The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rvolution franaise, VIII.
by Adolphe Thiers

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Histoire de la Rvolution franaise, VIII.

Author: Adolphe Thiers

Release Date: May 7, 2004 [EBook #12295]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION ***




Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, and the Online Distributed
Proofreading Team. This file was produced from images generously
made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr.







HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE

_PAR M.A. THIERS_ DE L'ACADMIE FRANAISE

NEUVIME EDITION

TOME HUITIME

MDCCCXXXIX



HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE.

DIRECTOIRE.


CHAPITRE PREMIER.

NOMINATION DES CINQ DIRECTEURS.--INSTALLATION DU COUPS LGISLATIF ET DU
DIRECTOIRE.--POSITION DIFFICILE DU NOUVEAU GOUVERNEMENT.--DTRESSE
DES FINANCES; DISCRDIT DU PAPIER-MONNAIE.--PREMIERS TRAVAUX DU
DIRECTOIRE.--PERTE DES LIGNES DE MAYENCE.--REPRISE DES HOSTILITS EN
BRETAGNE ET EN VENDE.--APPROCHE D'UNE NOUVELLE ESCADRE ANGLAISE SUR LES
CTES DE L'OUEST.--PLAN DE FINANCES PROPOS PAR LE DIRECTOIRE; NOUVEL
EMPRUNT FORC,--CONDAMNATION DE QUELQUES AGENS ROYALISTES.--LA FILLE DE
LOUIS XVI EST RENDUE AUX AUTRICHIENS EN CHANGE DES REPRSENTANS LIVRS
PAR DUMOURIEZ.--SITUATION DES PARTIS A LA FIN DE 1795.--ARMISTICE
CONCLU SUR LE RHIN,--OPRATIONS DE L'ARME D'ITALIE.--BATAILLE
DE LOANO.--EXPDITION DE L'LE-DIEU.--DPART DE L'ESCADRE
ANGLAISE.--DERNIERS EFFORTS DE CHARETTE; MESURES DU GNRAL HOCHE POUR
OPRER LA PACIFICATION DE LA VENDE.--RSULTATS DE LA CAMPAGNE DE 1795.

Le 5 brumaire an IV (27 octobre 1795) tait le jour fix pour la mise en
vigueur de la constitution directoriale. Ce jour-l, les deux tiers de
la convention, conservs au corps lgislatif, devaient se runir au
tiers nouvellement lu par les assembles lectorales, se diviser en
deux conseils, se constituer, et procder ensuite  la nomination des
cinq directeurs chargs du pouvoir excutif. Pendant ces premiers
instans consacrs  organiser le corps lgislatif et le directoire,
les anciens comits de gouvernement devaient demeurer en activit, et
conserver le dpt de tous les pouvoirs. Les membres de la convention,
envoys soit aux armes, soit dans les dpartemens, devaient continuer
leur mission jusqu' ce que l'installation du directoire leur ft
notifie.

Une grande agitation rgnait dans les esprits. Les patriotes modrs et
les patriotes exalts montraient une mme irritation contre le parti qui
avait attaqu la convention au 13 vendmiaire; ils taient remplis de
craintes; ils s'encourageaient  s'unir,  se serrer pour rsister au
royalisme; ils disaient hautement qu'il ne fallait appeler au directoire
et  toutes les places que des hommes engags irrvocablement  la cause
de la rvolution; ils se dfiaient beaucoup des dputs du nouveau
tiers, et recherchaient avec inquitude leurs noms, leur vie passe, et
leurs opinions connues ou prsumes.

Les sectionnaires, mitraills le 13 vendmiaire, mais traits avec la
plus grande clmence aprs la victoire, taient redevenus insolens.
Fiers d'avoir un instant support le feu, ils semblaient croire que
la convention, en les pargnant, avait mnag leurs forces et reconnu
tacitement la justice de leur cause. Ils se montraient partout,
vantaient leurs hauts faits, dbitaient dans les salons les mmes
impertinences contre la grande assemble qui venait d'abandonner le
pouvoir, et affectaient de compter beaucoup sur les dputs du nouveau
tiers.

Ces dputs, qui devaient venir s'asseoir au milieu des vtrans de la
rvolution, et y reprsenter la nouvelle opinion qui s'tait forme en
France  la suite de longs orages, taient loin de justifier toutes
les dfiances des rpublicains et toutes les esprances des
contre-rvolutionnaires. On comptait parmi eux quelques membres des
anciennes assembles, tels que Vaublanc, Pastoret, Dumas, Dupont (de
Nemours), et l'honnte et savant Tronchet, qui avait rendu de si grands
services  notre lgislation. On y voyait ensuite beaucoup d'hommes
nouveaux, non pas de ces hommes extraordinaires qui brillent au dbut
des rvolutions, mais quelques-uns de ces mrites solides qui, dans la
carrire de la politique, comme dans celle des arts, succdent au
gnie; et par exemple des jurisconsultes, des administrateurs, tels que
Portalis, Simon, Barb-Marbois, Tronon-Ducoudray. En gnral, ces
nouveaux lus,  part quelques contre-rvolutionnaires signals,
appartenaient  cette classe d'hommes modrs qui, n'ayant pris aucune
part aux vnemens, et n'ayant pu par consquent ni mal faire ni se
tromper, prtendaient aimer la rvolution, mais en la sparant de ce
qu'ils appelaient ses crimes. Naturellement ils devaient tre assez
disposs  censurer le pass; mais ils taient dj un peu rconcilis
avec la convention et la rpublique par leur lection; car on pardonne
volontiers  un ordre de choses dans lequel on a trouv place. Du reste,
trangers  Paris et  la politique, timides encore sur ce thtre
nouveau, ils recherchaient, ils visitaient les membres les plus
considrs de la convention nationale.

Telle tait la disposition des esprits le 5 brumaire an IV. Les membres
de la convention rlus se rapprochaient, et cherchaient  concerter
les nominations qui restaient  faire, afin de rester matres du
gouvernement. En vertu des clbres dcrets des 5 et 13 fructidor, le
nombre des dputs dans le nouveau corps lgislatif devait tre de
cinq cents. Si ce nombre n'tait pas complt par les rlections, les
membres prsens le 5 brumaire devaient se former en corps lectoral pour
le complter. On arrta un projet de liste au comit de salut public,
dans laquelle on fit entrer beaucoup de montagnards prononcs. La liste
ne fut pas approuve en entier. Cependant on n'y plaa que des patriotes
connus. Le 5, tous les dputs prsens, runis en une seule assemble,
se constiturent en corps lectoral. D'abord ils compltrent les deux
tiers de conventionnels qui devaient siger dans le corps lgislatif;
ensuite ils formrent une liste de tous les dputs maris et gs de
plus de quarante ans, et en prirent au sort deux cent cinquante, pour
composer le conseil des anciens.

Le lendemain, le conseil des cinq-cents runi au Mange, dans l'ancienne
salle de l'assemble constituante, choisit Daunou pour prsident, et
Rewbell, Chnier, Cambacrs et Thibaudeau, pour secrtaires. Le conseil
des anciens se runit dans l'ancienne salle de la convention, appela
Larvellire-Lpaux au fauteuil, et Baudin, Lanjuinais, Brard, Charles
Lacroix au bureau. Ces choix taient convenables et prouvaient que, dans
les deux conseils, la majorit tait acquise  la cause rpublicaine.
Les conseils dclarrent qu'ils taient constitus, s'en donnrent
avis rciproquement par des messages, confirmrent provisoirement
les pouvoirs des dputs, et en renvoyrent la vrification aprs
l'organisation du gouvernement.

La plus importante de toutes les lections restait  faire, c'tait
celle des cinq magistrats chargs du pouvoir excutif. De ce choix
dpendaient  la fois le sort de la rpublique et la fortune des
individus. Les cinq directeurs, en effet, ayant la nomination de tous
les fonctionnaires publics, de tous les officiers des armes, pouvaient
composer le gouvernement  leur gr, et le remplir d'hommes attachs ou
contraires  la rpublique. Ils taient matres en outre de la destine
des individus; ils pouvaient leur ouvrir ou leur fermer la carrire des
emplois publics, rcompenser ou dcourager les talens fidles  la
cause de la rvolution. L'influence qu'ils devaient exercer tait donc
immense. Aussi les esprits taient-ils singulirement proccups du
choix qu'on allait faire.

Les conventionnels se runirent pour se concerter sur ce choix. Leur
avis  tous fut de choisir des rgicides, afin de se donner plus de
garanties. Les opinions, aprs avoir flott quelque temps, se runirent
en faveur de Barras, Rewbell, Sieys, Larvellire-Lpaux et Letourneur.
Barras avait rendu de grands services en thermidor, prairial et
vendmiaire; il avait t en quelque sorte le lgislateur gnral oppos
 toutes les factions; la dernire bataille du 13 vendmiaire lui avait
surtout donn une grande importance, quoique le mrite des dispositions
militaires de cette journe appartnt au jeune Bonaparte. Rewbell,
enferm  Mayence pendant le sige, et souvent appel dans les comits
depuis le 9 thermidor, avait adopt l'opinion des thermidoriens, montr
de l'aptitude et de l'application aux affaires, et une certaine vigueur
de caractre. Sieys tait regard comme le premier gnie spculatif
de l'poque. Larvellire-Lpaux s'tait volontairement associ aux
girondins le jour de leur proscription, tait revenu le 9 thermidor au
milieu de ses collgues, et y avait combattu de tous ses moyens les deux
factions qui avaient alternativement attaqu la convention. Patriote
doux et humain, il tait le seul girondin que la Montagne ne suspectt
pas, et le seul patriote dont les contre-rvolutionnaires n'osassent
pas nier les vertus. Il n'avait qu'un inconvnient au dire de certaines
gens: c'tait la difformit de son corps; on prtendait qu'il porterait
mal le manteau directorial. Letourneur enfin, connu pour patriote,
estim pour son caractre, tait un ancien officier du gnie qui avait,
dans les derniers temps, remplac Carnot au comit de salut public, mais
qui tait loin d'en avoir les talens. Quelques conventionnels auraient
voulu qu'on plat parmi les cinq directeurs l'un des gnraux qui
s'taient le plus distingus  la tte des armes, comme Klber, Moreau,
Pichegru ou Hoche; mais on craignait de donner trop d'influence aux
militaires, et on ne voulut en appeler aucun au pouvoir suprme. Pour
rendre les choix certains, les conventionnels convinrent entre eux
d'employer un moyen qui, sans tre illgal, ressemblait fort  une
supercherie. D'aprs la constitution, le conseil des cinq-cents devait,
pour tous les choix, prsenter une liste dcuple de candidats au conseil
des anciens. Ce dernier, sur dix candidats, en choisissait un. Pour les
cinq directeurs, il fallait donc prsenter cinquante candidats. Les
conventionnels, qui avaient la majorit dans les cinq-cents, convinrent
de placer Barras, Rewbell, Sieys, Larvellire-Lpaux et Letourneur en
tte de la liste, et d'y ajouter ensuite quarante-cinq noms inconnus,
sur lesquels il serait impossible de fixer un choix. De cette
manire, la prfrence tait force pour les cinq candidats que les
conventionnels voulaient appeler au directoire.

Ce plan fut fidlement suivi; seulement un nom venant  manquer sur les
quarante-cinq, on ajouta Cambacrs, qui plaisait fort au nouveau tiers
et  tous les modrs. Quand la liste fut prsente aux anciens, ils
parurent assez mcontens de cette manire de forcer leur choix. Dupont
(de Nemours), qui avait dj figur dans les prcdentes assembles, et
qui tait un adversaire dclar, sinon de la rpublique, au moins de la
convention, Dupont (de Nemours) demanda un ajournement. Sans doute,
dit-il, les quarante-cinq individus qui compltent cette liste, ne sont
pas indignes de votre choix, car, dans le cas contraire, on conviendrait
qu'on a voulu vous faire violence en faveur de cinq personnages. Sans
doute ces noms, qui arrivent pour la premire fois jusqu' vous,
appartiennent  des hommes d'une vertu modeste, et qui sont dignes
aussi de reprsenter une grande rpublique; mais il faut du temps pour
parvenir  les connatre. Leur modestie mme, qui les a laisss cachs,
nous oblige  des recherches pour apprcier leur mrite, et nous
autorise  demander un ajournement. Les anciens, quoique mcontens de
ce procd, partageaient les sentimens de la majorit des cinq-cents,
et confirmrent les cinq choix qu'on avait voulu leur imposer.
Larvellire-Lpaux, sur deux cent dix-huit votans, obtint deux cent
seize voix, tant il y avait unanimit d'estime pour cet homme de
bien; Letourneur en obtint cent quatre-vingt-neuf, Rewbell cent
soixante-seize, Sieys cent cinquante-six; Barras cent vingt-neuf. Ce
dernier, qui tait plus homme de parti que les autres, devait exciter
plus de dissentimens, et runir moins de voix.

Ces cinq nominations causrent une grande satisfaction aux
rvolutionnaires, qui se voyaient assurs du gouvernement. Il s'agissait
de savoir si les cinq directeurs accepteraient. Il n'y avait pas de
doute pour trois d'entre eux, mais il y en avait deux auxquels on
connaissait peu de got pour la puissance. Larvellire-Lpaux, homme
simple, modeste, peu propre au maniement des affaires et des hommes, ne
trouvait et ne cherchait de plaisir qu'au Jardin des Plantes, avec
les frres Thouin; il tait douteux qu'on le dcidt  accepter les
fonctions de directeur. Sieys, avec un esprit puissant qui pouvait tout
concevoir, une affaire comme un principe, tait cependant incapable par
caractre des soins du gouvernement. Peut-tre aussi, plein d'humeur
contre une rpublique qui n'tait pas constitue  son gr,
il paraissait peu dispos  en accepter la direction. Quant 
Larvellire-Lpaux, on fit valoir une considration toute-puissante sur
son coeur honnte: on lui dit que son association aux magistrats qui
allaient gouverner la rpublique, tait utile et ncessaire. Il cda.
En effet, parmi ces cinq individus, hommes d'affaires ou d'action, il
fallait une vertu pure et renomme; elle s'y trouva par l'acceptation de
Larvellire-Lpaux. Quant  Sieys, on ne put vaincre sa rpugnance; il
refusa, en assurant qu'il se croyait impropre au gouvernement.

Il fallut pourvoir  son remplacement. Il y avait un homme qui jouissait
en Europe d'une considration immense, c'tait Carnot. On exagrait ses
services militaires, qui cependant taient rels; on lui attribuait
toutes nos victoires; et bien qu'il et t membre du grand comit de
salut public, collgue de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon, on
savait qu'il les avait combattus avec une grande nergie. On voyait
en lui l'union d'un grand gnie militaire  un caractre stoque.
La renomme de Sieys et la sienne taient les deux plus grandes
de l'poque. On ne pouvait mieux faire, pour la considration du
directoire, que de remplacer l'une de ces deux rputations par l'autre.
Carnot fut en effet port sur la nouvelle liste,  ct d'hommes qui
rendaient sa nomination force. Cambacrs fut encore ajout  la liste,
qui ne renferma que huit inconnus. Les anciens cependant n'hsitrent
pas  prfrer Carnot; il obtint cent dix-sept voix sur deux cent
treize, et devint l'un des cinq directeurs.

Ainsi Barras, Rewbell, Larvellire-Lpaux, Letourneur et Carnot, furent
les cinq magistrats chargs du gouvernement de la rpublique. Parmi ces
cinq individus, il ne se trouva aucun homme de gnie, ni mme aucun
homme d'une renomme imposante, except Carnot. Mais comment faire  la
fin d'une rvolution sanglante, qui, en quelques annes, avait dvor
plusieurs gnrations d'hommes de gnie en tout genre? Il n'y avait plus
dans les assembles aucun orateur extraordinaire; dans la diplomatie,
il n'y avait encore aucun ngociateur clbre. Barthlemy seul, par
les traits avec la Prusse et l'Espagne, s'tait attir une espce de
considration, mais il n'inspirait aucune confiance aux patriotes. Dans
les armes, il se formait dj de grands gnraux, et il s'en prparait
de plus grands encore; mais il n'y avait maintenant aucune supriorit
dcide, et on se dfiait d'ailleurs des militaires. Il n'existait donc,
comme nous venons de le dire, que deux grandes renommes, Sieys et
Carnot. Dans l'impossibilit d'avoir l'une, on avait acquis l'autre.
Barras avait de l'action; Rewbell, Letourneur, taient des travailleurs;
Larvellire-Lpaux tait un homme sage et probe. Il et t difficile,
dans le moment, de composer autrement la magistrature suprme.

La situation dans laquelle ces cinq magistrats arrivaient au pouvoir
tait dplorable; et il fallait aux uns beaucoup de courage et de vertu,
aux autres beaucoup d'ambition, pour accepter une semblable tche. On
tait au lendemain d'un combat dans lequel il avait fallu appeler une
faction pour en combattre une autre. Les patriotes qui venaient de
verser leur sang se montraient exigeans; les sectionnaires n'avaient
point cess d'tre hardis. La journe du 13 vendmiaire, en un mot,
n'avait pas t une de ces victoires suivies de terreur, qui, tout
en soumettant le gouvernement au joug de la faction victorieuse, le
dlivrent au moins de la faction vaincue. Les patriotes s'taient
relevs, les sectionnaires ne s'taient pas soumis. Paris tait rempli
des intrigans de tous les partis, agit par toutes les ambitions, et
livr  une affreuse misre.

Aujourd'hui, comme en prairial, les subsistances manquaient dans toutes
les grandes communes; le papier-monnaie apportait le dsordre dans les
transactions, et laissait le gouvernement sans ressources. La convention
n'ayant pas voulu cder les biens nationaux pour trois fois leur valeur
de 1790, en papier, les ventes avaient t suspendues; le papier, qui ne
pouvait rentrer que par les ventes, tait rest en circulation, et sa
dprciation avait fait d'effrayans progrs. Vainement avait-on imagin
l'chelle de proportion pour diminuer la perte de ceux qui recevaient
les assignats: cette chelle ne les rduisait qu'au cinquime, tandis
qu'ils ne conservaient pas mme le cent cinquantime de leur valeur
primitive. L'tat, ne percevant que du papier par l'impt, tait ruin
comme les particuliers. Il percevait, il est vrai, une moiti de la
contribution foncire en nature, ce qui lui procurait quelques denres
pour nourrir les armes; mais souvent les moyens de transport lui
manquaient, et ces denres pourrissaient dans les magasins. Pour
surcrot de dpenses, il tait oblig, comme on sait, de nourrir Paris.
Il livrait la ration pour un prix en assignat, qui couvrait  peine le
centime des frais. Ce moyen, du reste, tait le seul possible, pour
fournir au moins du pain aux rentiers et aux fonctionnaires publics
pays en assignats; mais cette ncessit avait port les dpenses  un
taux norme. N'ayant que du papier pour y suffire, l'tat avait mis des
assignats sans mesure, et avait port en quelques mois l'mission de 12
milliards  29. Par les anciennes rentres et les encaisses, la somme en
circulation relle s'levait  19 milliards, ce qui dpassait tous
les chiffres connus en finances. Pour ne pas multiplier davantage les
missions, la commission des cinq, institue dans les derniers jours de
la convention, pour proposer des moyens extraordinaires de police et
de finances, avait fait dcrter en principe une contribution
extraordinaire de guerre de vingt fois la contribution foncire et dix
fois l'impt des patentes, ce qui pouvait produire de 6  7 milliards
en papier. Mais cette contribution n'tait dcrte qu'en principe; en
attendant on donnait aux fournisseurs des inscriptions de rentes, qu'ils
recevaient  un taux ruineux. Cinq francs de rente taient reus pour
dix francs de capital. On essayait en outre d'un emprunt volontaire 
trois pour cent, qui tait ruineux aussi et mal rempli.

Dans cette dtresse pouvantable, les fonctionnaires publics, ne pouvant
pas vivre de leurs appointemens, donnaient leur dmission; les soldats
quittaient les armes, qui avaient perdu un tiers de leur effectif,
et revenaient dans les villes, o la faiblesse du gouvernement leur
permettait de rester impunment. Ainsi, cinq armes et une capitale
immense  nourrir, avec la simple facult d'mettre des assignats sans
valeur; ces armes  recruter, le gouvernement entier  reconstituer
au milieu de deux factions ennemies, telle tait la tche des cinq
magistrats qui venaient d'tre appels  l'administration suprme de la
rpublique.

Le besoin d'ordre est si grand dans les socits humaines, qu'elles se
prtent elles-mmes  son rtablissement, et secondent merveilleusement
ceux qui se chargent du soin de les rorganiser; il serait impossible
de les rorganiser si elles ne s'y prtaient pas, mais il n'en faut pas
moins reconnatre le courage et les efforts de ceux qui osent se
charger de pareilles entreprises. Les cinq directeurs, en se rendant au
Luxembourg, n'y trouvrent pas un seul meuble. Le concierge leur prta
une table boiteuse, une feuille de papier  lettre, une critoire,
pour crire le premier message, qui annonait aux deux conseils que le
directoire tait constitu. Il n'y avait pas un sou en numraire 
la trsorerie. Chaque nuit on imprimait les assignats ncessaires au
service du lendemain, et ils sortaient tout humides des presses de
la rpublique. La plus grande incertitude rgnait sur les
approvisionnemens, et pendant plusieurs jours on n'avait pu distribuer
que quelques onces de pain ou de riz au peuple.

La premire demande fut une demande de fonds. D'aprs la constitution
nouvelle, il fallait que toute dpense ft prcde d'une demande de
fonds, avec allocation  chaque ministre. Les deux conseils accordaient
la demande, et alors la trsorerie, qui avait t rendue indpendante du
directoire, comptait les fonds accords par le dcret des deux conseils.
Le directoire demanda d'abord trois milliards en assignats, qu'on lui
accorda, et qu'il fallut changer sur-le-champ contre du numraire.
tait-ce la trsorerie ou le directoire qui devait faire la ngociation
en numraire? c'tait l une premire difficult. La trsorerie, en
faisant elle-mme des marchs, sortait de ses attributions de simple
surveillance. On rsolut cependant la difficult en lui attribuant la
ngociation du papier. Les trois milliards pouvaient produire au plus
vingt ou vingt-cinq millions cus. Ainsi ils pouvaient suffire tout au
plus aux premiers besoins courans. Sur-le-champ on se mit  travailler 
un plan de finances, et le directoire annona aux deux conseils qu'il
le leur soumettrait sous quelques jours. En attendant il fallait faire
vivre Paris, qui manquait de tout. Il n'y avait plus de systme organis
de rquisition; le directoire demanda la facult d'exiger, par voie
de sommation, dans les dpartemens voisins de celui de la Seine, la
quantit de deux cent cinquante mille quintaux de bl,  compte sur
l'impt foncier payable en nature. Le directoire songea ensuite 
demander une foule de lois pour la rpression des dsordres de toute
espce, et particulirement de la dsertion, qui diminuait chaque jour
la force des armes. En mme temps il se mit  choisir les individus
qui devaient composer l'administration. Merlin (de Douai) fut appel
au ministre de la justice; on fit venir Aubert-Dubayet de l'arme des
ctes de Cherbourg pour lui donner le portefeuille de la guerre; Charles
Lacroix fut plac aux affaires trangres; Faypoult aux finances;
Benezech, administrateur clair,  l'intrieur. Le directoire s'tudia
ensuite  trouver, dans la multitude de solliciteurs qui l'assigeaient,
les hommes les plus capables de remplir les fonctions publiques. Il
n'tait pas possible que dans cette prcipitation il ne ft de trs
mauvais choix. Il employa surtout beaucoup de patriotes, trop signals
pour tre impartiaux et sages. Le 13 vendmiaire les avait rendus
ncessaires, et avait fait oublier la crainte qu'ils inspiraient. Le
gouvernement entier, directeurs, ministres, agens de toute espce, fut
donc form en haine du 13 vendmiaire, et du parti qui avait provoqu
cette journe. Les dputs conventionnels eux-mmes ne furent pas encore
rappels de leurs missions; et pour cela le directoire n'eut qu' ne pas
leur notifier son installation; il voulait ainsi leur donner le temps
d'achever leur ouvrage. Frron, envoy dans le Midi pour y rprimer
les fureurs contre-rvolutionnaires, put continuer sa tourne dans ces
contres malheureuses. Les cinq directeurs travaillaient sans relche,
et dployaient dans ces premiers momens le mme zle qu'on avait vu
dployer aux membres du grand comit de salut public, dans les jours 
jamais mmorables de septembre et octobre 1793.

Malheureusement, les difficults de cette tche taient aggraves par
des dfaites. La retraite  laquelle l'arme de Sambre-et-Meuse avait
t oblige donnait lieu aux bruits les plus alarmans. Par le plus
vicieux de tous les plans, et la trahison de Pichegru, l'invasion
projete en Allemagne n'avait pas du tout russi, comme on l'a vu. On
avait voulu passer le Rhin sur deux points, et occuper la rive droite
par deux armes. Jourdan, parti de Dusseldorf, aprs avoir pass le
fleuve avec beaucoup de bonheur, s'tait trouv sur la Lahn, serr entre
la ligne prussienne et le Rhin, et manquant de tout dans un pays neutre,
o il ne pouvait pas vivre  discrtion. Cependant cette dtresse
n'aurait dur que quelques jours s'il avait pu s'avancer dans le pays
ennemi, et se joindre  Pichegru, qui avait trouv, par l'occupation de
Manheim, un moyen si facile et si peu attendu de passer le Rhin. Jourdan
aurait rpar, par cette jonction, le vice du plan de campagne qui lui
tait impos; mais Pichegru, qui dbattait encore les conditions de sa
dfection avec les agens du prince de Cond, n'avait jet au-del du
Rhin qu'un corps insuffisant. Il s'obstinait  ne pas passer le fleuve
avec le gros de son arme, et laissait Jourdan seul en flche au milieu
de l'Allemagne. Cette position ne pouvait pas durer. Tous ceux qui
avaient la moindre notion de la guerre tremblaient pour Jourdan. Hoche,
qui, tout en commandant en Bretagne, jetait un regard d'intrt sur les
oprations des autres armes, en crivait  tout le monde. Jourdan fut
donc oblig de se retirer et de repasser le Rhin; et il agit en cela
avec une grande sagesse, et mrita l'estime par la manire dont il
conduisit sa retraite.

Les ennemis de la rpublique triomphaient de ce mouvement rtrograde,
et rpandaient les bruits les plus alarmans. Leurs malveillantes
prdictions se ralisrent au moment mme de l'installation du
directoire. Le vice du plan adopt par le comit de salut public
consistait  diviser nos forces,  laisser ainsi  l'ennemi, qui
occupait Mayence, l'avantage d'une position centrale, et  lui inspirer
par l l'ide de runir ses troupes, et d'en porter la masse entire sur
l'une ou l'autre de nos deux armes. Le gnral Clerfayt dut  cette
situation une inspiration heureuse, et qui attestait plus de gnie
qu'il n'en avait montr jusqu'ici, et qu'il n'en montra aussi dans
l'excution. Un corps d'environ trente mille Franais bloquait Mayence.
Matre de cette place, Clerfayt pouvait en dboucher, et accabler
ce corps de blocus, avant que Jourdan et Pichegru eussent le temps
d'accourir. Il saisit, en effet, l'instant convenable avec beaucoup
d'-propos. A peine Jourdan s'tait-il retir sur le Bas-Rhin, par
Dusseldorf et Neuwied, que Clerfayt, laissant un dtachement pour
l'observer, se rendit  Mayence, et y concentra ses forces, pour
dboucher subitement sur le corps de blocus. Ce corps, sous les ordres
du gnral Schaal, s'tendait en demi-cercle autour de Mayence, et
formait une ligne de prs de quatre lieues. Quoiqu'on et mis beaucoup
de soin  la fortifier, son tendue ne permettait pas de la fermer
exactement. Clerfayt, qui l'avait bien observe, avait dcouvert
plus d'un point facilement accessible. L'extrmit de cette ligne
demi-circulaire, qui devait s'appuyer sur le cours suprieur du Rhin,
laissait entre les derniers retranchemens et le fleuve une vaste
prairie. C'est sur ce point que Clerfayt rsolut de porter son principal
effort. Le 7 brumaire (29 octobre), il dboucha par Mayence avec des
forces imposantes, mais point assez considrables cependant pour rendre
l'opration dcisive. Les militaires lui ont reproch, en effet, d'avoir
laiss sur la rive droite un corps qui, employ  agir sur la rive
gauche, aurait invitablement amen la ruine d'une partie de l'arme
franaise. Clerfayt dirigea, le long de la prairie qui remplissait
l'intervalle entre le Rhin et la ligne de blocus, une colonne qui
s'avana l'arme au bras. En mme temps, une flottille de chaloupes
canonnires remontait le fleuve pour seconder le mouvement de cette
colonne. Il fit marcher le reste de son arme sur le front des lignes,
et ordonna une attaque prompte et vigoureuse. La division franaise
place  l'extrmit du demi-cercle, se voyant  la fois attaque de
front, tourne par un corps qui filait le long du fleuve, et canonne
par une flottille dont les boulets arrivaient sur ses derrires, prit
l'pouvante et s'enfuit en dsordre. La division de Saint-Cyr, qui tait
place immdiatement aprs celle-ci, se trouva dcouverte alors, et
menace d'tre dborde. Heureusement l'aplomb et le coup d'oeil de son
gnral la tirrent de pril. Il fit un changement de front en arrire,
et excuta sa retraite en bon ordre, en avertissant les autres divisions
d'en faire autant. Ds cet instant, tout le demi-cercle fut abandonn;
la division Saint-Cyr fit son mouvement de retraite sur l'arme du
Haut-Rhin; les divisions Mengaud et Renaud, qui occupaient l'autre
partie de la ligne, se trouvant spares, se replirent sur l'arme de
Sambre-et-Meuse, dont, par bonheur, une colonne, commande par Marceau,
s'avanait dans le Hunde-Ruck. La retraite de ces deux dernires
divisions fut extrmement difficile, et aurait pu devenir impossible, si
Clerfayt, comprenant bien toute l'importance de sa belle manoeuvre, et
agi avec des masses plus fortes et avec une rapidit suffisante. Il
pouvait, de l'avis des militaires, aprs avoir rompu la ligne franaise,
tourner rapidement les divisions qui descendaient vers le Bas-Rhin, les
envelopper, et les renfermer dans le coude que le Rhin forme de Mayence
 Bingen.

La manoeuvre de Clerfayt n'en fut pas moins trs-belle, et regarde
comme la premire de ce genre excute par les coaliss. Tandis qu'il
enlevait ainsi les lignes de Mayence, Wurmser, faisant une attaque
simultane sur Pichegru, lui avait enlev le pont du Necker, et l'avait
ensuite repouss dans les murs de Manheim. Ainsi, les deux armes
franaises ramenes au-del du Rhin, conservant  la vrit Manheim,
Neuwied et Dusseldorf, mais spares l'une de l'autre par Clerfayt, qui
avait chass tout ce qui bloquait Mayence, pouvaient courir de grands
dangers devant un gnral entreprenant et audacieux. Le dernier
vnement les avait fort branles; des fuyards avaient couru jusque
dans l'intrieur, et un dnment absolu ajoutait au dcouragement de
la dfaite. Clerfayt, heureusement, se htait peu d'agir, et employait
beaucoup plus de temps qu'il n'en aurait fallu pour concentrer toutes
ses forces.

Ces tristes nouvelles, arrives du 11 au 12 brumaire  Paris, au moment
mme de l'installation du directoire, contriburent beaucoup  augmenter
les difficults de la nouvelle organisation rpublicaine. D'autres
vnemens moins dangereux en ralit, mais tout aussi graves en
apparence, se passaient dans l'Ouest. Un nouveau dbarquement d'migrs
menaait la rpublique. Aprs la funeste descente de Quiberon, qui ne
fut tente, comme on l'a vu, qu'avec une partie des forces prpares
par le gouvernement anglais, les dbris de l'expdition avaient t
transports sur la flotte anglaise, et dposs ensuite dans la petite
le d'Ouat. On avait dbarqu l les malheureuses familles du Morbihan
qui taient accourues au-devant de l'expdition, et le reste des
rgimens migrs. Une pidmie et d'affreuses discordes rgnaient sur ce
petit cueil. Au bout de quelque temps, Puisaye, rappel par tous les
chouans qui avaient rompu la pacification, et qui n'attribuaient qu'aux
Anglais, et non  leur ancien chef, le malheur de Quiberon, Puisaye
tait retourn en Bretagne, o il avait tout prpar pour un
redoublement d'hostilits. Pendant l'expdition de Quiberon, les chefs
de la Vende taient demeurs immobiles, parce que l'expdition ne se
dirigeait pas chez eux, parce qu'ils avaient dfense des agens de Paris
de seconder Puisaye, et enfin parce qu'ils attendaient un succs avant
d'oser encore se compromettre. Charette seul tait entr en contestation
avec les autorits rpublicaines, au sujet de diffrens dsordres commis
dans son arrondissement, et de quelques prparatifs militaires qu'on lui
reprochait de faire, et il avait presque ouvertement rompu. Il venait de
recevoir, par l'intermdiaire de Paris, de nouvelles faveurs de Vrone,
et d'obtenir le commandement en chef des pays catholiques; ce qui tait
le but de tous ses voeux. Cette nouvelle dignit, en refroidissant le
zle de ses rivaux, avait singulirement excit le sien. Il esprait une
nouvelle expdition dirige sur ses ctes; et le commodore Waren lui
ayant offert les munitions restant de l'expdition de Quiberon, il
n'avait plus hsit; il avait fait sur le rivage une attaque gnrale,
repli les postes rpublicains, et recueilli quelques poudres et
quelques fusils. Les Anglais dbarqurent en mme temps sur la cte du
Morbihan les malheureuses familles qu'ils avaient tranes  leur suite,
et qui mouraient de faim et de misre dans l'le d'Ouat. Ainsi, la
pacification tait rompue et la guerre recommence.

Depuis long-temps les trois gnraux rpublicains, Aubert-Dubayet, Hoche
et Canclaux, qui commandaient les trois armes dites de Cherbourg,
de Brest et de l'Ouest, regardaient la pacification comme rompue,
non-seulement dans la Bretagne, mais aussi dans la Basse-Vende. Ils
s'taient runis tous trois  Nantes, et n'avaient rien su rsoudre.
Ils se mettaient nanmoins en mesure d'accourir individuellement sur le
premier point menac. On parlait d'un nouveau dbarquement; on disait,
ce qui tait vrai, que la division de Quiberon n'tait que la premire,
et qu'il en arrivait encore une autre. Averti des nouveaux dangers
qui menaaient les ctes, le gouvernement franais nomma Hoche au
commandement de l'arme de l'Ouest. Le vainqueur de Wissembourg et de
Quiberon tait l'homme en effet auquel, dans ce danger pressant, tait
due toute la confiance nationale. Il se rendit aussitt  Nantes pour
remplacer Canclaux. Les trois armes destines  contenir les provinces
insurges avaient t successivement renforces par quelques dtachemens
venus du Nord, et par plusieurs des divisions que la paix avec l'Espagne
rendait disponibles. Hoche se fit autoriser  tirer de nouveaux
dtachemens des deux armes de Brest et de Cherbourg, pour en augmenter
celle de la Vende, qu'il porta ainsi  quarante-quatre mille hommes. Il
tablit des postes fortement retranchs sur la Svre Nantaise qui coule
entre les deux Vendes, et qui sparait le pays de Stofflet de celui de
Charette. Il avait pour but d'isoler ainsi ces deux chefs, et de les
empcher d'agir de concert. Charette avait entirement lev le masque,
et proclam de nouveau la guerre. Stofflet, Sapinaud, Scpeaux,
jaloux de voir Charette nomm gnralissime, intimids aussi par les
prparatifs de Hoche, et incertains de l'arrive des Anglais, ne
bougeaient point encore. L'escadre anglaise parut enfin, d'abord dans
la baie de Quiberon, et puis dans celle de l'Ile-Dieu, en face de la
Basse-Vende. Elle portait deux mille hommes d'infanterie anglaise, cinq
cents cavaliers tout quips, des cadres de rgimens migrs, grand
nombre d'officiers, des armes, des munitions, des vivres, des vtemens
pour une arme considrable, des fonds en espces mtalliques, et enfin
le prince tant attendu. Des forces plus considrables devaient suivre si
l'expdition avait un commencement de succs, et si le prince prouvait
son dsir sincre de se mettre  la tte du parti royaliste. A peine
l'expdition fut signale sur les ctes, que tous les chefs royalistes
avaient envoy des missaires auprs du prince, pour l'assurer de leur
dvouement, pour rclamer l'honneur de le possder, et concerter leurs
efforts. Charette, matre du littoral, tait le mieux plac pour
concourir au dbarquement, et sa rputation, ainsi que le voeu de toute
l'migration, attirait l'expdition vers lui. Il envoya aussi des agens
pour arrter un plan d'oprations.

Hoche, pendant ce temps, faisait ses prparatifs avec son activit et sa
rsolution accoutumes. Il forma le projet de diriger trois colonnes,
de Challans, Clisson et Sainte-Hermine, trois points placs  la
circonfrence du pays, et de les porter sur Belleville, qui tait le
quartier-gnral de Charette. Ces trois colonnes, fortes de vingt 
vingt-deux mille hommes, devaient, par leur masse, imposer  la contre,
ruiner le principal tablissement de Charette, et le jeter, par une
attaque brusque et vigoureuse, dans un dsordre tel qu'il ne pt
protger le dbarquement du prince migr. Hoche, en effet, fit
partir ces trois colonnes, et les runit  Belleville sans y trouver
d'obstacles. Charette, dont il esprait rencontrer et battre le
principal rassemblement, n'tait point  Belleville; il avait runi neuf
 dix mille hommes, et s'tait dirig du ct de Luon pour porter
le thtre de la guerre vers le midi du pays, et loigner des ctes
l'attention des rpublicains. Son plan tait bien conu, mais il manqua
par l'nergie qui lui fut oppose. Tandis que Hoche entrait  Belleville
avec ses trois colonnes, Charette tait devant le poste de Saint-Cyr,
qui couvre la route de Luon aux Sables. Il attaqua ce poste avec toutes
ses forces; deux cents rpublicains retranchs dans une glise y firent
une rsistance hroque, et donnrent  la division de Luon, qui
entendait la canonnade, le temps d'accourir  leur secours. Charette,
pris en flanc, fut entirement battu, et oblig de se disperser avec son
rassemblement pour rentrer dans l'intrieur du Marais.

Hoche, ne trouvant pas l'ennemi devant lui, et dcouvrant la vritable
intention de son mouvement, ramena ses colonnes aux points d'o elles
taient parties, et s'occupa d'tablir un camp retranch  Soullans,
vers la cte, pour fondre sur le premier corps qui essaierait de
dbarquer. Dans cet intervalle, le prince migr, entour d'un nombreux
conseil et des envoys de tous les chefs bretons et vendens, continuait
de dlibrer sur les plans de dbarquement, et laissait  Hoche le temps
de prparer ses moyens de rsistance. Les voiles anglaises, demeurant en
vue des ctes, ne cessaient de provoquer les craintes des rpublicains
et les esprances des royalistes.

Ainsi, ds les premiers jours de l'installation du directoire, une
dfaite devant Mayence, et un dbarquement imminent dans la Vende,
taient des sujets d'alarme dont les ennemis du gouvernement se
servaient avec une grande perfidie pour rendre son tablissement plus
difficile. Il fit expliquer ou dmentir une partie des bruits
qu'on rpandait sur la situation des deux frontires, et donna des
claircissemens sur les vnemens qui venaient de se passer. On ne
pouvait gure dissimuler la dfaite essuye devant les lignes de
Mayence; mais le gouvernement fit rpondre aux discours des alarmistes
que Dusseldorf et Neuwied nous restaient encore; que Manheim tait
toujours en notre pouvoir; que par consquent l'arme de Sambre-et-Meuse
avait deux ttes de pont, et l'arme du Rhin une, pour dboucher quand
il leur conviendrait au-del du Rhin; que notre situation tait donc
la mme que celle des Autrichiens, puisque, s'ils taient matres
par Mayence d'agir sur les deux rives, nous l'tions nous aussi par
Dusseldorf, Neuwied et Manheim. Le raisonnement tait juste; mais il
s'agissait de savoir si les Autrichiens, poursuivant leurs succs, ne
nous enlveraient pas bientt Neuwied et Manheim, et ne s'tabliraient
pas sur la rive gauche, entre les Vosges et la Moselle. Quant  la
Vende, le gouvernement fit part des dispositions vigoureuses de
Hoche, qui taient rassurantes pour les esprits de bonne foi, mais qui
n'empchaient pas les patriotes exalts de concevoir des craintes, et
les contre-rvolutionnaires d'en rpandre.

Au milieu de ces dangers, le directoire redoublait d'efforts pour
rorganiser le gouvernement, l'administration, et surtout les finances.
Trois milliards d'assignats lui avaient t accords, comme on a vu,
et avaient produit tout au plus vingt et quelques millions en cus.
L'emprunt volontaire ouvert  trois pour cent, dans les derniers jours
de la convention, venait d'tre suspendu; car pour un capital en papier,
l'tat promettait une rente relle, et faisait un march ruineux. La
taxe extraordinaire de guerre propose par la commission des cinq
n'avait pas encore t mise  excution, et excitait des plaintes
comme un dernier acte rvolutionnaire de la convention  l'gard des
contribuables. Tous les services allaient manquer. Les particuliers,
rembourss d'aprs l'chelle de proportion, levaient des rclamations
si amres, qu'on avait t oblig de suspendre les remboursemens. Les
matres de poste, pays en assignats, annonaient qu'ils allaient se
retirer; car les secours insuffisans du gouvernement ne couvraient
plus leurs pertes. Le service des postes allait manquer sous peu,
c'est--dire que toutes les communications, mme crites, allaient
cesser dans toutes les parties du territoire. Le plan des finances
annonc sous quelques jours devait donc tre donn sur-le-champ. C'tait
l le premier besoin de l'tat et le premier devoir du directoire. Il
fut enfin communiqu  la commission des finances.

La masse des assignats circulans pouvait tre value  environ 20
milliards. Mme en supposant les assignats encore au centime de leur
valeur, et non pas au cent cinquantime, ils ne formaient pas une valeur
relle de plus de 200 millions: il est certain qu'ils ne figuraient pas
pour davantage dans la circulation, et que ceux qui les possdaient ne
pouvaient les faire accepter pour une valeur suprieure. On aurait pu
tout  coup revenir  la ralit, ne prendre les assignats que pour ce
qu'ils valaient vritablement, ne les admettre qu'au cours, soit dans
les transactions entre particuliers, soit dans l'acquittement des
impts, soit dans le paiement des biens nationaux. Sur-le-champ alors,
cette grande et effrayante masse de papier, cette dette norme aurait
disparu. Il restait  peu prs sept milliards cus de biens nationaux,
en y comprenant ceux de la Belgique et les forts nationales; on avait
donc d'immenses ressources pour retirer ces 20 milliards, rduits  200
millions, et pour faire face  de nouvelles dpenses. Mais cette grande
et hardie dtermination tait difficile  prendre; elle tait repousse
 la fois par les esprits scrupuleux, qui la considraient comme une
banqueroute, et par les patriotes, qui disaient qu'on voulait ruiner les
assignats.

Les uns et les autres se montraient peu clairs. Cette banqueroute,
si c'en tait une, tait invitable, et s'accomplit plus tard. Il
s'agissait seulement d'abrger le mal, c'est--dire la confusion, et de
rtablir l'ordre dans les valeurs, seule justice que doive l'tat  tout
le monde. Sans doute, au premier aspect, c'tait une banqueroute que de
prendre aujourd'hui pour 1 franc, un assignat qui, en 1790, avait t
mis pour 100 francs, et qui contenait alors la promesse de 100 francs
en terre. D'aprs ce principe, il aurait donc fallu prendre les 20
milliards de papier pour 20 milliards cus, et les payer intgralement;
mais les biens nationaux auraient  peine pay le tiers de cette somme.
Dans le cas mme o l'on aurait pu payer la somme intgralement, il faut
se demander combien l'tat avait reu en mettant ces 20 milliards? 4 ou
5 milliards peut-tre. On ne les avait pas pris pour davantage en les
recevant de ses mains, et il avait dj rembours par les ventes une
valeur gale en biens nationaux. Il y aurait donc eu la plus cruelle
injustice  l'gard de l'tat, c'est--dire de tous les contribuables, 
considrer les assignats d'aprs leur valeur primitive. Il fallait donc
consentir  ne les prendre que pour une valeur rduite: on avait mme
commenc  le faire, en adoptant l'chelle de proportion.

Sans doute, s'il y avait encore des individus portant les premiers
assignats mis, et les ayant gards sans les changer une seule fois,
ceux-l taient exposs  une perte norme; car les ayant reus presque
au pair, ils allaient essuyer aujourd'hui toute la rduction. Mais
c'tait l une fiction tout  fait fausse. Personne n'avait gard les
assignats en dpt, car on ne thsaurise pas le papier: tout le monde
s'tait ht de les transmettre, et chacun avait essuy une portion de
la perte. Tout le monde avait souffert dj sa part de cette prtendue
banqueroute, et ds lors ce n'en tait plus une. La banqueroute d'un
tat consiste  faire supporter  quelques individus, c'est--dire
aux cranciers, la dette qu'on ne veut pas faire supporter  tous les
contribuables; or, si tout le monde avait du plus au moins souffert sa
part de la dprciation des assignats, il n'y avait banqueroute pour
personne. On pouvait enfin donner une raison plus forte que toutes les
autres. L'assignat n'et-il baiss que dans quelques mains, et perdu de
son prix que pour quelques individus, il avait pass maintenant dans les
mains des spculateurs sur le papier, et c'et t cette classe beaucoup
plus que celle des vritables lss, qui aurait recueilli l'avantage
d'une restauration insense de valeur. Aussi Calonne avait-il crit
 Londres une brochure, o il disait avec beaucoup de sens, qu'on se
trompait en croyant la France accable par le fardeau des assignats,
que ce papier-monnaie tait un moyen de faire la banqueroute sans la
dclarer. Il aurait d dire, pour s'exprimer avec plus de justice, que
c'tait un moyen de la faire porter sur tout le monde, c'est--dire de
la rendre nulle.

Il tait donc raisonnable et juste de revenir  la ralit, et de ne
prendre l'assignat que pour ce qu'il valait. Les patriotes disaient que
c'tait ruiner l'assignat, qui avait sauv la rvolution, et regardaient
cette ide comme une conception sortie du cerveau des royalistes. Ceux
qui prtendaient raisonner avec plus de lumires et de connaissance
de la question, soutenaient qu'on allait faire tomber tout  coup le
papier, et que la circulation ne pourrait plus se faire, faute du papier
qui aurait pri, et faute des mtaux qui taient enfouis, ou qui
avaient pass  l'tranger. L'avenir dmentit ceux qui faisaient ce
raisonnement; mais un simple calcul aurait d tout de suite les mettre
sur la voie d'une opinion plus juste. En ralit, les 20 milliards
d'assignats reprsentaient moins de 200 millions; or, d'aprs tous les
calculs, la circulation ne pouvait pas se faire autrefois sans moins de
2 milliards, or ou argent. Si donc aujourd'hui les assignats n'entraient
que pour 200 millions dans la circulation, avec quoi se faisait le reste
des transactions? Il est bien vident que les mtaux devaient circuler
en trs-grande quantit, et ils circulaient en effet, mais dans les
provinces et les campagnes, loin des yeux du gouvernement. D'ailleurs
les mtaux, comme toutes les marchandises, viennent toujours l o le
besoin les appelle, et, en chassant le papier, ils seraient revenus,
comme ils revinrent en effet quand le papier prit de lui-mme.

C'tait donc une double erreur, et trs-enracine dans les esprits, que
de regarder la rduction de l'assignat  sa valeur relle, comme une
banqueroute et comme une destruction subite des moyens de circulation.
Elle n'avait qu'un inconvnient, mais ce n'tait pas celui qu'on lui
reprochait, comme on va le voir bientt. La commission des finances,
gne par les ides qui rgnaient, ne put adopter qu'en partie les vrais
principes de la matire. Aprs s'tre concerte avec le directoire, elle
arrta le projet suivant.

En attendant que, par le nouveau plan, la vente des biens et la
perception des impts fissent rentrer des valeurs non pas fictives, mais
relles, il fallait se servir encore des assignats. On proposa de porter
l'mission  30 milliards, mais en s'obligeant  ne pas la porter
au-del. Au 30 nivse, la planche devait tre solennellement brise.
Ainsi on rassurait le public sur la quantit des nouvelles missions. On
consacrait aux 30 milliards mis un milliard cus de biens nationaux.
Par consquent, l'assignat qui, dans la circulation, ne valait
rellement que le cent cinquantime et beaucoup moins, tait liquid
au trentime; ce qui tait un assez grand avantage fait au porteur du
papier. On consacrait encore un milliard cus de terres  rcompenser
les soldats de la rpublique, milliard qui leur tait promis depuis
long-temps. Il en restait donc cinq, sur les sept dont on pouvait
disposer. Dans ces cinq se trouvaient les forts nationales, le mobilier
des migrs et de la couronne, les maisons royales, les biens du clerg
belge. On avait donc encore cinq milliards cus disponibles. Mais la
difficult consistait  disposer de cette valeur. L'assignat, en effet,
avait t le moyen de la mettre en circulation d'avance, avant que les
biens fussent vendus. Mais l'assignat tant supprim, puisqu'on ne
pouvait ajouter que 10 milliards aux 20 existans, somme qui, tout au
plus, reprsentait 100 millions cus, comment raliser d'avance la
valeur des biens, et s'en servir pour les dpenses de la guerre? C'tait
l la seule objection  faire  la liquidation du papier et  sa
suppression. On imagina les cdules hypothcaires, dont il avait t
parl l'anne prcdente. D'aprs cet ancien plan, on devait emprunter,
et donner aux prteurs des cdules portant hypothque spciale sur les
bien dsigns. Afin de trouver  emprunter, on devait recourir  des
compagnies de finances qui se chargeraient de ces cdules. En un mot, au
lieu d'un papier dont la circulation tait force, qui n'avait qu'une
hypothque gnrale sur la masse des biens nationaux, et qui changeait
tous les jours de valeur, on crait par les cdules un papier
volontaire, qui tait hypothqu nommment sur une terre ou sur une
maison, et qui ne pouvait subir d'autre changement de valeur que celui
de l'objet mme qu'il reprsentait. Ce n'tait pas proprement un
papier-monnaie. Il n'tait pas expos  tomber, parce qu'il n'tait pas
forcment introduit dans la circulation; mais on pouvait aussi ne pas
trouver  le placer. En un mot, la difficult consistant toujours,
aujourd'hui comme au dbut de la rvolution,  mettre en circulation la
valeur des biens, la question tait de savoir s'il valait mieux forcer
la circulation de cette valeur, ou la laisser volontaire. Le premier
moyen tant tout  fait puis, il tait naturel qu'on songet  essayer
l'autre.

On convint donc qu'aprs avoir port le papier  30 milliards, qu'aprs
avoir dsign un milliard cus de biens pour l'absorber, et rserv un
milliard cus de biens aux soldats de la patrie, on ferait des cdules
pour une somme proportionne aux besoins publics, et qu'on traiterait de
ces cdules avec des compagnies de finances. Les forts nationales ne
devaient pas tre cdules; on voulait les conserver  l'tat.
Elles formaient  peu prs 2 milliards, sur les 5 milliards restant
disponibles. On devait traiter avec des compagnies pour aliner
seulement leur produit pendant un certain nombre d'annes.

La consquence de ce projet, fond sur la rduction des assignats  leur
valeur relle, tait de ne plus les admettre qu'au cours dans toutes les
transactions. En attendant que par la vente du milliard qui leur tait
affect, ils pussent tre retirs, ils ne devaient plus tre reus par
les particuliers et par l'tat qu' leur valeur du jour. Ainsi, le
dsordre des transactions allait cesser, et tout paiement frauduleux
devenait impossible. L'tat allait recevoir par l'impt des valeurs
relles, qui couvraient au moins les dpenses ordinaires, et il n'aurait
plus  payer avec les biens que les frais extraordinaires de la guerre.
L'assignat ne devait tre reu au pair que dans le paiement de l'arrir
des impositions, arrir qui tait considrable, et s'levait  13
milliards. On fournissait ainsi aux contribuables en retard un moyen
ais de se librer,  condition qu'ils le feraient tout de suite; et la
somme de 30 milliards, remboursable en biens nationaux au trentime,
tait diminue d'autant. Ce plan, adopt par les cinq-cents, aprs une
longue discussion en comit secret, fut aussitt port aux anciens.
Pendant que les anciens allaient le discuter, de nouvelles questions
taient soumises aux cinq-cents, sur la manire de rappeler sous les
drapeaux les soldats qui avaient dsert  l'intrieur; sur le mode de
nomination des juges, officiers municipaux, et fonctionnaires de toute
espce, que les assembles lectorales, agites par les passions de
vendmiaire, n'avaient pas eu le temps ou la volont de nommer. Le
directoire travaillait ainsi sans relche, et fournissait de nouveaux
sujets de travail aux deux conseils.

Le plan de finances dfr aux anciens reposait sur de bons principes;
il prsentait des ressources, car la France en avait encore d'immenses;
malheureusement il ne surmontait pas la vritable difficult, car il ne
rendait pas ces ressources assez actuelles. Il est bien vident que la
France, avec des impts qui pouvaient suffire  sa dpense annuelle ds
que le papier ne rendrait plus la recette illusoire, avec 7 milliards
cus de biens nationaux pour rembourser les assignats et pourvoir aux
dpenses extraordinaires de la guerre, il est bien vident que la France
avait des ressources. La difficult consistait, en fondant un plan sur
de bons principes, et en l'adaptant  l'avenir, de pourvoir surtout au
prsent.

Or, les anciens ne crurent pas qu'il fallt sitt renoncer aux
assignats. La facult d'en crer encore 10 milliards prsentait tout au
plus une ressource de 100 millions cus, et c'tait peu pour attendre
les recettes que devait procurer le nouveau plan. D'ailleurs
trouverait-on des compagnies pour traiter de l'exploitation des forts
pendant vingt ou trente ans? En trouverait-on pour accepter des cdules,
c'est--dire des assignats libres? Dans l'incertitude o l'on tait
de pouvoir se servir des biens nationaux par les nouveaux moyens,
fallait-il renoncer  l'ancienne manire de les dpenser, c'est--dire
aux assignats forcs? Le conseil des anciens, qui apportait une grande
svrit dans l'examen des rsolutions des cinq-cents, et qui en avait
dj rejet plus d'une, apposa son _veto_ sur le projet financier, et
refusa de l'admettre.

Ce rejet laissa les esprits dans une grande anxit, et on retomba dans
les plus grandes incertitudes. Les contre-rvolutionnaires, joyeux de
ce conflit d'ides, prtendaient que les difficults de la situation
taient insolubles, et que la rpublique allait prir par les finances.
Les hommes les plus clairs, qui ne sont pas toujours les plus rsolus,
le craignaient. Les patriotes, arrivs au plus haut degr d'irritation,
en voyant qu'on avait eu l'ide d'abolir les assignats, criaient qu'on
voulait dtruire cette dernire cration rvolutionnaire qui avait sauv
la France; ils demandaient que, sans ttonner si long-temps, on rtablt
le crdit des assignats par les moyens de 93, le _maximum_, les
_rquisitions_ et la _mort_. C'tait une violence et un emportement qui
rappelaient les annes les plus agites. Pour comble de malheur, les
vnemens sur le Rhin s'taient aggravs: Clerfayt, sans profiter en
grand capitaine de la victoire, en avait cependant retir de nouveaux
avantages. Ayant appel  lui le corps de La Tour, il avait march sur
Pichegru, l'avait attaqu sur la Pfrim et sur le canal de Frankendal,
et l'avait successivement repouss jusque sous Landau. Jourdan s'tait
avanc sur la Nahe  travers un pays difficile, et mettait le plus noble
dvouement  faire la guerre dans des montagnes pouvantables, pour
dgager l'arme du Rhin; mais ses efforts ne pouvaient que diminuer
l'ardeur de l'ennemi, sans rparer nos pertes.

Si donc la ligne du Rhin nous restait dans les Pays-Bas, elle tait
perdue  la hauteur des Vosges, et l'ennemi nous avait enlev autour de
Mayence un vaste demi-cercle.

Dans cet tat de dtresse, le directoire envoya une dpche des plus
pressantes au conseil des cinq-cents, et proposa une de ces rsolutions
extraordinaires qui avaient t prises dans les occasions dcisives de
la rvolution. C'tait un emprunt forc de six cents millions en valeur
relle, soit numraire, soit assignats au cours, rparti sur les classes
les plus riches. C'tait donner ouverture  une nouvelle suite d'actes
arbitraires, comme l'emprunt forc de Cambon sur les riches; mais, comme
ce nouvel emprunt tait exigible sur-le-champ, qu'il pouvait faire
rentrer tous les assignats circulans, et fournir encore un surplus de
trois ou quatre cents millions en numraire, et qu'il fallait enfin
trouver des ressources promptes et nergiques, on l'adopta.

Il fut dcid que les assignats seraient reus  cent capitaux pour un:
200 millions de l'emprunt suffisaient donc pour absorber 20 milliards de
papier. Tout ce qui rentrerait devait tre brl. On esprait ainsi que
le papier retir presque entirement se relverait, et qu' la rigueur
on pourrait en mettre encore et se servir de cette ressource. Il devait
rester  percevoir, sur les 600 millions, 4oo millions en numraire, qui
suffiraient aux besoins des deux premiers mois, car on valuait  1,500
millions les dpenses de cette anne (an IV--1795, 1796).

Certains adversaires du directoire, qui, sans s'inquiter beaucoup de
l'tat du pays, voulaient seulement contrarier le nouveau gouvernement
 tout prix, firent les objections les plus effrayantes, Cet emprunt,
disaient-ils, allait enlever tout le numraire de la France; elle n'en
aurait pas mme assez pour le payer! comme si l'tat, en prenant 400
millions en mtal, n'allait pas les reverser dans la circulation en
achetant des bls, des draps, des cuirs, des fers, etc. L'tat n'allait
brler que le papier. La question tait de savoir si la France pouvait
donner sur-le-champ 400 millions en denres et marchandises, et brler
200 millions en papier, qu'on appelait fastueusement 20 milliards. Elle
le pouvait certainement. Le seul inconvnient tait dans le mode de
perception qui serait vexatoire, et qui par l deviendrait moins
productif, mais on ne savait comment faire. Arrter les assignats  30
milliards, c'est--dire ne se donner que 100 millions rels devant
soi, dtruire ensuite la planche, et s'en fier du sort de l'tat
 l'alination du revenu des forts et au placement des cdules,
c'est--dire  l'mission d'un papier volontaire, avait paru trop hardi.
Dans l'incertitude de ce que feraient les volonts libres, les conseils
aimrent mieux forcer les Franais  contribuer extraordinairement.

Par l'emprunt forc, se disait-on, une partie au moins du papier
rentrera; il rentrera avec une certaine quantit de numraire; puis
enfin on aura toujours la planche, qui aura acquis plus de valeur par
l'absorption de la plus grande partie des assignats. On ne renona pas
pour cela aux autres ressources; on dcida qu'une partie des biens
serait cdule, opration longue, car il fallait mentionner le dtail de
chaque bien dans les cdules, et que l'on ferait ensuite march avec des
compagnies de finances. On dcrta la mise en vente des maisons sises
dans les villes, celle des terres au-dessous de trois cents arpens, et
enfin celle des biens du clerg belge. On rsolut aussi l'alination de
toutes les maisons ci-devant royales, except Fontainebleau, Versailles
et Compigne. Le mobilier des migrs dut tre aussi vendu sur-le-champ.
Toutes ces ventes devaient se faire aux enchres.

On n'osa pas dcrter encore la rduction des assignats au cours, ce qui
aurait fait cesser le plus grand mal, celui de ruiner tous ceux qui les
recevaient, les particuliers comme l'tat. On craignait de les dtruire
tout  coup par cette mesure si simple. On dcida que, dans l'emprunt
forc, ils seraient reus  cent capitaux pour un; que dans l'arrir
des contributions ils seraient reus pour toute leur valeur, afin
d'encourager l'acquittement de cet arrir, qui devait faire rentrer
13 milliards; que les remboursemens des capitaux seraient toujours
suspendus; mais que les rentes et les intrts de toute espce seraient
pays  dix capitaux pour un, ce qui tait encore fort onreux pour ceux
qui recevaient leur revenu  ce prix. Le paiement de l'impt foncier
et des fermages fut maintenu sur le mme pied, c'est--dire moiti en
nature, moiti en assignats. Les douanes durent tre payes moiti en
assignats, moiti en numraire. On fit cette exception pour les douanes,
parce qu'il y avait dj beaucoup de numraire aux frontires. Il y eut
aussi une exception  l'gard de la Belgique. Les assignats n'y avaient
pas pntr; on dcida que l'emprunt forc, et les impts, y seraient
perus en numraire.

On revenait donc timidement au numraire, et on n'osait pas trancher
hardiment la difficult, comme il arrive toujours dans ces cas-l.
Ainsi, l'emprunt forc, les biens mis en vente, l'arrir, en amenant de
considrables rentres de papier, permettaient d'en mettre encore. On
pouvait compter en outre sur quelques recettes en numraire.

Les deux dterminations les plus importantes  prendre aprs les lois de
finances, taient relatives  la dsertion, et au mode de nomination des
fonctionnaires non lus. L'une devait servir  recomposer les armes,
l'autre  achever l'organisation des communes et des tribunaux.

La dsertion  l'extrieur, crime fort rare, fut punie de mort. On
discuta vivement sur la peine  infliger  l'embauchage. Il fut, malgr
l'opposition, puni comme la dsertion  l'extrieur. Tout cong donn
aux jeunes gens de la rquisition dut expirer dans dix jours. La
poursuite des jeunes gens qui avaient abandonn les drapeaux, confie
aux municipalits, tait molle et sans effet; elle fut donne  la
gendarmerie. La dsertion  l'intrieur tait punie de dtention pour la
premire fois, et des fers pour la seconde. La grande rquisition d'aot
1793, qui tait la seule mesure de recrutement qu'on et adopte,
atteignait assez d'hommes pour remplir les armes; elle avait suffi,
depuis trois ans, pour les maintenir sur un pied respectable, et elle
pouvait suffire encore, au moyen d'une loi nouvelle qui en assurt
l'excution. Les nouvelles dispositions furent combattues par
l'opposition, qui tendait naturellement  diminuer l'action du
gouvernement; mais elles furent adoptes par la majorit des deux
conseils.

Beaucoup d'assembles lectorales, agites par les dcrets des 5 et
13 fructidor, avaient perdu leur temps, et n'avaient point achev la
nomination des individus qui devaient composer les administrations
locales et les tribunaux. Celles qui taient situes dans les provinces
de l'Ouest, ne l'avaient pas pu  cause de la guerre civile. D'autres y
avaient mis de la ngligence. La majorit conventionnelle, pour assurer
l'homognit du gouvernement, et une homognit toute rvolutionnaire,
voulait que le directoire et les nominations. Il est naturel que le
gouvernement hrite de tous les droits auxquels les citoyens renoncent,
c'est--dire que l'action du gouvernement supple  celle des
individus. Ainsi, l o les assembles avaient outre-pass les dlais
constitutionnels, l o elles n'avaient pas voulu user de leurs droits,
il tait naturel que le directoire ft appel  nommer. Convoquer
de nouvelles assembles, c'tait manquer  la constitution, qui le
dfendait, c'tait rcompenser la rvolte contre les lois, c'tait enfin
donner ouverture  de nouveaux troubles. Il y avait d'ailleurs des
analogies dans la constitution qui devaient conduire  rsoudre la
question en faveur du directoire. Ainsi, il tait charg de faire les
nominations dans les colonies, et de remplacer les fonctionnaires
morts ou dmissionnaires dans l'intervalle d'une lection  l'autre.
L'opposition ne manqua pas de s'lever contre cet avis. Dumolard,
dans le conseil des cinq-cents, Portalis, Dupont (de Nemours),
Tronon-Ducoudray, dans le conseil des anciens, soutinrent que c'tait
donner une prrogative royale au directoire. Cette minorit, qui
secrtement penchait plutt pour la monarchie que pour la rpublique,
changea ici de rle avec la majorit rpublicaine, et soutint avec la
dernire exagration les ides dmocratiques. Du reste, la discussion
vive et solennelle ne fut trouble par aucun emportement. Le directoire
eut les nominations,  la seule condition de faire ses choix parmi
les hommes qui avaient dj t honors des suffrages du peuple. Les
principes conduisaient  cette solution; mais la politique devait la
conseiller encore davantage. On vitait pour le moment de nouvelles
lections, et on donnait  l'administration tout entire, aux tribunaux
et au gouvernement, une plus grande homognit.

Le directoire avait donc les moyens de se procurer des fonds, de
recruter l'arme, d'achever l'organisation de l'administration et de la
justice. Il avait la majorit dans les deux conseils. Une opposition
mesure s'levait, il est vrai, dans les cinq-cents et aux anciens;
quelques voix du nouveau tiers lui disputaient ses attributions, mais
cette opposition tait dcente et calme. Il semblait qu'elle respectt
sa situation extraordinaire, et ses travaux courageux. Sans doute elle
respectait aussi, dans ce gouvernement lu par les conventionnels et
appuy par eux, la rvolution toute puissante encore et profondment
courrouce. Les cinq directeurs s'taient partag la tche gnrale.
Barras avait le personnel, et Carnot le mouvement des armes;
Rewbell, les relations trangres; Letourneur et Larvellire-Lpaux,
l'administration intrieure. Ils n'en dlibraient pas moins en commun
sur toutes les mesures importantes. Ils avaient eu long-temps le
mobilier le plus misrable; mais enfin ils avaient tir du Garde-Meuble
les objets ncessaires  l'ornement du Luxembourg, et ils commenaient
 reprsenter dignement la rpublique franaise. Leurs antichambres
taient remplies de solliciteurs, entre lesquels il n'tait pas toujours
ais de choisir. Le directoire, fidle  son origine et  sa nature,
choisissait toujours les hommes les plus prononcs. clair par la
rvolte du 13 vendmiaire, il s'tait pourvu d'une force considrable et
imposante pour garantir Paris et le sige du gouvernement d'un nouveau
coup de main. Le jeune Bonaparte, qui avait figur au 13 vendmiaire,
fut charg du commandement de cette arme, dite arme de l'intrieur. Il
l'avait rorganise en entier et place au camp de Grenelle. Il avait
runi en un seul corps, sous le nom de lgion de police, une partie
des patriotes qui avaient offert leurs services au 13 vendmiaire.
Ces patriotes appartenaient pour la plupart  l'ancienne gendarmerie
dissoute aprs le 9 thermidor, laquelle n'tait remplie elle-mme que
des anciens soldats aux gardes-franaises. Bonaparte organisa ensuite la
garde constitutionnelle du directoire et celle des conseils. Cette
force imposante et bien dirige tait capable de tenir tout le monde en
respect, et de maintenir les partis dans l'ordre.

Ferme dans sa ligne, le directoire se pronona encore davantage par
une foule de mesures de dtail. Il persista  ne point notifier son
installation aux dputs conventionnels qui taient en mission dans les
dpartemens. Il enjoignit  tous les directeurs de spectacle de ne plus
laisser chanter qu'un seul air, celui de la _Marseillaise_. Le _Rveil
du peuple_ fut proscrit. On trouva cette mesure purile; il est certain
qu'il y aurait eu plus de dignit  interdire toute espce de chants;
mais on voulait rveiller l'enthousiasme rpublicain, malheureusement un
peu attidi. Le directoire fit poursuivre quelques journaux royalistes
qui avaient continu  crire avec la mme violence qu'en vendmiaire.
Quoique la libert de la presse ft illimite, la loi de la convention
contre les crivains qui provoquaient au retour de la royaut,
fournissait un moyen de rpression dans les cas extrmes. Richer-Serizy
fut poursuivi; le procs fut fait  Lematre et  Brottier, dont les
correspondances avec Vrone, Londres et la Vende, prouvaient leur
qualit d'agens royalistes, et leur influence dans les troubles de
vendmiaire. Lematre fut condamn  mort comme agent principal;
Brottier fut acquitt. Il fut constat que deux secrtaires du comit
de salut public leur avaient livr des papiers importans. Les trois
dputs, Saladin, Lhomond et Rovre, mis en arrestation  cause du 13
vendmiaire, mais aprs que leur rlection avait t prononce par
l'assemble lectorale de Paris, furent rintgrs par les deux
conseils, sur le motif qu'ils taient dj dputs quand on avait
procd contre eux, et que les formes prescrites par la constitution
 l'gard des dputs, n'avaient pas t observes. Cormatin et les
chouans saisis avec lui comme infracteurs de la pacification, furent
aussi mis en jugement. Cormatin fut dport comme ayant continu
secrtement de travailler  la guerre civile; les autres furent
acquitts, au grand dplaisir des patriotes, qui se plaignirent
amrement de l'indulgence des tribunaux.

La conduite du directoire  l'gard du ministre de la cour de Florence,
prouva plus fortement encore la rigueur rpublicaine de ses sentimens.
On tait enfin convenu avec l'Autriche de lui rendre la fille de Louis
XVI, seul reste de la famille qui avait t enferme au Temple, 
condition que les dputs livrs par Dumouriez seraient remis aux
avant-postes franais. La princesse partit du Temple le 28 frimaire (19
dcembre). Le ministre de l'intrieur alla la chercher lui-mme, et la
conduisit avec les plus grands gards  son htel, d'o elle partit,
accompagne des personnes dont elle avait fait choix. On pourvut
largement  son voyage, et elle fut ainsi achemine vers la frontire.
Les royalistes ne manqurent pas de faire des vers et des allusions sur
l'infortune prisonnire, rendue enfin  la libert. Le comte Carletti,
ce ministre de Florence qui avait t envoy  Paris,  cause de son
attachement connu pour la France et la rvolution, demanda au directoire
l'autorisation de voir la princesse, en sa qualit de ministre d'une
cour allie. Ce ministre tait devenu suspect, sans doute  tort, 
cause de l'exagration mme de son rpublicanisme. On ne concevait pas
qu'un ministre d'un prince absolu, et surtout d'un prince autrichien,
pt tre aussi exagr. Le directoire, pour toute rponse, lui signifia
sur-le-champ l'ordre de quitter Paris, mais dclara en mme temps que
cette mesure tait toute personnelle  l'envoy, et non  la cour de
Florence, avec laquelle la rpublique franaise demeurait en relations
d'amiti.

Il y avait un mois et demi tout au plus que le directoire tait
institu, et dj il commenait  s'asseoir; les partis s'habituaient
 l'ide d'un gouvernement tabli, et, songeant moins  le renverser,
s'arrangeaient pour le combattre dans les limites traces par la
constitution. Les patriotes, ne renonant pas  leur ide favorite de
club, s'taient runis au Panthon; ils sigeaient dj au nombre de
plus de quatre mille, et formaient une assemble qui ressemblait fort
 celle des anciens jacobins. Fidles cependant  la lettre de la
constitution, ils avaient vit ce qu'elle dfendait dans les runions
de citoyens, c'est--dire l'organisation en assemble politique. Ainsi,
ils n'avaient pas un bureau; ils ne s'taient pas donn des brevets; les
assistans n'taient pas distingus en spectateurs et socitaires; il
n'existait ni correspondance ni affiliation avec d'autres socits du
mme genre. A part cela, le club avait tous les caractres de l'ancienne
socit-mre, et ses passions, plus vieilles, n'en taient que plus
opinitres.

Les sectionnaires s'taient compos des socits plus analogues  leurs
gots et  leurs moeurs. Aujourd'hui, comme sous la convention, ils
comptaient quelques royalistes secrets dans leurs rangs, mais en petit
nombre; la plupart d'entre eux, par crainte ou par bon ton, taient
ennemis des terroristes et des conventionnels, qu'ils affectaient de
confondre, et qu'ils taient fchs de retrouver presque tous dans le
nouveau gouvernement. Il s'tait form des socits o on lisait les
journaux, o on s'entretenait de sujets politiques avec la politesse et
le ton des salons, et o la danse et la musique succdaient  la lecture
et aux conversations. L'hiver commenait, et ces messieurs se
livraient au plaisir, comme  un acte d'opposition contre le systme
rvolutionnaire, systme que personne ne voulait renouveler, car les
Saint-Just, les Robespierre, les Couthon, n'taient plus l pour nous
ramener par la terreur  des moeurs impossibles.

Les deux partis avaient leurs journaux. Les patriotes avaient _le Tribun
du Peuple, l'Ami du Peuple, l'claireur du Peuple, l'Orateur plbien,
le Journal des Hommes Libres_; ces journaux taient tout  fait
jacobins. _La Quotidienne, l'clair, le Vridique, le Postillon, le
Messager, la Feuille du Jour_, passaient pour des journaux royalistes.
Les patriotes, dans leur club et leurs journaux, quoique le gouvernement
ft certes bien attach  la rvolution, se montraient fort irrits.
C'tait, il est vrai, moins contre lui que contre les vnemens, qu'ils
taient en courroux. Les revers sur le Rhin, les nouveaux mouvemens de
la Vende, l'affreuse crise financire, taient pour eux un motif de
revenir  leurs ides favorites. Si on tait battu, si les assignats
perdaient, c'est qu'on tait indulgent, c'est qu'on ne savait pas
recourir aux grands moyens rvolutionnaires. Le nouveau systme
financier surtout, qui dcelait le dsir d'abolir les assignats, et
qui laissait entrevoir leur prochaine suppression, les avait beaucoup
indisposs.

Il ne fallait pas  leurs adversaires d'autre sujet de plaintes que
cette irritation mme. La terreur, suivant ceux-ci, tait prte 
renatre. Ses partisans taient incorrigibles; le directoire avait
beau faire tout ce qu'ils dsiraient, ils n'taient pas contens, ils
s'agitaient de nouveau, ils avaient rouvert l'ancienne caverne des
jacobins, et ils y prparaient encore tous les crimes.

Tels taient les travaux du gouvernement, la marche des esprits, et la
situation des partis en frimaire an IV (novembre et dcembre 1795).

Les oprations militaires, continues malgr la saison, commenaient
 promettre de meilleurs rsultats, et  procurer  la nouvelle
administration quelques ddommagemens pour ses pnibles efforts. Le zle
avec lequel Jourdan s'tait port dans le Hunds-Ruck  travers un pays
pouvantable, et sans aucune des ressources matrielles qui auraient pu
adoucir les souffrances de son arme, avait rtabli un peu nos affaires
sur le Rhin. Les gnraux autrichiens, dont les troupes taient aussi
fatigues que les ntres, se voyant exposs  une suite de combats
opinitres, au milieu de l'hiver, proposaient un armistice, pendant
lequel les armes impriale et franaise conserveraient leurs positions
actuelles. L'armistice fut accept,  la condition de le dnoncer dix
jours avant la reprise des hostilits. La ligne qui sparait les deux
armes, suivant le Rhin, depuis Dusseldorf jusqu'au-dessus du Neuwied,
abandonnait le fleuve  cette hauteur, formait un demi-cercle de Bingen
 Manheim, en passant par le pied des Vosges, rejoignait le Rhin
au-dessus de Manheim, et ne le quittait plus jusqu' Ble. Ainsi nous
avions perdu tout ce demi-cercle sur la rive gauche. C'tait du reste
une perte qu'une simple manoeuvre bien conue pouvait rparer. Le plus
grand mal tait d'avoir perdu pour le moment l'ascendant de la victoire.
Les armes, accables de fatigues, entrrent en cantonnemens, et on
se mit  faire tous les prparatifs ncessaires pour les mettre, au
printemps prochain, en tat d'ouvrir une campagne dcisive.

