizarre, la plus grave de toutes celles que Thérèse eut à subir. Autant que nous en pouvons juger d’après la description qu’elle nous en donne, ce fut un cas singulier, aux manifestations très complexes, qu’on peut bien rapprocher de phénomènes morbides analogues, mais non absolument identiques et qui n’en reste pas moins très rare. Les médecins d’aujourd’hui peuvent ergoter là-dessus : ils n’en savent pas plus sur le cas de sainte Thérèse que leurs redoutables confrères du XVIe siècle. Établir un diagnostic sur des textes, — et des textes, sans doute très précis, mais dénués de tout caractère scientifique, comme ceux que nous avons cités, c’est se livrer à un exercice purement littéraire. Les uns nous parlent d’hystérie ou de névropathie, toutes expressions vagues, qui ne servent qu’à masquer une ignorance réelle, comme le jargon pédant des médecins de Molière : les vapeurs, les humeurs peccantes, les influences malignes issues de la rate, ou du marais du pancréas… C’est se moquer, en vérité. Les autres nous affirment que Thérèse souffrait d’une gastrite suraiguë, ou d’« une chlorose grave, compliquée d’une intoxication médicale », ou encore de fièvres paludéennes. Tout cela est bien possible, mais chacune de ces maladies n’est qu’un aspect d’un état pathologique, — nous ne saurions trop le redire, — très complexe et très rare. Qu’il y ait eu de la gastrite, de la chlorose, de l’intoxication médicale, de la fièvre paludéenne dans son cas, admettons-le. Mais, en même temps, elle avait des maux de cœur si violents, qu’on en était « épouvanté », des contractions nerveuses qui lui mettaient le corps en boule, de la paralysie, des attaques épileptiformes ou cataleptiques…
Oui, il est facile d’opposer à ce cas des cas analogues : en a-t-on constaté d’aussi complexes ? Cette maladie demeure quelque chose de singulier, d’anormal et qui, selon toute vraisemblance, est à jamais inexplicable, parce qu’elle procède surtout de causes morales. Tous les accès dont Thérèse a souffert ont été précédés, sinon déterminés, par de violents états psychologiques. Pour ma part, j’incline à voir, surtout dans cette dernière crise hyperaiguë, une sorte de mal sacré, qui servit à Thérèse de préparation et d’introduction à la vie de haute spiritualité qu’elle allait mener plus tard. Elle-même en juge ainsi. Elle considère cette maladie dont elle a manqué mourir comme une épreuve providentielle destinée à la détacher complètement des choses sensibles. Rappelons-nous, d’ailleurs, qu’elle avait demandé à Dieu de la faire mourir comme cette religieuse, atteinte de péritonite, dont les plaies hideuses l’avaient si fortement frappée. Il est certain que cette maladie crucifiante, — et il suffit de se reporter à ses propres confessions pour constater que ces mots ne sont nullement exagérés, — cette maladie lui révéla l’importance capitale de la douleur dans l’ascétisme, son rôle hors de pair comme moyen de purification et de libération spirituelle : dès cette époque, elle entrevit sans doute qu’il y a une volupté suprême dans la souffrance librement acceptée pour une fin transcendante.
A en parler humainement, il est non moins certain que sa sensibilité sortit extraordinairement affinée de cette terrible épreuve physique. On peut expliquer par là, si l’on veut, ses visions et ses extases. Mais ce n’est qu’une partie de l’explication, dont l’essentiel a ses racines dans le surnaturel. Nous pouvons parfaitement admettre que la sensibilité d’une mystique et d’une voyante doit avoir une acuité, une délicatesse et, avec cela, une justesse dont les âmes ordinaires sont privées.
Et pourtant les visions, les « grandes grâces » dont Thérèse fut favorisée n’ont commencé que beaucoup plus tard, comme si cette âme élue voulait nous montrer que, pour mériter ces grâces, les souffrances matérielles de la maladie ne suffisent pas, — et qu’il y faut encore un long entraînement par toutes les pratiques de l’ascèse et l’exercice de vertus péniblement acquises. Ajoutons, d’ailleurs, qu’elle ne fut jamais complètement guérie et que le reste de sa vie n’a été qu’une longue souffrance, coupée par de courts intervalles de rémission.
Quand elle fut rentrée à l’Incarnation, elle resta, huit mois encore, dans un état de faiblesse extrême. Elle était à demi paralysée, percluse dans tous ses membres. Quand elle commença, non pas à marcher, mais à pouvoir se traîner sur ses mains, elle remercia Dieu. Puis, peu à peu, elle se remit à vivre d’une vie en apparence absolument normale. Mais son estomac, toujours débile, continuait à rejeter les aliments. Elle ne peut rien prendre que l’après-midi, quelquefois le soir. Et elle est obligée, avant de se coucher, de se faire vomir elle-même à l’aide d’une plume ou par tout autre moyen, — sinon c’est une souffrance qui l’empêche de dormir. Ce vomissement quotidien finit par devenir, pour elle, une sorte de fonction naturelle. Avec cela, elle a toujours ses maux de cœur, ses fièvres et un reste de paralysie. Ce fut ainsi jusqu’au moment où elle entra résolument dans les voies mystiques. Les grâces d’union, les extases et les ravissements furent, pour sainte Thérèse, le commencement de la guérison. Sans doute, elle ne revint jamais complètement à la santé. Mais elle eut, à partir de cette époque, toute la santé compatible avec un organisme soumis à de tels état d’âme. En réalité, quand une sainte cesse de souffrir dans son corps, c’est pour endurer de pires souffrances spirituelles.
Et ainsi personne n’aura réalisé plus complètement que Thérèse d’Avila cette idée pascalienne : que « la maladie est l’état naturel du chrétien ». Essentiellement, le chrétien est un inadapté, dans son âme comme dans son corps. La vraie vie chrétienne est la négation de celle du monde. Pas plus que l’âme, le corps, même naturellement bien portant, ne doit s’adapter et s’accommoder aux exigences ni aux agréments de la vie d’en bas. Le corps d’un saint est un organisme très particulier, façonné et affiné en vue de fins mystérieuses… Thérèse le sait bien. Elle sait qu’elle n’est pas plus de ce monde par la chair que par l’esprit. Sa pensée favorite : « ou souffrir, ou mourir » a engendré celle de Pascal. Mourir, c’est l’affranchissement. Souffrir, c’est se rendre capable de le mériter.
Thérèse est donc revenue à l’Incarnation. Son pauvre corps est exténué et comme anéanti. Sa tête est vide. Elle est incapable d’ordonner ses idées et de gouverner sa vie selon l’idéal qu’elle s’est fixé avant d’entrer au couvent. Tout ce qu’elle peut faire, c’est souffrir, résister, de toutes ses forces physiques et de toute sa constance d’âme, aux atroces souffrances de sa maladie, qui lui laisse maintenant quelque répit, mais dont elle est loin d’être complètement guérie. Elle a toujours ses fièvres, ses maux de cœur, ses vomissements, et elle est aux trois quarts paralysée. Dans ce triste état, elle ne peut que demander à Dieu le bon usage de la douleur. Elle arrive même à s’y complaire et, déjà, elle goûte la volupté de la souffrance comme moyen de purification et comme offrande d’amour : par là, elle s’unit aux souffrances du Bien-Aimé… Ah ! qu’il lui donne la grâce de souffrir encore et encore pour Lui !…
La grâce suprême serait de mourir. Mais elle voit bien qu’elle ne doit pas mourir de son mal. Alors, s’il en est ainsi, il faut qu’elle guérisse, d’abord pour souffrir plus courageusement et aussi pour ne pas manquer ce pourquoi elle s’est enfermée dans ce monastère : le bonheur, — le bonheur qui doit durer toujours, — et l’amour qui en est la cause. L’union avec Dieu, l’oraison qui, par degrés, y conduit, — voilà ce à quoi elle aspire : « Toute mon angoisse, dit-elle, était de guérir, afin de me livrer à l’oraison dans la solitude. » Comme tous les vrais ascètes, elle avait un besoin physique de solitude et de silence. Or, à l’infirmerie, au milieu des autres malades, dans le bruit des conversations, des allées et venues, il lui était impossible de se recueillir et de pratiquer les règles d’ascèse que lui avait enseignées le Troisième Abécédaire. L’infirmerie dut être pour elle un véritable purgatoire, une prison où elle n’osait plus espérer sa délivrance. Accablée d’infirmités comme elle était, quand pourrait-elle en sortir ? Les médecins ne savaient que la saigner, en la déclarant incurable. En désespoir de cause, se voyant « abandonnée des médecins de la terre », elle résolut de s’adresser à ceux du ciel. Elle fit dire des messes, recourut à des dévotions et à des prières « très approuvées », c’est-à-dire très raisonnables et très orthodoxes : car elle s’affirme ennemie des dévotions superstitieuses à quoi les femmes, avoue-t-elle, sont particulièrement sujettes. Elle guérit à la fin, — après trois longues années de souffrance, — et elle proclame que cette guérison elle la dut à l’intervention du grand saint dont elle allait faire désormais son protecteur et, si l’on ose dire, son conseiller : saint Joseph…
Pendant tout le temps de cette interminable convalescence, elle avait édifié le couvent par sa piété. Elle se confessait fréquemment, et dans le plus petit détail. Elle donnait l’exemple d’une scrupuleuse charité, au point que les absents se savaient en sécurité près d’elle et que sa réputation de personne charitable et discrète s’était même répandue au dehors. Son unique distraction était la lecture, — mais la lecture de ce qu’elle appelle « les bons livres ». Sainte Thérèse a toujours beaucoup aimé la lecture. Nous verrons quel secours elle y puisa dans l’exercice de l’oraison. Aussi est-ce avec l’accent de la plus affectueuse reconnaissance qu’elle nous parle des « bons livres », ces amis sincères qui ne peuvent que nous faire du bien, qui donnent à notre esprit et à notre cœur tout l’aliment dont ils ont besoin. Ces bons livres il ne sert de rien qu’ils soient très nombreux. Si l’un d’eux se préoccupe réellement du bien de l’âme et de sa guérison, il a tout dit : le reste est inutile. On peut trouver toute sa nourriture dans l’Imitation de Jésus-Christ, ou dans les Confessions de saint Augustin. Bien qu’elle aimât beaucoup la lecture, la Sainte n’a lu, en somme, qu’un petit nombre de livres, mais avec lenteur et avec amour, en extrayant d’eux toute la substance spirituelle dont ils sont pleins… Au milieu de ces pieuses occupations, elle éprouvait, nous dit-elle, une grande crainte d’offenser Dieu, non point par un sentiment servile de terreur, mais par une constante préoccupation de ne point déplaire à l’Aimé. Son cœur se brisait, — ce sont ses propres expressions, — à la pensée qu’elle répondait si mal à un tel amour…
Et puis, elle guérit, — et, contrairement à ce qu’elle avait espéré, ce ne fut point pour s’engager plus vaillamment dans la voie de perfection. Sa piété resta la même extérieurement, mais elle ne gagna point en vertu. Elle reprit goût à la vie, — une vie qui lui paraissait toute neuve et qui, dans ce couvent à la règle un peu lâche, comportait une foule d’innocentes satisfactions, sans parler de certaines facilités, lesquelles pouvaient devenir dangereuses. Pour bien comprendre les dispositions de Thérèse à ce moment de son existence, il faut se représenter celles d’une convalescente, qui a passé de longs mois et même des années parmi les remèdes et les médecins, emprisonnée dans une infirmerie, avec la terreur de rester infirme jusqu’à la fin de ses jours. Et voici qu’elle peut vivre de la vie de tout le monde ! Elle peut, enfin, être une véritable religieuse, remplir tous les devoirs, pratiquer tous les exercices de sa condition, prendre part à tous les divertissements que tolérait la règle. Zélée pour tout ce qui touchait au culte, assidue au chœur, elle l’était non moins au parloir. Les conversations, les relations mondaines, les amitiés particulières lui ménageaient de très grands plaisirs. Elle finit par s’y donner d’un tel cœur qu’elle put se croire ramenée aux années de dissipation, qu’elle avait traversées, dans son adolescence, avant d’être pensionnaire chez les Augustines. Ce goût du « divertissement » allait même si loin qu’elle en vint à abandonner l’oraison. Il faut connaître l’extrême délicatesse de sa conscience pour s’expliquer ses remords et les reproches dont elle s’accable : c’était une véritable trahison. Elle renonçait au commerce intime avec l’Aimé, ou, du moins, avec l’Ami de tous les instants. Elle ne se jugeait plus digne de Lui. Et, dans cette fausse humilité, elle voit un piège du démon qui, par toute espèce d’insinuations sophistiques, essayait de la détourner de Dieu.
Dès ce moment même, malgré les défaites dont elle se payait, elle ressentait vivement l’indignité de sa trahison. Elle en était toute troublée. Et cependant personne, — à commencer par son confesseur, — ne la croyait coupable. Si elle ne vivait pas absolument comme toutes les autres religieuses, elle ne faisait rien que de permis. Ses supérieures n’avaient qu’à se louer de sa conduite, et même elle nous laisse entendre qu’on l’admirait : « On me voyait, dit-elle, si jeune encore et malgré tant d’occasions, me retirer dans la solitude pour y prier longuement et pour y faire de longues lectures. Je ne parlais que de Dieu. Je faisais peindre son image partout. J’avais un oratoire et je prenais soin d’y mettre tout ce qui peut exciter la dévotion. Jamais de médisance, ni rien de pareil. Toutes les apparences de la vertu. Et, dans ma vanité, je me savais estimée pour les choses qui, d’habitude, obtiennent l’estime du monde. C’est pourquoi on m’accordait autant et plus de liberté qu’aux très anciennes religieuses et l’on n’avait aucune inquiétude à mon sujet… »
Ces paroles voilées sont toutes chargées d’un sens qu’il nous faut essayer de préciser. Pour quel motif aurait-on eu des « inquiétudes » ? Et qu’est-ce que ces « libertés » et ces « occasions » dont on nous parle ?
Rappelons-nous ce qu’était la vie des couvents à cette époque ; et, en particulier, à l’Incarnation. Il s’y trouvait, nous dit-on, cent quatre-vingts religieuses, parmi lesquelles, sans doute, un assez grand nombre de filles nobles et besogneuses qui n’étaient entrées là que faute de trouver un mari et qui vivaient aux dépens de celles qui avaient apporté une dot. C’étaient celles-là qui entretenaient, à l’Incarnation, une certaine atmosphère mondaine, sans parler des laïques qui, très probablement, venaient y faire des retraites de piété, voire des séjours d’agrément. La clôture n’étant pas stricte, les religieuses pouvaient aller et venir, rendre des visites au dehors, en tout cas elles avaient la faculté de sortir, avec permission, ne fût-ce que pour se confesser à des directeurs de conscience choisis par elles et qui n’étaient pas toujours des carmes, ni même des réguliers. C’est ainsi que sainte Thérèse se confessa longtemps chez les Dominicains de Santo-Tomas, dont le monastère était situé à l’autre extrémité de la ville. Pour s’y rendre, elle devait traverser tout Avila, ou en faire le tour par les faubourgs inférieurs et les bords de l’Adaja, — ce qui était un véritable petit voyage, sans doute plein d’attraits pour une jeune nonne à demi cloîtrée.
A l’intérieur du couvent, elle avait pu choisir sa cellule. Nous savons même qu’elle en occupait deux, lesquelles communiquaient par un escalier. L’une était son oratoire, qu’elle s’était plu à orner avec beaucoup de goût et de piété. Elle y avait fait peindre des images pieuses, surtout celles des saints pour lesquels elle avait une dévotion spéciale : saint Joseph, saint Augustin, sainte Madeleine, — mais, de préférence, la figure du Christ. Dans le jardin du monastère, elle avait à sa disposition des ermitages, qu’elle se plaisait également à orner et à embellir et où il lui était permis de passer de longues heures dans le recueillement ou la lecture. Enfin ! elle pouvait s’appartenir ! Elle avait conquis ce après quoi elle soupirait depuis si longtemps : le droit à la solitude. C’était, pour elle, une grande douceur et, certainement, le plus précieux avantage de la vie monastique… En outre, elle disposait d’une cellule, où elle se sentait chez elle, qu’elle avait aménagée à sa convenance et où nous savons par elle-même qu’elle se plaisait beaucoup. Elle pouvait y recevoir d’autres religieuses, des pensionnaires du couvent, ses parentes, ses cousines, ses nièces ou ses tantes. C’étaient alors de pieux conciliabules, de véritables tertulias, où Thérèse brillait non seulement par sa conversation, mais par toute une variété de talents manuels. Elle filait, brodait, faisait de la tapisserie : « Le moindre talent qui fût en elle, écrit le Père de Ribéra, était de réussir au plus haut degré dans les travaux de main qui distinguent les femmes. Elle exécutait des merveilles avec l’aiguille, elle inventait des chefs-d’œuvre de broderie : c’étaient souvent des scènes historiques qu’on ne pouvait se lasser d’admirer et qui causaient la plus tendre dévotion… » Que ne donnerait-on pas pour retrouver un de ces charmants chefs-d’œuvre, qui excitaient chez les pieuses filles de si tendres sentiments ! Sans doute, dans ces scènes et dans ces figures historiques, Thérèse déversait le trop-plein des émotions et des aspirations dont elle étouffait. Elle essayait de réaliser par l’aiguille ce qu’elle réalisera plus tard par l’oraison. Elle se livrait, sur le canevas, à de véritables compositions de lieu, dont le Christ, la Vierge et les Saints étaient les acteurs ou les figurants. Mais ce qu’on aimerait surtout retrouver, c’est le rouet de sainte Thérèse. Voilà un tableau, qui, à ma connaissance, n’a encore été tenté par aucun peintre ; la jeune Thérèse de Ahumada filant dans sa cellule, devant une petite fenêtre ouverte sur Avila, ses remparts crénelés, ses tours, ses couvents et ses églises…
Comme dit Ribéra, ces jolis dons féminins ne sont qu’une parure, — et la moindre de toutes, chez une telle femme. C’est au parloir qu’elle donnait vraiment sa mesure. Par le charme de sa parole, la séduction qui émanait de sa personne, elle exerçait déjà un véritable ascendant sur quiconque l’approchait. Elle avait une influence sur les âmes. Non seulement son entretien était plein d’enjouement et de grâces de toute sorte, mais elle était poète : elle composait des vers, chantait des coplas, prenait part à des tournois de bel esprit… On s’explique de cette façon, qu’elle fût si goûtée et si recherchée de ceux et de celles qui fréquentaient le parloir de l’Incarnation.
Parmi ces personnes, Thérèse avait des amis à qui elle avait voué une affection fervente, à la fois exaltée et très pure. Elle nous en parle en des termes si discrets, qu’il est impossible de deviner si ces amis étaient des hommes ou des femmes. Mais elle a beau se reprocher avec amertume ces ardentes amitiés, où elle goûtait un si vif plaisir, où elle se piquait de plus de fidélité qu’envers Dieu lui-même, — il est impossible d’y démêler quoi que ce soit de répréhensible, sinon un certain excès, un certain emportement de cœur et d’imagination. Et pourtant, c’est à propos de ces amitiés qu’elle s’effraie de sa faiblesse. Il fallut, croit-elle, « la main de Dieu » pour la retenir sur la pente de la dissipation et pour la préserver de dangers plus graves… Danger ! le mot est bien fort. Est-ce que, avec ses habituels raffinements de conscience, la Mère Thérèse ne s’exagère pas sa faute ? Ce qu’elle nous laisse entrevoir de certaines pratiques clandestines, admises par d’autres, semble bien lui donner raison : « Pour moi, dit-elle, je n’aurais voulu prendre aucune liberté, ni rien faire sans permission. Avoir des entretiens par le trou d’une muraille, ou pendant la nuit, je n’aurais jamais pu me résoudre à de pareilles conversations dans un monastère. Et je ne l’ai point fait, parce que Dieu m’a retenue. Je tenais compte, à ce qu’il me semble, et avec réflexion, de beaucoup de choses : que d’exposer dans une aventure l’honneur de tant de religieuses, qui étaient bonnes, alors que moi, j’étais si faible, — que cela était très mal, comme si les autres choses que je faisais étaient bien… »
Ainsi donc, elle n’a commis aucune imprudence. Ce qui lui donne des remords, c’est seulement, — peut-on bien dire le caractère passionné ? en tout cas l’exagération de ses amitiés. Elle déplore particulièrement celle qu’elle avait vouée à une personne, sans doute de qualité, — grand seigneur ou grande dame, — et dont elle eut toutes les peines du monde à se déprendre.
Ce fut même à cause de cette personne, à cause du plaisir excessif qu’elle goûtait à l’entretenir qu’elle eut sa première vision, — mais sans y attacher l’importance qu’elle lui attribua par la suite. Et, même à ce moment-là, lorsque, plus de vingt ans s’étant écoulés, elle nous raconte ce prodige, elle est tellement habituée à des faveurs de ce genre, qu’elle semble en parler comme de la chose la plus naturelle du monde : « Un jour, dit-elle, me trouvant avec une personne, au début de notre connaissance, le Seigneur voulut bien me faire comprendre que des amitiés pareilles ne me convenaient point, en m’avertissant et en me donnant sa lumière dans un si grand aveuglement. Le Christ se représenta devant moi avec un visage très sévère, me donnant à entendre que cela lui déplaisait. Je le vis avec les yeux de l’âme plus clairement que je ne Le pourrais voir avec les yeux du corps. Et cette vision resta si imprimée en moi qu’elle me paraît toujours aussi présente après plus de vingt-six ans. J’en demeurai très épouvantée et très troublée, et je ne voulais plus voir cette personne avec qui j’étais… Une autre fois, me trouvant encore avec elle, nous vîmes venir vers nous, — et d’autres personnes qui se trouvaient là le virent également, — quelque chose qui ressemblait à un énorme crapaud, mais bien plus léger que ne le sont d’habitude ces animaux. Qu’en plein jour et en cet endroit-là, d’où il venait, il puisse y avoir une bête de cette espèce, c’est ce que je ne puis comprendre. Et, d’ailleurs, on n’y en a jamais vu. Aussi, l’impression qu’elle fit en moi me paraît quelque chose de mystérieux que je n’ai jamais oublié non plus… »
Voilà deux espèces de visions, assez différentes de celles qu’elle aura plus tard, non pas précisément en nature, ou en intensité, mais par la qualité et la signification. La dernière est une vision réelle et l’autre une vision imaginaire : c’est-à-dire que celle-ci, celle du Christ, est une image intérieure, une pure représentation de l’esprit ou de l’imagination (representóseme Cristo delante), tandis que la seconde, — celle du crapaud, — est extérieure et réelle, l’objet pouvant être vu et, au besoin, touché par d’autres. Ces visions sont très vives, principalement celle du Christ, beaucoup plus vive, nous dit la Sainte, que si elle avait été perçue par les yeux du corps : après de longues années l’image est demeurée toujours aussi nette dans son souvenir. Mais la voyante n’est pas sûre de la réalité de la première ni de la signification de la seconde. Peut-être cette image du Christ n’est-elle qu’une illusion suscitée par le démon, et peut-être l’apparition de ce crapaud monstrueux dans un coin du parloir, est-elle purement fortuite et, en somme, naturelle… A présent, elle incline à croire le contraire. Mais, sur le moment, elle était pleine de doutes, tellement qu’elle n’osa en parler à personne, pas même à son confesseur : « Ce qui, dit-elle, me fit grand dommage, c’était de ne pas savoir qu’il est possible de voir autrement que par les yeux du corps, et c’est le démon qui m’aida à croire cela et à me persuader que c’était impossible et que je m’illusionnais… Et pourtant il me semblait toujours (me quedaba un parecerme) que cette vision venait de Dieu et que ce n’était point une illusion… »
Quoi qu’il en soit, l’impression produite fut très forte. Thérèse prit peur et se résolut brusquement à renoncer à une amitié qui déplaisait à Dieu et que sa conscience, enfin avertie, lui représentait symboliquement sous les traits hideux d’un crapaud. Mais, comme elle n’osait pas avouer à son confesseur les vraies raisons d’une telle rupture, celui-ci non seulement rassura sa conscience, mais la pressa de revoir une personne de cette qualité, qui, bien loin de nuire à son honneur, ne pouvait qu’y ajouter. Thérèse désirait vivement continuer ce qu’elle appelle « ces relations pestilentielles » et elle aimait beaucoup cette personne : elle se laissa convaincre : « Aucune de mes connaissances, dit-elle, ne m’a détournée comme celle-là, car j’avais une extrême affection pour elle… » Si troublée qu’elle fût par sa double vision, elle revint peu à peu à ses habitudes de dissipation. Elle reprit ses entrevues et ses entretiens avec la personne amie, elle fut plus que jamais assidue aux réunions du parloir, avide de se produire et de se faire valoir devant les visiteurs. Ce fut au point qu’une vieille religieuse, sa parente, crut devoir lui en faire des remontrances. Thérèse prit très mal ces pieux avis, qu’elle taxa de scrupules exagérés. Et, sans arriver à étouffer complètement les reproches de sa conscience, elle se décida à vivre à sa guise, c’est-à-dire en religieuse correcte selon le monde et même selon ses supérieures. Elle se ménagea une petite vie agréable, partagée entre les exercices de piété et les distractions mondaines, si l’on peut donner ce nom aux innocents plaisirs que tolérait la règle ou la coutume de l’Incarnation. Elle mangeait son « pain de rente » et elle vivait pieusement. Ainsi, les années passaient doucement dans une médiocrité qui ne convenait ni à sa nature ni aux desseins que Dieu avait sur elle : Thérèse semblait avoir complètement oublié ce pourquoi elle était entrée au couvent : ce grand bonheur, ce grand amour, qui, pour elle, était l’unique réalité du monde. Elle n’entendait plus les mots fatidiques qu’elle répétait, autrefois, à son frère Rodrigue, ces mots qui ouvraient à leurs imaginations enfantines des perspectives infinies et fascinatrices : « Toujours, toujours, toujours ! »
Mais peut-on dire qu’elle ne les entendait plus ? Il y a une anecdote, rapportée par une religieuse de l’Incarnation et maintes fois citée depuis, qui éclaire assez bien les sentiments un peu complexes et un peu troubles, l’incertitude d’âme, où se débattait Thérèse pendant cette période de relative mondanité. Le Père de Ribéra nous raconte que quelques années avant l’entrée de la jeune fille au couvent, un chercheur de trésors était venu au monastère : ce qui est fort vraisemblable, l’Incarnation ayant été bâtie sur l’emplacement d’un ossuaire juif, où la crédulité populaire pouvait supposer que les fugitifs avaient enterré leur or. Or, le chercheur d’or, ayant parcouru l’enceinte du couvent, « y découvrit tout à coup, avec des yeux de prophète, un trésor incomparablement plus précieux que ceux qu’il cherchait avec les yeux de la cupidité humaine : car il annonça qu’il y aurait, un jour, dans ce monastère, une sainte qui porterait le nom de Thérèse… »
La fille d’Alonso de Cepeda connaissait cette prophétie. Et doña Maria Pinel, religieuse de l’Incarnation, nous raconte que « la Sainte Mère avait coutume de dire à une autre religieuse, nommée doña Thérèse de Quesada :
— « Voyez, ma sœur, on prétend qu’une sainte Thérèse doit sortir de cette maison. Plaise à Dieu que ce soit l’une de nous deux… et que ce soit moi !
— Plaise à Dieu que ce soit moi ! répondait l’autre. »
Ce ton d’enjouement, pour ne pas dire de légèreté, en un sujet aussi grave, est bien de la jeune carmélite qui, en ce moment-là, est le bel esprit du couvent, celle qu’on aime à produire au parloir devant les visiteurs de qualité. Elle se laisse entraîner par ce courant de frivolité au point qu’elle-même ne peut pas croire à sa sainteté future. Elle en parle comme d’une chose plaisante et impossible… Et pourtant ! Si cela était ?… Eh bien, si cela était, elle se sent prête pour la sainteté, comme autrefois pour le martyre. Elle sait qu’elle est une fille courageuse : elle aura le courage d’être une sainte : « Plaise à Dieu, dit-elle, que ce soit moi !… » Elle a beau savoir que pour l’instant, du moins, elle ne le mérite pas, ou qu’elle prend un autre chemin : elle ne dit pas non ! Elle ne refuse pas la palme…
Dans cet état de moindre effort, pour ne pas dire de relâchement, alors qu’elle se traînait, selon ses propres expressions, par « les chemins les plus bas de la perfection », elle fut surprise par la mort de son père : c’était, pour cette âme aimante, un coup terrible, qui eut une profonde répercussion sur sa vie intérieure, sans amener toutefois un changement radical de sa conduite.
Alonso Sanchez de Cepeda paraît avoir beaucoup aimé sa fille Thérèse, — et il est certain que celle-ci avait pour lui toute l’affection exaltée qu’elle prodiguait et dont elle payait de retour quiconque semblait lui donner un peu de son cœur : Thérèse avait faim d’amour. Son avidité s’égarait dans des affections trop humaines à ses yeux et qui la décevait toujours. Mais, on ne saurait assez le redire, la ferveur qu’elle apportait dans ces amitiés passionnées, était purement spirituelle : amour d’âme où se mêlait un véritable zèle d’apostolat. C’est ainsi qu’elle catéchisa littéralement son père en lui enseignant les méthodes de l’oraison. Non seulement elle l’endoctrinait, mais elle lui prêtait des livres de spiritualité, sans doute ceux qui avaient servi à sa propre initiation ; l’Abécédaire de Francisco de Osuna, l’Ascension du Mont Sion de Bernardino Laredo, le Livre de l’Oraison de Luis de Grenada, ou le Traité de l’Oraison de saint Pierre d’Alcantara. Déjà malade sans doute, Alphonse de Cepeda se préparait à bien mourir. Il était constamment sur le chemin de l’Incarnation, où il faisait de fréquentes visites à sa fille. Thérèse et son père, à travers la grille du parloir, avaient d’ardents colloques où il n’était question que de Dieu. Ainsi se passaient ces pieuses entrevues. Et, chose bizarre, au moment où elle montrait un si grand zèle pour la conquête des autres âmes, elle-même abandonnait l’oraison par scrupule d’humilité et aussi, il faut bien le dire, parce qu’elle se sentait la conscience trouble. Ayant déserté le service de Dieu, — tel, du moins, qu’elle l’entendait — elle se cherchait des remplaçants. C’est ainsi que, outre son père, elle s’était mise à catéchiser d’autres personnes, en qui elle croyait discerner des dispositions pour l’oraison : « Il me semblait à moi, dit-elle, que, du moment que je ne servais pas le Seigneur comme je comprenais qu’Il devait l’être, il ne fallait pas que cette intelligence qu’Il me donnait de Son service fût perdue, — et ainsi d’autres devaient le servir à ma place. Je dis cela pour qu’on voie le grand aveuglement où j’étais… »
Cependant sa sincérité souffrait de ce que, donnant l’exemple aux autres, elle-même ne le mît point en pratique. Il lui était intolérable surtout de penser qu’elle trompait son père, en lui laissant croire qu’elle aussi elle faisait oraison. Elle tint à l’avertir de ce qu’il en était, mais en ayant l’air de s’excuser sur ses maladies. Elle éprouvait toujours ses vomissements, ses accès de fièvre et ses étranges douleurs cardiaques. Ainsi affaiblie, c’est tout au plus si elle pouvait suffire au service du chœur et de la chapelle… Voilà ce qu’elle donnait à entendre au bon Alphonse de Cepeda. Mais ce faux-fuyant répugnait à sa droiture ! Elle en était un peu honteuse. La maladie, pensait-elle, n’est pas une excuse suffisante. A défaut des forces corporelles, l’amour et l’habitude devraient soutenir dans l’oraison l’âme vraiment zélée.
Quoi qu’il en soit, son père la crut et la plaignit. Étant lui-même déjà très avancé dans les voies spirituelles, il n’avait plus besoin de s’entretenir si longuement ni si fréquemment avec sa fille : l’élève avait dépassé le maître. Il espaça ses visites à l’Incarnation, pour se donner tout à Dieu.
C’est dans ces sentiments qu’il mourut, probablement au cours de l’année 1543. Nous ne savons rien de son mal, sinon que le saint homme fut enlevé en quelques jours. La Carmélite, quittant encore une fois son monastère, alla le soigner au logis paternel. Ce lui fut une rude épreuve. Malade elle-même, elle devait soigner un moribond. Mais l’angoisse de la séparation prochaine était pire pour elle que les souffrances physiques. Elle en éprouva une peine infinie. Néanmoins (n’oublions pas que Thérèse était une jeune fille très courageuse) elle sut si bien se dominer que personne ne soupçonna ce qui se passait en elle : « Et pourtant, dit-elle, il me semblait qu’on m’arrachait l’âme, quand je voyais que sa vie allait finir, car je l’aimais extrêmement. »
Pendant trois jours, le malade perdit le sentiment. Mais, le jour de sa mort, il reprit connaissance. Il mourut au milieu du Credo qu’il récitait avec sa fille… La belle scène, — d’une pureté et d’une sublimité toutes chrétiennes ! Avec sa sensibilité vibrante, son sens profond de la beauté, Thérèse en fut vivement frappée. Au milieu du Credo, les traits du moribond se détendirent et se fixèrent : « Il resta, dit-elle, comme un ange, — et il l’était réellement par la beauté de son âme et les dispositions où il mourut. »
Un dominicain, le Père Vincent Baron, qui avait assisté Alphonse de Cepeda à ses derniers moments, eut, par la suite, des entretiens avec Thérèse. Il lui parla du mort comme d’un élu, qui était allé tout droit au ciel. Enfin il lui en rapporta de telles choses que la jeune femme, sentant son indignité devant un père si saint, résolut de tenter un nouvel effort et de changer de vie. Elle prit ce religieux pour confesseur, lui révéla l’état de son âme et notamment que, par un faux scrupule d’humilité, elle avait abandonné l’oraison. Le dominicain la pressa instamment d’y revenir. Et c’est ainsi qu’elle recommença à pratiquer cet exercice spirituel, néanmoins sans parvenir à rompre ses habitudes ni ses amitiés mondaines. En réalité, elle ne pouvait s’arracher aux âmes qu’elle dirigeait, sur lesquelles elle sentait son influence toute-puissante. A travers les lignes de sa confession, on démêle que son prestige était grand et qu’elle était admirée de son entourage. Elle y voit le doigt de Dieu, qui, d’avance, lui préparait des disciples et lui aplanissait la route pour son œuvre de réformatrice.
Sa volonté n’en demeurait pas moins vacillante et incertaine, hésitant toujours entre les petits sentiers fleuris d’une piété à demi-mondaine et la voie étroite et rigoureuse de la perfection. Elle passa ainsi des années dans cette lutte, incapable de se décider. Mais elle estime que l’oraison la soutint et finit par la sauver. Aussi engage-t-elle les âmes chancelantes comme la sienne à s’obstiner, malgré tout, dans leurs efforts : « Persévérez, leur dit-elle, dans l’oraison !… O mon Dieu, qu’ils consentent seulement à passer deux heures par jour dans Votre compagnie, et ils verront de quelle récompense vous les payez !… »
Qu’est-ce donc que ce service qui mérite un salaire si magnifique, — et de quelle espèce d’oraison s’agit-il ici ?
Il est certain que, dès cette époque, Thérèse, de tout son espoir et de toutes les puissances de son âme, tendait à l’union mystique. Mais l’oraison qu’elle pratiquait alors appartient au premier degré de la vie spirituelle et n’a rien de proprement mystique : c’est la plus simple oraison mentale, laquelle n’est guère que la continuation de l’oraison vocale. Elle consiste à méditer sur une vérité ou sur un mystère de la foi : « Telle fut, dit la Sainte, toute mon oraison, au milieu des périls, et telles étaient mes pensées, quand je le pouvais. Mais, très souvent, pendant bien des années, je me préoccupais moins de faire de bonnes réflexions que d’entendre sonner l’horloge qui m’annonçait la fin de l’heure consacrée à la méditation. Bien des fois, j’aurais mieux aimé affronter la plus rude pénitence que de me recueillir pour l’oraison. Et il est certain que le démon, ou les mauvaises habitudes m’opposaient une force si insurmontable pour m’empêcher de faire oraison et que j’éprouvais une telle tristesse en entrant dans mon oratoire, que j’avais besoin, pour m’y forcer, de m’aider de tout mon courage (lequel, dit-on, n’est pas petit, et l’on a pu voir que Dieu m’en a donné plus qu’à une femme, sauf que je l’ai bien mal employé). Finalement Dieu m’aidait. Et quand il m’avait fait cette violence, je ressentais plus de quiétude et de bien que, d’autres fois, quand j’avais seulement le désir de prier… »
Ainsi Thérèse éprouvait la plus grande difficulté à se recueillir pour l’oraison, même simplement pour l’oraison mentale. Ce fut une lutte affreuse et désespérante qui se prolongea pendant des années. Il lui était impossible de fixer son attention sur une idée. D’ailleurs ce génie réaliste se mouvait difficilement dans l’abstrait. Elle confesse elle-même qu’elle était tout à fait inapte à « discourir par l’entendement », c’est-à-dire à méditer. A tout instant, son attention ou sa pensée la trahissait. Il lui fallait un livre pour soutenir sa méditation : « J’ai passé, dit-elle, près de quatorze ans sans pouvoir même méditer, si ce n’est en lisant ». Cet état de lutte et de stérilité spirituelle ne fut donc pas un simple accident dans la vie de la Sainte : ce fut un état habituel, dont elle souffrit pendant très longtemps. Lorsque, aux approches de la vieillesse, elle écrit ses confessions, elle peut dire en toute vérité : « Sur vingt-huit ans écoulés, depuis que j’ai commencé à faire oraison, j’en ai passé plus de dix-huit dans cette bataille et cette contention de traiter à la fois avec Dieu et avec le monde… »
Cette prétention de concilier Dieu et le monde, c’est, semble-t-il, la grande raison de la longue attente de Thérèse au seuil de la vie mystique et, en somme, de son échec dans ses premières tentatives d’oraison. Qu’elle ait été impropre à « discourir avec l’entendement », nous ne l’admettons qu’en faisant la part de l’extrême modestie de la Sainte. Mais ce ne pouvait pas être un obstacle absolu à son progrès dans la voie spirituelle. Elle nous a répété assez souvent que Dieu se plaît à brûler les étapes et que la méditation peut être inutile à celui qui reçoit la grâce de quiétude ou d’union. Donc la principale raison de son échec, aux yeux de la Sainte elle-même, c’est que son oraison était imparfaite, à cause des dispositions d’âme qu’elle y apportait : elle tenait encore trop au monde et ne pouvait se résoudre à rompre avec lui.
Pourtant, il ne faudrait pas s’exagérer cette « mondanité ». Je me demande dans quels parloirs avaient lieu ces réceptions et ces entretiens dont Thérèse éprouvait tant de remords. Ceux que l’on montre, aujourd’hui, au couvent de l’Incarnation, comme contemporains de la Sainte, sont des lieux effroyables, véritables cachots pénitentiels, où l’on ne peut méditer que sur l’enfer et les peines éternelles, à tout le moins sur l’horreur du monde. En tout cas, nous savons que les conversations de la Carmélite avec ses amis du dehors ne roulaient que sur Dieu et sur les sujets les plus élevés. La mondanité pouvait entourer Thérèse et la tenter : elle-même s’en préservait autant qu’elle pouvait. Si beaucoup de religieuses de ce monastère si peuplé n’avaient pas une conduite absolument exemplaire, il y en avait beaucoup d’autres, — et Thérèse leur rend justice, — qui menaient une vie toute sainte. Mais, même si celle de Thérèse eût été parfaite, si elle eût acquis, dès ce temps-là, et pratiqué toutes les vertus dont elle nous dit qu’elle manquait, ce n’était nullement un motif suffisant pour qu’elle reçût les grâces d’oraison. Elle ne cesse de répéter que Dieu les accorde à qui Il lui plaît, voire à des pécheurs, au milieu même de leurs égarements : toutes les pénitences du monde, toutes les pratiques pieuses, toutes les vertus imaginables, les désirs les plus ardents de l’âme n’y font rien : les grâces d’oraison, comme toutes les grâces, si nous pouvons nous y préparer, ne dépendent aucunement de nous. Pour arriver aux états sublimes où Thérèse parvint dans la seconde moitié de sa vie, la volonté humaine est impuissante : il faut que Quelqu’un intervienne. Et Celui-là choisit son heure, en dehors de toute prévision. Il surgit brusquement, comme un voleur…
Il importe de préciser tout cela et de le mettre dans une lumière bien nette pour juger à leur valeur les explications des théoriciens du subconscient, pour qui les états mystiques ne sont que le résultat d’un long entraînement et d’une auto-suggestion persévérante. Nous venons de voir et nous verrons de plus en plus qu’un entraînement qui a duré vingt années, et la volonté la plus pressante et la plus avide du miracle n’ont abouti à rien.
Cette stérilité, cette sécheresse d’âme, cette absence inexorable de l’Aimé, ce fut le grand drame de la vie de Thérèse pendant ces années obscures. Évidemment, on ne peut concevoir une si longue période de médiocrité, comme un perpétuel martyre et comme un perpétuel désespoir. Elle-même reconnaît qu’elle reçut alors maintes consolations. Mais ce fut quelque chose de pis que la détresse tragique, que la crise où l’on croit avoir touché les dernières limites de la souffrance : ce fut l’enlisement dans la vie ordinaire, dans l’ornière de ce qu’elle a nommé « le chemin le plus bas de la perfection ». Or, tandis qu’elle se complaît dans ce relâchement, ou qu’elle s’épuise dans une lutte impossible entre Dieu et le monde, les années passent. Elle en constate la fuite avec terreur : que de temps perdu ! (Elle le croit du moins : elle se rendra compte plus tard que cette préparation, même imparfaite, n’a pas été inutile.) Mais les années s’écoulent dans une attente sans fin. Elle a trente ans, quarante ans, — et le grand Bonheur espéré est toujours insaisissable ! L’Aimé, Celui qu’elle a pu entrevoir quelquefois, dans un ravissement de tout son être, — comme il tarde à paraître !… Alors, elle est prise de peur. Elle se dit qu’elle va manquer sa vie, que tous ses efforts ne servent de rien. La grâce résiste. Il n’y a rien à faire contre cela. Quelle amertume ! Quelle épouvantable désillusion !… à moins que… à moins qu’un événement catastrophique ne se produise : la conversion, à laquelle elle aspire de toute son âme.
Nous voici tout près de cet événement, de cette crise suprême qui va briser les dernières attaches de Thérèse avec le monde. Enfin, après tant d’années de « bataille », comme elle dit, elle va se convertir, se retourner, — se retourner vers le sérieux de la vie, vers ce qu’elle sait être le seul Vrai et le seul Aimable…
« Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les anges. »
(Vie, chap. XXIV.)
La divine Humanité du Christ dans tout le paroxysme de la souffrance, et, en particulier, la scène de la Flagellation, — le supplicié attaché par le col et les deux mains à un tronçon de colonne, le torse nu, déchiré par les fouets, ruisselant de sueur et de sang, les côtes haletantes, violemment soulevées, comme si le cœur allait bondir hors de la poitrine, un visage hagard et doux, aux yeux injectés, aux lèvres entr’ouvertes d’où s’échappe une haleine de fièvre : cette image, à la fois pitoyable et cruelle, est peut-être celle qui a le plus agi sur les âmes espagnoles et, en tout cas, sur celle de sainte Thérèse. C’est probablement cette image-là qui, à ce moment de sa vie où nous sommes arrivés, lui donna une si profonde commotion, détermina en elle une exaltation si forte et si continue que le cours de sa vie en fut changé. A partir de ce moment, elle fit un grand effort pour s’arracher à ce qu’elle appelle « le chemin le plus bas de la perfection ». Elle réussit à s’évader de la prison de médiocrité où elle languissait. Aidé par la grâce, un acte libre surgit dans cette âme partagée contre elle-même, un acte dont l’achèvement est la fleur de sainteté où elle finit par s’épanouir. A partir de cette minute solennelle, elle marche à grands pas vers sa destinée, vers la vie héroïque pour laquelle elle est faite.
Si l’on veut bien comprendre une telle impression, si pénétrante et si déchirante, il faut se rappeler ce qu’étaient, à cette époque, la statuaire et la peinture espagnoles, le mobilier des églises et des couvents, ce qui, de toutes parts, frappait la vue de Thérèse, comme une autre réalité, dramatique et sublime, superposée à la platitude et à la bassesse de l’habituelle existence. Elle vivait familièrement au milieu de ces figures tragiques, dolentes et consolantes. Mais il y a lieu de supposer que c’est la statuaire surtout qui l’émouvait, — la statuaire polychromée, comme on l’aimait alors. Et cela est, en effet, vraisemblable, parce que cette espèce d’imagerie est plus près du réel que tous les autres arts plastiques, qu’elle s’adresse en même temps à plusieurs sens et qu’ainsi elle est plus hallucinante, plus capable de donner l’illusion complète de la présence et de la vie.
A cet égard, la sculpture espagnole est quelque chose de vraiment extraordinaire : c’est peut-être la manifestation la plus puissante et la plus révélatrice du génie national. De la seconde moitié du XVe siècle à la première du XVIIe, elle s’est maintenue à peu près à la même hauteur. Ce long règne manifeste assez sa vigueur et qu’elle s’alimentait aux sources les plus intimes de l’âme espagnole. Certes, elle ne peut se comparer au grand art idéaliste de nos imagiers de Chartres, d’Amiens, ou de Reims. Mais elle serre la réalité de plus près : elle est réaliste comme l’Espagne elle-même, et, à l’exemple de tous les vrais et grands réalistes, à commencer par sainte Thérèse, elle va jusqu’au bout de la réalité : elle part de la plus humble, elle ne la dédaigne pas, elle s’y arrête souvent avec complaisance, et elle aboutit à la plus transcendante où elle se meut, semble-t-il, avec la même aisance : de l’enfer jusqu’au ciel, en passant par le monde et l’homme terrestre, — voilà sa démarche, et voilà son domaine. Avec une évidente prédilection, cette sculpture se sert du bois, — du bois polychromé, — parce que cette matière qui peut être fouillée plus facilement que la pierre ou le marbre, se prête mieux à l’expression de tout ce qu’il y a de violent et de passionné dans un corps humain, de tous les paroxysmes du plaisir et de la douleur, et de ce qu’il y a enfin de plus délicat ou de plus élevé dans les mouvements de l’âme. Elle part de la triviale réalité pour aboutir à l’extase. On peut même dire qu’elle ne se préoccupe de la forme que pour émouvoir les âmes : c’est l’esthétique catholique dans ce qu’elle a de plus ascétique et de plus orthodoxe.
Saint Jean de la Croix, qui blâme le culte exagéré des images, qui serait même, à ce sujet, beaucoup plus sévère que sainte Thérèse, le déclare en termes très nets : « On doit choisir de préférence celles dont la représentation est la plus saisissante et porte la volonté à une dévotion plus ardente. On doit placer ce motif en première ligne et reléguer au second rang l’habileté du travail et la valeur de l’ornementation. » Et c’est justement pour cela, à cause de ce souci presque exclusif de l’expression saisissante, en vue d’attendrir ou d’exalter la dévotion, que ces images ont une action si directe et si véhémente sur la sensibilité. Elles réalisent une véritable prédication par la plastique, une prédication qui use surtout du pathétique pour toucher les esprits à travers les âmes.
Comme il convient, le sujet le plus habituel de cette prédication plastique, c’est le Christ, et, dans la vie du Christ, ce qu’il y a de plus essentiel, ce qui manifeste de la façon la plus émouvante sa mission de Rédempteur : sa Passion, — la Passion avec tous ses acteurs et ses figurants, les juges, les bourreaux, les saintes femmes, les apôtres, les soldats et les gens du peuple. Tous sont représentés par cet art espagnol, avec un réalisme implacable qui descend quelquefois jusqu’à la bestialité. Les imagiers excellent à grouper ces personnages autour de chaque épisode du Drame sacré. Chaque station du Chemin de la Croix a ses figurants traditionnels : c’est ce qu’on appelle un paso. Sur un plateau mouvant, manœuvré par des porteurs que dissimule une tenture, les acteurs du drame, chacun avec ses traits et son costume facilement reconnaissables, s’avancent par groupes, forment une longue procession dans les rues de la ville. Ces statues de bois peint, par leur mimique parlante, leurs visages, leurs vêtements mêmes s’apparentent à la foule des spectateurs, aux types populaires qui se pressent sur tout le parcours du cortège. Ainsi, la Passion devient presque une scène actuelle et immédiate : l’illusion du temps est abolie. Le mystère de la Rédemption s’accomplit sous les yeux de la multitude et cela avec une telle vérité dans les poses et dans les gestes, une telle intensité d’expression et une telle contagion de pathétique, que les plus distraits sont obligés de s’arrêter, de regarder et de réfléchir.
