The Project Gutenberg EBook of La Maison Tellier, by Guy de Maupassant

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Title: La Maison Tellier

Author: Guy de Maupassant

Release Date: March 15, 2004 [EBook #11596]

Language: French

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GUY DE MAUPASSANT


La

Maison Tellier



1891




A

IVAN TOURGUENEFF

_Hommage d'une affection profonde et d'une grande admiration_

GUY DE MAUPASSANT.




LA MAISON TELLIER

I


On allait la, chaque soir, vers onze heures, comme au cafe, simplement.

Ils s'y retrouvaient a six ou huit, toujours les memes, non pas des
noceurs, mais des hommes honorables, des commercants, des jeunes gens de
la ville; et l'on prenait sa chartreuse en lutinant quelque peu les
filles, ou bien on causait serieusement avec _Madame_, que tout le monde
respectait.

Puis on rentrait se coucher avant minuit. Les jeunes gens quelquefois
restaient.

La maison etait familiale, toute petite, peinte en jaune, a l'encoignure
d'une rue derriere l'eglise Saint-Etienne; et, par les fenetres, on
apercevait le bassin plein de navires qu'on dechargeait, le grand marais
salant appele "la Retenue" et, derriere, la cote de la Vierge avec sa
vieille chapelle toute grise.

_Madame_, issue d'une bonne famille de paysans du departement de l'Eure,
avait accepte cette profession absolument comme elle serait devenue
modiste ou lingere. Le prejuge du deshonneur attache a la prostitution,
si violent et si vivace dans les villes, n'existe pas dans la campagne
normande. Le paysan dit:--"C'est un bon metier";--et il envoie son
enfant tenir un harem de filles comme il l'enverrait diriger un
pensionnat de demoiselles.

Cette maison, du reste, etait venue par heritage d'un vieil oncle qui la
possedait _Monsieur_ et _Madame_, autrefois aubergistes pres d'Yvetot,
avaient immediatement liquide, jugeant l'affaire de Fecamp plus
avantageuse pour eux; et ils etaient arrives un beau matin prendre la
direction de l'entreprise qui periclitait en l'absence des patrons.

C'etaient de braves gens qui se firent aimer tout de suite de leur
personnel et des voisins.

Monsieur mourut d'un coup de sang deux ans plus tard. Sa nouvelle
profession l'entretenant dans la mollesse et l'immobilite, il etait
devenu tres gros, et la sante l'avait etouffe.

Madame, depuis son veuvage, etait vainement desiree par tous les
habitues de l'etablissement; mais on la disait absolument sage, et ses
pensionnaires elles-memes n'etaient parvenues a rien decouvrir.

Elle etait grande, charnue, avenante. Son teint, pali dans l'obscurite
de ce logis toujours clos, luisait comme sous un vernis gras. Une mince
garniture de cheveux follets, faux et frises, entourait son front, et
lui donnait un aspect juvenile qui jurait avec la maturite de ses
formes. Invariablement gaie et la figure ouverte, elle plaisantait
volontiers, avec une nuance de retenue que ses occupations nouvelles
n'avaient pas encore pu lui faire perdre. Les gros mots la choquaient
toujours un peu; et quand un garcon mal eleve appelait de son nom propre
l'etablissement qu'elle dirigeait, elle se fachait, revoltee. Enfin elle
avait l'ame delicate, et bien que traitant ses femmes en amies, elle
repetait volontiers qu'elles "n'etaient point du meme panier".

Parfois, durant la semaine, elle partait en voiture de louage avec une
fraction de sa troupe; et l'on allait folatrer sur l'herbe au bord de la
petite riviere qui coule dans les fonds de Valmont. C'etaient alors des
parties de pensionnaires echappees, des courses folles, des jeux
enfantins, toute une joie de recluses grisees par le grand air. On
mangeait de la charcuterie sur le gazon en buvant du cidre, et l'on
rentrait a la nuit tombante avec une fatigue delicieuse, un
attendrissement doux; et dans la voiture on embrassait Madame comme une
mere tres bonne, pleine de mansuetude et de complaisance.

La maison avait deux entrees. A l'encoignure, une sorte de cafe borgne
s'ouvrait, le soir, aux gens du peuple et aux matelots. Deux des
personnes chargees du commerce special du lieu etaient particulierement
destinees aux besoins de cette partie de la clientele. Elles servaient,
avec l'aide du garcon, nomme Frederic, un petit blond imberbe et fort
comme un boeuf, les chopines de vin et les canettes sur les tables de
marbre branlantes, et, les bras jetes au cou des buveurs, assises en
travers de leurs jambes, elles poussaient a la consommation.

Les trois autres dames (elles n'etaient que cinq) formaient une sorte
d'aristocratie, et demeuraient reservees a la compagnie du premier, a
moins pourtant qu'on n'eut besoin d'elles en bas et que le premier fut
vide.

Le salon de Jupiter, ou se reunissaient les bourgeois de l'endroit,
etait tapisse de papier bleu et agremente d'un grand dessin representant
Leda etendue sous un cygne. On parvenait dans ce lieu au moyen d'un
escalier tournant termine par une porte etroite, humble d'apparence,
donnant sur la rue, et au-dessus de laquelle brillait toute la nuit,
derriere un treillage, une petite lanterne comme celles qu'on allume
encore en certaines villes aux pieds des madones encastrees dans les
murs.

Le batiment, humide et vieux, sentait legerement le moisi. Par moments,
un souffle d'eau de Cologne passait dans les couloirs, ou bien une porte
entr'ouverte en bas faisait eclater dans toute la demeure, comme une
explosion de tonnerre, les cris populaciers des hommes attables au
rez-de-chaussee, et mettait sur la figure des messieurs du premier une
moue inquiete et degoutee.

_Madame_, familiere avec les clients ses amis, ne quittait point le
salon, et s'interessait aux rumeurs de la ville qui lui parvenaient par
eux. Sa conversation grave faisait diversion aux propos sans suite des
trois femmes; elle etait comme un repos dans le badinage polisson des
particuliers ventrus qui se livraient chaque soir a cette debauche
honnete et mediocre de boire un verre de liqueur en compagnie de filles
publiques.

Les trois dames du premier s'appelaient Fernande, Raphaele et Rosa la
Rosse.

Le personnel etant restreint, on avait tache que chacune d'elles fut
comme un echantillon, un resume de type feminin, afin que tout
consommateur put trouver la, a peu pres du moins, la realisation de son
ideal.

Fernande representait la _belle blonde_, tres grande, presque obese,
molle, fille des champs dont les taches de rousseur se refusaient a
disparaitre, et dont la chevelure filasse, ecourtee, claire et sans
couleur, pareille a du chanvre peigne, lui couvrait insuffisamment le
crane.

Raphaele, une Marseillaise, roulure des ports de mer, jouait la role
indispensable de la _belle Juive_, maigre, avec des pommettes saillantes
platrees de rouge. Ses cheveux noirs, lustres a la moelle de boeuf,
formaient des crochets sur ses tempes. Ses yeux eussent paru beaux si le
droit n'avait ete marque d'une taie. Son nez arque tombait sur une
machoire accentuee ou deux dents neuves, en haut, faisaient tache a
cote de celles du bas qui avaient pris en vieillissant une teinte foncee
comme les bois anciens.

Rosa la Rosse, une petite boule de chair tout en ventre avec des jambes
minuscules, chantait du matin au soir, d'une voix eraillee, des couplets
alternativement grivois ou sentimentaux, racontait des histoires
interminables et insignifiantes, ne cessait de parler que pour manger et
de manger que pour parler, remuait toujours, souple comme un ecureuil
malgre sa graisse et l'exiguite de ses pattes; et son rire, une cascade
de cris aigus, eclatait sans cesse, de-ci, de-la, dans une chambre, au
grenier, dans le cafe, partout, a propos de rien.

Les deux femmes du rez-de-chaussee, Louise, surnommee Cocote, et Flora,
dite Balancoire parce qu'elle boitait un peu, l'une toujours en
_Liberte_ avec une ceinture tricolore, l'autre en Espagnole de fantaisie
avec des sequins de cuivre qui dansaient dans ses cheveux carotte a
chacun de ses pas inegaux, avaient l'air de filles de cuisine habillees
pour un carnaval. Pareilles a toutes les femmes du peuple, ni plus
laides, ni plus belles, vraies servantes d'auberge, on les designait
dans le port sous le sobriquet des deux Pompes.

Une paix jalouse, mais rarement troublee, regnait entre ces cinq femmes,
grace a la sagesse conciliante de Madame et a son intarissable bonne
humeur.

L'etablissement, unique dans la petite ville, etait assidument
frequente. Madame avait su lui donner une tenue si comme il faut; elle
se montrait si aimable, si prevenante envers tout le monde; son bon
coeur etait si connu, qu'une sorte de consideration l'entourait. Les
habitues faisaient des frais pour elle, triomphaient quand elle leur
temoignait une amitie plus marquee; et lorsqu'ils se rencontraient dans
le jour pour leurs affaires, ils se disaient: "A ce soir, ou vous
savez", comme on se dit: "Au cafe, n'est-ce pas? apres diner."

Enfin la maison Tellier etait une ressource, et rarement quelqu'un
manquait au rendez-vous quotidien.

Or, un soir, vers la fin du mois de mai, le premier arrive, M. Poulin,
marchand de bois et ancien maire, trouva la porte close. La petite
lanterne, derriere son treillage, ne brillait point; aucun bruit ne
sortait du logis, qui semblait mort. Il frappa, doucement d'abord, avec
plus de force ensuite; personne ne repondit. Alors il remonta la rue a
petits pas, et, comme il arrivait sur la place du Marche, il rencontra
M. Duvert, l'armateur, qui se rendait au meme endroit. Ils y
retournerent ensemble sans plus de succes. Mais un grand bruit eclata
soudain tout pres d'eux, et, ayant tourne la maison, ils apercurent un
rassemblement de matelots anglais et francais qui heurtaient a coups de
poing les volets fermes du cafe.

Les deux bourgeois aussitot s'enfuirent pour n'etre pas compromis; mais
un leger "pss't" les arreta: c'etait M. Tournevau, le saleur de poisson,
qui, les ayant reconnus, les helait. Ils lui dirent la chose, dont il
fut d'autant plus affecte que lui, marie, pere de famille et fort
surveille, ne venait la que le samedi, "_securitatis causa_", disait-il,
faisant allusion a une mesure de police sanitaire dont le docteur Borde,
son ami, lui avait revele les periodiques retours. C'etait justement son
soir et il allait se trouver ainsi prive pour toute la semaine.

Les trois hommes firent un grand crochet jusqu'au quai, trouverent en
route le jeune M. Philippe, fils du banquier, un habitue, et M.
Pimpesse, le percepteur. Tous ensemble revinrent alors par la rue "aux
Juifs" pour essayer une derniere tentative. Mais les matelots exasperes
faisaient le siege de la maison, jetaient des pierres, hurlaient; et les
cinq clients du premier etage, rebroussant chemin le plus vite possible,
se mirent a errer par les rues.

Ils rencontrerent encore M. Dupuis, l'agent d'assurances, puis M. Vasse,
le juge au tribunal de commerce; et une longue promenade commenca qui
les conduisit a la jetee d'abord. Ils s'assirent en ligne sur le
parapet de granit et regarderent moutonner les flots. L'ecume, sur la
crete des vagues, faisait dans l'ombre des blancheurs lumineuses,
eteintes presque aussitot qu'apparues, et le bruit monotone de la mer
brisant contre les rochers se prolongeait dans la nuit tout le long de
la falaise. Lorsque les tristes promeneurs furent restes la quelque
temps, M. Tournevau declara:--"Ca n'est pas gai."--"Non certes," reprit
M. Pimpesse; et ils repartirent a petits pas.

Apres avoir longe la rue que domine la cote et qu'on appelle:
"Sous-le-bois", ils revinrent par le pont de planches sur la Retenue,
passerent pres du chemin de fer et deboucherent de nouveau place du
Marche, ou une querelle commenca tout a coup entre le percepteur, M.
Pimpesse, et le saleur, M. Tournevau, a propos d'un champignon
comestible que l'un d'eux affirmait avoir trouve dans les environs.

Les esprits etant aigris par l'ennui, on en serait peut-etre venu aux
voies de fait si les autres ne s'etaient interposes. M. Pimpesse,
furieux, se retira; et aussitot une nouvelle altercation s'eleva entre
l'ancien maire, M. Poulin, et l'agent d'assurances, M. Dupuis, au sujet
des appointements du percepteur et des benefices qu'il pouvait se creer.
Les propos injurieux pleuvaient des deux cotes, quand une tempete de
cris formidables se dechaina, et la troupe des matelots, fatigues
d'attendre en vain devant une maison fermee, deboucha sur la place. Ils
se tenaient par le bras, deux par deux, formant une longue procession,
et ils vociferaient furieusement. Le groupe des bourgeois se dissimula
sous une porte, et la horde hurlante disparut dans la direction de
l'abbaye. Longtemps encore on entendit la clameur diminuant comme un
orage qui s'eloigne; et le silence se retablit.

M. Poulin et M. Dupuis, enrages l'un contre l'autre, partirent, chacun
de son cote, sans se saluer.

Les quatre autres se remirent en marche, et redescendirent
instinctivement vers l'etablissement Tellier. Il etait toujours clos,
muet, impenetrable. Un ivrogne, tranquille et obstine, tapait des
petits coups dans la devanture du cafe, puis s'arretait pour appeler a
mi-voix le garcon Frederic. Voyant qu'on ne lui repondait point, il prit
le parti de s'asseoir sur la marche de la porte, et d'attendre les
evenements.

Les bourgeois allaient se retirer quand la bande tumultueuse des hommes
du port reparut au bout de la rue. Les matelots francais braillaient la
_Marseillaise_, les anglais le _Rule Britannia_. Il y eut un ruement
general contre les murs, puis le flot de brutes reprit son cours vers le
quai, ou une bataille eclata entre les marins des deux nations. Dans la
rixe, un Anglais eut le bras casse, et un Francais le nez fendu.

L'ivrogne, qui etait reste devant la porte, pleurait maintenant comme
pleurent les pochards ou les enfants contraries.

Les bourgeois, enfin, se disperserent.

Peu a peu le calme revint sur la cite troublee. De place en place,
encore par instants, un bruit de voix s'elevait, puis s'eteignait dans
le lointain.

Seul, un homme errait toujours, M. Tournevau, le saleur, desole
d'attendre au prochain samedi; et il esperait on ne sait quel hasard, ne
comprenant pas, s'exasperant que la police laissat fermer ainsi un
etablissement d'utilite publique qu'elle surveille et tient sous sa
garde.

Il y retourna, flairant les murs, cherchant la raison; et il s'apercut
que sur l'auvent une pancarte etait collee. Il alluma bien vite une
allumette-bougie, et lut ces mots traces d'une grande ecriture inegale:
"_Ferme pour cause de premiere communion_."

Alors il s'eloigna, comprenant bien que c'etait fini.

L'ivrogne maintenant dormait, etendu tout de son long en travers de la
porte inhospitaliere.

Et le lendemain, tous les habitues, l'un apres l'autre, trouverent moyen
de passer dans la rue avec des papiers sous le bras pour se donner une
contenance; et, d'un coup d'oeil furtif, chacun lisait l'avertissement
mysterieux: "_Ferme pour cause de premiere communion_."




II


C'est que Madame avait un frere etabli menuisier en leur pays natal,
Virville, dans l'Eure. Du temps que Madame etait encore aubergiste a
Yvetot, elle avait tenu sur les fonts baptismaux la fille de ce frere
qu'elle nomma Constance, Constance Rivet; etant elle-meme une Rivet par
son pere. Le menuisier, qui savait sa soeur en bonne position, ne la
perdait pas de vue, bien qu'ils ne se rencontrassent pas souvent,
retenus tous les deux par leurs occupations et habitant du reste loin
l'un de l'autre. Mais comme la fillette allait avoir douze ans, et
faisait, cette annee-la, sa premiere communion, il saisit cette
occasion d'un rapprochement, et il ecrivit a sa soeur qu'il comptait sur
elle pour, la ceremonie. Les vieux parents etaient morts, elle ne
pouvait refuser a sa filleule; elle accepta. Son frere, qui s'appelait
Joseph, esperait qu'a force de prevenances il arriverait peut-etre a
obtenir qu'on fit un testament en faveur de la petite, Madame etant sans
enfants.

La profession de sa soeur ne genait nullement ses scrupules, et, du
reste, personne dans le pays ne savait rien. On disait seulement en
parlant d'elle: "Madame Tellier est une bourgeoise de Fecamp", ce qui
laissait supposer qu'elle pouvait vivre de ses rentes. De Fecamp a
Virville on comptait au moins vingt lieues; et vingt lieues de terre
pour des paysans sont plus difficiles a franchir que l'Ocean pour un
civilise. Les gens de Virville n'avaient jamais depasse Rouen; rien
n'attirait ceux de Fecamp dans un petit village de cinq cents feux,
perdu au milieu des plaines et faisant partie d'un autre departement.
Enfin on ne savait rien.

Mais, l'epoque de la communion approchant, Madame eprouva un grand
embarras. Elle n'avait point de sous-maitresse, et ne se souciait
nullement de laisser sa maison, meme pendant un jour. Toutes les
rivalites entre les dames d'en haut et celles d'en bas eclateraient
infailliblement; puis Frederic se griserait sans doute, et quand il
etait gris, il assommait les gens pour un oui ou pour un non. Enfin elle
se decida a emmener tout son monde, sauf le garcon a qui elle donna sa
liberte jusqu'au surlendemain.

Le frere consulte ne fit aucune opposition, et se chargea de loger la
compagnie entiere pour une nuit. Donc, le samedi matin, le train express
de huit heures emportait Madame et ses compagnes dans un wagon de
seconde classe.

Jusqu'a Beuzeville elles furent seules et jacasserent comme des pies.
Mais a cette gare un couple monta. L'homme, vieux paysan vetu d'une
blouse bleue, avec un col plisse, des manches larges serrees aux
poignets et ornees d'une petite broderie branche, couvert d'un antique
chapeau de forme haute dont le poil roussi semblait herisse, tenait
d'une main un immense parapluie vert, et de l'autre un vaste panier qui
laissait passer les tetes effarees de trois canards. La femme, raide en
sa toilette rustique, avait une physionomie de poule avec un nez pointu
comme un bec. Elle s'assit en face de son homme et demeura sans bouger,
saisie de se trouver au milieu d'une aussi belle societe.

Et c'etait, en effet, dans le wagon un eblouissement de couleurs
eclatantes. Madame, tout en bleu, en soie bleue des pieds a la tete,
portait la-dessus un chale de faux cachemire francais, rouge, aveuglant,
fulgurant. Fernande soufflait dans une robe ecossaise dont le corsage,
lace a toute force par ses compagnes, soulevait sa croulante poitrine en
un double dome toujours agite qui semblait liquide sous l'etoffe.

Raphaele, avec une coiffure emplumee simulant un nid plein d'oiseaux,
portait une toilette lilas, pailletee d'or, quelque chose d'oriental qui
seyait a sa physionomie de Juive. Rosa la Rosse, en jupe rose a larges
volants, avait l'air d'une enfant trop grasse, d'une naine obese; et les
deux Pompes semblaient s'etre taille des accoutrements etranges au
milieu de vieux rideaux de fenetre, ces vieux rideaux a ramages datant
de la Restauration.

Sitot qu'elles ne furent plus seules dans le compartiment, ces dames
prirent une contenance grave, et se mirent a parler de choses relevees
pour donner bonne opinion d'elles. Mais a Bolbec apparut un monsieur a
favoris blonds, avec des bagues et une chaine en or, qui mit dans le
filet sur sa tete plusieurs paquets enveloppes de toile ciree. Il avait
un air farceur et bon enfant. Il salua, sourit et demanda avec
aisance:--"Ces dames changent de garnison?"--Cette question jeta dans le
groupe une confusion embarrassee. Madame enfin reprit contenance, et
elle repondit sechement, pour venger l'honneur du corps:--"Vous pourriez
bien etre poli!"--Il s'excusa:--"Pardon, je voulais dire de
monastere."--Madame ne trouvant rien a repliquer, ou jugeant peut-etre
la rectification suffisante, fit un salut digne en pincant les levres.

Alors le monsieur, qui se trouvait assis entre Rosa la Rosse et le vieux
paysan, se mit a cligner de l'oeil aux trois canards dont les tetes
sortaient du grand panier; puis, quand il sentit qu'il captivait deja
son public, il commenca a chatouiller ces animaux sous le bec, en leur
tenant des discours droles pour derider la societe:--"Nous avons quitte
notre petite ma-mare! couen! couen! couen!--pour faire connaissance avec
la petite broche,--couen! couen! couen!"--Les malheureuses betes
tournaient le cou afin d'eviter ses caresses, faisaient des efforts
affreux pour sortir de leur prison d'osier; puis soudain toutes trois
ensemble pousserent un lamentable cri de detresse:--Couen! couen! couen!
couen!--Alors ce fut une explosion de rires parmi les femmes. Elles se
penchaient, elles se poussaient pour voir; on s'interessait follement
aux canards; et le monsieur redoublait de grace, d'esprit et
d'agaceries.

Rosa s'en mela, et, se penchant par-dessus les jambes de son voisin,
elle embrassa les trois betes sur le nez. Aussitot chaque femme voulut
les baiser a son tour; et le monsieur asseyait ces dames sur ses genoux,
les faisait sauter, les pincait; tout a coup il les tutoya.

Les deux paysans, plus affoles encore que leurs volailles, roulaient des
yeux de possedes sans oser faire un mouvement, et leurs vieilles figures
plissees n'avaient pas un sourire, pas un tressaillement.

Alors le monsieur, qui etait commis voyageur, offrit par farce des
bretelles a ces dames, et, s'emparant d'un de ses paquets, il l'ouvrit.
C'etait une ruse, le paquet contenait des jarretieres.

Il y en avait en soie bleue, en soie rose, en soie rouge, en soie
violette, en soie mauve, en soie ponceau, avec des boucles de metal
formees par deux amours enlaces et dores. Les filles pousserent des cris
de joie, puis examinerent les echantillons, reprises par la gravite
naturelle a toute femme qui tripote un objet de toilette. Elles se
consultaient de l'oeil ou d'un mot chuchote, se repondaient de meme, et
Madame maniait avec envie une paire de jarretieres orangees, plus
larges, plus imposantes que les autres: de vraies jarretieres de
patronne.

Le monsieur attendait nourrissant une idee:--"Allons, mes petites
chattes, dit-il, il faut les essayer."--Ce fut une tempete
d'exclamations; et elles serraient leurs jupes entre leurs jambes comme
si elles eussent craint des violences. Lui, tranquille, attendait son
heure. Il declara:--"Vous ne voulez pas, je remballe." Puis,
finement:--"J'offrirai une paire, au choix, a celles qui feront
l'essai."--Mais elles ne voulaient pas, tres dignes, la taille
redressee. Les deux Pompes cependant semblaient si malheureuses qu'il
leur renouvela la proposition. Flora Balancoire surtout, torturee de
desir, hesitait visiblement. Il la pressa:--"Vas-y, ma fille, un peu de
courage; tiens, la paire lilas, elle ira bien avec ta toilette." Alors
elle se decida, et, relevant sa robe, montra une forte jambe de
vachere, mal serree en un bas grossier. Le monsieur, se baissant,
accrocha la jarretiere sous le genou d'abord, puis au-dessus; et il
chatouillait doucement la fille pour lui faire pousser des petits cris
avec de brusques tressaillements. Quand il eut fini, il donna la paire
lilas et demanda:--"A qui le tour?" Toutes ensemble s'ecrierent:--"A
moi! a moi!" Il commenca par Rosa la Rosse; qui decouvrit une chose
informe, toute ronde, sans cheville, un vrai "boudin de jambe", comme
disait Raphaele. Fernande fut complimentee par le commis voyageur
qu'enthousiasmerent ses puissantes colonnes. Les maigres tibias de la
belle Juive eurent moins de succes. Louise Cocote, par plaisanterie,
coiffa le monsieur de sa jupe; et Madame fut obligee d'intervenir pour
arreter cette farce inconvenante. Enfin Madame elle-meme tendit sa
jambe, une belle jambe normande, grasse et musclee; et le voyageur,
surpris et ravi, ota galamment son chapeau pour saluer ce maitre mollet
en vrai chevalier francais.

Les deux paysans, figes dans l'ahurissement, regardaient de cote, d'un
seul oeil; et ils ressemblaient si absolument a des poulets que l'homme
aux favoris blonds, en se relevant, leur fit dans le nez "Co-co-ri-co".
Ce qui dechaina de nouveau un ouragan de gaite.

Les vieux descendirent a Motteville, avec leur panier, leurs canards et
leur parapluie: et l'on entendit la femme dire a son homme en
s'eloignant:--"C'est des trainees qui s'en vont encore a ce satane
Paris."

Le plaisant commis porte-balle descendit lui-meme a Rouen, apres s'etre
montre si grossier que Madame se vit obligee de le remettre vertement a
sa place. Elle ajouta, comme morale:--"Ca nous apprendra a causer au
premier venu."

A Oissel, elles changerent de train, et trouverent a une gare suivante
M. Joseph Rivet qui les attendait avec une grande charrette pleine de
chaises et attelee d'un cheval blanc.

Le menuisier embrassa poliment toutes ces dames et les aida a monter
dans sa carriole. Trois s'assirent sur trois chaises au fond; Raphaele,
Madame et son frere, sur les trois chaises de devant, et Rosa, n'ayant
point de siege, se placa tant bien que mal sur les genoux de la grande
Fernande; puis l'equipage se mit en route. Mais, aussitot, le trot
saccade du bidet secoua si terriblement la voiture que les chaises
commencerent a danser, jetant les voyageuses en l'air, a droite, a
gauche, avec des mouvements de pantins, des grimaces effarees, des cris
d'effroi, coupes soudain par une secousse plus forte. Elles se
cramponnaient aux cotes du vehicule; les chapeaux tombaient dans le dos,
sur le nez ou vers l'epaule; et le cheval blanc allait toujours,
allongeant la tete, et la queue droite, une petite queue de rat sans
poil dont il se battait les fesses de temps en temps. Joseph Rivet, un
pied tendu sur le brancard, l'autre jambe repliee sous lui, les coudes
tres eleves, tenait les renes, et de sa gorge s'echappait a tout instant
une sorte de gloussement qui, faisant dresser les oreilles au bidet,
accelerait son allure.

Des deux cotes de la route la campagne verte se deroulait. Les colzas
en fleur mettaient de place en place une grande nappe jaune ondulante
d'ou s'elevait une saine et puissante odeur, une odeur penetrante et
douce, portee tres loin par le vent. Dans les seigles deja grands des
bluets montraient leurs petites tetes azurees que les femmes voulaient
cueillir, mais M. Rivet refusa d'arreter. Puis parfois, un champ tout
entier semblait arrose de sang tant les coquelicots l'avaient envahi. Et
au milieu de ces plaines colorees ainsi par les fleurs de la terre, la
carriole, qui paraissait porter elle-meme un bouquet de fleurs aux
teintes plus ardentes, passait au trot du cheval blanc, disparaissait
derriere les grands arbres d'une ferme, pour reparaitre au bout du
feuillage et promener de nouveau a travers les recoltes jaunes et
vertes, piquees de rouge ou de bleu, cette eclatante charretee de femmes
qui fuyait sous le soleil.

Une heure sonnait quand on arriva devant la porte du menuisier.

Elles etaient brisees de fatigue et pales de faim, n'ayant rien pris
depuis le depart. Mme Rivet se precipita, les fit descendre l'une apres
l'autre, les embrassant aussitot qu'elles touchaient terre; et elle ne
se lassait point de becoter sa belle-soeur, qu'elle desirait accaparer.
On mangea dans l'atelier debarrasse des etablis pour le diner du
lendemain.

Une bonne omelette que suivit une andouille grillee, arrosee de bon
cidre piquant, rendit la gaiete a tout le monde. Rivet, pour trinquer,
avait pris un verre, et sa femme servait, faisait la cuisine, apportait
les plats, les enlevait, murmurant a l'oreille de chacune:--"En
avez-vous a votre desir?"--Des tas de planches dressees contre les murs
et des empilements de copeaux balayes dans les coins repandaient un
parfum de bois varlope, une odeur de menuiserie, ce souffle resineux qui
penetre au fond des poumons.

On reclama la petite, mais elle etait a l'eglise, ne devant rentrer que
le soir.

La compagnie alors sortit pour faire un tour dans le pays.

C'etait un tout petit village que traversait une grand'route. Une
dizaine de maisons rangees le long de cette voie unique abritaient les
commercants de l'endroit, le boucher, l'epicier, le menuisier, le
cafetier, le savetier et le boulanger. L'eglise, au bout de cette sorte
de rue, etait entouree d'un etroit cimetiere; et quatre tilleuls
demesures, plantes devant son portail, l'ombrageaient tout entiere. Elle
etait batie en silex taille, sans style aucun, et coiffee d'un clocher
d'ardoises. Apres elle la campagne recommencait, coupee ca et la de
bouquets d'arbres cachant les fermes.

Rivet, par ceremonie, et bien qu'en vetements d'ouvrier, avait pris le
bras de sa soeur qu'il promenait avec majeste. Sa femme, tout emue par
la robe a filets d'or de Raphaele, s'etait placee entre elle et
Fernande. La boulotte Rosa trottait derriere avec Louise Cocote et Flora
Balancoire, qui boitaillait, extenuee.

Les habitants venaient aux portes, les enfants arretaient leurs jeux, un
rideau souleve laissait entrevoir une tete coiffee d'un bonnet
d'indienne; une vieille a bequille et presque aveugle se signa comme
devant une procession; et chacun suivait longtemps du regard toutes les
belles dames de la ville qui etaient venues de si loin pour la premiere
communion de la petite a Joseph Rivet. Une immense consideration
rejaillissait sur le menuisier.

En passant devant l'eglise, elles entendirent des chants d'enfants: un
cantique crie vers le ciel par des petites voix aigues; mais Madame
empecha qu'on entrat, pour ne point troubler ces cherubins.

Apres un tour dans la campagne, et l'enumeration des principales
proprietes, du rendement de la terre et de la production du betail,
Joseph Rivet ramena son troupeau de femmes et l'installa dans son logis.

La place etant fort restreinte, on les avait reparties deux par deux
dans les pieces.

Rivet, pour cette fois, dormirait dans l'atelier, sur les copeaux; sa
femme partagerait son lit avec sa belle-soeur, et, dans la chambre a
cote, Fernande et Raphaele reposeraient ensemble. Louise et Flora se
trouvaient installees dans la cuisine sur un matelas jete par terre; et
Rosa occupait seule un petit cabinet noir au-dessus de l'escalier,
contre l'entree d'une soupente etroite ou coucherait, cette nuit-la, la
communiante.

Lorsque rentra la petite fille, ce fut sur elle une pluie de baisers;
toutes les femmes la voulaient caresser, avec ce besoin d'expansion
tendre, cette habitude professionnelle de chatteries, qui, dans le
wagon, les avait fait toutes embrasser les canards. Chacune l'assit sur
ses genoux, mania ses fins cheveux blonds, la serra dans ses bras en des
elans d'affection vehemente et spontanee. L'enfant bien sage, toute
penetree de piete, comme fermee par l'absolution, se laissait faire,
patiente et recueillie.

La journee ayant ete penible pour tout le monde, on se coucha bien vite
apres diner. Ce silence illimite des champs qui semble presque religieux
enveloppait le petit village, un silence tranquille, penetrant, et large
jusqu'aux astres. Les filles, accoutumees aux soirees tumultueuses du
logis public, se sentaient emues par ce muet repos de la campagne
endormie. Elles avaient des frissons sur la peau, non de froid, mais des
frissons de solitude venus du coeur inquiet et trouble.

Sitot qu'elles furent en leur lit, deux par deux, elles s'etreignirent
comme pour se defendre contre cet envahissement du calme et profond
sommeil de la terre. Mais Rosa la Rosse, seule en son cabinet noir, et
peu habituee a dormir les bras vides, se sentit saisie par une emotion
vague et penible. Elle se retournait sur sa couche, ne pouvant obtenir
le sommeil, quand elle entendit, derriere la cloison de bois contre sa
tete, de faibles sanglots comme ceux d'un enfant qui pleure. Effrayee,
elle appela faiblement, et une petite voix entrecoupee lui repondit.
C'etait la fillette qui, couchant toujours dans la chambre de sa mere,
avait peur en sa soupente etroite.

Rosa, ravie, se leva, et doucement, pour ne reveiller personne, alla
chercher l'enfant. Elle l'amena dans son lit bien chaud, la pressa
contre sa poitrine en l'embrassant, la dorlota, l'enveloppa de sa
tendresse aux manifestations exagerees, puis, calmee elle-meme,
s'endormit. Et jusqu'au jour la communiante reposa son front sur le sein
nu de la prostituee.

Des cinq heures, a _l'Angelus_, la petite cloche de l'eglise sonnant a
toute volee reveilla ces dames qui dormaient ordinairement leur matinee
entiere, seul repos des fatigues nocturnes. Les paysans dans le village
etaient deja debout. Les femmes du pays allaient affairees de porte en
porte, causant vivement, apportant avec precaution de courtes robes de
mousseline empesees comme du carton, ou des cierges demesures, avec un
noeud de soie frangee d'or au milieu, et des decoupures de cire
indiquant la place de la main. Le soleil deja haut rayonnait dans un
ciel tout bleu qui gardait vers l'horizon une teinte un peu rosee, comme
une trace affaiblie de l'aurore. Des familles de poules se promenaient
devant leurs maisons; et, de place en place, un coq noir au cou luisant
levait sa tete coiffee de pourpre, battait des ailes, et jetait au vent
son chant de cuivre que repetaient les autres coqs.

Des carrioles arrivaient des communes voisines, dechargeant au seuil des
portes les hautes Normandes en robes sombres, au fichu croise sur la
poitrine et retenu par un bijou d'argent seculaire. Les hommes avaient
passe la blouse bleue sur la redingote neuve ou sur le vieil habit de
drap vert dont les deux basques passaient.

Quand les chevaux furent a l'ecurie, il y eut ainsi tout le long de la
grande route une double ligne de guimbardes rustiques, charrettes,
cabriolets, tilburys, chars a bancs, voitures de toute forme et de tout
age, penchees sur le nez ou bien cul par terre et les brancards au ciel.

La maison du menuisier etait pleine d'une activite de ruche. Ces dames,
en caraco et en jupon, les cheveux repandus sur le dos, des cheveux
maigres et courts qu'on aurait dits ternis et ronges par l'usage,
s'occupaient a habiller l'enfant.

La petite, debout sur une table, ne remuait pas, tandis que Mme Tellier
dirigeait les mouvements de son bataillon volant. On la debarbouilla, on
la peigna, on la coiffa, on la vetit, et, a l'aide d'une multitude
d'epingles, on disposa les plis de la robe, on pinca la taille trop
large, on organisa l'elegance de la toilette. Puis, quand ce fut
termine, on fit asseoir la patiente en lui recommandant de ne plus
bouger; et la troupe agitee des femmes courut se parer a son tour.

La petite eglise recommencait a sonner. Son tintement frele de cloche
pauvre montait se perdre a travers le ciel, comme une voix trop faible,
vite noyee dans l'immensite bleue.

Les communiants sortaient des portes, allaient vers le batiment communal
qui contenait les deux ecoles et la mairie, et situe tout au bout du
pays, tandis que la "maison de Dieu" occupait l'autre bout.

Les parents, en tenue de fete, avec une physionomie gauche et ces
mouvements inhabiles des corps toujours courbes sur le travail,
suivaient leurs mioches. Les petites filles disparaissaient dans un
nuage de tulle neigeux semblable a de la creme fouettee, tandis que les
petits hommes, pareils a des embryons de garcons de cafe, la tete
encollee de pommade, marchaient les jambes ecartees, pour ne point
tacher leur culotte noire.

C'etait une gloire pour une famille quand un grand nombre des parents,
venus de loin, entouraient l'enfant: aussi le triomphe du menuisier
fut-il complet. Le regiment Tellier, patronne en tete, suivait
Constance; et le pere donnant le bras a sa soeur, la mere marchant a
cote de Raphaele, Fernande avec Rosa, et les deux Pompes ensemble, la
troupe se deployait majestueusement comme un etat-major en grand
uniforme.