Sur la frontire d'Italie, la saison n'interdisait pas encore tout 
fait les oprations de la guerre. L'arme des Pyrnes orientales avait
t transporte sur les Alpes. Il avait fallu beaucoup de temps pour
faire le trajet de Perpignan  Nice, et le dfaut de vivres et de
souliers avait rendu la marche encore plus lente. Enfin, vers le mois de
novembre, Augereau vint avec une superbe division, qui s'tait illustre
dj dans les plaines de la Catalogne. Kellermann, comme on l'a vu,
avait t oblig de replier son aile droite et de renoncer  la
communication immdiate avec Gnes. Il avait sa gauche sur les grandes
Alpes, et son centre au col de Tende. Sa droite tait place derrire la
ligne dite de Borghetto, l'une des trois que Bonaparte avait reconnues
et traces l'anne prcdente pour le cas d'une retraite. Dewins, tout
fier de son faible succs, se reposait dans la rivire de Gnes, et
faisait grand talage de ses projets, sans en excuter aucun. Le brave
Kellermann attendait avec impatience les renforts d'Espagne, pour
reprendre l'offensive et recouvrer sa communication avec Gnes. Il
voulait terminer la campagne par une action clatante, qui rendt
la rivire aux Franais, leur ouvrt les portes de l'Apennin et
de l'Italie, et dtacht le roi de Pimont de la coalition. Notre
ambassadeur en Suisse, Barthlemy, ne cessait de rpter qu'une victoire
vers les Alpes maritimes nous vaudrait sur-le-champ la paix avec
le Pimont, et la concession dfinitive de la ligne des Alpes. Le
gouvernement franais, d'accord avec Kellermann sur la ncessit
d'attaquer, ne le fut pas sur le plan  suivre, et lui donna pour
successeur Schrer, que ses succs  la bataille de l'Ourthe et en
Catalogne avaient dj fait connatre avantageusement. Schrer arriva
dans le milieu de brumaire, et rsolut de tenter une action dcisive.

On sait que la chane des Alpes, devenue l'Apennin, serre la
Mditerrane de trs-prs, d'Albenga  Gnes, et ne laisse entre la mer
et la crte des montagnes que des pentes troites et rapides, qui ont 
peine trois lieues d'tendue. Du ct oppos, au contraire, c'est--dire
vers les plaines du P, les pentes s'abaissent doucement, sur un espace
de vingt lieues. L'arme franaise, place sur les pentes maritimes,
tait campe entre les montagnes et la mer. L'arme pimontaise, sous
Colli, tablie au camp retranch de Ceva, sur le revers des Alpes,
gardait les portes du Pimont contre la gauche de l'arme franaise.
L'arme autrichienne, partie sur la crte de l'Apennin, 
Rocca-Barbenne, partie sur le versant maritime dans le bassin de Loano,
communiquait ainsi avec Colli par sa droite, occupait par son centre
le sommet des montagnes, et interceptait le littoral par sa gauche, de
manire  couper nos communications avec Gnes. Une pense s'offrait 
la vue d'un pareil tat de choses. Il fallait se porter en forces sur
la droite et le centre de l'arme autrichienne, la chasser du sommet de
l'Apennin, et lui enlever les crtes suprieures. On la sparait ainsi
de Colli, et, marchant rapidement le long de ces crtes, on enfermait sa
gauche dans le bassin de Loano, entre les montagnes et la mer. Massna,
l'un des gnraux divisionnaires, avait entrevu ce plan, et l'avait
propos  Kellermann. Schrer l'entrevit aussi, et rsolut de
l'excuter.

Dewins, aprs avoir fait quelques tentatives pendant les mois d'aot et
de septembre sur notre ligne de Borghetto, avait renonc  toute attaque
pour cette anne. Il tait malade, et s'tait fait remplacer par Wallis.
Les officiers ne songeaient qu' se livrer aux plaisirs de l'hiver, 
Gnes et dans les environs. Schrer, aprs avoir procur  son arme
quelques vivres et vingt-quatre mille paires de souliers, dont elle
manquait absolument, fixa son mouvement pour le 2 frimaire (23
novembre). Il allait avec trente-six mille hommes en attaquer
quarante-cinq; mais le bon choix du point d'attaque compensait
l'ingalit des forces. Il chargea Augereau de pousser la gauche des
ennemis dans le bassin de Loano; il ordonna  Massna de fondre sur leur
centre  Rocca-Barbenne, et de s'emparer du sommet de l'Apennin; enfin,
il prescrivit  Serrurier de contenir Colli, qui formait la droite, sur
le revers oppos. Augereau, tout en poussant la gauche autrichienne dans
le bassin de Loano, ne devait agir que lentement; Massna, au contraire,
devait filer rapidement le long des crtes, et tourner le bassin de
Loano, pour y enfermer la gauche autrichienne; Serrurier devait tromper
Colli par de fausses attaques.

Le 2 frimaire au matin (23 novembre 1795), le canon franais rveilla
les Autrichiens, qui s'attendaient peu  une bataille. Les officiers
accoururent de Loano et de Finale se mettre  la tte de leurs troupes
tonnes. Augereau attaqua avec vigueur, mais sans prcipitation. Il
fut arrt par le brave Roccavina. Ce gnral, plac sur un mamelon, au
milieu du bassin de Loano, le dfendit avec opinitret, et se laissa
entourer par la division Augereau, refusant toujours de se rendre.

Quand il fut envelopp, il se prcipita tte baisse sur la ligne qui
l'enfermait, et rejoignit l'arme autrichienne, en passant sur le corps
d'une brigade franaise.

Schrer, contenant l'ardeur d'Augereau, l'obligea  tirailler devant
Loano, pour ne pas pousser les Autrichiens trop vite sur leur ligne de
retraite. Pendant ce temps, Massna, charg de la partie brillante du
plan, franchit, avec la vigueur et l'audace qui le signalaient dans
toutes les occasions, les crtes de l'Apennin, surprit d'Argenteau qui
commandait la droite des Autrichiens, le jeta dans un dsordre extrme,
le chassa de toutes ses positions, et vint camper le soir sur les
hauteurs de Melogno, qui formaient le pourtour du bassin de Loano, et
en fermaient les derrires. Serrurier, par des attaques fermes et bien
calcules, avait tenu en chec Colli et toute la droite ennemie.

Le 2 au soir, on campa, par un temps affreux, sur les positions qu'on
avait occupes. Le 3 au matin, Schrer continua son opration; Serrurier
renforc se mit  battre Colli plus srieusement, afin de l'isoler tout
 fait de ses allis; Massna continua  occuper toutes les crtes
et les issues de l'Apennin; Augereau, cessant de se contenir, poussa
vigoureusement les Autrichiens dont on avait intercept les derrires.
Ds cet instant, ils commencrent leur retraite par un temps
pouvantable et  travers des routes affreuses. Leur droite et leur
centre fuyaient en dsordre sur le revers de l'Apennin: leur gauche,
enferme entre les montagnes et la mer, se retirait pniblement le long
du littoral, par la route de la Corniche. Un orage de vent et de neige
empcha de rendre la poursuite aussi active qu'elle aurait pu l'tre;
cependant cinq mille prisonniers, plusieurs mille morts, quarante pices
de canon, et des magasins immenses, furent le fruit de cette bataille,
qui fut une des plus dsastreuses pour les coaliss, depuis le
commencement de la guerre, et l'une des mieux conduites par les
Franais, au jugement des militaires.

Le Pimont fut dans l'pouvante  cette nouvelle; l'Italie se crut
envahie, et ne fut rassure que par la saison, trop avance alors pour
que les Franais donnassent suite  leurs oprations. Des magasins
considrables servirent  adoucir les privations et les souffrances
de l'arme. Il fallait une victoire aussi importante pour relever les
esprits et affermir un gouvernement naissant. Elle fut publie et
accueillie avec une grande joie par tous les vrais patriotes.

Au mme instant, les vnemens prenaient une tournure non moins
favorable dans les provinces de l'Ouest. Hoche, ayant port l'arme qui
gardait les deux Vendes  quarante-quatre mille hommes, ayant plac des
postes retranchs sur la Svre Nantaise, de manire  isoler Stofflet de
Charette, ayant dispers le premier rassemblement form par ce dernier
chef, et gardant au moyen d'un camp  Soullans toute la cte du Marais,
tait en mesure de s'opposer  un dbarquement. L'escadre anglaise,
qui mouillait  l'le-Dieu, tait au contraire dans une position fort
triste. L'le sur laquelle l'expdition avait si maladroitement pris
terre, ne prsentait qu'une surface sans abri, sans ressource, et
moindre de trois quarts de lieue. Les bords de l'le n'offraient aucun
mouillage sr. Les vaisseaux y taient exposs  toutes les fureurs des
vents, sur un fond de rocs qui coupait les cbles, et les mettait chaque
nuit dans le plus grand pril. La cte vis--vis, sur laquelle on
se proposait de dbarquer, ne prsentait qu'une vaste plage, sans
profondeur, o les vagues brisaient sans cesse, et o les canots, pris
en travers par les lames, ne pouvaient aborder sans courir le danger
d'chouer. Chaque jour augmentait les prils de l'escadre anglaise et
les moyens de Hoche. Il y avait dj plus d'un mois et demi que le
prince franais tait  l'Ile-Dieu. Tous les envoys des chouans et des
Vendens l'entouraient, et, mls  son tat-major, prsentaient  la
fois leurs ides, et tchaient de les faire prvaloir. Tous voulaient
possder le prince, mais tous taient d'accord qu'il fallait dbarquer
au plus tt, n'importe le point qui obtiendrait la prfrence.

Il faut convenir que, grce  ce sjour d'un mois et demi  l'Ile-Dieu,
en face des ctes, le dbarquement tait devenu difficile. Un
dbarquement, pas plus que le passage d'un fleuve, ne doit tre prcd
de longues hsitations, qui mettent l'ennemi en veil et lui font
connatre le point menac. Il aurait fallu que, le parti d'aborder  la
cte une fois pris, et tous les chefs prvenus, la descente s'oprt 
l'improviste, sur un point qui permt de rester en communication avec
les escadres anglaises, et sur lequel les Vendens et les chouans
pussent porter des forces considrables. Certainement, si on tait
descendu  la cte sans la menacer si long-temps, quarante mille
royalistes de la Bretagne et de la Vende auraient pu tre runis avant
que Hoche et le temps de remuer ses rgimens. Quand on se souvient de
ce qui se passa  Quiberon, de la facilit avec laquelle s'opra
le dbarquement, et du temps qu'il fallut pour runir les troupes
rpublicaines, on comprend combien la nouvelle descente et t facile
si elle n'avait pas t prcde d'une longue croisire devant les
ctes. Tandis que, dans la prcdente expdition, le nom de Puisaye
paralysa tous les chefs, celui du prince les aurait, dans celle-ci,
rallis tous, et aurait soulev vingt dpartemens. Il est vrai que les
dbarqus auraient eu ensuite de rudes combats  livrer; qu'il leur
aurait fallu courir les chances que Stofflet, Charette, couraient depuis
prs de trois ans, se disperser peut-tre devant l'ennemi, fuir comme
des partisans, se cacher dans les bois, reparatre, se cacher encore,
s'exposer enfin  tre pris et fusills. Les trnes sont  ce prix. Il
n'y avait rien d'indigne  _chouanner_ dans les bois de la Bretagne ou
dans les marais et les bruyres de la Vende. Un prince, sorti de ces
retraites pour remonter sur le trne de ses pres, n'et pas t moins
glorieux que Gustave Wasa, sorti des mines de la Dalcarlie. Du reste,
il est probable que la prsence du prince et rveill assez de zle
dans les pays royalistes, pour qu'une arme nombreuse, toujours prsente
 ses cts, lui permt de tenter la grande guerre. Il est probable
aussi que personne autour de lui n'aurait eu assez de gnie pour battre
le jeune plbien qui commandait l'arme rpublicaine; mais du moins on
se serait fait vaincre. Il y a souvent bien des consolations dans une
dfaite; Franois Ier en trouvait de grandes dans celle de Pavie.

Si donc le dbarquement tait possible  l'instant o l'escadre arriva,
il ne l'tait pas aprs avoir pass un mois et demi  l'Ile-Dieu. Les
marins anglais dclaraient que la mer n'tait bientt plus tenable, et
qu'il fallait prendre un parti; toute la cte du pays de Charette tait
couverte de troupes; il n'y avait quelque possibilit de dbarquement
qu'au-del de la Loire, vers l'embouchure de la Vilaine, ou dans le pays
de Scpeaux, ou bien encore en Bretagne, chez Puisaye. Mais les migrs
et le prince ne voulaient descendre que chez Charette, et n'avaient
confiance qu'en lui. Or, la chose tait impossible sur la cte de
Charette. Le prince, suivant l'assertion de M. de Vauban, demanda au
ministre anglais de le rappeler. Le ministre s'y refusait d'abord, ne
voulant pas que les frais de son expdition fussent inutiles. Cependant
il laissa au prince la libert de prendre le parti qu'il voudrait.

Ds cet instant, tous les prparatifs du dpart furent faits. On rdigea
de longues et inutiles instructions pour les chefs royalistes. On leur
disait que des ordres suprieurs empchaient pour le moment l'excution
d'une descente; qu'il fallait que MM. Charette, Stofflet, Sapinaud,
Scpeaux, s'entendissent pour runir une force de vingt-cinq ou trente
mille hommes au-del de la Loire, laquelle, runie aux Bretons, pourrait
former un corps d'lite de quarante ou cinquante mille hommes, suffisant
pour protger le dbarquement du prince; que le point de dbarquement
serait dsign ds que ces mesures prliminaires auraient t prises, et
que toutes les ressources de la monarchie anglaise seraient employes 
seconder les efforts des pays royalistes.  ces instructions on joignit
quelques mille livres sterling pour chaque chef, quelques fusils et
un peu de poudre. Ces objets furent dbarqus la nuit  la cte de
Bretagne. Les approvisionnemens que les Anglais avaient amasss sur
leurs escadres ayant t avaris, furent jets  la mer. Il fallut y
jeter aussi les 500 chevaux appartenant  la cavalerie et  l'artillerie
anglaise. Ils taient presque tous malades d'une longue navigation.

L'escadre anglaise mit  la voile le 15 novembre (26 brumaire), et
laissa, en partant, les royalistes dans la consternation. On leur dit
que c'taient les Anglais qui avaient oblig le prince  repartir; ils
furent indigns, et se livrrent de nouveau  toute leur haine contre
la perfidie de l'Angleterre. Le plus irrit fut Charette, et il avait
quelque raison de l'tre, car il tait le plus compromis. Charette avait
repris les armes dans l'espoir d'une grande expdition, dans l'espoir de
moyens immenses qui rtablissent l'galit des forces entre lui et les
rpublicains; cette attente trompe, il devait ne plus entrevoir qu'une
destruction infaillible et trs prochaine. La menace d'une descente
avait attir sur lui toutes les forces des rpublicains; et, cette fois,
il devait renoncer  tout espoir d'une transaction; il ne lui restait
plus qu' tre impitoyablement fusill, sans pouvoir mme se plaindre
d'un ennemi qui lui avait dj si gnreusement pardonn.

Il rsolut de vendre chrement sa vie, et d'employer ses derniers momens
 lutter avec dsespoir. Il livra plusieurs combats pour passer sur les
derrires de Hoche, percer la ligne de la Svre Nantaise, se jeter dans
le pays de Stofflet, et forcer ce collgue  reprendre les armes. Il ne
put y russir, et fut ramen dans le Marais par les colonnes de Hoche.
Sapinaud, qu'il avait engag  reprendre les armes, surprit la ville de
Montaigu, et voulut percer jusqu' Chtillon; mais il fut arrt devant
cette ville, battu, et oblig de disperser son corps. La ligne de
la Svre ne put pas tre emporte. Stofflet, derrire cette ligne
fortifie, fut oblig de demeurer en repos, et du reste il n'tait
pas tent de reprendre les armes. Il voyait avec un secret plaisir la
destruction d'un rival qu'on avait charg de titres, et qui avait voulu
le livrer aux rpublicains. Scpeaux, entre la Loire et la Vilaine,
n'osait encore remuer. La Bretagne tait dsorganise par la discorde.
La division du Morbihan, commande par George Cadoudal, s'tait rvolte
contre Puisaye,  l'instigation des migrs qui entouraient le prince
franais, et qui avaient conserv contre lui les mmes ressentimens. Ils
auraient voulu lui enlever le commandement de la Bretagne; cependant
il n'y avait que la division du Morbihan qui mconnt l'autorit du
gnralissime.

C'est dans cet tat de choses que Hoche commena le grand ouvrage de la
pacification. Ce jeune gnral, militaire et politique habile, vit bien
que ce n'tait plus par les armes qu'il fallait chercher  vaincre un
ennemi insaisissable, et qu'on ne pouvait atteindre nulle part. Il avait
dj lanc plusieurs colonnes mobiles  la suite de Charette; mais des
soldats pesamment arms, obligs de porter tout avec eux, et qui ne
connaissaient pas le pays, ne pouvaient galer la rapidit des paysans
qui ne portaient rien que leur fusil; qui taient assurs de trouver des
vivres partout, et qui connaissaient les moindres ravins et la dernire
bruyre. En consquence, il ordonna sur-le-champ de cesser les
poursuites, et il forma un plan qui, suivi avec constance et fermet,
devait ramener la paix dans ces contres dsoles.

L'habitant de la Vende tait paysan et soldat tout  la fois. Au milieu
des horreurs de la guerre civile, il n'avait pas cess de cultiver ses
champs et de soigner ses bestiaux. Son fusil tait  ses cts, cach
sous la terre ou sous la paille. Au premier signal de ses chefs, il
accourait, attaquait les rpublicains, puis disparaissait  travers les
bois, retournait  ses champs, cachait de nouveau son fusil; et les
rpublicains ne trouvaient qu'un paysan sans armes, dans lequel ils ne
pouvaient nullement reconnatre un soldat ennemi. De cette manire,
les Vendens se battaient, se nourrissaient, et restaient presque
insaisissables. Tandis qu'ils avaient toujours les moyens de nuire et de
se recruter, les armes rpublicaines, qu'une administration ruine ne
pouvait plus nourrir, manquaient de tout et se trouvaient dans le plus
horrible dnment.

On ne pouvait faire sentir la guerre aux Vendens que par des
dvastations; moyen qu'on avait essay pendant la terreur, mais qui
n'avait excit que des haines furieuses sans faire cesser la guerre
civile.

Hoche, sans dtruire le pays, imagina un moyen ingnieux de le rduire,
en lui enlevant ses armes, et en prenant une partie de ses subsistances
pour l'usage de l'arme rpublicaine. D'abord il persista dans
l'tablissement de quelques camps retranchs, dont les uns, situs
sur la Svre, sparaient Charette de Stofflet, tandis que les autres
couvraient Nantes, la cte et les Sables. Il forma ensuite une ligne
circulaire qui s'appuyait  la Svre et  la Loire, et qui tendait 
envelopper progressivement tout le pays. Cette ligne tait compose de
postes assez forts, lis entre eux par des patrouilles, de manire qu'il
ne restait pas un intervalle libre,  travers lequel pt passer un
ennemi un peu nombreux. Ces postes taient chargs d'occuper chaque
bourg et chaque village, et de dsarmer les habitans. Pour y parvenir,
ils devaient s'emparer des bestiaux, qui ordinairement paissaient en
commun, et des grains entasss dans les granges; ils devaient aussi
arrter les habitans les plus notables, et ne restituer les bestiaux,
les grains, ni largir les habitans pris en otage, que lorsque les
paysans auraient volontairement dpos leurs armes. Or, comme les
Vendens tenaient  leurs bestiaux et  leurs grains beaucoup plus
qu'aux Bourbons et  Charette, il tait certain qu'ils rendraient leurs
armes. Pour ne pas tre induits en erreur par les paysans, qui pouvaient
bien donner quelques mauvais fusils et garder les autres, les officiers
chargs du dsarmement devaient se faire livrer les registres
d'enrlement tenus dans chaque paroisse, et exiger autant de fusils que
d'enrls. A dfaut de ces registres, il leur tait recommand de faire
le calcul de la population, et d'exiger un nombre de fusils gal au
quart de la population mle. Aprs avoir reu les armes, on devait
rendre fidlement les bestiaux et les grains, sauf une partie prleve 
titre d'impt, et dpose dans des magasins forms sur les derrires
de cette ligne. Hoche avait ordonn de traiter les habitans avec une
extrme douceur, de mettre une scrupuleuse exactitude  leur rendre
et leurs bestiaux et leurs grains, et surtout leurs otages. Il avait
particulirement recommand aux officiers de s'entretenir avec eux,
de les bien traiter, de les envoyer mme quelquefois  son
quartier-gnral, de leur faire quelques prsens en grains ou en
diffrens objets. Il avait prescrit aussi les plus grands gards pour
les curs. Les Vendens, disait-il, n'ont qu'un sentiment vritable,
c'est l'attachement pour leurs prtres. Ces derniers ne veulent que
protection et repos; qu'on leur assure ces deux choses, qu'on y ajoute
mme quelques bienfaits, et les affections du pays nous seront rendues.

Cette ligne, qu'il appelait de dsarmement, devait envelopper la
Basse-Vende circulairement, s'avancer peu  peu, et finir par
l'embrasser tout entire. En s'avanant, elle laissait derrire elle le
pays dsarm, ramen, rconcili mme avec la rpublique. De plus, elle
le protgeait contre un retour des chefs insurgs, qui, ordinairement,
punissaient par des dvastations la soumission  la rpublique et la
remise des armes. Deux colonnes mobiles la prcdaient pour combattre
ces chefs, et les saisir s'il tait possible; et bientt, en les
resserrant toujours davantage, elle devait les enfermer et les prendre
invitablement. La plus grande surveillance tait recommande  tous
les commandans de poste, pour se lier toujours par des patrouilles, et
empcher que les bandes armes ne pussent percer la ligne et revenir
porter la guerre sur ses derrires. Quelque grande que ft la
surveillance, il pouvait arriver cependant que Charette et quelques-uns
des siens trompassent la vigilance des postes et franchissent la ligne
de dsarmement; mais, dans ce cas mme, qui tait possible, ils ne
pouvaient passer qu'avec quelques individus, et ils allaient se
retrouver dans des campagnes dsarmes, rendues au repos et  la
scurit, calmes par de bons traitemens, et intimides d'ailleurs par
ce vaste rseau de troupes qui embrassait le pays. Le cas d'une rvolte
sur les derrires tait prvu. Hoche avait ordonn qu'une des colonnes
mobiles se reporterait aussitt dans la commune insurge, et que, pour
la punir de n'avoir pas rendu toutes ses armes et d'en avoir encore fait
usage, on lui enlverait ses bestiaux et ses grains, et qu'on saisirait
les principaux de ses habitans. L'effet de ces chtimens tait assur;
et dispenss avec justice, ils devaient inspirer, non pas la haine, mais
une salutaire crainte.

Le projet de Hoche fut aussitt mis  excution dans les mois de
brumaire et frimaire (novembre, dcembre). La ligne de dsarmement,
passant par Saint-Gilles, Lg, Montaigu, Chantonay, formait un
demi-cercle dont l'extrmit droite s'appuyait  la mer, l'extrmit
gauche  la rivire du Lay, et devait progressivement enfermer Charette
dans des marais impraticables. C'tait surtout par la sagesse de
l'excution qu'un plan de cette nature pouvait russir. Hoche dirigeait
ses officiers par des instructions pleines de sens et de clart, et se
multipliait pour suffire  tous les dtails. Ce n'tait plus seulement
une guerre, c'tait une grande opration politique, qui exigeait autant
de prudence que de vigueur. Bientt les habitans commencrent  rendre
leurs armes, et  se rconcilier avec les troupes rpublicaines. Hoche
puisait dans les magasins de l'arme pour accorder quelques secours aux
indigens; il voyait lui-mme les habitans retenus comme otages, les
faisait garder quelques jours, et les renvoyait satisfaits. Aux uns il
donnait des cocardes,  d'autres des bonnets de police, quelquefois mme
des grains  ceux qui en manquaient pour ensemencer leurs champs. Il
tait en correspondance avec les curs, qui avaient une grande confiance
en lui, et qui l'avertissaient de tous les secrets du pays. Il
commenait ainsi  s'acqurir une grande influence morale, vritable
puissance avec laquelle il fallait terminer une guerre pareille.
Pendant ce temps, les magasins forms sur les derrires de la ligne de
dsarmement se remplissaient de grains; de grands troupeaux de bestiaux
se formaient, et l'arme commenait  vivre dans l'abondance, par le
moyen si simple de l'impt et des amendes en nature. Charette s'tait
cach dans les bois avec cent ou cent cinquante hommes aussi dsesprs
que lui. Sapinaud, qui  son instigation avait repris les armes,
demandait  les dposer une seconde fois  la simple condition d'obtenir
la vie sauve. Stofflet, enferm dans l'Anjou avec son ministre Bernier,
y recueillait tous les officiers qui abandonnaient Charette et Sapinaud,
et tchait de s'enrichir de leurs dpouilles. Il avait  son quartier du
Lavoir une espce de cour compose d'migrs et d'officiers. Il enrlait
des hommes et levait des contributions, sous prtexte d'organiser les
gardes territoriales. Hoche l'observait avec une grande attention, le
resserrait toujours davantage par des camps retranchs, et le menaait
d'un dsarmement prochain, au premier sujet de mcontentement. Une
expdition que Hoche ordonna dans le Loroux, pays qui avait une sorte
d'existence indpendante, sans obir ni  la rpublique ni  aucun chef,
frappa Stofflet d'pouvante. Hoche fit faire cette expdition pour se
procurer les vins, les bls dont le Loroux abondait, et dont la ville de
Nantes tait entirement dpourvue. Stofflet s'effraya, et demanda
une entrevue  Hoche. Il voulait protester de sa fidlit au trait,
intercder pour Sapinaud et pour les chouans, se faire en quelque sorte
l'intermdiaire d'une nouvelle pacification, et s'assurer par ce moyen
une continuation d'influence. Il voulait aussi deviner les intentions de
Hoche  son gard. Hoche lui exprima les griefs de la rpublique; il
lui signifia que, s'il donnait asile  tous les brigands, que s'il
continuait  lever de l'argent et des hommes, que s'il voulait tre
autre chose que le chef temporaire de la police de l'Anjou, et jouer le
rle de prince, il allait l'enlever sur-le-champ, et dsarmer ensuite sa
province. Stofflet promit la plus grande soumission, et se retira fort
effray sur son avenir.

Hoche avait, dans le moment, des difficults bien plus grandes 
surmonter. Il avait attir  son arme une partie des deux armes de
Brest et de Cherbourg. Le danger imminent d'un dbarquement lui avait
valu ces renforts, qui avaient port  quarante-quatre mille hommes les
troupes runies dans la Vende. Les gnraux commandant les armes de
Brest et de Cherbourg rclamaient maintenant les troupes qu'ils avaient
prtes, et le directoire paraissait approuver leurs rclamations.
Hoche crivait que l'opration qu'il venait de commencer tait des plus
importantes; que si on lui enlevait les troupes qu'il avait disposes
en rseau autour du Marais, la soumission du pays de Charette et la
destruction de ce chef qui taient fort prochaines, allaient tre
ajournes indfiniment; qu'il valait bien mieux finir ce qui tait si
avanc, avant de passer ailleurs, qu'il s'empresserait ensuite de rendre
les troupes qu'il avait empruntes, et fournirait mme les siennes au
gnral commandant en Bretagne, pour y appliquer les procds dont on
sentait dj l'heureux effet dans la Vende. Le gouvernement, qui tait
frapp des raisons de Hoche, et qui avait une grande confiance en lui,
l'appela  Paris, avec l'intention d'approuver tous ses plans, de lui
donner le commandement des trois armes de la Vende, de Brest et de
Cherbourg. Il y fut appel  la fin de frimaire pour venir concerter
avec le directoire les oprations qui devaient mettre fin  la plus
calamiteuse de toutes les guerres.

Ainsi s'acheva la campagne de 1795. La prise de Luxembourg, le passage
du Rhin, les victoires aux Pyrnes, suivies de la paix avec l'Espagne,
la destruction de l'arme migre  Quiberon, en signalrent le
commencement et le milieu. La fin fut moins heureuse. Le retour des
armes sur le Rhin, la perte des lignes de Mayence et d'une partie de
territoire au pied des Vosges, vinrent obscurcir un moment l'clat de
nos triomphes. Mais la victoire de Loano, en nous ouvrant les portes de
l'Italie, rtablit la supriorit de nos armes; et les travaux de Hoche
dans l'Ouest commencrent la vritable pacification de la Vende, si
souvent et si vainement annonce.

La coalition, rduite  l'Angleterre et  l'Autriche,  quelques princes
d'Allemagne et d'Italie, tait au terme de ses efforts, et aurait
demand la paix sans les dernires victoires sur le Rhin. On fit 
Clerfayt une rputation immense, et on sembla croire que la prochaine
campagne s'ouvrirait au sein de nos provinces du Rhin.

Pitt, qui avait besoin de subsides, convoqua un second parlement en
automne pour exiger de nouveaux sacrifices. Le peuple de Londres
invoquait toujours la paix avec la mme obstination. La socit dite
de correspondance s'tait assemble en plein air, et avait vot les
adresses les plus hardies et les plus menaantes contre le systme de
la guerre, et pour la rforme parlementaire. Quand le roi se rendit au
parlement, sa voiture fut assaillie de coups de pierres, les glaces en
furent brises, on crut mme qu'un coup de fusil  vent avait t tir.
Pitt, traversant Londres  cheval, fut reconnu par le peuple, poursuivi
jusqu' son htel, et couvert de boue. Fox, Sheridan, plus loquens
qu'ils n'avaient jamais t, avaient des comptes rigoureux  demander.
La Hollande conquise, les Pays-Bas incorpors  la rpublique franaise,
leur conqute rendue dfinitive en quelque sorte par la prise de
Luxembourg, des sommes normes dpenses dans la Vende, et de
malheureux Franais exposs inutilement  tre fusills, taient
de graves sujets d'accusation contre l'habilet et la politique du
ministre. L'expdition de Quiberon surtout excita une indignation
gnrale. Pitt voulut s'excuser en disant que le sang anglais n'avait
pas coul: Oui, repartit Sheridan avec une nergie qu'il est difficile
de traduire; oui, le sang anglais n'a pas coul, mais l'honneur anglais
a coul par tous les pores. Pitt, aussi impassible qu' l'ordinaire,
appela tous les vnemens de l'anne des malheurs auxquels on doit tre
prpar quand on court la chance des armes; mais il fit valoir beaucoup
les dernires victoires de l'Autriche sur le Rhin; il exagra beaucoup
leur importance, et les facilits qu'elles venaient de procurer pour
traiter avec la France. Comme d'usage, il soutint que notre rpublique
touchait au terme de sa puissance; qu'une banqueroute invitable allait
la jeter dans une confusion et une impuissance compltes; qu'on avait
gagn, en soutenant la guerre pendant une anne de plus, de rduire
l'ennemi commun  l'extrmit. Il promit solennellement que, si le
gouvernement franais paraissait s'tablir et prendre une forme
rgulire, on saisirait la premire ouverture pour ngocier. Il demanda
ensuite un nouvel emprunt de trois millions sterling, et des lois
rpressives contre la presse et contre les socits politiques,
auxquelles il attribuait les outrages faits au roi et  lui-mme.
L'opposition lui rpondit que les prtendues victoires sur le Rhin
taient de quelques jours; que des dfaites en Italie venaient de
dtruire l'effet des avantages obtenus en Allemagne; que cette
rpublique, toujours rduite aux abois, renaissait plus forte 
l'ouverture de chaque campagne; que les assignats taient depuis
long-temps perdus, qu'ils avaient achev leur service, que les
ressources de la France taient ailleurs, et que si du reste elle
s'puisait, la Grande Bretagne s'puisait bien plus vite qu'elle; que la
dette, tous les jours accrue, tait accablante, et menaait d'craser
bientt les trois royaumes. Quant aux lois sur la presse et sur les
socits politiques, Fox, dans un transport d'indignation, dclara que,
si elles taient adoptes, il ne restait plus d'autre ressource au
peuple anglais que la rsistance, et qu'il regardait la rsistance, non
plus comme une question de droit, mais de prudence. Cette proclamation
du droit d'insurrection excita un grand tumulte, qui se termina par
l'adoption des demandes de Pitt; il obtint le nouvel emprunt, les
mesures rpressives, et promit d'ouvrir au plus tt une ngociation. La
session du parlement fut proroge au 2 fvrier 1796 (13 pluvise an IV).

Pitt ne songeait point du tout  la paix. Il ne voulait faire que des
dmonstrations, pour satisfaire l'opinion et hter le succs de son
emprunt. La possession des Pays-Bas par la France lui rendait toute ide
de paix insupportable. Il se promit, en effet, de saisir un moment pour
ouvrir une ngociation simule, et offrit des conditions inadmissibles.

L'Autriche, pour satisfaire l'Empire, qui rclamait la paix, avait fait
faire des ouvertures par le Danemarck. Cette puissance avait demand,
de la part de l'Autriche, au gouvernement franais, la formation d'un
congrs europen;  quoi le gouvernement franais avait rpondu avec
raison, qu'un congrs rendrait toute ngociation impossible, parce qu'il
faudrait concilier trop d'intrts; que si l'Autriche voulait la paix,
elle n'avait qu' en faire la proposition directe: que la France voulait
traiter individuellement avec tous ses ennemis, et s'entendre avec
eux sans intermdiaire. Cette rponse tait juste; car un congrs
compliquait la paix avec l'Autriche de la paix avec l'Angleterre et
l'Empire, et la rendait impossible. Du reste, l'Autriche ne dsirait
pas d'autre rponse; car elle ne voulait pas ngocier. Elle avait trop
perdu, et ses derniers succs lui faisaient trop esprer, pour qu'elle
consentt  dposer les armes. Elle tcha de rendre le courage au roi
de Pimont, pouvant de la victoire de Loano, et lui promit, pour la
campagne suivante, une arme nombreuse et un autre gnral. Les honneurs
du triomphe furent dcerns  Clerfayt  son entre  Vienne; sa voiture
fut trane par le peuple, et les faveurs de la cour vinrent se joindre
aux dmonstrations de l'enthousiasme populaire.

Ainsi s'acheva, pour toute l'Europe, la quatrime campagne de cette
guerre mmorable.



CHAPITRE II.

CONTINUATION DES TRAVAUX ADMINISTRATIFS DU DIRECTOIRE.--LES PARTIS SE
PRONONCENT DANS LE SEIN DU CORPS LGISLATIF.--INSTITUTION D'UNE FTE
ANNIVERSAIRE DU 21 JANVIER.--RETOUR DE L'EX-MINISTRE DE LA GUERRE
BEURNONVILLE, ET DES REPRSENTANS QUINETTE, CAMUS, BANCAL, LAMARQUE ET
DROUET, LIVRS A L'ENNEMI PAR DUMOURIEZ.--MCONTENTEMENT DES JACOBINS.
JOURNAL DE BABOEUF.--INSTITUTION DU MINISTRE DE LA POLICE.--NOUVELLES
MOEURS.--EMBARRAS FINANCIERS; CRATION DES MANDATS.--CONSPIRATION DE
BABOEUF.--SITUATION MILITAIRE. PLANS DU DIRECTOIRE.--PACIFICATION DE LA
VENDE; MORT DE STOFFLET ET DE CHARETTE.

Le gouvernement rpublicain tait rassur et affermi par les vnemens
qui venaient de terminer la campagne. La convention, en runissant
la Belgique  la France, et en la comprenant dans le territoire
constitutionnel, avait impos  ses successeurs l'obligation de ne
pactiser avec l'ennemi qu' la condition de la ligne du Rhin. Il fallait
de nouveaux efforts, il fallait une nouvelle campagne, plus dcisive que
les prcdentes, pour contraindre la maison d'Autriche et d'Angleterre 
consentir  notre agrandissement. Pour parvenir  ce but, le directoire
travaillait avec nergie  complter les armes,  rtablir les
finances, et  rprimer les factions.

Il mettait le plus grand soin  l'excution des lois relatives aux
jeunes rquisitionnaires; et les obligeait  rejoindre les armes, avec
la dernire rigueur. Il avait fait annuler tous les genres d'exceptions,
et avait form dans chaque canton des commissions de mdecins, pour
juger les cas d'infirmit. Une foule de jeunes gens s'taient fourrs
dans les administrations, o ils pillaient la rpublique, et montraient
le plus mauvais esprit. Les ordres les plus svres furent donns pour
ne souffrir dans les bureaux que des hommes qui n'appartinssent pas  la
rquisition. Les finances attiraient surtout l'attention du directoire:
il faisait percevoir l'emprunt forc de 600 millions avec une extrme
activit. Mais il fallait attendre les rentres de cet emprunt,
l'alination du produit des forts nationales, la vente des biens de
trois cents arpens, la perception des contributions arrires, et, en
attendant, il fallait pourtant suffire aux dpenses, qui malheureusement
se prsentaient toutes  la fois, parce que l'installation du
gouvernement nouveau tait l'poque  laquelle on avait ajourn toutes
les liquidations, et parce que l'hiver tait le moment destin aux
prparatifs de campagne. Pour devancer l'poque de toutes ces rentres,
le directoire avait t oblig d'user de la ressource qu'on avait tenu 
lui laisser, celle des assignats. Mais il en avait dj mis en un
mois prs de 12 ou 15 milliards, pour se procurer quelques millions en
numraire; et il tait dj arriv au point de ne pouvoir les faire
accepter nulle part. Il imagina d'mettre un papier courant et 
prochaine chance, qui reprsentt les rentres de l'anne, comme on
fait en Angleterre avec les bons de l'chiquier, et comme nous faisons
aujourd'hui avec les bons royaux. Il mit en consquence, sous le titre
de rescriptions, des bons au porteur, payables  la trsorerie avec le
numraire qui allait rentrer incessamment, soit par l'emprunt forc,
qui, dans la Belgique, tait exigible en numraire, soit par les
douanes, soit par suite des premiers traits conclus avec les compagnies
qui se chargeraient de l'exploitation des forts. Il mit d'abord pour
30 millions de ces rescriptions, et les porta bientt  60, en se
servant du secours des banquiers.

Les compagnies financires n'taient plus prohibes. Il songea  les
employer pour la cration d'une banque qui manquait au crdit, surtout
dans un moment o l'on se figurait que le numraire tait sorti tout
entier de France. Il forma une compagnie, et proposa de lui abandonner
une certaine quantit de biens nationaux qui servirait de capital  une
banque. Cette banque devait mettre des billets, qui auraient des terres
pour gage, et qui seraient payables  vue, comme tous les billets de
banque. Elle devait en prter  l'tat pour une somme proportionne  la
quantit des biens donns en gage. C'tait, comme on le voit, une autre
manire de tirer sur la valeur des biens nationaux; au lieu d'employer
le moyen des assignats, on employait celui des billets de banque.

Le succs tait peu probable; mais dans sa situation malheureuse, le
gouvernement usait de tout, et avait raison de le faire. Son opration
la plus mritoire fut de supprimer les rations, et de rendre les
subsistances au commerce libre. On a vu quels efforts il en cotait au
gouvernement pour se charger lui-mme de faire arriver les grains 
Paris, et quelle dpense il en rsultait pour le trsor, qui payait les
grains en valeur relle, et qui les donnait au peuple de la capitale
pour des valeurs nominales. Il rentrait  peine la deux-centime partie
de la dpense, et ainsi,  trs-peu de chose prs, la rpublique
nourrissait la population de Paris.

Le nouveau ministre de l'intrieur, Benezech, qui avait senti
l'inconvnient de ce systme, et qui croyait que les circonstances
permettaient d'y renoncer, conseilla au directoire d'en avoir le
courage. Le commerce commenait  se rtablir; les grains reparaissaient
dans la circulation; le peuple se faisait payer ses salaires en
numraire; et il pouvait ds lors atteindre au prix du pain, qui, en
numraire, tait modique. En consquence, le ministre Benezech proposa
au directoire de supprimer les distributions de rations, qui ne se
payaient qu'en assignats, de ne les conserver qu'aux indigens, ou
aux rentiers et aux fonctionnaires publics dont le revenu annuel ne
s'levait pas au-dessus de mille cus. Except ces trois classes, toutes
les autres devaient se pourvoir chez les boulangers par la voie du
commerce libre.

Cette mesure tait hardie, et exigeait un vritable courage. Le
directoire la mit sur-le-champ  excution, sans craindre les fureurs
qu'elle pouvait exciter chez le peuple, et les moyens de trouble qu'elle
pouvait fournir aux deux factions conjures contre le repos de la
rpublique.

Outre ces mesures, il en imagina d'autres qui ne devaient pas moins
blesser les intrts, mais qui taient aussi ncessaires. Ce qui
manquait surtout aux armes, ce qui leur manque toujours aprs de
longues guerres, ce sont les chevaux. Le directoire demanda aux deux
conseils l'autorisation de lever tous les chevaux de luxe, et de
prendre, en le payant, le trentime cheval de labour et de roulage.
Le rcpiss du cheval devait tre pris en paiement des impts. Cette
mesure, quoique dure, tait indispensable, et fut adopte.

Les deux conseils secondaient le directoire, et montraient le mme
esprit, sauf l'opposition toujours mesure de la minorit. Quelques
discussions s'y taient leves sur la vrification des pouvoirs, sur la
loi du 3 brumaire, sur les successions des migrs, sur les prtres, sur
les vnemens du Midi, et les partis avaient commenc  se prononcer.

La vrification des pouvoirs ayant t renvoye  une commission qui
avait de nombreux renseignemens  prendre, relativement aux membres dont
l'ligibilit pouvait tre conteste, son rapport ne put tre fait que
fort tard, et aprs plus de deux mois de lgislature. Il donna lieu 
beaucoup de contestations sur l'application de la loi du 3 brumaire.
Cette loi, comme on sait, amnistiait tous les dlits commis pendant la
rvolution, except les dlits relatifs au 13 vendmiaire; elle excluait
des fonctions publiques les parens d'migrs, et les individus qui,
dans les assembles lectorales, s'taient mis en rbellion contre les
dcrets des 5 et 13 fructidor. Elle avait t le dernier acte d'nergie
du parti conventionnel, et elle blessait singulirement les esprits
modrs, et les contre-rvolutionnaires qui se cachaient derrire eux.
Il fallait l'appliquer  plusieurs dputs, et notamment  un nomm Job
Aym, dput de la Drme, qui avait soulev l'assemble lectorale de
son dpartement, et qu'on accusait d'appartenir aux compagnies de Jsus.
Un membre des cinq-cents osa demander l'abrogation de la loi mme. Cette
proposition fit sortir tous les partis de la rserve qu'ils avaient
observe jusque-l. Une dispute, semblable  celles qui divisrent si
souvent la convention, s'leva dans les cinq-cents. Louvet, toujours
fidle  la cause rvolutionnaire, s'lana  la tribune pour dfendre
la loi. Tallien, qui jouait un rle si grand depuis le 9 thermidor, et
que le dfaut de considration personnelle avait empch d'arriver
au directoire, Tallien se montra ici le constant dfenseur de la
rvolution, et pronona un discours qui fit une grande sensation. On
avait rappel les circonstances dans lesquelles la loi de brumaire fut
rendue; on avait paru insinuer qu'elle tait un abus de la victoire de
vendmiaire  l'gard des vaincus; on avait beaucoup parl des jacobins
et de leur nouvelle audace. Qu'on cesse de nous effrayer, s'cria
Tallien, en parlant de terreur, en rappelant des poques toutes
diffrentes de celles d'aujourd'hui, en nous faisant craindre leur
retour. Certes, les temps sont bien changs: aux poques dont on affecte
de nous entretenir, les royalistes ne levaient pas une tte audacieuse;
les prtres fanatiques, les migrs rentrs n'taient pas protgs; les
chefs de chouans n'taient point acquitts. Pourquoi donc comparer des
circonstances qui n'ont rien de commun? Il est trop vident qu'on veut
faire le procs au 13 vendmiaire, aux mesures qui ont suivi cette
journe mmorable, aux hommes qui, dans ces grands prils, ont sauv la
rpublique. Eh bien! que nos ennemis montent  cette tribune; les
amis de la rpublique nous y dfendront. Ceux mmes qui, dans ces
dsastreuses circonstances, ont pouss devant les canons une multitude
gare, voudraient nous reprocher les efforts qu'il nous a fallu faire
pour la repousser; ils voudraient faire rvoquer les mesures que le
danger le plus pressant vous a forcs de prendre; mais non, ils ne
russiront pas! La loi du 3 brumaire, la plus importante de ces mesures,
sera maintenue par vous, car elle est ncessaire  la constitution, et
certainement vous voulez maintenir la constitution. Oui, oui, nous
le voulons! s'crirent une foule de voix. Tallien proposa ensuite
l'exclusion de Job Aym. Plusieurs membres du nouveau tiers voulurent
combattre cette exclusion. La discussion devint des plus vives; la loi
du 3 brumaire fut de nouveau sanctionne; Job Aym fut exclu, et on
continua de rechercher ceux des membres du nouveau tiers auxquels les
mmes dispositions taient applicables.

Il fut ensuite question des migrs, et de leurs droits  des
successions non encore ouvertes. Une loi de la convention, pour empcher
que les migrs ne reussent des secours, saisissait leurs patrimoines,
et dclarait les successions auxquelles ils avaient droit, ouvertes par
avance, et acquises  la rpublique. En consquence le squestre avait
t mis sur les biens des parens des migrs. Une rsolution fut
propose aux cinq-cents pour autoriser le partage, et le prlvement de
la part acquise aux migrs, afin de lever le squestre. Une opposition
assez vive s'leva dans le nouveau tiers. On voulut combattre cette
mesure, qui tait toute rvolutionnaire, par des raisons tires du
droit ordinaire; on prtendit qu'il y avait violation de la proprit.
Cependant cette rsolution fut adopte. Aux anciens, il n'en fut pas de
mme. Ce conseil, par l'ge de ses membres, par son rle d'examinateur
suprme, avait plus de mesure que celui des cinq-cents. Il en partageait
moins les passions opposes; il tait moins rvolutionnaire que
la majorit, et beaucoup plus que la minorit. Comme tout corps
intermdiaire, il avait un esprit moyen, et il rejeta la mesure, parce
qu'elle entranait l'excution d'une loi qu'il regardait comme injuste.
Les conseils dcrtrent ensuite que le directoire serait juge suprme
des demandes en radiation de la liste des migrs. Ils renouvelrent
toutes les lois contre les prtres qui n'avaient pas prt le serment,
ou qui l'avaient rtract, et contre ceux que les administrations des
dpartemens avaient condamns  la dportation. Ils dcrtrent que ces
prtres seraient traits comme migrs rentrs s'ils reparaissaient sur
le territoire. Ils consentirent seulement  mettre en rclusion ceux qui
taient infirmes et qui ne pouvaient s'expatrier.

Un sujet agita beaucoup les conseils, et y provoqua une explosion.
Frron continuait sa mission dans le Midi, et y composait les
administrations et les tribunaux de rvolutionnaires ardens. Les membres
des compagnies de Jsus, les contre-rvolutionnaires de toute espce qui
avaient assassin depuis le 9 thermidor, se voyaient  leur tour exposs
 de nouvelles reprsailles, et jetaient les hauts cris. Le dput
Simon avait dj lev des rclamations mesures. Le dput Jourdan
d'Aubagne, homme ardent, l'ex-girondin Isnard, levrent, aux
cinq-cents, des rclamations violentes, et remplirent plusieurs sances
de leurs dclamations. Les deux partis en vinrent aux mains. Jourdan
et Talot se prirent de querelle dans la sance mme, et se permirent
presque des voies de fait. Leurs collgues intervinrent et les
sparrent. On nomma une commission pour faire un rapport sur l'tat du
Midi.

Ces diffrentes scnes portrent les partis  se prononcer davantage. La
majorit tait grande dans les conseils, et tout acquise au directoire.
La minorit, quoique annule, devenait chaque jour plus hardie, et
montrait ouvertement son esprit de raction. C'tait la continuation du
mme esprit qui s'tait manifest depuis le 9 thermidor, et qui d'abord
avait attaqu justement les excs de la terreur, mais qui, de jour en
jour plus svre et plus passionn, finissait par faire le procs  la
rvolution tout entire. Quelques membres des deux tiers conventionnels
votaient avec la minorit, et quelques membres du nouveau tiers avec la
majorit.

Les conventionnels saisirent l'occasion qu'allait leur fournir
l'anniversaire du 21 janvier, pour mettre leurs collgues suspects
de royalisme  une pnible preuve. Ils proposrent une fte, pour
clbrer, tous les 21 janvier, la mort du dernier roi, et ils firent
dcider que, ce jour, chaque membre des deux conseils et du directoire
prterait serment de haine  la royaut. Cette formalit du serment, si
souvent employe par les partis, n'a jamais pu tre regarde comme une
garantie; elle n'a jamais t qu'une vexation des vainqueurs, qui ont
voulu se donner le plaisir de forcer les vaincus au parjure. Le projet
fut adopt par les deux conseils. Les conventionnels attendaient avec
impatience la sance du 1er pluvise an IV (21 janvier), pour voir
dfiler  la tribune leurs collgues du nouveau tiers. Chaque conseil
sigea ce jour-l avec un grand appareil. Une fte tait prpare dans
Paris; le directoire et toutes les autorits devaient y assister. Quand
il fallut prononcer le serment, quelques-uns des nouveaux lus parurent
embarrasss. L'ex-constituant Dupont (de Nemours), qui tait membre des
anciens, qui conservait dans un ge avanc une grande vivacit d'humeur,
et montrait l'opposition la plus hardie au gouvernement actuel, Dupont
(de Nemours) laissa voir quelque dpit, et, en prononant les mots,
_je jure haine  la royaut_, ajouta ceux-ci, _et  toute espce de
tyrannie_. C'tait une manire de se venger, et de jurer haine au
directoire sous des mots dtourns. Une grande rumeur s'leva, et on
obligea Dupont (de Nemours)  s'en tenir  la formule officielle. Aux
cinq cents, un nomm Andr voulut recourir aux mmes expressions que
Dupont (de Nemours); mais on le rappela de mme  la formule. Le
prsident du directoire pronona un discours nergique, et le
gouvernement entier fit ainsi la profession de foi la plus
rvolutionnaire.

A cette poque arrivrent les dputs qui avaient t changs contre la
fille de Louis XVI. C'taient Quinette, Bancal, Camus, Lamarque, Drouet
et l'ex-ministre de la guerre Beurnonville. Ils firent le rapport de
leur captivit; on l'couta avec une vive indignation, on leur donna de
justes marques d'intrt, et ils prirent, au milieu de la satisfaction
gnrale, la place que la convention leur avait assure dans les
conseils. Il avait t dcrt, en effet, qu'ils seraient de droit
membres du corps lgislatif.

Ainsi marchaient le gouvernement et les partis, pendant l'hiver de l'an
IV (1795  1796).

La France, qui souhaitait un gouvernement et le rtablissement des lois,
commenait  goter le nouvel tat de choses, et l'aurait mme approuv
tout  fait, sans les efforts qu'on exigeait d'elle pour le salut de
la rpublique. L'excution rigoureuse des lois sur la rquisition,
l'emprunt forc, la leve du trentime cheval, l'tat misrable des
rentiers pays en assignats, taient de graves sujets de plaintes; sans
tous ces motifs, elle aurait trouv le nouveau gouvernement excellent.
Il n'y a que l'lite d'une nation qui soit sensible  la gloire,  la
libert, aux ides nobles et gnreuses, et qui consente  leur faire
des sacrifices. La masse veut du repos, et demande  faire le moins
de sacrifices possible. Il est des momens o cette masse entire se
rveille, mue de passions grandes et profondes: on le vit, en 1789,
quand il avait fallu conqurir la libert, et, en 1793, quand il avait
fallu la dfendre. Mais, puise par ces efforts, la grande majorit de
la France n'en voulait plus faire. Il fallait un gouvernement habile et
vigoureux pour obtenir d'elle les ressources ncessaires au salut de
la rpublique. Heureusement la jeunesse, toujours prte  une vie
aventurire, prsentait de grandes ressources pour recruter les armes.
Elle montrait d'abord beaucoup de rpugnance  quitter ses foyers; mais
elle cdait aprs quelque rsistance. Transporte dans les camps, elle
prenait un got dcid pour la guerre, et y faisait des prodiges de
valeur. Les contribuables, dont on exigeait des sacrifices d'argent,
taient bien plus difficiles  soumettre et  concilier au gouvernement.

Les ennemis de la rvolution prenaient texte des sacrifices nouveaux
imposs  la France, et dclamaient dans leurs journaux contre la
rquisition, l'emprunt forc, la leve force des chevaux, l'tat des
finances, le malheur des rentiers, et la svre excution des lois 
l'gard des migrs et des prtres. Ils affectaient de considrer le
gouvernement comme tant encore un gouvernement rvolutionnaire, et en
ayant l'arbitraire et la violence. Suivant eux, on ne pouvait pas
se fier encore  lui, et se livrer avec scurit  l'avenir. Ils
s'levaient surtout contre le projet d'une nouvelle campagne; ils
prtendaient qu'on sacrifiait le repos, la fortune, la vie des citoyens,
 la folie des conqutes; et semblaient fchs que la rvolution et
l'honneur de donner la Belgique  la France. Du reste, il n'tait point
tonnant, disaient-ils, que le gouvernement et un pareil esprit et de
tels projets, puisque le directoire et les conseils taient remplis des
membres d'une assemble qui s'tait souille de tous les crimes.

Les patriotes, qui, en fait de reproches et de rcriminations, n'taient
jamais en demeure, trouvaient au contraire le gouvernement trop faible,
et se montraient dj tout prts  l'accuser de condescendance pour les
contre-rvolutionnaires. Suivant eux, on laissait rentrer les migrs et
les prtres; on acquittait chaque jour les conspirateurs de vendmiaire;
les jeunes gens de la rquisition n'taient pas assez svrement
ramens aux armes; l'emprunt forc tait peru avec mollesse. Ils
dsapprouvaient surtout le systme financier qu'on semblait dispos 
adopter. Dj on a vu que l'ide de supprimer les assignats les
avait irrits, et qu'ils avaient demand sur-le-champ les moyens
rvolutionnaires qui, en 1793, ramenrent le papier au pair. Le projet
de recourir aux compagnies financires et d'tablir une banque rveilla
tous leurs prjugs. Le gouvernement allait, disaient-ils, se remettre
dans les mains des agioteurs; il allait, en tablissant une banque,
ruiner les assignats, et dtruire le papier-monnaie de la rpublique,
pour y substituer un papier priv, de la cration des agioteurs. La
suppression des rations les indigna. Rendre les subsistances au commerce
libre, ne plus nourrir la ville de Paris, tait une attaque  la
rvolution: c'tait vouloir affamer le peuple et le pousser au
dsespoir. Sur ce point, les journaux du royalisme semblrent d'accord
avec ceux du jacobinisme, et le ministre Benezech fut accabl
d'invectives par tous les partis.

Une mesure mit le comble  la colre des patriotes contre le
gouvernement. La loi du 3 brumaire, en amnistiant tous les faits
relatifs  la rvolution, exceptait cependant les crimes particuliers,
comme vols et assassinats, lesquels taient toujours passibles de
l'application des lois. Ainsi les poursuites commences pendant les
derniers temps de la convention contre les auteurs des massacres
de septembre, furent continues comme poursuites ordinaires contre
l'assassinat. On jugeait en mme temps les conspirateurs de vendmiaire,
et ils taient presque tous acquitts. L'instruction contre les auteurs
de septembre tait au contraire extrmement rigoureuse. Les patriotes
furent rvolts. Le nomm Baboeuf, jacobin forcen, dj enferm en
prairial, et qui se trouvait libre maintenant par l'effet de la loi
d'amnistie, avait commenc un journal,  l'imitation de Marat, sous le
titre du _Tribun du Peuple_. On comprend ce que pouvait tre l'imitation
d'un modle pareil. Plus violent que celui de Marat, le journal de
Baboeuf n'tait pas cynique, mais plat. Ce que des circonstances
extraordinaires avaient provoqu, tait rduit ici en systme, et
soutenu avec une sottise et une frnsie encore inconnues. Quand des
ides qui ont proccup les esprits touchent  leur fin, elles restent
dans quelques ttes, et s'y changent en manie et en imbcillit. Baboeuf
tait le chef d'une secte de malades qui soutenaient que le massacre
de septembre avait t incomplet, qu'il faudrait le renouveler en le
rendant gnral, pour qu'il ft dfinitif. Ils prchaient publiquement
la loi agraire, ce que les hbertistes eux-mmes n'avaient pas os, et
se servaient d'un nouveau mot, le _bonheur commun_, pour exprimer le
but de leur systme. L'expression seule caractrisait en eux le dernier
terme de l'absolutisme dmagogique. On frmit en lisant les pages de
Baboeuf. Les esprits de bonne foi en eurent piti; les alarmistes
feignirent de croire  l'approche d'une nouvelle terreur, et il est
vrai de dire que les sances de la socit du Panthon fournissaient
un prtexte spcieux  leurs craintes. C'est dans le vaste local de
Sainte-Genevive que les jacobins avaient recommenc leur club, comme
nous avons dit. Plus nombreux que jamais, ils taient prs de quatre
mille, vocifrant  la fois, bien avant dans la nuit. Insensiblement ils
avaient outrepass la constitution, et s'taient donn tout ce qu'elle
dfendait, c'est--dire un bureau, un prsident et des brevets; en un
mot, ils avaient repris le caractre d'une assemble politique. L,
ils dclamaient contre les migrs et les prtres, les agioteurs, les
sangsues du peuple, les projets de banque, la suppression des rations,
l'abolition des assignats, et les procdures instruites contre les
patriotes.

Le directoire, qui de jour en jour se sentait mieux tabli, et redoutait
moins la contre rvolution, commenait  rechercher l'approbation
des esprits modrs et raisonnables. Il crut devoir svir contre ce
dchanement de la faction jacobine. Il en avait les moyens dans la
constitution et dans les lois existantes; il rsolut de les employer.
D'abord, il fit saisir plusieurs numros du journal de Baboeuf, comme
provoquant au renversement de la constitution; ensuite il fit fermer la
socit du Panthon, et plusieurs autres formes par la jeunesse dore,
dans lesquelles on dansait et o on lisait les journaux; ces dernires
taient situes au Palais-Royal et au boulevart des Italiens, sous le
titre de _Socit des checs, Salon des Princes, Salon des Arts_. Elles
taient peu redoutables, et ne furent comprises dans la mesure que pour
montrer de l'impartialit. L'arrt fut publi et excut le 8 ventse
(27 fvrier 1796). Une rsolution demande aux cinq-cents ajouta une
condition  toutes celles que la constitution imposait dj aux socits
populaires: elles ne purent tre composes de plus de soixante membres.

Le ministre Benezech, accus par les deux partis, voulut demander sa
dmission. Le directoire refusa de l'accepter, et lui crivit une lettre
pour le fliciter de ses services. La lettre fut publie. Le nouveau
systme des subsistances fut maintenu; les indigens, les rentiers et les
fonctionnaires publics qui n'avaient pas mille cus de revenu, obtinrent
seuls des rations. On songea aussi aux malheureux rentiers qui taient
toujours pays en papier. Les deux conseils dcrtrent qu'ils
recevraient dix capitaux pour un en assignats; augmentation bien
insuffisante, car les assignats n'avaient plus que la deux-centime
partie de leur valeur.

Le directoire ajouta aux mesures qu'il venait de prendre, celle de
rappeler enfin les dputs conventionnels en mission. Il les remplaa
par des commissaires du gouvernement. Ces commissaires auprs des armes
et des administrations, reprsentaient le directoire, et surveillaient
l'excution des lois. Ils n'avaient plus comme autrefois des pouvoirs
illimits auprs des armes; mais, dans un cas pressant, o le pouvoir
du gnral tait insuffisant, comme une rquisition de vivres ou de
troupes, ils pouvaient prendre une dcision d'urgence, qui tait
provisoirement excute, et soumise ensuite  l'approbation du
directoire. Des plaintes s'tant leves contre beaucoup de
fonctionnaires choisis par le directoire dans le premier moment de son
installation, il enjoignit  ses commissaires civils de les surveiller,
de recueillir les plaintes qui s'lveraient contre eux, et de lui
dsigner ceux dont le remplacement serait convenable.

Pour surveiller les factions, qui, obliges maintenant de se cacher,
allaient agir dans l'ombre, le directoire imagina la cration d'un
ministre spcial de la police.

La police est un objet important dans les temps de troubles. Les trois
assembles prcdentes lui avaient consacr un comit nombreux; le
directoire ne crut pas devoir la laisser parmi les attributions
accessoires du ministre de l'intrieur, et proposa aux deux conseils
d'riger un ministre spcial. L'opposition prtendit que c'tait une
institution inquisitoriale, ce qui tait vrai, et ce qui malheureusement
tait inhrent  un temps de factions, et surtout de factions obstines
et obliges de comploter secrtement. Le projet fut approuv. On appela
le dput Cochon aux fonctions de ce nouveau ministre. Le directoire
aurait voulu encore des lois sur la libert de la presse. La
constitution la dclarait illimite, sauf les dispositions qui
pourraient devenir ncessaires pour en rprimer les carts. Les deux
conseils, aprs une discussion solennelle, rejetrent tout projet de loi
rpressive. Les rles furent encore intervertis dans cette discussion.
Les partisans de la rvolution, qui devaient tre partisans de
la libert illimite, demandaient des moyens de rpression; et
l'opposition, dont la pense secrte inclinait plutt  la monarchie
qu' la rpublique, vota pour la libert illimite; tant les partis sont
gouverns par leur intrt! Du reste, la dcision tait sage. La presse
peut tre illimite sans danger: il n'y a que la vrit de redoutable;
le faux est impuissant; plus il s'exagre, plus il s'use. Il n'y a pas
de gouvernement qui ait pri par le mensonge. Qu'importe qu'un Baboeuf
clbrt la loi agraire, qu'une _Quotidienne_ rabaisst la grandeur de
la rvolution, calomnit ses hros et chercht  relever les princes
bannis! Le gouvernement n'avait qu' laisser dclamer: huit jours
d'exagration et de mensonge usent toutes les plumes des pamphltaires
et des libellistes. Mais il faut bien du temps et de la philosophie  un
gouvernement pour qu'il admette ces vrits. Il n'tait peut-tre pas
temps pour la convention de les entendre. Le directoire, qui tait plus
tranquille et plus assis, aurait d commencer  les comprendre et  les
pratiquer.

Les dernires mesures du directoire, telles que la clture de la socit
du Panthon, le refus d'accepter la dmission du ministre Benezech,
le rappel des conventionnels en mission, le changement de certains
fonctionnaires, produisirent le meilleur effet; elles rassurrent ceux
qui craignaient vritablement la terreur, condamnrent au silence ceux
qui affectaient de la craindre, et satisfirent les esprits sages qui
voulaient que le gouvernement se plat au-dessus de tous les partis. La
suite, l'activit des travaux du directoire, ne contriburent pas moins
que tout le reste  lui concilier l'estime. On commenait  esprer le
repos et  supposer de la dure au rgime actuel. Les cinq directeurs
s'taient entours d'un certain appareil. Barras, homme de plaisir,
faisait les honneurs du Luxembourg. C'est lui, en quelque sorte, qui
reprsentait pour ses collgues. La socit avait  peu prs le mme
aspect que l'anne prcdente; elle prsentait un mlange singulier
de conditions, une grande libert de moeurs, un got effrn pour les
plaisirs, un luxe extraordinaire. Les salons du directeur taient pleins
de gnraux dont l'ducation et la fortune s'taient faites en deux ans,
de fournisseurs et de gens d'affaires qui s'taient enrichis par les
spculations et les rapines, d'exils qui rentraient et cherchaient  se
rattacher au gouvernement, d'hommes  grands talens, qui, commenant 
croire  la rpublique, dsiraient y prendre place, d'intrigans enfin
qui couraient aprs la faveur. Des femmes de toute origine venaient
dployer leurs charmes dans ces salons, et user de leur influence, dans
un moment o tout tait  demander et  obtenir. Si quelquefois les
manires manquaient de cette dcence et de cette dignit dont on fait
tant de cas en France, et qui sont le fruit d'une socit polie,
tranquille et exclusive, il y rgnait une extrme libert d'esprit, et
cette grande abondance d'ides positives que suggrent la vue et la
pratique des grandes choses. Les hommes qui composaient cette socit
taient affranchis de toute espce de routine; ils ne rptaient pas
d'insignifiantes traditions; ce qu'ils savaient ils l'avaient appris
par leur propre exprience. Ils avaient vu les plus grands vnemens de
l'histoire, ils y avaient pris, ils y prenaient part encore; et il est
ais de se figurer ce qu'un tel spectacle devait rveiller d'ides chez
des esprits jeunes, ambitieux et pleins d'esprance. L brillait
au premier rang le jeune Hoche, qui, de simple soldat aux
gardes-franaises, tait devenu en une campagne gnral en chef, et
s'tait donn en deux ans l'ducation la plus soigne. Beau, plein de
politesse, renomm comme un des premiers capitaines de son temps, et
g  peine de vingt-sept ans, il tait l'espoir des rpublicains, et
l'idole de ces femmes prises de la beaut, du talent et de la gloire.
A ct de lui, on remarquait dj le jeune Bonaparte, qui n'avait point
encore de renomme, mais dont les services  Toulon et au 13 vendmiaire
taient connus, dont le caractre et la personne tonnaient par leur
singularit, et dont l'esprit tait frappant d'originalit et de
vigueur. Dans cette socit, o madame Tallien talait sa beaut, madame
Beauharnais sa grce, madame de Stal dployait tout l'clat de son
esprit, agrandi par les circonstances et la libert.

Ces jeunes hommes appels  dominer dans l'tat choisissaient leurs
pouses, quelquefois parmi des femmes d'ancienne condition, qui se
trouvaient honores de leur choix, quelquefois dans les familles des
enrichis du temps, qui voulaient ennoblir la fortune par la rputation.
Bonaparte venait d'pouser la veuve de l'infortun gnral Beauharnais.
Chacun songeait  faire sa destine, et la prvoyait grande. Une foule
de carrires taient ouvertes. La guerre sur le continent, la guerre sur
la mer, la tribune, les magistratures, une grande rpublique en un mot 
dfendre et  gouverner, c'taient l de grands buts, dignes d'enflammer
les esprits! Le gouvernement avait fait rcemment une acquisition
prcieuse, celle d'un crivain ingnieux et profond, qui consacrait
son jeune talent  concilier les esprits  la nouvelle rpublique. M.
Benjamin Constant venait de publier une brochure intitule: _De la
Force du gouvernement_, qui avait produit une grande sensation. Il y
dmontrait la ncessit de se rattacher  un gouvernement qui tait le
seul espoir de la France et de tous les partis.

C'tait toujours le soin des finances qui occupait le plus le
gouvernement. Les dernires mesures n'taient qu'un ajournement de la
difficult. On avait donn au gouvernement une certaine quantit de
biens  vendre, la facult d'engager les grandes forts, l'emprunt
forc, et on lui avait laiss la planche aux assignats comme ressource
extrme. Pour devancer le produit de ces diffrentes ressources, il
avait, comme on a vu, cr 60 millions de rescriptions, espces de
bons de l'chiquier, ou de bons royaux, acquittables avec le premier
numraire qui rentrerait dans les caisses. Mais ces rescriptions
n'avaient obtenu cours que trs difficilement. Les banquiers runis
pour concerter un projet de banque territoriale, fonde sur les biens
nationaux, s'taient retirs en entendant les cris pousss par les
patriotes contre les agioteurs et les traitans. L'emprunt forc se
percevait beaucoup plus lentement qu'on ne l'avait cru. La rpartition
portait sur des bases extrmement arbitraires, puisque l'emprunt devait
tre frapp sur les classes les plus aises; chacun rclamait, et
chaque part de l'emprunt  percevoir occasionnait une contestation
aux percepteurs. A peine un tiers tait rentr en deux mois. Quelques
millions en numraire et quelques milliards en papier avaient t
perus. Dans l'insuffisance de cette ressource, on avait eu encore
recours au moyen extrme, laiss au gouvernement pour suppler  tous
les autres, la planche aux assignats. Les missions avaient t portes
depuis les deux derniers mois,  la somme inoue de 45 milliards: 20
milliards avaient  peine fourni 100 millions, car les assignats ne
valaient plus que le deux-centime de leur titre. Dcidment le public
n'en voulait plus du tout, car ils n'taient plus bons  rien. Ils ne
pouvaient servir au remboursement des crances, qui tait suspendu;
ils ne pouvaient solder que la moiti des fermages et de l'impt, car
l'autre moiti se payait en nature; ils taient refuss dans les marchs
ou reus d'aprs leur valeur rduite; enfin, on ne les prenait dans
la vente des biens qu'au taux mme des marchs, les enchres faisant
toujours monter l'offre  proportion de l'avilissement du papier. On
n'en pouvait donc faire aucun emploi capable de leur donner quelque
valeur. Une mission dont on ne connaissait pas le terme, faisait
prvoir encore des chiffres extraordinaires qui rendraient les sommes
les plus modiques. Les milliards signifiaient tout au plus des millions.
Cette chute, dont nous avons parl[1] lorsqu'on refusa d'interdire les
enchres dans la vente des biens, tait ralise.

[Footnote 1: Voyez tom. VIII, page 191 et suiv.]

Les esprits dans lesquels la rvolution avait laiss ses prjugs, car
tous les systmes et toutes les puissances en laissent, voulaient qu'on
relevt les assignats, en affectant une grande quantit de biens 
leur hypothque, et en employant des mesures violentes pour les faire
circuler. Mais il n'y a rien au monde de plus impossible  rtablir que
la rputation d'une monnaie: il fallait donc renoncer aux assignats.

On se demande pourquoi on n'abolissait pas tout de suite le
papier-monnaie, en le rduisant  sa valeur relle, qui tait de 20
millions au plus, et en exigeant le paiement des impts et des biens
nationaux, soit en numraire, soit en assignats au cours? Le numraire
en effet reparaissait, et avec quelque abondance, surtout dans les
provinces; ainsi c'tait une vritable erreur que de craindre sa raret;
car le papier comptait pour 200 millions dans la circulation: mais une
autre raison empcha de renoncer au papier-monnaie. La seule richesse,
il faut le dire toujours, consistait dans les biens nationaux. Leur
vente ne paraissait ni assure ni prochaine. Ne pouvant donc attendre
que leur valeur vnt spontanment au trsor par les ventes, il fallait
la reprsenter d'avance en papier, et l'mettre pour la retirer ensuite;
en un mot, il fallait dpenser le prix avant de l'avoir reu. Cette
ncessit de dpenser avant d'avoir vendu fit songer  la cration d'un
nouveau papier.

Les cdules, qui taient une hypothque spciale sur chaque bien,
entranaient de longs dlais, car il fallait qu'elles portassent
l'enonciation de chaque domaine; d'ailleurs elles dpendaient de la
volont du preneur, et ne levaient pas la vritable difficult. On
imagina un papier qui, sous le nom de mandats, reprsentait une valeur
fixe de bien. Tout domaine devait tre dlivr sans enchre et sur
simple procs-verbal, pour prix en mandats, gal  celui de 1790
(vingt-deux fois le revenu). On devait crer 2 milliards 400 millions de
ces mandats, et leur affecter sur-le-champ 2 milliards 400 millions de
biens, estimation de 1790. Ainsi, ces mandats ne pouvaient subir d'autre
variation que celle des biens eux-mmes, puisqu'ils en reprsentaient
une quantit fixe. Ils ne pouvaient pas  la vrit se trouver au pair
de l'argent, car les biens ne valaient pas ce qu'ils valaient en 1790;
mais ils devaient avoir la valeur mme des biens.

On rsolut d'employer une partie de ces mandats  retirer les assignats.
La planche des assignats fut brise le 30 pluvise an IV (19 fvrier).
45 milliards 500 millions avaient t mis. Par les diffrentes
rentres, soit de l'emprunt, soit de l'arrir, la quantit circulante
avait t rduite  36 milliards, et devait l'tre bientt  24. Ces 24
milliards, en les rduisant au trentime, reprsentaient 800 millions:
on dcrta qu'ils seraient changs contre 800 millions de mandats,
ce qui tait une liquidation de l'assignat au trentime de sa valeur
nominale; 400 millions de mandats devaient tre mis en outre pour le
service public, et les 1,200 millions restans enferms dans la caisse 
trois cls, pour en sortir par dcret, au fur et  mesure des besoins.

Cette cration des mandats tait une rimpression des assignats, avec un
chiffre moindre, une autre dnomination, et une valeur dtermine par
rapport aux biens. C'tait comme si on et cr, outre les 24 milliards
devant rester en circulation, 48 autres milliards, ce qui aurait fait
72; c'tait comme si on et dcid que ces 72 milliards seraient reus
en paiement des biens, pour trente fois la valeur de 1790, ce qui
supposait 2 milliards 400 millions de biens affects en hypothque.
Ainsi, le chiffre tait rduit, le rapport aux biens fix, et le nom
chang.

Les mandats furent crs le 26 ventse (16 mars). Les biens durent tre
mis sur-le-champ en vente, et dlivrs aux porteurs de mandats sur
simple procs-verbal. La moiti du prix devait tre paye dans la
premire dcade, le reste dans trois mois. Les forts nationales taient
mises  part; et les 2 milliards 400 millions de biens taient pris
sur les biens de moins de trois cents arpens. Sur-le-champ on prit les
mesures que ncessite l'adoption d'un papier-monnaie. Le mandat tait la
monnaie de la rpublique, tout devait tre pay en mandats. Les crances
stipules en numraire, les baux, les fermages, les intrts des
capitaux, les impts, except l'impt arrir, les rentes sur l'tat,
les pensions, les appointemens des fonctionnaires publics, durent tre
pays en mandats. Il y eut de grandes discussions sur la contribution
foncire. Ceux qui prvoyaient que les mandats pourraient tomber comme
l'assignat, voulaient que, pour assurer  l'tat une rentre certaine,
on continut de payer la contribution foncire en nature. On leur
objecta les difficults de la perception, et on dcida qu'elle
aurait lieu en mandats, ainsi que celle des douanes, des droits
d'enregistrement, de timbre, des postes, etc. On ne s'en tint pas l;
on crut devoir accompagner la cration du nouveau papier des svrits
ordinaires qui accompagnent l'emploi des valeurs forces; on dclara
que l'or et l'argent ne seraient plus considrs comme marchandises, et
qu'on ne pourrait plus vendre le papier contre l'or, ni l'or contre le
papier. Aprs les expriences qu'on avait faites, cette mesure tait
misrable. On venait d'en prendre en mme temps une autre qui ne l'tait
pas moins, et qui nuisit dans l'opinion au directoire: ce fut la clture
de la Bourse. Il aurait d savoir que la clture d'un march public
n'empchait pas qu'il s'en tablt des milliers ailleurs.

En faisant des mandats la monnaie nouvelle, et en les mettant partout 
la place du numraire, le gouvernement commettait une erreur grave. Mme
en se soutenant, le mandat ne pouvait jamais galer le taux de l'argent.
Le mandat valait, si l'on veut, autant que la terre, mais il ne pouvait
valoir davantage. Or, la terre ne valait pas la moiti du prix de 1790;
un bien, mme patrimonial, de 100,000 francs, ne se serait pas pay
50,000 en argent. Comment 100,000 francs en mandats en auraient-ils
valu 100,000 en numraire? Il aurait donc fallu admettre au moins cette
diffrence. Le gouvernement devait donc, indpendamment de toutes les
autres causes de dprciation, trouver un premier mcompte provenant de
la dprciation des biens.

On tait si press, qu'on fit circuler des promesses de mandats,
en attendant que les mandats eux-mmes fussent prts  tre mis.
Sur-le-champ ces promesses circulrent  une valeur trs-infrieure 
leur valeur nominale. On fut extrmement alarm, et on se dit que
le nouveau papier, duquel on esprait tant, allait tomber comme les
assignats, et laisser la rpublique sans aucune ressource. Cependant il
y avait une cause de cette chute anticipe, et on pouvait bientt la
lever. Il fallait rdiger des instructions  l'usage des administrations
locales, pour rgler les cas extrmement compliqus que ferait natre
la vente des biens sur simple procs-verbal; et ce travail exigeait
beaucoup de temps et retardait l'ouverture des ventes. Pendant cet
intervalle, le mandat tombait, et on disait que sa valeur baisserait si
rapidement, que l'tat ne voudrait pas ouvrir les ventes et abandonner
les biens pour une valeur nulle; qu'il allait arriver aux mandats ce qui
tait arriv aux assignats; qu'ils se rduiraient successivement  rien,
et qu'alors on les recevrait en paiement des biens, non  leur valeur
d'mission, mais  leur valeur rduite. Les malveillans faisaient
entendre ainsi que le nouveau papier tait un leurre, que jamais les
biens ne seraient alins, et que la rpublique voulait se les rserver
comme un gage apparent et ternel de toutes les espces de papier
qu'il lui plairait d'mettre. Cependant les ventes s'ouvrirent. Les
souscriptions furent nombreuses. Le mandat de 100 fr. tait tomb 
15 fr. Il remonta successivement  30, 40, et en quelques lieux  88
francs. On espra donc un instant le succs de la nouvelle opration.