Certainement, l’intention plus ou moins consciente, qui inspire cet art populaire, c’était d’affirmer en face des Musulmans et des Juifs, à la fois la nécessité et la réalité de la Rédemption. Dans un pays où l’Islam et le judaïsme avaient été triomphants, où ils conservaient toujours de nombreux adeptes et où ils étaient toujours un danger, cette affirmation pouvait passer pour un moyen de défense ou de prosélytisme. La procession des pasos à travers les rues des villes, cette figuration si réaliste, si proche de la vie, ne faisait que proclamer ces vérités catholiques : la Rédemption n’est pas une chimère, une creuse rêverie de métaphysiciens, c’est un fait historique, une chose qui est arrivée. Nous en savons heure par heure tout le détail, — et en voici l’exacte reproduction. Et, d’autre part, ce fait historique, ne le croyez pas vide de sens. Méditez sur lui : ni le monothéisme islamique, ni l’Ancien Testament ne suffisent pour expliquer le mystère de l’homme. Sans le Médiateur et le Rédempteur, l’homme reste dans la misère de la Chute originelle, et il est une énigme à lui-même et aux autres… Sans doute des réflexions de ce genre demeurent étrangères à la foule. Mais ce qui peut mordre sur elle, c’est la vue du supplice, l’hallucination sanglante que lui impose l’art des imagiers. Et c’est pourquoi ils insistent, avec une sorte de cruauté savante, sur toutes les phases et toutes les scènes de la Passion, depuis celle du Jardin des Oliviers jusqu’à celle de la Crucifixion. Bien entendu, le thème le plus fréquemment, le plus amoureusement et le plus pieusement traité, c’est celui du Christ en croix. Multitude innombrable, les crucifix espagnols sont peut-être le plus grand acte de foi, le cri le plus éperdu d’amour que l’humanité ait jamais poussé…
Dans tous les pays du monde, depuis que le Christ est mort, on en a fait par millions et par milliards. Il y en a, pour le moins, autant que de vivants. Chaque vivant a le sien qui lui atteste sa rédemption. Si, demain, c’était le jour du Jugement, tous les crucifix épars dans l’univers pourraient se lever et témoigner contre l’humanité incroyante, en prouvant que les affirmations et les rappels du rachat et du sang versé lui ont été prodigués, renouvelés sans cesse et à profusion… En vérité, il y a, dans le monde, de quoi faire des forêts avec l’arbre de la Croix, de quoi ceindre toute la planète, du Nord au Midi et du Levant au Couchant…
Mais aucune nation dans toute la chrétienté n’a su donner à ses crucifix une expression aussi intense, ni aussi aiguë que la catholique Espagne. Il en est partout d’admirables, depuis les plus humbles chapelles romanes perdues dans quelque recoin montagneux de Cerdagne ou de Catalogne jusqu’aux triomphantes cathédrales de Séville ou Cordoue. On en trouve à foison, — et il n’est pas un seul de ces crucifix qui n’ait, avec sa valeur d’art, son individualité, sa nuance d’expression dans la douleur, le désespoir, la résignation, ou la volupté de la souffrance, l’infinie bonté, l’extase de l’amour. Un des plus extraordinaires que je connaisse, c’est le Christ de Salamanque, supérieur aux crucifix fameux de Burgos et de Valladolid. Peut-être sainte Thérèse, pendant un de ses séjours à Salamanque, s’est-elle agenouillée à ses pieds.
A gauche de la grande nef, dans une chapelle latérale, ce crucifix est suspendu au-dessus d’un autel assez ordinaire : un misérable corps de supplicié, dans toute son horreur. Le bois dont il est fait rend, en quelque sorte, plus squelettique, plus décharné le coffre de la poitrine saillant sous la peau zébrée de coups de fouet. La tête morte est comme tranchée : elle pend sous une touffe épaisse de cheveux naturels, qui tombent presque jusqu’à la ceinture, — et cette chose qui fut vivante ajoute encore à l’illusion d’un cadavre réel. Il faut se tenir tout au pied de la croix, comme une Madeleine ou un saint Jean et se renverser le cou, pour bien voir cette tête écroulée, ce visage de condamné à mort. Ce visage à la fois humain et divin, il exprime surtout le repos, — un repos, si l’on peut dire, harassé, anéanti, comme après une longue, une très longue étape de souffrance, dont on désespère de toucher le terme. Enfin ! il est arrivé au sommet de son Calvaire et il expire en arrivant : il se repose dans le sacrifice suprême, la mort de la chair et des sens, la mort de l’âme elle-même, en ce qu’elle a d’individuel, de charnel et de périssable. Nul commentaire plus saisissant aux pages terribles de saint Jean de la Croix sur les affres de la Nuit obscure, la mort des sens et la mort de l’esprit…
Chef-d’œuvre insigne, ce Christ de Salamanque est un énergique stimulant de la sensibilité, de l’âme, de la pensée. Mais la vraie piété n’a pas besoin de chef-d’œuvre. La moindre allusion à l’Aimé bouleverse l’âme blessée d’amour. Si, par un concours de circonstances naturelles et providentielles, elle se trouve, un jour, un moment, dans certaines dispositions extraordinaires, l’émotion éprouvée, loin d’être passagère, peut être le point de départ de toute une vie nouvelle.
Thérèse était certainement dans des dispositions semblables, lorsqu’elle rencontra cette image du Christ, qui déchaîna en elle une véritable tempête de repentir. Elle nous a assez dit elle-même dans quel état de trouble et d’angoisse elle se débattait alors. Prise entre le monde et Dieu, elle aspirait à s’affranchir du monde. Mais il ne faudrait pas s’exagérer ce trouble, ni ce désarroi moral. Depuis de longues années, et, on peut le dire, depuis son entrée au couvent, — il y avait bien dix-huit ou vingt ans de cela, — elle remettait sans cesse au lendemain sa conversion totale. Elle avait fini par faire de cette inquiétude et de cette lutte une sorte d’état habituel où elle se laissait aller et s’éternisait, avec, parfois, des sursauts brusques de ferveur et de pieuses résolutions. Peut-être, au moment où nous sommes, traversait-elle une de ces crises de ferveur, ou de désolation. Mais, à s’en tenir au texte de ses confessions, il est plus vraisemblable de supposer qu’elle était alors, comme d’habitude, « fatiguée de la lutte et aspirant au repos, mais sans y pouvoir atteindre… » Pas d’exaltation : au contraire, une sorte de dépression résignée, sans grand espoir d’en sortir.
Et c’est à ce moment-là qu’elle fut touchée et que la force lui fut donnée… Un beau jour, elle entre dans son oratoire. Il semble bien, en effet, que ce soit dans son oratoire privé, que l’événement ait eu lieu[2]. Ribéra l’affirme expressément, et les termes dont elle-même se sert paraissent justifier cette interprétation… Elle entre, — et brusquement, elle reçoit un coup en plein cœur, ce cœur douloureux et si sensible qui continuait à la torturer. Presque défaillante, elle s’arrête sur le seuil : la Sainte Humanité du Seigneur, comme elle l’appelle, est là, dans cette chambre étroite, cette cellule où elle a établi son oratoire ! Était-ce un Christ à la Colonne, ou un Ecce homo ? Peu importe : l’effet est indubitable. Elle vit un homme émerger des ténèbres, — un supplicié couvert de plaies, ruisselant de sang et de sueur. On peut s’imaginer aisément sa surprise. Elle ne savait pas qu’on y eût déposé une statue, destinée à une fête ou à une procession qui se préparait au couvent… La première stupeur et, sans doute aussi, le premier effroi passés, Thérèse regarde et elle est saisie par le réalisme de cette sculpture, qui en fait, pour ainsi dire, une chose vivante et palpitante : le Christ saignant et douloureux subit sa passion devant elle : « C’était Lui, dit la Sainte, Lui couvert de plaies et avec une expression si dévote qu’en le regardant, je fus toute bouleversée de le voir en cet état, tellement cette image représentait bien ce qu’il a souffert pour nous. Je sentis si fortement le mal qui nous a valu de telles plaies qu’il me sembla que mon cœur se fendait, — et je me jetai à Ses pieds, en Le suppliant de m’accorder une bonne fois la force de ne plus L’offenser… »
[2] Voir Appendice, II, p. 373.
Qu’il est facile d’interpréter cette scène dans un sens équivoque et bassement physiologique ! Afin de donner beau jeu aux critiques, j’ai appuyé tant que je l’ai pu sur tous les détails matériels qui auraient pu influencer une autre âme que celle de sainte Thérèse. Quant à elle, rien de tout cela ne l’a frappée. Dans ce corps de supplicié, dans cette chair saignante et nue, étalée sous ses regards, elle ne voit que le mal, — le mal originel, la faute de l’homme, la Chute, qui a causé de telles plaies. Et, en même temps, l’amour, l’amour qui a consenti à un tel supplice, qui l’a accepté pour racheter les fils de l’Homme déchu. Cette image n’est, pour elle, qu’un reproche vivant adressé à son ingratitude, et ensuite un prétexte à méditer sur le mystère de la Rédemption. Sans doute, en ces minutes de repentir et d’adoration, elle approfondit ce mystère comme jamais de sa vie elle ne l’avait encore fait : l’homme précipité par sa faute dans la mort des sens et de la matière, la chute sans fin et sans issue ; pour contrebalancer le poids d’un monde qui se précipite de lui-même vers les ténèbres d’en bas, il a fallu quelque chose de plus puissant que le monde, — une part de Dieu, le Fils même de Dieu. La Rédemption est le contrepoids de la Chute, elle fait pencher le plateau de la balance et ramène vers les hauteurs le monde vaincu. Par amour de l’homme, un Dieu en arrive à se nier lui-même. Il s’offre à la mort. Pour correspondre à un tel amour, l’homme n’aura-t-il pas le courage de se nier à son tour par la pénitence, la mortification, toutes les vertus qui sont la mort du péché ?…
Thérèse médite sur ces hautes doctrines. Combien elle se sent encore loin du but, — ce but vers lequel elle est en marche depuis si longtemps ! Elle contemple sa vie imparfaite, elle voit les concessions qu’elle fait au monde et combien, en somme, elle lui est encore attachée. Ces liens si forts, n’aura-t-elle pas le courage de les rompre ? Hésitera-t-elle toujours à se jeter résolument dans une autre vie ? Elle pleure, elle se fond en larmes. Elle demande instamment au Christ d’exaucer le vœu de toute son âme ; elle demande à tous les saints, qui sont ses habituels intercesseurs, de venir à son aide et, en particulier, à sainte Madeleine, à qui elle a l’humilité de se comparer…
C’est au milieu de ces agitations de sentiment et dans ce grand trouble d’esprit qu’elle lut les Confessions de saint Augustin. Le livre, nous dit-elle, lui fut mis par hasard entre les mains. Elle ne l’avait pas cherché. Et elle insiste sur ce fait pour bien nous montrer que c’est Dieu qui a tout conduit… Un jour, elle tombe sur la fameuse scène du jardin, — ce jardin de Milan, où Augustin, terrassé par la grâce, sentit se briser en lui les suprêmes résistances de ses passions et toute sa volonté redevenue souveraine bondir à l’appel d’une voix mystérieuse… Mais cela, c’était la propre histoire de Thérèse en ces jours de trouble. Elle se reconnaissait dans le fils de Monique, dans cette âme pénitente et encore toute chaude du péché. Quel retentissement avaient dans son cœur les phrases enflammées du rhéteur de Carthage : « Jusques à quand ? Jusques à quand ?… Demain ! Demain ? Pourquoi pas tout de suite ? Tout de suite ! Sans plus tarder !… » Comme ce langage était le sien ! Comme c’était bien ce qu’elle pensait, ce qu’elle désirait du plus profond de son être ! Mais qu’il est cruel d’avoir à se vaincre soi-même : « Oh ! dit-elle, que souffre une âme de perdre la liberté qu’elle avait d’être reine et quels tourments n’endure-t-elle pas pour la reconquérir !… »
Combien de temps dura cette nouvelle « bataille » ? Il semble bien qu’elle fut courte autant que décisive. Les effets de la double grâce dont Thérèse venait d’être touchée ne tardèrent point à se faire sentir. A dater de cette époque, elle se mit à faire des oraisons plus longues, à vouloir vivre, en quelque sorte, dans l’intimité du Christ : « Je commençai, dit-elle, à aimer rester plus longtemps avec Lui et à détourner mes yeux des mauvaises occasions. Sitôt que je les quittais, tout de suite je me retournais avec amour vers Sa Majesté… » Mais, ces « occasions », elle n’arriva pas si vite à les fuir, ni à rompre toute liaison : il lui faudra un certain entraînement. Quoi qu’il en soit, une résolution héroïque vient d’être prise par elle. Coûte que coûte, cette résolution triomphera.
Elle peut paraître un peu tardive. Rappelons-nous encore qu’à cette époque Thérèse a quarante ans et que voilà dix-huit ou dix-neuf ans qu’elle a osé former pour la première fois le vœu d’être parfaite. Là-dessus on peut gloser indéfiniment. Les gens qui se piquent de tout expliquer, en psychologie, par de bonnes raisons « scientifiques », ne sont point à court d’arguments. Il serait puéril d’avoir l’air d’esquiver ces raisons, d’autant plus qu’il n’y a vraiment pas lieu de s’en émouvoir… On nous fait remarquer que cet âge de quarante ans, c’est l’âge critique pour la femme. La crise d’âme qu’elle subit ne serait que l’envers d’une crise « sexuelle » : voilà le grand mot lâché, — et l’on demande pardon au lecteur d’être forcé de le prononcer en un tel sujet… Le comique de l’affaire, c’est que nombre de psychiâtres affirment dogmatiquement que Thérèse était « asexuée », comme Jeanne d’Arc, nous disent-ils, qui était soustraite à la périodicité sexuelle. On se demande sur quel fondement « scientifique » peuvent reposer de telles affirmations et l’on somme ceux qui les soutiennent de produire les témoins qui y ont été voir et qui se portent garants de choses pareilles, — c’est-à-dire de secrets tout intimes et à peu près inviolables. Seul, en ces matières, le témoignage de l’intéressée, à condition qu’on ait la preuve de sa véracité absolue, mérite d’être pris en considération. Mais, justement, les saintes ne peuvent être que muettes sur des matières de ce genre.
Et puis, enfin quelle difficulté y a-t-il là ? Admettons qu’il y ait à la racine de ces états d’âme quelque chose de physiologique : sainte Thérèse elle-même reconnaît que, du moins au début de la vie spirituelle, les mouvements affectifs qui nous portent vers Dieu ne sont pas toujours absolument purs de toute contamination charnelle. Mais répétons-le une fois pour toutes : l’âme humaine n’est pas double. Elle n’a pas deux façons d’éprouver l’amour, elle n’a pas deux langages pour l’exprimer. Dieu est aimé du même cœur que sa créature. Il est aimé par l’individu tout entier, corps et âme. Ce qui fait la différence entre l’amour humain et l’amour divin, c’est l’objet auquel l’un et l’autre s’adressent, — et cette fin ou bien change radicalement, ou bien commande la nature des sentiments qu’elle provoque. Une façon infaillible, pour le croyant, non pas même de faire évanouir immédiatement un état mystique, mais d’arrêter la prière sur ses lèvres, c’est d’y mêler une pensée luxurieuse ou sensuelle. Ce sont deux états essentiellement incompatibles. L’un est la négation de l’autre.
Ne faisons donc pas mystère de le reconnaître ; sainte Thérèse a aimé de tout son cœur la « sainte Humanité » du Christ. Mais si, un seul instant, une pensée charnelle s’était glissée dans son amoureuse contemplation, celle-ci eût été détruite sur-le-champ. Écoutons-la plutôt nous dire elle-même ce que fut cet amour : « Pour ce qui est des choses du ciel, ou des sujets élevés, mon entendement, dit-elle, était si grossier, que jamais, au grand jamais, je ne pus me les représenter par images. J’étais si peu capable de me figurer les choses par l’entendement que, si je ne les voyais pas de mes yeux, mon imagination ne me servait à rien, bien différente en cela d’autres personnes qui peuvent se faire des représentations où elles se recueillent. Pour moi, tout ce que je pouvais faire, c’était de penser au Christ en tant qu’homme. Mais le fait est que je n’ai jamais pu me le représenter : en vain, je lisais sur sa beauté ou voyais ses images, j’étais comme un aveugle dans l’obscurité, qui a beau parler avec une personne et voir qu’il est avec cette personne, parce qu’il sait certainement qu’elle est là, — oui je dis qu’il comprend et qu’il croit qu’elle est là, — mais il ne la voit pas. C’est ce qui m’arrivait quand je pensais à Notre-Seigneur… »
Ainsi donc, nulle trace de délectation morose dans cette évocation de la sainte Humanité : elle ne La voit pas, ni des yeux du corps, ni des yeux de l’imagination. Ce n’est pour elle qu’une idée qui sert de support à la méditation et qui, bientôt, se transformera dans le sentiment vif d’une Présence spirituelle.
L’absolue pureté d’âme de Thérèse, pendant toute cette crise, ne saurait faire l’ombre d’un doute. Elle nous en a parlé dans des termes d’une telle chasteté que, pas un seul instant, le soupçon n’effleure l’esprit d’un lecteur de bonne foi. Il faut la maladresse de certains traducteurs pour autoriser ces soupçons et fournir ainsi des armes à l’adversaire : le texte original dément toutes ces vilaines fantaisies d’interprétation. On a beau tourner et retourner ces phrases brûlantes d’amour et de foi et, tout ensemble, d’une sincérité magnifique, on ne trouve, en fin de compte, que la nature angélique la plus extraordinaire, — vrai miracle de pureté. Thérèse nous révèle, dans tout son éclat fulgurant la splendeur de la vierge. Mais, pour les esprits grossiers qui ne peuvent pas comprendre qu’elle est une des conditions des hauts états surnaturels, la virginité n’est qu’une forme de l’impuissance. Ils ne voient pas la noblesse et la grandeur, — le signe d’élection, — qu’il y a, dans certains cas presque miraculeux, à être affranchi d’une loi qui courbe vers la terre les hommes avec les bêtes.
L’instinct sexuel ! Il s’agit bien de cela avec une sainte Thérèse ! Ce qui fait son tourment, dans la crise qui nous occupe, c’est la difficile conquête du Bien unique, du seul Vrai et du seul Aimable. Il n’est pas question, avec cette réaliste, d’idées métaphysiques ou théologiques, de froids concepts intellectuels. Il s’agit de toucher la Vérité, d’entrer en contact avec elle. Quelle chose pâle et morte qu’une idée au regard de l’émotion ou du sentiment qui nous met en possession du réel ! Et combien le cœur est plus divinateur que l’intelligence ! Pour parvenir à cette possession de la Réalité unique, qui est l’unique Amour, il faut se donner tout entier à cet amour, renoncer absolument à celui des créatures, bien plus : nier ce monde sensible et intelligible, avec « ses infinis qui vous étreignent de toutes parts », — oser faire ce saut dans l’inconnu, abandonner des jouissances immédiates et certaines, quoique toujours incomplètes et toujours mêlées de souffrance, pour un bonheur lointain dont la foi, seule, nous est garant. Mais même quand on a la certitude entière de ne pas se tromper, quel héroïsme suppose un tel arrachement et un tel retournement, — l’audace d’une telle négation ! C’est proprement la sainteté.
Cette audace, Thérèse commence à la sentir en elle. Elle se sent forte et pleine de confiance, parce qu’elle a déjà le pressentiment de la gloire à laquelle elle est appelée. Il faut être soulevé par ce pressentiment pour concevoir un pareil dessein. Elle en a nettement conscience : « Avec une nature comme la nôtre, écrit-elle, il nous est impossible, selon moi, d’avoir le courage des grandes choses, si nous ne comprenons pas que nous sommes favorisés de Dieu. Car nous sommes si misérables, si inclinés vers les choses de la terre que nous ne pourrions pas détester réellement tout le terrestre et nous en détacher, si nous ne comprenions que nous avons quelque prise des choses de là-Haut… » Mais cette ambition n’est-elle pas entachée d’orgueil ? Non, dit Thérèse, car l’humilité en est le fondement : « La bannière de l’humilité doit toujours marcher au-devant de nous, afin de nous faire comprendre ne les forces ne viendront pas de notre fond. Toutefois, nous devons avoir une idée juste de cette humilité… » Et plus loin : « Dieu demande et aime des âmes courageuses, pourvu qu’elles soient humbles et ne se confient nullement en elles-mêmes. »
Dans ces dispositions, — avec le « courage des grandes choses », — elle va reprendre plus ardemment que jamais sa chasse au bonheur, elle va tenter d’expérimenter Dieu.
Quelle folie, semble-t-il ! Est-ce que cela n’est pas hors de toute proportion avec la faiblesse humaine ?… Thérèse a si bien le sentiment de ces objections, qu’elle commence par marquer de la façon la plus précise ce qui est au pouvoir de l’homme livré à ses seules forces. Et, d’abord, la prière, — la prière vocale. Puis l’oraison mentale, qui repose sur la méditation. Thérèse (elle nous en a avertis) a beaucoup de peine à méditer. Néanmoins, elle s’y applique. Pour fixer son attention, trop souvent volage, elle prend un livre. Elle se recueille dans sa lecture et elle essaie de méditer sur ce qu’elle vient de lire : « Ce qui me servait aussi, dit-elle, et me profitait également, c’était de voir la campagne, ou bien des eaux, des fleurs. En ces choses je retrouvais le souvenir du Créateur : je veux dire qu’elles m’éveillaient, m’absorbaient, me servaient de livre, et cela au milieu de mes ingratitudes et de mes péchés… » Mais son grand sujet de méditation, c’est la vie et la passion du Christ : « Disons par exemple la station de Notre-Seigneur attaché à la Colonne. L’entendement s’en va chercher les causes qui sont à entendre ici, et les grandes douleurs et peines que Sa Majesté éprouvait en cet abandon, et beaucoup d’autres choses que l’entendement, s’il est actif, ou s’il a des lettres, pourra déduire de là. Voilà le mode d’oraison pour tous, pour commencer, continuer et finir, chemin excellent et sûr, jusqu’à ce que le Seigneur les conduise à d’autres choses surnaturelles. Je dis tous, parce qu’il y a beaucoup d’âmes qui profitent plus dans d’autres méditations que dans celle de la Sacrée Passion. De même qu’il y a plus d’une demeure dans le ciel, il y a aussi plus d’un chemin. Quelques personnes trouvent leur profit à se considérer en enfer, d’autres, au ciel. Il y en a qui s’affligent de penser à l’enfer et d’autres à la mort. Quelques-unes, si elles ont le cœur tendre, se fatiguent beaucoup de penser toujours à la Passion : elles se plaisent et profitent grandement à considérer la puissance et la grandeur de Dieu dans les créatures, l’amour qu’il a eu pour nous et qui est sensible en toutes choses. Enfin c’est une manière admirable de procéder que de ne jamais abandonner pour longtemps la Passion et la vie du Christ, d’où nous vient et d’où nous est venu tout notre bien… »
Voilà donc la méthode de Thérèse dans cet exercice de l’oraison. Bien qu’elle vise à donner une règle générale pour toutes les âmes, son caractère personnel et ses préférences y sont facilement discernables. On y devine son peu de goût pour les considérations et les dissertations abstraites. Elle ne raisonne pas, elle voit, elle contemple. Elle se réjouit du spectacle de la création, où elle retrouve le Créateur. Elle admire les beaux paysages, les eaux courantes, les fleurs. Elle s’afflige de méditer sur l’enfer ou sur la mort. En général, elle préfère les sujets et les mystères joyeux. Et, comme elle a aussi « le cœur tendre », elle aime mieux considérer Notre-Seigneur en gloire que dans les affres de sa passion… Tous ces exercices sont à la portée de chacun. Voilà ce que chacun peut faire pour se mettre en état de mériter les grâces d’oraison. Mais Dieu seul peut nous les donner. Toute notre volonté, tous nos efforts les plus persévérants, continués pendant des années entières, pendant toute une vie, ne servent à rien. Il y a, dit la Sainte, des âmes qui ne peuvent dépasser ce premier degré de l’oraison. C’est quelquefois la maladie, une certaine débilité physique, ou enfin la fatigue qui en sont la cause. Dans ce cas, il ne faut pas s’obstiner : plus on veut forcer sa nature, plus le mal s’aggrave et se prolonge. D’ailleurs on peut faire son salut autrement que par l’oraison : « Il est des œuvres de charité et des lectures à quoi l’on peut s’occuper. Si même on n’est pas capable de cela, qu’on serve son corps pour l’amour de Dieu, afin que le corps, à son tour, puisse servir l’âme. Qu’on se récrée, par de saintes conversations, ou qu’on s’en aille à la campagne, selon les conseils du confesseur… En quelque état que l’on soit, on peut servir Dieu. »
Thérèse sait très bien que ces conseils, désormais, ne la concernent plus. Elle sait qu’elle peut et qu’elle doit, avec l’aide de Dieu, aller beaucoup plus loin. Elle s’y achemine intrépidement, et les grâces espérées ne se font pas trop longtemps attendre. Certes, ce grand changement ne se produit pas tout d’un coup. La transition est si douce qu’elle est presque insensible et que, tout d’abord, Thérèse n’en a pas conscience. Elle-même nous a avoué qu’au début de sa vie monastique, pendant son second séjour, à Castellanos de la Cañada, Dieu l’avait favorisée de l’oraison de quiétude et même de celle d’union, — il est vrai pendant un temps très court, l’espace d’un Ave Maria. Mais, dit-elle, « je ne comprenais ni la nature, ni le prix de telles faveurs. » Et, plus loin, elle remarque fort justement, que le tout n’est pas d’obtenir des grâces : « Connaître la nature du don reçu en est une seconde. Enfin, c’en est une troisième que de pouvoir l’expliquer et en donner l’intelligence. » A présent, elle a ce don de l’intelligence. Elle analyse avec une grande finesse ce qui se passe en elle, elle indique de la façon la plus délicate et la plus subtile les intermédiaires, souvent un peu voilés, qui séparent les ordinaires états d’oraison des états absolument surnaturels.
D’abord, un certain sentiment de présence : « Quelquefois, au milieu d’une lecture, il me venait, à l’improviste, un sentiment de la présence de Dieu, de telle façon que je ne pouvais absolument pas douter qu’Il était en moi, et moi tout entière abîmée en Lui… » C’est quelque chose de plus que l’ordinaire sentiment de la présence de Dieu que n’importe quelle âme pieuse peut avoir, en se recueillant. Thérèse précise ce degré supérieur : « Ce n’était point, dit-elle, une manière de vision. C’est, je crois, ce qu’on appelle théologie mystique. Elle suspend l’âme de telle sorte qu’elle semble être tout entière hors d’elle-même. La volonté aime, la mémoire me paraît perdue, l’entendement n’agit point. Néanmoins, il ne se perd pas. Je le répète, il n’agit point, mais il est comme épouvanté de l’énormité de ce qu’il perçoit, parce que Dieu veut lui faire entendre qu’il n’entend rien de ce que Sa Majesté lui représente… »
Cette perception, d’un caractère plus particulièrement intellectuel, avait été précédée d’un état plus particulièrement affectif : une certaine tendresse, qui, « en partie, ajoute la Sainte, peut se procurer par nos seuls efforts. On médite sur les souffrances du Christ ou les magnificences de la création. Si, à ces considérations, se joint, dit-elle, un peu d’amour, l’âme s’épanouit, le cœur s’attendrit et les larmes viennent. » Mais ce ne sont là que les prémices de faveurs beaucoup plus hautes.
Après ce long acheminement, il se produit un saut brusque de l’âme dans le surnaturel. Un jour, Thérèse en eut la claire révélation et la pleine intelligence. D’abord elle sent qu’elle « touche quelque chose de surnaturel, parce que, quelque diligence qu’elle fasse, elle ne pourrait en aucune manière y arriver par elle-même. » C’est un sentiment de joie dans un sentiment de quiétude inexprimable : « L’âme voit clairement qu’un seul instant de cette joie ne peut venir d’ici-bas et que ni richesses, ni puissance, ni honneurs, ni plaisirs ne sauraient lui donner, l’espace même d’un clin d’œil, un contentement comme celui-là, parce que celui-là est vrai, parce que c’est un contentement qui, de toute évidence, nous contente… » Celui-là est pur. Ceux d’ici-bas ne sont jamais sans mélange. Tandis que l’âme goûte les délices de cette joie inconnue et surnaturelle, « les puissances se recueillent en elle-même pour jouir de cette joie avec plus de plaisir. Mais elles ne s’anéantissent pas, elles ne s’endorment pas. La volonté seule est occupée, de telle manière que, sans savoir comment elle devient captive, elle se borne à donner son consentement pour que Dieu l’emprisonne, comme quelqu’un qui sait bien qu’elle n’est prisonnière que de Celui qui l’aime… Les autres puissances aident la volonté à se rendre capable de jouir d’un si grand bien… » Quelquefois, cependant, elles sont rebelles : l’entendement et la mémoire peuvent s’agiter et se laisser distraire. Alors, que la volonté ne s’efforce pas de les ramener, qu’elle reste unie à Dieu : « Qu’elle continue à jouir de ses délices intérieures ! Qu’elle se tienne recueillie comme une sage abeille. Car si, au lieu d’entrer dans la ruche, les abeilles s’en allaient toutes à la chasse les unes des autres, comment le miel se ferait-il ?… » Néanmoins la volonté, même en proie aux délices surnaturelles, ne reste pas inactive : « Tout en demeurant unie à Dieu, sans rien perdre de son repos ni de son apaisement, elle arrive peu à peu à amener au recueillement l’entendement et la mémoire… »
Tel est ce premier degré de la vie mystique, que sainte Thérèse, avec ses devanciers, appelle l’oraison de quiétude.
Par des transitions plus ou moins conscientes, elle va s’acheminer vers l’état le plus haut, qui est celui d’union. Avant ce dernier, il en est un qui semble l’avoir particulièrement retenue et dont la jouissance lui a laissé une véritable ivresse : c’est ce qu’elle appelle le sommeil des puissances. « Sans se perdre complètement, dit la Sainte, elles n’entendent pas comment elles agissent. Le goût, la suavité et la délectation sont supérieurs à ce qu’on a éprouvé jusque là. Le gosier rafraîchi par l’eau de la grâce, l’âme, qui ne sait comment avancer ou reculer, voudrait jouir de cet excès de gloire. Elle est comme un mourant, qui tient déjà le cierge dans sa main et qui est sur le point d’entrer dans la mort où il aspire. Elle jouit de cette agonie avec des délices qui ne se peuvent exprimer : pour moi, ce n’est pas autre chose qu’une mort à tout ce qui est du monde et la jouissance de Dieu. Je ne trouve pas d’autres paroles pour le dire, je ne sais comment l’expliquer. L’âme, alors, ne sait que faire, parce qu’elle ne sait si elle parle ou si elle se tait, si elle pleure ou si elle rit. C’est un glorieux délire, une céleste folie, où l’on apprend la vraie sagesse, et c’est, pour l’âme, la plus délectable de toutes les jouissances… »
Cette jouissance met l’âme dans un état d’exaltation extraordinaire. Sainte Thérèse, faisant allusion à elle-même, ajoute : « Je connais une personne qui, sans être poète, improvisait des couplets pleins de sentiment, pour bien exprimer sa peine. Son esprit n’y avait aucune part, mais, pour mieux jouir de la gloire que lui donnait une peine si savoureuse, elle s’en plaignait à son Dieu. Tout son corps et toute son âme, elle aurait voulu les voir éclater en morceaux, pour manifester la jouissance que cette peine lui faisait éprouver… »
C’est dans un moment d’exaltation semblable qu’elle composa son immortel cantique :
Rien de comparable ici à ce que l’on nous a décrit sous le nom d’états d’hypnose. S’il y a une certaine passivité de l’âme, chez l’orante, cette passivité s’accompagne d’abord d’une conscience hyperaiguë de la jouissance et ensuite d’un certain mode d’activité qui ne trouve sa forme et son expression que dans des poèmes d’un caractère étrange et tout éblouissants de fulgurations mystiques. L’aboutissement suprême, c’est un désir incoercible de prosélytisme et d’apostolat. L’oraison de quiétude conduit à une activité héroïque, qui ne recule même pas devant le martyre. Dans ces moments-là, dit sainte Thérèse, « devant quels tourments pourrait-on mettre une âme que celle-ci ne trouve délicieux de les souffrir pour son Seigneur ? »
Et c’est ainsi que, peu à peu, cette âme arrive à l’union tant désirée. Cette grâce suprême n’est pas un coup d’état, une sorte de révélation qui bouleverse toute l’âme. Le don (qui dépend de Dieu seul) en est imprévisible, mais cependant certain pour l’âme prédestinée. Elle le reçoit comme une largesse magnifique, mais depuis longtemps promise et qu’elle attend tous les jours. Elle parle de cette chose accablante pour la pensée de l’homme, — l’union immédiate avec Dieu, — sur un ton si paisible qu’on croirait vraiment qu’il s’agit de ce qu’il y a de plus simple et plus naturel au monde : « L’union, comme on le sait, — dit cette humble servante du Seigneur, — c’est l’état de deux choses qui, auparavant séparées, n’en font plus qu’une. » Mais tout de suite, le sentiment de l’énormité d’un pareil fait s’impose à son esprit et l’écrase. Alors elle ne sait plus, dans son trouble, que se répandre en protestations d’humilité et en actions de grâce sans fin… Et puis, bientôt, la raison raisonnante revient à la rescousse dans cet esprit si ferme et si lucide, — et elle s’analyse avec une clairvoyance et une précision merveilleuses : « L’âme, dit-elle, se sent avec un très vif et très suave plaisir, défaillir presque complètement. C’est une espèce d’évanouissement qui lui enlève la respiration et toutes les forces corporelles : de sorte qu’elle ne peut remuer les mains qu’avec beaucoup de peine. Ses yeux se ferment sans qu’elle le veuille, ou si elle les ouvre, elle ne voit pour ainsi dire rien. Si elle lit, elle ne parvient pas à prononcer une lettre, ni même à la déchiffrer. Elle voit bien que c’est une lettre, mais, comme l’entendement ne l’aide pas, elle est incapable de la lire, malgré ses efforts. Elle perçoit, mais elle ne comprend pas les paroles. Ainsi, elle ne reçoit aucun service de ses sens : elle trouve plutôt en eux un obstacle qui l’empêche de jouir pleinement de son bonheur… Toutes les forces extérieures l’abandonnent : sentant par là croître les siennes, elle peut mieux jouir de sa gloire. Quant au plaisir qu’elle éprouve au dehors, il est grand et bien connu… »
Tandis que le corps et les sens sont ainsi anéantis, que se passe-t-il au-dedans de l’âme ?… Ses puissances sont suspendues, mais pas complètement, ni pendant toute l’oraison. Elles passent par des alternatives de réveil et d’assoupissement. Cela veut dire que ni la mémoire, ni l’entendement, ni la volonté ne fonctionnent comme d’habitude. Ces facultés ont un nouveau mode d’activité incompréhensible pour la raison : « Elles se suspendent de telle manière que l’on ne peut absolument pas comprendre leur action (lo que obran). » Il est donc tout à fait inexact de soutenir, comme le font certains psychiâtres, que, parvenu à ces états extrêmes, le sujet sombre dans l’inconscience. Les sens eux-mêmes fonctionnent, mais d’une façon anormale, — puisqu’ils perçoivent des formes et des sons, qu’ils ne comprennent plus. La conscience, bien loin d’être abolie, reçoit une illumination ineffable. L’âme sent… Que sent-elle ? Sainte Thérèse nous dit que, plus tard, elle obtint du Christ cette révélation sur l’état de l’âme en ces moments : « Elle se défait toute, ma fille, pour s’enfoncer davantage en Moi. Ce n’est plus elle qui vit, c’est Moi. Comme elle ne peut comprendre ce qu’elle entend, c’est ne pas entendre, tout en entendant. » Ainsi l’âme entend, elle perçoit. Elle perçoit la présence de Dieu en elle, son union avec Lui : « Ceux, ajoute la Sainte, que Dieu a élevés à cet état auront seuls quelque intelligence de ce langage. »
Le Seigneur lui dit que « l’âme tout en entendant, n’entend pas ». C’est-à-dire qu’elle ne comprend pas. Et Thérèse, par excès de sincérité, déclare : « Pour moi, elle n’entend pas : il me le semble du moins, parce qu’elle ne s’entend pas. » Mais elle sent bien que c’est le Seigneur qui a raison : l’âme entend qu’elle est unie à Dieu : « Il en reste, dit-elle, une certitude telle que, d’aucune manière, on ne peut cesser d’y croire. »
Ainsi, elle nous conduit jusqu’au seuil de l’ineffable. Comment s’étonner qu’elle balbutie à vouloir seulement nous en suggérer le sentiment ?… « Il est impossible, dit son plus filial disciple, saint Jean de la Croix, — il est impossible d’exprimer par des paroles les délices inouïes que l’on ressent dans cet attouchement divin… Il n’y a pas de mot, qui puisse expliquer ou désigner clairement des choses divines aussi sublimes que celles dont ces âmes saintes font l’expérience. Et le seul langage qui convienne, quand on a le bonheur de les recevoir, c’est de les comprendre pour soi-même, de les sentir, de les savourer et de se taire. »
Mais cet ineffable ne déguise-t-il pas un pur rien ?… A quoi l’Ascète s’empresse de répondre : « Gardez-vous d’agir comme une foule d’ignorants, dont les pensées, quand ils s’occupent de Dieu, sont si indignes de Lui et si loin du vrai. Ils s’imaginent qu’Il est d’autant plus éloigné et plus caché qu’ils peuvent moins Le sentir, Le comprendre ou Le goûter, tandis que c’est en sens inverse que se trouve la vérité, puisque moins on Le comprend, plus on s’approche de Lui. Le Roi Prophète ne dit-il pas : « Il a placé sa retraite dans les ténèbres ? » S’il en est ainsi, nous devons nécessairement en approchant de Lui ressentir l’impression que les ténèbres causent à la faiblesse de nos yeux. » Cependant ces ténèbres ne sont qu’une métaphore pour exprimer l’impuissance de notre raison éblouie de clarté. Sainte Thérèse ne cesse d’insister sur les lumières surnaturelles qu’elle puise dans l’oraison et, en particulier, dans l’oraison unitive, sur l’accroissement d’intelligence, comme d’activité, qui en résulte pour elle.
Dans ce lent travail de purification et d’illumination progressive, qui aboutit à l’union, — quoique néanmoins, Dieu se plaise quelquefois à en accorder la grâce de la façon la plus soudaine et la plus rapide, — non seulement une sensibilité et une intelligence spéciales sont nécessaires pour éprouver et pour comprendre des états singuliers et extraordinaires, mais aussi un esprit critique toujours en éveil pour démêler l’illusion de la réalité et pour distinguer des réalités et des nuances d’une subtilité et d’une délicatesse désespérantes. Ce n’est pas une fois, c’est cent fois que le mystique doit s’y reprendre pour oser affirmer un fait. Aussi, dans les pages de son autobiographie, quand sainte Thérèse est arrivée aux grâces d’oraison qu’elle a obtenues, elle abandonne la marche historique de son récit. Ce n’est pas tel fait étrange et nouveau qu’elle nous raconte, — c’est toute une série d’expérimentations, c’est vingt ans d’expérience mystique qu’elle condense en quelques chapitres. Mais elle a eu beau comparer une expérience à une autre, se défier de telles manifestations, n’affirmer celles-ci que sous toutes réserves, entourer celles-là de toute espèce de restrictions, — il est un point sur lequel elle n’a jamais varié : le caractère surnaturel de ces grâces. Aussi croit-elle pouvoir écrire, en commençant le récit de sa vie nouvelle : « Celle qui s’ouvre par ces états d’oraison que je viens d’exposer, est, je puis le dire, la vie de Dieu en moi… »
Des lecteurs frivoles pourraient intituler ce chapitre : « De l’incommodité d’être une Sainte. » A en juger superficiellement, il est certain que les faveurs nouvelles dont Thérèse était l’objet furent tout de suite contre-balancées par une foule de désagréments. Comme on dit : elle dut les payer cher. Son grand désir de perfection excitait les moqueries de son entourage : elle voulait, prétendaient les autres religieuses, passer pour une sainte, elle qui paraissait encore si éloignée de la perfection telle qu’on la conçoit dans les couvents. Elle avait très probablement, dès cette époque, des commencements d’extases. En tout cas, la pratique de l’oraison déterminait en elle des troubles physiques qui n’échappaient pas à ses compagnes et dont elle-même nous avoue qu’elle était honteuse. Ces défaillances étaient traitées de vaines simagrées, peut-être de comédies sacrilèges. D’autre part, ses confesseurs, à qui elle ne célait rien de ce qu’elle éprouvait, s’épouvantaient de son exaltation et surtout de la disproportion qu’il y avait, prétendaient-ils, entre les faveurs reçues et la médiocre vertu de leur pénitente. Si ces faveurs étaient vraies, celle qui les recevait devait être parfaite. Or Thérèse ne l’était point, — et alors il y avait tout lieu de craindre que ces faveurs ne fussent purement imaginaires, ou, ce qui était pire, un artifice du démon. Ainsi, de tous côtés, on sommait Thérèse d’être parfaite, si elle voulait faire prendre au sérieux les grâces qu’elle osait avouer.
On comprend dès lors que cela finit par devenir pour elle un véritable tourment. La sainteté n’était plus seulement une incommodité, mais un supplice de tous les instants. On suspectait sa sincérité, — et cette idée seule était une torture pour l’âme de Thérèse. Et qu’on ne croie pas que je force ici les termes. Elle nous le dit expressément : « L’âme que Dieu expose ainsi aux regards doit se préparer à être martyre du monde. Et si, de son propre choix, elle ne meurt à tout ce qui est de lui, le monde saura bien la faire mourir. A mes yeux l’unique mérite du monde, c’est de ne pouvoir souffrir les moindres imperfections dans les gens de bien et de les contraindre par ses murmures à devenir meilleurs. Je dis qu’il faut plus de courage, quand on n’est pas parfait, pour s’engager dans le chemin de la perfection, que pour subir un martyre immédiat… A entendre les gens du monde, l’aspirant à la perfection ne devrait plus manger, ni dormir, ni même respirer comme les autres. Plus ils estiment ces âmes, plus ils oublient qu’elles sont toujours unies à un corps et forcément assujetties à ses misères, tant qu’elles vivent sur cette terre, que, d’ailleurs, elles dominent de si haut. Il faut donc à celles-ci, comme je le disais, un grand courage… »
Mais il y a pis que d’exciter la méfiance ou le blâme du monde : c’est d’en arriver à se défier de soi-même. Et c’est la grande épreuve que la Sainte eut à subir dès qu’elle obtint les grâces d’oraison. Les soupçons de ses confesseurs joints aux scrupules de sa propre conscience finirent par la jeter dans un trouble affreux : « Comme, en ce temps-là, dit-elle, des femmes avaient été victimes de grandes illusions et de tromperies ourdies par le démon, je commençai à craindre, d’autant plus grandes étaient les délices et la suavité que j’éprouvais, et, très souvent, sans pouvoir m’y soustraire. D’autre part, je constatais en moi la plus grande certitude que c’était Dieu, spécialement quand j’étais en oraison, et je voyais que je sortais de là meilleure et plus forte. Mais m’arrivait-il de détourner un peu mon esprit, je retombais dans les craintes… » Elle savait, en effet, par expérience, que l’action satanique revêt les formes les plus spécieuses, — qu’elle excelle à imiter et à déformer l’œuvre de Dieu. Il ne se produit pas une idée élevée et salutaire, un type éminent de sainteté qui ne provoque immédiatement sa caricature, de sorte que les esprits superficiels ou grossiers confondent perpétuellement l’original et la contrefaçon grotesque et maléfique. Il n’est pas une bonne pensée, pas un bon mouvement qui ne tende à se dépraver par l’exagération, ou par une déviation insensible et perfide. Ce qui paraît surtout avoir tourmenté Thérèse, en ce moment, c’est qu’elle goûtait une grande joie dans l’oraison de quiétude, laquelle entraîne la suspension momentanée de l’entendement : cela l’amenait peu à peu à négliger la méditation, puisqu’elle éprouvait de telles délices à ne pas exercer son esprit. Mais alors n’était-ce point un piège du démon pour l’empêcher de méditer sur la Rédemption et par conséquent sur la Passion du Christ ?… »
En proie à ces inquiétudes, elle résolut de changer de confesseur. Elle voyait bien que ses confesseurs habituels ne comprenaient rien à son trouble. Il faut avouer, d’ailleurs, qu’elle ne devait pas être une pénitente très commode. Non seulement elle effrayait et scandalisait ses malheureux directeurs spirituels par l’étrangeté de ses révélations, mais elle les soumettait à une gymnastique harassante pour essayer seulement de la suivre dans ses subtilités ou ses sublimités de pensée et de sentiment. Elle les obligeait à repasser leur cours ou leurs auteurs, à consulter les traités spéciaux pour s’éclairer sur les cas extraordinaires qu’elle leur soumettait. Ribéra nous raconte qu’un jour, à Salamanque, le Père Balthasar Alvarez, le confesseur préféré de la Sainte, lui montrant une pile de livres spirituels, lui aurait dit : « Tous ces livres-là, j’ai dû les lire pour pouvoir comprendre la Mère Thérèse de Jésus ! »
Ayant donc usé sans grand profit, du moins immédiat, un nombre considérable de directeurs de conscience, elle conçut le projet de s’adresser aux religieux de la Compagnie de Jésus, qui était alors dans tout son prestige de nouveauté. Ces Pères venaient justement de fonder, à Avila, une maison d’éducation, qui prit le nom de Collège de Saint-Gil et qui était dirigé par le Père Jean de Padranos et par le Père Ferdinand Alvarez del Aguila : « Sans connaître aucun de ces religieux, dit Thérèse, je leur étais très affectionnée, par cela seul que je savais leur genre de vie et d’oraison. Mais je ne me trouvais pas digne de leur parler, ni assez forte pour leur obéir : ce qui me faisait craindre davantage. Car traiter avec eux et être ce que j’étais me semblait quelque chose de bien ardu… » Pure coquetterie d’humilité, si l’on ose dire ! Au fond, Thérèse sentait en elle le même esprit qui animait la Compagnie à ses débuts. Elle devinait dans les fils spirituels d’Ignace de Loyola non pas précisément ses vrais directeurs de conscience, mais ceux qui achèveraient l’œuvre de sa réforme intérieure, qui la ferait naître véritablement à sa vie nouvelle. C’est pourquoi, lorsqu’elle se rappelle ses premières relations avec eux, elle s’écrie, pleine de reconnaissance : « C’est la Compagnie qui m’a élevée et qui m’a donné l’être. »
Pour l’instant, elle se tient à l’écart. Peut-être, ayant déjà une petite célébrité locale, au moins dans le monde dévot d’Avila, attend-elle que les Pères fassent le premier pas. La grande raison qu’elle avoue et qui semble bien avoir été déterminante, c’est la conviction de son indignité. Dès cette époque elle commence à passer pour une sainte, — et elle va être obligée de révéler à un confesseur jésuite, — un de ces jeunes religieux si austères et si savants, — les imperfections de sa conduite : car, dit-elle, « j’avais toujours certaines affections pour des choses qui, bien que n’étant pas mauvaises en soi, suffisaient pour tout détruire. »
Cette perspective l’épouvante. Alors, afin d’en finir avec ses hésitations, elle prend un moyen terme. Elle se décide à s’adresser à un prêtre qui avait, dans Avila, une grande réputation de piété et de vertu : c’était maître Gaspar Daza, qui exerçait, en effet, une réelle influence par ses œuvres de charité et d’évangélisation. Cet homme rigide et, semble-t-il, quelque peu méfiant et soupçonneux, commença par traiter fort rudement cette carmélite mécontente de ses confesseurs. Il trouvait sans doute qu’elle faisait un peu trop parler d’elle. Arriva-t-il jamais à la bien comprendre ? Ce qu’il y a de sûr, c’est que, après l’avoir rudoyée, après l’avoir fait souffrir fort cruellement, il devint par la suite un de ses plus chauds partisans et même un de ses disciples les plus fidèles.
Thérèse s’adressa donc à lui par l’intermédiaire d’un ami commun, qui était aussi un allié de sa famille, un gentilhomme avilais, qu’elle appelle « ce saint cavalier », — François de Salcedo, « personnage d’une éminente vertu et d’une vie exemplaire ». Gaspar Daza, sollicité par lui d’être le directeur de Thérèse, refusa nettement, alléguant ses nombreuses occupations. En réalité, il redoutait beaucoup une telle pénitente. Mais il ne put se dérober à un entretien qu’elle lui fit demander par François de Salcedo. Maître Daza, l’ayant écoutée, tomba dans la même méprise que les confesseurs de la Sainte. Étonné des grâces qu’elle recevait dans l’oraison, il lui supposa une vertu très supérieure à celle qu’elle possédait alors. Et, là-dessus, il la somma tout d’un coup de mener une vie parfaite, d’éviter les plus légères offenses à Dieu. Mais, dit Thérèse, « si j’étais en avance par les grâces divines, j’étais tout à fait au début par les vertus et la mortification… » C’était lui demander beaucoup plus qu’elle ne pouvait donner et surtout vouloir accomplir immédiatement une réforme qui exigeait beaucoup de temps et d’efforts. Cette méthode expéditive et quelque peu brutale désespéra Thérèse.