L'effet dans le village fut foudroyant.

A l'ecole, les filles se rangerent sous la cornette de la bonne soeur,
les garcons sous le chapeau de l'instituteur, un bel homme qui
representait; et l'on partit en attaquant un cantique.

Les enfants males en tete allongeaient leurs deux files entre les deux
rangs de voitures detelees, les filles suivaient dans le meme ordre; et
tous les habitants ayant cede le pas aux dames de la ville par
consideration, elles arrivaient immediatement apres les petites,
prolongeant encore la double ligne de la procession; trois a gauche et
trois a droite, avec leurs toilettes eclatantes comme un bouquet de feu
d'artifice.

Leur entree dans l'eglise affola la population. On se pressait, on se
retournait, on se poussait pour les voir. Et des devotes parlaient
presque haut, stupefaites par le spectacle de ces dames plus chamarrees
que les chasubles des chantres. Le maire offrit son banc, le premier
banc a droite aupres du choeur, et Mme Tellier y prit place avec sa
belle-soeur, Fernande et Raphaele. Rosa la Rosse et les deux Pompes
occuperent le second banc en compagnie du menuisier.

Le choeur de l'eglise etait plein d'enfants a genoux, filles d'un cote,
garcons de l'autre, et les longs cierges qu'ils tenaient en main
semblaient des lances inclinees en tous sens.

Devant le lutrin, trois hommes debout chantaient d'une voix pleine. Ils
prolongeaient indefiniment les syllabes du latin sonore, eternisant les
_Amen_ avec des _a-a_ indefinis que le serpent soutenait de sa note
monotone poussee sans fin, mugie par l'instrument de cuivre a large
gueule. La voix pointue d'un enfant donnait la replique, et, de temps en
temps, un pretre assis dans une stalle et coiffe d'une barrette carree
se levait, bredouillait quelque chose et s'asseyait de nouveau, tandis
que les trois chantres repartaient, l'oeil fixe sur le gros livre de
plain-chant ouvert devant eux et porte par les ailes deployees d'un
aigle de bois monte sur pivot.

Puis un silence se fit. Toute l'assistance, d'un seul mouvement, se mit
a genoux, et l'officiant parut, vieux, venerable, avec des cheveux
blancs, incline sur le calice qu'il portait de sa main gauche. Devant
lui marchaient les deux servants en robe rouge, et, derriere, apparut
une foule de chantres a gros souliers qui s'alignerent des deux cotes du
choeur.

Une petite clochette tinta au milieu du grand silence. L'office divin
commencait. Le pretre circulait lentement devant le tabernacle d'or,
faisait des genuflexions, psalmodiait de sa voix cassee, chevrotante de
vieillesse, les prieres preparatoires. Aussitot qu'il s'etait tu, tous
les chantres et le serpent eclataient d'un seul coup, et des hommes
aussi chantaient dans l'eglise, d'une voix moins forte, plus humble,
comme doivent chanter les assistants.

Soudain le _Kyrie Eleison_ jaillit vers le ciel, pousse par toutes les
poitrines et tous les coeurs. Des grains de poussiere et des fragments
de bois vermoulu tomberent meme de la voute ancienne secouee par cette
explosion de cris. Le soleil qui frappait sur les ardoises du toit
faisait une fournaise de la petite eglise; et une grande emotion, une
attente anxieuse, les approches de l'ineffable mystere, etreignaient le
coeur des enfants, serraient la gorge de leurs meres.

Le pretre, qui s'etait assis quelque temps, remonta vers l'autel, et,
tete nue, couvert de ses cheveux d'argent, avec des gestes tremblants,
il approchait de l'acte surnaturel.

Il se tourna vers les fideles, et, les mains tendues vers eux, prononca:
"_Orate, fratres_", "priez, mes freres." Ils priaient tous. Le vieux
cure balbutiait maintenant tout bas les paroles mysterieuses et
supremes; la clochette tintait coup sur coup; la foule prosternee
appelait Dieu; les enfants defaillaient d'une anxiete demesuree.

C'est alors que Rosa, le front dans ses mains, se rappela tout a coup sa
mere, l'eglise de son village, sa premiere communion. Elle se crut
revenue a ce jour-la, quand elle etait si petite, toute noyee en sa robe
blanche, et elle se mit a pleurer. Elle pleura doucement d'abord: les
larmes lentes sortaient de ses paupieres, puis, avec ses souvenirs, son
emotion grandit, et, le cou gonfle, la poitrine battante, elle sanglota.
Elle avait tire son mouchoir, s'essuyait les yeux, se tamponnait le nez
et la bouche pour ne point crier: ce fut en vain; une espece de rale
sortit de sa gorge, et deux autres soupirs profonds, dechirants, lui
repondirent; car ses deux voisines, abattues pres d'elle, Louise et
Flora, etreintes des memes souvenances lointaines, gemissaient aussi
avec des torrents de larmes.

Mais comme les larmes sont contagieuses, Madame, a son tour, sentit
bientot ses paupieres humides, et, se tournant vers sa belle-soeur, elle
vit que tout son banc pleurait aussi.

Le pretre engendrait le corps de Dieu. Les enfants n'avaient plus de
pensee, jetes sur les dalles par une espece de peur devote; et, dans
l'eglise, de place en place, une femme, une mere, une soeur, saisie par
l'etrange sympathie des emotions poignantes, bouleversee aussi par ces
belles dames a genoux que secouaient des frissons et des hoquets,
trempait son mouchoir d'indienne a carreaux et, de la main gauche,
pressait violemment son coeur bondissant.

Comme la flammeche qui jette le feu a travers un champ mur, les larmes
de Rosa et de ses compagnes gagnerent en un instant toute la foule.
Hommes, femmes, vieillards, jeunes gars en blouse neuve, tous bientot
sangloterent, et sur leur tete semblait planer quelque chose de
surhumain, une ame epandue, le souffle prodigieux d'un etre invisible et
tout-puissant.

Alors, dans le choeur de l'eglise, un petit coup sec retentit: la bonne
soeur, en frappant sur son livre, donnait le signal de la communion; et
les enfants, grelottant d'une fievre divine, s'approcherent de la table
sainte.

Toute une file s'agenouillait. Le vieux cure, tenant en main le ciboire
d'argent dore, passait devant eux, leur offrant, entre deux doigts,
l'hostie sacree, le corps du Christ, la redemption du monde. Ils
ouvraient la bouche avec des spasmes, des grimaces nerveuses, les yeux
fermes, la face toute pale; et la longue nappe etendue sous leurs
mentons fremissait comme de l'eau qui coule.

Soudain dans l'eglise une sorte de folie courut, une rumeur de foule en
delire, une tempete de sanglots avec des cris etouffes. Cela passa comme
ces coups de vent qui courbent les forets; et le pretre restait debout,
immobile, une hostie a la main, paralyse par l'emotion, se disant:
"C'est Dieu, c'est Dieu qui est parmi nous, qui manifeste sa presence,
qui descend a ma voix sur son peuple agenouille." Et il balbutiait des
prieres affolees, sans trouver les mots, des prieres de l'ame, dans un
elan furieux vers le ciel.

Il acheva de donner la communion avec une telle surexcitation de foi que
ses jambes defaillaient sous lui, et quand lui-meme eut bu le sang de
son Seigneur, il s'abima dans un acte de remerciement eperdu.

Derriere lui le peuple peu a peu se calmait. Les chantres, releves dans
la dignite du surplis blanc, repartaient d'une voix moins sure, encore
mouillee; et le serpent aussi semblait enroue comme si l'instrument
lui-meme eut pleure.

Alors, le pretre, levant les mains, leur fit signe de se taire, et
passant entre les deux haies de communiants perdus en des extases de
bonheur, il s'approcha jusqu'a la grille du choeur.

L'assemblee s'etait assise au milieu d'un bruit de chaises, et tout le
monde a present se mouchait avec force. Des qu'on apercut le cure, on
fit silence, et il commenca a parler d'un ton tres bas, hesitant,
voile.--"Mes chers freres, mes cheres soeurs, mes enfants, je vous
remercie du fond du coeur: vous venez de me donner la plus grande joie
de ma vie. J'ai senti Dieu qui descendait sur nous a mon appel. Il est
venu, il etait la, present, qui emplissait vos ames, faisait deborder
vos yeux. Je suis le plus vieux pretre du diocese, j'en suis aussi,
aujourd'hui, le plus heureux. Un miracle s'est fait parmi nous, un vrai,
un grand, un sublime miracle. Pendant que Jesus-Christ penetrait pour la
premiere fois dans le corps de ces petits, le Saint-Esprit, l'oiseau
celeste, le souffle de Dieu, s'est abattu sur vous, s'est empare de
vous, vous a saisis, courbes comme des roseaux sous la brise."

Puis, d'une voix plus claire, se tournant vers les deux bancs ou se
trouvaient les invitees du menuisier:--"Merci surtout a vous, mes cheres
soeurs, qui etes venues de si loin, et dont la presence parmi nous, dont
la foi visible, dont la piete si vive ont ete pour tous un salutaire
exemple. Vous etes l'edification de ma paroisse; votre emotion a
echauffe les coeurs; sans vous, peut-etre, ce grand jour n'aurait pas eu
ce caractere vraiment divin. Il suffit parfois d'une seule brebis
d'elite pour decider le Seigneur a descendre sur le troupeau."

La voix lui manquait. Il ajouta: "C'est la grace que je vous souhaite.
Ainsi soit-il." Et il remonta vers l'autel pour terminer l'office.

Maintenant on avait hate de partir. Les enfants eux-memes s'agitaient,
las d'une si longue tension d'esprit. Ils avaient faim d'ailleurs, et
les parents peu a peu s'en allaient, sans attendre le dernier evangile,
pour terminer les apprets du repas.

Ce fut une cohue a la sortie, une cohue bruyante, un charivari de voix
criardes ou chantait l'accent normand. La population formait deux haies,
et lorsque parurent les enfants, chaque famille se precipita sur le
sien.

Constance se trouva saisie, entouree, embrassee par toute la maisonnee
de femmes. Rosa surtout ne se lassait pas de l'etreindre. Enfin elle lui
prit une main, Mme Tellier s'empara de l'autre; Raphaele et Fernande
releverent sa longue jupe de mousseline pour qu'elle ne trainat point
dans la poussiere; Louise et Flora fermaient la marche avec Mme Rivet;
et l'enfant, recueillie, toute penetree par le Dieu qu'elle portait en
elle, se mit en route au milieu de cette escorte d'honneur.

Le festin etait servi dans l'atelier sur de longues planches portees par
des traverses.

La porte ouverte, donnant sur la rue, laissait entrer toute la joie du
village. On se regalait partout. Par chaque fenetre on apercevait des
tablees de monde endimanche, et des cris sortaient des maisons en
goguette. Les paysans, en bras de chemise, buvaient du cidre pur a
plein verre, et au milieu de chaque compagnie on apercevait deux
enfants, ici deux filles, la deux garcons, dinant dans l'une des deux
familles.

Quelquefois, sous la lourde chaleur de midi, un char a bancs traversait
le pays au trot sautillant d'un vieux bidet, et l'homme en blouse qui
conduisait jetait un regard d'envie sur toute cette ripaille etalee.

Dans la demeure du menuisier, la gaiete gardait un certain air de
reserve, un reste de l'emotion du matin. Rivet seul etait en train et
buvait outre mesure. Mme Tellier regardait l'heure a tout moment, car
pour ne point chomer deux jours de suite on devait reprendre le train de
3 h 55 qui les mettrait a Fecamp vers le soir.

Le menuisier faisait tous ses efforts pour detourner l'attention et
garder son monde jusqu'au lendemain; mais Madame ne se laissait point
distraire; et elle ne plaisantait jamais quand il s'agissait des
affaires.

Aussitot que le cafe fut pris, elle ordonna a ses pensionnaires de se
preparer bien vite; puis, se tournant vers son frere:--"Toi, tu vas
atteler tout de suite"; et elle-meme alla terminer ses derniers
preparatifs.

Quand elle redescendit, sa belle-soeur l'attendait pour lui parler de la
petite; et une longue conversation eut lieu ou rien ne fut resolu. La
paysanne finassait, faussement attendrie, et Mme Tellier, qui tenait
l'enfant sur ses genoux, ne s'engageait a rien, promettait vaguement: on
s'occuperait d'elle, on avait du temps, on se reverrait d'ailleurs.

Cependant la voiture n'arrivait point, et les femmes ne descendaient
pas. On entendait meme en haut de grands rires, des bousculades, des
poussees de cris, des battements de mains. Alors, tandis que l'epouse du
menuisier se rendait a l'ecurie pour voir si l'equipage etait pret,
Madame, a la fin, monta.

Rivet, tres pochard et a moitie devetu, essayait, mais en vain, de
violenter Rosa qui defaillait de rire. Les deux Pompes le retenaient par
les bras, et tentaient de le calmer, choquees de cette scene apres la
ceremonie du matin; mais Raphaele et Fernande l'excitaient, tordues de
gaiete, se tenant les cotes; et elles jetaient des cris aigus a chacun
des efforts inutiles de l'ivrogne. L'homme furieux, la face rouge, tout
debraille, secouant en des efforts violents les deux femmes cramponnees
a lui, tirait de toutes ses forces sur la jupe de Rosa en
bredouillant:--"Salope, tu ne veux pas?"--Mais Madame, indignee,
s'elanca, saisit son frere par les epaules, et le jeta dehors si
violemment qu'il alla frapper contre le mur.

Une minute plus tard, on l'entendait dans la cour qui se pompait de
l'eau sur la tete; et quand il reparut dans sa carriole, il etait deja
tout apaise.

On se remit en route comme la veille, et le petit cheval blanc repartit
de son allure vive et dansante.

Sous le soleil ardent, la joie assoupie pendant le repas se degageait.
Les filles s'amusaient maintenant des cahots de la guimbarde, poussaient
meme les chaises des voisines, eclataient de rire a tout instant, mises
en train d'ailleurs par les vaines tentatives de Rivet.

Une lumiere folle emplissait les champs, une lumiere miroitant aux yeux;
et les roues soulevaient deux sillons de poussiere qui voltigeaient
longtemps derriere la voiture sur la grand'route.

Tout a coup Fernande, qui aimait la musique, supplia Rosa de chanter; et
celle-ci entama gaillardement le _Gros Cure de Meudon._ Mais Madame tout
de suite la fit taire, trouvant cette chanson peu convenable en ce jour.
Elle ajouta:--"Chante-nous plutot quelque chose de Beranger."--Alors
Rosa, apres avoir hesite quelques secondes, fixa son choix, et de sa
voix usee commenca la _Grand'mere_:

    Ma grand'mere, un soir a sa fete,
    De vin pur ayant bu deux doigts,
    Nous disait, en branlant la tete:
    Que d'amoureux j'eus autrefois!
    Combien je regrette
    Mon bras si dodu,
    Ma jambe bien faite,
    Et le temps perdu!

Et le choeur des filles, que Madame elle-meme conduisait, reprit:

    Combien je regrette
    Mon bras si dodu,
    Ma jambe bien faite,
    Et le temps perdu.

--Ca, c'est tape! declara Rivet, allume par la cadence: et Rosa aussitot
continua:

    Quoi, maman, vous n'etiez pas sage?
    --Non, vraiment! et de mes appas,
    Seule, a quinze ans, j'appris l'usage,
    Car, la nuit, je ne dormais pas.

Tous ensemble hurlerent le refrain; et Rivet tapait du pied sur son
brancard, battait la mesure avec les renes sur le dos du bidet blanc
qui, comme s'il eut ete lui-meme enleve par l'entrain du rythme, prit le
galop, un galop de tempete, precipitant ces dames en tas les unes sur
les autres dans le fond de la voiture.

Elles se releverent en riant comme des folles. Et la chanson continua,
braillee a tue-tete a travers la campagne, sous le ciel brulant, au
milieu des recoltes murissantes, au train enrage du petit cheval qui
s'emballait maintenant a tous les retours du refrain, et piquait chaque
fois ses cent metres de galop, a la grande joie des voyageurs.

De place en place, quelque casseur de cailloux se redressait, et
regardait a travers son loup de fil de fer cette carriole enragee et
hurlante emportee dans la poussiere.

Quand on descendit devant la gare, le menuisier s'attendrit:--"C'est
dommage que vous partiez, on aurait bien rigole."

Madame lui repondit sensement:--"Toute chose a son temps, on ne peut pas
s'amuser toujours."--Alors une idee illumina l'esprit de Rivet:--"Tiens,
dit-il, j'irai vous voir a Fecamp le mois prochain."--Et il regarda Rosa
d'un air ruse, avec un oeil brillant et polisson.--"Allons, conclut
Madame, il faut etre sage; tu viendras si tu veux, mais tu ne feras
point de betises."

Il ne repondit pas, et comme on entendait siffler le train, il se mit
immediatement a embrasser tout le monde. Quand ce fut au tour de Rosa,
il s'acharna a trouver sa bouche que celle-ci, riant derriere ses levres
fermees, lui derobait chaque fois par un rapide mouvement de cote. Il la
tenait en ses bras, mais il n'en pouvait venir a bout, gene par son
grand fouet qu'il avait garde a sa main et que, dans ses efforts, il
agitait desesperement derriere le dos de la fille.

--Les voyageurs pour Rouen, en voiture! cria l'employe. Elles monterent.

Un mince coup de sifflet partit, repete tout de suite par le sifflement
puissant de la machine qui cracha bruyamment son premier jet de vapeur
pendant que les roues commencaient a tourner un peu avec un effort
visible.

Rivet, quittant l'interieur de la gare, courut a la barriere pour voir
encore une fois Rosa; et comme le wagon plein de cette marchandise
humaine passait devant lui, il se mit a faire claquer son fouet en
sautant et chantant de toutes ses forces:

    Combien je regrette
    Mon bras si dodu,
    Ma jambe bien faite
    Et le temps perdu!

Puis il regarda s'eloigner un mouchoir blanc qu'on agitait.




III


Elles dormirent jusqu'a l'arrivee, du sommeil paisible des consciences
satisfaites; et quand elles rentrerent au logis, rafraichies, reposees
pour la besogne de chaque soir, Madame ne put s'empecher de
dire:--"C'est egal, il m'ennuyait deja de la maison."

On soupa vite, puis, quand on eut repris le costume de combat, on
attendit les clients habituels; et la petite lanterne allumee, la petite
lanterne de madone, indiquait aux passants que dans la bergerie le
troupeau etait revenu.

En un clin d'oeil la nouvelle se repandit, on ne sait comment, on ne
sait par qui. M. Philippe, le fils du banquier, poussa meme la
complaisance jusqu'a prevenir par un expres M. Tournevau, emprisonne
dans sa famille.

Le saleur avait justement chaque dimanche plusieurs cousins a diner, et
l'on prenait le cafe quand un homme se presenta avec une lettre a la
main. M. Tournevau, tres emu, rompit l'enveloppe et devint pale: il n'y
avait que ces mots traces au crayon: "_Chargement de morues retrouve;
navire entre au port; bonne affaire pour vous. Venez vite_."

Il fouilla dans ses poches, donna vingt centimes au porteur, et
rougissant soudain jusqu'aux oreilles: "Il faut, dit-il, que je sorte."
Et il tendit a sa femme le billet laconique et mysterieux. Il sonna,
puis lorsque parut la bonne:--"Mon pardessus, vite, vite, et mon
chapeau."--A peine dans la rue, il se mit a courir en sifflant un air,
et le chemin lui parut deux fois plus long tant son impatience etait
vive.

L'etablissement Tellier avait un air de fete. Au rez-de-chaussee les
voix tapageuses des hommes du port faisaient un assourdissant vacarme.
Louise et Flora ne savaient a qui repondre, buvaient avec l'un, buvaient
avec l'autre, meritaient mieux que jamais leur sobriquet des "deux
Pompes". On les appelait partout a la fois; elles ne pouvaient deja
suffire a la besogne, et la nuit pour elles s'annoncait laborieuse.

Le cenacle du premier fut au complet des neuf heures. M. Vasse, le juge
au tribunal de commerce, le soupirant attitre mais platonique de Madame,
causait tout bas avec elle dans un coin; et ils souriaient tous les deux
comme si une entente etait pres de se faire. M. Poulin, l'ancien maire,
tenait Rosa a cheval sur ses jambes; et elle, nez a nez avec lui,
promenait ses mains courtes dans les favoris blancs du bonhomme. Un bout
de cuisse nue passait sous la jupe de soie jaune relevee, coupant le
drap noir du pantalon, et les bas rouges etaient serres par une
jarretiere bleue, cadeau du commis voyageur.

La grande Fernande, etendue sur le sopha, avait les deux pieds sur le
ventre de M. Pimpesse, le percepteur, et le torse sur le gilet du jeune
M. Philippe dont elle accrochait le cou de sa main droite, tandis que de
la gauche elle tenait une cigarette.

Raphaele semblait en pourparlers avec M. Dupuis, l'agent d'assurances,
et elle termina l'entretien par ces mots:--"Oui, mon cheri, ce soir, je
veux bien."--Puis, faisant seule un tour de valse rapide a travers le
salon:--"Ce soir, tout ce qu'on voudra," cria-t-elle.

La porte s'ouvrit brusquement et M. Tournevau parut. Des cris
enthousiastes eclaterent:--"Vive Tournevau!"--Et Raphaele, qui pivotait
toujours, alla tomber sur son coeur. Il la saisit d'un enlacement
formidable, et sans dire un mot, l'enlevant de terre comme une plume, il
traversa le salon, gagna la porte du fond, et disparut dans l'escalier
des chambres avec son fardeau vivant, au milieu des applaudissements.

Rosa, qui allumait l'ancien maire, l'embrassant coup sur coup et tirant
sur ses deux favoris en meme temps pour maintenir droite sa tete,
profita de l'exemple:--"Allons, fais comme lui,"--dit-elle. Alors le
bonhomme se leva, et, rajustant son gilet, suivit la fille en fouillant
dans la poche ou dormait son argent.

Fernande et Madame resterent seules avec les quatre hommes, et M.
Philippe s'ecria:--"Je paye du champagne: Mme Tellier, envoyez chercher
trois bouteilles."--Alors Fernande l'etreignant lui demanda dans
l'oreille:--"Fais-nous danser, dis, tu veux?--Il se leva, et, s'asseyant
devant l'epinette seculaire endormie en un coin, fit sortir une valse,
une valse enrouee, larmoyante, du ventre geignant de la machine. La
grande fille enlaca le percepteur, Madame s'abandonna aux bras de M.
Vasse; et les deux couples tournerent en echangeant des baisers. M.
Vasse, qui avait jadis danse dans le monde, faisait des graces, et
Madame le regardait d'un oeil captive, de cet oeil qui repond "oui", un
"oui" plus discret et plus delicieux qu'une parole!

Frederic apporta le champagne. Le premier bouchon partit, et M.
Philippe executa l'invitation d'un quadrille.

Les quatre danseurs le marcherent a la facon mondaine, convenablement,
dignement, avec des manieres, des inclinations et des saluts.

Apres quoi l'on se mit a boire. Alors M. Tournevau reparut, satisfait,
soulage, radieux. Il s'ecria:--"Je ne sais pas ce qu'a Raphaele, mais
elle est parfaite ce soir."--Puis, comme on lui tendait un verre, il le
vida d'un trait en murmurant:--"Bigre, rien que ca de luxe!"

Sur-le-champ M. Philippe entama une polka vive, et M. Tournevau s'elanca
avec la belle Juive qu'il tenait en l'air, sans laisser ses pieds
toucher terre. M. Pimpesse et M. Vasse etaient repartis d'un nouvel
elan. De temps en temps un des couples s'arretait pres de la cheminee
pour lamper une flute de vin mousseux; et cette danse menacait de
s'eterniser, quand Rosa entr'ouvrit la porte avec un bougeoir a la main.
Elle etait en cheveux, en savates, en chemise, tout animee, toute
rouge:--"Je veux danser," cria-t-elle. Raphaele demanda;--"Et ton
vieux?"--Rosa s'esclaffa:--"Lui? il dort deja, il dort tout de
suite."--Elle saisit M. Dupuis, reste sans emploi sur le divan, et la
polka recommenca.

Mais les bouteilles etaient vides:--"J'en paye une," declara M.
Tournevau.--"Moi aussi," annonca M. Vasse.--"Moi de meme," conclut M.
Dupuis. Alors tout le monde applaudit.

Cela s'organisait, devenait un vrai bal. De temps en temps meme, Louise
et Flora montaient bien vite, faisaient rapidement un tour de valse,
pendant que leurs clients, en bas, s'impatientaient; puis elles
retournaient en courant a leur cafe, avec le coeur gonfle de regrets.

A minuit, on dansait encore. Parfois une des filles disparaissait, et
quand on la cherchait pour faire un vis-a-vis, on s'apercevait tout a
coup qu'un des hommes aussi manquait.

--D'ou venez-vous donc?" demanda plaisamment M. Philippe, juste au
moment ou M. Pimpesse rentrait avec Fernande.--"De voir dormir M.
Poulin," repondit le percepteur. Le mot eut un succes enorme; et tous, a
tour de role, montaient voir dormir M. Poulin avec l'une ou l'autre des
demoiselles, qui se montrerent, cette nuit-la, d'une complaisance
inconcevable. Madame fermait les yeux; et elle avait dans les coins de
longs apartes avec M. Vasse comme pour regler les derniers details d'une
affaire entendue deja.

Enfin, a une heure, les deux hommes maries, M. Tournevau et M. Pimpesse,
declarerent qu'ils se retiraient, et voulurent regler leur compte. On ne
compta que le Champagne, et, encore, a six francs la bouteille au lieu
de dix francs, prix ordinaire. Et comme ils s'etonnaient de cette
generosite, Madame, radieuse, leur repondit:

--Ca n'est pas tous les jours fete.




LES TOMBALES


Les cinq amis achevaient de diner, cinq hommes du monde murs, riches,
trois maries, deux restes garcons. Il se reunissaient ainsi tous les
mois, en souvenir de leur jeunesse, et, apres avoir dine, ils causaient
jusqu'a deux heures du matin. Restes amis intimes, et se plaisant
ensemble, ils trouvaient peut-etre la leurs meilleurs soirs dans la vie.
On bavardait sur tout, sur tout ce qui occupe et amuse les Parisiens;
c'etait entre eux, comme dans la plupart des salons d'ailleurs, une
espece de recommencement parle de la lecture des journaux du matin.

Un des plus gais etait Joseph de Bardon, celibataire et vivant la vie
parisienne de la facon la plus complete et la plus fantaisiste. Ce
n'etait point un debauche ni un deprave, mais un curieux, un joyeux
encore jeune; car il avait a peine quarante ans. Homme du monde dans le
sens le plus large et le plus bienveillant que puisse meriter ce mot,
doue de beaucoup d'esprit sans grande profondeur, d'un savoir varie sans
erudition vraie, d'une comprehension agile sans penetration serieuse, il
tirait de ses observations, de ses aventures, de tout ce qu'il voyait,
rencontrait et trouvait, des anecdotes, de roman comique et
philosophique en meme temps, et des remarques humoristiques qui lui
faisaient par la ville une grande reputation d'intelligence.

C'etait l'orateur du diner. Il avait la sienne, chaque fois, son
histoire, sur laquelle on comptait. Il se mit a la dire sans qu'on l'en
eut prie.

Fumant, les coudes sur la table, un verre de fine Champagne a moitie
plein devant son assiette, engourdi dans une atmosphere de tabac
aromatisee par le cafe chaud, il semblait chez lui tout a fait, comme
certains etres sont chez eux absolument, en certains lieux et en
certains moments, comme une devote dans une chapelle, comme un poisson
rouge dans son bocal.

Il dit, entre deux bouffees de fumee:

--Il m'est arrive une singuliere aventure il y a quelque temps.

Toutes les bouches demanderent presque ensemble: "Racontez."

Il reprit:

--Volontiers. Vous savez que je me promene beaucoup dans Paris, comme
les bibelotiers qui fouillent les vitrines. Moi je guette les
spectacles, les gens, tout ce qui passe, et tout ce qui se passe.

Or, vers la mi-septembre, il faisait tres beau temps a ce moment-la, je
sortis de chez moi, une apres-midi, sans savoir ou j'irais. On a
toujours un vague desir de faire une visite a une jolie femme
quelconque. On choisit dans sa galerie, on les compare dans sa pensee,
on pese l'interet qu'elles vous inspirent, le charme qu'elles vous
imposent et on se decide enfin suivant l'attraction, du jour. Mais quand
le soleil est tres beau et l'air tiede, ils vous enlevent souvent toute
envie de visites.

Le soleil etait beau, et l'air tiede; j'allumai un cigare et je m'en
allai tout betement sur le boulevard exterieur. Puis comme je flanais,
l'idee me vint de pousser jusqu'au cimetiere Montmartre et d'y entrer.

J'aime beaucoup les cimetieres, moi, ca me repose et me melancolise:
j'en ai besoin. Et puis, il y a aussi de bons amis la dedans, de ceux
qu'on ne va plus voir; et j'y vais encore, moi, de temps en temps.

Justement, dans ce cimetiere Montmartre, j'ai une histoire de coeur, une
maitresse qui m'avait beaucoup pince, tres emu, une charmante petite
femme dont le souvenir, en meme temps qu'il me peine enormement, me
donne des regrets ... des regrets de toute nature ... Et je vais rever
sur sa tombe... C'est fini pour elle.

Et puis, j'aime aussi les cimetieres, parce que ce sont des villes
monstrueuses, prodigieusement habitees. Songez donc a ce qu'il y a de
morts dans ce petit espace, a toutes les generations de Parisiens qui
sont loges la, pour toujours, troglodytes definitifs enfermes dans leurs
petits caveaux, dans leurs petits trous couverts d'une pierre ou marques
d'une croix, tandis que les vivants occupent tant de place et font tant
de bruit, ces imbeciles.

Puis encore, dans les cimetieres, il y a des monuments presque aussi
interessants que dans les musees. Le tombeau de Cavaignac m'a fait
songer, je l'avoue, sans le comparer, a ce chef-d'oeuvre de Jean Goujon:
le corps de Louis de Breze, couche dans la chapelle souterraine de la
cathedrale de Rouen; tout l'art dit moderne et realiste est venu de la,
messieurs. Ce mort, Louis de Breze, est plus vrai, plus terrible, plus
fait de chair inanimee, convulsee encore par l'agonie, que tous les
cadavres tourmentes qu'on tortionne aujourd'hui sur les tombes.

Mais au cimetiere Montmartre on peut encore admirer le monument de
Baudin, qui a de la grandeur; celui de Gautier, celui de Muerger, ou j'ai
vu l'autre jour une seule pauvre couronne d'immortelles jaunes, apportee
par qui? par la derniere grisette, tres vieille, et concierge aux
environs, peut-etre? C'est une jolie statuette de Millet, mais que
detruisent l'abandon et la salete. Chante la jeunesse, o Muerger!

Me voici donc entrant dans le cimetiere Montmartre, et tout a coup
impregne de tristesse, d'une tristesse qui ne faisait pas trop de mal,
d'ailleurs, une de ces tristesses qui vous font penser, quand on se
porte bien: "Ca n'est pas drole, cet endroit-la, mais le moment n'en est
pas encore venu pour moi..."

L'impression de l'automne, de cette humidite tiede qui sent la mort des
feuilles et le soleil affaibli, fatigue, anemique, aggravait en la
poetisant la sensation de solitude et de fin definitive flottant sur ce
lieu, qui sent la mort des hommes.

Je m'en allais a petits pas dans ces rues de tombes, ou les voisins ne
voisinent point, ne couchent plus ensemble et ne lisent pas de journaux.
Et je me mis, moi, a lire les epitaphes. Ca, par exemple, c'est la chose
la plus amusante du monde. Jamais Labiche, jamais Meilhac ne m'ont fait
rire comme le comique de la prose tombale. Ah! quels livres superieurs a
ceux de Paul de Kock pour ouvrir la rate que ces plaques de marbre et
ces croix ou les parents des morts ont epanche leurs regrets, leurs
voeux pour le bonheur du disparu dans l'autre monde, et leur espoir de
le rejoindre--blagueurs!

Mais j'adore surtout, dans ce cimetiere, la partie abandonnee,
solitaire, pleine de grands ifs et de cypres, vieux quartier des anciens
morts qui redeviendra bientot un quartier neuf, dont on abattra les
arbres verts, nourris de cadavres humains, pour aligner les recents
trepasses sous de petites galettes de marbre.

Quand j'eus erre la le temps de me rafraichir l'esprit, je compris que
j'allais m'ennuyer et qu'il fallait porter au dernier lit de ma petite
amie l'hommage fidele de mon souvenir. J'avais le coeur un peu serre en
arrivant pres de sa tombe. Pauvre chere, elle etait si gentille, et si
amoureuse, et si blanche, et si fraiche ... et maintenant ... si on
ouvrait ca...

Penche sur la grille de fer, je lui dis tout bas ma peine, qu'elle
n'entendit point sans doute, et j'allais partir quand je vis une femme
en noir, en grand deuil, qui s'agenouillait sur le tombeau voisin. Son
voile de crepe releve laissait apercevoir une jolie tete blonde, dont
les cheveux en bandeaux semblaient eclaires par une lumiere d'aurore
sous la nuit de sa coiffure. Je restai.

Certes, elle devait souffrir d'une profonde douleur. Elle avait enfoui
son regard dans ses mains, et rigide, en une meditation de statue,
partie en ses regrets, egrenant dans l'ombre des yeux caches et fermes
le chapelet torturant des souvenirs, elle semblait elle-meme etre une
morte qui penserait a un mort. Puis tout a coup je devinai qu'elle
allait pleurer, je le devinai a un petit mouvement du dos pareil a un
frisson de vent dans un saule. Elle pleura doucement d'abord, puis plus
fort, avec des mouvements rapides du cou et des epaules. Soudain elle
decouvrit ses yeux. Ils etaient pleins de larmes et charmants, des yeux
de folle qu'elle promena autour d'elle, en une sorte de reveil de
cauchemar. Elle me vit la regarder, parut honteuse et se cacha encore
toute la figure dans ses mains. Alors ses sanglots devinrent convulsifs,
et sa tete lentement se pencha, vers le marbre. Elle y posa son front,
et son voile se repandant autour d'elle couvrit les angles blancs de la
sepulture aimee, comme un deuil nouveau. Je l'entendis gemir, puis elle
s'affaissa, sa joue sur la dalle, et demeura immobile, sans
connaissance.

Je me precipitai vers elle, je lui frappai dans les mains, je soufflai
sur ses paupieres, tout en lisant l'epitaphe tres simple: "Ici repose
Louis-Theodore Carrel, capitaine d'infanterie de marine, tue par
l'ennemi, au Tonkin. Priez pour lui." Cette mort remontait a quelques
mois. Je fus attendri jusqu'aux larmes, et je redoublai mes soins. Ils
reussirent; elle revint a elle. J'avais l'air tres emu--je ne suis pas
trop mal, je n'ai pas quarante ans.--Je compris a son premier regard
qu'elle serait polie et reconnaissante. Elle le fut, avec d'autres
larmes, et son histoire contee, sortie par fragments de sa poitrine
haletante, la mort de l'officier tombe au Tonkin, au bout d'un an de
mariage, apres l'avoir epousee par amour, car, orpheline de pere et de
mere, elle avait tout juste la dot reglementaire.

Je la consolai, je la reconfortai, je la soulevai, je la relevai. Puis
je lui dis:

--Ne restez pas ici. Venez.

Elle murmura:

--Je suis incapable de marcher.

--Je vais vous soutenir.

--Merci, monsieur, vous etes bon. Vous veniez egalement ici pleurer un
mort?

--Oui, madame.

--Une morte?

--Oui, madame.

--Votre femme?

--Une amie.

--On peut aimer une amie autant que sa femme, la passion n'a pas de loi.

--Oui, madame.

Et nous voila partis ensemble, elle appuyee sur moi, moi la portant
presque par les chemins du cimetiere. Quand nous en fumes sortis, elle
murmura, defaillante:

--Je crois que je vais me trouver mal.

--Voulez-vous entrer quelque part, prendre quelque chose?

--Oui, monsieur.

J'apercus un restaurant, un de ces restaurants ou les amis des morts
vont feter la corvee finie. Nous y entrames. Et je lui fis boire une
tasse de the bien chaud qui parut la ranimer. Un vague sourire lui vint
aux levres. Et elle me parla d'elle. C'etait si triste, si triste d'etre
toute seule dans la vie, toute seule chez soi, nuit et jour, de n'avoir
plus personne a qui donner de l'affection, de la confiance, de
l'intimite.

