Project Gutenberg's L'Humanit prhistorique, by Jacques Jean-Marie de Morgan

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Title: L'Humanit prhistorique

Author: Jacques Jean-Marie de Morgan

Release Date: August 6, 2007 [EBook #22253]

Language: French

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L'VOLUTION DE L'HUMANIT

SYNTHSE COLLECTIVE

PREMIRE SECTION

PRHISTOIRE. PROTOHISTOIRE

Dirige par HENRI BERR




L'HUMANIT PRHISTORIQUE

ESQUISSE DE PRHISTOIRE GNRALE

Avec 1300 figures et cartes dans le texte

PAR

JACQUES DE MORGAN

ANCIEN DIRECTEUR DES ANTIQUITS DE L'GYPTE

ANCIEN DLGU GNRAL EN PERSE

DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

LA RENAISSANCE DU LIVRE

78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78. PARIS


 * * *




TABLE DES MATIRES


CONSIDRATIONS PRLIMINAIRES


PREMIRE PARTIE

L'VOLUTION DES INDUSTRIES

CHAPITRE

I.--Les industries palolithiques

II.--Les Industries archolithiques en Europe

III.--Les Industries msolithiques

IV.--Les Industries nolithiques

V.--Les Industries nolithiques

VI.--Les Industries du bronze

VII.--Les Industries du fer

VIII.--Le Travail des matires dures


DEUXIME PARTIE

LA VIE DE L'HOMME PRHISTORIQUE

CHAPITRE

I.--L'habitation

II.--La Chasse, la Pche, la Domestication du btail et l'Agriculture

III.--Le Vtement et la Parure

TROISIME PARTIE

LE DVELOPPEMENT INTELLECTUEL ET LES RELATIONS DES PEUPLES ENTRE EUX

CHAPITRE

I.--Les arts chez les peuples sans histoire

II.--Les Croyances religieuses, le Totmisme et la Magie

III.--La Figuration de la pense

IV.--Les Relations des peuples entre eux

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE

INDEX

TABLE DES FIGURES

 * * *




AVANT-PROPOS

LA MAIN ET L'OUTIL


Le premier volume de l'volution de _l'Humanit_, tout  la fois,
rattache l'homme  la nature et le montre qui s'en dtache. Dans
l'ascension des formes vivantes, on y voit apparatre la forme humaine.
Or cette forme, sans doute, est le rsultat de circonstances en nombre
infini, dont M. Perrier--parmi celles que nous pouvons connatre--a
relat les principales; mais elle est aussi, elle est surtout le
rsultat de la tendance, de cette pousse interne qui constitue la vie
mme et qui, dans le cerveau humain, aboutit  la pense.

C'est notre besoin de savoir, de voir de plus haut et plus au loin, qui
nous a fait atteindre  l'attitude verticale parfaite dont nous sommes
fiers, dit M. Perrier[1]. Par elle, les mains ont t compltement
libres de tout autre service que celui de la prhension et de
l'exploration des objets, de la fabrication ou du maniement des
instruments de dfense. Grce  ces derniers, les mchoires ont tout 
fait cess de mordre et de dchirer, comme elles avaient dj cess de
saisir, pour se borner  la mastication des aliments; elles se sont peu
 peu, en raison de ce moindre travail, raccourcies et allges[2]. La
rduction des muscles lvateurs de la mchoire infrieure a eu pour
effet,  son tour, de mettre le cerveau plus  l'aise et de lui
permettre un dveloppement considrable.  la fois par un jeu de
consquences et par l'action persistante de la tendance initiale, le
visage humain s'est peu  peu prpar pour le langage et pour le
sourire.

[Note 1: _P. 386_.]

[Note 2: _P. 382_.]

La _main_, le _langage_: voil l'humanit. Nous croyons que ce qui doit
tre mis en lumire tout d'abord, dans cette oeuvre, ce qui marque la fin
de l'histoire zoologique et le dbut de l'histoire humaine, c'est
l'invention de la main--pourrait-on dire--et celle du langage; c'est le
progrs dcisif de la logique pratique et de la logique mentale.

Dans l'volution humaine, si le milieu physique et le facteur race ont
jou leur rle,--considrable, et qui sera prcis,--l'lment logique
leur sert de base. Si le milieu social a jou son rle,--capital, et qui
sera soulign,--bien loin qu'il ait cr la logique, il en est lui-mme
une manifestation: la socit est un mode intensif de la vie, bauch
par l'animal, perfectionn par l'homme.

La logique, rappelons-le, c'est autre chose, pour nous, c'est quelque
chose de plus large que la finalit: c'est l'appropriation, qui peut
tre ttonnante, qui peut tre purement fortuite, de moyens 
besoins--ns de la tendance [3]. Logique en acte, la vie retient
l'utile, et ainsi s'adapte au milieu. Comme l'a montr Henri Bergson
(car il y a une partie de son volution cratrice qui est indiscutable
et qui rsume, de faon heureuse et profonde, des donnes de science
objective), la matire organise a la mystrieuse puissance de monter
des machines trs compliques et, par le moyen de ces appareils, de
lcher utilement l'nergie qu'elle accumule[4]. On peut la dfinir un
mcanisme de formation intrieure, ou encore une organisation qui
s'invente elle-mme. L'Histoire, dans sa plus large extension, est
logique vcue,--avant d'tre logique extriorise (ou technique),
logique collective (ou socit), logique rflchie (ou raison).

[Note 3: _Voir_ I, 'Introduction gnrale, p. XI, et ma Synthse en
Histoire pp. 141-226.]

[Note 4: L'volution cratrice, _p. 78_]

L'Histoire, tout entire, est essentiellement logique. Voil notre
hypothse fondamentale, que l'oeuvre, dans son ensemble, devra contrler
par le libre travail de collaborateurs minents. Et cette hypothse
commande notre plan.

 * * *

Le sujet du prsent volume, en son fond, c'est la _main et les
prolongements de la main_. On ne saurait trop insister sur ce fait que,
dans l'volution de la vie, l'instant dcisif se produit avec
l'adoption par un tre--qui devient l'homme--de la station debout, la
libration des mains qui en rsulte[5], et l'industrieuse activit que
permet cette libration. Il y a dans l'usage de la main comme instrument
la manifestation d'un important progrs psychique et la promesse
d'importants progrs ultrieurs.

[Note 5: _Voir_ E. De Majewski, La science de la civilisation
_(livre profond et original), p. 213_]

L'volution primitive du psychisme ne peut tre retrace, de faon
approximative, que d'aprs le rapport qui existe entre le comportement
des tres--comme dit l'actuelle psychologie zoologique[6]--et le
dveloppement du systme nerveux, ou plutt de sa fleur crbrale. On
voit, dans l'ocan mobile des formes de vie, le cerveau, qui assure
l'harmonie interne et prside aux relations extrieures, s'accrotre et
se perfectionner,  mesure que l'organisme se complique et, non
seulement s'quilibre mieux avec le monde extrieur, mais a plus de
prises sur lui.

[Note 6: _Voir_ H. Piron, La psychologie zoologique, science du
comportement animal _dans le_ Journal de Psychologie, _fvrier et mars
1920_.]

Dj chez les insectes, au cours de la priode secondaire, le cerveau
avait acquis un certain volume qui rpondait  ce savoir-faire  peu
prs fix qu'on nomme (d'un terme quivoque) l'_instinct_. Il y a l un
psychisme infrieur, rsultat (on a le droit de l'infrer) de la
tendance et de la mmoire associative[7].

[Note 7: _Voir_ E.-L. Bouvier, La Vie psychique des Insectes.]

Au cours de la priode tertiaire, le psychisme se dveloppe
remarquablement chez les vertbrs. Avec les mammifres, des fonctions
varies se solidarisent et se contrlent par l'accroissement des
hmisphres crbraux. Cet accroissement, dans un crne trop troit,
entrane, surtout chez les primates, des plissements, des
circonvolutions. Le cerveau se modifie plus, et plus vite, que le reste
du corps. Dans la progression des hmisphres crbraux  travers les
poques gologiques et les chelons zoologiques, c'est le lobe frontal,
sige des associations les plus compliques et des combinaisons mentales
les plus appropries, qui a grandi[8]: il devient le centre
intellectuel[9]. Le primate, chez qui est norme le poids relatif du
cerveau[10], a une facult d'adaptation particulirement souple; et
celle-ci se manifeste surtout dans l'aptitude  la prhension de ses
membres antrieurs,  pouce opposable,  ongles plats. Chez l'Hominien,
les membres antrieurs, dlivrs de la fonction locomotrice, sont
rservs  cet office prhensile: et voici la main.

[Note 8: E. Houz, Les tapes du lobe frontal, dans le Bull. de
l'Institut de sociologie Solvay, _fvrier 1910, p. 93_.]

[Note 9: _Sur cette question, voir_ Gley, Physiologie, t. II, _pp.
1081 et suiv._]

[Note 10: _Le poids du cerveau tant gal  1, le poids du corps est
de 5 688 chez les Poissons, de 1 321 chez les Reptiles, de 212 chez les
Oiseaux, de 100-60 chez les Anthropodes, de 36-22 chez l'Homme._ Houz,
_p. 94; cf._ Gley, _p. 1085_.]

Il est probable que, au cours de la priode tertiaire, la
diffrenciation progressive des saisons, l'absence des fruits pendant de
longs mois, ont engag certains primates, dont les membres antrieurs
taient plus courts que les postrieurs,  abandonner dfinitivement la
vie arboricole,  se redresser,  marcher,  diffrencier les quatre
extrmits des membres en pieds et en mains.

Le besoin de savoir et de voir de plus haut, dont parle M. Perrier,
tire de la station debout un avantage qui a certainement favoris cette
station. Mais le besoin de savoir,  l'origine, est tout pratique; il
est greff sur l'intrt vital, immdiat. Comme il a provoqu la station
debout et l'emploi de la main, c'est l'intrt qui avive dans le cerveau
la lumire de la conscience. La synthse psychique produit la clart, et
la clart augmente la puissance de synthse. Tant bien que mal, la
tendance peut se satisfaire dans la conscience la plus obscure; mais
l'activit en s'clairant devient plus sre d'elle-mme[11].

[Note 11: _Voir_ H. WALLON, Le problme biologique de la conscience,
_dans la_ Revue Philosophique, _mars-avril 1921, p. 180._]

On a remarqu justement que les animaux sont spcialistes, que leur
structure, adapte  des conditions de vie bien dtermines, tout  la
fois leur a procur certaines supriorits dans des limites troites, et
les a fixs de faon presque dfinitive. Leur psychisme n'a que des
franges d'intelligence. L'homme chappe  la spcialisation
morphologique. _Homo nudus et inermis_. Son lobe frontal pourvoit 
tout, et sa main est l'extriorisation active du cerveau. Sans moyens
dfensifs ou offensifs spciaux, sans crocs, sans cornes, sans griffes,
sans carapace, sans cailles, il a la main,--instrument fortifi par
l'usage locomoteur, assoupli, affin par la fonction prhensile, et
bientt propre aux offices les plus divers, dans les circonstances les
plus varies.

La main, par des informations--tactiles et musculaires--de plus en plus
prcises, qui s'associent aux sensations visuelles et les compltent,
contribue efficacement  la connaissance du monde extrieur. Par la
mimique, essai de langage elle active, de faon directe, le
rapprochement des hommes. Elle l'active aussi de faon indirecte: elle
leur permet de cooprer, grce  une spcialisation d'un genre
nouveau,--non plus spcifique et de structure, mais individuelle et de
fonction. La socit se dveloppera, comme l'tre vivant, par l'unit
plus forte du compos dans la diversit plus grande des parties
composantes.

Jusqu'o remonte cette main, qui accrot singulirement le pouvoir d'une
espce privilgie?--S'il est impossible de le prciser, il n'est pas
douteux que ce soit trs loin-- des milliers de sicles--dans le
tertiaire. On a le droit d'affirmer, sans le pouvoir prouver, que
plusieurs espces d'Hominiens, parmi lesquelles l'espce qui devait
aboutir  l'_Homo Sapiens_, ont exist dans le pliocne, et mme dans le
miocne,--sinon plus haut. La terre n'a t encore que trs
imparfaitement fouille: elle a fourni bien peu jusqu'ici  la
palontologie. Les terrains pliocnes et miocnes nous rservent
certainement de curieuses, de passionnantes dcouvertes... Un jour
viendra o l'on dcouvrira un Hominien de petite taille,  la station 
peu prs droite,  la bote crbrale relativement trs grande par
rapport au volume total du corps, mais trs infrieure, en valeur
absolue,  celle de tous les Hominiens dj connus[12]. L'histoire
ancienne des historiens n'est en ralit qu'une histoire ultra-moderne
pour le prhistorien et  plus forte raison pour le
palontologiste[13]. Dans la plus ancienne histoire, l'histoire
hominienne, chaque centimtre cube et chaque pli du cerveau
reprsentent des sicles d'une lente exprience,  laquelle rpond
l'ingniosit croissante de la main[14].

[Note 12: M. BOULE, Les Hommes fossiles, _p. 175_.]

[Note 13: Ibid., p. 459.]

[Note 14: _Voir_ ibid., pp. 231 _et suiv., tout ce que peut
apprendre l'tude de la surface endocranienne_.]

 * * *

Ds l'poque o l'Hominien nous apparat,--par des restes encore trop
rares,--au dbut du quaternaire, dans le pleistocne infrieur et moyen,
il est muni d'instruments artificiels[15]: c'est le palolithique
infrieur, la priode du premier outillage--qui date, par consquent, de
centaines de sicles. Au pleistocne suprieur, aprs la dernire phase
glaciaire, nous trouvons l'_Homo Sapiens_ fossile[16] et la civilisation
dj avance du palolithique suprieur. Avec le commencement de la
dernire phase, holocne, nous avons affaire  l'_Homo Sapiens_
actuel[17]. Son activit fabricatrice, son gnie inventif se manifeste
si bien au cours du nolithique,--qui date de quelque 14 000 ans en
Orient, de 9 000 ans dans nos rgions,--puis  l'ge des mtaux,--dont
le point de dpart varie galement selon les pays,--que la technique
essentielle a t constitue. Les divers outils manuels, les premires
machines lmentaires, les industries de premire ncessit, filature,
tissage, cramique, mtallurgie; le roulage et la navigation,
l'utilisation des animaux domestiques, les pratiques agricoles, la
construction en pierre, toutes ces acquisitions sont antrieures 
l'histoire[18].

[Note 15: _Chellen, acheulen, moustirien_: Homo Heidelbergensis,
Homo Neanderthalensis.]

[Note 16: _Races de Grimaldi, de Cro-Magnon, de Chancelade._]

[Note 17: _Voir l'ouvrage cit de_ M. BOULE, _puissante et prudente
synthse (rsume par_ J. DE MORGAN _dans la_ Revue de Synthse
historique, _XXXI_, Les origines de l'homme),--_et le tome V de_
l'volution de l'Humanit.]

[Note 18: L. WEBER, Y a-t-il un rythme dans le progrs intellectuel?
(Bibl. de la Soc. Fran. de philosophie, _fvrier-mars 1914, p. 81_).]

Mais ce sont les premires inventions qui ont t dcisives, quand la
main, de plus en plus adroite, s'est employe  la fabrication
d'instruments artificiels, qui la prolongeaient, pour la dfense et
l'attaque, pour la multiplication des utilits, pour l'amlioration de
la vie. Complt par l'outil, l'organe d'action sur les choses devient
lui-mme instrument universel. Ou, plus exactement, c'est le cerveau qui
le devient,--le cerveau qui se dveloppe merveilleusement par l'effet
mme des outils que la main lui permet de raliser. Et en mme temps que
s'accrot l'universalit de l'espce, les facilits de spcialisation
fonctionnelle de l'individu se trouvent accrues.

Comment ont t crs les premiers instruments? Problme videmment
insoluble pour qui voudrait une solution rigoureuse.

On a fait des hypothses. La thorie de la projection
spontane,--d'aprs laquelle les hommes ont projet le bras dans le
bton, le doigt dans le crochet, le poing dans la massue,--n'est pas
trs explicative. Que les instruments aient prolong,  l'origine, et
imit les organes, c'est assez vident: mais l'invention humaine est
surtout dans l'utilisation des proprits diverses de matires diverses
et le faonnement de ces matires[19].

Il y a, au surplus, des inventions primitives, comme celle du feu, que
la projection ne peut expliquer. Ds le dbut du palolithique l'homme
savait faire du feu; et c'est l'acte humain par excellence, celui qui
est  la base de tous les progrs futurs, qui contient en puissance
toutes les civilisations, celui dont la dcouverte constitue le fait de
gnie le mieux caractris dont l'_Humanit puisse se vanter_[20].
Arme, lumire, agent modificateur des substances les plus diverses[21],
le feu marque une date de la prhistoire, plus importante que toutes les
rvolutions de l'histoire. Promthe est le grand rvlateur.

[Note 19: Voir L. WEBER, Le rythme du progrs, p. 259.]

[Note 20: BOULE, ouvr. cit, p. 460. Il cite lui-mme RMY DE
GOURMONT, Promenades philosophiques, 2e srie, p. 11. Voir aussi P.
LACOMBE, L'Histoire considre comme science pp. 18O-185.]

[Note 21: La cuisson des aliments a eu des rpercussions sur le
cerveau: en diminuant encore les muscles masticateurs, elle a facilit
l'activit frontale. Voir HOUZ, art. cit, p. 95.]

Car il y eut un Promthe, des Promthes, pour cette invention  deux
degrs: conserver le feu spontan, crer le feu artificiel. Il faut
insister, ici, devant les origines de l'industrie humaine, sur le rle
de l'intelligence et de l'individu. Suite de l'habilet manuelle, qui
est suite elle-mme de l'activit vitale et cratrice d'organes, une
intelligence pratique, que meut l'intrt, doit tre distingue
nettement de l'intelligence thorique, de la curiosit dsintresse.
Cette forme de l'intelligence qui tend  la conqute des ralits, au
savoir direct pour le pouvoir immdiat, est antrieure  la forme
spculative; ou, tout au moins, c'est la fonction utilitaire de
l'intelligence qui a t longtemps prpondrante.

Cette facult, que Voltaire appelait l'_instinct mcanique_ et dont le
XVIIIe sicle a, le premier, soulign le rle, est quelque chose, non
de social, mais de spcifique, et qui se trouve chez tous les individus,
quoiqu' des degrs divers chez les divers individus. Promthe, c'est
le Prvoyant, l'individu dou d'attention, capable de dissocier un
lment d'un tout et de le faire entrer dans une combinaison
pratique[22]: c'est celui qui a utilis un tison d'un incendie allum
par la foudre, la proprit de deux branches frottes par le vent ou de
deux cailloux entrechoqus par hasard. Et c'est celui, galement, qui,
remarquant la dtente d'une branche plie, par analogie avec le bras qui
lance la pierre en vient  imaginer l'arc; celui qui, associant 
l'oeuvre de l'ongle ou de la dent le tranchant d'un clat de silex,
invente le premier instrument externe: c'est celui qui sait voir ce que
ne voyaient pas les autres (comme Galile vit la lampe qui se balanait
dans la cathdrale de Pise) et en tirer parti.

[Note 22: Voir PAULHAN Psychologie de l'invention; RIBOT, Essai sur
l'imagination cratrice.]

L'imitation de ces initiatives et l'addition des progrs successifs sont
tout autre chose que l'action de la socit. Avec certains penseurs,
nous posons ce principe que l'invention technique,  son point vif, pour
ainsi dire, porte la marque de l'individu,--comme toute invention. Elle
est ne de l'exprience directe, au contact d'un cerveau et de
l'univers[23].

[Note 23: Voir L. WEBER, Le rythme du progrs, p. 263. _Les
inventeurs (d'outillage), quoique la plupart du temps ignors, mconnus
ou oublis, n'ont pas agi, dans leurs inventions, en fonction du groupe,
ni en vertu de ses suggestions et de ses croyances, mais en vertu de
leur propre spontanit intellectuelle. L'invention matrielle est en
soi la manifestation la plus pure (et aussi la plus simple et la plus
ancienne) de l'intelligence individuelle, le_ proprium quid _de
l'intelligence humaine spcifique. Mme si elle rpond  un besoin
social et comporte un concours social, l'invention matrielle est en
elle-mme une pnetration individuelle dans le monde des ralits
physiques, un corps--corps de l'intelligence avec la matire, qui ne
s'excute que par un seul, et par ce qu'il y a justement en lui
d'irrductible  l'esprit collectif._ Cf. Bull, de la Soc. franaise de
philosophie, _fvrier-mars 1914:_ Y a-t-il un rythme dans le progrs
intellectuel? _pp. 70_ (WEBER), _90_ (PARODI), _130_ (BELOT).]

Sans aucun doute, la vie sociale favorise de mille faons la technique:
elle est instigatrice et propagatrice des inventions; mais elle les
entrave aussi, bien souvent, par la tradition, la routine, le
dveloppement de pratiques illusoires lies  une spculation
inefficace[24],--tandis qu'une spculation implicite est virtuellement
contenue dans la technique la plus primitive.

[Note 24: Voir WEBER, _ouvr. cit, pp. 141 et suiv_.; VEBLEN. The
Instinct of Workmanship (_cf_. HALBWACHS, Revue Philosophique,
_mars-avril 1921_).]

Dj l'organisme vivant est comme une intelligence en acte: Tous nos
organes supposent une sorte de connaissance du monde extrieur
objective et matrialise... Les poumons d'un quadrupde, les branchies
d'un poisson sont en quelque sorte la connaissance du milieu o l'animal
doit respirer; les pieds, les nageoires, les ailes sont une connaissance
du milieu o les tres diffrents ont  se mouvoir... Toute
organisation, tout systme suppose quelque chose d'analogue  la
connaissance et qui permet l'existence et le fonctionnement du systme,
comme ils supposent quelque chose d'analogue au dsir et  la volont,
une tendance qui en est l'essentiel, ainsi qu'elle est l'essentiel de
l'activit humaine [25].

[Note 25: PAULHAN, Sur le psychisme inconscient, dans le Journal de
Psychologie, _fvrier-mars 1921 p. 160._]

S'il y a une mcanique et une physique concrtes dans l'exercice des
nergies musculaires, l'extension de ces nergies par la technique
suppose une reprsentation suffisamment objective du monde matriel et,
tout au moins, le sentiment net d'une certaine rgularit dans les
choses. Avant d'tre conue, la loi de causalit a t de mieux en mieux
sentie par le dploiement de l'activit humaine dans un monde rgi par
cette loi et dont l'homme est partie intgrante.

La technique a prcd la technologie et,  plus forte raison, la
science; mais elle a prpar l'une et l'autre, La technique est mre de
la logique rationnelle[26].

[Note 26: RIBOT, Logique des sentiments, p. 27. Cf. ESPINAS, Les
origines de la technologie.]

 * * *

Bien plutt que _Homo Sapiens_, l'homme aux origines, est Homo Faber. Et
il demeure _Homo Faber_. Nous aurons  montrer plus tard que, dcisif au
dbut, le rle de la technique est immense tout le long de l'volution
humaine[27]: l'homme est ouvrier et ingnieur, fabricant infatigable
d'outils, d'instruments, de machines[28].

[Note 27: _C'est la part de vrit qu'enferme le matrialisme
historique ou conomique_.]

[Note 28: P. LACOMBE. Rev. de Synth. hist., t. XXIV, p. 369. _Pour
P. Lacombe, comme pour Weber, par opposition  Auguste Comte, la
premire phase de l'humanit est_ technique, _et non_ thologique.]

Paul Lacombe, ce vigoureux et original thoricien de l'histoire, qui
faisait une place prpondrante  l'conomique[29], devait donner 
notre tome XX une prface o il aurait reli la technique de la
prhistoire  l'conomie des Grecs et des Romains. Ce qu'il a crit sur
ces matires,--par exemple dans son _Histoire considre comme
science_,--certaines notes de son _Journal_, qui rpondent  cette
proccupation, nous font vivement regretter un collaborateur si bien
prpar. Non seulement il analysait avec une pntrante ingniosit
cette volution qui va des proprits superficielles aux proprits
profondes des choses, et o peu  peu l'art et la science se dgagent de
la technique; mais il mettait en lumire ce fait que dans l'histoire de
la technique--chaine continue de l'histoire gnrale--la masse, la
plbe, joue sa partie, une partie capitale: L'histoire de la technique
ne serait pas l'histoire universelle, mais  coup sr la plus
universelle des histoires, puisque l'homme de tous les temps a t en
grande masse un ouvrier [30].

[Note 29: Sur Lacombe, voir H. BERR, L'Histoire traditionnelle et la
Synthse historique pp. 57-144.]

[Note 30: Journal, 22 oc. 1814.]

C'est en nous inspirant de lui que nous reviendrons, plus tard, sur le
droulement des inventions; que nous distinguerons celles qui augmentent
le pouvoir de nos mains, qui les supplent, qui nous permettent non
seulement d'utiliser les objets, mais de capter et tourner  notre
profit des nergies de toutes sortes, celles qui accroissent la porte
de nos sens et nous donnent, pour ainsi dire, des sens artificiels,
celles qui accroissent nos facilits de dplacement dans l'espace, de
communication avec nos semblables; que nous insisterons sur ce
dveloppement infini de l'outillage, n de la main, dont les
rpercussions sont infinies elles-mmes, absolument imprvisibles bien
souvent,--et qui de l'homme a fait comme un dieu. On a observ que les
machines sont des organes extrieurs qui rendent inutiles nos muscles de
chair et que, par elles, nous tendons vers l'tal de purs esprits.

 * * *

Ce qu'on trouvera dans le prsent volume, c'est l'humanit
prhistorique, non pas l'homme: je veux dire qu'il ne sera pas question
ici d'anthropologie prhistorique. Ce qui concerne les caractres
physiques de nos lointains anctres--le complment des brves
indications donnes par M. Edmond Perrier  la fin de _la Terre avant
l'Histoire_--sera runi, dans le tome V de _l'volution de l'Humanit_,
 l'tude des races protohistoriques et de l'lment race en gnral.
Pour une juste distribution des matires et une pleine utilisation des
comptences, il a sembl bon de pratiquer cette disjonction.

M. Cartailhac,  l'origine, nous avait fait l'honneur d'apporter  notre
oeuvre la grande autorit que lui a acquise une longue et probe carrire
scientifique. Plus tard, il s'est mfi de ses forces,--certainement 
tort; il a craint de nous retarder; et M. de Morgan, sur son dsir, a
bien voulu le remplacer. Comme devait le faire M. Cartailhac, l'ancien
directeur des antiquits de l'gypte et dlgu gnral en Perse a
trait le sujet de l'activit humaine considre dans les premires
traces qui en subsistent et marqu les grandes tapes primitives du
progrs humain.

De cette science, trs franaise, du prhistorique, M. de Morgan est un
des reprsentants les plus minents. Personne ne l'embrasse avec une
curiosit plus large et un savoir plus tendu. Les ouvrages relatifs 
la prhistoire prennent tous pour base nos rgions et ngligent
l'Orient. Il n'y a pas l seulement une insuffisance de documentation
mais, peut-tre, une erreur de point de vue. C'est l'Orient,
semble-t-il, qui a jou, aux origines, le rle prpondrant. La vrit
consiste, dans tous les cas,  mettre en parallle l'volution de ces
contres et celles de l'Occident europen,  fondre les notions qu'on
possde sur l'une et sur l'autre. M. de Morgan le peut faire, parce
qu'il a pass six ans en gypte, trois ans au Caucase et en Armnie,
seize ans en Perse: sa proccupation synthtique est tout  fait
heureuse, tout  fait neuve, et bien approprie  notre dessein.

Si dans l'espace M. de Morgan cherche  atteindre la primitive humanit
tout entire, s'il traite les diverses rgions et les diverses
civilisations comme des cas particuliers de la prhistoire gnrale,
d'autre part il connat les diverses sciences qui demandent  tre mises
en contact pour une interprtation approfondie des faits. La gologie,
la palozoologie et la palobotanique, la climatologie sont ncessaires
 l'intelligence de l'volution humaine: la complexit des causes
implique la diversit du savoir.

Enfin M. de Morgan n'est pas seulement l'auteur d'un texte riche et
prcis: il l'est aussi d'une abondante illustration. L'homme primitif
n'est atteint dans son humble vie que grce aux vestiges de son
industrie: il faut que le prhistorien interroge des objets de toutes
sortes; et il faut, naturellement, qu'il les fasse connatre au lecteur.
M, de Morgan a estim avec raison que ce serait allger l'ouvrage, en
vitant de longues descriptions et de longues comparaisons, que de
prsenter les objets eux-mmes; et il y trouvait cet avantage encore de
pouvoir accorder plus de place aux ides gnrales. Les 190 planches de
ce volume, les 1300 figures--dont certaines reproduisent ses propres
trouvailles--ont t, pour la plupart, dessines par lui: il n'a cherch
de repos, au cours de son travail, que dans l'alternance des
occupations. Par leur choix, leur groupement, leur opportune insertion
dans le texte, ces figures donnent au livre un prix inestimable; M. de
Morgan l'a conu de telle sorte qu'il parlt tout  la fois aux yeux et
 l'esprit.

 * * *

C'est la prhistoire vritable--avec les poques palolilique et
nolithique--et c'est l'industrie qui occupent ici la place principale.
Mais, dans cette large fresque de notre plus lointain pass, M. de
Morgan a embrass les ges des mtaux, et il a rsum  grands traits ce
qu'on peut entrevoir de la vie primitive sous ses divers aspects. Il a
dress ainsi le programme gnral des civilisations protohistoriques qui
seront tudies en dtail dans des volumes spciaux; et son volume en
constitue, pour ainsi dire, le tableau d'assemblage [31].

[Note 31: Nous aurons, pour notre part,  revenir sur les origines
psychiques, sur le rle social de l'art et de la religion]

Un de ses grands mrites, au surplus,--que nous tenons  souligner parce
qu'il rpond bien au caractre gnral de cette oeuvre,--c'est de ne pas
forcer la part du connu, de ne pas dissimuler les problmes qui
subsistent, d'y insister tout au contraire. Ce que nous savons
aujourd'hui est bien peu de chose en comparaison de ce qu'il nous reste
 apprendre: tels sont ses derniers mois. Mais tout le long du livre il
met en garde le public contre les hypothses qui n'ont rien de
scientifique, et il multiplie les rserves prudentes. Sur les foyers
originels de l'espce humaine, sur le synchronisme des tapes pour les
races et les groupements divers, sur leurs mouvements migratoires et
leurs relations, sur les questions d'indpendance ou de communication
dans le dveloppement des industries, il montre cette modestie de savoir
qui est le caractre des vrais savants. Les amateurs de cailloux
taills ne manquent pas: les historiens tourns vers la prhistoire
sont trop peu nombreux. Rien n'est plus utile que de faire embrasser aux
travailleurs, aux dbutants surtout, l'volution entire de l'humanit
et de leur signaler les lacunes de la connaissance. Pour la prhistoire
une partie de la terre reste  explorer, et les recherches ne sont pas
organises. M. de Morgan aura bien mrit de la science en prcisant ce
qui reste  faire dans un domaine immense, singulirement attachant, et
d'une importance capitale pour la synthse historique[32].

HENRI BERR.

[Note 32: _Nous croyons qu'il y aura aussi quelque chose  faire, en
histoire, pour la fixation des termes.--M. de Morgan emploie volontiers
le mot_ prhistoire _en un sens large: tout ce qui concerne, quelle que
soit l'poque o on le trouve, l'homme primitif (il dit quelquefois: le_
barbare). _L'ethnographie concide donc pour lui, en partie, avec la
prhistoire: il parle de prhistoire moderne. Il donne galement un
sens trs large au mot_ philosophie.]




L'HUMANIT PRHISTORIQUE

_ESQUISSE DE PRHISTOIRE GNRALE_




AVERTISSEMENT


Il n'est pas un seul livre traitant de questions dans lesquelles
l'observation est la base, qui puisse tre considr comme tant
dfinitif. De tels ouvrages ne peuvent qu'exposer l'tat de la science
au jour de leur apparition: un mois aprs, l'auteur modifierait dj
certains passages de son texte, c'est ce qu'il en advient pour
l'_Humanit prhistorique_. Je manquerais  mon devoir si je ne faisais
pas part au lecteur des dcouvertes et des ides nouvelles, survenues en
quelques mois, depuis que j'ai donn le bon  tirer de la premire
dition de mon livre.

Entre temps, j'ai consult mes amis scientifiques: tous m'ont rpondu
qu'ils taient satisfaits de mon expos, mais ce n'est pas l ce que
j'attendais d'eux. Un livre, embrassant en 300 pages des milliers et des
milliers d'annes de la lutte de l'homme pour atteindre le progrs, ne
peut tre exempt de lacunes.

Ces causes de corrections ne sont pas les seules: Bien des ouvrages ont,
depuis 1921, t publis en diverses langues et, parfois, aprs en avoir
pris connaissance, j'ai t amen  modifier ma manire de voir; de plus
les tudes trs approfondies auxquelles je me suis livr pour terminer
un grand ouvrage: _la Prhistoire orientale_ m'ont invit  discuter de
l'interprtation de certains faits, avec des spcialistes et ce pour mon
plus grand bnfice. Je tiens  faire profiter le lecteur des fruits de
ces discussions.

25 janvier 1923.

DE MORGAN.




CONSIDRATIONS PRLIMINAIRES


Les tudes relatives  la prhistoire de l'homme,  cette phase de son
volution pour laquelle aucun document crit ne vient guider les
recherches, bien qu'elles soient nes depuis bientt un sicle, sont
encore dans l'enfance. D'une part nos investigations, bien sommaires
encore, hlas! ne portent que sur un petit nombre de rgions, d'autre
part nous ne possdons aucun terme de comparaison permettant de mesurer,
dans le temps comme dans l'espace, l'tendue de ces premiers efforts de
l'humanit pour amliorer ses conditions d'existence; et l'ampleur du
sujet est telle, que cette branche d'tudes fait appel  la plupart des
connaissances scientifiques. La gologie, la zoologie, la botanique, la
climatologie, l'anthropologie, l'ethnographie sont les bases de la
prhistoire qui, comme toutes les sciences d'observation, ctoie cette
muraille de tnbres derrire laquelle se dissimulent  nos yeux les
origines des tres et des choses.

Quand on s'engage dans les divers chemins de la science pour remonter
vers les origines, bientt on se heurte  l'inconnu. Au fur et  mesure
qu'on avance, l'obscurit s'accrot jusqu' devenir la nuit, nuit du
pass, nuit de l'avenir, o l'insuffisance de nos moyens d'investigation
ne nous permet pas encore de pntrer. C'est qu'en toutes choses nos
moyens d'observation se montrent insuffisants, c'est que le temps a
dtruit la plupart des tmoins  la porte de notre intellect et que
ceux qui ont survcu aux injures des sicles chappent trop souvent,
hlas!  notre perspicacit. Plus on remonte dans les ges, plus est
difficile la perception des traces pargnes par le temps; et dans les
contres mmes dont nos pieds foulent le sol, dans ces rgions que nous
pensons connatre le mieux, nos observations ne sont encore que bien
superficielles. Durant des sicles et des sicles on a mconnu les
vestiges des vieilles civilisations de la pierre; demain paratront
peut-tre des tmoins plus anciens encore, les tnbres reculeront
quelque peu; mais jamais nous ne parviendrons au but, jamais nous ne
dissiperons compltement les obscurits des origines.

Aujourd'hui d'ailleurs, en ce qui regarde la haute antiquit de l'homme
sur la terre, nos recherches ne portent encore que sur une aire
gographique bien limite; l'Europe occidentale, le nord de l'Afrique,
quelques points de l'Asie antrieure et de l'Amrique du Nord,
seulement, nous ont livr quelques-uns de leurs secrets, confidences
bien incompltes, d'tendue fort restreinte, dont il serait dangereux au
plus haut point de tirer des conclusions d'ordre gnral.  peine
sommes-nous en droit de proposer quelques hypothses. Il ne faut pas
oublier, en effet, que trs certainement une multitude d'indices nous
chappent encore, que les industries de la pierre sur lesquelles nous
basons nos thories ne forment qu'une infime part des tmoignages de la
vie humaine et que les autres traces ne nous sont pas encore apparues ou
sont  jamais perdues.

Fatalement l'esprit est enclin  la gnralisation des phnomnes dont
il constate l'existence,  ngliger les inconnues sans nombre des
questions dans lesquelles il pntre par un ct; et ces tendances, trs
humaines d'ailleurs, ont t l'origine et la cause des thories
relatives  la vie prhistorique de l'homme, thories absolues bien
qu'elles fussent irrationnelles. Pouvons-nous admettre, en effet, que
les pays occidentaux de l'Europe ont jou dans les dbuts du progrs un
rle prpondrant par rapport au reste du monde, qu'ils ont t des
foyers de dveloppement? Certes non, car nous ignorons ce qui s'est
pass dans les autres parties de l'Univers, non seulement dans les
continents modernes, dans ceux qui mergent actuellement des mers, mais
aussi dans ces vastes rgions abmes aujourd'hui dans la profondeur des
mers, et dont nous souponnons seulement l'antique existence. Ce n'est
pas de l'imparfaite connaissance de quelques millions de kilomtres
carrs, trois tout au plus, que nous sommes en droit de dduire des lois
s'appliquant au monde entier, ce n'est pas par l'tude de quelques rares
squelettes et d'industries locales que nous pouvons juger de ces
innombrables mouvements des peuples primitifs, classer ces vagues
humaines qui, semblables  celles que les vents soulvent sur les
ocans, ont couvert les continents, se sont brises sur les montagnes,
ce n'est pas d'observations gologiques localises sur quelques points,
mieux tudis que d'autres, qu'on peut dduire la marche gnrale des
mers de glace, qu'on peut juger des convulsions du sol de notre plante,
de ces grands mouvements variables  l'infini, suivant les lieux,
suivant les temps, dont l'importance a t si considrable dans les
destines de l'humanit primitive.

Aucun indice, jusqu'ici, ne nous permet de connatre les foyers
originels des divers groupes humains, et bien rares sont les tmoignages
des migrations primitives. La nuit enveloppe encore le berceau de notre
propre civilisation; comment parlerions-nous des origines de ces peuples
que nous ne connaissons que par les produits de leurs grossires
industries?

Il ne faut pas chercher  donner  la prhistoire une prcision qu'elle
ne peut pas possder. Souvenons-nous toujours que nous nous trouvons en
face de l'inconnu le plus vaste qui soit, que de nos observations
locales nous ne devons tirer que des conclusions locales elles-mmes, et
que ces constatations portent seulement sur des temps o l'homme tait
dj singulirement dvelopp.

Ce n'est pas ici la place d'entrer dans des considrations sur les
origines possibles des hominiens, puisqu'il est trait spcialement de
ce sujet dans l'un des volumes de cette srie; mais, avant d'aborder
l'expos des industries primitives, il est important de faire observer
que nous ne connaissons rien des origines humaines, et qu'il en est de
mme de tout ce qui concerne les dbuts de l'volution organique.

Les couches gologiques les plus anciennes, celles dans lesquelles
apparaissent pour la premire fois les vestiges de la vie, nous montrent
une faune trs dveloppe dj; ce n'est pas que l'existence animale et
vgtale et dbut pourvue d'organismes suprieurs, c'est que les
premiers efforts de la nature n'ont pas laiss de traces. Les gneiss
pr-cambriens et les granits ont certainement connu les tres organiss;
mais ils ne nous en ont pas transmis les empreintes. Il en est de mme
en ce qui regarde les origines humaines; l'homme a peut-tre vcu dans
les temps tertiaires; il se peut qu'un jour on rencontre ses restes dans
quelqu'un de ces ossuaires qui, comme ceux de Pikermi, de Maragha, du
Dakota, etc., permettent de reconstituer les faunes disparues, dans les
vases de quelque lac tel que celui de Sansan, o sont venus s'amonceler
les cadavres entrans par les fleuves; mais, jusqu' ce jour, aucune
dcouverte de cette nature n'est venue  l'appui des hypothses
relatives  l'homme et  ces instruments primitifs qu'on dsigne sous le
nom d'olithes. Ces olithes d'ailleurs qu'on nous donne comme faonnes
par la main de l'homme ne sont pas concluantes par elles-mmes, quant 
l'antiquit de l'humanit sur la terre. Nous devons donc nous borner 
prendre l'tre humain lorsqu'il nous apparat d'une manire certaine,
aux temps quaternaires, de mme que nous prenons le dveloppement animal
 la priode cambrienne. La faune pr-silurienne est dj trs leve
dans l'ordre zoologique, et, aux temps glaciaires, l'homme possde dj
une industrie trs avance; c'est l tout ce que nous savons. Au del,
tant sur la palontologie que sur l'anthropologie, plane le mystre.

Quelques terres privilgies, la Chalde, l'lam et l'gypte ont, plus
tt que le reste du monde, connu les bienfaits de l'criture. Six mille
ans environ se sont couls depuis que cette aurore, leve sur l'Orient,
a rpandu sa lumire sur les rgions du Tigre, de l'Euphrate et du Nil;
mais, pendant bien des sicles, ce foyer n'a brill que pour lui-mme,
et le reste du monde est demeur plong dans les tnbres: enfin, peu 
peu, de proche en proche, la clart s'est faite, de nos jours encore
elle se rpand, couvre de nouvelles rgions; mais bien des sicles
s'couleront avant que, sur toute la terre, l'tre humain soit
compltement sorti de l'ignorance et de la barbarie.

En Asie mme, en gypte, avant que survnt la plus grande des inventions
de l'homme, celle qui permit de fixer la pense par l'criture, que de
sicles ont d s'couler pour que l'humanit sortt enfin, peu  peu, de
la condition infrieure, animale, dans laquelle certainement elle a vcu
aux origines, pour que l'tre, naturellement dou de raison, se comprt
lui-mme, pour qu'il s'affrancht de quelques-uns de ses instincts, de
ceux qui s'opposaient  son dveloppement intellectuel et moral!

C'est alors que, parmi ces innombrables familles humaines, intervint un
facteur puissant, celui des aptitudes. Toutes les hordes n'taient point
gales en vitalit physique et intellectuelle, soit que l'ambiance dans
laquelle elles avaient vcu ft impropre  leur dveloppement, soit que
par atavisme elles fussent condamnes  l'infriorit.

L survient le mystre de l'origine unique ou multiple de la race
humaine, problme dont nous ne pouvons mme pas entrevoir la solution.
Les descendants d'Adam, dit la tradition, ont pous les filles des
hommes. Il existait donc des hommes, des tres infrieurs, ces vieux
souvenirs l'affirment et l'ethnographie semble devoir confirmer leurs
dires.

Que penser de cette ingalit de culture chez les aborignes du
Nouveau-Monde, du grand dveloppement de certains peuples au Mexique, au
Prou, et de l'infriorit de certains clans de l'Amrique du Nord, des
tribus de l'Amazone ou des Guyanes, des Patagons, des Esquimaux, de tous
ces tres infrieurs que l'exemple mme n'a pu tirer de leur vie de
primitifs? Comment juger ces races noires qui, malgr la culture
qu'elles reoivent dans certains pays, ne fournissent qu'une bien faible
proportion d'individus qui vritablement soient des hommes?

Cette ingalit des facults crbrales, qui existe encore chez les
peuples les plus civiliss, parmi les individus, il la faut accepter
aussi chez l'homme d'avant l'Histoire: comme de nos jours elle ne
sparait pas seulement les tres entre eux, mais s'appliquait aux
familles humaines elles-mmes. De l vint la naissance de foyers de
dveloppement multiples, d'intensit diverse,  des poques qu'on ne
saurait fixer, car les causes mmes de ce dveloppement ne permettent de
leur assigner ni un lieu ni un temps. Il n'existe pas, pour le progrs
intellectuel, de phases comparables  celles des diverses volutions de
la vie animale.

Mais en dehors des aptitudes crbrales plus ou moins grandes, chez les
fractions diverses de la race humaine, il tait une autre cause de
supriorit de certains groupes sur les autres, cause certainement
prdominante dans les socits primitives, l'aptitude au dveloppement
physique. Car, en ces temps, comme souvent encore de nos temps, la force
brutale primait celle de l'intelligence. Tout comme de nos jours, plus
mme encore, le climat exerait une influence prpondrante sur les
groupes humains, parce que l'homme tait plus prs de la nature qu'il
n'est aujourd'hui, et il existait sur le globe de grandes ingalits
dans le climat et dans les facilits d'existence. Ce fut la cause de
terribles luttes pour la possession du sol, de ces migrations, de ces
mouvements dont nous retrouvons les vagues traces. Que de guerres alors!
Que de massacres! L'esclavage tait le sort du vaincu, dont la horde
s'teignait peu  peu, laissant, par ses femmes, quelque peu de sa vie
dans les veines des descendants de ses vainqueurs; et pendant que se
transformaient ainsi les races, le climat, le relief du sol lui-mme se
modifiaient continuellement, causant de nouveaux changements dans la
nature ethnique des populations.

L'Histoire n'est faite que de ces luttes des hommes entre eux, que
d'invasions, de conqutes, de l'asservissement, de la disparition de
peuples entiers, de la fusion des vaincus avec les vainqueurs. Que sont
devenus les Phrygiens, les Cappadociens, les Htens, les Elamites, les
Ourartiens, les Ibres, les trusques, et tant d'autres nations dont
nous connaissons l'existence par d'irrfutables preuves, mais dont nous
ne retrouvons plus que trs rarement des traces ethniques fugitives?
Elles se sont fondues pour devenir lments constitutifs d'autres
nations qui souvent elles-mmes ont disparu. Quel ddale de
complications ethniques dans ces quelques millnaires dont nous
possdons l'Histoire, et quelle ide devons-nous nous faire des luttes
qui ont ravag la terre durant les temps prhistoriques! Ne prenons pas
pour la lumire complte les renseignements que nous fournissent nos
dcouvertes d'industries oublies, d'arts ignors ou de squelettes
humains. Ce ne sont l que de faibles lueurs, capables seulement de
jeter un jour ple sur l'existence de nos prcurseurs en ce monde.