Dans son désarroi et son abandon, elle se retourna, avec une vague confiance, vers François de Salcedo, ce « saint cavalier », ce hidalgo si homme de bien. Celui-ci consentit à s’occuper d’elle, à lui enseigner petit à petit ces vertus de mortification auxquelles un Gaspar Daza, en rude manieur de consciences, voulait la plier sur-le-champ. Ils eurent, au parloir du couvent, un certain nombre d’entretiens, auxquels Thérèse prit grand plaisir, — à tel point que, les jours où elle ne recevait pas sa visite, elle en était peinée. Dans son avidité de trouver quelque secours spirituel, elle se raccrochait à toutes les branches de salut qui s’offraient. Elle désirait aussi avoir auprès d’elle des amis : ç’a été la grande préoccupation de sa vie. On comprendra bientôt comment et pourquoi. Quoi qu’il en soit, elle s’affectionnait déjà à François de Salcedo : « Je commençai, dit-elle, à avoir pour lui si grand amour qu’il n’y avait pas pour moi de plus grand délassement que les jours où je le voyais, encore qu’ils fussent rares. »
Comme tous ceux à qui Thérèse ouvrait son âme, François de Salcedo fut d’avis que les grâces qu’elle recevait s’accordaient mal avec une vie sinon frivole, du moins pleine de légers manquements. N’y avait-il pas là quelque artifice du démon ?… et, pour s’en éclaircir, il l’interrogea minutieusement sur ce qu’elle éprouvait dans l’oraison. Thérèse fut incapable de le lui définir avec précision. Alors, dit-elle, « je lus des livres, dans l’espoir qu’ils m’aideraient à m’expliquer sur mon oraison. » C’est ainsi qu’ayant mis la main sur un ouvrage mystique, le Chemin de la Montagne, par un Franciscain, François de Laredo, — elle crut y découvrir la description exacte de ses propres états. Elle chargea le pieux Salcedo de faire tenir cet écrit au redoutable Gaspar Daza, en déclarant qu’elle était prête à abandonner l’oraison si tous deux le jugeaient nécessaire.
A ce propos, elle ne peut se tenir de déplorer les errements des confesseurs qui jettent inconsidérément le trouble dans les âmes de leurs pénitents, qui paralysent tous leurs élans, en leur montrant partout l’action démoniaque : procédés inhumains surtout avec les femmes, qui sont des êtres de faiblesse, accessibles aux pires suggestions. Une autre chose déplorable, c’est l’indiscrétion, sans doute non volontaire, mais fâcheuse en ses résultats, de ces directeurs de conscience. Ils ne prennent pas assez de précautions, lorsqu’ils discutent entre eux les états singuliers qu’on leur confie. Et ainsi ces états finissent par se divulguer. Sainte Thérèse déclare qu’elle a eu beaucoup à souffrir de ces indiscrétions, comme du manque de tact et de l’esprit timoré de ses confesseurs : « Si Dieu, dit-elle, ne m’avait pas aidée, cela m’aurait fait beaucoup de mal, à moi si craintive et si timide. Avec les maux de cœur dont je souffrais, je m’étonne que cela ne m’ait pas rendue très malade… »
Mais, pas un seul instant, elle ne soupçonne la pureté des intentions de ces directeurs maladroits. C’est ainsi qu’elle avait pleine confiance en François de Salcedo et en son ami Gaspar Daza. Ces deux hommes de bien lui conseillèrent de mettre par écrit une confession générale de toute sa vie et de la leur envoyer, en même temps que les passages du livre où elle reconnaissait une description véridique de ce qu’elle ressentait dans ses états d’oraison. Ils se réunirent, examinèrent avec soin ces documents, et, après mûre délibération, prononcèrent que les prétendues grâces dont Thérèse se disait favorisée, étaient d’origine démoniaque. Là-dessus, ils lui conseillèrent de recourir à un religieux de la Compagnie de Jésus, — homme expérimenté dans les voies spirituelles, — et de lui soumettre, à lui aussi, une confession générale de toute sa vie. D’après eux, elle était en grand danger.
On juge de l’épouvante et des angoisses de la malheureuse Sainte, après une telle consultation suivie d’une telle réponse. Elle ne faisait plus que trembler et se lamenter, passant ses journées dans les larmes. Enfin, comme elle s’était réfugiée dans son oratoire, elle tombe sur ce verset de saint Paul : « Dieu est très fidèle : jamais il ne permet que ceux qui l’aiment soient trompés par le Démon. » Grande consolation pour celle qui se croyait en butte à de perpétuelles obsessions sataniques : elle se mit, avec plus de cœur, à préparer encore une fois sa confession générale.
Il fut décidé, sans doute de concert avec François de Salcedo et maître Gaspar Daza, qu’elle se confesserait à un Père Jésuite, du collège de Saint-Gil, le Père Jean de Padranos, « religieux d’un âge peu avancé, dit Ribéra, mais d’une vie exemplaire et d’une rare prudence ».
Ce changement de confesseur fut toute une affaire pour Thérèse. On en jasait à l’Incarnation. Les autres religieuses se demandaient pourquoi ce changement. Si elle changeait de confesseur, c’était donc qu’elle voulait changer de vie ? Elle se préparait décidément à devenir une sainte ?… Les commérages et les critiques allaient leur train. Aussi la pauvre pénitente fit-elle tout ce qu’elle put pour cacher ses relations nouvelles avec le Père de Padranos, — un Jésuite, un religieux appartenant à un ordre qui avait une si grande réputation de science et de sainteté ! Elle le convoqua secrètement au parloir, en essayant d’obtenir le silence de la portière et de la sacristine. Vaine précaution ! Juste au moment où le Père se présentait à la porte, une religieuse, comme par hasard, se trouva là, qui s’empressa d’en clabauder dans tout le couvent. Ce fut une risée générale contre celle qui ne voulait pas faire comme les autres, qui se choisissait des directeurs à sa guise…
Néanmoins, la rencontre eut lieu, et le Père de Padranos devint pendant quelque temps le confesseur attitré de Thérèse. Après avoir entendu sa confession générale et l’avoir interrogée sur les faveurs surnaturelles dont elle se disait l’objet, le jeune Jésuite vit clair là où les deux hommes d’âge s’étaient fourvoyés. Il comprit que les « crimes » dont s’accusait sa pénitente n’étaient que l’expression d’une conscience trop scrupuleuse et d’une très sincère, quoique excessive humilité. Par conséquent, il n’y avait pas entre les grâces reçues et l’état de son âme la contradiction qui épouvantait les deux censeurs. Ces grâces lui paraissant réelles, il rassura Thérèse, lui affirma qu’elles venaient de Dieu, mais il ajouta que sa piété manquait d’une base solide qui était la mortification (sans doute dans les plus petites choses, où Thérèse éprouvait quelque répugnance à se surveiller). Qu’elle se gardât bien surtout d’abandonner l’oraison, comme elle avait été sur le point de s’y résoudre après ses conférences avec Gaspar Daza. Toutefois, c’était l’oraison mentale qu’il lui prescrivait, — selon la méthode des Exercitia de saint Ignace : chaque jour, elle prendrait pour sujet de méditation un des épisodes de la Passion, ou un des mystères de la vie du Christ. En un mot, qu’elle ne pensât qu’à « la Très Sainte Humanité de Notre-Seigneur », qu’elle s’y tînt comme à l’ancre de salut. Enfin qu’elle résistât de toutes ses forces, — du moins jusqu’à nouvel avis, — « aux recueillements et aux douceurs spirituelles ».
Thérèse, en écoutant ces avis, était dans le ravissement. Il lui semblait, dit-elle, que le Saint-Esprit parlait par la bouche de ce jeune religieux : « Quelle grande chose que de comprendre une âme ! » Et, en effet, c’est tout ce qu’il y a de plus difficile au monde : pénétrer dans l’âme d’autrui suppose à la fois une telle abnégation, un tel oubli de soi et une telle intelligence ! Un véritable directeur de conscience est un être supérieur, une âme d’une qualité si rare qu’on s’explique l’enthousiasme de sainte Thérèse, lorsqu’il lui arriva de rencontrer une de ces créatures privilégiées, et la vénération qu’elle leur témoigne. Le grand point, pour elle, en cette affaire, c’est que le Père de Padranos avait reconnu la marque divine dans ses états mystiques. Ainsi elle pouvait avoir confiance ! Elle n’était pas trompée par les prestiges du Malin !… « Il me laissa, dit-elle, consolée et pleine de courage. »
Désormais, elle se sentait prête à accepter toutes les mortifications. Il lui semblait qu’il n’y avait plus rien qu’elle n’eût la force d’accomplir.
Elle passa ainsi près de deux mois, s’efforçant de suivre les prescriptions de son confesseur et résistant de tout son pouvoir aux grâces que Dieu lui faisait. Sa conduite en devint forcément plus austère et aussi plus étrange, à l’extérieur : ce qui excitait davantage le blâme et les moqueries de ses compagnes. Elle s’y résignait comme à un autre genre de mortification. Mais, plus elle résistait « aux grâces de recueillement et aux douceurs spirituelles », plus Dieu l’en comblait, comme pour lui prouver qu’elle ne s’appartenait plus et qu’elle était « toute en sa main… » Malgré elle, elle entrait dans cet état de quiétude où elle éprouvait une volupté plus qu’humaine, des délices inouïes, qu’elle ne pouvait comparer à rien d’ici-bas, attouchement ineffable qui lui faisait deviner une Présence toute proche : c’est ce qu’elle appelle des « goûts », — des goûts de Dieu, — véritable prélibation des hauts états mystiques où elle ne va pas tarder à parvenir. Il importe extrêmement d’insister sur ce point. Les premiers phénomènes mystiques expérimentés par sainte Thérèse sont involontaires : elle a beau y résister de toutes ses forces, ils se produisent malgré elle. Ce n’est pas le résultat de la suggestion où de l’entraînement. Tout ce qu’elle a pu faire par ces moyens dépendant de sa volonté, nous le savons : vingt ans d’exercices stériles qui l’ont laissée malade et désespérée. Le Visiteur tient à montrer qu’il ne vient que lorsqu’il le veut bien, — et qu’après qu’on s’est donné entièrement à lui. Thérèse va toucher bientôt à cette perfection du sacrifice. Quoi qu’il en soit, il ressort de tout cela que ni des efforts persévérants, ni des états morbides bien caractérisés ne peuvent produire les états dont il est question ici : il y faut avec une très exceptionnelle disposition d’âme, un impondérable et un imprévisible qui échappent à nos modes ordinaires d’investigation.
Sur ces entrefaites, un illustre et saint personnage fit un court séjour à Avila : François Borgia, duc de Candie, entré, après une conversion retentissante, dans la Compagnie de Jésus et nommé par saint Ignace Commissaire général pour l’Europe et pour les Indes. Il arrivait de Yuste, où il venait de passer trois jours en tête-à-tête avec Charles-Quint, retiré depuis peu au monastère des Hyéronimites, pour s’y préparer à la mort. A la demande de François de Salcedo et du Père de Padranos, le confesseur de Thérèse, celui qui était déjà saint François Borgia consentit à accorder une audience à cette religieuse qui commençait à causer tant de scandale dans la ville, — et qui, elle aussi, allait être bientôt une sainte. Il y a, dans cette rencontre fortuite de deux personnages encore inégalement illustres, quelque chose qui réclame l’attention. Qu’au sortir de cet auguste entretien avec le tout-puissant Empereur qui, du fond de son couvent, faisait toujours trembler la chrétienté, le noble Jésuite se soit arrêté pour écouter une petite religieuse calomniée, ce n’est pas là, sans doute, un événement négligeable. La confession de ce potentat, qui allait mourir, après avoir mis l’Europe à feu et à sang, n’avait donc pas plus d’importance, aux yeux de l’homme de Dieu, que celle d’une pauvre carmélite obstinée à son labeur obscur de perfection intime, — ce qu’elle appelle elle-même son travail de fourmi ! Ce saint religieux eut peut-être alors le pressentiment prophétique de la destinée de Thérèse. Destin plus qu’impérial : cette femmelette allait accomplir une œuvre de rénovation capable de contre-balancer l’œuvre de salut politique initiée par le grand Empereur. Que dis-je ? Elle allait se substituer à lui. En effet, bien plus que par les armées de Charles-Quint et de Philippe II, le catholicisme fut, en partie, sauvé et régénéré par l’action silencieuse et providentielle de Thérèse d’Avila…
Le Commissaire général de la Compagnie de Jésus consentit donc à s’entretenir avec elle. Comme elle avait fait avec le Père de Padranos, elle lui découvrit l’état de son âme. Le saint n’eut pas de peine à deviner cette âme. Il la rassura, lui dit, comme son confesseur, que ce qu’elle éprouvait « venait de Dieu ». Enfin il l’engagea à ne pas résister davantage aux grâces d’oraison. C’était, littéralement, le paradis rouvert pour Thérèse. De nouveau, elle allait pouvoir goûter en toute sûreté de conscience, ces délices spirituelles, où d’autres avaient voulu lui faire voir un piège diabolique. Et c’était un Saint, un homme de haute science et de haute vertu, qui la poussait dans cette voie, qui l’assurait que ces états d’oraison dont elle parlait étaient très possibles et que lui-même y était souvent élevé ! On comprend la joie profonde et le réconfort qu’elle en ressentit.
Mais bientôt après le passage de celui qu’elle appelle « le Père François », son confesseur, le Père Jean de Padranos dut quitter la ville. Le religieux qui remplaça ce dernier ne semble pas avoir donné toute satisfaction à sa pénitente : on sait combien Thérèse était difficile pour ses directeurs. C’est alors qu’en désespoir de cause, elle prêta l’oreille aux conseils d’une de ses amies, doña Guiomar d’Ulloa, « veuve de grande naissance » et personne d’oraison, qui l’exhorta à recourir à son propre directeur, le père Balthasar Alvarez, Père-ministre du Collège de Saint-Gil.
Celui-ci, tout en la conduisant avec douceur et fermeté, lui prescrivit de plus en plus la mortification et, par exemple, de renoncer à certaines amitiés, très innocentes en soi, mais auxquelles elle était excessivement attachée : c’était, si l’on peut dire, son véniel péché d’habitude. La lutte, nous l’avons vu, durait depuis très longtemps. Malgré tous ses efforts, Thérèse n’arrivait pas à s’imposer ce suprême sacrifice. D’abord, sa conscience, après ses directeurs, lui certifiait que ces attachements n’avaient rien de coupable. Et, comme toujours, elle avait peur de faire de la peine, de se donner les apparences de l’ingratitude, de la légèreté capricieuse, en rompant, sans raison sérieuse, avec des amis qui l’aimaient beaucoup. C’est alors que, pour en finir avec ces tergiversations, le Père Balthasar Alvarez lui ordonna de recommander la chose à Dieu, durant quelques jours et de réciter le Veni, Creator, afin qu’Il l’éclairât sur ce qu’elle devait faire… Mais laissons-la parler elle-même en cette grave question !…
« Un jour, dit-elle, comme j’étais restée longtemps en oraison, suppliant le Seigneur de m’aider à le contenter en tout, je commençai l’hymne et, pendant que je la disais, il me vint un ravissement si subit qu’il me tira, pour ainsi dire, hors de moi-même : fait dont je ne pus absolument pas douter, car il fut très connu. C’était la première fois que le Seigneur me fit cette grâce des ravissements. J’entendis ces paroles : « Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les anges ! » Pour moi cela m’épouvanta extrêmement, parce que le mouvement de mon âme fut très violent et que c’est au plus profond de mon esprit que ces paroles me furent dites. Ainsi, j’en ressentis une grande crainte et, d’autre part, une grande consolation. Finalement, quand la crainte, causée, selon moi, par la nouveauté du fait, se fut dissipée, la consolation me resta. Et cela s’est parfaitement accompli : jamais plus je n’ai pu me fixer en amitié, ni avoir consolation ni amour particulier si ce n’est avec des personnes qui, de toute certitude pour moi, ont elles-même l’amour de Dieu et sont zélées pour le servir… »
Instantanément, elle se sentit la force de rompre ces liaisons trop chères, — et il paraît que les froissements, dont Thérèse s’effrayait d’avance, furent épargnés à la personne amie : au contraire, « ce fut, dit-elle, un réel profit pour cette personne que de voir en moi une pareille détermination. »
Cette histoire de rupture peut paraître, à première vue, un bien mince événement. Mais ce serait mal connaître l’âme de Thérèse et, en général, les âmes de solitaires, que d’en juger ainsi. Elle nous répète avec insistance qu’elle eut la plus grande peine à se détacher de ses amis, surtout de la liaison dont il s’agit ici. Son confesseur n’espérait plus qu’en l’aide de Dieu, et elle-même, après des luttes sans fin, avait fini par renoncer à toute espérance. Et pourtant cela se fit en un instant : « Le Seigneur, dit-elle, me donna la liberté et la force pour en venir à bout. » Pour bien comprendre ce douloureux combat où la malheureuse se débattit si longtemps, il faut se représenter l’effrayante solitude d’âme où elle vivait dans ce couvent de l’Incarnation, pourtant si peuplé, — et aussi sa longue détresse qui alternait avec de brèves consolations. Pendant ces vingt ans qu’elle vient de vivre, au milieu de compagnes qu’elle sent indifférentes, ou même hostiles, de confesseurs qui ne savent pas la conduire, ces consolations étaient rares. Quel désert de stérilité, de monotonie, et, osons le dire, d’ennui. Car elle nous a avoué la peine qu’elle éprouvait, au début, à se recueillir dans l’oraison, son impatience d’en finir avec un exercice qui, en apparence, ne la menait à rien, et, pour reprendre ses propres paroles, d’entendre l’horloge sonner sa délivrance. On conçoit qu’alors les plus humbles amitiés lui aient été un réconfort, surtout les amitiés spirituelles, où, de concert, on s’entraîne et on s’exalte vers Dieu. Thérèse n’en a guère connu d’autres. Mais, insuffisamment détachée des affections sensibles, elle y mêlait encore trop de son cœur, — ce cœur qui, pourtant, voulait être tout à Dieu : d’où la lutte finale.
Elle vient de triompher : cela est certain, cela est définitif. Et pourtant elle aura toujours des amis. Cette âme enthousiaste et débordante de charité ne peut pas s’en passer. Seulement ce seront moins des amis que des compagnons d’exaltation ou des ministres de son œuvre, des collaborateurs de son apostolat. Elle aurait pu écrire tout un traité sur l’amitié telle qu’elle la conçoit. Car, il faut le répéter, elle n’y renonça jamais. Le fondement de cette amitié spirituelle, c’est l’amour de Dieu. Un ami, pour elle, c’est une âme qui l’entraîne vers un plus grand amour de Dieu. Dans quels termes brûlants elle a célébré cette charité qui s’excite d’une âme à l’autre !… « O mon Jésus, que ne peut faire une âme embrasée de votre amour ! Quelle estime ne devons-nous pas avoir pour elle et quelles supplications adresser au Seigneur pour qu’il nous la laisse en cette vie ! Quand on a le même amour, c’est derrière des âmes comme celles-là qu’on devrait marcher, s’il était possible. C’est une grande chose pour un malade que d’en trouver un autre blessé du même mal. Quelle consolation de voir qu’il n’est pas seul ! Ils s’aident beaucoup à souffrir et à mériter. Ils s’appuient mutuellement, comme gens déterminés à risquer mille vies pour Dieu et ils souhaitent que s’offre l’occasion de la perdre. Ils sont comme des soldats qui, pour gagner du butin et s’enrichir, désirent qu’il y ait la guerre, car ils comprennent qu’ils ne le peuvent que par elle. Souffrir, c’est leur métier !… » Souffrir et aimer ensemble, voilà donc le fond de cette amitié mystique.
Au prix des plus pénibles efforts, Thérèse est arrivée à épurer cette amitié de tout élément humain. Y arrive-t-on jamais complètement ? Sans cesse elle aura la crainte de se tromper sur les élans de son cœur, de mêler encore à ses affections quelque chose de sensible. Il faudra que son divin Maître la rassure : « Ma fille, si un malade en danger de mort se voyait guéri par un médecin, ce ne serait pas en lui une vertu de ne point témoigner de la reconnaissance à son bienfaiteur et de ne point l’aimer. Qu’aurais-tu fait sans le secours de ces personnes ? La conversation des bons ne nuit point. Aie soin seulement que tes paroles soient pesées et saintes. Avec cette précaution, continue de traiter avec eux. Loin de t’apporter aucun dommage, leurs entretiens seront très utiles à ton âme !… »
Ainsi donc, nulle amitié désormais, sinon pour le plus grand amour et le plus grand service de Dieu ! Plus d’inclinations particulières et toujours un peu troubles et dangereuses ! Il faut faire table rase de tout cela, arracher de son cœur tous ces vains sentiments qui n’ont pas immédiatement Dieu pour objet. Ce don total d’elle-même, condition des grâces qui vont lui être prodiguées, elle a fini par y consentir après une véritable agonie : ç’a été le grand combat. Mais elle n’est pas encore, tant s’en faut, au terme de ses peines…
L’autorité du Père Balthasar Alvarez, qui devait être grande dans Avila, ne pouvait faire cesser tout d’un coup les plaintes et les calomnies dont Thérèse était l’objet. Au couvent de l’Incarnation, le scandale continuait. Les religieuses glosaient sur le cas singulier de leur compagne, qu’elles accusaient d’extravagance et de folie. Elles épiaient avec malveillance les manifestations physiques de ses extases, surveillaient ses agissements et ses moindres démarches. Des personnes zélées, dévots et dévotes, laïques et gens d’église, confesseurs et théologiens l’attaquaient publiquement et la dénonçaient. Cela devenait une affaire très grave.
Non seulement Thérèse parlait d’états mystiques, dont ses directeurs n’avaient aucune idée, elle prétendait aussi entendre des voix surnaturelles, — sans toutefois les ouïr proprement de ses oreilles, mais d’une façon mystérieuse que ses explications rendaient plus mystérieuse encore. Sans nul doute elle avait confié au Père Balthasar Alvarez les paroles qu’elle avait perçues, en plein ravissement, lorsqu’elle récitait les premières strophes du Veni Creator : « Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les anges ! » Le confesseur, frappé d’un tel prodige et néanmoins hésitant à l’admettre, en avait conféré avec des hommes doctes, qui, à leur tour avaient ébruité le fait. De là, un rebondissement du scandale. Les ennemis de Thérèse en prenaient prétexte pour espionner de plus près sa conduite et interpréter dans le sens le plus fâcheux ses gestes et ses propos. Continuellement les dénonciateurs faisaient la navette entre l’Incarnation et le Collège des Jésuites. On essayait surtout d’exciter le Père Alvarez contre sa pénitente et de le détacher d’elle.
Ce religieux, qui la connaissait, la défendait loyalement, et, en somme, avec fermeté, quelles que fussent ses concessions à l’opinion publique. Sans doute il croyait habile de ménager les contradicteurs et les détracteurs de Thérèse, personnages considérés dans la ville et dans la région. Mais il faut bien avouer qu’il n’était pas complètement rassuré sur un cas aussi singulier. Il reconnaissait bien que les intentions de Thérèse étaient pures et son orthodoxie parfaite ; il croyait que les grâces reçues par elle venaient de Dieu. Et toutefois elle pouvait être trompée ou bien par le Démon, ou bien par son propre désir de l’union mystique. Il se défiait surtout de son extraordinaire ferveur d’âme, de cette espèce d’exaltation lyrique continuelle où elle vivait et qui, plus tard, lui dictera de véritables poèmes, de tant d’audace jointe à une si réelle humilité, enfin de son appétit des « grandes choses », comme elle disait. C’est pourquoi il essayait de la calmer, en lui imposant toute espèce de disciplines gênantes. Il contrariait ses élans ou les tenait en bride, lui infligeait de dures mortifications, l’empêchait même de communier, parce que c’était surtout après la communion que Thérèse était prise d’extase ou de ravissement. Il lui défendait de se recueillir dans la solitude, lui répétant sans cesse qu’elle devait se défier d’elle-même, qu’elle devait « se faire mourir à elle-même ». Il poussait si loin cette sévérité que, plus d’une fois, elle fut sur le point de le quitter. Mais, nous raconte Ribéra, « comme elle voyait clairement que c’était le zèle le plus pur qui le faisait agir de la sorte, elle s’affectionna beaucoup à lui. Plus tard elle me disait à moi-même, en riant : « Ce père de mon âme, quelque malgracieux qu’il soit pour moi, je l’aime cependant beaucoup… »
Le fait est que ces « voix » étaient quelque chose de bien extraordinaire. A Thérèse elle-même elles paraissaient un prodige tellement inouï que, d’abord, elle en fut épouvantée. Mais le premier émoi passé et dans sa peur d’être dupe, elle s’analysa avec son habituelle finesse, avec tout son ferme bon sens et toute sa rigueur critique. Le phénomène s’étant reproduit maintes fois, étant devenu, en quelque sorte, normal pour elle, elle nous en donne finalement un véritable exposé théorique : « J’ai sur ce sujet, dit-elle, une grande expérience. Car, avec la crainte extrême que j’avais, j’ai résisté pendant près de deux ans. Et, maintenant encore, j’essaye quelquefois, mais sans grand succès… »
Ces paroles surnaturelles « sont parfaitement distinctes, mais elles ne s’ouïssent point par les oreilles du corps. Et toutefois elles s’entendent bien plus clairement que si elles étaient ouïes. S’efforcer de ne pas les entendre, en dépit de toutes les résistances, ne sert de rien. Ici-bas, quand nous ne voulons pas ouïr, nous pouvons nous boucher les oreilles, ou détourner notre pensée ailleurs, de telle sorte qu’on a beau entendre, on ne comprend pas. Au contraire, dans cette conversation que Dieu fait avec l’âme, il n’y a pas moyen d’échapper : malgré moi, ces paroles m’obligent à les écouter et l’entendement est si entier pour entendre ce que Dieu veut que nous entendions, qu’il est utile de vouloir ou de ne pas vouloir. »
Mais n’est-ce pas là une illusion ? Ces paroles qui s’imposent à notre attention et qui nous paraissent étrangères, ne sont-elles pas, en réalité, la voix de notre conscience, un pur produit de notre esprit ?… Non ! dit Thérèse : il suffit, d’ailleurs, de nous interroger sincèrement à ce sujet. Nous savons parfaitement quand c’est nous qui nous parlons à nous-mêmes. Nous reconnaissons notre propre voix et l’œuvre de notre propre esprit : « Quand c’est l’entendement qui forme ces paroles, quelque subtilité qu’il y mette, il voit clairement que c’est lui qui les ordonne et qui les profère. » Dans ce cas encore, nous pouvons nous taire, s’il nous plaît, comme une personne qui parle peut se taire. Lorsque c’est Dieu qui parle, il nous est impossible de nous dérober à sa parole et de ne pas l’entendre : « Il y a donc, à mon avis, entre les paroles venant de nous et celles venant de Dieu, la différence qui se trouve entre parler et écouter, ni plus ni moins… » Ainsi, ces paroles intérieures et surnaturelles se distinguent d’abord à ce signe qu’elles sont subies, involontaires et qu’elles nous paraissent nettement étrangères à nous.
D’autre part, elles sont prononcées pendant l’extase, c’est-à-dire lorsque toutes les puissances de l’âme sont suspendues, mémoire, imagination, entendement et volonté, — par conséquent lorsque ces puissances ne peuvent produire en nous aucun mouvement, aucune idée. Toutefois, ce n’est pas au point culminant de l’extase que ces paroles sont prononcées, c’est dans la seconde période, lorsque les puissances commencent à revenir à elles-mêmes, sans néanmoins être en état d’agir ou de raisonner : elles peuvent percevoir une parole étrangère, voilà tout. Mais il faut, du moins, qu’elles soient capables de ce moindre effort.
Cependant, comme si sainte Thérèse pressentait les arguments des modernes théoriciens du subconscient, elle ne se borne pas à affirmer que ces paroles ne sont pas l’œuvre de la pensée ou de la volonté conscientes. Elles pourraient, en effet, nous dit-on, dans ce sommeil de toutes les puissances de l’âme, émerger, à notre insu, des profondeurs de l’inconscient. Mais, au lieu d’être des larves d’idées, de vagues fantômes, sans cohésion ni consistance, ainsi qu’il arrive dans les rêves, ces révélations intérieures ont une clarté, une netteté, qui s’imposent à l’esprit. Bien plus, « elles ont l’air de sortir de la bouche d’une personne très sainte, très savante, de grande autorité, que nous savons être incapable de mentir, — ce qui est même une comparaison trop basse. Ces paroles, en effet, traînent quelquefois une telle majesté avec elles que, sans même considérer celui qui les dit, elles nous font trembler si elles sont de réprimande, et, si elles sont d’amour, elles font que nous nous fondons d’amour. Et, comme je l’ai dit, ce sont des choses qui étaient très loin de notre mémoire, et ce sont, formulées en un instant, des pensées si grandes qu’il aurait fallu beaucoup de temps pour les mettre en ordre. Enfin il me paraît absolument impossible d’ignorer alors que ce ne sont pas là des choses fabriquées par nous et tirées de notre fonds. » En définitive, la marque de ces révélations outre leur caractère essentiel d’extériorité, c’est leur originalité transcendante. Elles ne peuvent se comparer aux inspirations du génie, puisque celui qui les reçoit les sait extérieures à lui. Et, d’autre part, ce ne sont pas de vagues réminiscences, des échos affaiblis de notre propre pensée : c’est quelque chose de neuf, de jeune, quelque chose qui vient de naître, qui jaillit des hauteurs ou des profondeurs, — et qui est éblouissant, qui porte un caractère de majesté, de science, d’autorité et, avec cela, un caractère d’amour à quoi l’on ne résiste point.
Autres différences entre ces paroles surnaturelles et celles qui viennent de notre esprit, c’est que ces dernières s’effacent rapidement, sans laisser de traces, tandis que les autres se gravent si profondément dans la mémoire qu’elles sont à jamais inoubliables et qu’enfin elles produisent dans l’âme des effets durables : un véritable renouvellement intérieur, ou un zèle d’apostolat, une ardeur de charité encore inconnus de celui qui les éprouve…
Sans doute, ces réflexions ne vinrent que beaucoup plus tard à sainte Thérèse. Il lui fallut des expériences et des comparaisons répétées pour formuler ces règles de crédibilité. Sur le moment, dans tout l’émoi et l’épouvante du prodige, elle ne put qu’en faire l’aveu à son confesseur, le Père Balthasar Alvarez. Pour lui, il croyait intimement que ces faveurs insignes étaient réelles et qu’elles venaient de Dieu. Cependant, comme il se défiait de son jugement et peut-être d’une partialité secrète à l’égard de sa pénitente, il engageait celle-ci à soumettre son cas aux docteurs de la ville : « Sur son ordre, dit Thérèse, je communiquais aussi de temps en temps avec quelques grands serviteurs de Dieu, auxquels, à juste titre, j’accordais pleine confiance. Comme ils avaient pour moi beaucoup de dévouement, leur crainte que je ne fusse trompée par le Démon n’en devenait que plus vive. Je le craignais extrêmement aussi, quand j’étais hors de l’oraison : car, lorsque je m’y trouvais et que le Seigneur me faisait quelque grâce, tout de suite j’étais rassurée. Ils s’assemblèrent donc, un jour, au nombre de cinq ou six, je crois, pour délibérer sur ce sujet. Et mon confesseur me dit que tous avaient décidé que c’était le Démon, — que je devais m’abstenir de communier souvent, prendre soin de me divertir et éviter la solitude. Moi qui étais extrêmement craintive, comme je l’ai dit, qui, de plus, souffrais de maux de cœur, il m’arrivait souvent de ne pas oser rester seule dans une chambre, en plein jour. Et comme je voyais tant de personnes affirmer une chose que, pourtant, je ne pouvais croire, cela me donna les plus grands scrupules et j’y vis un manque d’humilité : car tous, sans comparaison, étaient de meilleure vie que moi et lettrés : alors, quelle raison de ne pas les croire ? Je m’efforçais, tant que je pouvais, de m’en convaincre, je pensais à ma vie misérable et que, par conséquent, ils devaient dire la vérité… »
Ce qu’il y avait de pire pour Thérèse, c’est qu’on lui opposait une autre pieuse personne, la Mère Marie Diaz, qui, pour lors, jouissait dans Avila d’une grande réputation de sainteté. Cependant cette religieuse exemplaire était parvenue à la perfection par les voies ordinaires. Elle ignorait les états mystiques et les révélations particulières dont Thérèse se prévalait. De là à accuser celle-ci d’extravagance et même d’imposture, il n’y avait qu’un pas. Il y a tout lieu de croire que les pires calomnies assaillaient la pauvre carmélite, qui se voyait abandonnée même de son directeur de conscience. On juge, d’après cela, des souffrances qu’elle dut endurer alors : elle se sentait sombrer dans le désespoir et la terreur de la damnation…
« Un jour, dit-elle, je sortis de l’église en cette extrémité d’affliction et j’entrai dans un oratoire, après avoir passé de longs jours sans communier, après avoir renoncé à la solitude qui était toute ma consolation, sans personne à qui parler, car tous étaient contre moi… Quant à moi je ne pouvais me consoler à la pensée que, tant de fois, le Démon allait me parler, — qu’une telle chose était possible. Car, j’avais beau ne plus me réserver d’heures de solitude pour l’oraison, le Seigneur me faisait entrer en recueillement au milieu même des conversations, et sans que je pusse m’y soustraire. Il me disait ce qu’Il jugeait à propos, et, malgré moi, il me fallait bien L’ouïr… Étant donc seule dans cet oratoire, sans personne sur qui pouvoir me décharger de ma peine, incapable de prier, ou de lire, brisée par la tribulation, mourante de peur d’être trompée par le Démon, toute bouleversée et rompue de fatigue, je ne savais plus que devenir. Non, jamais, ce me semble, cette affliction où je m’étais vue maintes fois, n’était arrivée à une pareille acuité. Je restai ainsi quatre ou cinq heures, ne recevant aucune consolation ni du ciel ni de la terre, sinon que le Seigneur me laissait souffrir, dans l’épouvante de mille dangers… Or, comme j’étais dans ce grand accablement, — et quoique, à cette époque-là, je n’eusse pas encore commencé à avoir des visions, — ces seules paroles suffirent pour me réconforter et pour m’apaiser jusqu’au fond de l’âme : « N’aie pas peur, ma fille ! C’est Moi ! Je ne t’abandonnerai pas, ne crains rien !… Et voilà qu’à ces seules paroles, je sentis renaître la sérénité et qu’au triste état de mon âme succéda soudain la force, le courage, l’assurance, la paix, la lumière : en un instant, j’avais été si complètement changée que j’aurais hardiment soutenu contre le monde entier que ces paroles venaient de Dieu… »
Subitement, cette tempête qui durait depuis tant de jours s’était apaisée. Tout de suite, sans la moindre hésitation, Thérèse eut la certitude que le Seigneur était là, que c’était Lui qui parlait, — et qu’ainsi jamais elle n’avait été trompée. Alors toute son âme se releva dans un élan de joie et de confiance. Ses épreuves et ses souffrances furent oubliées, ses craintes foulées aux pieds : « O mon Dieu, dit-elle, que tous les savants s’élèvent contre moi, que toutes les créatures me persécutent, que tous les démons me tourmentent, si vous êtes avec moi, moi je ne vous ferai pas défaut ! Ah ! je ne comprends plus ces craintes qui nous font dire : le démon, le démon ! quand nous pouvons dire : Dieu, Dieu ! et faire ainsi trembler notre ennemi. Que signifient donc toutes ces terreurs ?… »
Qu’on ne passe point légèrement sur cet épisode ! Qu’on veuille bien l’examiner dans tous ses détails. La merveille, c’est ce redressement soudain dans une telle prostration et qui semblait ne devoir jamais finir. La merveille plus grande, c’est la certitude, l’adhésion immédiate de Thérèse, c’est le fait lui-même, la Parole sublime, qu’elle ne peut prononcer, sans que son cœur se fonde de tendresse et ne s’anéantisse d’adoration : « Ma fille, c’est Moi ! » Qu’on y songe une minute ! Qu’on songe à la ferme raison, à l’humilité volontaire de cette pauvre carmélite, à sa longue résistance aux grâces surnaturelles, à sa crainte d’être dupe, et de se damner, crainte qui, en ce moment même, était à l’état aigu ! Et pourtant elle n’hésite pas ! Elle croit la Voix mystérieuse qui lui dit : « Je ne t’abandonnerai pas, ne crains rien ! » Quel être que celle qui est sûre d’avoir entendu cela ! Comme on conçoit son enthousiasme et l’hymne jubilatoire qui s’échappe de ses lèvres ! A présent, que lui importent les doctes, les confesseurs, les maîtres de la terre, le monde entier ! Tout cela est sous ses pieds : « Le Seigneur a regardé l’humilité de sa servante et Celui qui est puissant a fait en elle de grandes choses… » Il en fera de plus grandes encore. Dans un tressaillement de tout son être, la triste affligée en a, dès cette minute, le pressentiment : elle n’est plus Thérèse de Ahumada, elle est désormais Thérèse de Jésus.
« Je puis me tromper complètement, mais non pas mentir. Par la miséricorde de Dieu, je souffrirais plutôt mille morts : je dis ce que j’entends. »
(Château intérieur, IV, II.)
« … L’âme ne peut absolument pas douter que Dieu était en elle et elle en Dieu. Cette vérité lui reste si ferme que, même si des années se passent, sans que Dieu lui accorde de nouveau cette grâce, ni elle ne l’oublie, ni elle ne peut douter qu’elle l’a reçue… »
(Ibid., V, I.)
Avant d’entrer dans le détail de ces « grâces » extraordinaires, il importe peut-être, pour la tranquillité de notre esprit et la commodité de l’exposition, de commencer par déblayer le terrain de toutes les objections, dont se sont prévalus, depuis plus d’un siècle, les négateurs du surnaturel. Il en est de toute espèce, de subtiles et de grossières, de naïves et d’astucieuses. De même pour les explications rationalistes qu’on a tentées des états mystiques : si la plupart sont absurdes, il en est de fort ingénieuses, d’assez spécieuses pour troubler des esprits peu familiarisés avec la doctrine et la spiritualité catholiques. Néanmoins, les unes comme les autres sont incapables de rendre compte, d’une façon satisfaisante et complète, d’états singuliers, dont elles négligent toujours quelque élément essentiel. Ce sont des reconstructions, ou des assimilations arbitraires, où manque la pièce caractéristique et capitale qui, seule, pourrait les rendre plausibles. Et ainsi l’on ne nous offre qu’une contrefaçon du phénomène authentique et original, — et le mystère subsiste tout entier.
A côté de très sérieuses et très estimables études, qui ont, du moins, le mérite de serrer d’aussi près que possible le fait à expliquer et de ne s’arrêter que devant l’inexplicable, en le reconnaissant loyalement pour tel, du moins jusqu’à nouvel ordre, il en est de follement présomptueuses et de copieusement ridicules. Dans cette catégorie, il sied de ranger toute la littérature pseudo-médicale, élucubrée sur le cas de sainte Thérèse. La vulgarité et la sottise, la bassesse d’âme et d’esprit que trahissent ces épais bouquins, finissent par exaspérer le courageux explorateur qui se décide à jeter la sonde dans ces bas-fonds de la « science ». Pour moi, ce qui me frappait le plus, dans ces écrits, — qui ne sont pas toujours signés de noms médiocres, — c’est l’imprécision des termes. En particulier, je ne connais rien de plus insupportable, pour un lecteur bien équilibré, que la phraséologie échevelée et romantique de Freud et de ses disciples, cet affreux jargon tudesque, à la fois barbare et pédant, qui bouche avec du grec, avec d’effroyables et hybrides néologismes helléno-latins, les trous de son ignorance. Et, à ce propos, qu’on me permette de remarquer combien ce vocabulaire dit « scientifique » contraste avec celui de la théologie traditionnelle et orthodoxe : ce ne sont pas seulement nos médecins, ce sont nos philosophes universitaires qui auraient besoin de réformer leur terminologie à l’école des théologiens et de prendre auprès d’eux des habitudes de précision idéologique et verbale… Avec cela, le manque de méthode et d’esprit critique et ce pédantisme qui consiste à faire manœuvrer de pures entités, vides de tout contenu expérimental, pour fournir, vaille que vaille, une quelconque explication, de même qu’au XVIIe siècle, M. Daquin, médecin du Roi, mobilisait les « vapeurs » pour expliquer les défaillances, vertiges et mélancolies de Sa Majesté. Il ne faut pas hésiter à le dire, ni reculer enfin devant un bon débarras qui s’impose : toute cette littérature pseudo-médicale est à entasser sur de lourds tombereaux et à précipiter aux gouffres les plus prochains et les plus obscurs…
D’ores et déjà, une foule de points peuvent être considérés comme acquis par l’apologétique orthodoxe. Des réfutations péremptoires de nombre de théories, momentanément à la mode, ont été faites par d’excellents esprits, beaucoup plus compétents que ne saurait l’être un simple lecteur de sainte Thérèse : il ne peut qu’y renvoyer ses propres lecteurs. Il est évident, aujourd’hui, pour quiconque se donne la peine d’examiner sérieusement la question, qu’il est impossible de ramener les états mystiques à des cas de folie, d’hystérie, de névrose ou d’hypnose. Notons, d’ailleurs, en passant, combien la plupart de ces expressions sont vagues et mal définies et que, dans les milieux médicaux eux-mêmes on ne croit plus à l’hystérie (telle du moins que la définissait Charcot) ni à l’hypnose qui passait pour en être une manifestation. Toutes ces assimilations superficielles reposent sur une confusion initiale et d’ailleurs voulue par leurs auteurs, qui, se faisant une loi de ne considérer ces phénomènes que par le dehors, mettent sur le même plan de purs états pathologiques et des états mystiques de caractère beaucoup plus complexe. Ils s’interdisent de « distinguer le vrai du faux mysticisme… et le sentiment religieux sain de ses maladies ». Avec ce système, nous voilà en plein gâchis. La qualité d’un état mystique est en raison directe de son orthodoxie. Si nous refusons de tenir compte de la « qualité » à la fois intellectuelle et psychologique de ces états, pour n’en considérer que les manifestations somatiques, une sainte Thérèse tombe au niveau d’une folle de cabanon. Je veux bien que, chez la folle et la sainte, les phénomènes extérieurs soient identiques, de même que les symptômes d’une maladie sont pareils chez un crétin et chez un homme de génie. Et il est assurément d’une bonne méthode scientifique de faire abstraction du génie et du crétinisme pour étudier et traiter cette maladie, parce que, dans ce cas, il n’y a aucun rapport entre la maladie et la qualité intellectuelle du patient. Mais, dans le cas des états mystiques, le côté psychologique est de la plus haute importance. On peut même dire que c’est le seul qui importe. Il n’y a pas de « transe » mystique sans l’état psychologique concomitant.
Certains, se rendant à ces raisons, veulent bien tenir compte du côté psychologique du phénomène mystique et même y voient tout l’essentiel, mais, en se refusant à se prononcer sur l’orthodoxie de ces états, ils leur attribuent à tous la même valeur : ils ne considèrent que les tendances et les fins communes de tous les mystiques. Et voilà encore une fois sur le même plan des fous, des dégénérés et des êtres de haute intellectualité. Ils ne peuvent pas ne pas admettre qu’une sainte Thérèse, même dans ses états mystiques, manifeste une mentalité infiniment plus élevée que telle malade atteinte de folie religieuse. Pourquoi ne se demandent-ils pas si la raison de cette supériorité ne réside point précisément dans son orthodoxie ? Mais, dira-t-on, l’intelligence seule de sainte Thérèse suffit à établir cette supériorité. Prenons alors une autre mystique d’intelligence à peu près égale, une madame Guyon, par exemple ! Dans cette comparaison, sainte Thérèse garde toujours l’avantage, et n’est-ce point encore pour la même raison, je veux dire à cause de son orthodoxie ?
Ceux qui confondent ainsi tous les mystiques sous la même étiquette, ou qui ne veulent pas faire de différence entre ce qui est proprement mystique et ce qui est proprement pathologique, ceux-là sont généralement les mêmes qui mettent de la sexualité ou de l’érotomanie à la base des états mystiques. Des affirmations de ce genre sont vraiment prodigieuses chez des théoriciens à prétentions scientifiques. Sur quelle expérience, sur quelle constatation s’appuient-ils ? Sur quel mystique authentique se sont-ils livrés à ces expériences et ont-ils recueilli ces constatations ? Comment constater « scientifiquement » que les états d’oraison s’accompagnent d’excitation ou d’émotion sexuelle ? Ou bien ces mots de « sexualité » et d’« érotomanie » ne veulent plus rien dire, ou il faut avouer avec l’expérience commune, — expérience que nous pouvons tous renouveler sur nous-mêmes, — que le moindre émoi sexuel est absolument incompatible avec l’émotion religieuse. Ces deux états peuvent alterner, et ils alternent, en effet, dans la tentation. Mais ils ne se confondent pas, et il faut choisir entre les deux : c’est l’un ou l’autre… A cela on réplique que, dans ces cas, l’émoi sexuel peut être inconscient : ce qui n’est nullement prouvé. Admettons-le pourtant : cet émoi étant absolument incompatible avec l’émotion religieuse, le sujet ne tarde pas à percevoir un certain malaise, puis à prendre une conscience claire de la duperie. Et alors, c’est l’un ou l’autre qui disparaît. C’est la sexualité ou l’émotion religieuse qui triomphe.
D’autres expliquent les états d’oraison par l’action du subconscient ou encore du transsubliminal, qui serait, si l’on peut dire, du subconscient de derrière les fagots, un subconscient à la suprême puissance. Les paroles intérieures, les révélations et les visions ne seraient pas autre chose qu’une brusque irruption de notre subconscient, dans la lumière de la conscience. Par l’action de ce subconscient, les propres desseins du mystique, avec leurs objets précis, s’extérioriseraient à ses yeux et lui reviendraient sous forme de commandements divins. Ce serait quelque chose d’analogue à ce qui se passe dans le rêve, qui nous restitue, en plein sommeil, les images, les idées, les volitions et les préoccupations de la veille. Seulement, tandis que le subconscient du rêve ne produit que des fantasmes incohérents, absurdes, qui souvent même ne laissent pas de trace dans la mémoire, le subconscient des états mystiques serait capable de véritables prodiges, dont l’effet ébranlerait profondément la sensibilité et qui se marquerait dans l’esprit en traits ineffaçables : « Cette activité[3], nous dit-on, doit être une intelligence, une pensée, — une pensée secrète et singulièrement familière, si intime et si secrète qu’elle n’a point de peine à paraître à la conscience superficielle une pensée étrangère, une pensée continue et qui s’étend sur toute la vie, une pensée bien disciplinée par les habitudes de la conscience claire, strictement orthodoxe et naturellement riche en inventions qui s’accordent sans peine avec les exigences d’une croyance et d’une tradition que toute l’âme accepte. » Ce subconscient, qui est une intelligence, une pensée, une pensée continue et, de plus, strictement orthodoxe, — qui est aussi catholique que Dieu lui-même, — n’a vraiment pas grand’chose à faire pour se confondre avec lui. Sainte Thérèse, elle, n’hésite pas à y reconnaître Dieu lui-même.
[3] Cf. Delacroix : Les grands mystiques chrétiens, p. 95.
Sérieusement, lequel est le plus difficile à admettre ?… ou bien une subconscience, qui est une pensée, une volonté et une activité intelligentes, en un mot un autre moi doué de toutes les facultés du moi conscient, mais élevées à une puissance extraordinaire, qui fait réellement partie du moi et en qui, toutefois, le moi conscient ne se reconnaît point ? Ou bien une activité étrangère et transcendante, qui agit sur le moi conscient de la même façon que les autres personnalités qu’il sait lui être extérieures et étrangères ? Nous savons de toute certitude que nous sommes environnés de myriades d’êtres, différents de nous, et dont il est infiniment probable que nous ne connaissons et percevons qu’une infime partie. Parmi ces êtres, n’y en aurait-il pas de plus puissants que les autres, et, parmi ces plus puissants, un plus puissant que tous, l’Etre des êtres ?… Mais, comme les précédentes, cette théorie du subconscient appliquée aux états mystiques a été suffisamment réfutée, on en a suffisamment montré les lacunes et les inexactitudes, pour que nous n’y insistions point davantage. Pas plus que la folie, l’hystérie, la névrose, ou l’hypnose, elle ne rend compte d’états très spéciaux, où subsiste toujours un inconnu irréductible.