Cela avait l'air sincere. C'etait gentil dans sa bouche. Je
m'attendrissais. Elle etait fort jeune, vingt ans peut-etre. Je lui fis
des compliments qu'elle accepta fort bien. Puis, comme l'heure passait,
je lui proposai de la reconduire chez elle avec une voiture. Elle
accepta; et, dans le fiacre, nous restames tellement l'un contre
l'autre, epaule contre epaule, que nos chaleurs se melaient a travers
les vetements, ce qui est bien la chose la plus troublante du monde.

Quand la voiture fut arretee a sa maison, elle murmura: "Je me sens
incapable de monter seule mon escalier, car je demeure au quatrieme.
Vous avez ete si bon, voulez-vous encore me donner le bras jusqu'a mon
logis?"

Je m'empressai d'accepter. Elle monta lentement, en soufflant beaucoup.
Puis, devant sa porte, elle ajouta:

--Entrez donc quelques instants pour que je puisse vous remercier.

Et j'entrai, parbleu.

C'etait modeste, meme un peu pauvre, mais simple et bien arrange, chez
elle.

Nous nous assimes cote a cote sur un petit canape, et elle me parla de
nouveau de sa solitude.

Elle sonna sa bonne, afin de m'offrir quelque chose a boire. La bonne ne
vint pas. J'en fus ravi en supposant que cette bonne-la ne devait etre
que du matin: ce qu'on appelle une femme de menage.

Elle avait ote son chapeau. Elle etait vraiment gentille avec ses yeux
clairs fixes sur moi, si bien fixes, si clairs que j'eus une tentation
terrible et j'y cedai. Je la saisis dans mes bras, et sur ses paupieres
qui se fermerent soudain, je mis des baisers ... des baisers ... des
baisers ... tant et plus.

Elle se debattait en me repoussant et repetant: "Finissez ... finissez
... finissez donc."

Quel sens donnait-elle a ce mot? En des cas pareils, "finir" peut en
avoir au moins deux. Pour la faire taire je passai des yeux a la bouche,
et je donnai au mot "finir" la conclusion que je preferais. Elle ne
resista pas trop, et quand nous nous regardames de nouveau, apres cet
outrage a la memoire du capitaine tue au Tonkin, elle avait un air
alangui, attendri, resigne, qui dissipa mes inquietudes.

Alors je fus galant, empresse et reconnaissant. Et apres une nouvelle
causerie d'une heure environ, je lui demandai:

--Ou dinez-vous?

--Dans un petit restaurant des environs.

--Toute seule?

--Mais oui.

--Voulez-vous diner avec moi?

--Ou ca?

--Dans un bon restaurant du boulevard.

Elle resista un peu. J'insistai: elle ceda, en se donnant a elle-meme
cet argument: "Je m'ennuie tant ... tant," puis elle ajouta: "Il faut
que je passe une robe un peu moins sombre."

Et elle entra dans sa chambre a coucher.

Quand elle en sortit, elle etait en demi-deuil, charmante, fine et
mince, dans une toilette grise et fort simple. Elle avait evidemment
tenue de cimetiere et tenue de ville.

Le diner fut tres cordial. Elle but du champagne, s'alluma, s'anima et
je rentrai chez elle, avec elle.

Cette liaison nouee sur les tombes dura trois semaines environ. Mais on
se fatigue de tout, et principalement des femmes. Je la quittai sous
pretexte d'un voyage indispensable. J'eus un depart tres genereux, dont
elle me remercia beaucoup. Et elle me fit promettre, elle me fit jurer
de revenir apres mon retour, car elle semblait vraiment un peu attachee
a moi.

Je courus a d'autres tendresses, et un mois environ se passa sans que la
pensee de revoir cette petite amoureuse funeraire fut assez forte, pour
que j'y cedasse. Cependant je ne l'oubliais point... Son souvenir me
hantait comme un mystere, comme un probleme de psychologie, comme une de
ces questions inexplicables dont la solution nous harcele.

Je ne sais pourquoi, un jour, je m'imaginai que je la retrouverais au
cimetiere Montmartre, et j'y allai. Je m'y promenai longtemps sans
rencontrer d'autres personnes que les visiteurs ordinaires de ce lieu,
ceux qui n'ont pas encore rompu toutes relations avec leurs morts. La
tombe du capitaine tue au Tonkin n'avait pas de pleureuse sur son
marbre, ni de fleurs, ni de couronnes.

Mais comme je m'egarai dans un autre quartier de cette grande ville de
trepasses, j'apercus tout a coup, au bout d'une etroite avenue de croix,
venant vers moi, un couple en grand deuil, l'homme et la femme. O
stupeur! quand ils s'approcherent, je la reconnus. C'etait elle!

Elle me vit, rougit, et, comme je la frolais en la croisant, elle me fit
un tout petit signe, un tout petit coup d'oeil qui signifiaient: "Ne me
reconnaissez pas," mais qui semblaient, dire aussi: "Revenez me voir,
mon cheri."

L'homme etait bien, distingue, chic, officier de la Legion d'honneur,
age d'environ cinquante ans.

Et il la soutenait, comme je l'avais soutenue moi-meme en quittant le
cimetiere.

Je m'en allai stupefait, me demandant ce que je venais de voir, a quelle
race d'etres appartenait cette sepulcrale chasseresse. Etait-ce une
simple fille, une prostituee inspiree qui allait cueillir sur les tombes
les hommes tristes, hantes par une femme, epouse ou maitresse, et
troubles encore du souvenir des caresses disparues. Etait-elle unique?
Sont-elles plusieurs? Est-ce une profession? Fait-on le cimetiere comme
on fait le trottoir? Les Tombales! Ou bien avait-elle eu seule cette
idee admirable, d'une philosophie profonde d'exploiter les regrets
d'amour qu'on ranime en ces lieux funebres? Et j'aurais bien voulu
savoir de qui elle etait veuve, ce jour-la?




SUR L'EAU


J'avais loue, l'ete dernier, une petite maison de campagne au bord de la
Seine, a plusieurs lieues de Paris, et j'allais y coucher tous les
soirs. Je fis, au bout de quelques jours, la connaissance d'un de mes
voisins, un homme de trente a quarante ans, qui etait bien le type le
plus curieux que j'eusse jamais vu. C'etait un vieux canotier, mais un
canotier enrage, toujours pres de l'eau, toujours sur l'eau, toujours
dans l'eau. Il devait etre ne dans un canot, et il mourra bien
certainement dans le canotage final.

Un soir que nous nous promenions au bord de la Seine, je lui demandai de
me raconter quelques anecdotes de sa vie nautique. Voila immediatement
mon bonhomme qui s'anime, se transfigure, devient eloquent, presque
poete. Il avait dans le coeur une grande passion, une passion devorante,
irresistible: la riviere.

--Ah! me dit-il, combien j'ai de souvenirs sur cette riviere que vous
voyez couler la pres de nous! Vous autres, habitants des rues, vous ne
savez pas ce qu'est la riviere. Mais ecoutez un pecheur prononcer ce
mot. Pour lui, c'est la chose mysterieuse, profonde, inconnue, le pays
des mirages et des fantasmagories, ou l'on voit, la nuit, des choses qui
ne sont pas, ou l'on entend des bruits que l'on ne connait point, ou
l'on tremble sans savoir pourquoi, comme en traversant un cimetiere: et
c'est en effet le plus sinistre des cimetieres, celui ou l'on n'a point
de tombeau.

La terre est bornee pour le pecheur, et dans l'ombre, quand il n'y a pas
de lune, la riviere est illimitee. Un marin n'eprouve point la meme
chose pour la mer. Elle est souvent dure et mechante, c'est vrai, mais
elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer; tandis que la
riviere est silencieuse et perfide. Elle ne gronde pas, elle coule
toujours sans bruit, et ce mouvement eternel de l'eau qui coule est plus
effrayant pour moi que les hautes vagues de l'Ocean.

Des reveurs pretendent que la mer cache dans son sein d'immenses pays
bleuatres, ou les noyes roulent parmi les grands poissons, au milieu
d'etranges forets et dans des grottes de cristal. La riviere n'a que des
profondeurs noires ou l'on pourrit dans la vase. Elle est belle pourtant
quand elle brille au soleil levant et qu'elle clapote doucement entre
ses berges couvertes de roseaux qui murmurent.

Le poete a dit en pariant de l'Ocean:

    O flots, que vous savez de lugubres histoires!
    Flots profonds, redoutes des meres a genoux,
    Vous vous les racontez en montant les marees
    Et c'est ce qui vous fait ces voix desesperees
    Que vous avez, le soir, quand vous venez vers nous.

Eh bien, je crois que les histoires chuchotees par les roseaux minces
avec leurs petites voix si douces doivent etre encore plus sinistres
que les drames lugubres racontes par les hurlements des vagues.

Mais puisque vous me demandez quelques-uns de mes souvenirs, je vais
vous dire une singuliere aventure qui m'est arrivee ici, il y a une
dizaine d'annees.

J'habitais, comme aujourd'hui, la maison de la mere Lafon, et un de mes
meilleurs camarades, Louis Bernet, qui a maintenant renonce au canotage,
a ses pompes et a son debraille pour entrer au Conseil d'Etat, etait
installe au village de C..., deux lieues plus bas. Nous dinions tous les
jours ensemble, tantot chez lui, tantot chez moi.

Un soir, comme je revenais tout seul et assez fatigue, trainant
peniblement mon gros bateau, un _ocean_ de douze pieds, dont je me
servais toujours la nuit, je m'arretai quelques secondes pour reprendra
haleine aupres de la pointe des roseaux, la-bas, deux cents metres
environ avant le pont du chemin de fer. Il faisait un temps magnifique;
la lune resplendissait, le fleuve brillait, l'air etait calme et doux.
Cette tranquillite me tenta; je me dis qu'il ferait bien bon fumer une
pipe en cet endroit. L'action suivit la pensee; je saisis mon ancre et
la jetai dans la riviere.

Le canot, qui redescendait avec le courant, fila sa chaine jusqu'au
bout, puis s'arreta; et je m'assis a l'arriere sur ma peau de mouton,
aussi commodement qu'il me fut possible. On n'entendait rien, rien:
parfois seulement, je croyais saisir un petit clapotement presque
insensible de l'eau contre la rive, et j'apercevais des groupes de
roseaux plus eleves qui prenaient des figures surprenantes et semblaient
par moments s'agiter.

Le fleuve etait parfaitement tranquille, mais je me sentis emu par le
silence extraordinaire qui m'entourait. Toutes les betes, grenouilles et
crapauds, ces chanteurs nocturnes des marecages, se taisaient. Soudain,
a ma droite, contre moi, une grenouille coassa. Je tressaillis: elle se
tut; je n'entendis plus rien, et je resolus de fumer un peu pour me
distraire. Cependant, quoique je fusse un culotteur de pipes renomme, je
ne pus pas; des la seconde bouffee, le coeur me tourna et je cessai. Je
me mis a chantonner; le son de ma voix m'etait penible; alors, je
m'etendis au fond du bateau et je regardai le ciel. Pendant quelque
temps, je demeurai tranquille, mais bientot les legers mouvements de la
barque m'inquieterent. Il me sembla qu'elle faisait des embardees
gigantesques, touchant tour a tour les deux berges du fleuve; puis je
crus qu'un etre ou qu'une force invisible l'attirait doucement au fond
de l'eau et la soulevait ensuite pour la laisser retomber. J'etais
ballotte comme au milieu d'une tempete; j'entendis des bruits autour de
moi; je me dressai d'un bond: l'eau brillait, tout etait calme.

Je compris que j'avais les nerfs un peu ebranles et je resolus de m'en
aller. Je tirai sur ma chaine; le canot se mit en mouvement, puis je
sentis une resistance, je tirai plus fort, l'ancre ne vint pas; elle
avait accroche quelque chose au fond de l'eau et je ne pouvais la
soulever; je recommencai a tirer, mais inutilement. Alors, avec mes
avirons, je fis tourner mon bateau et je le portai en amont pour
changer la position de l'ancre. Ce fut en vain, elle tenait toujours; je
fus pris de colere et je secouai la chaine rageusement. Rien ne remua.
Je m'assis decourage et je me mis a reflechir sur ma position. Je ne
pouvais songer a casser cette chaine ni a la separer de l'embarcation,
car elle etait enorme et rivee a l'avant dans un morceau de bois plus
gros que mon bras; mais comme le temps demeurait fort beau, je pensai
que je ne tarderais point, sans doute, a rencontrer quelque pecheur qui
viendrait a mon secours. Ma mesaventure m'avait calme; je m'assis et je
pus enfin fumer ma pipe. Je possedais une bouteille de rhum, j'en bus
deux ou trois verres, et ma situation me fit rire. Il faisait tres
chaud, de sorte qu'a la rigueur je pouvais, sans grand mal, passer la
nuit a la belle etoile.

Soudain, un petit coup sonna contre mon bordage. Je fis un soubresaut,
et une sueur froide me glaca des pieds a la tete. Ce bruit venait sans
doute de quelque bout de bois entraine par le courant, mais cela avait
suffi et je me sentis envahi de nouveau par une etrange agitation
nerveuse. Je saisis ma chaine et je me raidis dans un effort desespere.
L'ancre tint bon. Je me rassis epuise.

Cependant, la riviere s'etait peu a peu couverte d'un brouillard blanc
tres epais qui rampait sur l'eau fort bas, de sorte que, en me dressant
debout, je ne voyais plus le fleuve, ni mes pieds, ni mon bateau, mais
j'apercevais seulement les pointes des roseaux, puis, plus loin, la
plaine toute pale de la lumiere de la lune, avec de grandes taches
noires qui montaient dans le ciel, formees par des groupes de peupliers
d'Italie. J'etais comme enseveli jusqu'a la ceinture dans une nappe de
coton d'une blancheur singuliere, et il me venait des imaginations
fantastiques. Je me figurais qu'on essayait de monter dans ma barque que
je ne pouvais plus distinguer, et que la riviere, cachee par ce
brouillard opaque, devait etre pleine d'etres etranges qui nageaient
autour de moi. J'eprouvais un malaise horrible, j'avais les tempes
serrees, mon coeur battait a m'etouffer; et, perdant la tete, je pensai
a me sauver a la nage; puis aussitot cette idee me fit frissonner
d'epouvante. Je me vis, perdu, allant a l'aventure dans cette brume
epaisse, me debattant au milieu des herbes et des roseaux que je ne
pourrais eviter, ralant de peur, ne voyant pas la berge, ne retrouvant
plus mon bateau, et il me semblait que je me sentirais tire par les
pieds tout au fond de cette eau noire.

En effet, comme il m'eut fallu remonter le courant au moins pendant cinq
cents metres avant de trouver un point libre d'herbes et de joncs ou je
pusse prendre pied, il y avait pour moi neuf chances sur dix de ne
pouvoir me diriger dans ce brouillard et de me noyer, quelque bon nageur
que je fusse.

J'essayai de me raisonner. Je me sentais la volonte bien ferme de ne
point avoir peur, mais il y avait en moi autre chose que ma volonte, et
cette autre chose avait peur. Je me demandai ce que je pouvais redouter;
mon _moi_ brave railla mon _moi_ poltron, et jamais aussi bien que ce
jour-la je ne saisis l'opposition des deux etres qui sont en nous, l'un
voulant, l'autre resistant, et chacun l'emportant tour a tour.

Cet effroi bete et inexplicable grandissait toujours et devenait de la
terreur. Je demeurais immobile, les yeux ouverts, l'oreille tendue et
attendant. Quoi? Je n'en savais rien, mais ce devait etre terrible. Je
crois que si un poisson se fut avise de sauter hors de l'eau, comme cela
arrive souvent, il n'en aurait pas fallu davantage pour me faire tomber
raide, sans connaissance.

Cependant, par un effort violent, je finis par ressaisir a peu pres ma
raison qui m'echappait. Je pris de nouveau ma bouteille de rhum et je
bus a grands traits. Alors une idee me vint et je me mis a crier de
toutes mes forces en me tournant successivement vers les quatre points
de l'horizon. Lorsque mon gosier fut absolument paralyse, j'ecoutai.--Un
chien hurlait, tres loin.

Je bus encore et je m'etendis tout de mon long au fond du bateau. Je
restai ainsi peut-etre une heure, peut-etre deux, sans dormir, les yeux
ouverts, avec des cauchemars autour de moi. Je n'osais pas me lever et
pourtant je le desirais violemment; je remettais de minute en minute. Je
me disais:--"Allons, debout!" et j'avais peur de faire un mouvement. A
la fin, je me soulevai avec des precautions infinies, comme si ma vie
eut dependu du moindre bruit que j'aurais fait, et je regardai
par-dessus le bord.

Je fus ebloui par le plus merveilleux, le plus etonnant spectacle qu'il
soit possible de voir. C'etait une de ces fantasmagories du pays des
fees, une de ces visions racontees par les voyageurs qui reviennent de
tres loin et que nous ecoutons sans les croire.

Le brouillard qui, deux heures auparavant, flottait sur l'eau, s'etait
peu a peu retire et ramasse sur les rives. Laissant le fleuve absolument
libre, il avait forme sur chaque berge une colline ininterrompue, haute
de six ou sept metres, qui brillait sous la lune avec l'eclat superbe
des neiges. De sorte qu'on ne voyait rien autre chose que cette riviere
lamee de feu entre ces deux montagnes blanches; et la-haut, sur ma tete,
s'etalait, pleine et large, une grande lune illuminante au milieu d'un
ciel bleuatre et laiteux.

Toutes les betes de l'eau s'etaient reveillees; les grenouilles
coassaient furieusement, tandis que, d'instant en instant, tantot a
droite, tantot a gauche, j'entendais cette note courte, monotone et
triste, que jette aux etoiles la voix cuivree des crapauds. Chose
etrange, je n'avais plus peur; j'etais au milieu d'un paysage tellement
extraordinaire que les singularites les plus fortes n'eussent pu
m'etonner.

Combien de temps cela dura-t-il, je n'en sais rien, car j'avais fini par
m'assoupir. Quand je rouvris les yeux, la lune etait couchee, le ciel
plein de nuages. L'eau clapotait lugubrement, le vent soufflait, il
faisait froid, l'obscurite etait profonde.

Je bus ce qui me restait de rhum, puis j'ecoutai en grelottant le
froissement des roseaux et le bruit sinistre de la riviere. Je cherchai
a voir, mais je ne pus distinguer mon bateau, ni mes mains elles-memes,
que j'approchais de mes yeux.

Peu a peu, cependant, l'epaisseur du noir diminua. Soudain je crus
sentir qu'une ombre glissait tout pres de moi; je poussai un cri, une
voix repondit; c'etait un pecheur. Je l'appelai, il s'approcha et je lui
racontai ma mesaventure. Il mit alors son bateau bord a bord avec le
mien, et tous les deux nous tirames sur la chaine. L'ancre ne remua pas.
Le jour venait, sombre, gris, pluvieux, glacial, une de ces journees qui
vous apportent des tristesses et des malheurs. J'apercus une autre
barque, nous la helames. L'homme qui la montait unit ses efforts aux
notres; alors, peu a peu, l'ancre ceda. Elle montait, mais doucement,
doucement, et chargee d'un poids considerable. Enfin nous apercumes une
masse noire, et nous la tirames a mon bord:

C'etait le cadavre d'une vieille femme qui avait une grosse pierre au
cou.




HISTOIRE D'UNE FILLE DE FERME


I


Comme le temps etait fort beau, les gens de la ferme avaient dine plus
vite que de coutume et s'en etaient alles dans les champs.

Rose, la servante, demeura toute seule au milieu de la vaste cuisine ou
un reste de feu s'eteignait dans l'atre sous la marmite pleine d'eau
chaude. Elle puisait a cette eau par moments et lavait lentement sa
vaisselle, s'interrompant pour regarder deux carres lumineux que le
soleil, a travers la fenetre, plaquait sur la longue table, et dans
lesquels apparaissaient les defauts des vitres.

Trois poules tres hardies cherchaient des miettes sous les chaises. Des
odeurs de basse-cour, des tiedeurs fermentees d'etable entraient par la
porte entr'ouverte; et dans le silence du midi brulant on entendait
chanter les coqs.

Quand la fille eut fini sa besogne, essuye la table, nettoye la cheminee
et range les assiettes sur le haut dressoir au fond pres de l'horloge en
bois au tictac sonore, elle respira, un peu etourdie, oppressee sans
savoir pourquoi. Elle regarda les murs d'argile noircis, les poutres
enfumees du plafond ou pendaient des toiles d'araignee, des harengs
saurs et des rangees d'oignons; puis elle s'assit, genee par les
emanations anciennes que la chaleur de ce jour faisait sortir de la
terre battue du sol ou avaient seche tant de choses repandues depuis si
longtemps. Il s'y melait aussi la saveur acre du laitage qui cremait au
frais dans la piece a cote. Elle voulut cependant se mettre a coudre
comme elle en avait l'habitude, mais la force lui manqua et elle alla
respirer sur le seuil.

Alors, caressee par l'ardente lumiere, elle sentit une douceur qui lui
penetrait au coeur, un bien-etre coulant dans ses membres.

Devant la porte, le fumier degageait sans cesse une petite vapeur
miroitante. Les poules se vautraient dessus, couchees sur le flanc, et
grattaient un peu d'une seule patte pour trouver des vers. Au milieu
d'elles, le coq, superbe, se dressait. A chaque instant il en
choisissait une et tournait autour avec un petit gloussement d'appel. La
poule se levait nonchalamment et le recevait d'un air tranquille, pliant
les pattes et le supportant sur ses ailes; puis elle secouait ses plumes
d'ou sortait de la poussiere et s'etendait de nouveau sur le fumier,
tandis que lui chantait, comptant ses triomphes; et dans toutes les
cours tous les coqs lui repondaient, comme si, d'une ferme a l'autre,
ils se fussent envoye des defis amoureux.

La servante les regardait sans penser; puis elle leva les yeux et fut
eblouie par l'eclat des pommiers en fleur, tout blancs comme des tetes
poudrees.

Soudain un jeune poulain, affole de gaiete, passa devant elle en
galopant. Il fit deux fois le tour des fosses plantes d'arbres, puis
s'arreta brusquement et tourna la tete comme etonne d'etre seul.

Elle aussi se sentait une envie de courir, un besoin de mouvement et, en
meme temps, un desir de s'etendre, d'allonger ses membres, de se reposer
dans l'air immobile et chaud. Elle fit quelques pas, indecise, fermant
les yeux, saisie par un bien-etre bestial; puis, tout doucement, elle
alla chercher les oeufs au poulailler. Il y en avait treize, qu'elle
prit et rapporta. Quand ils furent serres dans le buffet, les odeurs de
la cuisine l'incommoderent de nouveau et elle sortit pour s'asseoir un
peu sur l'herbe.

La cour de ferme, enfermee par les arbres, semblait dormir. L'herbe
haute, ou des pissenlits jaunes eclataient comme des lumieres, etait
d'un vert puissant, d'un vert tout neuf de printemps. L'ombre des
pommiers se ramassait en rond a leurs pieds; et les toits de chaume des
batiments, au sommet desquels poussaient des iris aux feuilles pareilles
a des sabres, fumaient un peu comme si l'humidite des ecuries et des
granges se fut envolee a travers la paille.

La servante arriva sous le hangar ou l'on rangeait les chariots et les
voitures. Il y avait la, dans le creux du fosse, un grand trou vert
plein de violettes dont l'odeur se repandait, et, par-dessus le talus,
on apercevait la campagne, une vaste plaine ou poussaient les recoltes,
avec des bouquets d'arbres par endroits, et, de place en place, des
groupes de travailleurs lointains, tout petits comme des poupees, des
chevaux blancs pareils a des jouets, trainant une charrue d'enfant
poussee par un bonhomme haut comme le doigt.

Elle alla prendre une botte de paille dans un grenier et la jeta dans ce
trou pour s'asseoir dessus; puis, n'etant pas a son aise, elle defit le
lien, eparpilla son siege et s'etendit sur le dos, les deux bras sous sa
tete et les jambes allongees.

Tout doucement elle fermait les yeux, assoupie dans une mollesse
delicieuse. Elle allait meme s'endormir tout a fait, quand elle sentit
deux mains qui lui prenaient la poitrine, et elle se redressa d'un bond.
C'etait Jacques, le garcon de ferme, un grand Picard bien decouple, qui
la courtisait depuis quelque temps. Il travaillait ce jour-la dans la
bergerie, et, l'ayant vue s'etendre a l'ombre, il etait venu a pas de
loup, retenant son haleine, les yeux brillants, avec des brins de paille
dans les cheveux.

Il essaya de l'embrasser, mais elle le gifla, forte comme lui; et,
sournois, il demanda grace. Alors ils s'assirent l'un pres de l'autre et
ils causerent amicalement. Ils parlerent du temps qui etait favorable
aux moissons, de l'annee qui s'annoncait bien, de leur maitre, un brave
homme, puis des voisins, du pays tout entier, d'eux-memes, de leur
village, de leur jeunesse, de leurs souvenirs, des parents qu'ils
avaient quittes pour longtemps, pour toujours peut-etre. Elle
s'attendrit en pensant a cela, et lui, avec son idee fixe, se
rapprochait, se frottait contre elle, fremissant tout envahi par le
desir. Elle disait:

--Y a bien longtemps que je n'ai vu maman; c'est dur tout de meme d'etre
separees tant que ca.

Et son oeil perdu regardait au loin, a travers l'espace, jusqu'au
village abandonne la-bas, la-bas, vers le nord.

Lui, tout a coup, la saisit par le cou et l'embrassa de nouveau; mais,
de son poing ferme, elle le frappa en pleine figure si violemment qu'il
se mit a saigner du nez; et il se leva pour aller appuyer sa tete contre
un tronc d'arbre. Alors elle fut attendrie et, se rapprochant de lui,
elle demanda:

--Ca te fait mal?

Mais il se mit a rire. Non, ce n'etait rien; seulement elle avait tape
juste sur le milieu. Il murmurait: "Cre coquin!" et il la regardait avec
admiration, pris d'un respect, d'une affection tout autre, d'un
commencement d'amour vrai pour cette grande gaillarde si solide.

Quand le sang eut cesse de couler, il lui proposa de faire un tour,
craignant, s'ils restaient ainsi cote a cote, la rude poigne de sa
voisine. Mais d'elle-meme elle lui prit le bras, comme font les promis
le soir, dans l'avenue, et elle lui dit:

--Ca n'est pas bien, Jacques, de me mepriser comme ca.

Il protesta. Non, il ne la meprisait pas, mais il etait amoureux, voila
tout.

--Alors tu me veux bien en mariage? dit-elle.

Il hesita, puis il se mit a la regarder de cote pendant qu'elle tenait
ses yeux perdus au loin devant elle. Elle avait les joues rouges et
pleines, une large poitrine saillante sous l'indienne de son caraco, de
grosses levres fraiches, et sa gorge, presque nue, etait semee de
petites gouttes de sueur. Il se sentit repris d'envie, et, la bouche
dans son oreille il murmura:

--Oui, je veux bien.

Alors elle lui jeta ses bras au cou et elle l'embrassa si longtemps
qu'ils en perdaient haleine tous les deux.

De ce moment commenca entre eux l'eternelle histoire de l'amour. Ils se
lutinaient dans les coins; ils se donnaient des rendez-vous au clair de
la lune, a l'abri d'une meule de foin, et ils se faisaient des bleus aux
jambes, sous la table, avec leurs gros souliers ferres.

Puis, peu a peu, Jacques parut s'ennuyer d'elle; il l'evitait, ne lui
parlait plus guere, ne cherchait plus a la rencontrer seule. Alors elle
fut envahie par des doutes et une grande tristesse; et, au bout de
quelque temps, elle s'apercut qu'elle etait enceinte.

Elle fut consternee d'abord, puis une colere lui vint, plus forte chaque
jour, parce qu'elle ne parvenait point a le trouver, tant il l'evitait
avec soin.

Enfin, une nuit, comme tout le monde dormait dans la ferme, elle sortit
sans bruit, en jupon, pieds nus, traversa la cour et poussa la porte de
l'ecurie ou Jacques etait couche dans une grande boite pleine de paille
au-dessus de ses chevaux. Il fit semblant de ronfler en l'entendant
venir; mais elle se hissa pres de lui, et, a genoux a son cote, le
secoua jusqu'a ce qu'il se dressat.

Quand il se fut assis, demandant:--"Qu'est-ce que tu veux?" elle
prononca, les dents serrees, tremblant de fureur:--"Je veux, je veux que
tu m'epouses, puisque tu m'as promis le mariage." Il se mit a rire et
repondit:--"Ah bien! si on epousait toutes les filles avec qui on a
faute, ca ne serait pas a faire."

Mais elle le saisit a la gorge, le renversa sans qu'il put se
debarrasser de son etreinte farouche, et, l'etranglant; elle lui cria
tout pres, dans la figure:--"Je suis grosse, entends-tu, je suis
grosse."

Il haletait, suffoquant; et ils restaient la tous deux, immobiles, muets
dans le silence noir trouble seulement par le bruit de machoire d'un
cheval qui tirait sur la paille du ratelier, puis la broyait avec
lenteur.

Quand Jacques comprit qu'elle etait la plus forte, il balbutia:

--Eh bien, je t'epouserai, puisque c'est ca.

Mais elle ne croyait plus a ses promesses.

--Tout de suite, dit-elle; tu feras publier les bans.

Il repondit:

--Tout de suite.

--Jure-le sur le bon Dieu.

Il hesita pendant quelques secondes, puis, prenant son parti:

--Je le jure sur le bon Dieu.

Alors elle ouvrit les doigts et, sans ajouter une parole, s'en alla.

Elle fut quelques jours sans pouvoir lui parler, et, l'ecurie se
trouvant desormais fermee a clef toutes les nuits, elle n'osait pas
faire de bruit de crainte du scandale.

Puis, un matin, elle vit entrer a la soupe un autre valet. Elle demanda:

--Jacques est parti?

--Mais oui, dit l'autre, je suis a sa place.

Elle se mit a trembler si fort, qu'elle ne pouvait decrocher sa marmite;
puis, quand tout le monde fut au travail, elle monta dans sa chambre et
pleura, la face dans son traversin, pour n'etre pas entendue.

Dans la journee, elle essaya de s'informer sans eveiller les soupcons;
mais elle etait tellement obsedee par la pensee de son malheur qu'elle
croyait voir rire malicieusement tous les gens qu'elle interrogeait. Du
reste, elle ne put rien apprendre, sinon qu'il avait quitte le pays tout
a fait.




II


Alors commenca pour elle une vie de torture continuelle. Elle
travaillait comme une machine, sans s'occuper de ce qu'elle faisait,
avec cette idee fixe en tete: "Si on le savait!"

Cette obsession constante la rendait tellement incapable de raisonner
qu'elle ne cherchait meme pas les moyens d'eviter ce scandale qu'elle
sentait venir, se rapprochant chaque jour, irreparable, et sur comme la
mort.

Elle se levait tous les matins bien avant les autres et, avec une
persistance acharnee, essayait de regarder sa taille dans un petit
morceau d'une glace cassee qui lui servait a se peigner, tres anxieuse
de savoir si ce n'etait pas aujourd'hui qu'on s'en apercevrait.

Et, pendant le jour, elle interrompait a tout instant son travail, pour
considerer du haut en bas si l'ampleur de son ventre ne soulevait pas
trop son tablier.

Les mois passaient. Elle ne parlait presque plus et, quand on lui
demandait quelque chose, ne comprenait pas, effaree, l'oeil hebete, les
mains tremblantes; ce qui faisait dire a son maitre:

--Ma pauvre fille, que t'es sotte depuis quelque temps!

A l'eglise, elle se cachait derriere un pilier, et n'osait plus aller a
confesse, redoutant beaucoup la rencontre du cure, a qui elle pretait un
pouvoir surhumain lui permettant de lire dans les consciences.

A table, les regards de ses camarades la faisaient maintenant defaillir
d'angoisse, et elle s'imaginait toujours etre decouverte par le vacher,
un petit gars precoce et sournois dont l'oeil luisant ne la quittait
pas.

Un matin, le facteur lui remit une lettre. Elle n'en avait jamais recu
et resta tellement bouleversee qu'elle fut obligee de s'asseoir. C'etait
de lui, peut-etre? Mais, comme elle ne savait pas lire, elle restait
anxieuse, tremblante, devant ce papier couvert d'encre. Elle le mit dans
sa poche, n'osant confier son secret a personne; et souvent elle
s'arretait de travailler pour regarder longtemps ces lignes egalement
espacees qu'une signature terminait, s'imaginant vaguement qu'elle
allait tout a coup en decouvrir le sens. Enfin, comme elle devenait
folle d'impatience et d'inquietude, elle alla trouver le maitre d'ecole
qui la fit asseoir et lut:

"_Ma chere fille, la presente est pour te dire que je suis bien bas;
notre voisin, maitre Dentu, a pris la plume pour te mander de venir si
tu peux_.

_Pour ta mere affectionnee_,

CESAIRE DENTU, _adjoint_."

Elle ne dit pas un mot et s'en alla; mais, sitot qu'elle fut seule,
elle s'affaissa au bord du chemin, les jambes rompues; et elle resta la
jusqu'a la nuit.

En rentrant, elle raconta son malheur au fermier, qui la laissa partir
pour autant de temps qu'elle voudrait, promettant de faire faire sa
besogne par une fille de journee et de la reprendre a son retour.

Sa mere etait a l'agonie; elle mourut le jour meme de son arrivee; et,
le lendemain, Rose accouchait d'un enfant de sept mois, un petit
squelette affreux, maigre a donner des frissons, et qui semblait
souffrir sans cesse, tant il crispait douloureusement ses pauvres mains
decharnees comme des pattes de crabe.

Il vecut cependant.

Elle raconta qu'elle etait mariee, mais qu'elle ne pouvait se charger du
petit et elle le laissa chez des voisins qui promirent d'en avoir bien
soin.

Elle revint.

Mais alors, en son coeur si longtemps meurtri, se leva, comme une
aurore, un amour inconnu pour ce petit etre chetif qu'elle avait laisse
la-bas; et cet amour meme etait une souffrance nouvelle, une souffrance
de toutes les heures, de toutes les minutes, puisqu'elle etait separee
de lui.

Ce qui la martyrisait surtout, c'etait un besoin fou de l'embrasser, de
l'etreindre en ses bras, de sentir contre sa chair la chaleur de son
petit corps. Elle ne dormait plus la nuit; elle y pensait tout le jour;
et, le soir, son travail fini, elle s'asseyait devant le feu, qu'elle
regardait fixement comme les gens qui pensent au loin.

On commencait meme a jaser a son sujet, et on la plaisantait sur
l'amoureux qu'elle devait avoir, lui demandant s'il etait beau, s'il
etait grand, s'il etait riche, a quand la noce, a quand le bapteme? Et
elle se sauvait souvent pour pleurer toute seule, car ces questions lui
entraient dans la peau comme des epingles.

Pour se distraire de ces tracasseries, elle se mit a l'ouvrage avec
fureur, et, songeant toujours a son enfant, elle chercha les moyens
d'amasser pour lui beaucoup d'argent.

Elle resolut de travailler si fort qu'on serait oblige d'augmenter ses
gages.

Alors, peu a peu, elle accapara la besogne autour d'elle, fit renvoyer
une servante qui devenait inutile depuis qu'elle peinait autant que
deux, economisa sur le pain, sur l'huile et sur la chandelle, sur le
grain qu'on jetait trop largement aux poules, sur le fourrage des
bestiaux qu'on gaspillait un peu. Elle se montra avare de l'argent du
maitre comme si c'eut ete le sien, et, a force de faire des marches
avantageux, de vendre cher ce qui sortait de la maison et de dejouer les
ruses les paysans qui offraient leurs produits, elle eut seule le soin
des achats et des ventes, la direction du travail des gens de peine, le
compte des provisions; et, en peu de temps, elle devint indispensable.
Elle exercait une telle surveillance autour d'elle, que la ferme, sous
sa direction, prospera prodigieusement. On parlait a deux lieues a la
ronde de la "servante a maitre Vallin"; et le fermier repetait partout:
"Cette fille-la, ca vaut mieux que de l'or."