C'tait au milieu des factions secrtement conjures contre lui que
le directoire se livrait  ces travaux. Les agens de la royaut
continuaient leurs secrtes menes. La mort de Lematre ne les avait pas
disperss. Brottier, acquitt, tait devenu le chef de l'agence. Duverne
de Presle, Laville-Heurnois, Despomelles, s'taient runis  lui,
et formaient secrtement le comit royal. Ces misrables brouillons
n'avaient pas plus d'influence que par le pass; ils intriguaient,
demandaient de l'argent  grands cris, crivaient de nombreuses
correspondances, et promettaient merveilles. Ils taient toujours les
intermdiaires entre le prtendant et la Vende, o ils avaient
de nombreux agens. Ils persistaient dans leurs ides, et voyant
l'insurrection comprime par Hoche, et prte  expirer sous ses coups,
ils se confirmaient toujours davantage dans le systme de tout faire 
Paris, mme par un mouvement de l'intrieur. Ils se vantaient, comme
du temps de la convention, d'tre en rapport avec plusieurs dputs du
nouveau tiers, et ils prtendaient qu'il fallait temporiser, travailler
l'opinion par des journaux, dconsidrer le gouvernement, et tout
prparer pour que les lections de l'anne suivante amenassent un
nouveau tiers de dputs entirement contre-rvolutionnaires. Ils se
flattaient ainsi de dtruire la constitution rpublicaine par les moyens
de la constitution mme. Ce plan tait certainement le moins chimrique,
et c'est celui qui donne l'ide la plus favorable de leur intelligence.

Les patriotes de leur ct prparaient des complots, mais autrement
dangereux par les moyens qu'ils avaient  leur disposition. Chasss du
Panthon, condamns tout  fait par le gouvernement, qui s'tait spar
d'eux, et qui leur retirait leurs emplois, ils s'taient dclars
contre lui, et taient devenus ses ennemis irrconciliables. Se voyant
poursuivis et observs avec un grand soin, ils n'avaient plus trouv
d'autre ressource que de conspirer trs-secrtement, et de manire  ce
que les chefs de la conspiration restassent tout  fait inconnus. Ils
s'taient choisis quatre pour former un directoire secret de salut
public; Baboeuf et Drouet taient du nombre. Le directoire secret devait
communiquer avec douze agens principaux qui ne se connaissaient pas les
uns les autres, et chargs d'organiser des socits de patriotes dans
tous les quartiers de Paris. Ces douze agens, agissant ainsi chacun de
leur ct, avaient dfense de nommer les quatre membres du directoire
secret; ils devaient parler et se faire obir au nom d'une autorit
mystrieuse et suprme, qui tait institue pour diriger les efforts
des patriotes vers ce qu'ils appelaient le _bonheur commun_. De cette
manire les fils de la conspiration taient presque insaisissables; car,
en supposant qu'on en saist un, les autres restaient toujours inconnus.
Cette organisation s'tablit, en effet, comme l'avait projet Baboeuf;
des socits de patriotes existaient dans tout Paris, et, par
l'intermdiaire des douze agens principaux, recevaient l'impulsion d'une
autorit inconnue.

Baboeuf et ses collgues cherchaient quel serait le mode employ pour
oprer ce qu'ils appelaient _la dlivrance_, et  qui on remettrait
l'autorit, quand on aurait gorg le directoire, dispers les conseils,
et mis le peuple en possession de sa souverainet. Ils se dfiaient dj
beaucoup trop des provinces et de l'opinion pour courir la chance
d'une lection, et appeler une assemble nouvelle. Ils voulaient tout
simplement en nommer une compose de jacobins d'lite, pris dans chaque
dpartement. Ils devaient faire ce choix eux-mmes, et complter cette
assemble en y ajoutant tous les montagnards de l'ancienne convention
qui n'avaient pas t rlus. Encore ces montagnards ne leur semblaient
pas donner de suffisantes garanties, car beaucoup avaient adhr, dans
les derniers temps de la convention,  ce qu'ils appelaient les mesures
liberticides, et avaient mme accept des fonctions du directoire.
Cependant ils avaient fini par tomber d'accord sur l'admission dans la
nouvelle assemble de soixante-huit d'entre eux, qui passaient pour
les plus purs. Cette assemble devait s'emparer de tous les pouvoirs,
jusqu' ce que le _bonheur commun_ ft assur.

Il fallait s'entendre avec les conventionnels non rlus, dont la
plupart taient  Paris. Baboeuf et Drouet entrrent en communication
avec eux. Il y eut de grandes discussions sur le choix des moyens. Les
conventionnels trouvaient trop extraordinaires ceux que proposait le
directoire insurrecteur. Ils voulaient le rtablissement de l'ancienne
convention, avec l'organisation prescrite par la constitution de 1793.
Enfin on s'entendit, et l'insurrection fut prpare pour le mois de
floral (avril-mai). Les moyens dont le directoire secret se proposait
d'user, taient vraiment effrayans. D'abord il s'tait mis en
correspondance avec les principales villes de France, pour que la
rvolution ft simultane et semblable partout. Les patriotes devaient
partir de leurs quartiers en portant des guidons sur lesquels seraient
crits ces mots: _Libert, galit, Constitution de 1793, Bonheur
commun_. Quiconque rsisterait au peuple souverain serait mis  mort. On
devait gorger les cinq directeurs, certains membres des cinq-cents, le
gnral de l'arme de l'intrieur; on devait s'emparer du Luxembourg, de
la Trsorerie, du tlgraphe, des arsenaux et du dpt d'artillerie de
Meudon. Pour engager le peuple  se soulever et ne plus _le payer de
vaines promesses_, on devait obliger tous les habitans aiss de loger,
hberger et nourrir chaque homme qui aurait pris part  l'insurrection.
Les boulangers, les marchands de vin seraient tenus de fournir du pain
et des boissons au peuple, moyennant une indemnit que leur paierait la
rpublique, et sous peine d'tre pendus  la lanterne en cas de
refus. Tout soldat qui passerait du ct de l'insurrection aurait son
quipement en proprit, recevrait une somme d'argent, et aurait la
facult de retourner dans ses foyers. On esprait gagner ainsi tous ceux
qui servaient  regret. Quant aux soldats de mtier qui avaient pris
got  la guerre, on leur donnait  piller les maisons des royalistes.
Pour tenir les armes au complet, et remplacer ceux qui rentreraient
dans leurs foyers, on se proposait d'accorder aux soldats des avantages
tels, qu'on ferait lever spontanment une multitude de nouveaux
volontaires.

On voit quelles combinaisons terribles et insenses avaient conues
ces esprits dsesprs. Ils dsignrent Rossignol, l'ex-gnral de la
Vende, pour commander l'arme parisienne d'insurrection. Ils avaient
pratiqu des intelligences dans cette lgion de police qui faisait
partie de l'arme de l'intrieur, et toute compose de patriotes, de
gendarmes des tribunaux, d'anciens gardes-franaises. Elle se mutina en
effet, mais trop tt, et fut dissoute par le directoire. Le ministre de
la police Cochon, qui suivait les progrs de la conspiration, qui lui
fut dnonce par un officier de l'arme de l'intrieur qu'on avait voulu
enrler, la laissa se continuer pour en saisir tous les fils. Le 20
floral (9 mai), Baboeuf, Drouet, et les autres chefs et agens devaient
se runir rue Bleue, chez un menuisier. Des officiers de police, aposts
dans les environs, saisirent les conspirateurs, et les conduisirent
sur-le-champ en prison. On arrta en outre les ex-conventionnels
Laignelot, Vadier, Amar, Ricard, Choudieu, le Pimontais Buonarotti,
l'ex-membre de l'assemble lgislative Antonelle, Pelletier (de
Saint-Fargeau), frre de celui qui avait t assassin. On demanda
aussitt aux deux conseils la mise en accusation de Drouet, qui tait
membre des cinq-cents, et on les envoya tous devant la haute cour
nationale, qui n'tait pas encore organise, et qu'on se mit  organiser
sur-le-champ. Baboeuf, dont la morgue galait le fanatisme, crivit
au directoire une lettre singulire, et qui peignait le dlire de son
esprit. Je suis une puissance, crivait-il aux cinq directeurs; ne
craignez donc pas de traiter avec moi d'gal  gal. Je suis le chef
d'une secte formidable que vous ne dtruirez pas en m'envoyant  la
mort, et qui, aprs mon supplice, n'en sera que plus irrite et plus
dangereuse. Vous n'avez qu'un seul fil de la conspiration; ce n'est rien
d'avoir arrt quelques individus; les chefs renatront sans cesse.
pargnez-vous de verser du sang inutile; vous n'avez pas encore fait
beaucoup d'clat, n'en faites pas davantage, traitez avec les patriotes;
ils se souviennent que vous ftes autrefois des rpublicains sincres;
ils vous pardonneront, si vous voulez concourir avec eux au salut de la
rpublique.

Le directoire ne fit aucun cas de cette lettre extravagante, et ordonna
l'instruction du procs. Cette instruction devait tre longue, car on
voulait procder dans toutes les formes. Ce dernier acte de vigueur
acheva de consolider le directoire dans l'opinion gnrale. La fin de
l'hiver approchait; les factions taient surveilles et contenues;
l'administration tait dirige avec zle et avec soin; le papier-monnaie
renouvel donnait seul des inquitudes; il avait fourni cependant
des ressources momentanes pour faire les premiers prparatifs de
la campagne qui allait s'ouvrir. En effet, la saison des oprations
militaires tait arrive. Le ministre anglais, toujours astucieux dans
sa politique, avait tent auprs du gouvernement franais la dmarche
dont l'opinion publique lui faisait un devoir. Il avait charg son agent
en Suisse, Wickam, d'adresser des questions insignifiantes au ministre
de France, Barthlmy. Cette ouverture, faite le 17 ventse (7 mars
1796), avait pour but de demander si la France tait dispose  la paix,
si elle consentirait  un congrs pour en discuter les conditions,
si elle voulait faire connatre  l'avance les bases principales sur
lesquelles elle tait rsolue  traiter. Une pareille dmarche n'tait
qu'une vaine satisfaction donne par Pitt  sa nation, afin d'tre
autoris par un refus de la France  demander de nouveaux sacrifices.
Si en effet Pitt avait t sincre, il n'aurait pas charg de cette
ouverture un agent sans pouvoirs; il n'aurait pas demand un congrs
europen, qui, par la complication des questions, ne pouvait rien
terminer, et que la France d'ailleurs avait dj refus  l'Autriche par
l'intermdiaire du Danemarck; enfin il n'aurait pas demand sur quelles
bases la ngociation devait s'ouvrir, puisqu'il savait que, d'aprs
la constitution, les Pays-Bas taient devenus partie du territoire
franais, et que le gouvernement actuel ne pouvait consentir  les en
dtacher. Le directoire, qui ne voulait pas tre pris pour dupe, fit
rpondre  Wickam que ni la forme ni l'objet de cette dmarche n'taient
de nature  faire croire  sa sincrit; que, du reste, pour dmontrer
ses intentions pacifiques, il consentait  faire une rponse  des
questions qui n'en mritaient pas, et qu'il dclarait vouloir traiter
sur les bases seules fixes par la constitution. C'tait annoncer d'une
manire dfinitive que la France ne renoncerait jamais  la Belgique. La
lettre du directoire, crite avec convenance et fermet, fut aussitt
publie avec celle de Wickam. C'tait le premier exemple d'une
diplomatie franche et ferme sans jactance.

Chacun approuva le directoire, et de part et d'autre on se prpara en
Europe  recommencer les hostilits. Pitt demanda au parlement un nouvel
emprunt de 7 millions sterling, et il s'effora d'en ngocier un autre
de 3 millions pour l'empereur. Il avait beaucoup travaill auprs du roi
de Prusse pour le tirer de sa neutralit et le faire rentrer dans la
lutte; il lui offrit des fonds, et lui reprsenta qu'arrivant  la fin
de la guerre, lorsque tous les partis taient puiss, il aurait une
supriorit assure. Le roi de Prusse, ne voulant pas retomber dans
ses premires fautes, ne se laissa pas abuser et persista dans sa
neutralit. Une partie de son arme, stationne en Pologne, veillait
 l'incorporation des nouvelles conqutes; l'autre, range le long du
Rhin, tait prte  dfendre la ligne de neutralit contre celle des
puissances qui la violerait, et  prendre sous sa protection ceux des
tats de l'Empire qui rclameraient la mdiation prussienne. La Russie,
toujours fconde en promesses, n'envoyait pas encore de troupes, et
s'occupait  organiser la part de territoire qui lui tait chue en
Pologne.

L'Autriche, enfle de ses succs  la fin de la campagne prcdente, se
prparait  la guerre avec ardeur, et se livrait aux esprances les
plus prsomptueuses. Le gnral auquel elle devait ce lger retour de
fortune, avait cependant t destitu, malgr tout l'clat de sa
gloire. Clerfayt, ayant dplu au conseil aulique, fut remplac dans le
commandement de l'arme du Bas-Rhin par le jeune archiduc Charles, dont
on esprait beaucoup sans cependant prvoir encore ses talens. Il avait
montr dans les campagnes prcdentes les qualits d'un bon officier.
Wurmser commandait toujours l'arme du Haut-Rhin. Pour dcider le roi de
Sardaigne  continuer la guerre, on avait envoy un renfort considrable
 l'arme impriale qui se battait en Pimont; et on lui avait donn le
gnral Beaulieu, qui s'tait acquis beaucoup de rputation dans les
Pays-Bas. L'Espagne, commenant  jouir de la paix, tait attentive  la
nouvelle lutte qui allait s'ouvrir, et, maintenant mieux claire sur
ses vritables intrts, faisait des voeux pour la France.

Le directoire, zl comme un gouvernement nouveau, et jaloux d'illustrer
son administration, mditait de grands projets. Il avait mis ses armes
dans un tat de force respectable; mais il n'avait pu que leur envoyer
des hommes, sans leur fournir les approvisionnemens ncessaires. Toute
la Belgique avait t mise  contribution pour nourrir l'arme de
Sambre-et-Meuse; des efforts extraordinaires avaient t faits pour
faire vivre celle du Rhin au milieu des Vosges. Cependant on n'avait pu
ni leur procurer des moyens de transport, ni remonter leur cavalerie.
L'arme des Alpes avait vcu des magasins pris aux Autrichiens aprs la
bataille de Loano; mais elle n'tait ni vtue, ni chausse, et le prt
tait arrir. La victoire de Loano tait ainsi demeure sans rsultat.
Les armes des provinces de l'Ouest se trouvaient, grce aux soins de
Hoche, dans un meilleur tat que toutes les autres, sans tre cependant
pourvues de tout ce dont elles avaient besoin. Mais, malgr cette
pnurie, nos armes, habitues  souffrir,  vivre d'expdiens, et
d'ailleurs aguerries par leurs belles campagnes, taient disposes  de
grandes choses.

Le directoire mditait, disons-nous, de vastes projets. Il voulait finir
ds le printemps la guerre de la Vende, et prendre ensuite l'offensive
sur tous les points. Son but tait de porter les armes du Rhin en
Allemagne pour bloquer et assiger Mayence, achever la soumission des
princes de l'Empire, isoler l'Autriche, transporter le thtre de la
guerre au sein des tats hrditaires, et faire vivre ses troupes aux
dpens de l'ennemi dans les riches valles du Mein et du Necker. Quant 
l'Italie, il nourrissait de plus vastes penses encore, suggres par le
gnral Bonaparte. Comme on n'avait pas profit de la victoire de Loano,
il fallait, suivant ce jeune officier, en remporter une seconde, dcider
le roi de Pimont  la paix, ou lui enlever ses tats, franchir ensuite
le P, et venir enlever  l'Autriche le plus beau fleuron de sa
couronne, la Lombardie. L tait le thtre des oprations dcisives; l
on allait porter les coups les plus sensibles  l'Autriche, conqurir
des quivalens pour payer les Pays-Bas, dcider la paix, et peut-tre
affranchir la belle Italie. D'ailleurs on allait nourrir et restaurer la
plus pauvre de nos armes, au milieu de la contre la plus fertile de la
terre.

Le directoire, s'arrtant  ces ides, fit quelques changemens dans le
commandement de ses armes. Jourdan conserva le commandement qu'il avait
si bien mrit  la tte de l'arme de Sambre-et-Meuse. Pichegru, qui
avait trahi sa patrie, et dont le crime tait dj souponn, fut
remplac par Moreau, qui commandait en Hollande. On offrit  Pichegru
l'ambassade en Sude, qu'il refusa. Beurnonville, venu rcemment de
captivit, remplaa Moreau dans le commandement de l'arme franaise en
Hollande. Schrer, dont on tait mcontent pour n'avoir pas su profiter
de la victoire de Loano, fut remplac. On voulait un jeune homme
entreprenant pour essayer une campagne hardie. Bonaparte, qui s'tait
dj distingu  l'arme d'Italie, qui d'ailleurs paraissait si pntr
des avantages d'une marche au-del des Alpes, parut l'homme le plus
propre  remplacer Schrer. Il fut promu du commandement de l'arme de
l'intrieur  celui de l'arme d'Italie. Il partit sur-le-champ pour se
rendre  Nice. Plein d'ardeur et de joie, il dit en partant, que dans un
mois il serait  Milan ou  Paris. Cette ardeur paraissait tmraire;
mais chez un jeune homme, et dans une entreprise hasardeuse, elle tait
de bon augure.

Des changemens pareils furent oprs dans les trois armes qui gardaient
les provinces insurges. Hoche, mand  Paris pour concerter avec le
directoire un plan qui mt fin  la guerre civile, y avait obtenu la
plus juste faveur, et reu les plus grands tmoignages d'estime. Le
directoire, reconnaissant la sagesse de ses plans, les avait tous
approuvs; et pour que personne n'en pt contrarier l'excution, il
avait runi les trois armes des ctes de Cherbourg, ds ctes de Brest
et de l'Ouest, en une seule, sous le titre d'arme des ctes de l'Ocan,
et lui en avait donn le commandement suprieur. C'tait la plus
grande arme de la rpublique, car elle s'levait  cent mille hommes,
s'tendait sur plusieurs provinces, et exigeait dans le chef une runion
de pouvoirs civils et militaires tout  fait extraordinaires. Un
commandement aussi vaste tait la plus grande preuve de confiance qu'on
pt donner  un gnral. Hoche la mritait certainement. Possdant
 vingt-sept ans une runion de qualits militaires et civiles, qui
deviennent souvent dangereuses  la libert, nourrissant mme une grande
ambition, il n'avait pas cette coupable audace d'esprit qui peut porter
un capitaine illustre  ambitionner plus que la qualit de citoyen;
il tait rpublicain sincre, et galait Jourdan en patriotisme et en
probit. La libert pouvait applaudir sans crainte  ses succs, et lui
souhaiter des victoires.

Hoche n'avait gure pass qu'un mois  Paris. Il tait retourn
sur-le-champ dans l'Ouest, afin d'avoir achev la pacification de la
Vende  la fin de l'hiver ou au commencement du printemps. Son plan de
dsarmement et de pacification fut rdig en articles, et converti en
arrt par le directoire. Il tait convenu, d'aprs ce plan, qu'un
cordon de dsarmement envelopperait toutes les provinces insurges, et
les parcourrait successivement. En attendant leur complte pacification,
elles taient soumises au rgime militaire. Toutes les villes taient
dclares en tat de sige. Il tait reconnu en principe que l'arme
devait vivre aux dpens du pays insurg; par consquent Hoche tait
autoris  percevoir l'impt et l'emprunt forc soit en nature, soit
en espces, comme il lui conviendrait, et  former des magasins et
des caisses pour l'entretien de l'arme. Les villes aux quelles les
campagnes faisaient la guerre des subsistances, en cherchant  les
affamer, devaient tre approvisionnes militairement par des colonnes
attaches aux principales d'entre elles. Le pardon tait accord  tous
les rebelles qui dposeraient leurs armes. Quant aux chefs, ceux qui
seraient pris les armes  la main devaient tre fusills; ceux qui se
soumettraient seraient ou dtenus ou en surveillance dans des villes
dsignes, ou conduits hors de France. Le directoire, approuvant le
projet de Hoche, qui consistait  pacifier d'abord la Vende avant de
songer  la Bretagne, l'autorisait  terminer ses oprations sur la rive
gauche de la Loire, avant de ramener ses troupes sur la rive droite.
Ds que la Vende serait entirement soumise, une ligne de dsarmement
devait embrasser toute la Bretagne, depuis Granville jusqu' la Loire,
et s'avancer ainsi, en parcourant la pninsule bretonne, jusqu'
l'extrmit du Finistre. C'tait  Hoche  fixer le moment o ces
provinces, lui paraissant soumises, seraient affranchies du rgime
militaire et rendues au systme constitutionnel.

Hoche, arriv  Angers vers la fin de nivse (mi-janvier), trouva ses
oprations fort dranges par son absence. Le succs de son plan,
dpendant surtout de la manire dont il serait excut, exigeait
indispensablement sa prsence. Le gnral Willot l'avait mal suppl. La
ligne de dsarmement faisait peu de progrs. Charette l'avait
franchie, et avait repass sur les derrires. Le systme rgulier
d'approvisionnement tant mal suivi, et l'arme ayant souvent manqu du
ncessaire, elle s'tait livre de nouveau  l'indiscipline, et avait
commis des actes capables d'aliner les habitans. Sapinaud, aprs avoir
fait, comme on l'a vu, une tentative hostile sur Montaigu, avait obtenu
du gnral Willot une paix ridicule,  laquelle Hoche ne pouvait pas
consentir. Enfin Stofflet, jouant toujours le prince, et Bernier le
premier ministre, se renforaient des dserteurs qui abandonnaient
Charette, et faisaient des prparatifs secrets. Les villes de Nantes
et d'Angers manquaient de vivres. Les patriotes rfugis des pays
environnans s'y taient amasss, et se livraient, dans des clubs,  des
dclamations furibondes et dignes des jacobins. Enfin on rpandait que
Hoche n'avait t rappel  Paris que pour perdre son commandement. Les
uns le disaient destitu comme royaliste, les autres comme jacobin.

Son retour dissipa tous les bruits, et rpara les maux causs par son
absence. Il fit recommencer le dsarmement, remplir les magasins,
approvisionner les villes; il les dclara toutes en tat de sige; et,
autoris ds lors  y exercer la dictature militaire, il ferma les clubs
jacobins forms par les rfugis, et surtout une socit connue  Nantes
sous le titre de _Chambre ardente_. Il refusa de ratifier la paix
accorde  Sapinaud; il fit occuper son pays, et lui laissa  lui la
facult de sortir de France, ou de courir les bois, sous peine d'tre
fusill s'il tait pris. Il fit resserrer Stofflet plus troitement
que jamais, et recommencer les poursuites contre Charette. il confia 
l'adjudant-gnral Travot, qui joignait  une grande intrpidit toute
l'activit d'un partisan, le soin de poursuivre Charette avec plusieurs
colonnes d'infanterie lgre et de cavalerie, de manire  ne lui
laisser ni repos, ni espoir.

Charette, en effet, poursuivi jour et nuit, n'avait plus aucun moyen
d'chapper. Les habitans du Marais, dsarms, surveills, ne pouvaient
plus lui tre d'aucun secours. Ils avaient livr dj plus de sept mille
fusils, quelques pices de canon, quarante barils de poudre, et ils
taient dans l'impossibilit de reprendre les armes. L'auraient-ils
pu d'ailleurs, ils ne l'auraient pas voulu, parce qu'ils se sentaient
heureux du repos dont ils jouissaient, et qu'ils craignaient de
s'exposer  de nouvelles dvastations. Les paysans venaient dnoncer aux
officiers rpublicains les chemins o Charette passait, les retraites o
il allait reposer un instant sa tte; et quand ils pouvaient s'emparer
de quelques-uns de ceux qui l'accompagnaient, ils les livraient 
l'arme. Charette,  peine escort d'une centaine de serviteurs dvous,
et suivi de quelques femmes qui servaient  ses plaisirs, ne songeait
pas cependant  se rendre. Plein de dfiance, il faisait quelquefois
massacrer ses htes, quand il craignait d'en tre trahi. Il fit,
dit-on, mettre  mort un cur qu'il souponnait de l'avoir dnonc
aux rpublicains. Travot le rencontra plusieurs fois, lui tua une
soixantaine d'hommes, plusieurs de ses officiers, et entre autres son
frre. Il ne lui resta plus que quarante ou cinquante hommes.

Pendant que Hoche le faisait harceler sans relche, et poursuivait son
projet de dsarmement, Stofflet se voyait avec effroi entour de toutes
parts, et sentait bien que Charette, Sapinaud, dtruits, et tous les
chouans soumis, on ne souffrirait pas long-temps l'espce de principaut
qu'il s'tait arroge dans le Haut-Anjou. Il pensa qu'il ne fallait
pas attendre, pour agir, que tous les royalistes fussent extermins;
allguant pour prtexte un rglement de Hoche, il leva de nouveau
l'tendard de la rvolte, et reprit les armes. Hoche tait en ce moment
sur les bords de la Loire, et il fallait se rendre dans le Calvados pour
juger de ses yeux l'tat de la Normandie et de la Bretagne. Il ajourna
aussitt son dpart, et fit ses prparatifs pour enlever Stofflet avant
que sa rvolte pt acqurir quelque importance. Hoche, du reste, tait
charm que Stofflet lui fournt lui-mme l'occasion de rompre la
pacification. Cette guerre l'embarrassait peu, et lui permettait de
traiter l'Anjou comme le Marais et la Bretagne. Il fit partir ses
colonnes de plusieurs points  la fois, de la Loire, du Layon et de la
Svre Nantaise. Stofflet, assailli de tous les cts, ne put tenir nulle
part. Les paysans de l'Anjou taient encore plus sensibles aux douceurs
de la paix que ceux du Marais; ils n'avaient point rpondu  l'appel
de leur ancien chef, et l'avaient laiss commencer la guerre avec les
mauvais sujets du pays et les migrs dont son camp tait rempli. Deux
rassemblemens qu'il avait forms furent disperss, et lui-mme se vit
oblig de courir, comme Charette,  travers les bois. Mais il n'avait ni
l'opinitret, ni la dextrit de ce chef, et son pays n'tait pas aussi
heureusement dispos pour cacher une troupe de maraudeurs. Il fut livr
par ses propres affids. Attir dans une ferme, sous prtexte d'une
confrence, il fut saisi, garrott et abandonn aux rpublicains. On
assure que son fidle ministre, l'abb Bernier, prit part  cette
trahison. La prise de ce chef tait d'une grande importance par l'effet
moral qu'elle devait produire sur ces contres. Il fut conduit  Angers,
et aprs avoir subi un interrogatoire, il fut fusill le 7 ventse (26
fvrier), en prsence d'un peuple immense.

Cette nouvelle causa une joie des plus vives, et fit prsager que
bientt la guerre civile finirait dans ces malheureuses contres. Hoche,
au milieu des soins si pnibles de ce genre de guerre, tait abreuv de
dgots de toute espce. Les royalistes l'appelaient naturellement un
sclrat, un buveur de sang, quoiqu'il s'appliqut  les dtruire
par les voies les plus loyales; mais les patriotes eux-mmes le
tourmentaient de leurs calomnies. Les rfugis de la Vende et de la
Bretagne, dont il rprimait les fureurs, et dont il contrariait la
paresse, en cessant de les nourrir ds qu'il y avait sret pour eux
sur leurs terres, le dnonaient au directoire. Les administrations
des villes qu'il mettait en tat de sige, rclamaient contre
l'tablissement du systme militaire, et le dnonaient aussi. Des
communes soumises  des amendes, ou  la perception militaire de
l'impt, se plaignaient  leur tour. C'tait un concert continuel de
plaintes et de rclamations. Hoche, dont le caractre tait irritable,
fut plusieurs fois pouss au dsespoir, et demanda formellement sa
dmission. Mais le directoire la refusa, elle consola par de nouveaux
tmoignages d'estime et de confiance. Il lui fit un don national de deux
beaux chevaux, don qui n'tait pas seulement une rcompense, mais un
secours indispensable. Ce jeune gnral, qui aimait les plaisirs, qui
tait  la tte d'une arme de cent mille hommes, et qui disposait
du revenu de plusieurs provinces, manquait cependant quelquefois du
ncessaire. Ses appointemens pays en papier, se rduisaient  rien.
Il manquait de chevaux, de selles, de brides, et il demandait
l'autorisation de prendre, en les payant, six selles, six brides, des
fers de cheval, quelques bouteilles de rhum, et quelques pains de sucre,
dans les magasins laisss par les Anglais  Quiberon: exemple admirable
de dlicatesse, que nos gnraux rpublicains donnrent souvent, et qui
allait devenir tous les jours plus rare,  mesure que nos invasions
allaient s'tendre, et que nos moeurs guerrires allaient se corrompre
par l'effet des conqutes et des moeurs de cour!

Encourag par le gouvernement, Hoche continua ses efforts pour finir son
ouvrage dans la Vende. La pacification complte ne dpendait plus que
de la prise de Charette. Ce chef, rduit aux abois, fit demander 
Hoche la permission de passer en Angleterre. Hoche y consentit, d'aprs
l'autorisation qu'il en trouvait dans l'arrt du directoire, relatif
aux chefs qui feraient leur soumission. Mais Charette n'avait fait
cette demande que pour obtenir un peu de rpit, et il n'en voulait
pas profiter. De son ct, le directoire ne voulait pas faire grce 
Charette, parce qu'il pensait a que ce chef fameux serait toujours un
pouvantail pour la contre. Il crivit  Hoche de ne lui accorder
aucune transaction. Mais lorsque Hoche reut ces nouveaux ordres,
Charette avait dj dclar que sa demande n'tait qu'une feinte pour
obtenir quelques momens de repos, et qu'il ne voulait pas du pardon des
rpublicains. Il s'tait mis de nouveau  courir les bois.

Charette ne pouvait pas chapper plus longtemps aux rpublicains.
Poursuivi  la fois par des colonnes d'infanterie et de cavalerie,
observ par des troupes de soldats dguiss, dnonc par les habitans,
qui voulaient sauver leur pays de la dvastation, traqu dans les
bois comme une bte fauve, il tomba le 2 germinal (22 mars) dans une
embuscade qui lui fut tendue par Travot. Arm jusqu'aux dents, et
entour de quelques braves qui s'efforaient de le couvrir de leurs
corps, il se dfendit comme un lion, et tomba enfin frapp de plusieurs
coups de sabre. Il ne voulut remettre son pe qu'au brave Travot, qui
le traita avec tous les gards dus  un si grand courage. Il fut conduit
au quartier rpublicain, et admis  table auprs du chef de l'tat-major
Hdouville. Il s'entretint avec une grande srnit, et ne montra nulle
affliction du sort qui l'attendait. Traduit d'abord  Angers, il fut
ensuite transport  Nantes, pour y terminer sa vie aux mmes lieux qui
avaient t tmoins de son triomphe. Il subit un interrogatoire auquel
il rpondit avec beaucoup de calme et de convenance. On le questionna
sur les prtendus articles secrets du trait de La Jaunaye, et il avoua
qu'il n'en existait point. Il ne chercha ni  pallier sa conduite, ni
 excuser ses motifs; il avoua qu'il tait serviteur de la royaut, et
qu'il avait travaill de toutes ses forces  renverser la rpublique. Il
montra de la dignit et une grande impassibilit. Conduit au supplice au
milieu d'un peuple immense, qui n'tait point assez gnreux pour lui
pardonner les maux de la guerre civile, il conserva toute son assurance.
Il tait tout sanglant; il avait perdu trois doigts dans son dernier
combat, et portait le bras en charpe. Sa tte tait enveloppe d'un
mouchoir. Il ne voulut ni se laisser bander les yeux, ni se mettre 
genoux. Rest debout, il dtacha son bras de son charpe, et donna le
signal. Il tomba mort sur-le-champ. C'tait le 9 germinal (29 mars.)
Ainsi finit cet homme clbre, dont l'indomptable courage causa tant de
maux  son pays, et mritait de s'illustrer dans une autre carrire.
Compromis par la dernire tentative de dbarquement qui avait t faite
sur ses ctes, il ne voulut plus reculer, et finit en dsespr. Il
exhala, dit-on, un vif ressentiment contre les princes qu'il avait
servis, et dont il se regardait comme abandonn.

La mort de Charette causa autant de joie que la plus belle victoire sur
les Autrichiens. Sa mort dcidait la fin de la guerre civile. Hoche,
croyant n'avoir plus rien  faire dans la Vende, en retira le gros
de ses troupes, pour les porter au-del de la Loire, et dsarmer la
Bretagne. Il y laissa nanmoins des forces suffisantes pour rprimer les
brigandages isols, qui suivent d'ordinaire les guerres civiles, et pour
achever le dsarmement du pays. Avant de passer en Bretagne, il eut
 comprimer un mouvement de rvolte qui clata dans le voisinage de
l'Anjou, vers le Berry. Ce fut l'occupation de quelques jours; il se
porta ensuite avec vingt mille hommes en Bretagne, et, fidle  son
plan, l'embrassa d'un vaste cordon de la Loire  Granville. Les
malheureux chouans ne pouvaient pas tenir contre un effort aussi grand
et aussi bien concert; Scpeaux, entre la Vilaine et la Loire, demanda
le premier  se soumettre. Il remit un nombre considrable d'armes. A
mesure qu'ils taient refouls vers l'Ocan, les chouans devenaient plus
opinitres. Privs de munitions, ils se battaient corps  corps,  coups
de poignard et de baonnette. Enfin on les accula tout  fait  la mer.
Le Morbihan, qui depuis long-temps s'tait spar de Puisaye, rendit ses
armes. Les autres divisions suivirent cet exemple les unes aprs les
autres. Bientt toute la Bretagne fut soumise  son tour, et Hoche
n'eut plus qu' distribuer ses cent mille hommes en une multitude de
cantonnemens pour surveiller le pays, et les faire vivre plus aisment.
Le travail qui lui restait  faire ne consistait plus qu'en des soins
d'administration et de police; il lui fallait quelques mois encore d'un
gouvernement doux et habile pour calmer les haines, et rtablir la paix.
Malgr les cris furieux de tous les partis, Hoche tait craint, chri,
respect dans la contre, et les royalistes commenaient  pardonner
 une rpublique si dignement reprsente. Le clerg surtout, dont il
avait su capter la confiance, lui tait entirement dvou, et le
tenait exactement instruit de ce qu'il avait intrt  connatre. Tout
prsageait la paix et la fin d'horribles calamits. L'Angleterre ne
pouvait plus compter sur les provinces de l'Ouest pour attaquer la
rpublique dans son propre sein. Elle voyait, au contraire, dans ces
pays cent mille hommes, dont cinquante mille devenaient disponibles, et
pouvaient tre employs  quelque entreprise fatale pour elle. Hoche, en
effet, nourrissait un grand projet, qu'il rservait pour le milieu de
la belle saison. Le gouvernement, charm des services qu'il venait de
rendre, et voulant le ddommager de la tche dgotante qu'il avait su
remplir, fit dclarer pour lui, comme pour les armes qui remportaient
de grandes victoires, que l'arme de l'Ocan et son chef avaient bien
mrit de la patrie. Ainsi la Vende tait pacifie ds le mois de
germinal, avant qu'aucune des armes ft entre en campagne. Le
directoire pouvait se livrer sans inquitude  ses grandes oprations,
et tirer mme des ctes de l'Ocan d'utiles renforts.



CHAPITRE III.

CAMPAGNE DE 1796.---CONQUTE DU PIMONT ET DE LA LOMBARDIE PAR LE
GNRAL BONAPARTE. BATAILLE DE MONTENOTTE, MILLSIMO. PASSAGE DU PONT DE
LODI. TABLISSEMENT ET POLITIQUE DES FRANAIS EN ITALIE.---OPRATIONS
MILITAIRES DANS LE NORD.---PASSAGE DU RHIN PAR LES GNRAUX JOURDAN ET
MOREAU. BATAILLE DE RADSTADT ET D'ETTLINGEN.--L'ARME D'ITALIE PREND SES
POSITIONS SUR L'ADIGE ET SUR LE DANUBE.

La cinquime campagne de la libert allait commencer; elle devait
s'ouvrir sur les plus beaux thtres militaires de l'Europe, sur
les plus varis en obstacles, en accidens, en ligues de dfense ou
d'attaque. C'taient, d'une part, la grande valle du Rhin et les deux
valles transversales du Mein et du Necker; de l'autre, les Alpes, le
P, la Lombardie. Les armes qui allaient entrer en ligne taient les
plus aguerries que jamais on et vues sous les armes; elles taient
assez nombreuses pour remplir le terrain sur lequel elles devaient agir,
mais pas assez pour rendre les combinaisons inutiles et rduire la
guerre  une simple invasion. Elles taient commandes par de jeunes
gnraux, libres de toute routine, affranchis de toute tradition,
mais instruits cependant, et exalts par de grands vnemens. Tout se
runissait donc pour rendre la lutte opinitre, varie, fconde en
combinaisons, et digne de l'attention des hommes.

Le projet du gouvernement franais, comme on l'a vu, tait d'envahir
l'Allemagne pour faire vivre ses armes en pays ennemi, pour dtacher
les princes de l'Empire, investir Mayence, et menacer les tats
hrditaires. Il voulait en mme temps essayer une tentative hardie
en Italie pour y nourrir ses armes et arracher cette riche contre 
l'Autriche.

Deux belles armes, de soixante-dix  quatre-vingt mille hommes chacune,
taient donnes sur le Rhin  deux gnraux clbres. Une trentaine de
mille soldats affams taient confis  un jeune homme inconnu, mais
audacieux, pour tenter la fortune au-del des Alpes.

Bonaparte arriva au quartier-gnral  Nice le 6 germinal an IV (26
mars). Tout s'y trouvait dans un tat dplorable. Les troupes y taient
rduites  la dernire misre. Sans habits, sans souliers, sans paie,
quelquefois sans vivres, elles supportaient cependant leurs privations
avec un rare courage. Grce  cet esprit industrieux qui caractrise
le soldat franais, elles avaient organis la maraude, et descendaient
alternativement et par bandes dans les campagnes de Pimont pour s'y
procurer des vivres. Les chevaux manquaient absolument  l'artillerie.
Pour nourrir la cavalerie, on l'avait transporte en arrire sur les
bords du Rhne. Le trentime cheval et l'emprunt forc n'taient pas
encore levs dans le Midi,  cause des troubles. Bonaparte avait reu
pour toute ressource deux mille louis en argent, et un million en
traites, dont une partie fut proteste. Pour suppler  tout ce qui
manquait, on ngociait avec le gouvernement gnois, afin d'en obtenir
quelques ressources. On n'avait pas encore reu de satisfaction pour
l'attentat commis sur la frgate _la Modeste_, et en rparation de cette
violation de neutralit, on demandait au snat de Gnes de consentir un
emprunt et de livrer aux Franais la forteresse de Gavi, qui commande
la route de Gnes  Milan. On exigeait aussi le rappel des familles
gnoises, expulses pour leur attachement  la France. Telle tait la
situation de l'arme lorsque Bonaparte y arriva.

Elle prsentait un tout autre aspect, sous le rapport des hommes.
C'taient pour la plupart des soldats accourus aux armes  l'poque
de la leve en masse, instruits, jeunes, habitus aux privations, et
aguerris par des combats de gans, au milieu des Pyrnes et des Alpes.
Les gnraux avaient les qualits des soldats. Les principaux taient
Massna, jeune Nissard, d'un esprit inculte, mais prcis et lumineux
au milieu des dangers, et d'une tnacit indomptable; Augereau, ancien
matre d'armes, qu'une grande bravoure et l'art d'entraner les soldats
avaient port aux premiers grades; Laharpe, Suisse expatri, runissant
l'instruction au courage; Serrurier, ancien major, mthodique et brave;
enfin Berthier, que son activit, son exactitude  soigner les dtails,
son savoir gographique, sa facilit  mesurer de l'oeil l'tendue d'un
terrain ou la force numrique d'une colonne, rendaient minemment propre
 tre un chef d'tat-major utile et commode.

Cette arme avait ses dpts en Provence; elle tait range le long de
la chane des Alpes; se liant par sa gauche avec celle de Kellermann,
gardant le col de Tende, et se prolongeant vers l'Apennin. L'arme
active s'levait au plus  trente-six mille hommes. La division
Serrurier tait  Garessio, au-del de l'Apennin, pour surveiller les
Pimontais dans leur camp retranch de Ceva. Les divisions Augereau,
Massna, Laharpe, formant une masse d'environ trente mille hommes,
taient en-de de l'Apennin.

Les Pimontais, au nombre de vingt ou vingt-deux mille hommes, sous
les ordres de Colli, campaient  Geva, sur les revers des monts. Les
Autrichiens, au nombre de trente-six ou trente-huit mille, s'avanaient
par les routes de la Lombardie vers Gnes. Beaulieu, qui les commandait,
s'tait fait remarquer dans les Pays-Bas. C'tait un vieillard que
distinguait une ardeur de jeune homme. L'ennemi pouvait donc opposer
environ soixante mille soldats aux trente mille que Bonaparte avait 
mettre en ligne; mais les Autrichiens et les Pimontais taient peu
d'accord. Suivant l'ancien plan, Colli voulait couvrir le Pimont;
Beaulieu voulait se maintenir en communication avec Gnes et les
Anglais.

Telle tait la force respective des deux partis. Quoique Bonaparte se
ft dj fait connatre  l'arme d'Italie, on le trouvait bien jeune
pour la commander. Petit, maigre, sans autre apparence que des traits
romains, et un regard fixe et vif, il n'avait dans sa personne et sa
vie passe rien qui pt imposer aux esprits. On le reut sans beaucoup
d'empressement. Massna lui en voulait dj pour s'tre empar de
l'esprit de Dumerbion en 1794. Bonaparte tint  l'arme un langage
nergique. Soldats, dit-il, vous tes mal nourris et presque nus. Le
gouvernement vous doit beaucoup, mais ne peut rien pour vous. Votre
patience, votre courage vous honorent, mais ne vous procurent ni
avantage ni gloire. Je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines
du monde; vous y trouverez de grandes villes, de riches provinces;
vous y trouverez honneur, gloire et richesses. Soldats d'Italie,
manqueriez-vous de courage? L'arme accueillit ce langage avec
plaisir: de jeunes gnraux qui avaient tous leur fortune  faire, des
soldats aventureux et pauvres, ne demandaient pas mieux que de voir les
belles contres qu'on leur annonait. Bonaparte fit un arrangement avec
un fournisseur, et procura  ses soldats une partie du prt qui tait
arrir. Il distribua  chacun de ses gnraux quatre louis en or, ce
qui montre quel tait alors l'tat des fortunes. Il transporta
ensuite son quartier-gnral  Albenga, et fit marcher toutes les
administrations le long du littoral, sous le feu des canonnires
anglaises.

Le plan  suivre tait le mme qui s'tait offert l'anne prcdente
 la bataille de Loano. Pntrer par le col le plus bas de l'Apennin,
sparer les Pimontais des Autrichiens en appuyant fortement sur leur
centre, telle fut l'ide fort simple que Bonaparte conut  la vue des
lieux. Il commenait les oprations de si bonne heure, qu'il avait
l'espoir de surprendre les ennemis et de les jeter dans le dsordre.
Cependant il ne put les prvenir. Avant qu'il arrivt, on avait pouss
le gnral Cervoni sur Voltri, tout prs de Gnes, pour intimider
le snat de cette ville et l'obliger  consentir aux demandes du
directoire. Beaulieu, craignant le rsultat de cette dmarche, se hta
d'entrer en action, et porta son arme sur Gnes, partie sur un versant
de l'Apennin, partie sur l'autre. Le plan de Bonaparte restait donc
excutable,  l'intention prs de surprendre les Autrichiens. Plusieurs
routes conduisaient du revers de l'Apennin sur son versant maritime:
d'abord celle qui aboutit par la Bocchetta  Gnes, puis celle d'Acqui,
et Dego, qui traverse l'Apennin au col de Montenotte, et dbouche dans
le bassin de Savone. Beaulieu laissa son aile droite  Dego, porta son
centre sous d'Argenteau, au col de Montenotte, et se dirigea lui-mme
avec sa gauche, par la Bocchetta et Gnes, sur Voltri, le long de la
mer. Ainsi sa position tait celle de Dewins  Loano. Une partie de
l'arme autrichienne tait entre l'Apennin et la mer; le centre, sous
d'Argenteau, tait sur le sommet mme de l'Apennin au col de Montenotte,
et se liait avec les Pimontais camps  Ceva, de l'autre ct des
monts.

Les deux armes s'branlant en mme temps, se rencontrrent en route
le 22 germinal (11 avril). Le long de la mer, Beaulieu donna contre
l'avant-garde de la division Laharpe, qui avait t porte sur Voltri,
pour inquiter Gnes, et la repoussa. D'Argenteau, avec le centre,
traversa le col de Montenotte, pour venir tomber  Savone sur le centre
de l'arme franaise, pendant sa marche suppose vers Gnes. Il ne
trouva  Montenotte que le colonel Rampon,  la tte de douze
cents hommes, et l'obligea  se replier dans l'ancienne redoute de
Montelegino, qui fermait la route de Montenotte. Le brave colonel,
sentant l'importance de cette position, s'enferma dans la redoute, et
rsista avec opinitret  tous les efforts des Autrichiens. Trois
fois il fut attaqu par toute l'infanterie ennemie, trois fois il la
repoussa. Au milieu du feu le plus meurtrier, il fit jurer  ses soldats
de mourir dans la redoute, plutt que de l'abandonner. Les soldats le
jurrent, et demeurrent toute la nuit sous les armes. Cet acte de
courage sauva les plans du gnral Bonaparte, et peut-tre l'avenir de
la campagne.

Bonaparte, en ce moment, tait  Savone. Il n'avait pas fait retrancher
le col de Montenotte, parce qu'on ne se retranche pas quand on est
dcid  prendre l'offensive. Il apprit ce qui s'tait pass dans la
journe  Montelegino et  Voltri. Sur-le-champ il sentit que le
moment tait venu de mettre son plan  excution, et il manoeuvra en
consquence. Dans la nuit mme il replia sa droite, forme par la
division Laharpe, en cet instant aux prises le long de la mer avec
Beaulieu, et la porta par la route de Montenotte, au-devant de
d'Argenteau. Il dirigea sur le mme point la division Augereau, pour
soutenir la division Laharpe. Enfin, il fit marcher la division Massna
par un chemin dtourn, au-del de l'Apennin, de manire  la placer sur
les derrires mme du corps de d'Argenteau. Le 23 (12 avril) au matin,
toutes ses colonnes taient en mouvement; plac lui-mme sur un tertre
lev, il voyait Laharpe et Augereau marchant sur d'Argenteau, et
Massna qui, par un circuit, cheminait sur ses derrires. L'infanterie
autrichienne rsista avec bravoure; mais, enveloppe de tout ct par
des forces suprieures, elle fut mise en droute, et laissa deux mille
prisonniers et plusieurs centaines de morts. Elle s'enfuit en dsordre
sur Dego, o tait le reste de l'arme.

Ainsi Bonaparte, auquel Beaulieu supposait l'intention de filer le long
de la mer sur Gnes, s'tait drob tout  coup, et, se portant sur la
route qui traverse l'Apennin, avait enfonc le centre ennemi, et avait
dbouch victorieusement au-del des monts.

Ce n'tait rien  ses yeux que d'avoir accabl le centre, si les
Autrichiens n'taient  jamais spars des Pimontais. Il se porta le
jour mme (23)  Carcare, pour rendre sa position plus centrale entre
les deux armes coalises. Il tait dans la valle de la Bormida, qui
coule en Italie. Plus bas, devant lui, et au fond de la valle, se
trouvaient les Autrichiens, qui s'taient rallis  Dego, gardant
la route d'Acqui en Lombardie. A sa gauche, il avait les gorges de
Millesimo, qui joignent la valle de la Bormida, et dans lesquelles se
trouvaient les Pimontais, gardant la route de Ceva et du Pimont. Il
fallait donc tout  la fois, qu' sa gauche il fort les gorges de
Millesimo, pour tre matre de la route du Pimont, et qu'en face il
enlevt Dego, pour s'ouvrir la route d'Acqui et de la Lombardie. Alors
matre des deux routes, il sparait pour jamais les coaliss, et pouvait
 volont se jeter sur les uns ou sur les autres. Le lendemain 24 (13
avril), au matin, il porte son arme en avant; Augereau, vers la gauche,
attaque Millesimo, et les divisions Massna et Laharpe s'avancent dans
la valle sur Dego. L'imptueux Augereau aborde si vivement les gorges
de Millesimo, qu'il y pntre, s'y engage, et en atteint le fond, avant
que le gnral Provera, qui tait plac sur une hauteur, ait le temps
de se replier. Celui-ci tait post dans les ruines du vieux chteau de
Cossaria. Se voyant envelopp, il veut s'y dfendre; Augereau l'entoure
et le somme de se rendre prisonnier. Provera parlemente, et veut
transiger. Il tait important de n'tre pas arrt par cet obstacle, et
sur-le-champ on monte  l'assaut de la position. Les Pimontais font
pleuvoir un dluge de pierres, roulent d'normes rochers, et crasent
des lignes entires. Nanmoins, le brave Joubert soutient ses soldats,
et gravit la hauteur  leur tte. Arriv  une certaine distance, il
tombe perc d'une balle. A cette vue les soldats se replient. On est
forc de camper le soir au pied de la hauteur; on se protge par
quelques abatis, et on veille pendant toute la nuit, pour empcher
Provera de s'enfuir. De leur ct, les divisions charges d'agir dans le
fond de la valle de la Bormida ont march sur Dego, et en ont enlev
les approches. Le lendemain doit tre la journe dcisive.

En effet, le 25 (14 avril), l'attaque redevient gnrale sur tous les
points. A la gauche, Augereau, dans la gorge de Millesimo, repousse
tous les efforts que fait Colli pour dgager Provera, le bat toute la
journe, et rduit Provera au dsespoir. Celui-ci finit par dposer les
armes  la tte de quinze cents hommes. Laharpe et Massna, de leur
ct, fondent sur Dego, o l'arme autrichienne s'tait renforce, le
22 et le 23, des corps ramens de Gnes. L'attaque est terrible; aprs
plusieurs assauts, Dego est enlev; les Autrichiens perdent une
partie de leur artillerie, et laissent quatre mille prisonniers, dont
vingt-quatre officiers.

Pendant cette action, Bonaparte avait remarqu un jeune officier nomm
Lannes, qui chargeait avec une grande bravoure; il le fit colonel sur le
champ de bataille.

On se battait depuis quatre jours, et on avait besoin de repos; les
soldats se reposaient  peine des fatigues de la bataille, que le bruit
des armes se fait de nouveau entendre. Six mille grenadiers ennemis
entrent dans Dego, et nous enlvent cette position qui avait cot tant
d'efforts. C'tait un des corps autrichiens qui taient rests engags
sur le versant maritime de l'Apennin, et qui repassaient les monts. Le
dsordre tait si grand que ce corps avait donn sans s'en douter au
milieu de l'arme franaise. Le brave Wukassovich, qui commandait ces
six mille grenadiers, croyant devoir se sauver par un coup d'audace,
avait enlev Dego. Il faut donc recommencer la bataille, et renouveler
les efforts de la veille. Bonaparte s'y porte au galop, rallie ses
colonnes et les lance sur Dego. Elles sont arrtes par les grenadiers
autrichiens; mais elles reviennent  la charge, et, entranes enfin par
l'adjudant-gnral Lanusse, qui met son chapeau au bout de son pe,
elles rentrent dans Dego, et recouvrent leur conqute en faisant
quelques centaines de prisonniers.

Ainsi Bonaparte tait matre de la valle de la Bormida: les Autrichiens
fuyaient vers Acqui sur la route de Milan; les Pimontais, aprs avoir
perdu les gorges de Millesimo, se retiraient sur Ceva et Mondovi. Il
tait matre de toutes les routes; il avait neuf mille prisonniers,
et jetait l'pouvante devant lui. Maniant habilement la masse de ses
forces, et la portant tantt a Montenotte, tantt  Millesimo et  Dego,
il avait cras partout l'ennemi, en se rendant suprieur  lui sur
chaque point. C'tait le moment de prendre une grande dtermination. Le
plan de Carnot lui enjoignait de ngliger les Pimontais, pour courir
sur les Autrichiens. Bonaparte faisait cas de l'arme pimontaise, et ne
voulait pas la laisser sur ses derrires; il sentait d'ailleurs qu'il
suffisait d'un nouveau coup de son pe pour la dtruire; et il trouva
plus prudent d'achever la ruine des Pimontais. Il ne s'engagea pas
dans la valle de la Bormida pour descendre vers le P,  la suite des
Autrichiens; il prit  gauche, s'enfona dans les gorges de Millesimo,
et suivit la route du Pimont. La division Laharpe resta seule au camp
de San-Benedetto, dominant le cours du Belbo et de la Bormida, et
observant les Autrichiens. Les soldats taient accabls de fatigue; ils
s'taient battus le 22 et le 23  Montenotte, le 24 et le 25  Millesimo
et Dego, avaient perdu et repris Dego le 26, s'taient reposs seulement
le 27, et marchaient encore le 28 sur Mondovi. Au milieu de ces marches
rapides, on n'avait pas le temps de leur faire des distributions
rgulires; ils manquaient de tout, et ils se livrrent  quelques
pillages. Bonaparte indign svit contre les pillards avec une grande
rigueur, et montra autant d'nergie  rtablir l'ordre qu' poursuivre
l'ennemi. Bonaparte avait acquis en quelques jours toute la confiance
des soldats. Les gnraux divisionnaires taient subjugus. On coutait
avec attention, dj avec admiration, le langage prcis et figur du
jeune capitaine. Sur les hauteurs de Monte-Zemoto, qu'il faut franchir
pour arriver  Ceva, l'arme aperut les belles plaines du Pimont et
de l'Italie. Elle voyait couler le Tanaro, la Stura, le P, et tous ces
fleuves qui vont se rendre dans l'Adriatique; elle voyait dans le fond
les grandes Alpes couvertes de neige; elle fut saisie en contemplant ces
belles plaines de la _terre promise_[2]. Bonaparte tait  la tte de
ses soldats; il fut mu. Annibal, s'cria-t-il, avait franchi les
Alpes; nous, nous les avons tournes. Ce mot expliquait la campagne
pour toutes les intelligences. Quelles destines s'ouvraient alors
devant nous!

[Footnote 2: Expression de Bonaparte.]

Colli ne dfendit le camp retranch de Ceva que le temps ncessaire pour
ralentir un peu notre marche. Cet excellent officier avait su raffermir
ses soldats, et soutenir leur courage. Il n'avait plus l'espoir de
battre son redoutable ennemi; mais il voulait faire sa retraite pied 
pied, et donner aux Autrichiens le temps de venir  son secours par
une marche dtourne, comme on lui en faisait la promesse. Il s'arrta
derrire la Cursaglia, en avant de Mondovi. Serrurier, qui, au dbut de
la campagne, avait t laiss  Garessio pour observer Colli, venait de
rejoindre l'arme. Ainsi elle avait une division de plus. Colli tait
couvert par la Cursaglia, rivire rapide et profonde, qui se jette dans
le Tanaro. Sur la droite, Joubert essaya de la passer; mais il faillit
se noyer sans y russir. Sur le front, Serrurier voulut franchir le pont
Saint-Michel. Il y russit; mais Colli le laissant engager, fondit sur
lui  l'improviste avec ses meilleures troupes, le refoula sur le pont,
et l'obligea  repasser la rivire en dsordre. La position de
l'arme tait difficile. On avait sur les derrires Beaulieu, qui
se rorganisait; il importait de venir  bout de Colli au plus tt.
Pourtant la position ne semblait pas pouvoir tre enleve, si elle tait
bien dfendue. Bonaparte ordonna une nouvelle attaque pour le lendemain.
Le 2 floral (21 avril) on marchait sur la Cursaglia, lorsque l'on
trouva les ponts abandonns. Colli n'avait fait la rsistance de la
veille que pour ralentir la retraite. On le surprit en ligne  Mondovi.
Serrurier dcida la victoire par la prise de la redoute principale,
celle de la Bicoque. Colli laissa trois mille morts ou prisonniers, et
continua  se retirer. Bonaparte arriva  Cherasco, place mal dfendue,
mais importante par sa position au confluent de la Stura et du Tanaro,
et facile  armer avec l'artillerie prise  l'ennemi. Dans cette
position, Bonaparte tait  vingt lieues de Savone, son point de dpart,
 dix lieues de Turin,  quinze d'Alexandrie.

La confusion rgnait dans la cour de Turin. Le roi, qui tait fort
opinitre, ne voulait pas cder. Les ministres d'Angleterre et
d'Autriche l'obsdaient de leurs remontrances, l'engageaient 
s'enfermer dans Turin,  envoyer son arme au-del du P, et  imiter
ainsi les grands exemples de ses aeux. Ils l'effrayaient de l'influence
rvolutionnaire que les Franais allaient exercer dans le Pimont; ils
demandaient pour Beaulieu les trois places de Tortone, Alexandrie et
Valence, afin qu'il pt s'enfermer et se dfendre dans le triangle
qu'elles forment au bord du P. C'tait l ce qui rpugnait le plus au
roi de Pimont. Donner ses trois premires places  son ambitieux voisin
de la Lombardie lui tait insupportable. Le cardinal Costa le dcida 
se jeter dans les bras des Franais. Il lui fit sentir l'impossibilit
de rsister  un vainqueur si rapide, le danger de l'irriter par une
longue rsistance, et de le pousser ainsi  rvolutionner le Pimont;
tout cela pour servir une ambition trangre et mme ennemie, celle
de l'Autriche. Le roi cda, et fit faire des ouvertures par Colli
 Bonaparte. Elles arrivrent  Cherasco le 4 floral (23 avril).
Bonaparte n'avait pas de pouvoir pour signer la paix; mais il tait le
matre de signer un armistice, et il s'y dcida. Il avait nglig le
plan du directoire, pour achever de rduire les Pimontais; il n'avait
pas eu cependant pour but de conqurir le Pimont, mais seulement
d'assurer ses derrires. Pour conqurir le Pimont, il fallait
prendre Turin, et il n'avait ni le matriel ncessaire, ni des forces
suffisantes pour fournir un corps de blocus et se rserver une arme
active. D'ailleurs la campagne se bornait ds lors  un sige. En
s'entendant avec le Pimont, avec des garanties ncessaires, il pouvait
fondre en sret sur les Autrichiens et les chasser de l'Italie. On
disait autour de lui qu'il fallait ne pas accorder de condition, qu'il
fallait dtrner un roi, le parent des Bourbons, et rpandre dans le
Pimont la rvolution franaise. C'tait dans l'arme l'opinion de
beaucoup de soldats, d'officiers et de gnraux, et surtout d'Augereau,
qui tait n au faubourg Saint-Antoine, et qui en avait les opinions. Le
jeune Bonaparte n'tait point de cet avis; il sentait la difficult de
rvolutionner une monarchie, qui tait la seule militaire en Italie, et
o les anciennes moeurs s'taient parfaitement conserves; il ne devait
pas se crer des embarras sur sa route; il voulait marcher rapidement 
la conqute de l'Italie, qui dpendait de la destruction des Autrichiens
et de leur expulsion au-del des Alpes. Il ne voulait donc rien faire
qui pt compliquer sa situation et ralentir sa marche.

En consquence il consentit  un armistice; mais il ajouta en
l'accordant, que, dans l'tat respectif des armes, un armistice lui
serait funeste si on ne lui donnait des garanties certaines pour ses
derrires; en consquence, il demanda qu'on lui livrt les trois
places de Coni, Tortone et Alexandrie, avec tous les magasins qu'elles
renfermaient, lesquels serviraient  l'arme, sauf  compter ensuite
avec la rpublique; que les routes du Pimont fussent ouvertes aux
Franais, ce qui abrgeait considrablement le chemin de la France aux
bords du P; qu'un service d'tape ft prpar sur ces routes pour les
troupes qui les traverseraient; et que enfin l'arme sarde ft disperse
dans les places, de manire que l'arme franaise n'et rien  en
craindre. Ces conditions furent acceptes, et l'armistice fut sign 
Cherasco, le 9 floral (28 avril), avec le colonel Lacoste et le comte
Latour.

Il fut convenu que des plnipotentiaires partiraient sur-le-champ pour
Paris, afin de traiter de la paix dfinitive. Les trois places demandes
furent livres, avec des magasins immenses. Ds ce moment l'arme avait
sa ligne d'opration couverte par les trois plus fortes places du
Pimont; elle avait des routes sres, commodes, beaucoup plus courtes
que celles qui passaient par la rivire de Gnes, et des vivres en
abondance; elle se renforait d'une quantit de soldats qui, au bruit
de la victoire, quittaient les hpitaux; elle possdait une artillerie
nombreuse prise  Cherasco et dans les diffrentes places, et grand
nombre de chevaux; elle tait enfin pourvue de tout, et les promesses
du gnral taient accomplies. Dans les premiers jours de son entre
en Pimont, elle avait pill, parce qu'elle n'avait, dans ces marches
rapides, reu aucune distribution. La faim apaise, l'ordre fut rtabli.
Le comte de Saint-Marsan, ministre de Pimont, visita Bonaparte et sut
lui plaire; le fils mme du roi voulut voir le jeune vainqueur, et lui
prodigua des tmoignages d'estime qui le touchrent. Bonaparte leur
rendit adroitement les flatteries qu'il avait reues; il les rassura sur
les intentions du directoire, et sur le danger des rvolutions. Il tait
sincre dans ses protestations, car il nourrissait dj une pense qu'il
laissa percer adroitement dans ses diffrens entretiens. Le Pimont
avait manqu  tous ses intrts en s'alliant  l'Autriche: c'est 
la France qu'il devait s'allier; c'est la France qui tait son amie
naturelle, car la France, spare du Pimont par les Alpes, ne pouvait
songer  s'en emparer; elle pouvait au contraire le dfendre contre
l'ambition de l'Autriche, et peut-tre mme lui procurer des
agrandissemens. Bonaparte ne pouvait pas supposer que le directoires
consentt  donner aucune partie de la Lombardie au Pimont; car elle
n'tait pas conquise encore, et on voulait d'ailleurs la conqurir
que pour en faire un quivalent des Pays-Bas; mais un vague espoir
d'agrandissement pouvait disposer le Pimont  s'allier  la France,
ce qui nous aurait valu un renfort de vingt mille hommes de troupes
excellentes. Il ne promit rien, mais il sut exciter par quelques mots la
convoitise et les esprances du cabinet de Turin.

Bonaparte, qui joignait  un esprit positif une imagination forte et
grande, et qui aimait  mouvoir, voulut annoncer ses succs d'une
manire imposante et nouvelle: il envoya son aide-de-camp Murat pour
prsenter solennellement au directoire vingt-et-un drapeaux pris sur
l'ennemi. Ensuite il adressa  ses soldats la proclamation suivante:

Soldats, vous avez remport en quinze jours six victoires, pris
vingt-et-un drapeaux, cinquante-cinq pices de canon, plusieurs places
fortes, et conquis la partie la plus riche du Pimont; vous avez fait
quinze mille prisonniers[3], tu ou bless plus de dix mille hommes:
vous vous tiez jusqu'ici battus pour des rochers striles, illustrs
par votre courage, mais inutiles  la patrie; vous galez aujourd'hui,
par vos services, l'arme de Hollande et du Rhin. Dnus de tout, vous
avez suppl  tout. Vous avez gagn des batailles sans canons, pass
des rivires sans ponts, fait des marches forces sans souliers,
bivouaqu sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les phalanges
rpublicaines, les soldats de la libert, taient seuls capables de
souffrir ce que vous avez souffert: grces vous en soient rendues,
soldats! La patrie reconnaissante vous devra sa prosprit; et si,
vainqueurs de Toulon, vous prsagetes l'immortelle campagne de 1793,
vos victoires actuelles en prsagent une plus belle encore. Les deux
armes qui nagure vous attaquaient avec audace, fuient pouvantes
devant vous; les hommes pervers qui riaient de votre misre, et se
rjouissaient dans leur pense des triomphes de vos ennemis, sont
confondus et tremblans. Mais, soldats, vous n'avez rien fait puisqu'il
vous reste  faire. Ni Turin, ni Milan ne sont  vous: les cendres
des vainqueurs de Tarquin sont encore foules par les assassins de
Basseville! On dit qu'il en est parmi vous dont le courage mollit, qui
prfreraient retourner sur les sommets de l'Apennin et des Alpes? Non,
je ne puis le croire. Les vainqueurs de Montenotte, de Millesimo,
de Dego, de Mondovi, brlent de porter au loin la gloire du peuple
franais.

[Footnote 3: Ce n'est gure que dix  onze mille.]

Quand ces nouvelles, ces drapeaux, ces proclamations, arrivrent coup
sur coup  Paris, la joie fut extrme. Le premier jour, c'tait une
victoire qui ouvrait l'Apennin et donnait deux mille prisonniers;
le second jour, c'tait une victoire plus dcisive qui sparait les
Pimontais des Autrichiens, et donnait six mille prisonniers. Les jours
suivans apportaient de nouveaux succs: la destruction de l'arme
pimontaise  Mondovi, la soumission du Pimont  Cherasco, et la
certitude d'une paix prochaine qui en prsageait d'autres. La rapidit
des succs, le nombre des prisonniers, dpassaient tout ce qu'on avait
encore vu. Le langage de ces proclamations rappelait l'antiquit, et
tonnait les esprits. On se demandait de toutes parts quel tait ce
jeune gnral dont le nom, connu de quelques apprciateurs, et inconnu
de la France, clatait pour la premire fois. On ne le prononait pas
bien encore, et on se disait avec joie que la rpublique voyait s'lever
tous les jours de nouveaux talens pour l'illustrer et la dfendre. Les
conseils dcidrent par trois fois que l'arme d'Italie avait bien
mrit de la patrie, et dcrtrent une fte  la Victoire pour clbrer
l'heureux dbut de la campagne. L'aide-de-camp envoy par Bonaparte
prsenta les drapeaux au directoire. La crmonie fut imposante. On
reut ce jour-l plusieurs ambassadeurs trangers, et le gouvernement
parut entour d'une considration toute nouvelle.

Le Pimont soumis, le gnral Bonaparte n'avait plus qu' marcher  la
poursuite des Autrichiens et  courir  la conqute de l'Italie. La
nouvelle des victoires des Franais avait profondment agit tous les
peuples de cette contre. Il fallait que celui qui allait y entrer ft
aussi profond politique que grand capitaine, pour s'y conduire avec
prudence. On sait comment l'Italie se prsente  qui dbouche de
l'Apennin. Les Alpes, les plus grandes montagnes de notre Europe,
aprs avoir dcrit un vaste demi-cercle au couchant, dans lequel elles
renferment la Haute-Italie, retournent sur elles-mmes, et s'enfoncent
tout  coup en ligne oblique vers le midi, formant ainsi une longue
pninsule baigne par l'Adriatique et la Mditerrane. Bonaparte,
arrivant du couchant, et ayant franchi la chane au point o elle
s'abaisse, et va, sous le nom d'Apennin, former la pninsule, avait
en face le beau demi-cercle de la Haute-Italie, et  sa droite, cette
pninsule troite et profonde qui forme l'Italie infrieure. Une foule
de petits tats divisaient cette contre qui soupira toujours aprs
l'unit, sans laquelle il n'y a pas de grande existence nationale.

Bonaparte venait de traverser l'tat de Gnes, qui est plac de ce
ct-ci de l'Apennin, et le Pimont qui est au-del. Gnes, antique
rpublique, constitue par Doria, avait seule conserv une vritable
nergie entre tous les gouvernemens italiens. Place entre les deux
armes belligrantes depuis quatre ans, elle avait su maintenir sa
neutralit, et s'tait mnag ainsi tous les profits du commerce.
Entre sa capitale et le littoral, elle comptait  peu prs cent mille
habitans; elle entretenait ordinairement trois  quatre mille hommes de
troupes; elle pouvait au besoin armer tous les paysans de l'Apennin,
et en former une milice excellente; elle tait riche en revenus.
Deux partis la divisaient: le parti contraire  la France avait eu
l'avantage, et avait expuls plusieurs familles. Le directoire dut
demander le rappel de ces familles, et une indemnit pour l'attentat
commis sur la frgate _la Modeste_.

En quittant Gnes, et en s'enfonant  droite dans la pninsule, le long
du revers mridional de l'Apennin, se prsentait d'abord l'heureuse
Toscane, place sur les deux bords de l'Arno, sous le soleil le plus
doux, et dans l'une des parties les mieux abrites de l'Italie. Une
portion de cette contre formait la petite rpublique de Lucques,
peuple de cent quarante mille habitans; le reste formait le grand-duch
de Toscane, gouvern rcemment par l'archiduc Lopold, et maintenant par
l'archiduc Ferdinand. Dans ce pays, le plus clair et le plus poli de
l'Italie, la philosophie du dix-huitime sicle avait doucement germ.
Lopold y avait accompli ses belles rformes lgislatives, et avait
tent avec succs les expriences les plus honorables pour l'humanit.
L'vque de Pistoie y avait mme commenc une espce de rforme
religieuse, en y propageant les doctrines jansnistes. Quoique la
rvolution et effray les esprits doux et timides de la Toscane,
cependant c'tait l que la France avait le plus d'apprciateurs et
d'amis. L'archiduc, quoique Autrichien, avait t l'un des premiers
princes de l'Europe  reconnatre notre rpublique. Il avait un million
de sujets, six mille hommes de troupes, et un revenu de quinze millions.
Malheureusement la Toscane tait de toutes les principauts italiennes
la plus incapable de se dfendre.

Aprs la Toscane venait l'tat de l'glise. Les provinces soumises
au pape, s'tendant sur les deux versans de l'Apennin, du ct de
l'Adriatique et de la Mditerrane, taient les plus mal administres de
l'Europe. Elles n'avaient que leur belle agriculture, ancienne tradition
des ges reculs, qui est commune  toute l'Italie, et qui supple aux
richesses de l'industrie bannie depuis long-temps de son sein. Except
dans les lgations de Bologne et de Ferrare, o rgnait un mpris
profond pour le gouvernement des prtres, et  Rome, antique dpt du
savoir et des arts, o quelques seigneurs avaient partag la philosophie
de tous les grands de l'Europe, les esprits taient rests dans la
plus honteuse barbarie. Un peuple superstitieux et sauvage, des moines
paresseux et ignorans, formaient cette population de deux millions et
demi de sujets. L'arme tait de quatre  cinq mille soldats, on sait
de quelle qualit. Le pape, prince vaniteux, magnifique, jaloux de son
autorit et de celle du Saint-Sige, avait une haine profonde pour la
philosophie du dix-huitime sicle; il croyait rendre  la chaire de
saint Pierre une partie de son influence en dployant une grande pompe,
et il faisait excuter des travaux utiles aux arts. Comptant sur la
majest de sa personne, et le charme de ses paroles qui tait grand, il
avait essay jadis un voyage auprs de Joseph II, pour le ramener aux
doctrines de l'glise, et pour conjurer la philosophie qui semblait
s'emparer de l'esprit de ce prince. Ce voyage n'avait point t heureux.
Le pontife, plein d'horreur pour la rvolution franaise, avait lanc
l'anathme contre elle, et prch une croisade; il avait mme souffert
 Rome l'assassinat de l'agent franais Basseville. Excits par les
moines, ses sujets partageaient sa haine pour la France, et furent
saisis de fureurs fanatiques en apprenant le succs de nos armes.

L'extrmit de la pninsule et la Sicile composent le royaume de Naples,
le plus puissant de l'Italie, le plus analogue par l'ignorance et
la barbarie  l'tat de Rome, et plus mal gouvern encore, s'il est
possible. L rgnait un Bourbon, prince doux et imbcile, vou  une
seule espce de soin, la pche. Elle absorbait tous ses momens, et
pendant qu'il s'y livrait, le gouvernement de son royaume tait
abandonn  sa femme, princesse autrichienne, soeur de la reine de
France Marie-Antoinette. Cette princesse d'un esprit capricieux, de
passions dsordonnes, ayant un favori vendu aux Anglais, le ministre
Acton, conduisait les affaires d'une manire insense. Les Anglais, dont
la politique fut toujours de prendre pied sur le continent, en dominant
les petits tats qui en bordent le littoral, avaient essay de
s'impatroniser  Naples comme en Portugal et en Hollande. Ils excitaient
la haine de la reine contre la France, et lui soufflaient avec cette
haine l'ambition de dominer l'Italie. La population du royaume de Naples
tait de six millions d'habitans; l'arme de soixante mille hommes; mais
bien diffrens de ces soldats dociles et braves du Pimont, les soldats
napolitains, vrais lazzaroni, sans tenue, sans discipline, avaient
la lchet ordinaire des armes prives d'organisation. Naples avait
toujours promis de runir trente mille hommes  l'arme de Dewins, et
n'avait envoy que deux mille quatre cents hommes de cavalerie, bien
monte et assez bonne.

Tels taient les principaux tats situs dans la pninsule,  la droite
de Bonaparte. En face de lui, dans le demi-cercle de la Haute-Italie,
il trouvait d'abord, sur le penchant de l'Apennin, le duch de Parme,
Plaisance et Guastalla, comprenant cinq cent mille habitans, entretenant
trois mille hommes de troupes, fournissant quatre millions de revenu, et
gouvern par un prince espagnol qui tait ancien lve de Condillac, et
qui, malgr une saine ducation, tait tomb sous le joug de moines et
des prtres. Un peu plus  droite encore, toujours sur le penchant de
l'Apennin, se trouvaient le duch de Modne, Reggio, la Mirandole,
peupl de quatre cent mille habitans, ayant six mille hommes sous les
armes, et plac sous l'autorit du dernier descendant de l'illustre
maison d'Est. Ce prince dfiant avait conu une telle crainte de
l'esprit du sicle, qu'il tait devenu prophte  force de peur, et
avait prvu la rvolution. On citait ses prdictions. Dans ses terreurs,
il avait song  se prmunir contre les coups du sort, et avait amass
d'immenses richesses en pressurant ses tats. Avare et timide, il tait
mpris de ses sujets, qui sont les plus veills, les plus malicieux
de l'Italie, et les plus disposs  embrasser les ides nouvelles. Plus
loin, au-del du P, venait la Lombardie, gouverne pour l'Autriche par
un archiduc. Cette belle et fertile plaine, place entre les eaux des
Alpes qui la fcondent, et celles de l'Adriatique qui lui apportent
les richesses de l'Orient, couverte de bls, de riz, de pturages,
de troupeaux, et riche entre toutes les provinces du monde, tait
mcontente de ses matres trangers. Elle tait guelfe encore, malgr
son long esclavage. Elle contenait douze cent mille habitans. Milan, la
capitale, fut toujours l'une des villes les plus claires de l'Italie:
moins favorise sous le rapport des arts que Florence ou Rome, elle
tait plus voisine cependant des lumires du Nord, et elle renfermait
grand nombre d'hommes qui souhaitaient la rgnration civile et
politique des peuples.