Avant d’exposer, d’après sainte Thérèse elle-même, ces états et ces phénomènes extraordinaires, il faut donc faire table rase des prétendues explications scientifiques. Et il faut se défier aussi des concessions que certains catholiques, par affectation de libéralisme et sans nulle nécessité, s’empressent d’accorder aux adversaires du surnaturel. Ceux-là jettent un voile prudent sur les maladies, les crises et les troubles physiologiques que la Sainte a soufferts. Il me paraît, au contraire, qu’il sied d’y insister et de les mettre en pleine lumière. Non seulement, Thérèse a été une malade, avec des intermittences de paroxysme et de rémission, à peu près pendant toute sa vie, — elle a subi, en particulier des maladies nerveuses qui ont fait de son corps un instrument d’une sensibilité, d’une délicatesse et d’une résonnance prodigieuses, — mais elle a voulu souffrir, souffrir continuellement, en vue d’une purification plus parfaite. Enfin elle a payé par des crises atroces, par la dislocation et le déchirement de sa pauvre enveloppe humaine, les états miraculeux auxquels elle fut élevée. Si le simple labeur de la production intellectuelle suffit pour détraquer un organisme, si l’hyperesthésie de l’inspiration brise le système nerveux et le laisse dans une prostration passagère, que sera-ce, lorsqu’il s’agit d’états aussi violents et épuisants que l’extase et le ravissement mystiques ? Il faut proclamer bien haut que Thérèse, prédestinée à des états pareils, ne pouvait être qu’une malade, une crucifiée perpétuelle.
Enfin, il y a une tendance chez certains à reléguer dans l’ombre et même à sous-estimer ces « grandes grâces » dont nous allons parler. Il est bien certain, en effet, que les paroles intérieures, les révélations, les visions, les extases et les ravissements ne sont que des accessoires de l’union mystique : l’essentiel c’est cette union ineffable, où Dieu est perçu, goûté et senti. Mais qu’on veuille bien considérer que ces hauts états, étant, par définition, incommunicables et inexprimables, nous ne pouvons plus suivre la Sainte que par un acte de foi, quand elle essaie de nous en parler : nous sommes forcés de l’abandonner au seuil de l’oraison. Au contraire, les phénomènes accessoires établissent un lien entre elle et nous. Dans une certaine mesure, nous pouvons entendre avec elle ses voix et ses révélations, nous pouvons nous associer à ses visions, à ses illuminations, à ses extases et à ses ravissements. D’ailleurs elle-même y attachait le plus haut prix. Elle y voyait le point de départ de tout un renouvellement intérieur. Dans une de ses relations adressées à saint Pierre d’Alcantara, elle disait : « Notre-Seigneur m’a donné ces désirs (de le servir et de vivre d’une vie parfaite) et une augmentation de vertu, dès le jour où il m’a favorisée de cette oraison de quiétude et de ces ravissements. Je trouve en moi une telle amélioration qu’à mon avis, j’étais jusqu’alors l’imperfection même. Ces ravissements et ces visions produisent en moi les grands effets dont je vais parler. S’il y a quelque bien en moi, c’est sûrement de là que je le tiens… » Et saint Pierre d’Alcantara, dans son approbation, confirme en ces termes le sentiment de la Sainte : « Depuis le temps qu’elle a ses visions, elle s’est avancée de plus en plus en la manière que dit saint Thomas… » Ajoutons que ces « faveurs » surnaturelles eurent la plus grande influence sur son apostolat et ses entreprises de réforme. Sans l’encouragement que lui donnèrent ces grâces, il est probable qu’elle n’aurait jamais eu l’audace de se lancer dans une œuvre si périlleuse.
On peut donc reconnaître l’importance de ces hautes faveurs dans la vie et la conduite de sainte Thérèse, sans nier pour cela l’essentiel des états mystiques. Son disciple, saint Jean de la Croix, l’a dit excellemment : « Ces communications tiennent encore de la faiblesse et de la corruption de la sensualité. Ces ravissements et ces transports qui vont quelquefois jusqu’à disloquer les membres sont le résultat ordinaire de communications qui ne sont pas purement spirituelles. Mais ces phénomènes ne se produisent point chez les âmes parfaites, déjà purifiées par la seconde nuit, c’est-à-dire par celle de l’esprit. Chez elles, les extases et les agitations de l’esprit n’ont plus lieu : elles jouissent de la liberté de l’esprit, sans aucun détriment pour les sens… » N’oublions pas, d’ailleurs, que sainte Thérèse est arrivée à cet état parfait et que ce fut, si l’on peut dire, son état habituel pendant les dernières années de sa vie. Rien n’est plus rare : « Il n’y a, dit le même Jean de la Croix, qu’un petit nombre d’âmes qui arrivent à une si haute perfection. On en trouve cependant quelques-unes qui y sont parvenues : ce sont surtout les âmes dont la vertu et l’esprit doivent se propager dans la succession de leurs enfants spirituels. Dieu donne aux chefs de famille des richesses et des grandeurs en rapport avec les destinées providentielles de leur postérité selon la grâce. »
Quelles perspectives magnifiques sur la destinée de notre Sainte nous ouvrent ces quelques phrases ! Cette vierge est marquée, dès le berceau, pour enfanter au Christ des âmes innombrables et c’est pour cela qu’elle est munie de toutes les nourritures et de toutes les réserves de forces spirituelles que réclame une telle fécondité. Des physiologistes ont cru remarquer que les germes féminins sont plus riches en substances nutritives que les germes mâles, sans doute parce que les fonctions physiques de la mère exigent une plus grande dépense d’énergie vitale. Cette particularité se retrouverait donc dans l’ordre de l’esprit. Thérèse va être comblée de faveurs surnaturelles, son âme va devenir un réservoir inépuisable d’aliments spirituels, parce qu’elle est prédestinée à être une Mère, — celle que la postérité va nommer avec amour et vénération, la Mère Thérèse de Jésus…
Voici que son destin se dessine en traits de plus en plus splendides. Non seulement elle s’annonce comme une grande réformatrice d’ordres religieux, comme une entraîneuse d’âmes vers toutes les ascèses des vertus évangéliques, mais elle est marquée pour ravitailler de divin une humanité qui s’enfonce dans la matière. Qu’on veuille bien y réfléchir, on ne pourra pas s’empêcher de voir, dans cette apparition de Thérèse d’Avila et dans son action à ce moment précis de l’histoire, quelque chose de véritablement providentiel. Le vieux monde vient de découvrir l’Amérique. La fièvre de l’or s’est emparée de l’Espagne et, de proche en proche, de toutes les nations maritimes de l’Europe. C’est le commencement d’une ère de prospérité matérielle encore inconnue, — et, par ailleurs, cette réussite littéralement prodigieuse d’avoir découvert et conquis un monde nouveau, avec des moyens infimes et rudimentaires, d’avoir pour ainsi dire, élargi le vieil univers jusqu’à l’infini, tout cela a démesurément enflé la confiance de l’homme en lui-même, au point qu’il croit pouvoir se passer de Dieu. Enfin, c’est le moment où le protestantisme et, bientôt, le rationalisme commencent l’assaut du millénaire édifice catholique. L’ennemi va s’efforcer de dessécher et de tarir les sources de la haute spiritualité. Cela va être la mutilation pédante et inintelligente du dogme, l’embourgeoisement et la platitude de la vie, toutes ces influences déprimantes s’associant à cette soif de l’or, à ce besoin de s’enrichir et de jouir, — de tout ramener à la mesure de l’humain, — qui sera le signe caractéristique de l’ère moderne. Et c’est à ce moment que Thérèse paraît, pour dire à ces jouisseurs et à ces inventeurs de continents : « Vous cherchez un nouveau monde. J’en connais un qui est toujours nouveau, parce qu’il est éternel. O aventuriers, ô conquérants des Amériques, moi je tente une aventure plus difficile, plus héroïque que toutes les vôtres. Au prix de mille souffrances, pires que les vôtres, au prix d’une longue mort anticipée, je vais conquérir ce monde toujours jeune. Osez me suivre, et vous verrez !… Et vous qui niez Celui « par qui toutes choses ont été faites », je vous dis en vérité que je L’ai vu, et que, sans Lui, qui le soutient, votre bas monde, dont vous êtes si vains, va à la folie et à la ruine… » Et celle qui a initié ce bon combat a fini par triompher. Elle a suscité des forces vives qui, pendant des siècles, ont résisté à l’assaut de l’ennemi. Et, à cette heure trouble et presque désespérée, nous vivons encore, en grande partie, du bienfait de son exemple.
Croyants ou incroyants, quelle que soit l’attitude que l’on adopte, il est impossible de ne pas être frappé par ce qu’il y a, tout au moins, de paradoxal dans cette apparition de Thérèse d’Avila. On ne pouvait prendre plus hardiment le contre-pied des idées qui entraînaient l’humanité de ce temps-là, — laquelle était déjà celle d’aujourd’hui.
Non moins paradoxale est l’apparition des « grandes grâces » qui vont bouleverser sa vie et l’orienter vers l’apostolat et tous les risques de la vie publique. Il semblerait que de telles faveurs dussent toucher surtout des âmes jeunes autant qu’enthousiastes et ignorantes du monde. Or Thérèse, au moment où elle reçoit ces faveurs décisives, est près de la cinquantaine. Ses enthousiasmes sont réfléchis, sa raison s’est mûrie et fortifiée. Elle a acquis une pénible et, quelquefois, cruelle expérience. Elle sait ce que c’est que la vie cléricale et monastique. Elle connaît aussi les gens d’église, — les religieuses ses compagnes, les moines, les évêques, les confesseurs et les théologiens. Elle pressent les difficultés, les intrigues, les persécutions auxquelles elle s’expose. Elle a déjà éprouvé tout cela. Et elle n’ignore pas l’accueil qui lui est réservé dans le siècle. Elle voit se liguer contre elle les gens de sa ville natale, les magistrats municipaux, les hommes de gouvernement. Pendant quelque temps, le Roi et le Nonce lui-même la tiendront en suspicion. Néanmoins, c’est à ce moment-là et malgré l’appréhension de si redoutables hostilités, qu’elle va prendre sa grande résolution et qu’elle y sera déterminée et affermie par des interventions surnaturelles et, on peut le dire, continuelles. Elle y est prête. Elle est armée, corps et âme, pour ce grand combat. Son intelligence est avertie et prémunie contre les illusions et les fantasmes de la vie intérieure, sa prudence critique est sans cesse en éveil. Et son pauvre corps, torturé et affiné par la maladie, est devenu un des plus vibrants et des plus délicats instruments, où puisse jouer l’Esprit de Dieu.
Toutes ces circonstances appellent évidemment la réflexion. On ne se dissimule pas qu’il est possible d’opposer à la plupart d’entre elles des explications naturelles et, dans une certaine mesure, plausibles. Mais ces explications laissent toujours subsister des points obscurs, quand elles ne laissent pas de côté tout l’essentiel. Les nôtres ne se flattent pas non plus de supprimer tout mystère. Il y a, dans cette aventure de Thérèse d’Avila, assez de points lumineux : ce serait trop beau si tout était également clair et resplendissant.
Nous avons laissé Thérèse raffermie et délivrée de ses doutes par les mystérieuses Paroles : « Ma fille, c’est Moi ! » Mais cette sécurité ne devait point durer. Ses ennemis ne désarmaient pas. Les calomnies, les accusations d’imposture continuaient de plus belle. On la représentait comme une possédée, livrée à toutes les suggestions diaboliques. C’était le Démon qui produisait en elle ces états mystiques où elle croyait voir l’opération de Dieu !… A de certains moments, le concert de réprobation était tel que son confesseur, le Père Balthasar Alvarez, s’en épouvantait. Ce jeune Jésuite, quelle que fût son autorité de directeur de conscience, sa réputation de science et de vertu, ne se sentait pas assez fort pour tenir tête à toute une ville, à une véritable coalition de dévots, d’ecclésiastiques et de théologiens. Thérèse voyait arriver le moment où elle serait complètement abandonnée par lui et où elle ne trouverait plus de directeur. Qu’on y songe un instant ! C’était chose grave que de passer pour le complice d’une démoniaque. On conçoit que le Père Balthasar Alvarez, confesseur de cette scandaleuse carmélite, ait tremblé pour lui-même.
Les craintes de celui-ci et tout le tumulte excité autour d’elle ne laissaient pas d’effrayer la Sainte elle-même. Certes, quand elle était dans l’oraison, au moment où elle recevait ces révélations surnaturelles, ses terreurs et ses doutes se dissipaient. Mais à peine reprenait-elle contact avec le monde qu’elle retombait dans ses angoisses. Alors, la malheureuse demandait à Dieu de lui épargner ces grâces qui lui causaient un tel tourment et qui lui suscitaient de telles persécutions. Elle suppliait les personnes pieuses et dévouées qui l’aimaient et qui croyaient à sa sincérité d’unir leurs prières aux siennes, afin qu’elle fût délivrée de ces tribulations. Elle-même faisait des neuvaines, recourait à ses habituels intercesseurs, sainte Madeleine, saint Joseph, saint Augustin, auxquels elle en adjoignait de nouveaux, comme saint Hilarion et l’archange saint Michel…
« Or, dit-elle, au bout de deux ans, que nous ne cessions de prier, d’autres personnes et moi, pour obtenir ce que j’ai dit : ou que le Seigneur me conduisît par un autre chemin, ou qu’il manifestât la vérité, — car les paroles qu’Il m’adressait étaient presque continuelles, — il m’arriva ceci : le jour de la fête du glorieux saint Pierre, comme j’étais en oraison, je vis près de moi, ou, pour mieux dire, je sentis, car, en vérité, je ne percevais rien ni des yeux de l’âme, ni des yeux du corps, mais il me paraissait que le Christ était auprès de moi et je voyais que c’était Lui qui me parlait, à ce qu’il me semblait. Pour moi, comme j’ignorais absolument qu’il pût y avoir de semblables visions, j’éprouvai une grande frayeur, au début, et je ne faisais que pleurer, bien que le Christ, avec une seule parole, dite pour me rassurer, me laissât, comme d’habitude, tranquille, contente et sans aucune crainte. Il me semblait que Jésus-Christ était sans cesse à mes côtés, et, comme la vision n’était pas imaginaire[4] (c’est-à-dire par image), je ne voyais pas en quelle forme ; mais je sentais très clairement qu’Il était toujours à mon côté droit et qu’Il était témoin de tout ce que je faisais et que, chaque fois que je me recueillais un peu, ou que je n’étais pas très distraite, je ne pouvais ignorer qu’Il était près de moi… »
[4] Les mystiques distinguent trois espèces de visions, qui peuvent quelquefois se réunir dans une même vision complexe : la vision extérieure, qui est la perception par l’organe naturel de la vue d’un objet naturellement invisible ; la vision imaginative, vision tout intérieure ou imaginaire, qui est une représentation sensible produite par Dieu, soit pendant la veille, soit pendant le sommeil ; la vision intellectuelle, qui est la connaissance intuitive et surnaturelle de vérités ou de choses spirituelles, ou bien de choses corporelles, mais abstraites de toutes formes sensibles.
Voilà donc, dans son accablante simplicité, le récit de cette chose prodigieuse ! Tout autre que la Sainte eût forcé la voix, accumulé les expressions hyperboliques et dramatisé, d’une façon plus ou moins consciente, cette surnaturelle manifestation, pour nous en donner une idée égale à la commotion qu’elle dut éprouver. Rien de pareil avec Thérèse, soit que l’habitude de ces apparitions en ait peu à peu diminué, à ses yeux, l’étrangeté, soit que, par une grâce spéciale, elle se fût tellement approchée du divin que les plus hautes Présences lui étaient devenues en quelque sorte familières. Son âme purifiée se mouvait, pour ainsi dire, naturellement dans le surnaturel. Remarquons, d’ailleurs, le caractère involontaire et tout passif de cette vision intellectuelle. Bien loin de la provoquer, la Sainte nous dit que, sur l’ordre formel de ses confesseurs, elle y résistait de toutes ses forces. Elle priait, faisait des neuvaines, pour être délivrée de ces manifestations qu’on lui représentait comme des illusions sataniques. Que dis-je ? elle s’armait d’un crucifix pour repousser Jésus-Christ lui-même. Et pourtant, bon gré mal gré, elle devait L’écouter et subir sa Présence… On alléguera, sans doute, que cette longue résistance avait fini par produire une véritable obsession de la personne du Christ, et qu’il n’en faut pas davantage pour expliquer les visions de la Carmélite. Mais Thérèse s’attend à l’objection. Tant par déférence à l’égard des théologiens dont elle ne veut pas influencer les décisions, que par défiance d’elle-même, elle se garde de toute assertion tranchante. Notons, en effet, les formules précautionneuses dont elle se sert : « Il me semblait, à ce qu’il me paraissait… » Tout d’abord, elle ne veut rien affirmer, elle discute avec elle-même et avec le lecteur soupçonneux. Mais, finalement, aucune objection ne peut tenir contre la subtilité et la justesse de son analyse, ni surtout contre un sentiment de certitude interne supérieur à tous les doutes.
Cette vision intellectuelle, c’est-à-dire sans images et sans formes sensibles, ne se confondrait-elle pas, en réalité, avec le sentiment de quiétude ou d’union mystique qu’on éprouve dans l’oraison ? « Dans cet état, dit sainte Thérèse, l’âme comprend que quelqu’un l’écoute par les effets et sentiments spirituels qu’elle éprouve de grand amour et de foi et autres déterminations jointes à de la tendresse. C’est une grande grâce de Dieu, et celui à qui Il la donne doit en faire le plus grand cas. C’est une oraison d’un genre très élevé, mais ce n’est pas une vision. Dans l’oraison, Dieu nous fait comprendre qu’il est présent par les effets qu’il produit dans l’âme, comme je le dis, et, de cette manière, Sa Majesté veut se rendre sensible à nous. Mais par cette vision, on voit clairement que c’est Jésus-Christ qui est là, Jésus-Christ fils de la Vierge… »
C’est à cette claire vision qu’elle fait appel, en définitive, comme au critère suprême. Son confesseur lui ayant demandé comment elle pouvait savoir que c’était Jésus-Christ, elle lui répondit qu’elle ne savait pas comment. « Néanmoins, dit-elle, je ne pouvais m’empêcher de comprendre qu’Il était près de moi, — et je le voyais clairement, et je le sentais, et que le recueillement de mon âme était plus profond et plus continu que dans l’oraison de quiétude et que les effets en étaient bien supérieurs à ceux que j’éprouvais d’habitude, — et que c’était une chose très claire… » — Le confesseur lui demanda encore : « Qui vous a dit que c’était Jésus-Christ ? — Lui-même, plusieurs fois, répondit-elle. Mais, avant qu’Il me l’eût dit, la notion que c’était Lui était déjà imprimée dans mon entendement, et, avant cela, Il me le disait et je ne le voyais pas. Si une personne que je n’eusse jamais vue, ayant seulement entendu parler d’elle, venait causer avec moi aveugle ou plongée dans une grande obscurité, et si elle me disait que c’est elle, je pourrais le croire, mais non pas l’affirmer aussi catégoriquement que si je l’avais vue de mes yeux. Dans cette vision, oui : sans voir, cette certitude s’imprime avec une évidence si claire qu’il ne paraît pas qu’on en puisse douter. Le Seigneur veut qu’elle soit gravée dans l’entendement de sorte qu’on n’en peut pas plus douter que de ce qu’on voit et même moins, car, pour ce qu’on voit, il nous reste quelquefois le soupçon d’être illusionnés. Dans cette vision, au contraire, bien que tout de suite on ait ce soupçon, on garde, d’autre part, une si grande certitude, que le doute n’a plus de force. »
Ainsi, elle ne passe point par des alternatives de doute et de certitude. D’abord, surprise et effrayée par le prodige, elle craint d’être le jouet d’une illusion. Mais, dans le même moment, elle est obligée de se rendre à l’évidence. Ce sentiment de la Présence divine ne peut même se comparer à celui qu’un aveugle ou une personne plongée dans l’obscurité pourrait avoir d’une autre personne qui serait près d’elle. « Ici, rien de semblable, pas d’obscurité : le Christ se représente à l’âme par une notion plus claire que le soleil. Je ne dis pas qu’on voit soleil, ou clarté, mais une lumière, qui sans être perçue par les jeux matériels, illumine l’entendement, pour que l’âme jouisse d’un si grand Bien… »
Voilà la « vision intellectuelle » nettement définie, avec son double caractère d’abstraction, — abstraction de toute forme sensible, — et de certitude immédiate et concrète : l’adhésion de l’intelligence se produit instantanément sur le vif. Thérèse, ignorante de la terminologie mystique, ne se rendit pas compte d’abord de la faveur qu’elle avait reçue. Plus tard seulement, elle apprit que cette vision est de l’ordre le plus élevé : « C’est ce qui m’a été dit, écrit-elle, par un saint homme, de haute spiritualité, je veux parler du Frère Pierre d’Alcantara. » Et, en effet, ce genre de visions abstraites semble bien exclure toutes les duperies des sens. La Sainte rapproche de cette vision intellectuelle un certain mode d’audition également intellectuelle, ou, en d’autres termes, de parole intérieure, qui, en définitive, semble bien n’être qu’un autre aspect, qu’une autre manière de considérer cette vision. Elle nous a déjà entretenus, plus haut, d’une certaine espèce de Parole intérieure. Cette parole est distincte, on entend nettement chaque mot prononcé par l’interlocuteur invisible qui rend l’âme attentive à ses révélations et à ses enseignements. L’âme, si l’on peut dire, prête l’oreille. La parole, dont il s’agit maintenant, procède de manière différente. L’âme n’a pas besoin de l’écouter. Sans aucun travail d’attention, elle trouve en elle la vérité infuse et, si l’on peut dire, assimilée comme un aliment : elle n’a plus qu’à en jouir. « C’est comme si quelqu’un, sans apprendre, sans même avoir rien fait pour savoir lire, et sans avoir jamais rien étudié, trouvait en lui toute la science parfaitement comprise, ignorant comment et d’où elle lui est venue, puisqu’il n’a jamais travaillé même à connaître l’A b c. Cette dernière comparaison explique, ce me semble, quelque chose de ce don céleste. L’âme se voit, en un instant, savante : pour elle, le mystère de la Très Sainte Trinité et d’autres mystères des plus relevés demeurent si clairs, qu’il n’est pas de théologiens avec lesquels elle n’eût la hardiesse d’entrer en dispute pour la défense de ces grandes vérités. Elle en demeure épouvantée… » Ce langage intuitif et illuminatif est un langage sans paroles, tandis que celui, dont il s’agissait précédemment, formulait des mots bien distincts. Ce verbe intérieur et illuminant, sainte Thérèse l’appelle « le langage du Ciel ». C’est celui dont Dieu se sert pour enseigner l’âme, — et, sans doute, c’est celui dont les âmes, affranchies des sens, se servent pour converser entre elles. On voit, d’ailleurs, le rapport étroit qu’il y a entre cette manière d’audition et la vision intellectuelle. Dans les deux cas, l’entendement prononce son adhésion sur une intuition immédiate : l’âme sait que c’est le Christ qui est là, comme elle sait que c’est Lui qui profère ces paroles intérieures, si belles et si sages.
Répétons-le encore : ces subtiles analyses, ces raisonnements, Thérèse ne les fit que beaucoup plus tard. Sur le moment, ce qui dominait en elle, c’était, tout à la fois, l’émerveillement et l’épouvante. Elle croyait fermement ce dont son intelligence et son âme tout entière lui apportaient le témoignage. Mais, comme toujours, on semait le trouble et le doute dans son esprit. Perpétuellement, elle avait peur de se tromper. Et, néanmoins, dit-elle, les visions continuaient, « et le Seigneur me rassurait. »
Il s’agit, ici, des visions intellectuelles, que la Sainte vient de décrire de façon si précise et si complète. Celles, dont il va être question, appartiennent à un autre ordre : ce sont des visions dites « imaginatives » ou « imaginaires », c’est-à-dire qui consistent en images intérieures, ou qui admettent certaines données sensibles. Elles sont considérées par les théoriciens de la mystique, comme étant d’un ordre inférieur. Mais, naturellement, ce sont elles qui frappent le plus l’imagination. C’est par elles que sainte Thérèse a peut-être le plus agi sur les âmes de son temps et de tous les temps. Empressons-nous d’ajouter que ce sont aussi celles qui scandalisent ou déconcertent le plus le lecteur profane, ou incroyant. Pour suivre la Sainte dans cette voie, non seulement un entraînement est nécessaire, mais toute une instruction, tout un « savoir », sans parler de dispositions et de qualités d’âme qui manquent aux non-catholiques, ou aux catholiques superficiels.
Elle, qui est au-dessus de ces timidités, comme de ces ignorances, elle entre sans préambule et sans la moindre hésitation, dans le vif de son prodigieux projet.
« Un jour, dit-elle, que j’étais en oraison, le Seigneur daigna me montrer seulement ses mains : elles étaient d’une si parfaite beauté que je ne saurais rien y ajouter. J’eus une grande frayeur, comme toujours lorsque le Seigneur commence à m’accorder quelque grâce surnaturelle. Quelques jours après, je vis aussi son divin visage, — et ce fut encore une absorption de tout mon être. Je ne pouvais d’abord comprendre pourquoi le Seigneur se montrait ainsi à moi peu à peu, car, depuis, il m’accorda la grâce de le voir tout entier. Depuis, j’ai fini par comprendre que Sa Majesté me conduisait d’une manière conforme à la faiblesse de ma nature… »
Enfin, le Jour de la Saint-Paul, comme elle était à la messe, elle put contempler, tout entière, la Très Sainte Humanité du Christ. Elle la vit dans toute la beauté et toute la gloire de la Résurrection. Et, dans la relation qu’elle en adresse à son confesseur, elle ajoute : « Ce que je vous ai dit de mon mieux je ne le répéterai pas ici. Cela m’a donné un grand mal : on ne peut parler de ces choses, sans se défaire soi-même. Je me borne à vous dire que quand il n’y aurait, pour délecter la vue dans le Ciel, que la grande beauté des Corps glorifiés, ce serait une gloire inouïe spécialement de contempler l’Humanité de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Si, dès ici-bas, il ne nous montre de Sa Majesté que ce qu’en peut souffrir notre misère, que sera-ce là où nous jouirons entièrement d’un tel Bien ?… » Cette beauté des Corps glorieux est telle que l’âme qui les contemple entre dans un trouble extraordinaire. Mais la vision qu’en avait la Sainte était purement imaginaire, — c’est-à-dire une pure image intérieure et non une réalité extérieure, une hallucination perceptible par les sens. « Je ne la vis jamais, dit-elle, ni celle-là, ni aucune autre, avec les yeux de mon corps, mais avec les yeux de l’âme. »
Tout d’abord, elle en éprouva comme une déception, non pas au moment même de l’apparition, mais par la suite, lorsqu’elle essayait de raisonner sur ce cas étrange. Elle croyait que ces images intérieures n’étaient que de vains fantasmes, des produits de son imagination. « Mais, dit-elle, le Seigneur mit un tel empressement à me faire cette grâce et à me manifester cette vérité que, bien vite, je cessai de douter si c’était une illusion, et, depuis, je vis très clairement ma sottise. Car, même si j’avais passé de longues années à essayer de me figurer par l’imagination une telle beauté, je ne l’aurais jamais pu, je n’aurais jamais su, parce que la seule blancheur, le seul resplendissement de cette beauté excède tout ce que l’on peut imaginer ici-bas. Ce n’est pas un resplendissement qui éblouit, mais une blancheur suave et une splendeur infuse, qui est un délice infini pour la vue et qui ne la fatigue pas, de même que la clarté qui nous fait voir une beauté si divine. C’est une lumière si différente de celle d’ici-bas que la clarté du soleil que nous voyons paraît sans éclat en comparaison de cette clarté et de cette lumière qui se représente à la vue : quand une fois on l’a perçue, on voudrait ne plus ouvrir les yeux… Non point qu’on voie quelque chose de semblable au soleil, ni que cette lumière rappelle celle du soleil. Pour tout dire, c’est elle qui paraît être une lumière naturelle, tandis que l’autre est une chose artificielle. C’est une lumière qui n’a pas de nuit et qui, parce qu’elle est toujours lumière, n’est troublée par rien. Enfin elle est de telle sorte que, malgré tous les efforts d’esprit répétés pendant une vie entière, il serait impossible de s’imaginer comme elle est. Dieu la met si soudainement devant nos yeux qu’on n’aurait pas le temps de les ouvrir si cela était nécessaire. Mais peu importe qu’ils soient ouverts ou fermés. Si le Seigneur le veut, nous voyons malgré nous. Il n’y a pas de distraction qui soit capable de l’empêcher, ni résistance, ni soin, ni précaution. Cela, je l’ai bien expérimenté, comme je vais le dire… »
Elle avoue qu’elle ne sait pas comment cela peut se faire. Elle laisse à son confesseur ou aux théologiens la tâche d’expliquer le mode de ces visions. Elle se bornera, quant à elle, à rapporter ce qu’elle a « expérimenté », ce qu’elle a vu : « En certaines circonstances, dit-elle, ce que je voyais ne me semblait être qu’une image ; mais, en beaucoup d’autres, il m’était évident que c’était le Christ lui-même : cela dépendait du degré de clarté où il daignait se montrer à moi. Certaines fois, c’était si confus, que cela me paraissait une image, mais non comme les portraits d’ici-bas, si parfaits soient-ils… Car, si c’était une image, c’était une image vivante. Ce n’est pas un homme mort, c’est le Christ vivant. Il nous fait comprendre qu’Il est à la fois Dieu et homme, non comme Il était dans le sépulcre, mais comme Il en sortit après sa résurrection. Et Il vient, parfois, avec une si grande majesté que l’on ne peut pas douter que ce ne soit le Seigneur lui-même, spécialement quand on vient de communier : car nous savons déjà qu’Il est là, comme la foi nous le dit. Il apparaît tellement maître de cette auberge de l’âme que l’âme, semble-t-il, se dissout tout entière pour se fondre dans le Christ. O mon Jésus, qui pourrait faire comprendre la majesté avec laquelle Vous vous montrez ! Et combien Vous êtes Seigneur du monde entier et des cieux et de mille autres mondes, de mondes et de cieux innombrables que Vous pourriez créer ! L’âme comprend, par la majesté où Vous apparaissez, que tout cela n’est rien en comparaison de ce que Vous êtes seigneur de tout cela !… »
Mais, somme toute, l’imagination ne pourrait-elle pas se représenter ainsi la personne du Christ ? Pour écarter ce retour d’une objection persistante, Thérèse se sert d’une comparaison fort ingénieuse : Admettons, dit-elle, que l’imagination puisse, jusqu’à un certain point, se représenter Notre-Seigneur (non pas une image banale du Christ, mais le Christ vivant, — en gloire et en majesté, — tel qu’elle vient de nous le décrire), l’âme serait pareille à une personne qui essaie de dormir et qui, malgré tous ses efforts, et quoiqu’elle ait même, à de certains moments l’illusion de dormir, reste néanmoins éveillée. En effet, nos efforts pour nous halluciner nous-mêmes, n’aboutissent qu’à nous rendre plus évidente la réalité de notre hallucination. Si cette hallucination est involontaire, elle produit encore une grande fatigue physique et elle n’influence que faiblement ou passagèrement notre volonté. Qu’on songe à l’accablement douloureux qui suit le cauchemar : « L’âme, conclut la voyante, en est affaiblie. Au lieu de nourriture et de forces, elle ne trouve que lassitude et dégoût. Dans la vision véritable, au contraire, il lui reste des richesses qui défient toute louange. Au corps lui-même elle donne la santé et il en demeure réconforté. »
Pendant deux ans et demi, environ, la Sainte, d’après son propre témoignage, eut « presque continuellement » des visions de ce genre, visions totales ou partielles de l’Humanité du Christ. Et elle ajoute : « Tandis qu’Il me parlait et que je considérais cette grande beauté, et la suavité avec laquelle Il prononce ces paroles, de cette bouche si belle et qui est divine (quelquefois avec sévérité), j’avais un désir extrême de connaître la couleur de ses yeux ou leur grandeur, afin de pouvoir le dire. Jamais je n’ai mérité de les voir. C’est assez que j’essaie : la vision se perd complètement. Cependant, quelquefois, je vois qu’Il me regarde avec compassion. Mais ce regard a une telle force que l’âme ne peut le supporter et elle est saisie par un ravissement si soudain que, pour mieux en jouir, elle perd cette vision de beauté. Ainsi, il est inutile de vouloir, ou de ne pas vouloir. Il est évident que le Seigneur ne veut de nous qu’humilité et confusion. Nous n’avons qu’à prendre ce qu’Il nous donne et à louer Celui qui donne… « Humilité et confusion », voilà donc à quoi se réduisent les sentiments exaltés que suscite, dans l’âme de la voyante, cette ineffable beauté de l’Homme-Dieu. Répétons-le encore : nulle trace de sensualité, de délectation morose dans ces extases décrites d’une façon si brève et si saisissante. Thérèse a soin de bien spécifier que la vision véritable se reconnaît à son caractère de pureté et de chasteté absolues. Il faut rapprocher ce passage d’un autre non moins significatif, où elle nous dit que, dans ses premières oraisons mentales, lorsqu’elle évoquait l’image du Christ, au Jardin des Oliviers, le visage ruisselant d’une sueur de sang, elle aurait voulu étancher cette sueur pitoyable. Mais elle n’osait pas se déterminer à ce geste, même mentalement, par le sentiment qu’elle avait de la grandeur de ses péchés. Je le demande : jamais amoureuse a-t-elle éprouvé de ces scrupules ? La femme, qui nous fait cette confession, n’apportait aux pieds du Christ que « le cœur contrit et humilié » dont parle l’Écriture. Elle vient de nous le dire : « Humilité et confusion, voilà tout ce que le Seigneur veut de nous !… »
Elle le voyait surtout en gloire, tel qu’après Sa résurrection. Ce joyeux et lumineux génie se détournait instinctivement des spectacles d’horreur, comme des lieux et des êtres de ténèbres. C’était toujours en cet état de gloire qu’elle L’apercevait dans l’hostie, au moment de la communion. Néanmoins, elle reconnaît que, dans ses heures d’angoisse et dans ses tribulations, elle a vu Notre-Seigneur lui montrer Ses plaies, pour l’aider à souffrir et la réconforter. Il lui est donc apparu avec les stigmates de Sa Passion, et aussi en croix. « Je L’ai vu, dit-elle, au Jardin, rarement couronné d’épines. Enfin je L’ai vu portant sa croix. S’Il m’apparaissait ainsi, c’était à cause des besoins de mon âme ou de celles d’autres personnes. Mais toujours sa chair était glorifiée. » Ce dernier détail est de la plus haute importance. Quand Thérèse voit le Christ en vision imaginaire, ce n’est pas un homme de chair qu’elle contemple, c’est un corps glorieux.
Ces apparitions et ces révélations furent assurément très fréquentes pendant les deux années et demie dont elle nous parle. Mais on peut affirmer qu’elles ne cessèrent jamais complètement et que Thérèse en fut, dès lors, favorisée pendant toute sa vie. Elle a consigné un certain nombre de ces grâces dans ses Relations, simples notes adressées à ses confesseurs ou à quelques personnes spirituelles. En voici quelques-unes, qui se distinguent par l’extraordinaire puissance de l’accent, la profondeur de l’émotion ou de l’intuition, une tranquille et sainte audace dans les plus déconcertantes affirmations… « Une nuit (c’était à Séville, au moment où elle venait d’être déférée à l’Inquisition), me trouvant un peu recueillie, je considérais combien présent m’avait été jusqu’ici Notre-Seigneur, qui me paraissait véritablement être Dieu vivant. J’étais en cette pensée, lorsqu’Il me dit, — et il me parut que c’était au plus profond de moi, comme du côté du cœur, — par vision intellectuelle : « Je suis là, mais je veux que tu voies le peu que tu peux sans moi !… » Instantanément, je repris confiance et toutes mes craintes me quittèrent. Et, la même nuit, à Matines, le Seigneur encore, dans une vision intellectuelle, si puissante qu’elle paraissait presque imaginaire, se posa dans mes bras, à la manière dont on représente la « Cinquième Angoisse ». (C’est-à-dire l’angoisse de la Vierge tenant dans ses bras le cadavre de son Fils). Cette vision m’épouvanta, parce qu’elle était très nette et si proche de moi que je me demandais si ce n’était pas une illusion. Mais Il me dit : « Ne t’effraie pas de cela, car l’union de mon Père avec ton âme est incomparablement plus grande ! ». Cette vision a duré jusqu’à ce moment. Ce que j’ai dit de Notre-Seigneur m’a duré plus d’un mois… »
Voici une autre apparition d’un caractère peut-être plus audacieux encore dans sa divine familiarité : « Ce jour-là, après la communion, il me sembla que je vis très clairement Notre-Seigneur s’asseoir près de moi. Il se mit à me consoler avec la plus grande bonté et me dit entre autres choses : Me voici près de toi, ma fille, c’est Moi ! Montre-moi tes mains ! » Il me sembla qu’Il me les prenait et qu’il les portait à son côté, — et il me dit : « Regarde mes plaies ! Tu n’es pas sans Moi : la vie est courte et passe promptement. » Par certaines de ses paroles, je compris que, depuis son Ascension dans les cieux, Il n’est plus jamais descendu sur la terre, si ce n’est dans le Très Saint Sacrement, et qu’Il ne s’est communiqué à personne. Il me dit qu’à sa Résurrection, Il avait visité Notre-Dame, parce qu’elle était alors dans une grande détresse, — et que sa douleur l’absorbait et la terrassait tellement qu’elle n’avait pas encore pu revenir à elle, pour jouir de cette joie de la Résurrection. Par là je compris cet autre transpercement que j’avais souffert[5], mais qui était si différent. Ah ! que dut être celui de la Vierge !… Et Notre-Seigneur me dit qu’Il était resté longtemps avec elle, et qu’il avait même fallu qu’Il la consolât !… »
[5] C’est une allusion au miracle de la Transverbération, dont nous allons bientôt parler.
Et ceci qui dépasse tout par l’ardeur de la soif et de l’ivresse mystiques ! « Le dimanche des Rameaux, comme je venais de communier, je fus prise d’une grande extase, de sorte que je ne pouvais avaler la Sainte Forme. Je l’avais encore dans la bouche, lorsqu’il me sembla, une fois revenue à moi, que toute ma bouche était remplie de sang, que mon visage et mon corps tout entier en étaient couverts, comme si le Seigneur venait de le répandre. Il me sembla que ce sang était chaud et que la suavité que j’éprouvais alors était excessive. Et le Seigneur me dit : « Ma fille, je veux que mon sang te profite. Ne crains pas que ma miséricorde vienne à te manquer. J’ai répandu mon sang au milieu des plus grandes douleurs, et tu en jouis au milieu des délices comme tu le vois. Je te paie bien le plaisir que tu m’as fait à pareil jour. Il ajouta les dernières paroles, parce que, depuis plus de trente ans, je communiais, ce jour-là, si je le pouvais, et je m’appliquais à bien préparer mon âme pour y héberger le Seigneur… »
Peut-on rien imaginer de plus brûlant et, en même temps, de plus hardi dans la familiarité du divin ! Il faut être des saintes (par exemple sainte Catherine de Sienne, avant sainte Thérèse), pour oser se baigner ainsi dans le Sang Eucharistique ! Et pourtant cette hardiesse n’est qu’apparente. Ce que les esprits prévenus peuvent considérer comme une débauche de folle imagination n’est que l’illustration sensible d’un dogme que tout chrétien doit admettre et dont il peut se faire l’application personnelle : « J’ai versé telle goutte de sang pour toi ! » dit le Christ à Pascal, dans le fameux Mystère de Jésus. En réalité, chaque chrétien, en particulier, a droit à tout le Sang du Christ. La Faute étant commune à tous, la Rédemption est aussi commune à tous. Sainte Thérèse ne réclame donc, ici, aucun privilège spécial. Elle ne se targue point d’une faveur qui serait refusée aux autres. La grâce insigne qu’elle reçoit, c’est l’affirmation, ou plutôt la confirmation sensible et particulière d’une vérité admise et crue de tous. Ce bain de Sang sacré, qui pourrait émouvoir dans une âme moins angélique que la sienne, une sentimentalité et même une sensualité équivoques, n’est pour elle que la promesse infiniment tendre, par la bouche du Sauveur, de son salut éternel. Qu’on relise, ligne par ligne, ces confessions candides, terrassantes de candeur et de sincérité, ces notes intimes, dont nous avons serré le texte d’aussi près que possible, on n’y trouvera pas un mot qui ne respire la plus chaste spiritualité. Quand le Christ lui prend la main et qu’Il l’approche de son côté pour lui faire toucher sa plaie, elle ne voit dans ce geste que le rappel de ce qu’Il a souffert pour les hommes et de la nécessité pour elle-même, après tant de tribulations, de souffrir encore, à l’exemple de son Seigneur. Mais ces souffrances ne dureront pas toujours : « Regarde mes plaies !… La vie est courte et passe promptement ! » Et, plus haut, lorsqu’elle reçoit, dans ses bras, le Cadavre divin, comme la Vierge de la Cinquième Angoisse, elle s’épouvante de ce contact sacré. Quoi ! La chair divine du Christ si proche de la sienne !… Mais, tout de suite, la Parole sublime qui la rassure : « Ne t’effraie pas de cela ! Car l’union de mon Père avec ton âme est incomparablement plus grande ! » Par ces seuls mots, la pensée de Thérèse est illuminée jusque dans ses intimes profondeurs : « Est-il possible, Seigneur, que la pécheresse que je suis tienne dans ses bras votre chair adorable ? » Et le Christ de répondre : « L’union de mon Père avec ton âme est incomparablement plus grande ! » C’est-à-dire : « Puisque ton âme est unie à mon Père, tes mains peuvent bien toucher ma Très Sainte Humanité. Par elle, tu commences une union qui s’achève en Dieu !… »
Ce n’est là, d’ailleurs, qu’une vision entre mille, au moins égales en splendeur et en signification mystiques. Et qu’on ne croie pas que j’exagère. Ce chiffre, pris au pied de la lettre, est très probablement encore inférieur à la réalité. Thérèse a vécu réellement dans l’intimité du Christ. A partir du moment où nous sommes arrivés, pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, il ne s’est peut-être pas passé un seul jour où elle n’ait entendu Sa voix et où elle ne L’ait senti à côté d’elle. C’était l’Ami de tous les instants, Celui à qui l’on confie ses peines, Celui qui console, qui aide et qui guérit. Elle raconte qu’un soir, comme elle ne pouvait pas manger, à cause de ses vomissements quotidiens, elle mit du pain devant elle, sans se décider à le couper, ni même à y toucher. Tout à coup, le Christ lui apparut, — et il lui sembla qu’Il rompait un morceau de pain et qu’Il l’approchait de sa bouche, et qu’Il lui disait : « Mange, ma fille ! Et fais passer ce pain comme tu pourras ! J’ai chagrin de ce que tu souffres. Mais en ce moment, il convient que tu souffres !… » — Quand on lit cette scène d’une divine tendresse et qu’on essaie de se la représenter, il est impossible de ne pas se rappeler que Thérèse est une Espagnole et une grande dame. Au sentiment tendre qui déborde de cette confession, se mêle une sorte de galanterie sacrée. En ce temps-là, — et aujourd’hui encore, — quand l’hôte espagnol veut faire honneur à son invité, il détache délicatement un morceau d’un mets ou d’un fruit et, avec un geste gracieux, il le tend vers sa bouche… Mais le Christ a toute espèce d’attentions pour celle qu’Il appellera bientôt son épouse. Aux cadeaux spirituels dont Il la comble, Il joint de véritables présents, des joyaux dont elle est seule à percevoir l’éclat, sans doute de même nature que le resplendissement des corps glorieux : « Un jour, dit-elle, que je tenais à la main la croix de mon rosaire, Notre-Seigneur la prit dans la sienne, et, quand Il me la rendit, elle était faite de quatre grandes pierres précieuses, beaucoup plus belles que des diamants, sans comparaison aucune. Mais il n’y en a pas de possible : le diamant paraît quelque chose de faux et d’inférieur à côté de ces pierres surnaturelles. Les cinq plaies y étaient merveilleusement gravées. Et Il me dit que je la verrais ainsi désormais. Et, en effet, il en fut ainsi : je ne voyais plus le bois dont cette croix était faite, mais les pierres précieuses. Personne autre que moi ne les voyait… » Pour Thérèse, il y avait une sorte de parenté spirituelle entre les splendeurs des gemmes et les splendeurs célestes. C’est pourquoi, sans doute, elle a toujours beaucoup aimé les pierreries. Le goût féminin pour la parure est évidemment à l’origine de cette prédilection. Ce goût persista peut-être chez elle jusqu’à la fin, mais transformé et sublimé. Elle méprisait les joyaux en eux-mêmes et ne daignait les remarquer, à l’occasion, que parce qu’ils lui rappelaient la gloire des choses du Ciel.
Un de ses confesseurs nous rapporte, à ce propos, cette anecdote charmante : « Elle reçut un jour, à Burgos, la visite d’une dame nouvellement mariée, belle et richement parée. Entre autres ornements, cette dame portait des perles très fines, ainsi que deux ou trois diamants de grand prix, qui étaient bien disposés et la paraient admirablement. Dès que cette dame fut sortie, la Mère m’interpella en ces termes : « Dites-moi, Père Pierre, avez-vous vu doña Fulana ? — Oui, ma Mère ! Pourquoi me demandez-vous cela ? — Ne vous semble-t-il pas qu’elle est belle, qu’elle a l’air agréable et que ses perles sont jolies ? — Je n’ai pas fait attention à tout cela, mais tout le monde dit qu’elle est belle et bien parée. » La Sainte se mit à sourire et ajouta : « Ces diamants seraient bien mieux à orner mon Enfant-Jésus ? Pour moi, toutes les choses de la terre me paraissent fort laides. » Cette conclusion, c’est celle qui ressort d’une autre anecdote, antérieure à celle-ci, plus gracieuse encore peut-être, et qui nous est contée par la Sainte elle-même. Elle se trouvait alors à Tolède, chez une très grande dame, doña Louise de la Cerda, la propre sœur du duc de Medina-Celi : « Durant mon séjour chez cette dame, nous dit-elle, je fus une fois saisie de ce grand mal de cœur auquel j’étais si sujette. Comme cette dame est d’une admirable charité, elle me fit apporter des joyaux d’or, des pierreries de grand prix et, en particulier, un diamant qu’elle estimait beaucoup, pensant que cette vue me mettrait en joie. Mais, moi, je riais en moi-même et j’avais pitié de voir ce qu’estiment les hommes, en me souvenant de ce que le Seigneur nous garde en réserve… » Oui, sans doute, la Sainte méprise pieusement les joyaux de la grande dame. Mais pourquoi celle-ci pensait-elle lui faire plaisir en les lui montrant ? Quelle charmante idée, — et bien féminine encore, — que d’apporter des pierreries à sainte Thérèse pour dissiper son mal de cœur !… Assurément, Louise de la Cerda, qui était une personne de haute spiritualité, savait que les beautés matérielles ne sont, aux âmes mystiques, que des échelons pour gravir jusqu’aux spirituelles…
Toutes ces visions, — imaginaires ou intellectuelles, ont le Christ pour objet. Ce ne sont pas les seules, tant s’en faut, qu’ait eues sainte Thérèse. Les deux autres Personnes divines, la Vierge et les Saints, les Anges eux-mêmes se sont manifestés à elle. Chacune de ces apparitions, des plus insistantes aux plus fugitives, est comme baignée de grâce et de lumière. Pour les âmes croyantes, il s’en dégage, avec une haute signification mystique, une poésie à la fois suave et éblouissante, — témoin cette vision, dont elle fut favorisée, étant prieure de l’Incarnation, dans l’église même du couvent : « La veille de la Saint-Sébastien, nous dit-elle, comme on commençait à chanter le Salve, je vis la Mère de Dieu, entourée d’une grande multitude d’anges, descendre vers la stalle de la prieure, où se trouvait une statue de Notre-Dame et occuper elle-même cette place. A ce qu’il me paraît, ce n’est pas la statue que je vis alors, mais cette Notre-Dame que je dis. Il me sembla qu’elle ressemblait un peu à cette Vierge que me donna la Comtesse[6]. Mais je n’eus pas le temps de déterminer cette ressemblance. J’entrai aussitôt en extase. Je vis alors, au-dessus de la corniche des stalles du chœur et au-dessus des prie-Dieu qui sont devant, un grand nombre d’anges. Ils ne m’apparurent pas néanmoins sous une forme sensible, parce que la vision était intellectuelle. Je demeurai ainsi tout le temps que dura le chant du Salve… »
[6] C’est un tableau représentant la Vierge qui fut donné à la Sainte par doña Maria de Velasco y Aragon, comtesse d’Osorno, tableau que l’on vénère aujourd’hui au couvent de Saint-Joseph d’Avila.