Cependant, le temps passait et ses gages restaient les memes. On
acceptait son travail force comme une chose due par toute servante
devouee, une simple marque de bonne volonte; et elle commenca a songer
avec un peu d'amertume que si le fermier encaissait, grace a elle,
cinquante ou cent ecus de supplement tous les mois, elle continuait a
gagner ses 240 francs par an, rien de plus, rien de moins.

Elle resolut de reclamer une augmentation. Trois fois elle alla trouver
le maitre et, arrivee devant lui, parla d'autre chose. Elle ressentait
une sorte de pudeur a solliciter de l'argent, comme si c'eut ete une
action un peu honteuse. Enfin, un jour que le fermier dejeunait seul
dans la cuisine, elle lui dit d'un air embarrasse qu'elle desirait lui
parler particulierement. Il leva la tete, surpris, les deux mains sur la
table, tenant de l'une son couteau, la pointe en l'air, et de l'autre
une bouchee de pain, et il regarda fixement sa servante. Elle se troubla
sous son regard et demanda huit jours pour aller au pays parce qu'elle
etait un peu malade.

Il les lui accorda tout de suite; puis, embarrasse lui-meme, il ajouta:

--Moi aussi j'aurai a te parler quand tu seras revenue.




III


L'enfant allait avoir huit mois: elle ne le reconnut point. Il etait
devenu tout rose, joufflu, potele partout, pareil a un petit paquet de
graisse vivante. Ses doigts, ecartes par des bourrelets de chair,
remuaient doucement dans une satisfaction visible. Elle se jeta dessus
comme sur une proie, avec un emportement de bete, et elle l'embrassa si
violemment qu'il se prit a hurler de peur. Alors elle se mit elle-meme a
pleurer parce qu'il ne la reconnaissait pas et qu'il tendait ses bras
vers sa nourrice aussitot qu'il l'apercevait.

Des le lendemain cependant il s'accoutuma a sa figure, et il riait en
la voyant. Elle l'emportait dans la campagne, courait affolee en le
tenant au bout de ses mains, s'asseyait sous l'ombre des arbres; puis,
pour la premiere fois de sa vie, et bien qu'il ne l'entendit point, elle
ouvrait son coeur a quelqu'un, lui racontait ses chagrins, ses travaux,
ses soucis, ses esperances, et elle le fatiguait sans cesse par la
violence et l'acharnement de ses caresses.

Elle prenait une joie infinie a le petrir dans ses mains, a le laver, a
l'habiller; et elle etait meme heureuse de nettoyer ses saletes
d'enfant, comme si ces soins intimes eussent ete une confirmation de sa
maternite. Elle le considerait, s'etonnant toujours qu'il fut a elle, et
elle se repetait a demi-voix, en le faisant danser dans ses bras: "C'est
mon petiot, c'est mon petiot."

Elle sanglota toute la route en retournant a la ferme, et elle etait a
peine revenue que son maitre l'appela dans sa chambre. Elle s'y rendit,
tres etonnee et fort emue sans savoir pourquoi.

--Assieds-toi la, dit-il.

Elle s'assit et ils resterent pendant quelques instants a cote l'un de
l'autre, embarrasses tous les deux, les bras inertes et encombrants, et
sans se regarder en face, a la facon des paysans.

Le fermier, gros homme de quarante-cinq ans, deux fois veuf, jovial et
tetu, eprouvait une gene evidente qui ne lui etait pas ordinaire. Enfin
il se decida et se mit a parler d'un air vague, bredouillant un peu et
regardant au loin dans la campagne.

--Rose, dit-il, est-ce que tu n'as jamais songe a t'etablir?

Elle devint pale comme une morte. Voyant qu'elle ne lui repondait pas,
il continua:

--Tu es une brave fille, rangee, active et econome. Une femme comme toi,
ca ferait la fortune d'un homme.

Elle restait toujours immobile, l'oeil effare, ne cherchant meme pas a
comprendre, tant ses idees tourbillonnaient comme a l'approche d'un
grand danger. Il attendit une seconde, puis continua:

--Vois-tu, une ferme sans maitresse, ca ne peut pas aller, meme avec
une servante comme toi.

Alors il se tut, ne sachant plus que dire; et Rose le regardait de l'air
epouvante d'une personne qui se croit en face d'un assassin et s'apprete
a s'enfuir au moindre geste qu'il fera.

Enfin, au bout de cinq minutes, il demanda:

--He bien! ca te va-t-il?

Elle repondit avec une physionomie idiote:

--Quoi, not'maitre?

Alors lui, brusquement:

--Mais de m'epouser, pardine!

Elle se dressa tout a coup, puis retomba comme cassee sur sa chaise, ou
elle demeura sans mouvement, pareille a quelqu'un qui aurait recu le
coup d'un grand malheur. Le fermier a la fin s'impatienta:

--Allons, voyons; qu'est-ce qu'il te faut alors?

Elle le contemplait affolee; puis, soudain, les larmes lui vinrent aux
yeux, et elle repeta deux fois en suffoquant:

--Je ne peux pas, je ne peux pas!

--Pourquoi ca? demanda l'homme. Allons; ne fais pas la bete; je te donne
jusqu'a demain pour reflechir.

Et il se depecha de s'en aller, tres soulage d'en avoir fini avec cette
demarche qui l'embarrassait beaucoup, et ne doutant pas que, le
lendemain, sa servante accepterait une proposition qui etait pour elle
tout a fait inesperee et, pour lui, une excellente affaire, puisqu'il
s'attachait ainsi a jamais une femme qui lui rapporterait certes
davantage que la plus belle dot du pays.

Il ne pouvait d'ailleurs exister entre eux de scrupules de mesalliance,
car, dans la campagne, tous sont a peu pres egaux: le fermier laboure
comme son valet, qui, le plus souvent, devient maitre a son tour un jour
ou l'autre, et les servantes a tout moment passent maitresses sans que
cela apporte aucun changement dans leur vie ou leurs habitudes.

Rose ne se coucha pas cette nuit-la. Elle tomba assise sur son lit,
n'ayant plus meme la force de pleurer, tant elle etait aneantie. Elle
restait inerte, ne sentant plus son corps, et l'esprit disperse, comme
si quelqu'un l'eut dechiquete avec un de ces instruments dont se servent
les cardeurs pour effiloquer la laine des matelas.

Par instants seulement elle parvenait a rassembler comme des bribes de
reflexions, et elle s'epouvantait a la pensee de ce qui pouvait advenir.

Ses terreurs grandirent, et chaque fois que dans le silence assoupi de
la maison la grosse horloge de la cuisine battait lentement les heures,
il lui venait des sueurs d'angoisse. Sa tete se perdait, les cauchemars
se succedaient, sa chandelle s'eteignit; alors commenca le delire, ce
delire fuyant des gens de la campagne qui se croient frappes par un
sort, un besoin fou de partir, de s'echapper, de courir devant le
malheur comme un vaisseau devant la tempete.

Une chouette glapit; elle tressaillit, se dressa, passa ses mains sur sa
face, dans ses cheveux, se tata le corps comme une folle; puis, avec,
des allures de somnambule, elle descendit. Quand elle fut dans la cour,
elle rampa pour n'etre point vue par quelque goujat rodeur, car la lune,
pres de disparaitre, jetait une lueur claire dans les champs. Au lieu
d'ouvrir la barriere, elle escalada le talus; puis, quand elle fut en
face de la campagne, elle partit. Elle filait droit devant elle, d'un
trot elastique et precipite, et, de temps en temps, inconsciemment, elle
jetait un cri percant. Son ombre demesuree, couchee sur le sol a son
cote, filait avec elle, et parfois un oiseau de nuit venait tournoyer
sur sa tete. Les chiens dans les cours de fermes aboyaient en
l'entendant passer; l'un d'eux sauta le fosse et la poursuivit pour la
mordre; mais elle se retourna sur lui en hurlant de telle facon que
l'animal epouvante s'enfuit, se blottit dans sa loge et se tut.

Parfois une jeune famille de lievres folatrait dans un champ; mais,
quand approchait l'enragee coureuse, pareille a une Diane en delire, les
betes craintives se debandaient; les petits et la mere disparaissaient
blottis dans on sillon, tandis que le pere deboulait a toutes pattes
et, parfois, faisait passer son ombre bondissante, avec ses grandes
oreilles dressees, sur la lune a son coucher, qui plongeait maintenant
au bout du monde et eclairait la plaine de sa lumiere oblique, comme une
enorme lanterne posee par terre a l'horizon.

Les etoiles s'effacerent dans les profondeurs du ciel; quelques oiseaux
pepiaient; le jour naissait. La fille, extenuee, haletait; et quand le
soleil perca l'aurore empourpree, elle s'arreta.

Ses pieds enfles se refusaient a marcher; mais elle apercut une mare,
une grande mare dont l'eau stagnante semblait du sang, sous les reflets
rouges du jour nouveau, et elle alla, a petits pas, boitant, la main sur
son coeur, tremper ses deux jambes dedans.

Elle s'assit sur une touffe d'herbe, ota ses gros souliers pleins de
poussiere, defit ses bas, et enfonca ses mollets bleuis dans l'onde
immobile ou venaient parfois crever des bulles d'air.

Une fraicheur delicieuse lui monta des talons jusqu'a la gorge; et,
tout a coup, pendant qu'elle regardait fixement cette mare profonde, un
vertige la saisit, un desir furieux d'y plonger tout entiere. Ce serait
fini de souffrir la dedans, fini pour toujours. Elle ne pensait plus a
son enfant; elle voulait la paix, le repos complet, dormir sans fin.
Alors elle se dressa, les bras leves, et fit deux pas en avant. Elle
enfoncait maintenant jusqu'aux cuisses, et deja elle se precipitait,
quand des piqures ardentes aux chevilles la firent sauter en arriere, et
elle poussa un cri desespere, car depuis ses genoux jusqu'au bout de ses
pieds de longues sangsues noires buvaient sa vie, se gonflaient, collees
a sa chair. Elle n'osait point y toucher et hurlait d'horreur. Ses
clameurs desesperees attirerent un paysan qui passait au loin avec sa
voiture. Il arracha les sangsues une a une, comprima les plaies avec des
herbes et ramena la fille dans sa carriole jusqu'a la ferme de son
maitre.

Elle fut pendant quinze jours au lit, puis, le matin ou elle se releva,
comme elle etait assise devant la porte, le fermier vint soudain se
planter devant elle.

--Eh bien, dit-il, c'est une affaire entendue, n'est-ce pas?

Elle ne repondit point d'abord, puis, comme il restait debout, la
percant de son regard obstine, elle articula peniblement:

--Non, not'maitre, je ne peux pas.

Mais il s'emporta tout a coup.

--Tu ne peux pas, la fille, tu ne peux pas, pourquoi ca?

Elle se remit a pleurer et repeta:

--Je ne peux pas.

Il la devisageait, et il lui cria dans la face:

--C'est donc que tu as un amoureux?

Elle balbutia, tremblant de honte:

--Peut-etre bien que c'est ca.

L'homme, rouge comme un coquelicot, bredouillait de colere:

--Ah! tu l'avoues donc, gueuse! Et qu'est-ce que c'est, ce merle-la? Un
va-nu-pieds, un sans-le-sou, un couche-dehors, un creve-la-faim?
Qu'est-ce que c'est, dis?

Et, comme elle ne repondait rien:

--Ah! tu ne veux pas ... Je vas te le dire, moi: c'est Jean Baudu?

Elle s'ecria:

--Oh! non, pas lui.

--Alors c'est Pierre Martin?

--Oh non! not' maitre.

Et il nommait eperdument tous les garcons du pays, pendant qu'elle
niait, accablee, et s'essuyant les yeux a tout moment du coin de son
tablier bleu. Mais lui cherchait toujours avec son obstination de brute,
grattant a ce coeur pour connaitre son secret, comme un chien de chasse
qui fouille un terrier tout un jour pour avoir la bete qu'il sent au
fond. Tout a coup l'homme s'ecria:

--Eh! pardine, c'est Jacques, le valet de l'autre annee; on disait bien
qu'il te parlait et que vous vous etiez promis mariage.

Rose suffoqua; un flot de sang empourpra sa face; ses larmes tarirent
tout a coup; elles se secherent sur ses joues comme des gouttes d'eau
sur du fer rouge. Elle s'ecria:

--Non, ce n'est pas lui, ce n'est pas lui!

--Est-ce bien sur, ca? demanda le paysan malin qui flairait un bout de
verite.

Elle repondit precipitamment:

--Je vous le jure, je vous le jure ...

Elle cherchait sur quoi jurer, n'osant point invoquer les choses
sacrees. Il l'interrompit:

--Il te suivait pourtant dans les coins et il te mangeait des yeux
pendant tous les repas. Lui as-tu promis ta foi, hein, dis?

Cette fois, elle regarda son maitre en face.

--Non, jamais, jamais, et je vous jure par le bon Dieu que s'il venait
aujourd'hui me demander, je ne voudrais pas de lui.

Elle avait l'air tellement sincere que le fermier hesita. Il reprit,
comme se parlant a lui-meme:

--Alors, quoi? Il ne t'est pourtant pas arrive un malheur, on le
saurait. Et puisqu'il n'y a pas eu de consequence, une fille ne
refuserait pas son maitre a cause de ca. Il faut pourtant qu'il y ait
quelque chose.

Elle ne repondait plus rien, etranglee par une angoisse.

Il demanda encore:--"Tu ne veux point?"

Elle soupira:--"Je n'peux pas, not' maitre." Et il tourna les talons.

Elle se crut debarrassee et passa le reste du jour a peu pres
tranquille, mais aussi rompue et extenuee que si, a la place du vieux
cheval blanc, on lui eut fait tourner depuis l'aurore la machine a
battre le grain.

Elle se coucha sitot qu'elle le put et s'endormit tout d'un coup.

Vers le milieu de la nuit, deux mains qui palpaient son lit la
reveillerent. Elle tressauta de frayeur, mais elle reconnut aussitot la
voix du fermier qui lui disait:--"N'aie pas peur, Rose, c'est moi qui
viens pour te parler." Elle fut d'abord etonnee; puis, comme il essayait
de penetrer sous ses draps, elle comprit ce qu'il cherchait et se mit a
trembler tres fort, se sentant seule dans l'obscurite, encore lourde de
sommeil, et toute nue, et dans un lit, aupres de cet homme qui la
voulait. Elle ne consentait pas, pour sur, mais elle resistait
nonchalamment, luttant elle-meme contre l'instinct toujours plus
puissant chez les natures simples, et mal protegee par la volonte
indecise de ces races inertes et molles. Elle tournait sa tete tantot
vers le mur, tantot vers la chambre, pour eviter les caresses dont la
bouche du fermier poursuivait la sienne, et son corps se tordait un peu
sous sa couverture, enerve par la fatigue de la lutte. Lui, devenait
brutal, grise par le desir. Il la decouvrit d'un mouvement brusque.
Alors elle sentit bien qu'elle ne pouvait plus resister. Obeissant a une
pudeur d'autruche, elle cacha sa figure dans ses mains et cessa de se
defendre.

Le fermier resta la nuit aupres d'elle. Il y revint le soir suivant,
puis tous les jours.

Ils vecurent ensemble.

Un matin, il lui dit:--"J'ai fait publier les bans, nous nous marierons
le mois prochain."

Elle ne repondit pas. Que pouvait-elle dire? Elle ne resista point. Que
pouvait-elle faire?




IV


Elle l'epousa. Elle se sentait enfoncee dans un trou aux bords
inaccessibles, dont elle ne pourrait jamais sortir, et toutes sortes de
malheurs restaient suspendus sur sa tete comme des gros rochers qui
tomberaient a la premiere occasion. Son mari lui faisait l'effet d'un
homme qu'elle avait vole et qui s'en apercevrait un jour ou l'autre. Et
puis elle pensait a son petit d'ou venait tout son malheur, mais d'ou
venait aussi tout son bonheur sur la terre.

Elle allait le voir deux fois l'an et revenait plus triste chaque fois.

Cependant, avec l'habitude, ses apprehensions se calmerent, son coeur
s'apaisa, et elle vivait plus confiante avec une vague crainte flottant
encore en son ame.

Des annees passerent; l'enfant gagnait six ans. Elle etait maintenant
presque heureuse, quand tout a coup l'humeur du fermier s'assombrit.

Depuis deux ou trois annees deja il semblait nourrir une inquietude,
porter en lui un souci, quelque mal de l'esprit grandissant peu a peu.
Il restait longtemps a table apres son diner, la tete enfoncee dans ses
mains, et triste, triste, ronge par le chagrin. Sa parole devenait plus
vive, brutale parfois; et il semblait meme qu'il avait une
arriere-pensee contre sa femme, car il lui repondait par moments avec
durete, presque avec colere.

Un jour que le gamin d'une voisine etait venu chercher des oeufs, comme
elle le rudoyait un peu, pressee par la besogne, son mari apparut tout a
coup et lui dit de sa voix mechante:

--Si c'etait le tien, tu ne le traiterais pas comme ca.

Elle demeura saisie, sans pouvoir repondre, puis elle rentra, avec
toutes ses angoisses reveillees.

Au diner, le fermier ne lui parla pas, ne la regarda pas, et il semblait
la detester, la mepriser, savoir quelque chose enfin.

Perdant la tete, elle n'osa point rester seule avec lui apres le repas;
elle se sauva et courut jusqu'a l'eglise.

La nuit tombait; l'etroite nef etait toute sombre, mais un pas rodait
dans le silence la-bas, vers le choeur, car le sacristain preparait pour
la nuit la lampe du tabernacle. Ce point de feu tremblotant, noye dans
les tenebres de la voute, apparut a Rose comme une derniere esperance,
et, les yeux fixes sur lui, elle s'abattit a genoux.

La mince veilleuse remonta dans l'air avec un bruit de chaine. Bientot
retentit sur le pave un saut regulier de sabots que suivait un frolement
de corde trainant, et la maigre cloche jeta _l'Angelus_ du soir a
travers les brumes grandissantes. Comme l'homme allait sortir, elle le
joignit.

--Monsieur le cure est-il chez lui? dit-elle.

Il repondit:

--Je crois bien, il dine toujours a _l'Angelus._

Alors elle poussa en tremblant la barriere du presbytere.

Le pretre se mettait a table. Il la fit asseoir aussitot.

--Oui, oui, je sais, votre mari m'a parle deja de ce qui vous amene.

La pauvre femme defaillait. L'ecclesiastique reprit:

--Que voulez-vous, mon enfant?

Et il avalait rapidement des cuillerees de soupe dont les gouttes
tombaient sur sa soutane rebondie et crasseuse au ventre.

Rose n'osait plus parler, ni implorer, ni supplier; elle se leva; le
cure lui dit:

--Du courage ...

Et elle sortit.

Elle revint a la ferme sans savoir ce qu'elle faisait. Le maitre
l'attendait, les gens de peine etant partis en son absence. Alors elle
tomba lourdement a ses pieds et elle gemit en versant des flots de
larmes.

--Qu'est-ce que t'as contre moi?

Il se mit a crier, jurant:

--J'ai que je n'ai pas d'efants, nom de Dieu! Quand on prend une femme,
c'n'est pas pour rester tout seuls tous les deux jusqu'a la fin. V'la
c'que j'ai. Quand une vache n'a point de viaux, c'est qu'elle ne vaut
rien. Quand une femme n'a point d'efant, c'est aussi qu'elle ne vaut
rien.

Elle pleurait balbutiant, repetant:

--C'n'est point d'ma faute! c'n'est point d'ma faute!

Alors il s'adoucit un peu et il ajouta:

--J'te dis pas, mais c'est contrariant tout de meme.




V


De ce jour elle n'eut plus qu'une pensee: avoir un enfant, un autre; et
elle confia son desir a tout le monde.

Une voisine lui indiqua un moyen: c'etait de donner a boire a son mari,
tous les soirs, un verre d'eau avec une pincee de cendres. Le fermier
s'y preta, mais le moyen ne reussit pas.

Ils se dirent: "Peut-etre qu'il y a des secrets." Et ils allerent aux
renseignements. On leur designa un berger qui demeurait a dix lieues de
la; et maitre Vallin ayant attele son tilbury partit un jour pour le
consulter. Le berger lui remit un pain sur lequel il fit des signes, un
pain petri avec des herbes et dont il fallait que tous deux mangeassent
un morceau, la nuit, avant comme apres leurs caresses.

Le pain tout entier fut consomme sans obtenir de resultat.

Un instituteur leur devoila des mysteres, des procedes d'amour inconnus
aux champs, et infaillibles, disait-il. Ils raterent.

Le cure conseilla un pelerinage au precieux Sang de Fecamp. Rose alla
avec la foule se prosterner dans l'abbaye, et, melant son voeu aux
souhaits grossiers qu'exhalaient tous ces coeurs de paysans, elle
supplia Celui que tous imploraient de la rendre encore une fois feconde.
Ce fut en vain. Alors elle s'imagina etre punie de sa premiere faute et
une immense douleur l'envahit.

Elle deperissait de chagrin; son mari aussi vieillissait, "se mangeait
les sangs," disait-on, se consumait en espoirs inutiles.

Alors la guerre eclata entre eux. Il l'injuria, la battit. Tout le jour
il la querellait, et le soir, dans leur lit, haletant, haineux, il lui
jetait a la face des outrages et des ordures.

Une nuit enfin, ne sachant plus qu'inventer pour la faire souffrir
davantage, il lui ordonna de se lever et d'aller attendre le jour sous
la pluie devant la porte. Comme elle n'obeissait pas, il la saisit par
le cou et se mit a la frapper au visage a coups de poing. Elle ne dit
rien, ne remua pas. Exaspere, il sauta a genoux sur son ventre; et, les
dents serrees, fou de rage, il l'assommait. Alors elle eut un instant de
revolte desesperee, et, d'un geste furieux le rejetant contre le mur,
elle se dressa sur son seant, puis, la voix changee, sifflante:

--J'en ai un efant, moi, j'en ai un! je l'ai eu avec Jacques; tu sais
bien, Jacques. Il devait m'epouser: il est parti.

L'homme, stupefait, restait la, aussi eperdu qu'elle-meme; il
bredouillait:

--Que que tu dis? que que tu dis?

Alors elle se mit a sangloter, et a travers ses larmes ruisselantes elle
balbutia:

--C'est pour ca que je ne voulais pas t'epouser, c'est pour ca. Je ne
pouvais point te le dire, tu m'aurais mise sans pain avec mon petit. Tu
n'en as pas, toi, d'efant; tu ne sais pas, tu ne sais pas!

Il repetait machinalement, dans une surprise grandissante:

--T'as un efant? t'as un efant?

Elle prononca au milieu des hoquets:

--Tu m'as prise de force; tu le sais bien peut-etre? moi je ne voulais
point t'epouser.

Alors il se leva, alluma la chandelle, et se mit a marcher dans la
chambre, les bras derriere le dos. Elle pleurait toujours, ecroulee sur
le lit. Tout a coup il s'arreta devant elle:--"C'est de ma faute alors
si je t'en ai pas fait?" dit-il. Elle ne repondit pas. Il se remit a
marcher; puis, s'arretant de nouveau, il demanda:--"Quel age qu'il a ton
petiot?"

Elle murmura:

--V'la qu'il va avoir six ans.

Il demanda encore:

--Pourquoi que tu ne me l'as pas dit?

Elle gemit:

--Est-ce que je pouvais!

Il restait debout immobile.

--Allons, leve-toi, dit-il.

Elle se redressa peniblement; puis, quand elle se fut mise sur ses
pieds, appuyee au mur, il se prit a rire soudain de son gros rire des
bons jours; et comme elle demeurait bouleversee, il ajouta:

--Eh bien, on ira le chercher, c't'efant, puisque nous n'en avons pas
ensemble."

Elle eut un tel effarement que si la force ne lui eut pas manque, elle
se serait assurement enfuie. Mais le fermier se frottait les mains et
murmurait:

--Je voulais en adopter un, le v'la trouve, le v'la trouve. J'avais
demande au cure un orphelin.

Puis, riant toujours, il embrassa sur les deux joues sa femme eploree et
stupide, et il cria, comme si elle ne l'entendait pas:

--Allons, la mere, allons voir s'il y a encore de la soupe; moi j'en
mangerai bien une potee.

Elle passa sa jupe; ils descendirent; et pendant qu'a genoux elle
rallumait le feu sous la marmite, lui, radieux, continuait a marcher a
grands pas dans la cuisine en repetant:

--Eh bien, vrai, ca me fait plaisir; c'est pas pour dire, mais je suis
content, je suis bien content.




EN FAMILLE


Le tramway de Neuilly venait de passer la porte Maillot et il filait
maintenant tout le long de la grande avenue qui aboutit a la Seine. La
petite machine, attelee a son wagon, cornait pour ecarter les obstacles,
crachait sa vapeur, haletait comme une personne essoufflee qui court; et
ses pistons faisaient un bruit precipite, de jambes de fer en mouvement.
La lourde chaleur d'une fin de journee d'ete tombait sur la route d'ou
s'elevait, bien qu'aucune brise ne soufflat, une poussiere blanche,
crayeuse, opaque, suffocante et chaude, qui se collait sur la peau
moite, emplissait les yeux, entrait dans les poumons.

Des gens venaient sur leurs portes, cherchant de l'air.

Les glaces de la voiture etaient baissees, et tous les rideaux
flottaient agites par la course rapide. Quelques personnes seulement
occupaient l'interieur (car on preferait, par ces jours chauds,
l'imperiale ou les plates-formes). C'etaient de grosses dames aux
toilettes farces, de ces bourgeoises de banlieue qui remplacent la
distinction dont elles manquent par une dignite intempestive; des
messieurs las du bureau, la figure jaunie, la taille tournee, une epaule
un peu remontee par les longs travaux courbes sur les tables. Leurs
faces inquietes et tristes disaient encore les soucis domestiques, les
incessants besoins d'argent, les anciennes esperances definitivement
decues; car tous appartenaient a cette armee de pauvres diables rapes
qui vegetent economiquement dans une chetive maison de platre, avec une
plate-bande pour jardin, au milieu de cette campagne a depotoirs qui
borde Paris.

Tout pres de la portiere, un homme petit et gros, la figure bouffie, le
ventre tombant entre ses jambes ouvertes, tout habille de noir et
decore, causait avec un grand maigre d'aspect debraille, vetu de coutil
blanc tres sale et coiffe d'un vieux panama. Le premier parlait
lentement, avec des hesitations qui le faisaient parfois paraitre begue;
c'etait M. Caravan, commis principal au ministere de la marine. L'autre,
ancien officier de sante a bord d'un batiment de commerce, avait fini
par s'etablir au rond-point de Courbevoie ou il appliquait sur la
miserable population de ce lieu les vagues connaissances medicales qui
lui restaient apres une vie aventureuse. Il se nommait Chenet et se
faisait appeler docteur. Des rumeurs couraient sur sa moralite.

M. Caravan avait toujours mene l'existence normale des bureaucrates.
Depuis trente ans, il venait invariablement a son bureau, chaque matin,
par la meme route, rencontrant, a la meme heure, aux memes endroits, les
memes figures d'hommes allant a leurs affaires; et il s'en retournait,
chaque soir, par le meme chemin ou il retrouvait encore les memes
visages qu'il avait vus vieillir.

Tous les jours, apres avoir achete sa feuille d'un sou a l'encoignure du
faubourg Saint-Honore, il allait chercher ses deux petits pains, puis il
entrait au ministere a la facon d'un coupable qui se constitue
prisonnier; et il gagnait son bureau vivement, le coeur plein
d'inquietude, dans l'attente eternelle d'une reprimande pour quelque
negligence qu'il aurait pu commettre.

Rien n'etait jamais venu modifier l'ordre monotone de son existence; car
aucun evenement ne le touchait en dehors des affaires du bureau, des
avancements et des gratifications. Soit qu'il fut au ministere, soit
qu'il fut dans sa famille (car il avait epouse, sans dot, la fille d'un
collegue), il ne parlait jamais que du service. Jamais son esprit
atrophie par la besogne abetissante et quotidienne n'avait plus d'autres
pensees, d'autres espoirs, d'autres reves, que ceux relatifs a son
ministere. Mais une amertume gatait toujours ses satisfactions
d'employe: l'acces des commissaires de marine, des ferblantiers, comme
on disait a cause de leurs galons d'argent, aux emplois de sous-chef et
de chef; et chaque soir, en dinant, il argumentait fortement devant sa
femme, qui partageait ses haines, pour prouver qu'il est inique a tous
egards de donner des places a Paris aux gens destines a la navigation.

Il etait vieux, maintenant, n'ayant point senti passer sa vie, car le
college, sans transition, avait ete continue par le bureau, et les
pions, devant qui il tremblait autrefois, etaient aujourd'hui remplaces
par les chefs, qu'il redoutait effroyablement. Le seuil de ces despotes
en chambre le faisait fremir des pieds a la tete; et de cette
continuelle epouvante il gardait une maniere gauche de se presenter, une
attitude humble et une sorte de begaiement nerveux.

Il ne connaissait pas plus Paris que ne le peut connaitre un aveugle
conduit par son chien, chaque jour, sous la meme porte; et s'il lisait
dans son journal d'un sou les evenements et les scandales, il les
percevait comme des contes fantaisistes inventes a plaisir pour
distraire les petits employes. Homme d'ordre, reactionnaire sans parti
determine, mais ennemi des "_nouveautes_", il passait les faits
politiques, que sa feuille, du reste, defigurait toujours pour les
besoins payes d'une cause; et quand il remontait tous les soirs l'avenue
des Champs-Elysees, il considerait la foule houleuse des promeneurs et
le flot roulant des equipages a la facon d'un voyageur depayse qui
traverserait des contrees lointaines.

Ayant complete, cette annee meme, ses trente annees de service
obligatoire, on lui avait remis, au 1er janvier, la croix de la Legion
d'honneur, qui recompense, dans ces administrations militarisees, la
longue et miserable servitude--(on dit: _loyaux services_)--de ces
tristes forcats rives au carton vert. Cette dignite inattendue, lui
donnant de sa capacite une idee haute et nouvelle, avait en tout change
ses moeurs. Il avait des lors supprime les pantalons de couleur et les
vestons de fantaisie, porte des culottes noires et de longues
redingotes ou son _ruban_, tres large, faisait mieux; et, rase tous les
matins, ecurant ses ongles avec plus de soin, changeant de linge tous
les deux jours par un legitime sentiment de convenances et de respect
pour l'_Ordre_ national dont il faisait partie, il etait devenu, du jour
au lendemain, un autre Caravan, rince, majestueux et condescendant.

Chez lui, il disait "ma croix" a tout propos. Un tel orgueil lui etait
venu, qu'il ne pouvait plus meme souffrir a la boutonniere des autres
aucun ruban d'aucune sorte. Il s'exasperait surtout a la vue des ordres
etrangers--"qu'on ne devrait pas laisser porter en France"; et il en
voulait particulierement au docteur Chenet qu'il retrouvait tous les
soirs au tramway, orne d'une decoration quelconque, blanche, bleue,
orange ou verte.

La conversation des deux hommes, depuis l'Arc de Triomphe jusqu'a
Neuilly, etait, du reste, toujours la meme; et, ce jour-la comme les
precedents, ils s'occuperent d'abord de differents abus locaux qui les
choquaient l'un et l'autre, le maire de Neuilly en prenant a son aise.
Puis, comme il arrive infailliblement en compagnie d'un medecin, Caravan
aborda le chapitre des maladies, esperant de cette facon glaner quelques
petits conseils gratuits, ou meme une consultation, en s'y prenant bien,
sans laisser voir la ficelle. Sa mere, du reste, l'inquietait depuis
quelque temps. Elle avait des syncopes frequentes et prolongees; et,
bien que vieille de quatre-vingt-dix ans, elle ne consentait point a se
soigner.

Son grand age attendrissait Caravan, qui repetait sans cesse au
_docteur_ Chenet:--"En voyez-vous souvent arriver la?" Et il se frottait
les mains avec bonheur, non qu'il tint peut-etre beaucoup a voir la
bonne femme s'eterniser sur terre, mais parce que la longue duree de la
vie maternelle etait comme une promesse pour lui-meme.

Il continua:--"Oh! dans ma famille, on va loin; ainsi, moi, je suis sur
qu'a moins d'accident je mourrai tres vieux." L'officier de sante jeta
sur lui un regard de pitie; il considera une seconde la figure rougeaude
de son voisin, son cou graisseux, son bedon tombant entre deux jambes
flasques et grasses, toute sa rondeur apoplectique de vieil employe
ramolli; et, relevant d'un coup de main le panama grisatre qui lui
couvrait le chef, il repondit en ricanant:--"Pas si sur que ca, mon bon,
votre mere est une asteque et vous n'etes qu'un plein-de-soupe."
Caravan, trouble, se tut.

Mais le tramway arrivait a la station. Les deux compagnons descendirent,
et M. Chenet offrit le vermout au cafe du Globe, en face, ou l'un et
l'autre avaient leurs habitudes. Le patron, un ami, leur allongea deux
doigts qu'ils serrerent par-dessus les bouteilles du comptoir; et ils
allerent rejoindre trois amateurs de dominos, attables la depuis midi.
Des paroles cordiales furent echangees, avec le "Quoi de neuf?"
inevitable. Ensuite les joueurs se remirent a leur partie; puis on leur
souhaita le bonsoir. Ils tendirent leurs mains sans lever la tete; et
chacun rentra diner.

Caravan habitait, aupres du rond-point de Courbevoie, une petite maison
a deux etages dont le rez-de-chaussee etait occupe par un coiffeur.

Deux chambres, une salle a manger et une cuisine ou des sieges recolles
erraient de piece en piece selon les besoins, formaient tout
l'appartement que Mme Caravan passait son temps a nettoyer, tandis que
sa fille Marie-Louise, agee de douze ans, et son fils Philippe-Auguste,
age de neuf, galopinaient dans les ruisseaux de l'avenue, avec tous les
polissons du quartier.

Au-dessus de lui, Caravan avait installe sa mere, dont l'avarice etait
celebre aux environs et dont la maigreur faisait dire que le _Bon Dieu_
avait applique sur elle-meme ses propres principes de parcimonie.
Toujours de mauvaise humeur, elle ne passait point un jour sans
querelles et sans coleres furieuses. Elle apostrophait de sa fenetre les
voisins sur leurs portes, les marchandes des quatre saisons, les
balayeurs et les gamins qui, pour se venger, la suivaient de loin, quand
elle sortait, en criant:--"A la chie-en-lit!"

Une petite bonne normande, incroyablement etourdie, faisait le menage et
couchait au second pres de la vieille, dans la crainte d'un accident.

Lorsque Caravan rentra chez lui, sa femme, atteinte d'une maladie
chronique de nettoyage, faisait reluire avec un morceau de flanelle
l'acajou des chaises eparses dans la solitude des pieces. Elle portait
toujours des gants de fil, ornait sa tete d'un bonnet a rubans
multicolores sans cesse chavire sur une oreille, et repetait, chaque
fois qu'on la surprenait cirant, brossant, astiquant ou lessivant:--"Je
ne suis pas riche, chez moi tout est simple, mais la proprete c'est mon
luxe, et celui-la en vaut bien un autre."

Douee d'un sens pratique opiniatre, elle etait en tout le guide de son
mari. Chaque soir, a table, et puis dans leur lit, ils causaient
longuement des affaires du bureau, et, bien qu'elle eut vingt ans de
moins que lui, il se confiait a elle comme a un directeur de conscience,
et suivait en tout ses conseils.

Elle n'avait jamais ete jolie; elle etait laide maintenant, de petite
taille et maigrelette. L'inhabilete de sa veture avait toujours fait
disparaitre ses faibles attributs feminins qui auraient du saillir avec
art sous un habillage bien entendu. Ses jupes semblaient sans cesse
tournees d'un cote; et elle se grattait souvent, n'importe ou, avec
indifference du public, par une sorte de manie qui touchait au tic. Le
seul ornement qu'elle se permit consistait en une profusion de rubans de
soie entremeles sur les bonnets pretentieux qu'elle avait coutume de
porter chez elle.

Aussitot qu'elle apercut son mari, elle se leva, et, l'embrassant sur
ses favoris:--"As-tu pense a Potin, mon ami?" (C'etait pour une
commission qu'il avait promis de faire.) Mais il tomba atterre sur un
siege; il venait encore d'oublier pour la quatrieme fois:--"C'est une
fatalite, disait-il, c'est une fatalite; j'ai beau y penser toute la
journee, quand le soir vient j'oublie toujours." Mais comme il semblait
desole, elle le consola:--"Tu y songeras demain, voila tout. Rien de
neuf au ministere?