Bien que ce ne soit pas ici la place d'tudier l'homme au point de vue
de sa constitution physique, ni  celui des langues dont la connaissance
est parvenue jusqu' nous, il est utile cependant de montrer en quelques
mots combien ces branches de la science sont dcevantes pour celui qui
songerait  s'appuyer sur elles pour la recherche de la prhistoire
humaine.

Nous ne possdons aucune indication, mme des plus vagues, sur la nature
des idiomes qui se parlaient dans le monde, aux sicles qui, de quelques
millnaires, ont prcd l'invention de l'criture. Les plus anciennes
inscriptions parvenues  notre connaissance, celles de la Chalde, de
l'lam et de l'gypte, nous montrent dj des langages parfaitement
organiss, possdant des grammaires savantes, littraires mme, et il en
est ainsi pour les textes archaques qu'on dcouvre chaque anne dans
les divers pays.

Le jour o nous saurons interprter les textes htens, minoens,
trusques, ibres, mexicains etc., nous nous trouverons certainement en
face de parlers dj fort volus, quel que soit le groupe auquel ils
appartiennent. Est-il plus belle chose que ces tudes comparatives sur
les langues de souche aryenne, par exemple, qui, s'appuyant sur des
rameaux dtachs depuis des milliers d'annes du tronc, permettent de
retrouver un grand nombre de racines originelles, et de pntrer dans
la pense dj si dveloppe de socits dont nous ne pouvons pas nous
permettre de mesurer l'antiquit?

Ces sortes de recherches ont permis de reconnatre l'existence de
quelques groupes, de familles; cependant il est encore certains
dialectes antiques et modernes qui, rsistant  l'analyse, ne rentrent
pas dans les grandes divisions tant au point de vue grammatical qu'
celui des racines, et semblent tre les survivances de quelques-unes des
langues qui se parlaient, avant la venue dans nos rgions de ces hordes
humaines que les linguistes dsignent sous les noms de Smites, d'Aryens
et de Touraniens. Parmi ces langues, dont quelques-unes paraissent
remonter  des origines trs anciennes, citons le Basque, l'Ibrien,
l'Etrusque, le Susien, l'Ourartien et les parlers du Caucase dits
Karthwliens (Gorgien, Mingrlien, Laze, etc.), idiomes qui ne
prsentent pas de relations avec les vieilles langues et qu'on ne
parvint  runir  aucun autre groupe; on ne peut pas dire cependant,
avec la moindre apparence de raison, qu'ils appartiennent  des langues
qui se parlaient aux temps quaternaires.

En ce qui regarde les dcouvertes anthropologiques, qui, en se
multipliant, parviendront  jeter beaucoup de lumire sur les questions
d'ethnographie antique locale, nous sommes ports  un certain
scepticisme quant aux conclusions d'ordre gnral qu'on s'efforce d'en
tirer; car si nous en jugeons par les mlanges d'lments ethniques qui
ont eu lieu dans tous les pays durant la priode si courte de
l'Histoire, nous sommes amens  penser que, pendant les phases
prhistoriques, les fusions entre groupes humains divers n'ont pas t
moins importantes.  peine pouvons-nous prsenter un classement
ethnographique rationnel des races actuelles, classement pour lequel
nous disposons cependant de matriaux sans nombre; que penser ds lors
des conclusions rsultant de l'tude de quelques rares squelettes
dcouverts de-ci de-l, alors que nous ne savons pas si ces hommes
taient rellement les auteurs des industries au milieu desquelles on
trouve leurs restes, ou s'ils ne vivaient pas l soit comme anciens
habitants vaincus, soit comme esclaves imports de rgions peut-tre
trs lointaines? Ce n'est pas parce qu'on trouverait dans des couches
caractrises par des restes de la culture romaine le squelette d'un
ngre du Soudan qu'on serait autoris  conclure que Romulus et Rmus
avaient la peau noire et les cheveux crpus. Les incertitudes dpendent
de tant de facteurs dont nous ne souponnons mme pas l'essence, qu'il
importe de se tenir dans une extrme rserve quant  la nature des
populations qui nous ont devancs sur notre sol.

Pour l'ethnologie des peuples depuis les dbuts des temps historiques
jusqu'a nos jours, nous ne pouvons suivre que deux guides: la
linguistique et l'anthropologie; or, dans la plupart des cas, ces deux
moyens d'investigation en arrivent  des conclusions absolument
opposes. Quelques exemples suffiront pour le montrer.

Dans le centre de la grande chane caucasienne habitent les Ostthes,
peuple qui s'exprime dans un dialecte iranien trs archaque, bien que
depuis des sicles et des sicles, plus de deux mille ans, il soit
entour de toutes parts de gens de parler karthwlien; mais, par suite
de mlanges du sang, il a pris chez ses voisins son type physique.
L'anthropologie en fait donc des Caucasiens, la linguistique les dclare
Aryens-iraniens.

En lam, dans les tribus nomades, on rencontre des individus du type
susien le plus pur, tel que nous le montrent les bas-reliefs vieux de
trois ou quatre mille ans; or ces gens, de culture smitique, sont
musulmans et parlent arabe. Le langage de leurs pres s'est perdu, mais
leur type physique a survcu.

Nous avons vu que Cappadociens, Phrygiens, Htens, trusques, etc., ont
disparu en tant que nations et ont perdu leur langage: mais, en se
fondant avec d'autres peuples, ils ont certainement apport  leurs
vainqueurs certains de leurs caractres physiques; et il en est de mme
pour tous les peuples, dans tous les pays.

Sans nul doute il s'est opr de tous temps une slection dans les races
humaines, les tres infrieurs disparaissant devant des groupes plus
forts, mieux dous par la nature. Cette slection se produit encore de
nos jours en Amrique, en Ocanie, dans notre vieille Europe elle-mme;
pourquoi n'aurait-elle pas rgi les destines de l'humanit, en des
temps o les instincts du plus fort n'taient pas contenus par des
conceptions philosophiques ou par des lois?

De telles considrations ne sont-elles pas de nature  rendre sceptique
quant aux rsultats des observations anthropologiques?

Nos seuls guides vraiment scientifiques, dans l'tude des peuples
oublis, sont donc dans les traces laisses par ces hommes eux-mmes de
leur passage sur le globe, dans ces restes de leur vie de chaque jour,
accumuls dans les cavernes qu'ils habitaient, dans les ruines de leurs
demeures artificielles, dans les lieux de leurs campements et, pour les
priodes les plus anciennes, souvent dans les alluvions produites par
des courants qui, aprs avoir lav la surface de la terre, l'ont
recouverte de matires qu'ils entranaient dans leur course. Nos
observations  cet gard sont forcment localises et chaque station
prhistorique doit faire l'objet d'une tude spciale. Puis, les
observations se multipliant, les mmes phnomnes se montrant sur un
grand nombre de points, on est amen  donner aux conclusions une porte
plus tendue,  les appliquer  des districts entiers, et l'tude
stratigraphique des couches, dans lesquelles on rencontre les restes des
industries humaines est, pour nous, le seul moyen d'tablir une
chronologie relative des faits qui ont pris place dans une mme rgion.

Mais la stratigraphie, dont les donnes sont souvent discutables, en ce
qui concerne les assises gologiques marines, alors que la succession
prsente des lacunes, devient plus incertaine encore dans le cas des
alluvions pleistocnes et rcentes, de telle sorte que, suivant les
contres sur lesquelles ils ont port leurs observations, les gologues
ne sont pas toujours d'accord, tant s'en faut. C'est ainsi qu'ils
diffrent d'opinion sur le nombre des oscillations glaciaires, aussi
bien que sur leur importance. Certains en admettent trois [33] et
d'autres [34] jusqu' six. On ne s'entend mme pas au sujet de la
priode glaciaire dans laquelle apparaissent pour la premire fois les
produits de l'industrie humaine, le type Chellen, M. Obermaier, par
exemple, aprs une tude approfondie de la rgion pyrnenne, est amen
 rajeunir considrablement cette poque et, par suite, l'antiquit de
l'homme sur la terre [35].

[Note 33: PENCK et BRCKNER, LXXIII; M. OBERMAIER, _Le Quaternaire,
des Alpes et la nouvelle classification du Prof. A. Penck, VI, 1904,
26._]

[Note 34: DCHELETTE, XXVI: 1908, I, 36.]

[Note 35: OBERMAIER, _Beitrage zur Kenntnis des Quartars in den
Pyrenen_ AtA, 1906, IV 299 et 1906, V, 244.]

Ces divergences dans les opinions sont dues  l'extrme complexit des
bases sur lesquelles s'appuient les dductions: ici ce sont des
alluvions caillouteuses, l des moraines avec leurs varits latrales
et frontales, plus loin des tourbires, et les divers tmoins de
l'action glaciaire sont, le plus souvent, indpendants et fort loigns
les uns des autres.

D'ailleurs, il est  penser que, sur toute la surface du globe, les
mmes phnomnes n'ont pas pris place en mme temps. Les oscillations
glaciaires correspondent, sans nul doute,  des mouvements de l'corce
terrestre; toutefois, beaucoup d'entre eux n'ont pas affect la totalit
des massifs o se dposaient les neiges. L'affaissement gnral de
_l'inlandsis_ Scandinave, il est vrai, a marqu la fin de la priode
glaciaire et le commencement des temps modernes; mais cet effondrement
des continents septentrionaux n'a certainement pas affect les massifs
du Nord tout entiers.

Cependant les incertitudes qui planent sur les temps glaciaires n'ont
pas rebut les partisans de la trs haute antiquit de l'homme sur la
terre; et des esprits trs pondrs, des hommes fort instruits des
choses de la gologie, se sont laiss entraner  chercher une
valuation en millnaires d'annes des priodes de l'enfance humaine.
Tout d'abord ils commettaient la grande faute d'accepter le synchronisme
des diverses phases des industries, en prenant pour base les dcouvertes
faites dans l'occident de l'Europe: ensuite leurs valuations, ne
reposant sur aucun fondement scientifique, ont invitablement donn
libre cours  la fantaisie.

Goldschmidt, d'aprs Haeckel, ne compte pas moins de un milliard quatre
cent millions d'annes depuis l'apparition sur la terre des tres
organiss jusqu' nos jours; alors que nous savons que la faune
cambrienne, la plus ancienne connue, a t prcde par d'autres dont il
est impossible de mesurer l'importance et par suite la dure.
Credner[36] estime les temps gologiques  cent millions d'annes, dont
trois millions pour le tertiaire et cinq cent mille pour
l'anthropozoque ou quaternaire.

[Note 36: XXV.]

Gabriel de Mortillet[37] accorde deux cent trente  deux cent quarante
mille ans  la dure des temps quaternaires depuis l'apparition de
l'homme (Chellen), dont deux cent mille sont consacrs  l'poque
glaciaire et  ses oscillations, trente ou quarante mille ans au
post-glaciaire.

[Note 37: _volution quaternaire de la pierre_. VIII; 7 anne, I,
15 janvier 1897. G. ET A. DE MORTILLET, XL.]

Pour Lyell[38], Croll[39] et J. Lubbock[40], l'homme chellen serait
vieux de trois cent mille ans. Lyell[41] admet que la formation des
tourbires danoises a exig seize mille ans, alors que Stennstrup[42]
rduit ce nombre  quatre mille.

[Note 38: XXXII, 334.]

[Note 39: Gol. mag., 1867, 172; _Climate and time_, 1875, chap.
XIX.]

[Note 40: LYELL, XXXIV, I, 275.]

[Note 41: XXXIII, 21.]

[Note 42: LXIV.]

Tous les moyens d'estimation ont t mis en oeuvre pour arriver 
l'valuation des temps, observations astronomiques, tude des glaciers,
des tourbires, de la formation de la terre de bruyre, des alluvions
des fleuves, du creusement des valles, transformation de l'uranium en
hlium[43], etc., etc., mais, dans toutes les donnes du problme, il
est beaucoup d'lments qui font dfaut et la meilleure preuve en est
que les nombres proposs ne concordent pas entre eux[44]. L'une des plus
curieuses mprises est celle de Broca. Aprs avoir constat qu'entre la
grotte de Moustier et celle de la Madelaine, dans la valle de la
Vzre, il y a une diffrence de 27 mtres, Broca crivait: Ce
creusement de 27 mtres, d  l'action des eaux, s'est effectu sous les
yeux de nos troglodytes et, depuis lors, pendant toute la dure de
l'poque moderne, c'est--dire pendant des centaines de sicles, il n'a
fait que trs peu de progrs. Jugez, d'aprs cela, combien de
gnrations humaines ont d s'couler entre l'poque de Moustier et
celle de la Madelaine [45]! Or, d'une part, il y a seulement eu, depuis
l'poque des plus hautes cavernes, dblaiement d'une valle occupe par
des dpts meubles, et, d'autre part, s'il ne s'est rien fait depuis ce
dblaiement achev, c'est que la rivire avait conquis sa pente
d'quilibre[46].

[Note 43: Cf. ED. PERRIER, t. I de l'_volution de l'Humanit_, p.
35 sq.]

[Note 44: Cf. XXXVII, 24 sq., chronologie.]

[Note 45: XIII. _Congrs de Bordeaux_, 1212.]

[Note 46: XXXI, 1728.]

Est-il besoin de s'tendre plus longuement sur un pareil sujet? nous ne
le pensons pas. La diversit des apprciations suffit  prouver qu'il ne
faut pas se lancer dans des spculations de cet ordre. D'ailleurs, mme
dans les cas o nous connaissons la valeur chronologique des diverses
couches, dans les Tells de la Chalde et de l'gypte, les valuations ne
peuvent tre que spciales  chacun des dpts envisags, car la
formation de ces dpts, sur des points diffrents, est essentiellement
variable. La ville de Suse dont la dure a t, pensons-nous, de six
mille  six mille cinq cents ans, depuis l'poque de sa fondation
jusqu' l'abandon de son site par les Arabes, vers le XVe sicle de
notre re, a laiss un monticule de 30 mtres de hauteur dans ses
parties les plus hautes, alors qu' Memphis le sol de l'ancien empire
gyptien, vieux d'environ cinq mille ans, est  9 mtres de profondeur
au-dessous du sommet des buttes, et que, prs du vieux Caire, on voit
des monticules, entirement crs par les Arabes du moyen ge, atteindre
12  15 mtres de hauteur. En toutes circonstances, les donnes fournies
par la superposition des dtritus rsultant de l'habitation doivent tre
envisages avec une prudence extrme.

[Illustration: Fig. 1.--Coupe thorique de la valle du Nil.]

La coupe thorique de la valle du Nil que nous donnons ci-contre (_fig.
1_) montre quelle est la rpartition gnrale des tmoins prhistoriques
et historiques dans l'un des pays les plus vieux du monde; elle permet,
mieux que toute explication, de comprendre qu'il n'est pas possible de
baser une valuation chronologique srieuse sur l'paisseur des
alluvions ou des dpts, de mme que sur la position des sites, qui
varie  l'infini. Il n'est pas jusqu' l'paisseur des apports annuels
nilotiques qui ne change avec chacune des crues. Les inscriptions
accompagnant, au temple de Karnak, les traits marqus par les prtres,
lors des inondations, ne laissent aucun doute  cet gard.

Parmi les phnomnes qui ont eu le plus d'influence sur les destines de
la race humaine, il faut citer en premire ligne les modifications
naturelles de la surface du globe, oscillations de la crote terrestre
qui non seulement ont t la grande cause des cataclysmes glaciaires, et
ont modifi le climat des diverses rgions habites, mais aussi ont fait
disparatre sous les eaux des continents entiers, rompu les voies de
communication entre des terres qui, de nos jours, sont spares entre
elles par les mers.

[Illustration: Fig. 2.--La fosse de Cap Breton]

Les preuves de ces oscillations du sol sont indiscutables. Les valles
sous-marines, jadis creuses  l'air libre, et que nous rencontrons
aujourd'hui sur toutes les ctes de l'Europe septentrionale, sont
tmoins d'un affaissement considrable de notre sol. La fosse dite du
cap Breton prouve un abaissement du littoral gascon d'un millier de
mtres environ (_fig. 2_)[47]. Il en est de mme pour le plateau de la
mer du Nord (_fig. 3_) et pour l'Islande (_fig. 4_). Sur les ctes de la
Norvge, on a reconnu l'existence d'une plate-forme, aujourd'hui situe
vers mille mtres de profondeur, qui jadis tait au littoral de la
pninsule. Cette surlvation du massif scandinave, qui s'est produite 
la fin de la priode tertiaire, portait  4000 mtres, pour le moins, sa
hauteur maxima. Or la Scandinavie se trouve  la mme latitude que le
Groenland et, certainement, n'tait pas,  l'poque quaternaire,
rchauffe par des courants marins tels que le Gulf-Stream; elle se
trouvait donc, au point de vue de la condensation de l'humidit
atmosphrique, dans des conditions analogues  celles du Groenland dont
l'un des pics les plus levs, le mont Petermann, atteint une hauteur de
3 480 mtres. Mais alors que le Groenland est entour par des mers qui
absorbent ses glaces sous forme d'icebergs, le massif Scandinave, bord
au sud par les plaines de l'Europe occidentale et centrale,  l'est par
celles de la Russie, trouvait le champ libre pour dvelopper ses mers de
glace, et les tendait au loin jusque dans les rgions tempres, sans
rencontrer de barrire (_fig_. 5). C'est ainsi qu'en
Nouvelle-Zlande[48] des montagnes de 3000 mtres de hauteur envoient
leurs glaciers jusqu'au milieu des forts de fougres arborescentes[49].

[Illustration: Fig. 3.--Le plateau sous-marin de la mer du Nord.]

[Note 47: Suivant certains gologues, les fractures du sol ont jou
un rle trs important dans le creusement de cette fosse.]

[Illustration: Fig. 4.--Les valles sous-marines de l'Islande.]

[Note 48: E.-C. ANDREWS, _The ice-flood hypothesis of the New
Zealand Sound-basins._ XVIII; 1906, XIV, 22-54.]

[Note 49: Cf. XLVI, 53; XXXIV II; LARTET, I., 150.]

Nous ne pouvons donc mieux faire, afin d'avoir un aperu rel de ce
qu'tait l'inlandsis scandinave aux temps quaternaires, que de jeter les
yeux sur les phnomnes glaciaires actuels du Groenland.

Le plateau de cette pninsule, haut de 1 000  1 500 mtres en moyenne
(c'tait l'altitude des plaines Scandinaves aux temps glaciaires),
renfermant des pics levs, est un immense rservoir o se prcipitent
constamment les nvs, mme au cours de l't. Ces neiges se
transforment en glace par la pression cause par leur propre
accumulation, et ces glaces descendent sur les flancs du plateau jusqu'
la mer; l elles se brisent en icebergs qui s'en vont  la drive dans
la direction de Terre-Neuve.

Bien que la pente d'coulement de ces mers de glace ne soit que de 0,
30' environ, la pression centrale est telle que la vitesse de ces
glaciers atteint des proportions hors de pair avec celles que nous
connaissons sous nos latitudes. Le glacier de Iakobhavn s'avance, en
juillet, avec une vitesse de 19 mtres en vingt-quatre heures[50], celui
du nord d'Upernivick parcourt 31 mtres par jour, celui de Torsukatak 10
mtres seulement.

[Note 50: Cf. HELLAND,_Pet. Mit._,, 1887.]

Nous sommes donc autoriss, par ces constatations irrfutables,  penser
que les glaciers scandinaves ont parfois,  la suite de priodes
humides, et par consquent de grandes productions de neige, lanc leurs
glaciers vers l'Europe centrale avec une vitesse de six  huit mille
mtres par an; moins de deux sicles taient ds lors plus que
suffisants pour que des glaces parties des sommets les plus levs de la
chane Scandinave pussent arriver sur les lieux o s'lve aujourd'hui
la ville de Bruxelles, et ces glaciers, qui avanaient ou reculaient
suivant que les conditions climatriques avaient t plus ou moins
favorables  la condensation de l'humidit atmosphrique quelques annes
auparavant, suivant qu'il se produisait dans l'corce terrestre des
oscillations plus ou moins importantes, pntraient jusque dans les
rgions les plus fertiles de nos pays.

[Illustration: Fig. 5.--Extension maxima des glaciers plistocnes.]

[Illustration: Fig. 6.--L'lot d'Erlanic (Morbihan).]

Mais le mouvement d'affaissement du sol, qui fut cause de la fin des
phnomnes glaciaires intenses, ne s'est pas encore arrt de nos jours.
Peut-tre est-il plus lent qu'autrefois, cependant il s'est fait encore
sentir en bien des occasions que la prhistoire et l'histoire mme
enregistrent. Dans la baie du Morbihan,  l'lot d'Erlanic, voisin de
Gavrinis, des dolmens et leurs cercles de pierres sont aujourd'hui sous
les eaux et ne se montrent qu' la mare basse (_fig. 6_). La formation
du Zuider-Ze, celle du lac de Grandlieu, la disparition de la ville
d'Ys sont des tmoignages de l'affaissement graduel de nos ctes, de
mme que la sparation de la terre ferme des les Normandes, et combien
d'exemples encore en pourrait-on citer.

 ces modifications du relief du sol sont venues se joindre les
transformations climatriques qui, forcment, devaient en tre la
consquence. Les vents et les courants maritimes ont eux-mmes chang,
et, l o s'tendait la glace, il se produisait, lors de sa fusion, un
abaissement considrable dans la temprature. Ces modifications ne sont
certainement pas survenues subitement; elles ont t graduelles,
entrecoupes de priodes de stagnation, et, durant ces sicles, l'homme
et les animaux ont fui devant les glaces ou se sont adapts
insensiblement aux nouvelles conditions de leur vie. C'est ainsi que les
grands pachydermes dont on retrouve les corps dans les glaces de la
Sibrie, et que ceux mmes de nos pays, si nous en jugeons par leurs
reprsentations contemporaines, s'taient peu  peu revtus d'paisses
toisons. La flore avait chang et le mammouth se nourrissait de
bourgeons de mlze. L'homme se protgea peut-tre, lui aussi, contre
les rigueurs du climat: car on voit, sur les gravures magdalniennes le
reprsentant, des hachures qui semblent figurer de longs poils. Chass
des pays envahis par les mers de glace, il se retira vers le sud,  la
recherche d'un climat plus doux et de conditions d'existence plus
favorables; puis il colonisa de nouveau ses anciens domaines, quand ils
furent abandonns par les glaciers, se retira encore, obissant toujours
aux glaces; enfin, lors du grand dgel, occupa l'aire que nous habitons
aujourd'hui, et d'autres terres, dont assurment nous ne souponnons pas
mme l'antique existence.

Des seuils existaient bien certainement alors dans la mer Mditerrane,
et peut-tre que, par l'Atlantide, ou quelque autre terre disparue, le
Nouveau Monde correspondait avec notre Europe. Il ne manque pas, sur
notre globe, de rgions que des affinits zoologiques avec d'autres
terres nous invitent  rejoindre par la pense entre elles ou  des
continents engloutis en des temps peu loigns. Bien que le voile de
l'ignorance nous cache encore la plupart des transformations de la
surface terrestre contemporaines de l'existence de l'homme, nous n'en
percevons pas moins l'norme influence qu'ont eu ces grands phnomnes
naturels sur les destines de l'humanit.

Les causes des migrations humaines sont multiples, complexes, plus
nombreuses encore dans les temps modernes qu' ces poques o l'tre ne
cherchait que des ressources pour satisfaire  ses besoins matriels. 
ce mobile aujourd'hui se joint la soif de la richesse. C'est 
l'attraction qu'exerce l'or sur les esprits qu'est due l'expansion de la
race europenne sur toute la surface du globe, ainsi que la disparition
de familles humaines de culture infrieure: mais alors que le prcieux
mtal n'tait qu'une pierre sans valeur, ce sont les climats doux, les
sols fertiles, les terrains de chasse et de pche qui guidaient les pas
des envahisseurs, et les hommes du Nord, accoutums aux luttes contre
les lments, avaient vite raison de populations rendues nonchalantes
par la vie facile. Puis, peu  peu, les vainqueurs perdaient eux-mmes
leur virilit et n'taient plus aptes  dfendre leur sol contre de
nouveaux envahisseurs, venant de rgions moins favorises par la nature
et, par consquent, suprieurs comme forces physiques.

Il est un fait constant, dmontr par l'histoire et par la rpartition
des diverses familles humaines qui peuplent notre globe, fait trs
rationnel d'ailleurs: c'est que tout peuple vaincu se rfugie dans les
lieux o il espre pouvoir conserver son indpendance, chanes de
montagnes, les ou presqu'les, contres dsertiques. Les Celtes se sont
retirs dans la presqu'le bretonne et dans celles des Cornouailles et
du pays de Galles, les Basques habitent les Pyrnes; les Kurdes, jadis
matres de tout le nord du plateau iranien, sont aujourd'hui cantonns
dans les grandes chanes bordires de la Perse, et chaque valle du
Caucase est occupe par des tribus de langage diffrent, etc. De tout
temps il en a t de mme. Aussi ne doit-on pas dduire de dcouvertes
faites en des pays d'un accs difficile, ce qu'tait la culture des
populations des rgions voisines plus ouvertes.

Innombrables sont les invasions dans les temps historiques, et elles se
continuent jusqu' nos jours, comme les destructions de peuples sans
dfense, depuis les temps o les Smites, absorbant les anciens lments
de la population chaldenne, ont march vers le Nord, fond El Assar et
Ninive, repaires d'o chaque anne ils partaient pour craser des
peuples moins habiles qu'eux dans le maniement des armes. Six mille ans
d'histoire sont l pour nous difier quant  cet instinct des hommes de
se dtruire entre eux. Que dire de ces flots successifs qui, du fond de
l'Asie, sont venus battre les murailles du monde romain, de ces
conqutes coloniales de l'Espagne, de l'Angleterre, de la France, de cet
envahissement, au nom de la civilisation, de pays qu'habitaient jadis
des hommes vivant heureux de leurs liberts, des indignes que nous
dpossdons chaque jour, parce qu'ils sont les plus faibles, parce que
les richesses naturelles de leur sol nous attirent!

C'est du nord et du centre de l'Asie que semblent tre parties toutes
les invasions des rgions occidentales, durant la priode historique,
alors que le monde prsentait  peu de choses prs le relief qu'il offre
encore de nos jours; mais nous ne pouvons pas savoir ce qu'il en a t
au cours de la prhistoire. Bien des auteurs se sont lancs dans des
hypothses relativement au berceau des divers groupes humains. On a
donn aux gens de langue aryenne l'Alta comme lieu de naissance, puis
la Transcaucasie, puis les plaines de la Russie et de la Sibrie; on a
fait venir d'Arabie les hommes au parler smitique; bref toutes les
suppositions ont t mises, mais beaucoup d'entre elles sont absolument
gratuites, parce que l'histoire de la rpartition des hommes sur le
globe est en dpendance d'une foule d'lments mal connus. La
prhistoire est encore entoure de trop de mystres pour que nous soyons
en droit d'aborder scientifiquement les grands problmes concernant les
foyers originels de notre espces. D'ailleurs les expressions d'usage
pour dsigner cette partie de l'histoire humaine, pour laquelle les
documents crits font dfaut sont, elles-mmes, bien vagues et bien
imprcises.

L'Archologie prhistorique, dit-on, est la science des antiquits
antrieures aux documents historiques les plus anciens[51]. Cette
dfinition, gnralement adopte, n'est cependant pas complte, car elle
ne s'applique qu'aux pays qui, depuis des sicles, possdent la
documentation crite et ne vise aucunement les peuplades barbares qui,
jusqu' nos jours, ont vcu en dehors de l'Histoire. Elle semble ne
comprendre que la trs haute antiquit.

[Note 51: XXVI, I, 1.]

On doit entendre le mot _prhistorique_ en lui accordant toute sa valeur
dans le temps comme dans l'espace, l'tendre  tous les peuples, 
toutes les questions relatives  l'existence de l'homme pour lesquelles
des documents crits manant des peuples eux-mmes ne nous renseignent
pas, aussi bien pour les poques les plus anciennes que pour celles qui
sont presque nos contemporaines; car il est impossible de sparer
l'ethnographie, c'est--dire l'tude des peuplades modernes, de celle
des peuples dont nous parlent les auteurs de l'antiquit, et de l'tude
des hommes que nous ne connaissons que par l'examen des vestiges qu'ils
ont laisss et dont le nom mme s'est perdu. Il serait plus juste de
dire que l'archologie prhistorique est l'tude de tous les peuples qui
ne nous ont pas eux-mmes lgu leurs annales. Les Germains que dcrit
Tacite, les Gaulois dont parle Csar, les Huns sur lesquels Ammien
Marcellin nous fournit tant de dtails, les Silures et autres insulaires
dont Hrodien nous entretient, les Kamtchadales de Pallas, les Tahitiens
de Cook et de Bougainville, sont des peuples prhistoriques, quoique
appartenant  des temps dans lesquels d'autres nations crivaient dj
leur histoire. On peut dire que l'ethnographie se confond avec
l'archologie prhistorique, car elle dbute au cours de l'histoire
elle-mme: il n'est pas, en effet, de pages des annales assyriennes,
gyptiennes, grecques ou romaines qui ne parlent de peuplades barbares,
et les traditions lgendaires par lesquelles dbute l'histoire positive
de tous les peuples, appartiennent  la phase prhistorique de
l'volution humaine. C'est de l'ensemble des documents archologiques et
ethnographiques anciens et modernes que nous tirons aujourd'hui nos
connaissances sur les premiers habitants de notre globe.

L'archologie prhistorique est reste cantonne dans l'ethnographie
jusqu'au jour o, la gologie aidant, on s'aperut que les traces
laisses par l'homme dans les alluvions et dans les cavernes, dans le
sol, un peu partout, apportaient  l'tude des origines des matriaux de
grande importance; ds lors les tudes ethnographiques s'tendirent 
ces vestiges, en prenant un autre nom, plutt nuisible qu'utile
d'ailleurs, car il a la prtention de fixer les esprits, alors qu'il
n'apporte que des confusions, qu'on s'est encore empress d'accrotre en
forgeant le mot de _proto-histoire_. Ainsi l'usage a consacr les termes
de _prhistoire, proto-histoire_ et _ethnographie_ pour indiquer les
divers chapitres d'un ensemble d'tudes demeur lui-mme sans nom; et
malgr ces complications, la terminologie n'est pas encore complte.

La branche prhistorique des tudes ethnographiques est une science
essentiellement franaise; c'est  notre pays que revient l'honneur des
premires dcouvertes et de leur interprtation. Ds les premires
annes du XVIIIe sicle, on avait reconnu et signal la juxtaposition
des vestiges industriels et des restes d'animaux fossiles dans les
remplissages des cavernes. Toutefois la plupart des savants,  l'exemple
de Cuvier, expliquaient ces associations par l'hypothse d'un
remaniement moderne des couches ossifres; c'tait prendre l'exception
pour la rgle gnrale. Cependant les faits se multipliaient, grce aux
recherches de Bou, Tournal, Christol, Joly, Schmerling et autres [52].

[Note 52: XXVI, I, 6, Cf. XXIV, 2-25; XLII, I, 1; XXIX, 44.]

En 1828, ce sont les dcouvertes de Tournal et de Christol dans le
Languedoc, en 1833-34 celles de Schmerling  Lige, en 1837 celles
d'douard Lartet et celles de Marcel de Serres en 1838, qui viennent
affirmer l'existence dans nos pays de l'homme quaternaire. Le monde
savant se montrait encore incrdule quand, quelques annes plus tard,
vers 1850, Boucher de Perthes dmontra premptoirement que, dans les
alluvions des environs d'Abbeville, on rencontrait simultanment des
ossements de grands mammifres teints, mammouths, hippopotames,
rhinocros, etc., et les indiscutables produits de l'industrie humaine.
Boucher de Perthes rencontra tout d'abord une trs vive opposition de la
part des savants aussi bien en France qu' l'tranger; mais il dfendit
son opinion avec une inlassable nergie, accumula les preuves  l'appui
de ses affirmations et, peu  peu, convertit les gologues et
zoologistes les plus minents de l'poque, tant franais qu'anglais:
Falconer, sir Joseph Prestwich, sir John Evans, Lyell, Quatrefages,
Albert Gaudry, Rigollot[53], etc., devinrent les plus ardents dfenseurs
des thories nouvelles. Quand Boucher de Perthes mourut en 1868, il
avait eu la satisfaction de voir son nom immortalis par l'une des plus
grandes dcouvertes archologiques des temps modernes.

[Note 53: LVIII.]

Ds lors, les recherches furent pousses avec une extrme ardeur par une
foule d'archologues, en France comme  l'tranger. douard Lartet
continua ses fouilles si fructueuses dans les grottes de l valle de la
Vzre, et l'Anglais Christy se joignit  lui. En Belgique, ds 1864, E.
Dupont explorait les cavernes des environs de Dinant.

douard Lartet fut le premier  jeter les bases d'une classification des
assises quaternaires en France. Le muse de Saint-Germain fut alors cr
par Napolon III, et son conservateur adjoint, Gabriel de Mortillet,
devint, par ses remarquables travaux[54], le matre incontest de
l'archologie prhistorique pendant un demi-sicle. Puis ce furent en
France Ed. Piette, L. Capitan, M. Boule, l'abb Breuil, d'Ault du
Mesnil, le marquis de Vibraye, Adrien de Mortillet et une innombrable
pliade d'archologues qui, chaque jour, apportrent de nouvelles
contributions  l'tude de l'homme prhistorique.

[Note 54: _Essai de classification des cavernes et des stations sous
abri, fonde sur les produits de l'industrie humaine_, XIV, LXVIII.
1er mars 1869.]

En Danemark, Christian Thomsen avait, ds 1836[55], class dans les
galeries du muse de Copenhague les sries msolithiques et nolithiques
de ce pays, classification  laquelle Worsae donnait quelques annes
aprs une mthode scientifique. Rapidement l'archologie prhistorique
gagna toute l'Europe, la Russie et l'Atlantique.

[Note 55: _Ledetraaa til Nordisk Oldkyndiged_, 1836.]

En gypte, longtemps avant mes propres dcouvertes, les gyptologues les
plus minents niaient l'existence d'un ge de la pierre dans la valle
du Nil, et cette opinion tait si solidement ancre dans les esprits que
Maspro classait les vases peints (nolithiques) au moyen Empire et que
Flinders Petrie[56] expliquait par l'intervention d'une _new race_ dans
la valle du Nil, aux temps historiques, la prsence de silex taills
qu'il rencontrait dans ses fouilles. En cette mme anne 1896 je
publiais mon premier volume sur les origines de l'gypte, rduisant 
nant ces thories et immdiatement j'ai t suivi par Flinders Petrie
lui-mme. L'anne suivante, poursuivant mes recherches, je dcouvrais 
Ngadah mme, la spulture nolithique du premier roi de la premire
dynastie, Mnes[57].

[Note 56: MM. FLINDERS PETRIE et I. E. QUIBELL, _Nagada and Ballas_,
1896]

[Note 57: J. DE MORGAN, _Recherches sur les origines de l'gypte_,
1897.]

En lam, ds 1891, j'avais reconnu l'existence du nolithique (ou
nolithique) et constat que le plateau iranien, couvert de neige
durant la priode glaciaire, n'avait t habit que fort tard.

En Syrie, le R. P. Zumhofen et quelques autres archologues ont, avec
grand succs, explor les cavernes; aux Indes, l'_Archeological Survey_
a signal l'existence de l'industrie palolithique; dans le nord de
l'Afrique, les tudes  cet gard ont galement t trs concluantes.

Bref, en un demi-sicle tout au plus, cette science, ne en France, a
fait le tour du monde, et s'est rpandue sur tous les continents.

Dans les parties du monde autre que l'Europe, en Amrique, en Ocanie,
en Afrique centrale et mridionale, la prhistoire se confond avec
l'ethnographie; car, pour la plupart, les peuples de ces rgions en
taient encore  la culture primitive, quand les navigateurs europens
se sont prsents. Chez beaucoup d'entre eux l'industrie de la pierre
polie tait florissante et chez d'autres celle de la pierre clate. La
persistance de l'usage de la pierre, l'ignorance de l'criture chez un
grand nombre de peuplades, font que la prhistoire s'tend jusqu' nos
jours. On ne pourrait donc assigner de dates pour les diverses
industries qu'en les envisageant au point de vue local; car il ne peut
exister aucun lien chronologique entre les vnements qui ont pris place
dans nos pays, et ceux dont l'Australie, par exemple, a t tmoin. Les
diverses industries, extrmement varies, comme on le verra par la
suite, possdent donc chacune leur poque et leur aire gographique.

Mais l'tude des peuples primitifs, vivant encore de nos jours, et, par
consquent, appartenant  la prhistoire moderne, est extrmement utile
quant  la comprhension des moeurs des antiques habitants de nos pays;
les mmes causes produisant les mmes effets, et ces causes tant
simples, ncessites par les besoins de la vie matrielle, on peut, sans
crainte d'erreur, expliquer les usages anciens par ceux encore en
vigueur, alors que tous deux ont fait natre des industries analogues.

Quand, au XVIIIe sicle, Pallas[58] visita tous les peuples qui
vivaient alors dans les domaines des Tsars, il rencontra, vers l'extrme
pointe de la Sibrie orientale, la peuplade des Wogoules qui habitait
dans les cavernes et vivait uniquement de la chasse et de la pche, ne
se livrant  aucun genre de culture. En cas de disette, ces gens
concassaient les os et, par la cuisson, en tiraient une sorte de
bouillon.

[Note 58: LVII.]

Il vit aussi des Tchouktches, qui habitaient sous le cercle polaire,
dans cette presqu'le situe entre l'ocan Glacial de Sibrie et la mer
de Behring. Ces gens vivaient, comme d'ailleurs tous les Kamtchadales,
dans des tanires souterraines et les antres des rochers, dont ils
fermaient l'ouverture en tendant des peaux de renne devant l'entre. Ils
ne possdaient alors aucun instrument mtallique; leurs couteaux taient
faits de pierres tranchantes, leurs poinons d'os effils, leur
vaisselle de bois ou de cuir; comme armes ils avaient l'arc, la flche,
la pique et la fronde; piques et flches taient armes d'os pointus.

Les femmes tannaient les peaux des animaux tus  la chasse, les
raclaient pour en ter le poil, aprs quoi elles les frottaient de
graisse et de frai de poisson, puis les foulaient  tour de bras. Elles
se servaient pour coudre des nerfs des quadrupdes, d'os pointus et
d'aiguilles faites d'artes de poissons.

Non loin des Tchouktches et des autres nations kamtchadales vivaient,
dans de petites les, des populations plus sauvages encore, que Pallas
dsigne sous le nom d'insulaires orientaux. Ces hommes se nourrissaient
de gibier  la faon de ceux du continent et leurs femmes tannaient de
mme les peaux et prparaient les fourrures. Ils ne possdaient aucun
animal domestique, pas mme le chien. Arms de lances, d'arcs, dont les
flches taient garnies d'os pointus, ils passaient leur vie  la
chasse, sans autre proccupation que celle de leur nourriture.

Les habitations de ces gens taient des tanires souterraines longues
parfois de cent mtres et larges de six  dix, divises en
compartiments. L s'entassaient jusqu' trois cents personnes dans la
plus abjecte malpropret; d'autres habitaient des cavernes, des abris,
qu'ils s'efforaient de clore au moyen des troncs d'arbres que la mer
venait jeter sur les plages.

On croirait, en lisant cette description, entendre parler de nos hommes
quaternaires des cavernes du Prigord, avec cette diffrence que nos
magdalniens taient des artistes, qu'ils ornaient de dessins les parois
de leurs habitations et que bien certainement leurs gots affins se
manifestaient dans la parure, peut-tre mme dans le costume; mais tout
ce qui, dans leur mobilier, n'tait ni os ni pierre, n'a pas survcu aux
injures du temps, et nous ignorons la plus grande partie de ce qu'ils
possdaient.

La description de Pallas montre la vie des primitifs sous l'un des
climats les plus rudes qui soient au monde, alors que les navigateurs du
XVIIe et du XVIIIe sicles nous parlent de peuplades tablies sous
un soleil plus clment,  peine proccupes de leur subsistance que la
nature leur fournit en abondance. Ailleurs, dans les forts vierges de
l'Asie mridionale et de l'Amrique du Sud, la lutte de l'homme pour la
vie est plus pre.

J'ai voyag et vcu pendant plusieurs mois chez les Ngritos de
l'intrieur de la presqu'le malaise[59], alors qu'aucun Europen
n'tait encore entr au coeur du domaine de ces tribus. Ces gens, peu
nombreux d'ailleurs comme population, partags en clans, parlant chacun
leur dialecte particulier, vivent dans les valles des montagnes les
plus abruptes, o ils se sont retirs devant l'invasion malaise des
plaines. L, au milieu de forts vierges sans fin, ils construisent de
grandes habitations communes, longues parfois de quinze ou vingt mtres,
composes d'une simple toiture en feuilles tresses de palmistes, pose
 terre. Pour tout costume ils portent un pagne fait d'une corce
d'arbre assouplie par le battage; leurs armes sont la lance et la
sarbacane pour les Sakayes, l'arc et la pique pour les Seumangs; flches
et lances sont termines par un bambou acr, enduit d'un terrible
poison. Ils vivent de la chasse et de tubercules qu'ils trouvent dans la
fort; quelques-uns, ceux qui avoisinent les tablissements malais,
cultivent le manioc. Ils ne possdent d'instruments mtalliques que ceux
qui leur parviennent par les Malais et n'ont pas de sel. De telles
peuplades disparatront sans laisser aucune trace archologique de leur
existence.

[Note 59: Cf. J. DE MORGAN, dans _l'Homme_, 1885.]

Il ne nous est pas possible, dans nos contres civilises de l'Occident,
de nous faire une ide exacte de ce que sont la chasse et la pche dans
les pays primitifs et peu habits, de ce qu'elles taient chez
nous-mmes, au temps o les hommes ne disposaient pas des moyens
puissants de destruction dont ils usent aujourd'hui. Le gibier, dans
notre Europe, est devenu trs rare et la chasse est un luxe; quant  la
pche, elle n'existe plus gure que de nom; mais quand on parcourt les
pays neufs, dans lesquels les animaux sauvages sont  peine inquits,
on se rend compte de ce que devaient tre les ressources de nos rgions,
avant que la civilisation les et presque rduites  nant. Tous les
genres de gibier, le gros comme le petit, taient d'une abondance
extrme et d'normes poissons habitaient nos rivires, de telle sorte
qu'en quelques heures il tait ais de capturer une abondante
nourriture; aussi les cavernes, comme les sites des campements
prhistoriques, sont-ils remplis d'ossements briss pour en extraire la
moelle, de dbris de poissons. Les conditions de la vie taient trs
diffrentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, et les populations,
clairsemes, n'avaient pas grand effort  faire pour trouver leur
subsistance.

Toutefois, le climat venant  se modifier, les ressources s'puisaient
ou changeaient de nature, contraignant les gens  modifier leur
outillage, tout d'abord, puis  migrer si la vie devenait trop
difficile. C'est ainsi qu'en s'asschant peu  peu, le nord de l'Afrique
et la Syrie sont devenus inhabitables sur bien des points.

 El Mekta, prs du Gafsa,  Jnyen, dans l'extrme Sud Tunisien, et
sur bien d'autres points du bled j'ai rencontr des stations
prhistoriques dans des lieux aujourd'hui dsertiques et l'on voit dans
le mme abri des couches formes d'ossements, renfermant une industrie
de gros instruments de silex, recouvertes par d'autres couches o ne se
rencontrent plus que des coquilles d'hlix, en quantit prodigieuse, et
une industrie de tout petits instruments de silex ressemblant beaucoup 
ce qu'en France on nomme l'Aurignacien. Aux chasseurs de gibier moyen
avaient succd les mangeurs d'escargots; puis ces hommes sont partis.

Ces modifications climatriques, bien que prsentant parfois une assez
grande tendue gographique, n'taient  coup sr pas suivies partout
des mmes effets; ds lors sur les points o elles se sont produites,
elles ont entran dans l'industrie de l'homme des modifications, qu'il
serait trs os de chercher  gnraliser, de mme qu'il serait
dangereux de synchroniser deux industries  peu prs semblables, sans
avoir d'autres raisons que celle de l'analogie des formes, car ces
formes peuvent tre voulues par des circonstances se reproduisant dans
des pays divers  des poques trs diffrentes. Nous ne devons pas
perdre de vue, d'ailleurs, que nous possdons, sauf en gypte et au
Prou, qu'une trs faible partie du mobilier de ces temps, les objets en
matires incorruptibles, toujours la pierre, parfois l'os et l'ivoire,
mais jamais la corne, le bois, et les autres substances prissables, et
que par consquent, nous devons tre trs circonspects quant 
l'assimilation de deux industries sur la simple vue des instruments de
pierre.

Si nous en croyons certains auteurs, les diverses industries de la
pierre auraient eu chacune leur foyer et, peu  peu, gagnant de proche
en proche, auraient couvert d'immenses rgions, toute l'Europe suivant
quelques-uns. On attribuait jadis cette propagation des types  des
migrations et  des invasions; aujourd'hui l'on est plutt port  voir
dans cette diffusion des influences commerciales. Il est  croire que
ces trois causes sont souvent valables, mais qu'en plus les centres
d'invention ont t multiples; d'ailleurs c'est sans raison plausible et
sans la moindre vraisemblance qu'on a choisi dans nos pays, parce qu'ils
taient les mieux tudis, les centres successifs de civilisation.