Elle vit aussi des religieux lui apparaître en état de grâce, ou même en gloire, soit après leur mort, soit de leur vivant, par une vue prophétique. Ainsi pour le Père Gratien, son disciple bien-aimé, qu’elle appelle, dans le langage conventionnel de sa correspondance, son Élisée : « Un jour, dit-elle, que j’étais très recueillie et que je recommandais Élisée à Dieu, j’entendis : « C’est mon véritable fils : je ne manquerai pas de l’aider », ou une autre parole de cette sorte, car je ne me la rappelle pas exactement. La veille de Saint-Laurent, au sortir de la communion, mon esprit était tellement distrait et troublé que je ne pouvais me recueillir. Je commençai à porter envie à ceux qui habitent les déserts, persuadée que, n’entendant et ne voyant rien à l’extérieur, ils devaient être exempts de ces distractions, j’entendis alors ces paroles : « Tu te trompes beaucoup, ma fille ! Les tentations du démon y sont au contraire plus fortes qu’ailleurs : prends patience ! Tant que dure la vie, on ne saurait échapper à ces épreuves. » Je réfléchissais à ces paroles, quand, tout à coup, il me vint un recueillement intérieur, accompagné d’une lumière si grande, que je me croyais dans un autre monde. Mon esprit se trouva au dedans de lui-même comme au milieu d’un bosquet et jardin très délicieux. Je pensai aussitôt à ce que dit le livre des Cantiques : Veniat dilectas meus in hortum suum. J’y vis mon Élisée : il n’était nullement noir, à coup sûr, mais d’une ravissante beauté. Il portait sur la tête une sorte de guirlande de pierres très précieuses. Des vierges, en grand nombre, le précédaient. Elles tenaient à la main des palmes et chantaient toutes des cantiques à la louange de Dieu. Je ne m’appliquai qu’à ouvrir les yeux pour distraire mon attention, sans y réussir. Il me semblait même qu’il y avait un concert d’anges et d’oiselets. Mon âme en goûtait la suavité, sans les entendre, car elle était tout entière plongée dans la joie. Comme je m’étonnais de ne voir là aucun autre homme, il me fut dit : « Celui-ci a mérité d’être au milieu de vous-autres (les vierges) et cette fête que tu vois aura lieu le jour qu’il fixera en l’honneur de ma Mère. Hâte-toi, si tu veux arriver là où il est. » Cette vision, à laquelle je ne pouvais faire diversion, tant était excessive la joie de mon âme, dura plus d’une heure et demie, chose qui ne m’arrive pas pour les autres visions. Je retirai de là un amour plus grand pour Élisée, et je me rappelle souvent avec quelle beauté il m’apparut. J’ai craint que ce ne fût là une tentation. En tout cas, ce ne pouvait être une imagination… »
Pour bien comprendre la plupart de ces visions et révélations, il faudrait tenir compte des circonstances très particulières au milieu desquelles elles se sont produites. En ce qui concerne la dernière, — et pour expliquer l’amour exalté que la Sainte porte à son disciple de prédilection, le Père Gratien, — il importe de rappeler que ce Père, qui était l’agent le plus énergique et le plus qualifié de sa réforme, subissait alors une furieuse persécution de la part des Carmes mitigés et de toute espèce d’ennemis occultes ; — que cette réforme était, aux yeux de la Sainte, une chose capitale, peut-être une question de vie ou de mort pour le catholicisme menacé par les protestants, — et qu’enfin sainte Thérèse n’a jamais cessé de cultiver les amitiés mystiques comme un moyen, pour les âmes ferventes, de s’entraîner mutuellement et de s’élever de concert vers Dieu.
Mais ces considérations historiques font naître précisément une objection, qui a été formulée maintes fois par les adversaires du surnaturel : est-ce que ces visions et ces révélations qui répondent si bien aux préoccupations actuelles de Thérèse ne seraient pas provoquées par ces préoccupations mêmes, par le désir qu’elle a d’obtenir une réponse à ses doutes, un encouragement dans ses épreuves ?… Et l’on se souvient de cette sévère condamnation, prononcée par saint Jean de la Croix, de certains états mystiques : « C’est une chose surprenante que ce qui se passe de nos jours. Quand une âme a pour moins de quatre deniers de considération des choses divines et qu’elle entend en elle-même le son de quelque parole intérieure, dans un moment de recueillement, elle tient immédiatement cela pour quelque chose de sacré et de divin, et, sans en douter le moins du monde : « Dieu, dit-elle, m’a parlé, Dieu m’a répondu… » Or cela n’est pas vrai. Et c’est elle-même qui se parle et qui se répond par l’effet même de son désir. »
Il est trop évident qu’une telle critique ne saurait s’adresser à sainte Thérèse, qui est sans cesse en garde contre les duperies des sens, les suggestions du sentiment, les pièges de l’Ennemi. Quand elle n’est pas sûre d’une chose, — absolument sûre, — elle multiplie, nous l’avons vu, les formules dubitatives. Elle dit qu’il lui semble, et non que cela est certain. Mais il y a des évidences immédiates qu’elle ne peut nier sans se nier elle-même. Et ces évidences ne se sont pas produites une fois, elles se sont répétées indéfiniment. Redisons-le : pour la voyante, cette certitude est supérieure à celle des sens, qui peuvent toujours être le jouet d’hallucinations : là l’évidence rationnelle est parfaite et constante. Elle est confirmée par des expériences répétées, par le témoignage concordant des cinq sens spirituels, lesquels sont analogues aux cinq sens organiques. D’autre part, ces visions et révélations ne sont nullement volontaires. Sainte Thérèse insiste continuellement sur le caractère passif de ces états. Si elle s’efforce à l’oraison, — et à toutes les formes de l’oraison, — elle n’a jamais demandé les grâces dont il est ici question. Bien plus, sur l’ordre de ses confesseurs, elle a voulu les refuser, elle a désespérément essayé de s’y soustraire. De sorte qu’elle souscrirait pleinement à cette autre critique, non moins sévère, de saint Jean de la Croix : « Celui qui voudrait, de nos jours, demander à Dieu et obtenir quelque vision ou révélation, ferait, ce me semble, outrage au Seigneur, en ne jetant pas uniquement les yeux sur son Christ. Et Dieu aurait le droit de lui répondre : « Voici que vous avez mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toutes mes complaisances. Écoutez-le, et ne cherchez pas de nouveaux modes d’enseignement. Car, en Lui et par Lui, je vous ai dit et révélé tout ce que vous pouvez désirer et me demander, — vous le donnant pour frère, pour maître, pour ami, pour rançon et pour récompense. » Sainte Thérèse pourrait répondre qu’elle n’a jamais rien désiré au-dessus de cet enseignement et de cette récompense. Tout le reste lui a été donné malgré elle et par surcroît.
Ces manifestations surnaturelles, outre leur fréquence, leur certitude immédiate, leur caractère involontaire, se distinguent encore par cet autre caractère, qu’elles ajoutent des éléments nouveaux à la connaissance, des acquisitions où les sens naturels n’ont aucune part : ainsi cette perception d’une lumière, qui n’est pas la lumière sensible portée à un degré de splendeur extraordinaire, mais une autre lumière, « une lumière si différente de celle d’ici-bas que, malgré tous les efforts d’esprit répétés pendant une vie entière, il serait impossible de s’imaginer comme elle est ». Ainsi donc, c’est une donnée nouvelle, étrangère à la connaissance sensible ou rationnelle. De même par ces étranges paroles, qu’elle appelle « le langage de ciel », — ces paroles non prononcées, non distinctes, et qui semblent bien n’être que de hautes vérités miraculeusement infuses. Ces intuitions sont douées d’une intensité si prodigieuse, elles révèlent à la voyante de telles profondeurs, que les mots lui manquent pour y faire même allusion et que, dans le transport que cette vision lui cause, elle se sent réellement hors d’elle-même et prête à s’anéantir. Enfin, elles produisent en elle une véritable dilatation de l’intelligence, un renouvellement et un enrichissement moral, que tous ses efforts vers la perfection n’avaient pu obtenir et qu’elle s’étonne d’avoir acquis en un instant. Ces dons inconnus, elle y voit la marque de la vérité de ses visions, lorsque des doutes lui restent à cet égard. Ce sont des joyaux dont lui a fait présent l’Ami inconnu et qui lui attestent à la fois la réalité de son amour et de ses visites mystérieuses…
Le plus grand des effets produits par ces grâces insignes, c’est un redoublement d’amour pour Dieu, — redoublement qui se manifeste sous une forme étrange, mais nettement caractérisée et que la Sainte analyse avec une pénétration et une subtilité singulières. Cet état nouveau se produisit durant les persécutions qu’elle eut à subir au lendemain de sa conversion, c’est-à-dire dès que ces grâces spéciales lui furent accordées : « Bientôt, dit-elle, Sa Majesté commença, comme Elle me l’avait promis, à me donner des signes de plus en plus nombreux que c’était bien Elle. En même temps, croissait en moi un si grand amour de Dieu que je ne savais pas d’où il me venait, parce qu’il était évidemment surnaturel et que je n’y avais contribué en rien. Je me voyais mourir, avec le désir de voir Dieu, et je ne savais où chercher cette vue, si ce n’est dans la mort. Cet amour me donnait de si grands transports… que je ne savais que faire de moi, parce que rien ne me satisfaisait ni ne me convenait, et que, véritablement, il me semblait qu’on m’arrachait l’âme. Artifice souverain du Seigneur ! De quelle délicate habileté vous usiez à l’égard de votre misérable esclave ! Vous vous teniez caché de moi, et votre amour me pressait dans une mort si savoureuse, que jamais mon âme n’aurait voulu en sortir. Qui n’a point passé par ces transports si grands, il est impossible qu’il puisse les comprendre… » Et, plus loin, elle précise cette espèce de douleur, qui lui vaut comme une mort anticipée. Elle la compare à celle d’une blessure que ferait une flèche trempée dans le suc d’une herbe magique : « Ce n’est pas l’âme, dit-elle, qui produit en elle-même cette blessure qu’elle ressent de l’absence du Seigneur, mais c’est une flèche qui se fiche au plus vif des entrailles et du cœur à la fois, de sorte que l’âme ne sait ni ce qu’elle a, ni ce qu’elle veut. Elle connaît bien qu’elle ne veut que Dieu et que la flèche porte avec elle un philtre qui la fait se détester elle-même par amour de ce Seigneur et que, de bon cœur, elle perdrait la vie pour Lui. On ne peut ni louer, ni même exprimer la manière dont Dieu blesse l’âme, ni la grande peine qu’Il lui donne, au point qu’elle ne sait plus où elle en est. Mais cette peine est si savoureuse qu’il n’y a pas de délices dans la vie qui lui causent plus de contentement. L’âme, comme je l’ai dit, voudrait être toujours mourante d’un tel mal… »
Cette « petite mort » n’est nullement métaphorique ; elle est réelle. A de certains moments de l’extase, il semble que la mort physique soit déjà commencée : « La douleur, dit la Sainte, est si vive que l’âme ne peut ni prier, ni rien faire. Elle vous brise tout le corps. On ne peut remuer ni les pieds ni les bras. Si, auparavant, on était debout, on s’affaisse comme une chose inanimée. On ne peut plus même respirer, à peine pousser quelques soupirs, très faibles parce qu’on est à bout, mais très intenses par ce que l’on ressent… »
Il importe d’avoir tous ces textes présents à l’esprit, de les avoir lus et relus attentivement, d’en avoir, autant que possible, bien pénétré le sens, si l’on veut s’expliquer un des faits les plus extraordinaires de la vie de sainte Thérèse, — ce fameux miracle de la Transverbération, dont l’Église a conservé le souvenir par une fête qui se célèbre, chaque année, le 27 du mois d’août. Faute de cela, on en a donné les interprétations les plus tendancieuses et les plus grossièrement erronées. La littérature pseudo-médicale voit dans ce cas, superficiellement exposé, la confirmation de ses théories. Enfin, le groupe célèbre du Bernin, cette « gloire », en marbre blanc, qui veut être une traduction plastique et une illustration du miracle et que l’on peut contempler, aujourd’hui encore, à Rome, dans l’église Sainte-Marie-de-la-Victoire, — cette sculpture équivoque a, dans une certaine mesure, autorisé de telles fantaisies d’interprétations. Des écrivains notoires en ont pris prétexte pour exécuter des variations esthétiques sur le mélange de la volupté à la dévotion.
En réalité, de quoi s’agit-il dans ces lignes de sainte Thérèse ?… Uniquement, d’une forme singulière de l’amour de Dieu, d’un tel appétit de Dieu que l’âme se sent mourir d’être privée de Lui. Cette douleur qu’elle en éprouve, elle se la représente sous les espèces d’une flèche qui lui traverserait le cœur et les entrailles et qui lui inspire l’horreur d’elle-même et le désir de perdre la vie pour Dieu. C’est une douleur à la fois spirituelle et physique, parce qu’il est impossible qu’une telle souffrance d’âme n’affecte pas le corps lui-même. Mais, de cette douleur naît un plaisir incompréhensible et inexprimable, un plaisir qui coexiste avec la douleur et qui fait, dit-elle, que « l’âme voudrait être toujours mourante d’un tel mal ». Ainsi la flèche n’est qu’un signe sensible par lequel la Sainte se représente la douleur d’âme que lui cause l’absence de Dieu.
Quand on s’est bien pénétré de cette pensée de sainte Thérèse, on peut lire, sans trop d’étonnement, la prodigieuse confession que voici : « Le Seigneur voulut, à plusieurs reprises, que j’eusse cette vision : Je vis un ange près de moi, du côté gauche, sous une forme corporelle, ce qui ne m’arrive que par un miracle extraordinaire. Bien que, souvent, des anges m’apparaissent, je ne les vois pas, sinon par une vision intellectuelle analogue à la première que j’ai rapportée. Cette vision, le Seigneur voulut que je la visse ainsi : il n’était pas grand, plutôt petit, très beau, le visage tellement enflammé qu’il semblait être un ange d’un rang très élevé, de ceux qui ne sont que feu. Ce doit être ceux qu’on nomme Chérubins, car ils ne me disent pas leurs noms. Mais je vois bien que, dans le ciel, il y a une telle différence d’un ange à l’autre, et de ceux-ci à ceux-là, que je ne saurais le dire. Je lui voyais dans les mains un long dard qui était d’or, avec une pointe de fer qui me semblait avoir un peu de feu. Il me parut qu’il me le plongeait dans le cœur, à plusieurs reprises, et que ce dard me pénétrait jusqu’aux entrailles. En le retirant, il me sembla qu’il les entraînait avec lui et qu’il me laissait tout embrasée d’un grand amour de Dieu. La douleur était si forte qu’elle me faisait pousser les gémissements que j’ai dits. Et si excessive était la suavité que mettait en moi cette extrême douleur, que l’on ne voudrait pas qu’elle fût ôtée — et que l’âme ne peut se contenter qu’en Dieu. Ce n’est pas une douleur corporelle, mais spirituelle, bien que le corps ne laisse pas d’y participer, et même assez durement. C’est une caresse si suave entre l’âme et Dieu, que je supplie sa bonté de la faire goûter à ceux qui penseront que je mens. »
On peut s’ingénier, si l’on veut, à trouver un certain parallélisme entre cet amour mystique et l’amour humain. Ce qui ressort de ces lignes, c’est que la personne de l’ange est purement accessoire aux yeux de la Sainte : il n’est que l’envoyé et le ministre de l’amour divin. Elle ne voit en lui qu’un être de flamme, appartenant à une des hiérarchies célestes les plus élevées. Bien qu’elle remarque sa beauté, ce n’est pas vers lui que se tourne son amour. Le résultat de la blessure faite par la flèche d’or, c’est de la laisser « embrasée d’un grand amour de Dieu ». En outre, la douleur qu’elle éprouve est toute spirituelle, bien que le corps en subisse le contre-coup. Les délices concomitantes sont des délices également spirituelles, auxquelles le corps reste étranger : « C’est, — dit-elle — une caresse suave entre l’âme et Dieu. » Ceux qui ne veulent considérer dans cette extase de sainte Thérèse qu’un cas physiologique et pathologique sont donc obligés de dénaturer les textes et de forcer les faits.
Mais l’Église, après un minutieux examen, a reconnu le miracle. Et les filles de sainte Thérèse, dans la chapelle de leur couvent d’Alba de Tormès, en montrent une preuve matérielle, qui est quelque chose de déconcertant : le cœur même de la Sainte, portant la trace nettement visible de la Transverbération, — le cœur non embaumé, mais desséché, et conservé dans une ampoule de cristal qui occupe le centre d’un somptueux reliquaire. Une couronne constellée de pierreries d’une richesse fabuleuse surmonte l’ampoule, et, à la cime de ce radieux ostensoir, se dresse un groupe d’argent massif : deux figures, celle de la Sainte et celle de l’Ange, qui commémorent le prodige. L’orfèvre, comprenant mieux que le Bernin la pensée de la voyante, l’a représentée tournant presque le dos au chérubin et le visage tendu vers le ciel…
Autour de cette relique, les imaginations se sont donné libre carrière. Les plus romanesques et extravagantes histoires ont été inventées pour expliquer « scientifiquement » la blessure très apparente de ce cœur de chair. On se demande pourquoi les mêmes gens qui admettent la stigmatisation des mystiques se refusent à admettre des stigmates internes, qu’ils pourraient expliquer d’une façon tout aussi « scientifique ». Car enfin si la seule pensée d’un saint François d’Assise intensément appliquée aux plaies de Jésus-Christ a pu produire les cinq stigmates que l’on sait, pourquoi la pensée de sainte Thérèse concentrée sur la blessure et la souffrance atroce de son propre cœur n’aurait-elle pas laissé de traces analogues dans sa chair ? Mais tout cela est loin d’être démontré. Aucune expérience n’est possible sur le passé. Ce qui reste, ce qui se dresse, devant la raison stupéfiée, comme une énigme et comme un défi, c’est ce lambeau de chair, marqué d’un signe mystérieux, qui se rit des siècles et de la pourriture…
Pour Thérèse, la réalité du miracle ne fait pas l’ombre d’un doute. Il se renouvela, d’ailleurs, à plusieurs reprises : « Les jours, dit-elle, où je me trouvais en cet état, j’étais comme frappée de stupeur. Je n’aurais voulu ni voir ni parler, mais rester embrassée avec ma peine, qui, pour moi, était une gloire plus haute que tout ce qui existe au monde. » Et pourtant, de tels états n’étaient que le prélude de grâces encore supérieures. C’est, en effet, à partir de ce moment que vont commencer ce qu’elle appelle ses « grands ravissements ».
Ces « grands ravissements », qui se multiplièrent après le miracle de la Transverbération, n’étaient pas une nouveauté pour sainte Thérèse. La première fois qu’elle entendit des paroles intérieures : Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les anges, ce fut en récitant les strophes du Veni creator. Au milieu de cette récitation, elle fut prise, nous dit-elle, d’un « ravissement », et c’est à ce moment qu’elle perçut les paroles surnaturelles. Depuis, toutes ses autres visions et révélations lui furent accordées soit dans l’oraison, soit dans l’extase commençante. Toutes s’achevèrent dans l’extase. Quand la Sainte nous parle de ses visions imaginaires, elle ajoute : « Pour moi, je dis que les visions de cette espèce sont douées d’une telle puissance, quand le Seigneur veut découvrir à l’âme une grande partie de sa gloire et de sa majesté, que je tiens pour impossible qu’aucune âme les puisse supporter, à moins qu’il ne lui accorde un secours très surnaturel, en la laissant dans le ravissement et dans l’extase. Et ainsi la vision de cette divine présence se perd dans la jouissance… »
Thérèse ne semble pas distinguer entre l’extase et le ravissement, ou ce qu’elle appelle « le vol de l’esprit ». Pour elle ce sont des états de même nature, mais non de même degré, et c’est ce qui permet d’établir entre eux des différences. L’extase paraît bien n’être, pour la Sainte, que l’union mystique à la suprême puissance, quoiqu’elle s’en distingue « par l’intensité de ses effets et par un certain nombre d’autres opérations. » Elle est plus paisible que le ravissement. Le ravissement est, au contraire, d’une extrême violence. Il en est de plusieurs sortes. Tantôt il se produit sous l’action apparente d’une circonstance extérieure : à propos d’une phrase, d’un mot, d’une pensée brusquement surgie, qui bouleverse toutes les puissances de l’âme. D’autres fois, sans aucune cause extérieure, tout à fait à l’improviste, sans nulle préparation, au cours d’une conversation, quand on pense à autre chose, l’âme est subitement terrassée et le corps est pris d’une transe. Mais voyons d’abord les effets physiques de ce phénomène étrange.
« Dans ces ravissements, dit la Sainte, l’âme ne semble plus animer le corps. Et on sent ainsi d’une manière très sensible que la chaleur naturelle l’abandonne. Il va se refroidissant, quoique avec infiniment de douceur et de plaisir. Ici, il n’y a pas moyen de résister, tandis que, dans l’union (mystique) où nous sommes, en quelque sorte, dans notre pays, la résistance est possible. Il y faut de la peine et de l’effort, mais on le peut presque toujours. Dans le ravissement, il n’y a aucun remède, la plupart du temps. Souvent, prévenant toute pensée et toute préparation intérieure, il arrive sur vous avec une impétuosité si soudaine et si forte, que vous voyez, que vous sentez cette nuée ou cet aigle céleste vous enlever et vous emporter sur ses ailes. Et je dis que vous vous sentez, que vous vous voyez enlever, mais vous ne savez où. Car, malgré le plaisir, la faiblesse de notre nature nous fait craindre au début et il faut une âme résolue et déterminée, beaucoup plus que dans les états antérieurs, pour risquer tout, en dépit de tout, et s’abandonner entre les mains de Dieu et aller où il veut bien nous enlever, car il nous enlève, quelque peine que nous en ressentions. Et, dans une telle extrémité, il arrive très souvent que je voudrais résister et je lutte de toutes mes forces, spécialement quand cela me prend en public, et aussi, souvent, en particulier, dans la crainte où je suis d’être trompée. Parfois j’obtenais quelque résultat, mais avec une grande fatigue, comme quelqu’un qui lutte avec un fort géant : j’en demeurais, ensuite, accablée. D’autres fois c’était impossible : mon âme était enlevée et, après elle, habituellement, ma tête, sans pouvoir la retenir, et, quelquefois, tout mon corps, jusqu’à se soulever… »
C’est ce qu’on appelle, aujourd’hui, un phénomène de lévitation, — cas fort rare, paraît-il, et qui n’a jamais été « scientifiquement » observé. C’est pourquoi certains auteurs en ont contesté la réalité : les mystiques, nous disent-ils, sont alors victimes d’une illusion. Dans cette tension extrême de tout leur être, tant physique que moral, ils s’imaginent être soulevés au-dessus du sol. Mais il n’en est rien… A ces assertions on ne peut qu’opposer le témoignage très catégorique de sainte Thérèse elle-même : « J’ai été, dit-elle, rarement enlevée de cette manière. Cela m’est arrivé un jour que j’étais au chœur avec toute la communauté et prête à communier. Mais ma peine en fut très grande parce que cela me paraissait une chose extraordinaire et qui allait avoir tout de suite beaucoup de retentissement. Comme ce fait est tout récent et s’est passé depuis que j’exerce la charge de prieure, j’usai de mon pouvoir pour défendre aux religieuses d’en parler. En plus d’une circonstance, comme je commençais à voir que le Seigneur allait faire la même chose, et, notamment, une fois, comme des personnes de qualité se trouvaient présentes, — c’était pour la fête de la Vocation, pendant un sermon, — je me couchai sur le sol. Les sœurs accoururent pour me tenir le corps, et cependant on put voir la chose. Je suppliai beaucoup le Seigneur qu’il voulût bien ne plus me donner de ces grâces… »
Un peu plus loin, elle insiste encore sur l’étrangeté du fait : « Au commencement, je l’avoue, j’étais saisie d’une excessive frayeur. Et qui ne le serait, en voyant ainsi son corps enlevé de terre ? Bien que ce soit l’esprit qui l’enlève après lui et cela avec une grande suavité, si l’on ne résiste pas, le sentiment ne se perd point. Pour moi, du moins, je le conservais de telle sorte que je pouvais comprendre que j’étais enlevée de terre. » Si, à cette dernière affirmation de la Sainte, on peut toujours répondre qu’elle était le jouet d’une illusion, comment révoquer en doute ces deux faits matériels : que, dans une de ces transes, elle se coucha par terre et que les religieuses furent obligées de lui tenir le corps ?… Dira-t-on qu’il ne s’agit ici que de convulsions ? Mais des témoins oculaires, des religieuses de l’Incarnation ou de Saint-Joseph, les propres compagnes de la Sainte, ont affirmé, à plusieurs reprises, qu’elles l’avaient vue se soulever de terre au cours de ses extases. La Mère Marie-Baptiste « la vit deux fois » : ce qui est confirmé par le témoignage de la propre sœur du Père Gratien, la Mère Marie de Saint-Joseph. Une cousine de sainte Thérèse, la Mère Marie de Saint-Jérôme dit la même chose. Enfin le témoignage le plus frappant et le plus catégorique, c’est celui de Maria Pinel, dans ses notes sur le Couvent de l’Incarnation : « Dans le troisième parloir, dont la Sainte fit son cabinet, quand elle devint prieure (et, pour ce motif, on l’appelle « le parloir de Notre Sainte Mère »), en cet endroit, elle et Notre Père saint Jean de la Croix eurent de nombreux ravissements. De l’un d’eux fut témoin la Mère Béatrice de Jésus, nièce de la Sainte, qui était portière et qui venait lui demander quelque permission. La Sainte était à genoux, cramponnée à la grille et le Saint, avec sa chaise et le reste, tout contre le plafond, dans une pièce qui fait suite à la porterie, à l’intérieur de la clôture. Une autre fois, qu’ils étaient en conversation, pareille chose arriva, et le Saint se mit debout pour résister au transport de l’esprit. Ce fut à cette occasion que la Sainte dit ces paroles : « On ne peut pas parler de Dieu avec mon Père, le Frère Jean : tout de suite il entre en ravissement ou vous y fait entrer. » Malgré ces détails si précis (admettons même que les religieuses aient inconsciemment exagéré), il reste ce fait incontestable que, dans le ravissement, sainte Thérèse éprouvait comme un allégement de son corps et une inexplicable poussée de bas en haut : « Souvent, dit-elle, mon corps devenait si léger qu’il n’avait plus de pesanteur : quelquefois c’était à tel point que je ne sentais plus mes pieds toucher la terre. » Et ailleurs : « Lorsque je voulais résister, je sentais sous mes pieds des forces étonnantes qui m’enlevaient : je ne saurais à quoi les comparer. »
Mais cette attaque soudaine n’est que la première de toute une série de manifestations extérieures, que sainte Thérèse a minutieusement décrites : « Tant que le corps, dit-elle, est dans le ravissement, il reste comme mort et souvent dans une impuissance absolue d’agir. Il conserve l’attitude où il a été surpris : ainsi, il reste sur pied, ou assis, les mains ouvertes ou fermées, en un mot, dans l’état où le ravissement l’a trouvé. Quoique, d’ordinaire, on ne perde pas le sentiment, il m’est cependant arrivé d’en être entièrement privée : ceci a été rare et a duré fort peu de temps. Le plus souvent, le sentiment se conserve, mais on éprouve je ne sais quel trouble. Et, bien qu’on ne puisse agir à l’extérieur, on ne laisse pas d’entendre : c’est comme un son confus, qui viendrait de loin. Toutefois, même cette manière d’entendre cesse, lorsque le ravissement est à son plus haut degré, je veux dire lorsque les puissances, entièrement unies à Dieu, demeurent perdues en lui. Alors, à mon avis, on ne voit, on n’entend, on ne sent rien. Comme je l’ai dit précédemment, dans l’oraison d’union, cette transformation totale de l’âme en Dieu est de courte durée. Mais, tant qu’elle dure, aucune puissance n’a le sentiment d’elle-même, ni ne sait ce que Dieu opère. Un tel état dépasse sans doute la faible portée de notre entendement dans cet exil : nous devons apparemment être incapables de recevoir une si haute lumière… »
Cet état et ceux qui précèdent sont extrêmement douloureux : c’est, dit la Sainte, un véritable martyre, mais un martyre où l’on voudrait passer tout ce qui reste de vie. Toutefois « il est d’une rigueur si excessive que la nature a bien de la peine à le supporter. J’ai été quelquefois réduite à une telle extrémité que j’avais presque entièrement perdu le pouls… De plus mes os se séparent et demeurent déboîtés ; mes mains sont si raides que, souvent, je ne puis les joindre. Il m’en reste, jusqu’au jour suivant, dans les artères et dans tous les membres, une douleur aussi violente que si tout mon corps eût été disloqué… » Il arrive aussi qu’au moment de l’attaque on pousse de grands cris, et, pendant qu’elle dure, des gémissements plus ou moins forts. Les cris ont parfois quelque chose d’effrayant : « Dans le monde, dit sainte Thérèse, de tels cris sont si rares qu’il n’est pas étonnant qu’on les prenne pour des marques de folie. » Elle va même jusqu’à l’aveu que voici : « Si les ravissements ne produisaient pas dans l’âme de tels effets et si elle n’en tirait pas de si précieux avantages, non seulement je douterais beaucoup que ces transports vinssent de Dieu, mais je craindrais plutôt que ce ne fussent de ces transports de rage, dont parle saint Vincent Ferrier… »
Il ne faut pas craindre de le confesser après sainte Thérèse elle-même : ces phénomènes externes du ravissement mystique ont quelque chose de choquant et, quelquefois, de répugnant, où la Sainte voit comme la rançon de la faiblesse et de la misère humaines. Incapable de supporter des états aussi prodigieux, notre pauvre nature en est bouleversée jusque dans ses régions les plus basses, celles qui nous sont communes avec l’animalité. Et c’est pourquoi elle était honteuse de ces crises, lorsqu’elles la prenaient en public. Elle essayait, tant qu’elle pouvait, de les dissimuler, — et d’abord aux autres religieuses. Mais celles-ci avaient fini par s’y habituer. Et c’est ce qu’affirme très explicitement sa cousine, la Mère Marie de Saint-Jérôme : « Bien qu’elle éprouvât une grande peine d’être ravie devant nous, finalement elle s’y résignait. Mais, pour les personnes du dehors, elle en souffrait beaucoup et elle dissimulait la chose, en disant qu’elle souffrait du cœur. Et ainsi quand cela lui arrivait devant quelqu’un, elle demandait qu’on lui donnât quelque chose à manger ou à boire, pour donner à entendre que c’était une nécessité de sa maladie. » Voilà donc ce que la Sainte concédait à la crainte de scandaliser le prochain. Mais, tout de suite, elle se hâtait d’oublier ces troubles physiques, si douloureux fussent-ils, — elle jetait un voile sur ces misères de la nature, — pour ne considérer que les effets intérieurs et les avantages durables du ravissement. Elle les jugeait d’un prix inestimable.
D’abord, elle sortait de ces crises avec un redoublement d’humilité et d’amour de Dieu : « Malgré nous, dit-elle, nous voyons que nous avons un maître et que de telles faveurs sont données par lui et que, par nous-mêmes, nous ne pouvons rien. Et il en résulte une grande impression d’humilité… Celui qui peut produire de tels effets se montre à nous avec une telle majesté que les cheveux se hérissent et qu’il en reste un grand effroi d’offenser un si grand Dieu. Mais cela s’enveloppe dans un immense amour, qui s’augmente encore à voir celui qu’Il accorde à un ver immonde, au point qu’Il ne se contente pas d’élever réellement son âme jusqu’à Lui, mais même aussi son corps, ce corps de mort et de boue, qui s’est souillé par tant d’offenses… »
Un autre effet, c’est « un détachement étrange, qu’il est impossible d’exprimer, dit la Sainte. Tout ce que j’en puis dire, c’est qu’il diffère des autres et qu’il l’emporte de beaucoup sur celui qu’opèrent des grâces qui n’affectent que l’esprit. Dans le ravissement, Dieu veut que le corps lui-même soit détaché de fait. On devient ainsi plus étranger aux choses de la terre, et la vie paraît une peine infiniment plus grande. » Ce n’est pas seulement parce que le mystique est comme allégé de son corps qu’il éprouve ce sentiment, mais parce que la souffrance a brisé et anéanti ce corps. Il voit vraiment alors l’envers de la toile, la duperie de l’apparence. Il devient étranger à ce monde, dont il sait le néant illusoire, à cette vie qui n’est qu’un perpétuel enfantement de douleurs. Mais alors, commence pour lui une nouvelle épreuve, — une peine terrible et inouïe, que sainte Thérèse a analysée et pénétrée jusque dans ses replis les plus secrets. « Il nous vient, dit-elle, une peine, que nous ne pouvons pas plus attirer sur nous que nous ne pouvons nous en délivrer quand elle nous est venue. Je voudrais essayer de faire comprendre cette grande peine, mais je crois que je n’y réussirai pas. Pourtant je vais en dire quelque chose comme je pourrai… Je le répète, nous n’y avons aucune part. Souvent même c’est à l’improviste qu’il nous vient, je ne sais comment, un désir, qui pénètre toute l’âme en un instant. Alors, elle commence à s’agiter si douloureusement qu’elle s’élève bien au-dessus d’elle-même et de tout le créé. Et Dieu la met dans un tel désert, si loin de toutes choses, qu’elle aurait beau faire tous ses efforts, il lui semble qu’elle ne trouverait au monde aucune créature pour lui tenir compagnie. Mais elle n’en voudrait pas avoir, elle ne voudrait que mourir dans cette solitude… Et bien que Dieu me paraisse alors très éloigné de cette âme, Il lui communique quelquefois ses grandeurs de la façon la plus extraordinaire qu’on puisse imaginer. Et ainsi c’est une chose inexprimable et je crois que ceux qui ne l’ont point éprouvée ni ne le croiront ni ne l’entendront : cette communication n’est pas pour nous consoler, mais pour montrer à l’âme qu’elle a raison de se tourmenter ainsi de l’absence d’un Bien qui contient tous les biens. Par elle, s’accroît ce désir de l’âme et cette extrémité de solitude où elle se voit avec une peine si délicate et si pénétrante… qu’elle peut dire au pied de la lettre ce que disait sans doute, étant dans la même solitude, le Prophète royal, — avec cette différence que le Seigneur le lui faisait sentir, à lui qui était un saint, d’une manière bien plus profonde : « Vigilavi et factus sum sicut passer solitarius in tecto… » Cela me console de voir que d’autres âmes, — et de telles âmes, — ont éprouvé cet infini de solitude. Dans cet état, l’âme ne semble plus être en elle-même, mais sur le toit, sur le pinacle d’elle-même et de tout le créé : car c’est dans sa partie la plus supérieure qu’elle habite alors… »
Cet affreux sentiment de solitude, tempéré par des visions ou des révélations consolantes, s’exaspère quelquefois à un tel degré, — l’âme se sent dans une telle détresse et dans un tel abandon, — qu’elle en arrive à se demander : « Où est ton Dieu ? Ubi est Deus tuus ? » Seul peut la consoler le souvenir des connaissances admirables et surnaturelles que Dieu lui donne au milieu de ces angoisses. Mais, certaines fois, l’intensité de sa souffrance est telle qu’elle lui fait perdre le sentiment. Alors, ce sont véritablement les affres de l’agonie : c’est l’affreux passage de la mort. « Mais cette torture, dit la Sainte, s’accompagne d’une telle jouissance que je ne sais à quoi la comparer. C’est un martyre à la fois cruel et savoureux… L’âme connaît bien qu’elle ne veut que son Dieu, mais elle n’aime rien de particulier en Lui. C’est Lui tout entier qu’elle aime, mais elle ne sait pas ce qu’elle aime. Je dis qu’elle ne le sait pas, parce que l’imagination ne lui représente rien et qu’à mon avis, pendant tout le temps que dure cet état, les puissances n’agissent plus. Elles sont ici suspendues par la peine, comme elles le sont par le plaisir dans l’union et le ravissement… »
Il y a enfin une souffrance pire que toutes celles-là : c’est, dans certains moments de détresse et de désespoir, d’éprouver comme un sursaut de l’instinct de conservation, de vouloir se rattacher à la vie, de chercher autour de soi une autre âme, un vivant qui nous aide et qui nous retienne sur la pente. Sainte Thérèse compare l’âme qui se débat ainsi, dans son agonie, au supplicié, qui « ayant déjà la corde au cou et se sentant mourir, cherche à reprendre haleine ». Mais cette lutte suprême ne fait que trahir la faiblesse de notre nature : « C’est l’horreur naturelle qu’ont l’âme et le corps de se séparer qui leur fait demander secours afin de respirer. S’ils cherchent à parler de leur souffrance, à s’en plaindre, à faire diversion, c’est pour conserver la vie : tandis que, par un désir contraire, l’esprit ou la partie supérieure de l’âme ne voudrait pas sortir de cette peine… »
Cette extrémité de la peine mystique, sainte Thérèse nous avertit qu’elle n’y arriva pas tout de suite. Quelques années s’écoulèrent entre ses premiers ravissements et cet état hyperaigu. Et elle ajoute : « Ce chemin paraît le plus sûr, parce que c’est celui de la Croix. Le bonheur que l’âme y goûte est selon moi de très grand prix : le corps n’y a point de part, il en a seulement la peine et l’âme savoure seule les délices de cette souffrance. Je ne comprends pas comment cela peut se faire. Je sais seulement qu’il en est ainsi. Et je n’échangerais pas, je l’avoue, cette faveur que Dieu me fait (et qui est bien de sa main et non acquise par moi, car elle est très surnaturelle) contre toutes les grâces que je vais dire ensuite… »
Au cours de cette subtile et si difficile analyse, il arrive que la Sainte s’arrête, prise de scrupule, et qu’elle se demande : « Est-ce bien ainsi ? Me suis-je bien expliquée ? » Elle désespère d’y être parvenue. Elle sent bien qu’elle n’a pas tout dit, qu’elle n’a pas pu tout dire. Néanmoins elle en a dit assez pour nous faire entrevoir ce que peut être cette étrange « peine » : d’abord le sentiment de l’agonie et de la mort physiques (le pouls devient imperceptible), et, avec ces affres du corps, une souffrance inexprimable de l’âme, — le sentiment que le monde s’écroule, qu’il n’y a plus rien (où est ton Dieu ? Ubi est Deus tuus ?) Tout s’est aboli, les images, les formes, les sensations elles-mêmes (on perd le sentiment). C’est le désert, et, comme elle le dit, l’extrémité de la solitude. Et puis, dans ce paroxysme de la souffrance et de l’abandon, un sentiment de plaisir et de consolation. Après avoir été terrassée, après avoir perdu le sentiment, l’âme se sent revivre dans la douleur même, peut-être par l’excès de la douleur. Elle se sent égale à sa douleur, elle en triomphe par une aide qui ne peut être que surnaturelle, car cette douleur surpasse de beaucoup notre faculté de souffrir. Et enfin l’âme se console par les lumières soudaines que Dieu lui accorde, par ces révélations, qui, au plus fort de la souffrance, lui donnent le courage de la supporter, pour mériter ce Dieu, dont l’absence la tue.
C’est surtout dans « le vol de l’esprit », que ces illuminations sont accordées à l’âme avec une abondance et une clarté qui comblent tous ses désirs. Le vol de l’esprit n’est qu’une autre sorte de ravissement, mais « plus intense et plus impétueux ». Il est tel, dit sainte Thérèse, « qu’il semble véritablement séparer l’esprit du corps ». Et, faisant allusion à elle-même, elle ajoute : « Néanmoins cette personne dont j’ai parlé plus haut n’en est pas morte. Mais elle ne sait, durant quelques instants, si son âme anime ou n’anime plus son corps. Il lui semble qu’elle est entrée dans une autre région très différente de celle où nous vivons. Là, elle a la révélation d’une lumière si différente de celle d’ici-bas, qu’elle pourrait passer toute une vie à s’en faire artificiellement une image, en mettant ensemble toute espèce de comparaisons, sans pouvoir y parvenir. Et elle se trouve instruite en un instant de tant de choses à la fois, qu’elle n’aurait pu, avec tous ses efforts, s’en imaginer, en plusieurs années, la millième partie… »
A la clarté de cette lumière incomparable, l’âme découvre un pays inconnu. Elle y entrevoit, dans un éclair, d’éblouissantes merveilles. Mais ces illuminations ne se produisent pas au suprême moment de l’extase. En ce moment-là, « Dieu est tellement uni à elle qu’elle n’est plus qu’une même chose avec Lui. Cette âme est ravie hors d’elle-même et se trouve si abîmée dans la joie de Le posséder qu’elle est incapable de comprendre les secrets qu’il expose à sa vue. Mais, lorsqu’il lui plaît quelquefois de la tirer de cette ivresse, pour lui faire voir ces merveilles comme en un clin d’œil, elle se souvient, après être entièrement revenue à elle, qu’elle les a vues. Elle ne saurait, néanmoins, rien dire en particulier de chacune d’elles, attendu que, par sa nature, elle ne peut rien voir de ce que Dieu a voulu lui montrer de surnaturel. Vais-je dire qu’elle voit réellement et que c’est, ici, une vision imaginaire (par images) ? Pas le moins du monde. Il ne s’agit, ici, que de vision intellectuelle… »
Et pour faire comprendre cette espèce de vision rapide et illuminante, sainte Thérèse se sert d’une très jolie et toute féminine comparaison : « Entrez, dit-elle, dans un de ces appartements royaux ou princiers, qu’on appelle je crois « un cabinet » et où l’on garde un nombre infini de cristaux, de vases de tout genre et une foule d’autres objets disposés de telle sorte que le regard les embrasse presque tous, en entrant. Un jour, chez la duchesse d’Albe, on me fit entrer dans une de ces pièces (mes supérieurs, importunés par les instances de cette dame, m’avaient donné l’ordre de m’y arrêter pendant un de mes voyages). Dès le seuil, je fus saisie d’étonnement et, me demandant à quoi pouvait servir un tel amas de curiosités, je vis qu’on pouvait louer le Seigneur de voir une telle variété d’objets, — et maintenant je le remercie de ce que cela me sert pour m’expliquer en ce point. Bien que je fusse restée là un moment, il y avait tant à voir, que bientôt tout cela sortit de ma mémoire, de sorte que je n’ai pas plus souvenance de ces pièces que si je ne les avais jamais vues et qu’il me serait impossible de dire comment elles étaient faites. Mais, dans l’ensemble, je me souviens de les avoir vues ».
Ces illuminations d’ensemble n’ont rien de vague ni de confus. Elles sont seulement, en grande partie, inexprimables. Et pourtant la Sainte arrive à nous en donner l’impression soit par des images, lorsque la vision est suffisamment imaginaire, soit simplement par des mots où elle a su faire passer un peu de son émotion ou de son éblouissement. Sa vision de l’Enfer, en particulier, est quelque chose d’extraordinaire non seulement par quelques traits descriptifs qui semblent sortis de l’imagination de Dante, mais surtout par l’intensité du sentiment et, si l’on peut dire, par la couleur et la signification intellectuelles du morceau : « Ce fut, dit-elle, une vision très brève, mais que je n’oublierai jamais, je le crois bien. L’entrée me fit l’effet d’une de ces petites rues très longues et très étroites, quelque chose comme un four très bas, très obscur et très resserré. Le sol me paraissait plein d’une boue immonde et pestilentielle, où il y avait une foule de reptiles venimeux. A l’extrémité se trouvait une concavité creusée dans la muraille, une manière de cachot très étroit où je me vis enfermée. Tout cela était délicieux à la vue en comparaison de ce que j’éprouvai alors. Mais je sens que ce que j’ai dit n’est pas exact. Ce qui va suivre me paraît inexprimable et incompréhensible. Je sentis dans mon âme un feu, que je ne puis m’expliquer, dont je ne puis dire ce qu’il est. Les douleurs corporelles si insupportables que j’ai subies en cette vie et qui sont, de l’avis des médecins, les plus cruelles que l’on puisse souffrir… ne sont rien en comparaison de ce que je sentis alors : le pire était de voir qu’elles ne devaient jamais finir ni diminuer. Et cela n’est encore rien en comparaison de l’agonie de l’âme : c’est une étreinte, une angoisse, une affliction si sensible, jointe à un tel abattement et à un tel désespoir, que je ne trouve pas de paroles pour le dire… Mais ce que j’affirme, c’est que le pire de ces supplices, c’est ce feu et ce désespoir intérieurs… »
Après avoir commenté cette vision terrible, la Sainte s’écrie : « Voilà près de six ans que j’ai vu cela, et j’en suis restée si épouvantée, et maintenant encore, en l’écrivant, là où je suis, j’en éprouve un tel effroi, que mon sang se glace dans mes veines… »
Redisons-le encore : l’âme tendre, le lumineux génie de sainte Thérèse répugnaient à ces images sombres et horrifiantes. En revanche ses visions célestes furent très nombreuses et très fréquentes. Elle eut des intuitions non seulement de la gloire surnaturelle et des êtres glorieux, mais des dogmes les plus profonds, des concepts les plus subtils de la science sacrée. A maintes reprises, l’intelligence du mystère de la Trinité lui fut miraculeusement accordée : « Un mardi après l’Ascension, dit-elle, je restai un moment en oraison, au sortir de la communion, que j’avais faite avec difficulté, car j’étais tellement distraite que mon esprit ne pouvait se fixer à une pensée, et je me plaignais au Seigneur de notre pauvre nature… Soudain, mon âme commença à s’enflammer. Je croyais véritablement avoir une vision intellectuelle de la présence en moi de la Très Sainte Trinité. Il fut donné à mon âme par une certaine représentation ou image de la vérité, de voir, autant du moins que ma faiblesse en était capable, comment il y a trois personnes en un seul Dieu. » Plus tard, relatant ces illuminations pour un de ses confesseurs, le P. Rodrigue Alvarez, elle lui disait : « Je vois clairement que les Trois Personnes Divines sont distinctes, comme je vous vis, hier, quand vous parliez au Père Provincial. Ainsi que je vous l’ai marqué, je ne vois rien des yeux du corps ; je n’entends rien des oreilles du corps ; les yeux de l’âme même ne voient pas : j’ai seulement une certitude extraordinaire que les Trois Personnes Divines sont là, et, quand leur présence cesse, je le comprends aussitôt. Le comment de tout cela, je l’ignore. Mais je sais très bien que ce n’est pas de l’imagination. J’aurais beau ensuite m’ingénier pour me représenter cette présence, je n’y réussirais pas. J’en ai fait assez souvent l’expérience… Depuis tant d’années que je reçois ces faveurs, j’ai eu le temps de constater cela pour en parler avec assurance. »
Vivant corollaire de cette vision, elle aperçut, une autre fois, la Très Sainte Humanité de Jésus-Christ contenue dans le sein de son Père : « A la vérité, dit-elle, je ne saurais expliquer de quelle manière elle y est. Il me parut seulement que, sans La voir, je me trouvais en présence de la Divinité. Mon âme en resta si frappée d’étonnement que je passai plusieurs jours sans pouvoir revenir à moi : il me semblait que j’avais sans cesse devant les yeux cette majesté du Fils de Dieu, mais non pas comme la première fois : cela je le voyais bien. Néanmoins, si rapide que soit une telle vision, elle se grave si profondément dans la mémoire qu’elle ne peut plus l’oublier… » Après le Verbe, elle voit toutes choses contenues en Dieu : « Je ne les apercevais pas, dit-elle, dans leurs propres formes et néanmoins la vue que j’en avais était d’une souveraine clarté… Ce spectacle fut bien sous mes yeux, mais dans quelle lumière m’apparaissait-il ? Je ne saurais le dire. Cette vue est si subtile et si déliée que l’entendement ne la saurait atteindre. Ou bien c’est que je ne sais me comprendre moi-même dans les visions qui n’offrent à l’âme aucune image, quoique cependant, dans certaine, il y ait quelque chose d’imaginaire… » Outre le dogme et les idées métaphysiques les plus élevées, ou les plus délicates, certaines vérités de détail contenues dans l’Écriture, les sens cachés de certains versets prennent tout à coup, pour elle, dans l’oraison, ou dans l’extase, une évidence, une intensité, ou une profondeur éblouissante. En voici un exemple éclatant : « Me trouvant un jour en oraison, je sentis mon âme si unie à Dieu et perdue en lui que le monde semblait disparaître pour moi. Il me fut donné alors de comprendre, d’une manière telle que je ne saurais oublier, ce verset du Magnificat : « Et exultavit spiritus meus… »
Cette joie indicible accompagnant de telles illuminations exaltait à un tel degré toutes les puissances de son âme, que Thérèse, à de certains moments, se sentait élevée au-dessus de toute la création : « Quel empire est comparable à celui d’une âme qui de ce faîte sublime où Dieu l’a élevée, voit au-dessous d’elle toutes les choses du monde sans être captivée par aucune. Qu’elle est confuse de ses attaches d’autrefois ! Comme elle s’étonne de son aveuglement !… » Et ailleurs : « Cet état qui tient ainsi l’âme élevée au-dessus de tout le créé est une espèce de souveraineté si haute que je ne sais si on peut la comprendre à moins de la posséder… » Et la Sainte conclut en ces termes : « Ces vérités font que je crains peu la mort, moi qui la craignais tant autrefois. A présent, elle me paraît la chose la plus facile du monde pour quiconque sert Dieu, puisqu’en un moment l’âme se voit libre de sa prison et mise au lieu du repos. Il existe, selon moi, une grande ressemblance entre l’extase et la mort… Laissons de côté les douleurs de l’arrachement, dont il faut faire très peu de cas car ceux qui auront vraiment aimé Dieu et rejeté les choses de cette vie, ceux-là doivent mourir très doucement… »
Ainsi l’âme est délivrée de toutes ses craintes, en même temps que de toutes ses attaches. Elle méprise la mort, comme toutes les vaines contingences de ce monde. Elle est visiblement souveraine, d’une souveraineté bien supérieure à celles de tous les rois de la terre. Et quand Thérèse écrit ces affirmations superbes, qui ne se comprennent que par la profondeur de son humilité devant Dieu, elle songe manifestement au tout-puissant Philippe II, solitaire et inaccessible dans son Escorial, alors que Dieu recherche la société et l’amour des hommes et qu’Il se fait tout à tous.