--Si, une grande nouvelle: encore un ferblantier nomme sous-chef.

Elle devint tres serieuse:

--A quel bureau?

--Au bureau des achats exterieurs.

Elle se fachait:

--A la place de Ramon alors, juste celle que je voulais pour toi; et
lui, Ramon? a la retraite?

Il balbutia:--"A la retraite." Elle devint rageuse, le bonnet partit sur
l'epaule:

--C'est fini, vois-tu, cette boite-la, rien a faire la dedans
maintenant. Et comment s'appelle-t-il, ton commissaire?

--Bonassot.

Elle prit l'Annuaire de la marine, qu'elle avait toujours sous la main,
et chercha: "Bonassot.--Toulon.--Ne en 1851.--Eleve-commissaire en 1871,
Sous-commissaire en 1875."

--A-t-il navigue, celui-la?

A cette question, Caravan se rasserena. Une gaiete lui vint qui secouait
son ventre:--"Comme Balin, juste comme Balin, son chef." Et il ajouta,
dans un rire plus fort, une vieille plaisanterie que tout le ministere
trouvait delicieuse:--"Il ne faudrait pas les envoyer par eau inspecter
la station navale du Point-du-Jour, ils seraient malades sur les
bateaux-mouches."

Mais elle restait grave comme si elle n'avait pas entendu, puis elle
murmura en se grattant lentement le menton:--"Si seulement on avait un
depute dans sa manche? Quand la Chambre saura tout ce qui se passe la
dedans, le ministre sautera du coup ..."

Des cris eclaterent dans l'escalier, coupant sa phrase. Marie-Louise et
Philippe-Auguste, qui revenaient du ruisseau, se flanquaient, de marche
en marche, des gifles et des coups de pied. Leur mere s'elanca,
furieuse, et, les prenant chacun par un bras, elle les jeta dans
l'appartement en les secouant avec vigueur.

Sitot qu'ils apercurent leur pere, ils se precipiterent sur lui, et il
les embrassa tendrement, longtemps; puis, s'asseyant, les prit sur ses
genoux et fit la causette avec eux.

Philippe-Auguste etait un vilain mioche, depeigne, sale des pieds a la
tete, avec une figure de cretin. Marie-Louise ressemblait a sa mere
deja, parlait comme elle, repetant ses paroles, l'imitant meme en ses
gestes. Elle dit aussi:--"Quoi de neuf au ministere?" Il lui repondit
gaiement:--"Ton ami Ramon, qui vient diner ici tous les mois, va nous
quitter, fifille. Il y a un nouveau sous-chef a sa place." Elle leva les
yeux sur son pere, et, avec une commiseration d'enfant precoce:--"Encore
un qui t'a passe sur le dos, alors."

Il finit de rire et ne repondit pas; puis, pour faire diversion,
s'adressant a sa femme qui nettoyait maintenant les vitres:--"La maman
va bien, la-haut?"

Mme Caravan cessa de frotter, se retourna, redressa son bonnet tout a
fait parti dans le dos, et, la levre tremblante;--"Ah! oui, parlons-en
de ta mere! Elle m'en a fait une jolie! Figure-toi que tantot Mme
Lebaudin, la femme du coiffeur, est montee pour m'emprunter un paquet
d'amidon, et comme j'etais sortie, ta mere l'a chassee en la traitant de
"mendiante". Aussi je l'ai arrangee, la vieille. Elle a fait semblant de
ne pas entendre comme toujours quand on lui dit ses verites, mais elle
n'est pas plus sourde que moi, vois-tu; c'est de la frime, tout ca; et
la preuve, c'est qu'elle est remontee dans sa chambre, aussitot, sans
dire un mot."

Caravan, confus, se taisait, quand la petite bonne se precipita pour
annoncer le diner. Alors, afin de prevenir sa mere, il prit un manche a
balai toujours cache dans un coin et frappa trois coups au plafond. Puis
on passa dans la salle, et Mme Caravan la jeune servit le potage, en
attendant la vieille. Elle ne venait pas, et la soupe refroidissait.
Alors on se mit a manger tout doucement; puis, quand les assiettes
furent vides, on attendit encore. Mme Caravan, furieuse, s'en prenait a
son mari:--"Elle le fait expres, sais-tu. Aussi tu la soutiens
toujours." Lui, fort perplexe, pris entre les deux, envoya Marie-Louise
chercher grand'maman, et il demeura immobile, les yeux baisses, tandis
que sa femme tapait rageusement le pied de son verre avec le bout de son
couteau.

Soudain la porte s'ouvrit, et l'enfant seule reapparut tout essoufflee
et fort pale; elle dit tres vite:--"Grand'maman est tombee par terre."

Caravan, d'un bond, fut debout, et, jetant sa serviette sur la table, il
s'elanca dans l'escalier, ou son pas lourd et precipite retentit,
pendant que sa femme, croyant a une ruse mechante de sa belle-mere, s'en
venait plus doucement en haussant avec mepris les epaules.

La vieille gisait tout de son long sur la face au milieu de la chambre,
et, lorsque son fils l'eut retournee, elle apparut, immobile et seche,
avec sa peau jaunie, plissee, tannee, ses yeux clos, ses dents serrees,
et tout son corps maigre raidi.

Caravan, a genoux pres d'elle, gemissait:--"Ma pauvre mere, ma pauvre
mere!" Mais l'autre Mme Caravan, apres l'avoir consideree un instant,
declara:--"Bah! elle a encore une syncope, voila tout; c'est pour nous
empecher de diner, sois-en sur."

On porta le corps sur le lit, on le deshabilla completement; et tous,
Caravan, sa femme, la bonne, se mirent a le frictionner. Malgre leurs
efforts, elle ne reprit pas connaissance. Alors on envoya Rosalie
chercher le _docteur_ Chenet. Il habitait sur le quai, vers Suresnes.
C'etait loin, l'attente fut longue. Enfin il arriva, et, apres avoir
considere, palpe, ausculte la vieille femme, il prononca:--"C'est la
fin."

Caravan s'abattit sur le corps, secoue par des sanglots precipites; et
il baisait convulsivement la figure rigide de sa mere en pleurant avec
tant d'abondance que de grosses larmes tombaient comme des gouttes d'eau
sur le visage de la morte.

Mme Caravan la jeune eut une crise convenable de chagrin, et, debout
derriere son mari, elle poussait de faibles gemissements en se frottant
les yeux avec obstination.

Caravan, la face bouffie, ses maigres cheveux en desordre, tres laid
dans sa douleur vraie, se redressa soudain:--"Mais ... etes-vous sur,
docteur ... etes-vous bien sur?..." L'officier de sante s'approcha
rapidement, et maniant le cadavre avec une dexterite professionnelle,
comme un negociant qui ferait valoir sa marchandise:--"Tenez, mon bon,
regardez l'oeil." Il releva la paupiere, et le regard de la vieille
femme reapparut sous son doigt, nullement change, avec la pupille un peu
plus large peut-etre. Caravan recut un coup dans le coeur, et une
epouvante lui traversa les os. M. Chenet prit le bras crispe, forca les
doigts pour les ouvrir, et, l'air furieux comme en face d'un
contradicteur:--"Mais regardez-moi cette main, je ne m'y trompe jamais,
soyez tranquille."

Caravan retomba vautre sur le lit, beuglant presque; tandis que sa
femme, pleurnichant toujours, faisait les choses necessaires. Elle
approcha la table de nuit sur laquelle elle etendit une serviette, posa
dessus quatre bougies qu'elle alluma, prit un rameau de buis accroche
derriere la glace de la cheminee et le posa entre les bougies dans une
assiette qu'elle emplit d'eau claire, n'ayant point d'eau benite. Mais,
apres une reflexion rapide, elle jeta dans cette eau une pincee de sel,
s'imaginant sans doute executer la une sorte de consecration.

Lorsqu'elle eut termine la figuration qui doit accompagner la Mort, elle
resta debout, immobile. Alors l'officier de sante, qui l'avait aidee a
disposer les objets, lui dit tout bas:--"Il faut emmener Caravan." Elle
fit un signe d'assentiment, et s'approchant de son mari qui sanglotait,
toujours a genoux, elle le souleva par un bras, pendant que M. Chenet le
prenait par l'autre.

On l'assit d'abord sur une chaise, et sa femme, le baisant au front, le
sermonna. L'officier de sante appuyait ses raisonnements, conseillant la
fermete, le courage, la resignation, tout ce qu'on ne peut garder dans
ces malheurs foudroyants. Puis tous deux le prirent de nouveau sous les
bras et l'emmenerent.

Il larmoyait comme un gros enfant, avec des hoquets convulsifs, avachi,
les bras pendants, les jambes molles; et il descendit l'escalier sans
savoir ce qu'il faisait, remuant les pieds machinalement.

On le deposa dans le fauteuil qu'il occupait toujours a table, devant
son assiette presque vide ou sa cuiller encore trempait dans un reste de
soupe. Et il resta la, sans un mouvement, l'oeil fixe sur son verre,
tellement hebete qu'il demeurait meme sans pensee.

Mme Caravan, dans un coin, causait avec le docteur, s'informait des
formalites, demandait tous les renseignements pratiques. A la fin, M.
Chenet, qui paraissait attendre quelque chose, prit son chapeau et,
declarant qu'il n'avait pas dine, fit un salut pour partir. Elle
s'ecria:

--Comment, vous n'avez pas dine? Mais restez, docteur, restez donc! On
va vous servir ce que nous avons; car vous comprenez que nous, nous ne
mangerons pas grand'chose."

Il refusa, s'excusant; elle insistait:

--Comment donc, mais restez. Dans des moments pareils, on est heureux
d'avoir des amis pres de soi; et puis, vous deciderez peut-etre mon mari
a se reconforter un peu: il a tant besoin de prendre des forces.

Le docteur s'inclina, et, deposant son chapeau sur un meuble:--"En ce
cas, j'accepte, madame."

Elle donna des ordres a Rosalie affolee, puis elle-meme se mit a table,
"pour faire semblant de manger, disait-elle, et tenir compagnie au
_docteur_".

On reprit du potage froid. M. Chenet en redemanda. Puis apparut un plat
de gras-double lyonnaise qui repandit un parfum d'oignon, et dont Mme
Caravan se decida a gouter.--"Il est excellent," dit le docteur. Elle
sourit:--"N'est-ce pas?" Puis se tournant vers son mari:--"Prends-en
donc un peu, mon pauvre Alfred, seulement pour te mettre quelque chose
dans l'estomac; songe que tu vas passer la nuit!"

Il tendit son assiette docilement, comme il aurait ete se mettre au lit
si on le lui eut commande, obeissant a tout sans resistance et sans
reflexion. Et il mangea.

Le docteur, se servant lui-meme, puisa trois fois dans le plat, tandis
que Mme Caravan, de temps en temps, piquait un gros morceau au bout de
sa fourchette et l'avalait avec une sorte d'inattention etudiee.

Quand parut un saladier plein de macaroni, le docteur murmura:--"Bigre!
voila une bonne chose." Et Mme Caravan, cette fois, servit tout le
monde. Elle remplit meme les soucoupes ou barbotaient les enfants, qui,
laisses libres, buvaient du vin pur et s'attaquaient deja, sous la
table, a coups de pied.

M. Chenet rappela l'amour de Rossini pour ce mets italien; puis tout a
coup:--"Tiens! mais ca rime; on pourrait commencer une piece de vers."

    Le maestro Rossini
    Aimait le macaroni ...

On ne l'ecoutait point. Mme Caravan, devenue soudain reflechie, songeait
a toutes les consequences probables de l'evenement; tandis que son mari
roulait des boulettes de pain qu'il deposait ensuite sur la nappe, et
qu'il regardait fixement d'un air idiot. Comme une soif ardente lui
devorait la gorge, il portait sans cesse a sa bouche son verre tout
rempli de vin; et sa raison, culbutee deja par la secousse et le
chagrin, devenait flottante, lui paraissait danser dans l'etourdissement
subit de la digestion commencee et penible.

Le docteur, du reste, buvait comme un trou, se grisait visiblement; et
Mme Caravan elle-meme, subissant la reaction qui suit tout ebranlement
nerveux, s'agitait, troublee aussi, bien qu'elle ne prit que de l'eau,
et se sentait la tete un peu brouillee.

M. Chenet s'etait mis a raconter des histoires de deces qui lui
paraissaient droles. Car dans cette banlieue parisienne, remplie d'une
population de province, on retrouve cette indifference du paysan pour le
mort, fut-il son pere ou sa mere, cet irrespect, cette ferocite
inconsciente si communs dans les campagnes, et si rares a Paris. Il
disait:--"Tenez la semaine derniere, rue de Puteaux, on m'appelle,
j'accours; je trouve le malade trepasse, et, aupres du lit, la famille
qui finissait tranquillement une bouteille d'anisette achetee la veille
pour satisfaire un caprice du moribond."

Mais Mme Caravan n'ecoutait pas, songeant toujours a l'heritage; et
Caravan, le cerveau vide, ne comprenait rien.

On servit le cafe, qu'on avait fait tres fort pour se soutenir le moral.
Chaque tasse, arrosee de cognac, fit monter aux joues une rougeur
subite, mela les dernieres idees de ces esprits vacillants deja.

Puis le _docteur_, s'emparant soudain de la bouteille d'eau-de-vie,
versa la "_rincette_" a tout le monde. Et, sans parler, engourdis dans
la chaleur douce de la digestion, saisis malgre eux par ce bien-etre
animal que donne l'alcool apres diner, ils se gargarisaient lentement
avec le cognac sucre qui formait un sirop jaunatre au fond des tasses.

Les enfants s'etaient endormis et Rosalie les coucha.

Alors Caravan, obeissant machinalement au besoin de s'etourdir qui
pousse tous les malheureux, reprit plusieurs fois de l'eau-de-vie; et
son oeil hebete luisait.

Le _docteur_ enfin se leva pour partir; et s'emparant du bras de son
ami:

--Allons, venez avec moi, dit-il; un peu d'air vous fera du bien; quand
on a des ennuis, il ne faut pas s'immobiliser.

L'autre obeit docilement, mit son chapeau, prit sa canne, sortit; et
tous deux, se tenant par le bras, descendirent vers la Seine sous les
claires etoiles.

Des souffles embaumes flottaient dans la nuit chaude, car tous les
jardins des environs etaient a cette saison pleins de fleurs, dont les
parfums, endormis pendant le jour, semblaient s'eveiller a l'approche du
soir et s'exhalaient, meles aux brises legeres qui passaient dans
l'ombre.

L'avenue large etait deserte et silencieuse avec ses deux rangs de becs
de gaz allonges jusqu'a l'Arc de Triomphe. Mais la-bas Paris bruissait
dans une buee rouge. C'etait une sorte de roulement continu auquel
paraissait repondre parfois au loin, dans la plaine, le sifflet d'un
train accourant a toute vapeur, ou bien fuyant, a travers la province,
vers l'Ocean.

L'air du dehors, frappant les deux hommes au visage, les surprit
d'abord, ebranla l'equilibre du docteur, et accentua chez Caravan les
vertiges qui l'envahissaient depuis le diner. Il allait comme dans un
songe, l'esprit engourdi, paralyse, sans chagrin vibrant, saisi par une
sorte d'engourdissement moral qui l'empechait de souffrir, eprouvant
meme un allegement qu'augmentaient les exhalaisons tiedes epandues dans
la nuit.

Quand ils furent au pont, ils tournerent a droite, et la riviere leur
jeta a la face un souffle frais. Elle coulait, melancolique et
tranquille, devant un rideau de hauts peupliers; et des etoiles
semblaient nager sur l'eau, remuees par le courant. Une brume fine et
blanchatre qui flottait sur la berge de l'autre cote apportait aux
poumons une senteur humide; et Caravan s'arreta brusquement, frappe par
cette odeur de fleuve qui remuait dans son coeur des souvenirs tres
vieux.

Et il revit soudain sa mere, autrefois, dans son enfance a lui, courbee
a genoux devant leur porte, la-bas, en Picardie, et lavant au mince
cours d'eau qui traversait le jardin le linge en tas a cote d'elle. Il
entendait son battoir dans le silence tranquille de la campagne, sa voix
qui criait:--"Alfred, apporte-moi du savon." Et il sentait cette meme
odeur d'eau qui coule, cette meme brume envolee des terres ruisselantes,
cette buee marecageuse dont la saveur etait restee en lui, inoubliable,
et qu'il retrouvait justement ce soir-la meme ou sa mere venait de
mourir.

Il s'arreta, raidi dans une reprise de desespoir fougueux. Ce fut comme
un eclat de lumiere illuminant d'un seul coup toute l'etendue de son
malheur; et la rencontre de ce souffle errant le jeta dans l'abime noir
des douleurs irremediables. Il sentit son coeur dechire par cette
separation sans fin. Sa vie etait coupee au milieu; et sa jeunesse
entiere disparaissait engloutie dans cette mort. Tout l' "_autrefois_"
etait fini; tous les souvenirs d'adolescence s'evanouissaient; personne
ne pourrait plus lui parler des choses anciennes, des gens qu'il avait
connus jadis, de son pays, de lui-meme, de l'intimite de sa vie passee;
c'etait une partie de son etre qui avait fini d'exister; a l'autre de
mourir maintenant.

Et le defile des evocations commenca. Il revoyait "la maman" plus jeune,
vetue de robes usees sur elle, portees si longtemps qu'elles semblaient
inseparables de sa personne; il la retrouvait dans mille circonstances
oubliees: avec des physionomies effacees, ses gestes, ses intonations,
ses habitudes, ses manies, ses coleres, les plis de sa figure, les
mouvements de ses doigts maigres, toutes ses attitudes familieres
qu'elle n'aurait plus.

Et, se cramponnant au docteur, il poussa des gemissements. Ses jambes
flasques tremblaient; toute sa grosse personne etait secouee par les
sanglots, et il balbutiait:--"Ma mere, ma pauvre mere, ma pauvre
mere!..."

Mais son compagnon, toujours ivre, et qui revait de finir la soiree en
des lieux qu'il frequentait secretement, impatiente par cette crise
aigue de chagrin, le fit asseoir sur l'herbe de la rive, et presque
aussitot le quitta sous pretexte de voir un malade.

Caravan pleura longtemps; puis, quand il fut a bout de larmes, quand
toute sa souffrance eut pour ainsi dire coule, il eprouva de nouveau un
soulagement, un repos, une tranquillite subite.

La lune s'etait levee; elle baignait l'horizon de sa lumiere placide.
Les grands peupliers se dressaient avec des reflets d'argent, et le
brouillard, sur la plaine, semblait de la neige flottante; le fleuve, ou
ne nageaient plus les etoiles, mais qui paraissait couvert de nacre,
coulait toujours, ride par des frissons brillants. L'air etait doux, la
brise odorante. Une mollesse passait dans le sommeil de la terre, et
Caravan buvait cette douceur de la nuit; il respirait longuement,
croyait sentir penetrer jusqu'a l'extremite de ses membres une
fraicheur, un calme, une consolation surhumaine.

Il resistait toutefois a ce bien-etre envahissant, se repetait:--"Ma
mere, ma pauvre mere", s'excitant a pleurer par une sorte de conscience
d'honnete homme; mais il ne le pouvait plus; et aucune tristesse meme ne
l'etreignait aux pensees qui, tout a l'heure encore, l'avaient fait si
fort sangloter.

Alors il se leva pour rentrer, revenant a petits pas, enveloppe dans la
calme indifference de la nature sereine, et le coeur apaise malgre lui.

Quand il atteignit le pont, il apercut le fanal du dernier tramway pret
a partir et, par derriere, les fenetres eclairees du cafe du Globe.

Alors un besoin lui vint de raconter la catastrophe a quelqu'un,
d'exciter la commiseration, de se rendre interessant. Il prit une
physionomie lamentable, poussa la porte de l'etablissement, et s'avanca
vers le comptoir ou le patron tronait toujours. Il comptait sur un
effet, tout le monde allait se lever, venir a lui, la main
tendue:--"Tiens, qu'avez-vous?" Mais personne ne remarqua la desolation
de son visage. Alors il s'accouda sur le comptoir et, serrant son front
dans ses mains, il murmura: "Mon Dieu, mon Dieu!"

Le patron le considera:--"Vous etes malade, monsieur Caravan?"--Il
repondit:--"Non, mon pauvre ami; mais ma mere vient de mourir." L'autre
lacha un "Ah!" distrait; et comme un consommateur au fond de
l'etablissement criait:--"Un bock, s'il vous plait!" il repondit
aussitot d'une voix terrible:--"Voila, boum!... on y va," et s'elanca
pour servir, laissant Caravan stupefait.

Sur la meme table qu'avant diner, absorbes et immobiles, les trois
amateurs de dominos jouaient encore. Caravan s'approcha d'eux, en quete
de commiseration. Comme aucun ne paraissait le voir, il se decida a
parler:--"Depuis tantot, leur dit-il, il m'est arrive un grand
malheur."

Ils leverent un peu la tete tous les trois en meme temps, mais en
gardant l'oeil fixe sur le jeu qu'ils tenaient en main.--"Tiens, quoi
donc?"--"Ma mere vient de mourir." Un d'eux murmura:--"Ah! diable" avec
cet air faussement navre que prennent les indifferents. Un autre, ne
trouvant rien a dire, fit entendre, en hochant le front, une sorte de
sifflement triste. Le troisieme se remit au jeu comme s'il eut
pense:--"Ce n'est que ca!"

Caravan attendait un de ces mots qu'on dit "venus du coeur". Se voyant
ainsi recu, il s'eloigna, indigne de leur placidite devant la douleur
d'un ami, bien que cette douleur, en ce moment meme, fut tellement
engourdie qu'il ne la sentait plus guere.

Et il sortit.

Sa femme l'attendait en chemise de nuit, assise sur une chaise basse
aupres de la fenetre ouverte, et pensant toujours a l'heritage.

--Deshabille-toi, dit-elle: nous allons causer quand nous serons au lit.

Il leva la tete, et, montrant le plafond de l'oeil:--"Mais ... la-haut
... il n'y a personne."--"Pardon, Rosalie est aupres d'elle, tu iras la
remplacer a trois heures du matin, quand tu auras fait un somme."

Il resta neanmoins en calecon afin d'etre pret a tout evenement, noua un
foulard autour de son crane, puis rejoignit sa femme qui venait de se
glisser dans les draps.

Ils demeurerent quelque temps assis cote a cote. Elle songeait.

Sa coiffure, meme a cette heure, etait agrementee d'un noeud rose et
penchee un peu sur une oreille, comme par suite d'une invincible
habitude de tous les bonnets qu'elle portait.

Soudain, tournant la tete vers lui:--"Sais-tu si ta mere a fait un
testament?" dit-elle. Il hesita:--"Je ... je ... ne crois pas ... Non,
sans doute, elle n'en a pas fait." Mme Caravan regarda son mari dans les
yeux, et, d'une voix basse et rageuse:--"C'est une indignite, vois-tu;
car enfin voila dix ans que nous nous decarcassons a la soigner, que
nous la logeons, que nous la nourrissons! Ce n'est pas ta soeur qui en
aurait fait autant pour elle, ni moi non plus si j'avais su comment j'en
serais recompensee! Oui, c'est une honte pour sa memoire! Tu me diras
qu'elle payait pension: c'est vrai; mais les soins de ses enfants, ce
n'est pas avec de l'argent qu'on les paye: on les reconnait par
testament apres la mort. Voila comment se conduisent les gens
honorables. Alors, moi, j'en ai ete pour ma peine et pour mes tracas!
Ah! c'est du propre! c'est du propre!"

Caravan, eperdu, repetait:--"Ma cherie, ma cherie, je t'en prie, je t'en
supplie."

A la longue, elle se calma, et revenant au ton de chaque jour, elle
reprit:--"Demain matin, il faudra prevenir ta soeur."

Il eut un sursaut:--"C'est vrai, je n'y avais pas pense; des le jour
j'enverrai une depeche." Mais elle l'arreta, en femme qui a tout
prevu.--"Non, envoie-la seulement de dix a onze, afin que nous ayons le
temps de nous retourner avant son arrivee. De Charenton ici elle en a
pour deux heures au plus. Nous dirons que tu as perdu la tete. En
prevenant dans la matinee, on ne se mettra pas dans la commise!"

Mais Caravan se frappa le front, et, avec l'intonation timide qu'il
prenait toujours en parlant de son chef dont la pensee meme le faisait
trembler:--"Il faut aussi prevenir au ministere," dit-il. Elle
repondit:--"Pourquoi prevenir? Dans des occasions comme ca, on est
toujours excusable d'avoir oublie. Ne previens pas, crois-moi; ton chef
ne pourra rien dire et tu le mettras dans un rude embarras."--"Oh! ca,
oui, dit-il, et dans une fameuse colere quand il ne me verra point
venir. Oui, tu as raison, c'est une riche idee. Quand je lui annoncerai
que ma mere est morte, il sera bien force de se taire."

Et l'employe, ravi de la farce, se frottait les mains en songeant a la
tete de son chef, tandis qu'au-dessus de lui le corps de la vieille
gisait a cote de la bonne endormie.

Mme Caravan devenait soucieuse, comme obsedee par une preoccupation
difficile a dire. Enfin elle se decida:--"Ta mere t'avait bien donne sa
pendule, n'est-ce pas, la jeune fille au bilboquet?" Il chercha dans sa
memoire et repondit:--"Oui, oui; elle m'a dit (mais il y a longtemps de
cela, c'est quand elle est venue ici), elle m'a dit: Ce sera pour toi,
la pendule, si tu prends bien soin de moi."

Mme Caravan tranquillisee se rasserena:--"Alors, vois-tu, il faut aller
la chercher, parce que, si nous laissons venir ta soeur, elle nous
empechera de la prendre." Il hesitait:--"Tu crois?..." Elle se
facha:--"Certainement que je le crois; une fois ici, ni vu ni connu:
c'est a nous. C'est comme pour la commode de sa chambre, celle qui a un
marbre: elle me l'a donnee, a moi, un jour qu'elle etait de bonne
humeur. Nous la descendrons en meme temps."

Caravan semblait incredule.--"Mais, ma chere, c'est une grande
responsabilite!" Elle se tourna vers lui, furieuse:--"Ah! vraiment! Tu
ne changeras donc jamais? Tu laisserais tes enfants mourir de faim, toi,
plutot que de faire un mouvement. Du moment qu'elle me l'a donnee,
cette commode, c'est a nous, n'est-ce pas? Et si ta soeur n'est pas
contente, elle me le dira, a moi! Je m'en moque bien de ta soeur.
Allons, leve-toi, que nous apportions tout de suite ce que ta mere nous
a donne."

Tremblant et vaincu, il sortit du lit, et, comme il passait sa culotte,
elle l'en empecha:--"Ce n'est pas la peine de t'habiller, va, garde ton
calecon, ca suffit; j'irai bien comme ca, moi."

Et tous deux, en toilette de nuit, partirent, monterent l'escalier sans
bruit, ouvrirent la porte avec precaution et entrerent dans la chambre
ou les quatre bougies allumees autour de l'assiette au buis benit
semblaient seules garder la vieille en son repos rigide; car Rosalie,
etendue dans son fauteuil, les jambes allongees, les mains croisees, sur
sa jupe, la tete tombee de cote, immobile aussi et la bouche ouverte,
dormait en ronflant un peu.

Caravan prit la pendule. C'etait un de ces objets grotesques comme en
produisit beaucoup l'art imperial. Une jeune fille en bronze dore, la
tete ornee de fleurs diverses, tenait a la main un bilboquet dont la
boule servait de balancier.--"Donne-moi ca, lui dit sa femme, et prends
le marbre de la commode."

Il obeit en soufflant et il percha le marbre sur son epaule avec un
effort considerable.

Alors le couple partit. Caravan se baissa sous la porte, se mit a
descendre en tremblant l'escalier, tandis que sa femme, marchant a
reculons, l'eclairait d'une main, ayant la pendule sous l'autre bras.

Lorsqu'ils furent chez eux, elle poussa un grand soupir.--"Le plus gros
est fait, dit-elle; allons chercher le reste."

Mais les tiroirs du meuble etaient tout pleins des bardes de la vieille.
Il fallait bien cacher cela quelque part.

Mme Caravan eut une idee:--"Va donc prendre le coffre a bois en sapin
qui est dans le vestibule; il ne vaut pas quarante sous, on peut bien le
mettre ici." Et quand le coffre fut arrive, on commenca le transport.

Ils enlevaient, l'un apres l'autre, les manchettes, les collerettes,
les chemises, les bonnets, toutes les pauvres nippes de la bonne femme
etendue la, derriere eux, et les disposaient methodiquement dans le
coffre a bois de facon a tromper Mme Braux, l'autre enfant de la
defunte, qui viendrait le lendemain.

Quand ce fut fini, on descendit d'abord les tiroirs, puis le corps du
meuble en le tenant chacun par un bout; et tous deux chercherent pendant
longtemps a quel endroit il ferait le mieux. On se decida pour la
chambre, en face du lit, entre les deux fenetres.

Une fois la commode en place, Mme Caravan l'emplit de son propre linge.
La pendule occupa la cheminee de la salle; et le couple considera
l'effet obtenu. Ils en furent aussitot enchantes:--"Ca fait tres bien,"
dit-elle. Il repondit:--"Oui, tres Bien." Alors ils se coucherent. Elle
souffla la bougie; et tout le monde bientot dormit aux deux etages de la
maison.

Il etait deja grand jour lorsque Caravan rouvrit les yeux. Il avait
l'esprit confus a son reveil, et il ne se rappela l'evenement qu'au
bout de quelques minutes. Ce souvenir lui donna un grand coup dans la
poitrine; et il sauta du lit, tres emu de nouveau, pret a pleurer.

Il monta bien vite a la chambre au-dessus, ou Rosalie dormait encore,
dans la meme posture que la veille n'ayant fait qu'un somme de toute la
nuit. Il la renvoya a son ouvrage, remplaca les bougies consumees, puis
il considera sa mere en roulant dans son cerveau ces apparences de
pensees profondes, ces banalites religieuses et philosophiques qui
hantent les intelligences moyennes en face de la mort.

Mais comme sa femme l'appelait, il descendit. Elle avait dresse une
liste des choses a faire dans la matinee, et elle lui remit cette
nomenclature dont il fut epouvante.

Il lut: 1 deg. Faire la declaration a la mairie;

2 deg. Demander le medecin des morts;

3 deg. Commander le cercueil;

4 deg. Passera l'eglise;

5 deg. Aux pompes funebres;

6 deg. A l'imprimerie pour les lettres;

7 deg. Chez le notaire;

8 deg. Au telegraphe pour avertir la famille.

Plus une multitude de petites commissions. Alors il prit son chapeau et
s'eloigna.

Or, la nouvelle s'etant repandue, les voisines commencaient a arriver et
demandaient a voir la morte.

Chez le coiffeur, au rez-de-chaussee, une scene avait meme eu lieu a ce
sujet entre la femme et le mari pendant qu'il rasait un client.

La femme, tout en tricotant un bas, murmura:--"Encore une de moins, et
une avare, celle-la, comme il n'y en avait pas beaucoup. Je ne l'aimais
guere, c'est vrai; il faudra tout de meme que j'aille la voir."

Le mari grogna, tout en savonnant le menton du patient:--"En voila, des
fantaisies! Il n'y a que les femmes pour ca. Ce n'est pas assez de vous
embeter pendant la vie, elles ne peuvent seulement pas vous laisser
tranquille apres la mort."--Mais son epouse, sans se deconcerter,
reprit:--"C'est plus fort que moi; faut que j'y aille. Ca me tient
depuis ce matin. Si je ne la voyais pas, il me semble que j'y penserais
toute ma vie. Mais quand je l'aurai bien regardee pour prendre sa
figure, je serai satisfaite apres."

L'homme au rasoir haussa les epaules et confia au monsieur dont il
grattait la joue:--"Je vous demande un peu quelles idees ca vous a, ces
sacrees femelles! Ce n'est pas moi qui m'amuserais a voir un
mort!"--Mais sa femme l'avait entendu, et elle repondit sans se
troubler:--"C'est comme ca, c'est comme ca."--Puis, posant son tricot
sur le comptoir, elle monta au premier etage.

Deux voisines etaient deja venues et causaient de l'accident avec Mme
Caravan, qui racontait les details.

On se dirigea vers la chambre mortuaire. Les quatre femmes entrerent a
pas de loup, aspergerent le drap l'une apres l'autre avec l'eau salee,
s'agenouillerent, firent le signe de la croix en marmottant une priere,
puis, s'etant relevees, les yeux agrandis, la bouche entr'ouverte,
considererent longuement le cadavre, pendant que la belle-fille de la
morte, un mouchoir sur la figure, simulait un hoquet desespere.

Quand elle se retourna pour sortir, elle apercut, debout pres de la
porte, Marie-Louise et Philippe-Auguste, tous deux en chemise, qui
regardaient curieusement. Alors, oubliant son chagrin de commande, elle
se precipita sur eux, la main levee, en criant d'une voix
rageuse:--"Voulez-vous bien filer, bougres de polissons!"

Etant remontee dix minutes plus tard avec une fournee d'autres voisines,
apres avoir de nouveau secoue le buis sur sa belle-mere, prie, larmoye,
accompli tous ses devoirs, elle retrouva ses deux enfants revenus
ensemble derriere elle. Elle les talocha encore par conscience; mais, la
fois suivante, elle n'y prit plus garde; et, a chaque retour de
visiteurs, les deux mioches suivaient toujours, s'agenouillant aussi
dans un coin et repetant invariablement tout ce qu'ils voyaient faire a
leur mere.

Au commencement de l'apres-midi, la foule des curieuses diminua. Bientot
il ne vint plus personne. Mme Caravan, rentree chez elle, s'occupait a
tout preparer pour la ceremonie funebre; et la morte resta solitaire.

La fenetre de la chambre etait ouverte. Une chaleur torride entrait avec
des bouffees de poussiere; les flammes des quatre bougies s'agitaient
aupres du corps immobile; et sur le drap, sur la face aux yeux fermes,
sur les deux mains allongees, des petites mouches grimpaient, allaient,
venaient, se promenaient sans cesse, visitaient la vieille, attendant
leur heure prochaine.

Mais Marie-Louise et Philippe-Auguste etaient repartis vagabonder dans
l'avenue. Ils furent bientot entoures de camarades, de petites filles
surtout, plus eveillees, flairant plus vite tous les mysteres de la vie.
Et elles interrogeaient comme les grandes personnes.--"Ta grand'maman
est morte?"--"Oui, hier au soir."--"Comment c'est, un mort?"--Et
Marie-Louise expliquait, racontait les bougies, le buis, la figure.
Alors une grande curiosite s'eveilla chez tous les enfants; et ils
demanderent aussi a monter chez la trepassee.

Aussitot, Marie-Louise organisa un premier voyage, cinq filles et deux
garcons: les plus grands, les plus hardis. Elle les forca a retirer
leurs souliers pour ne point etre decouverts; la troupe se faufila dans
la maison et monta lestement comme une armee de souris.

Une fois dans la chambre, la fillette, imitant sa mere, regla le
ceremonial. Elle guida solennellement ses camarades, s'agenouilla, fit
le signe de la croix, remua les levres, se releva, aspergea le lit, et
pendant que les enfants, en un tas serre, s'approchaient, effrayes,
curieux et ravis pour contempler le visage et les mains, elle se mit
soudain a simuler des sanglots en se cachant les yeux dans son petit
mouchoir. Puis, consolee brusquement en songeant a ceux qui attendaient
devant la porte, elle entraina, en courant, tout son monde pour ramener
bientot un autre groupe, puis un troisieme; car tous les galopins du
pays, jusqu'aux petits mendiants en loques, accouraient a ce plaisir
nouveau; et elle recommencait chaque fois les simagrees maternelles
avec une perfection absolue.

A la longue, elle se fatigua. Un autre jeu entraina les enfants au loin;
et la vieille grand'mere demeura seule, oubliee tout a fait, par tout le
monde.

L'ombre emplit la chambre, et sur sa figure seche et ridee la flamme
remuante des lumieres faisait danser des clartes.