Qu'une dcouverte se soit propage dans les pays aptes  son
application, cela n'a rien qui puisse surprendre; il ne faut cependant
pas accorder  cette puissance d'expansion plus de force qu'elle ne
pouvait avoir, alors que les communications entre pays loigns les uns
des autres taient si difficiles, souvent mme impossibles, et que les
besoins n'taient pas en mme temps semblables dans les diverses
rgions.

Il convient donc de ne pas accorder aux nombreuses classifications
proposes une importance mondiale, mais d'en considrer les termes comme
exprimant un tat industriel local, d'aire variable, il est vrai, mais
toujours limite. Rien ne prouve, dans bien des cas, que les diverses
industries de mme type ont t partout contemporaines et, afin d'viter
toute confusion, pour ne pas faire supposer une gnralisation que rien
n'autorise, il est utile de joindre  la dsignation du type,
_acheulen, moustirien, magdalnien_, etc., un nom gographique
permettant de le localiser, ce nom pouvant d'ailleurs exprimer de vastes
tendues, au cas o le synchronisme serait tabli par d'indiscutables
preuves tires de la stratigraphie, mais non pas de la palontologie
seulement; car, au cours des oscillations glaciaires, entre autres, les
animaux ont certainement chang d'habitat, sans que forcment l'homme
les ait suivis dans leurs migrations.

L'ingalit de l'tat de conservation des industries primitives dans les
diffrentes stations cause de grandes difficults, quand il importe
d'tablir des comparaisons. Les alluvions ne nous livrent que les
instruments de pierre, de mme que les stations en plein air; mais nous
ne savons pas de quoi se composait le mobilier accompagnant les types
chellen, acheulen et moustirien du nord de la France. On se base,
pour tablir leur succession, sur la position relative des couches
alluviales. Or nous ne pouvons pas affirmer que ces courants successifs
ont suivi le mme chemin et par consquent lav des stations elles-mmes
successives; peut-tre bien que, parcourant des districts diffrents
avant d'en arriver  superposer leurs apports, ils ont simplement
entran des silex taills contemporains, mais de stations diverses,
appartenant  plusieurs types industriels; les superpositions dans les
alluvions de Gafsa, en Tunisie, sont probantes  cet gard[60].

[Note 60: J. DE MORGAN, _Sur l'incertitude de la chronologie
relative des faits prhistoriques_; VI, 1907, 380-383.]

Si nous avons, dans les pages qui prcdent, appel plus spcialement
l'attention sur les incertitudes trs nombreuses qu'on rencontre dans la
documentation sur laquelle est base l'tude des industries
prhistoriques, c'est que, ces sortes de recherches tant trs
rpandues, il parat sans cesse des travaux dans lesquels les auteurs se
laissent entraner  mettre une foule d'hypothses qui souvent n'ont
rien de scientifique. De rels progrs se font, il est vrai, chaque
jour; mais il ne faudrait pas croire que nos connaissances sur la
question puissent autoriser dj l'tablissement d'une chronologie
relative analogue  celle que nous possdons en gologie. Les diverses
formations de l'corce terrestre tant successives, les difficults
gologiques rsident uniquement dans la recherche des synchronismes.

Il n'en peut pas tre de mme en prhistoire, car l'volution de
l'humanit vers le progrs diffre suivant les lieux aussi bien que
suivant les temps et suivant les facults de l'homme. Ce n'est qu'en
multipliant  l'infini les observations qu'on tablira des provinces
prhistoriques, rpondant  chacun des stages industriels; mais, pour ce
faire, il est ncessaire que tous les pays du monde soient tudis avec
autant de soin que l'ont t les rgions occidentales et centrales de
l'Europe, tche immense qui exigera beaucoup de temps d'efforts.
Ramasser des pierres tailles est un agrable passe-temps auquel se
livrent des milliers de collectionneurs, mais relever les observations
capables de nous instruire quant  la date relative des industries est
l'oeuvre du petit nombre, exige des connaissances multiples que ne
possdent pas la plupart des amateurs de cailloux taills.




PREMIRE PARTIE

L'VOLUTION DES INDUSTRIES




CHAPITRE PREMIER

L'INDUSTRIE PALOLITHIQUE


_Les olithes_.--Alors que, par son dveloppement crbral, l'homme
tait encore voisin de l'animal, il songeait dj certainement aux
moyens de munir son bras d'une arme capable d'accrotre ses forces
d'attaque et de dfense et, peu  peu, la pense lui vint d'adapter 
ses besoins les armes que lui fournissait le milieu dans lequel il
vivait; il usa d'une branche d'arbre, la cassant  la longueur
convenable pour sa taille, et, en dgrossissant la pierre, en la rendant
tranchante, il cra ces outils grossiers pour lesquels on a propos le
nom d'olithes; mais ces instruments primitifs prsentent de telles
ressemblances avec les jeux de la nature que, bien qu'on ne puisse
mettre en doute leur existence, nous ne les pouvons distinguer avec
sret des pierres clates par les forces naturelles. Certains
archologues ont cru pouvoir affirmer que ces outils primitifs taient
en usage durant l'poque tertiaire. L'abb Bourgeois, en 1867, pensa
voir une taille intentionnelle sur des silex (_fig_. 7, nos 1, 2 et
2_a_) appartenant au niveau aquitanien de Thenay (Loir-et-Cher); en
1871, le gologue portugais Carlos Reibero en signalait d'autres dans
les couches plus anciennes d'Otta (_fig_. 7, nos 3 et 3_a_) (valle
du Tage); et G. et A. de Mortillet, dans leur _Muse
prhistorique_[61], figurent des olithes de Puy-Courny, prs d'Aurillac
(_fig. 7_, nos 4 et 4_a_), instruments qui appartiendraient au
Miocne et seraient comme ceux de Thenay et d'Otta nettement tertiaires;
tout dernirement des fouilles pratiques  Ipswich, en Angleterre, ont
donn des rsultats analogues, mais quelque peu plus probants au dire
des savants qui ont assist aux recherches.

[Note 61: 2 dit., pl. IV.]

Le plus grand dfenseur des olithes tertiaires a t le gologue belge
A. Rutot[62], qui non seulement les considrait comme reprsentant les
premiers essais de l'homme dans la taille du silex, mais pensait qu'ils
constituaient une industrie spciale qui, dbutant dans le Pliocne, se
serait continue jusqu'aux temps modernes paralllement aux autres
industries de la pierre (_fig. 7_, nos 5 et 6). Aucun fait cependant
n'est venu confirmer cette hypothse; bien au contraire, M. Boule,
professeur au Musum de Paris, a premptoirement dmontr[63] que les
malaxeurs industriels de Guerville, prs de Mantes, en mlangeant des
argiles et des craies pour la fabrication du ciment, fabriquent des
olithes en tout semblables aux chantillons de M. Rutot, et que, par
suite, les actions naturelles sont amplement suffisantes pour produire
ce que l'on a considr comme des retouches intentionnelles.

[Note 62: VII (1907), VIII, 283; et _Bull. Soc. belge gol._ (1907),
XXI, 211.]

[Note 63: M. BOULE, _L'origine des olithes_; VI (1905), 263.]

Il n'en est pas moins vrai que nous ne pouvons nier les probabilits de
l'existence d'une industrie trs infrieure  celle du type
palolithique, ainsi que de la vie de l'homme vers les derniers temps du
tertiaire. Malheureusement nous ne connaissons que bien peu de chose des
dpts terrestres laisss sur les continents durant les priodes miocne
et pliocne; presque tous ont t lavs par les eaux lors des grandes
inondations quaternaires et d'autres se sont abms dans les mers avec
les continents qui les portaient: or c'est seulement parmi l'humus de
ces poques que peuvent se rencontrer, dans des conditions probantes,
les vestiges de l'homme et de ses industries.

[Illustration: Fig. 7--_olithes_. 1, 2 et 2_a_, Thenay
(Loir-et-Cher).--3 et 3_a_, Otta (Portugal)--4 et 4_a_, Puy-Courny.--5
et 6, Belgique.]

_Le type chellen_.--Les plus anciens instruments, manifestement taills
par la main de l'homme, dont la connaissance nous soit parvenue, sont
des silex en forme d'amande, grossirement clats par percussion sur
leurs deux faces, termins en pointe  l'une de leurs extrmits,
arrondis  l'autre et lgrement renfls en leur milieu. Ils diffrent
de dimensions et souvent aussi de forme gnrale, sont plus ou moins
allongs, plus ou moins arrondis: leur taille est trs variable,
cependant ils prsentent le plus souvent une longueur oscillant entre
dix et quinze centimtres. C'est  Abbeville et  Amiens, dans le
dpartement de la Somme, puis  Chelles, dans la Seine-et-Marne[64], au
milieu d'alluvions quaternaires, que ces instruments ont t rencontrs
pour la premire fois (_fig. 8_, nos 1, 1_a_ et _b_, n 2); puis on a
signal leur prsence dans les alluvions du nord de la France, de l
Belgique,  Taubach[65], en Saxe-Weimar, dans les grottes de
Grimaldi[66], prs de Menton et en maintes autres localits de
l'Occident europen; cependant en Saxe comme en Provence les coups de
poing sont plutt de type acheulen.

[Note 64: Cf. D'ACY, I (1891), 348; P. CAPITAN, XII (1900), 55.]

[Note 65: Cf. KLAATSCH, XLIX, II, 269; S. REINACH, VI (1897), 53.]

[Note 66: Cf. M. BOULE, VI (1906), 257; J. DCHELETTE, XXVI (1908),
I, 78.]

Dans presque tous ces gisements, l'instrument typique, dit chellen, se
trouve mlang avec des clats de forme indtermine avec ou sans
retouches, et avec d'autres retaills sur une seule face seulement, dont
les archologues ont fait le type dit moustirien. En gnral, tout cet
outillage de pierre est d'un travail fort grossier, spcialement dans
les rgions o, comme dans le midi de la France et de la Saxe, les
matriaux dont l'homme pouvait disposer, les quartzites, les grs, les
quartz, etc., ne s'clatent pas aussi aisment que le silex.

Sauf dans quelques grottes, les instruments de type chellen ont
toujours t trouvs remanis dans des alluvions dont l'ge relatif est
indiqu par la prsence d'ossements fossiles.  Chelles, ils se
rencontrent avec des restes d'_Elephas antiquus, Rhinoceros Mercki,
Trongotherium, Ursus speloeus, Hippopotamas amphibius, Hyna spela_ et
d'quids voisins du cheval tertiaire, l'_Equus Stenonis_, alors que,
dans les alluvions des environs d'Abbeville[67],  ces espces viennent
s'ajouter _Elephas meridionalis, E. primigenius, Hippopotamus major, Sus
scropha, Cervus Belgrandi, Bison priscus_ et quelques autres grands
vertbrs.

[Note 67: D'AULT DU MESNIL, VIII, (1906), 284.]

[Illustration: Fig. 8--Instruments chellens (Chelles).]

Nous pouvons donc nous faire une ide assez exacte des conditions
naturelles dans lesquelles vivaient ces hommes primitifs. La flore de
cette poque nous est rvle par les tufs de la Celle-sous-Moret
(Seine-et-Marne) qui souvent contiennent des empreintes vgtales; on y
rencontre l'arbre de Jude, le figuier, le laurier des Canaries, le
buis, le fusain  larges feuilles, espces qui correspondent  un climat
doux et humide, plus tempr que celui dont, aujourd'hui, jouit le
bassin de la Seine.

Ces observations s'appliquent toutes  une mme rgion, district de peu
d'tendue, puisqu'il ne comprend que trois ou quatre dpartements
limitrophes: mais si nous nous loignons de sept au huit cents
kilomtres vers l'est, en conservant  peu de chose prs la mme
latitude, nous rencontrons, en Saxe, une faune et une flore quelque peu
diffrentes. L, au milieu des forts de conifres, de bouleaux et de
lauriers, vivaient: _Elephas antiquus, Rhinoceros Mercki, Bos priscus,
Hyna spela_, de nos rgions, mais aussi _Ursus arctos, Sus antiquus,
Equus caballus, Cervus euryceros, Cervus capreolus, Castor fiber_, et
des caprids d'espce indtermine. Le climat de la Saxe tait donc
alors moins chaud que celui de la France, si nous admettons le
synchronisme des dpts du bassin de la Seine avec ceux de l'Europe
centrale.

 Menton, les conditions climatriques taient galement quelque peu
diffrentes; car on rencontre, dans le remplissage des grottes, des
restes d'_Ursus arctos_, animal qui ne semble pas avoir exist dans nos
pays septentrionaux  cette poque. Nous trouvons aussi en Provence
orientale _Elephas antiquus_ et _Rhinoceros Mercki_.

Quelle que soit la nature des gisements, nous ne connaissons rien de
l'industrie chellenne, en dehors de l'outillage de pierre; aucun
instrument d'os ou d'ivoire n'est parvenu jusqu' nous, l'incertitude
plane mme sur l'existence relle du chellen comme industrie spciale.
Nous avons vu que le type de Chelles est presque partout associ  des
formes dites moustiriennes, instruments longtemps considrs comme
tant typiques d'une industrie quaternaire plus rcente et plus avance.
D'autre part, l'instrument chellen renferme tous les principes de la
hache acheulenne ou coup de poing de G. de Mortillet; il est donc
naturel de penser que si les Chellens se sont contents d'un
instrument grossier, c'est que le besoin d'outils de taille plus soigne
ne se faisait pas sentir pour eux, mais qu'ils taient parfaitement
aptes  faonner des instruments plus perfectionns.

_Type acheulen_.--L'industrie acheulenne[68] n'est autre qu'un cas
particulier de l'industrie chellenne, probablement voulu par des
circonstances dont les dtails nous chappent; mais si elle fut cause
par des changements locaux ou par des modifications climatriques
d'ordre plus tendu ayant amen de nouveaux besoins, nous l'ignorons
encore. Si nous en jugeons par les donnes palontologiques,  la faune
interglaciaire, chaude ou tempre correspondant au type chellen,
aurait succd, dans nos pays, un refroidissement trs sensible, et
c'est peut-tre  ce changement de la temprature que serait d l'usage
prpondrant d'instruments de mme forme que ceux de Chelles, mais d'un
travail plus soign. Il semble d'ailleurs que ces deux instruments
n'taient pas taills pour le mme usage: alors que le coup de poing
chellen tait destin  frapper, la hache acheulenne tait conue de
telle sorte qu'elle ft en mme temps apte  trancher et  frapper. Les
instruments de type moustirien qui, en abondance, accompagnent le type
chellen dans les alluvions comme dans les cavernes, prouvent que si les
Chellens ne taillaient pas leurs coups de poing avec plus de finesse,
c'est qu'ils n'en prouvaient pas le besoin.

[Note 68: D'aprs le nom de Saint-Acheul, faubourg d'Amiens, o il
existe d'importants gisements d'instruments de ce type.]

L'instrument acheulen (_fig. 9_, nos 1, 2 et 3) est, en gnral,
plus lger que celui de Chelles et ses formes sont plus varies; il en
est de lancols, d'allongs d'une manire dmesure, au point de les
faire prendre pour des poignards; d'autres sont elliptiques, arrondis
mme, discodes (_fig. 9_, n4). Ces diverses formes sont certainement
intentionnelles; mais nous ne connaissons pas les causes de leur
choix[69].

[Note 69: L. Capitan distingue huit types d'instruments. Cf. _Les
divers instruments chellens et acheulens_, XIII (1900), 61.]

On a longtemps discut sur le mode d'emploi du coup de poing. Se basant
sur ce fait que certaines peuplades sauvages qui en font encore usage
l'emploient sans emmanchement, garnissant seulement le talon (la partie
ronde) d'une sorte de rsine, afin de protger la paume de la main, G.
de Mortillet a pens qu'ils taient tenus directement et sans manche;
d'autres archologues, au contraire, ont cherch  reconstituer leur
mode d'emmanchement; somme toute, il est  penser que ces outils taient
employs de diverses manires. Cependant il semble certain que c'est par
la pointe et par les cts tranchants seulement qu'ils travaillaient;
car, parmi ces instruments, ceux dont la taille est quelque peu nglige
sont toujours inachevs au talon o, parfois, se montre encore la gangue
qui couvrait entirement la surface du rognon avant sa taille (_Cf. fig.
8_, n 2); jamais ils ne sont ngligs  la pointe.

On s'est galement demand si l'ouvrier recherchait le silex dans son
site originel, c'est--dire dans les couches qui avaient assist  sa
formation, ou s'il employait les galets alluviaux. Des milliers de
spcimens de ces outils font penser que la provenance de la matire ne
prsentait aucune importance[70]. Ce n'est que plus tard, lors de
l'apparition de l'industrie nolithique, alors que la taille du silex
tait devenue un vritable art, que les tailleurs de silex sont alls
chercher leur matire dans les couches gologiques elles-mmes.

[Note 70: Cependant H. BREUIL (_in. lit_. 10 janv. 1923), est d'avis
qu'il est impossible d'obtenir de beaux outils du palolithique
infrieur et du palolithique suprieur (archolithique) en utilisant de
simples galets, qu'il faut admettre qu'il existait ds ces poques de
vritables extractions du silex.]

Dans les alluvions du nord de la France,  Saint-Acheul comme 
Abbeville, les types industriels divers, chellen, acheuln et
moustirien (_fig. 9_, n 5) se montrent parfois successivement[71],
marquant la prdominance des trois formes dans les diverses couches;
cependant,  la base des niveaux dits acheulens, M. Commont a dcouvert
 Saint-Acheul, en 1905, un atelier encore en place, renfermant une
masse considrable d'clats de dbitage, un grand nombre de nucleus et
d'instruments divers, des percuteurs, des enclumes, des racloirs,
grattoirs, pointes, lames et coups de poing.

[Note 71: Cf. COMMONT, III (1905) 202 et VIII (1906), 228, (1907),
14.]

[Illustration: Fig. 9.--Instruments de type acheulen (St-Acheul).]

Jadis on considrait les trois poques des alluvions comme
parfaitement distinctes et caractrises par des industries passant de
l'une  l'autre; mais voici que dj ces thories absolues s'effritent
dans notre propre pays, et l'on admet gnralement que la priode
moustirienne des provinces mridionales est synchronique de
l'Acheulen suprieur de la Picardie[72].

[Note 72: OBERMAIER, _Beitrage zur Kenntniss des Quartars in den
Pyrenen_, XIII (1906), IV, 306.]

Dans le bassin de la Garonne, o le silex fait dfaut, ce sont les
quartzites qui le remplacent; il en rsulte une industrie grossire
qu'on rencontre d'ailleurs dans un trs grand nombre d'autres rgions
(_fig. 10_) et qui, au premier aspect, semblerait tre plus archaque
que celle du nord. Cependant la prsence d'_Elephas primigenius,
Rhinoceros lichorhinus_ et _Felis speloea_, et d'autres espces encore,
indique les concordances et les discordances chronologiques[73]. Dans la
Vienne et les Charentes, au contraire, les matires se prtant  la
taille, les instruments des mmes industries montrent une finesse de
travail et une rgularit de contours des plus remarquables.

[Note 73: Cf. E. CARTAILHAC. VI (1891), 1; OBERMAIER op, c., 305.]

[Illustration: Fig. 10.--Instruments de type chellen (Lac Karar,
Algrie).]

Comme toujours, les alluvions peuvent laisser planer des doutes quant 
l'ge relatif de ces industries qu'elles ne prsentent que rarement
compltes et accompagns de tmoins palontologiques, ces restes pouvant
avoir t remanies de dpts quelque peu antrieurs aux instruments
qu'ils renferment. La station du Garret, dans la commune de Villefranche
(Rhne), prsente un exemple frappant de ces mlanges[74].

[Note 74: Cf. XXVI, 107.]

Sous ce rapport, les cavernes offrent bien plus de scurit; or il se
trouve en Dordogne, dans la commune de Tayac, un gisement de la plus
haute importance, celui de la caverne de la Micoque, qui, explor
mthodiquement  partir de 1896, par MM. Chauvet et Rivire[75], a
fourni sur l'industrie acheulenne, dans le centre de la France, les
renseignements les plus prcieux.

[Note 75: _Le gisement quaternaire de la Micoque_, XIV, 24 aot
1896; _La station quaternaire de la Micoque_, XIII, Saint-tienne
(1897), II, 697; L. CAPITAN, _La station acheulenne de la Micoque_,
VIII (1896), 406; id., I (1896), 527.]

[Illustration: Fig. 11.--Instruments de type acheulen (Tunisie).]

L'assise suprieure du gisement se compose d'une brche peu compacte,
renfermant d'innombrables restes trs fragments d'un quid, mlangs
avec des silex taills, coups de poing acheulens atteignant parfois de
grandes dimensions, parfois trs petits (4 centimtres), presque
toujours d'une excution trs soigne et, en beaucoup plus grand
nombre, des clats et des pointes, des racloirs, des disques, du type
moustirien le plus pur.

Ainsi dans nos pays eux-mmes de l'Occident europen, les
classifications par ges des divers types industriels de la pierre,
proposes au dbut des tudes prhistoriques, perdent peu  peu de leur
valeur, mme locale, et l'homme de la priode quaternaire se montre 
nous comme possdant en mme temps la connaissance des trois types, en
faisant usage suivant les besoins spciaux dtermins par les conditions
climatriques et gographiques. C'est l cette tape de la civilisation
que nous dsignons sous le nom gnral de _palolithique_, terme auquel
nous sommes loin d'attacher une valeur chronologique gnrale; et nous
excluons du palolithique des auteurs les industries contemporaines des
derniers temps glaciaires, industries trs spciales, mais qui,
cependant, semblent tre les filles de celles dont nous venons de
parler.

Dans nos pays, l'industrie palolithique semble avoir t d'assez longue
dure et, pendant ce temps, il s'est bien certainement produit des
progrs, des amliorations dans l'outillage; mais, d'aprs la
documentation dont nous disposons pour ces temps, il ne nous est pas
permis d'tablir une classification solidement base. Les premiers
prhistoriens s'taient trop hts de conclure  des divisions dont on
ne saurait plus aujourd'hui admettre l'existence.

Mais ce n'est pas seulement dans l'occident de l'Europe que l'industrie
palolithique a t florissante; elle semble tre ne et s'tre
dveloppe dans bien des rgions. Nous disons ne, parce qu'il n'est pas
admissible que, partie d'un foyer unique, elle ait rayonn sur des pays
aussi loigns les uns des autres, franchi les mers, les dserts, les
hautes montagnes.

[Illustration: Fig. 12.--Instrument de type acheulen (Hte-gypte).]

Les instruments palolithiques du type chellen et acheulen ont t
rencontrs, soit dans les alluvions quaternaires, soit dans les
cavernes, soit  la surface du sol, en France, en Belgique, dans le sud
de l'Angleterre, en Espagne, en Algrie, en Tunisie (_fig. 11_), en
Italie, dans l'Allemagne mridionale, en Hongrie[76], en gypte (_fig.
12_), dans le dsert central africain, au Cap de Bonne-Esprance, en
Syrie, dans le dsert syro-arabique, en Palestine, aux Indes, dans le
Somal (_fig. 13_), en Amrique du Nord (_fig. 14_)[77], au Mexique; ils
sont encore en usage en Ocanie, chez certaines peuplades. Leur prsence
est douteuse en Grce, en Sicile,  Malte et en Sibrie[78]. Ils font
dfaut en Scandinavie, en cosse, en Irlande, dans le nord de
l'Angleterre, de l'Allemagne, de la Russie, en Suisse, au Tyrol, dans
les plateaux de l'Armnie, de l'Iran, du Tibet, de la Mongolie, en
Chalde, au nord de l'Amrique septentrionale, c'est--dire dans tous
les pays inhabitables  l'poque glaciaire ou qui, en ces temps,
n'taient pas encore sortis des eaux. Cette industrie a donc t sinon
universelle, du moins trs rpandue, certainement  des poques
diverses, parce qu'elle rpondait aux mmes besoins et qu'elle
utilisait les mmes matriaux. Partout elle prsente,  peu de chose
prs, les mmes caractres. Par les cavernes de Grimaldi et de la
Micoque, par les ateliers en plein air de la Tunisie[79], de l'gypte et
du Somal[80], nous savons que les hommes connaissaient alors le feu,
qu'ils vivaient de la chasse et probablement aussi de la pche. C'est l
tout ce qu'il est permis de dire sur ces populations primitives.

[Illustration: Fig. 13.--Instruments de type chellen et acheulen
(Somal).]

[Note 76: Ces instruments sont trs discuts. Cf. DCHELETTE, op.
c., 90. Note 1.]

[Note 77: Seul le gisement de Trenton (New Jersey) [TH. WILSON, XII
(1900), 149] est considr comme d'poque quaternaire (Cf. XL, 596).]

[Note 78: Pour la bibliographie relative  tous ces pays, voir
XXXVII, 110 sq.]

[Note 79: Cf. ibid., 112.]

[Note 80: Cf. H.-O. FORBES XV (janvier 1900), II, nos 3 et 4.]

[Illustration: Fig 14.--Instruments de type chellen et acheulen
(Amrique du Nord).]

_Le type moustirien_.--L'industrie dite moustirienne, dont nous venons
d'ailleurs d'entretenir le lecteur (_fig. 15_, nos 1  3), tire son
nom de la station du Moustier[81], dans la commune de Peyrac, au
dpartement de la Dordogne; l se trouve une vaste caverne qui pour la
premire fois en 1863 a t explore par Lartet et Christy.

[Note 81: Pour la bibliographie, cf. LIX, 181, note 3.]

Nous avons vu plus haut que la taille des silex dits moustiriens
remonte, dans nos pays, aux temps chellens, c'est--dire qu'elle est
contemporaine des plus anciennes traces certaines de l'homme parvenues 
notre connaissance: toutefois ces instruments semblent n'avoir t que
d'un usage secondaire, alors que le coup de poing chellen ou acheulen
constituait l'outil principal. Au Moustier, et dans un grand nombre de
cavernes de la Vzre, au contraire, l'usage du coup de poing devient
rare, et la prdominance est aux instruments forms d'un large clat
retouch sur une face seulement.

Le grand dveloppement du type moustirien dans nos rgions correspond 
une phase climatrique froide et humide. Dj nous avons vu que, lors de
la prdominance du coup de poing acheulen dans l'outillage, la
temprature moyenne s'tait de beaucoup abaisse. Ce refroidissement se
continuant, la faune se modifia et, par les ossements dont la caverne de
la Madelaine est encombre, ainsi que toutes celles qui furent habites
 cette poque, nous constatons l'existence, dans la rgion, du
mammouth, du _Rhinoceros tichorhinus_, de l'_Ursus ferox_, du _Cervus
megaceros_, espces caractristiques de ces temps, auxquelles se
joignaient le lion, l'hyne, le lopard, le renne, le glouton, le renard
bleu, le boeuf musqu, le bouquetin, le chamois, la marmotte. La
transition entre les deux faunes, d'ailleurs, s'tait opre
graduellement, au fur et  mesure que les conditions climatriques se
modifiaient et, avec elles, la flore.

Quant  l'homme, ainsi que le font aujourd'hui les Kamtchadales dcrits
par Pallas, il se rfugia dans les cavernes, amnagea les creux des
rochers et certainement aussi, dans les valles dpourvues d'abris
naturels, prs des cours d'eau, se construisit des demeures
souterraines, tout comme les Tchoutches de la Sibrie orientale. Mais,
pour occuper les cavernes, ils les devaient conqurir par les armes, car
les animaux froces en avaient fait leur demeure. Trs souvent  la base
des couches qui maintenant encombrent ces abris, on trouve les restes de
leur occupation par les animaux, ours, lions et hynes qui revenaient
parfois s'y installer, soit aprs en avoir chass les htes humains,
soit alors que, pour une raison ou pour une autre, la caverne avait t
abandonne. Dans la grotte d'Echnoz-la-Moline, en Haute-Sane, on n'a
pas trouv moins de huit cents squelettes d'ours. D'aprs M.
Dupont[82], bien des cavernes de la Belgique auraient t occupes tout
d'abord par l'hyne, puis par l'ours, enfin par l'homme.

[Note 82: XII, Bruxelles, 1872, 116.]

[Illustration: Fig. 15.--Instruments de type moustirien (Le Moustier).]

Les instruments prdominants dans l'outillage des troglodytes du
Moustier sont la pointe (_fig. 15_, nos 1 et 2) et le racloir (_fig.
15_, nos 3 et 3_a_); la pointe est forme d'un grand clat en ogive
allonge, retouch des deux cts sur l'une de ses faces seulement,
celle qui portait les nervures rpondant  l'enlvement des clats
prcdents sur le nucleus. Les racloirs sont taills d'aprs le mme
principe, mais le plus gnralement les retouches ne portent que sur un
seul tranchant. Puis viennent des instruments de formes varies, lames 
encoches, peroirs, burins finement retouchs, mais toujours sur une
seule face; enfin le coup de poing amygdalode, habilement ouvr, clat
sur ses deux faces.

[Illustration: Fig. 16.--Pointe de type moustirien, Silex blond. Oasis
de Kharghiyeh (gypte).]

[Illustration: Fig. 17.--Pointe de type moustirien. Silex patin blanc.
Somaliland (Rec. Seton Karr. Muse de St-Germain, no 35524).]

On a longuement discut sur l'usage de ces divers instruments; mais la
plupart des explications sont plutt du domaine de l'imagination que de
celui de la science; car, ignorant compltement quels taient les usages
des hommes aux temps de cette industrie, nous ne pouvons affirmer aucun
emploi d'une manire certaine. Les gens du Moustier, comme ceux de
Menton et de Taubach, connaissaient le feu. Ils ne semblent pas avoir
fait usage de l'os travaill, ou du moins nous ne possdons pas
d'instruments de cette matire;  peine connat-on quelques phalanges
de cheval[83] et des humrus de bison portant des stries qui, peut-tre,
ont t entailles par la main de l'homme. Les gens du Moustier
brisaient les os dans le sens de la longueur, afin d'en extraire la
moelle; mais il ne semble pas qu'ils en aient utilis les esquilles,
tout au moins ils ne les ont pas faonnes.

[Illustration: Fig. 18.--Instruments de type quaternaire, Riv. Pnar
(Hindoustan Central). Rec. Seton Karr.]

[Note 83: Dr H. MARTIN, _Maillets ou enclumes en os de la Quina_ IV,
(1906), 155 et 189; A. DE MORTILLET, _Les os utiliss de la priode
moustirienne. Station de la Quina. Rev. prhist._ (1906), 231.]

[Illustration: Fig. 19.--Instruments de type moustirien
(Trenton.--Coll. Abbott, d'aprs des Croquis du Dr L. Capitan).]

L'industrie moustirienne se rencontre dans toute la France, on en a
constat l'existence jusqu'en Croatie, dans d'autres rgions telles que
la Tunisie, l'gypte (_fig. 16_), la Syrie, au Somal (_fig. 17_), dans
les Indes (_fig. 18_), aux tats-Unis (_fig. 19_); elle est intimement
mlange avec celle dite acheulenne et, dans les diverses stations, les
proportions des deux types sont sensiblement gales[84]. Ces similitudes
dans la forme des instruments portent  penser que ces industries se
sont, aux mmes poques, tendues sur la majeure partie de l'Europe
occidentale et centrale; mais il n'en faudrait pas dduire que les
diffrents peuples qui habitaient nos pays taient du mme sang.
Quelques pierres tailles ne suffisent pas pour nous clairer sur les
questions ethniques.

[Note 84: Cf. OBERMAIER, VI (1905), 19.]




CHAPITRE II

LES INDUSTRIES ARCHOLITHIQUES EN EUROPE


L'effondrement du continent septentrional qui, durant les temps de la
grande extension glaciaire, constituait le principal rservoir des
neiges et le point de dpart des mers de glace, en causant la fusion de
ces grandes masses d'eau congele, amena, en mme temps que de
formidables inondations, un grand abaissement de la temprature moyenne
dans les rgions voisines des anciens champs de glace; et cette priode
de froid, qui dans nos rgions fut assurment de longue dure, causa de
profondes modifications dans la flore, comme dans la faune, ainsi que
dans les conditions d'existence de l'homme. Trs certainement alors
eurent lieu de grandes destructions par les eaux et d'importants
dplacements de populations, car, d'une part, l'aire habitable
s'accroissait par l'abandon que les glaces faisaient de vastes rgions,
et d'autre part elle diminuait en raison de ce que bien des terres
disparaissaient peu  peu sous les eaux, momentanment ou pour toujours.

Dans bien des rgions, telles l'gypte, le Somal, la Msopotamie,
l'Hindoustan, les populations furent balayes en mme temps que la faune
qui vivait avec elle; aussi, dans ces pays, constatons-nous l'existence
d'un long hiatus au cours duquel aucune trace de l'homme ne se prsente.
Cet hiatus correspond aux temps de l'industrie archolithique. Ce
dpeuplement vident dans les rgions que je viens de citer est moins
clair dans l'Occident europen, o il n'affecte que des pays de moindre
tendue. Aprs ce cataclysme la vie s'est conserve dans des districts
de survivance, chez des hommes chapps  la mort par suite de la
ituation de leur habitat, et par d'autres qui ont eu le temps de
s'enfuir devant le danger. L, dans ces districts de survivance, se
sont dveloppes de nouvelles industries, voulues par les nouvelles
conditions de la vie. L'Aurignacien, premire phase de cette volution,
en Occident, est n de l'industrie moustirienne, cela ne fait aucun
doute aujourd'hui. Ds lors, commena la multiplication des humains dans
ces foyers d'o devait, peu  peu, partir la reconstitution de la
population du Globe. Partout o l'on rencontre des restes de l'industrie
archolithiques des dbuts, on peut tenir pour certain qu'il a exist
des districts de survivance, partout o l'on constate l'existence
d'une lacune,  la suite du palolithique, on peut tre sr qu'aprs
tre demeur pendant un temps plus ou moins long priv de population, ce
lieu a t colonis de nouveau par des gens venus de l'extrieur, soit
des districts de survivance, soit de pays lointains.

Cette phase de la vie, dans nos pays, culture  laquelle on a
gnralement donn le nom d'_ge du renne_, en raison de l'abondance de
ce cervid dans la faune d'alors, que Piette dsigne sous celui de
_priode glyptique_ parce qu'on rencontre dans certaines localits des
matires dures, os, ivoire, pierre, bois de renne, sculptes ou graves,
se spare trs nettement de la phase palolithique par la stratigraphie
comme par les caractres propres  ses industries diverses. Le Dr
Hamy, ds 1870, dans son _Prcis de palontologie humaine_, avait
partag la fin des temps quaternaires en trois poques successives aprs
celle du Moustier, la plus ancienne tant l'industrie d'Aurignac, puis
celle de Solutr, et enfin celle de la Madelaine, la plus rcente, qui
termine la srie de ce que nous nommons l'industrie archolithique de
l'Europe occidentale. Cette succession est gnralement admise
aujourd'hui[85].

[Note 85: BREUIL, _Essai sur la stratigraphie des dpts de l'ge du
renne Congrs prhist. Fr._, Prigueux (1905), 75; E. CARTAILHAC id.,
83. Cependant A. DE MORTILLET (XL, dernire dition) et AL. GIROD, VIII
(1900), 309, persvran dans leur erreur, placent encore l'Aurignacien
entre le Solutren et le Magdalnien.]

Cette phase de l'industrie, trs dveloppe dans nos rgions, dnote de
la part des habitants de nos pays des aptitudes inconnues jusqu'alors:
les arts dbutent, ou du moins c'est  cette priode que nous
rencontrons leurs premires manifestations.

Les industries archolithiques et msolithiques du silex prsentent,
comme caractres gnraux, que les instruments sont faits d'clats
retouchs de diverses manires; elles diffrent en cela de l'industrie
palolithique qui utilisait le noyau mme en le taillant sur ses deux
faces, et l'clat en le retouchant d'un seul ct, celui qui est oppos
au bulbe de percussion. Les instruments moins anciens se prsentent sous
un grand nombre de formes, trs localises, les unes indpendantes, les
autres procdant les unes des autres par transformations.

D'aprs les donnes actuelles, nous voyons que certaines rgions, telle
l'Europe occidentale, ont connu de nombreuses formes de transition entre
le type chello-moustirien et la pierre polie, alors que d'autres n'en
possdent que quelques-unes et que, dans certains pays, on semble passer
directement de l'industrie palolithique  la culture nolithique,
peut-tre mme  celle du mtal, sans rencontrer la moindre trace d'une
phase quelconque archolithique ou msolithique. L'gypte est dans ce
cas et l'Italie parat tre passe directement d'un type archolithique
 l'industrie campignienne, sans avoir connu les formes solutrennes et
magdalniennes.

En Amrique du Nord, les industries sont confuses entre la forme
acheulenne et la pierre polie; on rencontre en mme temps des
instruments appartenant  tous les types europens, depuis celui du
Moustier jusqu' celui des Kjoekkenmoeddings danois et, pour une bonne
part, ces outils, ou tout au moins ces formes, taient encore en usage
chez les Indiens, bien des annes aprs la colonisation des ctes par
les Europens.

Afin de se rendre compte de ce qu'taient les conditions de l'existence
de l'homme durant la priode qui, en France, a connu les diverses
industries archolithiques, il est ncessaire de se reporter aux
phnomnes qui prirent place, lors de la disparition des grands
glaciers, et d'examiner dans quel tat les neiges laissrent le sol.

Dans leur retrait, les glaces abandonnrent peu  peu d'immenses
territoires, arides d'abord, quoique tremps d'humidit, coups en tous
sens par des cours d'eau, couverts de fondrires, de marais, de lacs,
d'lots de glace en fusion. C'est sur ces terres que peu  peu gagna la
zone des gramines. Il se forma, dans les contres plates, d'immenses
prairies dont s'empara le gibier, suivi par les chasseurs, soit que
l'homme y fixt sa demeure, soit qu'il y vnt faire des expditions de
chasse, pendant les saisons favorables seulement. En arrire, les forts
gagnant progressivement sur les prairies, suivant de loin le mouvement
des glaces, offraient le facies des pays froids et cette premire zone
forestire, de profondeur variable, se trouvait tre elle-mme
remplace, plus en arrire encore, par des boisements de climats plus
temprs, sems de clairires, de marais dans les bas-fonds, et de
pturages sur les lieux levs; flore et faune connurent tous les
intermdiaires entre les zones glaces et les pays vraiment chauds.

Il ne faut pas oublier que la fusion d'amas de glaces aussi importants,
absorbant une norme quantit de chaleur, produit, dans son voisinage,
un abaissement intense de la temprature[86]; ce froid porta
principalement sur la zone des steppes, plus voisine des glaciers que
celle des forts. Dans ces conditions les ingalits climatriques des
diverses parties de la France taient beaucoup plus grandes qu'elles ne
le sont aujourd'hui, et l'ensemble tait plus froid. Le renne se
multiplia rapidement, les quids parcoururent en grandes troupes les
steppes de nos pays septentrionaux et centraux en compagnie des bisons,
si nombreux encore en Amrique du Nord en ces derniers sicles. Les
forts offrirent aux mammouths la nourriture en mme temps que les
retraites mystrieuses qu'affectionnent les pachydermes, les caprids
suivirent dans les montagnes le retrait des neiges. C'est dans ce milieu
complexe, vari  l'infini, que se dvelopprent, dans l'Europe
occidentale et centrale, les industries archolithiques celles des
survivants aux dsastres qui ont accompagn et suivi la disparition des
glaciers. Ailleurs, dans les rgions plus voisines des tropiques, les
conditions de la vie taient diffrentes.

[Note 86: Dans les mers septentrionales, d'aprs quelques auteurs,
on pourrait reconnatre, la nuit, la proximit d'un iceberg  un certain
abaissement rapide de la colonne thermomtrique.]

Depuis quelques annes, grce aux travaux d'une pliade d'observateurs
consciencieux, les dcouvertes portent leurs fruits;  la confusion bien
naturelle des dbuts succdent aujourd'hui des classifications
rationnelles, les dates relatives deviennent certaines, et l'aire
d'extension des industries diverses se prcise. Les unes, largement
tendues, couvrent tous les pays qui sparent l'Espagne de la mer du
Nord; d'autres sont plus restreintes. L'homme est mieux arm contre les
difficults de tout genre que lui oppose la nature et, peut-tre aussi,
ces difficults sont-elles moins grandes que par le pass; mais il est
beaucoup moins nombreux et laisse encore pendant longtemps d'immenses
territoires vides.


INDUSTRIE AURIGNACIENNE.

_Instruments en silex (fig. 20)_.--Les pointes et racloirs de type
moustirien abondent dans les couches aurignaciennes; mais on rencontre
aussi bon nombre de formes jusqu'alors inusites, entre autres des
racloirs taills sur des clats trs pais, parfois mme sur des blocs
ayant l'aspect de nuclei; ce dispositif a certainement t adopt pour
que l'outil prsentt une plus grande rsistance  la rupture; il tait
donc destin au travail de matires relativement dures. Puis viennent
des lames  encoche simple ou double, d'autres retouches d'un seul
ct, formant ainsi des couteaux munis d'un dos; des peroirs plus ou
moins fins de pointe, des burins busqus et des burins d'angle, destins
au travail des matires rsistantes, telles que la pierre, l'ivoire,
l'os, la corne, le bois dur, etc... toutes ces formes sont nouvelles et
quelques-unes persisteront jusqu' l'apparition du mtal.

_Instruments en os_.--L'outillage aurignacien en os est sommaire et
grossirement travaill, il se compose de pointes fendues ou non  la
base, de grosses pingles ou poinons garnis d'une tte, de lissoirs et
d'os portant des traits assez profondment gravs. Mais nous ne savons
pas quel tait l'usage de ces divers objets.

C'est avec l'industrie que nous venons d'examiner que se prsentent les
premires tentatives artistiques de l'homme, ou du moins les plus
anciennes dont nous ayons actuellement connaissance. Ce sont des essais
de gravure sur roche tendre et de naves sculptures en haut relief,
figurines reprsentant le plus souvent des femmes nues. Nous reviendrons
sur ce sujet en parlant de l'Art aux temps quaternaires, mais il tait
utile de les citer ici, car la gravure et la sculpture expliquent
l'existence des burins trapus et des racloirs trs pais, indispensables
pour entamer les matires dures.

Avec les restes de l'industrie aurignacienne, on rencontre les os de
tous les animaux dont l'homme faisait alors sa nourriture, et dont il
employait les dents et les os pour fabriquer les ustensiles ncessaires
 sa vie, les fourrures pour son vtement, car il faisait froid. Ces
animaux sont: _Elephas primigenius, Rhinoceros tichorinus, Ursus
speloeus, Felis speloea, Hyna spela, Equus caballus, Bison priscus,
Cervus megaceros_ (d'Irlande), le renne en trs grand nombre, le
bouquetin (_Capra ibex_), le chevreuil (_Cervus capreolus_), un ours et
une hyne indtermins.

Certes le gibier tait abondant, mais souvent d'une capture difficile et
les carnassiers taient redoutables. Comment ces hommes se seraient-ils
empars d'animaux de cette puissance avec le seul outillage que nous
connaissons d'eux? Ce ne sont pas les petites pointes de silex du type
moustirien qui taient capables de les aider  jeter  terre un
mammouth ou un bison. Ils disposaient certainement d'armes plus
puissantes, faites de matires qui se sont corrompues, de bois ou de
corne, et probablement aussi employaient-ils les lacets, les piges et
des fosses analogues  celles qui sont encore en usage dans l'Indo-Chine
pour s'emparer du tigre, fosses garnies de bambous effils fichs dans
le sol, sur lesquels l'animal se transperce lui-mme dans sa chute.

[Illustration: Fig. 20[87].--Industrie aurignacienne. Types principaux
de silex taills.]

[Note 87: Fig. 20 n 6, ne pas confondre avec la pointe fourchue
magdalnienne.]

Cette observation, d'ailleurs, quant  l'insuffisance de l'armement de
pierre, s'applique  toutes les phases du quaternaire,  bien des
peuplades sauvages de nos temps; mais de nos jours ces primitifs
accroissent l'efficacit de leurs flches et de leurs piques par le
poison dont ils enduisent les pointes: peut-tre en tait-il de mme 
ces poques recules.

_La teinture_.--Nous ne possdons d'autres preuves de cet usage que la
prsence dans les couches aurignaciennes des cavernes de couleurs
minrales. Dans la station des Roches (Indre), M. Septier a dcouvert
dix-sept chantillons de matires colorantes, dont une plaque de
sanguine, des terres argileuses rouges ou lie de vin, des grs
contenant de l'oxyde de fer, de l'ocre rouge et jaune, de fragments de
pyrolusite et d'oxyde de manganse[88]. Des minerais de fer et de
manganse ont t dcouverts dans la grotte des fes[89], et dans la
caverne aurignacienne des Cotts (Vienne) on a trouv un canon de renne
grav renfermant de l'ocre[90].

[Note 88: IX (1904), 265.]

[Note 89: V (1869), 387.]

[Note 90: BREUIL, VIII (1906), 53.]

Quel tait l'usage de ces couleurs? les employait-on pour teindre les
peaux dont les Aurignaciens faisaient leurs vtements, ou pour des
peintures corporelles, telles qu'ils s'en pratique encore chez de
nombreuses tribus sauvages, telles qu'elles taient en usage dans
l'gypte ant-historique, voire mme chez les Ligures et les Gaulois? On
serait port  croire que ces gens se couvraient le corps de peintures,
si l'on s'en rapporte aux objets qui accompagnaient les foyers de cette
poque au Crot-du-Charnier (Solutr): ornements grossiers de parure en
os et en ivoire, mlangs  des morceaux de matires colorantes et des
plaquettes de schiste qui, probablement, comme dans la valle du Nil,
tenaient lieu de palette pour craser et mlanger les couleurs avec
l'huile, la graisse ou l'eau.