Mais cet état sublime, avec ses transports violents, est encore dépassé par un état plus paisible et, en tout cas, d’une dignité plus haute : c’est le mariage spirituel, union constante avec Dieu, autant, du moins, que le permet la faiblesse humaine.
Tous les états mystiques qui précèdent peuvent être considérés comme les fiançailles de l’âme avec son créateur. Un moment vient où l’union s’accomplit. Thérèse en fut avertie par la vision que voici : « La seconde année de mon priorat à l’Incarnation, le jour de l’octave de saint Martin, j’étais sur le point de communier, quand le Père Jean de la Croix, qui me donnait la Sainte Hostie, la partagea en deux, pour en donner la moitié à une sœur. Je pensai que ce Père agissait ainsi, non parce qu’il n’y avait pas assez d’hosties, mais parce qu’il voulait me mortifier, car je lui avais dit que j’aimais beaucoup recevoir de grandes hosties : je savais bien que cela importait peu et que le Seigneur est tout entier dans la plus petite partie. Pour me faire comprendre que cela importait peu, en effet, Sa Majesté me dit : « N’aie pas peur ma fille, que personne te sépare jamais de moi ! » Et alors le Seigneur m’apparut dans une vision imaginaire, comme d’autres fois, au plus intime de mon âme, et Il me donna sa main droite et me dit : « Vois ce clou ! C’est le signe que, à partir d’aujourd’hui, tu seras mon Épouse. Jusqu’à présent, tu ne l’avais pas mérité : à l’avenir, non seulement tu verras en moi ton Créateur, ton Roi et ton Dieu, mais tu auras soin de mon honneur comme ma véritable Épouse : mon honneur est le tien, et ton honneur est le mien. » Cette grâce fut si puissante que j’étais comme ravie hors de moi, et, dans ce transport, je dis au Seigneur : « Ou transformez ma bassesse, ou ne m’accordez pas une telle faveur ! » Il me semblait, en effet, qu’elle était excessive pour ma faible nature. Je demeurai ainsi tout le jour profondément ravie. Depuis lors, j’ai éprouvé les effets merveilleux de cette grâce, et, d’un autre côté, je suis plus confuse et plus affligée que jamais, quand je vois combien je suis loin d’y répondre… »
Quelque temps après, elle obtint une confirmation de cette haute faveur : « Étant un jour, dit-elle, au couvent de Veas, Notre-Seigneur me dit que, puisque j’étais son Épouse, je pouvais tout lui demander et qu’il me promettait de m’accorder tout ce que je lui demanderais. Et, en signe de cela, il me donna un bel anneau avec une pierre semblable à l’améthyste et d’une splendeur bien différente de celle d’ici-bas et Il me la mit au doigt. J’écris cela, pleine de confusion, en voyant la bonté de Dieu et, d’autre part, ma vie misérable… »
Toutes ces visions, imaginaires ou intellectuelles, ne sont que des preuves, pour ainsi dire tangibles, de l’union. Le mariage spirituel proprement dit est tout autre chose : « Dans les autres grâces, affirme sainte Thérèse, dont j’ai dit que Dieu favorisait l’âme, les sens et les puissances étaient comme les portes par lesquelles l’âme entrait dans ces demeures… Mais, dans l’accomplissement de ce mariage spirituel, le Divin Maître procède d’une manière fort différente : il apparaît dans le centre de l’âme, non par une vision imaginaire, mais par une vision intellectuelle plus délicate encore que les précédentes et de la même manière que, sans entrer par la porte, il apparut aux apôtres, lorsqu’Il leur adressa ces paroles : La paix soit avec vous. Ce que Dieu, dans ce centre, communique à l’âme, en un instant, est un si grand secret, une si haute faveur et transporte l’âme d’un si inexprimable plaisir que je ne sais à quoi le comparer. Tout ce que j’en puis dire, c’est que Notre-Seigneur veut lui faire voir, en cet instant, la grandeur de la gloire qu’il y a dans le Ciel, et cela par un mode sublime, dont n’approche aucune vision ni aucun goût spirituel. Ce que je comprends, c’est que l’esprit de l’âme, comme je l’appelle, devient une même chose avec Dieu. Ce grand Dieu, qui est esprit, afin de montrer combien il nous aime, a ainsi voulu faire connaître à quelques âmes, par une connaissance expérimentale, jusqu’où va cet amour… Malgré sa Majesté infinie, Il daigne s’unir de telle sorte avec sa créature que, comme ceux qui ne peuvent plus se séparer, Il ne veut plus se séparer d’elle. »
Voilà donc le sommet de l’union mystique : c’est le sentiment paisible et permanent d’une union intime avec Dieu, sentiment dont l’âme ne peut être distraite ni par ses occupations ni par les choses extérieures.
Ce qui frappe dans ces états, — visions, révélations, illuminations, extases, — de sainte Thérèse, c’en est d’abord le caractère hautement intellectuel. Pour cette raison, ils ne sauraient être comparés au psychisme inférieur du rêve et de l’hallucination. La Sainte elle-même a prévu les objections qu’on peut lui adresser, les rapprochements tendancieux qu’on peut faire entre ces états et d’autres d’un caractère nettement pathologique. Ici encore, il faut s’émerveiller de la vigueur dialectique de son esprit, de la prudence, de la finesse, de la pénétration de sa critique. Elle fait remarquer la fréquence, pour ne pas dire la continuité de ces visions, qui finissent par devenir, chez elle, des phénomènes en quelque sorte normaux. Et ainsi elle a pu se livrer à des expériences répétées. Elle les a comparées, examinées et critiquées en détail : de là le ton d’assurance qu’elle ose prendre. Elle sait ce qu’elle dit, lorsqu’elle prononce une affirmation. Elle insiste intentionnellement sur ce fait que ses visions imaginaires sont relativement rares : la plupart sont de l’ordre intellectuel, c’est-à-dire sans mélange d’éléments sensibles. Or, dans l’hallucination, le malade est illusionné dans tous ses sens. Il croit à la réalité extérieure de l’image hallucinatoire : il la touche, comme il la voit. Sainte Thérèse n’a jamais eu d’hallucinations proprement dites, et voilà ce qu’il faut souligner fortement. Même dans ses visions imaginaires, elle sait très bien, — et elle ne cesse de le répéter, — que l’image est tout intérieure et n’a aucune réalité physique. Rappelons enfin un autre critère, dont elle-même s’est servie et qui semble bien péremptoire : c’est l’influence bénéfique, nourrissante et exaltante de l’extase, alors que celle de l’hallucination est déprimante, épuisante et stérile. Après ses extases, non seulement Thérèse se trouve augmentée d’âme et d’intelligence, débordante d’énergie et de désir d’action, mais elle, la perpétuelle malade, elle se sent mieux dans son corps. Après ses ravissements, elle entre dans une période plus ou moins longue de santé relative.
Cet accroissement d’être, cette introduction dans l’âme de la voyante de notions et d’idées nouvelles, qui paraissaient entièrement hors de ses prises, étrangères à ses préoccupations, tout cela permet de supposer l’action d’une puissance extérieure et supérieure à celles que nous connaissons. En tout cas, pour un esprit véritablement critique qui a examiné avec soin les états de sainte Thérèse ou de tout autre mystique qualifié, il est impossible de ne pas se poser la question de savoir si ces états n’auraient pas une cause extérieure et objective. Nier à priori cette question et tout expliquer par le subconscient, c’est ne rien expliquer du tout. Le moi humain n’est pas l’unique réalité. Combien il semble plus raisonnable d’admettre que ces états extraordinaires sont dus à une cause que nous ignorons et qu’ils traduisent dans un langage, proportionné à notre intelligence, des réalités que nous ignorons également !
En tout cas, personne ne nous aura donné, comme cette femme extraordinaire, le sentiment de la découverte. Autant et plus que ses frères, les « Américains », elle a conquis des continents inconnus. Mieux encore : elle a pénétré dans des régions fermées à la plupart des hommes, et elle nous en a rapporté des nouvelles, qui, comme le dit le P. Léonce de Grandmaison, sont comparables à « ces documents rapportés par les explorateurs de terres inaccessibles ». Même aux incroyants nul n’aura donné, à un pareil degré, le sentiment de l’illumination et de l’éblouissement devant le mystère…
C’est seulement pendant la dernière période de sa vie, environ dix ans avant sa mort, que Thérèse parvint à cette suprême étape du mariage spirituel. Petit à petit, elle prit conscience des effets de cette union. Habile comme toujours à s’observer et à s’analyser elle-même, elle les a décrits tout au long dans les conclusions de ses Moradas.
D’abord, un entier oubli de soi-même. Devenue l’Épouse du Christ, l’âme n’a plus d’autre souci que le service de l’Époux. Travailler pour sa gloire, voilà, désormais, toute sa vie : « Occupe-toi de mes affaires, dit le Seigneur à sa servante : je m’occuperai des tiennes. » Et ainsi elle n’a plus d’autre désir que de pâtir et de souffrir pour Lui. Elle n’aspire plus aux grâces et aux consolations du début, à toutes ces « douceurs » que Dieu accorde à l’âme novice pour l’engager et l’entraîner dans les voies spirituelles. Elle sait, maintenant, que la vraie voie, c’est la voie de douleur, — le Chemin de la Croix. C’est pourquoi elle ne s’effraie plus de souffrir. Les persécutions mêmes lui causent une grande joie. Elle prie pour ses persécuteurs et pour ses ennemis. Au milieu de ses tribulations et de ses épreuves, la certitude d’être constamment unie à Dieu lui suffit, et, d’avance, elle accepte et elle est satisfaite de tout ce qu’il plaît à l’Époux d’ordonner pour elle.
Elle ne souhaite plus de mourir, mais seulement de souffrir. Maintenant elle consentirait à vivre plusieurs existences et même des existences sans fin, uniquement pour se sacrifier, pour que Dieu soit plus aimé, plus loué, mieux servi. Absorbée par le soin du service, elle n’éprouve plus de sécheresse, ni de peines intérieures, Dieu étant toujours présent en elle et, en quelque sorte, sous-entendu dans ses moindres paroles et dans ses moindres actions. Si, par hasard, elle pouvait l’oublier un instant, Dieu se rappellerait aussitôt à sa conscience en excitant, dans la partie la plus tendre de son âme, un vif élan d’amour. Les extases et les ravissements lui sont devenus inutiles. Tous ces mouvements impétueux se font, en elle, de plus en plus rares. On dirait que Dieu l’a fortifiée contre ces troubles profonds qui, autrefois, la bouleversaient jusque dans son corps. A présent, le corps et l’âme sont capables de supporter, sans fléchir, les plus hautes faveurs. L’union mystique apporte à l’Épouse un calme, une sérénité à peu près inaltérables. Cette paix n’est pas absolue, car l’âme peut être encore troublée ou obscurcie par des fautes vénielles. Toutefois, ce ne sont là que des défaillances passagères : ce qui caractérise cet état suprême, c’est le repos merveilleux dont l’âme jouit.
Ce repos est, pour elle, une véritable nouveauté. Elle en avait été privée pendant la majeure partie de sa vie, surtout dans cette période critique, qui va de 1555 à 1561, — la période de persécution et de combat, qui coïncide avec les grandes grâces et les grands ravissements. Nous venons de la suivre jusque-là. On peut dire qu’à cette époque, elle n’a pas encore atteint les derniers sommets de la perfection et qu’il lui reste encore une assez longue route à parcourir pour connaître le calme complet de l’âme. Néanmoins, dès cet instant, elle a clairement conscience de la tâche à accomplir, tant au dedans d’elle-même qu’au dehors. Elle a vu ou entrevu ce que doit être l’idéal monastique. Un type d’ascète et de saint, ou, pour mieux dire, le type même du saint s’est posé devant ses yeux.
Dans la ferveur surexaltée de son amour, elle est, dès maintenant, arrivée au détachement complet par la complète désillusion. Elle connaît l’envers de la toile. Et, dès lors, c’est le renversement absolu des valeurs conventionnelles. Le monde des sens n’existe plus à ses yeux. « Tout est néant, todo es nada, » se plaisait-elle à répéter, même dès son enfance et dès sa première jeunesse. Aujourd’hui, elle dit : « Tout est un songe, todo es un sueño » : il n’y a de vivants que ceux qui vivent de la vie spirituelle : « Oui, écrit-elle, ce sont ceux-là qui me paraissent les vrais vivants, tandis que ceux qui vivent de la vie de la terre me semblent tellement morts que le monde entier n’offre à mes yeux aucune compagnie. Tout ce que je vois me paraît un songe, tout ce que je perçois par les yeux du corps une dérision : au contraire ce que j’ai vu avec les yeux de l’âme est tout ce que je désire, et, comme je m’en vois bien loin, c’est la mort pour moi. » Ainsi, l’illusion est dissipée, le voile est déchiré, la duperie a fait place à la réalité. Le mouvement de la chute est enrayé et redressé. A la fascination des choses d’En-bas s’est substitué l’amour des choses d’En-haut…
Mais, pour en arriver là, toute une ascèse contraire à la nature, toute une négation violente autant qu’héroïque a été nécessaire. Cette négation si difficile n’a pu s’obtenir que dans certaines conditions : retranchement, solitude, silence. Vivre loin du monde et du bruit, — loin de l’irréel, ou, — ce qui est pire, — du mauvais. De là la nécessité du cloître, de la séparation et de la clôture sévères… Thérèse regarde son couvent de l’Incarnation, et elle en voit tous les défauts : tant de portes ouvertes sur le dehors ! tout ce flot de visiteurs profanes ! Les nonnes rompant sans cesse la clôture ! Le monastère est si pauvre que la communauté ne peut pas nourrir toutes ses religieuses et que beaucoup d’entre elles sont obligées de faire de longs séjours, soit dans leurs familles, soit chez des personnes amies, pour diminuer d’autant la dépense de leur entretien. Comment s’étonner que, dans une maison ainsi ouverte à tout venant, la piété ne soit pas très fervente, ni la règle très observée ?… Celles qui veulent vivre d’une vie plus parfaite se voient en butte à l’hostilité des autres. Exposée à cette malignité sournoise, ou à une guerre franchement déclarée, Thérèse finit par perdre patience. Un beau jour, elle forme le projet de quitter cette maison où elle sent que tout lui est contraire : « Je voulus, dit-elle, sortir du monastère où j’étais et m’en aller avec ma dot dans un autre couvent du même ordre. Je savais que l’observance en était plus étroite et qu’on y pratiquait de très grandes austérités. De plus, il était fort éloigné, ce qui me souriait beaucoup par l’espoir d’y vivre inconnue. Mais mon confesseur ne voulut jamais me le permettre… »
Cette interdiction du confesseur est quelque chose de réellement providentiel. En obligeant Thérèse à rester à l’Incarnation, elle va la fortifier dans ses projets de réforme. Pour vivre de la vie pleinement chrétienne, il faut aller jusqu’au bout de la règle ascétique, et, par conséquent, instaurer ou restaurer celle-ci dans toute sa rigueur. Ce n’est pas là une idée très spéciale de nonne hypnotisée par de puériles minuties de dévotion : c’est le souci de manifester aux yeux du monde l’idéal du renoncement chrétien dans toute sa splendeur et dans toute sa logique intransigeante. C’est la Vérité des vérités qu’il importe de proclamer et d’environner d’une lumière persuasive : Le monde est un songe : il n’y a de vrai que l’éternel Amour. Pour le signifier au monde, il faut se séparer de lui, se recueillir dans la contemplation de la vie véritable, — souffrir, aimer la douleur, pour insulter à ce que le monde aime par-dessus tout. Alors, nécessité de revenir à la règle stricte ! Nécessité de la clôture, des grilles, des voiles, des disciplines !… Si l’on a bien compris tout cela, on ne trouve plus étrange l’appareil de défense qui entoure les Carmels, surtout certains vieux Carmels espagnols. Ces grilles massives, véritables barreaux de cachots, tout hérissés de longues pointes, ce n’est pas pour arrêter d’hypothétiques ravisseurs, des don Juans déguisés, c’est pour frapper les imaginations, obliger le passant frivole à réfléchir, — c’est pour signifier le retranchement de l’ascète et de la vie religieuse, son hostilité contre un monde illusoire et dépravé. Cette nudité des murs, cette austérité, cette pauvreté de tout, c’est pour symboliser le désert du monde, — ce désert qui oblige l’âme à se retourner vers l’Unique.
Il faut donc se séparer du monde ! Et, voici le paradoxe merveilleux : s’en séparer pour être davantage avec lui par la prière et par l’amour. L’âme qui a reçu la révélation du seul Vrai et du seul Aimable, brûle de répandre le bienfait de cette connaissance, d’en faire part aux pauvres hommes égarés. Ainsi l’amour divin, cet amour élevé si haut qu’il semble se perdre dans les nues, retombe en charité sur le monde.
C’est surtout à l’époque où elle eut les grands ravissements dont nous venons de parler, que sainte Thérèse brûlait de sortir de son couvent, non pas pour publier ces hautes faveurs (elle le répète sans cesse : elle est gênée par tout le bruit qui se fait autour de son nom, elle voudrait vivre inconnue), mais pour annoncer les vérités dont elle vient d’avoir la soudaine et irrésistible illumination, et, en même temps, pour propager la notion du Bien véritable. Elle songe à tous ceux qui méprisent ou qui nient ce Bien, qui obscurcissent ou qui diminuent ces vérités, — aux mauvais chrétiens, aux mauvais religieux, dont la vie dément la doctrine et qui sont un scandale pour le monde, aux hérétiques, aux Luthériens et aux Calvinistes, qui, en ce moment même, préparent la ruine de la religion du Christ, en commençant par la découronner de son idéal de perfection monastique, en la mutilant dans son ascèse et dans ses dogmes, — aux pauvres Indiens de l’Amérique, dont ses frères lui parlent dans leurs lettres et qui vivent dans une telle misère de corps et d’âme, — aux Musulmans qui méditent un nouvel assaut contre la Chrétienté : après les Maures vaincus, voici les Turcs qui s’avancent, dont les flottes menacent les villes et les provinces maritimes de l’Espagne…
Elle voudrait sortir de son couvent, partir, comme autrefois, avec son frère Augustin, pour une croisade à travers le monde. Elle voudrait prêcher les tièdes, les hérétiques, les infidèles. Elle voudrait leur apprendre ce qui est vrai et ce qui est bon, la voie du salut, la seule grande chose qui importe. Mais elle est une femme, une pauvre nonne cloîtrée. Elle doit vivre enfermée, solitaire et inconnue… Eh bien ! qu’à cela ne tienne ! Elle tirera du moins de son état tout ce qu’il peut donner de ferveur spirituelle et d’apostolat. Elle sera une religieuse parfaite, elle formera des religieuses parfaites. Peu importe le nombre. Tout dépend de la qualité des âmes. Il est vain d’être deux cents carmélites réunies, comme à l’Incarnation, si la plupart sont médiocres et sans vertu : « Une seule âme parfaite, dit-elle, vaut mieux qu’une multitude d’âmes vulgaires ». On ne sera qu’une élite, mais on offrira un modèle des plus hauts renoncements, des plus hautes vertus chrétiennes. On priera pour les hérétiques, pour tous les ennemis de la foi, on priera pour l’Église, pour les docteurs et les prédicateurs surtout, pour ceux qui sont chargés d’instruire le reste du troupeau. Les prédicateurs ne seront que les truchements des vérités révélées aux âmes solitaires et contemplatives. Ils seront les missionnaires de ces âmes saintes. Les couvents seront des réservoirs de vertu et de vérité. Et ce seront aussi des citadelles bien closes, des forteresses hérissées de défenses, partout dressées contre l’erreur et contre le mal…
Mais cela ne s’accomplira pas sans un long et cruel effort. Tout un travail de réforme et d’organisation est nécessaire. Et ainsi la contemplative est tourmentée du désir de l’action. Elle est impatiente de s’y lancer. Elle cherche, elle guette l’occasion : elle va bientôt la trouver…
« Que deviendrait le monde, s’il n’y avait des religieux ?… »
(Vie, XXXII.)
Thérèse est dévorée d’un immense besoin d’action, — et surtout de fuir ce couvent de l’Incarnation où elle se sent contrariée dans les aspirations les plus intimes de son âme et dans tous ses désirs d’apostolat. La contemplation ne suffit pas à l’âme mystique : il faut qu’elle communique l’objet de sa contemplation. Ce monde surnaturel dont elle a entrevu l’éblouissante réalité, dont elle a pu, jusqu’à un certain point, goûter les délices, il faut qu’elle en apprenne le chemin à ceux qui l’ignorent, ou qui s’en croient trop éloignés. L’oraison s’achève en charité. Le contemplatif est un apôtre, — un messager d’en haut. Ce besoin d’action et de prosélytisme s’est fait sentir de tout temps aux âmes illuminées de Dieu. Mais, à l’époque où vivait sainte Thérèse, l’apostolat devait lui apparaître comme une nécessité impérieuse, comme une obligation immédiate et particulière. Jamais peut-être l’Église n’avait été en plus grand danger. L’ennemi était partout, — au dedans comme au dehors.
Débilitée par ses propres vices, par l’ignorance et l’immoralité de ses clercs comme de ses moines, par des abus invétérés et scandaleux, elle semblait s’obstiner dans sa corruption. Elle ne voulait pas guérir de ses maux. De là les peines infinies, les retardements du Concile de Trente à prendre l’initiative d’une réforme des mœurs et de la discipline. C’était là sans doute un très grave péril. Mais le pire était celui du dehors. Sur toutes ses frontières, au Nord et au Sud, à l’Est et à l’Ouest, — du côté de l’Allemagne et des Pays scandinaves, du côté des Flandres et de l’Angleterre, comme du côté des Pays barbaresques, une guerre inexpiable était déclarée au catholicisme. L’Islam et le protestantisme menaçaient de l’encercler et d’achever sa déroute.
Uniquement préoccupés des luttes entre catholiques et protestants, nos historiens oublient trop qu’au XVIe siècle, l’Islam était redevenu un danger terrible pour la Chrétienté et pour l’Europe occidentale. Les Turcs avaient réellement reconstitué l’Empire d’Orient. Ils étaient la grande puissance hégémonique musulmane. Grâce à leurs corsaires, ils terrorisaient les deux rives de la Méditerranée. Cette piraterie, organisée en grand, sous leur pavillon, par des renégats italiens ou grecs, s’était rapidement et prodigieusement développée. Une véritable marine turque avait été créée et mise au service de l’Islam, par l’esprit inventif du Chrétien et de l’Européen, — c’est-à-dire par la traîtrise, la cupidité, la légèreté ou l’aveuglement des nôtres. Car, il ne faut pas se lasser de le répéter : le Turc, pas plus que l’Arabe, n’a jamais rien inventé. Leurs armées, leur marine, leur diplomatie, leurs arts, le matériel de la civilisation, tout cela leur a été mis dans la main par des rayas. Ce sont les Kupruli, les Piali, les Mohammed le Faucon, les Dragut, les Barberousse, les Uluch-Ali, — tous renégats italiens ou levantins, — qui ont fait des flottes turques et barbaresques une telle menace pour le commerce et l’existence même de la Chrétienté. Grâce à ces flottes, les Ottomans purent reprendre Chypre aux Vénitiens. Un moment, ils furent sur le point d’enlever Malte. Si don Juan d’Autriche ne les avait pas arrêtés à Lépante, c’était l’Espagne et l’Italie encore une fois ouvertes à l’Islam. Mais ces victoires des Chrétiens ne donnèrent que des résultats instables ou toujours précaires. Tunis fut bientôt repris aux Espagnols, Alger délivré de la surveillance du Fort-l’Empereur, Oran réduit à une situation des plus critiques.
C’est surtout à l’intérieur de la Péninsule que le danger islamique était redoutable et continuel. Et c’est là une chose que les Modernes ne comprennent plus. Admettons que la barbarie et le fanatisme aient été pareils chez les Maures et chez les Espagnols, — ce qui n’est pas vrai : l’Espagnol était alors le représentant de la civilisation, — il fallait que l’un des deux cédât la place à l’autre. Rappelons-nous, en effet, que, même après la prise de Grenade par les Rois Catholiques, les Maures ne cessèrent pas, pendant près d’un siècle, d’habiter l’Espagne, surtout les provinces méridionales. Mais il y en avait aussi en Castille et un peu partout. La trahison était installée au cœur du pays, ces Musulmans entretenant des relations plus ou moins clandestines avec leurs frères d’Afrique et ne cherchant qu’une occasion propice pour leur livrer les villes, ou les régions, où ils se trouvaient en majorité. Cela étant, on ne comprend pas les lamentations des historiens occidentaux qui déplorent l’expulsion violente ou même l’extermination des Maures espagnols : il y avait là, pour l’Espagne, une question vitale. Et rien n’est plus sot que de croire à une baisse de la culture, à un échec de la civilisation par le rejet de ces Africains à leur barbarie natale. Bien loin d’apporter la civilisation en Espagne, — et laquelle, grands dieux ? — ce sont eux, ces hordes faméliques, venues des montagnes de l’Atlas et grossies par une foule d’aventuriers levantins et orientaux, — qui ont recueilli, en Andalousie, les restes de la civilisation latine expirante et qui n’ont paru la ranimer un instant que par l’aide et le génie du peuple vaincu, chez qui ils s’étaient implantés en parasites. Du jour où ils furent séparés de la latinité, c’en fut fait de leurs arts et de leurs sciences, — qui ne sont qu’un démarquage grossier de la science et de la pensée gréco-latines. Au Maroc, ce sont les « Andalous » qui ont tout fait. Dès que le Maroc fut coupé de l’Andalousie, il n’a plus rien produit d’original. On ne s’explique pas cette humiliante erreur des nôtres de leur attribuer une civilisation dont ils n’ont été que les stériles usufruitiers. Redisons-le encore une fois, puisque le préjugé contraire ne veut absolument pas capituler : les Maures n’ont apporté en Espagne ni des méthodes de culture, ni des procédés d’irrigation, — ni les seguias, ni les norias, ni les thermes : tout cela était connu et pratiqué en Espagne dès l’époque romaine et même carthaginoise. Si les catholiques, du temps de Charles-Quint ou de Philippe II, se sont acharnés à fermer ou à détruire les bains maures, ce n’est nullement par amour de l’ordure, c’est parce que ces bains étaient des lieux de réunion tout trouvés pour les conciliabules des Musulmans mal convertis et que ceux-ci pouvaient s’y livrer, loin de toute surveillance, aux ablutions rituelles prescrites par le Coran.
En réalité, l’histoire de la domination des Maures en Espagne n’est qu’un long et monotone tissu d’horreurs et d’atrocités. Les Espagnols ont pu être cruels dans leur répression : ils avaient affaire à un ennemi sauvage et passé maître dans l’art de raffiner ignoblement sa vengeance. Évidemment, rien ne les excuse d’avoir été, trop souvent, ignobles à leur tour. Mais quoi ? Ils avaient devant eux les alliés de leurs pires ennemis, — d’ennemis sans cesse aux aguets et prêts à profiter de leurs moindres défaillances pour essayer de reprendre pied dans le pays. Il fallait que cela cessât, une bonne fois, — que l’Espagnol achevât la reconquête de sa patrie, avec son unité nationale.
Sans doute, les Maures d’Afrique ne pouvaient pas grand’chose sans les Turcs, — et les Turcs, livrés à eux-mêmes, sans le secours des organisateurs et des chefs européens, ne pouvaient pas non plus aller bien loin. Néanmoins, les corsaires barbaresques étaient toujours capables de porter le trouble et la dévastation dans les provinces méridionales et orientales de l’Espagne, où, d’ailleurs, des populations entières de Morisques, avides de reconquérir leur liberté, les acclamaient comme des libérateurs. Ils ne s’en privaient pas. Pendant des siècles, ils ont razzié et ravagé les côtes espagnoles, comme celles de Sicile et de Calabre, de Ligurie et de Provence. Nulle sécurité dans ces parages : c’étaient des descentes continuelles, les habitants des villages et des petits ports côtiers, des villes fortes elles-mêmes, emmenés en captivité. L’audace de ces pirates était inouïe : ils venaient revendre aux Espagnols les esclaves qu’ils avaient faits chez eux. Il y a, dans la vie de saint Louis Bertrand, un épisode qui nous met réellement sous les yeux ce qu’était le péril de la mer à cette époque.
Le saint, alors maître des novices, se trouvait au couvent des Dominicains de Valence. Soudain, le bruit se répand en ville que des galères barbaresques ont jeté l’ancre au Grao, le port de Valence : « Le but des corsaires, nous dit le biographe du saint, était de proposer aux habitants la mise en liberté, moyennant rançon, de nombreux chrétiens capturés sur les côtes d’Espagne. En attendant qu’on eût réuni la somme réclamée, leur capitaine, entouré de sa garde, eut l’insolence de se promener dans la ville. Les Valenciens durent subir cette humiliation. Sans doute les autorités craignirent, en les molestant, d’exposer la vie des captifs entassés sur les galères. C’était un jour de fête religieuse, et tout le monde s’indigna de cette provocation et surtout de cette espèce d’outrage à la religion. Saint Louis, plus que personne, y fut sensible… Or, ce même soir, les novices prenaient leur récréation au jardin du couvent, et le saint leur avait adressé quelques brèves paroles au sujet de la fête du jour, quand, soudain, saisi d’une pieuse colère, il s’écria : « Comment se retenir, mes enfants, quand on pense que ces ennemis du Christ, après tout ce qu’ils ont fait aux Chrétiens, ont osé se pavaner aujourd’hui à travers la ville et, à cette heure même, s’éloignent en triomphe ! C’est à nous, mes enfants, de mettre ordre à cela ! Tombons à genoux du côté de la mer, et récitons avec ferveur un psaume contre les Maures ! » Surexcités par ces paroles toutes brûlantes, les novices tombèrent à genoux et récitèrent le psaume avec le saint. Quelques instants après, les galères turques mettaient à la voile. Mais elles n’étaient pas loin qu’une tempête d’une épouvantable violence s’élevait tout à coup, les enveloppait et les engloutissait… »
Ah ! que j’aime donc ce saint énergique qui, devant un désordre scandaleux, n’hésite point à recourir aux alliés les plus violents, pour remettre les choses en place. Cette fois, par miracle, il avait suffi d’un psaume. Mais, en temps ordinaire, ce sont de bonnes troupes de guet et tout un cordon d’ouvrages fortifiés qu’il aurait fallu pour tenir l’ennemi en respect. Au moment où ces événements se passaient à Valence, on s’y souvenait encore de la panique qui, quelques années plus tôt, avait bouleversé la contrée, à la nouvelle que le fameux Barberousse, soutenu par les Turcs, mobilisait, dans le port d’Alger, une flotte entière pour envahir le Midi de l’Espagne. On conçoit que Philippe II ait désiré en finir avec cet ennemi insupportable. Lorsque les Maures andalous se soulevèrent dans les montagnes des Alpujarras, il se décida à réunir une véritable armée sous le commandement de son propre frère, don Juan d’Autriche, et à réduire enfin ces perpétuels révoltés. De part et d’autres, ce furent des atrocités sans nom. Devant un tel débordement de brutalité et de méchanceté humaines, on finit par perdre la notion du juste et de l’injuste, et l’on confond ces deux ennemis acharnés à se torturer et à s’entre-détruire, dans une égale réprobation. Et pourtant, il fallait que l’Espagne et la civilisation occidentales fussent, une bonne fois, délivrées du péril musulman.
Le bruit de ces représailles sanglantes, de ces massacres et de ces déportations se propageait sans nul doute jusqu’à la paisible Avila, où, très probablement, il y avait encore des Maures, ou tout au moins des Morisques. Lorsque sainte Thérèse était petite fille, il y en avait certainement dans le voisinage, puisqu’elle voulut, avec son frère Rodrigue, aller évangéliser ces Infidèles et s’offrir au martyre. A la fin de sa vie, dans une lettre adressée à une carmélite de Séville, elle parle une dernière fois des Musulmans. On disait, à ce moment-là, que les Morisques d’Andalousie avaient pris les armes pour un soulèvement général : « On vient de m’annoncer, dit-elle, que les Morisques du pays où vous êtes voudraient prendre d’assaut Séville… » Et elle ajoute, sur un ton mi-plaisant mi-sérieux : « Vous auriez là une belle occasion d’être martyres. Sachez vous assurer de cela et dites à la Mère sous-prieure de nous l’écrire… » Quoi qu’il en soit, il ne semble pas que, tout en connaissant la gravité de la menace islamique, elle y ait attaché une importance capitale. Elle sait par expérience ce que c’est que le Maure. Ces Musulmans fanatiques ne connaissent que la force. On peut toujours leur opposer une force supérieure. Et puis enfin, après ces ultimes expulsions, ils sont loin de l’Espagne. Il y a la mer entre eux et la Chrétienté, — du moins la Chrétienté occidentale. Au contraire, les Protestants étaient sur toutes les frontières de la monarchie. Et, s’ils n’y pénétraient pas toujours matériellement, ils s’y insinuaient, à petit bruit, par leurs livres et par leurs idées. Ici la force ne servait de rien. Il fallait combattre l’esprit par l’esprit. Thérèse l’écrit en propres termes dans ses exhortations à ses religieuses : « C’est du bras ecclésiastique et non du bras séculier que doit nous venir le secours. »
Ces ennemis subtils, insaisissables, omniprésents, voilà ceux qui la préoccupent par-dessus tout. C’est pour résister à l’invasion protestante que Thérèse se fait réformatrice et fondatrice de monastères. Elle le répète et l’affirme de la façon la plus catégorique dans le Chemin de perfection, après l’avoir déjà dit dans son autobiographie : « Ayant appris vers ce même temps (celui de la fondation du couvent de Saint-Joseph, à Avila) les coups portés, en France, à la foi catholique, les ravages que ces malheureux luthériens y avaient déjà faits et les rapides accroissements que prenait, de jour en jour, cette secte désastreuse, j’en eus l’âme navrée de douleur. Dès ce moment, comme si j’eusse pu, ou si j’eusse été quelque chose, je répandais des larmes aux pieds du Seigneur, et je le suppliais de porter remède à un si grand mal. J’aurais donné volontiers mille vies pour sauver une seule de ces âmes que je voyais se perdre en si grand nombre dans ce royaume. Mais, hélas ! étant femme et encore bien pauvre de vertu, je me voyais dans l’impossibilité de servir en rien la cause de mon divin Maître. Cependant j’étais sans cesse poursuivie par un désir qui me consume encore : voyant que cet adorable Maître avait tant d’ennemis et si peu d’amis, je souhaitais que, du moins, ceux-ci fussent d’un dévouement à toute épreuve. Ainsi, je résolus de faire le peu qui dépendait de moi, c’est-à-dire de suivre les conseils évangéliques avec toute la perfection dont je serais capable et de porter ce petit nombre de religieuses réunies à Saint-Joseph à embrasser le même genre de vie… Enfin il me semblait qu’en nous occupant tout entières à prier pour les défenseurs de l’Église, pour les prédicateurs et les savants qui combattent pour elle, nous viendrions, selon notre pouvoir, au secours de ce divin Maître si indignement persécuté… » Et, plus loin, elle ajoute : « En portant mes regards sur les grands maux causés par les hérétiques de nos jours et sur cet incendie que les forces humaines ne sauraient éteindre, il m’a semblé qu’il ne fallait rien moins à l’Église de Dieu qu’une armée d’élite pour briser l’effort de l’hérésie et arrêter ses progrès. »
Cette armée d’élite, ce sera le Carmel réformé. A l’origine de sa réforme, il y a « une indicible douleur à la vue de tant d’âmes qui se perdent et, en particulier, de ces malheureux luthériens, que le baptême avait rendus membres de l’Église. » Et il y a un grand désir : sauver, régénérer le plus d’âmes qu’elle pourra. Elle sent le péril que l’hérésie fait courir à l’Église. Non seulement, celle-ci découronne le catholicisme, en le mutilant dans ses dogmes et dans sa morale, mais elle le vide peu à peu de son contenu surnaturel. Elle l’embourgeoise et le rapetisse en le ramenant à l’unique mesure de la vie laïque, — en supprimant la vie monastique.
Et d’abord ils nient le dogme de la Présence réelle : le Saint Sacrement, « ce chef-d’œuvre, dit-elle, de la dilection de Dieu pour nous, est l’objet de la haine de ces hérétiques… » En le niant, ils semblent poser des limites à la puissance de Dieu. C’est déjà l’étonnement de Pascal devant le timide rationalisme protestant : « Que je hais cette sottise ! s’écrie l’auteur des Pensées : si Jésus-Christ est Dieu, quelle difficulté y a-t-il là ? » Conséquents avec cet irréalisme, les Protestants, après avoir nié la réalité substantielle du Christ dans l’hostie, proscrivent le culte des images, — et de toutes les images, — c’est-à-dire tout ce qui rappelle l’Humanité du Christ, comme si Jésus n’avait été qu’un pur esprit : ce qui les achemine à nier le Mystère même de l’Incarnation, à oublier que le Fils de l’Homme a eu un corps pareil au nôtre et qu’Il a vécu de notre vie… Cent fois, sainte Thérèse revient sur la nécessité du culte de « la Sainte Humanité » et sur l’utilité des images. Les catholiques qui ont peur de matérialiser leur pensée, en méditant sur l’Humanité du Christ, ou en contemplant ses images, finissent par glisser à l’erreur des Protestants : « Qu’ils sont à plaindre, dit-elle, ces malheureux, qui, par leur faute, se privent d’un si grand bien ! Ils se trahissent par là et font voir qu’ils n’aiment pas le divin Maître. S’ils l’aimaient, ils se sentiraient tressaillir de joie à la vue de son portrait, puisque, ici-bas même, l’œil tombe avec bonheur sur le portrait d’un ami… » On allèguera peut-être que, du moment que dans l’oraison, l’âme doit se dépouiller de tout le sensible, il faut qu’elle s’élève également au-dessus de l’Humanité du Christ, qui, à partir d’un certain moment, deviendrait un véritable obstacle au recueillement parfait de l’âme. A cela, la prieure de Saint-Joseph, s’adressant à ses religieuses, répond sans nulle hésitation : « Veuillez m’en croire, mes filles, il est dangereux de mettre ainsi la Très Sainte Humanité de Notre-Seigneur au rang des obstacles. Par ce moyen, le démon pourrait arriver jusqu’à nous faire perdre la dévotion envers le Très Saint Sacrement. »
D’autre part, en proscrivant les reliques des saints et la vénération de ces reliques, les protestants s’attaquent aux corps sanctifiés par l’Esprit-Saint, et, de proche en proche, ils menacent le dogme de la résurrection de la chair. Ils s’en prennent à l’idée même de la sainteté. Bien plus, en détruisant la vie monastique, ils s’en prennent aux conditions mêmes de la sainteté. Sans doute, il y a toujours eu des saints hors du cloître, mais non sans pratiquer une ascèse analogue à celle du cloître. Par leur guerre aux moines et aux religieuses, ces hérétiques ruinent l’idéal complet de la perfection chrétienne : chasteté, pauvreté, obéissance. La dignité éminente de la virginité est méconnue, de même l’efficacité des macérations et des disciplines, — ce que sainte Thérèse appelle : « l’ineffable trésor caché dans la souffrance. » En brûlant les monastères, les protestants s’acharnent à rendre impossible un type supérieur d’humanité, — pour ne pas dire ce qu’il y a de plus parfait dans l’ordre humain. Qu’on songe, en effet, à ce que doit être le moine accompli, — et au long et véritablement héroïque labeur qui l’amène peu à peu à la perfection : maîtrise de ses sens et maîtrise de soi-même (comparés à l’idéal du moine tous les autres hommes sont mal élevés, ils n’ont pas reçu l’éducation véritable, celle qui transforme complètement la nature et qui la rend apte à se transcender elle-même) — avec cela, culture de l’âme, culture de toute une variété de sentiments inconnus du commun, depuis les plus tendres et les plus délicats jusqu’aux plus intenses et aux plus sublimes ; — culture de l’esprit enfin, grâce à des méthodes qui lui permettent de pénétrer dans des régions intellectuelles fermées au plus grand nombre. En réalité, le moine parfait est le chef-d’œuvre de l’humanité. C’est pourquoi sainte Thérèse répète ces paroles qu’elle dit avoir recueillies des lèvres mêmes du Christ : « Que deviendrait le monde, s’il n’y avait des religieux ?… »
Car la vie du monde n’est possible que par l’effort surhumain de quelques-uns, qui donnent aux hommes l’exemple de mépriser ce pourquoi ils s’entre-tuent, de nier ce qu’ils croient être l’unique raison de vivre et qui les rend si durs les uns aux autres. Ainsi, en s’efforçant de maintenir le christianisme intégral, Thérèse a travaillé, en même temps, dans le sens du plus humain. La catholicité de ce temps-là, guidée par le même esprit qui l’animait, entraînée aussi par sa pensée et par son exemple, a sauvé, en fin de compte, les principes de la vieille civilisation latine. Par le culte de l’Humanité du Christ et la vénération des images, elle a conservé la supériorité séculaire de ses arts plastiques. Les pays catholiques sont restés des pays de peintres, de sculpteurs et d’architectes. Par la confession auriculaire et l’habitude de l’examen de conscience, elle a enseigné aux écrivains profanes l’analyse psychologique, et, par l’importance qu’elle attribue aux cas de conscience et aux conflits intérieurs, elle a fourni au drame un nouvel aliment. Les peuples protestants sont, en général, de mauvais psychologues et de médiocres dramaturges. Enfin, par la part prépondérante qu’elle accorde au surnaturel, elle a continué à élever le monde occidental au-dessus de la platitude et de la bassesse pratiques. Elle a contribué à la beauté, à la noblesse, à l’élégance même de la vie.
Assurément sainte Thérèse ne s’est nullement préoccupée de ces choses, quoiqu’elle fût bien loin de les mépriser. Personne n’a été plus assurée que la beauté est un reflet de Dieu, — en tout cas un moyen pour s’élever à Dieu. Elle écrit, dans une de ses lettres, à la prieure des Carmélites de Séville, qui, des fenêtres de leur couvent, s’amusaient à regarder les galères pavoisées sur le Guadalquivir : « Pensez-vous que ce soit peu de chose que d’être dans un monastère d’où vous puissiez voir ces galères dont vous me parlez ? Les sœurs de Castille vous portent grande envie : car cela est d’un grand secours pour louer Notre-Seigneur. » Petit détail, sans doute, mais qui en dit long sur la sensibilité de la Sainte : la vue d’un beau navire, comme celle d’un beau paysage, la mettait dans un état propice à l’oraison… Quoi qu’il en soit, il est impossible que cette Latine de vieille civilisation ne soit pas entrée dans un grand tremblement, à la nouvelle des atrocités et des destructions sauvages que les guerres religieuses de cette époque multipliaient en France et en Allemagne. Le protestantisme qui incendiait les cathédrales et les couvents, qui brisait les reliquaires et les statues de saints, devait lui apparaître comme un retour honteux à la barbarie. Devinait-elle déjà, avec son sens prophétique, ce qu’allait devenir un monde de plus en plus matériel, de plus en plus coupé du surnaturel, plié uniquement sur les besognes mécaniques de l’industrie, où l’homme est l’esclave des machines et de l’État, livré sans défense à une basse démagogie qu’exploite une poignée de coquins et se détruisant lui-même par la frénésie de ses concupiscences déchaînées !…
Se dresser contre cela, c’était la tâche la plus pressante, celle qui ne souffrait aucun délai. Au sortir de ses extases, elle en voyait la nécessité dans une lumière éclatante. Elle brûlait d’une ardeur incoercible d’apostolat. Elle aurait voulu intéresser le Roi lui-même (qui, d’ailleurs, ne tardera pas à la comprendre) à l’œuvre capitale de sa réforme. Elle s’écriait : « Je sens, pour dire des vérités si salutaires à ceux qui gouvernent, un zèle qui me tue ! » Elle n’admet pas qu’on hésite, qu’on s’occupe d’autre chose, que ses religieuses, importunées par de mauvais dévots, consentent à prier, par exemple, pour le succès d’un procès, ou pour une bagatelle semblable : « Eh quoi ? dit-elle, toute la Chrétienté est en feu ! Ces malheureux hérétiques veulent, pour ainsi dire, condamner une seconde fois Jésus-Christ, puisqu’ils suscitent contre lui mille faux témoins et qu’ils s’efforcent de renverser son Église ! Et nous perdrions le temps en des demandes qui, si elles étaient exaucées, ne serviraient peut-être qu’à fermer à une âme la porte du Ciel. Non certes, mes sœurs, ce n’est pas le temps de traiter avec Dieu d’affaires si peu importantes ! Et, s’il ne fallait avoir quelque égard pour la faiblesse humaine, qui se réjouit d’être aidée en tous ses besoins et à laquelle il ne faut point refuser cette consolation, quand elle dépend de nous, je serais fort aise que chacun sût que ce n’est point pour de semblables intérêts que l’on doit prier avec tant d’ardeur dans ce monastère… »
Que faire donc, en ces graves conjonctures ? Comment lutter contre l’invasion ?… Il faudrait pouvoir se mêler au siècle plus directement et plus intimement que ne le peuvent les ordres religieux. Suivra-t-on, en cela, les protestants qui se laïcisent à outrance ? Déjà la Compagnie de Jésus l’a tenté. Ce nouvel ordre de religieux, afin d’agir plus efficacement sur les laïques, s’est rapproché, autant qu’il l’a pu, du clergé séculier. Mais une carmélite, à moins de renier l’esprit même de son institution, ne peut pas aller jusque là !… Eh ! bien, soit ! la Carmélite, ne pouvant agir au dehors, comme le Jésuite, agira du dedans. Elle agira par la prière, — une prière plus intense et plus persévérante, — plus consciente surtout des nécessités actuelles de l’Église. On priera non seulement pour le salut des âmes, — de toutes les âmes, — mais pour l’efficacité de la prédication, l’augmentation de la vertu chez les clercs et les moines, de la science chez les docteurs : « J’ai toujours, dit la Sainte, aimé les hommes éminents en doctrine… » Afin de mieux prier, de prier dans le silence et le recueillement, d’éviter les allées et venues et les occasions de dissipation, on observera strictement la clôture et l’on ne sera qu’un petit nombre : treize religieuses, au plus, en comptant la prieure. On veillera soigneusement au recrutement de chaque communauté, et, autant que possible, on n’admettra que des sujets de choix : « Mieux vaut, dit Thérèse, quelques religieuses distinguées par l’esprit qu’un grand nombre de médiocres. » Étant si peu nombreuses, on vivra sans trop de dépense, en tout cas dans la plus grande pauvreté possible. L’idéal serait de vivre d’aumônes, comme saint François d’Assise et les Frères mendiants. On échapperait ainsi aux inconvénients de la dotation, — et d’une dotation toujours insuffisante. Mais la réformatrice eut beaucoup de peine, comme nous le verrons, à faire accepter cette idée évangélique, tant par les pouvoirs séculiers que par les autorités ecclésiastiques. Enfin, on se rapprochera le plus qu’on pourra de cet idéal de pauvreté. On habitera d’humbles maisons, où l’on aura tout juste l’indispensable. On fuira le faste de certains monastères : « Gardez-vous, mes filles, dit la Sainte à ses religieuses, de jamais élever de ces bâtiments superbes. Je vous le demande pour l’amour de Dieu et par le précieux Sang de son Fils. Si cela vous arrivait, mon vœu, que je forme en conscience, est qu’ils s’écroulent le jour même où ils seraient achevés. Ce serait très mal, mes filles, de bâtir de grandes maisons avec le bien des pauvres. Je supplie le Seigneur de nous en préserver. Nos maisons doivent être petites et tout y doit respirer la pauvreté… Ceux qui font construire de vastes bâtiments ont leurs raisons pour cela, et, sans doute, ils suivent de saintes intentions. Mais, pour treize pauvres religieuses, le moindre petit coin suffit… »
Et, avec sa bonne humeur habituelle, elle conclut : « Ayez sans cesse présente à l’esprit cette pensée que tout doit finir au jour du Jugement… Or, conviendrait-il que la maison de treize pauvres religieuses fît tant de bruit, en tombant ? Les vrais pauvres n’en doivent point faire : ils doivent être gens de petit bruit, s’ils veulent qu’on ait compassion d’eux. »
Là, dans la pauvreté et le retranchement de tout, on travaillera silencieusement pour obtenir les grâces d’oraison. La vie ne sera qu’une longue prière et qu’une longue pénitence. Nous n’avons pas à entrer, ici, dans le détail de la règle imposée à ses religieuses par sainte Thérèse. Cette règle n’est pas la plus sévère des ordres monastiques, mais elle est suffisamment rigoureuse pour faire hésiter, sur le seuil du cloître, les âmes les mieux armées. En tout cas, elle est toute pénétrée d’humanité et de raison. Pas un instant, cette mystique, si détachée des sens et de tout le sensible, n’oublie que nous avons un corps et que nous ne sommes, après tout, que des hommes. Elle a grand soin de la santé de ses religieuses. Il ne faut pas que des macérations excessives les rendent malades. Elles doivent être fortes pour l’oraison. Il faut l’être pour prier et pour souffrir. Certes, elle n’a pas peur des pénitences corporelles. Mais elle s’oppose, de tout son bon sens, aux austérités exagérées. Par exemple, elle blâme fort son frère Laurent qui, devenu d’une dévotion exaltée, vers la fin de sa vie, se disciplinait avec un sombre acharnement. Elle combat l’abus qu’il fait des cilices et des disciplines : « Dieu, lui dit-elle, aime mieux l’ardeur de votre charité que celle de votre pénitence… » De même pour ses religieuses. Si l’une d’elle est malade, si elle a des vapeurs, des visions troubles, des hallucinations qu’elle prend pour des apparitions célestes, que, tout de suite, on la mette à un autre régime : qu’on n’hésite pas à lui faire rompre le jeûne, — et même qu’on lui fasse manger de la viande. Si le mal persiste, qu’on l’envoie à la campagne pour se distraire. La chose essentielle est de se maintenir en joie. Une religieuse doit être gaie. C’est pourquoi sainte Thérèse abomine les mélancoliques. Pour elle, la mélancolie est un défaut rédhibitoire, et elle n’augure rien de bon d’une novice qui en est atteinte. Et c’est pourquoi encore elle ménage à ses religieuses toute espèce de distractions : musique et chant, improvisation de couplets et de cantiques spirituels, processions costumées, au son des flûtes et des tambourins, pour les jours de fêtes. Elle leur recommande enfin la lecture, — la lecture des « bons livres », cela va de soi. Rien, dit-elle, de plus efficace pour soutenir la méditation…
Mais la chose essentielle, à ses yeux, c’est le soin des âmes. Les âmes ont été créées libres par Dieu. Elles ont le droit de s’appartenir et de disposer d’elles-mêmes. Cette liberté des âmes est dans l’essence même du christianisme, et c’est ce qui excite contre lui tant de haines, en particulier celles de tous les ennemis de l’individu et de la liberté, quels qu’ils soient, quiconque en tient pour les doctrines d’oppression et de mort qui font de l’homme un instrument au service de la société ou de l’État. Les carmélites déchaussées seront donc libres dans leurs âmes et dans leurs consciences : notamment elles auront le droit de choisir leur confesseur, fût-ce en dehors de l’ordre des carmes et de tout autre ordre monastique. La Sainte se rappelle ce qu’elle a eu à souffrir de l’incompréhension et de l’hostilité de certains de ses directeurs ; c’est pourquoi elle entend épargner cette cruelle épreuve aux jeunes nonnes du Carmel.