Enfin le dernier tat de la Haute-Italie tait l'antique rpublique de
Venise. Cette rpublique, avec sa vieille aristocratie inscrite au Livre
d'or, son inquisition d'tat, son silence, sa politique dfiante et
cauteleuse, n'tait plus pour ses sujets ni ses voisins une puissance
redoutable. Avec ses provinces de terre-ferme situes au pied du Tyrol,
et celles d'Illyrie, elle comptait  peu prs trois millions de sujets.
Elle pouvait lever jusqu' cinquante mille Esclavons, bons soldats,
parce qu'ils taient bien disciplins, bien entretenus et bien pays.
Elle tait riche d'une antique richesse; mais on sait que depuis deux
sicles son commerce avait pass dans l'Ocan et port ses trsors
chez les insulaires de l'Atlantique. Elle conservait  peine quelques
vaisseaux; et les passages des lagunes taient presque combls.
Cependant elle tait puissante encore en revenus. Sa politique
consistait  amuser ses peuples,  les assoupir par le plaisir et le
repos, et  observer la plus grande neutralit  l'gard des puissances.
Cependant les nobles de terre-ferme taient jaloux du Livre d'or, et
supportaient impatiemment le joug de la noblesse retranche dans les
lagunes. A Venise mme, une bourgeoisie assez riche commenait 
rflchir. En 1793, la coalition avait forc le snat  se prononcer
contre la France; il avait cd, mais il revint  sa politique neutre,
ds qu'on commena  traiter avec la rpublique franaise. Comme on l'a
vu prcdemment, il s'tait press autant que la Prusse et la Toscane
pour envoyer un ambassadeur  Paris. Maintenant encore, cdant aux
instances du directoire, il venait de signifier au chef de la maison de
Bourbon, alors Louis XVIII, de quitter Vrone. Ce prince partit, mais
en dclarant qu'il exigeait la restitution d'une armure donne par son
aeul Henri IV au snat, et la suppression du nom de sa famille des
pages du Livre d'or.

Telle tait alors l'Italie. L'esprit gnral du sicle y avait pntr,
et enflamm beaucoup de ttes. Les habitans n'y souhaitaient pas tous
une rvolution, surtout ceux qui se souvenaient des pouvantables scnes
qui avaient ensanglant la ntre; mais tous, quoique  des degrs
diffrens, dsiraient une rforme; et il n'y avait pas un coeur qui ne
battt  l'ide de l'indpendance et de l'unit de la patrie italienne.
Ce peuple d'agriculteurs, de bourgeois, d'artistes, de nobles, les
prtres excepts qui ne connaissaient que l'glise pour patrie,
s'enflammait  l'espoir de voir toutes les parties du pays runies en
une seule, sous un mme gouvernement, rpublicain ou monarchique, mais
italien. Certes, une population de vingt millions d'mes, des ctes et
un sol admirables, de grands ports, de magnifiques villes, pouvaient
composer un tat glorieux et puissant! Il ne manquait qu'une arme. Le
Pimont seul, toujours engag dans les guerres du continent, avait des
troupes braves et disciplines. Sans doute la nature tait loin d'avoir
refus le courage naturel aux autres parties de l'Italie; mais le
courage naturel n'est rien sans une forte organisation militaire.
L'Italie n'avait pas un rgiment qui pt supporter la vue des
baonnettes franaises ou autrichiennes.

A l'approche des Franais, les ennemis de la rforme politique furent
frapps d'pouvant; ses partisans transports de joie. La masse entire
tait dans l'anxit; elle avait des pressentimens vagues, incertains;
elle ne savait s'il fallait craindre ou esprer.

Bonaparte, en entrant en Italie, avait le projet et l'ordre d'en chasser
les Autrichiens. Son gouvernement voulant, comme on l'a dit, se procurer
la paix, ne songeait  conqurir la Lombardie que pour la rendre 
l'Autriche, et forcer celle-ci  cder les Pays-Bas. Bonaparte ne
pouvait donc gure songer  affranchir l'Italie; d'ailleurs avec trente
et quelques mille hommes pouvait-il afficher un but politique? Cependant
les Autrichiens une fois rejets au-del des Alpes, et sa puissance
bien assure, il pouvait exercer une grande influence, et, suivant les
vnemens, tenter de grandes choses. Si, par exemple, les Autrichiens
battus partout, sur le P, sur le Rhin et le Danube, taient obligs
de cder mme la Lombardie; si les peuples vraiment enflamms pour la
libert se prononaient pour elle  l'approche des armes franaises,
alors de grandes destines s'ouvraient pour l'Italie! Mais en attendant,
Bonaparte devait n'afficher aucun but pour ne pas irriter tous les
princes qu'il laissait sur ses derrires. Son intention tait donc de ne
montrer aucun projet rvolutionnaire, mais de ne point contrarier non
plus l'essor des imaginations, et d'attendre les effets de la prsence
des Franais sur le peuple italien.

C'est ainsi qu'il avait vit d'encourager les mcontens du Pimont,
parce qu'il y voyait un pays difficile  rvolutionner, un gouvernement
fort, et une arme dont l'alliance pouvait tre utile.

L'armistice de Cherasco tait  peine sign qu'il se mit en route.
Beaucoup de gens dans l'arme dsapprouvaient une marche en avant. Quoi!
disaient-ils, nous ne sommes que trente et quelques mille, nous n'avons
rvolutionn ni le Pimont ni Gnes, nous laissons derrire nous ces
gouvernemens, nos ennemis secrets, et nous allons essayer le passage
d'un grand fleuve comme le P! nous lancer  travers la Lombardie, et
dcider, peut-tre, par notre prsence, la rpublique de Venise 
jeter cinquante mille hommes dans la balance! Bonaparte avait l'ordre
d'avancer, et il n'tait pas homme  rester en arrire d'un ordre
audacieux; mais il l'excutait parce qu'il l'approuvait, et il
l'approuvait par des raisons profondes. Le Pimont et Gnes nous
embarrasseraient bien plus, disait-il, s'ils taient en rvolution:
grce  l'armistice, nous avons une route assure par trois places
fortes; tous les gouvernemens de l'Italie seront soumis, si nous savons
rejeter les Autrichiens au-del des Alpes; Venise tremblera si nous
sommes victorieux  ses cts, le bruit de notre canon la dcidera mme
 s'allier  nous; il faut donc s'avancer non pas seulement au-del du
P, mais de l'Adda, du Mincio, jusqu' la belle ligne de l'Adige; l
nous assigerons Mantoue, et nous ferons trembler toute l'Italie sur nos
derrires. La tte du jeune gnral, enflamme par sa marche, concevait
mme des projets plus gigantesques encore que ceux qu'il avouait  son
arme. Il voulait, aprs avoir ananti Beaulieu, s'enfoncer dans le
Tyrol, repasser les Alpes une seconde fois, et se jeter dans la valle
du Danube, pour s'y runir aux armes parties des bords du Rhin. Ce
projet colossal et imprudent tait un tribut qu'un esprit vaste et
prcis ne pouvait manquer de payer  la double prsomption de la
jeunesse et du succs. Il crivit  son gouvernement pour tre autoris
 l'excuter.

Il tait entr en campagne le 20 germinal (9 avril); la soumission
du Pimont tait termine le 9 floral (28 avril) par l'armistice de
Cherasco; il y avait employ dix-huit jours. Il partit sur-le-champ
afin de poursuivre Beaulieu. Il avait stipul avec le Pimont qu'on lui
livrerait Valence pour y passer le P; mais cette condition tait une
feinte, car ce n'est pas  Valence qu'il voulait passer ce fleuve.
Beaulieu, en apprenant l'armistice, avait song  s'emparer, par
surprise, des trois places de Tortone, Valence et Alexandrie. Il ne
russit  surprendre que Valence, dans laquelle il jeta les Napolitains;
voyant ensuite Bonaparte s'avancer rapidement, il se hta de repasser le
P, pour mettre ce fleuve entre lui et l'arme franaise. Il alla camper
 Valeggio, au confluent du P et du Tsin, vers le sommet de l'angle
form par ces deux fleuves. Il y leva quelques retranchemens pour
consolider sa position, et s'opposer au passage de l'arme franaise.

Bonaparte, en quittant les tats du roi de Pimont, et en entrant dans
les tats du duc de Parme, reut des envoys de ce prince, qui venaient
intercder la clmence du vainqueur. Le duc de Parme tait parent de
l'Espagne; il fallait donc avoir  son gard des mnagemens qui, du
reste, entraient dans les projets du gnral. Mais on pouvait exercer
sur lui quelques-uns des droits de la guerre. Bonaparte reut ses
envoys au passage de la Trebbia; il affecta quelque courroux de ce que
le duc de Parme n'avait pas saisi, pour faire sa paix, le moment o
l'Espagne, sa parente, traitait avec la rpublique franaise. Ensuite il
accorda un armistice, en exigeant un tribut de deux millions en argent,
dont la caisse de l'arme avait un grand besoin; seize cents chevaux
ncessaires  l'artillerie et aux bagages, une grande quantit de bl
et d'avoine; la facult de traverser le duch, et l'tablissement
d'hpitaux pour ses malades, aux frais du prince. Le gnral ne se borna
pas l: il aimait et sentait les arts comme un Italien; il savait tout
ce qu'ils ajoutent  la splendeur d'un empire, et l'effet moral qu'ils
produisent sur l'imagination des hommes: il exigea vingt tableaux au
choix des commissaires franais, pour tre transports  Paris. Les
envoys du duc, trop heureux de dsarmer,  ce prix, le courroux du
gnral, consentirent  tout, et se htrent d'excuter les conditions
de l'armistice. Cependant ils offraient un million pour sauver le
tableau de saint Jrme. Bonaparte dit  l'arme: Ce million, nous
l'aurions bientt dpens, et nous en trouverons bien d'autres 
conqurir. Un chef-d'oeuvre est ternel, il parera notre patrie. Le
million fut refus.

Bonaparte, aprs s'tre donn les avantages de la conqute sans ses
embarras, continua sa marche. La condition contenue dans l'armistice
de Cherasco, relativement au passage du P  Valence, la direction des
principales colonnes franaises vers cette ville, tout faisait croire
que Bonaparte allait tenter le passage du fleuve dans ses environs.
Tandis que le gros de son arme tait dj runi sur le point o
Beaulieu s'attendait au passage, le 17 floral (6 mai), il prend,
avec un corps de trois mille cinq cents grenadiers, sa cavalerie et
vingt-quatre pices de canon, descend le long du P, et arrive le 18 au
matin  Plaisance, aprs une marche de seize lieues et de trente-six
heures. La cavalerie avait saisi en route tous les bateaux qui se
trouvaient sur les bords du fleuve, et les avait amens  Plaisance.
Elle avait pris beaucoup de fourrages, et la pharmacie de l'arme
autrichienne. Un bac transporte l'avant-garde commande par le colonel
Lannes. Cet officier,  peine arriv  l'autre bord, fond avec ses
grenadiers sur quelques dtachemens autrichiens, qui couraient sur la
rive gauche du P, et les disperse. Le reste des grenadiers franchit
successivement le fleuve, et on commence  construire un pont pour le
passage de l'arme, qui avait reu l'ordre de descendre  son tour sur
Plaisance. Ainsi, par une feinte et une marche hardie, Bonaparte se
trouvait au-del du P, et avec l'avantage d'avoir tourn le Tsin. Si,
en effet, il et pass plus haut, outre la difficult de le faire en
prsence de Beaulieu, il aurait donn contre le Tsin, et aurait eu
encore un passage  effectuer. Mais,  Plaisance, cet inconvnient
n'existait plus, car le Tsin est dj runi au P.

Le 18 mai, la division Liptai, avertie la premire, s'tait porte 
Fombio,  une petite distance du P, sur la route de Pizzighitone.
Bonaparte, ne voulant pas la laisser s'tablir dans une position o
toute l'arme autrichienne allait se rallier, et o il pouvait tre
ensuite oblig de recevoir la bataille avec le P  dos, se hte de
combattre avec ce qu'il avait de forces sous la main. Il fond sur cette
division qui s'tait retranche, la dloge aprs une action sanglante,
et lui fait deux mille prisonniers. Le reste de la division, gagnant la
route de Pizzighitone, va s'enfermer dans cette place.

Le soir du mme jour, Beaulieu, averti du passage du P  Plaisance,
arrivait au secours de la division Liptai. Il ignorait le dsastre de
cette division; il donna dans les avant-postes franais, fut accueilli
chaudement et oblig de se replier en toute hte. Malheureusement le
brave gnral Laharpe, si utile  l'arme par son intelligence et sa
bravoure, fut tu par ses propres soldats, au milieu de l'obscurit de
la nuit. Toute l'arme regretta ce brave Suisse, que la tyrannie de
Berne avait conduit en France.

Le P franchi, le Tsin tourn, Beaulieu battu et hors d'tat de tenir
la campagne, la route de Milan tait ouverte. Il tait naturel  un
vainqueur de vingt-six ans d'tre impatient d'y entrer. Mais avant
tout, Bonaparte dsirait achever de dtruire Beaulieu. Pour cela, il ne
voulait pas se contenter de le battre, il voulait encore le tourner, lui
couper sa retraite, et l'obliger, s'il tait possible,  mettre bas les
armes. Il fallait, pour arriver  ce but, le prvenir au passage des
fleuves. Une multitude de fleuves descendent des Alpes, et traversent la
Lombardie pour se rendre dans le P ou dans l'Adriatique. Aprs le P
et le Tsin, viennent l'Adda, l'Oglio, le Mincio, l'Adige et quantit
d'autres encore. Bonaparte avait maintenant devant lui l'Adda, qu'il
n'avait pas pu tourner comme le Tsin, parce qu'il aurait fallu ne
traverser le P qu' Crmone. On passe l'Adda  Pizzighitone; mais les
dbris de la division Liptai venaient de se jeter dans cette place.
Bonaparte se hta de remonter l'Adda, pour arriver au pont de Lodi.
Beaulieu y tait bien avant lui. On ne pouvait donc pas le prvenir
au passage de ce fleuve. Mais Beaulieu n'avait  Lodi que douze mille
hommes et quatre mille cavaliers. Deux autres divisions, sous Colli et
Wukassovich, avaient fait un dtour sur Milan, pour jeter garnison dans
le chteau, et devaient revenir ensuite sur l'Adda pour le passer 
Cassano, fort au-dessus de Lodi. En essayant donc de franchir l'Adda 
Lodi, malgr la prsence de Beaulieu, on pouvait arriver sur l'autre
rive avant que les deux divisions, qui devaient passer  Cassano,
eussent achev leur mouvement. Alors, il y avait espoir de les couper.

Bonaparte se trouve devant Lodi le 20 floral (9 mai). Cette ville
est place sur la rive mme par laquelle arrivait l'arme franaise.
Bonaparte la fait attaquer  l'improviste, et y pntre malgr les
Autrichiens. Ceux-ci, quittant alors la ville, se retirent par le pont,
et vont se runir sur l'autre rive au gros de leur arme. C'est sur ce
pont qu'il fallait passer, en sortant de Lodi, pour franchir l'Adda.
Douze mille hommes d'infanterie et quatre mille cavaliers taient rangs
sur le bord oppos; vingt pices d'artillerie enfilaient le pont; une
nue de tirailleurs taient placs sur les rives. Il n'tait pas d'usage
 la guerre de braver de pareilles difficults: un pont dfendu par
seize mille hommes et vingt pices d'artillerie tait un obstacle qu'on
ne cherchait pas  surmonter. Toute l'arme franaise s'tait mise 
l'abri du feu derrire les murs de Lodi, attendant ce qu'ordonnerait le
gnral. Bonaparte sort de la ville, parcourt tous les bords du fleuve
au milieu d'une grle de balles et de mitraille, et, aprs avoir arrt
son plan, rentre dans Lodi pour le faire excuter. Il ordonne  sa
cavalerie de remonter l'Adda pour aller essayer de le passer  gu
au-dessus du pont; puis il fait former une colonne de six mille
grenadiers; il parcourt leurs rangs, les encourage, et leur communique,
par sa prsence et par ses paroles, un courage extraordinaire. Alors il
ordonne de dboucher par la porte qui donnait sur le pont, et de marcher
au pas de course. Il avait calcul que, par la rapidit du mouvement,
la colonne n'aurait pas le temps de souffrir beaucoup. Cette colonne
redoutable serre ses rangs, et dbouche en courant sur le pont. Un feu
pouvantable est vomi sur elle; la tte entire est renverse. Nanmoins
elle avance: arrive au milieu du pont, elle hsite, mais les gnraux
la soutiennent de la voix et de leur exemple. Elle se raffermit, marche
en avant, arrive sur les pices et tue les canonniers qui veulent les
dfendre. Dans cet instant, l'infanterie autrichienne s'approche  son
tour pour soutenir son artillerie; mais aprs ce qu'elle venait de
faire, la terrible colonne ne craignait plus les baonnettes; elle fond
sur les Autrichiens au moment o notre cavalerie, qui avait trouv un
gu, menaait leurs flancs; elle les renverse, les disperse, et leur
fait deux mille prisonniers.

Ce coup d'audace extraordinaire avait frapp les Autrichiens
d'tonnement; mais malheureusement il devenait inutile. Colli et
Wukassovich taient parvenus  gagner la chausse de Brescia, et ne
pouvaient plus tre coups. Si le rsultat tait manqu, du moins la
ligne de l'Adda se trouvait emporte, le courage des soldats tait au
plus haut point d'exaltation, leur dvouement pour leur gnral, au
comble.

Dans leur gaiet ils imaginrent un usage singulier qui peint le
caractre national. Les plus vieux soldats s'assemblrent un jour, et,
trouvant leur gnral bien jeune, imaginrent de le faire passer par
tous les grades:  Lodi, ils le nommrent caporal, et le salurent,
quand il parut au camp, du titre, si fameux depuis, de _petit caporal_.
On les verra plus tard lui en confrer d'autres,  mesure qu'il les
avait mrits.

L'arme autrichienne tait assure de sa retraite sur le Tyrol; il n'y
avait plus aucune utilit  la suivre. Bonaparte songea alors 
se rabattre sur la Lombardie, pour en prendre possession, et pour
l'organiser. Les dbris de la division Liptai s'taient retranchs 
Pizzighitone, et pouvaient en faire une place forte. Il s'y porta pour
les en chasser. Il se fit ensuite prcder par Massna  Milan; Augereau
rtrograda pour occuper Pavie. Il voulait imposer  cette grande ville,
clbre par son universit, et lui faire voir l'une des plus belles
divisions de l'arme. Les divisions Serrurier et Laharpe furent laisses
 Pizzighitone, Lodi, Crmone et Cassano, pour garder l'Adda.

Bonaparte songea enfin  se rendre  Milan. A l'approche de l'arme
franaise, les partisans de l'Autriche, et tous ceux qu'pouvantait la
renomme de nos soldats, qu'on disait aussi barbares que courageux,
avaient fui, et couvraient les routes de Brescia et du Tyrol. L'archiduc
tait parti, et on l'avait vu verser des larmes en quittant sa belle
capitale. La plus grande partie des Milanais se livraient  l'esprance
et attendaient notre arme dans les plus favorables dispositions. Quand
ils eurent reu la premire division commande par Massna, et qu'ils
virent ces soldats dont la renomme tait si effrayante, respecter
les proprits, mnager les personnes, et manifester la bienveillance
naturelle  leur caractre, ils furent pleins d'enthousiasme, et les
comblrent des meilleurs traitemens. Les patriotes accourus de toutes
les parties d'Italie, attendaient ce jeune vainqueur dont les exploits
taient si rapides, et dont le nom italien leur tait si doux 
prononcer. Sur-le-champ on envoya le comte de Melzi au devant de
Bonaparte pour lui promettre obissance. On forma une garde nationale,
et on l'habilla aux trois couleurs, vert, rouge et blanc; le duc de
Serbelloni fut charg de la commander. On leva un arc de triomphe pour
y recevoir le gnral franais. Le 26 floral (15 mai), un mois aprs
l'ouverture de la campagne, Bonaparte fit son entre  Milan. Le
peuple entier de cette capitale tait accouru  sa rencontre. La garde
nationale tait sous les armes. La municipalit vint lui remettre les
cls de la ville. Les acclamations le suivirent pendant toute sa marche,
jusqu'au palais Serbelloni, o tait prpar son logement. Maintenant
l'imagination des Italiens lui tait acquise comme celle des soldats, et
il pouvait agir par la force morale, autant que par la force physique.

Son but n'tait pas de s'arrter  Milan plus qu'il n'avait fait 
Cherasco, aprs la soumission du Pimont. Il voulait y sjourner assez
pour organiser provisoirement la province, pour en tirer les ressources
ncessaires  son arme, et pour rgler toutes choses sur ses derrires.
Son projet ensuite tait toujours de courir  l'Adige et  Mantoue, et
s'il tait possible, jusque dans le Tyrol et au-del des Alpes.

Les Autrichiens avaient laiss deux mille hommes dans le chteau de
Milan. Bonaparte le fit investir sur-le-champ. On convint avec le
commandant du chteau qu'il ne tirerait pas sur la ville, car elle tait
une proprit autrichienne qu'il n'avait pas intrt  dtruire. Les
travaux du sige furent commencs sur-le-champ.

Bonaparte, sans se trop engager avec les Milanais, et sans leur
promettre une indpendance qu'il ne pouvait pas leur assurer, leur donna
cependant assez d'esprances pour exciter leur patriotisme. Il leur tint
un langage nergique, et leur dit, que pour avoir la libert, il fallait
la mriter, en l'aidant  soustraire pour jamais l'Italie  l'Autriche.
Il institua provisoirement une administration municipale. Il fit
former des gardes nationales partout, afin de donner un commencement
d'organisation militaire  la Lombardie. Il s'occupa ensuite des besoins
de son arme, et fut oblig de frapper une contribution de 20 millions
sur le Milanais. Cette mesure lui semblait fcheuse, parce qu'elle
devait retarder la marche de l'esprit public; mais elle ne fut cependant
pas trop mal accueillie; d'ailleurs elle tait indispensable. Grce aux
magasins trouvs dans le Pimont, aux bls fournis par le duc de
Parme, l'arme tait dans une grande abondance de vivres. Les soldats
engraissaient, ils mangeaient du bon pain, de la bonne viande, et
buvaient de l'excellent vin. Ils taient contens, et commenaient 
observer une exacte discipline. Il ne restait plus qu' les habiller.
Couverts de leurs vieux habits des Alpes, ils taient dguenills, et
n'taient imposans que par leur renomme, leur tenue martiale, et leur
belle discipline. Bonaparte trouva bientt de nouvelles ressources. Le
duc de Modne, dont les tats longeaient le P, au-dessous de ceux du
duc de Parme, lui dpcha des envoys pour obtenir les mmes conditions
que le duc de Parme. Ce vieux prince avare, voyant toutes ses
prdictions ralises, s'tait sauv  Venise, avec ses trsors,
abandonnant le gouvernement de ses tats  une rgence. Ne voulant pas
cependant les perdre, il demandait  traiter. Bonaparte ne pouvait
accorder la paix, mais il pouvait accorder des armistices, qui
quivalaient  une paix, et qui le rendaient matre de toutes les
existences en Italie. Il exigea 10 millions, des subsistances de toute
espce, des chevaux, et des tableaux.

Avec ces ressources obtenues dans le pays, il tablit, sur les bords du
P, de grands magasins, des hpitaux fournis d'effets pour quinze mille
malades, et remplit toutes les caisses de l'arme. Se jugeant mme assez
riche, il achemina sur Gnes quelques millions pour le directoire. Comme
il savait en outre que l'arme du Rhin manquait de fonds, et que cette
pnurie arrtait son entre en campagne, il fit envoyer par la Suisse
un million  Moreau. C'tait un acte de bon camarade, qui lui tait
honorable et utile; car il importait que Moreau entrt en campagne pour
empcher les Autrichiens de porter leurs principales forces en Italie.

A la vue de toutes ces choses, Bonaparte se confirmait davantage dans
ses projets. Il n'tait pas ncessaire, selon lui, de marcher contre les
princes d'Italie; il ne fallait agir que contre les Autrichiens; tant
qu'on rsisterait  ceux-ci, et qu'on pourrait leur interdire le retour
en Lombardie, tous les tats italiens, tremblant sous l'ascendant de
l'arme franaise, se soumettraient l'un aprs l'autre. Les ducs de
Parme et de Modne s'taient soumis. Rome, Naples, en feraient autant,
si l'on restait matre des portes de l'Italie. Il fallait de mme
garder l'expectative  l'gard des peuples; et, sans renverser les
gouvernemens, attendre que les sujets se soulevassent eux-mmes.

Mais, au milieu de ces penses si justes, de ces travaux si vastes,
une contrarit des plus fcheuses vint l'arrter. Le directoire tait
enchant de ses services; mais Carnot, en lisant ses dpches, crites
avec nergie et prcision, et aussi avec une imagination extrme, fut
pouvant de ses plans gigantesques. Il trouvait avec raison, que
vouloir traverser le Tyrol, et franchir les Alpes une seconde fois,
tait un projet trop extraordinaire, et mme impossible; mais  son
tour, pour corriger le projet du jeune capitaine, il en concevait un
autre bien plus dangereux. La Lombardie conquise, il fallait se replier,
suivant Carnet, dans la pninsule, aller punir le pape et les Bourbons
de Naples, et chasser les Anglais de Livourne, o le duc de Toscane les
laissait dominer. Pour cela Carnot ordonnait, au nom du directoire, de
partager l'arme d'Italie en deux, d'en laisser une partie en Lombardie,
sous les ordres de Kellermann, et de faire marcher l'autre sur Rome
et sur Naples, sous les ordres de Bonaparte. Ce projet dsastreux
renouvelait la faute que les Franais ont toujours faite, de s'enfoncer
dans la pninsule avant d'tre matres de la Haute-Italie. Ce n'est
pas au pape, au roi de Naples, qu'il faut disputer l'Italie, c'est aux
Autrichiens. Or, la ligne d'opration n'est pas alors sur le Tibre, mais
sur l'Adige. L'impatience de possder nous porta toujours  Rome, 
Naples, et pendant que nous courions dans la pninsule, nous vmes
toujours la route se fermer sur nous. Il tait naturel  des
rpublicains de vouloir svir contre un pape et un Bourbon; mais ils
commettaient la faute des anciens rois de France.

Bonaparte, dans son projet de se jeter dans la valle du Danube, n'avait
vu que les Autrichiens; c'tait en lui l'exagration de la vrit chez
un esprit juste, mais jeune; il ne pouvait donc, aprs une pareille
conviction, consentir  marcher dans la pninsule; d'ailleurs, sentant
l'importance de l'unit de direction dans une conqute qui exigeait
autant de gnie politique que de gnie militaire, il ne pouvait
supporter l'ide de partager le commandement avec un vieux gnral,
brave, mais mdiocre, et plein d'amour-propre. C'tait en lui l'gosme
si lgitime du gnie, qui veut faire seul sa tche, parce qu'il se sent
seul capable de la remplir. Il se conduisit ici comme sur le champ de
bataille; il hasarda son avenir, et offrit sa dmission dans une lettre
aussi respectueuse que hardie. Il sentait bien qu'on n'oserait pas
l'accepter; mais il est certain qu'il aimait encore mieux se dmettre
qu'obir, car il ne pouvait consentir  laisser perdre sa gloire et
l'arme, en excutant un mauvais plan.

Opposant la raison la plus lumineuse aux erreurs du directeur Carnot,
il dit qu'il fallait toujours faire face aux Autrichiens, et s'occuper
d'eux seuls; qu'une simple division, s'chelonnant en arrire sur le P
et sur Ancne, suffirait pour pouvanter la pninsule, et obliger Rome
et Naples  demander quartier. Il se disposa sur-le-champ  partir
de Milan, pour courir  l'Adige et faire le sige de Mantoue. Il se
proposait d'attendre l les nouveaux ordres du directoire, et la rponse
 ses dpches.

Il publia une nouvelle proclamation  ses soldats, qui devait frapper
vivement leur imagination, et qui tait faite aussi pour agir fortement
sur celle du pape et du roi de Naples.

Soldats, vous vous tes prcipits comme un torrent du haut de
l'Apennin; vous avez culbut, dispers tout ce qui s'opposait  votre
marche. Le Pimont, dlivr de la tyrannie autrichienne, s'est livr 
ses sentimens naturels de paix et d'amiti pour la France. Milan est 
vous, et le pavillon rpublicain flotte dans toute la Lombardie. Les
ducs de Parme et de Modne ne doivent leur existence politique qu'
votre gnrosit. L'arme qui vous menaait avec orgueil ne trouve
plus de barrire qui la rassure contre votre courage; le P, le Tsin,
l'Adda, n'ont pu vous arrter un seul jour; ces boulevarts tant vants
de l'Italie ont t insuffisans; vous les avez franchis aussi rapidement
que l'Apennin. Tant de succs ont port la joie dans le sein de la
patrie; vos reprsentans ont ordonn une fte ddie  vos victoires,
clbres dans toutes les communes de la rpublique. L, vos pres,
vos mres, vos pouses, vos soeurs, vos amantes, se rjouissent de vos
succs, et se vantent avec orgueil de vous appartenir. Oui, soldats,
vous avez beaucoup fait... mais ne vous reste-t-il donc plus rien 
faire?... Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre, mais que
nous n'avons pas su profiter de la victoire? La postrit vous
reprochera-t-elle d'avoir trouv Capoue dans la Lombardie? Mais je vous
vois dj courir aux armes.... Eh bien! partons! Nous avons encore
des marches forces  faire, des ennemis  soumettre, des lauriers 
cueillir, des injures  venger. Que ceux qui ont aiguis les poignards
de la guerre civile en France, qui ont lchement assassin nos
ministres, incendi nos vaisseaux  Toulon, tremblent! L'heure de la
vengeance a sonn; mais que les peuples soient sans inquitude; nous
sommes amis de tous les peuples, et plus particulirement des descendans
de Brutus, des Scipion, et des grands hommes que nous avons pris pour
modles. Rtablir le Capitole, y placer avec honneur les statues des
hros qui le rendirent clbre; rveiller le peuple romain, engourdi par
plusieurs sicles d'esclavage, tel sera le fruit de nos victoires. Elles
feront poque dans la postrit: vous aurez la gloire immortelle de
changer la face de la plus belle partie de l'Europe. Le peuple franais,
libre, respect du monde entier, donnera  l'Europe une paix glorieuse,
qui l'indemnisera des sacrifices de toute espce qu'il a faits depuis
six ans. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront
en vous montrant: _Il tait de l'arme d'Italie_.

Il n'tait rest que huit jours  Milan; il en partit le 2 prairial (21
mai), pour se rendre  Lodi, et s'avancer vers l'Adige.

Tandis que Bonaparte poursuivait sa marche, un vnement inattendu le
rappela tout  coup  Milan. Les nobles, les moines, les domestiques des
familles fugitives, une foule de cratures du gouvernement autrichien,
y prparaient une rvolte contre l'arme franaise. Ils rpandirent que
Beaulieu, renforc, arrivait avec soixante mille hommes; que le prince
de Cond dbouchait par la Suisse, sur les derrires des rpublicains,
et qu'ils allaient tre perdus. Les prtres, usant de leur influence
sur quelques paysans qui avaient souffert du passage de l'arme, les
excitrent  prendre les armes. Bonaparte n'tant plus  Milan, on crut
que le moment tait favorable pour oprer la rvolte, et faire soulever
toute la Lombardie sur ses derrires. La garnison du chteau de Milan
donna le signal par une sortie. Aussitt le tocsin sonna dans toutes les
campagnes environnantes; des paysans arms se transportrent  Milan
pour s'en emparer. Mais la division que Bonaparte avait laisse pour
bloquer le chteau, ramena vivement la garnison dans ses murs, et
chassa les paysans qui se prsentaient. Dans les environs de Pavie, les
rvolts eurent plus de succs. Ils entrrent dans cette ville, et s'en
emparrent malgr trois cents hommes que Bonaparte y avait laisss en
garnison. Ces trois cents hommes, fatigus ou malades, se renfermrent
dans un fort, pour n'tre pas massacrs. Les insurgs entourrent le
fort, et le sommrent de se rendre. Un gnral franais, qui passait
dans ce moment  Pavie, fut entour; on l'obligea, le poignard sur la
gorge,  signer un ordre pour engager la garnison  ouvrir ses portes.
L'ordre fut sign et excut.

Cette rvolte pouvait avoir des consquences dsastreuses; elle pouvait
provoquer une insurrection gnrale, et amener la perte de l'arme
franaise. L'esprit public d'une nation est toujours plus avanc dans
les villes que dans les campagnes. Tandis que la population des villes
d'Italie se dclarait pour nous, les paysans, excits par les moines, et
fouls par le passage des armes, taient fort mal disposs. Bonaparte
se trouvait  Lodi, lorsqu'il apprit, le 4 prairial (23 mai), les
vnemens de Milan et de Pavie; sur-le-champ il rebroussa chemin
avec trois cents chevaux, un bataillon de grenadiers, et six pices
d'artillerie. L'ordre tait dj rtabli dans Milan. Il continua sa
route sur Pavie, en se faisant prcder par l'archevque de Milan. Les
insurgs avaient pouss une avant-garde jusqu'au bourg de Binasco.
Lannes la dispersa. Bonaparte, pensant qu'il fallait agir avec
promptitude et vigueur, pour arrter le mal dans sa naissance, fit
mettre le feu  ce bourg, afin d'effrayer Pavie par la vue des flammes.
Arriv devant cette ville, il s'arrta. Elle renfermait trente mille
habitans, elle tait entoure d'un vieux mur, et occupe par sept
ou huit mille paysans rvolts. Ils avaient ferm les portes, et
couronnaient les murailles. Prendre cette ville avec trois cents chevaux
et un bataillon, n'tait pas chose aise; et cependant il ne fallait pas
perdre de temps, car l'arme tait dj sur l'Oglio, et avait besoin de
la prsence de son gnral. Dans la nuit, Bonaparte fit afficher aux
portes de Pavie une proclamation menaante, dans laquelle il disait
qu'une multitude gare et sans moyens rels de rsistance bravait une
arme triomphante des rois, et voulait perdre le peuple italien; que,
persistant dans son intention de ne pas faire la guerre aux peuples,
il voulait bien pardonner  ce dlire, et laisser une porte ouverte au
repentir; mais que ceux qui ne poseraient pas les armes  l'instant
seraient traits comme rebelles, et que leurs villages seraient brls.
Les flammes de Binasco, ajoutait-il, devaient leur servir de leon.
Le matin, les paysans, qui dominaient dans la ville, refusaient de la
rendre; Bonaparte fit balayer les murailles par de la mitraille et des
obus, ensuite il fit approcher ses grenadiers, qui enfoncrent les
portes  coups de hache. Ils pntrrent dans la ville, et eurent un
combat  soutenir dans les rues. Cependant on ne leur rsista pas
long-temps. Les paysans s'enfuirent, et livrrent la malheureuse Pavie
au courroux du vainqueur. Les soldats demandaient le pillage  grands
cris. Bonaparte, pour donner un exemple svre, leur accorda trois
heures de pillage. Ils taient  peine un millier d'hommes, et ils
ne pouvaient pas causer de grands dsastres dans une ville aussi
considrable que Pavie. Ils fondirent sur les boutiques d'orfvrerie, et
s'emparrent de beaucoup de bijoux. L'acte le plus condamnable fut le
pillage du Mont-de-Pit; mais heureusement en Italie comme partout
o il y a des grands, pauvres et vaniteux, les monts-de-pit taient
remplis d'objets appartenant aux plus hautes classes du pays. Les
maisons de Spallanzani et de Volta furent prserves par les officiers,
qui gardrent eux-mmes les demeures de ces illustres savans. Exemple
doublement honorable et pour la France et pour l'Italie!

Bonaparte lana ensuite dans la campagne ses trois cents chevaux, et fit
sabrer une grande quantit de rvolts. Cette prompte rpression ramena
la soumission partout, et imposa au parti qui en Italie tait oppos 
la libert et  la France. Il est triste d'tre rduit  employer des
moyens pareils; mais Bonaparte le devait sous peine de sacrifier son
arme et les destines de l'Italie. Le parti des moines trembla; les
malheurs de Pavie, raconts de bouche en bouche, furent exagrs; et
l'arme franaise recouvra sa renomme formidable.

Cette expdition termine, Bonaparte rebroussa chemin sur-le-champ pour
rejoindre l'arme qui tait sur l'Oglio, et qui allait passer sur le
territoire vnitien.

A l'approche de l'arme franaise, la question, tant agite  Venise, du
parti  prendre entre l'Autriche et la France, fut discute de nouveau
par le snat. Quelques vieux oligarques, qui avaient conserv de
l'nergie, auraient voulu qu'on s'allit sur-le-champ  l'Autriche,
patronne naturelle de tous les vieux despotismes; mais on craignait
pour l'avenir l'ambition autrichienne, et dans le moment les foudres
franaises. D'ailleurs il fallait prendre les armes, rsolution qui
cotait beaucoup  un gouvernement nerv. Quelques jeunes oligarques
aussi nergiques, mais moins entts que les vieux, voulaient aussi
une dtermination courageuse; ils proposaient de faire un armement
formidable, mais de garder la neutralit, et de menacer de cinquante
mille hommes celle des deux puissances qui violerait le territoire
vnitien. Cette rsolution tait forte, mais trop forte pour tre
adopte. Quelques esprits sages, au contraire, proposaient un troisime
parti, c'tait l'alliance avec la France. Le snateur Battaglia, esprit
fin, pntrant et modr, prsenta des raisonnemens que la suite des
temps a rendus pour ainsi dire prophtiques. Selon lui, la neutralit,
mme arme, tait la plus mauvaise de toutes les dterminations. On
ne pourrait pas se faire respecter, quelque force qu'on dployt; et
n'ayant attach aucun des deux partis  sa cause, on serait tt ou tard
sacrifi par tous les deux. Il fallait donc se dcider pour l'Autriche
ou pour la France. L'Autriche tait pour le moment expulse de l'Italie;
et mme, en lui supposant les moyens d'y rentrer, elle ne le pourrait
pas avant deux mois, temps pendant lequel la rpublique pourrait tre
dtruite par l'arme franaise; d'ailleurs, l'ambition de l'Autriche
tait toujours la plus redoutable pour Venise. Elle lui avait toujours
envi ses provinces de l'Illyrie et de la Haute-Italie, et saisirait la
premire occasion de les lui enlever. La seule garantie contre cette
ambition tait la puissance de la France, qui n'avait rien  envier 
Venise, et qui serait toujours intresse  la dfendre. La France, il
est vrai, avait des principes qui rpugnaient  la noblesse vnitienne;
mais il tait temps enfin de se rsigner  quelques sacrifices
indispensables  l'esprit du sicle, et de faire aux nobles de la
terre-ferme les concessions qui pouvaient seules les rattacher  la
rpublique et au Livre d'or. Avec quelques modifications lgres 
l'ancienne constitution, on pouvait satisfaire l'ambition de toutes les
classes de sujets vnitiens, et s'attacher la France; si de plus on
prenait les armes pour celle-ci, on pouvait esprer, peut-tre, en
rcompense des services qu'on lui aurait rendus, les dpouilles de
l'Autriche en Lombardie. Dans tous les cas, rptait le snateur
Battaglia, la neutralit tait le plus mauvais de tous les partis.

Cet avis, dont le temps a dmontr la sagesse, blessait trop
profondment l'orgueil et les haines de la vieille aristocratie
vnitienne pour tre adopt. Il faut dire aussi qu'on ne comptait point
assez sur la dure de la puissance franaise en Italie, pour s'allier 
elle. Il y avait un ancien axiome italien qui disait que l'_Italie tait
le tombeau des Franais_, et on craignait de se trouver expos ensuite,
sans aucune dfense, au courroux de l'Autriche.

A ces trois partis on prfra le plus commode, le plus conforme aux
routines et  la mollesse de ce vieux gouvernement, la neutralit
dsarme. On dcida qu'il serait envoy des provditeurs au-devant de
Bonaparte pour protester de la neutralit de la rpublique, et rclamer
le respect d au territoire et aux sujets vnitiens. On avait une grande
terreur des Franais, mais on les savait faciles et sensibles aux bons
traitemens. Ordre fut donn  tous les agens du gouvernement de les
traiter et de les recevoir  merveille, de s'emparer des officiers et
des gnraux afin de capter leur bienveillance.

Bonaparte, en arrivant sur le territoire de Venise, avait tout autant
besoin de prudence que Venise elle-mme. Cette puissance, quoique aux
mains d'un gouvernement affaibli, tait grande encore; il fallait ne pas
l'indisposer au point de la forcer  s'armer; car alors la Haute-Italie
n'aurait plus t tenable pour les Franais; mais il fallait cependant,
tout en observant la neutralit, obliger Venise  nous souffrir sur son
territoire,  nous y laisser battre,  nous y nourrir mme s'il tait
possible. Elle avait donn passage aux Autrichiens; c'tait la raison
dont il fallait se servir pour tout se permettre et tout exiger, en
restant dans les limites de la neutralit.

Bonaparte en entrant  Brescia, publia une proclamation dans laquelle
il disait, qu'en traversant le territoire vnitien afin de poursuivre
l'arme impriale, qui avait eu la permission de le franchir, il
respecterait le territoire et les habitans de la rpublique de Venise,
qu'il ferait observer la plus grande discipline  son arme, que tout ce
qu'elle prendrait serait pay, et qu'il n'oublierait point les antiques
liens qui unissaient les deux rpubliques. Il fut trs-bien reu par
le provditeur vnitien de Brescia, et poursuivit sa marche. Il avait
franchi l'Oglio, qui coule aprs l'Adda; il arriva devant le Mincio, qui
sort du lac de Garda, circule dans la plaine du Mantouan, puis forme,
aprs quelques lieues, un nouveau lac, au milieu duquel est plac
Mantoue, et va enfin se jeter dans le P. Beaulieu, renforc de dix
mille hommes, s'tait plac sur la ligne du Mincio, pour la dfendre[4].
Une avant-garde de quatre mille fantassins et de deux mille cavaliers
tait range en avant du fleuve, au village de Borghetto. Le gros de
l'arme tait plac au-del du Mincio, sur la position de Valeggio; la
rserve tait un peu plus en arrire  Villa-Franca; des corps dtachs
gardaient le cours du Mincio, au-dessus et au-dessous de Valeggio. La
ville vnitienne de Peschiera est situe sur le Mincio,  sa sortie du
lac de Garda. Beaulieu, qui voulait avoir cette place pour appuyer
plus solidement la droite de sa ligne, trompa les Vnitiens; et, sous
prtexte d'obtenir passage pour cinquante hommes, surprit la ville, et
y plaa une forte garnison. Elle avait une enceinte bastionne et
quatre-vingts pices de canon.

[Footnote 4: Voyez la carte  la fin du volume.]

Bonaparte, en avanant sur cette ligne, ngligea tout  fait Mantoue,
qui tait  sa droite, et qu'il n'tait pas temps de bloquer encore,
et appuya sur sa gauche vers Peschiera. Son projet tait de passer
le Mincio  Borghetto et Valeggio. Pour cela, il lui fallait tromper
Beaulieu sur son intention. Il fit ici comme au passage du P; il
dirigea un corps sur Peschiera et un autre sur Lonato, de manire 
inquiter Beaulieu sur le Haut-Mincio, et  lui faire supposer qu'il
voulait ou passer  Peschiera, ou tourner le lac de Garda. En mme
temps, il dirigea son attaque la plus srieuse sur Borghetto. Ce
village, plac en avant du Mincio, tait, comme on vient de dire, gard
par quatre mille fantassins et deux mille cavaliers. Le 9 prairial (28
mai) Bonaparte engagea l'action. Il avait toujours eu de la peine 
faire battre sa cavalerie. Elle tait peu habitue  charger, parce
qu'on n'en faisait pas autrefois un grand usage, et qu'elle tait
d'ailleurs intimide par la grande rputation de la cavalerie allemande.
Bonaparte voulait  tout prix la faire battre, parce qu'il attachait une
grande importance aux services qu'elle pouvait rendre. En avanant sur
Borghetto, il distribua ses grenadiers et ses carabiniers  droite et
 gauche de sa cavalerie, il plaa l'artillerie par derrire, et aprs
l'avoir ainsi enferme, il la poussa sur l'ennemi. Soutenue de tous
cts, et entrane par le bouillant Murat, elle fit des prodiges, et
mit en fuite les escadrons autrichiens. L'infanterie aborda ensuite
le village de Borghetto, dont elle s'empara. Les Autrichiens, en se
retirant par le pont qui conduit de Borghetto  Valeggio, voulurent le
rompre. Ils parvinrent en effet  dtruire une arche. Mais quelques
grenadiers, conduits par le gnral Gardanne, entrrent dans les flots
du Mincio, qui tait guable en quelques endroits, et le franchirent en
tenant leurs armes sur leurs ttes, et en bravant le feu des hauteurs
opposes. Les Autrichiens crurent voir la colonne de Lodi, et se
retirrent sans dtruire le pont. L'arche rompue fut rtablie, et
l'arme put passer. Bonaparte se mit sur-le-champ  remonter le Mincio
avec la division Augereau, afin de donner la chasse aux Autrichiens;
mais ils refusrent le combat toute la journe. Il laissa la division
Augereau continuer la poursuite, et il revint  Valeggio, o se trouvait
la division Massna, qui commenait  faire la soupe. Tout  coup la
charge sonna, les hussards autrichiens fondirent au milieu du bourg;
Bonaparte eut  peine le temps de se sauver. Il monta  cheval, et
reconnut bientt que c'tait un des corps ennemis laisss  la garde
du Bas-Mincio, qui remontait le fleuve pour joindre Beaulieu, dans sa
retraite vers les montagnes. La division Massna courut aux armes, et
donna la chasse  cette division, qui parvint cependant  rejoindre
Beaulieu.

Le Mincio tait donc franchi. Bonaparte avait dcid une seconde fois la
retraite des Impriaux, qui se rejetaient dfinitivement dans le
Tyrol. Il avait obtenu un avantage important, celui de faire battre sa
cavalerie, qui maintenant ne craignait plus celle des Autrichiens. Il
attachait  cela un grand prix. On se servait peu de la cavalerie
avant lui, et il avait jug qu'on pouvait en tirer un grand parti, en
l'employant  couvrir l'artillerie. Il avait calcul que l'artillerie
lgre et la cavalerie, employes  propos, pouvaient produire l'effet
d'une masse d'infanterie dix fois plus forte. Il affectionnait dj
beaucoup le jeune Murat, qui savait faire battre ses escadrons; mrite
qu'il regardait alors comme fort rare chez les officiers de cette arme.
La surprise qui avait mis sa personne en danger lui inspira une autre
ide: ce fut de former un corps d'hommes d'lite, qui, sous le nom de
guides, devaient l'accompagner partout. Sa sret personnelle n'tait
qu'un objet secondaire  ses yeux; il voyait l'avantage d'avoir toujours
sous sa main un corps dvou et capable des actions les plus hardies. On
le verra en effet dcider de grandes choses, en lanant vingt-cinq de
ces braves gens. Il en donna le commandement  un officier de cavalerie,
intrpide et calme, fort connu depuis sous le nom de Bessires.

Beaulieu avait vacu Peschiera, pour remonter dans le Tyrol. Un combat
s'tait engag avec l'arrire-garde autrichienne, et l'arme franaise
n'tait entre dans la ville qu'aprs une action assez vive. Les
Vnitiens n'ayant pas pu la soustraire  Beaulieu, elle avait cess
d'tre neutre; et les Franais taient autoriss  s'y tablir.
Bonaparte savait bien que les Vnitiens avaient t tromps par
Beaulieu, mais il rsolut de se servir de cet vnement pour obtenir
d'eux tout ce qu'il dsirait. Il voulait la ligne de l'Adige et
particulirement l'importante ville de Vrone qui commande le fleuve; il
voulait surtout se faire nourrir.

Le provditeur Foscarelli, vieil oligarque vnitien, trs-entt dans
ses prjugs, et plein de haine contre la France, tait charg de se
rendre au quartier-gnral de Bonaparte. On lui avait dit que le gnral
tait extrmement courrouc de ce qui tait arriv  Peschiera, et la
renomme rpandait que son courroux tait redoutable. Binasco, Pavie,
faisaient foi de sa svrit; deux armes dtruites et l'Italie
conquise, faisaient foi de sa puissance. Le provditeur vint
 Peschiera, plein de terreur, et en partant il crivit  son
gouvernement: _Dieu veuille me recevoir en holocauste!_ Il avait pour
mission spciale d'empcher les Franais d'entrer  Vrone. Cette ville,
qui avait donn asile au prtendant, tait dans la plus cruelle anxit.
Le jeune Bonaparte, qui avait des colres violentes, et qui en avait
aussi de feintes, n'oublia rien pour augmenter l'effroi du provditeur.
Il s'emporta vivement contre le gouvernement vnitien, qui prtendait
tre neutre et ne savait pas faire respecter sa neutralit; qui, en
laissant les Autrichiens s'emparer de Peschiera, avait expos l'arme
franaise  perdre un grand nombre de braves devant cette place. Il dit
que le sang de ses compagnons d'armes demandait vengeance, et qu'il
la fallait clatante. Le provditeur excusa beaucoup les autorits
vnitiennes, et parla ensuite de l'objet essentiel, qui tait Vrone. Il
prtendit qu'il avait ordre d'en interdire l'entre aux deux puissances
belligrantes. Bonaparte lui rpondit qu'il n'tait plus temps; que dj
Massna s'y tait rendu; que peut-tre, en cet instant, il y avait mis
le feu pour punir cette ville qui avait eu l'insolence de se regarder un
moment comme la capitale de l'empire franais. Le provditeur supplia
de nouveau; et Bonaparte, feignant de s'adoucir un peu, rpondit qu'il
pourrait tout au plus, si Massna n'y tait pas dj entr de vive
force, donner un dlai de vingt-quatre heures, aprs lequel il
emploierait la bombe et le canon.

Le provditeur se retira constern. Il retourna  Vrone, o il annona
qu'il fallait recevoir les Franais. A leur approche, les habitans
les plus riches, croyant qu'on ne leur pardonnerait pas le sjour
du prtendant dans leur ville, s'enfuirent en foule dans le Tyrol,
emportant ce qu'ils avaient de plus prcieux. Cependant les Vronais
se rassurrent bientt en voyant les Franais, et en se persuadant, de
leurs propres yeux, que ces rpublicains n'taient pas aussi barbares
que le publiait la renomme.

Deux autres envoys vnitiens arrivrent  Vrone pour voir Bonaparte.
On avait fait choix des snateurs Erizzo et Battaglia. Ce dernier tait
celui dont nous avons parl, qui penchait pour l'alliance avec la
France, et on esprait  Venise que ces deux nouveaux ambassadeurs
russiraient mieux que Foscarelli  calmer le gnral. Il les reut en
effet beaucoup mieux que Foscarelli; et, maintenant qu'il avait atteint
l'objet de ses voeux, il feignit de s'apaiser, et de consentir 
entendre raison. Ce qu'il voulait pour l'avenir, c'taient des vivres,
et mme, s'il tait possible, une alliance de Venise avec la France. Il
fallait tour  tour imposer et sduire: il fit l'un et l'autre. La
premire loi, dit-il, pour les hommes est de vivre. Je voudrais pargner
 la rpublique de Venise le soin de nous nourrir; mais puisque le
destin de la guerre nous a obligs de venir jusqu'ici, nous sommes
contraints de vivre o nous nous trouvons. Que la rpublique de Venise
fournisse  mes soldats ce dont ils ont besoin; elle comptera ensuite
avec la rpublique franaise. Il fut convenu qu'un fournisseur juif
procurerait  l'arme tout ce qui lui serait ncessaire, et que Venise
paierait en secret ce fournisseur, pour qu'elle ne part pas violer la
neutralit en nourrissant les Franais. Bonaparte aborda ensuite la
question d'une alliance. Je viens, dit-il, d'occuper l'Adige; je l'ai
fait parce qu'il me faut une ligne, parce que celle-ci est la meilleure,
et que votre gouvernement est incapable de la dfendre. Qu'il arme
cinquante mille hommes, qu'il les place sur l'Adige, et je lui rends ses
places de Vrone et de Porto-Legnago. Du reste, ajouta-t-il, vous devez
nous voir ici avec plaisir. Ce que la France m'envoie faire dans ces
contres, est tout dans l'intrt de Venise. Je viens chasser les
Autrichiens au-del des Alpes; peut-tre constituer la Lombardie en tat
indpendant; peut-on rien faire de plus avantageux  votre rpublique?
Si elle voulait s'unir  nous, peut-tre recevrait-elle un grand prix de
ce service. Nous ne faisons la guerre  aucun gouvernement: nous sommes
les amis de tous ceux qui nous aideront  renfermer la puissance
autrichienne dans ses limites.

Les deux Vnitiens sortirent frapps du gnie de ce jeune homme, qui,
tour  tour menaant ou caressant, imprieux ou souple, et parlant de
tous les objets militaires et politiques avec autant de profondeur que
l'loquence, annonait que l'homme d'tat tait aussi prcoce en lui que
le guerrier. _Cet homme_, dirent-ils en crivant  Venise, _aura un jour
une grande influence sur sa patrie_[5].

[Footnote 5: Cette prdiction est du 5 juin 1796.]

Bonaparte tait matre enfin de la ligne de l'Adige,  laquelle il
attachait tant d'importance. Il attribuait toutes les fautes comprises
dans les anciennes campagnes des Franais en Italie, au mauvais choix de
la ligne dfensive. Les lignes sont nombreuses dans la Haute-Italie,
car une multitude de fleuves la parcourent des Alpes  la mer. La
plus grande et la plus clbre, la ligne du P, qui traverse toute
la Lombardie, lui paraissait mauvaise comme trop tendue. Une arme,
suivant lui, ne pouvait pas garder cinquante lieues de cours. Une feinte
pouvait toujours ouvrir le passage d'un grand fleuve. Lui-mme avait
franchi le P  quelques lieues de Beaulieu. Les autres fleuves, tels
que le Tsin, l'Adda, l'Oglio, tombant dans le P, se confondaient avec
lui, et avaient les mmes inconvniens. Le Mincio tait guable, et
d'ailleurs tombait aussi dans le P. L'Adige seul, sortant du Tyrol et
allant se jeter dans la mer, couvrait toute l'Italie. Il tait profond,
n'avait qu'un cours trs peu tendu des montagnes  la mer. Il tait
couvert par deux places, Vrone et Porto-Legnago, trs voisines l'une
de l'autre, et qui, sans tre fortes, pouvaient rsister  une
premire attaque. Enfin il parcourait,  partir de Legnago, des marais
impraticables, qui couvraient la partie infrieure de son cours. Les
fleuves plus avancs dans la Haute-Italie, tels que la Brenta, la Piave,
le Tagliamento, taient guables, et tourns d'ailleurs par la grande
route du Tyrol, qui dbouchait sur leurs derrires, L'Adige, au
contraire, avait l'avantage d'tre plac au dbouch de cette route, qui
parcourt sa propre valle.

Telles taient les raisons qui dcidrent Bonaparte pour cette ligne,
et une immortelle campagne a prouv la justesse de son jugement. Cette
ligne occupe, il fallait songer maintenant  commencer le sige de
Mantoue. Cette place, situe sur le Mincio, tait en arrire de l'Adige,
et se trouvait couverte par ce fleuve. On la regardait comme le
boulevart de l'Italie. Assise au milieu d'un lac form par les eaux du
Mincio, elle communiquait avec la terre ferme par cinq digues. Malgr
sa rputation, cette place avait des inconvniens qui en diminuaient la
force relle. Place au milieu d'exhalaisons marcageuses, elle tait
expose aux fivres; ensuite, les ttes de chausses enleves, l'assig
se trouvait rejet dans la place, et pouvait tre bloqu par un corps
trs-infrieur  la garnison. Bonaparte comptait la prendre avant qu'une
nouvelle arme pt arriver au secours de l'Italie. Le 15 prairial (3
juin), il fit attaquer les ttes de chausses, dont une tait forme par
le faubourg de Saint-George, et les enleva. Ds cet instant, Serrurier
put bloquer, avec huit mille hommes, une garnison qui se composait de
quatorze, dont dix mille taient sous les armes, et quatre mille dans
les hpitaux. Bonaparte fit commencer les travaux du sige, et mettre
toute la ligne de l'Adige en tat de dfense. Ainsi, dans moins de
deux mois, il avait conquis l'Italie. Il s'agissait de la garder. Mais
c'tait l ce dont on doutait, et c'tait l'preuve sur laquelle on
voulait juger le jeune gnral.

Le directoire venait de rpondre aux observations faites par Bonaparte
sur le projet de diviser l'arme et de marcher dans la pninsule. Les
ides de Bonaparte taient trop justes pour ne pas frapper l'esprit
de Carnot, et ses services trop clatans pour que sa dmission ft
accepte. Le directoire se hta de lui crire pour approuver ses
projets, pour lui confirmer le commandement de toutes les forces
agissant en Italie, et l'assurer de toute la confiance du gouvernement.
Si les magistrats de la rpublique avaient eu le don de prophtie, ils
auraient bien fait d'accepter la dmission de ce jeune homme, quoiqu'il
et raison dans l'avis qu'il soutenait, quoique sa retraite fit perdre 
la rpublique l'Italie et un grand capitaine; mais dans le moment on ne
voyait en lui que la jeunesse, le gnie, la victoire, et on prouvait
l'intrt, on avait les gards que toutes ces choses inspirent.

Le directoire n'imposait  Bonaparte qu'une seule condition, c'tait de
faire sentir  Rome et  Naples la puissance de la rpublique. Tout ce
qu'il y avait de patriotes sincres en France le dsirait. Le pape, qui
avait anathmatis la France, prch une croisade contre elle, et laiss
assassiner dans sa capitale notre ambassadeur, mritait certes un
chtiment. Bonaparte, libre d'agir maintenant comme il l'entendait,
prtendait obtenir tous ces rsultats sans quitter la ligne de l'Adige.
Tandis qu'une partie de l'arme gardait cette ligne, qu'une autre
assigeait Mantoue et le chteau de Milan, il voulait, avec une simple
division chelonne en arrire sur le P, faire trembler toute la
pninsule, et amener le pontife et la reine de Naples  implorer la
clmence rpublicaine. On annonait l'approche d'une grande arme,
dtache du Rhin pour venir disputer l'Italie  ses vainqueurs. Cette
arme, qui devait traverser la Fort-Noire, le Voralberg, le Tyrol, ne
pouvait arriver avant un mois. Bonaparte avait donc le temps de tout
terminer sur ses derrires, sans trop s'loigner de l'Adige, et de
manire  pouvoir, par une simple marche rtrograde, se retrouver en
face de l'ennemi.

Il tait temps en effet qu'il songet au reste de l'Italie. La prsence
de l'arme franaise y dveloppait les opinions avec une singulire
rapidit. Les provinces vnitiennes ne pouvaient plus souffrir le joug
aristocratique. La ville de Brescia manifestait un grand penchant  la
rvolte. Dans toute la Lombardie, et surtout  Milan, l'esprit public
faisait des progrs rapides. Les duchs de Modne et Reggio, les
lgations de Bologne et Ferrare, ne voulaient plus ni de leur vieux
duc, ni du pape. En revanche, le parti contraire devenait plus hostile.
L'aristocratie gnoise tait fort indispose, et mditait de mauvais
projets sur nos derrires. Le ministre autrichien Grola tait
l'instigateur secret de tous ces projets. L'tat de Gnes tait rempli
de petits fiefs relevant de l'Empire. Les seigneurs gnois revtus de
ces fiefs runissaient les dserteurs, les bandits, les prisonniers
autrichiens qui avaient russi  s'chapper, les soldats pimontais
qu'on avait licencis, et formaient des bandes de partisans connus sous
le nom de _Barbets_. Ils infestaient l'Apennin par o l'arme franaise
tait entre; ils arrtaient les courriers, pillaient nos convois,
massacraient les dtachemens franais quand ils n'taient pas assez
nombreux pour se dfendre, et rpandaient l'inquitude sur la route de
France. En Toscane, les Anglais s'taient rendus matres du port de
Livourne, grce  la protection du gouverneur, et le commerce franais
tait trait en ennemi. Enfin Rome faisait des prparatifs hostiles;
l'Angleterre lui promettait quelques mille hommes; et Naples, toujours
agite par les caprices d'une reine violente, annonait un armement
formidable. Le faible roi, quittant un instant le soin de la pche,
avait publiquement implor l'assistance du ciel; il avait, dans une
crmonie solennelle, dpos ses ornemens royaux, et les avait consacrs
au pied des autels. Toute la populace napolitaine avait applaudi
et pouss d'affreuses vocifrations; une multitude de misrables,
incapables de manier un fusil et d'envisager une baonnette franaise,
demandaient des armes et voulaient marcher contre notre arme.

Quoique ces mouvemens n'eussent rien de bien alarmant pour Bonaparte,
tant qu'il pouvait disposer de six mille hommes, il devait se hter de
les rprimer avant l'arrive de la nouvelle arme autrichienne, qui
exigeait la prsence de toutes nos forces sur l'Adige. Bonaparte
commenait  recevoir de l'arme des Alpes quelques renforts, ce qui lui
permettait d'employer quinze mille hommes au blocus de Mantoue et du
chteau de Milan, vingt mille  la garde de l'Adige, et de porter une
division sur le P pour excuter ses projets sur le midi de l'Italie.

Il se rendit sur-le-champ  Milan pour faire ouvrir la tranche autour
du chteau, et hter sa reddition. Il ordonna  Augereau, qui tait sur
le Mincio, trs prs du P, de passer ce fleuve  Borgo-Forte, et de se
diriger sur Bologne. Il enjoignit  Vaubois de s'acheminer de Tortone 
Modne, avec quatre ou cinq mille hommes arrivant des Alpes. De cette
manire il pouvait diriger huit  neuf mille hommes dans les lgations
de Bologne et de Ferrare, et menacer de l toute la pninsule.

Il attendit pendant quelques jours la fin des inondations sur le Bas-P,
avant de mettre sa colonne en mouvement. Mais la cour de Naples, faible
autant qu'elle tait violente, avait pass de la fureur  l'abattement.
En apprenant nos dernires victoires dans la Haute-Italie, elle avait
fait partir le prince de Belmonte-Pignatelli pour se soumettre au
vainqueur. Bonaparte renvoya pour la paix au directoire, mais crut
devoir accorder un armistice. Il ne lui convenait pas de s'enfoncer
jusqu' Naples avec quelques mille hommes, et surtout dans l'attente de
l'arrive des Autrichiens. Il lui suffisait pour le moment de dsarmer
cette puissance, d'ter son appui  Rome, et de la brouiller avec la
coalition. On ne pouvait pas, comme aux autres petits princes qu'on
avait sous la main, lui imposer des contributions, mais elle s'engageait
 ouvrir tous ses ports aux Franais,  retirer  l'Angleterre cinq
vaisseaux et beaucoup de frgates qu'elle lui fournissait, enfin 
priver l'arme autrichienne des deux mille quatre cents cavaliers qui
servaient dans ses rangs. Ce corps de cavalerie devait rester squestr
sous la main de Bonaparte, qui tait matre de le faire prisonnier  la
premire violation de l'armistice. Bonaparte savait trs bien que de
pareilles conditions ne plairaient pas au gouvernement, mais dans le
moment il lui importait d'avoir du repos sur ses derrires, et il
n'exigeait que ce qu'il croyait pouvoir obtenir. Le roi de Naples
soumis, le pape ne pouvait pas rsister; alors l'expdition sur la
droite du P se rduisait, comme il le voulait,  une expdition de
quelques jours, et il revenait  l'Adige.

Il signa cet armistice, et partit ensuite pour passer le P et se mettre
 la tte des deux colonnes qu'il dirigeait sur l'tat de l'glise,
celle de Vaubois qui arrivait des Alpes pour le renfoncer, et celle
d'Augereau qui rtrogradait du Mincio sur le P. Il attachait beaucoup
d'importance  la situation de Gnes, parce qu'elle tait place sur
l'une des deux routes qui conduisaient en France, et parce que son
snat avait toujours montr de l'nergie. Il sentait qu'il aurait fallu
demander l'exclusion de vingt familles feudataires de l'Autriche et de
Naples, pour y assurer la domination de la France; mais il n'avait pas
d'ordres  cet gard, et d'ailleurs il craignait de rvolutionner. Il se
contenta donc d'crire une lettre au snat, dans laquelle il demandait
que le gouverneur de Novi, qui avait protg les brigands, ft puni
d'une manire exemplaire, et que le ministre autrichien ft chass de
Gnes; il voulait ensuite une explication catgorique. Pouvez-vous,
disait il, ou ne pouvez-vous pas dlivrer votre territoire des assassins
qui l'infestent? Si vous ne pouvez pas prendre des mesures, j'en
prendrai pour vous; je ferai brler les villes et les villages o se
commettra un assassinat; je ferai brler les maisons qui donneront
asile aux assassins, et punir exemplairement les magistrats qui les
souffriront. Il faut que le meurtre d'un Franais porte malheur aux
communes entires qui ne l'auraient pas empch. Comme il connaissait
les lenteurs diplomatiques, il envoya son aide-de-camp Murat, pour
porter sa lettre, et la lire lui-mme au snat. Il faut, crivait-il
au ministre Faypoult, un genre de communication qui lectrise ces
messieurs. Il fit partir en mme temps Lannes avec douze cents hommes,
pour aller chtier les fiefs impriaux. Le chteau d'Augustin Spinola,
le principal instigateur de la rvolte, fut brl. Les Barbets saisis
les armes  la main furent impitoyablement fusills. Le snat de Gnes
pouvant destitua le gouverneur de Novi, congdia le ministre Grola,
et promit de faire garder les routes par ses propres troupes. Il envoya
 Paris M. Vincent Spinola, pour s'entendre avec le directoire sur tous
les objets en litige, sur l'indemnit due pour la frgate _la Modeste_,
sur l'expulsion des familles feudataires, et sur le rappel des familles
exiles.

Bonaparte s'achemina ensuite sur Modne, o il arriva le 1er messidor
(19 juin), tandis qu'Augereau entrait  Bologne le mme jour.

L'enthousiasme des Modnois fut extrme. Ils vinrent  sa rencontre,
et lui envoyrent une dputation pour le complimenter. Les principaux
d'entre eux l'entourrent de sollicitations, et le supplirent de les
affranchir du joug de leur duc, qui avait emport leurs dpouilles 
Venise. Comme la rgence laisse par le duc s'tait montre fidle aux
conditions de l'armistice, et que Bonaparte n'avait aucune raison pour
exercer les droits de conqute sur le duch, il ne pouvait satisfaire
les Modnois; c'tait d'ailleurs une question que la politique
conseillait d'ajourner. Il se contenta de donner des esprances, et
conseilla le calme. Il partit pour Bologne. Le fort d'Urbin tait sur
sa route, et c'tait la premire place appartenant au pape. Il la fit
sommer; le chteau se rendit. Il renfermait soixante pices de canon de
gros calibre, et quelques cents hommes. Bonaparte fit acheminer cette
grosse artillerie sur Mantoue, pour y tre employe au sige. Il arriva
 Bologne, o l'avait prcd la division Augereau. La joie des habitans
fut des plus vives. Bologne est une ville de cinquante mille ames,
magnifiquement btie, clbre par ses artistes, ses savans et son
universit. L'amour pour la France et la haine pour le Saint-Sige y
taient extrmes. Ici Bonaparte ne craignait pas de laisser clater les
sentimens de libert, car il tait dans les possessions d'un ennemi
dclar, le pape, et il lui tait permis d'exercer le droit de conqute.
Les deux lgations de Ferrare et de Bologne l'entourrent de leurs
dputs: il leur accorda une indpendance provisoire, en promettant de
la faire reconnatre  la paix.

Le Vatican tait dans l'alarme, et il envoya sur-le-champ un ngociateur
pour intercder en sa faveur. L'ambassadeur d'Espagne, d'Azara, connu
par son esprit et par son got pour la France, et ministre d'une
puissance amie, fut choisi. Il avait dj ngoci pour le duc de Parme.
Il arriva  Bologne, et vint mettre la tiare aux pieds de la rpublique
victorieuse. Fidle  son plan, Bonaparte, qui ne voulait rien abattre
ni rien difier encore, exigea d'abord que les lgations de Bologne
et de Ferrare restassent indpendantes, que la ville d'Ancne ret
garnison franaise, que le pape donnt 21 millions, des bls, des
bestiaux, et cent tableaux ou statues: ces conditions furent acceptes.
Bonaparte s'entretint beaucoup avec le ministre d'Azara, et le laissa
plein d'enthousiasme. Il crivit une lettre au clbre astronome Oriani,
au nom de la rpublique, et demanda  le voir. Ce savant modeste fut
interdit en prsence du jeune vainqueur, et ne lui rendit hommage que
par son embarras. Bonaparte ne ngligeait rien pour honorer l'Italie,
pour rveiller son orgueil et son patriotisme. Ce n'tait point un
conqurant barbare qui venait la ravager, c'tait un hros de la
libert venant ranimer le flambeau du gnie dans l'antique patrie de la
civilisation. Il laissa Monge, Bertholet et les frres Thouin, que le
directoire lui avait envoys, pour choisir les objets destins aux
muses de Paris.

Le 8 messidor (26 juin), il passa l'Apennin avec la division Vaubois, et
entra en Toscane. Le duc, pouvant, lui envoya son ministre Manfredini.
Bonaparte le rassura sur ses intentions, qu'il laissa secrtes. Pendant
ce temps, sa colonne se porta  marches forces sur Livourne, o
elle entra  l'improviste, et s'empara de la factorerie anglaise. Le
gouverneur Spannochi fut saisi, enferm dans une chaise de poste, et
envoy au grand-duc avec une lettre, dans laquelle on expliquait les
motifs de cet acte d'hostilit commis chez une puissance amie. On disait
au grand-duc que son gouverneur avait manqu  toutes les lois de la
neutralit, en opprimant le commerce franais, en donnant asile aux
migrs et  tous les ennemis de la rpublique; et on ajoutait que, par
respect pour son autorit, on lui laissait  lui-mme le soin de punir
un ministre infidle. Cet acte de vigueur prouvait  tous les tats
neutres que le gnral franais ferait la police chez eux, s'ils ne
savaient l'y faire. On n'avait pas pu saisir tous les vaisseaux des
Anglais, mais leur commerce fit de grandes pertes. Bonaparte laissa
garnison  Livourne, et dsigna des commissaires pour se faire livrer
tout ce qui appartenait aux Anglais, aux Autrichiens et aux Russes. Il
se rendit ensuite de sa personne  Florence, o le grand-duc lui fit une
rception magnifique. Aprs y avoir sjourn quelques jours, il repassa
le P pour revenir  son quartier-gnral de Roverbella, prs Mantoue.
Ainsi, une vingtaine de jours, et une division chelonne sur la droite
du P, lui avaient suffi pour imposer aux puissances de l'Italie, et
pour s'assurer du calme pendant les nouvelles luttes qu'il avait encore
 soutenir contre la puissance autrichienne.

Tandis que l'arme d'Italie remplissait avec tant de gloire la tche
qui lui tait impose dans le plan gnral de campagne, les armes
d'Allemagne n'avaient pas pu encore se mettre en mouvement. La
difficult d'organiser leurs magasins et de se procurer les chevaux les
avait jusqu'ici retenues dans l'inaction. De son ct, l'Autriche, qui
aurait eu le plus grand intrt  prendre brusquement l'initiative,
avait mis une inconcevable lenteur  faire ses prparatifs, et ne
s'tait mise en mesure de commencer les hostilits que pour le milieu
de prairial (commencement de juin). Ses armes taient sur un pied
formidable, et de beaucoup suprieures aux ntres. Mais nos succs en
Italie l'avaient oblige  dtacher Wurmser avec trente mille hommes de
ses meilleures troupes du Rhin, pour aller recueillir et rorganiser les
dbris de Beaulieu. Ainsi, outre ses conqutes, l'arme d'Italie rendait
l'important service de dgager les armes d'Allemagne. Le conseil
aulique, qui avait rsolu de prendre l'offensive, et de porter le
thtre de la guerre au sein de nos provinces, ne songea plus ds lors
qu' garder la dfensive et  s'opposer  notre invasion. Il aurait
mme voulu laisser subsister l'armistice; mais il tait dnonc, et les
hostilits devaient commencer le 12 prairial (31 mai).

Dj nous avons donn une ide du thtre de la guerre. Le Rhin et le
Danube sortis, l'un des grandes Alpes, l'autre des Alpes de Souabe,
aprs s'tre rapprochs dans les environs du lac de Constance, se
sparent pour aller, le premier vers le nord, le second vers l'orient de
l'Europe. Deux valles transversales et presque parallles, celles du
Mein et du Necker, forment en quelque sorte deux dbouchs, pour aller,
 travers le massif des Alpes de Souabe, dans la valle du Danube, ou
pour venir de la valle du Danube dans celle du Rhin.

Ce thtre de guerre, et le plan d'oprations qu'il comporte, n'taient
point connus alors comme ils le sont aujourd'hui grces  de grands
exemples. Carnot, qui dirigeait nos plans, s'tait fait une thorie
d'aprs la clbre campagne de 1794, qui lui avait valu tant de gloire
en Europe. A cette poque, le centre de l'ennemi, retranch dans la
fort de Mormale, ne pouvant tre entam, on avait fil sur ses ailes,
et en les dbordant, on l'avait oblig  la retraite. Cet exemple
s'tait grav dans la mmoire de Carnot. Dou d'un esprit novateur, mais
systmatique, il avait imagin une thorie d'aprs cette campagne, et il
tait persuad qu'il fallait toujours agir  la fois sur les deux ailes
d'une arme, et chercher constamment  les dborder. Les militaires
ont regard cette ide comme un progrs vritable et comme dj bien
prfrable au systme des cordons, tendant  attaquer l'ennemi sur tous
les points, mais elle s'tait change dans l'esprit de Carnot en un
systme arrt et dangereux. Les circonstances qui s'offraient ici
l'engageaient encore davantage  suivre ce systme. L'arme de
Sambre-et-Meuse et celle de Rhin-et-Moselle taient places toutes deux
sur le Rhin,  deux points trs distans l'un de l'autre: deux valles
partaient de ces points pour dboucher sur le Danube. C'taient l
des motifs bien suffisans pour Carnot de former les Franais en deux
colonnes, dont l'une remontant par le Mein, l'autre par le Necker,
tendraient ainsi  dborder les ailes des armes impriales, et  les
obliger de rtrograder sur le Danube. Il prescrivit donc aux gnraux
Jourdan et Moreau de partir, le premier de Dusseldorf, le second de
Strasbourg, pour s'avancer isolment en Allemagne. Comme l'ont remarqu
un grand capitaine et un grand critique, et comme les faits l'ont prouv
depuis, se former en deux corps, c'tait sur-le-champ donner  l'ennemi
la facult et l'ide de se concentrer, et d'accabler avec la masse
entire de ses forces l'un ou l'autre de ces deux corps. Clerfayt
avait fait  peu prs cette manoeuvre dans la campagne prcdente, en
repoussant d'abord Jourdan sur le Bas-Rhin, et en venant ensuite se
jeter sur les lignes de Mayence. Le gnral ennemi ne ft-il pas un
homme suprieur, on le forait par l  suivre ce plan, et on lui
suggrait la pense que le gnie aurait d lui inspirer.

L'invasion fut donc concerte sur ce plan vicieux. Les moyens
d'excution taient aussi mal conus que le plan lui-mme. La ligne qui
sparait les armes, remontait le Rhin de Dusseldorf jusqu' Bingen,
dcrivait un arc de Bingen  Manheim, par le pied des Vosges, et
rejoignait le Rhin jusqu' Ble. Carnot voulait que l'arme de Jourdan,
dbouchant par Dusseldorf et la tte du pont de Neuwied, se portt au
nombre de quarante mille hommes sur la rive droite, pour y attirer
l'ennemi; que le reste de cette arme, forte de vingt-cinq mille hommes,
partant de Mayence sous les ordres de Marceau, remontt le Rhin, et,
filant par les derrires de Moreau, allt passer clandestinement le
fleuve aux environs de Strasbourg. Les gnraux Jourdan et Moreau se
runirent pour faire sentir au directoire les inconvniens de ce projet.
Jourdan, rduit  quarante mille hommes sur le Bas-Rhin, pouvait tre
accabl et dtruit, pendant que le reste de son arme perdrait un temps
incalculable  remonter depuis Mayence jusqu' Strasbourg. Il tait bien
plus naturel de faire excuter le passage vers Strasbourg, par l'extrme
droite de Moreau. Cette manire de procder permettait tout autant de
secret que l'autre, et ne faisait pas perdre un temps prcieux aux
armes. Cette modification fut admise. Jourdan, profitant des deux ttes
de pont qu'il avait  Dusseldorf et  Neuwied, dut passer le premier
pour attirer l'ennemi  lui, et dtourner ainsi l'attention du
Haut-Rhin, o Moreau avait un passage de vive force  excuter.