INDUSTRIE SOLUTRENNE.

Les coupes releves au Crot-du-Charnier,  Solutr (Sane-et-Loire)[91],
ne permettent aucun doute quant  la priorit de l'industrie
aurignacienne sur celle des Solutrens, la premire de ces deux
industries tant reprsente  la base par deux niveaux de foyers
spars entre eux et recouverts par des zones d'boulis. C'est au-dessus
de la dernire couche strile que se trouvent les foyers solutrens
accompagns d'une faune tout autre que celle des niveaux infrieurs. On
y rencontre en effet: le loup et le renard, _Hyna spela, Ursus
speloeus_ et _U. arctos, Meles laxus, Mustella pustorius, Lepus timidus,
Elephas primigenius, Equus caballus, Cervus tarandus, Cervus
canadensis, Bos primigenius_, et des oiseaux indtermins, chassiers,
rapaces, etc.[92]... Dans les couches intermdiaires, entre les foyers
des deux industries, est une assise compose entirement d'ossements
d'quids. On avait mme pens que les Solutrens avaient domestiqu le
cheval; mais cette opinion a t abandonne[93].

[Note 91: Cf. ARCELIN, Bull. Sc. nat. Sane-et-Loire,
novembre-dcembre 1901.]

[Note 92: XXVI, 134.]

[Note 93: LIX, 204.]

_Instruments en silex (fig. 21)_.--L'ensemble de cet outillage est
remarquable par la finesse de sa technique. Les instruments, toujours
composs d'clats plus ou moins grands, habilement retouchs, sont de
deux natures diffrentes. Les uns sont taills seulement sur une face,
pointes, grattoirs, peroirs, scies, etc., analogues  ceux des
industries moustirienne et aurignacienne; les autres, faonns sur les
deux faces, mais peu pais sont des ttes de javelots, d'pieux, des
poignards (?); tous affectent la forme lancole de la feuille de saule
ou de celle de laurier; ils sont parfois arrondis  l'une de leurs
extrmits, alors que l'autre demeure aigu.

C'est une vritable rvolution qui s'opre dans le travail de la pierre,
lors de l'apparition de l'industrie solutrenne; et ce type de la pointe
lancole sera de tous les temps et de tous les pays  des poques
diffrentes. Au nolithique il se montre en Scandinavie, en gypte, en
Tunisie, dans le centre de l'Afrique, en Susiane, au Mexique, aux
tats-Unis, soit sous forme de pointes de flches, soit de taille
suffisante pour armer des lances ou des javelots; on le connat en
silex, en quartz, en ptro-silex, en obsidienne, etc...; mais on trouve
aussi des ttes de flches  crans et  pdoncule. Tout l'outillage des
Aurignaciens se conserve, parfois mme plus complet que dans cette
industrie; on y voit le racloir double, le peroir simple ou double,
bref presque toutes les formes que peut prendre le silex sous la main
d'habiles ouvriers.

_Instruments en os_.--Une srie de belles aiguilles en os perces d'un
chas et d'un travail dlicat a t retire de la couche de foyers o
ces instruments de couture taient en compagnie de pointes de flches 
crans, d'outils de bois de renne gravs au trait, de coquilles et de
dents d'animaux perfores pour la suspension, et les Solutrens se
livraient  des travaux d'art, gravaient sur les palettes des bois de
renne, des figures animales.

[Illustration: Fig. 21[94].--Industrie solutrenne. Types principaux de
silex taills.]

[Note 94: Fig 21 nos 4 et 5 se rencontrent aussi et surtout dans
l'aurignacien suprieur.]

_Distribution gographique_.--Mais l'industrie solutrenne est cantonne
dans une partie de nos pays et prsente un intrt plutt local. Elle
fait presque compltement dfaut dans le nord de la France, il en existe
des traces en Belgique, dans les les Britanniques, sur le Rhin en
Bavire. Elle semble s'tre surtout dveloppe entre le Massif central
et le Jura d'une part, et d'autre part vers les Pyrnes et l'Espagne
dans la Catalogne.

Toutefois quelques dcouvertes faites  Prdmost (Moravie) et dans les
cavernes des environs d'Ocow (Pologne russe)[95], en Wurtemberg et en
Hongrie ont paru pouvoir tre attribues  l'industrie solutrenne. Il
se peut que les formes soient analogues; mais, par suite de
l'loignement de ces stations de l'aire solutrenne de France, dj
restreinte, il est bien difficile d'admettre l'identit et le
synchronisme proposs par les Allemands.

[Note 95: Cf. LXIX, 143 et 174.]

Cette industrie, srement impose par la faune et le climat d'une partie
seulement de la France, semble tre trs spciale  nos pays. Certaines
de ses formes ont t en usage dans d'autres rgions: la pointe de
flche  crans, la pointe  pdoncule, le grattoir double, la pointe en
feuille de laurier, etc... Mais ces analogies ne doivent pas tre prises
en considration autrement que pour constater une fois de plus que des
besoins analogues ont fait natre des instruments semblables: la
prsence de pointe de type solutren (pais) dans le palolithique
infrieur de l'gypte et de l'Algrie en est la preuve.


INDUSTRIE MAGDALNIENNE.

L'industrie dite magdalnienne, du nom de la grotte de la Madelaine,
dans la commune de Tursac (Dordogne), constitue, dans nos pays, la phase
finale de l'poque du renne, l'ultime tmoin de la vie de l'homme
pleistocne; elle est la dernire des cultures que nous dsignons sous
le nom d'archolithiques.

 cette poque le climat de l'Europe occidentale demeure toujours trs
froid; et il est  penser que les frontires des continents vers la mer
n'taient pas tablies telles qu'elles sont de nos jours, qu'il existait
encore quelques grandes terres s'opposant au passage des courants marins
qui font actuellement de nos pays des rgions tempres. Le climat de la
France tait alors continental. La preuve en est dans ce que notre sol
nourrissait alors une faune arctique: antilope saga, cerf du Canada,
boeuf musqu, lemming, renard bleu, ours gris et l'animal du nord par
excellence, le renne. Cependant les derniers mammouths et rhinocros,
probablement coups dans leurs migrations vers le sud, vivent encore
dans nos forts; leur prsence d'ailleurs ne doit pas surprendre; car,
malgr l'apparition de froids intenses, ils ont encore pendant longtemps
habit la Sibrie et, plus au nord, les les Liakow.

L'homme vit toujours dans les cavernes et assurment aussi dans des
abris souterrains qu'il construit de ses mains. Il conserve les
habitudes de chasseur et de pcheur, se nourrit de gibier et de poisson;
mais l'exprience des gnrations qui l'ont prcd lui enseigne des
perfectionnements nombreux dans le parti qu'il tire pour son armement
des matires dures animales, telles que l'os et l'ivoire; probablement
aussi emploie-t-il plus avantageusement le bois, la corne et toutes les
substances qu'il avait  sa disposition, mais qui n'ont pas rsist aux
injures des temps. Les Solutrens semblent avoir tir de la taille du
silex tous les avantages qu'on en pouvait alors attendre; aprs eux,
c'est vers l'ivoire et l'os que se tourne l'attention des Magdalniens
et, bien que conservant la plupart des formes de leurs prdcesseurs,
sauf toutefois la pointe en feuille de laurier et la pointe  cran, ils
crent une multitude d'instruments nouveaux en os et en ivoire,
instruments que, pour beaucoup, nous retrouvons encore en usage chez les
peuples primitifs de nos temps.

[Illustration: Fig. 22.--Industrie magdalnienne (types principaux de
silex taills).]

_Instruments en silex (fig. 22)_.--La grande importance donne par les
Magdalniens au travail de l'ivoire, de l'os et du bois de cerf et de
renne, les contraignit  fabriquer toute une srie d'instruments de
silex particulirement appropris aux services qu'ils en attendaient
pour ces travaux spciaux; aussi voyons-nous paratre une foule de
formes inconnues jusqu'alors. Ce sont des lames retouches sur les cts
et munies d'un pdoncule probablement destin  l'emmanchement, des
racloirs droits ou obliques, des lames  crans multiples pouvant remplir
le rle de scies, des poinons et burins, parfois d'une finesse extrme,
puis des types hybrides de grattoir-burin. Il en est de mme si fins,
parmi ces instruments, qu'on a suppos qu'ils taient destins  percer
le chas des aiguilles d'os ou  piquer la peau pour les tatouages; mais
 ct de ces formes spciales on retrouve les grands grattoirs simples
ou doubles, les lames simples ou retouches, en abondance extrme, trs
habilement enleves des nuclei, lames de toutes tailles, depuis celles
de quelques millimtres de largeur jusqu'aux longs couteaux de vingt et
quelques centimtres de longueur, toutes en quantits innombrables dans
les cavernes.

_Instruments en os, en ivoire et en bois de renne et de cerf (fig.
23)_.--Nous n'envisagerons ici ces instruments qu'au point de vue de
leur usage; tous sont plus ou moins orns, leurs caractres artistiques
seront traits dans le chapitre spcialement consacr aux arts.

Les instruments caractristiques de l'industrie magdalnienne sont le
harpon et la pointe de sagaie, ces armes tant toujours fabriques en
ivoire, en bois de renne ou en os.

La tte de sagaie est une simple tige de section ronde ou elliptique,
trs effile  la pointe et soit large  la base, soit amincie, suivant
que l'emmanchement se faisait par application sur l'extrmit de la
hampe ou par la pntration dans le bois creus  l'avance. Dans les
deux cas il tait ncessaire de faire autour de cet emmanchement une
forte ligature au moyen de nerfs prpars  cet effet. Les peuples
primitifs modernes font grand usage de ces sortes d'armes et, dans nos
muses ethnographiques, nous en conservons des panoplies entires.

Des pointes de petites dimensions armaient les ttes des flches; car il
est  penser que les Magdalniens, si avancs sous le rapport de
l'outillage, qui connaissaient le propulseur tel que celui dont les
Australiens, les Tchouktches et les Esquimaux font encore usage[96],
n'ignoraient pas l'emploi de l'arc, peut-tre mme les Solutrens
taient-ils dj des archers.

[Note 96: Les Mexicains et les Pruviens prcolombiens employaient
le propulseur.]

Le harpon magdalnien est une longue pointe  section ronde, garnie de
barbelures souvent trs nombreuses, parfois ranges d'un seul ct, mais
frquemment aussi sur les deux cts; dans ce cas les barbelures
alternent  droite et  gauche,  distance gale les unes des autres.

Parmi ces harpons il en est de trs petits qui, probablement, armaient
des flches; ils sont excuts sur le mme modle.

[Illustration: Fig. 23.--Industrie magdalnienne (instruments en os et
en ivoire).]

 la base de ces instruments, deux pointes saillantes permettent
d'assurer l'emmanchement et dans le cas o la hampe se sparerait de la
pointe,  servir de cran d'arrt au fil flotteur.

Quant aux propulseurs, la grotte du Mas d'Azil (Arige), la station de
Bruniquel (Tarn-et-Garonne) et bien d'autres localits nous en ont
fourni des spcimens, soit entiers, soit en fragments. Ce sont des
baguettes cylindriques munies d'un cran d'arrt, semblables en tout aux
propulseurs modernes, mais le plus gnralement ornes de sculptures
souvent trs remarquables, reprsentant des animaux.

On rencontre, en outre, dans les grottes magdalniennes, de singuliers
instruments dont on ignore l'usage et auxquels on a donn le nom de
btons de commandement. Ce sont des morceaux de bois de renne coups 
une petite distance en dessous et en dessus de la naissance d'un
andouiller, percs de larges trous circulaires et frquemment orns de
gravures reprsentant des animaux ou de simples lignes plus ou moins
rgulires. On en rencontre des traces ds l'poque solutrenne; mais
c'est au magdalnien qu'ils sont le plus frquents.

Il n'est pas d'explications qui n'aient t proposes quant  l'usage de
ces curieux instruments; la plus vraisemblable est celle qui leur
attribue une valeur magique ou religieuse[97].

[Note 97: Cf. XLVIII, I, 80.]

 cette liste, dj longue, d'instruments en os, en ivoire et en bois de
renne, il faut ajouter les aiguilles, remarquables par leur facture et
surtout par l'habilet avec laquelle le chas en a t perc, des
pingles garnies ou non d'une tte, des spatules, des lissoirs, des os
effils par polissage et des instruments de forme indfinissable, dont
la destination demeure inconnue.

Quand on voit combien les Magdalniens taient devenus habiles dans le
travail de l'os, avec quel soin ils polissaient leurs instruments, on
est surpris de constater qu'ils n'ont jamais tent de polir la pierre
elle-mme. C'est par la finesse et la prcision de la taille qu'ils
supplaient au tranchant produit par l'usure et, leurs principales armes
tant en os et en ivoire, ils n'prouvaient pas le besoin de les
remplacer par des instruments fragiles de silex.

_La cramique_.--Aucune de nos stations magdalniennes n'a fourni de
poteries; mais les prhistoriens belges les plus dignes de foi affirment
l'existence, dans les stations de mme poque des valles de la Meuse et
de la Lesse, d'une cramique, trs primitive il est vrai, mais
nettement caractrise.[98] Cette poterie est faite  la main, d'une
pte grossire et mal cuite. On n'en possde pas de vases entiers, mais
de simples fragments, qui semblent avoir appartenu  de grands bols
vass et  fond plat.[99]

[Note 98: Cf. JULIEN FRAIPONT, La poterie en Belgique  l'ge du
mammouth, dans VII (1887).]

[Note 99: XXVI, I, 171.]

On sait que bien des tribus de nos temps, trs primitives dans leur
culture, ne connaissent pas l'usage de la poterie et que, principalement
chez les nomades, les vases de terre sont exclus du mobilier par suite
de leur fragilit; les peuples plus avancs les remplacent par des
ustensiles mtalliques, les plus barbares par des rcipients de cuir ou
de bois. C'est probablement ce qui avait lieu chez les troglodytes
magdalniens de nos rgions. Cependant on rencontre parfois dans les
cavernes des godes de silex, de tailles diverses, aussi amincies par
une taille grossire, et l'on trouve des galets creuss en forme de
mortier,[100] quelquefois munis d'une sorte de manche. On a compar ces
pierres  cupules aux objets analogues dont se servent les sauvages de
l'Amrique du Sud pour se procurer du feu, en faisant tourner rapidement
dans ces cavits rugueuses un bton de bois sec et inflammable.[101]
L'existence de la poterie dans une station n'implique donc pas, d'une
manire absolue, la nature et l'poque de l'industrie de ce gte.

[Note 100: L et XIII, pl. XXII, 110.]

[Note 101: L, I, 249.]

_Distribution de l'industrie magdalnienne_.--Cette industrie semble
avoir occup une aire considrable dans l'occident de l'Europe; on la
rencontre dans presque toute la France, dans le sud et le centre de
l'Angleterre, en Belgique, dans l'Allemagne centrale, l'Autriche, la
Hongrie, en Pologne et jusqu'en Russie. Au sud, dans les pays
mditerranens on ne la connat encore qu'en Espagne septentrionale,
mais elle se montre dans les cavernes de la cte syrienne. Elle s'tend
donc, sauf en ce qui concerne la Syrie, sur des rgions qui,  ces
poques, jouissaient de climats analogues et possdaient  peu de
choses prs la mme flore et la mme faune. La prsence, dans les
assises magdalniennes, de coquilles de l'Ocan et de la Mditerrane,
employes comme parure, permet de penser qu' cette poque les relations
commerciales, de proche en proche, taient assez tendues dj, et l'on
en a conclu que, dbutant dans un de ses districts, ces formes se sont
rpandues au loin. Cette explication certainement est satisfaisante,
parce que l'aire reconnue pour le magdalnien n'est pas immense, et que
par suite le magdalnien, cr pour des conditions spciales, n'est pas
sorti de son milieu d'origine: quant  son foyer unique, son existence
est loin d'tre dmontre; car il se peut fort bien que la plupart de
ses formes, tant voulues par les nouvelles conditions de la vie, soient
apparues en mme temps dans bien des rgions diffrentes, chez des
tribus trs diverses au point de vue ethnique. Notre documentation
relative aux districts orientaux de Russie, de Pologne, de Hongrie et de
la Syrie est encore trop incomplte pour que nous soyons autoriss 
unifier toutes les industries d'aspect gnral magdalnien, et  les
considrer comme tant toutes contemporaines; nous ne savons mme pas
s'il existe un synchronisme parfait entre les conditions climattiques
de l'Occident et celles de l'Orient  l'poque du renne; si cet animal
s'est retir vers le nord en partant de nos rgions ou des steppes de
Russie. La prsence actuelle de l'auroch dans les forts de la
Lithuanie, et son existence en Germanie au temps de Csar et de Tacite,
alors qu'il avait disparu de la Gaule, semblerait indiquer que la
migration de ces animaux se serait produite d'abord d'ouest en est, au
travers de l'Europe centrale, en suivant les transformations
climatriques, puis du sud au nord,  partir des plaines russes, pour
gagner la Laponie et les cts de l'ocan Glacial. En ce cas,
l'industrie approprie aux conditions de la vie du renne aurait suivi et
il n'existerait pour les diverses stations  partir des Alpes, aucun
synchronisme. D'ailleurs, bien des milliers d'annes aprs l'extinction
de la culture magdalnienne dans nos pays, de nombreuses tribus
septentrionales ont encore conserv des souvenirs de ces industries;
et il n'est pas possible de nier que ces inventions, correspondant  des
usages spciaux, ne sont pas nes partout o le besoin s'en est fait
sentir (_fig. 24_).

[Illustration: Fig. 24.--Silex taills de l'industrie capsienne.--1  8
El Mekta (Tunisie).--9  15, Fum el Maza (Tunisie).]

L'industrie magdalnienne, mme en Occident, est trs loin d'tre
homogne: dans les nombreuses stations o l'on trouve ses restes, elle
varie dans bien des dtails de l'outillage, ainsi que dans le
dveloppement plus ou moins grand des gots artistiques; ce sont l
diffrences dues soit  des conditions rgionales, soit  l'poque
relative des stations les unes par rapport aux autres; mais par suite de
la nature des recherches, des mthodes employes et des tendances
d'esprit des chercheurs, ces divers tmoins de la vie magdalnienne ont
reu des noms plus ou moins justifis, chacun tant considr, bien 
tort  notre avis, comme correspondant  des ges spciaux. C'est ainsi
que nous voyons paratre les industries _burnenne, glyptique,
gourdanienne, larandienne, lortetienne, laphotarandienne, hippiquienne,
quidienne, laphienne,_ etc., auxquelles on a voulu, bien  tort, faire
jouer un rle chronologique, dsignations qui n'ont qu'une valeur
rgionale, pour la plupart, et qui montrent qu'en dpit des thories
gnralisatrices, les chercheurs, en contact avec la ralit, ont tous
une tendance  partager ces industries suivant les lieux et les climats,
et accordent au rgionalisme prhistorique une trs grande importance.

Aprs avoir fait l'expos de tout ce que nous connaissons des industries
qui, dans nos pays, se sont dveloppes aux temps quaternaires, il
semble utile de rsumer en un tableau les faits les plus importants
relatifs  la vie de l'homme, au climat et  la faune. Nous empruntons
les principales lignes de ce tableau  M. M. Boule[102].

[Note 102: M. BOULE, VI (1906), 261; DCHELETTE, _op. cit._, 46.]

+-------------+---------------+-----------------+-----------+-------------+
|             |Alluvions des  |_Elephas_        |           |
|             |plateaux.      |_meridionalis_.  |           |
|  _Pliocne_ |Moraines de la |_Rhinoceros_     |           |
|  suprieur  |1re grande     |_etruscus_.      |           |
|             |extension      |_Equus stenonis_,|           |Industrie
|             |glaciaire.     |etc.             |           |olithique(?)
|-------------|               |                 |           |
|             |Couches de     |                 |           |
|             |transition du  |                 |           |
|             |Forest-bed, de |CLIMAT TEMPR.  |           |
|             |Saint-Prest de |                 |           |
|             |Solihac.       |                 |           |
|_Pleistocne_|               |_Elephas_        |           |
|  infrieur  |Moraines de la |_antiquus_,      |Type       |
|             |IIe grande     |_Rhinoceros_     |chellen   |-------------
|             |priode        |_Mercki_,        |prdominant|
|             |glaciaire.     |_Hippopotame_.   |           |
|             |               |CLIMAT FROID ET  |           |
|             |               |HUMIDE.          |           |
|             |               |                 |-----------|
|             |Alluvions des  |poque de        |           |
|             |terrasses      |l'_Hippopotame_. |           |
|             |moyennes, tufs |CLIMAT DOUX.     |           |
|             |calcaires.     |                 |           |
|-------------|               |_Mammouth_,      |Type       |
|             |Moraines de la |_rhinocros _   |acheulen  |
|             |IIIe grande    |_narines_        |prdominant|Industrie
|  Moyen.     |poque         |_cloisonnes_,   |           |palolithique
|             |glaciaire.     |_ours_, _hyne_. |           |
|             |               |CLIMAT FROID ET  |           |
|             |               |HUMIDE.          |           |
|-------------|               |                 |-----------|
|             |Dpts de      |                 |           |
|             |remplissage des|                 |           |
|             |grottes, loess, |poque           |           |
|             |alluvions des  |du _Mammouth_.   |Type       |
|             |bas niveaux ou |                 |moustirien|
|             |des terrasses  |                 |prdominant|
|             |infrieures.   |                 |           |
|  Suprieur  |               |                 |           |-------------
|             |Dpt suprieur|poque du        |           |
|             |des grottes.   |_Renne_, faune   |           |Industrie
|             |Partie         |des steppes.     |           |archolitique
|             |suprieure du  |CLIMAT FROID ET  |           |
|             |loess.          |SEC.             |           |
|             |Couches de     |_Cervus elaphus_,|           |Industrie
|             |transition.    |_Castor_.        |           |msolithique
|-------------|               |                 |           |
|             |               |Espces          |           |
|             |Alluvions      |actuelles,       |           |Industrie
|  Actuel     |rcentes,      |animaux          |           |nolithique:
|             |tourbires.    |domestiques.     |           |les mtaux
|             |               |CLIMAT VOISIN    |           |
|             |               |DE L'ACTUEL.     |           |
+-------------+---------------+-----------------+-----------+-------------+
[Illustration: Fig. 25.--Stations prhistoriques du dsert entre la
valle du Nil et les oasis Relev de G. Legrain en 1897.]

On ne saurait trop insister sur ce fait que ce tableau n'est applicable
qu'aux pays occidentaux de l'Europe, tant par les phnomnes glaciaires
qu'il indique que par les climats, les faunes et les industries qui en
sont la consquence; bien des rgions n'ont pas connu les effets de la
priode glaciaire, d'autres n'ont t affects que par une grande
recrudescence de l'humidit atmosphrique: il en est rsult dans leurs
faunes des modifications tout autres que celles qui ont eu lieu dans nos
rgions du Nord, et en consquence la vie de l'homme y a suivi un cours
tout diffrent. C'est ainsi que les habitants de l'gypte semblent tre
passs directement de l'industrie palolithique au nolithique,
peut-tre mme  l'nolithique, et qu'il parat en tre de mme pour la
Msopotamie. Toutefois nous ne sommes pas autoriss  nier d'une manire
absolue l'existence des industries archolithiques dans quelques parties
de ces pays orientaux, en nous basant sur ce que nous n'en avons pas
encore rencontr de traces. Il est certain qu' la suite des grandes
inondations quaternaires ces rgions sont demeures longtemps dsertes:
l'apparition soudaine de l'industrie nolithique dans la valle du Nil
et dans la Chalde viendrait  l'appui de cette dernire hypothse. Dans
les dserts gyptien (_fig. 25_), arabe et syrien, les instruments
palolithiques sont extrmement nombreux. La population a donc t
relativement fort dense dans ce pays; puis, nous l'avons vu, survient un
hiatus comprenant tout ce qui, dans l'Europe occidentale, correspond aux
industries archolithiques et msolithiques. On pourrait allguer que
cette lacune n'est qu'apparente, qu'elle n'est due qu' l'insuffisance
de nos recherches. Je ne le pense pas, tant donnes les immensits dans
lesquelles ne parat aucune forme d'instrument qu'on puisse rattacher
aux industries archolithiques.




CHAPITRE III

LES INDUSTRIES MSOLITHIQUES


Les palethnologues ont coutume de ranger, dans la phase industrielle
nolithique, des cultures trs diffrentes de celles que nous venons
d'examiner et qu'ils considrent comme formant la transition entre les
industries de la pierre clate et l'outil en pierre polie. D'une part
on trouve, dans les mobiliers appartenant  ces groupes, beaucoup
d'instruments qui leur sont communs avec ceux des Magdalniens et,
d'autre part, apparaissent des formes nouvelles ne comprenant pas celles
de la pierre polie. En 1909[103] j'ai propos pour ces industries
intermdiaires le nom de _Msolithiques_.

[Note 103: XXXVII, 136 sq.]

En ralit, dit J. Dchelette dans son _Manuel_[104], l'ancienne
technique, celle de la taille du silex, subsista paralllement aux
procds nouveaux. Plusieurs types d'outils, lames simples, lames 
encoches, grattoirs, peroirs, etc., types qui forment le fond des
outillages en silex de tous les temps et de toutes les latitudes,
demeurent en usage, subissant parfois de lgres modifications. Des
outils nouveaux, taills de mme par percussion ou par pression,
apparaissent  ct des types anciens.

[Note 104: I, 308.]

Dans nos pays,  cette poque, les conditions de la vie s'taient
modifies: au froid sec des temps magdalniens a succd tout d'abord un
climat tempr, humide, les glaciers se cantonnant peu  peu dans les
rgions qu'ils occupent aujourd'hui. La faune actuelle s'tablit alors,
le renne se retira dans les rgions borales et les pachydermes
disparurent, alors qu'ils avaient survcu aux froids intenses des
derniers temps quaternaires, et que, cependant, les conditions taient
devenues pour eux en Gaule plus favorables que par le pass.

Cette disparition, concidant avec l'abandon des arts, si dvelopps
chez les Magdalniens, laissent  penser qu'en dpit des raisonnements
et des conclusions de la plupart des prhistoriens[105], il existe une
lacune dans nos connaissances, hiatus dont l'existence ne peut tre
nie[106]. Les phnomnes qui ont pris place  cette poque et qui ont
caus cet hiatus taient assurment d'ordre naturel, sans quoi le
mammouth, le bison et bien d'autres animaux encore ne se seraient pas
subitement teints. Quant  la disparition des arts, elle est complte,
ou, du moins, les timides tentatives des premiers temps des industries
msolithique et nolithique ne sont certainement pas une dgnrescence
de l'art des cavernes: car elles ne se prsentent pas inspires par le
mme esprit.

[Note 105: Cf. XXVI, 1, 310; LIX, 265-282.]

[Note 106: Cf. LV, 247.]

 partir du dbut des industries msolithiques, on constate une beaucoup
plus grande varit de cultures que dans les temps quaternaires. C'est
qu'au grand nombre de rgions climatriques correspondent des besoins
spciaux, et que l'esprit humain s'tant ouvert, il en rsulte des
groupements plus intimes que par le pass, un grand dveloppement des
gots et des tendances rgionales. Quant aux migrations auxquelles jadis
on attribuait peut-tre trop d'importance, mais qu'on semble nier par
trop aussi aujourd'hui, elles ont assurment t pour beaucoup dans la
transformation des civilisations de l'Europe occidentale. Sans les faire
intervenir, on s'expliquerait malaisment que les tribus magdalniennes,
demeures dans leur pays d'origine, aient dpri au point de ne rien
laisser de leur civilisation, au moment mme o les conditions de leur
existence devenaient plus favorables. Quoi qu'il en soit, les cavernes
sont presque toutes dlaisses  cette poque, bien qu'elles offrissent
toujours d'excellents abris. Sans aucun doute ces transformations
subites dans la vie rsultent de causes profondes, et tout porte 
croire qu'elles sont dues  l'intervention de peuples nouvellement venus
dans nos pays.

Il ne faut pas oublier que la Sibrie qui, depuis les dbuts de l're
glaciaire, tait sans communications avec l'Europe, spare qu'elle en
tait par les glaciers des steppes russes et le lac aralo-caspien,
venait de s'ouvrir sur l'ancien monde et que ses hordes, chasses de
leur patrie par le froid s'branlaient pour venir, par vagues
successives, envahir l'Europe, l'Iran, les Indes  la recherche de plus
grandes facilits de la vie. Ces migrations d'Est en Ouest ont dbut de
trs bonne heure et se sont poursuivies presque jusqu' nos jours, les
flots succdant aux flots sans relche. C'est dans ces mouvements qu'il
faut chercher la cause du trouble que nous constatons dans la succession
des industries occidentales, celle de l'apparition des brachycphales,
celle des langues du groupe aryen. Une grande rvolution s'accomplit
alors.

_Industrie azilienne_.--Parmi les rares dcouvertes capables de jeter
quelque lumire sur les dbuts des industries msolithiques, il convient
de citer en premire ligne celles de Piette dans la grotte du mas d'Azil
(Arige)[107].

[Note 107: PIETTE, XIII, Pau, 1892, II, 649; _id_., I (1895), 235;
_id_., VI.(1895), 276 _id_.(1896), 386. Les collections Piette sont
aujourd'hui au muse de Saint-Germain.]

Au-dessus de deux lits nettement caractriss de l'industrie
magdalnienne spare de ces dpts par une bande de limon fluvial
jaune, se trouvaient les restes d'une culture  laquelle Piette a donn
le nom d'_poque azilienne_. L se trouvaient des foyers, des amas de
peroxyde de fer, de nombreux os de cerf, aucun de renne, des silex
taills du type magdalnien, en grande abondance, petits racloirs
arrondis, outils en lame de canif, des harpons aplatis et perfors en
bois de cerf, des poinons et lissoirs en os, des os briss constatant
la prsence dans la rgion du cerf commun, du chevreuil, de l'ours, du
sanglier, du castor, du blaireau, du chat sauvage, etc... Piette
rencontra de nombreux galets de schiste portant des marques traces 
l'ocre rouge. Ce dernier fait, bien que trs tonnant, se trouve
confirm par des dcouvertes analogues dans d'autres cavernes, entre
autres dans celles de Cousade[108], prs de Narbonne, et de la
Tourasse[109].

[Note 108: I (1895), 262.]

[Note 109: D'aprs l'abb Breuil. Cf. XXVI, 1, 319.]

Dans cette mme couche taient deux squelettes dont nous aurons  parler
plus loin, au sujet des usages funraires.

[Illustration: Fig. 26.--Harpons en os et en bois de cerf.--1-3, Mas
d'Azil.--2-4, Grotte de la Tourasse (Hte-Garonne).--5-6, Grotte de
Reilhac (Lot).]

Au-dessus de la couche azilienne, l'explorateur a rencontr un dernier
niveau archologique renfermant, entre autres instruments, des outils en
pierre polie. L'industrie azilienne est donc intermdiaire entre celle
des Magdalniens et la culture nolithique.

Ce n'est pas seulement au mas d'Azil qu'on rencontre les restes de cette
industrie; bien des grottes de l'Arige, de la Haute-Garonne, en
contiennent, et si l'on s'en rapporte  la forme des harpons, on
retrouve cette mme forme dans la Dordogne, et mme en cosse, dans la
caverne d'Oban (Argyllshire); mais il serait tmraire d'tablir des
similitudes reposant seulement sur la forme d'un instrument.

_Industrie tourassienne_.--Parmi les industries msolithiques, il
convient de citer, en passant, l'industrie nomme _tourassienne_, par G.
de Mortillet[110], que ce savant archologue considrait comme l'tape
marquant la dgnrescence et l'extinction de l'industrie quaternaire.
Il y voyait une poque spciale dont il croyait retrouver les traces
dans toute l'Europe, dans le bassin mditerranen et jusqu'aux Indes. En
ralit, cette industrie ne semble pas correspondre  une culture
particulire, mais bien  des besoins spciaux, mal dfinis encore,
communs  une foule de pays, probablement  des poques diverses,
comprenant, semble-t-il, la fin des industries msolithiques et le
commencement de celles de la pierre polie.

[Note 110: _volution quaternaire de la pierre_, dans VIII (1897),
24. A. DE MORTILLET, _Les petits silex taills  contours gomtriques_,
VIII, VI (1896).]

_Industrie des kjoekkenmoeddings[111] danois_.--Les kjoekkenmoeddings, ou
dbris de cuisine, sont des buttes de dtritus laisss par le
populations  proximit de leurs habitations, parfois sur le site mme
de leur campement. Ces buttes sont de tous les temps et de tous les
lieux; en Europe occidentale et septentrionale, au Japon, au Brsil, au
Chili, en Patagonie, dans l'Amrique du Nord, on les rencontre sur les
ctes; en gypte ils sont situs dans le dsert,  quelques centaines de
pas de la zone qu'atteint le Nil dans ses crues. Envisags dans leur
acception la plus large, ces restes de campements appartiennent  toutes
les poques, mme aux temps modernes.

[Note 111: En danois _kjoekken_ signifie cuire et _moedding_ (au
pluriel _moeddinger_) dbris.]

En Danemark[112], les kjoekkenmoeddings renferment les restes de la plus
ancienne civilisation de la pierre connue dans les rgions scandinaves.
Ces buttes se sont formes aussitt que, le pays tant dbarrass de
glaces, l'homme en a pu prendre possession. Elles sont, en gnral,
larges de cinq  six mtres, hautes de deux ou trois et leur longueur
varie entre vingt et quatre cents mtres; elles se composent d'un amas
de coquilles et d'os, restes des produits de la chasse et de la pche,
renferment des silex taills d'un type spcial, racloirs, tranchets,
nuclei, couteaux, peroirs, etc., des os, des bois de cerf travaills,
et des fragments de poterie grossire. La hache polie fait compltement
dfaut dans ces gisements qu'on juge tre synchroniques de nos
campements campigniens du nord de la France. Dans ces buttes on trouve
frquemment les foyers d'antan, encore en place, et parfois les
squelettes des hommes qui habitaient ces villages, forms probablement
de huttes de branchages recouvertes de mottes de terre et alignes en
une longue file sur le ct.

[Note 112: Cf. LXXV.]

_Industrie campignienne_.--Cette industrie, localise au nord de la
Gaule, semble avoir, dans cette rgion, immdiatement prcd
l'industrie nolithique; son outillage se compose de racloirs, couteaux,
lames  encoches, peroirs, des temps prcdents, auxquels viennent
s'ajouter les tranchets, en grand nombre, et les pics.

Les stations de cette industrie se rencontrent principalement dans les
dpartements de la Somme et de la Seine-Infrieure, sous forme de fonds
de cabanes o, parmi les cendres, sur une hauteur de 0 m. 60  0 m. 80
et une largeur de 3  6 mtres se trouvent les foyers et les objets
divers les accompagnant: silex taills, clats, fragments de poterie
gnralement grossire, mais dont quelques-uns sont pars d'ornements
gomtriques gravs  la pointe dans la pte molle, meules  bras et
molettes. On rencontre trs rarement dans ces fonds de cabanes la hache
polie; toutefois la prsence de cet instrument dans cette industrie est
encore discute[113]. Les ttes de flches lancoles ou barbeles, si
abondantes dans l'outillage nolithique, font compltement dfaut.

[Note 113: XXVI, I, 326.]

C'est en 1872 qu'a t dcouverte par Eugne de Morgan[114] la station
du Campigny, prs de Blangy-sur-Bresles (Seine-Infrieure), et en 1886
Ph. Salmon proposa de crer une poque campignienne.

[Note 114: LIV.]

Bien que beaucoup d'autres campements de cette nature aient t reconnus
en ces dernires annes, les opinions sont encore partages au sujet de
cette industrie qui n'a pas t rencontre jusqu'ici en gisements
stratifis, superposs  des industries plus anciennes, ou supportant
d'autres plus rcentes. Ces stations, trs pauvres en haches polies,
disait G. de Mortillet[115], ont un cachet tout particulier; elles
pourraient bien reprsenter, en France, le commencement de l'poque
nolithique.

[Note 115: XL, 2e edit., 518.]

Les industries msolithiques, trs nombreuses, assurment, ont t
jusqu' ce jour fort mal tudies, aussi bien dans notre pays qu'
l'tranger; la raison en est que les gisements sont toujours isols,
sans relations stratigraphiques avec les autres industries, que les
spultures nolithiques sont le plus souvent des ossuaires o se
mlangent squelettes et mobiliers des poques diverses; ds lors on ne
peut savoir si dj elles taient en usage aux temps de l'industrie
msolithique enfin que les types appartenant  ces industries qui se
trouvent dans les collections ont t, la plupart du temps, ramasss 
la surface du sol. Peut-tre convient-il de ranger dans les industries
msolithiques certains types de l'Afrique du Nord et de la Syrie. Tout
ce qu'il est possible d'affirmer  leur gard est qu'elles ne renferment
plus que trs rarement des formes spciales archologiques, et que la
pierre polie ne se montre pas communment dans leurs gisements.

J'ai souvenir d'avoir, moi-mme, en 1873, trouv dans un fond de hutte
au Campigny, une hache nolithique en silex, polie et retaille, au
tranchant, mais non repolie. Cette observation permettrait de supposer
que l'industrie campignienne aurait exist dans le nord de la France,
alors que le nolithique avait dj pris son essor dans d'autres
rgions, peut-tre peu lointaines, et que les haches polies, trs rares,
qu'on rencontre parfois dans les mobiliers campigniens parvenaient par
le commerce en Picardie. On peut opposer cependant  cette dcouverte
l'opinion que les villages campigniens n'ont pas cess d'tre habits
lors de l'apparition dans le pays de l'industrie nolithique et que, par
suite, la prsence de haches polies dans les fonds de cabanes peut tre
due  l'occupation postrieure du village par des hommes connaissant le
polissage du silex.

[Illustration: Fig. 27.--Silex taills campigniens (Le Campigny,
Seine-Infrieure).]




CHAPITRE IV

LES INDUSTRIES NOLITHIQUES


Avec l'industrie nolithique, nous voyons, dans le monde entier, surgir
des innovations sans nombre; il apparat clairement que cette phase du
dveloppement de l'intelligence humaine fut celle qui ouvrit au progrs
ses vritables voies. Le polissage des matires dures qui, nous l'avons
vu, tait appliqu  l'os et  l'ivoire, ds le pleistocne, dans les
industries solutrenne et magdalnienne, est alors gnral; il devient
d'usage pour aiguiser les roches les plus dures, le silex, le jade, la
diorite, la synite, etc., et leur donner une forme reconnue pour tre
la mieux adapte  la destination des instruments. L'homme, toujours
chasseur et guerrier, faonne les pointes de ses flches de mille
manires; mais le plus souvent, il s'inspire du harpon d'antan, et les
munit de barbelures (_fig. 28_). Il ne se contente plus des peaux de
btes pour se vtir, mais tisse la laine et les fibres des plantes,
perfectionne ses arts cramiques, asservit les animaux  ses volonts,
lve le btail, se construit des demeures sur terre et sur les eaux,
creuse des pirogues, enfin cultive les crales. Les portes sont grandes
ouvertes pour qu'il entre vritablement dans le progrs; il lui suffira
de dvelopper ses connaissances, d'amliorer ses moyens de fabrication
et, le jour o paratra le mtal, il sera dfinitivement sorti de la
barbarie.

[Illustration: Fig. 28.--Pointes de flche.--1-8, Abydos (Coll. de
l'auteur, don au Muse de St-Germain).--9-14, Ouargla (rcolte
Pzard).--15. Suse (Muse de St-Germain).--16, Alcala
(Portugal).--17, Gironde (S.-G.).--18, Aveyron (S.-G).--19, Dolmen de
Gourillach (Finistre).--20, Fayoum.--21, Californie (obsidienne).--22,
Aveyron.--23, (id.).--24, Finistre.--25, Loir-et-Cher.--26, Abruzzes
(Italie).--27, Aube.]

En mme temps qu'il amliore sa vie, sa pense se dveloppe, il cherche
le pourquoi des choses et, de ses mditations en prsence des phnomnes
de la nature, des incidents de l'existence, s'affirment des ides
religieuses ou superstitieuses, ses spultures tmoignent d'une
croyance  la seconde vie, l'architecture commence avec les pierres
leves et les dolmens, les alles couvertes. L'ouvrier devient mineur,
va chercher dans le sein de la terre de belles matires afin d'en faire
ses outils et ses armes, il creuse le sol, attaque les bancs
gologiques, et cette matire premire, ce silex devient un objet de
commerce trs tendu, parce qu'il manque dans bien des rgions. De
vastes ateliers se crent pour alimenter l'exportation de la pierre
taille. Les beaux silex de Spiennes et du Grand Pressigny vont jusqu'en
Suisse et l'ambre arrive en Gaule de pays lointains. Enfin l'homme
protge ses agglomrations au moyen d'enceintes fortifies, s'tablit
dans des Acropoles.

Les arts glyptiques, disparus avec les Magdalniens, leurs auteurs, sont
remplacs par de grossires reprsentations de l'homme lui-mme, de ses
armes, et par des ornements gomtriques indignes de la perfection
qu'atteint la taille de la pierre. En gypte, en Scandinavie, grce 
l'abondance et  la belle qualit du silex dans ces pays, cette pierre
se transforme en vritables oeuvres d'art, sous forme de couteaux, de
poignards, de ttes de javelots et de lances, de pointes de flches, et
les ouvriers deviennent si habiles qu'ils taillent mme des bracelets
lgers et minces comme s'ils taient faits de mtal. Dans la valle du
Nil, dans les pays lamites, en Syrie, en Crte, dans l'Hellade
d'aujourd'hui, la poterie peinte se montre, semblant n'tre que la
descendance d'arts plus anciens, dont les origines sont encore
mystrieuses.

Mais, suivant les rgions et suivant les peuples qui les habitent, il
s'tablit une foule de foyers de la culture nolithique, chacun
possdant ses qualits propres, ses caractristiques. Les types des
instruments diffrent d'un pays  un autre[116], au point que, pour un
ethnologue accoutum  manier les silex travaills, il est ais de
distinguer,  premire vue, la provenance de chacun d'eux.

[Note 116: Cf. HANS HILDEBRAND, Sur la subdivision du nord de
l'Europe en provinces archologiques, pour l'ge de la pierre polie
(Congrs de Bruxelles, 479-485).]

La multiplicit des foyers nolithiques ne fait aucun doute; mais il
nous serait impossible de fixer la position gographique d'un seul
d'entre eux et, bien certainement aussi, ces divers centres ont souvent
ragi les uns sur les autres. Les peuples, dans le monde entier,
taient, aprs les temps quaternaires, fort mlangs; aussi leurs
industries s'enchevtrent-elles d'une manire dsesprante pour celui
qui s'efforce de trouver les origines mme d'un seul des groupes
humains.

La propagation de l'ambre, matire nordique, jusque dans notre occident,
montre combien taient tendues les relations d'alors, et bien des
preuves viennent nous convaincre que dans ces temps encore de grands
mouvements de peuples vinrent,  bien des reprises, changer la face des
choses en Europe. L'histoire lgendaire nous entretient de quelques-uns
de ces mouvements.

Si le milieu recevant tait compliqu par le fait de migrations
antrieures, le flot envahisseur ne l'tait pas moins. Il y eut srement
une multitude de mouvements qui, ne touchant que les voies naturelles,
se recouvrirent, se croisrent, laissant entre eux de vastes espaces
indemnes de leur action directe. Il semble, en effet, certain que ce ne
sont pas les mmes hommes qui levrent les monuments mgalithiques, et
qui btirent les villages lacustres; que les divers types de l'industrie
nolithique, rpondant  des tendances diffrentes, impliquent la
diversit des origines ethniques. Et, cte  cte, on rencontrait alors,
comme parfois encore de nos jours, des cultures trs diverses comme
dveloppement. L'examen des diverses tribus Peaux-Rouges de l'Amrique
mridionale en fournit aujourd'hui mme de frappants exemples, et les
colonies hollandaises de la Malaisie montrent pour le moins trois degrs
d'avancement continuant  persister, quoique les trois classes d'hommes
vivent cte  cte. Pour ne parler que de l'Occident europen, n'est-il
pas concluant de constater qu'en France et en Angleterre la hache
nolithique polie est arrondie sur les cts, que dans les pays
scandinaves et la Finlande, le nord de l'Allemagne, les les de la mer
Baltique, elle est taille et polie carrment sur ses bords, que dans
les palafittes son tranchant seul est poli, et qu'en Italie elle porte
une large rainure?

[Illustration: Fig. 29.--Armes et outils nolithiques de l'Amrique du
Nord.]

En se gnralisant, le problme devient plus insoluble encore; car le
monde entier, ou presque entier, a connu la hache en pierre polie, comme
il a connu le coup de poing de type acheulen: mais, alors que le coup
de poing est  peu de chose prs du mme type dans toutes les rgions,
il n'en est pas de mme pour la hache polie dont la forme varie 
l'infini, tout en conservant les mmes principes statiques.

De mme que pour l'tude des industries quaternaires, celles relatives
aux cultures nolithiques sont encore cantonnes dans les pays
europens, asiatiques de l'Ouest et africains du Nord; car ce que nous
savons du reste des vieux continents et du Nouveau Monde (_fig. 29_) est
encore bien imprcis. En Amrique, toutes ces civilisations, si
compliques dans certaines rgions, si primitives dans d'autres, toutes
comprises sous la vague appellation de pr-colombiennes, ne nous sont
connues ni par leur tendue gographique, ni par leur poque, alors que
pour celles de l'Ancien Monde, nous commenons  voir plus clair non
seulement dans leur tendue, mais aussi dans leur succession pour chaque
rgion.