Enfin, la plus précieuse de toutes les prérogatives de l’âme est le droit à la solitude : O beata solitudo ! Se rappelant aussi combien elle a souffert de la promiscuité qui régnait à l’Incarnation, lorsqu’elle y entra, elle veut que ses carmélites puissent s’isoler et vivre comme des ermites au sein de la communauté. Cette prescription de la Fondatrice a été pieusement observée par ses filles spirituelles. Dans une règle apportée en France par les carmélites espagnoles et qui s’appelle : Le Papier d’exaction, — rédigée vraisemblablement pendant les premières années du XVIIe siècle, — je lis ces recommandations adressées aux religieuses : « Elles sauront que, dans cet ordre, l’on fait profession non seulement d’être religieuses, mais aussi d’être ermites, à l’imitation des anciens Pères des déserts, vivant en communauté, comme nous faisons. C’est ce que notre Sainte Mère, sainte Thérèse, dit en paroles expresses dans Le Chemin de perfection, et ailleurs elle nous apprend que ce que les carmélites doivent toujours désirer, c’est d’être seules avec le Seul… »
Etre seule avec le Seul ! c’est un idéal qui ne se réalise guère qu’aux suprêmes étapes de l’oraison. Bien que sainte Thérèse admette en principe que toute créature est appelée aux plus hautes faveurs mystiques, elle est cependant obligée de reconnaître qu’il n’en est pas ainsi dans la pratique. Qu’importe ! dit-elle ; que celles qui ne parviennent point à ces hautes demeures ne se découragent pas : « En quelque état que l’on soit, on peut servir Dieu », — et nommément par les œuvres de charité aussi bien que par le travail manuel. Les contemplatives, d’ailleurs, ne sont point dispensées de ce travail et elles doivent tendre à la vie active. La Sainte répète à plusieurs reprises que Marie est obligée de travailler comme Marthe. Elle-même donnait l’exemple : elle filait et faisait la cuisine.
Ainsi elle se fait humble avec les humbles. Bien plus, elle s’applique à leur mettre constamment sous les yeux la dignité de leur condition. Eux aussi, à leur place, ils travaillent à l’œuvre de perfection, d’où dépend le salut du monde. Car ce monde matériel n’est possible et n’est supportable qu’à la condition d’être suspendu à un monde de charité qui, tout à la fois, le nie et l’exalte.
Ce n’était pas tout que de poser devant les yeux du siècle ce haut idéal de vie monastique, de concevoir des plans de réforme et de fondation : l’âme agissante et avide d’apostolat qu’était sainte Thérèse ne pouvait se reposer que dans la réalisation, — et une réalisation aussi prompte et aussi complète que possible. Comme on s’en doute, ce ne fut pas chose facile.
La Carmélite avait d’abord annoncé à ses confidentes et à quelques religieux amis son intention de fonder un couvent sans revenus, où l’on ne vivrait, comme aux premiers temps du Carmel, que de la charité publique. Que la règle primitive des carmes ait comporté cette obligation de stricte pauvreté, la Sainte avoue qu’elle l’ignorait, et, très probablement, personne ne s’en souvenait, ou ne voulait s’en souvenir autour d’elle : de sorte que ce retour à une très ancienne coutume parut une audacieuse et même très dangereuse nouveauté. Enfin, par cette réforme, par l’austérité de sa discipline, par sa clôture plus sévère, par la réduction de ses religieuses à un très petit nombre, elle se séparait de tout son ordre, qui avait fini par adopter une règle mitigée et dont les couvents, on l’a vu, étaient fort peuplés.
Ce fut, contre elle et ses collaborateurs, un déchaînement de haine et de mauvais procédés, dont nous n’avons plus idée. Ses anciennes compagnes, les religieuses de l’Incarnation, crièrent au scandale : la fondation de Thérèse de Ahumada devenait un affront pour elles, comme si leur monastère était si corrompu qu’il fallût absolument le réformer pour qu’on y pût faire son salut. Thérèse, à les en croire, était une orgueilleuse, une ambitieuse, à moins que ce ne fût une folle et une illuminée : on ne parlait de rien moins que de la déférer à l’Inquisition. D’autre part, la municipalité d’Avila s’inquiétait de la création, dans ses murs, d’une nouvelle communauté, qui prétendait vivre d’aumônes. Comme si l’on n’avait pas, déjà, assez de pauvres à nourrir, — sans parler des moines mendiants établis dans la ville ! Ceux-ci, à leur tour, ne pouvaient voir que de très mauvais œil des nonnes cloîtrées qui allaient leur faire concurrence, en détournant vers elles les aumônes et les cadeaux. C’est ainsi que, plus tard, à Séville, les franciscains commencèrent par susciter une guerre acharnée aux carmélites, n’hésitant pas à recourir aux pires moyens pour les empêcher de s’installer dans la maison qu’elles venaient d’acheter mystérieusement.
Thérèse dut s’occuper d’abord à désarmer ces hostilités et ces préventions. Les théologiens consultés par elle, — même ceux qui lui étaient le plus dévoués, comme le P. Pierre Ybañez, dominicain du couvent de Santo-Tomas, — se montraient opposés à la fondation d’un couvent sans revenus. Elle ne s’obstina point sur cette idée de pauvreté absolue. L’essentiel, à ses yeux, était la fondation d’un couvent réformé, celui qu’elle voulait établir à Avila, sous l’invocation de saint Joseph. Elle finit par convertir à son projet non seulement quelques dominicains et quelques jésuites, mais le provincial des carmes. Comment résister aux instances pressantes de Thérèse ? Ce qu’elle demandait, c’était l’ordre exprès du ciel. Continuellement, elle avait des extases et des révélations, qui la poussaient dans cette voie. Le Christ lui-même parlait par sa bouche. Ainsi, elle sut intéresser à sa cause deux austères et pieux personnages qui, dès cette époque, avaient, dans toute l’Espagne, une grande réputation de sainteté : le dominicain Frère Louis Bertrand et le franciscain Frère Pierre d’Alcantara. Le premier, consulté par elle, ne lui répondit qu’au bout de trois mois, sans doute après avoir mûrement examiné la question et avoir reçu, à ce sujet, des communications surnaturelles. De son monastère de Valence, il écrivit à la carmélite de l’Incarnation les quelques lignes que voici :
« Mère Thérèse, j’ai reçu votre lettre. Et, parce que l’affaire sur laquelle vous me demandez mon avis touche de si près au service du Seigneur, j’ai voulu la Lui recommander dans mes pauvres prières et sacrifices, et c’est pourquoi j’ai tardé à vous répondre. Maintenant, je vous dis, au nom du même Seigneur, de prendre courage pour une telle entreprise, qu’Il vous aidera et vous favorisera. Et je vous donne l’assurance de sa part que cinquante ans ne passeront point que votre ordre ne soit un des plus illustres qu’il y ait dans l’église de Dieu, — lequel vous ait en sa sainte garde. Frère Louis Bertrand. »
La prédiction du dominicain de Valence se réalisa à la lettre, — et les Bollandistes nous assurent que, lors du procès de canonisation de saint Louis Bertrand, il fut tenu compte de cette lettre, comme témoignage de son esprit prophétique.
Saint Pierre d’Alcantara en écrivit une non moins belle à la future sainte Thérèse. Sans hésiter, il lui disait : « L’Esprit-Saint remplit l’âme de Votre Grâce… Je m’étonne qu’elle soumette à l’opinion des doctes une chose qui n’est pas de leur ressort. S’il s’agissait de procès ou de cas de conscience, il serait bon de prendre l’avis de juristes ou de théologiens. Mais, quand il s’agit de vie parfaite, vous n’avez à traiter qu’avec ceux qui la vivent… Et, en ce qui concerne les conseils évangéliques, vous n’avez pas à demander s’il est bien ou mal de les suivre… Si Votre Grâce veut suivre le conseil du Christ de viser à la perfection la plus grande en matière de pauvreté, qu’elle le fasse !… » Et il mettait, paraît-il, cette suscription en tête de ses lettres à la carmélite : « A la très magnifique et très religieuse dame doña Thérèse de Ahumada, dont notre Seigneur veuille faire une sainte ! »
Ainsi encouragée et soutenue par des hommes de science et de vertu, elle se lança intrépidement dans son entreprise, tenant tête au clergé et aux religieux, comme à la municipalité et à la population entière de sa ville natale. Avant toutes choses, il lui avait fallu, pour sa fondation, un bref pontifical qui l’y autorisât. Ensuite, acheter clandestinement une petite maison, pour y installer ses douze religieuses, la faire restaurer et aménager, sans trop éveiller l’attention d’une petite ville soupçonneuse et cancanière. A cet effet, elle avait dû trouver de l’argent, des complicités et des appuis. Ce fut une lutte très longue et qui prend sous sa plume, quand elle la raconte, une tournure quasiment épique. Elle y révéla un courage, une obstination et, en outre, des qualités d’organisatrice et un esprit pratique tout à fait extraordinaire chez une femme de cinquante ans, qui avait passé sa vie dans la contemplation. Ces luttes recommencèrent pour chacune de ses autres fondations. Elle se consuma, jusqu’à la veille de sa mort, dans des tracas d’affaires et d’argent, dans des démarches continuelles auprès des autorités séculières ou ecclésiastiques, dans une résistance acharnée et quelquefois héroïque aux intrigues et aux mauvais traitements des carmes mitigés, — se traînant, malade et mourante, par les mauvaises routes de ce temps-là, s’occupant de tout et dans le plus petit détail : du ravitaillement de ses monastères, des arrivages de riz, de légumes ou de poisson, des muletiers, charretiers et messagers, qui faisaient la navette entre ses divers couvents. La question des charrois a une importance considérable dans ses lettres. Un grand bruit de charrettes, de galères et de tartanes accompagne ses glorieux projets de réformation. Avec cela, condamnée à de perpétuels et épuisants voyages, entretenant une correspondance qui lui prenait, souvent, la plus grande partie de ses nuits. Finalement, elle triomphe, mais elle était à bout de souffle : elle n’avait plus qu’à mourir…
A la fin de sa vie, elle avait fondé dix-huit monastères dispersés à travers les Castilles et l’Andalousie. Bientôt, ses carmélites essaimèrent en France et dans tout le reste de l’Europe. La prédiction de saint Louis Bertrand fut réalisée. Mais c’est surtout chez nous, dans la première moitié du XVIIe siècle, que les conquêtes de l’esprit thérésien furent nombreuses et profondes. Saint François de Sales, le cardinal de Bérulle, les solitaires eux-mêmes de Port-Royal en sont tout pénétrés : ce fut, comme on l’a dit, une véritable invasion mystique. On peut affirmer, sans trop forcer les termes, que le mysticisme, alors, devint à la mode, fut même une mode un peu mondaine. Mais, à côté d’excès quelquefois ridicules ou scandaleux, il y eut des résultats sérieux, durables et véritablement dignes de toute admiration. Des familles entières furent gagnées par les écrits thérésiens à la pratique de l’oraison. Après le père ou la mère, qui donnait l’exemple, les fils et les filles, à l’envi les uns des autres, entraient au couvent. Ce fut quelque chose d’unique et, semble-t-il, de miraculeux que cette action posthume et persévérante sur les esprits et les âmes. Thérèse a réellement ajouté à la religion des hommes de son temps.
La preuve la plus démonstrative peut-être de son influence, c’est le cas extraordinaire, étrange, — qui frappe si vivement l’imagination et qui excite en même temps la pensée, — de son grand et fameux contemporain : Philippe II, de sinistre réputation.
Peut-on considérer ce sombre et énigmatique personnage comme un disciple de sainte Thérèse ? Oui, sans doute, dans une certaine mesure. Mais il ne faudrait pas aller trop loin. Il y a, entre ces deux natures, trop de différences et trop foncières, pour qu’on essaie de les rapprocher. L’amour, la charité brûlante dont Thérèse débordait manquait à Philippe. Et, d’autre part, si analogue que soit leur rôle dans la contre-réforme, il est évident qu’ils ne se sont point concertés pour une action commune. On a pourtant essayé de rapprocher directement ces deux grands adversaires de l’hérésie protestante. Quelques historiens ont cru pouvoir démontrer qu’il y avait eu, à l’Escorial, une entrevue entre le terrible autocrate et l’humble carmélite. Magnifique tableau d’histoire que cette confrontation de la Sainte et de l’homme en qui la littérature romantique s’est plu à voir un tortionnaire et un bourreau, pâle figure que rien n’illumine sinon le reflet des bûchers de l’Inquisition… Mais il faut en faire notre deuil : le fragment de lettre, sur lequel on s’appuie pour établir ce fait, paraît bien être apocryphe. Ces lignes, fort suspectes, auraient été écrites par sainte Thérèse elle-même à une de ses amies, doña Inès Nieto, femme de don Juan de Albornoz, secrétaire du duc d’Albe, pour lui conter, non sans une pointe de satisfaction vaniteuse, sa prétendue rencontre avec le Roi.
Voici la teneur de ce fragment : « Que Votre Grâce, doña Inès, se figure ce que pouvait éprouver une femmelette comme moi, quand elle s’est vue en présence d’un si grand monarque. J’étais toute troublée, lorsque je commençais à lui parler, parce que ses yeux perçants, — de ces yeux qui vous pénètrent jusqu’à l’âme, — étaient fixés sur moi et paraissaient me blesser comme des flèches. Cela fit que je baissai les miens et lui exposai ma requête en toute brièveté. Quand j’eus fini de l’informer de l’affaire, je tournai de nouveau mes regards vers son visage, qui était, en quelque sorte, changé. Ses yeux étaient plus doux et plus posés. Il me demanda si je désirais quelque chose d’autre. Je lui répondis que c’était tout ce que j’avais à lui demander. Alors, il me dit : « Va en paix ! Tout s’arrangera selon tes désirs » : ce qui fut entendu de moi en grande consolation. Je m’agenouillai pour le remercier d’une si grande faveur. Mais il m’ordonna de me relever et, tout en faisant à la pauvre petite religieuse que je suis, son indigne servante, une si gentille révérence, que je n’en ai jamais vu de pareille, il me tendit sa main que je baisai. Et je sortis de là, pleine de jubilation et louant en mon âme la Divine Majesté pour le bien que ce César promettait de me faire… »
Et bien non ! cette platitude ne peut pas être de sainte Thérèse ! Un des thérésianistes les plus éminents et les plus compétents, le P. Silverio, le récent éditeur des œuvres de la grande mystique, est, paraît-il, de cet avis. Il donne surtout des raisons de style à l’appui de son sentiment. On pourrait en ajouter d’autres, tirées de l’histoire ou du caractère de la Sainte. Est-il vraisemblable que le Roi, qui se piquait de galanterie et qui refusait de se laisser baiser la main par n’importe quel prêtre, l’ait tendue à une femme, une religieuse, une prieure de couvent, qui, dès cette époque, était en renom de sainteté ? Mais il y a plus : toutes ces formules d’adulation et de révérence un peu servile à l’égard des puissants sont en contradiction avec tout ce qu’elle a écrit sur ce sujet. Dans son autobiographie, elle a blâmé à maintes reprises la phraséologie courtisanesque, les formules de courtoisie outrée dont on se servait dans la correspondance, — à tel point que Philippe II lui-même crut devoir régler cet abus par une pragmatique spéciale, — elle s’indigne contre l’étiquette de cour qui rend l’abord des rois de la terre si difficile, alors que le Roi du Ciel se donne à tous. Dans cette Espagne raffinée du XVIe siècle, les gens du peuple eux-mêmes exigeaient, comme les grands seigneurs, une politesse compliquée et fleurie. Par plaisanterie, sainte Thérèse demande à une de ses correspondantes si elle doit appeler « Votre Seigneurie » le maître-charretier qui fait les commissions du couvent. Un esprit si dégagé, si libre à l’égard des puissances, voire même un peu frondeur, semble bien incapable d’avoir parlé du Roi comme elle est censée le faire dans la lettre en question. Veut-on savoir ce qu’elle pense des grandeurs du monde, qu’on lise ce passage où elle nous raconte son séjour forcé à Tolède, dans le palais de doña Louise de la Cerda, la sœur du duc de Medina Celi : « Notre-Seigneur, dit-elle, veillait sur moi, et, durant mon séjour chez cette dame, Il me combla de grâces extraordinaires : Il m’accorda une admirable liberté d’esprit et un profond mépris pour toutes ces vaines grandeurs de la terre. Plus elles paraissaient imposantes à la vue, plus j’en découvrais le néant. Ainsi, en conversant chaque jour avec des femmes d’une naissance si illustre que j’aurais pu tenir à honneur de les servir, je me sentais aussi libre que si j’avais été leur égale… » Et plus loin, toujours à propos de cette hospitalité princière, elle ajoute : « En vérité, j’eus souverainement en horreur le désir d’être grande dame, et je disais au fond de mon cœur : Dieu m’en délivre !… Certes, c’est, selon moi, un des mensonges du monde de qualifier du nom de « seigneur » et de « maître » ces personnes qui sont esclaves en tant de manière… »
Après de telles déclarations, il est bien difficile, il faut l’avouer, d’admettre comme authentique cette lettre où la Sainte se déclare si ravie d’avoir baisé la main et d’avoir obtenu une révérence du Roi, — un peu comme Mme de Sévigné éperdue d’avoir dansé avec Louis XIV.
Il n’en est pas moins certain que Thérèse aurait aimé voir le Roi, l’entretenir longuement, lui parler à cœur ouvert. C’est, d’ailleurs, une tradition au monastère de l’Escorial, que sainte Thérèse y aurait été reçue par Philippe II, soit à l’automne de 1577, soit au printemps de 1578. En tout cas, du jour où elle commence son œuvre de fondatrice et de réformatrice, elle a constamment les yeux fixés sur lui. Elle aurait voulu l’intéresser davantage à cette œuvre, l’avoir pour allié dans sa lutte contre les mitigés et sa résistance à l’hérésie protestante. Qu’on feuillette son autobiographie ou sa correspondance, on voit qu’elle songe constamment à celui qu’elle appelle « ce saint roi ». Elle n’aurait pas eu peur de faire la leçon à cet homme dur et redoutable, comme elle la faisait à ses religieuses et à ses directeurs eux-mêmes. Elle n’avait peur de rien : « Quand on a vu, dit-elle, la vérité à cette divine lumière de l’extase, on ne craint plus de perdre ni la vie ni l’honneur pour l’amour de Dieu. Quelle précieuse disposition dans des monarques qui plus étroitement tenus que leurs sujets à défendre l’honneur de Dieu, doivent par la piété marcher à la tête des peuples ! Pour faire faire un pas à la foi, pour éclairer d’un rayon de lumière ces infortunés hérétiques, ils seraient prêts à sacrifier mille royaumes… O mon Dieu, pourquoi faut-il qu’il ne m’ait pas été donné de proclamer bien haut ces vérités ! Voyant mon impuissance, je me tourne vers vous, Seigneur, et je vous conjure de remédier à tant de maux. Vous le savez, ô vous qui sondez mon cœur, je me dessaisirais volontiers des faveurs dont vous m’avez comblée pour les transporter sur la tête des rois. Dès lors, je le sais, ils ne pourraient plus consentir à tant de choses qu’ils autorisent… mon Dieu, éclairez-les sur l’étendue de leurs obligations… »
Tout ce passage est singulièrement révélateur. Il prouve que sainte Thérèse, comme sainte Catherine de Sienne, se fût aisément mêlée de politique, si elle l’avait pu, — dans la mesure évidemment où la politique confine à la religion. Mais enfin elle n’eût pas boudé cette besogne et, si Philippe II l’eût voulu, il l’aurait eue pour conseillère.
Du moins, il s’occupa d’elle, lui aussi. Après un moment d’hésitation et peut-être de scandale, cet homme qu’on a appelé « le Roi prudent » et qui ne se décidait qu’après une minutieuse et longue et quelquefois traînante information, finit par intervenir en sa faveur. Il la soutint contre les gens d’Avila, contre les mitigés et contre le Nonce lui-même. Devina-t-il le retentissement que les doctrines et l’œuvre thérésiennes allaient obtenir dans le monde entier, leur influence sur l’Église, sur le développement des idées et des mœurs, au siècle suivant ? Ce serait trop demander à un homme de gouvernement que de s’occuper de ces choses et de prévoir l’avenir de si loin. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il comprit l’importance et l’opportunité de cette réforme du Carmel, qu’il en comprit la grandeur surtout, l’effet salutaire pour les âmes. Son goût de l’ascétisme en fut renforcé. La pensée et l’action spirituelle de sainte Thérèse finirent par le pénétrer. Pendant les dernières années de sa vie, il eut le même confesseur qu’elle, la Père Diego de Yepès, dont il fit plus tard un évêque d’Osuna et qui écrivit sur la vie, les vertus et les miracles de la grande carmélite. C’est sans doute à l’instigation de ce religieux qu’il fit réunir, après la mort de la Sainte, les manuscrits de ses œuvres, qui furent déposés à la bibliothèque de l’Escorial. On peut y admirer encore, à travers une vitrine, ces pages d’une écriture si ferme et si belle, à côté de la petite boîte qui contenait son encrier et ses ustensiles à écrire. Mais ces menus détails et ces coïncidences ne sont rien : l’essentiel, c’est que la pensée thérésienne se soit imposée à Philippe II. La grande rénovatrice de l’ascétisme religieux, à cette époque, en Espagne, c’est sainte Thérèse : il n’y en avait pas d’autre. Philippe savait très précisément par elle-même ce qu’elle voulait faire, ce qu’elle voulait réformer dans les couvents de son ordre. Il s’est déclaré le partisan de cette réforme. Il a tenté de s’y soumettre lui-même, autant qu’il le pouvait, et il y a soumis les moines hiéronymites de l’Escorial, — non pas qu’il leur ait imposé la règle thérésienne, mais il les a obligés à une observance plus stricte de leur propre règle. Pendant la dernière période de sa vie surtout, il a été obsédé par le même idéal ascétique que la Sainte, et il a tenté de le réaliser sur le trône. C’est là le plus éclatant témoignage qu’on puisse apporter en faveur de l’action de sainte Thérèse et qui, peut-être, lui fait le plus d’honneur.
Et c’est là un des cas les plus extraordinaires et les plus curieux de l’histoire : ce roi, qui est l’arbitre de l’Europe et de la Chrétienté, qui possède des royaumes et des continents, dont la nomenclature est à perdre haleine, qui goûte tous les enivrements du pouvoir absolu, — et qui cependant ne veut être qu’un moine, qui aspire, comme saint Louis de France à devenir un saint et qui a poussé si loin ce désir que l’Église a pu songer à le canoniser.
Certes, cela étonne et même scandalise les hommes d’aujourd’hui que quelqu’un ait pu penser à faire de Philippe II un saint. Et il y a évidemment contre lui de très fâcheuses apparences. Il est difficile, actuellement, de juger sa conduite. La ramener à la mesure de nos idées ou de nos préjugés, c’est n’y rien entendre. Il n’y a pas deux morales, assurément, et Philippe II était trop bon chrétien pour admettre le contraire. Seulement les circonstances étaient telles qu’il se voyait souvent obligé non pas de choisir entre le bien et le mal, mais d’opter pour le moindre des maux. Deux ou trois jours avant sa mort, « il confessa qu’il n’avait jamais commis une seule injustice pendant toute sa vie, du moins à son escient. Si, par hasard, il l’avait fait, ce ne pouvait être que par ignorance, ou par la tromperie de ses conseillers. Ses intentions avaient été d’une parfaite droiture, et il n’avait jamais eu en vue que le seul bien… » Mais il ne faut pas oublier qu’il a vécu à une des époques les plus atroces que le monde ait connues. Au milieu des bêtes fauves de son siècle, Philippe II apparaît presque comme un doux, en tout cas un sage qui a horreur de la violence, qui n’y recourt qu’à la dernière extrémité et qui, dans certaines conjonctures difficiles, préfère la ruse à la force, qui se montre constamment soucieux non seulement d’économiser l’argent de ses sujets, mais les vies humaines et, — si paradoxal que cela nous paraisse, — les supplices…
Voici une anecdote qui, pendant un de ses séjours à l’Escorial, défraya la malignité des moines, et qui nous est pieusement et copieusement racontée par l’un d’eux, le Père Jérôme de Sepulveda, auteur d’une chronique des plus curieuses et des plus savoureuses. On me permettra de la citer, parce qu’elle est une preuve entre mille du peu de cas que l’on faisait alors d’une vie humaine, et parce qu’elle montre aussi qu’en matière de supplices, un Pape même n’y regardait pas de si près que le Roi d’Espagne.
« En ce temps-là, écrit Sepulveda, il advint qu’à Rome les Espagnols se mutinèrent, et la cause en fut l’injuste condamnation à mort du docteur Navarro. Ce docteur Navarro est le neveu du grand docteur Navarro, celui qui a écrit la Somme des cas de conscience, ouvrage si pratique et si répandu : c’était un jeune homme de grandes espérances et de grand savoir, — enfin un saint. Il briguait un bénéfice à la curie romaine, comme font beaucoup d’autres. Le Pape Sixte-Quint l’aimait et l’estimait beaucoup, parce qu’il était fort lettré et de grandes vertus, et enfin parce qu’il était le neveu d’un homme si éminent… Eh bien, il arriva qu’un jour ce docteur Navarro aperçut de loin le Pape qui sortait de son Sacré Palais et qui s’en allait au dehors avec un grand cortège. Il voulut, lui aussi, accompagner le Pape, qui lui marquait de la faveur et qui le connaissait déjà beaucoup. Et, comme le pauvre homme ignorait l’étiquette qui se pratique en ce cas, pour couper au plus court, il voulut rompre les hallebardiers et passer par leurs rangs, et de cette façon, arriver à se joindre au cortège du Pape. Il n’y eut pas plutôt pénétré qu’un de ces hallebardiers lui donna de sa hallebarde un coup si terrible qu’il le laissa pour mort sur le terrain. Le pauvre docteur Navarro ne reprit pas ses sens si promptement. Quand il revint à lui, la chose urgente était d’aller se faire soigner à son auberge plutôt que d’accompagner le Saint-Père…
« Il se guérit de sa blessure, qui n’était pas trop bonne. Et, quand il fut rétabli, un jour qu’il se promenait dans les rues de Rome, il aperçut le hallebardier qui lui avait fait le coup et il le suivit. Il le vit entrer dans une église et il y entra derrière lui. Il le vit s’agenouiller pour ouïr la messe. Lui, de chercher incontinent un bâton et, comme il n’en trouvait point là, il avisa un goupillon plongé dans un bénitier. Il le prit, le cacha sous son manteau, et le voilà qui court à l’endroit où le hallebardier était en train d’ouïr la messe : « Coquin, lui dit Navarro, effronté que vous êtes, vous rappelez-vous que, l’autre jour, comme je voulais accompagner le Pape et traverser les rangs des hallebardiers, vous me donnâtes un coup de hallebarde qui me laissa à moitié mort sur le terrain ? Cela vous paraît bien ?… Alors, pour qu’une autre fois vous sachiez comment on doit traiter un honorable ecclésiastique comme moi, attrapez !… » Il tire le goupillon, qui paraissait plutôt un gourdin à donner la bastonnade qu’à donner l’eau bénite, et là, devant tout le monde, il lui administre une bonne volée, à quoi le goupillon était excellent, et, sans que l’homme se pût défendre, il vous l’arrange fort proprement. Le hallebardier ne fait ni une ni deux : il va se plaindre au Pape, comme quoi le docteur Navarro l’avait agressé à l’église, tandis qu’il oyait la messe, devant tout le monde…
« Le Pape, étant un homme colérique, entra dans une fureur violente et il donna l’ordre qu’on pendît Navarro… Incontinent toute la ville de Rome fut en effervescence et l’on sut que le Pape avait donné l’ordre de pendre le docteur. Et il n’y eut cardinal ni grave personnage dans la curie qui ne s’en fût supplier le Saint-Père d’adoucir son courroux contre Navarro et de lui infliger quelque autre châtiment, mais non point la hart. A tous le Pontife en fureur ne faisait que répondre : « Qu’on le pende ! » En vain les ambassadeurs des Princes chrétiens firent la même tentative : ils n’eurent pas plus de succès…
« On le tira de sa prison pour le mener au gibet. Il n’y eut personne, dans Rome entière, homme ou femme, qui ne pleurât à voir un spectacle pareil. Mais lui, on le pendit, en dépit de toutes les supplications, et ce fut assurément une grande affliction de voir se balancer à une potence, comme un ordinaire malfaiteur, un prêtre doué de si belles qualités… Il arriva que, peu de jours après, certains bénéfices simples vinrent à vaquer. Et, comme son secrétaire disait au Pape : « Très Saint Père, des bénéfices simples sont vacants à tel endroit. A qui Votre Sainteté veut-elle en accorder la faveur ? » Et le Pape de répondre : « Eh bien mais… à Navarro, n’est-ce pas ? » Et le secrétaire de répliquer : « Très Saint Père, il n’y a pas quinze jours que Votre Sainteté l’a fait pendre ! » Incontinent le Pape se mit à pleurer et à répéter : « Ah ! le malheureux ! le pauvre malheureux ! » D’où l’on peut déduire que, quand le Pape ordonnait de pareils châtiments, il n’était pas maître de lui, ni dans son entier jugement, et que la colère l’aveuglait… »
Le Père Sepulveda, qui raconte cette histoire, n’aimait pas Sixte-Quint : cela se sent. Aussi excuse-t-il assez faiblement le Pontife par ces colères furibondes qui lui faisaient perdre le sens. Pour s’expliquer une sévérité si cruelle, il faut se rappeler que, à cette époque, les Espagnols, par leur morgue, leurs prétentions et leurs brutalités, s’étaient rendus odieux et insupportables à Rome. Ils s’y comportaient comme en pays conquis, pillaient, assassinaient, incendiaient, mettaient la ville à feu et à sang ; un châtiment exemplaire s’imposait. D’autre part, Philippe II faisait menacer Sixte-Quint par son ambassadeur de convoquer un concile national pour le déposer, s’il persistait dans son intention de réconcilier Henri IV de France, cet ancien huguenot, avec l’Église catholique. On conçoit que, dans ces moments-là, le Pape n’ait pas été très tendre pour les Espagnols.
Quoi qu’il en soit, Philippe II n’a jamais commis de cruautés inutiles, ou du moins qui ne fussent justifiées devant sa conscience soit par la raison d’État, soit par l’obligation où il était, — et qui, pour lui, passait avant toutes choses, — de défendre les intérêts de l’Église. On ne comprendra rien à sa conduite et on la jugera mal, si l’on ne veut pas considérer en lui ce qu’il a voulu être de toute son âme et par l’ordre impérieux de sa conscience : le mainteneur de la catholicité, en face des forces dissolvantes qui la menaçaient alors : l’Islam d’une part, le protestantisme de l’autre. On l’a mal jugé, même en France, parce que l’intérêt français voulait que, tout en restant catholique, la France fût, à cette époque, l’ennemie de l’Espagne. Au siècle suivant, avec Richelieu, Mazarin et Louis XIV cette inimitié ne fit que s’accroître. Puis, l’hostilité ayant cessé au XVIIIe et au XIXe siècle, il advint que l’opinion protestante triompha en Europe. Les historiens protestants, ou à mentalité protestante, imposèrent leur manière de voir : de sorte que, depuis deux cents ans, on n’a pas mieux compris, chez nous, Philippe II et l’Espagne catholique qu’au XVIe siècle. Aujourd’hui encore les préjugés les plus iniques et les plus absurdes défigurent à nos yeux la physionomie de cet homme qui, après tout, fut un grand roi et un grand chrétien.
Lui-même avait la plus haute idée de son rôle. Il se regardait comme un véritable lieutenant de Dieu sur la terre, une sorte de Pape chargé du temporel. L’autre Pape, celui de Rome, quand des querelles d’intérêt, des dissentiments ou des malentendus passagers ne les dressaient pas l’un contre l’autre, finissait par reconnaître la grandeur méritoire d’une pareille tâche. Dès qu’on apprit la nouvelle de sa mort, Clément VIII, qui se trouvait alors à Ferrare, prononça, en consistoire public, une allocution, où il disait que « toute la vie du Roi n’avait été qu’une guerre perpétuelle contre les hérétiques, et qu’en récompense de cet effort et aussi de ses vertus héroïques, il croyait que ce Roi jouissait de Dieu ; enfin, qu’après les saints canonisés il ne voyait personne à qui l’on pût le comparer… » Ce défenseur de l’orthodoxie surveillait Rome elle-même, blâmant toute concession de la cour pontificale aux tenants de la réforme protestante, s’irritant de toute compromission ou de toute complaisance. On vient de voir qu’il poussa l’intransigeance et l’audace jusqu’à menacer Sixte-Quint de le faire déposer, parce que le Saint-Père était suspect, à ses yeux, de pactiser avec les huguenots de France.
Mais, si l’on peut discuter sur les tendances et les résultats de sa politique religieuse et même de sa politique en général, il faut bien s’incliner devant la noblesse et l’austérité prodigieuse de sa vie. L’idéal ascétique, à quoi sainte Thérèse rendait, en ce moment même, un tel prestige, il l’a réalisé à la lettre : il fut un moine couronné. Le Père Sepulveda, dans sa chronique de l’Escorial, revient sans cesse sur cette idée que ce roi, dans son royal monastère de Saint-Laurent, ne voulait être qu’un simple religieux parmi les autres : « C’est, dit-il, une chose qui confond, qu’un si grand Prince n’ait pas d’autre plaisir ni d’autre contentement que de se trouver avec ses moines dans sa maison de San Lorenzo, et que d’en sortir ce soit pour lui la mort et un très grand tourment. Et, sans le grand désir qu’il a de s’employer au gouvernement de ses royaumes et de ses États, il ne sortirait jamais d’ici… » Fréquemment, il mangeait au réfectoire avec eux, assistait à leurs offices et à leurs processions, ayant sa stalle dans le chœur, — une stalle que l’on montre encore, ainsi qu’une petite porte dérobée par où il pouvait entrer et sortir presque sans être vu. Le bon et malicieux Sepulveda ne tarit pas en éloges sur ce prince débonnaire, qui vivait, dit-il, « épaule contre épaule » avec ses moines. Quand il fut pour mourir, il demanda qu’on célébrât pour lui le même office que pour un religieux. Et il ne se bornait pas à l’extérieur des pratiques : il voulait être en tout un moine exemplaire. Il exigeait que le service de Dieu fût parfait dans son monastère de San Lorenzo, n’admettant pas la plus légère omission soit dans l’observance de la règle, soit dans le détail de la liturgie, se piquant de connaître sur le bout du doigt son rituel et d’en remontrer en cela non seulement aux religieux les plus avertis mais à la cour de Rome elle-même. Quelquefois, au chœur, il interrompait l’office pour faire remarquer au prieur qu’on avait sauté un verset. Avec cela, il s’appliquait constamment à la vie spirituelle : il était homme d’oraison. « Notre fondateur, écrit le Père Siguenza, un des historiens de l’Escorial, s’exerçait beaucoup à l’oraison vocale et à l’oraison mentale. Il continua ces exercices pendant toute sa vie. Nous le voyions et nous l’entendions dans son oratoire, à des heures extraordinaires, matin et soir, et même au plus secret de la nuit. Ceux qui l’approchaient de plus près peuvent certifier qu’il employait à ce saint exercice bien des heures dans la journée, et qu’il l’emportait en cela sur maints religieux des plus austères… »
Cet homme superbe et distant entendait, tout comme un moine, pratiquer l’humilité. Et, sans doute, il pensait, comme son arrière-petit-fils, Louis XIV, que l’humilité appartient en propre aux rois, parce qu’étant élevés au-dessus de tous les autres hommes, ils ont, plus que quiconque, de quoi s’abaisser. Les hyéronimites de l’Escorial admiraient sa simplicité, lorsqu’il venait, le matin, entendre la première messe dans leur chapelle, — l’humble chapelle provisoire qu’on avait élevée, en attendant l’achèvement de l’altière basilique et du panthéon royal.
« Il arrivait quelquefois du Pardo, dit le Père Siguenza, avec quatre ou cinq cavaliers, pas plus, — il descendait dans la maison du curé et s’asseyait sur un petit banc à trois pieds, fait naturellement d’un tronc d’arbre : je l’ai vu souvent, quand j’allais entendre la messe à la chapelle. Pour y mettre un peu de décence, on entourait ce siège d’un mouchoir français, qui appartenait à Almaguer, le comptable, et qui était si vieux qu’il s’effilochait et qu’on voyait clair au travers. C’est ainsi que le Roi entendait la messe, et il pouvait l’entendre en effet, car le local était si étroit que Frère Antoine de Villacastin, qui servait d’acolyte, touchait, en s’agenouillant, les pieds de Sa Majesté. Ce serviteur de Dieu me jurait, en pleurant, que, souvent, comme il levait les yeux à la dérobée, il avait vu, dans ceux du Roi, courir des larmes, si grandes étaient sa piété et sa tendresse d’âme, à quoi se mêlait une joie de se voir dans une telle pauvreté… »
Ailleurs, le même Père Siguenza nous rapporte de Philippe II cet autre trait d’humilité : « Il advint (ce fut en la vigile de Saint Pierre) que les frères installèrent une clochette pour s’appeler mutuellement et se faire des signes au chœur. La première fois qu’ils la firent sonner, ce fut pour les matines de cette fête, en pleine nuit, à l’heure de prime. Le Roi, qui était descendu dans le pauvre logis du curé et qui était assis sur ce trépied naturel que j’ai dit, entendit la cloche et demanda à Miguel de Antona, « homme de plaisir » qu’il avait avec lui, où était cette clochette qui sonnait. Il répondit que c’était au couvent et qu’on sonnait matines. Immédiatement le Roi se leva et s’y rendit, suivi seulement de cet homme. Il entra à la chapelle, fit sa prière et trouva, sur une banquette, un laboureur qui s’y était assis. Le Roi, très modestement, s’assit sur la banquette, à la place qui restait, — et lui et le laboureur demeurèrent ainsi un bon moment, l’un à côté de l’autre… »
Mais c’est surtout dans sa petite chambre de l’Escorial, véritable cellule de moine, que se révèle ce parti pris d’humilité, de pauvreté et de renoncement. Aucun luxe, à l’exception de quelques images de piété, œuvres, il est vrai, d’artistes en renom, — à quoi se reconnaît le délicat amateur d’art qu’était Philippe II. L’alcôve où il mourut est percée d’une petite fenêtre, par où le moribond pouvait suivre la messe de son lit et voir tout juste le geste du prêtre élevant l’hostie. Ainsi le Roi avait fermé toutes les ouvertures sur le monde, qui ne l’intéressait plus. Il n’existait désormais pour lui que cette petite fenêtre ouverte sur la Réalité unique : l’Hostie ! le signe et le gage de sa rédemption, rien d’autre ne le touchait plus !… Ainsi s’achevait par cet acte de foi suprême une vie qui n’avait guère été qu’une longue adoration du Saint Sacrement.
Les livres que l’on a retrouvés dans cette cellule sont presque tous des livres de piété, des livres de mystique appartenant à l’école thérésienne ou s’y rattachant. Et d’abord les œuvres de sainte Thérèse elle-même, dans la première édition publiée à Salamanque en 1588. Puis Le mépris du monde, de Frère Louis de Grenade, les œuvres complètes de ce dernier, L’art de servir Dieu, par Frère Rodrigo de Solis, augustin, les œuvres du Bienheureux Jean d’Avila… Philippe II avait une vie intérieure des plus intenses, alimentée à la fois par la lecture et la méditation.
Le plus émouvant de toute cette longue vie laborieuse et sans joie, ce furent les derniers moments. Philippe II est mort véritablement comme un saint. L’épreuve dernière fut atroce pour ce grand de la terre : il mourut dans la pourriture, dans une effroyable et nauséabonde décomposition de tout son corps. Il fut littéralement Job sur son fumier. Et cette cruelle agonie, commencée depuis très longtemps, devenue un objet de dégoût pour tous ceux qui l’approchaient, il la supporta avec un courage et une résignation admirables… C’était une âme vraiment royale que Philippe II et qui n’avait pas peur de se colleter avec des idées, des sentiments, ou des sensations, qui feraient s’évanouir d’horreur ou d’effroi les petites âmes d’aujourd’hui.
Quand la gangrène commença à le travailler, il était encore à Madrid. Ses médecins s’opposaient à ce qu’il fît sa villégiature habituelle à l’Escorial. Ses familiers se jetèrent à ses pieds pour l’en dissuader, lui remontrant la fatigue du voyage, l’humidité du lieu, et, en termes prudents, l’extrémité où il se trouvait. Le Roi savait bien qu’il allait mourir. Il répondit : « Cette maison de San Lorenzo est le lieu de ma sépulture : personne n’y portera mes os plus honorablement que moi !… » Et il partit porter lui-même sa dépouille à la tombe qu’il s’était préparée. Le voyage fut atroce. Comme il ne pouvait souffrir les cahots d’un carrosse, on dut le mettre sur un fauteuil que des laquais portèrent en se relayant. On fit ainsi, à pied, par des chemins affreux, dans la poussière et à l’ardeur du soleil, les huit ou dix lieues qui séparent Madrid de l’Escorial. Cela dura plusieurs jours.
Il se coucha, en arrivant, pour ne plus se relever, ne pouvant même pas bouger et souffrant un véritable martyre quand on essayait de soulever ou de remuer ses membres. Il s’ensevelissait peu à peu dans sa propre ordure : c’était un spectacle épouvantable et répugnant… Alors, il fit mander le dessinateur en chef de l’Escorial, Francisco de Mora, et il lui dit :
« — Vous rappelez-vous où vous avez mis, voilà quatorze ans, une grande pièce de bois qui restait de celui qui a servi pour faire le crucifix du maître-autel, et que je vous ai recommandé de tenir en réserve ?
« — Oui, Sire, répondit le dessinateur. Je me souviens très bien que Votre Majesté m’ordonna de le garder.
« — Eh bien ! voyez où vous l’avez mis, et, avec ce bois, vous ferez mon cercueil ! »
Ce cercueil taillé dans le bois de la Croix, c’était comme un symbole de toutes les souffrances que le Roi avait endurées pendant sa vie et de celles, pires que tout, qu’il endurait en ce moment même. Les assistants ne purent s’empêcher d’en faire la remarque.
Le dessinateur se mit à rechercher le bois dans tout le couvent et il finit par le trouver à la porte du réfectoire des pauvres : ceux-ci s’y asseyaient en attendant qu’on les appelât pour manger, et beaucoup d’entre eux mangeaient dessus.
Sitôt le cercueil terminé, on l’apporta dans la chambre du Roi, qui le regarda avec la plus grande fermeté d’âme, comme si le supplice physique de l’ignoble décomposition de son corps ne suffisait pas et qu’il voulût encore y ajouter la secousse morale d’un tel spectacle : ce fut certainement pour lui l’expiation suprême, — une expiation raffinée qu’il s’infligeait volontairement.
Ensuite, il reçut les derniers sacrements. Lorsqu’on dut lui donner l’extrême-onction, il fit appeler son fils, le futur Philippe III, et il lui dit devant tout le monde :
« — Pourquoi pensez-vous que je vous ai fait appeler ? Pour que vous voyiez ce saint sacrement et que vous ne soyez pas dans l’ignorance où j’ai été pour ne l’avoir vu, de ma vie, administrer à personne et n’avoir point assisté à la mort de mon père. Et enfin pour que vous considériez que, demain, vous serez en cet état où je suis… »
Ayant fait à son fils quelques recommandations touchant l’obéissance à l’Église et ses devoirs de chef de famille, il ajouta :
« — Voici : je vous laisse ces deux disciplines et ce crucifix qui appartinrent à l’Empereur Charles-Quint, mon père. Ce Christ l’a vu mourir et il me verra mourir, moi aussi. Et je vous le laisserai pour que vous fassiez de même. Ces deux disciplines étaient également à lui. Celle-ci, qui est la plus ensanglantée, c’est celle dont l’Empereur, mon père, se flagellait. Étant meilleur que moi, il en a plus usé que moi. Cette autre, qui est moins tachée de sang, c’est la mienne. Ayant eu mille maux dans ma vie, je m’en suis peu servi. Je vous la laisse comme mon suprême héritage ! »
Et après lui avoir dit beaucoup d’autres choses très bonnes et très saintes, il lui donna sa bénédiction et enfin lui remit un papier contenant les préceptes et conseils de saint Louis, roi de France, à son fils[7].
[7] Pour tout ce récit, on a suivi pas à pas la chronique de Sepulveda, qui, s’il ne fut pas témoin oculaire, fut très précisément renseigné par les assistants.