Le plan tant ainsi arrt, on se prpara  le mettre  excution. Les
armes des deux nations taient  peu prs gales en forces. Depuis le
dpart de Wurmser, les Autrichiens avaient sur toute la ligne du Rhin
cent cinquante et quelques mille hommes, cantonns depuis Ble jusqu'aux
environs de Dusseldorf. Les Franais en avaient autant, sans compter
quarante mille hommes consacrs  la garde de la Hollande, et entretenus
 ses frais. Il y avait cependant une diffrence entre les deux armes.
Les Autrichiens, dans ces cent cinquante mille hommes, comptaient  peu
prs trente-huit mille chevaux, et cent quinze mille fantassins; les
Franais avaient plus de cent trente mille fantassins, mais quinze ou
dix-huit mille chevaux tout au plus. Cette supriorit en cavalerie
donnait aux Autrichiens un grand avantage, surtout pour les retraites.
Les Autrichiens avaient un autre avantage, celui d'obir  un seul
gnral. Depuis le dpart de Wurmser, les deux armes impriales avaient
t places sous les ordres suprmes du jeune archiduc Charles, qui
s'tait dj distingu  Turcoing, et des talens duquel on augurait
beaucoup. Les Franais avaient deux excellens gnraux, mais agissant
sparment,  une grande distance l'un de l'autre, et sous la direction
d'un cabinet plac  deux cents lieues du thtre de la guerre.

L'armistice expirait le 11 prairial (30 mai). Les hostilits
commencrent par une reconnaissance gnrale sur les avant-postes.
L'arme de Jourdan s'tendait, comme on sait, des environs de Mayence
jusqu' Dusseldorf. Il avait  Dusseldorf une tte de pont pour
dboucher sur la rive droite; il pouvait ensuite remonter entre la ligne
de la neutralit prussienne et le Rhin, jusqu'aux bords de la Lahn, pour
se porter de la Lahn sur le Mein. Les Autrichiens avaient quinze ou
vingt mille hommes dissmins sous le prince de Wurtemberg, de Mayence 
Dusseldorf. Jourdan fit dboucher Klber par Dusseldorf avec vingt-cinq
mille hommes. Ce gnral replia les Autrichiens, les battit le 16
prairial (4 juin)  Altenkirchen, et remonta la rive droite entre la
ligne de neutralit et le Mein. Quand il fut parvenu  la hauteur de
Neuwied, et qu'il eut couvert ce dbouch, Jourdan, profitant du pont
qu'il avait sur ce point, passa le fleuve avec une partie de ses
troupes, et vint rejoindre Klber sur la rive droite. Il se trouva ainsi
avec quarante-cinq mille hommes  peu prs, sur la Lahn, le 17 (5
juin). Il avait laiss Marceau avec trente mille hommes devant Mayence.
L'archiduc Charles, qui tait vers Mayence, en apprenant que les
Franais recommenaient l'excursion de l'anne prcdente, et
dbouchaient encore par Dusseldorf et Neuwied, se reporta avec une
partie de ses forces sur la rive droite pour s'opposer  leur marche.
Jourdan se proposait d'attaquer le corps du prince de Wurtemberg avant
qu'il ft renforc; mais oblig de diffrer d'un jour, il perdit
l'occasion, et fut attaqu lui-mme  Wetzlar, le 19 (7 juin). Il
bordait la Lahn, ayant sa droite au Rhin, et sa gauche  Wetzlar.
L'archiduc, donnant avec la masse de ses forces sur Wetzlar, battit
son extrme gauche, forme par la division Lefvre, et l'obligea  se
replier. Jourdan, battu sur la gauche, tait oblig d'appuyer sur sa
droite, qui touchait au Rhin, et se trouvait ainsi pouss vers ce
fleuve. Afin de n'y tre pas jet, il devait attaquer l'archiduc. Pour
cela, il fallait livrer bataille, le Rhin  dos. Il pouvait s'exposer
ainsi, dans le cas d'une dfaite,  regagner difficilement ses ponts de
Neuwied et Dusseldorf, et peut-tre  essuyer une droute dsastreuse.
Une bataille tait donc dangereuse, et mme inutile, puisqu'il avait
rempli son but en attirant l'ennemi  lui, et en amenant une drivation
des forces autrichiennes du Haut sur le Bas-Rhin. Il pensa donc qu'il
fallait se replier, et ordonna la retraite, qui se fit avec calme et
fermet. Il repassa  Neuwied et prescrivit  Klber de redescendre
jusqu' Dusseldorf, pour y revenir sur la rive gauche. Il lui avait
recommand de marcher lentement, mais de n'engager aucune action
srieuse. Klber, se sentant trop press  Ukerath, et emport par son
instinct guerrier, fit volte-face un instant, et frappa sur l'ennemi un
coup vigoureux, mais inutile; aprs quoi il regagna son camp retranch
de Dusseldorf. Jourdan, en avanant pour reculer encore, avait excut
une tche ingrate, dans l'intrt de l'arme du Rhin. Les gens mal
instruits pouvaient en effet regarder cette manoeuvre comme une
dfaite; mais le dvouement de ce brave gnral ne connaissait aucune
considration, et il attendit, pour reprendre l'offensive, que l'arme
du Rhin et profit de la diversion qu'il venait d'oprer. Moreau, qui
avait montr une prudence, une fermet, un sang-froid rares, dans les
oprations auxquelles il avait t prcdemment employ vers le Nord,
disposait tout pour remplir dignement sa tche. Il avait rsolu de
passer le Rhin  Strasbourg. Cette grande place tait un excellent
point de dpart. Il pouvait y runir une grande quantit de bateaux, et
beaucoup de vivres et de troupes. Les les boises, qui coupent le cours
du Rhin sur ce point, en favorisaient le passage. Le fort de Kehl, plac
sur la rive droite, tait facile  surprendre; une fois occup, on
pouvait le rparer, et s'en servir pour protger le pont qui serait jet
devant Strasbourg.

Tout tant dispos pour cet objet, et l'attention des ennemis tant
dirige sur le Bas-Rhin, Moreau ordonna, le 26 prairial (14 juin), une
attaque gnrale sur le camp retranch de Manheim. Cette attaque avait
pour but de fixer sur Manheim l'attention du gnral Latour, qui
commandait les troupes du Haut-Rhin sous l'archiduc Charles, et de
resserrer les Autrichiens dans leur ligne. Cette attaque, dirige avec
habilet et vigueur, russit parfaitement. Immdiatement aprs, Moreau
dirigea une partie de ses troupes sur Strasbourg; on rpandit le bruit
qu'elles allaient en Italie, pour en renforcer l'arme, et on leur fit
prparer des vivres  travers la Franche-Comt, afin d'accrditer cette
opinion. D'autres troupes partirent des environs de Huningue, pour
descendre  Strasbourg; et, quant  celles-ci, on prtendit qu'elles
allaient en garnison  Worms. Ces mouvemens furent concerts de manire
que toutes les troupes fussent arrives au point dsign le 5 messidor
(23 juin). Ce jour-l, en effet, vingt-huit mille hommes se trouvrent
runis, soit dans le polygone de Strasbourg, soit dans les environs,
sous le commandement du gnral Desaix. Dix mille hommes devaient
essayer de passer au-dessous de Strasbourg, dans les environs de
Gabsheim; quinze mille hommes devaient passer de Strasbourg  Kehl. Le 5
au soir (23 juin), on ferma les portes de Strasbourg, pour que l'avis
du passage ne pt pas tre donn  l'ennemi. Dans la nuit les troupes
s'acheminrent en silence vers le fleuve. Les bateaux furent conduits
dans le bras Mabile, et du bras Mabile dans le Rhin. La grande le
d'Ehrlen-Rhin prsentait un intermdiaire favorable au passage. Les
bateaux y jetrent deux mille six cents hommes. Ces braves gens ne
voulant pas donner l'veil par l'explosion des armes  feu, fondirent 
la baonnette sur les troupes rpandues dans l'le, les poursuivirent,
et ne leur donnrent pas le temps de couper les petits ponts qui
aboutissaient de cette le sur la rive droite. Ils passrent ces ponts
 leur suite; et quoique l'artillerie ni la cavalerie ne pussent les
suivre, ils osrent dboucher seuls dans la grande plaine qui borde le
fleuve, et s'approchrent de Kehl. Le contingent des Souabes tait camp
 quelque distance de l,  Wilstett. Les dtachemens qui en arrivaient,
surtout en cavalerie, rendaient prilleuse la situation de l'infanterie
franaise qui avait os dboucher sur la rive droite. On n'hsita pas 
renvoyer les bateaux qui l'avaient transporte, et  compromettre ainsi
sa retraite, pour aller lui chercher du secours. D'autres troupes
arrivrent; on s'avana sur Kehl, on aborda les retranchemens  la
baonnette, et on les enleva. L'artillerie trouve dans le fort fut
tourne aussitt sur les troupes ennemies arrivant de Wilstett, et elles
furent repousses. Alors un pont fut jet entre Strasbourg et Kehl, et
achev le lendemain 7 (25 juin). L'arme y passa toute entire. Les dix
mille hommes envoys  Gambsheim n'avaient pu tenter le passage,  cause
de la crue des eaux. Ils remontrent  Strasbourg, et franchirent le
fleuve sur le pont qu'on venait d'y jeter.

Cette opration avait t excute avec secret, prcision et hardiesse.
Cependant le dissminement des troupes autrichiennes depuis Ble jusqu'
Manheim, en diminuait beaucoup la difficult et le mrite. Le prince de
Cond se trouvait avec trois mille huit cents hommes vers le Haut-Rhin,
 Brissac; le contingent de Souabe, au nombre de sept mille cinq cents,
tait  Wilstett,  la hauteur de Strasbourg; et huit mille hommes, 
peu prs, sous Starrai, campaient depuis Strasbourg jusqu' Manheim.
Les forces ennemies taient donc peu redoutables sur ce point; mais
cet avantage lui-mme tait d au secret du passage, et le secret  la
prudence avec laquelle il avait t prpar.

Cette situation prsentait l'occasion des plus beaux triomphes. Si
Moreau avait agi avec la rapidit du vainqueur de Montenotte, il pouvait
fondre sur les corps dissmins le long du fleuve, les dtruire l'un
aprs l'autre, et venir mme accabler Latour, qui repassait de Manheim
sur la rive droite, et qui, dans le moment, comptait tout au plus
trente-six mille hommes. Il aurait pu mettre ainsi hors de combat toute
l'arme du Haut-Rhin, avant que l'archiduc Charles pt revenir des bords
de la Lahn. L'histoire fait voir que la rapidit est toute puissante
 la guerre, comme dans toutes les situations de la vie. Prvenant
l'ennemi, elle dtruit en dtail; frappant coup sur coup, elle ne lui
donne pas le temps de se remettre, le dmoralise, lui te la pense
et le courage. Mais cette rapidit, dont on vient de voir de si beaux
exemples sur les Alpes et le P, suppose plus que la simple activit;
elle suppose un grand but, un grand esprit pour le concevoir, de grandes
passions pour oser y prtendre. On ne fait rien de grand au monde sans
les passions, sans l'ardeur et l'audace qu'elles communiquent  la
pense et au courage. Moreau, esprit lumineux et ferme, n'avait pas
cette chaleur entranante, qui,  la tribune,  la guerre, dans toutes
les situations, enlve les hommes, et les conduit malgr eux  de vastes
fins.

Moreau employa l'intervalle du 7 au 10 messidor (25, 28 juin)  runir
ses divisions sur la rive droite du Rhin. Celle de Saint-Cyr, qu'il
avait laisse  Manheim, arrivait  marches forces. En attendant cette
division, il avait sous sa main cinquante-trois mille hommes, et il en
voyait une vingtaine de mille dissmins autour de lui. Le 10 (28 juin),
il fit attaquer dix mille Autrichiens retranchs sur le Renchen, les
battit, et leur fit huit cents prisonniers. Les dbris de ce corps se
replirent sur Latour, qui remontait la rive droite. Le 12 (30 juin),
Saint-Cyr tant arriv, toute l'arme se trouva au-del du fleuve. Elle
prsentait une masse de soixante-onze mille hommes, dont soixante-trois
mille d'infanterie, six mille chevaux, etc. Moreau donna la droite 
Frino, le centre  Saint-Cyr, la gauche  Desaix. Il se trouvait au
pied des Montagnes Noires.

Les Alpes de Souabe forment un massif qui rejette, comme on sait, le
Danube  l'orient, le Rhin au nord: c'est  travers ce massif que
serpentent le Necker et le Mein pour se jeter dans le Rhin. Ce sont
des montagnes de mdiocre hauteur, couvertes de bois, et traverses de
dfils troits. La valle du Rhin est spare de celle du Necker par
une chane qu'on appelle les Montagnes Noires. Moreau, transport sur la
rive droite, tait  leur pied. Il devait les franchir pour dboucher
dans la valle du Necker. Le contingent des Souabes et le corps de Cond
remontaient vers la Suisse pour garder les passages suprieurs des
Montagnes Noires. Latour, avec le corps principal, revenait de Manheim,
pour garder les passages infrieurs par Rastadt, Ettlingen et Pforzheim.
Moreau pouvait sans inconvnient ngliger les dtachemens qui se
retiraient du ct de la Suisse, et se porter, avec la masse entire de
ses forces, sur Latour; il l'aurait infailliblement accabl. Alors il
aurait dbouch en vainqueur dans la valle du Necker, avant l'archiduc
Charles. Mais, en gnral prudent, il confia  Frino le soin de suivre
avec sa droite les corps dtachs des Souabes et de Cond; il dirigea
Saint-Cyr avec le centre, directement vers les montagnes, pour occuper
certaines hauteurs, et il longea lui-mme leur pied pour descendre 
Rastadt au-devant de Latour. Cette marche tait le double rsultat de sa
circonspection et du plan de Carnot. Il voulait se couvrir partout, et
en mme temps tendre sa ligne vers la Suisse, pour tre prt  soutenir
par les Alpes l'arme d'Italie. Moreau se mit en mouvement le 12 (30
juin). Il marchait entre le Rhin et les montagnes, dans un pays
ingal, coup de bois et creus par des torrens. Il s'avanait avec
circonspection, et n'arriva que le 15  Rastadt (3 juillet). Il tait
temps encore d'accabler Latour, qui n'avait pas t rejoint par
l'archiduc Charles. Ce prince, en apprenant le passage, arrivait 
marches forces avec vingt-cinq mille hommes de renfort. Il en laissait
trente-six mille sur la Lahn, et vingt-sept mille devant Mayence, pour
tenir tte  Jourdan, le tout sous les ordres du gnral Wartensleben.
Il se htait le plus qu'il pouvait; mais ses ttes de colonnes taient
encore fort loignes. Latour, aprs avoir laiss garnison dans Manheim,
comptait au plus trente-six mille hommes. Il tait rang sur la Murg,
qui va se jeter dans le Rhin, ayant sa gauche  Gernsbach, dans les
montagnes; son centre,  leur pied, vers Kuppenheim, un peu en avant de
la Murg; sa droite dans la plaine, le long des bois de Niederbulh, qui
s'tendent au bord du Rhin; sa rserve  Rastadt. Il tait imprudent 
Latour de s'engager avant l'arrive de l'archiduc. Mais sa position
le rassurant, il voulait rsister pour couvrir la grande route qui de
Rastadt va dboucher sur le Necker.

Moreau n'avait avec lui que sa gauche; son centre, sous Saint-Cyr, tait
rest en arrire, pour s'emparer de quelques postes dans les Montagnes
Noires. Cette circonstance compensait l'ingalit des forces. Le 17 (5
juillet), il attaqua Latour. Ses troupes se conduisirent avec une grande
valeur, enlevrent la position de Gernsbach, sur le haut de la Murg, et
pntrrent  Kuppenheim, vers le centre de la position ennemie. Mais,
dans la plaine, ses divisions eurent de la peine  dboucher sous le feu
de l'artillerie, et en prsence de la nombreuse cavalerie autrichienne.
Nanmoins, on aborda Niederbulh et Rastadt, et on parvint  se rendre
matre de la Murg sur tous les points. On fit un millier de prisonniers.

Moreau s'arrta sur le champ de bataille, sans vouloir poursuivre
l'ennemi. L'archiduc n'tait point arriv, et il aurait encore pu
accabler Latour; mais il trouvait ses troupes fatigues, il sentait la
ncessit d'amener Saint-Cyr  lui, pour agir avec une plus grande masse
de forces, et il attendit jusqu'au 21 (9 juillet), avant de livrer une
nouvelle attaque. Cet intervalle de quatre jours permit  l'archiduc
d'arriver avec un renfort de vingt-cinq mille hommes, et  l'ennemi de
combattre  chance gale.

La position respective des deux armes tait  peu prs la mme. Elles
taient toutes deux en ligne perpendiculaire au Rhin, une aile dans
les montagnes, le centre au pied, la gauche dans la plaine boise et
marcageuse qui longe le fleuve. Moreau, qui s'clairait lentement,
mais toujours  temps, parce qu'il conservait le calme ncessaire pour
rectifier ses fautes, avait senti, en combattant  Rastadt, l'importance
de porter son effort principal dans les montagnes. En effet, celui qui
en tait matre, avait les dbouchs de la valle du Necker, objet
principal qu'on se disputait; il pouvait en outre dborder son
adversaire, et le pousser dans le Rhin, Moreau avait une raison de plus
de combattre dans les montagnes: c'tait sa supriorit en infanterie,
et son infriorit en cavalerie. L'archiduc sentait comme lui
l'importance de s'y tablir, mais il avait, dans ses nombreux escadrons,
une raison de tenir aussi la plaine. Il rectifia la position prise par
Latour; il jeta les Saxons dans les montagnes pour dborder Moreau;
il fit renforcer le plateau de Rothensol, o s'appuyait sa gauche; il
dploya son centre au pied des montagnes en avant de Malsch, et sa
cavalerie dans la plaine. Il voulait attaquer le 22 (10 juillet): Moreau
le prvint, et l'attaqua le 21 (9 juillet).

Le gnral Saint-Cyr, que Moreau avait ramen  lui, et qui formait la
droite, attaqua le plateau de Rothensol. Il dploya l cette prcision,
cette habilet de manoeuvres, qui l'ont distingu pendant sa belle
carrire. N'ayant pu dloger l'ennemi d'une position formidable, il
l'entoura de tirailleurs, puis il fit essayer une charge, et feindre une
fuite, pour engager les Autrichiens  quitter leur position, et 
se jeter  la poursuite des Franais. Cette manoeuvre russit: les
Autrichiens, voyant les Franais s'avancer, puis s'enfuir en dsordre,
se jetrent aprs eux. Le gnral Saint-Cyr, qui avait des troupes
prpares, les lana alors sur les Autrichiens, qui avaient quitt leur
position, et se rendit matre du plateau. Ds ce moment, il s'avana,
intimida les Saxons destins  dborder notre droite, et les obligea
 se replier. A Malsch, au centre, Desaix s'engagea vivement avec les
Autrichiens, prit et perdit ce village, et finit la journe en se
portant sur les dernires hauteurs, qui longent le pied des montagnes.
Dans la plaine, notre cavalerie ne s'tait point engage, et Moreau
l'avait tenue  la lisire des bois.

La bataille tait donc indcise, except dans les montagnes. Mais
c'tait le point important, car, en poursuivant son succs, Moreau
pouvait tendre son aile droite autour de l'archiduc, lui enlever les
dbouchs de la valle du Necker, et le pousser dans le Rhin. Il est
vrai qu' son tour, l'archiduc, s'il perdait les montagnes, qui taient
sa base, pouvait faire perdre  Moreau le Rhin, qui tait la ntre;
il pouvait renouveler son effort dans la plaine, battre Desaix, et,
s'avanant le long du Rhin, mettre Moreau en l'air. Dans ces occasions,
c'est le moins hardi qui est compromis: c'est celui qui se croit coup,
qui l'est en effet. L'archiduc crut devoir se retirer pour ne pas
compromettre, par un mouvement hasard, la monarchie autrichienne, qui
n'avait plus que son arme pour appui. On a blm cette rsolution, qui
entranait la retraite des armes impriales, et exposait l'Allemagne
 une invasion. On peut admirer ces belles et sublimes hardiesses du
gnie, qui obtiennent de grands rsultats au prix de grands prils; mais
on ne saurait en faire une loi. La prudence est seule un devoir, dans
une situation comme celle de l'archiduc, et on ne peut le blmer d'avoir
battu en retraite pour devancer Moreau dans la valle du Necker et pour
protger ainsi les tats hrditaires. Sur-le-champ, en effet, il forma
la rsolution d'abandonner l'Allemagne, qu'aucune ligne ne pouvait
couvrir, et de se porter, en remontant le Mein et le Necker,  la grande
ligne des tats hrditaires, celle du Danube. Ce fleuve, couvert par
les deux places de Ulm et Ratisbonne, tait le plus sr rempart de
l'Autriche. En y concentrant ses forces, l'archiduc tait l chez lui, 
cheval sur un grand fleuve, avec des forces gales  celles de l'ennemi,
avec la facult de manoeuvrer sur les deux rives, et d'accabler l'une
des deux armes envahissantes. L'ennemi, au contraire, se trouvait
fort loin de chez lui,  une distance immense de sa base, sans cette
supriorit de forces qui compense le danger de l'loignement, avec le
dsavantage d'un pays affreux  traverser pour envahir et pour s'en
retourner, et enfin avec l'inconvnient d'tre divis en deux corps, et
d'tre command par deux gnraux. Ainsi les Impriaux gagnaient, en se
rapprochant du Danube, tout ce que perdaient les Franais. Mais, pour
s'assurer tous ces avantages, l'archiduc devait arriver sans dfaite
au Danube; et, ds lors, il devait se retirer avec fermet, mais sans
s'exposer  aucun engagement.

Aprs avoir laiss garnison  Mayence,  Ehrenbreistein,  Cassel, 
Manheim, il ordonna  Wartensleben de se retirer pied  pied par la
valle du Mein, et de gagner le Danube, en s'engageant tous les jours
assez pour soutenir le moral de ses troupes, mais pas assez pour les
compromettre dans une action gnrale. Lui-mme en fit autant avec son
arme; il la porta de Pforzheim dans la valle du Necker, et ne s'y
arrta que le temps ncessaire pour runir ses parcs et leur donner
le temps de se retirer. Wartensleben se repliait avec trente mille
fantassins et quinze mille chevaux; l'archiduc avec quarante mille
hommes d'infanterie et dix-huit de cavalerie; ce qui faisait cent trois
mille hommes en tout. Le reste tait dans les places, ou avait fil par
le Haut-Rhin en Suisse, devant le gnral Frino, qui commandait la
droite de Moreau.

Ds que Moreau eut dcid la retraite des Autrichiens, l'arme de
Jourdan passa de nouveau le Rhin  Dusseldorf et Neuwied, en manoeuvrant
comme elle l'avait toujours fait, et se porta sur la Lahn, pour
dboucher ensuite dans la valle du Mein. Les armes franaises
s'avancrent donc en deux colonnes, le long du Mein et du Necker,
suivant les deux armes impriales, qui faisaient une trs belle
retraite. Les nombreux escadrons des Autrichiens, voltigeant 
l'arrire-garde, imposaient par leur masse, couvraient leur infanterie
de nos insultes, et rendaient inutiles tous nos efforts pour l'entamer.
Moreau, qui n'avait point eu de place  masquer, en se dtachant du
Rhin, marchait avec soixante-onze mille hommes. Jourdan, ayant d
bloquer Mayence, Cassel, Ehrenbreistein, et consacrer vingt-sept mille
hommes  ces oprations, ne marchait qu'avec quarante-six mille, et
n'tait gure suprieur  Wartensleben.

D'aprs le plan vicieux de Carnot, il fallait toujours dborder les
ailes de l'ennemi, c'est--dire, s'loigner du but essentiel, la runion
des deux armes. Cette runion aurait permis de porter sur le Danube
une masse de cent quinze ou cent vingt mille hommes, masse crasante,
norme, qui aurait tromp tous les calculs de l'archiduc, djou tous
ses efforts pour se concentrer, pass le Danube sous ses yeux,
enlev Ulm, et, de cette base, et menac Vienne et branl le trne
imprial[6].

[Footnote 6: Il faut lire  cet gard les raisonnemens qu'a faits
Napolon, et qu'il a appuys de si grands exemples.]

Conformment au plan de Carnot, Moreau devait appuyer sur le Haut-Rhin
et le Haut-Danube, et Jourdan vers la Bohme. On donnait  Moreau
une raison de plus d'appuyer sur ce point, c'tait la possibilit
de communiquer avec l'arme d'Italie par le Tyrol, ce qui supposait
l'excution du plan gigantesque de Bonaparte, justement dsapprouv
par le directoire. Comme Moreau voulait en mme temps ne pas tre trop
dtach de Jourdan, et lui donner la main gauche tandis qu'il tendait la
droite  l'arme d'Italie, on le vit sur les bords du Necker, occuper
une ligne de cinquante lieues. Jourdan, de son ct, charg de
dborder Wartensleben, tait forc de s'loigner de Moreau; et comme
Wartensleben, gnral routinier, ne comprenant en rien la pense de
l'archiduc, au lieu de se rapprocher du Danube, se portait vers la
Bohme pour la couvrir, Jourdan, pour le dborder, tait forc de
s'tendre toujours davantage. On voyait ainsi les armes ennemies faire,
chacune de leur ct, le contraire de ce qu'elles auraient d. Il y
avait cependant cette diffrence entre Wartensleben et Jourdan, que le
premier manquait  un ordre excellent, et que le second tait oblig
d'en suivre un mauvais. La faute de Wartensleben tait  lui, celle de
Jourdan au directeur Carnot.

Moreau livra un combat  Canstadt pour le passage du Necker, et
s'enfona ensuite dans les dfils de l'Alb, chane de montagnes qui
spare le Necker du Danube, comme les Montagnes Noires le sparent du
Rhin. Il franchit ces dfils et dboucha dans la valle du Danube,
vers le milieu de thermidor (fin de juillet), aprs un mois de marche.
Jourdan, aprs avoir pass des bords de la Lahn sur ceux du Mein,
et avoir livr un combat  Friedberg, s'arrta devant la ville
de Francfort, qu'il menaa de bombarder si on ne la lui livrait
sur-le-champ. Les Autrichiens n'y consentirent qu' la condition d'une
suspension d'armes de deux jours. Cette suspension leur permettait de
franchir le Mein, et de se donner une avance considrable; mais elle
sauvait une ville intressante, et dont les ressources pouvaient tre
utiles  l'arme: Jourdan y consentit. La place fut remise le 28
messidor (16 juillet). Jourdan frappa des contributions sur cette ville,
mais y mit une grande modration, et dplut mme  l'arme par les
mnagemens qu'il montra pour le pays ennemi. Le bruit de l'opulence
au milieu de laquelle vivait l'arme d'Italie, avait excit les
imaginations, et on voulait vivre de mme en Allemagne. Jourdan remonta
ensuite le Mein, s'empara de Wurtzbourg le 7 thermidor (27 juillet),
puis dboucha au-del des montagnes de Souabe, sur les bords de la Naab,
qui tombe dans le Danube. Il tait  peu prs sur la hauteur de
Moreau, et  la mme poque, c'est--dire vers le milieu de thermidor
(commencement d'aot). La Souabe et la Saxe avaient accd  la
neutralit, envoy des agens  Paris pour traiter de la paix, et
consenti  des contributions. Les troupes saxonnes et souabes se
retirrent, et affaiblirent ainsi l'arme autrichienne d'une douzaine de
mille hommes,  la vrit peu utiles et se battant sans zle.

Ainsi, vers le milieu de l't, nos armes, matresses de l'Italie,
qu'elles dominaient tout entire, matresses d'une moiti de
l'Allemagne, qu'elles avaient envahie jusqu'au Danube, menaaient
l'Europe. Depuis deux mois la Vende tait soumise. Des cent mille
hommes rpandus dans l'Ouest, on pouvait en dtacher cinquante mille
pour les porter o l'on voudrait. Les promesses du gouvernement
directorial ne pouvaient tre plus glorieusement accomplies.



CHAPITRE IV.

TAT INTRIEUR DE LA FRANCE VERS LE MILIEU DE L'ANNE 1796 (AN IV).
--EMBARRAS FINANCIERS DU GOUVERNEMENT, CHUTE DES MANDATS ET DU
PAPIER-MONNAIE.--ATTAQUE DU CAMP DE GRENELLE PAR LES JACOBINS.
--RENOUVELLEMENT DU PACTE DE FAMILLE AVEC L'ESPAGNE, ET PROJET DE
QUADRUPLE ALLIANCE.--PROJET D'UNE EXPDITION EN IRLANDE.--NGOCIATIONS
EN ITALIE.--CONTINUATION DES HOSTILITS; ARRIVE DE WURMSER SUR L'ADIGE;
VICTOIRES DE LONATO ET DE CASTIGLIONE.--OPRATIONS SUR LE DANUBE;
BATAILLE DE NERESHEIM; MARCHE DE L'ARCHIDUC CHARLES CONTRE
JOURDAN.--MARCHE DE BONAPARTE SUR LA BRENTA; BATAILLES DE ROVEREDO,
BASSANO ET SAINT-GEORGE; RETRAITE DE WURMSER DANS MANTOUE. RETOUR DE
JOURDAN SUR LE MEIN; BATAILLE DE WURTZBOURG; RETRAITE DE MOREAU.

La France n'avait jamais paru plus grande au dehors que pendant cet t
de 1796; mais sa situation intrieure tait loin de rpondre  son clat
extrieur. Paris offrait un spectacle singulier: les patriotes, furieux
depuis l'arrestation de Baboeuf, de Drouet et de leurs autres chefs,
excraient le gouvernement, et ne souhaitaient plus les victoires de
la rpublique, depuis qu'elles profitaient au directoire. Les ennemis
dclars de la rvolution les niaient obstinment; les hommes fatigus
d'elle n'avaient pas l'air d'y croire. Quelques nouveaux riches, qui
devaient leurs trsors  l'agiotage ou aux fournitures, talaient un
luxe effrn, et montraient la plus grande indiffrence pour cette
rvolution qui avait fait leur fortune; Cet tat moral tait le rsultat
invitable d'une fatigue gnrale dans la nation, de passions invtres
chez les partis, et de la cupidit excite par une crise financire.
Mais il y avait encore beaucoup de Franais rpublicains et
enthousiastes, dont les sentimens taient conservs, dont nos victoires
rjouissaient l'me, qui, loin de les nier, en accueillaient au
contraire la nouvelle avec transport, et qui prononaient avec affection
et admiration les noms de Hoche, Jourdan, Moreau et Bonaparte. Ceux-l
voulaient qu'on ft de nouveaux efforts, qu'on obliget les malveillans
et les indiffrens  contribuer de tous leurs moyens  la gloire et  la
grandeur de la rpublique.

Pour obscurcir l'clat de nos conqutes, les partis s'attachaient 
dcrier les gnraux. Ils s'taient surtout acharns contre le plus
jeune et le plus brillant, contre Bonaparte, dont le nom, en deux mois,
tait devenu si glorieux. Il avait fait au 13 vendmiaire une grande
peur aux royalistes, et ils le traitaient peu favorablement dans leurs
journaux. On savait qu'il avait dploy un caractre assez imprieux en
Italie; on tait frapp de la manire dont il en agissait avec les tats
de cette contre, accordant ou refusant  son gr des armistices, qui
dcidaient de la paix ou de la guerre; on savait que, sans prendre
l'intermdiaire de la trsorerie, il avait envoy des fonds  l'arme du
Rhin. On se plaisait donc  dire malicieusement qu'il tait indocile,
et qu'il allait tre destitu. C'tait un grand gnral perdu pour la
rpublique, et une gloire importune arrte tout  coup. Aussi les
malveillans s'empressrent-ils de rpandre les bruits les plus absurdes;
ils allrent jusqu' prtendre que Hoche, qui tait alors  Paris,
allait partir pour arrter Bonaparte au milieu de son arme. Le
gouvernement crivit  Bonaparte une lettre qui dmentait tous ces
bruits, et dans laquelle il lui renouvelait le tmoignage de toute sa
confiance. Il fit publier la lettre dans tous les journaux. Le brave
Hoche, incapable d'aucune basse jalousie contre un rival qui, en deux
mois, s'tait plac au-dessus des premiers gnraux de la rpublique,
crivit de son ct pour dmentir le rle qu'on lui prtait. Il faut
citer cette lettre si honorable pour ces deux jeunes hros; elle tait
adresse au ministre de la police, et fut rendue publique.

Citoyen ministre, des hommes qui, cachs ou ignors pendant les
premires annes de la fondation de la rpublique, n'y pensent
aujourd'hui que pour chercher les moyens de la dtruire, et n'en parlent
que pour calomnier ses plus fermes appuis, rpandent depuis quelques
jours les bruits les plus injurieux aux armes et  l'un des
officiers-gnraux qui les commandent. Ne leur est-il donc plus
suffisant, pour parvenir  leur but, de correspondre ouvertement avec la
horde conspiratrice rsidante  Hambourg? Faut-il que, pour obtenir la
protection des matres qu'ils veulent donner  la France, ils avilissent
les chefs des armes? Pensent-ils que ceux-ci, aussi faibles qu'au temps
pass, se laisseront injurier sans oser rpondre, et accuser sans se
dfendre? Pourquoi Bonaparte se trouve-t-il donc l'objet des fureurs de
ces messieurs? Est-ce parce qu'il a battu leurs amis et eux-mmes en
vendmiaire? est-ce parce qu'il dissout les armes des rois, et qu'il
fournit  la rpublique les moyens de terminer glorieusement cette
honorable guerre? Ah! brave jeune homme, quel est le militaire
rpublicain qui ne brle du dsir de t'imiter? Courage, Bonaparte!
conduis  Naples,  Vienne, nos armes victorieuses; rponds  tes
ennemis personnels en humiliant les rois, en donnant  nos armes un
lustre nouveau; et laisse-nous le soin de ta gloire!

J'ai ri de piti en voyant un homme, qui d'ailleurs a beaucoup
d'esprit, annoncer des inquitudes, qu'il n'a pas sur les pouvoirs
accords aux gnraux franais. Vous les connaissez  peu prs tous,
citoyen ministre. Quel est celui qui, en lui supposant mme assez de
pouvoir sur son arme pour la faire marcher sur le gouvernement, quel
est celui, dis-je, qui jamais entreprendrait de la faire, sans tre,
sur-le-champ accabl par ses compagnons? A peine les gnraux se
connaissent-ils,  peine correspondent-ils ensemble! leur nombre doit
rassurer, sur les desseins que l'on prte gratuitement  l'un d'eux.
Ignore-t-on ce que peuvent sur les hommes, l'envie, l'ambition, la
haine, je puis ajouter, je pense, l'amour de la patrie et l'honneur?
Rassurez-vous donc, rpublicains modernes.

Quelques journalistes ont pouss l'absurdit au point de me faire
aller en Italie pour arrter un homme que j'estime, et dont le
gouvernement a le plus  se louer. On peut assurer qu'au temps o
nous vivons, peu d'officiers gnraux se chargeraient de remplir les
fonctions de gendarmes, bien que beaucoup soient disposs  combattre
les factions et les factieux.

Depuis mon sjour  Paris, j'ai vu des hommes de toutes les opinions:
j'ai pu en apprcier quelques-uns  leur juste valeur. Il en est qui
pensent que le gouvernement ne peut marcher sans eux: ils crient pour
avoir des places. D'autres, quoique personne ne s'occupe d'eux, croient
qu'on a jur leur perte: ils crient pour se rendre intressans. J'avais
vu des migrs, plus Franais que royalistes, pleurer de joie au rcit
de nos victoires; j'ai vu des Parisiens les rvoquer en doute. Il m'a
sembl qu'un parti audacieux, mais sans moyens, voulait renverser le
gouvernement actuel, pour y substituer l'anarchie; qu'un second, plus
dangereux, plus adroit, et qui compte des amis partout, tendait au
bouleversement de la rpublique, pour rendre  la France la constitution
boiteuse de 1791, et une guerre civile de trente annes; qu'un troisime
enfin, s'il sait mpriser les deux autres, et prendre sur eux l'empire
que lui donnent les lois, les vaincra, parce qu'il est compos de
rpublicains vrais, laborieux et probes, dont les moyens sont les talens
et les vertus, parce qu'il compte au nombre de ses partisans tous les
bons citoyens, et les armes, qui n'auront sans doute pas vaincu depuis
cinq ans pour laisser asservir la patrie.

Ces deux lettres firent taire tous les bruits, et imposrent silence aux
malveillans.

Au milieu de sa gloire, le gouvernement faisait piti par son indigence.
Le nouveau papier-monnaie s'tait soutenu peu de temps, et sa chute
privait le directoire d'une importante ressource. On se souvient que le
26 ventse (16 mars) 2 milliards 400 millions de mandats avaient t
crs, et hypothqus sur une valeur correspondante de biens. Une
partie de ces mandats avait t consacre  retirer les 24 milliards
d'assignats restant en circulation, et le reste  pourvoir  de
nouveaux besoins. C'tait en quelque sorte, comme nous l'avons dit, une
rimpression de l'ancien papier, avec un nouveau titre et un nouveau
chiffre. Les 24 milliards d'assignats taient remplacs par 800 millions
de mandats; et au lieu de crer encore 48 autres milliards d'assignats,
on crait 1600 millions de mandats. La diffrence tait donc dans
le titre et le chiffre. Elle tait aussi dans l'hypothque; car les
assignats, par l'effet des enchres, ne reprsentaient pas une valeur
dtermine de biens; les mandats, au contraire, devant procurer les
biens sur l'offre simple du prix de 1790, en reprsentaient bien
exactement la somme de 2 milliards 400 millions. Tout cela n'empcha
pas leur chute, qui fut le rsultat de diffrentes causes. La France ne
voulait plus de papier, et tait dcide  n'y plus croire. Or, quelque
grandes que soient les garanties, quand on n'y veut plus regarder, elles
sont comme si elles n'taient pas. Ensuite le chiffre du papier, quoique
rduit, ne l'tait pas assez. On convertissait 24 milliards d'assignats
en 800 millions de mandats; on rduisait donc l'ancien papier au
trentime, et il aurait fallu le rduire au deux-centime pour tre dans
la vrit; car 24 milliards valaient tout au plus 120 millions. Les
reproduire dans la circulation pour 800 millions, en les convertissant
en mandats, c'tait une erreur. Il est vrai qu'on leur affectait une
pareille valeur de biens; mais une terre qui en 1790 valait 100 mille
francs, ne se vendait aujourd'hui que 30 ou 25 mille francs; par
consquent le papier portant ce nouveau titre et ce nouveau chiffre,
et-il mme reprsent exactement les biens, ne pouvait valoir comme eux
que le tiers de l'argent. Or, vouloir le faire circuler au pair,
c'tait encore soutenir un mensonge. Ainsi, quand mme il y aurait eu
possibilit de rendre la confiance au papier, la supposition exagre
de sa valeur devait toujours le faire tomber. Aussi, bien que sa
circulation ft force partout, on ne l'accepta qu'un instant. Les
mesures violentes qui avaient pu imposer en 1793, taient impuissantes
aujourd'hui. Personne ne traitait plus qu'en argent. Ce numraire, qu'on
avait cru enfoui ou export  l'tranger, remplissait la circulation.
Celui qui tait cach se montrait, celui qui tait sorti de France y
rentrait. Les provinces mridionales taient remplies de piastres, qui
venaient d'Espagne, appeles chez nous par le besoin. L'or et l'argent
vont, comme toutes les marchandises, l o la demande les attire;
seulement leur prix est plus lev, et se maintient jusqu' ce que
la quantit soit suffisante, et que le besoin soit satisfait. Il se
commettait bien encore quelques friponneries, par les remboursemens en
mandats, parce que les lois donnant cours forc de monnaie au papier,
permettaient de l'employer  l'acquittement des engagemens crits;
mais on ne l'osait gure, et quant  toutes les stipulations, elles se
faisaient en numraire. Dans tous les marchs on ne voyait que l'argent
ou l'or; les salaires du peuple ne se payaient pas autrement. On aurait
dit qu'il n'existait point de papier en France. Les mandats ne se
trouvaient plus que dans les mains des spculateurs, qui les recevaient
du gouvernement, et les revendaient aux acqureurs de biens nationaux.

De cette manire, la crise financire, quoique existant encore pour
l'tat, avait presque cess pour les particuliers. Le commerce et
l'industrie, profitant d'un premier moment de repos, et de quelques
communications rouvertes avec le continent, par l'effet de nos
victoires, commenaient  reprendre quelque activit.

Il ne faut point, comme les gouvernemens ont la vanit de le dire,
encourager la production pour qu'elle prospre; il faut seulement ne pas
la contrarier. Elle profite du premier moment pour se dvelopper avec
une activit merveilleuse. Mais si les particuliers recouvraient un peu
d'aisance, le gouvernement, c'est--dire, ses chefs, ses agens de toute
espce, militaires, administrateurs ou magistrats, ses cranciers
taient rduits  une affreuse dtresse. Les mandats qu'on leur donnait
taient inutiles dans leurs mains; ils n'en pouvaient faire qu'un
seul usage, c'tait de les passer aux spculateurs sur le papier, qui
prenaient 100 francs pour cinq ou six, et qui revendaient ensuite ces
mandats aux acqureurs de biens nationaux. Aussi les rentiers mouraient
de faim; les fonctionnaires donnaient leur dmission; et, contre
l'usage, au lieu de demander des emplois, on les rsignait. Les armes
d'Allemagne et d'Italie vivant chez l'ennemi, taient  l'abri de la
misre commune; mais les armes de l'intrieur taient dans une dtresse
affreuse. Hoche ne faisait vivre ses soldats que de denres perues dans
les provinces de l'Ouest, et il tait oblig d'y maintenir le rgime
militaire, pour avoir le droit de lever en nature les subsistances.
Quant aux officiers et  lui-mme, ils n'avaient pas de quoi se vtir.
Le service des tapes tabli dans la France, pour les troupes qui la
parcouraient, avait manqu souvent, parce que les fournisseurs ne
voulaient plus rien avancer. Les dtachemens partis des ctes de l'Ocan
pour renforcer l'arme d'Italie, taient arrts en route. On avait
vu mme des hpitaux ferms, et les malheureux soldats qui les
remplissaient, expulss de l'asile que la rpublique devait  leurs
infirmits, parce qu'on ne pouvait plus leur fournir ni remdes ni
alimens. La gendarmerie tait entirement dsorganise. N'tant ni
vtue, ni quipe, elle ne faisait presque plus son service. Les
gendarmes, voulant mnager leurs chevaux qu'on ne remplaait pas, ne
protgeaient plus les routes; les brigands, qui abondent  la suite des
guerres civiles, les infestaient. Ils pntraient dans les campagnes, et
souvent dans les villes, et y commettaient le vol et l'assassinat avec
une audace inoue.

Tel tait donc l'tat intrieur de la France. Le caractre particulier
de cette nouvelle crise, c'tait la misre du gouvernement au milieu
d'un retour d'aisance chez les particuliers. Le directoire ne vivait
que des dbris du papier, et de quelques millions que ses armes lui
envoyaient de l'tranger. Le gnral Bonaparte lui avait dj envoy 30
millions, et cent beaux chevaux de voiture pour contribuer un peu  ses
pompes.

Il s'agissait de dtruire maintenant tout l'chafaudage du
papier-monnaie. Il fallait pour cela que le cours n'en ft plus forc,
et que l'impt ft reu en valeur relle. On dclara donc, le 28
messidor (16 juillet), que tout le monde pourrait traiter comme il
lui plairait, et stipuler en monnaie de son choix; que les mandats ne
seraient plus reus qu'au cours rel, et que ce cours serait tous les
jours constat et publi par la trsorerie. On osa enfin dclarer que
les impts seraient perus en numraire ou en mandats au cours; on ne
fit d'exception que pour la contribution foncire. Depuis la cration
des mandats on avait voulu la percevoir en papier, et non plus en
nature. On sentit qu'il aurait mieux valu la percevoir toujours en
nature, parce qu'au milieu des variations du papier, on aurait au moins
recueilli des denres. On dcida donc, aprs de longues discussions, et
plusieurs projets successivement rejets chez les anciens, que, dans les
dpartemens frontires ou voisins des armes, la perception pourrait
tre exige en nature; que dans les autres elle aurait lieu en mandats
aux cours des grains. Ainsi, on valuait le bl en 1790  10 fr. le
quintal; on l'valuait aujourd'hui  80 fr. en mandats. Chaque dix
francs de cotisation, reprsentant un quintal de bl, devait se payer
aujourd'hui 80 fr. en mandats. Il et t bien plus simple d'exiger le
paiement en numraire ou mandats au cours; mais on ne l'osa pas encore;
on commenait donc  revenir  la ralit, mais en hsitant.

L'emprunt forc n'tait point encore recouvr. L'autorit n'avait plus
l'nergie d'arbitraire qui aurait pu assurer la prompte excution d'une
pareille mesure. Il restait prs de 300 millions  percevoir. On dcida
qu'en acquittement de l'emprunt et de l'impt, les mandats seraient
reus au pair, et les assignats  cent capitaux pour un, mais pendant
quinze jours seulement; et qu'aprs ce terme, le papier ne serait plus
reu qu'au cours. C'tait une manire d'encourager les retardataires 
s'acquitter.

La chute des mandats tant dclare, il n'tait plus possible de les
recevoir en paiement intgral des biens nationaux qui leur taient
affects; et la banqueroute qu'on leur avait prdite comme aux
assignats, devenait invitable. On avait annonc, en effet, que les
mandats mis pour 2 milliards 400 millions, tombant fort au-dessous de
cette valeur, et ne valant plus que 2  3 cents millions, l'tat ne
voudrait plus donner la valeur promise des biens, c'est--dire 2
milliards 400 millions. On avait soutenu le contraire dans l'espoir que
les mandats se maintiendraient  une certaine valeur; mais 100 francs
tombant  5 ou 6 fr., l'tat ne pouvait plus donner une terre de 100
francs, en 1790, et de 30  40 francs aujourd'hui, pour 5 ou 6 fr.
C'tait l l'espce de banqueroute qu'avaient subie les assignats, et
dont nous avons expliqu plus haut la nature. L'tat faisait l ce que
fait aujourd'hui une caisse d'amortissement qui rachte au cours de la
place, et qui, dans le cas d'une baisse extraordinaire, rachterait
peut-tre  50 ce qui aurait t mis  80 ou 90. En consquence, il fut
dcid le 8 thermidor (26 juillet) que le dernier quart des domaines
nationaux soumissionns depuis la loi du 26 ventse (celle qui crait
les mandats), serait acquitt en mandats au cours, et en six paiemens
gaux. Comme il avait t soumissionn pour 800 millions de biens, ce
quart tait de 200 millions.

On touchait donc  la fin du papier-monnaie; On se demandera pourquoi
on fit ce second essai des mandats, qui eurent si peu de dure et de
succs. En gnral on juge trop les mesures de ce genre indpendamment
des circonstances qui les ont commandes. La crainte de manquer de
numraire avait sans doute contribu  la cration des mandats; et,
si on n'avait pas eu d'autre raison, on aurait eu grand tort, car le
numraire ne peut pas manquer; mais on avait t pouss surtout par la
ncessit imprieuse de vivre avec les biens et d'anticiper sur leur
vente. Il fallait mettre leur prix en circulation avant de l'avoir
retir, et pour cela l'mettre en forme de papier. Sans doute la
ressource n'avait pas t grande, puisque les mandats taient si vite
tombs, mais enfin on avait vcu encore quatre ou cinq mois. Et n'est-ce
rien que cela? Il faut considrer les mandats comme un nouvel escompte
de la valeur des biens nationaux, comme un expdient, en attendant que
ces biens pussent tre vendus. On va voir que de momens de dtresse le
gouvernement eut encore  traverser, avant de pouvoir en raliser la
vente en numraire.

Le trsor ne manquait pas de ressources prochainement exigibles; mais
il en tait de ces ressources comme des biens nationaux: il fallait les
rendre actuelles. Il avait encore  recevoir 300 millions de l'emprunt
forc; 300 millions de la contribution foncire de l'anne, c'est--dire
toute la valeur de cette contribution; 25 millions de la contribution
mobilire; tout le fermage des biens nationaux, et l'arrir de ce
fermage s'levant en tout  60 millions; diffrentes contributions
militaires; le prix du mobilier des migrs; divers arrirs; enfin 80
millions de papier sur l'tranger. Toutes ces ressources, jointes aux
200 millions du dernier quart du prix des biens, s'levaient  1100
millions, somme norme, mais difficile  raliser. Il ne lui fallait,
pour achever son anne, c'est--dire pour aller jusqu'au 1er
vendmiaire, que 400 millions; il tait sauv s'il pouvait les raliser
immdiatement sur les 1100. Pour l'anne suivante, il avait les
contributions ordinaires qu'on esprait percevoir toutes en numraire,
et qui, s'levant  500 et quelques millions, couvraient ce qu'on
appelait la dpense ordinaire. Pour les dpenses de la guerre, dans le
cas d'une nouvelle campagne, il avait le reste des 1100 millions dont
il ne devait absorber cette anne que 400 millions; il avait enfin les
nouvelles soumissions des biens nationaux. Mais le difficile tait
toujours la rentre de ces sommes. Le comptant ne se compose jamais que
des produits de l'anne; or, il tait difficile de tout prendre  la
fois par l'emprunt forc, par la contribution foncire et mobilire, par
la vente des biens. On se mit de nouveau  travailler  la perception
des contributions, et on donna au directoire la facult extraordinaire
d'engager des biens belges pour cent millions de numraire. Les
rescriptions, espces de bons royaux, ayant pour but d'escompter les
rentres de l'anne, avaient partag le sort de tout le papier. Ne
pouvant pas faire usage de cette ressource, le ministre payait les
fournisseurs en ordonnances de liquidation, qui devaient tre acquittes
sur les premires recettes.

Telles taient les misres de ce gouvernement si glorieux au dehors. Les
partis n'avaient pas cess de s'agiter intrieurement. La soumission de
la Vende avait beaucoup rduit les esprances de la faction royaliste;
mais les agens de Paris n'en taient que plus convaincus du mrite de
leur ancien plan, qui consistait  ne pas employer la guerre civile,
mais  corrompre les opinions,  s'emparer peu  peu des conseils et des
autorits. Ils y travaillaient par leurs journaux. Quant aux patriotes,
ils taient arrivs au plus haut point d'indignation. Ils avaient
favoris l'vasion de Drouet, qui tait parvenu  s'chapper de prison,
et ils mditaient de nouveaux complots, malgr la dcouverte de celui
de Baboeuf. Beaucoup d'anciens conventionnels et de thermidoriens, lis
nagure au gouvernement qu'ils avaient form eux-mmes le lendemain du
13 vendmiaire, commenaient  tre mcontens. Une loi ordonnait, comme
on a vu, aux ex-conventionnels non rlus, et  tous les fonctionnaires
destitus, de sortir de Paris. La police, par erreur, envoya des mandats
d'amener  quatre conventionnels, membres du corps lgislatif. Ces
mandats furent dnoncs avec amertume aux cinq-cents. Tallien, qui, lors
de la dcouverte du complot de Baboeuf, avait hautement exprim son
adhsion au systme du gouvernement, s'leva avec aigreur contre la
police du directoire, et contre les dfiances dont les patriotes taient
l'objet. Son adversaire habituel, Thibaudeau, lui rpondit, et, aprs
une discussion assez vive et quelques rcriminations, chacun se renferma
dans son humeur. Le ministre Cochon, ses agens, ses mouchards, taient
surtout l'objet de la haine des patriotes, qui avaient t les premiers
atteints par sa surveillance. La marche du gouvernement tait du reste
parfaitement trace; et s'il tait tout  fait prononc contre les
royalistes, il tait tout aussi spar des patriotes, c'est--dire
de cette portion du parti rvolutionnaire qui voulait revenir  une
rpublique plus dmocratique, et qui trouvait le rgime actuel trop doux
pour les aristocrates. Mais, sauf l'tat des finances, cette situation
du directoire, dtach de tous les partis, les contenant d'une main
forte, et s'appuyant sur d'admirables armes, tait assez rassurante et
assez belle.

Les patriotes avaient dj fait deux tentatives, et subi deux
rpressions, depuis l'installation du directoire. Ils avaient voulu
recommencer le club des jacobins au Panthon, et l'avaient vu fermer par
le gouvernement. Ils avaient ensuite essay un complot mystrieux sous
la direction de Baboeuf; ils avaient t dcouverts par la police, et
privs de leurs nouveaux chefs. Ils s'agitaient cependant encore, et
songeaient  faire une dernire tentative. L'opposition, en attaquant
encore une fois la loi du 3 brumaire, excita chez eux un redoublement de
colre, et les poussa  un dernier clat. Ils cherchaient  corrompre
la lgion de police. Cette lgion avait t dissoute, et change en un
rgiment qui tait le 21e de dragons. Ils voulaient tenter la fidlit
de ce rgiment, et ils espraient, en l'entranant, entraner toute
l'anne de l'intrieur, campe dans la plaine de Grenelle. Ils se
proposaient en mme temps d'exciter un mouvement, en tirant des coups
de fusil dans Paris, en jetant des cocardes blanches dans les rues, en
criant _Vive le Roi!_ et en faisant croire ainsi que les royalistes
s'armaient pour dtruire la rpublique. Ils auraient alors profit de ce
prtexte, pour accourir en armes, s'emparer du gouvernement, et faire
dclarer en leur faveur le camp de Grenelle.

Le 12 fructidor (29 aot), ils excutrent une partie de leurs projets,
tirrent des ptards, et jetrent quelques cocardes blanches dans les
rues. Mais la police avertie avait pris de telles prcautions, qu'ils
furent rduits  l'impossibilit de faire aucun mouvement. Ils ne se
dcouragrent pas, et, quelques jours aprs, le 22 (9 septembre), ils
dcidrent de consommer leur complot. Trente des principaux se
runirent au Gros-Caillou, et rsolurent de former dans la nuit mme un
rassemblement dans le quartier de Vaugirard. Ce quartier, voisin du
camp de Grenelle, tait plein de jardins, et coup de murailles; il
prsentait des lignes derrire lesquelles ils pourraient se runir, et
faire rsistance, dans le cas o ils seraient attaqus. Le soir, en
effet, ils se trouvrent runis au nombre de sept ou huit cents, arms
de fusils, de pistolets, de sabres, de cannes  pe. C'tait tout ce
que le parti renfermait de plus dtermin. Il y avait parmi eux quelques
officiers destitus, qui se trouvaient  la tte du rassemblement avec
leurs uniformes et leurs paulettes. Il s'y trouvait aussi quelques
ex-conventionnels en costume de reprsentans, et mme, dit-on, Drouet,
qui tait rest cach dans Paris depuis son vasion. Un officier de la
garde du directoire,  la tte de dix cavaliers, faisait patrouille dans
Paris, lorsqu'il fut averti du rassemblement form  Vaugirard. Il y
accourut  la tte de ce faible dtachement; mais  peine arriv, il fut
accueilli par une dcharge de coups de fusil, et assailli par deux cents
hommes arms, qui l'obligrent  se retirer  toute bride. Il alla
sur-le-champ faire mettre sous les armes la garde du directoire, et
envoya un officier au camp de Grenelle pour y donner l'veil. Les
patriotes ne perdirent pas de temps, et, l'veil donn, se rendirent en
toute hte  la plaine de Grenelle, au nombre de quelques cents. Ils se
dirigrent vers le quartier du vingt-et-unime de dragons, ci-devant
lgion de police, et essayrent de le gagner, en disant qu'ils venaient
fraterniser avec lui. Le chef d'escadron Malo, qui commandait ce
rgiment, sortit aussitt de sa tente, se lana  cheval, moiti
habill, runit autour de lui quelques officiers et les premiers dragons
qu'il rencontra, et chargea  coups de sabre ceux qui lui proposaient
de fraterniser. Cet exemple dcida les soldats; ils coururent  leurs
chevaux, fondirent sur le rassemblement, et l'eurent bientt dispers.
Ils turent ou blessrent un grand nombre d'individus, et en arrtrent
cent trente-deux. Le bruit de ce combat veilla tout le camp, qui se
mit aussitt sous les armes, et jeta l'alarme dans Paris. Mais on fut
bientt rassur en apprenant le rsultat et la folie de la tentative. Le
directoire fit aussitt enfermer les prisonniers, et demanda aux deux
conseils l'autorisation de faire des visites domiciliaires pour saisir,
dans certains quartiers, beaucoup de sditieux que leurs blessures
avaient empchs de quitter Paris. Ayant fait partie d'un rassemblement
arm, ils taient justiciables des tribunaux militaires, et furent
livrs  une commission, qui commena  en faire fusiller un certain
nombre. L'organisation de la haute-cour nationale n'tait point encore
acheve; on en pressa de nouveau l'installation, pour commencer le
procs de Baboeuf.

Cette chauffoure fut prise pour ce qu'elle valait, c'est--dire pour
une de ces imprudences qui caractrisent un parti expirant. Les ennemis
seuls de la rvolution affectrent d'y attacher une grande importance,
pour avoir une nouvelle occasion de crier  la terreur, et de rpandre
des alarmes. On fut peu pouvant en gnral, et cette vaine attaque
prouva mieux encore que tous les autres succs du directoire, que son
tablissement tait dfinitif, et que les partis devaient renoncer  le
dtruire. Tels taient les vnemens qui se passaient  l'intrieur.

Pendant qu'au dehors on allait livrer de nouveaux combats, d'importantes
ngociations se prparaient en Europe. La rpublique franaise tait en
paix avec plusieurs puissances, mais n'avait d'alliance avec aucune. Les
dtracteurs qui avaient dit qu'elle ne serait jamais reconnue, disaient
maintenant qu'elle serait  jamais sans allis. Pour rpondre  ces
insinuations malveillantes, le directoire songeait  renouveler le pacte
de famille avec l'Espagne, et projetait une quadruple alliance entre
la France, l'Espagne, Venise et la Porte. Par ce moyen, la quadruple
alliance, compose de toutes les puissances du Midi, contre celles du
Nord, dominerait la Mditerrane et l'Orient, donnerait des inquitudes
 la Russie, menacerait les derrires de l'Autriche, et susciterait une
nouvelle ennemie maritime  l'Angleterre. De plus, elle procurerait
de grands avantages  l'arme d'Italie, en lui assurant l'appui des
escadres vnitiennes et trente mille Esclavons.

L'Espagne tait parmi les puissances la plus facile  dcider. Elle
avait contre l'Angleterre des griefs qui dataient du commencement de la
guerre. Les principaux taient la conduite des Anglais  Toulon, et le
secret gard  l'amiral espagnol lors de l'expdition en Corse. Elle
avait des griefs plus grands encore, depuis la paix avec la France; les
Anglais avaient insult ses vaisseaux, arrt des munitions qui lui
taient destines, viol son territoire, pris des postes menaans pour
elle en Amrique, viol les lois de douanes dans ses colonies, et
cherch ouvertement  les soulever. Ces mcontentemens joints aux offres
brillantes du directoire, qui lui faisait esprer des possessions en
Italie, et aux victoires qui permettaient de croire  l'accomplissement
de ses offres, dcidrent enfin l'Espagne  signer, le 2 fructidor (19
aot), un trait d'alliance offensive et dfensive avec la France, sur
les bases du pacte de famille. D'aprs ce trait, ces deux puissances se
garantissaient mutuellement toutes leurs possessions en Europe et dans
les Indes; elles se promettaient rciproquement un secours de dix-huit
mille hommes d'infanterie, et de six mille chevaux, de quinze vaisseaux
de haut bord, de quinze vaisseaux de 74 canons, de six frgates
et quatre corvettes. Ce secours devait tre fourni  la premire
rquisition de celle des deux puissances qui tait en guerre.

Des instructions furent envoyes  nos ambassadeurs, pour faire sentir 
la Porte et  Venise les avantages qu'il y aurait pour elles  concourir
 une pareille alliance.

La rpublique franaise n'tait donc plus isole, et elle avait suscit
 l'Angleterre une nouvelle ennemie. Tout annonait que la dclaration
de guerre de l'Espagne  l'Angleterre allait bientt suivre le trait
d'alliance avec la France.

Le directoire prparait en mme temps  Pitt des embarras d'une autre
nature. Hoche tait  la tte de cent mille hommes, rpandus sur les
ctes de l'Ocan. La Vende et la Bretagne tant soumises, il brlait
d'employer ces forces d'une manire plus digne de lui, et d'ajouter de
nouveaux exploits  ceux de Wissembourg et de Landau. Il suggra au
gouvernement un projet qu'il mditait depuis long-temps, celui d'une
expdition en Irlande. Maintenant, disait-il, qu'on avait repouss la
guerre civile des ctes de France, il fallait reporter ce flau sur
les ctes de l'Angleterre, et lui rendre, en soulevant les catholiques
d'Irlande, les maux qu'elle nous avait faits en soulevant les Poitevins
et les Bretons. Le moment tait favorable: les Irlandais taient plus
indisposs que jamais contre l'oppression du gouvernement anglais; le
peuple des trois royaumes souffrait horriblement de la guerre, et une
invasion, s'ajoutant aux autres maux qu'il endurait dj, pouvait le
porter au dernier degr d'exaspration. Les finances de Pitt taient
chancelantes; et l'entreprise dirige par Hoche pouvait avoir les plus
grandes consquences. Le projet fut aussitt accueilli. Le ministre
de la marine Truguet, rpublicain excellent, et ministre capable, le
seconda de toutes ses forces. Il rassembla une escadre dans le port
de Brest, et fit pour l'armer convenablement tous les efforts que
permettait l'tat des finances. Hoche runit tout ce qu'il avait de
meilleures troupes dans son arme, et les rapprocha de Brest, pour
les embarquer. On eut soin de rpandre diffrens bruits, tantt d'une
expdition  Saint-Domingue, tantt d'une descente  Lisbonne, pour
chasser les Anglais du Portugal, de concert avec l'Espagne.

L'Angleterre, qui se doutait du but de ces prparatifs, tait dans de
srieuses alarmes. Le trait d'alliance offensive et dfensive entre
l'Espagne et la France lui prsageait de nouveaux dangers; et les
dfaites de l'Autriche lui faisaient craindre la perte de son puissant
et dernier alli. Ses finances taient surtout dans un grand tat
de dtresse; la Banque avait resserr ses escomptes; les capitaux
commenaient  manquer, et on avait arrt l'emprunt ouvert pour
l'empereur, afin de ne pas faire sortir de nouveaux fonds de Londres.
Les ports d'Italie taient ferms aux vaisseaux anglais; ceux d'Espagne
allaient l'tre; ceux de l'Ocan l'taient jusqu'au Texel. Ainsi le
commerce de la Grande-Bretagne se trouvait singulirement menac. A
toutes ces difficults se joignaient celles d'une lection gnrale; car
le parlement, touchant  sa septime anne, tait  rlire tout entier.
Les lections se faisaient au milieu des cris de maldiction contre Pitt
et contre la guerre.

L'empire avait abandonn presque en entier la cause de la coalition. Les
tats de Bade et de Wurtemberg venaient de signer la paix dfinitive,
en permettant aux armes belligrantes le passage sur leur territoire.
L'Autriche tait dans les alarmes, en voyant deux armes franaises sur
le Danube, et une troisime sur l'Adige, qui semblait fermer l'Italie.
Elle avait envoy Wurmser, avec trente mille hommes, pour recueillir
plusieurs rserves dans le Tyrol, rallier et rorganiser les dbris
de l'arme de Beaulieu, et descendre en Lombardie avec soixante mille
soldats. De ce ct, elle se croyait moins en danger, et tait rassure;
mais elle tait fort effraye pour le Danube, et y portait toute son
attention. Pour empcher les bruits alarmans, le conseil aulique avait
dfendu  Vienne de parler des vnemens politiques; il avait organis
une leve de volontaires, et travaillait avec une activit remarquable
 quiper et armer de nouvelles troupes. Catherine, qui promettait
toujours et ne tenait jamais, rendit un seul service: elle garantit les
Gallicies  l'Autriche, ce qui permit d'en retirer les troupes qui s'y
trouvaient, pour les acheminer vers les Alpes et le Danube.

Ainsi, la France effrayait partout ses ennemis, et on attendait avec
impatience ce qu'allait dcider le sort des armes le long du Danube
et de l'Adige. Sur la ligne immense qui s'tend de la Bohme 
l'Adriatique, trois armes allaient se choquer contre trois autres, et
dcider du sort de l'Europe.

En Italie, on avait ngoci en attendant la reprise des hostilits. On
avait fait la paix avec le Pimont, et depuis deux mois un trait avait
succd  l'armistice. Ce trait stipulait la cession dfinitive du
duch de Savoie et du comt de Nice  la France; la destruction
des forts de Suze et de la Brunette, placs au dbouch des Alpes;
l'occupation, pendant la guerre, des places de Coni, Tortone et
Alexandrie; le libre passage, pour les troupes franaises, dans les
tats du Pimont, et la fourniture de ce qui tait ncessaire  ces
troupes pendant le trajet. Le directoire,  l'instigation de Bonaparte,
aurait voulu de plus une alliance offensive et dfensive avec le roi de
Pimont, pour avoir dix ou quinze mille hommes de son arme. Mais ce
prince, en retour, demandait la Lombardie, dont la France ne pouvait
pas disposer encore, et dont elle songeait toujours  se servir comme
quivalent des Pays-Bas. Cette concession tant refuse, le roi ne
voulut pas consentir  une alliance.

Le directoire n'avait encore rien termin avec Gnes; on disputait
toujours sur le rappel des familles exiles, sur l'expulsion des
familles feudadataires de l'Autriche et de Naples, et sur l'indemnit
pour la frgate _la Modeste_.

Avec la Toscane, les relations taient amicales; cependant, les moyens
qu'on avait employs  l'gard des ngocians livournais, pour obtenir
la dclaration des marchandises appartenant aux ennemis de la France,
semaient des germes de mcontentement. Naples et Rome avaient envoy
des agens  Paris, conformment aux termes de l'armistice; mais la
ngociation de la paix souffrait de grands retards. Il tait vident que
les puissances attendaient, pour conclure, la suite des vnemens de
la guerre. Les peuples de Bologne et de Ferrare taient toujours aussi
exalts pour la libert, qu'ils avaient reue provisoirement. La rgence
de Modne et le duc de Parme taient immobiles. La Lombardie attendait
avec anxit le rsultat de la campagne. On avait fait de vives
instances auprs du snat de Venise, dans le double but de le faire
concourir au projet de quadruple alliance, et de procurer un utile
auxiliaire  l'arme d'Italie. Outre les ouvertures directes, nos
ambassadeurs  Constantinople et  Madrid en avaient fait d'indirectes,
et avaient fortement insist auprs des lgations de Venise, pour leur
dmontrer les avantages du projet; mais toutes ces dmarches avaient t
inutiles. Venise dtestait les Franais, depuis qu'elle les voyait sur
son territoire, et que leurs ides se rpandaient dans les populations.
Elle ne s'en tenait plus  la neutralit dsarme; elle armait au
contraire avec activit. Elle avait donn ordre aux commandans des les
d'envoyer dans les lagunes les vaisseaux et les troupes disponibles;
elle faisait venir des rgimens esclavons de l'Illyrie. Le provditeur
de Bergame armait secrtement les paysans superstitieux et braves
du Bergamasque. Des fonds taient recueillis par la double voie des
contributions et des dons volontaires.

Bonaparte pensa que, dans le moment, il fallait dissimuler avec tout
le monde, traner les ngociations en longueur, ne rien chercher 
conclure, paratre ignorer toutes les dmarches hostiles, jusqu' ce que
de nouveaux combats eussent dcid en Italie, ou notre tablissement ou
notre expulsion. Il fallait ne plus agiter les questions qu'on avait
 traiter avec Gnes, et lui persuader qu'on tait content des
satisfactions obtenues, afin de la retrouver amie en cas de retraite.
Il fallait ne pas mcontenter le duc de Toscane par la conduite qu'on
tenait  Livourne. Bonaparte ne croyait pas sans doute qu'il convnt de
laisser un frre de l'empereur dans ce duch, mais il ne voulait point
l'alarmer encore. Les commissaires du directoire, Garreau et Sallicetti,
ayant rendu un arrt pour faire partir les migrs franais des
environs de Livourne, Bonaparte leur crivit une lettre, o, sans gard
pour leur qualit, il les rprimandait svrement d'avoir enfreint leurs
pouvoirs, et d'avoir mcontent le duc de Toscane en usurpant dans ses
tats l'autorit souveraine. A l'gard de Venise, il voulait aussi
garder le _statu quo_. Seulement il se plaignait trs hautement de
quelques assassinats commis sur les routes, et des prparatifs qu'il
voyait faire autour de lui. Son but, en entretenant querelle ouverte,
tait de continuer  se faire nourrir, et de se mnager un motif de
mettre la rpublique  l'amende de quelques millions, s'il triomphait
des Autrichiens. Si je suis vainqueur, crivait-il, il suffirai d'une
simple estafette pour terminer toutes les difficults qu'on me suscite.

Le chteau de Milan tait tomb en son pouvoir. La garnison s'tait
rendue prisonnire; toute l'artillerie avait t transporte devant
Mantoue, o il avait runi un matriel considrable. Il aurait
voulu achever le sige de cette place, avant que la nouvelle arme
autrichienne arrivt pour la secourir; mais il avait peu d'espoir
d'y russir, il n'employait au blocus que le nombre de troupes
indispensablement ncessaire,  cause des fivres qui dsolaient les
environs. Cependant il serrait la place de trs prs, et il allait
essayer une de ces surprises qui, suivant ses expressions, dpendent
_d'une oie ou d'un chien_; mais la baisse des eaux du lac empcha le
passage des bateaux qui devaient porter des troupes dguises. Ds lors,
il renona pour le moment  se rendre matre de Mantoue; d'ailleurs
Wurmser arrivait, et il fallait courir au plus pressant.

L'arme, entre en Italie avec trente et quelques mille hommes environ,
n'avait reu que de faibles renforts pour rparer ses pertes. Neuf mille
hommes lui taient arrivs des Alpes. Les divisions tires de l'arme de
Hoche n'avaient point encore pu traverser la France. Grce  ce renfort
de neuf mille hommes, et aux malades qui taient sortis des dpts de la
Provence et du Var, l'arme avait rpar les effets du feu, et s'tait
mme renforce. Elle comptait  peu prs quarante-cinq mille hommes,
rpandus sur l'Adige et autour de Mantoue, au moment o Bonaparte revint
de sa marche dans la Pninsule. Les maladies que gagnrent les soldats
devant Mantoue la rduisirent  quarante ou quarante-deux mille hommes
environ. C'tait l sa force au milieu de thermidor (fin de juillet).
Bonaparte n'avait laiss que des dpts  Milan, Tortone, Livourne. Il
avait dj mis hors de combat deux armes, une de Pimontais et une
d'Autrichiens; et maintenant il avait  en combattre une troisime, plus
formidable que les prcdentes.

Wurmser arrivait  la tte de soixante mille hommes. Trente mille
taient tirs du Rhin, et se composaient de troupes excellentes. Le
reste tait form des dbris de Beaulieu, et de bataillons venus de
l'intrieur de l'Autriche. Plus de dix mille hommes taient enferms
dans Mantoue, sans compter les malades. Ainsi l'arme entire se
composait de plus de soixante-dix mille hommes. Bonaparte en avait prs
de dix mille autour de Mantoue, et n'en pouvait opposer qu'environ
trente mille aux soixante qui allaient dboucher du Tyrol. Avec une
pareille ingalit de forces, il fallait une grande bravoure dans les
soldats, et un gnie bien fcond dans le gnral, pour rtablir la
balance.

La ligne de l'Adige,  laquelle Bonaparte attachait tant de prix, allait
devenir le thtre de la lutte. Nous avons dj donn les raisons pour
lesquelles Bonaparte la prfrait  toute autre. L'Adige n'avait pas la
longueur du P, ou des fleuves qui, se rendant dans le P, confondent
leur ligne avec la sienne; il descendait directement dans la mer, aprs
un cours de peu d'tendue; il n'tait pas guable, et ne pouvait tre
tourn par le Tyrol, comme la Brenta, la Piave, et les fleuves plus
avancs vers l'extrmit de la Haute-Italie. Ce fleuve a t le thtre
de si magnifiques vnemens, qu'il faut en dcrire le cours avec quelque
soin[7].

[Footnote 7: Voyez la carte jointe  ce volume.]

Les eaux du Tyrol forment deux lignes, celle du Mincio et celle de
l'Adige, presque parallles, et s'appuyant l'une l'autre. Une partie de
ces eaux forme dans les montagnes un lac vaste et allong, qu'on appelle
le lac de Garda; elles en sortent  Peschiera pour traverser la plaine
du Mantouan, deviennent le Mincio, forment ensuite un nouveau lac autour
de Mantoue, et vont se jeter enfin dans le Bas-P. L'Adige, form des
eaux des hautes valles du Tyrol, coule au-del de la ligne prcdente;
il descend  travers les montagnes paralllement au lac de Garda,
dbouche dans la plaine aux environs de Vrone, court alors
paralllement au Mincio, se creuse un lit large et profond jusqu'
Legnago, et,  quelques lieues de cette ville, cesse d'tre encaiss,
et peut se changer en inondations impraticables, qui interceptent tout
l'espace compris entre Legnago et l'Adriatique. Trois routes s'offraient
 l'ennemi: l'une, franchissant l'Adige  la hauteur de Roveredo, avant
la naissance du lac de Garda, tournait autour de ce lac, et venait
aboutir sur ses derrires  Salo, Gavardo et Brescia. Deux autres routes
partant de Roveredo, suivaient les deux rives de l'Adige, dans son cours
le long du lac de Garda. L'une, longeant la rive droite, circulait
entre ce fleuve et le lac, passait  travers des montagnes, et venait
dboucher dans la plaine entre le Mincio et l'Adige. L'autre, suivant la
rive gauche, dbouchait dans la plaine vers Vrone, et aboutissait ainsi
sur le front de la ligne dfensive. La premire des trois, celle
qui franchit l'Adige avant la naissance du lac de Garda, prsentait
davantage de tourner  la fois les deux lignes du Mincio et de l'Adige,
et de conduire sur les derrires de l'arme qui les gardait. Mais elle
n'tait pas trs praticable; elle n'tait accessible qu' l'artillerie
de montagne, et ds lors pouvait servir  une diversion, mais non  une
opration principale. La seconde, descendant des montagnes entre le lac
et l'Adige, passait le fleuve  Rivalta ou  Dolce, point o il tait
peu dfendu; mais elle circulait dans les montagnes,  travers des
positions faciles  dfendre, telles que celles de la Corona et de
Rivoli. La troisime enfin, circulant au-del du fleuve jusqu'au milieu
de la plaine, dbouchait extrieurement, et venait tomber vers la partie
la mieux dfendue de son cours, de Vrone  Legnago. Ainsi les trois
routes prsentaient des difficults fort grandes. La premire ne pouvait
tre occupe que par un dtachement; la seconde, passant entre le lac
et le fleuve, rencontrait les positions de la Corona et de Rivoli; la
troisime venait donner contre l'Adige, qui, de Vrone  Legnago, a un
lit large et profond, et est dfendu par deux places,  huit lieues
l'une de l'autre.

Bonaparte avait plac le gnral Sauret avec trois mille hommes  Salo,
pour garder la route qui dbouche sur les derrires du lac de Garda.
Massna, avec douze mille, interceptait la route qui passe entre le
lac de Garda et l'Adige, et occupait les positions de la Corona et de
Rivoli. Despinois, avec cinq mille, tait dans les environs de Vrone;
Augereau, avec huit mille,  Legnago; Kilmaine, avec deux mille chevaux
et l'artillerie lgre, tait en rserve dans une position centrale, 
Castel-Novo. C'est l que Bonaparte avait plac son quartier-gnral,
pour tre  gale distance de Salo, Rivoli et Vrone. Comme il tenait
beaucoup  Vrone, qui renfermait trois ponts sur l'Adige, et qu'il
se dfiait des intentions de Venise, il songea  en faire sortir les
rgimens esclavons. Il prtendit qu'ils taient en hostilit avec les
troupes franaises, et, sous prtexte de prvenir les rixes, il les fit
sortir de la place. Le provditeur obit, et il ne resta dans Vrone que
la garnison franaise.