[Illustration: Fig. 30.--Outillage nolithique de la Scandinavie
(Danemark et Scanie).]

Dans les pays scandinaves (_fig. 30_), on constate aux dbuts
l'existence d'une industrie dans laquelle la hache est entirement
polie, ou polie seulement sur son tranchant; puis vient l'apparition de
la hache perce, ou hache-marteau, dnotant une habilet consomme dans
le travail de la pierre; enfin l'tablissement d'une phase de transition
rpondant  l'apparition du mtal (industrie nolithique).

En Espagne[117], on distingue trois poques: une industrie locale,
d'aspect archaque, avec quelques objets polis, probablement imports,
rpondant  l'poque des kjoekkenmoeddings portugais (industrie
msolithique?), mais non pas  celle de la civilisation analogue en
Scandinavie; ensuite, le plein dveloppement du travail de la pierre
polie et de la poterie orne, cette industrie rappelant beaucoup comme
art et comme technique, celle des premires villes d'Hissarlik; enfin
vient l'apoge de la taille du silex et le commencement des mtaux
(nolithique).

[Note 117: LXIII.]

En Suisse, l'industrie lacustre comprend trois priodes successives:
tout d'abord celle des haches, petites,  peine polies, fabriques en
roches indignes; les os sont alors travaills d'une faon rudimentaire
et la poterie, grossire, n'est pas orne (_fig. 31_); puis vient
l'industrie des haches plus grandes, simples ou perfores, de matire
souvent trangre  la Suisse; la poterie, moins grossire, est alors
simplement orne. Enfin paraissent les haches-marteaux perfores, qui
abondent dans certaines stations; le travail de la pierre, de l'os, de
la corne est ds lors  son apoge; on ne voit plus de roches
trangres, la poterie s'orne de plus en plus; le mtal fait son
apparition (nolithique).

[Illustration: Fig. 31.--Outillage nolithique des Cits lacustres.

1, 2 et 3, Haches polies seulement au tranchant (lac de Neuchtel) (1/3
G. N.).--4, Manche de hache (lac de Neuchtel) (1/3 G. N.).--5, Hache
emmanche (lac de Neuchtel) (1/4 G. N.).--6, _Id_., lac de Chalins (1/4
G. N.),--7, Herminetie (lac de Bienne) (1/4 G. N.).--8, Ciseau,
Latringeu (Suisse) (1/2 G. N.).--9, Hache-marteau (lac de Neuchtel)
(1/3 G. N.).--10, Arc (Robenhausen, Suisse) (1/8 G. N.).--11, Pointe de
flche (lac de Neuchtel). (G. N.).--12, Massue en bois d'if
(Robenhausen) (1/6 G. N,).--13, Poignard en bois d'if (Robenhausen) (1/2
G. N.).--14, Poinon en os (lac de Neuchtel) (1/2 G. N.).--15, Poinon
en bois de cerf (lac de Chalins) (1/2 G. N.).--16, Scie monte en bois
(Robenhausen) (2/3 G. N.).--17, _Id_. (lac de Moosseedorf) (2/3 G.
N.).--18, Racloir en silex (lac de Neuchtel) (2/3 G. N.).--19, Pointe
en silex (lac de Neuchtel) (2/3 G. N.).--20, pingle en os (lac de
Neuchtel) (1/3 G. N.).--21, Aiguille en os (lac de Neuchtel) (1/3 G.
N.)]

[Illustration: Fig. 32.--Couteaux de silex Messawiyeh (Haute-gypte)
(Fouilles Garstang).]

[Illustration: Fig. 33.--Pointes de silex de la Haute-gypte

1 et 2, Adimiyeh (Rech. Henri de Morgan).--3, 4 et 5, Ngadah (Rech.
Flinders Petrie).]

En Italie, o l'on ne rencontre jamais de haches polies en silex, o
toutes sont faonnes dans des roches dures, il semble que dans cette
pninsule, deux courants nolithiques se soient runis: l'un venant du
Jura et de la Suisse, qui, traversant les Alpes, serait descendu dans la
valle du P et du Tessin, sans dpasser le P; l'autre arrivant du
bassin du Danube, par l'Istrie, l'milie et la Vntie, se serait
avanc, en longeant les ctes adriatiques, jusque dans l'Apulie.

[Illustration: Fig. 31.--Haches en pierre polie. Tph Goulam (Poucht 
Kouh et Louristan).]

Pour la France, le sud de l'Angleterre et la Belgique[118], il semble
que nous devons adopter trois divisions: tout d'abord une industrie trs
voisine du Campignien, mais possdant la hache polie et la tte de
flche caractristique du nolithique; ensuite celle de la
hache-marteau, correspondant  l'introduction des roches trangres et 
l'apoge dans la taille du silex; enfin l'emploi du mtal concurremment
avec l'industrie prcdente; la poterie s'amliorant au cours de ces
trois phases.

[Note 118: Pour la Belgique, Rutot, LXII, divise le msolithique et
le nolithique en cinq phases: 1 Tardenoisien; 2 Flnusien; 3
Campignien; 4 Robenhausien; 5 Omalien.]

[Illustration: Fig. 35.--Hache-marteau en serpentine--Chalde. (Coll. de
l'auteur, Muse de St-Germain).]

En gypte (_fig. 32_ et _Fig. 33_)[119], il n'y aurait eu que deux
phases, celle de la hache polie du type europen, dans laquelle le silex
fait seul tous les frais de l'outillage[120], et la priode nolithique
dans laquelle le travail du silex atteint son apoge. Alors se trouve en
mme temps l'emploi des roches dures et du mtal; la poterie orne de
peintures  l'ocre rouge atteint sa plus grande perfection. Nous verrons
plus loin que l'usage du mtal dans la valle du Nil et les arts
semblent tre venus de l'Asie.

[Note 119: XXXIX.]

[Note 120: L'existence de cette phase dans la valle du Nil est
douteuse.]

En lam (_fig. 34_) et dans la Chalde (_fig. 35_ et _36_), on rencontre
galement deux phases, celle de la hache polie du type europen[121],
quoique plus plate, et l'industrie nolithique, avec son admirable
cramique peinte dj trs stylise, ses instruments varis, ses
haches-marteaux, ses pointes du type solutren et ses armes et
ustensiles mtalliques trs primitifs.

[Note 121: Mme observation que pour l'gypte (note 2).]

[Illustration: Fig. 36.--Instruments de silex.--Yokha (Chalde). Coll.
de l'auteur (Muse de St-Germain).]

Le Sahara et la Tunisie (_fig. 37_) montrent une industrie qui offre
beaucoup d'analogie avec celle de l'gypte, mais on n'y rencontre pas
ces grandes lames merveilleusement ouvres de la valle du Nil.
L'industrie de la Palestine est plus proche parente de celle de l'gypte
(_fig. 38_) que celle du Nord de l'Afrique.

[Illustration: Fig. 37.--Nolithique du Sahara (Rech. Pzard) (environs
de Ouargla). 1 et 3, Coquille d'oeuf d'autruche.--2, Silex blond
opaque.--4, Silex brun vein de noir.--5, Silex gris, patine
blanche.--6, Silex blond opaque.--7  9, Silex jaune translucide.--10,
Silex blond opaque.--11, Silex opalin translucide.--12, Silex
jaune.--13, Silex opalin translucide.]

[Illustration: Fig. 38.--Instruments nolithiques, de la Palestine.

1-3, Sour Baher (Jrusalem).--4-5, Valle d'Hesban (d'ap. Vincent.)]

L,  peu de chose prs, se bornent nos connaissances quant  la
division des industries nolithiques dans les pays explors jusqu' ce
jour. Comme on le voit, l'volution de chaque pays a t indpendante
dans ses grandes lignes; mais aussi les diffrences constates sont
souvent dues  des influences trangres.

Quant  l'ge que l'on peut assigner  l'industrie nolithique, il est
naturellement variable suivant les pays. O. Montelius, s'appuyant sur la
stratigraphie du Tell de Suse et sur les observations de mme ordre
faites en gypte, accorde vingt mille ans  l'apparition de la hache
polie en lam et dans la valle du Nil. Cette estimation est beaucoup
trop leve, car elle accorderait douze mille ans environ  la dure de
la phase nolithique pure dans ces deux pays, et l'importance des restes
laisss par cette industrie, en gypte comme en Susiane, ne lgitime
aucunement cette apprciation. Toutefois nous devons avouer que nous ne
possdons pas de base pour fixer chronologiquement les dbuts de cette
culture dans aucun pays. Par suite, toute apprciation  cet gard ne
peut tre que du domaine de l'imagination.

En ce qui concerne la limite infrieure, nous sommes moins mal
renseigns, parce que nous approchons des temps historiques. En Chalde,
c'est vers la fin du sixime millnaire avant notre re, que le mtal
serait venu mettre fin  l'industrie nolithique dans cette rgion, si
toutefois elle a jamais exist, ce que je considre comme trs peu
probable, et il en aurait t,  peu de chose prs, de mme en
gypte[122]; tandis que c'est, au plus tt, au XXXe sicle, que
serait ne la civilisation genne, et que la Scandinavie n'aurait connu
le bronze qu'au XVIIIe ou XXIIe sicle avant J.-C. En Gaule, en
Suisse et dans les pays limitrophes, c'est vers le XXVe sicle que se
serait passe cette volution; alors que la Finlande aurait, vers le
Ve, ou mme le IIIe sicle avant le Christ remplac ses armes de
pierre par des instruments de fer, sans passer par l'intermdiaire
presque gnral du cuivre et du bronze, et que bien des tribus de la
Polynsie et d'autres rgions, dcouvertes par les Europens dans les
temps modernes, auraient attendu jusqu'au XVIIIe sicle ou au XIXe
sicle aprs J.-C. pour mettre de ct la hache de pierre et prendre
l'arme  feu. Nous avons vu prcdemment que la Basse-Chalde semble
n'avoir jamais connu l'homme en possession de l'industrie nolithique
proprement dite; qu'au moment o elle s'est peuple, et que dj les
habitants des montagnes qui la bordent au nord-est et au nord
connaissaient le cuivre.

[Note 122: XXXIX; _Le tombeau de Ngadah_, Paris, 1897; XXXV.]

Dans une semblable tude, n'ayant en vue que l'expos d'ensemble des
progrs de l'humanit, il serait hors de propos d'entrer dans la
description des innombrables industries nolithiques des rgions
diverses; nous donnons en figures les principaux types de quelques-unes
d'entre elles, et le lecteur jugera par lui-mme des caractristiques.
Nous ferons cependant remarquer qu'aucun pays n'a jamais atteint la
perfection de l'gypte et des pays scandinaves dans l'art de tailler la
pierre, et les ouvriers de la valle du Nil dpassaient de beaucoup en
habilet ceux du Danemark et du sud de la Sude. Toutefois, dans l'une
comme dans l'autre de ces deux rgions, il est fort possible qu'
l'poque de la fabrication de ces admirables instruments, tant en
Scandinavie qu'en Orient, le cuivre ait t dj connu, bien qu'on ne le
rencontre pas en Danemark et qu'en gypte on trouve les mmes silex
taills avec et sans le mtal.

Toutefois, avant d'en terminer avec les industries nolithiques, nous
montrerons, en citant un certain nombre de formes de haches polies,
combien sont variables ces instruments (_fig. 38_).

Les types n 1 et n 2, trs rpandus en Europe, se rencontrent aussi en
Asie antrieure et aux Indes, entre autres pays, alors que la forme n
5, avec ses flancs carrs, caractristique des pays scandinaves, du nord
de l'Allemagne et de la Finlande, se trouve aussi, quoique plus
exceptionnellement, dans nos pays occidentaux. La forme n 6, en pierre
dure, synite, diorite, etc., est universelle; le type n 7 est rare en
Occident, de mme que les formes nos 8 et 9, n 10 et 18 se
rencontrent en lam et en Chalde, caractrises par ce fait que
l'instrument est plus plat, moins renfl que dans nos pays. Le type n
12, qui est rare en Europe, se rencontre aux Antilles, alors que le n
13, trs spcial, semble tre particulier  l'Indo-Chine. Les nos 15
et 16 sont abondants aux tats-Unis, mais on les connat aussi de
l'Europe et de l'Asie. Les mines de sel de Koulpi, dans la
Transcaucasie, ont fourni quelques-uns de ces instruments.

Le type n 17 semble tre spcial  l'lymade et celui n 19 
l'gypte; on connat des instruments mtalliques prsentant ces formas;
mais l'outil de mtal a-t-il t copi sur celui de silex ou bien
est-ce l'inverse qui a eu lieu? Nous ne saurions en dcider. Puis vient
la hache (ou tranchet) plate sur une face, trs spciale  la valle du
Nil, bien qu'elle soit inspire du mme principe que le tranchet
campignien.

[Illustration: Fig. 39.--Diverses formes de haches nolithiques.

1, France et tout l'Occident de l'Europe.--2, _Id_. type le plus
frquent.--3, Jadite (Seine-et-Marne).--4, _Id_. (Bretagne).--5, Type
le plus frquent en Scandinavie, en Finlande, dans le nord de
l'Allemagne; existe aussi dans l'Occident europen.--6, Extension
universelle.--7, Occident europen, rare.--8, _Id_. rare.--9, _Id_.
rare.--10, Susiane et Chalde, type plat arrondi sur les cts--11,
Jadite (Gers).--12, Antilles.--13, Cambodge.--15, tats-Unis.--16,
_Id_. Asie intrieure,--17, Susiane.--18, _Id_. type trs plat.--19,
gypte.--20, type plat d'un ct.]

[Illustration: Fig. 40.--Emmanchement des haches de pierre polie.

1, La Lance (Muse de St-Germain. don de l'auteur).--2. Seeland
(Danemark).--3, Clairvaux (Jura).--4, Baie de Penhout
(Loire-Infre).--5, La Lance (Suisse).--6, Gavr'inis (Morbihan).]

Enfin les nos 3, 4 et 11 figurent des instruments de jadite, matire
considre jadis comme ayant t exporte en Gaule de pays trs loigns
(de Sibrie?), mais regarde aujourd'hui comme indigne de nos pays.

La hache polie tait emmanche, nous en possdons de nombreux
exemplaires munis de leur manche (_fig. 40_, nos 1  5) et, dans les
sculptures contemporaines de l'industrie nolithique, nous les voyons
figurer (_fig. 40_, n 6). Le plus souvent, la hache pntrait dans un
morceau sci et creus de bois de cerf et ce bois de cerf lui-mme, le
plus souvent, tait fix en travers d'un manche de bois. Quant aux
instruments munis d'une rainure, ils taient emmanchs directement dans
le bois. Les outils tels que scies, gouges, tranchets, racloirs, burins,
taient trs frquemment emmanchs soit dans du bois, soit dans de la
corne ou de l'os.

Parmi les armes les plus frquentes, et en mme temps les plus varies
de l'industrie nolithique, il faut citer les pointes de flches qui,
dans la plupart des stations, se rencontrent en trs grand nombre, en
tous pays du monde. La varit des formes est infinie, et encore ne
possdons-nous que les ttes de flches en silex et quelques-unes en os;
celles faites en bois, en corne, en artes de poissons ont disparu.

[Illustration: Fig. 41.--Emmanchement des pointes de flches en silex.

1, Californie, d'aprs A. de Mortillet.--2, Hlouan (Basse-gypte).--3,
Abydos.--4 et 5, Abydos (d'aprs Flinder Petrie).--7 et 8, Flches 
tranchant de la priode gyptienne historique. (Coll. de
l'auteur.--Muse de St-Germain).]

L'emmanchement de ces pointes de flches (_fig. 41_), lui-mme, tait
trs vari; nous en possdons quelques spcimens soit antiques, soit
parmi les collections ethnographiques de nos muses.

On remarquera que la tte de flche tranchante, en usage chez les
gyptiens aux temps historiques (_fig. 41_, nos 6, 7 et 8) (Moyen
Empire), tait dj employe par les contemporains de la premire
dynastie (_fig. 40_. nos 4 et 5), qui avaient fait de cette arme une
vritable oeuvre d'art. Mais,  ct de ces belles ttes de flches, il
en tait certainement d'autres, composes d'un simple clat sans
retouches, dont nous rencontrons sans doute de nombreux spcimens sans
comprendre leur usage. Et il en est srement de mme pour une foule
d'instruments appartenant  toutes les industries de la pierre, quelque
peu retouchs ou mme sans retouches, dont l'emploi demeure inconnu.

Ainsi les formes nolithiques varient  l'infini et se partagent en une
foule de districts, en poques trs varies. Il est de ces industries
qui sont fort anciennes, il en est d'autres qui sont nos contemporaines,
mais, quel que soit leur ge, quelque soit leur pays, toutes refltent
les mmes penses, chez les ouvriers qui les taillaient; et, par suite
des exigences de la matire, toutes prsentent un air de parent, bien
que dans la plupart des cas ces diverses industries soient absolument
indpendantes les unes des autres.




CHAPITRE V

LES INDUSTRIES NOLITHIQUES


Les archologues italiens ont donn ce nom  la phase industrielle dans
laquelle, aux instruments nolithiques, se joignent quelques objets
mtalliques. Cette phase caractrise la transition entre l'usage de la
pierre taille et celle du bronze. Elle ne connat pas les alliages,
mais seulement deux mtaux, le cuivre et l'or, existant  l'tat natif
dans tous les pays du monde.

Il ne faut pas cependant comprendre dans l'industrie nolithique les
instruments de cuivre simplement forgs, tels ceux des Indiens de
l'Amrique du Nord; ces objets appartiennent  la culture nolithique,
le mtal n'ayant pas t fondu, mais jouant seulement le rle de minral
mallable. Par phase nolithique on entend donc celle rsultant des
premiers pas de la mtallurgie.

Les instruments de cuivre pur ont t en usage plus ou moins longtemps
dans presque tous les pays: on en rencontre dans l'Europe entire, en
Asie jusqu'aux Indes et, peut-tre, plus loin encore vers l'Orient, mais
ils semblent faire dfaut au Japon, dans toute l'Afrique, sauf l'gypte,
et naturellement en Ocanie, rgion dans laquelle la pierre taille
tait encore en usage de nos temps.

Le cuivre a-t-il t dcouvert en un seul pays d'o sa connaissance
aurait rayonn sur les autres rgions, ou les foyers de sa dcouverte
sont-ils multiples? C'est ce que nous ne saurions dire d'une manire
certaine; cependant, comme on le rencontre  la base de toutes les
civilisations, il est  croire que c'est dans les pays des plus
anciennes cultures que se sont forms les foyers, peut-tre secondaires,
mais d'o cependant la prcieuse dcouverte se serait rpandue de par le
monde.

Or ces pays  culture trs ancienne sont fort peu nombreux. Seules la
Chalde, la Susiane, l'gypte et les les gennes peuvent entrer en
ligne de compte par leur antiquit.

Cette antiquit, en ces dernires annes, a t rajeunie de mille ans
par les savants allemands[123] qui se refusent  reconnatre la vieille
chronologie de Nabonid, et cette thse a t accepte en France par bon
nombre d'archologues[124]. Mais cette nouvelle thorie, que d'ailleurs
on tend maintenant  abandonner, ne laissant pas  la civilisation
orientale le temps ncessaire  son dveloppement et aux dynasties celui
de s'tendre sans chevaucher par trop les unes sur les autres, nous
conserverons les anciennes valuations chronologiques.

[Note 123: DOUARD MEYER (_Aegyptische Chronologie, Abhandl, Berlin,
Akad._, 1904, et _Nachtrage, id._, 1907) tablit sa thorie sur des
calculs astronomiques. Voir les objections de G. MASPRO dans XI (1905),
II, 203.]

[Note 124: Cf. XXVI, II, 1re partie, 54; XXVII, 2 dit., 1914;
tableau, pl. XII, etc.]

[Illustration: Fig. 42.

Ivoire. Tombe du roi Qa (1re dynastie).--Flinders Petrie, _The Royal
Tombs_, 1900. Part I, pl. XII, fig. 12, 13.]

Dans ces conditions, c'est dans la seconde moiti du cinquime
millnaire avant notre re que serait ne la culture pharaonique.
Toutefois le problme se pose de savoir si cette culture est indigne ou
bien si elle provient d'influences trangres. Nous allons montrer
comment, de trs bonne heure, aux temps de l'industrie nolithique en
gypte, la valle du Nil a t soumise  des influences asiatiques,
probablement mme occupe pour un temps par des populations venues des
rgions msopotamiennes, et que ces conqurants auraient apport dans ce
pays la connaissance du cuivre. Nous verrons plus loin que c'est
galement  cette poque que paraissent avoir dbut les arts cramiques
chez les Pr-gyptiens.

[Illustration: Fig. 43.--Reprsentation de l'homme au dbut de l'poque
pharaonique (D'aprs Flinders Petrie, _Royal Tombs_, 1901).]

Dans la tombe du roi Qa, de la Ire Dynastie, Fl. Petrie[125] a
dcouvert une plaque d'ivoire reprsentant un captif de type asiatique
(_fig. 42_), bien que l'auteur le pense tre libyen. D'autres
figurations de la mme poque (_fig. 43_) montrent que dj les artistes
tenaient grand compte des caractres ethniques dans leurs
reprsentations. Ailleurs, sur une plaque de schiste du Muse
britannique (_fig. 44_), on voit en haut  droite un personnage vtu
d'une longue robe de caractre asiatique, qui pousse devant lui un
captif nu, alors qu' gauche un autre personnage nu s'enfuit; dans le
champ on voit des carnassiers et des rapaces dvorant les cadavres  la
suite d'une bataille. Les vaincus sont des Africains, ils portent la
barbe  l'gyptienne et ont les cheveux crpus; il est  croire qu'en
ces temps primitifs la race qui peuplait les bords du Nil n'tait pas de
type pharaonique, et que, s'il existait des hommes aux cheveux lisses,
ils taient cantonns vers le nord, dans le delta en formation.

[Note 125: _The royal tombs_, 1900: part. I. pl. XII, fig. 12 et 13;
pl. XVII, fig. 30.]

[Illustration: Fig. 44.--Palette de schiste archaque gyptienne (Muse
britannique).]

Ces documents, et il en existe beaucoup d'autres, montrent,  n'en pas
douter, que l'gypte, vers l'poque de sa premire dynastie, plutt
avant qu'aprs, a t le thtre d'une lutte entre deux peuples de races
distinctes, et renseignent sur la nature et l'origine des envahisseurs.

Il en est de mme quand on compare les _fig. 45_ et _46_, dans
lesquelles nous avons group les principales formes industrielles et
artistiques communes  l'gypte ant-pharaonique,  la Chalde et 
l'lam. On conviendra que les analogies sont telles qu'on ne peut nier
l'influence de l'une des civilisations sur l'autre. Or la prsence de la
divinit asiatique en gypte (nos 2, 3, 5, 6, 27, 33) et du
cylindre-cachet qui, comme on le sait, est d'origine chaldenne, ne peut
laisser de doutes au sujet du foyer d'o serait partie la culture qui se
transforma plus tard en civilisation pharaonique.

[Illustration: Fig. 45.--Principaux objets archaques gyptiens.]

Il est donc  penser que c'est de la Chalde que vint en gypte et sur
les ctes asiatiques de la Mditerrane, la connaissance du cuivre
(_fig. 47_). Mais cette dduction ne nous avance pas quant au pays
d'origine de la dcouverte de ce mtal (_fig. 48_): car nous n'avons
jamais rencontr dans la Chalde comme dans l'lam, comme sur le plateau
iranien (_fig. 49_), de traces certaines de l'industrie nolithique pure
et nous savons, par l'tude de la formation du delta des fleuves
chaldens, que ces parages n'ont t que relativement tard aptes 
recevoir l'homme. Ce n'est donc pas en Chalde, ni dans l'Iran qu'ont eu
lieu les premiers essais mtallurgiques. Il n'en demeure pas moins que,
suivant toute vraisemblance, bien que nous ne connaissions pas encore le
point initial de la mtallurgie, l'Asie Antrieure a t pour le moins
l'un des principaux foyers secondaires propagateurs de la connaissance
du mtal.

Des ctes mditerranenes et de l'Asie centrale les types principaux de
l'outillage en cuivre se seraient rpandus dans les les mditerranenes
en premier lieu, puis dans l'Europe occidentale, peut-tre mme centrale
et nordique, se modifiant suivant les innombrables cultures nolithiques
dans lesquelles ils pntraient, mais conservant leurs caractres
principaux, ceux de la hache plate et du poignard triangulaire; et si
quelques rares objets gyptiens, phniciens ou gens sont parvenus
jusqu'aux confins de l'Europe, ce ne fut jamais qu'exceptionnellement:
c'est la connaissance des procds mtallurgiques qui s'est rpandue et
non l'objet lui-mme. Le mtal circulait probablement sous forme de
lingots, ainsi qu'on l'a constat pour le bronze, qu'on exportait tout
prpar, contenant la bonne proportion d'tain.

Il parat aujourd'hui prouv que c'est en mme temps du Sud et de l'Est
qu'est parvenue en Gaule la connaissance du cuivre, qu'elle nous est
venue de la mer Noire et de l'ge, pays o, suivant les spcialistes
des questions gennes, cette industrie aurait dbut vers le
commencement du troisime millnaire avant notre re; mais,
naturellement, sa propagation jusqu'aux les Britanniques et  la
Scandinavie aurait exig de longs sicles. Nous ne contredirons pas ces
auteurs en ce qui regarde l'ge de la civilisation dans les les
mditerranenes, pas plus que dans l'Europe occidentale.

[Illustration: Fig. 46.--Principaux objets archaques susiens et
chaldens.]

[Illustration: Fig. 47.--Industrie pr-pharaonique de la Haute-gypte.]

[Illustration: Fig. 48.--Industrie nolithique des temps historiques en
gypte. Objets de la 1re dynastie pharaonique.]

Quant  l'or, on le rencontre aussi anciennement employ que le cuivre,
dont il est le compagnon dans presque toutes les stations et dans les
spultures nolithiques. La tombe de Mns,  Ngadah, contenait une
perle-spirale d'or, fort pesante. De mme, dans les spultures de
Mugher (Ur de la Bible) et de Warka (Erech) les tombes renferment en
mme temps que des outils de pierre et de cuivre (quelquefois aussi de
bronze), de grossiers bijoux d'or.

Quoique les dcouvertes soient, de jour en jour, plus nombreuses, nous
sommes encore bien insuffisamment renseigns sur l'extension et la dure
des industries nolithiques; ce n'est que par de trs nombreuses
analyses chimiques qu'il sera possible d'tre  mme de se prononcer;
car l'usage du bronze venant se greffer sur celui du cuivre, on trouve
frquemment des mlanges d'instruments de pierre, de cuivre et de
bronze. Aussi la plupart des archologues, tout en reconnaissant
l'existence d'une industrie du cuivre et en la plaant dans la dernire
phase nolithique, ne la distinguent-ils que peu[126] ou point[127] de
celle du bronze.

[Note 126: Cf. XXVI. II. 1re partie.]

[Note 127: XLI.]

L'apparition du mtal (_fig. 50_) ne donna pas lieu, comme on serait
tent de le penser,  une rvolution dans l'ordre de choses tabli; elle
se fit lentement et par contact, dans la majeure partie des cas, plutt
que par invasion, et peu  peu s'infiltra dans les milieux nolithiques.
Au dbut, les armes et les instruments mtalliques furent peu nombreux,
par suite de la raret du cuivre qui, tout d'abord, n'entra chez les
peuples que par le commerce; on copia les formes des outils de silex et,
parfois aussi, ce fut l'inverse qui eut lieu. Puis, la mtallurgie
s'tablissant dans les pays miniers, et les relations commerciales
s'tendant, la plupart des types de pierre disparurent: mais cette
substitution du mtal  la pierre fut trs irrgulire et trs lente, la
pierre taille continua d'tre en usage pendant longtemps encore; on
l'employait pour armer les projectiles qui, par leur destination mme,
devaient tre perdus. C'est ainsi que, mme au temps o le fer tait
connu dans tout l'Ancien Monde, les pointes des flches et des sagaies
se fabriquaient en pierre en mme temps qu'en mtal. Puis, dans
certaines pratiques rituelles, l'usage de la pierre demeura de
rigueur; il persista mme pendant des milliers d'annes. L'viscration
des momies, en gypte, se faisait au moyen d'une lame de silex[128] et,
chez les Asiatiques, il en tait de mme pour la circoncision[129].
Cette dernire application de la pierre permet de comprendre
l'importance que prit dans les pays gens le travail de l'obsidienne en
vue de l'exportation.

[Illustration: Fig. 49.--Tph Goulam (Poucht  Kouh).]

[Note 128: HSIODE, liv. II; DIODORE DE SICILE, liv. I. Cf. XLVII,
9.]

[Note 129: Chez les Juifs et Phniciens entre autres.]

[Illustration: Fig. 50.--1, Spulture nolithique de Fontaine-le-Puits
(Savoie).--_a_, Pointe de javelot.--_b, c_, Haches en jadite.--_d_,
Lames et tranchets.--_e_, Lames et grandes pointes de flches.--_f_, 10
pointes de flches en silex.--_g_, 22 pointes de flches en silex.--_h_,
Dfenses de sanglier.--_k_, Hache plate en cuivre (n 2).--_m_, Poignard
en cuivre (n 3).--_n_, Poinon en cuivre.--_p_, Coquillage.--_q_,
Pendeloque en cuivre.--4, Suse, cuivre.--5, le de Crte, _id_.--6,
Hissarlik, _id_.--7, Espagne (cuivre).--8-11, Adimeiyeh (gypte), _id_.]

L'industrie nolithique n'est donc pas,  proprement parler, une tape
bien dfinie de la culture humaine; elle n'est qu'une phase de
transition, et nulle part l'apparition du cuivre ne modifia les moeurs et
les usages des nolithiques; elle ne reprsente ni une poque, ni une
dure, car sa propagation fut irrgulire dans ses progrs suivant les
lieux, et l'apparition du bronze s'tant produite de mme manire, il en
rsulte que certaines rgions demeurrent beaucoup plus longtemps que
d'autres, la Hongrie, par exemple, dans cet tat transitoire.

Il est  remarquer que le mtal, aux dbuts, tant une matire
extrmement prcieuse, on le mnageait avec grand soin et que, par
suite, beaucoup de stations que nous considrons comme tant
nolithiques parce que le cuivre y fait dfaut, appartiennent cependant
 l'industrie nolithique; quelques archologues sont mme d'avis que
les dernires phases de la pierre polie, chez les divers peuples,
doivent toutes tre ranges dans l'industrie naissante du mtal; je ne
suis pas loign de partager cette opinion en ce qui regarde l'gypte et
le nord de l'Afrique.




CHAPITRE VI

LES INDUSTRIES DU BRONZE


_La dcouverte des mtaux et la mtallurgie_.--Le bronze est un alliage
de cuivre et d'tain. Ce mlange possde des qualits de duret trs
suprieures  celles du cuivre rouge, mtal mou qui se martle aisment;
le bronze est au cuivre ce que l'acier est au fer. Mais ce n'est pas
seulement par l'alliage de l'tain qu'on peut donner de la duret au
cuivre, une faible proportion d'arsenic[130], d'antimoine ou de
zinc[131] modifie l'tat molculaire du cuivre. Ces procds ont peut
tre t tents par les Anciens, par ttonnements, mais on ne peut tre
affirmatif  cet gard; car ces alliages proviennent peut-tre,
probablement mme, des impurets du minerai de cuivre trait.

[Note 130: Certaines haches de Hongrie renferment jusqu' 18 p. 100
d'arsenic. Cette teneur leve semble devoir tre attribue  des
minerais particulirement impurs.]

[Note 131: Cf. XXVI, II, 1re partie, 175 sq.]

Le mlange qui donne au cuivre les qualits les plus propres  l'usage
auquel taient destins les armes et les outils, est la proportion de 10
p. 100 d'tain; un supplment d'alliage le rend de plus en plus cassant;
une teneur de 30 p. 100 d'tain donne un mtal blanc, trs fragile, qui
tait employ dans l'Antiquit pour les miroirs.

Cependant les mtallurgistes des temps primitifs, ne disposant pas de
nos moyens scientifiques modernes, ne pouvaient procder que par
ttonnements, par essais successifs, et c'est pourquoi la teneur en
tain des instruments de bronze est extrmement variable. Il faut
compter aussi que si les minerais de cuivre se rencontraient en
abondance dans l'Ancien Monde, les gisements stannifres taient
beaucoup plus rares et que, par suite, l'tain faisait souvent dfaut
sur le march de bien des pays. Toutefois, la composition que les
fondeurs des temps prhistoriques semblent avoir voulu atteindre varie
entre 10 et 18 p. 100 du mtal blanc.

Le cuivre se prsente dans la nature sous la forme de mtal natif,
assez rare; de sulfures, trs abondants, et de minerais oxyds,
carbonats et autres, rsultant du contact prolong des affleurements
des filons et amas cuivreux avec les agents atmosphriques; les autres
composs naturels du cuivre ne peuvent tre pris en considration dans
la question qui nous intresse.

L'tain, dont les gisements sont beaucoup plus rares que ceux du cuivre,
et qui sont cantonns dans un petit nombre de rgions, se prsente dans
les gtes originels en filons et sous forme de petits cristaux dans des
roches cristallines, qu'on dsigne sous le nom de granulites; il est
toujours  l'tat oxyd (cassitrite); on ne le rencontre jamais natif.

La destruction des roches mres et des affleurements filoniens par les
agents atmosphriques, a produit des alluvions dans lesquelles le
minerai d'tain se trouve  l'tat de sables; un lavage de ces alluvions
suffit, en raison des diffrences de densit, pour en extraire la
cassitrite. C'est ainsi qu'on procde dans les exploitations de la
Malaisie,  Brangka, Prak et ailleurs. L'or natif s'obtient par les
mmes procds.

Les premiers mtallurgistes, trouvant les gisements de cuivre et d'tain
vierges encore, n'avaient donc affaire qu' des produits oxyds qu'il
leur suffisait de traiter au charbon de bois, dans un feu rducteur,
pour voir couler le mtal. Ce sont d'ailleurs les procds
mtallurgiques encore employs de nos jours, et, en particulier pour
l'tain, les Malais ont conserv l'usage des fours primitifs, dits bas
foyers.

Quant  l'exploitation des mines, elle tait fort simple; les
affleurements des filons tant encore vierges, il suffisait de prendre,
presque sans efforts, les roches filoniennes fendilles par les agents
atmosphriques, de ramasser les blocs dtachs dans les boulis, pour le
cuivre comme pour l'tain et, pour ce dernier mtal, de laver les
sables.

[Illustration: Fig. 51.--Les gisements de cuivre et d'tain de l'Ancien
Monde.]

La cassitrite est toujours naturellement dans une gangue siliceuse,
gangue qui s'clate au feu. Quant aux cuivres carbonats, que leur
gangue soit calcaire ou siliceuse, elle se fend galement  la chaleur.

Le procd du feu a t employ de trs bonne heure pour la
dsagrgation des roches contenant des mtaux; on en rencontre des
traces dans tous les districts miniers; les gisements aurifres de la
Bohme et de la Transylvanie en montrent des milliers d'exemples.
D'ailleurs le travail en galeries tait en usage dj du temps des
nolithiques pour l'extraction du silex; aussi ne devons-nous pas tre
surpris de rencontrer de vritables mines datant des premiers temps de
la connaissance des mtaux.

Il suffisait donc de circonstances favorables, fortuites, pour que
l'homme dcouvrt les deux mtaux qui constituent cet alliage dont le
rle a t si grand dans les temps ant-historiques. Or, les gisements
de cuivre tant beaucoup plus rpandus sur la surface du globe que ceux
d'tain, c'est le cuivre qui fut dcouvert le premier, en mme temps que
l'or dont les ppites brillaient dans les sables et les grves des cours
d'eau.

Si nous pointons, sur la carte du monde, les principaux gtes naturels
des minerais cuivreux (_fig. 51_), nous voyons que ce mtal est de
distribution universelle; aussi le cuivre a-t-il t dcouvert aussi
bien dans l'Ancien Monde que dans le Nouveau; le Sud-Africain et
l'Australie cependant n'ont pas profit de bonne heure de ces richesses
que leur offrait la nature.

Mais, parmi les pays producteurs du cuivre, il importe de distinguer
ceux qui ont reu les connaissances mtallurgiques de ceux o ces
notions ont pu natre. Tout d'abord les deux Amriques doivent tre
mises hors de cause; et nous savons par de nombreux tmoignages
archologiques que ce n'est ni l'Algrie, ni l'Espagne, ni la France,
les les Britanniques, la Scandinavie, ou l'Europe centrale qui ont vu
couler le premier lingot de cuivre. Restent donc les les gennes,
l'Asie Antrieure et l'gypte; car nous avons vu qu'il ne peut tre
question de la Chalde, et que l'gypte a fort probablement reu de
l'Asie la connaissance du cuivre.

En ce qui regarde l'gypte, une lgende[132] cause par une erreur du
savant allemand Lepsius s'est tablie et dure encore quant  la
richesse des mines de cuivre de la presqu'le Sinatique[133]. Cet
archologue, qui n'tait vers ni dans la minralogie ni dans la
gologie, a pris pour des scories rsultant de l'exploitation intense de
mines de cuivre supposes, les bancs naturels de minerais de manganse
de Srabout-el-Khadim; et cette grossire erreur a fait loi parmi ceux
qui ont parl de l'gypte: or, par leur constitution gologique, les
couches dont la presqu'le Sinatique est forme ne peuvent contenir de
grands gisements cuivreux, et les turquoises dissmines dans des grs
sont la seule richesse de ces montagnes.  Wadi Maghara sont bien des
restes d'industrie mtallurgique; mais cette industrie n'a jamais port
que sur des quantits insignifiantes de minerais carbonats existant en
rognons dans les grs avoisinant ceux o se rencontrent les turquoises.
Il faut donc absolument rayer l'gypte des pays producteurs du cuivre.

[Note 132: Cf. XXVI, II, 1re partie, 176.]

[Note 133: Cf. XXXIX, 216 sq. Tous les documents relatifs  la
question des mines du Sina, rapports par l'auteur, sont dans ses
collections au Muse de Saint-Germain.]

Que reste-t-il alors comme contres o l'invention de la mtallurgie a
pu se produire? les les gennes, l'Asie Mineure, la Transcaucasie,
l'Armnie et l'Iran, d'une part; le groupe extrme-oriental d'autre
part; or il est certain que le mtal, en Chalde et dans l'lam, est
beaucoup plus ancien que dans les pays Sino-Japonais et Indo-Chinois.

L'Alta et le Pamir sont galement riches en cuivre; mais l'antiquit de
la mtallurgie dans ces rgions parat tre peu recule. C'est donc,
suivant toute vraisemblance, dans le nord de l'Asie Antrieure que se
serait produite cette grande dcouverte; de l, elle serait descendue en
Chalde, bien rudimentaire encore, avec les hommes qui, les premiers,
sont venus habiter les lots vaseux de ce qui fut plus tard l'empire de
Sargon l'ancien et de Naram-Sin; puis elle aurait gagn l'gypte, les
ctes phniciennes et les les gennes, foyers de leur connaissance
dans l'Europe.

Ce ne sont l, certainement, que des conjectures, mais elles reposent
sur des bases srieuses, sur un ensemble de faits que ni la gologie, ni
les traditions asiatiques, ni les premires donnes historiques et
l'archologie ne viennent combattre.

En ce qui regarde l'tain, le problme est d'une solution plus difficile
encore; car les rgions stannifres sont trs peu nombreuses[134]. Les
rares gisements d'tain signals au Maroc, en Espagne occidentale, en
Auvergne, en Bretagne et en Finlande ne peuvent entrer en ligne de
compte, et il en est de mme pour ceux de l'Angleterre, par suite de
l'loignement de ce pays et de son isolement au milieu des mers. La
cassitrite se rencontre, suivant certains auteurs, dans le Nord-Est de
la Perse, au Khoraen et dans plusieurs districts de l'Armnie; mais je
n'ai pas t  mme de vrifier ces renseignements. Madagascar, le cap
de Bonne-Esprance, l'Australie doivent tre rays de la liste des pays
o la dcouverte du mtal blanc a pu se produire. En Amrique du Nord,
la cassitrite se montre (fig. 52) sur la cte de l'ocan Pacifique. Au
Mexique elle a produit une industrie spciale du bronze: elle parat
enfin dans l'Amrique mridionale, mais on ne peut faire tat des
gisements du Nouveau Monde dans une tude relative aux vieux continents.

[Note 134: Cf. XXXVIII: _tudes archol. et histor._, 22, et carte,
pl. II (p. 34).]

[Illustration: Fig. 52.--Les gisements de cuivre et d'tain du Nouveau
Monde.]

Il ne reste donc que le groupe malais, indo-chinois et chinois, dont la
richesse est immense; peut-tre que dans des temps plus rapprochs de
nous l'tain a suivi la mme voie que les grandes invasions mongoles du
Moyen ge pour arriver dans nos pays.

L'Indo-Chine et la Chine taient particulirement favorises par la
nature pour que se fit dans ces pays la dcouverte du bronze: car l se
trouvent runis, et en grande abondance, les minraux cuprifres et
stannifres; mais nous devons borner l ces considrations et attendre
que le Centre asiatique et la Chine soient mieux explors. Peut-tre
mme dcouvrira-t-on quelque jour dans les montagnes du nord de l'Asie
Antrieure des gisements stannifres oublis depuis des milliers
d'annes: en ce cas la prsence de la cassitrite dans cette rgion
rduirait  nant toutes les hypothses qu'on serait tent de hasarder
aujourd'hui sur la position du foyer initial de la mtallurgie.

[Illustration: Fig. 53.--Moules. 1-2. cosse (Univalves), pierre.--3,
Moule en bronze margis (Lac Lman).--4, Lac du Bourget (pierre).]

Les archologues se demandent si la prparation du bronze se faisait en
dosant les proportions des deux lments (_fig. 53_)  l'tat
mtallique[135], ou bien si les minerais taient mlangs avant la mise
au four, et ils expliquent par cette dernire hypothse les notables
diffrences dans la teneur en tain des bronzes. Ce ne sont l que
conjectures qui, pour tre appuyes, exigeraient qu'on pt tudier avec
certitude, et dans les moindres dtails, une fonderie de cette poque,
et analyser les scories laisses par les oprations.

[Note 135: ZEUGHELIS, _Sur le bronze prhistorique, Mlanges
Nicole_, Genve, 1905.]

[Illustration: Fig. 54.--1-3, Haches de bronze (Suse).--4  8, D'aprs
un bas-relief de Naram-Sin, trouv  Suse.]

Il convient d'ajouter que si les Anciens ne se sont pas servis du
laiton, c'est--dire de l'alliage du cuivre avec le zinc, bien que la
calamine soit fort abondante en Europe, c'est parce que le zinc brle au
contact de l'air quand il est port au rouge, mme  l'tat d'alliage,
et que les procds mtallurgiques de ces temps ne permettaient pas de
toujours traiter dans une atmosphre rductrice; l'tain au contraire
est fort stable, soit  l'tat mtallique pur, soit sous forme
d'alliage. Quant au plomb, il s'oxyde, et c'est cette proprit qui fait
la base de la coupellation, dont les Anciens, dans les temps
historiques, ont fait si grand usage pour extraire l'or des quartz,
avant que l'emploi du mercure ft en usage.

Quoi qu'il en soit de l'origine des mtaux, nous voyons, dans presque
tous les pays, l'usage du bronze succder  celui du cuivre pur; et
disparatre peu  peu les instruments nolithiques de pierre. Mais de
mme que l'industrie de la pierre polie se subdivise en provinces, de
mme le bronze se montre-t-il faonn de diverses manires suivant les
rgions et suivant les temps. Les nombreuses peuplades, qui occupaient
le monde aux temps de l'introduction du mtal, ont, avec le temps,
accentu de plus en plus leurs caractres rgionaux. Ce n'est pas la
naissance des nationalits, car elles sont beaucoup plus anciennes que
le mtal, mais c'est l'affirmation dfinitive des clans, des tribus, des
peuples, des empires. Les moyens puissants de domination que procurent
les connaissances mtallurgiques, les progrs rapides d'ordre matriel
et intellectuel qu'elles provoquent permirent  certains peuples
d'atteindre  l'hgmonie dans leur sphre d'influence, l'Histoire
commence en Asie, en gypte, dans l'Orient mditerranen, peu aprs la
diffusion de la mtallurgie, elle se rpand peu  peu aux alentours de
ses premiers foyers, le monde moderne dbute.

[Illustration: Fig. 55.--Bas-relief du tombeau de Mra (6e dynastie),
reprsentant le travail des mtaux prcieux.]

En Chalde et dans l'lam, l'industrie du bronze nat en mme temps que
l'usage de l'criture (_fig. 54_). Ces pays entrent ds lors dans le
domaine de l'Histoire: toutefois, chez eux, cette phase de l'industrie
se continue pendant bien des sicles encore, jusqu' ce
qu'insensiblement le fer vienne remplacer l'airain dans l'armement. Les
formes de ces rgions demeurent trs longtemps spciales, elles n'ont
rien de commun avec celles usites chez les peuplades encore barbares du
Nord. Sous Naram-Sin, au milieu du quatrime millnaire avant notre re,
la lance, l'arc et la hache sont encore les principales armes
offensives; le glaive ne parat que beaucoup plus tard, pour devenir
d'un usage courant en Assyrie, au temps seulement des rois d'Assour,
chez les Hellnes avec l'invasion dorienne.

[Illustration: Fig. 56.--Instruments de bronze de l'gypte pharaonique.]