Vers huit heures Caravan monta, ferma la fenetre et renouvela les
bougies. Il entrait maintenant d'une facon tranquille, accoutume deja a
considerer le cadavre comme s'il etait la depuis des mois. Il constata
meme qu'aucune decomposition n'apparaissait encore, et il en fit la
remarque a sa femme au moment ou ils se mettaient a table pour diner.
Elle repondit:--"Tiens, elle est en bois; elle se conserverait un an."

On mangea le potage sans prononcer une parole. Les enfants, laisses
libres tout le jour, extenues de fatigue, sommeillaient sur leurs
chaises et tout le monde restait silencieux.

Soudain la clarte de la lampe baissa.

Mme Caravan aussitot remonta la clef; mais l'appareil rendit un son
creux, un bruit de gorge prolonge, et la lumiere s'eteignit. On avait
oublie d'acheter de l'huile! Aller chez l'epicier retarderait le diner,
on chercha des bougies; mais il n'y en avait plus d'autres que celles
allumees en haut sur la table de nuit.

Mme Caravan, prompte en ses decisions, envoya bien vite Marie-Louise en
prendre deux; et l'on attendait dans l'obscurite.

On entendait distinctement les pas de la fillette qui montait
l'escalier. Il y eut ensuite un silence de quelques secondes; puis
l'enfant redescendit precipitamment. Elle ouvrit la porte, effaree, plus
emue encore que la veille en annoncant la catastrophe, et elle murmura,
suffoquant;--"Oh! papa, grand'maman s'habille!"

Caravan se dressa avec un tel sursaut que sa chaise alla rouler contre
le mur. Il balbutia:--"Tu dis?... Qu'est-ce que tu dis la?..."

Mais Marie-Louise, etranglee par l'emotion, repeta:--"Grand' ... grand'
... grand'maman s'habille ... elle va descendre."

Il s'elanca dans l'escalier follement, suivi de sa femme abasourdie;
mais devant la porte du second il s'arreta, secoue par l'epouvante,
n'osant pas entrer. Qu'allait-il voir?--Mme Caravan, plus hardie, tourna
la serrure et penetra dans la chambre.

La piece semblait devenue plus sombre; et, au milieu, une grande forme
maigre remuait. Elle etait debout, la vieille; et en s'eveillant du
sommeil lethargique, avant meme que la connaissance lui fut en plein
revenue, se tournant de cote et se soulevant sur un coude, elle avait
souffle trois des bougies qui brulaient pres du lit mortuaire. Puis,
reprenant des forces, elle s'etait levee pour chercher ses hardes. Sa
commode partie l'avait troublee d'abord, mais peu a peu elle avait
retrouve ses affaires tout au fond du coffre a bois, et s'etait
tranquillement habillee. Ayant ensuite vide l'assiette remplie d'eau,
replace le buis derriere la glace et remis les chaises a leur place,
elle etait prete a descendre, quand apparurent devant elle son fils et
sa belle-fille.

Caravan se precipita, lui saisit les mains, l'embrassa, les larmes aux
yeux; tandis que sa femme, derriere lui, repetait d'un air
hypocrite:--"Quel bonheur, oh! quel bonheur!"

Mais la vieille, sans s'attendrir, sans meme avoir l'air de comprendre,
raide comme une statue, et l'oeil glace, demanda seulement:--"Le diner
est-il bientot pret?"--Il balbutia, perdant la tete:--"Mais oui, maman,
nous t'attendions."--Et, avec un empressement inaccoutume, il prit son
bras, pendant que Mme Caravan la jeune saisissait la bougie, les
eclairait, descendant l'escalier devant eux, a reculons et marche a
marche, comme elle avait fait, la nuit meme, devant son mari qui portait
le marbre.

En arrivant au premier etage, elle faillit se heurter contre des gens
qui montaient. C'etait la famille de Charenton, Mme Braux suivie de son
epoux.

La femme, grande, grosse, avec un ventre d'hydropique qui rejetait le
torse en arriere, ouvrait des yeux effares, prete a fuir. Le mari, un
cordonnier socialiste, petit homme poilu jusqu'au nez, tout pareil a un
singe, murmura sans s'emouvoir:--"Eh bien, quoi? Elle ressuscite!"

Aussitot que Mme Caravan les eut reconnus, elle leur fit des signes
desesperes; puis, tout haut:--"Tiens! comment!... vous voila! Quelle
bonne surprise!"

Mais Mme Braux, abasourdie, ne comprenait pas; elle repondit a
demi-voix:--"C'est votre depeche qui nous a fait venir, nous croyions
que c'etait fini."

Son mari, derriere elle, la pincait pour la faire taire. Il ajouta avec
un rire malin cache dans sa barbe epaisse:--"C'est bien aimable a vous
de nous avoir invites. Nous sommes venus tout de suite,"--faisant
allusion ainsi a l'hostilite qui regnait depuis longtemps entre les deux
menages. Puis, comme la vieille arrivait aux dernieres marches, il
s'avanca vivement et frotta contre ses joues le poil qui lui couvrait
la face, en criant dans son oreille, a cause de sa surdite:--"Ca va
bien, la mere, toujours solide, hein?"

Mme Braux, dans sa stupeur de voir bien vivante celle qu'elle
s'attendait a retrouver morte, n'osait pas meme l'embrasser; et son
ventre enorme encombrait tout le palier, empechant les autres d'avancer.

La vieille, inquiete et soupconneuse, mais sans parler jamais, regardait
tout ce monde autour d'elle; et son petit oeil gris, scrutateur et dur,
se fixait tantot sur l'un, tantot sur l'autre, plein de pensees visibles
qui genaient ses enfants.

Caravan dit, pour expliquer:--"Elle a ete un peu souffrante, mais elle
va bien maintenant, tout a fait bien, n'est-ce pas, mere?"

Alors la bonne femme, se remettant en marche, repondit de sa voix
cassee, comme lointaine:--"C'est une syncope; je vous entendais tout le
temps."

Un silence embarrasse suivit. On penetra dans la salle; puis on s'assit
devant un diner improvise en quelques minutes.

Seul, M. Braux avait garde son aplomb. Sa figure de gorille mechant
grimacait; et il lachait des mots a double sens qui genaient visiblement
tout le monde.

Mais a chaque instant le timbre du vestibule sonnait; et Rosalie eperdue
venait chercher Caravan qui s'elancait en jetant sa serviette. Son
beau-frere lui demanda meme si c'etait son jour de reception. Il
balbutia:--"Non, des commissions, rien du tout."

Puis, comme on apportait un paquet, il l'ouvrit etourdiment, et des
lettres de faire part, encadrees de noir, apparurent. Alors, rougissant
jusqu'aux yeux, il referma l'enveloppe et l'engloutit dans son gilet.

Sa mere ne l'avait pas vu; elle regardait obstinement sa pendule dont le
bilboquet dore se balancait sur la cheminee. Et l'embarras grandissait
au milieu d'un silence glacial.

Alors la vieille, tournant vers sa fille sa face ridee de sorciere, eut
dans les yeux un frisson de malice et prononca:--"Lundi, tu m'ameneras
ta petite, je yeux la voir." Mme Braux, la figure illuminee, cria:--"Oui
maman,"--tandis que Mme Caravan la jeune, devenue pale, defaillait
d'angoisse.

Cependant, les deux hommes, peu a peu, se mirent a causer; et ils
entamerent, a propos de rien, une discussion politique. Braux, soutenant
les doctrines revolutionnaires et communistes, se demenait, les yeux
allumes dans son visage poilu, criant:--"La propriete, monsieur, c'est
un vol au travailleur;--la terre appartient a tout le monde;--l'heritage
est une infamie et une honte!..."--Mais il s'arreta brusquement, confus
comme un homme qui vient de dire une sottise; puis, d'un ton plus doux,
il ajouta:--"Mais ce n'est pas le moment de discuter ces choses-la."

La porte s'ouvrit; le _docteur_ Chenet parut. Il eut une seconde
d'effarement, puis il reprit contenance, et s'approchant de la vieille
femme:--"Ah! ah! la maman! ca va bien aujourd'hui. Oh! je m'en doutais,
voyez-vous; et je me disais a moi-meme tout a l'heure, en montant
l'escalier: Je parie qu'elle sera debout, l'ancienne."--Et lui tapant
doucement dans le dos:--"Elle est solide comme le Pont-Neuf; elle nous
enterrera tous, vous verrez."

Il s'assit, acceptant le cafe qu'on lui offrait, et se mela bientot a la
conversation des deux hommes, approuvant Braux, car il avait ete
lui-meme compromis dans la Commune.

Or, la vieille, se sentant fatiguee, voulut partir. Caravan se
precipita. Alors elle le fixa dans les yeux et lui dit:--"Toi, tu vas me
remonter tout de suite ma commode et ma pendule."--Puis, comme il
begayait:--"Oui, maman,"--elle prit le bras de sa fille et disparut avec
elle.

Les deux Caravan demeurerent effares, muets, effondres dans un affreux
desastre, tandis que Braux se frottait les mains en sirotant son cafe.

Soudain Mme Caravan, affolee de colere, s'elanca sur lui,
hurlant:--"Vous etes un valeur, un gredin; une canaille.... Je vous
crache a la figure, je vous ... je vous ..." Elle ne trouvait rien,
suffoquant; mais lui, riait, buvant toujours.

Puis, comme sa femme revenait justement, elle s'elanca vers sa
belle-soeur; et toutes deux, l'une enorme avec son ventre menacant,
l'autre epileptique et maigre, la voix changee, la main tremblante,
s'envoyerent a pleine gueule des hottees d'injures.

Chenet et Braux s'interposerent, et ce dernier, poussant sa moitie par
les epaules, la jeta dehors en criant:--"Va donc, bourrique, tu brais
trop!"

Et on les entendit dans la rue qui se chamaillaient en s'eloignant.

M. Chenet prit conge.

Les Caravan resterent face a face.

Alors l'homme tomba sur une chaise avec une sueur froide aux tempes, et
murmura:--"Qu'est-ce que je vais dire a mon chef?"




LE PAPA DE SIMON


Midi finissait de sonner. La porte de l'ecole s'ouvrit, et les gamins se
precipiterent en se bousculant pour sortir plus vite. Mais au lieu de se
disperser rapidement et de rentrer diner, comme ils le faisaient chaque
jour, ils s'arreterent a quelques pas, se reunirent par groupes et se
mirent a chuchoter.

C'est que, ce matin-la, Simon, le fils de la Blanchotte, etait venu a la
classe pour la premiere fois.

Tous avaient entendu parler de la Blanchotte dans leurs familles; et
quoiqu'on lui fit bon accueil en public, les meres la traitaient entre
elles avec une sorte de compassion un peu meprisante qui avait gagne les
enfants sans qu'ils sussent du tout pourquoi.

Quant a Simon, ils ne le connaissaient pas, car il ne sortait jamais, et
il ne galopinait point avec eux dans les rues du village ou sur les
bords de la riviere. Aussi ne l'aimaient-ils guere; et c'etait avec une
certaine joie, melee d'un etonnement considerable, qu'ils avaient
accueilli et qu'ils s'etaient repete l'un a l'autre cette parole dite
par un gars de quatorze ou quinze ans qui paraissait en savoir long tant
il clignait finement des yeux:

--Vous savez.... Simon ... eh bien, il n'a pas de papa.

Le fils de la Blanchotte parut a son tour sur le seuil de l'ecole.

Il avait sept ou huit ans. Il etait un peu palot, tres propre, avec
l'air timide, presque gauche.

Il s'en retournait chez sa mere quand les groupes de ses camarades,
chuchotant toujours et le regardant avec les yeux malins et cruels des
enfants qui meditent un mauvais coup, l'entourerent peu a peu et
finirent par l'enfermer tout a fait. Il restait la, plante au milieu
d'eux, surpris et embarrasse, sans comprendre ce qu'on allait lui faire.
Mais le gars qui avait apporte la nouvelle, enorgueilli du succes obtenu
deja, lui demanda:

--Comment t'appelles-tu, toi?

Il repondit:--"Simon."

--Simon quoi? reprit l'autre.

L'enfant repeta tout confus:--"Simon."

Le gars lui cria:--"On s'appelle Simon quelque chose.. c'est pas un nom
ca ... Simon."

Et lui, pret a pleurer, repondit pour la troisieme fois:

--Je m'appelle Simon.

Les galopins se mirent a rire. Le gars triomphant eleva la voix:--"Vous
voyez bien qu'il n'a pas de papa."

Un grand silence se fit. Les enfants etaient stupefaits par cette chose
extraordinaire, impossible, monstrueuse,--un garcon qui n'a pas de
papa;--ils le regardaient comme un phenomene, un etre hors de la nature,
et ils sentaient grandir en eux ce mepris, inexplique jusque-la, de
leurs meres pour la Blanchotte.

Quant a Simon, il s'etait appuye contre un arbre pour ne pas tomber; et
il restait comme atterre par un desastre irreparable. Il cherchait a
s'expliquer. Mais il ne pouvait rien trouver pour leur repondre, et
dementir cette chose affreuse qu'il n'avait pas de papa. Enfin, livide,
il leur cria a tout hasard:--"Si, j'en ai un."

--Ou est-il? demanda le gars.

Simon se tut; il ne savait pas. Les enfants riaient, tres excites; et
ces fils des champs, plus proches des betes, eprouvaient ce besoin cruel
qui pousse les poules d'une basse-cour a achever l'une d'entre elles
aussitot qu'elle est blessee. Simon avisa tout a coup un petit voisin,
le fils d'une veuve, qu'il avait toujours vu, comme lui-meme, tout seul
avec sa mere.

--Et toi non plus, dit-il, tu n'as pas de papa.

--Si, repondit l'autre, j'en ai un.

--Ou est-il? riposta Simon.

--Il est mort, declara l'enfant avec une fierte superbe, il est au
cimetiere, mon papa.

Un murmure d'approbation courut parmi les garnements, comme si ce fait
d'avoir son pere mort au cimetiere eut grandi leur camarade pour ecraser
cet autre qui n'en avait point du tout. Et ces polissons, dont les peres
etaient, pour la plupart, mechants, ivrognes, voleurs et durs a leurs
femmes, se bousculaient en se serrant de plus en plus, comme si eux, les
legitimes, eussent voulu etouffer dans une pression celui qui etait hors
la loi.

L'un, tout a coup, qui se trouvait contre Simon, lui tira la langue d'un
air narquois et lui cria:

--Pas de papa! pas de papa!

Simon le saisit a deux mains aux cheveux et se mit a lui cribler les
jambes de coups de pied, pendant qu'il lui mordait la joue cruellement.
Il se fit une bousculade enorme. Les deux combattants furent separes, et
Simon se trouva frappe, dechire, meurtri, roule par terre, au milieu du
cercle des galopins qui applaudissaient. Comme il se relevait, en
nettoyant machinalement avec sa main sa petite blouse toute sale de
poussiere, quelqu'un lui cria:

--Va le dire a ton papa.

Alors il sentit dans son coeur un grand ecroulement. Ils etaient plus
forts que lui, ils l'avaient battu, et il ne pouvait point leur
repondre, car il sentait bien que c'etait vrai qu'il n'avait pas de
papa. Plein d'orgueil, il essaya pendant quelques secondes de lutter
contre les larmes qui l'etranglaient. Il eut une suffocation, puis, sans
cris, il se mit a pleurer par grands sanglots qui le secouaient
precipitamment.

Alors une joie feroce eclata chez ses ennemis, et naturellement, ainsi
que les sauvages dans leurs gaietes terribles, ils se prirent par la
main et se mirent a danser en rond autour de lui, et repetant comme un
refrain:--"Pas de papa! pas de papa!"

Mais Simon tout a coup cessa de sangloter. Une rage l'affola. Il y
avait des pierres sous ses pieds; il les ramassa et, de toutes ses
forces, les lanca contre ses bourreaux. Deux ou trois furent atteints et
se sauverent en criant; et il avait l'air tellement formidable qu'une
panique eut lieu parmi les autres. Laches, comme l'est toujours la foule
devant un homme exaspere, ils se debanderent et s'enfuirent.

Reste seul, le petit enfant sans pere se mit a courir vers les champs,
car un souvenir lui etait venu qui avait amene dans son esprit une
grande resolution. Il voulait se noyer dans la riviere.

Il se rappelait en effet que, huit jours auparavant, un pauvre diable
qui mendiait sa vie s'etait jete dans l'eau parce qu'il n'avait plus
d'argent. Simon etait la lorsqu'on le repechait; et le triste bonhomme,
qui lui semblait ordinairement lamentable, malpropre et laid, l'avait
alors frappe par son air tranquille, avec ses joues pales, sa longue
barbe mouillee et ses yeux ouverts, tres calmes. On avait dit
alentour:--"Il est mort."--Quelqu'un avait ajoute:--"Il est bien
heureux maintenant."--Et Simon voulait aussi se noyer, parce qu'il
n'avait pas de pere, comme ce miserable qui n'avait pas d'argent.

Il arriva tout pres de l'eau et la regarda couler. Quelques poissons
folatraient, rapides, dans le courant clair, et, par moments, faisaient
un petit bond et happaient des mouches voltigeant a la surface. Il cessa
de pleurer pour les voir, car leur manege l'interessait beaucoup. Mais,
parfois, comme dans les accalmies d'une tempete passent tout a coup de
grandes rafales de vent qui font craquer les arbres et se perdent a
l'horizon, cette pensee lui revenait avec une douleur aigue:--"Je vais
me noyer parce que je n'ai point de papa."

Il faisait tres chaud, tres bon. Le doux soleil chauffait l'herbe. L'eau
brillait comme un miroir. Et Simon avait des minutes de beatitude, de
cet alanguissement qui suit les larmes, ou il lui venait de grandes
envies de s'endormir la, sur l'herbe, dans la chaleur.

Une petite grenouille verte sauta sous ses pieds. Il essaya de la
prendre. Elle lui echappa. Il la poursuivit et la manqua trois fois de
suite. Enfin il la saisit par l'extremite de ses pattes de derriere et
il se mit a rire en voyant les efforts que faisait la bete pour
s'echapper. Elle se ramassait sur ses grandes jambes, puis, d'une
detente brusque, les allongeait subitement, raides comme deux barres;
tandis que, l'oeil tout rond avec son cercle d'or, elle battait l'air de
ses pattes de devant qui s'agitaient comme des mains. Cela lui rappela
un joujou fait avec d'etroites planchettes de bois clouees en zigzag les
unes sur les autres, qui, par un mouvement semblable, conduisaient
l'exercice de petits soldats piques dessus. Alors, il pensa a sa maison,
puis a sa mere, et, pris d'une grande tristesse, il recommenca a
pleurer. Des frissons lui passaient dans les membres; il se mit a genoux
et recita sa priere comme avant de s'endormir. Mais il ne put l'achever,
car des sanglots lui revinrent si presses, si tumultueux, qu'ils
l'envahirent tout entier. Il ne pensait plus; il ne voyait plus rien
autour de lui et il n'etait occupe qu'a pleurer.

Soudain, une lourde main s'appuya sur son epaule et une grosse voix lui
demanda:--"Q'est-ce qui te fait donc tant de chagrin, mon bonhomme?"

Simon se retourna. Un grand ouvrier qui avait une barbe et des cheveux
noirs tout frises le regardait d'un air bon. Il repondit avec des larmes
plein les yeux et plein la gorge:

--Ils m'ont battu ... parce que ... je ... je ... n'ai pas ... de papa
... pas de papa.

--Comment, dit l'homme en souriant, mais tout le monde en a un.

L'enfant reprit peniblement au milieu des spasmes de son chagrin:--"Moi
... moi ... je n'en ai pas."

Alors l'ouvrier devint grave; il avait reconnu le fils de la Blanchotte,
et, quoique nouveau dans le pays, il savait vaguement son histoire.

--Allons, dit-il, console-toi, mon garcon, et viens-t'en avec moi chez
ta maman. On t'en donnera ... un papa.

Ils se mirent en route, le grand tenant le petit par la main, et l'homme
souriait de nouveau, car il n'etait pas fache de voir cette Blanchotte,
qui etait, contait-on, une des plus belles filles du pays; et il se
disait peut-etre, au fond de sa pensee, qu'une jeunesse qui avait failli
pouvait bien faillir encore.

Ils arriverent devant une petite maison blanche, tres propre.

--C'est la, dit l'enfant, et il cria:--"Maman!"

Une femme se montra, et l'ouvrier cessa brusquement de sourire, car il
comprit tout de suite qu'on ne badinait plus avec cette grande fille
pale qui restait severe sur sa porte, comme pour defendre a un homme le
seuil de cette maison ou elle avait ete deja trahie par un autre.
Intimide et sa casquette a la main, il balbutia:

--Tenez, madame, je vous ramene votre petit garcon qui s'etait perdu
pres de la riviere.

Mais Simon sauta au cou de sa mere et lui dit en se remettant a
pleurer:

--Non, maman, j'ai voulu me noyer, parce que les autres m'ont battu ...
m'ont battu ... parce que je n'ai pas de papa.

Une rougeur cuisante couvrit les joues de la jeune femme, et, meurtrie
jusqu'au fond de sa chair, elle embrassa son enfant avec violence
pendant que des larmes rapides lui coulaient sur la figure. L'homme emu
restait la, ne sachant comment partir. Mais Simon soudain courut vers
lui et lui dit:

--Voulez-vous etre mon papa?

Un grand silence se fit. La Blanchotte, muette et torturee de honte,
s'appuyait contre le mur, les deux mains sur son coeur. L'enfant, voyant
qu'on ne lui repondait point, reprit:

--Si vous ne voulez pas, je retournerai me noyer.

L'ouvrier prit la chose en plaisanterie et repondit en riant:

--Mais oui, je veux bien.

--Comment est-ce que tu t'appelles, demanda alors l'enfant, pour que je
reponde aux autres quand ils voudront savoir ton nom?

--Philippe, repondit l'homme.

Simon se tut une seconde pour bien faire entrer ce nom-la dans sa tete,
puis il tendit les bras, tout console, en disant:

--Eh bien! Philippe, tu es mon papa.

L'ouvrier, l'enlevant de terre, l'embrassa brusquement sur les deux
joues; puis il s'enfuit tres vite a grandes enjambees.

Quand l'enfant entra dans l'ecole, le lendemain, un rire mechant
l'accueillit; et a la sortie, lorsque le gars voulut recommencer, Simon
lui jeta ces mots a la tete, comme il aurait fait d'une pierre:--"Il
s'appelle Philippe, mon papa."

Des hurlements de joie jaillirent de tous les cotes:

--Philippe qui?... Philippe quoi?... Qu'est-ce que c'est que ca,
Philippe?... Ou l'as-tu pris, ton Philippe?

Simon ne repondit rien; et, inebranlable dans sa foi, il les defiait de
l'oeil, pret a se laisser martyriser plutot que de fuir devant eux. Le
maitre d'ecole le delivra et il retourna chez sa mere.

Pendant trois mois, le grand ouvrier Philippe passa souvent aupres de la
maison de la Blanchotte et, quelquefois, il s'enhardissait a lui parler
lorsqu'il la voyait cousant aupres de sa fenetre. Elle lui repondait
poliment, toujours grave, sans rire jamais avec lui, et sans le laisser
entrer chez elle. Cependant, un peu fat, comme tous les hommes, il
s'imagina qu'elle etait souvent plus rouge que de coutume lorsqu'elle
causait avec lui.

Mais une reputation tombee est si penible a refaire et demeure toujours
si fragile, que, malgre la reserve ombrageuse de la Blanchotte, on
jasait deja dans le pays.

Quant a Simon, il aimait beaucoup son nouveau papa et se promenait avec
lui presque tous les soirs, la journee finie. Il allait assidument a
l'ecole et passait au milieu de ses camarades fort digne, sans leur
repondre jamais.

Un jour, pourtant, le gars qui l'avait attaque le premier lui dit:

--Tu as menti, tu n'as pas un papa qui s'appelle Philippe.

--Pourquoi ca?--demanda Simon tres emu.

Le gars se frottait les mains. Il reprit:

--Parce que si tu en avais un, il serait le mari de ta maman.

Simon se troubla devant la justesse de ce raisonnement, neanmoins il
repondit:--"C'est mon papa tout de meme."

--Ca se peut bien, dit le gars en ricanant, mais ce n'est pas ton papa
tout a fait.

Le petit a la Blanchotte courba la tete et s'en alla reveur du cote de
la forge au pere Loizon, ou travaillait Philippe.

Cette forge etait comme ensevelie sous des arbres. Il y faisait tres
sombre; seule, la lueur rouge d'un foyer formidable eclairait par grands
reflets cinq forgerons aux bras nus qui frappaient sur leurs enclumes
avec un terrible fracas. Ils se tenaient debout, enflammes comme des
demons, les yeux fixes sur le fer ardent qu'ils torturaient; et leur
lourde pensee montait et retombait avec leurs marteaux.

Simon entra sans etre vu et alla tout doucement tirer son ami par la
manche. Celui-ci se retourna. Soudain le travail s'interrompit, et tous
les hommes regarderent, tres attentifs. Alors, au milieu de ce silence
inaccoutume, monta la petite voix frele de Simon.

--Dis donc, Philippe, le gars a la Michaude qui m'a conte tout a l'heure
que tu n'etais pas mon papa tout a fait.

--Pourquoi ca? demanda l'ouvrier.

L'enfant repondit avec toute sa naivete:

--Parce que tu n'es pas le mari de maman.

Personne ne rit. Philippe resta debout, appuyant son front sur le dos de
ses grosses mains que supportait le manche de son marteau dresse sur
l'enclume. Il revait. Ses quatre compagnons le regardaient et, tout
petit entre ces geants, Simon, anxieux, attendait. Tout a coup, un des
forgerons, repondant a la pensee de tous, dit a Philippe:

--C'est tout de meme une bonne et brave fille que la Blanchotte, et
vaillante et rangee malgre son malheur, et qui serait une digne femme
pour un honnete homme.

--Ca, c'est vrai, dirent les trois autres. L'ouvrier continua:

--Est-ce sa faute, a cette fille, si elle a failli? On lui avait promis
mariage, et j'en connais plus d'une qu'on respecte bien aujourd'hui et
qui en a fait tout autant.

--Ca, c'est vrai, repondirent en choeur les trois hommes.

Il reprit:--"Ce qu'elle a peine, la pauvre, pour elever son gars toute
seule, et ce qu'elle a pleure depuis qu'elle ne sort plus que pour aller
a l'eglise, il n'y a que le bon Dieu qui le sait."

--C'est encore vrai, dirent les autres.

Alors on n'entendit plus que le soufflet qui activait le feu du foyer.
Philippe, brusquement, se pencha vers Simon:

--"Va dire a ta maman que j'irai lui parler ce soir."

Puis il poussa l'enfant dehors par les epaules.

Il revint a son travail et, d'un seul coup, les cinq marteaux
retomberent ensemble sur les enclumes. Ils battirent ainsi le fer
jusqu'a la nuit, forts, puissants, joyeux comme des marteaux satisfaits.
Mais, de meme que le bourdon d'une cathedrale resonne dans les jours de
fete au-dessus du tintement des autres cloches, ainsi le marteau de
Philippe, dominant le fracas des autres, s'abattait de seconde en
seconde avec un vacarme assourdissant. Et lui, l'oeil allume, forgeait
passionnement, debout dans les etincelles.

Le ciel etait plein d'etoiles quand il vint frapper a la porte de la
Blanchotte. Il avait sa blouse des dimanches, une chemise fraiche et la
barbe faite. La jeune femme se montra sur le seuil et lui dit d'un air
peine:--"C'est mal de venir ainsi la nuit tombee, monsieur Philippe."

Il voulut repondre, balbutia et resta confus devant elle.

Elle reprit:--"Vous comprenez bien pourtant qu'il ne faut plus que l'on
parle de moi."

Alors, lui, tout a coup:

--Qu'est-ce que ca fait, dit-il, si vous voulez etre ma femme!

Aucune voix ne lui repondit, mais il crut entendre dans l'ombre de la
chambre le bruit d'un corps qui s'affaissait. Il entra bien vite; et
Simon, qui etait couche dans son lit, distingua le son d'un baiser et
quelques mots que sa mere murmurait bien bas. Puis, tout a coup, il se
sentit enleve dans les mains de son ami, et celui-ci, le tenant au bout
de ses bras d'hercule, lui cria:

--Tu leur diras, a tes camarades, que ton papa c'est Philippe Remy, le
forgeron, et qu'il ira tirer les oreilles a tous ceux qui te feront du
mal.

Le lendemain, comme l'ecole etait pleine et que la classe allait
commencer, le petit Simon se leva, tout pale et les levres
tremblantes:--"Mon papa, dit-il d'une voix claire, c'est Philippe Remy,
le forgeron, et il a promis qu'il tirerait les oreilles a tous ceux qui
me feraient du mal."

Cette fois, personne ne rit plus, car on le connaissait bien ce Philippe
Remy, le forgeron, et c'etait un papa, celui-la, dont tout le monde eut
ete fier.




UNE PARTIE DE CAMPAGNE


On avait projete depuis cinq mois d'aller dejeuner aux environs de
Paris, le jour de la fete de Mme Dufour, qui s'appelait Petronille.
Aussi, comme on avait attendu cette partie impatiemment, s'etait-on leve
de fort bonne heure ce matin-la.

M. Dufour, ayant emprunte la voiture du laitier, conduisait lui-meme. La
carriole, a deux roues, etait fort propre; elle avait un toit supporte
par quatre montants de fer ou s'attachaient des rideaux qu'on avait
releves pour voir le paysage. Celui de derriere, seul, flottait au vent,
comme un drapeau. La femme, a cote de son epoux, s'epanouissait dans
une robe de soie cerise extraordinaire. Ensuite, sur deux chaises, se
tenaient une vieille grand'mere et une jeune fille. On apercevait encore
la chevelure jaune d'un garcon qui, faute de siege, s'etait etendu tout
au fond, et dont la tete seule apparaissait.

Apres avoir suivi l'avenue des Champs-Elysees et franchi les
fortifications a la porte Maillot, on s'etait mis a regarder la contree.

En arrivant au pont de Neuilly, M. Dufour avait dit:--"Voici la
campagne, enfin!"--et sa femme, a ce signal, s'etait attendrie sur la
nature.

Au rond-point de Courbevoie, une admiration les avait saisis devant
l'eloignement des horizons. A droite, la-bas, c'etait Argenteuil, dont
le clocher se dressait; au-dessus apparaissaient les buttes de Sannois
et le Moulin d'Orgemont. A gauche, l'aqueduc de Marly se dessinait sur
le ciel clair du matin, et l'on apercevait aussi, de loin, la terrasse
de Saint-Germain; tandis qu'en face, au bout d'une chaine de collines,
des terres remuees indiquaient le nouveau fort de Cormeilles. Tout au
fond, dans un reculement formidable, par-dessus des plaines et des
villages, on entrevoyait une sombre verdure de forets.

Le soleil commencait a bruler les visages; la poussiere emplissait les
yeux continuellement, et, des deux cotes de la route, se developpait une
campagne interminablement nue, sale et puante. On eut dit qu'une lepre
l'avait ravagee, qui rongeait jusqu'aux maisons, car des squelettes de
batiments defonces et abandonnes, ou bien des petites cabanes inachevees
faute de paiement aux entrepreneurs, tendaient leurs quatre murs sans
toit.

De loin en loin, poussaient dans le sol sterile de longues cheminees de
fabrique, seule vegetation de ces champs putrides ou la brise du
printemps promenait un parfum de petrole et de schiste mele a une autre
odeur moins agreable encore.

Enfin, on avait traverse la Seine une seconde, fois, et, sur le pont,
c'avait ete un ravissement. La riviere eclatait de lumiere; une buee
s'en elevait, pompee par le soleil, et l'on eprouvait une quietude
douce, un rafraichissement bienfaisant a respirer enfin un air plus pur
qui n'avait point balaye la fumee noire des usines ou les miasmes des
depotoirs.

Un homme qui passait avait nomme le pays: Bezons.

La voiture s'arreta, et M. Dufour se mit a lire l'enseigne engageante
d'une gargote: "_Restaurant Poulin, matelotes et fritures, cabinets de
societe, bosquets et balancoires._"

--Eh bien! madame Dufour, cela te va-t-il? Te decideras-tu a la fin?

La femme lut a son tour: "_Restaurant Poulin, matelotes et fritures,
cabinets de societe, bosquets et balancoires._" Puis elle regarda la
maison longuement.

C'etait une auberge de campagne, blanche, plantee au bord de la route.
Elle montrait, par la porte ouverte, le zinc brillant du comptoir devant
lequel se tenaient deux ouvriers endimanches.

A la fin, Mme Dufour se decida:--"Oui, c'est bien, dit-elle; et puis il
y a de la vue."--La voiture entra dans un vaste terrain plante de grands
arbres qui s'etendait derriere l'auberge et qui n'etait separe de la
Seine que par le chemin de halage.

Alors on descendit. Le mari sauta le premier, puis ouvrit les bras pour
recevoir sa femme. Le marchepied, tenu par deux branches de fer, etait
tres loin, de sorte que, pour l'atteindre, Mme Dufour dut laisser voir
le bas d'une jambe dont la finesse primitive disparaissait a present
sous un envahissement de graisse tombant des cuisses.

M. Dufour, que la campagne emoustillait deja, lui pinca vivement le
mollet, puis, la prenant sous les bras, la deposa lourdement a terre,
comme un enorme paquet.

Elle tapa avec la main sa robe de soie pour en faire tomber la
poussiere, puis regarda l'endroit ou elle se trouvait.

C'etait une femme de trente-six ans environ, forte en chair, epanouie et
rejouissante a voir. Elle respirait avec peine, etranglee violemment
par l'etreinte de son corset trop serre; et la pression de cette machine
rejetait jusque dans son double menton la masse fluctuante de sa
poitrine surabondante.

La jeune fille ensuite, posant la main sur l'epaule de son pere, sauta
legerement toute seule. Le garcon aux cheveux jaunes etait descendu en
mettant un pied sur la roue, et il aida M. Dufour a decharger la
grand'mere.

Alors on detela le cheval, qui fut attache a un arbre; et la voiture
tomba sur le nez, les deux brancards a terre. Les hommes, ayant retire
leurs redingotes, se laverent les mains dans un seau d'eau, puis
rejoignirent leurs dames installees deja sur les escarpolettes.

Mlle Dufour essayait de se balancer debout, toute seule, sans parvenir a
se donner un elan suffisant. C'etait une belle fille de dix-huit a vingt
ans; une de ces femmes dont la rencontre dans la rue vous fouette d'un
desir subit, et vous laisse jusqu'a la nuit une inquietude vague et un
soulevement, des sens. Grande, mince de taille et large des hanches,
elle avait la peau tres brune, les yeux tres grands, les cheveux tres
noirs. Sa robe dessinait nettement les plenitudes fermes de sa chair
qu'accentuaient encore les efforts des reins qu'elle faisait pour
s'enlever. Ses bras tendus tenaient les cordes au-dessus de sa tete, de
sorte que sa poitrine se dressait, sans une secousse, a chaque impulsion
qu'elle donnait. Son chapeau, emporte par un coup de vent, etait tombe
derriere elle; et l'escarpolette peu a peu se lancait, montrant a chaque
retour ses jambes fines jusqu'au genou, et jetant a la figure des deux
hommes, qui la regardaient en riant, l'air de ses jupes, plus capiteux
que les vapeurs du vin.

Assise sur l'autre balancoire, Mme Dufour gemissait d'une facon monotone
et continue:--"Cyprien, viens me pousser; viens donc me pousser,
Cyprien!"--A la fin, il y alla et, ayant retrousse les manches de sa
chemise, comme avant d'entreprendre un travail, il mit sa femme en
mouvement avec une peine infinie.

Cramponnee aux cordes, elle tenait ses jambes droites, pour ne point
rencontrer le sol, et elle jouissait d'etre etourdie par le va-et-vient
de la machine. Ses formes, secouees, tremblotaient continuellement comme
de la gelee sur un plat. Mais, comme les elans grandissaient, elle fut
prise de vertige et de peur. A chaque descente, elle poussait un cri
percant qui faisait accourir tous les gamins du pays; et, la-bas, devant
elle, au-dessus de la haie du jardin, elle apercevait vaguement une
garniture de tetes polissonnes que des rires faisaient grimacer
diversement.

Une servante etant venue, on commanda le dejeuner.

--"Une friture de Seine, un lapin saute, une salade et du dessert,"
articula Mme Dufour, d'un air important.--"Vous apporterez deux litres
et une bouteille de bordeaux," dit son mari.--"Nous dinerons sur
l'herbe," ajouta la jeune fille.