Wurmser avait port son quartier-gnral  Trente et Roveredo. Il
dtacha vingt mille hommes sous Quasdanovich, pour prendre la route qui
tourne le lac de Garda et vient dboucher sur Salo. Il en prit quarante
mille avec lui, et les distribua sur les deux routes qui longent
l'Adige. Les uns devaient attaquer la Corona et Rivoli, les autres
dboucher sur Vrone. Il croyait envelopper ainsi l'arme franaise,
qui, tant attaque  la fois sur l'Adige, et par derrire le lac de
Garda, se trouvait expose  tre force sur son front, et  tre coupe
de sa ligne de retraite.

La renomme avait devanc l'arrive de Wurmser. Dans toute l'Italie on
attendait sa venue, et le parti ennemi de l'indpendance italienne se
montrait plein de joie et de hardiesse. Les Vnitiens laissrent
clater une satisfaction qu'ils ne pouvaient plus contenir. Les soldats
esclavons couraient les places publiques, et, tendant la main aux
passans, demandaient le prix du sang franais qu'ils allaient rpandre.
A Rome, les agens de la France furent insults; le pape, enhardi par
l'espoir d'une dlivrance prochaine, fit rtrograder les voitures
portant le premier -compte de la contribution qui lui tait impose; il
renvoya mme son lgat  Ferrare et Bologne. Enfin, la cour de
Naples, toujours aussi insense, foulant aux pieds les conditions de
l'armistice, fit marcher des troupes sur les frontires des tats
romains. La plus cruelle anxit rgnait au contraire dans les villes
dvoues  la France et  la libert. On attendait avec impatience les
nouvelles de l'Adige. L'imagination italienne, qui grossit tout, avait
exagr la disproportion des forces. On disait que Wurmser arrivait avec
deux armes, l'une de soixante, et l'autre de quatre-vingt mille hommes.
On se demandait comment ferait cette poigne de Franais pour rsister
 une si grande masse d'ennemis; on se rptait le fameux proverbe, que
l'_Italie tait le tombeau des Franais_.

Le 11 thermidor an IV (29 juillet), les Autrichiens se trouvrent en
prsence de nos postes et les surprirent tous. Le corps qui avait tourn
le lac de Garda arriva sur Salo, d'o il repoussa le gnral Sauret. Le
gnral Guyeux y resta seul avec quelques cents hommes, et s'enferma
dans un vieux btiment, d'o il refusa de sortir, quoiqu'il n'et ni
pain ni eau, et  peine quelques munitions. Sur les deux routes qui
longent l'Adige, les Autrichiens s'avancrent avec le mme avantage; ils
forcrent l'importante position de la Corona, entre l'Adige et le lac
de Garda; ils franchirent galement la troisime route, et vinrent
dboucher devant Vrone. Bonaparte,  son quartier-gnral de
Castel-Novo, recevait toutes ces nouvelles. Les courriers se succdaient
sans relche, et dans la journe du lendemain, 12 thermidor (30
juillet), il apprit que les Autrichiens s'taient ports de Salo sur
Brescia, et qu'ainsi sa retraite sur Milan tait ferme, que la position
de Rivoli tait force comme celle de la Corona, et que les Autrichiens
allaient passer l'Adige partout. Dans cette situation alarmante, ayant
perdu sa ligne dfensive et sa ligne de retraite, il tait difficile
qu'il ne ft pas branl. C'tait la premire preuve du malheur. Soit
qu'il ft saisi par l'normit du pril, soit que, prt  prendre une
dtermination tmraire, il voult partager la responsabilit avec ses
gnraux, il leur demanda leur avis pour la premire fois, et assembla
un conseil de guerre. Tous opinrent pour la retraite. Sans point
d'appui devant eux, ayant perdu l'une des deux routes de France, il n'en
tait aucun qui crt prudent de tenir. Augereau seul, dont ces journes
furent les plus belles de sa vie, insista fortement pour tenter la
fortune des armes. Il tait jeune, ardent; il avait appris dans les
faubourgs  bien parler le langage des camps, et il dclara qu'il avait
de bons grenadiers qui ne se retireraient pas sans combattre. Peu
capable de juger les ressources qu'offraient encore la situation des
armes et la nature du terrain, il n'coutait que son courage, et
il chauffa de son ardeur guerrire le gnie de Bonaparte. Celui-ci
congdia ses gnraux sans exprimer son avis, mais son plan tait
arrt. Quoique la ligne de l'Adige ft force, et que celle du Mincio
et du lac de Garda ft tourne, le terrain tait si heureux, qu'il
prsentait encore des ressources  un homme de gnie rsolu.

Les Autrichiens, partags en deux corps, descendaient le long des deux
rives du lac de Garda: leur jonction s'oprait  la pointe du lac, et,
arrivs l, ils avaient soixante mille hommes pour en accabler trente.
Mais, en se concentrant  la pointe du lac, on empchait leur jonction.
En formant assez rapidement une masse principale, on pouvait accabler
les vingt mille qui avaient tourn le lac, et revenir aussitt aprs
vers les quarante mille qui avaient fil entre le lac et l'Adige. Mais
pour occuper la pointe du lac, il fallait y ramener toutes les troupes
du Bas-Adige et du Bas-Mincio; il fallait retirer Augereau de Legnago,
et Serrurier de Mantoue, car on ne pouvait plus tenir une ligne aussi
tendue. C'tait un grand sacrifice, car on assigeait Mantoue depuis
deux mois, on y avait transport un grand matriel; la place allait se
rendre, et en la laissant ravitailler, on perdait le fruit de longs
travaux et une proie presque assure. Bonaparte cependant n'hsita
pas, et, entre deux buts importans, sut saisir le plus important et y
sacrifier l'autre; rsolution simple, et qui dcle non pas le grand
capitaine, mais le grand homme. Ce n'est pas  la guerre seulement,
c'est aussi en politique, et dans toutes les situations de la vie qu'on
trouve deux buts, qu'on veut les tenir l'un et l'autre, et qu'on les
manque tous les deux. Bonaparte eut cette force si grande et si rare du
choix et du sacrifice. En voulant garder tout le cours du Mincio, depuis
la pointe du lac de Garda jusqu' Mantoue, il et t perc; en se
concentrant sur Mantoue pour la couvrir, il aurait eu soixante-dix mille
hommes  combattre  la fois, dont soixante mille de front, et dix mille
 dos. Il sacrifia Mantoue, et se concentra  la pointe du lac de Garda.
Ordre fut donn sur-le-champ  Augereau de quitter Legnago,  Serrurier
de quitter Mantoue, pour se concentrer vers Valeggio et Peschiera, sur
le Haut-Mincio. Dans la nuit du 13 thermidor (31 juillet), Serrurier
brla ses affts, encloua ses canons, enterra ses projectiles, et jeta
ses poudres  l'eau, pour aller joindre l'arme active.

Bonaparte, sans perdre un seul instant, voulut marcher d'abord sur le
corps ennemi le plus engag, et le plus dangereux par la position qu'il
avait prise. C'taient les vingt mille hommes de Quasdanovich, qui
avaient dbouch par Salo, Gavardo et Brescia, sur les derrires du lac
de Garda, et qui menaaient la communication avec Milan. Le jour mme o
Serrurier abandonnait Mantoue, le 13 (31 juillet), Bonaparte rtrograda
pour aller tomber sur Quasdanovich, et repassa le Mincio,  Peschiera,
avec la plus grande partie de son arme. Augereau le repassa 
Borghetto,  ce mme pont tmoin d'une action glorieuse au moment de
la premire conqute. On laissa des arrire-gardes pour surveiller
la marche de l'ennemi, qui avait pass l'Adige. Bonaparte ordonna au
gnral Sauret d'aller dgager le gnral Guyeux, qui tait enferm dans
un vieux btiment avec dix-sept cents hommes, sans avoir ni pain ni eau,
et qui se battait hroquement depuis deux jours. Il rsolut de marcher
lui-mme sur Lonato, o Quasdanovich venait dj de pousser une
division, et il ordonna  Augereau de se porter sur Brescia, pour
rouvrir la communication avec Milan. Sauret russit en effet  dgager
le gnral Guyeux, repoussa les Autrichiens dans les montagnes, et leur
fit quelques cents prisonniers. Bonaparte, avec la brigade d'Allemagne,
n'eut pas le temps d'attaquer les Autrichiens  Lonato; il fut prvenu.
Aprs un combat des plus vifs, il repoussa l'ennemi, entra  Lonato,
et fit six cents prisonniers: Augereau, pendant ce temps, marchait sur
Brescia; il y entra le lendemain 14 (1er aot), sans coup frir, dlivra
quelques prisonniers qu'on nous y avait faits, et fora les Autrichiens
 rebrousser vers les montagnes. Quasdanovich, qui croyait arriver sur
les derrires de l'arme franaise et la surprendre, fut tonn de
trouver partout des masses imposantes, et faisant front avec tant de
vigueur. Il avait perdu peu de monde, tant  Salo qu' Lonato; mais il
crut devoir faire halte, et ne pas s'engager davantage avant de savoir
ce que devenait Wurmser avec la principale masse autrichienne. Il
s'arrta.

Bonaparte s'arrta aussi de son ct. Le temps tait prcieux: sur ce
point il ne fallait pas pousser un succs plus qu'il ne convenait.
C'tait assez d'avoir impos  Quasdanovich; il fallait revenir
maintenant pour faire face  Wurmser. Il rtrograda avec les divisions
Massna et Augereau. Le 15 (2 aot), il plaa la division Massna
 Pont-San-Marco, et la division Augereau  Monte-Chiaro. Les
arrire-gardes qu'il avait laisses sur le Mincio devinrent ses
avant-gardes. Il tait temps d'arriver; car les quarante mille hommes
de Wurmser avaient franchi non-seulement l'Adige, mais le Mincio. La
division Bayalitsch ayant masqu Peschiera par un dtachement, et pass
le Mincio, s'avanait sur la route de Lonato. La division Liptai avait
franchi le Mincio  Borghetto, et repouss de Castiglione le gnral
Valette. Wurmser tait all, avec deux divisions d'infanterie et une
de cavalerie, dbloquer Mantoue. En voyant nos affts en cendres, nos
canons enclous, et les traces d'une extrme prcipitation, il n'y vit
point le calcul du gnie, mais un effet de l'pouvante; il fut plein de
joie, et entra en triomphe dans la place qu'il venait dlivrer: c'tait
le 15 thermidor (2 aot).

Bonaparte, revenu  Pont-San-Marco et  Monte-Chiaro, ne s'arrta pas un
instant. Ses troupes n'avaient cess de marcher: lui-mme avait toujours
t  cheval; il rsolut de les faire battre ds le lendemain matin. Il
avait devant lui Bayalitsch  Lonato, Liptai  Castiglione, prsentant 
eux un front de vingt-cinq mille hommes. Il fallait les attaquer
avant que Wurmser revnt de Mantoue. Sauret venait une seconde fois
d'abandonner Salo; Bonaparte y envoya de nouveau Guyeux, pour reprendre
la position et contenir toujours Quasdanovich. Aprs ces prcautions sur
sa gauche et ses derrires, il rsolut de marcher devant lui  Lonato,
avec Massna, et de jeter Augereau sur les hauteurs de Castiglione,
abandonnes la veille par le gnral Valette. Il destitua ce gnral
devant l'arme, pour faire  tous ses lieutenans un devoir de la
fermet. Le lendemain 16 (3 aot), toute l'arme s'branla; Guyeux
rentra  Salo, ce qui rendit encore plus impossible toute communication
de Quasdanovich avec l'arme autrichienne. Bonaparte s'avana sur
Lonato, mais son avant-garde fut culbute, quelques pices furent
prises, et le gnral Pigeon resta prisonnier. Bayalitsch, fier de ce
succs, s'avana avec confiance, et tendit ses ailes autour de la
division franaise. Il avait deux buts en faisant cette manoeuvre,
d'abord d'envelopper Bonaparte, et puis de s'tendre par sa droite, pour
entrer en communication avec Quasdanovich, dont il entendait le canon
 Salo. Bonaparte, ne s'effrayant point pour ses derrires, se laisse
envelopper avec un imperturbable sang-froid; il jette quelques
tirailleurs sur ses ailes menaces, puis il saisit les dix-huitime et
trente-deuxime demi-brigades d'infanterie, les range en colonne serre,
les fait appuyer par un rgiment de dragons, et fond, tte baisse, sur
le centre de l'ennemi, qui s'tait affaibli pour s'tendre. Il
renverse tout avec cette brave infanterie, et perce ainsi la ligne des
Autrichiens. Ceux-ci, coups en deux corps, perdent aussitt la tte;
une partie de cette division Bayalitsch se replie en toute hte vers
le Mincio; mais l'autre, qui s'tait tendue pour communiquer avec
Quasdanovich, se trouve rejete vers Salo, o Guyeux se trouvait dans le
moment. Bonaparte la fait poursuivre sans relche, pour la mettre entre
deux feux. Il lance Junot  sa poursuite avec un rgiment de cavalerie.
Junot se prcipite au galop, tue six cavaliers de sa main, et tombe
bless de plusieurs coups de sabre. La division fugitive, prise entre
le corps qui tait  Salo et celui qui la poursuivait de Lonato,
s'parpille, se met en droute, et laisse  chaque pas des milliers de
prisonniers. Pendant qu'on achevait la poursuite, Bonaparte se porte sur
sa droite,  Castiglione, o Augereau combattait depuis le matin avec
une admirable bravoure. Il lui fallait enlever des hauteurs o la
division Liptai s'tait place. Aprs un combat opinitre plusieurs fois
recommenc, il en tait enfin venu  bout, et Bonaparte, en arrivant,
trouva l'ennemi qui se retirait de toutes parts. Telle fut la bataille
dite de Lonato, livre le 16 thermidor (3 aot).

Les rsultats en taient considrables. On avait pris vingt pices de
canon, fait trois mille prisonniers  la division coupe et rejete sur
Salo, et l'on poursuivait les restes pars dans les montagnes. On avait
fait mille ou quinze cents prisonniers  Castiglione; on avait tu
ou bless trois mille hommes; donn l'pouvante  Quasdanovich, qui,
trouvant l'arme franaise devant lui  Salo, et l'entendant au loin
 Lonato, la croyait partout. On avait ainsi presque dsorganis les
divisions Bayalitsch et Liptai, qui se repliaient sur Wurmser. Ce
gnral arrivait en ce moment avec quinze mille hommes, pour rallier
 lui les deux divisions battues, et commenait  s'tendre dans les
plaines de Castiglione. Bonaparte le vit, le lendemain matin 17 (4
aot), se mettre en ligne pour recevoir le combat. Il rsolut de
l'aborder de nouveau, et de lui livrer une dernire bataille, qui
devait dcider du sort de l'Italie. Mais pour cela il fallait runir 
Castiglione toutes les troupes disponibles. Il remit donc au lendemain
18 (5 aot) cette bataille dcisive. Il repartit au galop pour Lonato,
afin d'activer lui-mme le mouvement de ses troupes. Il avait en
quelques jours crev cinq chevaux. Il ne s'en fiait  personne de
l'excution de ses ordres; il voulait tout voir, tout vrifier de ses
yeux, tout animer de sa prsence. C'est ainsi qu'une grande me se
communique  une vaste masse, et la remplit de son feu. Il arriva 
Lonato au milieu du jour. Dj ses ordres s'excutaient; une partie des
troupes tait en marche sur Castiglione; les autres se portaient vers
Salo et Gavardo. Il restait tout au plus mille hommes  Lonato. A peine
Bonaparte y est-il entr, qu'un parlementaire autrichien se prsente, et
vient le sommer de se rendre. Le gnral surpris ne comprend pas
d'abord comment il est possible qu'il soit en prsence des Autrichiens.
Cependant il se l'explique bientt. La division coupe la veille  la
bataille de Lonato, et rejete sur Salo, avait t prise en partie; mais
un corps de quatre mille hommes  peu prs avait err toute la nuit dans
les montagnes, et voyant Lonato presque abandonn, cherchait  y rentrer
pour s'ouvrir une issue sur le Mincio. Bonaparte n'avait qu'un millier
d'hommes  lui opposer, et surtout n'avait pas le temps de livrer
un combat. Sur-le-champ il fait monter  cheval tout ce qu'il avait
d'officiers autour de lui. Il ordonne qu'on amne le parlementaire, et
qu'on lui dbande les yeux. Celui-ci est saisi d'tonnement en voyant ce
nombreux tat-major. Malheureux, lui dit Bonaparte, vous ne savez donc
pas que vous tes en prsence du gnral en chef, et qu'il est ici avec
toute son arme! Allez dire  ceux qui vous envoient, que je leur donne
cinq minutes pour se rendre, ou que je les ferai passer au fil
de l'pe, pour les punir de l'outrage qu'ils osent me faire.
Sur-le-champ il fait approcher son artillerie, menaant de faire feu
sur les colonnes qui s'avancent. Le parlementaire va rapporter cette
rponse, et les quatre mille hommes mettent bas les armes devant
mille[8]. Bonaparte, sauv par cet acte de prsence d'esprit, donna
ses ordres pour la lutte qui allait se livrer. Il joignit de nouvelles
troupes  celles qui taient dj diriges sur Salo. La division
Despinois fut runie  la division Sauret, et toutes deux profitant de
l'ascendant de la victoire, durent attaquer Quasdanovich, et le
rejeter dfinitivement dans les montagnes. Il ramena tout le reste 
Castiglione. Il y revint dans la nuit, ne prit pas un instant de repos,
et aprs avoir chang de cheval, courut sur le champ de bataille, afin
de faire ses dispositions. Cette journe allait dcider du destin de
l'Italie.

[Footnote 8: Ce fait a t rvoqu en doute par un historien, M.
Botta, mais il est confirm par toutes les relations, et j'ai reu
l'attestation de son authenticit, de l'ordonnateur en chef de l'arme
active, M. Aubernon, qui a pass les quatre mille prisonniers en revue.]

C'tait dans la plaine de Castiglione qu'on allait combattre. Une suite
de hauteurs, formes par les derniers bancs des Alpes, se prolongent de
la Chiesa au Mincio, par Lonato, Castiglione, Solfrino. Au pied de ces
hauteurs s'tend la plaine qui allait servir de champ de bataille. Les
deux armes y taient en prsence, perpendiculairement  la ligne des
hauteurs,  laquelle toutes deux appuyaient une aile. Bonaparte y
appuyait sa gauche, Wurmser sa droite. Bonaparte avait vingt-deux mille
hommes au plus; Wurmser en comptait trente mille. Ce dernier avait
encore un autre avantage; son aile qui tait dans la plaine, tait
couverte par une redoute place sur le mamelon de Medolano. Ainsi il
tait appuy des deux cts. Pour balancer les avantages du nombre et de
la position, Bonaparte comptait sur l'ascendant de la victoire, et sur
ses manoeuvres. Wurmser devait tendre  se prolonger par sa droite, qui
s'appuyait  la ligne des hauteurs, pour s'ouvrir une communication vers
Lonato et Salo. C'est ainsi qu'avait fait Bayalitsch l'avant-veille, et
c'est ainsi que devait faire Wurmser, dont tous les voeux devaient avoir
pour but la runion avec son grand dtachement. Bonaparte rsolut de
favoriser ce mouvement dont il esprait tirer un grand parti. Il avait
maintenant sous sa main la division Serrurier, qui, poursuivie par
Wurmser depuis qu'elle avait quitt Mantoue, n'avait pu jusqu'ici
entrer en ligne. Elle arrivait par Guidizzolo. Bonaparte lui ordonna de
dboucher vers Cauriana, sur les derrires de Wurmser. Il attendait son
feu pour commencer le combat.

Ds la pointe du jour, les deux armes entrrent en action. Wurmser,
impatient d'attaquer, branla sa droite le long des hauteurs; Bonaparte,
pour favoriser ce mouvement, replia sa gauche, qui tait forme par
la division Massna; il maintint son centre immobile dans la plaine.
Bientt il entendit le feu de Serrurier. Alors, tandis qu'il continuait
 replier sa gauche, et que Wurmser continuait  prolonger sa droite,
il fit attaquer la redoute de Medolano. Il dirigea d'abord vingt pices
d'artillerie lgre sur cette redoute, et, aprs l'avoir vivement
canonne, il dtacha le gnral Verdier, avec trois bataillons de
grenadiers, pour l'emporter. Ce brave gnral s'avana, appuy par
un rgiment de cavalerie, et enleva la redoute. Le flanc gauche des
Autrichiens fut alors dcouvert,  l'instant mme o Serrurier, arriv 
Cauriana, rpandait l'alarme sur leurs derrires. Wurmser jeta aussitt
une partie de sa seconde ligne  sa gauche, prive d'appui, et la plaa
en potence pour faire face aux Franais qui dbouchaient de Medolano. Il
porta le reste de sa seconde ligne en arrire, pour couvrir Cauriana, et
continua ainsi  faire tte  l'ennemi. Mais Bonaparte, saisissant le
moment avec sa promptitude accoutume, cesse aussitt de refuser sa
gauche et son centre; il donne  Massna et Augereau le signal qu'ils
attendaient impatiemment. Massna, avec la gauche, Augereau, avec le
centre, fondent sur la ligne affaiblie des Autrichiens, et la chargent
avec imptuosit. Attaque si brusquement sur tout son front, menace
sur sa gauche et ses derrires, elle commence  cder le terrain.
L'ardeur des Franais redouble. Wurmser, voyant son arme compromise,
donne alors le signal de la retraite. On le poursuit en lui faisant
des prisonniers. Pour le mettre dans une droute complte, il fallait
redoubler de clrit, et le pousser en dsordre sur le Mincio. Mais,
depuis six jours, les troupes marchaient et se battaient sans relche;
elles ne pouvaient plus avancer, et couchrent sur le champ de bataille.
Wurmser n'avait perdu que deux mille hommes ce jour-l, mais il n'en
avait pas moins perdu l'Italie.

Le lendemain Augereau se porta au pont de Borghetto, et Massna devant
Peschiera. Augereau engagea une canonnade qui fut suivie de la retraite
des Autrichiens; et Massna livra un combat d'arrire-garde  la
division qui avait masqu Peschiera. Le Mincio fut abandonn par
Wurmser; il reprit la route de Rivoli, entre l'Adige et le lac de Garda,
pour rentrer dans le Tyrol. Massna le suivit  Rivoli,  la Corona, et
reprit ses anciennes positions. Augereau se prsenta devant Vrone. Le
provditeur vnitien, pour donner aux Autrichiens le temps d'vacuer la
ville et de sauver leurs bagages, demandait deux heures de temps avant
d'ouvrir les portes; Bonaparte les fit enfoncer  coups de canon. Les
Vronais, qui taient dvous  la cause de l'Autriche, et qui avaient
manifest hautement leurs sentimens au moment de la retraite des
Franais, craignaient le courroux du vainqueur; mais il fit observer 
leur gard les plus grands mnagemens.

Du ct de Salo et de la Chiesa, Quasdanovich faisait une retraite
pnible par derrire le lac de Garda. Il voulut s'arrter et dfendre
le dfil dit la Rocca-d'Anfo; mais il fut battu, et perdit douze cents
hommes. Bientt les Franais eurent repris toutes leurs anciennes
positions.

Cette campagne avait dur six jours; et dans ce court espace de temps,
trente et quelques mille hommes en avaient mis soixante mille hors de
combat. Wurmser avait perdu vingt mille hommes, dont sept  huit mille
tus ou blesss, et douze ou treize mille prisonniers. Il tait rejet
dans les montagnes, et rduit  l'impossibilit de tenir la campagne.
Ainsi s'tait vanouie cette formidable expdition, devant une poigne
de braves. Ces rsultats extraordinaires et inous dans l'histoire
taient dus  la promptitude et  la vigueur de rsolution du jeune
chef. Tandis que deux armes redoutables couvraient les deux rives du
lac de Garda, et que tous les courages taient branls, il avait su
rduire toute la campagne  une seule question, la jonction de ces
deux armes  la pointe du lac de Garda; il avait su faire un grand
sacrifice, celui du blocus de Mantoue, pour se concentrer au point
dcisif; et, frappant alternativement des coups terribles sur chacune
des masses ennemies,  Salo,  Lonato,  Castiglione, il les avait
successivement dsorganises et rejetes dans les montagnes d'o elles
taient sorties.

Les Autrichiens taient saisis d'effroi; les Franais transports
d'admiration pour leur jeune chef. La confiance et le dvouement en lui
taient au comble. Un bataillon pouvait en faire fuir trois. Les
vieux soldats qui l'avaient nomm caporal  Lodi, le firent sergent
 Castiglione. En Italie la sensation fut profonde. Milan, Bologne,
Ferrare, les villes du duch de Modne, et tous les amis de la libert,
furent transports de joie. La douleur se rpandit dans les couvens et
chez toutes les vieilles aristocraties. Les gouvernemens qui avaient
fait des imprudences, Venise, Rome, Naples, taient pouvants.

Bonaparte, jugeant sainement sa position, ne crut pas la lutte termine,
quoiqu'il et enlev  Wurmser vingt mille hommes. Le vieux marchal se
retirait dans les Alpes avec quarante mille. Il allait les reposer, les
rallier, les recruter, et il tait  prsumer qu'il fondrait encore
une fois sur l'Italie. Bonaparte avait perdu quelques mille hommes,
prisonniers, tus ou blesss; il en avait beaucoup dans les hpitaux: il
jugea qu'il fallait temporiser encore, avoir toujours les yeux sur
le Tyrol, et les pieds sur l'Adige, et se contenter d'imposer aux
puissances italiennes, en attendant qu'il et le temps de les chtier.
Il se contenta d'apprendre aux Vnitiens qu'il tait instruit de leurs
armemens, et continua  se faire nourrir  leurs frais, ajournant encore
les ngociations pour une alliance. Il avait appris l'arrive  Ferrare
d'un lgat du pape, qui tait venu pour reprendre possession des
lgations; il le manda  son quartier-gnral. Ce lgat, qui tait le
cardinal Mattei, tomba  ses pieds en disant: _Peccavi_. Bonaparte le
mit aux arrts dans un sminaire. Il crivit  M. d'Azara, qui tait son
intermdiaire auprs des cours de Rome et de Naples; il se plaignit 
lui de l'imbcillit et de la mauvaise foi du gouvernement papal, et lui
annona son intention de revenir bientt sur ses derrires, si on
l'y obligeait. Quant  la cour de Naples, il prit le langage le plus
menaant. Les Anglais, dit-il  M. d'Azara, ont persuad au roi de
Naples qu'il tait quelque chose; moi, je lui prouverai qu'il n'est
rien. S'il persiste, au mpris de l'armistice,  se mettre sur les
rangs, je prends l'engagement,  la face de l'Europe, de marcher contre
ses prtendus soixante-dix mille hommes avec six mille grenadiers,
quatre mille chevaux, et cinquante pices de canon.

Il crivit une lettre polie, mais ferme, au duc de Toscane, qui avait
laiss occuper aux Anglais Porto-Ferrajo, et lui dit que la France
pourrait le punir de cette ngligence en occupant ses tats, mais
qu'elle voulait bien n'en rien faire, en considration d'une ancienne
amiti. Il changea la garnison de Livourne, afin d'imposer  la Toscane
par un mouvement de troupes. Il se tut avec Gnes. Il crivit une lettre
vigoureuse au roi de Pimont, qui souffrait les Barbets dans ses tats,
et fit partir une colonne de douze cents hommes avec une commission
militaire ambulante, pour saisir et fusiller les Barbets trouvs sur
les routes. Le peuple de Milan avait montr les dispositions les plus
amicales aux Franais. Il lui adressa une lettre dlicate et noble, pour
le remercier. Ses dernires victoires lui donnant des esprances plus
fondes de conserver l'Italie, il crut pouvoir s'engager davantage avec
les Lombards; il leur accorda des armes, et leur permit de lever une
lgion  leur solde, dans laquelle s'enrlrent en foule les Italiens
attachs  la libert, et les Polonais errans en Europe depuis le
dernier partage. Bonaparte tmoigna sa satisfaction aux peuples de
Bologne et de Ferrare. Ceux de Modne demandaient  tre affranchis de
la rgence tablie par leur duc; Bonaparte avait dj quelques motifs
de rompre l'armistice, car la rgence avait fait passer des vivres  la
garnison de Mantoue. Il voulut attendre encore. Il demanda des secours
au directoire pour rparer ses pertes, et se tint  l'entre des gorges
du Tyrol, prt  fondre sur Wurmser, et  dtruire les restes de son
arme, ds qu'il apprendrait que Moreau avait pass le Danube.

Pendant que ces grands vnemens se passaient en Italie, il s'en
prparait d'autres sur le Danube. Moreau avait pouss l'archiduc pied
 pied, et tait arriv dans le milieu de thermidor (premiers jours
d'aot) sur le Danube. Jourdan se trouvait sur la Naab, qui tombe dans
ce fleuve. La chane de l'Alb, qui spare le Necker du Danube, se
compose de montagnes de moyenne hauteur, termines en plateaux,
traverses par des dfils troits comme des fissures de rochers. C'est
par ces dfils que Moreau avait dbouch sur le Danube, dans un pays
ingal, coup de ravins et couvert de bois. L'archiduc, qui nourrissait
le dessein de se concentrer sur le Danube, et de reprendre force sur
cette ligne puissante, forma tout  coup une rsolution qui faillit
compromettre ses sages projets. Il apprenait que Wartensleben, au lieu
de se replier sur lui, le plus prs possible de Donawert, se repliait
vers la Bohme, dans la sotte pense de la couvrir; il craignait que,
profitant de ce faux mouvement, qui dcouvrait le Danube, l'arme de
Sambre-et-Meuse ne voult en tenter le passage. Il voulait donc le
passer lui-mme, pour filer rapidement sur l'autre rive, et aller faire
tte  Jourdan. Mais le fleuve tait encombr de ses magasins, et il
lui fallait encore du temps pour les faire vacuer; il ne voulait pas
d'ailleurs excuter le passage sous les yeux de Moreau et trop prs de
ses coups, et il songea  l'loigner en lui livrant la bataille avec le
Danube  dos: mauvaise pense dont il s'est blm svrement depuis,
car elle l'exposait  tre jet dans le fleuve, ou du moins  ne pas y
arriver entier, condition indispensable pour le succs de ses projets
ultrieurs.

Le 24 thermidor (11 aot), il s'arrta devant les positions de Moreau,
pour lui livrer une attaque gnrale. Moreau tait  Neresheim, tenant
les positions de Dunstelkingen et de Dischingen par sa droite et son
centre, et celle de Nordlingen par sa gauche. L'archiduc, voulant
d'abord l'carter du Danube, puis le couper, s'il tait possible, des
montagnes par lesquelles il avait dbouch, et enfin l'empcher de
communiquer avec Jourdan, l'attaqua, pour arriver  toutes ses fins, sur
tous les points  la fois. Il parvint  tourner la droite de Moreau, en
dispersant ses flanqueurs; il s'avana jusqu' Heidenheim, presque
sur ses derrires, et y jeta une telle alarme, que tous les parcs
rtrogradrent. Au centre, il tenta une attaque vigoureuse, mais qui
ne fut pas assez dcisive. A la gauche, vers Nordlingen, il fit des
dmonstrations menaantes. Moreau ne s'intimida ni des dmonstrations
faites  sa gauche, ni de l'excursion derrire sa droite; et, jugeant
avec raison que le point essentiel tait au centre, fit le contraire de
ce que font les gnraux ordinaires, toujours alarms lorsqu'on menace
de les dborder; il affaiblit ses ailes au profit du centre. Sa
prvision tait juste; car l'archiduc, redoublant d'efforts au centre
vers Dunstelkingen, fut repouss avec perte. On coucha de part et
d'autre sur le champ de bataille.

Le lendemain, Moreau se trouva fort embarrass par le mouvement
rtrograde de ses parcs, qui le laissait sans munitions. Cependant il
pensa qu'il fallait payer d'audace, et faire mine de vouloir attaquer.
Mais l'archiduc, press de repasser le Danube, n'avait nulle envie de
recommencer le combat: il fit sa retraite avec beaucoup de fermet sur
le fleuve, le repassa sans tre inquit par Moreau, et en coupa les
ponts jusqu' Donawerth. L, il apprit ce qui s'tait pass entre les
deux armes qui avaient opr par le Mein. Wartensleben ne s'tait pas
jet en Bohme comme il le craignait, il tait rest sur la Naab, en
prsence de Jourdan. Le jeune prince autrichien forma une rsolution
trs belle, qui tait la consquence de sa longue retraite, et qui tait
propre  dcider la campagne. Son but, en se repliant sur le Danube,
avait t de s'y concentrer, pour tre en mesure d'agir sur l'une ou sur
l'autre des deux armes franaises, avec une masse suprieure de forces.
La bataille de Neresheim aurait pu compromettre ce plan, si, au lieu
d'tre incertaine, elle avait t tout  fait malheureuse. Mais
s'tant retir entier sur le Danube, il pouvait maintenant profiter de
l'isolement des armes franaises, et tomber sur l'une des deux. En
consquence, il rsolut de laisser le gnral Latour avec trente-six
mille hommes pour occuper Moreau, et de se porter de sa personne avec
vingt-cinq mille vers Wartensleben, afin d'accabler Jourdan par cette
runion de forces. L'arme de Jourdan tait la plus faible des deux. A
une aussi grande distance de sa base, elle ne comptait gure plus de
quarante-cinq mille hommes. Il tait vident qu'elle ne pourrait
pas rsister, et qu'elle allait mme se trouver expose  de grands
dsastres. Jourdan, tant battu et ramen sur le Rhin, Moreau, de son
ct, ne pouvait rester en Bavire, et l'archiduc pouvait mme se porter
sur le Necker et le prvenir sur sa ligne de retraite. Cette conception
si juste a t regarde comme la plus belle dont puissent s'honorer les
gnraux autrichiens pendant ces longues guerres; comme celles qui dans
le moment signalaient le gnie de Bonaparte en Italie, elle appartenait
 un jeune homme.

L'archiduc partit d'Ingolstadt le 29 thermidor (16 aot), cinq jours
aprs la bataille de Neresheim. Jourdan, plac sur la Naab, entre
Naabourg et Schwandorff, ne s'attendait pas  l'orage qui se prparait
sur sa tte. Il avait dtach le gnral Bernadotte  Neumark, sur sa
droite, de manire  se mettre en communication avec Moreau; objet
impossible  remplir, et pour lequel un corps dtach tait inutilement
compromis. Ce fut contre ce dtachement que l'archiduc, arrivant du
Danube, devait donner ncessairement. Le gnral Bernadotte, attaqu par
des forces suprieures, fit une rsistance honorable, mais fut oblig de
repasser rapidement les montagnes par lesquelles l'arme avait dbouch
de la valle du Mein dans celle du Danube. Il se retira  Nuremberg.
L'archiduc, aprs avoir jet un corps  sa poursuite, se porta avec le
reste de ses forces sur Jourdan. Celui-ci, prvenu de l'arrive d'un
renfort, averti du danger qu'avait couru Bernadotte, et de sa retraite
sur Nuremberg, se disposa  repasser aussi les montagnes. Au moment o
il se mettait en marche, il fut attaqu  la fois par l'archiduc et par
Wartensleben; il eut un combat difficile  soutenir  Amberg, et perdit
sa route directe vers Nuremberg. Jet avec ses parcs, sa cavalerie
et son infanterie, dans des routes de traverse, il courut de grands
dangers, et fit, pendant huit jours, une retraite des plus difficiles et
des plus honorables pour les troupes et pour lui. Il se retrouva sur
le Mein,  Schweinfurt, le 12 fructidor (29 aot), se proposant de se
diriger sur Wurtzbourg, pour y faire halte, y rallier ses corps, et
tenter de nouveau le sort des armes.

Pendant que l'archiduc excutait ce beau mouvement sur l'arme de
Sambre-et-Meuse, il fournissait  Moreau l'occasion d'en excuter un
pareil, aussi beau et aussi dcisif. L'ennemi ne tente jamais une
hardiesse sans se dcouvrir, et sans ouvrir de belles chances  son
adversaire. Moreau, n'ayant plus que trente-huit mille hommes devant
lui, pouvait facilement les accabler, en agissant avec un peu de
vigueur. Il pouvait mieux (au jugement de Napolon et de l'archiduc
Charles), il pouvait tenter un mouvement dont les rsultats auraient t
immenses. Il devait lui-mme suivre la marche de l'ennemi, se rabattre
sur l'archiduc, comme ce prince se rabattait sur Jourdan, et arriver
 l'improviste sur ses derrires. L'archiduc, pris entre Jourdan et
Moreau, et couru des dangers incalculables. Mais, pour cela, il
fallait excuter un mouvement trs tendu, changer tout  coup sa ligne
d'opration, se jeter du Necker sur le Mein; il fallait surtout manquer
aux instructions du directoire, qui prescrivaient de s'appuyer au Tyrol,
afin de dborder les flancs de l'ennemi et de communiquer avec l'arme
d'Italie. Le jeune vainqueur de Castiglione n'aurait pas hsit  faire
cette marche hardie, et  commettre une dsobissance, qui aurait dcid
la campagne d'une manire victorieuse; mais Moreau tait incapable
d'une pareille dtermination. Il resta plusieurs jours sur les bords
du Danube, ignorant le dpart de l'archiduc, et explorant lentement un
terrain qui tait alors peu connu. Ayant appris enfin le mouvement
qui venait de s'oprer, il conut des inquitudes pour Jourdan; mais,
n'osant prendre aucune dtermination vigoureuse, il se dcida  franchir
le Danube, et  s'avancer en Bavire, pour essayer par l de ramener
l'archiduc  lui, tout en restant fidle au plan du directoire. Il tait
cependant ais de juger que l'archiduc ne quitterait pas Jourdan avant
de l'avoir mis hors de combat, et ne se laisserait pas dtourner de
l'excution d'un vaste plan, par une excursion en Bavire. Moreau n'en
passa pas moins le Danube,  la suite de Latour, et s'approcha du Lech.
Latour fit mine de disputer le passage du Lech; mais, trop tendu pour
s'y soutenir, il fut oblig de l'abandonner, aprs avoir essuy un
combat malheureux  Friedberg. Moreau s'approcha ensuite de Munich; il
se trouvait le 15 fructidor (1er septembre)  Dachau, Pfaffenhofen et
Geisenfeld.

Ainsi la fortune commenait  nous tre moins favorable en Allemagne,
par l'effet d'un plan vicieux qui, sparant nos armes, les exposait
 tre battues isolment. D'autres rsultats se prparaient encore en
Italie.

On a vu que Bonaparte, aprs avoir rejet les Autrichiens dans le Tyrol,
et repris ses anciennes positions sur l'Adige, mditait de nouveaux
projets contre Wurmser, auquel il n'tait pas content d'avoir dtruit
vingt mille hommes, et dont il voulait ruiner entirement l'arme. Cette
opration tait indispensable pour l'excution de tous ses desseins en
Italie. Wurmser dtruit, il pourrait faire une pointe jusqu' Trieste,
ruiner ce point si important pour l'Autriche, revenir ensuite sur
l'Adige, faire la loi  Venise,  Rome et  Naples, dont la malveillance
tait toujours aussi manifeste, et donner enfin le signal de la libert
en Italie, en constituant la Lombardie, les lgations de Bologne et de
Ferrare, peut-tre mme le duch de Modne, en rpublique indpendante.
Il rsolut donc, pour accomplir tous ces projets, de monter dans le
Tyrol, certain aujourd'hui d'tre second par la prsence de Moreau sur
l'autre versant des Alpes.

Pendant que les troupes franaises employaient une vingtaine de jours 
se reposer, Wurmser rorganisait et renforait les siennes. De nouveaux
dtachemens venus de l'Autriche, et les milices tyroliennes, lui
permirent de porter son arme  prs de cinquante mille hommes. Le
conseil aulique lui envoya un autre chef d'tat-major, le gnral du
gnie Laer, avec de nouvelles instructions sur le plan  suivre pour
enlever la ligne de l'Adige. Wurmser devait laisser dix-huit ou vingt
mille hommes sous Davidovich, pour garder le Tyrol, et descendre avec le
reste, par la valle de la Brenta, dans les plaines du Vicentin et du
Padouan. La Brenta prend naissance non loin de Trente, s'loigne de
l'Adige en forme de courbe, redevient parallle  ce fleuve dans la
plaine, et va finir dans l'Adriatique. Une chausse, partant de Trente,
conduit dans la valle de la Brenta, et vient aboutir, par Bassano, dans
les plaines du Vicentin et du Padouan. Wurmser devait parcourir cette
valle pour dboucher dans la plaine, et venir tenter le passage de
l'Adige, entre Vrone et Legnago. Ce plan n'tait pas mieux conu que le
prcdent, car il avait toujours l'inconvnient de diviser les forces en
deux corps, et de mettre Bonaparte au milieu.

Wurmser entrait en action, dans le mme moment que Bonaparte. Celui-ci
ignorant les projets de Wurmser, mais prvoyant avec une sagacit rare,
que, pendant son excursion au fond du Tyrol, il serait possible que
l'ennemi vnt tter la ligne de l'Adige, de Vrone  Legnago, laissa
le gnral Kilmaine  Vrone avec une rserve de prs de trois mille
hommes, et avec tous les moyens de rsister pendant deux jours au moins.
Le gnral Sahuguet resta avec une division de huit mille hommes devant
Mantoue. Bonaparte partit avec vingt-huit mille, et remonta par les
trois routes du Tyrol, celle qui circule derrire le lac de Garda, et
les deux qui longent l'Adige. Le 17 fructidor (3 septembre), la division
Sauret, devenue division Vaubois, aprs avoir circul par derrire le
lac de Garda, et livr plusieurs combats, arriva  Torbole, la pointe
suprieure du lac. Le mme jour, les divisions Massna et Augereau, qui
longeaient d'abord les deux rives de l'Adige, et qui s'taient ensuite
runies sur la mme rive par le pont de Golo, arrivrent devant
Seravalle. Elles livrrent un combat d'avant-garde, et firent quelques
prisonniers  l'ennemi.

Les Franais avaient  remonter maintenant une valle troite et
profonde:  leur gauche tait l'Adige,  leur droite des montagnes
leves. Souvent le fleuve, serrant le pied des montagnes, ne laissait
que la largeur de la chausse, et formait ainsi d'affreux dfils 
franchir. Il y en avait plus d'un de ce genre, pour pntrer dans le
Tyrol. Mais les Franais, audacieux et agiles, taient aussi propres 
cette guerre qu' celle qu'ils venaient de faire dans les vastes plaines
du Mantouan. Davidovich avait plac deux divisions, l'une au camp de
Mori, sur la rive droite de l'Adige, pour faire tte  la division
Vaubois qui remontait la chausse de Salo  Roveredo, par derrire le
lac de Garda: l'autre  San-Marco, sur la rive gauche, pour garder le
dfil contre Massna et Augereau. Le 18 fructidor (4 septembre), on se
trouva en prsence. C'tait la division Wukassovich qui dfendait le
dfil de San-Marco. Bonaparte, saisissant sur-le-champ le genre de
tactique convenable aux lieux, forme deux corps d'infanterie lgre,
et les distribue  droite et  gauche, sur les hauteurs environnantes;
puis, quand il a fatigu quelque temps les Autrichiens, il forme la
dix-huitime demi-brigade en colonne serre par bataillons, et ordonne
au gnral Victor de percer avec elle le dfil. Un combat violent
s'engage; les Autrichiens rsistent d'abord; mais Bonaparte dcide
l'action, en ordonnant au gnral Dubois de charger  la tte des
hussards. Ce brave gnral fond sur l'infanterie autrichienne, la rompt,
et tombe perc de trois balles. On l'emporte expirant. Avant que je
meure, dit-il  Bonaparte, faites-moi savoir si nous sommes vainqueurs.
 De toutes parts les Autrichiens fuient et se retirent  Roveredo,
situ  une lieue de Marco; on les poursuit au pas de course. Roveredo
est  une certaine distance de l'Adige; Bonaparte dirige Rampon, avec
la trente-deuxime, vers l'espace qui spare le fleuve de la ville; il
porte Victor, avec la dix-huitime, sur la ville mme. Celui-ci entre
au pas de charge dans la grande rue de Roveredo, balaie les Autrichiens
devant lui, et arrive  l'autre extrmit de la ville,  l'instant o
Rampon en achevait le circuit extrieur. Pendant que l'arme principale
emportait ainsi San-Marco et Roveredo, la division Vaubois arrivait 
Roveredo par l'autre rive de l'Adige. La division autrichienne de Reuss
lui avait disput le camp de Mori, mais Vaubois venait de l'emporter 
l'instant mme, et toutes les divisions se trouvaient runies maintenant
au milieu du jour  la hauteur de Roveredo, sur les deux rives du
fleuve. Mais le plus difficile restait  faire.

Davidovich avait ralli ses deux divisions sur sa rserve, dans le
dfil de Calliano, dfil redoutable et bien autrement dangereux
que celui de Marco. Sur ce point, l'Adige, serrant les montagnes, ne
laissait, entre son lit et leur pied, que la largeur de la chausse.
L'entre du dfil tait ferme par le chteau de la Pietra, qui
joignait la montagne au fleuve, et qui tait couronn d'artillerie.

Bonaparte, persistant dans sa tactique, distribue son infanterie lgre
 droite, sur les escarpemens de la montagne, et  gauche, sur les bords
du fleuve. Ses soldats, ns sur les bords du Rhne, de la Seine ou de la
Loire, galent l'agilit et la hardiesse des chasseurs des Alpes.
Les uns gravissent de rochers en rochers, atteignent le sommet de la
montagne, et font un feu plongeant sur l'ennemi; les autres, non moins
intrpides, se glissent le long du fleuve, appuient le pied partout o
ils peuvent se soutenir, et tournent le chteau de la Pietra. Le gnral
Dammartin place avec bonheur une batterie d'artillerie lgre qui
fait le meilleur effet; le chteau est enlev. Alors l'infanterie le
traverse, et fond en colonne serre sur l'arme autrichienne amasse
dans le dfil. Artillerie, cavalerie, infanterie, se confondent, et
fuient dans un dsordre pouvantable. Le jeune Lamarois, aide-de-camp du
gnral en chef, veut prvenir la fuite des Autrichiens; il se prcipite
au galop  la tte de cinquante hussards, traverse dans toute sa
longueur la masse autrichienne, et, tournant bride sur-le-champ, fait
effort pour en arrter la tte. Il est renvers de cheval, mais il
rpand la terreur dans les rangs autrichiens, et donne le temps  la
cavalerie, qui accourait, de recueillir plusieurs mille prisonniers.
L finit cette suite de combats, qui valurent  l'arme franaise les
dfils du Tyrol, la ville de Roveredo, toute l'artillerie autrichienne,
quatre mille prisonniers, sans compter les morts et les blesss.
Bonaparte appela cette journe bataille de Roveredo.

Le lendemain 19 fructidor (5 septembre), les Franais entrrent 
Trente, capitale du Tyrol italien. L'vque avait fui. Bonaparte, pour
calmer les Tyroliens, qui taient fort attachs  la maison d'Autriche,
leur adressa une proclamation, dans laquelle il les invitait  poser
les armes, et  ne point commettre d'hostilits contre son arme, leur
promettant qu' ce prix leurs proprits et leurs tablissements publics
seraient respects. Wurmser n'tait plus  Trente. Bonaparte l'avait
surpris  l'instant o il se mettait en marche pour excuter son
plan. En voyant les Franais s'engager dans le Tyrol pour communiquer
peut-tre avec l'Allemagne, Wurmser n'en fut que plus dispos 
descendre par la Brenta, pour emporter l'Adige pendant leur absence.
Il esprait mme, par ce circuit rapide, qui allait l'amener  Vrone,
enfermer les Franais dans la haute valle de l'Adige, et, tout 
la fois, les envelopper et les couper de Mantoue. Il tait parti
l'avant-veille et devait tre dj rendu  Bassano; Bonaparte forme
sur-le-champ une rsolution des plus hardies: il va laisser Vaubois 
la garde du Tyrol, et se jeter  travers les gorges de la Brenta,  la
suite de Wurmser. Il ne peut emmener avec lui que vingt mille hommes, et
Wurmser en a trente; il peut tre enferm dans ces gorges pouvantables,
si Wurmser lui tient tte; il peut aussi arriver trop tard pour tomber
sur les derrires de Wurmser, et celui-ci peut avoir eu le temps de
forcer l'Adige: tout cela est possible. Mais ses vingt mille hommes en
valent trente; mais si Wurmser veut lui tenir tte et l'enfermer dans
les gorges, il lui passera sur le corps; mais s'il a vingt lieues 
faire, il les fera en deux jours, et arrivera dans la plaine aussitt
que Wurmser. Alors il le rejettera ou sur Trieste, ou sur l'Adige. S'il
le rejette sur Trieste, il le poursuivra et ira brler ce port sous ses
yeux; s'il le rejette sur l'Adige, il l'enfermera entre son arme et ce
fleuve, et enveloppera ainsi l'ennemi, qui croyait le prendre dans les
gorges du Tyrol.

Ce jeune homme, dont la pense et la volont sont aussi promptes que la
foudre, ordonne  Vaubois, le jour mme de son arrive  Trente, de se
porter sur le Lavis, pour enlever cette position  l'arrire-garde de
Davidovich. Il fait excuter cette opration sous ses yeux, indique 
Vaubois la position qu'il doit garder avec ses dix mille hommes, et part
ensuite avec les vingt autres, pour se jeter  travers les gorges de la
Brenta.

Il part le 20 au matin (6 septembre); il couche le soir  Levico. Le
lendemain 21 (7), il se remet en marche le matin, et arrive devant un
nouveau dfil, dit de Primolano, o Wurmser avait plac une division.
Bonaparte emploie les mmes manoeuvres, jette des tirailleurs sur les
hauteurs et sur le bord de la Brenta, puis fait charger en colonne sur
la route. On enlve le dfil. Un petit fort se trouvait au del, on
l'entoure et on s'en rend matre. Quelques soldats intrpides courant
sur la route, y devancent les fugitifs, les arrtent, et donnent 
l'arme le temps d'arriver pour les prendre. On fait trois mille
prisonniers. On arrive le soir  Cismone, aprs avoir fait vingt lieues
en deux jours. Bonaparte voudrait avancer encore, mais les soldats
n'en peuvent plus; lui-mme est accabl de fatigue. Il a devanc son
quartier-gnral, il n'a ni suite ni vivres; il partage le pain de
munition d'un soldat, et se couche, en attendant avec impatience le
lendemain.

Cette marche foudroyante et inattendue frappe Wurmser d'tonnement. Il
ne conoit pas que son ennemi se soit jet dans ces gorges, au risque
d'y tre enferm; il se propose de profiter de la position de Bassano
qui les ferme, et d'en barrer le passage avec toute son arme. S'il
russit  y tenir, Bonaparte est pris dans la courbe de la Brenta. Dj
il avait envoy la division De Mezaros pour tter Vrone, mais il la
rappelle pour lutter ici avec toutes ses forces; cependant il n'est pas
probable que l'ordre arrive  temps. La ville de Bassano est situe sur
la rive gauche de la Brenta. Elle communique avec la rive droite par un
pont. Wurmser place les deux divisions Sebottendorff et Quasdanovich
sur les deux rives de la Brenta, en avant de la ville. Il dispose six
bataillons en avant garde dans les dfils qui prcdent Bassano, et qui
ferment la valle.

Le 22 (8 septembre), au matin, Bonaparte part de Cismone, et s'avance
sur Bassano; Massna marche sur la rive droite, Augereau sur la gauche.
On emporte les dfils, et on dbouche en prsence de l'arme ennemie,
range sur les deux rives de la Brenta. Les soldats de Wurmser,
dconcerts par l'audace des Franais, ne rsistent pas avec le courage
qu'ils ont montr en tant d'occasions; ils s'branlent, se rompent,
et entrent dans Bassano. Augereau se prsente  l'entre de la ville.
Massna, qui est sur la rive oppose, veut pntrer par le pont; il
l'enlve en colonne serre, comme celui de Lodi, et entre en mme temps
qu'Augereau. Wurmser, dont le quartier-gnral tait encore dans la
ville, n'a que le temps de se sauver, en nous laissant quatre mille
prisonniers et un matriel immense. Le plan de Bonaparte tait donc
ralis; il avait dbouch dans la plaine aussitt que Wurmser, et il
lui restait maintenant  l'envelopper, en l'acculant sur l'Adige.

Wurmser, dans le dsordre d'une action si prcipite, se trouve spar
des restes de la division Quasdanovich. Cette division se retire vers le
Frioul, et lui, se voyant press par les divisions Massna et Augereau,
qui lui ferment la route du Frioul et le replient vers l'Adige, forme
la rsolution de passer l'Adige de vive force, et d'aller se jeter dans
Mantoue. Il avait ralli  lui la division De Mezaros, qui venait de
faire de vains efforts pour emporter Vrone. Il ne comptait plus que
quatorze mille hommes, dont huit d'infanterie et six de cavalerie
excellente. Il longe l'Adige, et fait chercher partout un passage.
Heureusement pour lui, le poste qui gardait Legnago avait t transport
 Vrone, et un dtachement, qui devait venir occuper cette place,
n'tait point encore arriv. Wurmser, profitant de ce hasard, s'empare
de Legnago. Certain maintenant de pouvoir regagner Mantoue, il accorde
quelque repos  ses troupes, qui taient abmes de fatigue.

Bonaparte le suivait sans relche: il fut cruellement du en apprenant
la ngligence qui sauvait Wurmser; cependant il ne dsespra pas encore
de le prvenir  Mantoue. Il porta la division Massna sur l'autre rive
de l'Adige par le bac de Ronco, et la dirigea sur Sanguinetto, pour
barrer le chemin de Mantoue, il dirigea Augereau vers Legnago mme.
L'avant-garde de Massna, devanant sa division, entra dans Cra le 25
(11 septembre), au moment o Wurmser y arrivait de Legnago avec tout son
corps d'arme. Cette avant-garde de cavalerie et d'infanterie lgre,
commande par les gnraux Murat et Pigeon, fit une rsistance des
plus hroques, mais fut culbute: Wurmser lui passa sur le corps, et
continua sa marche. Bonaparte arrivait seul au galop au moment de cette
action: il manqua tre pris, et se sauva en toute hte.

Wurmser passa  Sanguinetto; puis, apprenant que tous les ponts de la
Molinella taient rompus, except celui de Villimpenta, il descendit
jusqu' ce pont, y franchit la rivire, et marcha sur Mantoue. Le
gnral Charton voulut lui rsister avec trois cents hommes forms en
carr; ces braves gens furent sabrs ou pris. Wurmser arriva ainsi 
Mantoue le 27 (13). Ces lgers avantages taient un adoucissement aux
malheurs du vieux et brave marchal. Il se rpandit dans les environs de
Mantoue, et tint un moment la campagne, grce  sa nombreuse et belle
cavalerie.

Bonaparte arrivait  perte d'haleine, furieux contre les officiers
ngligens qui lui avaient fait manquer une si belle proie. Augereau
tait rentr dans Legnago, et avait fait prisonnire la garnison
autrichienne, forte de seize cents hommes. Bonaparte ordonna  Augereau
de se porter  Governolo, sur le Bas-Mincio. Il livra ensuite de petits
combats  Wurmser, pour l'attirer hors de la place; et, dans la nuit
du 28 au 29 (14-15 septembre), il prit une position en arrire, pour
engager Wurmser  se montrer en plaine. Le vieux gnral, allch
par ses petits succs, se dploya en effet hors de Mantoue, entre
la citadelle et le faubourg de Saint-George. Bonaparte l'attaqua le
troisime jour complmentaire an IV (19 septembre). Augereau, venant de
Governolo, formait la gauche; Massna, partant de Due-Castelli, formait
le centre, et Sahuguet, avec le corps de blocus, formait la droite.
Wurmser avait encore vingt-un mille hommes en ligne. Il fut enfonc
partout, et rejet dans la place avec une perte de deux mille hommes.
Quelques jours aprs, il fut entirement renferm dans Mantoue. La
nombreuse cavalerie qu'il avait ramene ne lui servait  rien, et ne
faisait qu'augmenter le nombre des bouches inutiles; il fit tuer et
saler tous les chevaux. Il avait vingt et quelques mille hommes de
garnison, dont plusieurs mille aux hpitaux.

Ainsi, quoique Bonaparte et perdu en partie le fruit de sa marche
audacieuse sur la Brenta, et qu'il n'et pas fait mettre bas les armes
au marchal, il avait entirement ruin et dispers son arme. Quelques
mille hommes taient rejets dans le Tyrol sous Davidovich; quelques
mille fuyaient en Frioul sous Quasdanovich. Wurmser, avec douze ou
quatorze mille, s'tait enferm dans Mantoue. Treize ou quatorze mille
taient prisonniers, six ou sept mille tus ou blesss. Ainsi cette
arme venait des perdre encore une vingtaine de mille hommes en dix
jours, outre un matriel considrable. Bonaparte en avait perdu sept ou
huit mille, dont quinze cents prisonniers, et le reste tu, bless, ou
malade. Ainsi, aux armes de Colli et de Beaulieu, dtruites en entrant
en Italie, il fallait ajouter celle de Wurmser, dtruite en deux fois,
d'abord dans les plaines de Castiglione, et ensuite sur les rives de la
Brenta. Aux trophes de Montenotte, de Lodi, de Borghetto, de Lonato, de
Castiglione, il fallait donc joindre ceux de Roveredo, de Bassano et de
Saint-George. A quelle poque de l'histoire avait-on vu de si grands
rsultats, tant d'ennemis tus, tant de prisonniers, de drapeaux, de
canons enlevs! Ces nouvelles rpandirent de nouveau la joie dans la
Lombardie, et la terreur dans le fond de la pninsule. La France fut
transporte d'admiration pour le gnral de l'arme d'Italie.

Nos armes taient moins heureuses sur les autres thtres de la guerre.
Moreau s'tait avanc sur le Lech, comme on l'a vu, dans l'espoir que
ses progrs en Bavire ramneraient l'archiduc et dgageraient
Jourdan. Cet espoir tait peu fond, et l'archiduc aurait mal jug de
l'importance de son mouvement, s'il se ft dtourn de son excution
pour revenir vers Moreau. Toute la campagne dpendait de ce qui allait
se passer sur le Mein. Jourdan battu, et ramen sur le Rhin, les progrs
de Moreau ne faisaient que le compromettre davantage, et l'exposer 
perdre sa ligne de retraite. L'archiduc se contenta donc de renvoyer
le gnral Nauendorff, avec deux rgimens de cavalerie et quelques
bataillons, pour renforcer Latour, et continua sa poursuite de l'arme
de Sambre-et-Meuse.

Cette brave arme se retirait avec le plus vif regret, et en conservant
tout le sentiment de ses forces. C'est elle qui avait fait les plus
grandes et les plus belles choses, pendant les premires annes de la
rvolution; c'est elle qui avait vaincu  Watignies,  Fleurus, aux
bords de l'Ourthe et de la Ror. Elle avait beaucoup d'estime pour son
gnral, et une grande confiance en elle-mme. Cette retraite ne l'avait
point dcourage, et elle tait persuade qu'elle ne cdait qu' des
combinaisons suprieures, et  la masse des forces ennemies. Elle
dsirait ardemment une occasion de se mesurer avec les Autrichiens et
de rtablir l'honneur de son drapeau. Jourdan le dsirait aussi. Le
directoire lui crivait qu'il fallait  tout prix se maintenir en
Franconie, sur le Haut-Mein, pour prendre ses quartiers d'hiver en
Allemagne, et surtout pour ne pas dcouvrir Moreau, qui s'tait avanc
jusqu'aux portes de Munich. Moreau, de son ct, venait d'apprendre 
Jourdan,  la date du 8 fructidor (25 aot), sa marche au-del du Lech,
les avantages qu'il y avait remports, et le projet qu'il avait de
s'avancer toujours davantage pour ramener l'archiduc. Toutes ces raisons
dcidrent Jourdan  tenter le sort des armes, quoiqu'il et devant lui
des forces trs suprieures. Il aurait cru manquer  l'honneur s'il et
quitt la Franconie sans combattre, et s'il et laiss son collgue
en Bavire. Tromp d'ailleurs par le mouvement du gnral Nauendorff,
Jourdan croyait que l'archiduc venait de partir pour regagner les bords
du Danube. Il s'arrta donc  Wurtzbourg, place dont il jugeait la
conservation importante, mais dont les Franais n'avaient conserv que
la citadelle. Il y donna quelque repos  ses troupes, fit quelques
changemens dans la distribution et le commandement de ses divisions, et
annona l'intention de combattre. L'arme montra la plus grande ardeur 
enlever toutes les positions que Jourdan croyait utile d'occuper avant
d'engager la bataille. Il avait sa droite appuye  Wurtzbourg, et le
reste de sa ligne sur une suite de positions qui s'tendent le long du
Mein jusqu' Schveinfurt. Le Mein le sparait de l'ennemi. Une partie
seulement de l'arme autrichienne avait franchi ce fleuve, ce qui le
confirmait dans l'ide que l'archiduc avait rejoint le Danube. Il laissa
 l'extrmit de sa ligne la division Lefebvre,  Schveinfurt, pour
assurer sa retraite sur la Saale et Fulde, dans le cas o la bataille
lui ferait perdre la route de Francfort. Il se privait ainsi d'une
seconde ligne et d'un corps de rserve; mais il crut devoir ce sacrifice
 la ncessit d'assurer sa retraite. Il se dcida  attaquer, le 17
fructidor (3 septembre), au matin.

Dans la nuit du 16 au 17, l'archiduc, averti du projet de son
adversaire, fit rapidement passer le reste de son arme au-del du Mein,
et dploya aux yeux de Jourdan des forces trs suprieures. La bataille
s'engagea d'abord avec succs pour nous; mais notre cavalerie, assaillie
dans les plaines qui s'tendent le long du Mein par une cavalerie
formidable, fut rompue, se rallia, fut rompue de nouveau, et ne trouva
d'abri que derrire les lignes et les feux bien nourris de notre
infanterie. Jourdan, si sa rserve n'avait pas t si loigne de lui,
aurait pu remporter la victoire; il envoya  Lefebvre des officiers qui
ne purent percer  travers les nombreux escadrons ennemis. Il esprait
cependant que Lefebvre, voyant que Schveinfurt n'tait pas menac,
marcherait au lieu du pril; mais il attendit vainement, et replia son
arme pour la drober  la redoutable cavalerie de l'ennemi. La retraite
se fit en bon ordre sur Arnstein. Jourdan, victime du mauvais plan du
directoire, et de son dvouement  son collgue, dut ds lors se replier
sur la Lahn. Il continua sa marche sans aucun relche, donna ordre 
Marceau de se retirer de devant Mayence, et arriva derrire la Lahn
le 24 fructidor (10 septembre). Son arme, dans cette marche pnible
jusqu'aux frontires de la Bohme, n'avait gure perdu que cinq  six
mille hommes. Elle fit une perte sensible par la mort du jeune Marceau,
qui fut frapp d'une balle par un chasseur tyrolien, et qu'on ne put
emporter du champ de bataille. L'archiduc Charles le fit entourer de
soins; mais il expira bientt. Ce jeune hros, regrett des deux armes,
fut enseveli au bruit de leur double artillerie.

Pendant que ces choses se passaient sur le Mein, Moreau, toujours
au-del du Danube et du Lech, attendait impatiemment des nouvelles de
Jourdan. Aucun des officiers dtachs pour lui en donner n'tait arriv.
Il ttonnait sans oser prendre un parti. Dans l'intervalle, sa gauche,
sous les ordres de Desaix, eut un combat des plus rudes  soutenir
contre la cavalerie de Latour, qui, runie  celle de Nauendorff,
dboucha  l'improviste par Langenbruck. Desaix fit des dispositions si
justes et si promptes, qu'il repoussa les nombreux escadrons ennemis,
et les dispersa dans la plaine aprs leur avoir fait subir une perte
considrable. Moreau, toujours dans l'incertitude, se dcida enfin,
aprs une vingtaine de jours,  tenter un mouvement pour aller  la
dcouverte. Il rsolut de s'approcher du Danube, pour tendre son aile
gauche jusqu' Nuremberg, et avoir des nouvelles de Jourdan, ou lui
apporter des secours. Le 24 fructidor (10 septembre), il fit repasser le
Danube  sa gauche et  son centre, et laissa sa droite seule au-del
de ce fleuve, vers Zell. La gauche, sous Desaix, s'avana jusqu'
Aichstett. Dans cette situation singulire, il tendait sa gauche vers
Jourdan, qui dans le moment tait  soixante lieues de lui; il avait son
centre sur le Danube, et sa droite au-del, exposant l'un des corps 
tre dtruits, si Latour avait su profiter de leur isolement. Tous
les militaires ont reproch  Moreau ce mouvement, comme un de ces
demi-moyens qui ont tous les dangers des grands moyens, sans en avoir
les avantages. Moreau n'ayant pas, en effet, saisi l'occasion de se
rabattre vivement sur l'archiduc, lorsque celui-ci se rabattait sur
Jourdan, ne pouvait plus que se compromettre en se plaant ainsi 
cheval sur le Danube.

Enfin, aprs quatre jours d'attente dans cette position singulire,
il en sentit le danger, se reporta au-del du Danube, et songea  le
remonter pour se rapprocher de sa base d'opration. Il apprit alors la
retraite force de Jourdan sur la Lahn, et ne douta plus qu'aprs avoir
ramen l'arme de Sambre-et-Meuse, l'archiduc ne volt sur le Necker,
pour fermer le retour  l'arme du Rhin. Il apprit aussi une tentative
faite par la garnison de Manheim sur Kehl, pour dtruire le pont par
lequel l'arme franaise avait dbouch en Allemagne. Dans cet tat de
choses, il n'hsita plus  se mettre en marche pour regagner la France.
Sa position tait prilleuse. Engag au milieu de la Bavire, oblig de
repasser les Montagnes-Noires pour revenir sur le Rhin, ayant en tte
Latour avec quarante mille hommes, et expos  trouver l'archiduc
Charles avec trente mille sur ses derrires, il pouvait prvoir des
dangers extrmes. Mais s'il tait dpourvu du vaste et ardent gnie que
son mule dployait en Italie, il avait une me ferme et inaccessible 
ce trouble dont les mes vives sont quelquefois saisies. Il commandait
une superbe arme, forte de soixante et quelques mille hommes, dont le
moral n'avait t branl par aucune dfaite, et qui avait dans son
chef une extrme confiance. Apprciant une pareille ressource, il ne
s'effraya pas de sa position, et rsolut de reprendre tranquillement sa
route. Pensant que l'archiduc, aprs avoir repli Jourdan, reviendrait
probablement sur le Necker, il craignit de trouver ce fleuve dj
occup; il remonta donc la valle du Danube, pour aller joindre
directement celle du Rhin, par la route des villes forestires. Ces
passages tant les plus loigns du point o se trouvait actuellement
l'archiduc, lui parurent les plus srs.

Il resta au-del du Danube, et le remonta tranquillement, en appuyant
une de ses ailes au fleuve. Ses parcs, ses bagages marchaient devant
lui, sans confusion, et tous les jours ses arrire-gardes repoussaient
bravement les avant-gardes ennemies. Latour, au lieu de passer le
Danube, et de tcher de prvenir Moreau  l'entre des dfils, se
contentait de le suivre pas  pas, sans oser l'entamer. Arriv auprs du
lac de Fderse, Moreau crut devoir s'arrter. Latour s'tait partag
en trois corps: il en avait donn un  Nauendorff, et l'avait envoy 
Tubingen, sur le Haut-Necker, par o Moreau ne voulait pas passer; il
tait lui-mme avec le second  Biberach; et le troisime se trouvait
fort loin,  Schussenried. Moreau, qui approchait du Val-d'Enfer, par o
il voulait se retirer, qui ne voulait pas tre trop press au passage de
ce dfil, qui voyait devant lui Latour isol, et qui sentait ce qu'une
victoire devait donner de fermet  ses troupes pour le reste de la
retraite, s'arrta le 11 vendmiaire an V (2 octobre) aux environs du
lac de Fderse, non loin de Biberach. Le pays tait montueux, bois,
et coup de valles. Latour tait rang sur diffrentes hauteurs, qu'on
pouvait isoler et tourner, et qui, de plus, avaient  dos un ravin
profond, celui de la Riss. Moreau l'attaqua sur tous les points, et,
sachant pntrer avec art  travers ses positions, abordant les unes de
front, tournant les autres, l'accula sur la Riss, le jeta dedans, et
lui fit quatre mille prisonniers. Cette victoire importante, dite de
Biberach, rejeta Latour fort loin, et raffermit singulirement le moral
de l'arme franaise. Moreau reprit sa marche et s'approcha des dfils.
Il avait dj dpass les routes qui traversent la valle du Necker pour
dboucher dans celle du Rhin; il lui restait celle qui, passant par
Tuttlingen et Rottweil, vers les sources mme du Necker, suit la valle
de la Kintzig, et vient aboutir  Kehl; mais Nauendorff l'avait dj
occupe. Les dtachemens sortis de Manheim s'taient joints  ce
dernier, et l'archiduc s'en approchait. Moreau aima mieux remonter
un peu plus haut, et passer par le Val-d'Enfer, qui, traversant la
Fort-Noire, formait un coude plus long, mais aboutissait  Brissach,
beaucoup plus loin de l'archiduc. En consquence, il plaa Desaix et
Frino avec la gauche et la droite vers Tuttlingen et Rottweil, pour se
couvrir du ct des dbouchs, o se trouvaient les principales forces
autrichiennes, et il envoya son centre, sous Saint-Cyr, pour forcer le
Val-d'Enfer. En mme temps, il fit filer ses grands parcs sur Huningue,
par la route des villes forestires. Les Autrichiens l'avaient entour
d'une nue de petits corps, comme s'ils avaient espr l'envelopper, et
ne s'taient mis nulle part en mesure de lui rsister. Saint-Cyr trouva
 peine un dtachement au Val-d'Enfer, passa sans peine  Neustadt,
et arriva  Fribourg. Les deux ailes le suivirent immdiatement, et
dbouchrent  travers cet affreux dfil, dans la valle du Rhin,
plutt avec l'attitude d'une arme victorieuse qu'avec celle d'une arme
en retraite. Moreau tait rendu dans la valle du Rhin le 21 vendmiaire
(12 octobre). Au lieu de repasser le Rhin au pont de Brissach, et de
remonter, en suivant la rive franaise, jusqu' Strasbourg, il voulut
remonter la rive droite jusqu' Kehl, en prsence de toute l'arme
ennemie. Soit qu'il voult faire un retour plus imposant, soit qu'il
esprt se maintenir sur la rive droite, et couvrir Kehl en s'y portant
directement, ces raisons ont paru insuffisantes pour hasarder une
bataille. Il pouvait, en repassant le Rhin  Brissach, remonter
librement  Strasbourg, et dboucher de nouveau par Kehl. Cette tte
de pont pouvait rsister assez longtemps pour lui donner le temps
d'arriver. Vouloir marcher au contraire en face de l'arme ennemie, qui
venait de se runir tout entire sous l'archiduc, et s'exposer ainsi
 une bataille gnrale, avec le Rhin  dos, tait une imprudence
inexcusable, maintenant qu'on n'avait plus le motif, ni de l'offensive 
prendre, ni d'une retraite  protger. Le 28 vendmiaire (19 octobre),
les deux armes se trouvrent en prsence sur les bords de l'Elz, de
Valdkirch  Emmendingen. Aprs un combat sanglant et vari, Moreau
sentit l'impossibilit de percer jusqu' Kehl, en suivant la rive
droite, et rsolut de passer sur le pont de Brissach. Ne croyant pas
nanmoins pouvoir faire passer toute son arme sur ce pont, de peur
d'encombrement, et voulant envoyer au plus tt des forces  Kehl, il fit
repasser Desaix avec la gauche par Brissach, et retourna vers Huningue
avec le centre et la droite. Cette dtermination a t juge non moins
imprudente que celle de combattre  Emmendingen; car Moreau, affaibli
d'un tiers de son arme, pouvait tre trs compromis. Il comptait, il
est vrai, sur une trs belle position, celle de Schliengen, qui couvre
le dbouch d'Huningue, et sur laquelle il pouvait s'arrter et
combattre, pour rendre son passage plus tranquille et plus sr. Il s'y
replia en effet, s'y arrta le 3 brumaire (24 octobre), et livra un
combat opinitre et balanc. Aprs avoir, par cette journe de combat,
donn  ses bagages le temps de passer, il vacua la position pendant la
nuit, repassa sur la rive gauche, et s'achemina vers Strasbourg.

Ainsi finit cette campagne clbre, et cette retraite plus clbre
encore. Le rsultat indique assez le vice du plan. Si, comme l'ont
dmontr Napolon, l'archiduc Charles et le gnral Jomini, si au
lieu de former deux armes, s'avanant en colonnes isoles, sous deux
gnraux diffrens, dans l'intention mesquine de dborder les flancs de
l'ennemi, le directoire et form une seule arme de cent soixante mille
hommes, dont un dtachement de cinquante mille aurait assig Mayence,
et dont cent dix mille, runis en un seul corps, auraient envahi
l'Allemagne par la valle du Rhin, le Val-d'Enfer et la Haute-Bavire,
les armes impriales auraient t rduites  se retirer toujours, sans
pouvoir se concentrer avec avantage contre une masse trop suprieure.
Le beau plan du jeune archiduc serait devenu impossible, et le drapeau
rpublicain aurait t port jusqu' Vienne. Avec le plan donn, Jourdan
tait une victime force. Aussi sa campagne, toujours malheureuse, fut
toute de dvouement, soit lorsqu'il franchit le Rhin la premire fois,
pour attirer  lui les forces de l'archiduc, soit lorsqu'il s'avana
jusqu'en Bohme et qu'il combattit  Wurtzbourg. Moreau seul, avec sa
belle arme, pouvait rparer en partie les vices du plan, soit en se
htant d'craser tout ce qui tait devant lui, au moment o il dboucha
par Kehl, soit en se rabattant sur l'archiduc Charles, lorsque celui-ci
se porta sur Jourdan. Il n'osa ou ne sut rien faire de tout cela; mais
s'il ne montra pas une tincelle de gnie, si  une manoeuvre dcisive
et victorieuse il prfra une retraite, du moins il dploya dans cette
retraite un grand caractre et une rare fermet. Sans doute elle n'tait
pas aussi difficile qu'on l'a dit, mais elle fut conduite nanmoins de
la manire la plus imposante.

Le jeune archiduc dut au vice du plan franais une belle pense, qu'il
excuta avec prudence; mais, comme Moreau, il manqua de cette ardeur,
de cette audace, qui pouvaient rendre la faute du gouvernement franais
mortelle pour ses armes. Conoit-on ce qui serait arriv, si d'un ct
ou de l'autre s'tait trouv le gnie imptueux qui venait de dtruire
trois armes au-del des Alpes! Si les soixante-dix mille hommes de
Moreau,  l'instant o ils dbouchrent de Kehl, si les Impriaux, 
l'instant o ils quittrent le Danube pour se rabattre sur Jourdan,
avaient t conduits avec l'imptuosit dploye en Italie, certainement
la guerre et t termine sur-le-champ, d'une manire dsastreuse pour
l'une des deux puissances.