Je ne sais si c’est là une façon royale de mourir, mais c’est, en tout cas, une mort d’une singulière grandeur et qui porte au suprême degré tous les caractères de la piété espagnole. Il est impossible d’être plus intégralement et plus farouchement catholique. Ah ! certes non, ce n’est pas là un catholicisme pour petites filles, pour gens du monde, ou pour esthètes ! Ce Roi n’avait pas peur d’être le bourreau de son corps, et, comme dit sainte Thérèse, il recherchait, lui aussi, « l’ineffable trésor caché dans la souffrance ».
De même que sa politique, ce terrible ascétisme de Philippe II peut prêter sans doute à bien des critiques. On peut contester qu’il ait réalisé son idéal de sainteté, parce que trop de choses, tristement humaines, se sont mêlées à ses préoccupations spirituelles. Mais il y a une de ses œuvres dont on ne peut dire que ceci : c’est qu’il l’a réussie merveilleusement. Il a essayé de traduire sa pensée de roi et de chrétien dans une œuvre jalousement et obstinément poursuivie pendant près de trente ans, à laquelle il a fait collaborer, avec un peuple d’artistes et d’ouvriers, toutes les nations soumises à son empire, celles de l’Ancien comme du Nouveau Monde. Cette œuvre, en quoi il a mis toutes ses dilections, toutes ses complaisances, toute la foi de son âme, qui est en quelque sorte la forme visible et tangible de l’idée catholique et monarchique, telle que l’ont conçue alors les plus hauts esprits, — et le sien en particulier, — c’est l’Escorial… L’Escorial est l’expression en granit de la pensée royale. Versailles, à côté, n’est qu’une fantaisie individuelle et qui paraît frivole. Ou plutôt, Versailles n’exprime que la France monarchique du XVIIe siècle. L’Escorial est plus solide et plus profond : il exprime la monarchie catholique de tous les temps. Il n’a pas d’âge, ni de forme particulière. Il est impersonnel et abstrait comme les monuments hiératiques de l’ancienne Égypte.
Les modernes n’y ont rien compris, surtout les hommes du dernier siècle. Ne comprenant plus le catholicisme, — ne le connaissant pas, d’ailleurs, — qu’auraient-ils bien pu comprendre à l’Escorial ? Dominés par toute espèce de préjugés, hantés par les souvenirs de l’Inquisition, ils n’ont vu, dans cet énorme et splendide palais, qu’un sinistre cachot, où tout est lugubre, déprimant, pénitentiel, œuvre d’un maniaque à l’imagination sombre et cruelle. Influencé malgré lui par ces préventions, Théophile Gautier, qui, pourtant, a le coup d’œil si juste, va même jusqu’à nier la beauté du paysage de l’Escorial… Il est magnifique ! C’est un des grands paysages du monde… Barrès, plus juste, plus voisin de la vérité, n’y veut considérer qu’une admirable composition de lieu pour une méditation sur la mort. C’est, selon lui, un décor pascalien, un caveau funéraire où l’on n’a d’échappée que sur le ciel. Mais l’Escorial est, par certains côtés, fort terrestre. Cet aspect funèbre se fond dans une foule d’autres, que l’on ne saurait négliger sans fausser la vision de l’ensemble.
En réalité, l’Escorial est un monde, qu’il faut se donner la peine de parcourir dans toute son étendue et dans toute la diversité de ses parties. C’est aussi un hiéroglyphe qui demande à être déchiffré soigneusement et qui propose à l’esprit les énigmes et les interprétations les plus variées.
Et d’abord, il conviendrait d’interroger le fondateur lui-même sur ses intentions. Qu’a-t-il voulu faire expressément, en élevant cet étrange et extraordinaire édifice ?… Là-dessus, la charte de fondation, rédigée par les soins de Philippe II, nous renseigne avec une extrême précision. L’Escorial sera d’abord un monument élevé à la plus grande gloire de Dieu, pour le remercier d’avoir préservé l’Espagne de l’hérésie protestante et d’avoir donné la victoire à ses armes. La première de ces victoires, c’est celle de Saint-Quentin remportée le jour de la fête du glorieux martyr saint Laurent. Et ainsi l’Escorial ne sera point à proprement parler un palais : c’est une église consacrée à Dieu, sous l’invocation de saint Laurent. Et, subsidiairement, ce sera un monument triomphal destiné à commémorer les victoires espagnoles. Ce sera, en outre, un monastère, — un couvent exemplaire, où le service divin sera fait avec toute la perfection possible, et dont les religieux, après avoir loué Dieu et vaqué aux occupations prescrites par la règle, n’auront d’autre emploi que de prier pour l’âme du Roi, pour celles de ses prédécesseurs et de ses successeurs. L’Escorial est une messe des morts perpétuelle : voilà le fond de la pensée de Philippe. De là, ses longues et minutieuses recommandations pour tout ce qui touche aux offices de funérailles, aux anniversaires et messes de commémoration ou de requiem, voire aux répons à insérer dans l’ordinaire de la messe ou des vêpres. Non seulement d’innombrables messes seront dites quotidiennement pour Philippe et pour les siens, mais, « à cause, dit-il, de sa grande dévotion et révérence pour le Saint Sacrement » deux moines devront être constamment agenouillés devant l’ostensoir et prier Dieu pour le repos de l’âme du Roi et de ses défunts. Ce sera une oraison perpétuelle, pour laquelle il faudra une équipe de soixante-quatre religieux, à raison de deux heures par jour et de quatre jours de repos. Qu’on veuille bien réfléchir à cette supplication de tous les instants, à la foi ardente, au désir anxieux de salut que cela suppose. C’est une affaire des plus sérieuses, la plus sérieuse de toutes, — une question tragique : celle du salut d’une âme royale, c’est-à-dire chargée de mille devoirs auxquels échappe le commun des âmes. Nous voilà loin des variations littéraires sur la pensée de la mort !
Ce souci du salut éternel explique le choix de l’Escorial comme lieu de sépulture royale. Où ces morts, illustres et misérables, trouveront-ils plus de secours que dans un monastère institué uniquement pour prier Dieu à leur intention ? Où reposeront-ils plus paisiblement que sous la dalle où, chaque jour, on offre le sacrifice précisément pour leur repos ?… Service de Dieu, service des morts, c’est pour cela que cent moines sont réunis et qu’on a élevé ce monastère colossal. Mais le fondateur est trop pénétré de l’idée chrétienne de charité pour prétendre absorber uniquement à son bénéfice et à celui des siens l’activité et les pensées de cent moines. Ces religieux cultiveront leurs esprits en même temps qu’ils assureront le service divin avec une exactitude et un zèle exemplaires. L’Escorial sera un centre d’études : ce sera une véritable université, un séminaire, un musée, une bibliothèque. Il résumera l’effort artistique et intellectuel de toute une époque : ce sera une « somme » comme la philosophie de saint Thomas. Et, en même temps, ce sera une maison de charité, une hôtellerie, un hôpital, une infirmerie, un dispensaire et une pharmacie, un vestiaire où l’on habillera les pauvres, un grenier où ils trouveront des réserves de vivres en temps de famine. Ainsi, l’Escorial illustre l’idée chrétienne sous toutes ses faces : des hauteurs de la théologie, de la philosophie, des lettres, des arts, du souci des âmes et des esprits il descend jusqu’au soin des corps. Le mendiant y a place et il y trouve son réconfort comme les princes de l’art, de la pensée et de la science, comme les princes de la terre eux-mêmes, qui n’y revendiquent non plus qu’un petit coin, à l’ombre de Dieu.
Et, en même temps, l’Escorial est l’illustration en granit de l’idée monarchique absolue : c’est Dieu qui règne, qui commande, c’est Dieu qui est vainqueur et qui triomphe à la fin : Christus regnat, Christus imperat, Christus vincit… Le Roi n’est que le mandataire de l’unique Monarque. C’est pourquoi, dans l’énorme bâtisse, tout converge vers le centre, vers la Coupole, image de la voûte céleste qui abrite le trône de la Divine Majesté. Et, dans ce sanctuaire, aux chapelles et aux autels sans nombre, tout conduit le regard vers le grand mur abrupt du rétable, qui arrête la vue, qui la barre avec une violence et une rigidité inexorables comme la borne même du mystère. Ainsi, c’est Dieu qui règne ici. A travers ces enfilades de cellules et d’appartements, ces patios, ces kilomètres de cloîtres, de galeries et de corridors, tout mène à Lui. Rien n’a de raison d’être que pour le servir. Le monde entier y concourt avec tous ces moines prosternés dans une perpétuelle oraison : chaque région de la terre a donné ce qu’elle a de plus précieux pour embellir ce palais. L’Escorial est un symbole de la monarchie universelle.
Si sainte Thérèse l’a visité, comme le veut la tradition, peut-être s’en est-elle souvenue, lorsqu’elle a écrit son Château de l’âme. Sans doute, les écrivains mystiques antérieurs lui fournissaient le motif de cette allégorie, mais non pas la forme très spéciale qu’elle a su lui imposer. Ce n’est plus le château du moyen âge, le castel féodal avec son donjon resserré dans une étroite enceinte. Ce château massif taillé dans un seul bloc de cristal ou de diamant, « cet immense château au centre duquel se trouve le palais du Roi entouré d’une multitude de diverses demeures », — il ressemble étrangement à l’ascétique palais de Philippe II.
Celui-ci en a l’austérité et la nudité splendides. C’est la demeure du pur Esprit. Pas de vains ornements. Ce pur Esprit se manifeste par le seul rayonnement de ses attributs. Il pense, Il construit, Il est l’éternel géomètre. Rien qu’avec des lignes, Il crée des merveilles. L’Escorial est une géométrie accablante qui semble emprunter au dogme son poids et sa solidité, et, en même temps, c’est une architecture intellectuelle, dépouillée, autant que possible, de tout élément sensible, pour conduire plus sûrement la pensée vers l’Etre abstrait et qui participe à sa splendeur. Que l’on considère avec attention la façade encadrée de buis et de parterres rectilignes qui domine la terrasse et l’étang, cette immense surface nue, cette fuite fougueuse des lignes que n’alourdit aucun détail décoratif, c’est d’une beauté hautaine et vraiment sans pareille. L’idée du Parfait s’éveille dans l’esprit, de la chose unique et achevée, qui existe, pour ainsi dire, en soi et par soi : ici, une volonté scrupuleuse, éprise de grandeur et de noblesse, a voulu que tout fût parfait : les matériaux, les formes, les œuvres d’art, les cérémonies, les chants, les âmes elles-mêmes. Servir Dieu ! Louer Dieu !… Que Dieu soit exalté : c’est ce que l’Escorial semble crier par les innombrables ouvertures de ses murailles et par toutes les cloches de ses campaniles, et c’est à cela que se réduit, en somme, l’ascétisme rigoureux et joyeux de sainte Thérèse.
Quand elle nous dit : « Considérez, je vous prie, le spectacle de ce château si resplendissant, cette perle orientale, cet arbre de vie planté au milieu des eaux mêmes de la Vie, qui est Dieu… » je ne sais si elle y pensait, mais moi je pense invinciblement à l’Escorial. Cette couleur de perle, c’était celle du monastère, lorsqu’il était encore dans toute sa blancheur de nouveauté. Les anciens tableaux qui le représentent nous montrent un grand palais blanc et or, — doré par les mille pépites jaunes de son granit, égayé par toutes les boules d’or qui resplendissaient sur ses combles et à la pointe de ses tours. Aujourd’hui ses pierres ont pris une teinte grise et mauve et les boules d’or, fondues dans un incendie, n’ont pas été remplacées. Mais il a toujours ses beaux arbres et ses eaux courantes. Il est toujours « l’arbre de vie planté au milieu des eaux ». Les réservoirs de l’Escorial, cachés un peu plus haut que les bâtiments, dans un repli de la montagne, grandes surfaces d’ébène où se reflètent de massives et sombres verdures, exhalent, au crépuscule, une mélancolie et une poésie inexprimables. De là, le monastère assis au milieu de sa huerta, de ses jardins de parade et de ses potagers, prend un aspect riant d’oasis dans l’immense étendue de la steppe castillane. Philippe II a voulu que ses moines et lui-même pussent prier Dieu dans un lieu agréable, où l’on eût en abondance toutes les choses bonnes et utiles à la vie, un air salubre, des ombrages, des viviers poissonneux, des jardins et des vergers pleins de légumes et de fruits. Minutieusement, il a choisi le site de son monastère, et ce n’est qu’après de longues recherches et maintes comparaisons qu’il se décida pour l’Escorial. « Il prit conseil, dit le Père Siguenza, de diverses personnes dont l’avis pouvait être bon en cette matière, — de philosophes, de médecins et d’architectes. » On voit bien, en effet, que de profondes raisons philosophiques ont déterminé Philippe II à jeter son dévolu sur le site de l’Escorial. Mais ce sont encore les raisons d’agrément et d’utilité qui l’emportèrent, et, par-dessus tout, la grandeur et le style de l’extraordinaire paysage. Quand les moines, pour qui ce colossal palais fut bâti, contemplent, du haut des fenêtres de leurs cellules, le paysage de la steppe et le vaste horizon des montagnes, ils peuvent se dire qu’il n’y a pas de félicité terrestre supérieure à celle de servir et de louer Dieu dans un lieu pareil…
L’impression la plus émouvante qu’on en puisse éprouver, c’est, le matin, à l’aube, quand on arrive d’Avila, la pensée encore pleine de sainte Thérèse. Au sortir des sombres défilés, au milieu de toutes ces duretés et de toutes ces aspérités rocheuses, — soudain, par la portière du wagon, on voit surgir une apparition virginale et quasi-miraculeuse : une immense basilique, blanchie et comme purifiée par la lumière naissante, le lourd monastère de Philippe II, devenue une demeure aérienne, toute blanche et mauve, avec les flèches et les dômes de ses campaniles, telle une procession qui s’avance au milieu des croix, des cierges, des bannières, dans une rumeur lointaine de cantiques… Alors, en ce moment, devant ce pénitentiel édifice transfiguré par la lumière céleste, on a le sentiment que le rêve ascétique du constructeur de l’Escorial rejoint le rêve séraphique de la carmélite d’Avila.
L’action spirituelle, — et surnaturelle, — de sainte Thérèse ne pouvait cesser avec sa vie terrestre. Après sa mort, son influence n’a fait que s’étendre et s’accroître. On a déjà rappelé, en particulier, tout ce que le XVIIe siècle français a dû à son initiative : cette diffusion incroyable et rapide de la mystique, ce goût de l’oraison, de l’ascétisme, de la vie érémitique.
Mais ce n’est pas seulement sa pensée et son exemple, c’est aussi son corps qui continua d’agir. Les phénomènes singuliers dont il avait été obsédé pendant sa vie firent place à d’autres non moins étranges qui persistèrent longtemps après sa mort. Aux états mystiques succédèrent des états physiques si complètement inexplicables qu’il faut bien les qualifier de miraculeux. Certes l’incorruption et l’odeur de sainteté ne sont point des faits excessivement rares. Les cadavres d’un très grand nombre de saints ont présenté ce double caractère. Mais il semble bien que, chez aucun, ces singularités n’aient été aussi nettement marquées et constatées, ni qu’elles aient eu une durée aussi exceptionnelle. La sainte elle-même semble avoir pressenti ce miracle et avoir écrit, pour le justifier d’avance, la phrase que voici : « C’est afin que l’on voie combien Dieu honore les corps où ont été des âmes justes ». Elle écrit cela à propos d’une de ses nièces, Éléonore de Cepeda, religieuse à l’Incarnation, qui, après une vie tout angélique, mourut saintement pendant l’octave de la Fête-Dieu. Au moment où ses compagnes transportaient au chœur la dépouille de la morte, pour l’office des funérailles, Thérèse vit des anges aider les sœurs à porter le cercueil. L’église était jonchée de fleurs pour la procession du Saint Sacrement, qui s’arrêta devant la bière ouverte. Ainsi la pompe funèbre prenait une apparence de triomphe : ces roses et ces lis répandus, ces anges soutenant le cadavre virginal et le Seigneur lui-même, avec l’ostensoir, se penchant sur sa servante… Ainsi s’explique la phrase de la Sainte : « C’est afin que l’on voie combien Dieu honore les corps où ont été des âmes justes ». Son corps, lui aussi, fut prodigieusement honoré.
Elle mourut au mois d’octobre de l’année 1582, à l’âge de soixante-sept ans, non pas qu’elle fût plus malade que d’habitude. On sait que sa vie n’avait guère été qu’une longue maladie. Ses dernières lettres paraissent même donner à entendre qu’elle se portait mieux pendant ces derniers mois. Mais elle était à bout de forces, épuisée, usée, d’abord par ses maladies, puis par ses transes mystiques, par ses travaux de fondatrice et aussi par des luttes cruelles qui duraient depuis plus de vingt ans.
La dernière année de sa vie fut signalée par un redoublement d’épreuves. C’est la date de sa dernière fondation, celle du carmel de Burgos, qui fut peut-être la plus pénible de toutes et qui suscita contre elle des hostilités comme elle n’en avait plus rencontré depuis ses fondations d’Avila, de Tolède et de Séville. A la veille de sa mort, on dirait qu’elle n’a plus qu’un désir : se reposer parmi ses chères filles de Saint-Joseph, dans sa ville natale, parmi ces bonnes gens d’Avila, qui ont fini par l’aimer et la vénérer comme leur plus grande gloire. Mais on la sollicite d’entreprendre encore une fondation, ce couvent de Burgos, pour lequel on lui offre une maison toute prête : c’est du moins ce qu’assurait une pieuse personne, une veuve, doña Catalina de Tolosa, qui devait entrer plus tard au Carmel, entraînant à sa suite ses sept enfants, deux fils et cinq filles. Malgré ces belles assurances, la Mère Thérèse hésite. Elle prévoit les difficultés qui l’attendent aussi bien de la part des autorités ecclésiastiques que des magistrats municipaux. L’archevêque de Burgos, excité par un de ses vicaires généraux, n’allait pas tarder à lui être hostile : « Mère Thérèse, disait-il à la réformatrice, nous n’avons, ici, aucun besoin de nous réformer ! » Elle ne savait à quoi se résoudre, lorsque, comme toujours, des interventions surnaturelles précipitèrent sa décision. Elle entendit le Christ lui dire ces paroles : « Que crains-tu ? Quand est-ce que je t’ai manqué ? Je suis toujours le même !… »
Alors son voyage fut résolu, en dépit de tout, de l’opposition probable des hommes, de l’inclémence de la saison, de la rage des éléments. On était au cœur de l’hiver, — un hiver particulièrement rigoureux et pluvieux. Un peu partout, les rivières avaient débordé. Les chemins, couverts d’eau, devenaient impraticables. A tout instant, on perdait la piste, ou les véhicules s’embourbaient dans des lacs de boue. Les ponts eux-mêmes étaient submergés. Vingt fois, Thérèse et les nonnes qui l’accompagnaient faillirent être noyées. Elle arriva à Burgos dans un état pitoyable : elle crachait le sang et elle était toute percluse de rhumatismes. Elle fut même, pendant quelque temps, paralysée de la langue.
Comme elle le redoutait, les autorités de la ville, les regidors, certains habitants et l’archevêque lui-même étaient opposés à son projet. On leur fit mille avanies à elle et à ses religieuses. On les obligea à déloger de la maison où elles étaient descendues, et, en attendant l’autorisation problématique de l’archevêque, elles durent s’installer à l’Hôpital de la Conception, dans un grenier ouvert à tous les vents. Un tel gîte n’était pas précisément fait pour guérir la Sainte de ses maladies. Outre ses vomissements habituels, ses crachements de sang, elle avait une plaie à la gorge qui rendait plus douloureux le passage des aliments. Elle s’efforçait de supporter tout cela avec gaîté et bonne humeur. « Un jour, nous conte une de ses compagnes, la Mère Anne de Saint-Barthélemy, elle avait la gorge tellement aride, qu’elle dit qu’elle mangerait volontiers des oranges douces. Le même jour, une dame lui en envoya. On lui en porta quelques-unes qui étaient fort bonnes. Elle les vit, les cacha dans sa manche et déclara qu’elle descendait à la salle commune voir un pauvre malade qui se plaignait beaucoup. Elle fit comme elle le disait, distribua les oranges aux pauvres, et, quand elle rentra, nous la grondâmes de les avoir données. Mais elle nous répondit : « J’aime mieux pour eux que pour moi ! Je reviens toute joyeuse de les voir contents !… »
Une autre fois, c’étaient des limons, dont on lui fit cadeau. Elle dit : « Que Dieu soit béni qui m’a envoyé de quoi donner à mes chers pauvres ! » Une autre fois encore, comme on pansait les apostumes d’un homme, celui-ci poussait de tels cris que cela devenait un supplice pour les autres malades. Prise de pitié, la Sainte Mère descendit, et le pauvre homme, en la voyant, se tut. Alors, elle lui dit : « Mon fî, pourquoi criez-vous comme cela ? N’essaierez-vous pas de supporter votre mal pour l’amour de Dieu !… » Mais l’homme lui répondit : « C’est comme si on m’arrachait l’âme ! » La Sainte Mère resta un moment près de lui. Il se tut, dit qu’il ne sentait plus sa douleur. Et, par la suite, même quand on le pansait, on ne l’entendait plus crier… Aussi les pauvres demandaient-ils à l’infirmière de leur amener souvent cette sainte femme. Sa seule vue, disaient-ils, leur faisait du bien et soulageait leurs souffrances. Quand elle dut quitter l’hôpital, ce fut une désolation parmi les malades…
Enfin, après bien des efforts et des luttes, l’archevêque céda : le nouveau monastère fut fondé.
La pauvre vieille croyait avoir le droit de se reposer : partir pour Avila, aller rejoindre ses religieuses de Saint-Joseph, c’était toujours son désir le plus cher. Mais elle n’eut même pas cette suprême consolation. Ses supérieurs lui donnèrent l’ordre de se rendre à Alba de Tormès, auprès de la Duchesse, qui voulait absolument la voir et l’héberger chez elle. Thérèse avait la réputation d’une sainte. Sa présence était considérée comme une véritable bénédiction pour une ville ou pour un foyer. Vivante, on se la disputait, comme on va se disputer les lambeaux de son pauvre corps, quand elle sera morte. Toute sainte qu’elle fût et malgré le respect qu’on lui témoignait, Thérèse ne pouvait pas décliner l’invitation d’une puissante dame comme la duchesse d’Albe. Un désir de celle-ci était un ordre pour elle. Après un court séjour à Palencia, pendant la dernière quinzaine de septembre, elle partit pour Alba de Tormès. Le 20, à la nuit tombante, elle y arriva, si brisée de fatigue, si malade, qu’on dut la coucher tout de suite. Elle se leva le lendemain, se remit au lit, se leva de nouveau, inspectant la maison, assistant à la messe et communiant tous les jours. Le jour de la Saint-Michel, elle eut une violente hémorragie et dut se recoucher, pour toujours, cette fois. Elle-même sentait qu’elle allait mourir : le 4 octobre, en la fête de Saint-François d’Assise, vers neuf heures du soir, elle rendit le dernier soupir.
Ce fut une mort très simple, sans bruit, presque effacée, en contraste frappant avec l’éclat des faveurs et des prodiges qui l’avaient visitée.
Le veille, après avoir reçu le Viatique, elle prononça, entre autres paroles :
« Mon Seigneur, il est temps de m’en aller !… Que ce soit pour mon bien ! Et que votre volonté s’accomplisse ! »
Telle est du moins la version de la Mère Anne de Saint-Barthélemy. Mais il en est d’autres, car un certain nombre de religieuses assistèrent à ses derniers moments. Parmi les témoignages apportés au procès de béatification et de canonisation de la Sainte, remarquons celui-ci, qui est de la Mère Marie de Saint-François. Cette religieuse était présente quand la Mère Thérèse reçut le Viatique. Elle l’entendit qui disait :
« Mon Seigneur et mon Époux, l’heure tant désirée est venue ! Il est temps de nous voir, mon bien-aimé Seigneur ! Il est temps de m’en aller !… Puissé-je partir pour mon bonheur ! Que votre volonté s’accomplisse ! L’heure est venue pour moi de sortir de cet exil et, pour mon âme, de jouir de Vous, que j’ai tant désiré ! »
Ces suprêmes paroles prêtées à la Sainte, — avouons-le, — semblent un peu arrangées, un peu littérairement développées. Mais c’est bien sa pensée, — et ce dernier cri d’amour : « Il est temps de nous voir, mon bien-aimé Seigneur ! » est certainement jailli de son cœur, de ce cœur brûlant, de ce cœur transverbéré par l’attente crucifiante et délicieuse de l’Époux. Depuis si longtemps qu’elle Le sentait à ses côtés, qu’elle entendait Ses paroles, il lui tardait de voir se lever les derniers voiles qui lui cachaient Son Visage…
Ensuite, ayant reçu l’Extrême-Onction, elle se coucha sur le côté, un crucifix à la main, « comme on représente la Madeleine », nous dit la Mère Marie de Saint-François. Détail hautement significatif ! Même dans ce vertige de l’agonie, les pensées directrices de toute sa vie ne l’abandonnent point. Sainte Madeleine avait été une de ses grandes dévotions. Jusqu’au bout, elle voulait être la pénitente et l’amante du Christ. Elle resta ainsi, s’immobilisa en quelque sorte dans cette pose. Alors, son visage devint très beau. L’expression en était vivante, extraordinairement animée. Elle entrait en extase. On voyait, dit la Mère Marie de Saint-François, qu’elle conversait avec un Interlocuteur mystérieux. Sa figure, par moments, changeait d’expression, s’illuminait comme au spectacle d’on ne sait quelles merveilles. Puis, ayant poussé deux ou trois faibles gémissements, elle rendit le dernier soupir… Sa beauté s’exalta encore. On ne voyait plus les rides de cette vieille femme flétrie par l’âge et exténuée par la maladie. « Son visage était embrasé comme un soleil couchant… » Son corps resta souple, sa chair tendre et fraîche comme une chair d’enfant…
Mais voici la chose extraordinaire et réellement prodigieuse ! Assurément on ne saurait trop le répéter : cette souplesse des membres, cette incorruption de la chair, cette odeur suave sont bien loin d’être des phénomènes uniques et particuliers à sainte Thérèse. Ce sont là, si l’on ose dire, des banalités de la sainteté. Toutefois il faut bien reconnaître que les témoignages qu’on nous apporte sont, souvent, fort sujets à caution : que les carmélites d’Alba de Tormès, au moment de la mort de la Sainte, aient senti s’exhaler de son cadavre une odeur exquise, mais indéfinissable (les unes affirmaient que cette odeur rappelait le parfum des lis, d’autres celui de la violette, du jasmin, ou du trèfle), on peut toujours les accuser de s’être hallucinées mutuellement, tellement ce prodige était attendu et désiré d’elles. On peut suspecter également le témoignage du Père Gratien, qui, ayant ouvert le cercueil, environ neuf mois après la mort de la Sainte, constata que le cadavre dégageait le même parfum indéfinissable, au point que les pierres du caveau en étaient imprégnées et qu’elles communiquèrent cette odeur à une jonchée de paille où on avait jeté les déblais de la maçonnerie éventrée. Toutefois le Père Gratien était le disciple chéri de la Sainte. Il l’aimait d’un amour tout filial : ses affirmations peuvent en paraître suspectes. Mais comment contester les allégations naïves et si précises du Père de Ribéra, qui, plusieurs années après la mort, put toucher le bras incorrompu de la Sainte, — le bras détaché du corps et déposé au couvent de Saint-Joseph d’Avila ?… « La première fois, dit-il, que je le pris dans mes mains, c’était avant de manger, et mes mains demeurèrent toutes pénétrées du parfum qu’il exhalait : j’en fus tellement ravi que je ne voulus point me laver avant de me mettre à table, afin de conserver ce parfum. Enfin, je me décidai à me laver et le parfum persista. Même après que je me fusse couché, je sentais toujours dans mes mains la même odeur… Cela me dura ainsi environ quinze jours… »
L’incorruption de ce corps, qui exhalait un tel parfum, est quelque chose de particulièrement troublant. Le procès-verbal du Père Gratien, qui ouvrit le cercueil près d’une année après l’ensevelissement, donne les détails étranges que voici : « Nous découvrîmes le saint corps, duquel émanait une fragrance et odeur très suaves, — et nous le trouvâmes intact et odorant, les seins hauts, comme si elle était vivante, et avec du sang frais, comme si elle venait d’expirer… Bien que la figure et les mains, qui étaient découvertes, se fussent noircies au contact de la chaux, tout le reste du corps était d’une belle couleur… » Là-dessus on a échafaudé tout un roman tendant à prouver que la malheureuse Sainte, tombée en catalepsie, avait été enterrée vivante, comme elle avait manqué de l’être, à l’âge de vingt-deux ans, après sa première grande maladie. Mais que penser d’une catalepsie qui dure plusieurs siècles, comme nous l’allons voir, — et qui résiste à d’effroyables mutilations, notamment à l’ablation d’un pied et d’un bras ? Car le cercueil fut ouvert plusieurs fois, à de longs intervalles : en 1583, en 1586, en 1603, en 1616, — puis un siècle et demi plus tard, en 1750, — enfin en 1760. Le procès-verbal de 1616 s’exprime ainsi : « Nous trouvâmes ce corps très pur, qui fut le temple du Saint-Esprit, non seulement incorrompu, mais exhalant une fragrance et bonne odeur, qui remplit du parfum le plus suave le couvent et l’église… » En 1750, même affirmation : « Tout le corps est incorrompu. La peau, la chair et les os sont conservés. Le plus admirable, c’est que le bras est aussi flexible que s’il était vivant… »
Tous ces phénomènes matériels, ces cas extraordinaires, — tout cela n’est rien à côté du miracle presque continuel que fut la vie de sainte Thérèse et du miracle permanent que sont toujours ses écrits.
Parmi eux, sa Vie est un chef-d’œuvre hors de pair, parce qu’il est le plus direct, le plus près des faits qu’il raconte et que c’est celui où la Sainte a le plus mêlé de son cœur. Aussi l’action en est-elle immédiate et irrésistible. Il y en aurait une foule de preuves à citer. En voici une particulièrement curieuse : Dans sa déposition, lors du procès de canonisation, un contemporain a attesté l’effet prodigieux que ce livre exerça sur un religieux, son confesseur. Ce contemporain, c’est précisément Francisco de Mora, le dessinateur en chef de l’Escorial, à qui Philippe II commanda son cercueil. Il avait prêté à ce religieux un des premiers exemplaires imprimés de la Vie de sainte Thérèse, et quelques jours après, pénétrant dans la cellule de ce moine, il le trouva en proie à une exaltation presque lyrique : « Ah ! quel livre est-ce là ! dit-il à Mora ! De tous ceux que j’ai lus dans ma vie, à savoir la Sainte Écriture, Saint Thomas, et une foule d’autres saints, aucun ne m’a ému comme celui-ci, à tel point que si je n’étais pas déjà religieux, rien que de l’avoir lu, j’entrerais tout de suite en religion !… » Il est certain qu’on peut trouver des mystiques d’un caractère plus purement ou plus hautement intellectuel que sainte Thérèse, — et, par exemple, son disciple saint Jean de la Croix, — mais il n’en est point, sans doute, de plus émouvant. Sa candeur, sa sincérité, son enthousiasme toujours prêt à jaillir, cette flamme ardente de charité, ce don d’amour, pour tout dire, — une sensibilité pareille, si riche et si vibrante, lui livre immédiatement tous les cœurs. Elle décrit des états d’âme singuliers, infiniment subtils et complexes, infiniment rares surtout, et, en dehors de ces états d’âme, sortant des régions purement subjectives, elle nous parle de réalités inconnues et transcendantes, avec un sens si aigu du réel, avec un réalisme si sage, si tempéré de bon sens, si raisonnable, que les adversaires eux-mêmes du surnaturel sont embarrassés par les questions qu’elle pose. Ces questions, nous l’avons vu, il est impossible de les résoudre scientifiquement. Les explications tentées jusqu’ici ou bien travestissent les faits décrits par l’écrivain mystique, ou laissent en dehors du débat des points essentiels. Qu’on ne se hâte pas de la réfuter, qu’on ne se flatte point d’y avoir réussi. Quand on la lit de près et qu’on s’attaque au détail de ses descriptions et de ses analyses, on voit qu’elle se défend pied à pied. Et, d’ailleurs, comment raisonner sur des faits qui se dérobent à l’expérimentation scientifique ordinaire ? Thérèse peut toujours répondre à ceux qui prétendent reconstruire scientifiquement ses états mystiques : « Non ce n’est pas cela : Pour en parler, il faut les avoir expérimentés comme moi ! »
Ce qui frappe, en elle, outre cette sensibilité prodigieuse et singulière, c’est sa vigoureuse intelligence, — une intelligence éprise du concret, qui s’attaque uniquement à ce qui vit ; moins capable de dialectique que d’intuition, une intelligence qui ne s’arrête que devant la nécessité de se transcender elle-même, de s’anéantir en quelque sorte pour s’adapter à un stade supérieur de l’intellection.
Et toutes ces hautes qualités se fondent et s’harmonisent dans un caractère suprême et inexprimable qui est celui de la sainteté, — l’état privilégié d’un être qui communique avec un monde situé hors de nos prises, qui, par sa seule existence, est une vivante et perpétuelle révélation : de là l’irrésistible action de la sainteté sur les masses, la fascination, l’entraînement qu’elle exerce sur elles, et de là aussi son influence dominatrice sur les âmes.
Les écrits de sainte Thérèse, après avoir joui pendant près d’un siècle, d’une réputation et d’une vogue peut-être sans précédent, sont peu à peu rentrés dans l’ombre discrète des cloîtres, à mesure que baissait dans le monde le sens du surnaturel. Souhaitons qu’aujourd’hui ils retrouvent la faveur dont ils jouirent auprès de nos pères de l’âge classique, et surtout qu’ils rencontrent des esprits mieux préparés pour les comprendre. L’Église n’a jamais eu tant besoin de s’entourer et de se parer de ses saints les plus élevés par la pensée et par l’esprit. Elle est démunie, en ce siècle, de la plupart des prérogatives qui, autrefois, lui assuraient un facile prestige auprès des multitudes. Elle n’a plus la richesse matérielle, elle n’ouvre plus à une élite les carrières privilégiées, elle n’a plus le monopole de la bienfaisance et de l’assistance publiques, elle n’est plus la science officielle, ni la puissance temporelle qui employait à l’édification et à la décoration de ses palais et de ses églises, un peuple de manœuvres, d’ouvriers et d’artistes. Qu’elle reste du moins, aux yeux du monde, non seulement la dépositaire de toute vérité et de toute beauté, mais la conservatrice des plus hautes disciplines intellectuelles !
FIN
Pour la commodité du lecteur, nous croyons devoir donner ici quelques indications bibliographiques, réduites à l’essentiel.
I. — Textes de sainte Thérèse, en espagnol :
— Édition princeps de Luis de Leon, Salamanque, 1588 :
Los libros de la Madre Teresa de Jesus, fundadora de los monasterios de monjas y frayles carmelitas descalços de la primera regla… En Salamanca, por Guillelmo Foquel, MDLXXXVIII.
— La plus moderne des éditions espagnoles, celle qui fait actuellement autorité :
Obras de santa Teresa de Jesus, editadas y anotadas por el P. Silverio de Santa Teresa. Tipografia de « El Monte Carmelo », 1915-1919. 6 vol. parus.
II. — Traductions françaises :
— Œuvres de sainte Térèse, traduction par le P. Marcel Bouix, de la Compagnie de Jésus. Paris, Lecoffre, 1861. 6 vol.
— Œuvres complètes de sainte Térèse de Jésus, traduction nouvelle par les Carmélites du premier monastère de Paris, avec la collaboration de Mgr Manuel-Marie Polit, évêque de Cuenca. 6 vol in-8o. Paris, Beauchesne et Cie, 1907-1910.
III. — Biographies :
— P. Francisco de Ribéra :
La vita de la Madre Teresa de Jesus, fundadora de la Descalças y descalços carmelitas, compuesta por el P. Doctor Francisco de Ribéra, de la Compañia de Jesus… Salamanca, Pedro Lasso, 1590.
— Traduction française par le P. Marcel Bouix, de la Compagnie de Jésus : La vie de sainte Térèse, par le P. François de Ribéra. Paris, Lecoffre, 1864. 2 vol.
— Les Bollandistes, Acta sanctorum, t. VII. Bruxelles, 1843.
— L’histoire de sainte Thérèse, par une carmélite de Caen, 2 vol. in-8o. Paris, Rétaux, 1882.
— Sainte Térèse, sa vie, son œuvre et sa doctrine. Éditions de la Vie spirituelle. Saint-Maximin (Var).
— Sainte Thérèse (collection de la Vie des Saints), par Henri Joly. Paris, Lecoffre.
IV. — Études récentes :
— L’Amour divin : Essai sur les sources de sainte Thérèse, par G. Etchegoyen. (Bibliothèque de l’École des Hautes Études hispaniques, fascicule IV), 1923.
— Sainte Térèse écrivain, son milieu, ses facultés, son œuvre, par l’abbé Rodolphe Hornaert. Desclée, Paris, 1922.
Est-ce la vue d’un Ecce homo, ou d’un Christ à la Colonne qui détermina la conversion de sainte Thérèse ? Étant donnée la prédilection qu’elle semble avoir toujours eue pour cette image du Christ à la Colonne, j’avais pensé que c’était elle qui fut la cause occasionnelle de ce grand bouleversement moral d’où sortit sa conversion. Il paraît que cette idée est contraire aux traditions du monastère de l’Incarnation.
Voici ce que m’écrit à ce sujet le T.R.P. Christoval de la Virgen del Carmen, actuel prieur du couvent des Carmes déchaussés d’Avila :
Avila, 1er juillet 1926.
… Les doutes que vous me soumettez sont au nombre de deux :
1o L’image de l’Ecce homo, qui est vénérée au couvent de l’Incarnation et devant laquelle, dit-on, sainte Thérèse prononça son vœu de perfection, en 1560 (vœu renouvelé en 1565 sous une nouvelle forme), est-ce la même image qui se trouvait accidentellement dans l’oratoire du couvent et devant laquelle la Sainte fut si profondément émue qu’elle versa des larmes amères sur ses fautes, comme elle le rapporte elle-même au chapitre IX de sa Vie ? — A cela je réponds que, selon la tradition et les manuscrits qui se conservent dans la communauté, il semble que c’était la même. En effet, ces documents affirment que l’image en question se trouvait à l’infirmerie du couvent et que, de là, on la transporta à l’oratoire pour une fête religieuse que l’on préparait. Et c’est ainsi que la Sainte la rencontra à cet endroit (dans l’oratoire). Replacée à l’infirmerie, cette statue y resta jusqu’à l’époque où fut détruite, en même temps que l’oratoire, la première cellule occupée par la Sainte, avec d’autres dépendances du couvent, pour construire la chapelle de la Transverbération, où l’on accède par l’église.
Par la suite, on bâtit un autre oratoire, et c’est dans cet oratoire que se conserve actuellement l’image de l’Ecce homo. Le fait que cette sculpture n’a pas grande valeur artistique n’empêche pas que sa vue ait impressionné la Sainte et qu’elle en ait conçu une grande douleur et un grand repentir de ses péchés, car les impressions de ce genre dépendent bien plus des dispositions intérieures du sujet et de la grâce de Dieu qui meut les cœurs, que de la perfection esthétique d’une image.
2o Le second doute que vous me proposez est le suivant : La Sainte a-t-elle jamais eu une vision imaginaire du Christ à la Colonne ?
A cela, je vous répondrai que, selon toutes les informations relatives à ce sujet, la Sainte eut une vision imaginaire du Christ à la Colonne, tandis qu’elle s’entretenait avec un cavalier, dans le parloir du couvent de l’Incarnation, aux environs de 1540. Dans son autobiographie (chap. VII, no 6), la Sainte dit que Notre-Seigneur lui apparut et qu’elle le vit avec les yeux de l’âme (vision imaginaire). Et, bien qu’elle ne dise pas sous quelle forme elle le vit, tous ses biographes, dont quelques-uns l’ont connue, affirment qu’elle le vit « attaché à la Colonne ». Par exemple, don Diego de Yepès, biographe et confesseur de la Sainte : « Elle eut, dit-il, cette vision, dans la porterie du monastère, étant en conversation avec cette personne, dont elle nous parle. Alors Notre-Seigneur lui apparut attaché à la Colonne et avec de nombreuses plaies (muy llagado), particulièrement à un bras, tout près du coude, où un morceau de chair est arraché. Depuis, la Sainte Mère fit peindre cette vision dans un ermitage du couvent qu’elle fonda, à Saint-Joseph d’Avila… »
Je ne puis que m’incliner devant de telles affirmations. Toutefois, je conserve des doutes relativement au lieu où sainte Thérèse rencontra à l’improviste cette image de l’Ecce homo. On nous dit que c’est dans l’oratoire du couvent. Pour moi, j’incline à croire que ce fut dans son oratoire particulier : il semble que, dans ces conditions, la rencontre eut quelque chose de plus intime, de plus personnel et que la Sainte en fut plus frappée, que si le fait s’était produit dans un lieu ouvert à tous.
Le Père Christoval me répond : « J’ai conféré à ce sujet avec les religieuses de l’Incarnation, et, après leur avoir posé diverses questions, je me suis convaincu que l’affirmation du Père de Ribéra (sur lequel je m’appuyais) n’a pas de raison d’être. En effet, jamais les religieuses de l’Incarnation n’ont eu d’oratoire particulier. Et il n’y a pas lieu de supposer que sainte Thérèse faisait exception. Elle s’est toujours distinguée par sa soumission à la règle commune, laquelle n’autorisait pas les oratoires particuliers. Le texte de la Sainte elle-même ne permet pas de déduire que le fait ait eu lieu dans un oratoire privé… »
J’avoue qu’il m’est difficile de concilier ces conclusions avec d’autres textes, dont un, au moins, de sainte Thérèse elle-même. Elle dit, en effet, au chapitre III de sa Vie : « … On me voyait, si jeune encore… me retirer souvent dans la solitude, pour prier et faire de longues lectures. J’aimais à parler de Dieu, à faire peindre de Lui de nombreuses images, à avoir un oratoire, à y arranger des choses propres à exciter la dévotion… (tener oratorio, y procurar en él cosas que hiciesen devoción). »
D’autre part, Maria Pinel, dans un document reproduit par le P. Silverio (Obras de S. Teresa, t. II, p. 113), parle expressément de l’oratoire de la Sainte : « Lorsque la nuit, dans son oratoire (en su oratorio), elle faisait son examen de conscience… » Enfin, le célèbre historien du Carmel, le P. Jeronimo de San José, qui écrivait au commencement du XVIIe siècle et qui a pu interroger bien des religieuses contemporaines de sainte Thérèse, — confirme le fait dans un passage également cité par le P. Silverio (Obras de S. Teresa, t. II, p. 122) : « Elle eut deux cellules dans ce monastère. Avant d’être prieure, elle passa vingt-sept ans dans l’une d’elles ; dans l’autre, elle passa les trois années de son priorat, étant déchaussée. La première se divisait en deux appartements, l’un en bas, l’autre en haut. Dans l’appartement du bas, elle avait son oratoire (en el bajo tenia su oratorio) ; dans une niche, se trouvaient quelques images et, au-dessus, une inscription qui disait : Non intres in judicium cum servo tuo, Domine !…
Il semble donc bien assuré que sainte Thérèse avait, au couvent de l’Incarnation, un oratoire particulier. Est-ce dans cet oratoire, ou dans l’oratoire commun à toutes les religieuses qu’elle rencontra une statue représentant soit le Christ à la Colonne, soit l’Ecce homo, — la chose n’est pas absolument indifférente, comme nous venons de le dire. La rencontre, ayant lieu dans l’oratoire privé de la Sainte, pouvait passer, à ses yeux, pour une grâce plus spéciale. En tout cas, ce qui est certain, c’est que la vue de la statue, à cette place, fut, pour elle, quelque chose de fortuit, d’imprévu. On avait déposé accidentellement cette statue en cet endroit, et, — que la Sainte en ait été avertie ou non, — cette image ainsi placée était pour elle un spectacle insolite, dont elle fut vivement frappée. Si c’est dans son oratoire particulier que le fait se produisit, c’est-à-dire dans une étroite cellule, où elle put la contempler de tout près, on conçoit que l’impression ait été d’autant plus forte.
Le difficile est d’expliquer pourquoi on aurait déposé cette statue dans l’oratoire privé d’une religieuse, en vue d’une fête qui se préparait. Mais la même difficulté subsiste, si l’on suppose que ce fut dans l’oratoire de la communauté. C’est dans l’église du couvent que l’image aurait dû être placée, puisque c’est évidemment dans l’église que se célébrait la fête. Si l’on suppose qu’il s’agissait d’un paso, d’une statue mobile que l’on devait promener dans une procession, il est très simple de supposer qu’on l’avait placée dans l’oratoire de sainte Thérèse, en attendant la procession, — aussi simple que de supposer qu’on l’eût placée dans l’oratoire commun.
Mais, même si ce fut dans l’oratoire commun, pièce très probablement beaucoup plus exiguë qu’une église ou une salle d’infirmerie, la Sainte vit la statue de plus près que lorsqu’elle était à sa place ordinaire. Et cela me paraît être le point capital.
Elle en a eu de toutes sortes, laïques et religieux, réguliers et séculiers. On peut dire que les trois grands ordres religieux de ce temps-là, — les franciscains, les dominicains et les jésuites, — ont collaboré à sa formation spirituelle, les deux derniers surtout. Les jésuites lui ont enseigné la discipline intérieure, les dominicains l’ont éclairée sur l’orthodoxie de ses états mystiques. Cela est vrai en gros, mais il serait inexact de croire que les deux grands ordres religieux se soient ainsi rigoureusement partagé les rôles dans la direction de sainte Thérèse. En réalité, les jésuites, comme les dominicains, ont eu sur elle une influence d’ordre intellectuel ou plus exactement théologique, de même que les dominicains ont eu également sur elle, et très probablement avant les jésuites, une influence d’ordre moral.
Elle-même, dans sa première relation au P. Rodrigue Alvarez (1575) a pris soin d’énumérer ses principaux directeurs, tant jésuites que dominicains, — et l’on voit que la Sainte a consulté les uns et les autres surtout en qualité de théologiens, du moins à partir du moment où elle eut des visions. Pour les jésuites, les P.P. Araoz, commissaire de la Compagnie, François Borgia, Gilles Gonzalez, Balthasar Alvarez, Salazar, Santander, Ripalva, Paul Hernandez et Ordoñez… Pour les dominicains, les P.P. Vincent Baron, Dominique Bañez, Chaves, Ibañez, Garcia de Toledo, Barthélemy de Médina, Philippe de Menesès, Salinas, Diego de Yanguas…
La lettre de sainte Thérèse sur sa rencontre avec Philippe II, — et qui me paraît apocryphe, — a été publiée dans le Boletin de la Real Academia de historia, t. LXVI, p. 440, año 1915, mayo.
Le R. P. Julian Zarco Cuevas, le savant historien de l’Escorial, qui a bien voulu m’en copier le texte, m’écrit à ce propos : « J’ai entendu le P. Silverio de Santa Teresa, carme déchaussé, et sans nul doute le mieux informé actuellement, de tout ce qui se rapporte à la Sainte, — déclarer que cette lettre lui paraissait apocryphe. Mais les raisons qu’il me donna, fondées uniquement sur des considérations internes de style, ne m’ont point paru suffisamment convaincantes. De prime abord, la lettre me paraît sans nul doute authentique. Le papier, examiné par D. Ramon Menendez y Pidal, a été reconnu par lui comme étant bien du XVIe siècle. Et les paroles prêtées à Philippe II sont tout à fait conformes à l’attitude du roi dans ses audiences. Tous les témoignages concordent, en effet, pour affirmer que Philippe II fut, dans ses réceptions, le monarque le plus affable et le plus élégant de son temps et aussi le plus courtois ; toujours calme et posé, écoutant avec patience tout ce qu’on lui exposait… »
Quelle que soit l’autorité du P. Julian Zarco Cuevas, j’avoue que l’opinion du P. Silverio me paraît la plus vraisemblable, — et cela pour les raisons que j’ai exposées ailleurs.
Mais, de toutes les façons, il semble bien certain que sainte Thérèse a été reçue par Philippe II. C’est, à l’Escorial, une ancienne tradition. Rotondo, dans son Historia del Real monasterio de San Lorenzo, Madrid, 1863, — affirme que cette rencontre eut lieu en mai 1578. Mais, selon le marquis de Piedras Albas, thérésianiste éminent, ce fut entre le 11 et le 17 décembre de l’année 1577.
Pages | |
| Prologue | |
| Première Partie. — La Vocation | |
| Deuxième Partie. — Le difficile Chemin de perfection | |
| Troisième Partie. — La Conversion | |
| Quatrième Partie. — Les Grandes Grâces | |
| Cinquième Partie. — L’Action Thérésienne | |
| Appendice |
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