La grand'mere, prise de tendresse a la vue du chat de la maison, le
poursuivait depuis dix minutes en lui prodiguant inutilement les plus
douces appellations. L'animal, interieurement flatte sans doute de cette
attention, se tenait toujours tout pres de la main de la bonne femme,
sans se laisser atteindre cependant, et faisait tranquillement le tour
des arbres, contre lesquels il se frottait, la queue dressee, avec un
petit ronron de plaisir.

--Tiens! cria tout a coup le jeune homme aux cheveux jaunes qui furetait
dans le terrain, en voila des bateaux qui sont chouet!--On alla voir.
Sous un petit hangar en bois etaient, suspendues deux superbes yoles de
canotiers, fines et travaillees comme des meubles de luxe. Elles
reposaient cote a cote, pareilles a deux grandes filles minces, en leur
longueur etroite et reluisante, et donnaient envie de filer sur l'eau
par les belles soirees douces ou les claires matinees d'ete, de raser
les berges fleuries ou des arbres entiers trempent leurs branches dans
l'eau, ou tremblote l'eternel frisson des roseaux, et d'ou s'envolent,
comme des eclairs bleus, de rapides martins-pecheurs.

Toute la famille, avec respect, les contemplait.--"Oh! ca, oui, c'est
chouet," repeta gravement M. Dufour. Et il les detaillait en
connaisseur. Il avait canote, lui aussi, dans son jeune temps,
disait-il; voire meme qu'avec ca dans la main--et il faisait le geste de
tirer sur les avirons--il se fichait de tout le monde. Il avait rosse en
course plus d'un Anglais, jadis, a Joinville; et il plaisanta sur le mot
"_dames_", dont on designe les deux montants qui retiennent les avirons,
disant que les canotiers, et pour cause, ne sortaient jamais sans leurs
_dames_. Il s'echauffait en perorant et proposait obstinement de parier
qu'avec un bateau comme ca, il ferait six lieues a l'heure sans se
presser.

--C'est pret,--dit la servante qui apparut a l'entree. On se precipita;
mais voila qu'a la meilleure place, qu'en son esprit Mme Dufour avait
choisie pour s'installer, deux jeunes gens dejeunaient deja. C'etaient
les proprietaires des yoles, sans doute, car ils portaient le costume
des canotiers.

Ils etaient etendus sur des chaises, presque couches. Ils avaient la
face noircie par le soleil et la poitrine couverte seulement d'un mince
maillot de coton blanc qui laissait passer leurs bras nus, robustes
comme ceux des forgerons. C'etaient deux solides gaillards, posant
beaucoup pour la vigueur, mais qui montraient en tous leurs mouvements
cette grace elastique des membres qu'on acquiert par l'exercice, si
differente de la deformation qu'imprime a l'ouvrier l'effort penible,
toujours le meme.

Ils echangerent rapidement un sourire en voyant la mere, puis un regard
en apercevant la fille.--"Donnons notre place, dit l'un, ca nous fera
faire connaissance."--L'autre aussitot se leva et, tenant a la main sa
toque mi-partie rouge et mi-partie noire, il offrit chevaleresquement de
ceder aux dames le seul endroit du jardin ou ne tombat point le soleil.
On accepta en se confondant en excuses; et pour que ce fut plus
champetre, la famille s'installa sur l'herbe sans table ni sieges.

Les deux jeunes gens porterent leur couvert quelques pas plus loin et se
remirent a manger. Leurs bras nus, qu'ils montraient sans cesse,
genaient un peu la jeune fille. Elle affectait meme de tourner la tete
et de ne point les remarquer, tandis que Mme Dufour, plus hardie,
sollicitee par une curiosite feminine qui etait peut-etre du desir, les
regardait a tout moment, les comparant sans doute avec regret aux
laideurs secretes de son mari.

Elle s'etait eboulee sur l'herbe, les jambes pliees a la facon des
tailleurs, et elle se tremoussait continuellement, sous pretexte que des
fourmis lui etaient entrees quelque part. M. Dufour, rendu maussade par
la presence et l'amabilite des etrangers, cherchait une position commode
qu'il ne trouva pas du reste, et le jeune homme aux cheveux jaunes
mangeait silencieusement comme un ogre.

--Un bien beau temps, monsieur, dit la grosse dame a l'un des canotiers.
Elle voulait etre aimable a cause de la place qu'ils avaient
cedee.--"Oui, madame, repondit-il; venez-vous souvent a la campagne?"

--Oh! une fois ou deux par an seulement, pour prendre l'air; et vous,
monsieur?

--J'y viens coucher tous les soirs.

--Ah! ca doit etre bien agreable?

--Oui, certainement, madame.

Et il raconta sa vie de chaque jour, poetiquement, de facon a faire
vibrer dans le coeur de ces bourgeois prives d'herbe et affames de
promenades aux champs cet amour bete de la nature qui les hante toute
l'annee derriere le comptoir de leur boutique.

La jeune fille, emue, leva les yeux et regarda le canotier. M. Dufour
parla pour la premiere fois.--"Ca, c'est une vie," dit-il. Il
ajouta:--"Encore un peu de lapin, ma bonne.--Non, merci, mon ami."

Elle se tourna de nouveau vers les jeunes gens, et, montrant leurs
bras:--"Vous n'avez jamais froid comme ca?" dit-elle.

Ils se mirent a rire tous les deux, et ils epouvanterent la famille par
le recit de leurs fatigues prodigieuses, de leurs bains pris en sueur,
de leurs courses dans le brouillard des nuits; et ils taperent
violemment sur leur poitrine pour montrer quel son ca rendait."Oh! vous
avez l'air solides," dit le mari qui ne parlait plus du temps ou il
rossait les Anglais.

La jeune fille les examinait de cote maintenant; et le garcon aux
cheveux jaunes, ayant bu de travers, toussa eperdument, arrosant la robe
en soie cerise de la patronne qui se facha et fit apporter de l'eau pour
laver les taches.

Cependant, la temperature devenait terrible. Le fleuve etincelant
semblait un foyer de chaleur, et les fumees du vin troublaient les
tetes.

M. Dufour, que secouait un hoquet violent, avait deboutonne son gilet et
le haut de son pantalon; tandis que sa femme, prise de suffocations,
degrafait sa robe peu a peu. L'apprenti balancait d'un air gai sa
tignasse de lin et se versait a boire coup sur coup. La grand'mere, se
sentant grise, se tenait fort raide et fort digne. Quant a la jeune
fille, elle ne laissait rien paraitre; son oeil seul s'allumait
vaguement, et sa peau tres brune se colorait aux joues d'une teinte plus
rose.

Le cafe les acheva. On parla de chanter et chacun dit son couplet, que
les autres applaudirent avec frenesie. Puis on se leva difficilement,
et, pendant que les deux femmes, etourdies, respiraient, les deux
hommes, tout a fait pochards, faisaient de la gymnastique. Lourds,
flasques, et la figure ecarlate, ils se pendaient gauchement aux anneaux
sans parvenir a s'enlever; et leurs chemises menacaient continuellement
d'evacuer leurs pantalons pour battre au vent comme des etendards.

Cependant les canotiers avaient mis leurs yoles a l'eau et ils
revenaient avec politesse proposer aux dames une promenade sur la
riviere.

--Monsieur Dufour, veux-tu? je t'en prie!--cria sa femme. Il la regarda
d'un air d'ivrogne, sans comprendre. Alors un canotier s'approcha, deux
lignes de pecheur a la main. L'esperance de prendre du goujon, cet ideal
des boutiquiers, alluma les yeux mornes du bonhomme, qui permit tout ce
qu'on voulut, et s'installa a l'ombre, sous le pont, les pieds ballants
au-dessus du fleuve, a cote du jeune homme aux cheveux jaunes qui
s'endormit aupres de lui.

Un des canotiers se devoua: il prit la mere.--"Au petit bois de l'ile
aux Anglais!" cria-t-il en s'eloignant.

L'autre yole s'en alla plus doucement. Le rameur regardait tellement sa
compagne qu'il ne pensait plus a autre chose, et une emotion l'avait
saisi qui paralysait sa vigueur. La jeune fille, assise dans le fauteuil
du barreur, se laissait aller a la douceur d'etre, sur l'eau. Elle se
sentait prise d'un renoncement de pensee, d'une quietude de ses membres,
d'un abandonnement d'elle-meme, comme envahie par une ivresse multiple.
Elle etait devenue fort rouge, avec une respiration courte. Les
etourdissements du vin, developpes par la chaleur torrentielle qui
ruisselait autour d'elle, faisaient saluer sur son passage tous les
arbres de la berge. Un besoin vague de jouissance, une fermentation du
sang parcouraient sa chair excitee par les ardeurs de ce jour; et elle
etait aussi troublee dans ce tete-a-tete sur l'eau, au milieu de ce
pays depeuple par l'incendie du ciel, avec ce jeune homme qui la
trouvait belle, dont l'oeil lui baisait la peau, et dont le desir etait
penetrant comme le soleil.

Leur impuissance a parler augmentait leur emotion, et ils regardaient
les environs. Alors, faisant un effort, il lui demanda son
nom.--"Henriette," dit-elle.--Tiens! moi je m'appelle Henri," reprit-il.

Le son de leur voix les avait calmes; ils s'interesserent a la rive.
L'autre yole s'etait arretee et paraissait les attendre. Celui qui la
montait cria:--"Nous vous rejoindrons dans le bois; nous allons jusqu'a
Robinson, parce que Madame a soif."--Puis il se coucha sur les avirons
et s'eloigna si rapidement qu'on cessa bientot de le voir.

Cependant un grondement continu qu'on distinguait vaguement depuis
quelque temps s'approchait tres vite. La riviere elle-meme semblait
fremir comme si le bruit sourd montait de ses profondeurs.

--Qu'est-ce qu'on entend? demanda-t-elle. C'etait la chute du barrage
qui coupait le fleuve en deux a la pointe de l'ile. Lui se perdait dans
une explication, lorsque, a travers le fracas de la cascade, un chant
d'oiseau qui semblait tres lointain les frappa.--"Tiens! dit-il, les
rossignols chantent dans le jour: c'est donc que les femelles couvent."

Un rossignol! Elle n'en avait jamais entendu, et l'idee d'en ecouter un
fit se lever dans son coeur la vision des poetiques tendresses. Un
rossignol! c'est-a-dire l'invisible temoin des rendez-vous d'amour
qu'invoquait Juliette sur son balcon; cette musique du ciel accordee aux
baisers des hommes; cet eternel inspirateur de toutes les romances
langoureuses qui ouvrent un ideal bleu aux pauvres petits coeurs des
fillettes attendries!

Elle allait donc entendre un rossignol.

--Ne faisons pas de bruit, dit son compagnon, nous pourrons descendre
dans le bois et nous asseoir tout pres de lui.

La yole semblait glisser. Des arbres se montrerent sur l'ile, dont la
berge etait si basse que les yeux plongeaient dans l'epaisseur des
fourres. On s'arreta; le bateau fut attache; et, Henriette
s'appuyant sur le bras de Henri, ils s'avancerent entre les
branches.--"Courbez-vous," dit-il. Elle se courba, et ils penetrerent
dans un inextricable fouillis de lianes, de feuilles et de roseaux, dans
un asile introuvable qu'il fallait connaitre et que le jeune homme
appelait en riant "son cabinet particulier".

Juste au-dessus de leur tete, perche dans un des arbres qui les
abritaient, l'oiseau s'egosillait toujours. Il lancait des trilles et
des roulades, puis filait de grands sons vibrants qui emplissaient l'air
et semblaient se perdre a l'horizon, se deroulant le long du fleuve et
s'envolant au-dessus des plaines, a travers le silence de feu qui
appesantissait la campagne.

Ils ne parlaient pas de peur de le faire fuir. Ils etaient assis l'un
pres de l'autre, et, lentement, le bras de Henri fit le tour de la
taille de Henriette et l'enserra d'une pression douce. Elle prit, sans
colere, cette main audacieuse, et elle leloignait sans cesse a mesure
qu'il la rapprochait, n'eprouvant du reste aucun embarras de cette
caresse, comme si c'eut ete une chose toute naturelle qu'elle repoussait
aussi naturellement.

Elle ecoutait l'oiseau, perdue dans une extase. Elle avait des desirs
infinis de bonheur, des tendresses brusques qui la traversaient, des
revelations de poesies surhumaines, et un tel amollissement des nerfs et
du coeur, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Le jeune homme la
serrait contre lui maintenant; elle ne le repoussait plus, n'y pensant
pas.

Le rossignol se tut soudain. Une voix eloignee cria:--"Henriette!"

--Ne repondez point, dit-il tout bas, vous feriez envoler l'oiseau.

Elle ne songeait guere non plus a repondre.

Ils resterent quelque temps ainsi. Mme Dufour s'etait assise quelque
part, car on entendait vaguement, de temps en temps, les petits cris de
la grosse dame que lutinait sans doute l'autre canotier.

La jeune fille pleurait toujours, penetree de sensations tres douces,
la peau chaude et piquee partout de chatouillements inconnus. La tete de
Henri etait sur son epaule; et, brusquement, il la baisa sur les levres.
Elle eut une revolte furieuse et, pour l'eviter, se rejeta sur le dos.
Mais il s'abattit sur elle, la couvrant de tout son corps. Il poursuivit
longtemps cette bouche qui le fuyait, puis, la joignant, y attacha la
sienne. Alors, affolee par un desir formidable, elle lui rendit son
baiser en l'etreignant sur sa poitrine, et toute sa resistance tomba
comme ecrasee par un poids trop lourd.

Tout etait calme aux environs. L'oiseau se remit a chanter. Il jeta
d'abord trois notes penetrantes qui semblaient un appel d'amour, puis,
apres un silence d'un moment, il commenca d'une voix affaiblie des
modulations tres lentes.

Une brise molle glissa, soulevant un murmure de feuilles, et dans la
profondeur des branches passaient deux soupirs ardents qui se melaient
au chant du rossignol et au souffle leger du bois.

Une ivresse envahissait l'oiseau, et sa voix, s'accelerant peu a peu
comme un incendie qui s'allume ou une passion qui grandit, semblait
accompagner sous l'arbre un crepitement de baisers. Puis le delire de
son gosier se dechainait eperdument. Il avait des pamoisons prolongees
sur un trait, de grands spasmes melodieux.

Quelquefois il se reposait un peu, filant seulement deux ou trois sons
legers qu'il terminait soudain par une note suraigue. Ou bien il partait
d'une course affolee, avec des jaillissements de gammes, des
fremissements, des saccades, comme un chant d'amour furieux, suivi par
des cris de triomphe.

Mais il se tut, ecoutant sous lui un gemissement tellement profond qu'on
l'eut pris pour l'adieu d'une ame. Le bruit s'en prolongea quelque temps
et s'acheva, dans un sanglot.

Ils etaient bien pales, tous les deux, en quittant leur lit de verdure.
Le ciel bleu leur paraissait obscurci; l'ardent soleil etait eteint
pour leurs yeux; ils s'apercevaient de la solitude et du silence. Ils
marchaient rapidement l'un pres de l'autre, sans se parler, sans se
toucher, car ils semblaient devenus ennemis irreconciliables, comme si
un degout se fut eleve entre leurs corps, une haine entre leurs esprits.

De temps a autre, Henriette criait:--"Maman!"

Un tumulte se fit sous un buisson. Henri crut voir une jupe blanche
qu'on rabattait vite sur un gros mollet; et l'enorme dame apparut, un,
peu confuse et plus rouge encore, l'oeil tres brillant et la poitrine
orageuse, trop pres peut-etre de son voisin. Celui-ci devait avoir vu
des choses bien droles, car sa figure etait sillonnee de rires subits
qui la traversaient malgre lui.

Mme Dufour prit son bras d'un air tendre, et l'on regagna les bateaux.
Henri, qui marchait devant, toujours muet a cote de la jeune fille, crut
distinguer tout a coup comme un gros baiser qu'on etouffait.

Enfin l'on revint a Bezons.

M. Dufour, degrise, s'impatientait. Le jeune homme aux cheveux jaunes
mangeait un morceau avant de quitter l'auberge. La voiture etait attelee
dans la cour, et la grand'mere, deja montee, se desolait parce qu'elle
avait peur d'etre prise par la nuit dans la plaine, les environs de
Paris n'etant pas surs.

On se donna des poignees de main, et la famille Dufour s'en alla.--"Au
revoir!" criaient les canotiers. Un soupir et une larme leur
repondirent.

Deux mois apres, comme il passait rue des Martyrs, Henri lut sur une
porte: _Dufour, quincaillier_.

Il entra.

La grosse dame s'arrondissait au comptoir. On se reconnut aussitot, et,
apres mille politesses, il demanda des nouvelles.--"Et mademoiselle
Henriette, comment va-t-elle?

--Tres bien, merci; elle est mariee.

--Ah!...

Une emotion l'etreignit; il ajouta:

--Et ... avec qui?

--Mais avec le jeune homme qui nous accompagnait, vous savez bien; c'est
lui qui prend la suite.

--Oh! parfaitement.

Il s'en allait fort triste, sans trop savoir pourquoi. Mme Dufour le
rappela.

--Et votre ami? dit-elle timidement.

--Mais il va bien.

--Faites-lui nos compliments, n'est-ce pas; et quand il passera,
dites-lui donc de venir nous voir...

Elle rougit fort, puis ajouta:--"Ca me fera bien plaisir; dites-lui."

--Je n'y manquerai pas. Adieu!

--Non ... a bientot!

       *       *       *       *       *

L'annee suivante, un dimanche qu'il faisait tres chaud, tous les details
de cette aventure, que Henri n'avait jamais oubliee, lui revinrent
subitement, si nets et si desirables, qu'il retourna tout seul a leur
chambre dans le bois.

Il fut stupefait en entrant. Elle etait la, assise sur l'herbe, l'air
triste, tandis qu'a son cote, toujours en manches de chemise, son mari,
le jeune homme aux cheveux jaunes, dormait consciencieusement comme une
brute.

Elle devint si pale en voyant Henri qu'il crut qu'elle allait defaillir.
Puis ils se mirent a causer naturellement, de meme que si rien ne se fut
passe entre eux.

Mais comme il lui racontait qu'il aimait beaucoup cet endroit et qu'il y
venait souvent se reposer, le dimanche, en songeant a bien des
souvenirs, elle le regarda longuement dans les yeux.

--Moi, j'y pense tous les soirs, dit-elle.

--Allons, ma bonne, reprit en baillant son mari, je crois qu'il est
temps de nous en aller.




AU PRINTEMPS


Lorsque les premiers beaux jours arrivent, que la terre s'eveille et
reverdit, que la tiedeur parfumee de l'air nous caresse la peau, entre
dans la poitrine, semble penetrer au coeur lui-meme, il nous vient des
desirs vagues de bonheurs indefinis, des envies de courir, d'aller au
hasard, de chercher aventure, de boire du printemps.

L'hiver ayant ete fort dur l'an dernier, ce besoin d'epanouissement fut,
au mois de mai, comme une ivresse qui m'envahit, une poussee de seve
debordante.

Or, en m'eveillant un matin, j'apercus par ma fenetre, au-dessus des
maisons voisines, la grande nappe bleue du ciel tout enflammee de
soleil. Les serins accroches aux fenetres s'egosillaient; les bonnes
chantaient a tous les etages; une rumeur gaie montait de la rue; et je
sortis, l'esprit en fete, pour aller je ne sais ou.

Les gens qu'on rencontrait souriaient; un souffle de bonheur flottait
partout dans la lumiere chaude du printemps revenu. On eut dit qu'il y
avait sur la ville une brise d'amour epandue; et les jeunes femmes qui
passaient en toilette du matin, portant dans les yeux comme une
tendresse cachee et une grace plus molle dans la demarche,
m'emplissaient le coeur de trouble.

Sans savoir comment, sans savoir pourquoi, j'arrivai au bord de la
Seine. Des bateaux a vapeur filaient vers Suresnes, et il me vint
soudain une envie demesuree de courir a travers les bois.

Le pont de la _Mouche_ etait couvert de passagers, car le premier soleil
vous tire, malgre vous, du logis, et tout le monde remue, va, vient,
cause avec le voisin.

C'etait une voisine que j'avais; une petite ouvriere sans doute, avec
une grace toute parisienne, une mignonne tete blonde sous des cheveux
boucles aux tempes; des cheveux qui semblaient une lumiere frisee,
descendaient a l'oreille, couraient jusqu'a la nuque, dansaient au vent,
puis devenaient, plus bas, un duvet si fin, si leger, si blond, qu'on le
voyait a peine, mais qu'on eprouvait une irresistible envie de mettre la
une foule de baisers.

Sous l'insistance de mon regard, elle tourna la tete vers moi, puis
baissa brusquement les yeux, tandis qu'un pli leger, comme un sourire
pret a naitre, enfoncant un peu le coin de sa bouche, faisait apparaitre
aussi la ce fin duvet soyeux et pale que le soleil dorait un peu.

La riviere calme s'elargissait. Une paix chaude planait dans
l'atmosphere, et un murmure de vie semblait emplir l'espace. Ma voisine
releva les yeux, et, cette fois, comme je la regardais toujours, elle
sourit decidement. Elle etait charmante ainsi, et dans son regard
fuyant mille choses m'apparurent, mille choses ignorees jusqu'ici. J'y
vis des profondeurs inconnues, tout le charme des tendresses, toute la
poesie que nous revons, tout le bonheur que nous cherchons sans fin. Et
j'avais un desir fou d'ouvrir les bras, de l'emporter quelque part pour
lui murmurer a l'oreille la suave musique des paroles d'amour.

J'allais ouvrir la bouche et l'aborder, quand quelqu'un me toucha
l'epaule. Je me retournai, surpris, et j'apercus un homme d'aspect
ordinaire, ni jeune ni vieux, qui me regardait d'un air triste.

--Je voudrais vous parler, dit-il.

Je fis une grimace qu'il vit sans doute, car il ajouta:--"C'est
important."

Je me levai et le suivis a l'autre bout du bateau:--"Monsieur,
reprit-il, quand l'hiver approche avec les froids, la pluie et la neige,
votre medecin vous dit chaque jour: "Tenez-vous les pieds bien chauds,
gardez-vous des refroidissements, des rhumes, des bronchites, des
pleuresies." Alors vous prenez mille precautions, vous portez de la
flanelle, des pardessus epais, des gros souliers, ce qui ne vous empeche
pas toujours de passer deux mois au lit. Mais quand revient le printemps
avec ses feuilles et ses fleurs, ses brises chaudes et amollissantes,
ses exhalaisons des champs qui vous apportent des troubles vagues, des
attendrissements sans cause, il n'est personne qui vienne vous dire:
"Monsieur, prenez garde a l'amour! Il est embusque partout; il vous
guette a tous les coins; toutes ses ruses sont tendues, toutes ses armes
aiguisees, toutes ses perfidies preparees! Prenez garde a l'amour!...
Prenez garde a l'amour! Il est plus dangereux que le rhume, la bronchite
ou la pleuresie! Il ne pardonne pas, et fait commettre a tout le monde
des betises irreparables." Oui, monsieur, je dis que, chaque annee, le
gouvernement devrait faire mettre sur les murs de grandes affiches avec
ces mots: "_Retour du printemps. Citoyens francais, prenez garde a
l'amour;_" de meme qu'on ecrit sur la porte des maisons: "Prenez garde
a la peinture."--Eh bien, puisque le gouvernement ne le fait pas, moi je
le remplace, et je vous dis: "Prenez garde a l'amour; il est en train de
vous pincer, et j'ai le devoir de vous prevenir comme on previent, en
Russie, un passant dont le nez gele."

Je demeurais stupefait devant cet etrange particulier, et, prenant un
air digne:--"Enfin, monsieur, vous me paraissez vous meler de ce qui ne
vous regarde guere."

Il fit un mouvement brusque, et repondit:--"Oh! monsieur! monsieur! si
je m'apercois qu'un homme va se noyer dans un endroit dangereux, il faut
donc le laisser perir? Tenez, ecoutez mon histoire, et vous comprendrez
pourquoi j'ose vous parler ainsi.

"C'etait l'an dernier, a pareille epoque. Je dois vous dire, d'abord,
monsieur, que je suis employe au ministere de la Marine, ou nos chefs,
les commissaires, prennent au serieux leurs galons d'officiers plumitifs
pour nous traiter comme des gabiers.--Ah! si tous les chefs etaient
civils,--mais je passe.--Donc j'apercevais de mon bureau un petit bout
de ciel tout bleu ou volaient des hirondelles; et il me venait des
envies de danser au milieu de mes cartons noirs.

"Mon desir de liberte grandit tellement, que, malgre ma repugnance,
j'allai trouver mon singe. C'etait un petit grincheux toujours en
colere. Je me dis malade. Il me regarda dans le nez et cria:--"Je n'en
crois rien, monsieur. Enfin, allez-vous-en! Pensez-vous qu'un bureau
peut marcher avec des employes pareils?"

"Mais je filai, je gagnai la Seine. Il faisait un temps comme
aujourd'hui; et je pris la _Mouche_ pour faire un tour a Saint-Cloud.

"Ah! monsieur! comme mon chef aurait du m'en refuser la permission!

"Il me sembla que je me dilatais sous le soleil. J'aimais tout, le
bateau, la riviere, les arbres, les maisons, mes voisins, tout. J'avais
envie d'embrasser quelque chose, n'importe quoi: c'etait l'amour qui
preparait son piege.

"Tout a coup, au Trocadero, une jeune fille monta avec un petit paquet
a la main, et elle s'assit en face de moi.

"Elle etait jolie, oui, monsieur; mais c'est etonnant comme les femmes
vous semblent mieux quand il fait beau, au premier printemps: elles ont
un capiteux, un charme, un je ne sais quoi tout particulier. C'est
absolument comme du vin qu'on boit apres le fromage.

"Je la regardais, et elle aussi elle me regardait,--mais seulement de
temps en temps, comme la votre tout a l'heure. Enfin, a force de nous
considerer, il me sembla que nous nous connaissions assez pour entamer
conversation, et je lui parlai. Elle repondit. Elle etait gentille comme
tout, decidement. Elle me grisait, mon cher monsieur!

"A Saint-Cloud, elle descendit,--je la suivis.--Elle allait livrer une
commande. Quand elle reparut, le bateau venait de partir. Je me mis a
marcher a cote d'elle, et la douceur de l'air nous arrachait des soupirs
a tous les deux.

--"Il ferait bien bon dans les bois," lui dis-je.

"Elle repondit:--"Oh! oui!"

--"Si nous allions y faire un tour, voulez-vous, mademoiselle?"

"Elle me guetta en dessous d'un coup d'oeil rapide comme pour bien
apprecier ce que je valais, puis, apres avoir hesite quelque temps, elle
accepta. Et nous voila cote a cote au milieu des arbres. Sous le
feuillage un peu grele encore, l'herbe, haute, drue, d'un vert luisant,
comme vernie, etait inondee de soleil et pleine de petites betes qui
s'aimaient aussi. On entendait partout des chants d'oiseaux. Alors ma
compagne se mit a courir en gambadant, enivree d'air et d'effluves
champetres. Et moi je courais derriere en sautant comme elle. Est-on
bete, monsieur, par moments!

"Puis elle chanta eperdument mille choses, des airs d'opera, la chanson
de Musette! La chanson de Musette! comme elle me sembla poetique
alors!... Je pleurais presque. Oh! ce sont toutes ces balivernes-la qui
nous troublent la tete; ne prenez jamais, croyez-moi, une femme qui
chante a la campagne, surtout si elle chante la chanson de Musette!

"Elle fut bientot fatiguee et s'assit sur un talus vert. Moi, je me mis
a ses pieds, et je lui saisis les mains; ses petites mains poivrees de
coups d'aiguille, et cela m'attendrit. Je me disais:--"Voici les saintes
marques "du travail."--Oh! monsieur, monsieur, savez-vous ce qu'elles
signifient, les saintes marques du travail? Elles veulent dire tous les
commerages de l'atelier, les polissonneries chuchotees, l'esprit souille
par toutes les ordures racontees, la chastete perdue, toute la sottise
des bavardages, toute la misere des habitudes quotidiennes, toute
l'etroitesse des idees propres aux femmes du commun, installees
souverainement dans celle qui porte au bout des doigts les saintes
marques du travail.

"Puis nous nous sommes regardes dans les yeux longuement.

"Oh! cet oeil de la femme, quelle puissance il a! Comme il trouble,
envahit, possede, domine! Comme il semble profond, plein de promesses,
d'infini! On appelle cela se regarder dans l'ame! Oh! monsieur, quelle
blague! Si l'on y voyait, dans l'ame, on serait plus sage, allez.

"Enfin, j'etais emballe, fou. Je voulus la prendre dans mes bras. Elle
me dit:--"A bas les pattes!"

"Alors je m'agenouillai pres d'elle et j'ouvris mon coeur; je versai sur
ses genoux toutes les tendresses qui m'etouffaient. Elle parut etonnee
de mon changement d'allure, et me considera d'un regard oblique comme si
elle se fut dit:--Ah! c'est comme ca qu'on joue de toi, mon bon; eh
bien! nous allons voir.

"En amour, monsieur, nous sommes toujours des naifs, et les femmes des
commercantes.

"J'aurais pu la posseder, sans doute; j'ai compris plus tard ma sottise,
mais ce que je cherchais, moi, ce n'etait pas un corps; c'etait de la
tendresse, de l'ideal. J'ai fait du sentiment quand j'aurais du mieux
employer mon temps.

"Des qu'elle en eut assez de mes declarations, elle se leva; et nous
revinmes a Saint-Cloud. Je ne la quittai qu'a Paris. Elle avait l'air si
triste depuis notre retour que je l'interrogeai. Elle repondit:--"Je
pense que voila des journees comme on n'en a pas beaucoup dans sa
vie."--Mon coeur battait a me defoncer la poitrine.

"Je la revis le dimanche suivant, et encore le dimanche d'apres, et tous
les autres dimanches. Je l'emmenai a Bougival, Saint-Germain,
Maisons-Laffitte, Poissy; partout ou se deroulent les amours de
banlieue.

"La petite coquine, a son tour, me "la faisait a la passion".

"Je perdis enfin tout a fait la tete, et, trois mois apres, je
l'epousai.

"Que voulez-vous, monsieur, on est employe, seul, sans famille, sans
conseils! On se dit que la vie serait douce avec une femme! Et on
l'epouse, cette femme!

"Alors, elle vous injurie du matin au soir, ne comprend rien, ne sait
rien, jacasse sans fin, chante a tue-tete la chanson de Musette (oh! la
chanson de Musette, quelle scie!), se bat avec le charbonnier, raconte a
la concierge les intimites de son menage, confie a la bonne du voisin
tous les secrets de l'alcove, debine son mari chez les fournisseurs, et
a la tete farcie d'histoires si stupides, de croyances si idiotes,
d'opinions si grotesques, de prejuges si prodigieux, que je pleure de
decouragement, monsieur, toutes les fois que je cause avec elle."

Il se tut, un peu essouffle et tres emu. Je le regardais, pris de pitie
pour ce pauvre diable naif, et j'allais lui repondre quelque chose,
quand le bateau s'arreta. On arrivait a Saint-Cloud.

La petite femme qui m'avait trouble se leva pour descendre. Elle passa
pres de moi en me jetant un coup d'oeil de cote avec un sourire furtif,
un de ces sourires qui vous affolent; puis elle sauta sur le ponton.

Je m'elancai pour la suivre, mais mon voisin me saisit par la manche. Je
me degageai d'un mouvement brusque; il m'empoigna par les pans de ma
redingote, et il me tirait en arriere en repetant:--"Vous n'irez pas!
vous n'irez pas!" d'une voix si haute, que tout le monde se retourna.

Un rire courut autour de nous, et je demeurai immobile, furieux, mais
sans audace devant le ridicule et le scandale.

Et le bateau repartit.

La petite femme, restee sur le ponton, me regardait m'eloigner d'un air
desappointe, tandis que mon persecuteur me soufflait dans l'oreille en
frottant les mains:

--Je vous ai rendu la un rude service, allez.




LA FEMME DE PAUL


Le restaurant Grillon, ce phalanstere des canotiers, se vidait
lentement. C'etait, devant la porte, un tumulte de cris, d'appels; et
les grands gaillards en maillot blanc gesticulaient avec des avirons sur
l'epaule.

Les femmes, en claire toilette de printemps, embarquaient avec
precaution dans les yoles, et, s'asseyant a la barre, disposaient leurs
robes, tandis que le maitre de l'etablissement, un fort garcon a barbe
rousse, d'une vigueur celebre, donnait la main aux belles-petites en
maintenant d'aplomb les freles embarcations.

Les rameurs prenaient place a leur tour, bras nus et la poitrine
bombee, posant pour la galerie, une galerie composee de bourgeois
endimanches, d'ouvriers et de soldats accoudes sur la balustrade du pont
et tres attentifs a ce spectacle.

Les bateaux, un a un, se detachaient du ponton. Les tireurs se
penchaient en avant, puis se renversaient d'un mouvement regulier; et,
sous l'impulsion des longues rames recourbees, les yoles rapides
glissaient sur la riviere, s'eloignaient, diminuaient, disparaissaient
enfin sous l'autre pont, celui du chemin de fer, en descendant vers la
_Grenouillere_.

Un couple seul etait reste. Le jeune homme, presque imberbe encore,
mince, le visage pale, tenait par la taille sa maitresse, une petite
brune maigre avec des allures de sauterelle; et ils se regardaient
parfois au fond des yeux.

Le patron cria:--"Allons, monsieur Paul, depechez-vous." Et ils
s'approcherent.

De tous les clients de la maison, M. Paul etait le plus aime et le plus
respecte. Il payait bien et regulierement, tandis que les autres se
faisaient longtemps tirer l'oreille, a moins qu'ils ne disparussent,
insolvables. Puis il constituait pour l'etablissement une sorte de
reclame vivante, car son pere etait senateur. Et quand un etranger
demandait:--"Qui est-ce donc ce petit-la, qui en tient si fort pour sa
donzelle?" quelque habitue repondait a mi-voix, d'un air important et
mysterieux:--"C'est Paul Baron, vous savez? le fils du senateur."--Et
l'autre, invariablement, ne pouvait s'empecher de dire:--"Le pauvre
diable! Il n'est pas a moitie pince."

La mere Grillon, une brave femme, entendue au commerce, appelait le
jeune homme et sa compagne: "ses deux tourtereaux", et semblait tout
attendrie par cet amour avantageux pour sa maison.

Le couple s'en venait a petits pas; la yole _Madeleine_ etait prete;
mais, au moment de monter dedans, ils s'embrasserent, ce qui fit rire le
public amasse sur le pont. Et M. Paul, prenant ses rames, partit aussi
pour la Grenouillere.

Quand ils arriverent, il allait etre trois heures, et le grand cafe
flottant regorgeait de monde.

L'immense radeau, couvert d'un toit goudronne que supportent des
colonnes de bois, est relie a l'ile charmante de Croissy par deux
passerelles dont l'une penetre au milieu de cet etablissement aquatique,
tandis que l'autre en fait communiquer l'extremite avec un ilot
minuscule plante d'un arbre et surnomme le "Pot-a-Fleurs", et, de la,
gagne la terre aupres du bureau des bains.

M. Paul attacha son embarcation le long de l'etablissement, il escalada
la balustrade du cafe, puis, prenant les mains de sa maitresse, il
l'enleva, et tous deux s'assirent au bout d'une table, face a face.

De l'autre cote du fleuve, sur le chemin de halage, une longue file
d'equipages s'alignait. Les fiacres alternaient avec de fines voitures
de gommeux: les uns lourds, au ventre enorme ecrasant les ressorts,
atteles d'une rosse au cou tombant, aux genoux casses; les autres
sveltes, elancees sur des roues minces, avec des chevaux aux jambes
greles et tendues, au cou dresse, au mors neigeux d'ecume, tandis que le
cocher, gourme dans sa livree, la tete raide en son grand col, demeurait
les reins inflexibles et le fouet sur un genou.

La berge etait couverte de gens qui s'en venaient par familles, ou par
bandes, ou deux par deux, ou solitaires. Ils arrachaient des brins
d'herbe, descendaient jusqu'a l'eau, remontaient sur le chemin, et tous,
arrives au meme endroit, s'arretaient, attendant le passeur. Le lourd
bachot allait sans fin d'une rive a l'autre, dechargeant dans l'ile ses
voyageurs.