Cette campagne valut en Europe une grande rputation au jeune archiduc.
En France, on sut un gr infini  Moreau d'avoir ramen saine et
sauve l'arme compromise en Bavire. On avait eu sur cette arme des
inquitudes extrmes, surtout depuis le moment o Jourdan s'tant
repli, o le pont de Kehl ayant t menac, o une nue de petits
corps ayant intercept les communications par la Souabe, on ignorait ce
qu'elle tait devenue et ce qu'elle allait devenir. Mais quand, aprs de
vives inquitudes, on la vit dboucher dans la valle du Rhin, avec
une si belle attitude, on fut enchant du gnral qui l'avait si
heureusement ramene. Sa retraite fut exalte comme un chef-d'oeuvre de
l'art, et compare sur-le-champ  celle des Dix mille. On n'osait rien
mettre sans doute  ct des triomphes si brillans de l'arme d'Italie;
mais comme il y a toujours une foule d'hommes que le gnie suprieur,
que la grande fortune offusquent, et que le mrite moins clatant
rassure davantage, ceux-l se rangeaient tous pour Moreau, vantaient sa
prudence, son habilet consomme, et la prfraient au gnie ardent du
jeune Bonaparte. Ds ce jour-l, Moreau eut pour lui tout ce qui prfre
les facults secondaires aux facults suprieures; et, il faut l'avouer,
dans une rpublique on pardonne presque  ces ennemis du gnie, quand on
voit de quoi le gnie peut se rendre coupable envers la libert qui l'a
enfant, nourri, et port au comble de la gloire.



CHAPITRE V.

SITUATION INTRIEURE ET EXTRIEURE DE LA FRANCE APRS LA RETRAITE DES
ARMES D'ALLEMAGNE AU COMMENCEMENT DE L'AN V.--COMBINAISONS DE PITT;
OUVERTURE D'UNE NGOCIATION AVEC LE DIRECTOIRE; ARRIVE DE LORD
MALMESBURY A PARIS.--PAIX AVEC NAPLES ET AVEC GNES; NGOCIATIONS
INFRUCTUEUSES AVEC LE PAPE; DCHANCE DU DUC DE MODNE; FONDATION DE LA
RPUBLIQUE CISPADANE.--MISSION DE CLARKE A VIENNE.--NOUVEAUX EFFORTS DE
L'AUTRICHE EN ITALIE; ARRIVE D'ALVINZY; EXTRMES DANGERS DE L'ARME
FRANAISE; BATAILLE D'ARCOLE.

L'issue que venait d'avoir la campagne d'Allemagne tait fcheuse pour
la rpublique. Ses ennemis, qui s'obstinaient  nier ses victoires, ou
 lui prdire de cruels retours de fortune, voyaient leurs pronostics
raliss, et ils en triomphaient ouvertement. Ces rapides conqutes en
Allemagne, disaient-ils, n'avaient donc aucune solidit. Le Danube et le
gnie d'un jeune prince y avaient bientt mis un terme. Sans doute la
tmraire arme d'Italie, qui semblait si fortement tablie sur l'Adige,
en serait arrache  son tour, et rejete sur les Alpes, comme les
armes d'Allemagne sur le Rhin. Il est vrai, les conqutes du gnral
Bonaparte semblaient reposer sur une bas un peu plus solide. Il ne
s'tait pas born  pousser Colli et Beaulieu devant lui; il les avait
dtruits: il ne s'tait pas born  repousser la nouvelle arme de
Wurmser; il l'avait d'abord dsorganise  Castiglione, et anantie
enfin sur la Brenta. Il y avait donc un peu plus d'espoir de rester en
Italie que de rester en Allemagne; mais on se plaisait  rpandre des
bruits alarmans. Des forces nombreuses arrivaient, disait-on, de la
Pologne et de la Turquie pour se porter vers les Alpes, les armes
impriales du Rhin pourraient faire maintenant de nouveaux dtachemens,
et, avec tout son gnie, le gnral Bonaparte, ayant toujours de
nouveaux ennemis  combattre, trouverait enfin le terme de ses succs,
ne ft-ce que dans l'puisement de son arme. Il tait naturel que,
dans l'tat des choses, on formt de pareilles conjectures, car les
imaginations, aprs avoir exagr les succs, devaient aussi exagrer
les revers.

Les armes d'Allemagne s'taient retires sans de grandes pertes, et
tenaient la ligne du Rhin. Il n'y avait en cela rien de trop malheureux;
mais l'arme d'Italie se trouvait sans appui, et c'tait un inconvnient
grave. De plus, nos deux principales armes, rentres sur le territoire
franais, allaient tre  la charge de nos finances, qui taient
toujours dans un tat dplorable: et c'tait l le plus grand mal. Les
mandats, ayant cess d'avoir cours forc de monnaie, taient tombs
entirement; d'ailleurs ils taient dpenss, et il n'en restait presque
plus  la disposition du gouvernement. Ils se trouvaient  Paris, dans
les mains de quelques spculateurs, qui les vendaient aux acqureurs
de biens nationaux. L'arrir des crances de l'tat tait toujours
considrable, mais ne rentrait pas; les impts, l'emprunt forc, se
percevaient lentement; les biens nationaux soumissionns n'taient pays
qu'en partie; les paiemens qui restaient  faire n'taient pas encore
exigibles d'aprs la loi; et les soumissions qui se faisaient encore
n'taient pas assez nombreuses pour alimenter le trsor. Du reste, on
vivait de ces soumissions, ainsi que des denres provenant de l'emprunt,
et des promesses de paiement faites par les ministres. On venait de
faire le budget pour l'an V, divis en dpenses ordinaires et en
dpenses extraordinaires. Les dpenses ordinaires montaient  450
millions; les autres  550. La contribution foncire, les douanes,
le timbre et tous les produits annuels, devaient assurer la dpense
ordinaire. Les 550 millions de l'extraordinaire taient suffisamment
couverts par l'arrir des impts de l'an IV et de l'emprunt forc, et
par les paiements qui restaient  faire sur les biens vendus. On avait
en outre la ressource des biens que la rpublique possdait encore; mais
il fallait raliser tout cela, et c'tait toujours la mme difficult.
Les fournisseurs non pays refusaient de continuer leurs avances, et
tous les services manquaient  la fois. Les fonctionnaires publics, les
rentiers n'taient pas pays, et mouraient de faim.

Ainsi l'isolement de l'arme d'Italie, et nos finances, pouvaient donner
de grandes esprances  nos ennemis. Du projet de quadruple alliance,
form par le directoire, entre la France, l'Espagne, la Porte et Venise,
il n'tait rsult encore que l'alliance avec l'Espagne. Celle-ci,
entrane par nos offres et notre brillante fortune au milieu de l't,
s'tait dcide, comme on l'a vu,  renouveler avec la rpublique le
pacte de famille, et elle venait de faire sa dclaration de guerre 
la Grande-Bretagne. Venise, malgr les instances de l'Espagne et les
invitations de la Porte, malgr les victoires de Bonaparte en Italie,
avait refus de s'unir  la rpublique. On lui avait vainement
reprsent que la Russie en voulait  ses colonies de la Grce, et
l'Autriche  ses provinces d'Illyrie; que son union avec la France et
la Porte, qui n'avaient rien  lui envier, la garantirait de ces deux
ambitions ennemies; que les victoires ritres des Franais sur l'Adige
devaient la rassurer contre un retour des armes autrichiennes et contre
la vengeance de l'empereur; que le concours de ses forces et de sa
marine rendrait ce retour encore plus impossible; que la neutralit au
contraire ne lui ferait aucun ami, la laisserait sans protecteur, et
l'exposerait peut-tre  servir de moyens d'accommodement entre les
puissances belligrantes. Venise, pleine de haine contre les Franais,
faisant des armemens videmment destins contre eux, puisqu'elle
consultait le ministre autrichien sur le choix d'un gnral, refusa
pour la seconde fois l'alliance qu'on lui proposait. Elle voyait bien le
danger de l'ambition autrichienne; mais le danger des principes franais
tait le plus pressant, le plus grand  ses yeux, et elle rpondit
qu'elle persistait dans la neutralit dsarme, ce qui tait faux, car
elle armait de tous cts. La Porte, branle par le refus de Venise,
par les suggestions de Vienne et de l'Angleterre, n'avait point accd
au projet d'alliance. Il ne restait donc que la France et l'Espagne,
dont l'union pouvait contribuer  faire perdre la Mditerrane aux
Anglais, mais pouvait aussi compromettre les colonies espagnoles. Pitt,
en effet, songeait  les faire insurger contre la mtropole, et il avait
dj nou des intrigues dans le Mexique. Les ngociations avec Gnes
n'taient point termines; car il s'agissait de convenir avec elle  la
fois d'une somme d'argent, de l'expulsion de quelques familles, et du
rappel de quelques autres. Elles ne l'taient pas davantage avec Naples,
parce que le directoire aurait voulu une contribution, et que la reine
de Naples, qui traitait avec dsespoir, refusait d'y consentir. La
paix avec Rome n'tait pas faite,  cause d'un article exig par le
directoire; il voulait que le Saint-Sige rvoqut tous les brefs
rendus contre la France depuis le commencement de la rvolution, ce qui
blessait cruellement l'orgueil du vieux pontife. Il convoqua un concile
de cardinaux, qui dcidrent que la rvocation ne pouvait pas avoir
lieu. Les ngociations furent rompues. Elles recommencrent  Florence;
un congrs s'ouvrit. Les envoys du pape ayant rpt que les brefs
rendus ne pouvaient pas tre rvoqus, les commissaires franais ayant
rpondu de leur ct que la rvocation tait la condition _sine qu
non_, on se spara aprs quelques minutes. L'espoir d'un secours du roi
de Naples et de l'Angleterre soutenait le pontife dans ses refus. Il
venait d'envoyer le cardinal Albani  Vienne, pour implorer le secours
de l'Autriche, et se concerter avec elle dans sa rsistance.

Tels taient les rapports de la France avec l'Europe. Ses ennemis, de
leur ct, taient fort puiss. L'Autriche se sentait rassure, il est
vrai, par la retraite de nos armes qui avaient pass jusqu'au Danube;
mais elle tait fort inquite pour l'Italie, et faisait de nouveaux
prparatifs pour la recouvrer. L'Angleterre tait rduite  une
situation fort triste: son tablissement en Corse tait prcaire, et
elle se voyait expose  perdre bientt cette le. On voulait lui fermer
tous les ports d'Italie, et il suffisait d'une nouvelle victoire du
gnral Bonaparte pour dcider son entire expulsion de cette contre.
La guerre avec l'Espagne allait lui interdire la Mditerrane, et
menacer le Portugal. Tout le littoral de l'Ocan lui tait ferm
jusqu'au Texel. L'expdition que Hoche prparait en Bretagne l'effrayait
pour l'Irlande; ses finances taient en pril, sa banque tait branle,
et le peuple voulait la paix; l'opposition tait devenue plus forte par
les lections nouvelles. C'taient l des raisons assez pressantes de
songer  la paix, et de profiter des derniers revers de la France pour
la lui faire accepter. Mais la famille royale et l'aristocratie avaient
une grande rpugnance  traiter avec la France, parce que c'tait 
leurs yeux traiter avec la rvolution. Pitt, beaucoup moins attach aux
principes aristocratiques, et uniquement proccup des intrts de la
puissance anglaise, aurait bien voulu la paix, mais  une condition,
indispensable pour lui et inadmissible pour la rpublique, la
restitution des Pays-Bas  l'Autriche. Pitt, comme nous l'avons dj
remarqu, tait tout Anglais par l'orgueil, l'ambition et les
prjugs. Le plus grand crime de la rvolution tait moins  ses yeux
l'enfantement d'une rpublique colossale, que la runion des Pays-Bas 
la France.

Les Pays-Bas taient en effet une acquisition importante pour notre
patrie. Cette acquisition lui procurait d'abord la possession des
provinces les plus fertiles et les plus riches du continent, et surtout
des provinces manufacturires; elle lui donnait l'embouchure des fleuves
les plus importans au commerce du Nord, l'Escaut, la Meuse et le Rhin;
une augmentation considrable de ctes, et par consquent de marine;
des ports d'une haute importance, celui d'Anvers surtout; enfin un
prolongement de notre frontire maritime, dans la partie la plus
dangereuse pour la frontire anglaise, vis--vis les rivages sans
dfense d'Essex, de Suffolk, de Norfolk, d'Yorkshire. Outre cette
acquisition positive, les Pays-Bas avaient pour nous un autre avantage:
la Hollande tombait sous l'influence immdiate de la France, ds qu'elle
n'en tait plus spare par des provinces autrichiennes. Alors la ligne
franaise s'tendait, non pas seulement jusqu' Anvers, mais jusqu'au
Texel, et les rivages de l'Angleterre taient envelopps par une
ceinture de rivages ennemis. Si  cela on ajoute un pacte de famille
avec l'Espagne, alors puissante et bien organise, on comprendra que
Pitt et des inquitudes pour la puissance maritime de l'Angleterre. Il
est de principe, en effet, pour tout Anglais bien nourri de ses ides
nationales, que l'Angleterre doit dominer  Naples,  Lisbonne, 
Amsterdam, pour avoir pied sur le continent, et pour rompre la longue
ligne des ctes qui lui pourraient tre opposes. Ce principe tait
aussi enracin en 1796, que celui qui faisait considrer tout dommage
caus  la France comme un bien fait  l'Angleterre. En consquence,
Pitt, pour procurer un moment de rpit  ses finances, aurait bien
consenti  une paix passagre, mais  condition que les Pays-Bas
seraient restitus  l'Autriche. Il songea donc  ouvrir une ngociation
sur cette base. Il ne pouvait gure esprer que la France admt une
pareille condition, car les Pays-Bas taient l'acquisition principale de
la rvolution, et la constitution ne permettait mme pas au directoire
de traiter de leur alination. Mais Pitt connaissait peu le continent;
il croyait sincrement la France ruine, et il tait de bonne foi quand
il venait, tous les ans, annoncer l'puisement et la chute de notre
rpublique. Il pensait que si jamais la France avait t dispose 
la paix, c'tait dans le moment actuel, soit  cause de la chute des
mandats, soit  cause de la retraite des armes d'Allemagne. Du reste,
soit qu'il crt la condition admissible ou non, il avait une raison
majeure d'ouvrir une ngociation; c'tait la ncessit de satisfaire
l'opinion publique, qui demandait hautement la pais. Pour obtenir en
effet la leve de soixante mille hommes de milice, et de quinze mille
marins, il lui fallait prouver, par une dmarche clatante, qu'il avait
fait son possible pour traiter. Il avait encore un autre motif non
moins important; en prenant l'initiative, et en ouvrant  Paris une
ngociation solennelle, il avait l'avantage d'y ramener la discussion de
tous les intrts europens, et d'empcher l'ouverture d'une ngociation
particulire avec l'Autriche. Cette dernire puissance en effet tenait
beaucoup moins  recouvrer les Pays-Bas, que l'Angleterre ne tenait 
les lui rendre. Les Pays-Bas taient pour elle une province lointaine,
qui tait dtache du centre de son empire, expose  de
continuelles invasions de la France, et profondment imbue des ides
rvolutionnaires; une province que plusieurs fois elle avait song 
changer contre d'autres possessions en Allemagne ou en Italie, et
qu'elle n'avait garde que parce que la Prusse s'tait toujours oppose
 son agrandissement en Allemagne, et qu'il ne s'tait pas prsent de
combinaisons qui permissent son agrandissement en Italie. Pitt pensait
qu'une ngociation solennelle, ouverte  Paris pour le compte de tous
les allis, empcherait les combinaisons particulires, et prviendrait
tout arrangement relatif aux Pays-Bas. Il voulait enfin avoir un agent
en France, qui pt la juger de prs, et avoir des renseignemens certains
sur l'expdition qui se prparait  Brest. Telles taient les raisons
qui, mme sans l'espoir d'obtenir la paix, dcidaient Pitt  faire
une dmarche auprs du directoire. Il ne se borna pas, comme l'anne
prcdente,  une communication insignifiante de Wickam  Barthlmy; il
fit demander des passe-ports pour un envoy revtu des pouvoirs de la
Grande-Bretagne. Cette clatante dmarche du plus implacable ennemi
de notre rpublique, avait quelque chose de glorieux pour elle.
L'aristocratie anglaise tait ainsi rduite  demander la paix  la
rpublique rgicide. Les passe-ports furent aussitt accords. Pitt fit
choix de lord Malmesbury, autrefois sir Harris, et fils de l'auteur
d'Herms. Ce personnage n'tait pas connu pour ami des rpubliques; il
avait contribu  l'oppression de la Hollande en 1787. Il arriva  Paris
avec une nombreuse suite, le 2 brumaire (23 octobre 1796).

Le directoire se fit reprsenter par le ministre Delacroix. Les deux
ngociateurs se virent  l'htel des Affaires-trangres, le 3 brumaire
an V (24 octobre 1796). Le ministre de France exhiba ses pouvoirs.
Lord Malmesbury s'annona comme envoy de la Grande-Bretagne et de ses
allies, afin de traiter de la paix gnrale. Il exhiba ensuite ses
pouvoirs, qui n'taient signs que par l'Angleterre. Le ministre
franais lui demanda alors s'il avait mission des allis de la
Grande-Bretagne, pour traiter en leur nom. Lord Malmesbury rpondit
qu'aussitt la ngociation ouverte, et le principe sur lequel elle
pouvait tre base admis, le roi de la Grande-Bretagne tait assur
d'obtenir le concours et les pouvoirs de ses allis. Le lord remit
ensuite  Delacroix une note de sa cour, dans laquelle il annonait le
principe sur lequel devait tre base la ngociation. Ce principe tait
celui des compensations de conqutes entre les puissances. L'Angleterre
avait fait, disait cette note, des conqutes dans les colonies: la
France en avait fait sur le continent aux allis de l'Angleterre; il y
avait donc matire  restitutions de part et d'autre. Mais il fallait
convenir d'abord du principe des compensations, avant de s'expliquer
sur les objets qui seraient compenss. On voit que le cabinet anglais
vitait de s'expliquer positivement sur la restitution des Pays-Bas, et
nonait un principe gnral pour ne pas faire rompre la ngociation ds
son ouverture. Le ministre Delacroix rpondit qu'il allait en rfrer au
directoire.

Le directoire ne pouvait pas abandonner les Pays-Bas; ce n'tait pas
dans ses pouvoirs, et l'aurait-il pu, il ne le devait pas. La France
avait envers ces provinces des engagements d'honneur, et ne pouvait
pas les exposer aux vengeances de l'Autriche en les lui restituant.
D'ailleurs, elle avait droit  des indemnits pour la guerre inique
qu'on lui faisait depuis si long-temps; elle avait droit  des
compensations pour les agrandissemens de l'Autriche, la Prusse et la
Russie en Pologne, par les suites d'un attentat; elle devait enfin
tendre toujours  se donner sa limite naturelle, et, par toutes ces
raisons, elle devait ne jamais se dpartir des Pays-Bas, et maintenir
les dispositions de la constitution. Le directoire, bien rsolu 
remplir son devoir  cet gard, pouvait rompre sur-le-champ une
ngociation dont le but vident tait de nous proposer l'abandon des
Pays-Bas et de prvenir un arrangement avec l'Autriche; mais il aurait
ainsi donn lieu de dire qu'il ne voulait pas la paix, il aurait
rempli l'une des principales intentions de Pitt, et lui aurait fourni
d'excellentes raisons pour demander au peuple anglais de nouveaux
sacrifices. Il rpondit le lendemain mme. La France, dit-il, avait dj
trait isolment avec la plupart des puissances de la coalition,
sans qu'elles invoquassent le concours de tous les allis; rendre la
ngociation gnrale, c'tait la rendre interminable, c'tait donner
lieu de croire que la ngociation actuelle n'tait pas plus sincre que
l'ouverture faite l'anne prcdente par l'intermdiaire du ministre
Wickam. Du reste, le ministre anglais n'avait pas de pouvoir des allis,
au nom desquels il parlait. Enfin, le principe des compensations tait
nonc d'une manire trop gnrale et trop vague, pour qu'on pt
l'admettre ou le rejeter. L'application de ce principe dpendait
toujours de la nature des conqutes, et de la force qui restait aux
puissances belligrantes pour les conserver. Ainsi, ajoutait le
directoire, le gouvernement franais pourrait se dispenser de rpondre;
mais pour prouver son dsir de la paix, il dclare qu'il sera prt 
couter toutes les propositions, ds que le lord Malmesbury sera muni
des pouvoirs de toutes les puissances, au nom desquelles il prtend
traiter.

Le directoire qui, dans cette ngociation, n'avait rien  cacher, et
qui pouvait agir avec la plus grande franchise, rsolut de rendre la
ngociation publique, et de faire imprimer dans les journaux les notes
du ministre anglais et les rponses du ministre franais. Il fit
imprimer en effet sur-le-champ le mmoire de lord Malmesbury, et la
rponse qu'il y avait faite. Cette manire d'agir tait de nature 
dconcerter un peu la politique tortueuse du cabinet anglais; mais elle
ne drogeait nullement aux convenances, en drogeant aux usages. Lord
Malmesbury rpondit qu'il allait en rfrer  son gouvernement. C'tait
un singulier plnipotentiaire que celui qui n'avait que des pouvoirs
aussi insuffisans, et qui,  chaque difficult, tait oblig d'en
rfrer  sa cour. Le directoire aurait pu voir l un leurre, et
l'intention de traner en longueur pour se donner l'air de ngocier; il
aurait pu surtout ne pas voir avec plaisir le sjour d'un tranger dont
les intrigues pouvaient tre dangereuses, et qui venait pour
dcouvrir le secret de nos armemens; il ne manifesta nanmoins aucun
mcontentement; il permit  lord Malmesbury d'attendre les rponses de
sa cour, et, en attendant, d'observer Paris, les partis, leur force et
celle du gouvernement. Le directoire n'avait du reste qu' y gagner.

Pendant ce temps notre situation devenait prilleuse en Italie, malgr
les rcens triomphes de Roveredo, de Bassano et de Saint-George.
L'Autriche redoublait d'efforts pour recouvrer la Lombardie. Grces aux
garanties donnes par Catherine  l'empereur pour la conservation des
Gallicies, les troupes qui taient en Pologne avaient t transportes
vers les Alpes. Grces encore  l'esprance de conserver la paix avec la
Porte, les frontires de la Turquie avaient t dgarnies, et toutes
les rserves de la monarchie autrichienne diriges vers l'Italie. Une
population nombreuse et dvoue fournissait en outre de puissans moyens
de recrutement. L'administration autrichienne dployait un zle et une
activit extraordinaires pour enrler de nouveaux soldats, les encadrer
dans les vieilles troupes, les armer et les quiper. Une belle arme se
prparait ainsi dans le Frioul, avec les dbris de Wurmser, avec les
troupes venues de Pologne et de Turquie, avec les dtachemens du Rhin,
et les recrues. Le marchal Alvinzy tait charg d'en prendre le
commandement. On esprait que cette troisime arme serait plus heureuse
que les deux prcdentes, et qu'elle finirait par arracher l'Italie 
son jeune conqurant.

Dans cet intervalle, Bonaparte ne cessait de demander des secours, et de
conseiller des ngociations avec les puissances italiennes qui taient
sur ses derrires. Il pressait le directoire de traiter avec Naples,
de renouer les ngociations avec Rome, de conclure avec Gnes, et de
ngocier une alliance offensive et dfensive avec le roi de Pimont,
pour lui procurer des secours en Italie, si on ne pouvait pas lui
en envoyer de France. Il voulait qu'on lui permt de proclamer
l'indpendance de la Lombardie, et celle des tats du duc de Modne,
pour se faire des partisans et des auxiliaires fortement attachs  sa
cause. Ses vues taient justes, et la dtresse de son arme lgitimait
ses vives instances. La rupture des ngociations avec le pape avait fait
rtrograder une seconde fois la contribution impose par l'armistice de
Bologne. Il n'y avait eu qu'un paiement d'excut. Les contributions
frappes sur Parme, Modne, Milan, taient puises, soit par les
dpenses de l'arme, soit par les envois faits au gouvernement. Venise
fournissait bien des vivres; mais le prt tait arrir. Les valeurs
 prendre sur le commerce tranger  Livourne taient encore en
contestation. Au milieu des plus riches pays de la terre, l'arme
commenait  prouver des privations. Mais son plus grand malheur tait
le vide de ses rangs, claircis par le canon autrichien. Ce n'tait pas
sans de grandes pertes qu'elle avait dtruit tant d'ennemis. On l'avait
renforce de neuf  dix mille hommes depuis l'ouverture de la campagne,
ce qui avait port  cinquante mille  peu prs le nombre des Franais
entrs en Italie; mais elle en avait tout au plus trente et quelques
mille dans le moment; le feu et les maladies l'avaient rduite 
ce petit nombre. Une douzaine de bataillons de la Vende venaient
d'arriver, mais singulirement diminus par les dsertions; les autres
dtachemens promis n'arrivaient pas. Le gnral Willot, qui commandait
dans le Midi, et qui tait charg de diriger sur les Alpes plusieurs
rgimens, les retenait pour apaiser les troubles que sa maladresse et
son mauvais esprit provoquaient dans les provinces de son commandement.
Kellermann ne pouvait gure dgarnir sa ligne, car il devait toujours
tre prt  contenir Lyon et les environs, o les compagnies de
Jsus commettaient des assassinats. Bonaparte demandait la
quatre-vingt-troisime et la quarantime brigade, formant  peu prs six
mille hommes de bonnes troupes, et rpondait de tout si elles arrivaient
 temps.

Il se plaignait qu'on ne l'et pas charg de ngocier avec Rome, parce
qu'il aurait attendu, pour signifier l'ultimatum, le paiement de la
contribution. Tant que votre gnral, disait-il, ne sera pas le
centre de tout en Italie, tout ira mal. Il serait facile de m'accuser
d'ambition; mais je n'ai que trop d'honneur; je suis malade, je puis
 peine me tenir  cheval, il ne me reste que du courage, ce qui est
insuffisant pour le poste que j'occupe. On nous compte, ajoutait-il; le
prestige de nos forces disparat. Des troupes, ou l'Italie est perdue!

Le directoire, sentant la ncessit de priver Rome de l'appui de Naples,
et d'assurer les derrires de Bonaparte, conclut enfin son trait avec
la cour des Deux-Siciles. Il se dsista de toute demande particulire,
et de son ct, cette cour, que nos dernires victoires sur la Brenta
avaient intimide, qui voyait l'Espagne faire cause commune avec la
France, et qui craignait de voir les Anglais chasss de la Mditerrane,
accda au trait. La paix fut signe le 19 vendmiaire (10 octobre). Il
fut convenu que le roi de Naples retirerait toute espce de secours aux
ennemis de la France, et qu'il fermerait ses ports aux vaisseaux arms
des puissances belligrantes. Le directoire conclut ensuite son trait
avec Gnes. Une circonstance particulire en hta la conclusion: Nelson
enleva un vaisseau franais  la vue des batteries gnoises; cette
violation de la neutralit compromit singulirement la rpublique de
Gnes; le parti franais qui tait chez elle se montra plus hardi, le
parti de la coalition plus timide; il fut arrt qu'on s'allierait  la
France. Les ports de Gnes furent ferms aux Anglais. Deux millions nous
furent pays en indemnit pour la frgate _la Modeste_, et deux autres
millions fournis en prt. Les familles feudataires ne furent pas
exiles, mais tous les partisans de la France expulss du territoire
et du snat furent rappels et rintgrs. Le Pimont fut de nouveau
sollicit de conclure une alliance offensive et dfensive. Le roi actuel
venait de mourir; son jeune successeur Charles-Emmanuel montrait d'assez
bonnes dispositions pour la France, mais il ne se contentait pas des
avantages qu'elle lui offrait pour prix de son alliance. Le directoire
lui offrait de garantir ses tats, que rien ne lui garantissait dans
cette conflagration gnrale, et au milieu de toutes les rpubliques qui
se prparaient. Mais le nouveau roi, comme le prcdent, voulait qu'on
lui donnt la Lombardie, ce que le directoire ne pouvait pas promettre,
ayant  se mnager des quivalens pour traiter avec l'Autriche. Le
directoire permit ensuite  Bonaparte de renouer les ngociations avec
Rome, et lui donna ses pleins pouvoirs  cet gard.

Rome avait envoy le cardinal Albani  Vienne; elle avait compt
sur Naples, et dans son emportement elle avait offens la lgation
espagnole. Naples lui manquant, l'Espagne lui manifestant son
mcontentement, elle tait dans l'alarme, et le moment tait convenable
pour renouer avec elle. Bonaparte voulait d'abord son argent; ensuite,
quoiqu'il ne craignt pas sa puissance temporelle, il redoutait son
influence morale sur les peuples. Les deux partis italiens, enfants par
la rvolution franaise, et dvelopps par la prsence de nos armes,
s'exaspraient chaque jour davantage. Si Milan, Modne, Reggio, Bologne,
Ferrare, taient le sige du parti patriote, Rome tait celui du parti
monacal et aristocrate. Elle pouvait exciter les fureurs fanatiques, et
nous nuire beaucoup, dans un moment surtout o la question n'tait pas
rsolue avec les armes autrichiennes. Bonaparte pensa qu'il fallait
temporiser encore. Esprit libre et indpendant, il mprisait tous
les fanatismes qui restreignent l'intelligence humaine; mais, homme
d'excution, il redoutait les puissances qui chappent  la force, et il
aimait mieux luder que de lutter avec elles. D'ailleurs, quoique lev
en France, il tait n au milieu de la superstition italienne; il ne
partageait pas ce dgot de la religion catholique, si profond et si
commun chez nous  la suite du dix-huitime sicle; et il n'avait pas,
pour traiter avec le Saint-Sige, la mme rpugnance qu'on avait 
Paris. Il songea donc  gagner du temps, pour s'viter une marche
rtrograde sur la pninsule, pour s'pargner des prdications
fanatiques, et, s'il tait possible, pour regagner les 16 millions
ramens  Rome. Il chargea le ministre Cacault de dsavouer les
exigences du directoire en matire de foi, et de n'insister que sur les
conditions purement matrielles. Il choisit le cardinal Mattei, qu'il
avait enferm dans un couvent, pour l'envoyer  Rome; il le dlivra, et
le chargea d'aller parler au pape. La cour de Rome, lui crivit-il,
veut la guerre, elle l'aura; mais avant, je dois  ma nation et 
l'humanit de faire un dernier effort pour ramener le pape  la raison.
Vous connaissez, monsieur le cardinal, les forces de l'arme que je
commande: pour dtruire la puissance temporelle du pape, il ne me
faudrait que le vouloir. Allez  Rome, voyez le Saint-Pre, clairez-le
sur ses vrais intrts; arrachez-le aux intrigans qui l'environnent, qui
veulent sa perte et celle de la cour de Rome. Le gouvernement franais
permet que j'coute encore des paroles de paix. Tout peut s'arranger. La
guerre, si cruelle pour les peuples, a des rsultats terribles pour les
vaincus. vitez de grands malheurs au pape. Vous savez combien je dsire
finir par la paix une lutte que la guerre terminerait pour moi sans
gloire comme sans pril.

Pendait qu'il employait ces moyens pour _tromper_, disait-il, _le vieux
renard_, et se garantir des fureurs du fanatisme, il songeait  exciter
l'esprit de libert dans la Haute-Italie, afin d'opposer le patriotisme
 la superstition. Toute la Haute-Italie tait fort exalte: le
Milanais, arrach  l'Autriche, les provinces de Modne et de Reggio,
impatientes du joug que faisait peser sur elles leur vieux duc absent,
les lgations de Bologne et Ferrare, soustraites au pape, demandaient
 grands cris leur indpendance, et leur organisation en rpubliques.
Bonaparte ne pouvait pas dclarer l'indpendance de la Lombardie, car la
victoire n'avait pas encore assez positivement dcid de son sort; mais
il lui donnait toujours des esprances et des encouragemens. Quant aux
provinces de Modne et de Reggio, elles touchaient immdiatement les
derrires de son arme, et confinaient avec Mantoue. Il avait  se
plaindre de la rgence, qui avait fait passer des vivres  la garnison;
il avait recommand au directoire de ne pas donner la paix au duc de
Modne, et de s'en tenir  l'armistice, afin de pouvoir le punir au
besoin. Les circonstances devenant chaque jour plus difficiles; il se
dcida, sans en prvenir le directoire,  un coup de vigueur. Il tait
constant que la rgence venait rcemment encore de se mettre en faute,
et de manquer  l'armistice en fournissant des vivres  Wurmser, et
en donnant asile  un de ses dtachemens: sur-le-champ il dclara
l'armistice viol, et en vertu du droit de conqute, il chassa la
rgence, dclara le duc de Modne dchu, et les provinces de Reggio
et de Modne libres. L'enthousiasme des Reggiens et des Modnois fut
extraordinaire. Bonaparte organisa un gouvernement municipal pour
administrer provisoirement le pays, en attendant qu'il ft constitu.
Bologne et Ferrare s'taient dj constitues en rpublique, et
commenaient  lever des troupes. Bonaparte voulait runir ces
deux lgations aux tats du duc de Modne, pour en faire une seule
rpublique, qui, situe tout entire en-de du P, s'appellerait
_Rpublique cispadane_. Il pensait que si,  la paix, on tait oblig de
rendre la Lombardie  l'Autriche, on pourrait viter de rendre, au duc
de Modne et au pape, le Modnois et les lgations, qu'on pourrait
riger ainsi une rpublique, fille et amie de la rpublique franaise,
qui serait au-del des Alpes le foyer des principes franais, l'asile
des patriotes compromis, et d'o la libert pourrait s'tendre un jour
sur toute l'Italie. Il ne croyait pas que l'affranchissement de l'Italie
pt se faire d'un seul coup; il croyait le gouvernement franais trop
puis pour l'oprer maintenant, et il pensait qu'il fallait au moins
dposer les germes de la libert dans cette premire campagne. Pour cela
il fallait runir Bologne et Ferrare  Modne et Reggio. L'esprit de
localit s'y opposait, mais il esprait vaincre cette opposition par son
influence toute puissante. Il se rendit dans ces villes, y fut reu avec
enthousiasme, et les dcida  envoyer  Modne cent dputs de toutes
les parties de leur territoire, pour y former une assemble nationale,
qui serait charge de constituer la rpublique cispadane. Cette runion
eut lieu le 25 vendmiaire (16 octobre)  Modne. Elle se composait
d'avocats, de propritaires, de commerans. Contenue par la prsence de
Bonaparte, dirige par ses conseils, elle montra la plus grande sagesse.
Elle vota la runion en une seule rpublique des deux lgations et du
duch de Modne; elle abolit la fodalit, et dcrta l'galit civile;
elle nomma un commissaire charg d'organiser une lgion de quatre mille
hommes, et arrta la formation d'une seconde assemble, qui devait se
runir le 5 nivse (25 dcembre), pour dlibrer une constitution. Les
Reggiens montrrent le plus grand dvouement. Un dtachement autrichien
tant sorti de Mantoue, ils coururent aux armes, l'entourrent, le
firent prisonnier, et l'amenrent  Bonaparte. Deux Reggiens furent
tus dans l'action, et furent les premiers martyrs de l'indpendance
italienne.

La Lombardie tait jalouse et alarme des faveurs accordes  la
Cispadane, et crut y voir pour elle un sinistre prsage. Elle se dit que
puisque les Franais constituaient les lgations et le duch sans la
constituer elle-mme, ils avaient le projet de la rendre  l'Autriche.
Bonaparte rassura de nouveau les Lombards, leur fit sentir les
difficults de sa position, et leur rpta qu'il fallait gagner
l'indpendance en le secondant dans cette terrible lutte. Ils dcidrent
de porter  douze mille hommes les deux lgions italienne et polonaise,
dont ils avaient dj commenc l'organisation.

Bonaparte s'tait mnag ainsi autour de lui des gouvernemens amis, qui
allaient faire tous leurs efforts pour l'appuyer. Leurs troupes sans
doute ne pouvaient pas grand'chose; mais elles taient capables de
faire la police du pays conquis, et de cette manire elles rendaient
disponibles les dtachemens qu'il y employait. Elles pouvaient, appuyes
de quelques centaines de Franais, rsister  une premire tentative du
pape, s'il avait la folie d'en faire une. Bonaparte s'effora en mme
temps de rassurer le duc de Parme, dont les tats confinaient  la
nouvelle rpublique; son amiti pouvait tre utile, et sa parent
avec l'Espagne commandait des mnagemens. Il lui laissa entrevoir la
possibilit de gagner quelques villes, au milieu de ces dmembremens de
territoires. Il usait ainsi de toutes les ressources de la politique,
pour suppler aux forces que son gouvernement ne pouvait pas lui
fournir; et, en cela, il faisait son devoir envers la France et
l'Italie, et le faisait avec toute l'habilet d'un vieux diplomate.

La Corse venait d'tre affranchie par ses soins. Il avait runi les
principaux rfugis  Livourne, leur avait donn des armes et des
officiers, et les avait jets hardiment dans l'le pour seconder la
rbellion des habitans contre les Anglais. L'expdition russit; sa
patrie tait dlivre du joug anglais, et la Mditerrane allait bientt
l'tre. On pouvait esprer qu' l'avenir les escadres espagnoles,
runies aux escadres franaises, fermeraient le dtroit de Gibraltar aux
flottes de l'Angleterre, et domineraient dans toute la Mditerrane.

Il avait donc employ le temps coul depuis les vnemens de la Brenta
 amliorer sa position en Italie; mais s'il avait un peu moins 
craindre les princes de cette contre, le danger du ct de l'Autriche
ne faisait que s'accrotre, et ses forces pour y parer taient toujours
aussi insuffisantes. La quatre-vingt-troisime demi-brigade et la
quarantime taient toujours retenues dans le Midi. Il avait douze mille
hommes dans le Tyrol sous Vaubois, rangs en avant de Trente sur le bord
du Lavis; seize ou dix-sept mille  peu prs sous Massna et Augereau,
sur la Brenta et l'Adige; huit ou neuf mille enfin devant Mantoue; ce
qui portait son arme  trente-six ou trente-huit mille hommes environ.
Davidovich, qui tait rest dans le Tyrol aprs le dsastre de Wurmser,
avec quelques mille hommes, en avait maintenant dix-huit mille. Alvinzy
s'avanait du Frioul sur la Piave avec environ quarante mille. Bonaparte
tait donc fort compromis; car, pour rsister  soixante mille hommes,
il n'en avait que trente-six mille, fatigus par une triple campagne,
et diminus tous les jours par les fivres qu'ils gagnaient dans les
rizires de la Lombardie. Il l'crivait avec chagrin au directoire, et
lui disait qu'il allait perdre l'Italie.

Le directoire, voyant le pril de Bonaparte, et ne pouvant pas arriver
assez tt  son secours, songea  suspendre sur-le-champ les hostilits
par le moyen d'une ngociation. Malmesbury tait  Paris, comme on
vient de le voir. Il attendait la rponse de son gouvernement aux
communications du directoire, qui avait exig qu'il et des pouvoirs
de toutes les puissances, et qu'il s'exprimt plus clairement sur le
principe des compensations de conqutes. Le ministre anglais, aprs
dix-neuf jours, venait enfin de rpondre le 24 brumaire (14 novembre)
que les prtentions de la France taient inusites, qu'il tait permis 
un alli de demander  traiter au nom de ses allis, avant d'avoir leur
autorisation en forme; que l'Angleterre tait assure de l'obtenir, mais
qu'auparavant il fallait que la France s'expliqut nettement sur le
principe des compensations, principe qui tait la seule base sur
laquelle la ngociation pt s'ouvrir. Le cabinet anglais ajoutait que la
rponse du directoire tait pleine d'insinuations peu dcentes sur les
intentions de sa majest britannique, qu'il tait au-dessous d'elle d'y
rpondre, et qu'elle voulait ne pas s'y arrter, pour ne pas entraver
la ngociation. Lejour mme, le directoire, qui voulait tre prompt et
catgorique, rpondit  lord Malmesbury qu'il admettait le principe des
compensations, mais qu'il et  dsigner sur-le-champ les objets sur
lesquels porterait ce principe.

Le directoire pouvait faire cette rponse sans se trop engager,
puisqu'en refusant de cder la Belgique et le Luxembourg, il avait 
sa disposition la Lombardie et plusieurs autres petits territoires. Du
reste, cette ngociation tait videmment illusoire; le directoire ne
pouvait rien en attendre, et il rsolut de djouer les finesses de
l'Angleterre, en envoyant directement un ngociateur  Vienne, charg
de conclure un arrangement particulier avec l'empereur. La premire
proposition que le ngociateur devait faire tait celle d'un armistice
en Allemagne et en Italie, qui durerait six mois au moins. Le Rhin et
l'Adige spareraient les armes des deux puissances. Les siges de Kelh
et de Mantoue seraient suspendus. On ferait entrer chaque jour
dans Mantoue les vivres ncessaires pour remplacer la consommation
journalire, de manire  replacer les deux partis dans leur tat actuel
 la fin de l'armistice. La France gagnait ainsi la conservation de
Kehl, et l'Autriche celle de Mantoue. Une ngociation devait s'ouvrir
immdiatement pour traiter de la paix. Les conditions offertes par
la France taient les suivantes: l'Autriche cdait la Belgique et le
Luxembourg  la France; la France restituait la Lombardie  l'Autriche,
et le Palatinat  l'Empire; elle renonait ainsi, sur ce dernier point,
 la ligne du Rhin; elle consentait en outre, pour ddommager l'Autriche
de la perte des Pays-Bas,  la scularisation de plusieurs vchs de
l'Empire. L'empereur ne devait nullement se mler des affaires de la
France avec le pape, et devait prter son entremise en Allemagne
pour procurer des indemnits au stathouder. C'tait une condition
indispensable pour assurer le repos de la Hollande, et pour satisfaire
le roi de Prusse, dont la soeur tait pouse du stathouder. Ces
conditions taient fort modres, et prouvaient le dsir qu'avait le
directoire de faire cesser les horreurs de la guerre, et ses inquitudes
pour l'arme d'Italie.

Le directoire choisit pour porter ces propositions le gnral Clarke,
qui tait employ dans les bureaux de la guerre auprs de Carnot. Ses
instructions furent signes le 26 brumaire (16 novembre). Mais il
fallait du temps pour qu'il se mt en route, qu'il arrivt, qu'il ft
reu et cout; et, pendant ce temps, les vnemens se succdaient en
Italie avec une singulire rapidit.

Le 11 brumaire (1er novembre) le marchal Alvinzy ayant jet des ponts
sur la Piave, s'tait avanc sur la Brenta. Le plan des Autrichiens,
cette fois, tait d'attaquer  la fois par les montagnes du Tyrol et
par la plaine. Davidovich devait chasser Vaubois de ses positions, et
descendre le long des deux rives de l'Adige jusqu' Vrone. Alvinzy, de
son ct, devait passer la Piave et la Brenta, s'avancer sur l'Adige,
entrer  Vrone avec le gros de l'arme, et s'y runir  Davidovich. Les
deux armes autrichiennes devaient partir de ce point, pour marcher de
concert au dblocus de Mantoue et  la dlivrance de Wurmser.

Alvinzy, aprs avoir pass la Piave, s'avana sur la Brenta, o Massna
tait post avec sa division; celui-ci ayant reconnu la force de
l'ennemi, se replia. Bonaparte marcha  son appui avec la division
Augereau. Il prescrivit en mme temps  Vaubois de contenir Davidovich
dans la valle du Haut-Adige, et de lui enlever, s'il le pouvait, sa
position du Lavis. Il marcha lui-mme sur Alvinzy, rsolu, malgr la
disproportion des forces, de l'attaquer imptueusement, et de le rompre
ds l'ouverture mme de cette nouvelle campagne. Il arriva le 16
brumaire au matin (6 novembre)  la vue de l'ennemi. Les Autrichiens
avaient pris position en avant de la Brenta, depuis Carmignano jusqu'
Bassano; leurs rserves taient restes en arrire, au-del de la
Brenta. Bonaparte porta sur eux toutes ses forces. Massna attaqua
Liptai et Provera devant Carmignano; Augereau attaqua Quasdanovich
devant Bassano. L'affaire fut chaude et sanglante; les troupes
dployrent une grande bravoure. Liptai et Provera furent rejets
au-del de la Brenta par Massna; Quasdanovich fut repouss sur Bassano
par Augereau. Bonaparte aurait voulu entrer le jour mme dans Bassano,
mais l'arrive des rserves autrichiennes l'en empcha. Il fallut
remettre l'attaque au lendemain. Malheureusement il apprit dans la nuit
que Vaubois venait d'essuyer un revers sur le Haut-Adige. Ce gnral
avait bravement attaqu les positions de Davidovich, et avait obtenu un
commencement de succs; mais une terreur panique s'tait empare de ses
troupes malgr leur bravoure prouve, et elles avaient fui en dsordre.
Il les avait enfin rallies dans ce fameux dfil de Calliano, o
l'arme avait dploy tant d'audace dans l'invasion du Tyrol; il
esprait s'y maintenir, lorsque Davidovich, dirigeant un corps sur
l'autre rive de l'Adige, avait dbord Calliano, et tourn la position.
Vaubois annonait qu'il se retirait pour n'tre pas coup, et exprimait
la crainte que Davidovich ne l'et devanc aux importantes positions de
la Corona et de Rivoli, qui couvrent la route du Tyrol, entre l'Adige et
le lac de Garda.

Bonaparte sentit ds lors le danger de s'engager davantage contre
Alvinzy, lorsque Vaubois, qui tait avec sa gauche dans le Tyrol,
pouvait perdre la Corona, Rivoli, et mme Vrone, et tre rejet dans la
plaine. Bonaparte et alors t coup de son aile principale, et plac
avec quinze ou seize mille hommes entre Davidovich et Alvinzy. En
consquence il rsolut de se replier sur-le-champ. Il ordonna  un
officier de confiance de voler  Vrone, d'y runir tout ce qu'il
pourrait trouver de troupes, de les porter  Rivoli et  la Corona, afin
d'y prvenir Davidovich et de donner  Vaubois le temps de s'y retirer.

Le lendemain 17 brumaire (7 novembre), il rebroussa chemin, et traversa
la ville de Vicence, qui fut tonne de voir l'arme franaise se
retirer aprs le succs de la veille. Il se rendit  Vrone, o il
laissa toute son arme. Il remonta seul  Rivoli et  la Corona, o trs
heureusement il trouva les troupes de Vaubois rallies, et en mesure de
tenir tte  une nouvelle attaque de Davidovich. Il voulut donner une
leon aux trente-neuvime et quatre-vingt-cinquime demi-brigades, qui
avaient cd  une terreur panique. Il fit assembler toute la division,
et, s'adressant  ces deux demi-brigades, il leur reprocha leur
indiscipline et leur fuite. Il dit ensuite au chef d'tat-major:
Faites crire sur les drapeaux que la trente-neuvime et la
quatre-vingt-cinquime ne font plus partie de l'arme d'Italie. Ces
expressions causrent aux soldats de ces deux demi-brigades le plus
violent chagrin; ils entourrent Bonaparte, lui dirent qu'ils s'taient
battus un contre trois, et lui demandrent  tre envoys  son
avant-garde, pour faire voir s'ils n'taient plus de l'arme d'Italie.
Bonaparte les ddommagea de sa svrit par quelques paroles
bienveillantes, qui les transportrent, et les laissa disposs  venger
leur honneur par une bravoure dsespre.

Il ne restait plus  Vaubois que huit mille hommes, sur les douze mille
qu'il avait avant cette chauffoure. Bonaparte les distribua le mieux
qu'il put dans les positions de la Corona et de Rivoli, et, aprs s'tre
assur que Vaubois pourrait tenir l quelques jours, et couvrir notre
gauche et nos derrires, il retourna  Vrone pour oprer contre
Alvinzy. La chausse qui conduit de la Brenta  Vrone, en suivant
le pied des montagnes, passe par Vicence, Montebello, Villa-Nova et
Caldiero. Alvinzy, tonn de voir Bonaparte se replier le lendemain d'un
succs, l'avait suivi de loin en loin, se doutant que les progrs de
Davidovich avaient pu seuls le ramener en arrire. Il esprait que son
plan de jonction  Vrone allait se raliser. Il s'arrta  trois lieues
 peu prs de Vrone, sur les hauteurs de Caldiero, qui en dominent la
route. Ces hauteurs prsentaient une excellente position pour tenir
tte  l'arme qui sortait de Vrone. Alvinzy s'y tablit, y plaa des
batteries, et n'oublia rien pour s'y rendre inexpugnable. Bonaparte en
fit la reconnaissance, et rsolut de les attaquer sur-le-champ; car la
situation de Vaubois  Rivoli tait trs prcaire, et ne lui laissait
pas beaucoup de temps pour agir sur Alvinzy. Il marcha contre lui le 21
au soir (11 novembre), repoussa son avant-garde, et bivouaqua avec les
divisions Massna et Augereau au pied de Caldiero. A la pointe du jour,
il s'aperut qu'Alvinzy, fortement retranch, acceptait la bataille. La
position tait abordable d'un ct, celui qui appuyait aux montagnes, et
qui n'avait pas t assez soigneusement dfendu par Alvinzy. Bonaparte
y dirigea Massna, et chargea Augereau d'attaquer le reste de la ligne.
L'action fut vive. Mais la pluie tombait par torrens, ce qui donnait un
grand avantage  l'ennemi, dont l'artillerie tait place d'avance sur
de bonnes positions, tandis que la ntre, oblige de se mouvoir dans des
chemins devenus impraticables, ne pouvait pas tre porte sur les points
convenables, et manquait tout son effet. Nanmoins Massna parvint 
gravir la hauteur nglige par Alvinzy. Mais tout  coup la pluie se
changea en une grelasse froide, qu'un vent violent portait dans le
visage de nos soldats. Au mme instant, Alvinzy fit marcher sa rserve
sur la position que Massna lui avait enleve, et reprit tous ses
avantages. Bonaparte voulut en vain renouveler ses efforts, il ne put
russir. Les deux armes passrent la nuit en prsence. La pluie ne
cessa pas de tomber, et de mettre nos soldats dans l'tat le plus
pnible. Le lendemain 23 brumaire (13 novembre), Bonaparte rentra dans
Vrone.

La situation de l'arme devenait dsesprante. Aprs avoir inutilement
pouss l'ennemi au-del de la Brenta, et sacrifi sans fruit une foule
de braves; aprs avoir perdu  la gauche le Tyrol et quatre mille
hommes, aprs avoir livr une bataille malheureuse  Caldiero, pour
loigner Alvinzy de Vrone, et s'tre encore affaibli sans succs, toute
ressource semblait perdue. La gauche, qui n'tait plus que de huit
mille hommes, pouvait  chaque instant tre culbute de la Corona et
de Rivoli, et alors Bonaparte se trouvait envelopp  Vrone. Les deux
divisions Massna et Augereau, qui formaient l'arme active oppose 
Alvinzy, taient rduites, par deux batailles,  quatorze ou quinze
mille hommes. Que pouvaient quatorze ou quinze mille soldats contre
prs de quarante mille? L'artillerie, qui nous avait toujours servi 
contre-balancer la supriorit de l'ennemi, ne pouvait plus se mouvoir
au milieu des boues; il n'y avait donc aucun espoir de lutter avec
quelque chance de succs. L'arme tait dans la consternation.
Ces braves soldats, prouvs par tant de fatigues et de dangers,
commenaient  murmurer. Comme tous les soldats intelligens, ils taient
sujets  de l'humeur, parce qu'ils taient capables de juger. Aprs
avoir dtruit, disaient-ils, deux armes diriges contre nous, il nous a
fallu dtruire encore celles qui taient opposes aux troupes du Rhin.
A Beaulieu a succd Wurmser;  Wurmser succde Alvinzy: la lutte se
renouvelle chaque jour. Nous ne pouvons pas faire la tche de tous. Ce
n'est pas  nous  combattre Alvinzy, ce n'tait pas  nous  combattre
Wurmser. Si chacun avait fait sa tche comme nous, la guerre serait
finie. Encore, ajoutaient-ils, si on nous donnait des secours
proportionns  nos prils! mais on nous abandonne au fond de l'Italie,
on nous laisse seuls aux prises avec deux armes innombrables. Et quand,
aprs avoir vers notre sang dans des milliers de combats, nous serons
ramens sur les Alpes, nous reviendrons sans honneur et sans gloire,
comme des fugitifs qui n'auraient pas fait leur devoir. C'taient l
les discours des soldats dans leurs bivouacs. Bonaparte, qui partageait
leur humeur et leur mcontentement, crivait au directoire le mme jour
24 brumaire (14 novembre): Tous nos officiers suprieurs, tous nos
gnraux d'lite sont hors de combat; l'arme d'Italie, rduite  une
poigne de monde, est puise. Les hros de Millesimo, de Lodi, de
Castiglione, de Bassano, sont morts pour leur patrie, ou sont 
l'hpital: il ne reste plus aux corps que leur rputation et leur
orgueil. Joubert, Lannes, Lamare, Victor, Murat, Charlot, Dupuis,
Rampon, Pigeon, Mnard, Chabrand, sont blesss. Nous sommes abandonns
au fond de l'Italie: ce qui me reste de braves voit la mort infaillible,
au milieu de chances si continuelles, et avec des forces si infrieures.
Peut-tre l'heure du brave Augereau, de l'intrpide Massna, est prs de
sonner... Alors! alors que deviendront ces braves gens? Cette ide me
rend rserv, je n'ose plus affronter la mort, qui serait un sujet de
dcouragement pour qui est l'objet de mes sollicitudes. Si j'avais reu
la quatre-vingt-troisime, forte de trois mille cinq cents hommes connus
 l'arme, j'aurais rpondu de tout! Peut-tre sous peu de jours, ne
sera-ce pas assez de quarante mille hommes!--Aujourd'hui, ajoutait
Bonaparte, repos aux troupes; demain, selon les mouvemens de l'ennemi,
nous agirons.

Cependant, tandis qu'il adressait ces plaintes amres au gouvernement,
il affectait la plus grande scurit aux yeux de ses soldats; il leur
faisait rpter, par ses officiers, qu'il fallait faire un effort, et
que cet effort serait le dernier; qu'Alvinzy dtruit, les moyens de
l'Autriche seraient puiss pour jamais, l'Italie conquise, la paix
assure, et la gloire de l'arme immortelle. Sa prsence, ses paroles
relevaient les courages. Les malades, dvors par la fivre, en
apprenant que l'arme tait en pril, sortaient en foule des hpitaux,
et accouraient prendre leur place dans les rangs. La plus vive et la
plus profonde motion tait dans tous les coeurs. Les Autrichiens
s'taient approchs le jour mme de Vrone, et montraient les chelles
qu'ils avaient prpares pour escalader les murs. Les Vronais
laissaient clater leur joie en croyant voir, sous quelques heures,
Alvinzy runi dans leur ville  Davidovich, et les Franais dtruits.
Quelques-uns d'entre eux, compromis pour leur attachement  notre cause,
se promenaient tristement en comptant le petit nombre de nos braves.

L'arme attendait avec anxit les ordres du gnral, et esprait 
chaque instant qu'il commanderait un mouvement. Cependant la journe du
24 s'tait coule, et, contre l'usage, l'ordre du jour n'avait rien
annonc. Mais Bonaparte n'avait point perdu de temps; et, aprs avoir
mdit sur le champ de bataille, il venait de prendre une de ces
rsolutions que le dsespoir inspire au gnie. Vers la nuit, l'ordre est
donn  toute l'arme de prendre les armes; le plus grand silence est
recommand; on se met en marche; mais au lieu de se porter en avant, on
rtrograde, on repasse l'Adige sur les ponts de Vrone, et on sort de
la ville par la porte qui conduit  Milan. L'arme croit qu'on bat en
retraite, et qu'on renonce  garder l'Italie: la tristesse rgne dans
les rangs. Cependant  quelque distance de Vrone, on fait un -gauche;
au lieu de continuer  s'loigner de l'Adige, on se met  le longer, et
 descendre son cours. On le suit pendant quatre lieues. Enfin, aprs
quelques heures de marche, on arrive  Ronco, o un pont de bateaux
avait t jet par les soins du gnral; on repasse le fleuve; et, 
la pointe du jour, on se trouve de nouveau au-del de l'Adige, qu'on
croyait avoir abandonn pour toujours. Le plan du gnral tait
extraordinaire; il allait tonner les deux armes. L'Adige, en sortant
de Vrone, cesse un instant de couler perpendiculairement des montagnes
 la mer, et il oblique vers le levant: dans ce mouvement oblique, il se
rapproche de la route de Vrone  la Brenta, sur laquelle tait camp
Alvinzy. Bonaparte, arriv  Ronco, se trouvait donc ramen sur les
flancs et presque sur les derrires des Autrichiens. Au moyen de ce
pont, il se trouvait plac au milieu des vastes marais. Ces marais
taient traverss par deux chausses, dont l'une  gauche, remontant
l'Adige par Porcil et Gombione, allait rejoindre Vrone; dont l'autre,
 droite, passait sur une petite rivire, qu'on appelle l'Alpon, au
village d'Arcole, et allait rejoindre la route de Vrone vers Villa-Nova
sur les derrires de Caldiero.

Bonaparte tenait donc  Ronco deux chausses, qui toutes deux allaient
rejoindre la grande route occupe par les Autrichiens, l'une entre
Caldiero et Vrone, l'autre entre Caldiero et Villa-Nova. Voici quel
avait t son calcul: au milieu de ces marais, l'avantage du nombre
tait tout  fait annul; on ne pouvait se dployer que sur les
chausses, et sur les chausses le courage des ttes de colonnes devait
dcider de tout. Par la chausse de gauche qui allait rejoindre la route
entre Vrone et Caldiero, il pouvait tomber sur les Autrichiens, s'ils
tentaient d'escalader Vrone. Par celle de droite, qui passe l'Alpon au
pont d'Arcole, et aboutit  Villa-Nova, il dbouchait sur les derrires
d'Alvinzy, il pouvait enlever ses parcs et ses bagages, et intercepter
sa retraite. Il tait donc inattaquable  Ronco, et il tendait ses deux
bras autour de l'ennemi. Il avait fait fermer les portes de Vrone, et
y avait laiss Kilmaine avec quinze cents hommes, pour rsister  un
premier assaut. Cette combinaison si audacieuse et si profonde frappa
l'arme, qui sur-le-champ en devina l'intention, et en fut remplie
d'esprance.

Bonaparte plaa Massna sur la digue de gauche pour remonter sur
Gombione et Porcil, et prendre l'ennemi en queue, s'il marchait sur
Vrone. Il dirigea Augereau  droite pour dboucher sur Villa-Nova. On
tait  la pointe du jour. Massna se mit en observation sur la digue
de gauche; Augereau, pour parcourir celle de droite, avait  franchir
l'Alpon sur le pont d'Arcole. Quelques bataillons croates s'y trouvaient
dtachs pour surveiller le pays. Ils bordaient la rivire, et avaient
leur canon braqu sur le pont. Ils accueillirent l'avant-garde
d'Augereau par une vive fusillade, et la forcrent  se replier.
Augereau accourut et ramena ses troupes en avant; mais le feu du pont et
de la rive oppose les arrta de nouveau. Il fut oblig de cder devant
cet obstacle, et de faire halte.

Pendant ce temps, Alvinzy, qui avait les yeux fixs sur Vrone, et
qui croyait que l'arme franaise s'y trouvait encore, tait surpris
d'entendre un feu trs-vif au milieu des marais. Il ne supposait pas que
le gnral Bonaparte pt choisir un pareil terrain, et il croyait que
c'tait un corps dtach de troupes lgres. Mais bientt sa cavalerie
revient l'informer que l'engagement est grave, et que des coups de fusil
sont partis de tous les cts. Sans tre clairci encore, il envoie deux
divisions; l'une sous Provera suit la digue de gauche, l'autre sous
Mitrouski suit la digue de droite, et s'avance sur Arcole. Massna,
voyant approcher les Autrichiens, les laisse avancer sur cette digue
troite, et quand il les juge assez engags, il fond sur eux au pas de
course, les refoule, les rejette dans les marais, en tue, en noie un
grand nombre. La division Mitrouski arrive  Arcole, dbouche par le
pont et suit la digue comme celle de Provera. Augereau fond sur elle,
l'enfonce, et en jette une partie dans les marais. Il la poursuit, et
veut passer le pont aprs elle; mais le pont tait encore mieux gard
que le matin; une nombreuse artillerie en dfendait l'approche, et tout
le reste de la ligne autrichienne tait dploy sur la rive de l'Alpon,
fusillant sur la digue, et la prenant en travers. Augereau saisit un
drapeau et le porte sur le pont; ses soldats le suivent, mais un feu
pouvantable les ramne en arrire. Les gnraux Lannes, Verne, Bon,
Verdier, sont gravement blesss. La colonne se replie, et les soldats
descendent  ct de la digue, pour se mettre  couvert du feu.

Bonaparte voyait de Ronco s'branler toute l'arme ennemie, qui, avertie
enfin du danger, se htait de quitter Caldiero pour n'tre pas prise par
derrire  Villa-Nova. Il voyait avec douleur de grands rsultats lui
chapper. Il avait bien envoy Guyeux avec une brigade, pour essayer de
passer l'Alpon au-dessous d'Arcole; mais il fallait plusieurs heures
pour l'excution de cette tentative; et cependant il tait de la
dernire importance de franchir Arcole sur-le-champ, afin d'arriver 
temps sur les derrires d'Alvinzy, et d'obtenir un triomphe complet: le
sort de l'Italie en dpendait. Il n'hsite pas, il s'lance au galop,
arrive prs du pont, se jette  bas de cheval, s'approche des soldats
qui s'taient tapis sur le bord de la digue, leur demande s'ils
sont encore les vainqueurs de Lodi, les ranime par ses paroles, et,
saisissant un drapeau, leur crie: Suivez votre gnral! A sa voix un
certain nombre de soldats remontent sur la chausse, et le suivent;
malheureusement le mouvement ne peut pas se communiquer  toute la
colonne dont le reste demeure derrire la digue. Bonaparte s'avance, le
drapeau  la main, au milieu d'une grle de balles et de mitraille. Tous
ses gnraux l'entourent. Lannes, bless dj de deux coups de feu dans
la journe, est atteint d'un troisime. Le jeune Muiron, aide-de-camp
du gnral, veut le couvrir de son corps, et tombe mort  ses pieds.
Cependant la colonne est prs de franchir le pont, lorsqu'une dernire
dcharge l'arrte, et la rejette en arrire. La queue abandonne la tte.
Alors les soldats rests auprs du gnral le saisissent, l'emportent au
milieu du feu et de la fume, et veulent le faire remonter  cheval. Une
colonne autrichienne, qui dbouche sur eux, les pousse en dsordre dans
le marais. Bonaparte y tombe, et y enfonce jusqu'au milieu du
corps. Aussitt les soldats s'aperoivent de son danger: En avant!
s'crient-ils, pour sauver le gnral. Ils courent  la suite de Bliard
et Vignolles, pour le dlivrer. On l'arrache du milieu de la fange, on
le remet  cheval, et il revient  Ronco.

Dans ce moment, Guyeux tait parvenu  passer au-dessous d'Arcole, et 
enlever le village par l'autre rive. Mais il tait trop tard. Alvinzy
avait dj fait filer ses parcs et ses bagages; il tait dploy dans
la plaine, et en mesure de prvenir les desseins de Bonaparte. Tant
d'hrosme et de gnie taient donc devenus inutiles. Bonaparte aurait
bien pu s'viter l'obstacle d'Arcole, en jetant un pont sur l'Adige un
peu au-dessous de Ronco, c'est--dire  Albaredo, point o l'Alpon est
runi  l'Adige. Mais alors il dbouchait en plaine, ce qu'il importait
d'viter; et il n'tait pas en mesure de voler par la digue gauche au
secours de Vrone[9]. Il avait donc eu raison de faire ce qu'il avait
fait; et, quoique le succs ne ft pas complet, d'importans rsultats
taient obtenus. Alvinzy avait quitt sa redoutable position de
Caldiero; il tait redescendu dans la plaine; il ne menaait plus
Vrone; il avait perdu beaucoup de monde dans les marais. Les deux
digues taient devenues le seul champ de bataille intermdiaire entre
les deux armes, ce qui assurait l'avantage  la bravoure et l'enlevait
au nombre. Enfin les soldats franais, anims par la lutte, avaient
recouvr toute leur confiance.

[Footnote 9: Je rapporte ici une critique souvent adresse  Bonaparte
sur cette clbre bataille, et la rponse qu'il y a faite lui-mme dans
ses Mmoires.]

Bonaparte, qui avait  songer  tous les prils  la fois, devait
s'occuper de sa gauche, laisse  la Corona et  Rivoli. Comme  chaque
instant elle pouvait tre culbute, il voulait tre en mesure de voler
 son secours. Il pensa donc qu'il fallait se replier de Gombione et
d'Arcole, repasser l'Adige  Ronco, et bivouaquer en de du fleuve,
pour tre  porte de secourir Vaubois, si, dans la nuit, on apprenait
sa dfaite. Telle fut cette premire journe du 25 brumaire (15
novembre).

La nuit se passa sans mauvaise nouvelle. On sut que Vaubois tenait
encore  Rivoli. Les exploits de Castiglione couvraient Bonaparte de ce
ct. Davidovich, qui commandait un corps dans l'affaire de Castiglione,
avait reu une telle impression de cet vnement, qu'il n'osait avancer
avant d'avoir des nouvelles certaines d'Alvinzy. Ainsi le prestige du
gnie de Bonaparte tait l o il n'tait pas lui-mme. La journe du
26 (16 novembre) commence; on se rencontre sur les deux digues. Les
Franais chargent  la baonnette, enfoncent les Autrichiens, en jettent
un grand nombre dans les marais, et font beaucoup de prisonniers. Ils
prennent des drapeaux et du canon. Bonaparte fait tirailler encore sur
la rive de l'Alpon, mais ne tente aucun effort dcisif pour le passer.
La nuit arrive, il replie encore ses colonnes, les ramne de dessus
les digues, et les rallie sur l'autre rive de l'Adige, content d'avoir
puis l'ennemi toute la journe, en attendant des nouvelles plus
certaines de Vaubois. La seconde nuit se passe encore de mme: les
nouvelles de Vaubois sont rassurantes. On peut consacrer une troisime
journe  lutter dfinitivement contre Alvinzy. Enfin le soleil se lve
pour la troisime fois sur cet pouvantable thtre de carnage. C'tait
le 27 (17 novembre 1796). Bonaparte calcule que l'ennemi, en morts,
blesss, noys ou prisonniers, doit avoir perdu prs d'un tiers de son
arme. Il le juge harass, dcourag, et il voit ses soldats pleins
d'enthousiasme; il se dcide alors  quitter ces digues, et  porter le
champ de bataille dans la plaine, au-del de l'Alpon. Comme les
jours prcdens, les Franais, dbouchant de Ronco, rencontrent les
Autrichiens sur les digues. Massna occupe toujours la digue gauche;
sur celle de droite, c'est le gnral Robert qui est charg d'attaquer,
tandis qu'Augereau va passer l'Alpon prs de son embouchure dans
l'Adige. Massna prouve d'abord une vive rsistance, mais il met son
chapeau  la pointe de son pe, et marche ainsi  la tte des soldats.
Comme les jours prcdens, beaucoup d'ennemis sont tus, noys ou pris.
Sur la digue de droite, le gnral Robert s'avance d'abord avec succs;
mais il est tu, sa colonne est repousse presque jusque sur le pont de
Ronco.

Bonaparte, qui voit le danger, place la trente-deuxime dans un bois de
saules qui longe la digue. Tandis que la colonne ennemie, victorieuse de
Robert, s'avance, la trente-deuxime sort tout  coup de son embuscade,
la prend en flanc, et la jette dans un dsordre pouvantable. C'taient
trois mille Croates; le plus grand nombre sont tus ou prisonniers. Les
digues ainsi balayes, Bonaparte se dcide  franchir l'Alpon: Augereau
l'avait pass  l'extrme droite. Bonaparte ramne Massna de la digue
gauche sur la digue droite, le dirige sur Arcole, qui tait vacu, et
porte ainsi toute son arme en plaine devant celle d'Alvinzy. Bonaparte,
avant d'ordonner la charge, veut semer l'pouvante au moyen d'un
stratagme. Un marais, plein de roseaux, couvrait l'aile gauche de
l'ennemi: il ordonne au chef de bataillon Hercule de prendre avec lui
vingt-cinq de ses guides, de filer  travers les roseaux, et de charger
 l'improviste avec un grand bruit de trompettes. Ces vingt-cinq braves
s'apprtent  excuter l'ordre, Bonaparte donne alors le signal 
Massna et  Augereau. Ceux-ci chargent vigoureusement la ligne
autrichienne, qui rsiste; mais tout  coup on entend un grand bruit de
trompettes; les Autrichiens, croyant tre chargs par toute une division
de cavalerie, cdent le terrain. Au mme instant, la garnison de
Legnago, que Bonaparte avait fait sortir pour circuler sur leurs
derrires, se montre au loin, et ajoute  leurs inquitudes. Alors ils
se retirent; et, aprs soixante-douze heures de cet pouvantable combat,
dcourags, accabls de fatigue, ils cdent la victoire  l'hrosme de
quelques mille braves, et au gnie d'un grand capitaine.

Les deux armes, puises de leurs efforts, passrent la nuit dans la
plaine. Ds le lendemain matin, Bonaparte fit recommencer la poursuite
sur Vicence. Arriv  la hauteur de la chausse qui mne de la Brenta
 Vrone, en passant par Villa-Nova, il laissa  la cavalerie seule le
soin de poursuivre l'ennemi, et songea  rentrer  Vrone par la route
de Villa-Nova et de Caldiero, afin de venir au secours de Vaubois.
Bonaparte apprit en route que Vaubois avait t obliger d'abandonner
la Corona et Rivoli, et de se replier  Castel-Novo. Il redoubla de
clrit, et arriva le soir mme  Vrone, en passant sur le champ de
bataille qu'avait occup Alvinzy. Il entra dans la ville, par la porte
oppose  celle par laquelle il en tait sorti. Quand les Vronais
virent cette poigne d'hommes, qui taient sortis en fugitifs par la
porte de Milan, rentrer en vainqueurs par la porte de Venise, ils furent
saisis de surprise. Amis et ennemis ne purent contenir leur admiration
pour le gnral et les soldats qui venaient de changer si glorieusement
le destin de la guerre. Ds ce moment, il n'entra plus dans les craintes
ni dans les esprances de personne, qu'on pt chasser les Franais de
l'Italie. Bonaparte fit marcher sur-le-champ Massna  Castel-Novo, et
Augereau sur Dolce, par la rive gauche de l'Adige. Davidovich, attaqu
de toutes parts, fut promptement ramen dans le Tyrol, avec perte de
beaucoup de prisonniers. Bonaparte se contenta de faire roccuper les
positions de la Corona et de Rivoli, sans vouloir remonter jusqu'
Trente et rentrer en possession du Tyrol. L'arme franaise tait
singulirement affaiblie par cette dernire lutte. L'arme autrichienne
avait perdu cinq mille prisonniers, huit ou dix mille morts et blesss,
et se trouvait encore forte de plus de quarante mille hommes, compris
le corps de Davidovich. Elle se retirait dans le Tyrol et sur la Brenta
pour s'y reposer, elle tait loin d'avoir souffert comme les armes
de Wurmser et de Beaulieu. Les Franais, puiss, n'avaient pu que la
repousser sans la dtruire. Il fallait donc renoncer  la poursuivre,
tant que les renforts promis ne seraient pas arrivs. Bonaparte se
contenta d'occuper l'Adige de Dolce  la mer.

Cette nouvelle victoire causa en Italie et en France une joie extrme.
On admirait de toutes parts ce gnie opinitre qui, avec quatorze ou
quinze mille hommes, devant quarante mille, n'avait pas song  se
retirer; ce gnie inventif et profond, qui avait su dcouvrir dans
les digues de Ronco un champ de bataille tout nouveau qui annulait le
nombre, et donnait dans les flancs de l'ennemi. On clbrait surtout
l'hrosme dploy au pont d'Arcole, et partout on reprsentait le jeune
gnral, un drapeau  la main, au milieu du feu et de la fume. Les deux
conseils, en dclarant, suivant l'usage, que l'arme d'Italie avait
encore bien mrit de la patrie, dcidrent de plus que les drapeaux
pris par les gnraux Bonaparte et Augereau sur le pont d'Arcole, leur
seraient donns pour tre conservs dans leurs familles: belle et noble
rcompense, digne d'un ge hroque, et bien plus glorieuse que le
diadme dcern plus tard par la faiblesse au gnie tout puissant!



CHAPITRE VI.

CLARKE AU QUARTIER-GNRAL DE L'ARME D'ITALIE.--RUPTURE DES
NGOCIATIONS AVEC LE CABINET ANGLAIS. DPART DE MALMESBURY.--EXPDITION
D'IRLANDE.--TRAVAUX ADMINISTRATIFS DU DIRECTOIRE DANS L'HIVER DE L'AN
V. TAT DES FINANCES. RECETTES ET DPENSES.--CAPITULATION DE
KEHL.--DERNIRES TENTATIVES DE L'AUTRICHE SUR L'ITALIE. VICTOIRES DE
RIVOLI ET DE LA FAVORITE. PRISE DE MANTOUE.--FIN DE LA MMORABLE
CAMPAGNE DE 1796.

Le gnral Clarke venait d'arriver au quartier-gnral de l'arme
d'Italie, d'o il devait partir pour se rendre  Vienne. Sa mission
avait perdu son objet essentiel, car la bataille d'Arcole rendait
l'armistice inutile. Bonaparte, que le gnral Clarke avait ordre de
consulter, dsapprouvait tout  fait l'armistice et ses conditions. Les
raisons qu'il donnait taient excellentes. L'armistice ne pouvait plus
avoir qu'un objet, celui de sauver le fort de Kehl sur le Rhin, que
l'archiduc Charles assigeait avec une grande vigueur; et pour cet objet
trs accessoire, il sacrifiait Mantoue. Kehl n'offrait qu'une tte de
pont qui n'tait point indispensable pour dboucher en Allemagne. La
prise de Mantoue au contraire entranait la conqute dfinitive de
l'Italie, et permettait d'exiger en retour Mayence et toute la ligne du
Rhin. L'armistice compromettait videmment cette conqute; car Mantoue,
remplie de malades, et rduite  la demi-ration, ne pouvait pas diffrer
plus d'un mois d'ouvrir ses portes. Les vivres qu'on y ferait entrer
rendraient  la garnison la sant et les forces. La quantit n'en
pourrait pas tre exactement fixe, et Wurmser, en faisant des
conomies, se mnagerait des approvisionnemens pour recommencer sa
rsistance, en cas d'une reprise d'hostilits. La suite de batailles
livres pour couvrir le blocus de Mantoue deviendraient donc inutiles,
et il faudrait recommencer sur nouveaux frais. Ce n'tait pas tout. Le
pape ne pouvait manquer d'tre compris dans l'armistice par l'Autriche,
et alors on perdait le moyen de le punir, et de lui arracher vingt ou
trente millions, dont on avait besoin pour l'arme, et qui serviraient
 faire une nouvelle campagne. Bonaparte enfin, perant dans l'avenir,
conseillait, au lieu de suspendre les hostilits, de les continuer au
contraire avec vigueur, mais de porter la guerre sur son vritable
thtre, et d'envoyer en Italie un renfort de trente mille hommes. Il
promettait  ce prix de marcher sur Vienne, et d'avoir en deux mois la
paix, la ligne du Rhin, et une rpublique en Italie. Sans doute, cette
combinaison plaait dans ses mains toutes les oprations militaires et
politiques de la guerre; mais, qu'elle ft intresse ou non, elle tait
juste et profonde, et l'avenir en prouva la sagesse.

Cependant, par obissance pour le directoire, on crivit aux gnraux
autrichiens sur le Rhin et l'Adige, pour leur proposer l'armistice, et
pour obtenir  Clarke des passeports. L'archiduc Charles rpondit 
Moreau qu'il ne pouvait entendre aucune proposition d'armistice, que
ses pouvoirs ne le lui permettaient pas, et qu'il fallait en rfrer au
conseil aulique. Alvinzy rpondit de mme, et fit partir un courrier
pour Vienne. Le ministre autrichien, secrtement dvou  l'Angleterre,
tait peu dispos  couter les propositions de la France. Le cabinet de
Londres lui avait fait part de la mission de lord Malmesbury; il
s'tait efforc de lui persuader que l'empereur obtiendrait bien plus
d'avantages en prenant part  la ngociation ouverte  Paris, qu'en
faisant des conqutes spares, puisque les conqutes anglaises dans
les deux Indes taient sacrifies pour lui procurer la restitution des
Pays-Bas. Outre les insinuations de l'Angleterre, le cabinet de Vienne
avait d'autres raisons de repousser les propositions du directoire. Il
se flattait de s'emparer du fort de Kehl sous trs peu de temps;
les Franais, contenus le long du Rhin, ne pourraient plus alors
le franchir; on pourrait donc sans danger en retirer de nouveaux
dtachemens, pour les porter sur l'Adige. Ces dtachemens, joints 
de nouvelles leves qui se faisaient dans toute l'Autriche avec une
merveilleuse activit, permettraient encore un effort sur l'Italie; et
peut-tre cette terrible arme, qui avait tant ananti de bataillons
autrichiens, finirait par succomber sous des efforts ritrs.