Il en est de mme dans la valle du Nil (_fig. 55_), o le bronze
demeure en usage pour bien des emplois jusqu' l'poque de la conqute
alexandrine paralllement  celui du fer (_fig. 56_). L aussi les
formes archaques sont spciales; elles semblent dcouler de celles des
instruments de pierre taille (_fig. 57_). En Syrie (_fig. 58_) et dans
les les de la Mditerrane orientale (_fig. 59_), bien que l'influence
gyptienne se fasse parfois sentir, les formes sont, dans la plupart des
cas, trs personnelles.

[Illustration: Fig. 57.--Instruments de bronze du Nouvel Empire gyptien
(Muse du Caire).]

Nous ne sommes malheureusement que fort mal renseigns sur les
industries des peuples de l'Asie Antrieure, autres que les Chaldens,
les lamites et les Assyriens. Mille peuplades diverses se pressaient
dans les montagnes et les hauts plateaux du Nord. Ces gens, sauf les
Ourartiens, n'usaient pas de l'criture, et, par suite, leur tude
appartient  la prhistoire; les Annales assyriennes fournissent leurs
noms; mais ces noms, nous ne pouvons que rarement les placer sur la
carte avec scurit: quant aux pays o ils ont vcu, ils demeurent
encore inexplors au point de vue archologique.

[Illustration: Fig. 58.--Mobilier des spultures de Tell et Tin
(Syrie)(Fouilles de J.-E. Gautier).]

[Illustration: Fig. 59.--Instruments et armes de bronze go-mycniens.]

[Illustration: Fig. 60.--Europe occidentale. Industries nI et nII du
bronze.]

[Illustration: Fig. 61.--Europe occidentale. Industries nIII et nIV du
bronze.]

D'ailleurs, si l'on en juge par les rsultats de mes propres tudes dans
le nord-ouest de l'Iran et la Transcaucasie, recherches qui,  bien peu
de chose prs, ont fourni tout ce que nous savons sur ces rgions, ce
n'est pas vers les industries chaldo-lamites qu'il convient de tourner
ses regards pour dcouvrir les origines de la culture nordique, mais
vers les pays encore inconnus de l'Asie centrale. Les diverses cultures
du bronze, dont on rencontre les vestiges dans les dolmens du Talyche
russe et persan, se relient plus ou moins troitement aux civilisations
de l'Europe centrale et occidentale; on y rencontre l'usage gnral du
poignard et de l'pe, le torque, la cramique incise, l'ornementation
gomtrique.  l'exclusion des reprsentations animales et humaines,
beaucoup de ces gots sont caractristiques de nos populations
nolithiques de l'Occident: il semblerait que, ds avant les temps de la
pierre polie, un grand courant se soit tabli entre les pays de l'Asie
centrale et ceux de l'Europe, que ce courant n'ait pas t affect
d'une manire importante par les grands foyers de civilisation du sud de
l'Asie Antrieure, mais qu'en passant d'est en ouest il ait, pour
certains dtails, emprunt des ides au monde gen. Il s'ensuit qu'en
parvenant dans nos pays, il ne possdait plus compltement cette allure
que nous rvlent les spultures monumentales des rives mridionales de
la mer Caspienne.

[Illustration: Fig. 62.--Haches d'armes en bronze.--1-2, Allemagne.--3,
Espagne.]

Il convient donc, pour l'Ancien Monde, de partager l'industrie du bronze
en diverses rgions au dveloppement personnel. La Chalde et l'lam,
dont l'Assyrie fut la fille, l'gypte, l'le de Crte: ces foyers
semblent tre les plus anciens; puis viennent les civilisations
nordiques, toutes parentes, plus ou moins proches, qui couvrent tout le
nord de l'Asie Antrieure et toute l'Europe, divisant ces vastes rgions
suivant les lieux et les temps. L, tout en conservant les grandes
lignes directrices de l'industrie nordique du bronze, les divers peuples
font preuve de leur gnie personnel, de leurs gots, de leurs tendances.
On voit, en des temps divers, se montrer les industries caspiennes,
caucasiennes, mycniennes, de la steppe russe, du Danube (Hongrie), de
la Scandinavie et du nord de l'Allemagne, de la Gaule, de l'Espagne, du
nord de l'Italie, etc.; et, dans les rgions mditerranenes, les
influences minoenne, genne, gyptienne mme se font trs largement
sentir, alors que dans les pays du nord elles sont moins accentues ou,
dans tous les cas, plus tardives.

Dans chacune de ces provinces du Nord, de l'Europe comme de l'Asie,
l'industrie du bronze a volu sur elle-mme, suivant des phases
successives. Dans le nord de la Perse et dans la Transcaucasie on
distingue aisment plusieurs poques pour lesquelles les industries
diffrent par les dtails, et il en est de mme pour toutes les
provinces dont il vient d'tre question.

[Illustration: Fig. 63.--Instruments et armes de bronze de Hongrie
(d'aprs A. de Mortillet, _Muse prhistorique_.)]

Dans nos pays, la forme des premiers instruments de bronze est le plus
souvent inspire par celles des outils de pierre; puis parat l'pe
qui, dans les derniers temps, devient d'un usage courant. Alors se
montrent les armes dfensives, le casque, la cuirasse, le bouclier,
depuis longtemps en usage chez les Orientaux.

La fibule ne parat en Occident que vers la quatrime industrie du
bronze, alors que l'gypte, la Chalde, l'lam et l'Assyrie ont toujours
ignor cette forme de bijou, tandis que le monde hellnique l'a connue
dans des temps fort anciens.

L'espace manque dans cet expos pour examiner un  un tous les objets
des industries du bronze, pour rechercher leur parent, voire mme leur
origine; une semblable tude nous entranerait bien au del des limites
qui nous sont assignes pour ce volume, elle conduirait  distinguer
entre les formes originelles de chaque peuple, et celles qui lui sont
parvenues par contact avec les habitants des provinces voisines. Il
suffit de dire que, dans nos industries du bronze, on rencontre de
nombreuses traces de mlanges montrant qu' ces poques les peuples
entretenaient entre eux des relations trs tendues.

Quant aux temps o l'industrie du bronze a dbut dans les pays divers,
ils sont fort varis et bien souvent difficiles  prciser. En lam, en
Chalde, en gypte ce semble tre vers la fin du cinquime millnaire
avant notre re; dans l'Orient mditerranen ce serait au cours du
troisime;  Mycnes, vers la mme poque; en Gaule, vers 2000 avant
J.-C., et dans le nord de la Perse et le Caucase probablement un millier
d'annes plus tt; mais toutes ces valuations ne sont
qu'approximatives, notre documentation tant encore beaucoup trop
imparfaite pour que nous soyons  mme d'tablir une chronologie
certaine.




CHAPITRE VII

LES INDUSTRIES DU FER


Le passage de l'industrie du bronze  celle du fer ne s'est, dans aucun
pays, produit subitement. Longtemps encore aprs l'arrive des formes
hallstattiennes, nous voyons se perptuer l'usage des armes et des
instruments de bronze. Souvent mme, dans les tumuli, rencontre-t-on en
mme temps des pes et des poignards de bronze et de fer mlangs.
Cependant les formes se modifirent rapidement, et les modles
hallstattiens, reconnus comme suprieurs aux anciens, furent copis en
airain.

Les armes offensives sont l'pe, longue et mince, le poignard, la
lance, l'arc et la flche; glaives et poignards sont remarquables par la
forme de leur poigne souvent munie d'antennes, frquemment aussi d'un
pommeau conique d'aspect spcial; quant aux ttes de lances et de
javelots, elles sont inspires des types de bronze.

Il en est de mme pour les pointes de flches. Les types nolithiques de
pierre persistent en mme temps que ceux de bronze; c'est que,
principalement dans les dbuts du hallstattien, on mnageait le fer,
mtal encore rare et prcieux. Il n'tait gure d'usage que pour les
armes, glaives, lances, etc., qui tenues en main, ne se perdent pas.

Comme armes dfensives, aussi bien qu'aux temps du bronze, la cuirasse
se montre parfois; mais elle est, soit d'origine grecque ou italiote,
soit copie par les Celtes sur des modles mditerranens. D'ailleurs
l'importation d'ustensiles et d'armes de facture mridionale faisait
alors l'objet d'un commerce trs tendu: sistules en cuivre battu,
cistes et vases de toutes les formes sont frquents dans les ncropoles
hallstattiennes de l'Europe centrale et de la Gaule. Certains de ces
rcipients sont mme fort orns, montrent des sujets compliqus obtenus,
soit au repouss, soit par la fonte et, pour la plupart, les motifs
qu'ils portent se retrouvent en Grce et en Italie. Puis ce sont des
coupes et des vases de verre de divers profils, souvent orns de zones
colores, et dont la provenance ne peut soulever aucun doute. L'or
lui-mme intervient dans le mobilier comme dans la parure.

L'outillage et la batterie de cuisine se perfectionnent rapidement et
montrent, par leur dveloppement, que les exigences de la vie se sont
accrues depuis la fin de l'industrie du bronze. On rencontre des scies,
des ciseaux de sculpteur, des couteaux courbes, d'autres qui se replient
dans le manche, tout comme ceux dont nous faisons encore usage. Les
casseroles de bronze sont nombreuses, les broches runies en faisceaux
ne sont pas rares dans les spultures trusques; on fabrique des
chenets, voire mme des portes-broches, et, parmi les instruments
rituels, il convient de citer les grandes fourches  rtir les viandes.

Quelques tumuli de pays europens divers ont livr des chars[136], le
plus souvent  quatre roues ferres, et dans d'autres spultures on a
rencontr des socs de charrue. Les mors de chevaux et les bridons sont
abondants.

[Note 136: J. DE MORGAN, VII, 1921. J'ai trouv moi-mme un char
dans un tumulus hallstattien de la fort des Moidons (Jura).]

Les bijoux, trs varis, sont faits d'or, de bronze et de fer; ce sont
des torques, des colliers de perles de verre color ou d'ambre, de
corail, d'ivoire, de nacre; des bracelets aux formes multiples, des
anneaux d'oreilles, des pendeloques, des pingles, des fibules varies 
l'infini, des trousses de toilette, des amulettes reprsentant des
animaux, le plus souvent des chevaux, parfois monts; enfin, des
ceintures de bronze, plus ou moins larges, couvertes de gravures ou de
figuration au repouss. Presque tous les bijoux mtalliques sont
finement orns de dessins gomtriques gravs auxquels viennent souvent
se joindre des reprsentations animales, humaines, ou des symboles
religieux, tels que le disque solaire, la roue, le swastika, et beaucoup
d'autres encore dont la signification nous chappe.

La forme des vases et l'abondance de la poterie varient suivant les
rgions. Cette cramique est gnralement orne de gravures
gomtriques, auxquelles vient se joindre une grossire peinture
couvrant un enduit, mais on y voit galement figurer l'homme et les
animaux sommairement rendus par des traits droits, comme dans les
reprsentations caucasiennes.

[Illustration: Fig. 64.--Mtallurgie du fer. Four  minerai, Jura
bernois, d'aprs Quinquery.]

Les crivains de l'antiquit classique, grecs et romains, nous
entretiennent d'un peuple ligure, mal dfini, mais dont le souvenir
tait rest vivace dans tout l'Occident. Ces Ligures se composaient
assurment de toutes les anciennes races indignes de nos pays, groupes
et fondues dans un lment tranger que les auteurs modernes les plus
judicieux [137], dans leurs hypothses, considrent comme les auteurs de
la civilisation nolithique et pensent qu'ils font partie de ces vagues
successives de parler aryen qui se sont abattues sur l'Europe  tant de
reprises diffrentes; les Ligures seraient les constructeurs des dolmens
et, peut-tre aussi, les premiers habitants des palafittes; mais en mme
temps que des tailleurs de pierre mrites, ils seraient devenus
mtallurgistes, vraisemblablement sous des influences extrieures.

[Note 137: Cf. XXX, I (1908), chap. IV, 110 sq.]

Nous avons montr de combien d'incertitudes s'entoure la gense de la
mtallurgie, et nous avons dit que nous la pensons tre d'origine
orientale; elle serait donc parvenue chez les Ligures, dj depuis
longtemps installs en Occident, par des courants continentaux, ainsi
que par la mer Mditerrane. Les Celtes et les Doriens auraient t les
grands propagateurs de l'industrie du fer. Le mtal se serait tout
d'abord rpandu, en tant que matire et procds s'y rattachant, et les
Ligures auraient adapt son usage  leurs besoins et  leurs gots; puis
seraient venus les objets exports du monde hellnique. Ainsi s'explique
le dualisme des tendances artistiques au cours de l'industrie du bronze,
dualisme qui n'existe pas dans les dolmens orientaux du nord-ouest de la
Perse, et qu'on ne retrouve dans ces rgions que beaucoup plus tard,
quand, par les comptoirs du Pont-Euxin, l'influence hellnique pntra
chez les peuples de la Transcaucasie.

[Illustration: Fig. 65.--Tuyres de fours mtallurgiques.--1,
Silsie.--2-3, Hongrie.]

Dans nos pays, la priode dite ligure est celle de la fondation des
villes, ou du moins, l'industrie du bronze a-t-elle vu le dveloppement
des agglomrations cres par les nolithiques devenus sdentaires, par
suite de l'apparition de la culture et de l'levage, les relations
commerciales s'tendirent. C'est alors  cette poque que les Phocens,
attirs par le commerce qui ne se faisait encore que de proche en
proche, remontrent  la source et, venant aborder chez les Ligures,
fondrent Marseille.

En ces temps aussi, d'autres peuplades barbares, celles des Celtes,
habitaient des pays transrhnans, dans des les lointaines, les
dernires du monde[138]. On fait gnralement venir les Celtes d'Orient,
par la valle du Danube[139]. Puis ces hordes seraient remontes dans
les pays du nord de l'Allemagne, vers les ctes de la mer Baltique, et
c'est de l que, par mer comme par terre, elles seraient descendu sur la
Belgique et le nord de la Gaule, chasses de leurs domaines par ces raz
de mare qui vers 530 av. J.-C., submergrent les ctes de la mer du
Nord et de la Baltique. C'est galement vers cette poque que les Ibres
venant de la pninsule espagnole seraient entrs dans le midi de la
France.

[Note 138: AMMIEN MARCELLIN (d'aprs Timagne), XV, 9, 4.]

[Note 139: Cf. XXX, 227, note 2.]

L'histoire de l'exode des Celtes des pays du Nord nous est connue par
bon nombre de passages des crivains de l'antiquit; aussi les
laisserons-nous occupant la Gaule, ayant soumis, sans les dtruire ou
les chasser, les Ligures. Mais ce qui nous importe le plus, c'est de
retrouver leurs traces dans des temps plus anciens. D'ailleurs il tait
rest des Celtes dans la Thrace et en Macdoine; ce sont eux qui en 279
avant J.-C. pillrent le temple de Delphes, et cette indication nous est
prcieuse, car elle permet de relier la culture celtique  des
civilisations plus loigns encore vers l'Orient.

Dchelette[140] estime que de leur domaine primitif, l'Europe centrale
et la France du Nord-Est, les Celtes se sont rpandus au premier et au
second ge du fer sur des territoires trs tendus, au commencement du
IIIe sicle, poque de leur plus grande extension. Leur domaine
aurait compris alors les les Britanniques, la pninsule Ibrique, la
Gaule, l'Italie du Nord, les rgions du Rhin et du Danube, jusqu' la
mer Noire; quelques-unes de leurs tribus se seraient tablies en Thrace;
d'autres auraient russi  fonder au centre de l'Asie Mineure (Phrygie
et Cappadoce) un tablissement durable, la Galatie.

[Note 140: XXVI, 572.]

Cette dsignation de domaine primitif semble tre bien hasardeuse et
dicte par la raction, de mode aujourd'hui, contre les origines
orientales des peuples de langue aryenne. Nos renseignements, bien
qu'ils soient incomplets, certainement nous montrent les Celtes
s'tendant jusqu'aux rives du Pont Euxin sur le bas Danube; mais ils ne
nous disent pas s'il en existait encore plus loin, dans les steppes
russes, et si ces peuples n'y avaient pas vcu jadis.

M. Hoernes[141], l'un des prhistoriens les plus verss dans l'tude de
la civilisation dite hallstattienne, se base principalement, dans sa
classification, sur les caractres de la cramique et des fibules. Sans
disconvenir que ces deux lments prsentent un grand intrt, nous
ferons cependant observer que la vritable caractristique de cette
culture est l'introduction du naturisme dans l'art gomtrique,
caractre qui la distingue trs nettement de la civilisation du bronze
dans l'occident et le centre de l'Europe et qui, par ses conceptions et
sa technique, l'loigne des cultures chaldenne, gyptienne et
prhellnique, tout en laissant entrevoir une certaine parent, trs
loigne, avec les gots mycniens.

[Note 141: LXX, 54.]

Mais les traces de l'esprit hallstattien ne sont pas limites 
l'Europe, nous en retrouvons au loin dans l'Asie Antrieure du nord, au
sud du Caucase et dans les pays caspiens.

Au cours de l'industrie du fer, on voit paratre, en Armnie russe, une
civilisation trs diffrente de celle des spultures plus anciennes; et
cette culture se retrouve, bien qu'elle soit modifie dans bon nombre de
dtails, tant dans le Talyche russe et persan que dans l'Ossthie, voire
mme dans le Daghestan. Sa caractristique est dans les reprsentations
humaines et animales, dont la technique et le style paraissent driver
pour toutes du style gomtrique.

En Ossthie, cette culture semble ne pas encore user industriellement du
fer, toutes les armes tant faites de bronze; mais ce n'est l qu'une
apparence, car la grande prdominance du cuivre chez les Ossthes
provient uniquement du voisinage de riches mines de ce mtal. En
Armnie elle comprend le fer, l'argent et le plomb. Quant  la
cramique, elle possde dans les trois rgions la mme technique
ornementale, l'incision, souvent trs soigne, et le lissage; elle
fournit des formes animales en Armnie et en Perse, fait nouveau dans
ces rgions.

[Illustration: Fig. 66.--Industrie du fer, Armnie russe.]

[Illustration: Fig. 67.--Ttes de flches des spultures de l'industrie
du fer dans le nord de la Perse. 1-2, Bronze.--3, Fer.--4-5, Obsidienne
transparente enfume.--6, Obsidienne  veines rouges.--7, Jaspe
rouge-feu (Talyche).]

Mais si l'on rapproche ce groupe industriel de celui de Hallstadt, on
est frapp des analogies que prsentent ces deux cultures; toutefois,
dans le Hallstattien, il faut faire la part des influences
mditerranenes, exclure leurs produits, ce qui est ais d'ailleurs; on
se trouve alors en prsence d'analogies telles qu'il est impossible de
ne pas rapprocher ces deux industries et, par suite, les peuples qui en
taient les auteurs. L'ornementation des vases de Bavire, de style dit
gomtrique, est identiques  celles du Lelwar et d'Hlnendorf.

[Illustration: Fig. 68.--Hlnendorf (Transcaucasie).]

Dans la parure, nos bracelets hallstattiens ne diffrent en rien de ceux
de l'Orient, les torques sont les mmes, et il en est ainsi des anneaux
d'oreilles, des bagues, des pendeloques, des fibules; on rencontre
galement les ceintures de bronze, mais la plupart des ntres sont
inspires par l'trurie ou la Grce. Les trousses de toilette, la forme
des armes, les ncessaires de tout genre, les grandes fourches de
bronze, tout est sinon semblable, du moins fort analogue. Seules les
pingles diffrent; mais celles du Lelwar ne sont que des imitations
transformes des pingles des industries prcdentes du fer dans le mme
pays.

Le mode de spulture est  peu de chose prs le mme en Orient qu'en
Occident: le corps, allong (jadis il tait accroupi), est recouvert
d'un amas de pierres.

De mme que le bronze a fait son apparition en des temps divers, dans
les diffrents pays, de mme le fer s'est montr, suivant les lieux, 
des poques trs varies. En Chalde, en lam et en gypte on a connu ce
mtal ds des temps fort anciens; mais, dans ces rgions, l'usage du
bronze tant rest prdominant, soit pour des causes religieuses, soit,
plutt, parce que le fer  l'tat naturel tait rare dans ces parties du
monde antique, il en rsulte que nous ne savons pas prciser l'poque 
laquelle son usage industriel fut introduit. Il en est tout autrement en
ce qui concerne les rgions nordiques, tant en Asie qu'en Europe.

Dans la Transcaucasie, on distingue deux formes successives de
l'industrie du fer, trs diffrentes d'aspect et certainement
appartenant  des groupes ethniques divers. La premire, trs spciale,
semble n'tre, somme toute, qu'une continuation des usages de la culture
du bronze dans ces pays; elle est localise dans les montagnes de
l'Armnie. La seconde au contraire, nous venons de le voir, est celle
qui parat avoir t soit la mre, soit la soeur du hallstattien de
l'Occident. Cette dernire, d'ailleurs, si nous en jugeons par les
mobiliers funraires, aurait emprunt quelques dtails  la civilisation
qui l'avait prcde dans la Transcaucasie.

[Illustration: Fig. 69.--pes et poignards hallstattiens de l'Occident
europen.]

En Occident, seule la seconde culture caucasienne trouve son quivalent;
mais elle est, dans nos pays, suivie d'une autre phase qu'on a coutume
de dsigner sous le terme d'industrie de la Tne, du nom de la localit
o elle est le mieux reprsente. Cette industrie de la Tne tait celle
de la Gaule  l'poque de la conqute romaine. Elle est fort imprgne
de l'esprit mditerranen ainsi que de gots venus du Nord, de
l'Allemagne septentrionale et de la Scandinavie, et ne semble pas tre,
comme le Hallstattien, d'origine orientale.

 cette poque, dans tout l'Occident et le Centre europens, la culture
hellnique et celle des Italiotes prend de plus en plus d'importance; la
monnaie, grecque tout d'abord, puis indigne au type grec, fait son
apparition, et l'histoire proprement dite commence.

Ailleurs, dans le nord de la Russie et en Finlande, l'usage du fer
succde directement  celui de la pierre polie. Il en est de mme dans
l'Afrique centrale et sur le Haut Nil, probablement en des temps plus
anciens qu'en Europe. Aux Indes, ce progrs parat avoir t d  la
conqute alexandrine, ou tout au moins l'avoir prcde de peu de
sicles. Quant aux pays extrme-orientaux, nous ne pouvons encore juger
de leur volution.

Au Nouveau Monde, en Ocanie, dans la Polynsie, chez les tribus du Nord
sibrien, l'apparition du fer est toute rcente; elle date de la
dcouverte de ces terres par les explorateurs de notre poque.




CHAPITRE VIII

LE TRAVAIL DES MATIRES DURES


Nous avons vu que les plus anciens produits de l'industrie humaine dont
nous ayons actuellement connaissance, sont des instruments en pierre
clate, silex, quartzite, grs siliceux, quartz, suivant que le pays
fournissait naturellement l'une ou l'autre de ces roches, soit dans les
affleurements des couches gologiques, soit dans les alluvions.

Dans toutes les contres et dans tous les temps prhistoriques, le silex
a toujours t prfr aux autres roches, parce qu'il s'clate aisment
et que ses clats sont extrmement tranchants. Le silex est une
substance trs rsistante, que seul le choc sur un corps dur peut
mousser; il se prte admirablement  la taille par percussion et ses
clats sont rapidement faonns soit  petits coups, soit par la
pression, car il suffit de comprimer obliquement, au moyen d'un corps de
duret moyenne, le tranchant d'un clat de silex, pour dterminer la
leve de petits clats, et en rptant cette opration, on donne
aisment une forme intentionnelle  l'instrument. Le retouchoir peut
tre en silex ou en toute autre pierre de duret moyenne, voire mme en
bois, en os, en corne; car la pression  exercer pour obtenir les
retouches est fort lgre.

Le grs siliceux, les quartzites, le quartz et le cristal de roche, de
duret gale ou suprieure mme au silex, ne possdent pas les qualits
de cette matire et se fendent gauchement, n'obissent, semble-t-il,
qu' regret aux volonts de l'ouvrier qui les faonne. Il en est rsult
tout d'abord que ces roches n'ont t employes qu' dfaut de silex et
que, dans les temps o les relations entre peuplades taient devenues
faciles, le silex a fait l'objet d'un commerce fort tendu.

D'autres matires, telles le jade et l'obsidienne, ont t d'usage
galement; mais le jade, substance trs dure, ne se taille que trs
difficilement, par percussion, et n'obit gure qu'au polissage; aussi
ne le rencontre-t-on que dans les dernires industries nolithiques, en
mme temps que la serpentine, la diorite et autres roches de filons dont
l'emploi tait inconnu avant que l'homme appliqut  la pierre le
polissage que, depuis longtemps dj, il pratiquait pour l'ivoire, l'os
et la corne.

Quant  l'obsidienne, qui se taille de merveilleuse manire, elle
prsente le grand dfaut d'tre trop fragile. Cette roche volcanique a
cependant t fort employe dans l'antiquit prhistorique, pour cette
raison qu'elle peut, pour bien des usages, remplacer le silex toujours
absent dans les pays o elle-mme se rencontre naturellement au milieu
des coules de laves. Cette matire a t trs employe au Mexique, au
Japon, dans les les grecques de la Mditerrane, en Transcaucasie et
dans l'Armnie. Elle se taille tout comme le silex, mais ne se prte pas
au polissage.

Quand on frappe obliquement sur un noyau de silex, soit  l'aide d'un
marteau, soit avec un simple galet de pierre dure, on lve un clat dont
la face frache prsente une surface lgrement bombe, saillante 
proximit du point qui a reu le coup. Cette protubrance se nomme
bulbe de percussion. Ce bulbe existe dans les clats de toutes les
roches dures. Il en rsulte, sur le noyau, une cavit correspondante.
Si, aprs avoir dtermin sur un noyau le dpart d'un certain nombre
d'clats sur le mme ct, on frappe dans l'autre sens, on produit un
tranchant fort aigu, suivant une ligne sinueuse dont les saillants et
les rentrants peuvent tre attnus par de nouvelles tailles moins
violentes; on parvient alors  faonner un tranchant trs rgulier. Ces
deux types sont ceux de l'industrie palolithique, le chellen montrant,
le plus souvent, les tranchants sinueux et l'acheulen prsentant les
bords coupants  peu de chose prs rguliers. Avec l'industrie
moustirienne la taille devient plus soigne dans les coups de poing;
mais l'homme fait surtout usage d'clats qu'il retaille sur les bords,
d'un seul ct seulement, soit par percussion, soit par pression. Nous
avons vu qu'avec les industries archolithiques, le coup de poing
disparat; mais son procd de taille sur les deux faces est, ds lors,
appliqu  l'clat; il en rsulte l'apparition des nuclei, noyaux sur
lesquels on prend les lames pour les faonner ensuite de cent manires
diffrentes, suivant les besoins, en les retouchant sur une seule face
ou des deux cts.

L'industrie msolithique montre de grands progrs quant  la varit des
formes; on voit paratre entre autres le tranchet, prcurseur de la
hache qui, plus tard, sera polie; mais le tranchet, en gnral, n'est
taill que d'un seul ct, l'autre demeurant plat.

En gypte et aux Indes[142], ce tranchet se montre sous la forme d'une
vritable hache, concurremment avec une autre disposition dans laquelle
l'instrument est dgrossi sur les deux faces; son taillant est alors
obtenu au moyen d'un coup habilement frapp sur le ct de l'outil ainsi
prpar. Toutefois, dans la hache-tranchet de l'gypte, le tranchant est
souvent produit par une srie de retouches, ce qui l'loigne du
vritable tranchet campignien, comme celui des Indes.

[Note 142: Notes communiques par H. SETON KARR (Rivire Pensar).]

La hache polie se montre dans l'industrie nolithique, en mme temps
qu'un grand nombre de formes nouvelles, et son usage se continue au
cours des industries nolithiques, voire mme du bronze; car le mtal
tait encore trs rare alors et, pour bien des usages de la vie, on
conservait l'emploi des anciens instruments.

C'est dans l'industrie nolithique et nolithique que se rencontrent
les chefs-d'oeuvre de la taille du silex, et l'on a peine  concevoir que
des ouvriers fussent assez habiles pour tailler avec une pareille
perfection ces grandes lames gyptiennes, quelquefois polies d'un ct,
toujours si minces et portant les traces d'enlvement des clats de
retouche fait avec une rgularit mathmatique. Les nolithiques, tant
en gypte que dans les pays scandinaves, taient passs matres dans
leur art. Sur le Nil on faonnait mme de lgers bracelets en silex,
parfaitement circulaires et polis  l'extrieur. Dans le Jutland et la
Scanie, on excellait dans la fabrication des poignards. Quelques pices
trouves en France mme ne sont pas ngligeables mais il reste  savoir
si elles sont vraiment indignes; car,  cette poque, le commerce du
silex avait pris une grande extension.

[Illustration: Fig. 70.--Nos 1-2, nucleus (Grand-Pressigny).--Nos
3-4, 1re lame. N5, 2e lame.--N 6, 2e lame.]

Le silex se trouve, dans le nord de l'Europe, par gros rognons au milieu
des assises du terrain crtac suprieur (Cnomanien, Turonien et
Snonien); c'est surtout dans la craie qu'il s'est form, alors qu'elle
se dposait, la silice se concentrant dans les vides laisss par le
moulage et la disparition des corps organiques enfouis dans la vase. Les
spongiaires ont t la cause principale de cette concentration. Dans le
sud de l'Angleterre, le nord de la France, la Belgique, le nord de
l'Allemagne et le Danemark se trouve, dans la craie blanche, le plus
beau silex du monde. En Sude il n'existe pas de craie  silex[143].

[Note 143: J. DE MORGAN, 1882. _Les terrains crtacs de la
Scandinavie_, X.]

En Algrie et en Tunisie, les silex abondent dans les mmes terrains
qu'en Europe occidentale, alors qu'en gypte c'est dans les couches
tertiaires (nummulitiques) qu'il se rencontre; toutefois, dans les
coteaux de la valle du Nil, la qualit de cette matire ne le cde en
rien  celle de nos silex occidentaux.

Pour alimenter le commerce et fournir de silex les populations qui n'en
possdaient pas de gisements dans leur sol, il se forma des centres de
la taille: des ateliers s'tablirent en Belgique, dans le bassin de la
Loire, au Grand Pressigny. Dans cette dernire localit se fabriquaient
de superbes lames qui taient exportes dans tout l'Occident europen;
mais il ne semble pas qu'on y et taill en grand nombre d'autres
instruments. Au Grand Pressigny, entre autres, les nuclei abandonns,
aprs qu'ils eurent rendu les services qu'on attendait d'eux, se
rencontrent dans les champs par milliers et milliers. Ce sont de longs
blocs de silex retaills  grands clats sur toutes les faces, mais dont
une seule tait prpare pour l'enlvement des lames. Ils sont trs
variables de dimensions: on en voit prsentant plus de cinquante
centimtres de longueur (_fig. 70_).

C'est par percussion que ces grandes lames taient enleves; il
fallait,  coup sr, une bien grande habilet de main et des prcautions
spciales pour que la vibration ne brist pas ces couteaux si longs et
si minces, si fragiles. Certes on rencontre des dbris; mais ils sont en
bien petit nombre si l'on tient compte du nombre norme des nuclei, et
par suite de la production des lames.

La taille des lames d'obsidienne, dans les les de l'Orient
mditerranen, se faisait de la mme manire, mais nuclei et lames
n'atteignent pas de grandes dimensions: les plus grands nuclei ne
dpassent jamais une vingtaine de centimtres de longueur (_fig. 71_).

[Illustration: Fig. 71. Nucleus et lames d'obsidienne (Phylacopi, le de
Milo).]

Bientt les affleurements de silex ayant t exploits, les ouvriers
songrent  creuser des puits dans le sol pour aller y chercher les
couches riches en silex. D'ailleurs ces ouvriers avaient probablement
reconnu que cette matire  l'tat frais, et conservant encore son eau
de carrire, se taille plus aisment que celle qui, pendant longtemps,
a t expose au contact de l'air et aux intempries.

C'est en 1867 que des gologues belges[144] dcouvrirent  Spiennes,
prs de Mons, les premires de ces curieuses mines; mais par la suite la
mme industrie fut reconnue dans l'Aveyron (_fig. 72_), par MM. Boule
et Cartailhac[145], puis dans le dpartement de l'Oise[146], dans celui
de la Marne[147], en Angleterre, dans le Norfolk et le Sussex[148].
Enfin, dans ces dernires annes, Seton Karr a dcouvert en gypte de
trs vastes exploitations (_fig. 73_ et _74_).

[Note 144: XLIV.]

[Note 145: V, 1887, 8.]

[Note 146: Cf. FOUJU, VI (1891), 445; _L'Homme_ (1884), 447.]

[Note 147: J. DE BAYE, V (1885), 464; XXII, 2e dit., 64.]

[Note 148: Chanoine GRENWELL, XVII (1871), nouv. srie, II, 419:
col. A. LANE Fox. XVI, V, 1876.]

[Illustration: Fig. 72.--Puits d'extraction du silex  Mur-de-Barrez
(Aveyron). D'aprs M. Boule (Mat. 1887, p. 8).]

 Spiennes, les nolithiques ont for des puits de 0 m. 60  0 m. 80 de
diamtre jusqu' une profondeur atteignant parfois 12 mtres, au travers
des couches du quaternaire et du tertiaire, puis de la craie, jusqu'
parvenir au banc des silex de la meilleure qualit.  cette profondeur
ils avaient pratiqu dans tous les sens, des galeries irrgulires
hautes de 0 m. 50  2 mtres et larges de 1 mtre  2 m. 50. Dans ces
galeries on a retrouv des pics en bois de cerf et en silex, des
marteaux, des haches polies, le tout accompagn de cendres, de bois
calcin, et, autour de ces puits sur environ vingt-cinq hectares, le
sol est couvert d'clats et de rebuts de la taille; c'est l que se
trouvait l'atelier.

Ces sortes d'exploitations ont certainement t fort nombreuses dans nos
pays; mais les terres qui recouvrent les puits ayant t cultives
depuis de longues annes, il est fort difficile de reconnatre leur
emplacement. En gypte, les conditions sont tout autres; c'est dans le
dsert que les nolithiques ont ouvert leurs mines, et le sol est encore
dans l'tat mme o ils l'ont laiss, il y a de cela plus de six mille
ans (_fig. 73_); on voit encore les buttes de dcombres (_fig. 74_),
haldes du travail des mineurs laisses autour du puits, et ces buttes
s'alignent en nombre infini sur les bords de certains vallons connus
dans ces temps pour la richesse en silex des couches qui se trouvent
sous les alluvions quaternaires. Ces travaux, considrables, sont
assurment contemporains de la belle industrie du silex en gypte;
c'est--dire que, commencs peut-tre avant l'apparition du mtal, ils
se sont continus sous les rois dont les restes ont repos dans les
ncropoles de Ngadah et d'Abydos.

[Illustration: Fig. 73.--Croquis topographique des mines de silex de
Ouadi el Cheikh (gypte), d'aprs les relevs de Seton Karr.]

Bien longtemps avant de polir le silex, les matires sdimentaires
siliceuses et les roches cristallines, les hommes avaient travaill et
poli l'os et l'ivoire et quelques ustensiles de pierre; ils n'ignoraient
donc pas cette mthode de travail mais, pour des causes qui nous
chappent, ils ne l'employaient pas et ce n'est que trs tardivement
qu'ils en firent usage.

[Illustration: Fig. 74.--Mines de silex de Ouadi el Cheikh, d'aprs une
photographie de H.-W. Seton Karr.]

L'instrument, taill avec beaucoup de soin, prsentait la forme qu'il
devait avoir aprs le polissage. Pour les outils de silex, par de
petites retouches habilement faites, on enlevait le plus qu'il tait
possible des artes par trop saillantes, et, pour les autres roches,
c'est par un piquage, au moyen d'un percuteur pointu, d'une roche trs
rsistante qu'on amenait l'instrument  sa forme; puis en le frottant
sur une substance plus dure et, probablement aussi, en s'aidant de sable
et d'eau, on enlevait tous les saillants des retouches.

Cette opration se faisait soit sur un rocher, soit sur une grosse
pierre apporte dans le campement et auquel nous donnons le nom de
polissoir. Nous connaissons des polissoirs des industries
aurignacienne[149], magdalnienne[150], azilienne[151]: mais ces
pierres ne servaient alors qu'au polissage des os et de l'ivoire,  la
fabrication des aiguilles et des pingles. C'est au nolithique que
commence le polissage de la pierre, il ne s'applique qu' quelques
instruments seulement, haches, erminettes, gouge, ciseau et casse-tte,
dans le monde entier, couteaux et bracelets en gypte seulement; et
encore les instruments polis ne le sont-ils souvent qu'au tranchant.
Toutefois il est  remarquer que dans le sud de l'Europe, en Italie, en
Grce et en Espagne les haches polies de silex font dfaut[152] et qu'en
Afrique du Nord elles semblent galement manquer, ou du moins tre
extrmement rares.

[Illustration: Fig. 75.--Pic de mineur de Ouadi el Cheikh (muse de
Saint-Germain rcoltes de Seton Karr) et son emmanchement.]

[Note 149: Grotte du Trilobite.]

[Note 150: Grotte de Combarelles.]

[Note 151: Grotte du Mas-d'Azil.]

[Note 152: XXVI, I, 512.]

[Illustration: Fig. 76.--La Pierre aux dix doigts, Villemaure (Aube).]

Les polissoirs sont le plus souvent en grs dur; on en connat cependant
en granit, en quartzite ou en toute autre roche dure. Dans la Dordogne
on a frquemment employ des dalles de silex[153]. L'un des plus
remarquables est celui dit la pierre aux dix doigts (fig. 76), de
Villemaure, dans l'Aube[154].

[Note 153: Dr TESTUT, V (1888), 77.]

[Note 154: A. DE MORTILLET, _Les polissoirs de Villemaure (Aube)_,
IX (1906), 44, fig. 26 et 27.]

Mais  ct de ces polissoirs fixes, sur lesquels on frottait
l'instrument qu'on dsirait achever, il est bon nombre de polissoirs 
main et d'aiguisoirs qui certainement n'taient pas destins au
polissage des outils de pierre, mais servaient pour l'os, l'ivoire ou la
corne. On les rencontre en grand nombre dans les stations nolithiques;
quelques-uns mme sont percs et pouvaient tre suspendus  la ceinture.

[Illustration: Fig. 77.--Bas-relief de la VIe dynastie d'gypte. La
fabrication des vases de pierre.]

[Illustration: Fig. 78.--1  5, Vases de pierre. El Amrah
(Hte-gypte).]

Le nolithique, vers son apoge, a connu les instruments perfors pour
recevoir leur emmanchement, haches, marteaux, masses, casse-ttes, etc.,
qu'on rencontre dans tous les pays du monde. Ces armes presque toujours
faites de pierre trs dure, diorite, serpentine ou autre, ont t
longtemps en usage, car on les trouve frquemment avec des instruments
de bronze; mais on aurait grand tort de les considrer comme
reprsentant une poque[155] car, dans les diverses rgions o elles se
rencontrent, l'industrie nolithique ne peut tre considre comme de
la mme antiquit. En gypte et en Chalde, les masses de formes
diverses sont extrmement anciennes et leur usage s'est, dans la
Msopotamie, conserv jusqu' nos jours. Les Arabes des tribus, en
effet, sont encore arms d'un casse-tte fait d'un court bton muni, 
l'une de ses extrmits, d'une grosse boule de bitume.

[Note 155: Comme le fait DCHELETTE, XXVI, I, 519.]

Quant  la perforation du trou d'emmanchement, elle se faisait, comme de
nos jours encore, par rotation d'un foret circulaire, gnralement
creux, actionn, soit  la main, soit  l'aide d'un archet, agissant sur
la pierre  percer; le sable mouill jouait un grand rle dans ce
travail qui permettait aussi le forage des vases de pierre dure, cristal
de roche, obsidienne, cornaline, etc... Certains bas-reliefs de l'ancien
empire gyptien nous montrent des ouvriers occups  ce travail (_fig.
77_).

[Illustration: Fig. 79.--Vase de pierre. Abou Zdan (Hte-gypte).
nolithique.--Rech. H. de Morgan.]

Ds le temps des industries de la pierre clate, l'homme travaillait le
bois; dans les dernires priodes, dans celles qui ont prcd
l'apparition du mtal, il abattait de gros arbres, dont il creusait le
tronc pour en faire des pirogues[156], sortes d'auges allonges, rondes
ou carres aux extrmits. Il coupait aussi et taillait en pointe les
pieux de ses villages lacustres et les poutres de ses habitations.
Certes ce travail exigeait beaucoup de patience, nous le savons, ayant
vu les Indiens de l'Amrique mridionale se livrer  ces travaux; mais
on n'en parvenait pas moins  ses fins, tout comme si l'on avait dispos
de haches mtalliques. Le temps alors tait le principal facteur de
toutes les oeuvres, il l'est encore chez les peuples primitifs; les
Indiens de l'Alaska polissent l'ivoire de morse en le frottant pendant
des semaines et des mois dans le creux de leur main, et obtiennent ainsi
un lustre que jamais ne produirait un procd plus rapide.

[Note 156: Moringen et Robenhausen (Suisse),
Saint-Aubin-en-Charollais (Sane-et-Loire), etc...]




DEUXIME PARTIE

LA VIE DE L'HOMME PRHISTORIQUE




CHAPITRE I

L'HABITATION


Nous ne savons rien de l'habitation des hommes antrieurement 
l'apparition de l'industrie moustirienne; les cavernes, cependant,
taient ouvertes; car, dans la plupart d'entre elles, on trouve  la
base du remplissage des dpts de rsidus de la vie des animaux
sauvages. On est donc amen  penser, soit que le pays n'tait pas
habit antrieurement  l'existence des moustiriens, soit, comme nous
l'avons dit plus haut, que les industries chellennes et acheulennes
sont contemporaines du moustirien, rpondaient  des besoins que
n'avaient pas les populations troglodytes, et que Chellens et
Acheulens se construisaient des hottes dans les pays dpourvus d'abris
naturels. Il n'est pas possible, en effet, d'admettre que ces gens ne se
seraient pas mis  couvert dans les grottes qui s'offraient  eux.

Les cavernes ayant conserv les vestiges provenant des gnrations qui
s'y sont succd, apportent des renseignements des plus prcis quant 
la vie des hommes palolithiques et archolithiques. Dans celles de
Grimaldi (grotte des Enfants), les dpts de remplissage s'accumulaient
avant les fouilles sur 10 mtres environ de hauteur.  la base tait une
couche renfermant des coprolithes d'hynes, puis s'tageaient neuf
zones de foyers distincts, tous appartenant au quaternaire. Les couches
profondes taient caractrises par la prsence d'ossements du
_Rhinoceros Mercki_[157], et cet exemple n'est pas isol; car toutes nos
cavernes ont t habites de mme manire, avec plus ou moins de
rgularit. Quelques-unes cependant, provisoirement abandonnes par
l'homme, sont devenues,  nouveau, le repaire des carnassiers; puis
elles ont t reconquises, et les foyers succdent aux couches dans
lesquelles les produits de l'industrie sont absents.

[Note 157: Cf. LXIV: _Historique et description_, par le chanoine DE
VILLENEUVE; _Anthropologie_, par le Dr VERNEAU; _Gologie et
Palontologie_, par MARCELLIN BOULE.]

En dehors des cavernes, nous ne connaissons avec certitude rien de
l'habitation des hommes durant les temps quaternaires; c'est avec les
industries msolithiques qu'apparaissent les premires traces de huttes
bties en plein air. Les kjoekkenmoeddings danois et les stations
campigniennes montrent l'homme construisant ses abris en clayonnages de
branches enduits de pis, et ces huttes primitives le plus souvent sont
groupes en villages et gnralement dfendues, soit par la nature, soit
par des palissades. Ces maisons primitives taient de petite taille,
circulaires et offraient 2m, 50 au plus de diamtre. Dans certains
cas, les unes servaient d'habitation et les autres de cuisine[158]. En
gnral, les villages se trouvent  proximit des cours d'eau; car il ne
faut pas oublier que, bien que s'adonnant  l'levage et  la culture
des crales, les msolithiques et nolithiques tiraient encore de la
chasse et de la pche une grande partie de leur subsistance. Bon nombre
de ces agglomrations avoisinaient les gisements les plus importants de
silex, d'obsidienne ou plus tard de mtaux, causes de l'tablissement de
vritables fabriques pour l'exportation. Le sol devait fournir la vie et
les groupes, chacun peu nombreux, trouvaient aisment leur subsistance
autour des villages.

[Note 158: ROLLAIN, _Habitations nolithiques du plateau des Hautes
Brugres (Villejuif)_, I (1899), 204.]

Le mode d'existence des hommes  cette poque ne les portait
gnralement pas  btir de vritables cits: cependant certaines
agglomrations peuvent prendre le nom de ville, tel est le camp de
Chassey, dans la Cte-d'Or, qui ne couvre pas moins d'une douzaine
d'hectares, et le Campigny (Seine-Infrieure), dont les huttes
s'tendent sur trois ou quatre hectomtres carrs. Plus en aval, dans la
valle de la Bresle, prs du village d'Incheville, un plateau portait
galement un camp campignien, probablement fortifi; et ce camp mesurait
plusieurs centaines de mtres de longueur. Citons encore les bourgs de
Catenoy (Oise); de Camp-Barbet,  Janville, dans le mme dpartement:
celui de Peu-Richard, commune de Thnac, dans la Charente-Infrieure.