Le bras de la riviere (qu'on appelle le bras mort), sur lequel donne ce
ponton a consommations, semblait dormir, tant le courant etait faible.
Des flottes de yoles, de skifs, de perissoires, de podoscaphes, de gigs,
d'embarcations de toute forme et de toute nature, filaient sur l'onde
immobile, se croisant, se melant, s'abordant, s'arretant brusquement
d'une secousse des bras pour s'elancer de nouveau sous une brusque
tension des muscles, et glisser vivement comme de longs poissons jaunes
ou rouges.

Il en arrivait d'autres sans cesse: les unes de Chatou, en amont; les
autres de Bougival, en aval; et des rires allaient sur l'eau d'une
barque a l'autre, des appels, des interpellations ou des engueulades.
Les canotiers exposaient a l'ardeur du jour la chair brunie et bosselee
de leurs biceps; et, pareilles a des fleurs etranges, a des fleurs qui
nageraient, les ombrelles de soie rouge, verte, bleue ou jaune des
barreuses s'epanouissaient a l'arriere des canots.

Un soleil de juillet flambait au milieu du ciel; l'air semblait plein
d'une gaiete brulante; aucun frisson de brise ne remuait les feuilles
des saules et des peupliers.

La-bas, en face, l'inevitable Mont-Valerien etageait dans la lumiere
crue ses talus fortifies; tandis qu'a droite, l'adorable coteau de
Louveciennes, tournant avec le fleuve, s'arrondissait en demi-cercle,
laissant passer par places, a travers la verdure puissante et sombre des
grands jardins, les blanches murailles des maisons de campagne.

Aux abords de la Grenouillere, une foule de promeneurs circulait sous
les arbres geants qui font de ce coin d'ile le plus delicieux parc du
monde. Des femmes, des filles aux cheveux jaunes, aux seins demesurement
rebondis, a la croupe exageree, au teint platre de fard, aux yeux
charbonnes, aux levres sanguinolentes, lacees, sanglees en des robes
extravagantes, trainaient sur les frais gazons le mauvais gout criard de
leurs toilettes; tandis qu'a cote d'elles des jeunes gens posaient en
leurs accoutrements de gravures de modes, avec des gants clairs, des
bottes vernies, des badines grosses comme un fil et des monocles
ponctuant la niaiserie de leur sourire.

L'ile est etranglee juste a la Grenouillere, et sur l'autre bord, ou un
bac aussi fonctionne amenant sans cesse les gens de Croissy, le bras
rapide, plein de tourbillons, de remous, d'ecume, roule avec des
allures de torrent. Un detachement de pontonniers, en uniforme
d'artilleurs, est campe sur cette berge, et les soldats, assis en ligne
sur une longue poutre, regardaient couler l'eau.

Dans l'etablissement flottant, c'etait une cohue furieuse et hurlante.
Les tables de bois, ou les consommations repandues faisaient de minces
ruisseaux poisseux, etaient couvertes de verres a moitie vides et
entourees de gens a moitie gris. Toute cette foule criait, chantait,
braillait. Les hommes, le chapeau en arriere, la face rougie, avec des
yeux luisants d'ivrognes, s'agitaient en vociferant par un besoin de
tapage naturel aux brutes. Les femmes, cherchant une proie pour le soir,
se faisaient payer a boire en attendant; et, dans l'espace libre entre
les tables, dominait le public ordinaire du lieu, un bataillon de
canotiers _chahuteurs_ avec leurs compagnes en courte jupe de flanelle.

Un d'eux se demenait au piano et semblait jouer des pieds et des mains;
quatre couples bondissaient un quadrille; et des jeunes gens les
regardaient, elegants, corrects, qui auraient semble comme il faut si la
tare, malgre tout, n'eut apparu.

Car on sent la, a pleines narines, toute l'ecume du monde, toute la
crapulerie distinguee, toute la moisissure de la societe parisienne:
melange de calicots, de cabotins, d'infimes journalistes, de
gentilshommes en curatelle, de boursicotiers vereux, de noceurs tares,
de vieux viveurs pourris; cohue interlope de tous les etres suspects, a
moitie connus, a moitie perdus, a moitie salues, a moitie deshonores,
filous, fripons, procureurs de femmes, chevaliers d'industrie a l'allure
digne, a l'air matamore qui semble dire: "Le premier qui me traite de
gredin, je le creve."

Ce lieu sue la betise, pue la canaillerie et la galanterie de bazar.
Males et femelles s'y valent. Il y flotte une odeur d'amour, et l'on s'y
bat pour un oui ou pour un non, afin de soutenir des reputations
vermoulues que les coups d'epee et les balles de pistolet ne font que
crever davantage.

Quelques habitants des environs y passent en curieux, chaque dimanche;
quelques jeunes gens, tres jeunes, y apparaissent chaque annee,
apprenant a vivre. Des promeneurs, flanant, s'y montrent; quelques naifs
s'y egarent.

C'est, avec raison, nomme la _Grenouillere_. A cote du radeau couvert ou
l'on boit, et tout pres du "Pot-a-Fleurs", on se baigne. Celles des
femmes dont les rondeurs sont suffisantes viennent la montrer a nu leur
etalage et faire le client. Les autres, dedaigneuses, bien qu'amplifiees
par le coton, etayees de ressorts, redressees par-ci, modifiees par-la,
regardent d'un air meprisant barboter leurs soeurs.

Sur une petite plate-forme, les nageurs se pressent pour piquer leur
tete. Ils sont longs comme des echalas, ronds comme des citrouilles,
noueux comme des branches d'olivier, courbes en avant ou rejetes en
arriere par l'ampleur du ventre, et, invariablement laids, ils sautent
dans l'eau qui rejaillit jusque sur les buveurs du cafe.

Malgre les arbres immenses penches sur la maison flottante et malgre le
voisinage de l'eau, une chaleur suffocante emplissait ce lieu. Les
emanations des liqueurs repandues se melaient a l'odeur des corps et a
celle des parfums violents dont la peau des marchandes d'amour est
penetree et qui s'evaporaient dans cette fournaise. Mais sous toutes ces
senteurs diverses flottait un arome leger de poudre de riz qui parfois
disparaissait, reparaissait, qu'on retrouvait toujours, comme si quelque
main cachee eut secoue dans l'air une houppe invisible.

Le spectacle etait sur le fleuve, ou le va-et-vient incessant des
barques tirait les yeux. Les canotieres s'etalaient dans leur fauteuil
en face de leurs males aux forts poignets, et elles consideraient avec
mepris les queteuses de diners rodant par l'ile.

Quelquefois, quand une equipe lancee passait a toute vitesse, les amis
descendus a terre poussaient des cris, et tout le public, subitement
pris de folie, se mettait a hurler.

Au coude de la riviere, vers Chatou, se montraient sans cesse des
barques nouvelles. Elles approchaient, grandissaient, et, a mesure qu'on
reconnaissait les visages, d'autres vociferations partaient.

Un canot couvert d'une tente et monte par quatre femmes descendait
lentement le courant. Celle qui ramait etait petite, maigre, fanee,
vetue d'un costume de mousse avec ses cheveux releves sous un chapeau
cire. En face d'elle, une grosse blondasse habillee en homme, avec un
veston de flanelle blanche, se tenait couchee sur le dos au fond du
bateau, les jambes en l'air sur le banc des deux cotes de la rameuse, et
elle fumait une cigarette, tandis qu'a chaque effort des avirons sa
poitrine et son ventre fremissaient, ballottes par la secousse. Tout a
l'arriere, sous la tente, deux belles filles grandes et minces, l'une
brune et l'autre blonde, se tenaient par la taille en regardant sans
cesse leurs compagnes.

Un cri partit de la Grenouillere: "Vl'a Lesbos!" et, tout a coup, ce fut
une clameur furieuse; une bousculade effrayante eut lieu; les verres
tombaient; on montait sur les tables; tous, dans un delire de bruit,
vociferaient: "Lesbos! Lesbos! Lesbos!" Le cri roulait, devenait
indistinct, ne formait plus qu'une sorte de hurlement effroyable, puis,
soudain, il semblait s'elancer de nouveau, monter par l'espace, couvrir
la plaine, emplir le feuillage epais des grands arbres, s'etendre aux
lointains coteaux, aller jusqu'au soleil.

La rameuse, devant cette ovation, s'etait arretee tranquillement. La
grosse blonde etendue au fond du canot tourna la tete d'un air
nonchalant, se soulevant sur les coudes; et les deux belles filles, a
l'arriere, se mirent a rire en saluant la foule.

Alors la vociferation redoubla, faisant trembler l'etablissement
flottant. Les hommes levaient leurs chapeaux, les femmes agitaient leurs
mouchoirs, et toutes les voix, aigues ou graves, criaient ensemble:
"Lesbos!" On eut dit que ce peuple, ce ramassis de corrompus, saluait un
chef, comme ces escadres qui tirent le canon quand un amiral passe sur
leur front.

La flotte nombreuse des barques acclamait aussi le canot des femmes,
qui repartit de son allure somnolente pour aborder un peu plus loin.

M. Paul, au contraire des autres, avait tire une clef de sa poche, et,
de toute sa force, il sifflait. Sa maitresse, nerveuse, palie encore,
lui tenait le bras pour le faire taire et elle le regardait cette fois
avec une rage dans les yeux. Mais lui, semblait exaspere, comme souleve
par une jalousie d'homme, par une fureur profonde, instinctive,
desordonnee. Il balbutia, les levres tremblantes d'indignation:

--C'est honteux! on devrait les noyer comme des chiennes, avec une
pierre au cou.

Mais Madeleine, brusquement, s'emporta; sa petite voix aigre devint
sifflante; et elle parlait avec volubilite, comme pour plaider sa propre
cause:

--Est-ce que ca te regarde, toi? Sont-elles pas libres de faire ce
qu'elles veulent, puisquelles ne doivent rien a personne? Fiche-nous
la paix avec tes manieres et mele-toi de tes affaires ... Mais il lui
coupa la parole:

--C'est la police que ca regarde, et je les ferai flanquer a
Saint-Lazare, moi!

Elle eut un soubresaut:

--Toi?

--Oui, moi! Et, en attendant, je te defends de leur parler, tu entends,
je te le defends.

Alors elle haussa les epaules, et calmee tout a coup:

--Mon petit, je ferai ce qui me plaira; si tu n'es pas content, file, et
tout de suite. Je ne suis pas ta femme, n'est-ce pas? Alors tais-toi.

Il ne repondit pas et ils resterent face a face, avec la bouche crispee
et la respiration rapide.

A l'autre bout du grand cafe de bois, les quatre femmes faisaient leur
entree. Les deux costumees en hommes marchaient devant: l'une maigre,
pareille a un garconnet vieillot, avec des teintes jaunes sur les
tempes: l'autre, emplissant de sa graisse ses vetements de flanelle
blanche, bombant de sa croupe le large pantalon, se balancait comme une
oie grasse, ayant les cuisses enormes et les genoux rentres. Leurs deux
amies les suivaient et la foule des canotiers venait leur serrer les
mains.

Elles avaient loue toutes les quatre un petit chalet au bord de l'eau,
et elles vivaient la, comme auraient vecu deux menages.

Leur vice etait public, officiel, patent. On en parlait comme d'une
chose naturelle, qui les rendait presque sympathiques, et l'on
chuchotait tout bas des histoires etranges, des drames nes de furieuses
jalousies feminines, et des visites secretes de femmes connues,
d'actrices, a la petite maison du bord de l'eau.

Un voisin, revolte de ces bruits scandaleux, avait prevenu la
gendarmerie, et le brigadier, suivi d'un homme, etait venu faire une
enquete. La mission etait delicate; on ne pouvait, en somme, rien
reprocher a ces femmes, qui ne se livraient point a la prostitution. Le
brigadier, fort perplexe, ignorant meme a peu pres la nature des delits
soupconnes, avait interroge a l'aventure, et fait un rapport monumental
concluant a l'innocence.

On en avait ri jusqu'a Saint-Germain.

Elles traversaient a petits pas, comme des reines, l'etablissement de la
Grenouillere; et elles semblaient fieres de leur celebrite, heureuses
des regards fixes sur elles, superieures a cette foule, a cette tourbe,
a cette plebe.

Madeleine et son amant les regardaient venir, et dans l'oeil de la fille
une flamme s'allumait.

Lorsque les deux premieres furent au bout de la table, Madeleine
cria:--"Pauline!" La grosse se retourna, s'arreta, tenant toujours le
bras de son moussaillon femelle:

--Tiens! Madeleine ... Viens donc me parler, ma cherie.

Paul crispa ses doigts sur le poignet de sa maitresse; mais elle lui dit
d'un tel air:--"Tu sais, mon p'tit, tu peux filer," qu'il se tut et
resta seul.

Alors elles causerent tout bas, debout, toutes les trois. Des gaietes
heureuses passaient sur leurs levres; elles parlaient vite; et Pauline,
par instants, regardait Paul a la derobee avec un sourire narquois et
mechant.

A la fin, n'y tenant plus, il se leva soudain et fut pres d'elles d'un
elan, tremblant de tous ses membres. Il saisit Madeleine par les
epaules:--"Viens, je le veux, dit-il, je t'ai defendu de parler a ces
gueuses."

Mais Pauline eleva la voix et se mit a l'engueuler avec son repertoire
de poissarde. On riait alentour; on s'approchait; on se haussait sur le
bout des pieds afin de mieux voir. Et lui restait interdit sous cette
pluie d'injures fangeuses; il lui semblait que les mots sortant de cette
bouche et tombant sur lui le salissaient comme des ordures, et, devant
le scandale qui commencait, il recula, retourna sur ses pas, et
s'accouda sur la balustrade vers le fleuve, le dos tourne aux trois
femmes victorieuses.

Il resta la, regardant l'eau, et parfois, avec un geste rapide, comme
s'il l'eut arrachee, il enlevait d'un doigt nerveux une larme formee au
coin de son oeil.

C'est qu'il aimait eperdument, sans savoir pourquoi, malgre ses
instincts delicats, malgre sa raison, malgre sa volonte meme. Il etait
tombe dans cet amour comme on tombe dans un trou bourbeux. D'une nature
attendrie et fine, il avait reve des liaisons exquises, ideales et
passionnees; et voila que ce petit criquet de femme, bete, comme toutes
les filles, d'une betise exasperante, pas jolie meme, maigre et rageuse,
l'avait pris, captive, possede des pieds a la tete, corps et ame. Il
subissait cet ensorcellement feminin, mysterieux et tout-puissant, cette
force inconnue, cette domination prodigieuse, venue on ne sait d'ou, du
demon de la chair, et qui jette l'homme le plus sense aux pieds d'une
fille quelconque sans que rien en elle explique son pouvoir fatal et
souverain.

Et la, derriere son dos, il sentait qu'une chose infame s'appretait. Des
rires lui entraient au coeur. Que faire? Il le savait bien, mais ne le
pouvait pas.

Il regardait fixement, sur la berge en face, un pecheur a la ligne
immobile.

Soudain le bonhomme enleva brusquement du fleuve un petit poisson
d'argent qui fretillait au bout du fil. Puis il essaya de retirer son
hamecon, le tordit, le tourna, mais en vain; alors, pris d'impatience,
il se mit a tirer, et tout le gosier saignant de la bete sortit avec un
paquet d'entrailles. Et Paul fremit, dechire lui-meme jusqu'au coeur; il
lui sembla que cet hamecon c'etait son amour, et que, s'il fallait
l'arracher, tout ce qu'il avait dans la poitrine sortirait ainsi au bout
d'un fer recourbe, accroche au fond de lui, et dont Madeleine tenait le
fil.

Une main se posa sur son epaule; il eut un sursaut, se tourna; sa
maitresse etait a son cote. Ils ne se parlerent pas; et elle s'accouda
comme lui a la balustrade, les yeux fixes sur la riviere.

Il cherchait ce qu'il devait dire, et ne trouvait rien. Il ne parvenait
meme pas a demeler ce qui se passait en lui; tout ce qu'il eprouvait,
c'etait une joie de la sentir la, pres de lui, revenue, et une lachete
honteuse, un besoin de pardonner tout, de tout permettre pourvu qu'elle
ne le quittat point.

Enfin, au bout de quelques minutes, il lui demanda d'une voix tres
douce:--"Veux-tu que nous nous en allions? il ferait meilleur dans le
bateau."

Elle repondit:--"Oui, mon chat."

Et il l'aida a descendre dans la yole, la soutenant, lui serrant les
mains, tout attendri, avec quelques larmes encore dans les yeux. Alors
elle le regarda en souriant et ils s'embrasserent de nouveau.

Ils remonterent le fleuve tout doucement, longeant la rive plantee de
saules, couverte d'herbes, baignee et tranquille dans la tiedeur de
l'apres-midi.

Lorsqu'ils furent revenus au restaurant Grillon, il etait a peine six
heures; alors, laissant leur yole, ils partirent a pied dans l'ile, vers
Bezons, a travers les prairies, le long des hauts peupliers qui bordent
le fleuve.

Les grands foins, prets a etre fauches, etaient remplis de fleurs. Le
soleil qui baissait etalait dessus une nappe de lumiere rousse, et, dans
la chaleur adoucie du jour finissant, les flottantes exhalaisons de
l'herbe se melaient aux humides senteurs du fleuve, impregnaient l'air
d'une langueur tendre, d'un bonheur leger, comme d'une vapeur de
bien-etre.

Une molle defaillance venait aux coeurs, et une espece de communion avec
cette splendeur calme du soir, avec ce vague et mysterieux frisson de
vie epandue, avec cette poesie penetrante, melancolique, qui semblait
sortir des plantes, des choses, s'epanouir, revelee aux sens en cette
heure douce et recueillie.

Il sentait tout cela, lui; mais elle ne le comprenait pas, elle. Ils
marchaient cote a cote; et soudain, lasse de se taire, elle chanta. Elle
chanta de sa voix aigrelette et fausse quelque chose qui courait les
rues, un air trainant dans les memoires, qui dechira brusquement la
profonde et sereine harmonie du soir.

Alors il la regarda, et il sentit entre eux un infranchissable abime.
Elle battait les herbes de son ombrelle, la tete un peu baissee,
contemplant ses pieds, et chantant, filant des sons, essayant des
roulades, osant des trilles.

Son petit front, etroit, qu'il aimait tant, etait donc vide, vide! Il
n'y avait la dedans que cette musique de serinette; et les pensees qui
s'y formaient par hasard etaient pareilles a cette musique. Elle ne
comprenait rien de lui; ils etaient plus separes que s'ils ne vivaient
pas ensemble. Ses baisers n'allaient donc jamais plus loin que les
levres?

Alors elle releva les yeux vers lui et sourit encore. Il fut remue
jusqu'aux moelles, et, ouvrant les bras, dans un redoublement d'amour,
il l'etreignit passionnement.

Comme il chiffonnait sa robe, elle finit par se degager, en murmurant
par compensation:--"Va, je t'aime bien, mon chat."

Mais il la saisit par la taille, et, pris de folie, l'entraina en
courant; et il l'embrassait sur la joue, sur la tempe, sur le cou, tout
en sautant d'allegresse. Ils s'abattirent, haletants, au pied d'un
buisson incendie par les rayons du soleil couchant, et, avant d'avoir
repris haleine, ils s'unirent, sans qu'elle comprit son exaltation.

Ils revenaient en se tenant les deux mains, quand soudain, a travers les
arbres, ils apercurent sur la riviere le canot monte par les quatre
femmes. La grosse Pauline aussi les vit, car elle se redressa, envoyant
a Madeleine des baisers. Puis elle cria:--"A ce soir!"

Madeleine repondit:--"A ce soir!"

Paul crut sentir soudain son coeur enveloppe de glace.

Et ils rentrerent pour diner.

Ils s'installerent sous une des tonnelles au bord de l'eau et se mirent
a manger en silence. Quand la nuit fut venue, on apporta une bougie,
enfermee dans un globe de verre, qui les eclairait d'une lueur faible et
vacillante; et l'on entendait a tout moment les explosions de cris des
canotiers dans la grande salle du premier.

Vers le dessert, Paul, prenant tendrement la main de Madeleine, lui
dit:--"Je me sens tres fatigue, ma mignonne; si tu veux, nous nous
coucherons de bonne heure."

Mais elle avait compris la ruse, et elle lui lanca ce regard
enigmatique, ce regard a perfidies qui apparait si vite au fond de
l'oeil de la femme. Puis, apres avoir reflechi, elle repondit:--"Tu te
coucheras si tu veux, moi j'ai promis d'aller au bal de la
Grenouillere."

Il eut un sourire lamentable, un de ces sourires dont on voile les plus
horribles souffrances, mais il repondit, d'un ton caressant et
navre:--"Si tu etais bien gentille, nous resterions tous les deux." Elle
fit "non" de la tete sans ouvrir la bouche. Il insista:--"T'en prie! ma
bichette." Alors elle rompit brusquement:--"Tu sais ce que je t'ai dit.
Si tu n'es pas content, la porte est ouverte. On ne te retient pas.
Quant a moi, j'ai promis: j'irai."

Il posa ses deux coudes sur la table, enferma son front dans ses mains,
et resta la, revant douloureusement.

Les canotiers redescendirent en braillant toujours. Ils repartaient
dans leurs yoles pour le bal de la Grenouillere.

Madeleine dit a Paul:--"Si tu ne viens pas, decide-toi, je demanderai a
un de ces messieurs de me conduire."

Paul se leva:--"Allons!" murmura-t-il.

Et ils partirent.

La nuit etait noire, pleine d'astres, parcourue par une haleine
embrasee, par un souffle pesant, charge d'ardeurs, de fermentations, de
germes vifs qui, meles a la brise, ralentissaient. Elle promenait sur
les visages une caresse chaude, faisait respirer plus vite, haleter un
peu, tant elle semblait epaissie et lourde.

Les yoles se mettaient en route, portant a l'avant une lanterne
venitienne. On ne distinguait point les embarcations, mais seulement ces
petits falots de couleur, rapides et dansants, pareils a des lucioles en
delire; et des voix couraient dans l'ombre de tous cotes.

La yole des deux jeunes gens glissait doucement. Parfois, quand un
bateau lance passait pres d'eux, ils apercevaient soudain le dos blanc
du canotier eclaire par sa lanterne.

Lorsqu'ils eurent tourne le coude de la riviere, la Grenouillere leur
apparut dans le lointain. L'etablissement en fete etait orne de
girandoles, de guirlandes en veilleuses de couleur, de grappes de
lumieres. Sur la Seine circulaient lentement quelques gros bachots
representant des domes, des pyramides, des monuments compliques en feux
de toutes nuances. Des festons enflammes trainaient jusqu'a l'eau; et
quelquefois un falot rouge ou bleu, au bout d'une immense canne a peche
invisible, semblait une grosse etoile balancee.

Toute cette illumination repandait une lueur alentour du cafe, eclairait
de bas en haut les grands arbres de la berge dont le tronc se detachait
en gris pale, et les feuilles en vert laiteux, sur le noir profond des
champs et du ciel.

L'orchestre, compose de cinq artistes de banlieue, jetait au loin sa
musique de bastringue, maigre et sautillante, qui fit de nouveau chanter
Madeleine.

Elle voulut tout de suite entrer. Paul desirait auparavant faire un tour
dans l'ile; mais il dut ceder.

L'assistance s'etait epuree. Les canotiers presque seuls restaient avec
quelques bourgeois clairsemes et quelques jeunes gens flanques de
filles. Le directeur et organisateur de ce cancan, majestueux dans un
habit noir fatigue, promenait en tous sens sa tete ravagee de vieux
marchand de plaisirs publics a bon marche.

La grosse Pauline et ses compagnes n'etaient pas la; et Paul respira.

On dansait: les couples face a face cabriolaient eperdument, jetaient
leurs jambes en l'air jusqu'au nez des vis-a-vis.

Les femelles, desarticulees des cuisses, bondissaient dans un envolement
de jupes revelant leurs dessous. Leurs pieds s'elevaient au-dessus de
leurs tetes avec une facilite surprenante, et elles balancaient leurs
ventres, fretillaient de la croupe, secouaient leurs seins, repandant
autour d'elles une senteur energique de femmes en sueur.

Les males s'accroupissaient comme des crapauds avec des gestes obscenes,
se contorsionnaient, grimacants et hideux, faisaient la roue sur les
mains, ou bien, s'efforcant d'etre droles, esquissaient des manieres
avec une grace ridicule.

Une grosse bonne et deux garcons servaient les consommations.

Ce cafe-bateau, couvert seulement d'un toit, n'ayant aucune cloison qui
le separat du dehors, la danse echevelee s'etalait en face de la nuit
pacifique et du firmament poudre d'astres.

Tout a coup le Mont-Valerien, la-bas, en face, sembla s'eclairer comme
si un incendie se fut allume derriere. La lueur s'etendit, s'accentua,
envahissant peu a peu le ciel, decrivant un grand cercle lumineux, d'une
lumiere pale et blanche. Puis quelque chose de rouge apparut, grandit,
d'un rouge ardent comme un metal sur l'enclume. Cela se developpait
lentement en rond, semblait sortir de terre; et la lune, se detachant
bientot de l'horizon, monta doucement dans l'espace. A mesure qu'elle
s'elevait, sa nuance pourpre s'attenuait, devenait jaune, d'un jaune
clair, eclatant; et l'astre paraissait diminuer a mesure qu'il
s'eloignait.

Paul le regardait depuis longtemps, perdu dans cette contemplation,
oubliant sa maitresse. Quand il se retourna, elle avait disparu.

Il la chercha, mais ne la trouva pas. Il parcourait les tables d'un oeil
anxieux, allant et revenant sans cesse, interrogeant l'un et l'autre.
Personne ne l'avait vue.

Il errait ainsi, martyrise d'inquietude, quand un des garcons lui
dit:--"C'est madame Madeleine que vous cherchez. Elle vient de partir
tout a l'heure en compagnie de madame Pauline." Et, au meme moment, Paul
apercevait, debout a l'autre extremite du cafe, le mousse et les deux
belles filles, toutes trois liees par la taille, et qui le guettaient en
chuchotant.

Il comprit, et, comme un fou, s'elanca dans l'ile.

Il courut d'abord vers Chatou; mais, devant la plaine, il retourna sur
ses pas. Alors il se mit a fouiller l'epaisseur des taillis, a
vagabonder eperdument, s'arretant parfois pour ecouter.

Les crapauds, par tout l'horizon, lancaient leur note metallique et
courte.

Vers Bougival, un oiseau inconnu modulait quelques sons qui arrivaient
affaiblis par la distance. Sur les larges gazons la lune versait une
molle clarte, comme une poussiere de ouate; elle penetrait les
feuillages, faisait couler sa lumiere sur l'ecorce argentee des
peupliers, criblait de sa pluie brillante les sommets fremissants des
grands arbres. La grisante poesie de cette soiree d'ete entrait dans
Paul malgre lui, traversait son angoisse affolee, remuait son coeur avec
une ironie feroce, developpant jusqu'a la rage en son ame douce et
contemplative ses besoins d'ideale tendresse, d'epanchements passionnes
dans le sein d'une femme adoree et fidele.

Il fut contraint de s'arreter, etrangle par des sanglots precipites,
dechirants.

La crise passee, il repartit.

Soudain il recut comme un coup de couteau; on s'embrassait, la, derriere
ce buisson. Il y courut; c'etait un couple amoureux, dont les deux
silhouettes s'eloignerent vivement a son approche, enlacees, unies dans
un baiser sans fin.

Il n'osait pas appeler, sachant bien qu'Elle ne repondrait point; et il
avait aussi une peur affreuse de les decouvrir tout a coup.

Les ritournelles des quadrilles avec les solos dechirants du piston, les
rires faux de la flute, les rages aigues du violon lui tiraillaient le
coeur, exasperant sa souffrance. La musique enragee, boitillante,
courait sous les arbres, tantot affaiblie, tantot grossie dans un
souffle passager de brise.

Tout a coup il se dit qu'Elle etait revenue peut-etre? Oui! elle etait
revenue! pourquoi pas? Il avait perdu la tete sans raison, stupidement,
emporte par ses terreurs, par les soupcons desordonnes qui
l'envahissaient depuis quelque temps.

Et, saisi par une de ces accalmies singulieres qui traversent parfois
les plus grands desespoirs, il retourna vers le bal.

D'un coup d'oeil il parcourut la salle. Elle n'etait pas la. Il fit le
tour des tables, et brusquement se trouva de nouveau face a face avec
les trois femmes. Il avait apparemment une figure desesperee et drole,
car toutes trois ensemble eclaterent de gaiete.

Il se sauva, repartit dans l'ile, se rua a travers les taillis,
haletant.--Puis il ecouta de nouveau,--il ecouta longtemps, car ses
oreilles bourdonnaient; mais, enfin, il crut entendre un peu plus loin
un petit rire percant qu'il connaissait bien; et il avanca tout
doucement, rampant, ecartant les branches, la poitrine tellement secouee
par son coeur qu'il ne pouvait plus respirer.

Deux voix murmuraient des paroles qu'il n'entendait pas encore. Puis
elles se turent.

Alors il eut une envie immense de fuir, de ne pas voir, de ne pas
savoir, de se sauver pour toujours, loin de cette passion furieuse qui
le ravageait. Il allait retourner a Chatou, prendre le train, et ne
reviendrait plus, ne la reverrait plus jamais. Mais son image
brusquement l'envahit, et il l'apercut en sa pensee quand elle
s'eveillait au matin, dans leur lit tiede, se pressait caline contre
lui, jetant ses bras a son cou, avec ses cheveux repandus, un peu meles
sur le front, avec ses yeux fermes encore et ses levres ouvertes pour le
premier baiser; et le souvenir subit de cette caresse matinale l'emplit
d'un regret frenetique et d'un desir forcene.

On parlait de nouveau; et il s'approcha, courbe en deux. Puis un leger
cri courut sous les branches tout pres de lui. Un cri! Un de ces cris
d'amour qu'il avait appris a connaitre aux heures eperdues de leur
tendresse. Il avancait encore, toujours, comme malgre lui, attire
invinciblement, sans avoir conscience de rien ... et il les vit.

Oh! si c'eut ete un homme, l'autre! mais cela! cela! Il se sentait
enchaine par leur infamie meme. Et il restait la, aneanti, bouleverse,
comme s'il eut decouvert tout a coup un cadavre cher et mutile, un crime
contre nature, monstrueux, une immonde profanation.

Alors, dans un eclair de pensee involontaire, il songea au petit poisson
dont il avait senti arracher les entrailles ... Mais Madeleine murmura:
"Pauline!" du meme ton passionne qu'elle disait: "Paul!" et il fut
traverse d'une telle douleur qu'il s'enfuit de toutes ses forces.

Il heurta deux arbres, tomba sur une racine, repartit, et se trouva
soudain devant le fleuve, devant le bras rapide eclaire par la lune. Le
courant torrentueux faisait de grands tourbillons ou se jouait la
lumiere. La berge haute dominait l'eau comme une falaise, laissant a son
pied une large bande obscure ou les remous s'entendaient dans l'ombre.

Sur l'autre rive, les maisons de campagne de Croissy s'etageaient en
pleine clarte.

Paul vit tout cela comme dans un songe, comme a travers un souvenir; il
ne songeait a rien, ne comprenait rien, et toutes les choses, son
existence meme, lui apparaissaient vaguement, lointaines, oubliees,
finies.

Le fleuve etait la. Comprit-il ce qu'il faisait? Voulut-il mourir? Il
etait fou. Il se retourna cependant vers l'ile, vers Elle; et, dans
l'air calme de la nuit ou dansaient toujours les refrains affaiblis et
obstines du bastringue, il lanca d'une voix desesperee, suraigue,
surhumaine, un effroyable cri:--"Madeleine!"

Son appel dechirant traversa le large silence du ciel, courut par tout
l'horizon.

Puis, d'un bond formidable, d'un bond de bete, il sauta dans la riviere.
L'eau jaillit, se referma, et, de la place ou il avait disparu, une
succession de grands cercles partit, elargissant jusqu'a l'autre berge
leurs ondulations brillantes.

Les deux femmes avaient entendu. Madeleine se dressa:--"C'est Paul."--Un
soupcon surgit en son ame.--"Il s'est noye," dit-elle. Et elle s'elanca
vers la rive, ou la grosse Pauline la rejoignit.

Un lourd bachot monte par deux hommes tournait et retournait sur place.
Un des bateliers ramait, l'autre enfoncait dans l'eau un grand baton et
semblait chercher quelque chose. Pauline cria:--"Que faites-vous? Qu'y
a-t-il?" Une voix inconnue repondit:--"C'est un homme qui vient de se
noyer."

Les deux femmes, pressees l'une contre l'autre, hagardes, suivaient les
evolutions de la barque. La musique de la Grenouillere folatrait
toujours au loin, semblait accompagner en cadence les mouvements des
sombres pecheurs; et la riviere, qui cachait maintenant un cadavre,
tournoyait, illuminee.

Les recherches se prolongeaient. L'attente horrible faisait grelotter
Madeleine. Enfin, apres une demi-heure au moins, un des hommes
annonca:--"Je le tiens!" Et il fit remonter sa longue gaffe, doucement,
tout doucement. Puis quelque chose de gros apparut a la surface de
l'eau. L'autre marinier quitta ses rames, et tous deux, unissant leurs
forces, halant sur la masse inerte, la firent culbuter dans leur bateau.

Ensuite ils gagnerent la terre, en cherchant une place eclairee et
basse. Au moment ou ils abordaient, les femmes arrivaient aussi.

Des qu'elle le vit, Madeleine recula d'horreur. Sous la lumiere de la
lune, il semblait vert deja, avec sa bouche, ses yeux, son nez, ses
habits pleins de vase. Ses doigts fermes et raidis etaient affreux. Une
espece d'enduit noiratre et liquide couvrait tout son corps. La figure
paraissait enflee, et de ses cheveux colles par le limon une eau sale
coulait sans cesse.

Les deux hommes l'examinerent.

--Tu le connais? dit l'un.

L'autre, le passeur de Croissy, hesitait:--"Oui, il me semble bien que
j'ai vu cette tete-la; mais tu sais, comme ca, on ne reconnait pas
bien."--Puis, soudain:--"Mais c'est monsieur Paul!"

--Qui ca, monsieur Paul? demanda son camarade. Le premier reprit:

--Mais monsieur Paul Baron, le fils du senateur, ce p'tit qu'etait si
amoureux.

L'autre ajouta philosophiquement:

--Eh bien, il a fini de rigoler maintenant; c'est dommage tout de meme
quand on est riche!

Madeleine sanglotait, tombee par terre. Pauline s'approcha du corps et
demanda:--"Est-ce qu'il est bien mort?--tout a fait?"

Les hommes hausserent les epaules:--"Oh! apres ce temps-la! pour sur."

Puis l'un d'eux interrogea:--"C'est chez Grillon qu'il logeait?"--"Oui,
reprit l'autre; faut le reconduire, y aura de la braise."

Ils remonterent dans leur bateau et repartirent, s'eloignant lentement a
cause du courant rapide; et longtemps encore apres qu'on ne les vit plus
de la place ou les femmes etaient restees, on entendit tomber dans l'eau
les coups reguliers des avirons.

Alors Pauline prit dans ses bras la pauvre Madeleine eploree, la calina,
l'embrassa longtemps, la consola:--"Que veux-tu, ce n'est point ta
faute, n'est-ce pas? On ne peut pourtant pas empecher les hommes de
faire des betises. Il l'a voulu, tant pis pour lui, apres tout!"--Puis,
la relevant:--"Allons, ma cherie, viens-t'en coucher a la maison; tu ne
peux pas rentrer chez Grillon ce soir.--Elle l'embrassa de
nouveau:--"Va, nous te guerirons," dit-elle.

Madeleine se releva, et, pleurant toujours, mais avec des sanglots
affaiblis, la tete sur l'epaule de Pauline, comme refugiee dans une
tendresse plus intime et plus sure, plus familiere et plus confiante,
elle partit a tout petits pas.




TABLE


LA MAISON TELLIER

LES TOMBALES

SUR L'EAU

HISTOIRE D'UNE FILLE DE FERME

EN FAMILLE

LE PAPA DE SIMON

UNE PARTIE DE CAMPAGNE

AU PRINTEMPS

LA FEMME DE PAUL










End of the Project Gutenberg EBook of La Maison Tellier, by Guy de Maupassant

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON TELLIER ***

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

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