La constance allemande ne se dmentait donc pas ici, et, malgr tant de
revers, elle ne renonait pas encore  la belle Italie. En consquence,
il fut rsolu de refuser l'entre de Vienne  Clarke. On craignait
d'ailleurs un observateur au milieu de la capitale de l'empire, et on
ne voulait pas de ngociation directe. Quant  l'armistice, on aurait
consenti  l'admettre sur l'Adige, mais non sur le Rhin. On rpondit 
Clarke que, s'il voulait se rendre  Vicence, il y trouverait le baron
de Vincent, et qu'il pourrait y confrer avec lui. La runion eut lieu
en effet  Vicence. Le ministre autrichien prtendit que l'empereur
ne pouvait recevoir un envoy de la rpublique, parce que c'tait la
reconnatre; et, quant  l'armistice, il dclara qu'on ne pouvait
l'admettre qu'en Italie. Cette proposition tait ridicule, et on ne
conoit pas que le ministre autrichien pt la faire, car elle sauvait
Mantoue sans sauver Kehl, et il fallait supposer les Franais bien sots
pour l'accepter. Cependant le ministre autrichien, qui voulait au
besoin se mnager le moyen d'une ngociation spare, fit dclarer par
son envoy que si le commissaire franais avait des propositions 
faire relativement  la paix, il n'avait qu' se rendre  Turin, et les
communiquer  l'ambassadeur autrichien auprs du Pimont. Ainsi, grce
aux suggestions de l'Angleterre et aux folles esprances de la cour de
Vienne, ce dangereux projet d'armistice fut cart. Clarke s'en alla 
Turin, pour profiter au besoin de l'intermdiaire qui lui tait offert
auprs de la cour de Sardaigne. Il avait encore une autre mission:
c'tait celle d'observer le gnral Bonaparte. Le gnie de ce jeune
homme avait paru si extraordinaire, son caractre si absolu, si
nergique, que sans aucun motif prcis, on lui supposa de l'ambition. Il
avait voulu conduire la guerre  son gr, et avait offert sa dmission
quand on lui traa un plan qui n'tait pas le sien; il avait agi
souverainement en Italie, accordant aux princes la paix ou la guerre,
sous prtexte des armistices; il s'tait plaint avec hauteur de ce que
les ngociations avec le pape n'avaient pas t conduites par lui seul,
et il avait exig qu'on lui en remt le soin; il traitait fort durement
les commissaires Gareau et Salicetti, quand ils se permettaient des
mesures qui lui dplaisaient, et il les avait obligs de quitter le
quartier-gnral; il s'tait permis d'envoyer des fonds aux diffrentes
armes sans se faire autoriser par le gouvernement, et sans
l'intermdiaire indispensable de la trsorerie. Tous ces faits
annonaient un homme qui aimait  faire seul ce qu'il croyait tre seul
capable de bien faire. Ce n'tait encore que l'impatience du gnie,
qui n'aime pas  tre contrari dans ses oeuvres; mais c'est par cette
impatience que commence  se manifester une volont despotique. En le
voyant soulever la Haute-Italie contre ses anciens matres, et crer ou
dtruire des tats, on disait qu'il voulait se faire duc de Milan. On
pressentait-son ambition, et il en pressentait lui-mme le reproche. Il
se plaignait d'tre accus, puis se justifiait lui-mme, sans qu'un seul
mot du directoire lui en et fourni l'occasion.

Clarke avait donc, outre la mission de ngocier, celle de l'observer.
Bonaparte en fut averti, et agissant ici avec la hauteur et l'adresse
qui lui taient ordinaires, il lui laissa voir qu'il connaissait l'objet
de sa mission, le subjugua bientt par son ascendant et sa grce, aussi
puissante, dit-on, que son gnie, et en fit un homme dvou. Clarke
avait de l'esprit, trop de vanit pour tre un espion adroit et souple.
Il resta en Italie, tantt  Turin, tantt au quartier-gnral, et
bientt il appartint plus  Bonaparte qu'au directoire.

A Paris, le cabinet anglais faisait, autant qu'il le pouvait, traner
en longueur la ngociation; mais le cabinet franais par des rponses
promptes et claires, obligea enfin lord Malmesbury  s'expliquer.
Ce ministre, comme on l'a vu, avait pos d'abord le principe d'une
ngociation gnrale, et de la compensation des conqutes; de son ct,
le directoire avait exig des pouvoirs de tous les allis, et une
explication plus claire du principe des compensations. Le ministre
anglais avait mis dix-neuf jours  rpondre; il avait rpondu enfin que
les pouvoirs taient demands, mais qu'avant de les obtenir, il fallait
que le gouvernement franais admt positivement le principe des
compensations. Le directoire avait alors demand qu'on lui nont
sur-le-champ les objets sur lesquels porteraient les compensations. Tel
est le point o la ngociation en tait reste. Lord Malmesbury crivit
de nouveau  Londres, et aprs douze jours, rpondit, le 6 frimaire (26
novembre), que sa cour n'avait rien  ajouter  ce qu'elle avait dit, et
qu'elle ne pouvait pas s'expliquer davantage, tant que le gouvernement
franais n'admettrait pas formellement le principe propos. C'tait l
une subtilit; car, en demandant l'nonciation des objets qui seraient
compenss, la France admettait videmment le principe des compensations.
crire  Londres, et employer encore douze jours pour cette subtilit,
c'tait se jouer du directoire. Il rpondit, comme il faisait toujours,
le lendemain mme, et par une note de quatre lignes il dit que sa
prcdente note impliquait ncessairement l'admission du principe
des compensations, mais que du reste il l'admettait formellement,
et demandait sur-le-champ la dsignation des objets sur lesquels ce
principe devait porter. Le directoire s'informait en outre si  chaque
question lord Malmesbury serait oblig d'crire  Londres. Lord
Malmesbury rpondit vaguement qu'il serait oblig d'crire toutes les
fois que la question exigerait des instructions nouvelles. Il crivit
encore, et resta vingt jours avant de rpondre. Il tait vident cette
fois qu'il fallait sortir du vague o l'on s'tait enferm, et aborder
enfin la redoutable question des Pays-Bas. S'expliquer sur cet objet,
c'tait rompre la ngociation, et on conoit que le cabinet anglais mt
les plus longs dlais possibles  la rompre. Enfin, le 28 frimaire (18
dcembre), lord Malmesbury eut une entrevue avec le ministre Delacroix,
et lui remit une note dans laquelle les prtentions du cabinet anglais
taient exposes. Il voulait que la France restitut aux puissances du
continent tout ce qu'elle avait conquis; qu'elle rendt  l'Autriche la
Belgique et le Luxembourg,  l'Empire les tats allemands de la rive
gauche; qu'elle vacut toute l'Italie, et la replat dans le _statu
quo ante bellum_; qu'elle restitut  la Hollande certaines portions
de territoire, telles que la Flandre maritime, par exemple, afin de la
rendre indpendante; et enfin, que des changemens fussent faits  sa
constitution actuelle. Le cabinet anglais ne promettait de rendre
les colonies de la Hollande que dans le cas du rtablissement du
stathoudrat; encore ne les rendrait-il jamais toutes: il devait en
garder quelques-unes comme indemnit de guerre; le Cap tait du nombre.
Pour tous ces sacrifices, il offrait de rendre deux ou trois les que
la guerre nous avait fait perdre dans les Antilles, la Martinique,
Sainte-Lucie, Tobago,et  condition encore que Saint-Domingue ne nous
resterait pas en entier. Ainsi la France, aprs une guerre inique, o
elle avait eu toute justice de son ct, o elle avait dpens des
sommes normes, et dont elle tait sortie victorieuse, la France
n'aurait pas gagn une seule province, tandis que les puissances du Nord
venaient de se partager un royaume, et que l'Angleterre venait de faire
dans l'Inde des acquisitions immenses! La France, qui occupait encore la
ligne du Rhin, et qui tait matresse de l'Italie, aurait vacu le
Rhin et l'Italie sur la simple sommation de l'Angleterre! De pareilles
conditions taient absurdes et inadmissibles; la seule proposition en
tait offensante, et elles ne devaient pas tre coutes. Le ministre
Delacroix les couta cependant avec une politesse qui frappa le ministre
anglais, et qui lui fit mme esprer qu'on pourrait poursuivre la
ngociation.

Delacroix donna une raison qui tait mauvaise, c'est que les Pays-Bas
taient dclars territoire national par la constitution; et le ministre
anglais lui rpondit par une raison qui ne valait pas mieux, c'est que
le trait d'Utrecht les attribuait  l'Autriche. La constitution pouvait
tre obligatoire pour la nation franaise, mais elle ne concernait ni
n'obligeait les nations trangres. Le trait d'Utrecht tait, comme
tous les traits du monde, un arrangement de la force, que la force
pouvait changer. La seule raison que le ministre franais devait donner,
c'est que la runion des Pays-Bas  la France tait juste, fonde sur
toutes les convenances naturelles et politiques, et lgitime par la
victoire. Aprs une longue discussion sur tous les points accessoires de
la ngociation, les deux ministres se sparrent. Le ministre Delacroix
vint en rfrer au directoire, qui, s'irritant  bon droit, rsolut de
rpondre au ministre anglais comme il le mritait. La note du ministre
anglais n'tait pas signe, elle tait seulement contenue dans une
lettre signe. Le directoire exigea, le jour mme, qu'elle ft revtue
des formes ncessaires, et lui demanda son _ultimatum_ sous vingt-quatre
heures. Lord Malmesbury, embarrass, rpondit que la note tait
suffisamment authentique, puisqu'elle tait contenue dans une lettre
signe, et que quant  un _ultimatum_, il tait contre tous les usages
de l'exiger aussi brusquement. Le lendemain, 29 frimaire (19 dcembre),
le directoire lui fit dclarer qu'il n'couterait jamais aucune
proposition contraire aux lois et aux traits qui liaient la rpublique;
il fit ajouter que lord Malmesbury ayant besoin de recourir  chaque
instant  son gouvernement, et remplissant un rle purement passif dans
la ngociation, sa prsence  Paris tait inutile; qu'en consquence il
avait ordre de se retirer, lui et toute sa suite, sous quarante-huit
heures; que d'ailleurs des courriers suffiraient pour ngocier, si
le gouvernement anglais adoptait les bases poses par la rpublique
franaise.

Ainsi finit cette ngociation, dans laquelle le directoire, loin de
manquer aux formes, comme on l'a dit, donna un vritable exemple de
franchise dans ses rapports avec les puissances ennemies. Il n'y eut
point ici d'usage viol. Les communications des puissances portent,
comme toutes les relations entre les hommes, le caractre du temps, de
la situation, des individus qui gouvernent. Un gouvernement fort et
victorieux parle autrement qu'un gouvernement faible et vaincu; et il
convenait  une rpublique, appuye sur la justice et la victoire, de
rendre son langage prompt, net, et public.

Pendant cet intervalle, le grand projet de Hoche sur l'Irlande
s'effectuait. C'tait l ce que redoutait l'Angleterre, et ce qui
pouvait, en effet, la mettre dans un grand pril. Malgr les bruits
adroitement sems d'une expdition en Portugal ou en Amrique,
l'Angleterre avait bien compris l'objet des prparatifs qui se faisaient
 Brest. Pitt avait fait lever les milices, armer les ctes, et donner
l'ordre de tout vacuer dans l'intrieur, si les Franais dbarquaient.

L'Irlande,  laquelle on destinait l'expdition, tait dans une
situation propre  inspirer de graves inquitudes. Les partisans de la
rforme parlementaire et les catholiques prsentaient dans cette le une
masse suffisante pour oprer un soulvement. Ils auraient volontiers
adopt un gouvernement rpublicain, sous la garantie de la France, et
ils avaient envoy des agens secrets  Paris pour s'entendre avec le
directoire. Ainsi tout prsageait qu'une expdition pourrait causer de
cruels embarras  l'Angleterre, et la rduire  accepter une toute autre
paix que celle qu'elle venait d'offrir. Hoche, qui avait consum les
deux plus belles annes de sa vie dans la Vende, et qui voyait les
grands thtres de la guerre occups par Bonaparte, Moreau et Jourdan,
brillait de s'en ouvrir un en Irlande. L'Angleterre tait un aussi noble
adversaire que l'Autriche, et il n'y avait pas moins d'honneur  la
combattre et  la vaincre. Une rpublique nouvelle s'levait en Italie,
et allait y devenir le foyer de la libert. Hoche croyait beau et
possible d'en lever une pareille en Irlande,  ct de l'aristocratie
anglaise. Il s'tait li beaucoup avec l'amiral Truguet, ministre de la
marine, et ministre  grandes vues. Ils s'taient promis tous deux de
donner une haute importance  la marine, et de faire de grandes choses;
car alors toutes les ttes taient en travail, toutes mditaient des
prodiges pour la gloire et la flicit de leur patrie. L'alliance
offensive et dfensive conclue avec l'Espagne  Saint-Ildefonse, offrait
de grandes ressources, et permettait de vastes projets. En runissant la
flotte de Toulon aux flottes de l'Espagne, en les concentrant dans
la Manche avec celle que la France avait dans l'Ocan, on pouvait
rassembler des forces formidables, et tenter de dlivrer les mers par
une bataille dcisive; on pouvait du moins jeter un incendie en Irlande,
et aller interrompre les succs de l'Angleterre dans l'Inde. L'amiral
Truguet, qui sentait l'importance de porter de rapides secours dans
l'Inde, voulait que l'escadre de Brest, sans attendre la runion
des flottes franaise et espagnole dans la Manche, mt  la voile
sur-le-champ, jett l'arme de Hoche en Irlande, gardt quelques mille
hommes  bord, ft voile ensuite pour l'Ile-de-France, allt y prendre
les bataillons de noirs qu'on y organisait, et transportt ces secours
dans l'Inde pour soutenir Tippo-Sab. Cette grande expdition avait
l'inconvnient de ne porter en Irlande qu'une partie de l'arme
d'expdition, et de la laisser expose  de grandes chances, en
attendant la runion trs ventuelle de l'escadre de l'amiral Villeneuve
qui devait partir de Toulon, de l'escadre espagnole qui tait disperse
dans les ports d'Espagne, et de l'escadre de Richery qui revenait
d'Amrique. Cette expdition ne fut pas excute. On attendit l'arrive
d'Amrique de Richery, et on fit, malgr l'tat des finances, des
efforts extraordinaires pour achever l'armement de l'escadre de Brest.
Elle se trouva en frimaire (dcembre) en tat de mettre  la voile. Elle
se composait de quinze vaisseaux de haut bord, de vingt frgates, de
six gabares, et cinquante btimens de transport. Elle pouvait porter
vingt-deux mille hommes. Hoche ne pouvant s'entendre avec l'amiral
Villaret-Joyeuse, on remplaa ce dernier par Morard-de-Galles.
L'expdition dut dbarquer dans la baie de Bantry. On assigna  chaque
capitaine de vaisseau, dans un ordre cachet, la direction qu'il devait
suivre, et le mouillage qu'il devait choisir en cas d'accident.

L'expdition mit  la voile le 26 frimaire (16 dcembre). Hoche et
Morard-de-Galles taient monts sur une frgate. L'escadre franaise,
grce  une brume paisse, chappa aux croisires anglaises, et traversa
la mer sans tre aperue. Mais, dans la nuit du 26 au 27, une
tempte affreuse la dispersa. Un vaisseau fut englouti. Cependant le
contre-amiral Bouvet manoeuvra pour rallier l'escadre, et aprs deux
jours, parvint  la runir tout entire,  l'exception d'un vaisseau
et de trois frgates. Malheureusement la frgate qui portait Hoche et
Morard-de-Galles tait du nombre de ces dernires. L'escadre cingla vers
le cap Clear, et manoeuvra l plusieurs jours pour attendre les deux
chefs. Enfin, le 4 nivse (24 dcembre), elle entra dans la baie de
Bantry. Un conseil de guerre dcida le dbarquement; mais il devint
impossible par l'effet du mauvais temps; l'escadre fut de nouveau
loigne des ctes d'Irlande. Le contre-amiral Bouvet, effray par tant
d'obstacles, craignant de manquer de vivres, et spar de ses chefs,
crut devoir regagner les ctes de France. Hoche et Morard-de-Galles
arrivrent enfin dans la baie de Bantry, et apprirent l le retour de
l'escadre franaise. Ils revinrent  travers des prils inous. Battus
par la mer, poursuivis par les Anglais, ils ne furent rendus aux rivages
de France que par une espce de miracle. Le vaisseau _les Droits de
l'homme_, capitaine La Crosse, se trouva spar de l'escadre, et fit
des prodiges: attaqu par deux vaisseaux anglais, il en dtruisit un,
chappa  l'autre; mais, tout mutil, priv de mts et de voiles,
il succomba  la violence de la mer. Une partie de l'quipage fut
engloutie, l'autre fut sauve  grand'peine.

Ainsi finit cette expdition, qui jeta une grande alarme en Angleterre,
et qui rvla son point vulnrable. Le directoire ne renona pas 
revenir plus tard  ce projet, et tourna dans le moment toutes ses
ides du ct du continent, pour se hter de faire dposer les armes
 l'Autriche. Les troupes de l'expdition avaient peu souffert; elles
furent dbarques. On laissa sur les ctes les forces ncessaires pour
faire la police du pays, et on achemina vers le Rhin la majeure partie
de l'arme qui avait port le titre d'arme de l'Ocan. Les deux Vendes
et la Bretagne taient, du reste, tout  fait soumises, par les soins
et la prsence continuelle de Hoche. On prparait  ce gnral un grand
commandement, pour le rcompenser de ses ingrats et pnibles travaux.
La dmission de Jourdan, que la mauvaise issue de la campagne avait
dgot, et qu'on avait provisoirement remplac par Beurnonville,
permettait d'offrir  Hoche un ddommagement qui, depuis long-temps,
tait d  son patriotisme et  ses talens.

L'hiver, dj fort avanc (on tait en nivse,--janvier 1797), n'avait
point interrompu cette campagne mmorable. Sur le Rhin, l'archiduc
Charles assigeait Kehl et la tte de pont d'Huningue; sur l'Adige,
Alvinzy prparait un nouvel et dernier effort contre Bonaparte.
L'intrieur de la rpublique tait assez calme: les partis avaient les
yeux fixs sur les diffrens thtres de la guerre. La considration et
la force du gouvernement augmentaient ou diminuaient selon les chances
de la campagne. La dernire victoire d'Arcole avait rpandu un grand
clat et rpar le mauvais effet produit par la retraite des armes du
Rhin. Mais cependant cet effort d'une bravoure dsespre ne rassurait
pas entirement sur la possession de l'Italie. On savait qu'Alvinzy
se renforait, et que le pape faisait des armemens; les malveillans
disaient que l'arme d'Italie tait puise; que son gnral, accabl
par les travaux d'une campagne sans exemple, et consum par une maladie
extraordinaire, ne pouvait plus tenir  cheval. Mantoue n'tait pas
encore prise, et on pouvait concevoir des inquitudes pour le mois de
nivse (janvier).

Les journaux des deux partis, profitant sans mesure de la libert de
la presse, continuaient  se dchaner. Ceux de la contre-rvolution,
voyant approcher le printemps, poque des lections, tchaient de remuer
l'opinion, et de la disposer en leur faveur. Depuis les dsastres des
royalistes de la Vende, il devenait clair que leur dernire ressource
tait de se servir de la libert elle-mme pour la dtruire, et
d'envahir la rpublique en s'emparant des lections. Le directoire, en
voyant leur dchanement, tait saisi de ces mouvemens d'impatience
dont le pouvoir mme le plus clair ne peut pas toujours se dfendre.
Quoique fort habitu  la libert, il s'effrayait du langage qu'elle
prenait dans certains journaux; il ne comprenait pas encore assez qu'il
faut laisser tout dire, que le mensonge n'est jamais  redouter,
quelque publicit qu'il acquire, qu'il s'use par sa violence, et
qu'un gouvernement prit par la vrit seule, et surtout par la vrit
comprime. Il demanda aux deux conseils des lois sur les abus de la
presse. On se rcria; on prtendit que, les lections approchant, il
voulait en gner la libert; on lui refusa les lois qu'il demandait. On
accorda seulement deux dispositions: l'une, relative  la rpression
de la calomnie prive; l'autre, aux crieurs de journaux, qui, dans les
rues, au lieu de les annoncer par leur titre, les annonaient par des
phrases dtaches, et souvent fort inconvenantes. Ainsi on vendait un
pamphlet, en criant dans les rues: _Rendez-nous nos myriagrammes, et
f....-nous le camp, si vous ne pouvez faire le bonheur du peuple._ Il
fut dcid, pour viter ce scandale, qu'on ne pourrait plus crier les
journaux et les crits que par un simple titre. Le directoire aurait
voulu l'tablissement d'un journal officiel du gouvernement. Les
cinq-cents y consentirent; les anciens s'y opposrent. La loi du 3
brumaire, mise une seconde fois en discussion en vendmiaire, et
devenue le prtexte de la ridicule attaque des patriotes sur le camp
de Grenelle, avait t maintenue aprs une discussion solennelle.
Elle tait en quelque sorte le poste autour duquel ne cessaient de se
rencontrer les deux partis. C'tait surtout la disposition qui excluait
les parens des migrs des fonctions publiques, que le ct droit
voulait dtruire, et que les rpublicains voulaient conserver. Aprs une
troisime attaque, il fut dcid que cette disposition serait maintenue.
On ne fit qu'un seul changement  cette loi. Elle excluait de l'amnistie
gnrale, accorde aux dlits rvolutionnaires, les dlits qui se
rattachaient au 13 vendmiaire; cet vnement tait dj trop loin pour
ne pas amnistier les individus qui avaient pu y prendre part, et qui,
d'ailleurs, taient tous impunis de fait: l'amnistie fut donc applique
aux dlits de vendmiaire, comme  tous les autres faits purement
rvolutionnaires.

Ainsi le directoire, et tous ceux qui voulaient la rpublique
directoriale, conservaient la majorit dans les conseils, malgr les
cris de quelques patriotes follement emports, et de quelques intrigans
vendus  la contre-rvolution.

L'tat des finances avait l'effet ordinaire de la misre dans les
familles, il troublait l'union domestique du directoire avec le corps
lgislatif. Le directoire se plaignait de ne pas voir ses mesures
toujours accueillies par les conseils; il leur adressa un message
alarmant, et il le publia, comme pour faire retomber sur eux les
malheurs publics, s'ils ne s'empressaient d'adopter ses propositions. Ce
message du 25 frimaire (15 dcembre) tait conu en ces termes: Toutes
les parties du service sont en souffrance. La solde des troupes est
arrire; les dfenseurs de la patrie sont livrs aux horreurs de la
nudit, leur courage est nerv par le sentiment douloureux de leurs
besoins; le dgot, qui en est la suite, entrane la dsertion.
Les hpitaux manquent de fournitures, de feu, de mdicamens. Les
tablissemens de bienfaisance, en proie au mme dnuement, repoussent
l'indigent et l'infirme dont ils taient la seule ressource. Les
cranciers de l'tat, les entrepreneurs qui, chaque jour, contribuent 
fournir aux besoins des armes, n'arrachent que de faibles parcelles
des sommes qui leur sont dues; leur dtresse carte des hommes qui
pourraient faire les mmes services avec plus d'exactitude, ou  de
moindres bnfices. Les routes sont bouleverses, les communications
interrompues. Les fonctionnaires publics sont sans salaires; d'un bout
 l'autre de la rpublique, on voit les juges, les administrateurs,
rduits  l'horrible alternative, ou de traner dans la misre leur
existence et celle de leur famille, ou de se dshonorer en se vendant
 l'intrigue. Partout la malveillance s'agite; dans bien des lieux
l'assassinat s'organise, et la police sans activit, sans force, parce
qu'elle est dnue de moyens pcuniaires, ne peut arrter ce dsordre.

Les conseils furent irrits de la publication de ce message, qui
semblait faire retomber sur eux les malheurs de l'tat, et censurrent
vivement l'indiscrtion du directoire. Cependant ils se mirent 
examiner sur-le-champ ses propositions. Le numraire abondait partout,
except dans les coffres de l'tat. L'impt, actuellement percevable en
numraire ou en papier au cours, ne rentrait que lentement. Les biens
nationaux soumissionns taient pays en partie; les paiemens restant
 faire n'taient pas chus. On vivait d'expdiens, on donnait
aux fournisseurs des ordonnances de ministres, des bordereaux de
liquidation, espces de valeurs d'attente, qui n'taient reues que pour
une valeur infrieure, et qui faisaient monter considrablement le prix
des marchs. C'tait donc toujours la mme situation que nous avons dj
expose si souvent.

De grandes amliorations furent apportes aux finances pour l'an V.
On divisa le budget en deux parties, comme on a dj vu: la dpense
ordinaire de 450 millions, et la dpense extraordinaire de 550. La
contribution foncire, porte  250 millions, la contribution somptuaire
et personnelle  50, les douanes, le timbre, l'enregistrement 
150, durent fournir les 450 millions de la dpense ordinaire.
L'extraordinaire dut tre couvert par l'arrir de l'impt et par
le produit des biens nationaux. L'impt tait dsormais entirement
exigible en numraire. Il restait encore quelques mandats et quelques
assignats, qui furent annuls sur-le-champ, et reus au cours pour le
paiement de l'arrir. De cette manire on fit cesser totalement les
dsordres du papier-monnaie. L'emprunt forc fut dfinitivement ferm.
Il avait produit  peine 400 millions valeur effective. Les impositions
arrires durent tre entirement acquittes avant le 15 frimaire de
l'anne actuelle (5 dcembre). Les garnisaires furent institus pour
hter la perception. On ordonna la confection des rles, pour percevoir
sur-le-champ le quart des impts de l'an V. Restait  savoir comment on
userait de la valeur des biens nationaux, n'ayant plus le papier-monnaie
pour la mettre d'avance en circulation. On avait encore  toucher
le dernier sixime sur les biens soumissionns. On dcida que,
pour devancer ce dernier paiement, on exigerait des acqureurs des
obligations payables en numraire, chant  l'poque mme  laquelle
la loi les obligeait de s'acquitter, et entranant, en cas de prott,
l'expropriation du bien vendu. Cette mesure pouvait faire rentrer
quatre-vingts et quelques millions d'obligations, dont les fournisseurs
annonaient qu'ils se paieraient volontiers. On n'avait plus de
confiance dans l'tat, mais on en avait dans les particuliers; et les 80
millions de ce papier personnel avaient une valeur que n'aurait pas eue
un papier mis et garanti par la rpublique. On dcida que les biens
vendus  l'avenir se paieraient comme il suit: un dixime comptant en
numraire; cinq diximes comptant, en ordonnances des ministres, ou en
bordereaux de liquidation dlivrs aux fournisseurs; quatre diximes
enfin, en quatre obligations, payables une par an.

Ainsi, n'ayant plus de crdit public, on se servait du crdit priv;
ne pouvant plus mettre du papier-monnaie hypothqu sur les biens, on
exigeait des acqureurs de ces biens une espce de papier qui, portant
leur signature, avait une valeur individuelle; enfin on permettait aux
fournisseurs de se payer de leurs services sur les biens eux-mmes.

Ces dispositions faisaient donc esprer un peu d'ordre et quelques
rentres. Pour suffire aux besoins pressans du ministre de la guerre,
on lui adjugea sur-le-champ, pour les mois de nivse, pluvise, ventse
et germinal, mois consacrs, aux prparatifs de la nouvelle campagne,
la somme de 120 millions, dont 33 millions devaient tre pris sur
l'ordinaire, et 87 sur l'extraordinaire. L'enregistrement, les postes,
les douanes, les patentes, la contribution foncire allaient fournir ces
33 millions: les 87 de l'extraordinaire devaient se composer du produit
des bois, de l'arrir des contributions militaires, et des obligations
des acqureurs de biens nationaux. Ces valeurs taient assures, et
allaient rentrer sur-le-champ. On paya tous les fonctionnaires publics
en numraire. On dcida de payer les rentiers de la mme manire; mais
ne pouvant encore leur donner de l'argent, on leur donna des billets
au porteur, recevables en paiement des biens nationaux, comme les
ordonnances des ministres et les bordereaux de liquidation dlivrs aux
fournisseurs.

Tels furent les travaux administratifs du directoire pendant l'hiver de
l'an V (1796  1797), et les moyens qu'il se prpara pour suffire  la
campagne suivante. La campagne actuelle n'tait pas termine, et tout
annonait que malgr dix mois de combats acharns, malgr les glaces et
les neiges, on allait voir encore de nouvelles batailles. L'archiduc
Charles s'opinitrait  enlever les ttes de pont de Kehl et d'Huningue,
comme si, en les enlevant, il et  jamais interdit aux Franais le
retour sur la rive droite. Le directoire avait une excellente raison de
l'y occuper, c'tait de l'empcher de se porter en Italie. Il passa prs
de trois mois devant le fort de Kehl. De part et d'autre, les troupes
s'illustrrent par un courage hroque, et les gnraux divisionnaires
dployrent un grand talent d'excution. Desaix surtout s'immortalisa
par sa bravoure, son sang-froid, et ses savantes dispositions autour de
ce fort misrablement retranch. La conduite des deux gnraux en chef
fut loin d'tre aussi approuve que celle de leurs lieutenans. On
reprocha  Moreau de n'avoir pas su profiter de la force de son arme,
et de n'avoir pas dbouch sur la rive droite pour tomber sur l'arme
de sige. On blma l'archiduc d'avoir dpens tant d'efforts contre une
tte de pont. Moreau rendit Kehl le 20 nivse an V (9 janvier 1797);
c'tait une lgre perte. Notre longue rsistance prouvait la solidit
de la ligne du Rhin. Les troupes avaient peu souffert; Moreau avait
employ le temps  perfectionner leur organisation; son arme prsentait
un aspect superbe. Celle de Sambre-et-Meuse, passe sous les ordres de
Beurnonville, n'avait pas t employe utilement pendant ces derniers
mois, mais elle s'tait repose, et renforce de dtachemens nombreux
venus de la Vende; elle avait reu un chef illustre, Hoche, qui tait
enfin appel  une guerre digne de ses talens. Ainsi, quoiqu'il ne
possdt pas encore Mayence, et qu'il ft priv de Kehl, le directoire
pouvait se regarder comme puissant sur le Rhin. Les Autrichiens, de leur
ct, taient fiers d'avoir pris Kehl, et ils dirigeaient maintenant
tous leurs efforts sur la tte de pont d'Huningue. Mais tous les voeux
de l'empereur et de ses ministres se portaient sur l'Italie. Les travaux
de l'administration pour renforcer l'arme d'Alvinzy, et pour essayer
une dernire lutte, taient extraordinaires. On avait fait partir les
troupes en poste. Toute la garnison de Vienne avait t achemine sur le
Tyrol. Les habitans de la capitale, pleins de dvouement pour la
maison impriale, avaient fourni quatre mille volontaires, qui furent
enrgiments, sous le nom de _volontaires de Vienne_. L'impratrice leur
donna des drapeaux brods de ses mains. On avait fait une nouvelle
leve en Hongrie, et on avait tir du Rhin quelques mille hommes des
meilleures troupes de l'empire. Grce  cette activit, digne des plus
grands loges, l'arme d'Alvinzy se trouva renforce d'une vingtaine de
mille hommes, et porte  plus de soixante mille. Elle tait repose et
rorganise; et quoique renfermant quelques recrues, elle se composait
en majeure partie de troupes aguerries. Le bataillon des volontaires de
Vienne tait form de jeunes gens, trangers, il est vrai,  la guerre,
mais appartenant  de bonnes familles, anims de sentiments levs,
trs dvous  la maison impriale, et prts  dployer la plus grande
bravoure.

Les ministres autrichiens s'taient entendus avec le pape, et l'avaient
engag  rsister aux menaces de Bonaparte. Ils lui avaient envoy Colli
et quelques officiers pour commander son arme, en lui recommandant de
la porter le plus prs possible de Bologne et de Mantoue. Ils avaient
annonc  Wurmser un prochain secours, avec ordre de ne pas se rendre,
et s'il tait rduit  l'extrmit, de sortir de Mantoue avec tout ce
qu'il aurait de troupes, et surtout d'officiers, de se jeter  travers
le Bolonais et le Ferrarais dans les tats romains, pour se runir 
l'arme papale, qu'il organiserait et porterait sur les derrires de
Bonaparte. Ce plan, fort bien conu, pouvait russir avec un gnral
aussi brave que Wurmser. Ce vieux marchal tenait toujours dans Mantoue
avec une grande fermet, quoique sa garnison n'et plus  manger que de
la viande de cheval sale et de la _poulenta_.

Bonaparte s'attendait  cette dernire lutte, qui allait dcider pour
jamais du sort de l'Italie, et il s'y prparait. Comme le rpandaient 
Paris les malveillans qui souhaitaient l'humiliation de nos armes, il
tait malade d'une gale mal traite, et prise devant Toulon en chargeant
un canon de ses propres mains. Cette maladie, mal connue, jointe aux
fatigues inoues de cette campagne, l'avait singulirement affaibli. Il
pouvait  peine se tenir  cheval; ses joues taient caves et livides;
sa personne paraissait chtive; ses yeux seuls, toujours aussi vifs et
aussi perants, annonaient que le feu de son ame n'tait pas teint.
Ses proportions physiques formaient mme avec son gnie et sa renomme
un contraste singulier et piquant pour des soldats  la fois gais
et enthousiastes. Malgr le dlabrement de ses forces, ses passions
extraordinaires le soutenaient, et lui communiquaient une activit qui
se portait sur tous les objets  la fois. Il avait commenc ce qu'il
appelait _la guerre aux voleurs_. Les intrigans de toute espce taient
accourus en Italie, pour s'introduire dans l'administration des armes,
et y profiter de la richesse de cette belle contre. Tandis que la
simplicit et l'indigence rgnaient dans les armes du Rhin, le luxe
s'tait introduit dans celle d'Italie; il y tait aussi grand que la
gloire. Les soldats, bien vtus, bien nourris, bien accueillis par les
belles Italiennes, y vivaient dans les plaisirs et l'abondance. Les
officiers, les gnraux participaient  l'opulence gnrale, et
commenaient leur fortune. Quant aux fournisseurs, ils dployaient un
faste scandaleux, et ils achetaient avec le prix de leurs exactions les
faveurs des plus belles actrices de l'Italie. Bonaparte, qui avait en
lui toutes les passions, mais qui, dans le moment, tait livr  une
seule, la gloire, vivait d'une manire simple et svre, ne cherchait de
dlassement qu'auprs de sa femme, qu'il aimait avec tendresse, et
qu'il avait fait venir  son quartier-gnral. Indign des dsordres de
l'administration, il portait un regard svre sur les moindres dtails,
vrifiait lui-mme la gestion des compagnies, faisait poursuivre les
administrateurs infidles, et les dnonait impitoyablement. Il leur
reprochait surtout de manquer de courage, et d'abandonner l'arme les
jours de pril. Il recommandait au directoire de choisir des hommes
d'une nergie prouve; il voulait l'institution d'un syndicat, qui
jugeant comme un jury, pt, sur sa simple conviction, punir des dlits
qui n'taient jamais prouvables matriellement. Il pardonnait volontiers
 ses soldats et  ses gnraux des jouissances qui n'taient pas pour
eux les dlices de Capoue; mais il avait une haine implacable pour tous
ceux qui s'enrichissaient aux dpens de l'arme, sans la servir de leurs
exploits ou de leurs soins.

Il avait apport la mme attention et la mme activit dans ses
relations avec les puissances italiennes. Dissimulant toujours avec
Venise, dont il voyait les armemens dans les lagunes et les montagnes du
Bergamasque, il diffra toute explication jusqu'aprs la reddition de
Mantoue. Provisoirement il fit occuper par ses troupes le chteau de
Bergame, qui avait garnison vnitienne, et donna pour raison qu'il ne
le croyait pas assez bien gard pour rsister  un coup de main des
Autrichiens. Il se mit ainsi  l'abri d'une perfidie, et imposa aux
nombreux ennemis qu'il avait dans Bergame. Dans la Lombardie et la
Cispadane, il continua  favoriser l'esprit de libert, rprimant le
parti autrichien et papal, et modrant le parti dmocratique, qui, dans
tous les pays, a besoin d'tre contenu. Il se maintint en amiti avec
le roi de Pimont et le duc de Parme. Il se transporta de sa personne
 Bologne, pour terminer une ngociation avec le duc de Toscane, et
imposer  la cour de Rome. Le duc de Toscane tait incommod par la
prsence des Franais  Livourne; de vives discussions s'taient leves
avec le commerce livournais sur les marchandises appartenant aux
ngocians ennemis de la France. Ces contestations produisaient beaucoup
d'animosit; d'ailleurs les marchandises, qu'on arrachait avec peine,
taient ensuite mal vendues, et par une compagnie qui venait de voler
cinq  six millions  l'arme. Bonaparte aima mieux transiger avec le
grand-duc. Il fut convenu que, moyennant deux millions, il vacuerait
Livourne. Il y trouva de plus l'avantage de rendre disponible la
garnison de cette ville. Son projet tait de prendre les deux lgions
formes par la Cispadane, de les runir  la garnison de Livourne, d'y
ajouter trois mille hommes de ses troupes, et d'acheminer cette petite
arme vers la Romagne, et la Marche d'Ancne. Il voulait s'emparer
encore de deux provinces de l'tat romain, y mettre la main sur les
proprits du pape, y arrter les impts, se payer par ce moyen de la
contribution qui n'avait pas t acquitte, prendre des otages choisis
dans le parti ennemi de la France, et tablir ainsi une barrire entre
les tats de l'glise et Mantoue. Par l, il rendait impossible le
projet de jonction entre Wurmser et l'arme papale; il pouvait imposer
au pape, et l'obliger enfin  se soumettre aux conditions de la
rpublique. Dans son humeur contre le Saint-Sige, il ne songeait mme
plus  lui pardonner, et voulait faire une division toute nouvelle de
l'Italie. On aurait rendu la Lombardie  l'Autriche; on aurait compos
une rpublique puissante, en ajoutant au Modnois, au Boulonnais et au
Ferrarais, la Romagne, la Marche d'Ancne, le duch de Parme, et on
aurait donn Rome au duc de Parme, ce qui aurait fait grand plaisir
 l'Espagne, et aurait compromis la plus catholique de toutes les
puissances. Dj il avait commenc  excuter son projet; il s'tait
port  Bologne avec trois mille hommes de troupes, et de l il menaait
le Saint-Sige, qui avait dj form un noyau d'arme. Mais le pape,
certain maintenant d'une nouvelle expdition autrichienne, esprant
communiquer par le Bas-P avec Wurmser, bravait les menaces du gnral
franais, et tmoignait mme le dsir de le voir s'avancer encore
davantage dans ses provinces. Le saint-pre, disait-on au Vatican,
quittera Rome, s'il le faut, pour se rfugier  l'extrmit de ses
tats. Plus Bonaparte s'avancera, et s'loignera de l'Adige, plus il se
mettra en danger, et plus les chances deviendront favorables  la cause
sainte. Bonaparte, qui tait tout aussi prvoyant que le Vatican,
n'avait garde de marcher sur Rome; il ne voulait que menacer, et il
avait toujours l'oeil sur l'Adige, s'attendant  chaque instant  une
nouvelle attaque. Le 19 nivse (8 janvier 1797), en effet, il apprit
qu'un engagement avait eu lieu sur tous ses avant-postes; il repassa
le P sur-le-champ avec deux mille hommes, et courut de sa personne 
Vrone.

Son arme avait reu depuis Arcole les renforts qu'elle aurait d
recevoir avant cette bataille. Ses malades taient sortis des hpitaux
avec l'hiver; il avait environ quarante-cinq mille hommes prsens sous
les armes. Leur distribution tait toujours la mme. Dix mille hommes
 peu prs bloquaient Mantoue sous Serrurier; trente mille taient en
observation sur l'Adige. Augereau gardait Legnago, Massna Vrone;
Joubert, qui avait succd  Vaubois, gardait Rivoli et la Corona. Rey,
avec une division de rserve, tait  Dezenzano, au bord du lac de
Garda. Les quatre  cinq mille hommes restans taient, soit dans les
chteaux de Bergame et de Milan, soit dans la Cispadane. Les Autrichiens
s'avanaient avec soixante et quelques mille hommes, et en avaient vingt
dans Mantoue, dont douze mille au moins sous les armes. Ainsi, dans
cette lutte, comme dans les prcdentes, la proportion de l'ennemi tait
du double. Les Autrichiens avaient cette fois un nouveau projet. Ils
avaient essay de toutes les routes pour attaquer la double ligne du
Mincio et de l'Adige. Lors de Castiglione, ils taient descendus le long
des deux rives du lac de Garda, par les deux valles de la Chiesa et de
l'Adige. Plus tard, ils avaient dbouch par la valle de l'Adige et
par celle de la Brenta, attaquant par Rivoli et Vrone. Maintenant ils
avaient modifi leur plan conformment  leurs projets avec le
pape. L'attaque principale devait se faire par le Haut-Adige, avec
quarante-cinq mille hommes sous les ordres d'Alvinzy. Une attaque
accessoire, et indpendante de la premire, devait se faire avec vingt
mille hommes  peu prs, sous les ordres de Provera, par le Bas-Adige,
dans le but de communiquer avec Mantoue, avec la Romagne, avec l'arme
du pape.

L'attaque d'Alvinzy tait la principale; elle tait assez forte pour
faire esprer un succs sur ce point, et elle devait tre pousse sans
aucune considration de ce qui arriverait  Provera. Nous avons dcrit
ailleurs les trois routes qui sortent des montagnes du Tyrol. Celle qui
tournait derrire le lac de Garda avait t nglige depuis l'affaire
de Castiglione; on suivait maintenant les deux autres. L'une circulant
entre l'Adige et le lac de Garda, passait  travers les montagnes qui
sparent le lac du fleuve, et y rencontrait la position de Rivoli;
l'autre longeait extrieurement le fleuve, et allait dboucher dans la
plaine de Vrone, en dehors de la ligne franaise. Alvinzy choisit celle
qui passait entre le fleuve et le lac, et qui pntrait dans la ligne
franaise. C'est donc sur Rivoli que devaient se diriger ses coups.
Voici quelle est cette position  jamais clbre. La chane du
Monte-Baldo spare le lac de Garda et l'Adige. La grande route circule
entre l'Adige et le pied des montagnes, dans l'tendue de quelques
lieues. A Incanale, l'Adige vient baigner le pied mme des montagnes, et
ne laisse plus de place pour longer sa rive. La route alors abandonne
les bords du fleuve, s'lve par une espce d'escalier tournant dans les
flancs de la montagne, et dbouche sur un vaste plateau, qui est celui
de Rivoli. Il domine l'Adige d'un ct, et de l'autre il est entour
par l'amphithtre du Monte-Baldo. L'arme qui est en position sur ce
plateau menace le chemin tournant par lequel on y monte, et balaie au
loin de son feu les deux rives de l'Adige. Ce plateau est difficile
 emporter de front, puisqu'il faut gravir un escalier troit pour y
arriver. Aussi ne cherche-t-on pas  l'attaquer par cette seule voie.
Avant de parvenir  Incanale, d'autres routes conduisent sur le
Monte-Baldo, et, gravissant ses croupes escarpes, viennent aboutir au
plateau de Rivoli. Elles ne sont praticables ni  la cavalerie ni 
l'artillerie, mais elles donnent un facile accs aux troupes  pied, et
peuvent servir  porter des forces considrables d'infanterie sur
les flancs et les derrires du corps qui dfend le plateau. Le plan
d'Alvinzy tait d'attaquer la position par toutes les issues  la fois.

Le 23 nivse (12 janvier), il attaqua Joubert, qui tenait toutes les
positions avances, et le resserra sur Rivoli. Le mme jour Provera
poussait deux avant-gardes, l'une sur Vrone, l'autre sur Legnago, par
Caldiero et Bevilaqua. Massna, qui tait  Vrone, en sortit,
culbuta l'avant-garde qui s'tait prsente  lui, et fit neuf cents
prisonniers. Bonaparte y arrivait de Bologne dans le moment mme. Il fit
replier toute la division dans Vrone pour la tenir prte  marcher.
Dans la nuit, il apprit que Joubert tait attaqu et forc  Rivoli,
qu'Augereau avait vu, devant Legnago, des forces considrables. Il ne
pouvait pas juger encore le point sur lequel l'ennemi dirigeait sa
principale masse. Il tint toujours la division Massna prte  marcher,
et ordonna  la division Rey, qui tait  Dezenzano, et qui n'avait vu
dboucher aucun ennemi par derrire le lac de Garda, de se porter 
Castel-Novo, point le plus central entre le Haut et le Bas-Adige. Le
lendemain 24 (13 janvier), les courriers se succdrent avec rapidit.
Bonaparte apprit que Joubert, attaqu par des forces immenses, allait
tre envelopp, et qu'il devait  l'opinitret et au bonheur de sa
rsistance, de conserver encore le plateau de Rivoli. Augereau lui
mandait du Bas-Adige, qu'on se fusillait le long des deux rives, sans
qu'il se passt aucun vnement important. Bonaparte n'avait gure
devant lui  Vrone que deux mille Autrichiens. Ds cet instant, il
devina le projet de l'ennemi, et vit bien que l'attaque principale se
dirigeait sur Rivoli. Il pensait qu'Augereau suffisait pour dfendre
le Bas-Adige; il le renfora d'un corps de cavalerie, dtach de la
division Massna. Il ordonna  Serrurier, qui bloquait Mantoue,
de porter sa rserve  Villa-Franca, pour qu'elle ft place
intermdiairement  tous les points. Il laissa  Vrone un rgiment
d'infanterie et un de cavalerie; et il partit, dans la nuit du 24 au
25 (13  14 janvier), avec les dix-huitime, trente-deuxime,
soixante-quinzime demi-brigades de la division Massna, et deux
escadrons de cavalerie. Il manda  Rey de ne pas s'arrter 
Castel-Novo, et de monter tout de suite sur Rivoli. Il devana ses
divisions, et arriva de sa personne  Rivoli  deux heures du matin. Le
temps, qui tait pluvieux les jours prcdens, s'tait clairci. Le
ciel tait pur, le clair de lune clatant, le froid vif. En arrivant,
Bonaparte vit l'horizon embras des feux de l'ennemi. Il lui supposa
quarante-cinq mille hommes; Joubert en avait dix mille au plus: il tait
temps qu'un secours arrivt. L'ennemi s'tait partag en plusieurs
corps. Le principal, compos d'une grosse colonne de grenadiers, de
toute la cavalerie, de toute l'artillerie, des bagages, suivait sous
Quasdanovich la grande route, entre le fleuve et le Monte-Baldo, et
devait dboucher par l'escalier d'Incanale. Trois autres corps, sous
les ordres d'Ocskay, de Koblos et de Liptai, composs d'infanterie
seulement, avaient gravi les croupes des montagnes, et devaient arriver
sur le champ de bataille en descendant les degrs de l'amphithtre que
le Monte-Baldo forme autour du plateau de Rivoli. Un quatrime corps,
sous les ordres de Lusignan, circulant sur le ct du plateau, devait
venir se placer sur les derrires de l'arme franaise, pour la couper
de la route de Vrone. Alvinzy avait enfin dtach un sixime corps,
qui, par sa position, tait tout  fait en dehors de l'opration. Il
marchait de l'autre ct de l'Adige, et suivait la route qui, par
Roveredo, Dolce et Vrone, longe le fleuve extrieurement. Ce corps,
command par Wukassovich, pouvait tout au plus envoyer quelques boulets
sur le champ de bataille, en tirant d'une rive  l'autre. Bonaparte
sentit sur-le-champ qu'il fallait garder le plateau  tout prix. Il
avait en face l'infanterie autrichienne, descendant l'amphithtre,
sans une seule pice de canon; il avait  sa droite les grenadiers,
l'artillerie, la cavalerie, longeant la route du fleuve, et venant
dboucher par l'escalier d'Incanale sur son flanc droit. A sa gauche,
Lusignan tournait Rivoli. Les boulets de Wukassovich, lancs de l'autre
rive de l'Adige, arrivaient sur sa tte. Plac sur le plateau, il
empchait la jonction des diffrentes armes, il foudroyait l'infanterie
prive de ses canons; il refoulait la cavalerie et l'artillerie,
engages dans un chemin troit et tournant. Peu lui importait alors
que Lusignan ft effort pour le tourner, et que Wukassovich lui lant
quelques boulets.

Son plan arrt avec sa promptitude accoutume, il commena l'opration
avant le jour. Joubert avait t oblig de se resserrer pour n'occuper
qu'une tendue proportionne  ses forces; et il tait  craindre que
l'infanterie, descendant les degrs du Monte-Baldo, ne vnt faire sa
jonction avec la tte de la colonne gravissant par Incanale. Bonaparte,
bien avant le jour, donna l'veil aux troupes de Joubert, qui, aprs
quarante-huit heures de combat, prenaient un peu de repos. Il fit
attaquer les postes avancs de l'infanterie autrichienne, les replia, et
s'tendit plus largement sur le plateau.

L'action devint extrmement vive. L'infanterie autrichienne, sans
canons, plia devant la ntre, qui tait arme de sa formidable
artillerie, et recula en demi-cercle vers l'amphithtre du Monte-Baldo.
Mais un vnement fcheux arrive dans l'instant  notre gauche. Le corps
de Liptai, qui tenait l'extrmit du demi-cercle ennemi, donne sur la
gauche de Joubert, compose des quatre-vingt-neuvime et vingt-cinquime
demi-brigades, les surprend, les rompt, et les oblige  se retirer
en dsordre. La quatorzime, venant immdiatement aprs ces deux
demi-brigades, se forme en crochet pour couvrir le reste de la ligne, et
rsiste avec un admirable courage. Les Autrichiens se runissent contre
elle, et sont prs de l'accabler. Ils veulent surtout lui enlever ses
canons, dont les chevaux ont t tus. Dj ils arrivent sur les
pices, lorsqu'un officier s'crie: Grenadiers de la quatorzime,
laisserez-vous enlever vos pices? Sur-le-champ cinquante hommes
s'lancent  la suite du brave officier, repoussent les Autrichiens,
s'attellent aux pices, et les ramnent.

Bonaparte, voyant le danger, laisse Berthier sur le point menac,
et part au galop pour Rivoli, afin d'aller chercher du secours. Les
premires troupes de Massna arrivaient  peine, aprs avoir march
toute la nuit. Bonaparte se saisit de la trente-deuxime, devenue
fameuse par ses exploits durant la campagne, et la porte  la gauche,
pour rallier les deux demi-brigades qui avaient pli. L'intrpide
Massna s'avance  sa tte, rallie derrire lui les troupes rompues,
et renverse tout ce qui se prsente  sa rencontre. Il repousse les
Autrichiens, et vient se placer  ct de la quatorzime, qui n'avait
cess de faire des prodiges de valeur. Le combat se trouve ainsi rtabli
sur ce point, et l'arme occupe le demi-cercle du plateau. Mais l'chec
momentan de la gauche avait oblig Joubert  se replier avec la droite;
il cdait du terrain, et dj l'infanterie autrichienne se rapprochait
une seconde fois du point que Bonaparte avait mis tant d'intrt  lui
faire abandonner; elle allait joindre le dbouch par lequel le chemin
tournant d'Incanale aboutissait sur le plateau. Dans ce mme instant, la
colonne compose d'artillerie et de cavalerie, et prcde de plusieurs
bataillons de grenadiers, gravissait le chemin tournant, et, avec des
efforts incroyables de bravoure, en repoussait la trente-neuvime.
Wukassovich, de l'autre rive de l'Adige, lanait une grle de boulets
pour protger cette espce d'escalade. Dj les grenadiers avaient gravi
le sommet du dfil, et la cavalerie dbouchait  leur suite sur le
plateau. Ce n'tait pas tout: la colonne de Lusignan, dont on avait
vu au loin les feux, et qu'on avait aperue  la gauche tournant la
position des Franais, venait se mettre sur leurs derrires, intercepter
la route de Vrone, et barrer le chemin  Rey, qui arrivait de
Castel-Novo avec la division de rserve. Dj les soldats de Lusignan,
se voyant sur les derrires de l'arme franaise, battaient des mains,
et la croyaient prise. Ainsi sur ce plateau, serr de front par un
demi-cercle d'infanterie, tourn  gauche par une forte colonne,
escalad  droite par le gros de l'arme autrichienne, et labour par
les boulets qui portaient de la rive oppose de l'Adige sur ce plateau,
Bonaparte tait isol avec les seules divisions Joubert et Massna, au
milieu d'une nue d'ennemis. Il tait avec seize mille hommes envelopp
par quarante au moins.

Dans ce moment si redoutable, il n'est pas branl. Il conserve toute
la chaleur et toute la promptitude de l'inspiration. En voyant les
Autrichiens de Lusignan, il dit: _Ceux-l sont  nous_, et il les laisse
s'engager sans s'inquiter de leur mouvement. Les soldats, devinant leur
gnral, partagent sa confiance, et se disent aussi: _Ils sont  nous_.

Dans cet instant, Bonaparte ne s'occupe que de ce qui se passe devant
lui. Sa gauche est couverte par l'hrosme de la quatorzime et de la
trente-deuxime; sa droite est menace  la fois par l'infanterie qui
a repris l'offensive, et par la colonne qui escalade le plateau. Il
ordonne sur-le-champ des mouvemens dcisifs. Une batterie d'artillerie
lgre, deux escadrons, sous deux braves officiers, Leclerc et Lasalle,
sont dirigs sur le dbouch envahi. Joubert, qui, avec l'extrme
droite, avait ce dbouch  dos, fait volte-face avec un corps
d'infanterie lgre. Tous chargent  la fois. L'artillerie mitraille
d'abord tout ce qui a dbouch; la cavalerie et l'infanterie lgre
chargent ensuite avec vigueur. Joubert a son cheval tu; il se relve
plus terrible, et s'lance sur l'ennemi un fusil  la main. Tout ce
qui a dbouch, grenadiers, cavalerie, artillerie, tout est prcipit
ple-mle dans l'escalier tournant d'Incanale. Un dsordre horrible
s'y rpand; quelques pices, plongeant dans le dfil, y augmentent
l'pouvante et la confusion. A chaque pas on tue, on fait des
prisonniers. Aprs avoir dlivr le plateau des assaillans qui l'avaient
escalad, Bonaparte reporte ses coups sur l'infanterie, qui tait range
en demi-cercle devant lui, et jette sur elle Joubert avec l'infanterie
lgre, Lasalle avec deux cents hussards. A cette nouvelle attaque,
l'pouvante se rpand dans cette infanterie, prive maintenant de tout
espoir de jonction; elle fuit en dsordre. Alors toute notre ligne
demi-circulaire s'branle de la droite  la gauche, jette les
Autrichiens contre l'amphithtre du Monte-Baldo, et les poursuit 
outrance dans les montagnes. Bonaparte se reporte ensuite sur ses
derrires, et vient raliser sa prdiction sur le corps de Lusignan.
Ce corps, en voyant les dsastres de l'arme autrichienne, s'aperoit
bientt de son sort. Bonaparte, aprs l'avoir mitraill, ordonne  la
dix-huitime et  la soixante-quinzime demi-brigade de le charger. Ces
braves demi-brigades s'branlent en entonnant le _Chant du dpart_, et
poussent Lusignan sur la route de Vrone, par laquelle arrivait Rey avec
la division de rserve. Le corps autrichien rsiste d'abord, puis se
retire, et vient donner contre la tte de la division Rey. Epouvant 
cette vue, il invoque la clmence du vainqueur, et met bas les armes, au
nombre de quatre mille soldats. On en avait pris dj deux mille dans le
dfil de l'Adige.

Il tait cinq heures, et on peut dire que l'arme autrichienne tait
anantie. Lusignan tait pris; l'infanterie, qui tait venue par les
montagnes, fuyait  travers des rochers affreux; la colonne principale
tait engouffre sur le bord du fleuve; le corps accessoire de
Wukassovich assistait inutilement  ce dsastre, spar par l'Adige du
champ de bataille. Cette admirable victoire n'tourdit point la pense
de Bonaparte; il songe au Bas-Adige qu'il a laiss menac; il juge que
Joubert, avec sa brave division, et Rey avec la division de rserve,
suffiront pour porter les derniers coups  l'ennemi, et pour lui enlever
des milliers de prisonniers. Il rallie la division Massna, qui s'tait
battue le jour prcdent  Vrone, qui avait ensuite march toute la
nuit, s'tait battue tout le jour du 25 (14), et il part avec elle pour
marcher encore toute la nuit qui va suivre, et voler  de nouveaux
combats. Ces braves soldats, le visage joyeux, et comptant sur de
nouvelles victoires, semblent ne pas sentir les fatigues. Ils volent
plutt qu'ils ne marchent pour aller couvrir Mantoue, dont quatorze
lieues les sparent.

Bonaparte apprend en route ce qui s'est pass sur le Bas-Adige. Provera,
se drobant  Augereau, a jet un pont  Anghuiari, un peu au-dessus
de Legnago: il a laiss Honzolern au-del de l'Adige, et a march sur
Mantoue avec neuf ou dix mille hommes. Augereau, averti trop tard, s'est
jet cependant  sa suite, l'a pris en queue, et lui a fait deux mille
prisonniers. Mais avec sept  huit mille soldats, Provera marche sur
Mantoue pour se joindre  la garnison. Bonaparte apprend ces dtails 
Castel-Novo. Il craint que la garnison avertie ne sorte pour donner la
main au corps qui arrive, et ne prenne le corps de blocus entre deux
feux. Il a march toute la nuit du 25 au 26 (14-15) avec la division
Massna; il la fait marcher encore tout le jour du 26 (15), pour qu'elle
arrive le soir devant Mantoue. Il y dirige en outre les rserves qu'il
avait laisses intermdiairement  Villa-Franca, et y vole de sa
personne pour y faire ses dispositions.

Ce jour mme du 26 (15), Provera tait arriv devant Mantoue. Il se
prsente au faubourg de Saint-George, dans lequel tait plac Miollis
avec tout au plus quinze cents hommes. Provera le somme de se rendre. Le
brave Miollis lui rpond  coups de canon. Provera repouss se porte du
ct de la citadelle, esprant une sortie de Wurmser; mais il trouve
Serrurier devant lui. Il s'arrte au palais de la Favorite, entre
Saint-George et la citadelle, et lance une barque  travers le lac,
pour faire dire  Wurmser de dboucher de la place le lendemain matin.
Bonaparte arrive dans la soire, dispose Augereau sur les derrires de
Provera, Victor et Massna sur ses flancs, de manire  le sparer de
la citadelle par laquelle Wurmser doit essayer de dboucher. Il oppose
Serrurier  Wurmser. Le lendemain 27 nivse (16 janvier)  la pointe du
jour, la bataille s'engage. Wurmser dbouche de la place, et attaque
Serrurier avec furie; celui-ci lui rsiste avec une bravoure gale, et
le contient le long des lignes de circonvallation. Victor,  la tte de
la cinquante-septime, qui dans ce jour reut le nom de la _Terrible_,
s'lance sur Provera, et renverse tout ce qui se prsente devant lui.
Aprs un combat opinitre, Wurmser est rejet dans Mantoue. Provera,
traqu comme un cerf, envelopp par Victor, Massna, Augereau, inquit
par une sortie de Miollis, met bas les armes avec six mille hommes.
Les jeunes volontaires de Vienne en font partie. Aprs une dfense
honorable, ils rendent leurs armes, et le drapeau brod par les mains de
l'impratrice.

Tel fut le dernier acte de cette immortelle opration, juge par
les militaires une des plus belles et des plus extraordinaires dont
l'histoire fasse mention. On apprit que Joubert, poursuivant Alvinzy,
lui avait enlev encore sept mille prisonniers. On en avait pris six le
jour mme de la bataille de Rivoli, ce qui faisait treize; Augereau
en avait fait deux mille; Provera en livrait six mille; on en avait
recueilli mille devant Vrone, et encore quelques centaines ailleurs,
ce qui portait le nombre, en trois jours,  vingt-deux ou vingt-trois
mille. La division Massna avait march et combattu sans relche, depuis
quatre journes, marchant la nuit, combattant le jour. Aussi Bonaparte
crivait-il avec orgueil que ses soldats avaient surpass la rapidit
tant vante des lgions de Csar. On comprend pourquoi il attacha plus
tard au nom de Massna celui de Rivoli. L'action du 25 (14 janvier)
s'appela bataille de Rivoli, celle du 27 (16), devant Mantoue, s'appela
de la Favorite.

Ainsi, en trois jours encore, Bonaparte avait pris ou tu une moiti
de l'arme ennemie, et l'avait comme frappe d'un coup de foudre.
L'Autriche avait fait son dernier effort, et maintenant l'Italie tait
 nous. Wurmser, rejet dans Mantoue, tait sans espoir; il avait
mang tous ses chevaux, et les maladies se joignaient  la famine pour
dtruire sa garnison. Une plus longue rsistance et t inutile et
contraire  l'humanit. Le vieux marchal avait fait preuve d'un noble
courage et d'une rare opinitret, il pouvait songer  se rendre. Il
envoya un de ses officiers  Serrurier pour parlementer; c'tait Klenau.
Serrurier en rfra au gnral en chef, qui se rendit  la confrence.
Bonaparte, envelopp dans son manteau, et ne se faisant pas connatre,
couta les pourparlers entre Klenau et Serrurier. L'officier autrichien
dissertait longuement sur les ressources qui restaient  son gnral,
et assurait qu'il avait encore pour trois mois de vivres. Bonaparte,
toujours envelopp, s'approche de la table auprs de laquelle avait
lieu cette confrence, saisit le papier sur lequel taient crites les
propositions de Wurmser, et se met  tracer quelques lignes sur les
marges, sans mot dire, et au grand tonnement de Klenau, qui ne
comprenait pas l'action de l'inconnu. Puis, se levant et se dcouvrant,
Bonaparte s'approche de Klenau: Tenez, lui dit-il, voil les
conditions que j'accorde  votre marchal. S'il avait seulement pour
quinze jours de vivres, et qu'il parlt de se rendre, il ne mriterait
aucune capitulation honorable. Puisqu'il vous envoie, c'est qu'il est
rduit  l'extrmit. Je respecte son ge, sa bravoure et ses malheurs.
Portez-lui les conditions que je lui accorde; qu'il sorte de la
place demain, dans un mois ou dans six, il n'aura des conditions ni
meilleures, ni pires. Il peut rester tant qu'il conviendra  son
honneur.

A ce langage,  ce ton, Klenau reconnut l'illustre capitaine, et courut
porter  Wurmser les conditions qu'il lui avait faites. Le vieux
marchal fut plein de reconnaissance, en voyant la gnrosit dont usait
envers lui son jeune adversaire. Il lui accordait la permission de
sortir librement de la place avec tout son tat-major; il lui accordait
mme deux cents cavaliers, cinq cents hommes  son choix, et six pices
de canon, pour que sa sortie ft moins humiliante. La garnison dut
tre conduite  Trieste, pour y tre change contre des prisonniers
franais. Wurmser se hta d'accepter ces conditions; et pour tmoigner
sa gratitude au gnral franais, il l'instruisit d'un projet
d'empoisonnement tram contre lui dans les tats du pape. Il dut sortir
de Mantoue le 14 pluvise (2 fvrier). Sa consolation, en quittant
Mantoue, tait de remettre son pe au vainqueur lui-mme; mais il ne
trouva que le brave Serrurier, devant lequel il fut oblig de dfiler
avec tout son tat-major; Bonaparte tait dj parti pour la Romagne,
pour aller chtier le pape et punir le Vatican. Sa vanit, aussi
profonde que son gnie, avait calcul autrement que les vanits
vulgaires; il aimait mieux tre absent que prsent sur le lieu du
triomphe.

Mantoue rendue, l'Italie tait dfinitivement conquise, et cette
campagne termine.

Quand on en considre l'ensemble, l'imagination est saisie par la
multitude des batailles, la fcondit des conceptions et l'immensit
des rsultats. Entr en Italie avec trente et quelques mille hommes,
Bonaparte spare d'abord les Pimontais des Autrichiens  Montenotte et
Millesimo, achve de dtruire les premiers  Mondovi, puis court aprs
les seconds, passe devant eux le P  Plaisance, l'Adda  Lodi, s'empare
de la Lombardie, s'y arrte un instant, se remet bientt en marche,
trouve les Autrichiens renforcs sur le Mincio, et achve de les
dtruire  la bataille de Borghetto. L, il saisit d'un coup d'oeil le
plan de ses oprations futures: c'est sur l'Adige qu'il doit s'tablir,
pour faire front aux Autrichiens; quant aux princes qui sont sur ses
derrires, il se contentera de les contenir par des ngociations et des
menaces. On lui envoie une seconde arme sous Wurmser; il ne peut la
battre qu'en se concentrant rapidement, et en frappant alternativement
chacune de ses masses isoles en homme rsolu, il sacrifie le blocus de
Mantoue, crase Wurmser  Lonato, Castiglione, et le rejette dans le
Tyrol. Wurmser est renforc de nouveau, comme l'avait t Beaulieu;
Bonaparte le prvient dans le Tyrol, remonte l'Adige, culbute tout
devant lui  Roveredo, se jette  travers la valle de la Brenta, coupe
Wurmser qui croyait le couper lui-mme, le terrasse  Bassano, et
l'enferme dans Mantoue. C'est la seconde arme autrichienne dtruite
aprs avoir t renforce.

Bonaparte, toujours ngociant, menaant des bords de l'Adige, attend la
troisime arme. Elle est formidable, elle arrive avant qu'il ait reu
des renforts, il est forc de cder devant elle; il est rduit au
dsespoir, il va succomber, lorsqu'il trouve, au milieu d'un marais
impraticable, deux lignes dbouchant dans les flancs de l'ennemi, et s'y
jette avec une incroyable audace. Il est vainqueur encore  Arcole. Mais
l'ennemi est arrt, et n'est pas dtruit; il revient une dernire
fois, et plus puissant que les premires. D'une part, il descend des
montagnes; de l'autre, il longe le Bas-Adige. Bonaparte dcouvre le seul
point o les colonnes autrichiennes, circulant dans un pays montagneux,
peuvent se runir, s'lance sur le clbre plateau de Rivoli, et, de ce
plateau, foudroie la principale arme d'Alvinzy; puis, reprenant son
vol vers le Bas-Adige, enveloppe tout entire la colonne qui l'avait
franchi. Sa dernire opration est la plus belle, car ici, le bonheur
est uni au gnie. Ainsi, en dix mois, outre l'arme pimontaise, trois
armes formidables, trois fois renforces, avaient t dtruites par une
arme qui, forte de trente et quelques mille hommes  l'entre de la
campagne n'en avait gure reu que vingt pour rparer ses pertes. Ainsi,
cinquante-cinq mille Franais avaient battu plus de deux cent mille
Autrichiens, en avaient pris plus de quatre-vingt mille, tu ou bless
plus de vingt mille; ils avaient livr douze batailles ranges, plus de
soixante combats, pass plusieurs fleuves, en bravant les flots et
les feux ennemis. Quand la guerre est une routine purement mcanique,
consistant  pousser et  tuer l'ennemi qu'on a devant soi, elle est peu
digne de l'histoire; mais quand une de ces rencontres se prsente, o
l'on voit une masse d'hommes mue par une seule et vaste pense, qui se
dveloppe au milieu des clats de la foudre avec autant de nettet que
celle d'un Newton ou d'un Descartes dans le silence du cabinet, alors le
spectacle est digne du philosophe, autant que de l'homme d'tat et du
militaire: et, si cette identification de la multitude avec un seul
individu, qui produit la force  son plus haut degr, sert  protger,
 dfendre une noble cause, celle de la libert, alors la scne devient
aussi morale qu'elle est grande.

Bonaparte courait maintenant  de nouveaux projets; il se dirigeait vers
Rome, pour terminer les tracasseries de cette cour de prtres, et pour
revenir, non plus sur l'Adige, mais sur Vienne. Il avait, par ses
succs, ramen la guerre sur son vritable thtre, celui de l'Italie,
d'o l'on pouvait fondre sur les tats hrditaires de l'empereur. Le
gouvernement, clair par ses exploits, lui envoyait des renforts, avec
lesquels il pouvait aller  Vienne dicter une paix glorieuse, au nom de
la rpublique franaise. La fin de la campagne avait relev toutes les
esprances que son commencement avait fait natre.

Les triomphes de Rivoli mirent le comble  la joie des patriotes. On
parlait de tous cts de ces vingt-deux mille prisonniers, et on citait
le tmoignage des autorits de Milan, qui les avaient passs en revue,
et qui en avaient certifi le nombre, pour rpondre  tous les doutes
de la malveillance. La reddition de Mantoue vint mettre le comble 
la satisfaction. Ds cet instant, on crut la conqute de l'Italie
dfinitive. Le courrier qui portait ces nouvelles arriva le soir 
Paris. On assembla sur-le-champ la garnison, et on les publia  la lueur
des torches, au son des fanfares, au milieu des cris de joie de tous
les Franais attachs  leur pays. Jours  jamais clbres et  jamais
regrettables pour nous! A quelle poque notre patrie fut-elle plus belle
et plus grande? Les orages de la rvolution paraissaient calms; les
murmures des partis retentissaient comme les derniers bruits de la
tempte. On regardait ces restes d'agitation comme la vie d'un tat
libre. Le commerce et les finances sortaient d'une crise pouvantable;
le sol entier, restitu  des mains industrielles, allait tre fcond.
Un gouvernement compos de bourgeois, nos gaux, rgissait la rpublique
avec modration; les meilleurs taient appels  leur succder. Toutes
les voies taient libres. La France, au comble de la puissance, tait
matresse de tout le sol qui s'tend du Rhin aux Pyrnes, de la mer aux
Alpes. La Hollande, l'Espagne, allaient unir leurs vaisseaux aux
siens, et attaquer de concert le despotisme maritime. Elle tait
resplendissante d'une gloire immortelle. D'admirables armes faisaient
flotter ses trois couleurs  la face des rois qui avaient voulu
l'anantir. Vingt hros, divers de caractre et de talent, pareils
seulement par l'ge et le courage, conduisaient ses soldats  la
victoire. Hoche, Klber, Desaix, Moreau, Joubert, Massna, Bonaparte, et
une foule d'autres encore s'avanaient ensemble. On pesait leurs mrites
divers; mais aucun oeil encore, si perant qu'il pt tre, ne voyait
dans cette gnration de hros les malheureux ou les coupables; aucun
oeil ne voyait celui qui allait expirer  la fleur de l'ge, atteint
d'un mal inconnu, celui qui mourrait sous le poignard musulman, ou sous
le feu ennemi, celui qui opprimerait la libert, purs, heureux, pleins
d'avenir! Ce ne fut l qu'un moment; mais il n'y a que des momens
dans la vie des peuples, comme dans celle des individus. Nous allions
retrouver l'opulence avec le repos; quant  la libert et  la gloire,
nous les avions!... Il faut, a dit un ancien, que la patrie soit
non seulement heureuse, mais suffisamment glorieuse. Ce voeu tait
accompli. Franais, qui avons vu depuis notre libert touffe,
notre patrie envahie, nos hros fusills ou infidles  leur gloire,
n'oublions jamais ces jours immortels de libert, de grandeur et
d'esprance!



FIN DU TOME HUITIME.



TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME HUITIME.


CHAPITRE I.

Nomination des cinq directeurs.--Installation du corps lgislatif et du
directoire.--Position difficile du nouveau gouvernement. Dtresse
des finances; discrdit du papier-monnaie.--Premiers travaux du
directoire.--Perte des lignes de Mayence.--Reprise des hostilits en
Bretagne et en Vende. Approche d'une nouvelle escadre anglaise sur les
ctes de l'Ouest.--Plan de finances propos par le directoire; nouvel
emprunt forc.--Condamnation de quelques agens royalistes.--La fille de
Louis XVI est rendue aux Autrichiens en change des reprsentans livrs
par Dumouriez.--Situation des partis  la fin de 1795.--Armistice
conclu sur le Rhin.--Oprations de l'arme d'Italie. Bataille de
Loano.--Expdition de l'le-Dieu. Dpart de l'escadre anglaise.
Derniers efforts de Charette; mesures du gnral Hoche pour oprer la
pacification de la Vende--Rsultats de la campagne de 1795.


CHAPITRE II.

Continuation des travaux administratifs du directoire.--Les partis se
prononcent dans le sein du corps lgislatif.--Institution d'une fte
anniversaire du 21 janvier.--Retour de l'ex-ministre de la guerre
Beurnonville et des reprsentans Quinette, Camus, Bancal, Lamarque et
Drouet, livrs  l'ennemi par Dumouriez.--Mcontentement des jacobins.
Journal de Baboeuf.--Institution du ministre de la police.--Nouvelles
moeurs.--Embarras financiers; cration des mandats.--Conspiration de
Baboeuf.--Situation militaire. Plans du directoire.--Pacification de la
Vende; mort de Stofflet et de Charette.


CHAPITRE III.

Campagne de 1796. Conqute du Pimont et de la Lombardie par le gnral
Bonaparte. Batailles de Montenotte, Millesimo. Passage du pont de
Lodi.--Etablissement et politique des Franais en Italie.--Oprations
militaires dans le Nord.--Passage du Rhin par les gnraux Jourdan et
Moreau. Batailles de Rastadt et d'Ettlingen.--L'arme d'Italie prend ses
positions sur l'Adige et sur le Danube.


CHAPITRE IV.

Etat intrieur de la France vers le milieu de l'anne 1796
(an IV).--Embarras financiers du gouvernement. Chute des mandats et
du papier-monnaie.--Attaque du camp de Grenelle par les
jacobins--Renouvellement du pacte de famille avec l'Espagne, et
projet de quadruple alliance.--Projet d'une expdition en
Irlande.--Ngociations en Italie.--Continuation des hostilits;
arrive de Wurmser sur l'Adige; victoires de Lonato et de Castiglione.
--Oprations sur le Danube; bataille de Neresheim; marche de l'archiduc
Charles contre Jourdan.--Marche de Bonaparte sur la Brenta; batailles
de Roveredo, Bassano et Saint-George; retraite de Wurmser dans
Mantoue.--Retour de Jourdan sur le Mein; bataille de Wurtzbourg;
retraite de Moreau.


CHAPITRE V.

Situation intrieure et extrieure de la France aprs la retraite des
armes d'Allemagne au commencement de l'an V.--Combinaisons de Pitt;
ouverture d'une ngociation avec le directoire; arrive de lord
Malmesbury  Paris.--Paix avec Naples et avec Gnes; ngociations
infructueuses avec le pape; dchance du duc de Modne; fondation de la
rpublique cispadane.--Mission de Clarke  Vienne.--Nouveaux efforts
de l'Autriche en Italie; arrive d'Alvinzy; extrmes dangers de l'arme
franaise; bataille d'Arcole.


CHAPITRE VI.

Clarke au quartier-gnral de l'arme d'Italie.--Rupture des
ngociations avec le cabinet anglais. Dpart de Malmesbury.--Expdition
d'Irlande.--Travaux administratifs du directoire dans l'hiver de
l'an v. Etat des finances. Recettes et dpenses.--Capitulation de
Kehl.--Dernire tentative de l'Autriche sur l'Italie. Victoires de
Rivoli et de la Favorite; prise de Mantoue. Fin de la mmorable campagne
de 1796.







End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rvolution franaise,
VIII., by Adolphe Thiers

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION ***

***** This file should be named 12295-8.txt or 12295-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/2/2/9/12295/

Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, and the Online Distributed
Proofreading Team. This file was produced from images generously
made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