Quant aux fabriques d'instruments de pierre, elles variaient suivant la
nature du sol et les besoins de l'exportation. Dans beaucoup de
localits on taillait des armes et des outils de toutes formes, alors
que dans d'autres on ne fabriquait que certains types. En Normandie et
en Champagne, on polissait les haches; dans le Calvados et la Seine, on
taillait les grattoirs. Le Grand Pressigny, nous l'avons vu, tait un
centre de fabrication des grandes lames.

Mais ce n'est pas seulement en France qu'on rencontre les restes
d'agglomrations humaines des derniers temps de la pierre. En Belgique,
dans la province de Lige, sont les traces de nombreux villages de ces
temps[159]. En Italie, d'intressantes dcouvertes ont t faites dans
les Abruzzes, dans le Reggianais, dans les provinces de Mantoue, de
Brescia, etc.[160].

[Note 159: Cf. MARCEL DE PUYDT, II (1888  1903).]

[Note 160: Cf. PIGORINI, XXI (1875), 175.]

Ce que nous connaissons des huttes de l'Allemagne nous montre que les
moeurs qui ont prsid  la construction des habitations diffraient de
celles de nos pays. Les huttes taient rectangulaires, construites en
charpente garnie de treillages de branches, enduits de pis, peint en
diverses couleurs[161] d'ornements gomtriques. En Bohme, en Hongrie,
en Bosnie en Transylvanie et jusqu'en Roumanie on a relev les traces
de villages nolithiques; mais si l'on compare ces dcouvertes entre
elles, on constate de sensibles diffrences, soit dans la construction
des abris, soit dans la cramique, soit dans l'outillage de pierre, dont
le principe reste cependant le mme d'une manire gnrale.

[Note 161: Cf. LXXIV.]

Il est bien difficile de distinguer entre les maisons nolithiques et
celles des gens en possession du mtal, les gots diffraient suivant
les contres, suivant la nature des matriaux que la nature mettait  la
disposition de l'homme et, d'ailleurs ces habitations ne peuvent tre
dates que par les objets qu'on rencontre dans leurs ruines. Les maisons
de Megasa et Phaestos attribues par MM. Dawkins et Mosso au nolithique
sont, sans qu'aucun doute soit possible, nolithiques, d'aprs les
objets qu'elles contiennent, autant que par leur mode de btisses. De
mme  Orchomne les constructions avec soubassements en pierre et
murailles en briques crues, appartiennent  une civilisation dj fort
avance, dans laquelle le mtal tait certainement connu. C'est  tort
que Schliemann les attribue au nolithique.

L'Europe tait alors peuple de tribus appartenant  des races trs
diverses, de moeurs trs diffrentes, et les variations dans les usages,
qui se feront sentir plus encore aprs l'apparition des mtaux, en sont
la meilleure des preuves.

Dans les plaines et les valles fertiles et giboyeuses, l'homme devait
se tenir en garde contre les animaux sauvages et aussi contre ses
voisins; les luttes taient alors incessantes entre les tribus, comme
elles le sont encore de nos jours chez les nomades soit pour la
possession des terrains de chasse et de pche, soit pour celle des
pturages et des terres de culture. La scurit n'tait donc que trs
relative. Ne savons-nous pas qu'avant d'avoir t presque anantis par
les Europens, les Indiens des tats-Unis taient perptuellement en
guerre entre eux? Aussi voyons-nous presque tous les villages
nolithiques entours de murailles de dfense. Malheureusement ces sites
ayant t habits longtemps encore aprs l'apparition du mtal, il est
impossible d'attribuer d'une manire certaine aux nolithiques les
fortifications dont nous reconnaissons les restes.

[Illustration: Fig. 80.--Urne funraire en forme de cabane (trurie).]

Toujours  la recherche de conditions d'existence plus favorables, les
nolithiques, dans les rgions des lacs, n'ont pas manqu de se mettre 
l'abri de leurs ennemis en btissant leurs habitations sur l'eau. Malgr
les moyens rudimentaires dont ils disposaient, ces hommes, abattant les
arbres de leurs forts, en firent des pieux qu'ils enfoncrent dans la
vase des lacs, puis sur ces pieux ils tablirent un plancher plus ou
moins tendu, et c'est l qu'ils construisirent leurs demeures. Ce
procd, ignor dans nos pays avant l'apparition de la pierre polie, est
encore en usage dans l'Extrme-Orient et l'Ocanie. La baie de
Singapoure m'en a fournit un frappant exemple: l, toute une population
chinoise, compose en grande partie de pcheurs, vit encore sur l'eau.

En Suisse, on compte aujourd'hui plus de deux cents palafittes[162]. Ces
sortes de stations sont nombreuses dans nos lacs franais des Alpes et
du Jura; on en rencontre jusqu'en cosse et en Russie.

[Note 162: LXVIII.]

D'ailleurs, la construction sur pilotis n'est pas rserve aux
habitations bties sur l'eau. Dans toute la Malaisie, les maisons sont
tablies sur pieux, et leur plancher est situ  quelques mtres du sol;
c'est ainsi que les indignes se protgent contre les miasmes et les
animaux nuisibles. C'est sur ce mme principe qu'ont t construits les
terramares de la Haute-Italie[163].

[Note 163: Cf. O. MONTELIUS d'ap. L. PIGORINI, _Civ. prim. Ital._]

Quant aux _crannogs_ de l'Irlande et de l'cosse, leur construction
partait de la mme conception; mais ce principe de se dfendre par l'eau
tait ralis sous une forme diffrente de celle des palafittes. Les
crannogs sont des lots faits de main d'homme produits par la
surlvation artificielle de bas-fonds couverts d'eau en hiver,
mergeant en t.

On conoit que les habitants des palafittes aient jet  l'eau tous les
dbris de leur vie, et que, bien souvent, des objets utiles soient
tombs par mgarde. Aussi parmi la fort des piquets encore plants dans
la vase, marquant la position des villages, la drague ramne-t-elle tout
le mobilier de ces temps: instruments de pierre, de mtal, os et bois
travaills, poteries, jusqu' des fragments d'toffes et de filets, des
cordages, conservs par la tourbe, des pirogues creuses dans le tronc
d'un arbre, des fruits, des graines, bref tout ce qui se rencontrait
alors dans l'existence courante, et, grce  ces innombrables restes,
nous possdons mille renseignements sur la vie intime de ces
populations.

Quant aux pilotis qui demeurent en place depuis tant de sicles, ils
permettent de juger de l'importance des diverses agglomrations et
d'tablir le plan de leur contour.

 Robenhausen (en Suisse), sur le lac de Pfaeffikon, la surface de la
bourgade tait,  peu de chose prs, d'un hectare et demi, et le village
s'levait  trois mille pas environ de la rive du lac. Un pont trs long
mettait en communication le bourg avec la terre.

Longtemps encore aprs l'apparition des mtaux, les vieilles coutumes,
quant  la construction des habitations, subsistrent dans nos pays;
nous possdons dans les bas-reliefs romains, surtout dans ceux de la
colonne Trajane, des reprsentations trs concluantes  cet gard; et
quelques urnes funraires de l'trurie et du Latium (_fig. 80_) nous
donnent l'exacte reproduction des huttes de ces temps en ces pays.
L'homme ne songea que beaucoup plus tard  construire des murailles pour
ses habitations; son premier soin fut de faire usage de la pierre pour
conserver les ossements de ses morts; ce n'est que longtemps aprs qu'il
prit soin de protger sa propre vie, en levant des remparts de dfense.
Toutefois on doit remarquer que dans l'Orient mditerranen les
populations, ds les temps de l'industrie nolithique, construisaient
en pierres sches les murailles de leurs habitations; qu'en Asie, on
faisait usage de mottes irrgulires d'argile,  Suse entre autres, pour
le rempart prhistorique, et que ce mode de construction se transforma
rapidement en gypte, et donna naissance  la brique dont les spultures
des dynasties Thiuites sont bties; les tombes royales de Ngadah et
d'Abydos sont faites de briques crues. Quelque temps aprs, on employa
mme ces matriaux pour lever les remparts protecteurs des villes. Les
murailles d'El Kab sont un bel exemple de l'architecture militaire
primitive. Plus tard, sous la XIIe dynastie, les pyramides des
Ousertesen et des Amenemhat se composaient encore d'un norme noyau de
briques crues, revtu d'un parement de pierre; et, bien des sicles
aprs, sous les Achmnides de Perse, tout tait fait de grandes briques
crues, maisons, palais et remparts, bien que la brique cuite ft dj
connue tout au moins depuis le temps des Patsis d'lam. En Gaule, en
Grce, dans toute l'Europe, en gypte mme, la brique cuite n'est
apparue, et ne devint d'un usage courant, que lors de la conqute
romaine.

Les nomades de nos temps vivent sous la tente, abri fait de peaux, ou de
toile grossire de crin, qu'ils chargent sur leurs btes, ds que les
pturages sont puiss autour de leur campement; car  peine restent-ils
quelques semaines sur le mme point. Il en tait certainement de mme
aux temps prhistoriques chez les nomades chasseurs ou pasteurs soit
que le gibier ft puis, soit que l'herbe et t mange par les
troupeaux. Or ces changements continuels ne laissent aucune trace
durable; en quelques jours, la pluie et le vent dissminent les cendres
des foyers; il ne reste sur le sol que quelques pierres demi-calcines,
et de rare objets oublis ou abandonns; c'est ainsi que s'expliquent
les innombrables trouvailles d'objets isols qu'on fait dans tous les
pays, et que rien ne vient corroborer entre elles.

Les agglomrations prhistoriques, dans les divers pays, diffrent
beaucoup par leur taille: nous avons vu que la palafitte de Robenhausen
mesurait environ 1 hectare et demi de superficie. Ces proportions se
retrouvent dans quelques citadelles primitives;  Murcens (Lot), au mont
Beuvray (Sane-et-Loire), les dimensions sont gales  celles de
Robenhausen. Alise Sainte-Reine (Cte-d'Or) occupait une superficie de 9
700 ares; Gergovie, 7 000 ares; et la Rome palatine couvrait 1320 ares,
alors que Tyrinthe n'tait que de 200 ares, Athnes de 250 et Mycnes de
300.

Il est  remarquer que l'usage de s'tablir dans des lieux levs, de
construire des acropoles entoures de murailles, parat avoir t
apport par les peuples venus de la Sibrie; car toutes les grandes
villes fondes par les peuples de vieille souche se trouvent dans les
valles au bord des cours d'eau. Thbes, Abydos, Memphis, Our, Ourouk,
Babylone, Suse, sont situes dans la plaine. Alors que Rome, Athnes,
Ecbatane, Alise, et une foule de villes et de bourgades fondes par les
nouveaux venus (Aryem) ont leur Acropole ou sont tout entires bties
sur les hauteurs. En Gaule les exemples du choix des hauteurs sont
innombrables, l'occupation des les et la construction des cits
lacustres, des crannogs appartiennent au mme besoin de protection
naturelle des agglomrations.




CHAPITRE II

LA CHASSE, LA PCHE, LA DOMESTICATION DU BTAIL ET L'AGRICULTURE


_La chasse_.--Chez les peuples les plus primitifs, de nos jours, comme
par le pass, la chasse, la pche et la rcolte des plantes et des
graines sauvages sont les seuls moyens qu'a l'homme de se procurer sa
nourriture; et il en tait de mme dans les phases les plus recules de
la prhistoire. Les dbris qu'on rencontre dans les alluvions ne nous
renseignent pas  cet gard en ce qui concerne la vie des populations
qui taillaient les coups de poings chellen et acheulen, mais dans les
cavernes, aux niveaux dits moustiriens, la grande abondance d'ossements
des animaux qui,  l'tat sauvage, peuplaient alors plaines, valles et
montagnes, ne laisse subsister aucun doute quant aux travaux des
troglodytes. Ils taient chasseurs et certainement aussi pcheurs: la
capture du gibier et du poisson tait leur principale occupation.

Cependant la vie n'tait pas aussi facile qu'on serait en droit de le
croire; car, pendant toute la dure des temps quaternaires, l'homme
avait  se mesurer avec de terribles adversaires, soit qu'il luttt
contre eux pour assurer sa subsistance, soit qu'il et  dfendre sa
propre vie; et ce n'est certainement pas avec l'aide seule des
instruments grossiers de silex dont il disposait, qu'il pouvait se
rendre matre des pachydermes, des rhinocros, des bisons et de tous ces
grands herbivores dont il faisait sa nourriture habituelle, qu'il tait
 mme de vaincre l'ours et le lion. Assurment, de mme que bon nombre
de sauvages modernes, il faisait grand usage des lacets, des piges, de
ces fosses dont on use encore dans l'Indo-Chine pour capturer le tigre
royal, et de plus, il fabriquait des armes puissantes de bois dur, des
pieux, dont peut-tre mme la pointe tait empoisonne. Une tige de
buis ou de chne convenablement prpare devient, entre les mains d'un
homme adroit et vigoureux, un moyen d'attaque trs redoutable.

[Illustration: Fig. 81.--Lions et chiens de chasse. Bas-relief du
tombeau de Mra,  Saqqarah (VIe dynastie).]

Chez les peuplades sauvages modernes, ces sortes d'armes, fort usites,
varient de forme et de nature suivant leur destination. La pique, le
javelot, l'pieu garni d'une pointe de silex, d'os, de corne ou
simplement d'un bois dur affil, sont les principaux instruments de
chasse des primitifs et, aux temps prhistoriques comme de nos jours,
ils servaient aussi bien contre l'homme que pour abattre les animaux
sauvages.

Ds avant l'introduction dans nos pays de l'industrie nolithique, l'arc
et la flche avaient certainement fait leur apparition; c'tait un grand
progrs sur le propulseur, car les projectiles atteignaient de grandes
distances, jusqu' quatre et cinq cents mtres ( l'poque romaine), et
permettaient de frapper l'ennemi ou le gibier sans lui donner l'veil.
L'homme pouvait ds lors lutter contre le lion et l'ours sans exposer sa
vie autant que par le pass. Cependant, dans les contres chaudes, le
chasseur n'avait pas affaire seulement aux grands carnassiers. En
gypte, le crocodile sortant la nuit des marais venait parcourir les
villages en qute de proies, tout comme le font encore les alligators de
l'Amrique centrale, et ni la flche, ni l'pieu n'avaient d'effet sur
leur armure. Ces monstres atteignaient parfois d'normes proportions et,
tandis que les habitants rfugis dans leurs palissades n'osaient pas en
sortir, le lion, quittant ses repaires du dsert, venait rder autour
des huttes et des enclos du btail. En Chalde, le souvenir de ces
luttes contre le roi des animaux est demeur pendant des sicles trs
vif dans les esprits, la glyptique et la sculpture en font foi; alors
que les bas-reliefs gyptiens des premiers temps historiques nous font
assister le plus souvent (_fig. 81_)  des exploits cyngtiques plus
pacifiques; ce sont gnralement des chasses  la gazelle,  l'antilope,
ou bien aux oiseaux d'eau, dans les marais. L'arc et le filet jouent le
grand rle.

Dans les kjoekkenmoeddings de l'gypte et de nos pays, dans les cavernes,
on trouve des amas considrables d'os briss, restes de repas que les
hommes de ces temps ne prenaient pas la peine d'carter de leur demeure;
et ces dbris varient suivant les poques, fournissent, pour chaque
temps, la liste des animaux sauvages dont l'homme faisait sa nourriture.
 Solutr l'on n'a pas trouv moins de cent mille quids, dont les os
taient amoncels autour des anciennes habitations. Mais, alors que dans
les rgions extra-europennes on voit sur les rochers figurer l'homme 
la poursuite du gibier, ces sortes de reprsentations n'existent pas
chez nous pour les temps quaternaires, bien que nos cavernes soient
couvertes de peintures; c'est plus tard seulement, avec l'industrie
nolithique, qu'elles se montrent. Cette remarque est d'importance en ce
qui regarde l'esprit dans lequel ont t dessines les reprsentations
magdalniennes.

L'introduction de l'levage et de l'agriculture chez les peuples de tous
les pays n'a pas arrt les exploits des chasseurs; mais ds lors, la
capture du gibier, n'tant plus indispensable  la vie, n'a plus jou
qu'un rle secondaire dans les occupations. Les nolithiques,
semble-t-il, tiraient autant de ressources des animaux sauvages que de
leurs troupeaux, si nous en jugeons par les ossements qu'on rencontre
dans la vase sous les cits lacustres; et ce n'est que beaucoup plus
tard, aux temps historiques, que la chasse est devenue un agrable
passe-temps, un luxe que les plus grands rois ne ddaignaient pas. Mais,
avec l'apparition des mtaux, l'armement devenant plus puissant,
l'abondance du gibier diminua et bien des espces disparurent. C'est
ainsi que la cavalerie romaine de Julien le philosophe abattait de ses
flches les dernires troupes d'autruches du dsert euphratique, que le
lion disparut de la Grce continentale et de l'Asie mineure, lors des
dbuts de l'histoire dans ces pays, que les _bos urus_ de l'Europe
occidentale furent extermins dans les premiers sicles de notre re.

[Illustration: Fig. 82.--Faucons de chasse: 1, entrav; 2, libre,
Armnie russe. Seconde industrie du fer.]

Aux temps de l'industrie du fer, nous voyons paratre dans la
Transcaucasie l'emploi du faucon pour la chasse (_fig. 82_), et cet
usage si cher  nos seigneurs du moyen ge, est demeur en vigueur
jusqu' nos jours chez les Orientaux.

 * * *

_La pche._--Si l'homme poursuivait le gibier, il ne ngligeait
certainement pas le poisson, alors d'une abondance extrme dans les lacs
et les cours d'eau; abondance que nous ne connaissons plus aujourd'hui
que dans les pays neufs, o les moyens de pche modernes n'ont pas
encore t appliqus.

Pour les temps les plus anciens, contemporains de l'industrie
palolithique, les documents nous manquent pour apprcier les mthodes
de pche; mais ds l'apparition du harpon, c'est--dire ds les dbuts
des industries archolithiques, nous sommes assurs que nos
prdcesseurs sur le sol des Gaules chassaient le poisson. Quant aux
lignes de pche de ces temps, nous n'en avons pas rencontr de traces;
il est juste de dire que l'hameon pouvait tre fait de deux esquilles
d'os ou de bois dur attaches ensemble et formant un angle aigu;
cependant les microlithes gomtriques (Tardenoisien ou Tourassien)
paraissent avoir t taills pour armer des engins de pche.

[Illustration: Fig. 83.--Harpons et instruments de pche.--N1, Ivoire.
N2, Cuivre (Abydos). N3, Silex (Hlouan). N4, Emmanchement du n3.
N5, Corne de cerf (lac de Neuchtel). N6, Robenhausen (Suisse). N7,
Flotteur en bois de pin (Robenhausen, Suisse). (Nos 5, 6, 7, d'aprs
A. de Mortillet.)]

Le harpon (_fig. 83_, n1  5), en usage ds les derniers temps
quaternaires, se montre dans toutes les industries moins anciennes,
jusqu' nos jours; il est fait d'os, d'ivoire ou de mtal, et certains
petits instruments de silex qu'on rencontre,  Hlouan (gypte) entre
autres localits, peuvent tre considrs comme des armatures de
harpons.

Quant aux hameons (_fig. 84_, nos 1  10), ils se montrent nombreux
dans toutes les industries du cuivre et du bronze, affectant les formes
que nous leur donnons encore de nos jours.

[Illustration: Fig. 84.--Hameons.--Cits lacustres de Suisse: nos 1
 8 et 11  13. N 9, Suse. N 10, gypte]

Les filets (_fig. 83_, n 6) paraissent avec l'industrie nolithique des
cits lacustres ou, du moins, est-ce dans les lacs qu'on a jusqu'ici
rencontr les plus anciens spcimens de filet. Ils semblent avoir t
faits au pouce plutt qu'au petit doigt. Des morceaux de bois lger
(_fig. 83_, n 7) tenaient lieu de flotteurs, et des cailloux percs
(_fig. 84_, n 11) ou de ces grosses perles de terre cuite qu'on nomme
fusaoles (_fig. 84_, nos 12 et 13) remplaaient nos plombs pour les
lignes comme pour les filets.

Dans certains pays, riches en lacs et en cours d'eau, ou situs sur les
ctes, la pche tait la ressource principale des habitants; les
kjoekkenmoeddings danois en font preuve et les bas-reliefs qui nous ont
t laisss par les Pharaoniques des premires dynasties fournissent de
nombreuses reprsentations de scnes de pche au filet dans le Nil, ou
dans les marais latraux de sa valle (_fig. 85_). D'ailleurs les restes
de cuisine gyptiens contiennent tous des dbris de poissons en grand
nombre; et certains de ces os, des vertbres, indiquent qu'on capturait
alors dans le fleuve sacr de vritables monstres, mesurant parfois deux
et trois mtres de longueur.

[Illustration: Fig. 85.--Scnes de pche. Bas-relief du tombeau de Mra,
 Saqqarah (IVe dynastie). _Registre suprieur_: 1 Mra en bateau
assiste  la pche, un serviteur le fait boire.  l'avant de la barque
un autre serviteur fend les poissons pour les faire scher; 2 barques
de pcheurs relevant des nasses; 3 deux barques de pcheurs  la
trouble; au-dessous sont des oiseaux pcheurs. _Registre infrieur_:
dix-huit pcheurs, sous les ordres d'un chef, tirent  terre la senne
pleine de poissons.]

En Chalde, pays de fleuves et de marais, voisins de la mer, la pche
tait galement en grand honneur et, suivant les textes archaques, les
rois lgendaires s'y livraient. Aujourd'hui encore, au Japon, en Chine,
dans la Polynsie, voire mme certaines rgions de l'Europe, la pche
fournit aux habitants une partie fort importante de leur nourriture.

 * * *

_L'levage_.--La domestication des animaux, dans nos rgions, dbute,
pour quelques espces,  l'poque o l'industrie msolithique tait
florissante. Le plus ancien animal domestique semble avoir t le chien,
compagnon du chasseur, gardien de la hutte, dont on rencontre les
squelettes dans les kjoekkenmoeddings danois. Quant aux hypothses
attribuant aux Solutrens le dressage du cheval, de mme que toutes les
suppositions relatives  la domestication dans les temps quaternaires,
elles ne reposent sur aucune base srieuse. Ce n'est donc, semble-t-il,
que fort tardivement, que l'homme fit des animaux des auxiliaires de sa
vie et des rserves pour sa nourriture.

[Illustration: Fig. 86.--Le btail sous l'ancien Empire
(boeufs).--Bas-relief du tombeau de Mra  Saqqarah (VIe dynastie).]

[Illustration: Fig. 87.--Le btail sous l'ancien Empire; antilopes,
gazelles, hynes, chacals.--Bas-relief du tombeau de Mra  Saqqarah
(VIe dynastie).]

 l'poque des palafittes, le cochon, le cheval, le boeuf, la chvre, le
mouton et le chien taient apprivoiss; le sanglier, le daim, le cerf,
un grand boeuf, l'lan, le castor, le chat, le renard, le loup, le
putois, la martre, le blaireau et l'ours brun vivaient  l'tat sauvage;
et l'homme, toujours chasseur, ne rapportait le plus souvent  son
habitation que les parties les plus utiles du gibier, aprs l'avoir
dpec sur la place o l'animal tait tomb. Cet usage, que nous voyons
pratiqu ds les temps quaternaires, et qui s'est perptu chez les
peuples sauvages jusqu' nos jours, a permis aux zoologistes de
distinguer entre les btes captures  la chasse et celles qui,
domestiques, taient tues dans les villages. On retrouve toutes les
parties du squelette de ces dernires dans les restes laisss aux
alentours des habitations, alors que ce sont toujours les mmes os qu'on
rencontre quand il s'agit du gibier[164].

[Note 164: Cf. XXVI, I, 341.]

Quant aux pays d'origine de la domestication des animaux, nous ne les
connaissons pas. Certains auteurs[165], sans preuves d'ailleurs, les
placent en Orient; mais il est plutt  croire qu'elle s'est produite
sur un grand nombre de points. Les Pruviens, comme le fait observer M.
S. Reinach, avaient domestiqu le lama, et les Astques, le dindon,
avant la conqute espagnole[166].

[Note 165: Cf. ZABOROWSKI, _L'origine des animaux domestiques en
Europe et les migrations aryennes_: XIII, Grenoble (1905) II, 1034.]

[Note 166: LXI, 13.]

[Illustration: Fig. 88.--Antilopes d'aprs une fresque Medoum (IIIe
dynastie).]

En gypte, j'ai retrouv, alors que j'explorais les kjoekkenmoeddings, non
seulement des traces de la domestication des animaux parmi les restes
des habitations, mais aussi les enceintes o les Prpharaoniques
enfermaient leurs troupeaux pour la nuit, et ces troupeaux taient
composs en majeure parte d'antilopes (_Bubalis buselaphus_), de
gazelles (_Gazella dorcas_ et _isabella_), de chvres (_Hircus
thebaicus_), de moutons (_Ovis longipes_) et de mouflons  manchettes
(_Ammotragus tragelaphus_)[167]. Le boeuf tait galement connu, car on
trouve ses restes dans les dbris de cuisine. Reste  savoir si,  cette
poque, il vivait  l'tat sauvage, ou s'il tait domestiqu.

[Note 167: LI.]

Parmi les troupeaux qui figurent sur les bas-reliefs de l'ancien Empire,
on remarque certains boeufs (_Bos macroceros_ et _Bos brachyceros_)
ainsi que le mouton d'Asie, et leurs squelettes se rencontrent en
abondance dans les kjoekkenmoeddings de Toukh. Ce btail a fort
probablement t import[168]  des poques fort anciennes.

[Note 168: LXVII; PITREMENT, _Les chevaux dans les temps
prhistoriques_, I (1906), 658.]

[Illustration: Fig. 89.--Peinture rupestre de Cogul (Espagne), d'aprs
H. Breuil.[169]]

[Note 169: Les reprsentations humaines sont plus rcentes que
celles des animaux. H. BREUIL (_in litt._, 10 janv. 1923), la relation
entre les deux sujets est donc illusoire.]

Pour les autres pays, nous ne possdons pas d'lments permettant de
trancher la question de la domestication des animaux; nous ne savons
pas, entre autres,  quelle poque le renne, qui a jou un si grand rle
comme gibier,  la fin des temps quaternaires, est devenu le serviteur
de l'homme.

_L'agriculture_.--C'est aux temps des industries nolithiques, dans les
cits lacustres de la Suisse, qu'il faut nous reporter, pour apprcier
l'tat de l'agriculture; parce que la vase des lacs nous a conserv en
fort bon tat les substances vgtales, alors que dans les autres
stations elles ont disparu.

Le Dr Herr[170], dont les travaux sur la question mritent toute
confiance, a constat que les habitants des cits lacustres rcoltaient
les noisettes, les prunelles, les fraises, les pommes, les poires, les
chtaignes d'eau, les fanes, les glands et le raisin, soit pour leur
nourriture, soit pour celle de leurs troupeaux; et plus dernirement
Neuweiler[171] a dress une liste de prs de cent vingt espces
prhistoriques, sans compter les crales telles que le seigle, l'orge,
le froment et l'avoine, qui abondent dans les palafittes, soit en
grains, soit en pis. Les habitants des villages lacustres, dit Sir
John Lubbock[172], cultivaient trois varits de froment, deux espces
d'orge et deux espces de millet.

[Note 170: _Die Pflanzen der Pfahlbauten. Neujahr. Naturf.
Gesellsch_., 1886.]

[Note 171: LXXII.]

[Note 172: IX, 4e dit., I, 204.]

Nous ne pouvons pas savoir si toutes ces espces tait indignes, ou si
elles avaient t importes d'autres pays tels que la Msopotamie,
contre o les gramines abondent; constatons seulement qu'on a signal
dans les palafittes de la Suisse le froment gyptien (_Triticum
turgidum_) et l'orge  six ranges (_Hordeum hexasticon_), espce que
cultivaient les peuples de l'antiquit en Grce, en Italie, en gypte et
dans l'Asie antrieure.

[Illustration: Fig. 90.--1, Statuette de bois (IIIe dynastie).
Dahchour. 2, Monsheim (Hesse Rhnane). 3, Suse.]

Dans tous les pays, en gypte, en Chalde, en Italie, dans les contres
hellniques, on rencontre, ds les temps les plus anciens de la hache
polie, la meule  bras (_fig. 90_) qu'on retrouve galement dans les
stations msolithiques et nolithiques, ainsi que dans les palafittes.
Cette meule est simplement compose d'une large pierre plate, en roche
dure, et d'un broyeur de forme allonge, aplati sur l'une de ses faces.
C'est  l'aide de cet instrument primitif, qu'on rencontre d'ailleurs
aujourd'hui encore chez quelques peuplades peu avances, que les gens
des cits lacustres fabriquaient cette farine grossire avec laquelle
ils faisaient les pains dont on a trouv bon nombre de spcimens au fond
des lacs, sorte de galette sans levain, analogue  celle dont se
nourrissent aujourd'hui bien des populations africaines et asiatiques.

[Illustration: Fig. 91.--1, Faucille en bois arme de silex, d'aprs
W.-M. Flinders Petrie, _Illahum Cahun and Gurob_, pl. III, fig. 27.--2,
Coupe montrant le mode d'encastrement du silex et le ciment de
bitume.--3, Signe hiroglyphique d'aprs une fresque de Medoum (IIIe
dynastie). Le manche est peint en vert et les dents sont blanchtres.--4
 8, lments de faucille.--9, Silex montrant encore le ciment de bitume
et les traces laisses par le bois du manche.]

Mais la dcouverte la plus curieuse, faite en ces dernires annes et
relative  l'agriculture prhistorique, est celle de Flinders Petrie en
gypte. Cet archologue a trouv une faucille de bois arme sur toute
sa partie tranchante de petites lames de silex munies de dents (_fig.
91_). Jusqu'alors on avait pens que ces instruments de silex,
extrmement abondants dans toutes les stations nolithiques et
nolithiques de l'gypte, taient des scies. Il n'en est rien: et sur
presque tous ces lments de faucille aujourd'hui disperss on reconnat
un polissage spcial des dents, non pas obtenu par friction sur un corps
dur, mais caus par une substance souple, la paille, qui,  la longue, a
mouss toutes les artes saillantes de l'instrument. En Chalde (
Yokha), en lam ( Suse) et  la base de tous les tells, on rencontre
ces lments de faucilles en prodigieuses quantits; presque tous sont
uss, tout comme ceux de l'gypte et patins par les intempries depuis
leur abandon; on les retrouve en Syrie et en Espagne (_fig. 92_).

[Illustration: Fig. 92.--Abuchal, prs Carmona (Espagne), d'aprs G.
Bonsor.]

L'existence de cet instrument de bois, arm de silex, montre combien il
importe d'tre prudent dans nos apprciations quant  l'usage des silex
taills dont nous ne connaissons pas l'emmanchement.

[Illustration: Fig. 93.--Faucilles de bronze: 1, Palafitte de Moringen
(Suisse); 2, Corcelette; 3, Guvaux; 4, Athlone (Wessmeath); 5, Jura; 6,
Hongrie; 7, Caucase.]

Avec la venue des mtaux nous voyons changer la forme de la faucille;
elle diffre quelque peu suivant les pays, mais se prsente toujours
comme une lame courbe, garnie d'un pais dos saillant (_fig. 93_).

L'poque de l'apparition de la charrue (_fig. 94_) ne peut tre
prcise, parce que primitivement cet instrument dpourvu de socle se
composait seulement d'un morceau de bois fourchu, dont l'une des
branches tait attache au joug, tandis que l'autre pntrait dans le
sol; ce n'est que tardivement qu'on arma la charrue d'une garniture
mtallique; on connat un assez grand nombre de socles de fer. En gypte
cependant on rencontre de volumineux silex taills que l'on considre
comme ayant servi de socles  des charrues.

[Illustration: Fig. 94.--Laboureur et sa charrue. Gravure rupestre de
Bohusland (Sude), d'aprs A. Montelius.]

Quant aux chars, on les rencontre en Chalde, en gypte, en Italie, en
Hellade et dans presque tous les pays mditerranens au cours de
l'industrie du bronze. Dans le Nord et l'Ouest europens, ils sont
frquents ds l'apparition du Hallstattien (_fig. 95_), bien qu'existant
dj depuis longtemps; les chars votifs scandinaves en sont la preuve.

[Illustration: Fig. 95.--Char attel de chevaux sur un vase d'argile
incise (Industrie du fer). Oerdenburg (Hongrie).]

Ces progrs s'oprant peu  peu, soit par suite de conceptions
indignes, soit par contact avec des peuples plus avancs, l'homme,
s'attachant au sol qu'il cultivait, modifia son genre de vie et, de
chasseur, devint sdentaire; cependant, dans bien des pays montagneux,
les besoins de ses troupeaux l'obligrent  conserver quelque peu de son
ancienne existence nomade et  rechercher les pturages dans les
diverses saisons. C'est ainsi que vivent aujourd'hui la plupart des
tribus kurdes et tartares de l'Asie antrieure; pour la plupart, elles
possdent leurs villages, btis au milieu de leurs terres de culture et
de leurs pturages d'hiver; mais elles quittent ces parages, ds les
chaleurs venues, pour gagner la montagne, y reviennent momentanment
pour les moissons, au coeur de l't, puis s'y installent  nouveau, ds
que les neiges chassent leur btail des hauts pturages.




CHAPITRE III

LE VTEMENT ET LA PARURE


D'aprs les trs rares reprsentations humaines que nous possdons des
temps quaternaires, il semble qu' ces poques l'homme de l'Europe
occidentale vivait nu, ou peu s'en faut; car si, par les grands froids,
il se couvrait de peaux d'animaux tus  la chasse, ce que n'indiquent
pas, d'ailleurs, ses figurations, cela ne l'empchait certainement pas
de s'exposer aux intempries; peut-tre mme que la nature, prvoyante 
son endroit comme elle l'tait pour les pachydermes, l'avait-elle
gratifi d'une vritable toison, certaines gravures sur bois de renne
permettraient de le penser. Or, s'il en tait ainsi dans les rgions
froides, _a fortiori_ n'en pouvait-il pas tre autrement dans les
contres chaudes. D'ailleurs, en gypte, mme aux temps de l'industrie
nolithique, l'homme ne parat pas s'tre vtu; les plus anciennes
figures nous le montrent nu ou simplement protg par une sorte de
pagne, fait qui se retrouve, de nos jours encore, chez la plupart des
peuplades sauvages des pays chauds, et mme chez quelques-unes des
terres o, comme en Patagonie, le froid svit avec intensit.

Aux niveaux des industries archolithiques, dans les cavernes, on
rencontre en grand nombre des aiguilles d'os et d'ivoire, et l'on peut
en dduire que les gens de ce temps cousaient les fourrures et s'en
couvraient le corps lors de la mauvaise saison venue, comme le font
encore les Kamtchadales; mais il serait trs hasardeux de leur attribuer
la connaissance des tissus.

Quoi qu'il en soit, c'est au cours des industries nolithiques et
nolithiques que nous voyons avec certitude paratre les toffes. Les
Proto-Susiens fabriquaient une toile assez fine. Il est probable mme
que sous les premiers dynastes de la valle du Nil on portait de ces
toffes de coton dont nous trouvons des chantillons si bien conservs
sur les momies, ds la troisime dynastie. Les spultures des premiers
princes de Haute-gypte ayant t livres aux flammes, toutes les
matires prissables qu'elles renfermaient ont disparu; et dans les
tombes du peuple on ne trouve pas trace de tissus, qui, s'ils existaient
dj devaient tre fort prcieux.

En Europe occidentale, les gens des palafittes filaient et tissaient le
lin, ils ne connaissaient pas encore le chanvre; et ce n'tait pas le
lin que nous cultivons aujourd'hui qu'ils employaient; c'tait une
espce  feuilles troites (_Linum angustifolium_) qui crot
spontanment encore dans les rgions mditerranenes, et que, fort
probablement, ils se contentaient, dans les dbuts, de rcolter dans les
prairies.

[Illustration: Fig. 96.--1  3 Figurines d'argile, dessins gravs
(Iassy, Roumanie).--4  5, Figurines d'argile, dessins peints (Toukh,
Hte-gypte).]

Cependant la nudit semble avoir persist bien longtemps encore; car la
coutume de se tatouer et de se peindre le corps demeura, tant en Europe
qu'en Afrique et assurment aussi en Asie, jusqu'aux temps historiques.
Il suffira de citer les figurines de terre cuite dcouvertes en Roumanie
(_fig. 96_, nos 1  3) et celles de la Haute-gypte (_fig. 96_,
nos 4 et 5) reprsentant des danseuses; toutes appartiennent 
l'industrie nolithique ou, au plus tard, nolithique.

Les ornements corporels sont de deux natures: le tatouage indlbile,
obtenu  l'aide d'une pointe faisant pntrer la couleur sous la peau,
et la peinture superficielle. Ces deux procds sont encore en usage
chez tous les peuples primitifs; mais, d'aprs les figurations qui nous
ont t lgues par les hommes prhistoriques, il est impossible de
faire la sparation entre les deux procds. En gypte et en Chalde ces
usages semblent avoir de trs bonne heure perdu beaucoup de leur
importance. De mme, dans le monde gen comme en Crte, si le tatouage
et la peinture corporelle existaient, ce ne parat avoir t qu' l'tat
d'exceptions. La peinture, dans tous les pays et en tous les temps, n'a
d'ailleurs jamais t qu'accidentelle, et le plus souvent voulue soit
par des rites religieux, soit  certains jours seulement.

[Illustration: Fig. 97.--1 et 2, Mycnes, 3, Cnossos.]

Le costume caractristique des peuples tait, ds qu'il fut en usage,
extrmement vari, et il l'est rest jusqu'aux dbuts du XIXe sicle,
 qui appartient le triste honneur, au point de vue artistique, d'avoir
commenc son unification. Mais les habillements en usage aux temps
prhistoriques nous sont presque entirement inconnus, parce que nous
n'en pouvons juger que par les trs rares reprsentations parvenues
jusqu' nous et par les figurines archaques dont les costumes montrent
quelles taient les modes dans quelques pays (_fig. 97_). Pour les
autres contres, nous en sommes rduits  des suppositions bases sur
les objets qu'on rencontre dans les tombeaux, mais qui clairent plutt
sur la bijouterie que portaient hommes et femmes, en ces temps, que sur
la forme du costume.

[Illustration: Fig. 98.--Amulettes et collier de l'industrie de la
pierre.

1  6, Grotte des morts (Gard). 7, Aveyron. 8, Statite: dolmen
d'Aiguze (Gard). 9, Coquille de pectuncle: dolmen de Gamat (Lot). 10,
Coquille (Dijon, Cte-d'Or). 11, Coquille, os et schiste: dolmen de
Vinnac (Aveyron). 12, Luzarches (Seine-et-Oise). 13, Camp de Chassey
(Sane-et-Loire). 14, Canine de chien (lac de Constance). 15, Callas:
dolmen de Carnac (Morbihan). 16, Statite: dolmen de Vayssires
(Aveyron). 17, Lignite: dolmen de Bessoles (Aveyron). 18, Albtre:
dolmen de Montaubert (Aveyron).]

Assurment hommes et femmes se paraient ds les temps des industries
quaternaires; mais leur bijouterie, si primitive qu'elle soit, nous est
encore presque inconnue; c'est avec les restes des industries
nolithiques que nous voyous paratre, dans les spultures et dans les
cits lacustres, de nombreuses amulettes et des perles de colliers
(_fig. 98_). En gypte, dans les tombes nolithiques et nolithiques,
on rencontre frquemment des colliers composs de perles ou de
coquilles, des pendeloques et des bracelets d'ivoire, d'albtre, de
nacre, voire mme de silex merveilleusement taills (_fig. 99_, n 5).
Mais c'est avec l'industrie du bronze que dbute la vritable
bijouterie.

[Illustration: Fig. 99.--Bracelets 1  3, Frignicourt (Marne). 4,
Albtre (El Amrah). 5, Silex jaune (Abydos). 6, Nacre (El Amrah).]

Le bijou qui prsente le plus d'intrt au point de vue de la varit
est la fibule, qui se montre avec l'industrie du bronze et dont l'usage
s'est perptu jusqu' nos jours; mais avant que la fibule ft connue et
dans les pays o jamais elle n'a t en usage, comme l'gypte, d'autres
moyens permettaient d'attacher ensemble deux pans d'toffe. Dans les
spultures de la premire industrie du fer, en Armnie russe, toutes
les tombes renferment une grosse pingle; et la chance a voulu que dans
l'une de ces spultures, l'pingle ft encore engage dans des restes de
l'toffe et entoure du cordon qui la maintenait[173]. L'pingle
remplaait donc commodment la fibule; aussi devons-nous penser que
celles qui se rencontrent avec les industries archolithiques n'avaient
pas d'autre destination, soit qu'elles retinssent des peaux, soit
qu'elles fussent enfonces dans les plis d'un vtement tiss. Plus
tardivement encore est venu le bouton, petit morceau de mtal muni d'un
anneau.

[Note 173: Cf. J. DE MORGAN, XXXVIII, I, Muse de St-Germain.]

En gypte, comme en lam, la fibule ne semble pas avoir t d'usage
courant mme aux temps historiques, on ne la rencontre jamais dans les
tombeaux pr-pharaoniques et proto-lamites; et les dpts de fondation
du temple de Chouchinak n'en contenaient aucune. Cependant elle existe 
Moughar et  Warka, en Chalde, dans des spultures qui passent pour
tre fort anciennes, mais dont la date est trs discutable.

Le type primitif de la fibule est celui dit en archet, dans lequel la
tige mtallique fait tous les frais: replie sur elle-mme, elle compose
l'pingle, son arrt, son ressort et le dos qui, bientt, prend une
importance ornementale. Ds lors la fibule est faite de plusieurs pices
ajustes sur un motif central parfois trs compliqu.

Dans le monde mditerranen oriental, la fibule semble avoir fait son
apparition en mme temps que le _pplos_ dont elle tait le complment
indispensable; car ce vtement fminin, n'tant pas cousu, devait tre,
sur les deux paules, retenu par des fibules. Ce bijou ne se montre que
vers la fin de l'poque mycnienne, et encore est-il de peu d'usage
jusqu'au temps de l'invasion dorienne qui en gnralise l'emploi; il est
donc permis de penser que le pplos et la fibule sont venus du Nord en
Grce; mais, originairement, la fibule n'tait pas spciale au port du
pplos; depuis des temps fort anciens elle tait en usage chez les
peuples asiatiques du Nord et europens du Centre et de l'Ouest. Elle se
montre contemporaine de la plupart des dernires industries du bronze en
Italie, comme en Gaule. Dans la Transcaucasie et le Nord-Ouest iranien
elle parat avec le fer. Son absence en gypte et  Suse vient  l'appui
de l'opinion que ce bijou est d'origine asiatique centrale.

Les autres bijoux prhistoriques n'ont qu'un but de parure: ce sont les
colliers, les diadmes, les bracelets, les anneaux de jambes, les
bagues, les pendants d'oreilles, les pendeloques et les appliques,
pices mtalliques cousues ou fixes  l'aide de crochets sur les
vtements, enfin les ceintures qui, dans certains pays, tenaient en mme
temps lieu d'armes dfensives.

Les plus anciens colliers sont faits de menus objets enfils; ce sont
des perles minrales, de turquoise, de callas, calcdoine, agate,
cornaline, hmatite, d'ambre, etc., des coquilles marines ou fluviales,
des graines dures, des grains d'ivoire ou d'os, des perles mtalliques,
d'or, d'argent, de cuivre ou de fer, suivant les pays et les poques,
enfin des grains de verroterie qu'on voit paratre dans l'Europe
occidentale aux temps de l'industrie du bronze. En gnral ces colliers
de perles portent au centre, sur la poitrine, soit une amulette, soit un
pendentif quelquefois trs important, comme le sont les pectoraux
gyptiens.

Mais, au temps des mtaux, ces pendentifs se multiplient souvent et
alternent avec les perles sur tout le pourtour du collier; ils sont
faits rarement de pierres, le plus souvent de mtal, or, argent, cuivre,
plomb, tain, antimoine, etc...

Vient alors le collier mtallique rigide, dont le type le plus parfait
en mme temps que le plus ancien est le torque, trs frquent  toutes
les poques et dans presque tous les pays, sauf en Chalde, en lam et
en gypte. Il se complique plus tard en s'articulant en son milieu.

Le bracelet, commun  toutes les rgions et probablement d'origine fort
ancienne, offre des formes trs diverses; parfois il est, comme le
collier, compos de perles; parfois il est d'une seule pice et rigide,
fait de nacre, de calcaire, de silex mme (gypte), de jayet, d'ivoire,
de corne, de pte, de mtal ou de verre. Il se portait suivant les pays
au poignet,  la cheville et  l'avant-bras.

La bague ne parat qu'avec les mtaux, dans les dbuts et longtemps
encore, en certains pays, en lam entre autres, ce n'est qu'un anneau
plus ou moins orn. Ailleurs, dans le monde gen, par exemple, le
chaton prend une grande importance et se couvre de motifs; alors il
devient un vritable sceau, et remplace dans les usages courants le
cylindre chaldo-assyrien et le scarabe de l'gypte qui, durant les
temps pharaoniques, n'est pas mont en bague. En Europe occidentale, la
bague ne semble pas avoir pris une relle importance dans la parure
avant que se soient rpandus les gots mditerranens.

L'anneau d'oreilles est aussi ancien que l'industrie des mtaux, pour le
moins; il se compose tout d'abord d'une simple tige de mtal amincie 
ses extrmits, puis dispose en cercle; mais bientt cet anneau se
charge, surtout dans le monde hellnique, de pendentifs souvent trs
importants.

En explorant les spultures, on rencontre parfois une seule boucle de ce
genre, et l'on est tent de penser que, comme chez certaines populations
maritimes de nos pays, on ne portait l'anneau qu' l'une des oreilles
seulement; mais il ne faut pas oublier que parmi les peuples asiatiques
il en est beaucoup, aux Indes entre autres, dont les femmes se passent
un anneau dans l'une des narines; il se peut que cette pratique ait t
en usage dans l'Occident europen et dans beaucoup d'autres rgions, aux
temps antrieurs  l'Histoire.

Le diadme jouait aussi un grand rle dans la parure chez les peuples
mditerranens et peut-tre de trs bonne heure fut-il l'insigne de
l'autorit. En gypte il prit une importance capitale et probablement
son usage passa-t-il aux pays hellniques, puis en Italie et en Espagne.
L'adoption de la couronne comme emblme de la souverainet en fut la
consquence.

La ceinture, qui tout d'abord tait un simple lien de cuir ou d'toffe,
s'orna vite de motifs mtalliques, puis se couvrit tout entire d'une
feuille d'or, d'argent ou de bronze; elle devenait ds lors une
protection du milieu du corps, et c'est assurment ainsi qu'est venue la
pense de forger des cuirasses couvrant tous les organes essentiels  la
vie. Les ceintures mtalliques sont nombreuses dans certaines ncropoles
de la Transcaucasie, mais on en rencontre galement, quoiqu'en petit
nombre, dans le monde mditerranen. C'est de l'Orient septentrional,
sans doute, qu'elles sont venues dans nos pays, car on n'en voit ni dans
la valle du Nil, ni dans les pays du Tigre et de l'Euphrate.

Quant aux applications mtalliques sur les vtements, elles varient 
l'infini, dans tous les pays; mais c'est surtout le faste asiatique qui
en a tir le plus riche parti, on en rencontre peu de tmoins dans nos
pays, sauf chez les Mycniens. Ce sont, en gnral, de petites feuilles
mtalliques estampes, des bractates, perces de trous permettant de
les coudre sur les toffes. L'apoge de ce mode de dcoration des
vtements est  Byzance au temps des Basiles.

Tous les peuples ont apport dans la fabrication de leurs bijoux non
seulement leurs soins, mais leur gnie artistique tout entier. Il se
sont efforcs d'atteindre l'idal de leur got, aussi voit-on varier 
l'infini les formes et les motifs ornementaux de la joaillerie.
L'ensemble tait obtenu par la coule du mtal, ou par son travail au
marteau; puis l'ornemaniste s'en emparait et terminait la pice, soit au
burin, soit en y ajoutant des filigranes, et, plus tard, en y incrustant
des gemmes.

La gravure, nous l'avons vu, tait dj connue, voire mme pratique
avec grande habilet dans nos pays, ds le temps des Magdalniens; mais
ce ne sont certainement pas les procds des cavernes qui ont t
l'origine des arts du ciseleur et du graveur des civilisations modernes.
Tous les peuples de l'Asie les pratiquaient, alors que l'Occident en
tait encore aux gots barbares des nolithiques. En gypte, cependant,
tout comme en Chalde, on ne parat pas les avoir appliqus au mtal
ds les dbuts de l'industrie du bronze; il semblerait mme que, pendant
bien des sicles encore, le cuivre n'appelt pas l'attention des
artistes, car, ni en lam, ni dans la valle du Nil nous ne voyons orner
de fines gravures les instruments mtalliques. Ce serait  croire que ce
got ft apport par des peuples qui, en des temps fort anciens,
s'installrent dans l'orient de la Mditerrane, laissant derrire eux,
sur le continent, des congnres inspirs par les mmes gots
artistiques, ou du moins familiariss avec les mmes procds.

Le filigrane, travail beaucoup plus avanc, qui exige la connaissance de
la soudure, ne vint que beaucoup plus tard. On le connaissait en gypte
ds une poque trs recule, et sous la XIe dynastie il atteignait
une rare perfection.  Suse il figure dans des dpts de fondation fort
anciens, de telle sorte que, sans crainte d'exagration, on peut assurer
que ce genre de travail tait courant au XXXe sicle avant notre re,
en Chalde comme dans la valle du Nil. Ces pays l'ont transmis aux
gens qui, par la Grce, l'ont introduit dans l'Europe occidentale et
centrale; cependant quelques peuples venus de l'Asie centrale par les
steppes de la Russie paraissent l'avoir reu  une assez basse poque
d'ailleurs, lors de leur contact avec l'Iran, en mme temps que l'art
d'enchsser les pierres prcieuses dans les bijoux et d'mailler la
joaillerie, procd qui n'est qu'une simplification de l'incrustation
dans le mtal des minraux colors ou brillants; mais cette bijouterie
complique n'est venue chez les peuples du Nord que bien longtemps aprs
que l'Occident eut appris, par les Hellnes et les trusques, l'usage du
filigrane.




TROISIME PARTIE

LE DVELOPPEMENT INTELLECTUEL ET LES RELATIONS DES PEUPLES ENTRE EUX




CHAPITRE I

LES ARTS CHEZ LES PEUPLES SANS HISTOIRE


Dans l'tude des productions de l'art, il convient d'envisager deux
lments distincts: les procds techniques et les conceptions
artistiques, lments d'ordres compltement diffrents, mais appels 
s'entr'aider l'un l'autre et  s'influencer mutuellement. La technique
est en dpendance des connaissances industrielles du peuple, alors que
le got artistique est une disposition naturelle, spciale  chacun des
groupes humains, faisant partie de leur patrimoine. Les artistes, pour
rendre leur pense, mettent  profit les procds pratiques rsultant du
dveloppement industriel de leur nation.

Dans l'un comme dans l'autre de ces deux lments, les dispositions
indignes sont frquemment influences par des apports trangers, mais
le gnie de la race n'en demeure pas moins personnel dans l'ensemble de
ses productions. C'est ainsi que les Hellnes, bien qu'ayant emprunt 
l'gypte bon nombre de ses ides, ont cependant suivi leurs dispositions
ancestrales, sont sortis des rgles de l'art asiatique et pharaonique
et, en retournant vers la nature seule, ont atteint les sommets de
l'art, alors que d'autres peuples, leurs congnres, moins bien dous
que les Grecs, sont demeurs infrieurs au point de vue de l'esthtique,
tout en ayant reu de l'tranger les mmes enseignements.

Avant d'entrer dans l'tude des formes chez les nations diverses, nous
dirons quelques mots des procds employs pour rendre les penses
artistiques, parce qu'il importe de montrer que la production de l'oeuvre
a toujours t soumise aux exigences des moyens de l'excuter. Cette
technique a progress au cours des sicles et chez les diverses nations,
en mme temps que la culture gnrale se dveloppait; elle repose tout
d'abord sur des moyens fort simples qui vont en se compliquant jusqu'
nos jours et, suivant leur dveloppement, ont permis aux artistes de
raliser plus ou moins compltement leur idal.

Le dessin, la gravure, la peinture et la sculpture sont les branches
principales de l'art. Les trois premires sont lies intimement entre
elles; la troisime, bien que reposant galement sur le dessin, est
cependant indpendante. Il ne manque pas, en effet, de sculpteurs qui,
tout en n'tant que de trs mdiocres dessinateurs, excutent en relief
des oeuvres impeccables.

Le dessin, qu'il soit ornemental ou naturaliste, est inn chez tous les
peuples; il se rencontre dans tous les temps et dans toutes les parties
du monde, excut de manire plus ou moins heureuse, mais toujours par
les mmes procds; l'artiste en obtient le trac au moyen de couleurs
plus fonces ou plus claires que celle de la surface sur laquelle il
travaille; nous le voyons, ds les temps les plus anciens, faire usage
du charbon, de l'ocre ou de la craie. Ces couleurs, il les applique soit
 sec, soit humides et, dans ce dernier cas, fait ses premiers essais de
peinture.

Il semble que ds les poques les plus recules, tant dans les cavernes
que sur les rives du Nil et dans l'Orient mditerranen, le dessin se
soit fait, comme c'est encore l'usage de nos jours, en deux phases: la
premire, celle de l'esquisse comprenant un trac vague,  la recherche
de la forme, et la seconde, celle du dessin dfinitif, driv de
l'esquisse, et rendu  l'aide d'une couleur diffrente.

La gravure vient ensuite fixer le dessin dfinitif; elle y parvient en
creusant le trait au moyen du burin, que l'instrument soit fait de
pierre ou de mtal. De la gravure dcoule la sculpture en bas-relief,
qui n'a pour but que de donner l'impression des reliefs le plus souvent
trs attnus, il est vrai, mais suffisants pour la satisfaction de
l'oeil et de l'esprit.

La peinture est un autre moyen de rendre les reliefs, mais dans les arts
primitifs elle ne joue pas encore ce rle et se borne  traduire par des
 plat la couleur de l'objet; c'est, en effet, tardivement seulement
que l'artiste a song  figurer les ombres, et, par suite,  donner  sa
cration un relief apparent. Jadis, en Grce, en gypte, la couleur
tait applique aux bas-reliefs et aux statues; les reprsentations qui
couvrent les murailles des mastabas pharaoniques, les statues
elles-mmes taient peintes de couleurs conventionnelles, se rapprochant
le plus possible de celles de la nature, et la matire dont taient
faites ces sculptures ne jouait de rle que par sa duret plus ou moins
grande, et, par suite, par la conservation plus ou moins longue qu'elle
assurait  l'image. La gravure des dessins, dans les cavernes, semble
avoir t excute dans le mme esprit, pour lutter contre l'altration.
Chez les Hellnes, comme en gypte, les bas-reliefs, les statues et les
motifs architecturaux taient revtus de couleurs.

Avec l'arrive des mtaux, les procds de figuration se dveloppent. Le
burin joue ds lors le principal rle; bijoux, armes et ceintures de
bronze, ustensiles divers sont gravs  la pointe et la statuaire, trs
grossire dans les temps des industries de la pierre, prend son essor
dans quelques pays. Les formes gnrales des instruments et des
figurines de mtal s'obtiennent aisment par la fonte, puis les objets
sont cisels et gravs quand il y a lieu.

On conoit sans peine combien tait ardu le travail des matires dures,
alors que l'homme ne disposait encore que d'outils de pierre. Les
troglodytes sciaient les blocs d'ivoire, les os et la corne, et c'est
ainsi que la matire, se dgrossissant, prsentait les formes d'ensemble
du sujet. Le travail s'achevait au moyen de racloirs, de burins et de
polissoirs. Mais quand vint le ciseau mtallique, non seulement le
travail fut plus rapide, mais le sculpteur eut toutes les facilits pour
rendre son outil docile  ses volonts.

Aux matires dures sur lesquelles l'artiste exerait son talent vinrent
plus tard se joindre celles dont la plasticit permettait le modelage;
l'invention de la cramique lui fournit un nouveau moyen puissant de
rendre sa pense.

Du jour que l'homme connut le feu, il s'est trouv  mme de dcouvrir
l'industrie cramique; l'argile durcie par son foyer lui enseignait que
la terre une fois cuite ne se dlite plus sous l'action de l'eau.
Cependant, nous l'avons vu, ce n'est qu'aux temps de la culture
msolithique que la poterie entre rellement dans les usages, bien
qu'elle ait t dj connue des Magdalniens de la Belgique.

Ces premiers essais cramiques sont extrmement grossiers, si nous en
jugeons par les fragments qui nous sont parvenus des cavernes voisines
de Lige; mais le principe tait dcouvert et appliqu. Avec le
Campignien, nous nous trouvons en prsence d'une fabrication plus
raisonne: les nombreux tessons qu'on rencontre dans les fonds de
cabanes de la valle de la Bresle sont, parfois, en terre fine et bien
choisie, le plus souvent en pte grossire, et, trs frquemment, les
uns comme les autres sont orns de dessins gomtriques inciss.
L'emploi du tour est encore inconnu  cette poque; il n'apparatra que
plus tard, avec la pierre polie et dans certains pays seulement.

Dans l'tude de la poterie, il y a lieu de distinguer entre trois
lments nettement spars, indpendants les uns des autres, mais dont
l'ensemble constitue l'art cramique que ce soit dans ses produits les
plus perfectionns, ou dans ceux les plus grossiers, lments
susceptibles chacun de nombreuses variations; aussi l'tude gnrale de
la poterie est-elle extrmement complique.

Tout d'abord il convient d'envisager la technique de la fabrication du
vase, la matire plastique dont il est fait, la prparation de la pte
et le degr de cuisson, car les poteries peuvent tre durcies prs du
feu, cuites au four, ou vitrifies  une temprature leve.

Puis vient la dcoration qui, elle-mme, se compose de la technique et
de l'art. La technique comprend les procds de dessin, les engobes, les
maux, et ces moyens, trs nombreux, suivent en gnral, dans un mme
pays, une filiation en rapport avec le progrs des industries diverses.
Quant  la forme mme de l'ornementation, elle dpend des gots des
peuples, se modle sur leur art, traduisant par des moyens spciaux les
conceptions esthtiques de l'poque et de la rgion.

Durant toute la priode prhistorique, dans les pays divers, les
procds techniques de l'ornementation des vases sont, dans l'ordre
gnral de leur apparition: l'incision, avec ou sans remplissage des
creux par une pte blanche ou colore, le lissage de la pte du vase
elle-mme ou d'une engobe argileuse le recouvrant, l'estampillage, le
moulage, l'addition d'ornements en relief, la peinture  froid, les
couleurs tant mlanges avec un corps gras ou de la colle, et la
peinture fixe obtenue par fusion au feu des couleurs appliques sur la
pte crue ou dj cuite, enfin l'mail.  ces procds, tous en usage en
divers temps et divers pays aux poques prhistoriques, sont venus se
joindre aujourd'hui, grce aux dcouvertes rcentes, un trs grand
nombre de moyens dont il n'y a pas lieu de parler au point de vue de la
prhistoire. On doit observer cependant que la porcelaine  pte dure
tait inconnue, que certaines couleurs telles que le bleu, le vert, le
violet n'taient pas en usage et que les ptes anciennes, sauf de trs
rares exceptions, sont toujours naturelles, c'est--dire sans mlange
intime de matires colorantes. La couleur est donc le plus souvent
superficielle; on l'obtenait au moyen des minraux, du fer et du
manganse seulement. Les gyptiens ont, de trs bonne heure, dcouvert
la porcelaine; mais ils l'employaient en pte tendre couverte d'une
engobe qui se vitrifiait  basse temprature; ce procd se retrouve
dans les poteries trs anciennes de la Chine. En lam et en Chalde
l'usage de l'engobe vitrifie se montre ds le temps de Naram-Sin et se
poursuit jusqu'aux poques Sassanide et Arabe.

Quelquefois, mais trs rarement, les potiers ont incrust leurs vases de
minraux brillants ou transparents avant ou aprs la cuisson. Certains
vases de l'industrie du fer, en Armnie russe, portent  leur fond un
clat d'obsidienne transparente fix dans l'argile molle et pass au feu
avec la pte.

Dans les temps les plus anciens, le potier ne poursuivant qu'un but
utilitaire, la forme du vase est voulue par l'usage auquel ce rcipient
tait destin. Aussi ne rencontrons-nous que peu de varits dans les
profils des cramiques primitives, et ces varits sont-elles nes
spontanment dans tous les pays. Mais peu  peu les gots s'affinant
d'une manire indpendante chez les divers peuples, on voit paratre des
caractres rgionaux, aussi bien dans les formes que dans les motifs
ornementaux. Puis, quelques centres plus favorables au progrs, plus
dvelopps que les pays qui les avoisinent, influencent les gots des
peuplades demeures en retard et, des progrs locaux accrus des
influences extrieures, rsulte bientt une si grande varit d'coles
cramiques, qu'il serait impossible de les passer toutes en revue, mme
sommairement, sans sortir du cadre qui nous est trac. Nous ne parlerons
donc que des plus dignes d'intrt, soit par leur anciennet, soit par
l'importance de leurs caractres.

C'est donc au temps de l'industrie msolithique que, pratiquement,
apparat la poterie et, ds ses dbuts, elle porte des ornementations
incises suivant les vieux principes appliqus  l'os ds les temps de
la culture archolitique: mais dans la pte molle l'oeuvre est aise, la
pointe entaille profondment l'argile et, pour donner plus d'importance
au dessin, on remplit souvent les incisions d'une pte colore ou
blanche.

Forcment le maniement de la glaise molle donne  l'artiste l'ide de
faonner des figurines, et le modelage prend naissance. L'apparition du
mtal lui donne une plus grande importance encore. On modle la cire, et
bientt on fond des statuettes  cire perdue; on fait des moules dans
lesquels il suffit de presser de l'argile molle pour obtenir, en grand
nombre, des figurines: c'est ainsi qu'en Chalde et dans l'lam, en
gypte se fabriquaient les ex-voto, les pendeloques, les statuettes
divines et funraires.

Mais, dans quelques pays, dans la valle du Nil, en Susiane, en Syrie,
dans l'Orient mditerranen, aux dcors inciss de la cramique, on
ajoute la peinture avant ou aprs cuisson de la pte: c'est ainsi que
naquit cet art trs spcial qui, chez les Grecs et les Italiotes,
atteignit une si grande perfection technique et artistique. Peu  peu
ces procds gagnrent l'Europe centrale et occidentale; mais l,
pendant longtemps encore, la peinture, trs grossire, ne fut qu'un
complment de l'ornementation cisele.

Bien loin de nos pays, dans les deux Amriques, la peinture cramique
tait galement ne dans des foyers spciaux; le Mexique et le Prou
excellrent dans cet art.

 l'origine de toutes les civilisations mtallurgiques, le mtal ne fut
que fondu et martel, travaill au repouss ou burin, embouti, et les
diverses pices d'un mme objet taient relies entre elles au moyen de
chevilles et de rivets; ce n'est que trs tardivement qu'apparut la
soudure;  une poque que nous ne saurions prciser, on l'employa pour
le bronze et pour l'or; alors, dans la bijouterie parut le filigrane
dont les joyaux gyptiens de la XIIe dynastie et de l'lam nous
fournissent de trs remarquables et trs anciens exemples. Les Grecs et
les trusques ont tir de ces procds des oeuvres incomparables
longtemps aprs leur apparition chez les Orientaux, le filigrane se
montre dans les pays du Nord, en Scandinavie, chez les tribus
germaniques, et, chez ces peuples il constitue mme la base de la
technique dans la bijouterie.

Cet aperu sommaire permet de se rendre compte de l'volution qui s'est
produite dans les moyens  la disposition de l'homme pour traduire ses
conceptions artistiques. Cependant il y a lieu d'observer que certains
peuples ne disposant que de procds techniques trs primitifs, n'en ont
pas moins laiss des oeuvres trs remarquables dnotant un got trs pur
et une grande sret d'observation de la nature, alors que d'autres
hommes, bien que seconds par des moyens trs suprieurs, sont toujours
demeurs dans la mdiocrit quant  leurs vues esthtiques. La
technique, bien que jouant un grand rle, n'a donc pas eu d'influence
dcisive sur le dveloppement des arts; ce sont les aptitudes des divers
groupes humains qui ont cr les diffrentes coles artistiques capables
d'avenir.

Cette constatation faite, nous passerons en revue les diverses
manifestations de l'esprit esthtique, en les rangeant d'aprs les
poques auxquelles elles se sont produites et suivant leurs milieux, en
montrant les caractres de chacune d'entre elles et, autant que faire se
peut, la valeur des influences trangres dans chacune des coles. Dans
une semblable tude, les arts cramiques doivent tre confondus avec les
autres produits du got; car ils obissent aux mmes inspirations, et ne
diffrent que par la nature des matires ornes et par les procds
techniques du dessin. Aussi, contrairement  ce dont sont coutumiers
tous les ouvrages sur ces sujets, ne ferons-nous pas de distinction de
chapitre, et traiterons-nous en mme temps de tous les produits
artistiques, qu'ils soient cramiques ou autres. Toutefois nous serons
obligs de parler souvent encore de la technique, en raison de
l'influence qu'elle a exerce sur le travail des artistes.

C'est au milieu de dbris des industries archolitiques que se trouvent
les premires oeuvres d'art dcouvertes jusqu' ce jour; aucune trace
d'efforts artistiques ne s'est encore rencontre accompagnant les
diverses phases des industries palolithiques: et quand les gots
esthtiques se montrent, il semble qu'ils aient t cultivs dj
depuis de trs longues annes, ils ne sont plus au berceau.

Nous ne possdons, il est vrai, que de rares paves de l'oeuvre des
artistes quaternaires, tout au moins en ce qui regarde l'Aurignacien,
industrie que nous devons, jusqu' plus ample inform, considrer comme
ayant assist  l'aurore de ces arts. Mais, pour les derniers temps
quaternaires, nous sommes infiniment plus riches, grce aux magnifiques
dcouvertes de ces dernires annes.

Devons-nous penser que l'art magdalnien descend de celui des
Aurignaciens? Bien des raisons nous portent  rejeter cette hypothse.
D'aprs leurs caractres et leurs tendances, ces deux coles diffrent
notablement, et le Solutren ne nous a pas laiss de documents en nombre
suffisant pour tablir le passage, ces diverses tribus n'taient
probablement pas de mme origine ethnique et, en consquence, leurs
aptitudes taient diffrentes. Toutefois il est  penser que les essais
des Aurignaciens n'ont pas t sans exercer une influence, tout au moins
quant aux procds techniques, sur les peuplades qui leur ont succd
dans nos cavernes.

La caractristique des temps o florissaient les industries
archolithiques est l'Art; et ses manifestations nous apparaissent,
montrant qu'il a dj atteint une grande perfection; encore ne
connaissons-nous pas ses chefs-d'oeuvre. On a pens que ces gots taient
ns dans l'occident de l'Europe, sous l'influence de civilisations
trangres: et M. Sophus Mller[174] est all jusqu' proposer de voir
dans nos arts quaternaires de l'Occident un rayonnement de la
civilisation gyptienne pr-pharaonique. Il n'est rien qui puisse
lgitimer une semblable hypothse; d'ailleurs une telle supposition
entranerait au point de vue chronologique, des concordances auxquelles
nous ne sommes pas autoriss.

[Note 174: LXXI, 8.]

Il ne semble pas tre ncessaire de torturer la chronologie pour
rattacher nos civilisations  de si lointains foyers; car rien ne
s'oppose  ce que les gots esthtiques soient ns dans nos propres
pays, s'y soient dvelopps dans des cantons qui jusqu'ici ne nous ont
pas encore livr leurs secrets, et que les tribus artistes, changeant de
place, soient venues habiter nos cavernes, que par influence leurs arts
se soient rpandus autour de leur domaine, ou bien que, changeant
elles-mmes d'habitat, elles aient laiss de leurs traces dans des
rgions beaucoup plus tendues que celles qu'elles occuprent en un mme
temps. Il serait donc tmraire de chercher, ds aujourd'hui, l'origine
de cette culture, de mme qu'il serait prmatur de vouloir classer
dfinitivement les oeuvres d'art quaternaires, soit suivant la nature de
leur excution, soit d'aprs leur ge relatif ou leur distribution
gographique. Chaque jour apporte de nouvelles dcouvertes, qui parfois
bouleversent toutes les ides admises jusque-l: nous n'en sommes
encore, pour ces questions, qu' la priode dans laquelle la science
doit se contenter d'enregistrer les documents.

Piette, nous l'avons vu[175], a propos de crer une priode glyptique
parce que, dans ses fouilles, au niveau aurignacien de Bassempouy, il a
rencontr bon nombre de statuettes d'ivoire reprsentant pour la plupart
des femmes nues; mais ces constatations sont trs localises, et ce
n'est pas de l'absence presque complte d'autres oeuvres artistiques
qu'il faut dduire que la sculpture sur ivoire tait seule en usage 
l'poque o florissait l'industrie aurignacienne; la gravure ne fait pas
absolument dfaut dans les couches aurignaciennes et solutrennes.

[Note 175: _Supra_, p. 55.]

En ralit, dit Dchelette[176], l'art quaternaire a compt deux phases
distinctes: celle du style archaque ou primitif et celle du style libre
ou volu. Raliste et naturaliste ds son origine, il conserve ce mme
caractre pendant toute la dure de son dveloppement, bien que la
dgnrescence des types introduise peu  peu dans ces crations des
formes conventionnelles, parfois mme d'un schmatisme obscur.

[Note 176: XXVI, I 213.]

[Illustration: Fig. 100.--Statuettes quaternaires.--1 Villendorf
(Autriche): Aurignacien ou Solutren. Muse de Vienne.--2 et 2_a_,
Bassempouy (Landes).--3  5, Aurignaco-solutren: 3 et 3_a_, Grotte de
Grimaldi  Menton; 4 et 4_a_, Homme (?). Bassempouy (Landes); 5,
Rochebertier (Charente.)]

Il ne me semble pas possible de suivre Dchelette dans cette
classification: car le caractre artistique des figurines aurignaciennes
parat rsulter non pas de l'archasme, mais bien de conceptions
relatives  la fertilit de la femme, conception semblable  celle des
Chaldens primitifs, et cette pense semble ne plus exister dans
l'esprit des Magdalniens; ce serait donc  des mobiles trs diffrents
qu'ont obi les artistes  ces deux poques.

[Illustration: Fig. 101.--Reprsentations graves de l'homme.--1 et 2,
Laugerie Basse(Dordogne): gravs sur bois de renne. 3. Mas d'Azil
(Arige). 4, La Madeleine. 5 et 6, Marsoulas (Hte-Garonne): sur
rochers.]

Les figurines aurignaciennes prsentent des caractres statopygiques
trs accentus (_fig. 100_ nos 1 et 3), ce qui, d'une part, les
rapproche des statuettes cramiques de la valle du Nil et de la
Chalde, et d'autre part de la conformation physique des Hottentotes;
nous nous trouvons donc en prsence de conceptions d'un caractre
religieux ou bien de la reprsentation fidle de la nature. Toutefois,
dans le mme gisement  Bassempouy, se trouvaient galement des modles
plus lancs, se rapprochant des formes rgulires de la femme (_fig.
100_, n 4) et aussi une figurine de jeune fille portant une longue
chevelure (_fig_. 100, n 2). Ces sculptures montrent, principalement la
tte de jeune fille, un rel talent; elles sont trs suprieures aux
reprsentations humaines laisses par les Magdalniens (_fig. 100_, n
5), car  l'poque de ces derniers, nous ne rencontrons que des images
trs grossires, graves sur os, sur ivoire (_fig. 101_, nos 1  4)
ou sur les rochers (_fig. 101_, nos 5 et 6). On remarquera d'ailleurs
que hommes comme femmes paraissent tre figurs couverts de longs
poils[177] et que leurs cheveux ne semblent pas tre crpus comme dans
la statuette aurignacienne de Villendorf. Il n'y aurait donc pas
identit dans les types ethniques qui ont servi de modles.

[Note 177: H. BREUIL (_in litt. 10 janv. 1923_) pense que ce sont l
de simples hachures et non la figuration d'une toison.]

[Illustration: Fig. 102.--Mammouth (Font de Gaume).]

Parmi les trs nombreux dessins et les sculptures sur os et ivoire que
nous possdons de l'art magdalnien il en est extrmement peu figurant
l'homme, et ces dessins sont tous d'une barbarie extrme. Le Magdalnien
qui, comme nous l'allons voir, tait pass matre dans la reprsentation
des animaux, se montrait d'une extraordinaire inhabilet dans le dessin
anatomique de l'homme; l, peut-tre, est la cause de la grande raret
des figurations humaines.

[Illustration: Fig. 103.--Bison (Altamira).]

Sauf quelques cervids en pierre dcouverts  Solutr, les
reprsentations animales que nous connaissons actuellement appartiennent
toutes au Magdalnien; elles sont sculptes, graves ou peintes. Dans le
premier cas elles ornent des instruments d'usage et sont de petite
taille; dans le second, elles sont soit traces sur des plaques de
pierre, d'ivoire, d'os ou de corne, et ont alors de mdiocres
dimensions, soit graves sur les rochers, alors elles se prsentent de
toutes les grandeurs, jusqu' la taille naturelle, mme quand elles
figurent de grands animaux.

Le nombre des sculptures, des gravures et des peintures reprsentant
les animaux aujourd'hui connues, est trs considrable, grce surtout
aux magnifiques relevs de MM. Breuil et Obermaier, et chaque jour on
dcouvre de nouvelles cavernes dont les parois sont couvertes de
peintures. Presque toujours, dans la gravure et la peinture les figures
se recouvrent les unes les autres, sans que l'artiste et pris soin de
respecter le sujet dj trac sur la surface qu'il avait choisie; il en
rsulte souvent un enchevtrement de motifs divers. Ailleurs les sujets
sont isols, tout comme dans la sculpture. On connat aussi quelques
compositions d'ensemble, figurant des groupes d'animaux et non plus un
fouillis de dessins en dsordre[178].

[Note 178: CARTAILHAC, VI (1903), 180.]

[Illustration: Fig. 104.--Rhinoceros tichorinus (Font de Gaume).]

Le mammouth que nous possdons sculpt, grav sur ivoire et peint sur
les parois des cavernes (_fig. 102_), est reprsent couvert d'une
paisse toison, arm de dfenses puissantes; ses formes trapues sont
gnralement exagres  dessein pour donner l'impression de la masse.

Le bison, trs frquent dans les cavernes (_fig. 103_), reprsent le
plus souvent de grandeur naturelle, et parfois en bandes nombreuses, est
gnralement fort habilement rendu; l'encolure trs large donne une
impression de grande force, la tte petite est enfonce dans les
paules; les cornes sont menaantes et la finesse des membres rend 
merveille l'agilit, la rapidit  la course de ce grand ruminant, dont
les Magdalniens faisaient leur gibier favori.

[Illustration: Fig. 105.--Ours grav sur un caillou roul. Grotte de
Massat (Arige). 1/2 gr.]

Puis vient le rhinocros (_R. tichorinus_) (_fig. 104_), plus rarement
figur, mais dont les formes sont habilement rendues; le corps long, les
membres courts, les deux cornes allonges, cet hte des forts est
encore de nos jours un terrible lutteur; jusqu'en ces derniers temps la
peau du rhinocros rsistait  la balle, et l'on se demande comment
l'homme quaternaire, sommairement arm, pouvait se rendre matre de ce
dangereux animal.

[Illustration: Fig. 106.--Sanglier (Altamira).]

L'ours, trs nombreux en ces temps, figure cependant trs rarement dans
les grottes (_fig. 105_), mais les rares dessins gravs que nous en
possdons ne sont pas moins d'une grande exactitude; tous les caractres
de l'animal sont rendus par quelques traits et son attitude elle-mme,
si caractristique, est traduite avec une surprenante fidlit.

Le sanglier (_fig_. 106) n'est pas trs commun dans les peintures des
cavernes; celui que nous reproduisons d'aprs H. Breuil, et qui est
peint dans la grotte d'Altamira, montre l'animal chargeant ou fuyant.
Les proportions sont heureuses, et le mouvement est trs habilement
rendu.

[Illustration: Fig. 107.--_Cervus elaphus_ (Altamira).]

[Illustration: Fig. 108.--_Cervus elaphus_. Cav. Lorthet. Coll. Piette
(Muse de Saint-Germain). Grav sur bois de renne.]

[Illustration: Fig. 109.--Chevreuil (Font de Gaume).]

Le _Cervus elaphus_ (_fig_. 107, 108), trs abondant  cette poque,
grande ressource des chasseurs, figure sur une multitude d'objets; il
est sculpt ou grav, peint sur les parois des rochers. Cet animal est
toujours admirablement rendu, quelle que soit sa position, et les
artistes modernes auraient grand'peine  lui donner cette vie qu'on
rencontre dans la plupart de ses dessins quaternaires.

Le chevreuil (_fig_. 109) est trs rarement reprsent; toutefois dans
tous les dessins que nous possdons de cet animal, les proportions sont
heureuses et l'attitude est bonne.

Le cheval, l'un des animaux les plus rpandus de ces temps, fait parfois
les frais de dcoration d'une caverne presque entire. On le voit sous
toutes ses formes, au repos et en course (_fig. 110_), isol ou en
bandes, et dans tous les cas il est dessin avec justesse. Sculpte, son
image (_fig. 111_) ne peut avoir la souplesse du dessin, mais les
proportions sont bien gardes. Une tte du Mas d'Azil le montre
hennissant (_fig. 112_); ce morceau de sculpture est l'un des plus
remarquables objets d'art parmi ceux que nous possdons des temps
quaternaires.

[Illustration: Fig. 110.--Cheval (Font de Gaume).]

Le loup, bien que rare, figure galement dans les cavernes (_fig. 113_)
et ne le cde en rien aux autres reprsentations d'animaux, quant 
l'exactitude du dessin et au rendu de l'allure.

Toute la grande faune de nos pays  ces poques se trouve reprsente:
_Bos urus_ et bison, bouquetin, antilope Saga, cerf, chamois, chvre,
lan, sanglier, ours et renard, glouton et phoque sont gravs cte 
cte sur les rochers, avec les grands pachydermes, le rhinocros et le
cheval. Ces reprsentations sur les parois des cavernes semblent tre 
peu de chose prs contemporaines. Cependant, de nouveaux dessins venant
le plus souvent recouvrir les anciens, on peut croire que les types
divers ont t successivement figurs, suivant leur prdominance dans
les valles et les forts.

Les poissons n'ont pas t oublis par les artistes: on les trouve
gravs (_fig. 114_) et l'on reconnat le brochet, la truite, l'anguille.

[Illustration: Fig. 111 et 112.--Chevaux: 1, Grottes des Espeluges
(Lourdes), Magdalnien; 2, Mas d'Azil.]

Par contre, les vgtaux (_fig. 115_) sont bien pauvrement reprsents
dans l'art des cavernes;  peine cite-t-on quelques rares gravures
figurant des plantes qu'il n'est pas possible d'identifier. D'ailleurs
chez tous les peuples primitifs les penses artistiques se sont
attaches  la faune, mais bien rarement  la flore qui, ne rendant que
des services secondaires, n'exigeant pas de lutte pour s'en emparer,
attirait moins les regards que ces animaux qu'on devait poursuivre,
contre lesquels il fallait combattre pour obtenir leur chair et possder
leur peau, leur ivoire, leurs cornes, toutes matires dont on
fabriquait alors les ustensiles ncessaires  la vie. Mais les
Magdalniens n'ont pas seulement copi la nature; ils sont alls plus
loin dans leur progrs artistique et ont introduit dans le dcor
l'ornementation gomtrique, produit de la stylisation (_fig. 116_) chez
un peuple ayant connaissance du grand art, efforts d'enfance chez celui
qui ne sait pas observer la nature et la rendre par le dessin.

[Illustration: Fig. 113.--Loup (Font de Gaume).]

[Illustration: Fig. 114.--Poissons (Lorthet).]

[Illustration: Fig. 115.--Vgtaux: 1 et 2, Laugerie Basse; 3, Le
Veyrier (Hte-Savoie); 4, Grotte du trilobite (Yonne).]

Dans ces ornements nous voyons figurer la spirale, dont la prsence aux
temps quaternaires rduit  nant toutes les thories sur sa migration 
des poques postrieures.

L'ornementation gomtrique n'est pas trs abondante; cependant, on la
rencontre, grave sur des os et des bois de renne; probablement
entrait-elle dans le tatouage et la peinture corporelle, dans la parure,
et il est  croire que les peaux dont on se vtissait, pour se garantir
contre les froids intenses de ces temps, taient, elles aussi,
enlumines de peinture reprsentant des ornements gomtriques.

L s'arrte ce que nous savons des arts quaternaires, mais avant de les
quitter il convient d'ajouter encore quelques mots au sujet des procds
techniques en usage pour la sculpture, la gravure et la peinture.

Les matires employes pour la sculpture taient (_fig. 117_) l'ivoire
de mammouth, l'os, les bois de cerf et de renne, les roches tendres
telles que la statite, l'albtre gypseux, les calcaires et autres
substances qu'entamait assez aisment le silex.

L'ouvrier faisait grand usage de la scie; c'est avec elle qu'il coupait
les os, et dtachait des blocs d'ivoire ces longues esquilles qu'il
transformait en aiguilles, en pingles, en poinons, voire mme en
poignards; le grattoir et les lames  encoche permettaient ce travail;
puis il reprenait la scie pour tracer les ornements gomtriques, et le
burin pour graver les traits courbes. Une foule d'instruments de formes
diverses lui taient ncessaires pour sculpter les matires dures; mais
le silex tait l, sous sa main, il le faonnait suivant ses besoins.

Nous ne possdons plus, aujourd'hui, que les images traces sur les
parois des cavernes, parce qu'elles se sont trouves  l'abri des
intempries, mais il est  penser que les rochers extrieurs, les
falaises portaient galement des reprsentations, probablement moins
confuses que celles des grottes, parce que l'artiste, disposant de
grandes surfaces, n'tait pas, comme dans les cavernes, contraint 
dessiner sur d'anciennes reprsentations. Ces oeuvres extrieures
communes  tous les peuples primitifs, dont on rencontre les traces dans
tous les pays du monde, sont aujourd'hui perdues dans nos rgions.

[Illustration: Fig. 116.--Dessins magdalniens de type gomtrique. 1,
2, 5, Lourdes;--3, 4, Les Espelongues d'Arudy (Htes-Pyrnes);--6, 7,
8, 9, Laugerie Basse (Dordogne);--10, Marsoulas (Hte-Garonne);--11,
Saint-Marcel (Indre).]

Si nous en jugeons par les reprsentations qui figurent dans nos
grottes, l'artiste esquissait son sujet probablement au charbon, ou 
l'ocre; puis il arrtait ses lignes au burin de silex, sans les graver
profondment; enfin, avec une pte compose d'ocre rouge ou de minerai
noir de manganse, et d'huile ou de graisse, voire mme d'eau, il
donnait  son oeuvre le coloris. Dans ces peintures, deux tons seulement
figurent le rouge et le noir qui, par leur mlange, fournissent le brun.
Nous ne voyons jamais le vert ni le bleu, qu'on et pu cependant obtenir
avec les minraux du cuivre; mais n'oublions pas que seules les couleurs
minrales ont pu se conserver au travers des ges, et que tous les tons
obtenus au moyen de substances organiques, animales ou vgtales, ont
disparu. Nous pouvons donc nous faire une ide nette de l'art du dessin,
mais le coloris nous chappe. Ce coloris devait jouer un grand rle; car
il permettait  l'artiste de travailler sur une paroi dj recouverte de
figures qu'il faisait aisment disparatre en les lavant d'abord, puis
en les recouvrant de tons vifs. Ainsi s'explique l'enchevtrement des
reprsentations sur les rochers de nos grottes.

On sait que les tapis orientaux sont tous colors au moyen de teintures
d'origine vgtale, et que, dans nos industries tinctoriales encore,
malgr les dcouvertes de la chimie, les vgtaux n'ont pas cess leur
rle, bien loin de l.

Il est  remarquer que les Magdalniens ne se contentaient pas des
oeuvres purement artistiques, mais qu'ils adaptaient l'art 
l'ornementation des objets usuels, comme l'ont fait les Chaldens, les
gyptiens et les Grecs primitifs, les Mexicains, les Australiens, les
Mincopies et les Hyperborens; d'ailleurs, pour la plupart, les peuples
barbares ont appliqu l'art aux objets de la vie courante. Nous
possdons, des cavernes, de trs nombreux instruments, des armes, dans
lesquels les motifs artistiques, d'excution trs soigne, sont souvent
dforms, comprims par les ncessits de l'usage. De mme, dans la
plupart des ivoires japonais et chinois, les motifs se plient soit  la
forme originelle de la matire, soit aux commodits d'emploi de
l'instrument. Il tombe sous le sens que ces conceptions artistiques trs
primitives sont nes chacune chez les peuples qui nous en ont transmis
les tmoignages, et qu'inspires par l'esprit pratique, elles n'ont
entre elles rien de commun.

[Illustration: Fig. 117.--Sculptures quaternaires: 1, Bruniquel
(Tarn-et-Garonne); 2, Mas d'Azil (Arige); 3, Laugerie Basse (Dordogne);
4, La Madeleine (Dordogne).]

Avec la fin de l'industrie magdalnienne les arts disparaissent soudain,
sans que nous puissions tre certains des causes de cet abandon.
Quelques efforts taient encore  faire, dans l'tude anatomique de
l'homme et dans celle du rgne vgtal, pour que les populations de
l'Ouest europen parvinssent au _grand Art_: car elles taient
certainement mieux doues que les peuples (Chaldens, gyptiens,
peut-tre mme que les Hellnes) dont nous avons reu les principes de
l'art moderne. Non seulement elles possdaient au plus haut degr
l'esprit d'observation, mais elles avaient encore la conception du rendu
par des procds simplifis  l'extrme. Comme le Japonais, l'gyptien
et surtout le Grec de la belle poque, le Magdalnien savait rendre son
impression par un seul trait; le dtail qui, chez les Orientaux et chez
nous-mmes, a port tant de prjudice  l'esthtique, tait pour lui
secondaire; la ligne, l'attitude dominaient chez ses artistes. La
disparition de l'art magdalnien a t un grand malheur pour l'humanit
qui, sans ce dsastre, et rapidement progress, et la belle priode du
sicle de Pricls ft survenue, peut-tre, quelques milliers d'annes
plus tt.

[Illustration: Fig. 118.--Reprsentation de l'homme  l'industrie du
bronze (Italie).]

Nos observations jusqu' ce jour, au point de vue de l'art quaternaire,
n'ont port que sur l'occident de l'Europe; il est  penser, d'ailleurs,
que l'aire occupe par les artistes magdalniens ne s'tend pas fort
loin; car les populations qui occupaient le bassin mditerranen
n'appartenaient pas toutes  des races susceptibles de profiter des
enseignements d'un peuple suprieurement dou. La disparition de cette
cole, dj fort volue, montre que si elle est due  une invasion de
nos pays, ce qui semble tre fort probable, les nouveaux arrivs
n'taient pas aptes  recevoir le progrs artistique. N'en a-t-il pas
t d'ailleurs de mme quand les tribus germaniques se sont prcipites
sur l'empire romain? Si,  cette poque, les arts n'ont pas entirement
disparu, c'est que la grande majorit de la population, nombreuse
alors, est demeure d'esprit grco-latin.

[Illustration: Fig. 119.--Premire phase de cramique peinte susienne et
cramique rustique incise.]

En quittant l'art quaternaire de l'Europe occidentale, nous sommes
obligs de nous transporter en Orient pour retrouver les arts; car, dans
nos pays, le got esthtique a disparu et les manifestations informes
qui, aprs un long hiatus, succdent  l'art des cavernes, appartiennent
aux temps de l'industrie nolithique, c'est--dire sont de beaucoup
postrieures aux origines artistiques de la Chalde, de l'lam et de
l'gypte.

Les premiers hommes venus se fixer sur les monticules qui devaient plus
tard porter la grande ville de Suse, la capitale de l'lam,
connaissaient le cuivre, nous l'avons dit, et s'en faisaient des armes
en mme temps qu'ils taillaient encore le silex et l'obsidienne. Ces
colons taient dj d'une culture trs avance, ils se vtaient de
tissus: l'oxyde des haches de cuivre de leurs tombeaux nous en a
conserv les empreintes; ils taient agriculteurs, leveurs et se
montraient fort habiles dans la fabrication des vases de pierre; les
roches les plus dures, aussi bien que la statite et l'albtre calcaire
ou gypseux obissaient galement  leur ciseau. Enfin, ils apportaient
en mme temps l'un des plus beaux arts cramiques de la prhistoire
humaine.

Les vases proto-susiens faits d'une pte fine, sont tourns, trs
rguliers et fort lgants de forme; ils sont couverts de fines
peintures noires ou brunes suivant le degr de cuisson, et ces motifs
figurent des animaux et des plantes, reprsentations dj trs stylises
(_fig. 119_, nos 1  7), par consquent loignes de plusieurs
sicles du naturalisme originel. Toutes les spultures de la ncropole
primitive de Suse renferment de ces vases et ne contiennent aucune
cramique d'autre nature; cependant, dans ces couches profondes, 
quelques mtres seulement au-dessus des graviers en place gologique, on
trouve frquemment des tessons de poterie incise (_fig. 119_, nos 8
et 9), orne de dessins gomtriques, de ces ptes grossires, mal
cuites, de ces motifs primitifs que nous avons coutume de ranger dans
les industries nolithiques. Les proto-Susiens avaient donc, pour leur
usage courant, conserv les modles des anciens temps; mais ils ne les
considraient pas comme assez prcieux pour les faire accompagner leurs
morts dans l'autre vie. Il est  penser que les animaux et les vgtaux
styliss des vases de la ncropole avaient une valeur religieuse ou
magique: nous reviendrons  ce sujet en parlant des conceptions
philosophiques (ch. XIV).

Ce n'est pas en Susiane, ce n'est pas non plus en Chalde qu'est ne
cette curieuse cramique; elle est arrive toute forme sur les rives de
la Kerkha; or elle ne figure pas les animaux qui vivaient alors dans le
pays des deux fleuves, l'hippopotame, le rhinocros, peut-tre mme
l'lphant; son motif principal est le bouquetin aux longues cornes,
animal des montagnes, absent en Chalde et dans la plaine lamite,
encore abondant, de nos jours, dans toutes les chanes de l'Asie
antrieure. On en doit donc conclure que c'est ailleurs, dans des
districts montagneux, que sont ns les premiers rudiments de l'art
proto-susien; mais o? dans quelle rgion? Nous l'ignorons encore.
Toutefois la prsence du mtal, le cuivre, nous reporte vers le massif
montagneux du nord, vers l'Anatolie, l'Armnie, la Transcaucasie,
berceau, croyons-nous de la mtallurgie.

[Illustration: Fig. 120.--Seconde phase de la cramique peinte
susienne.]

 cette belle poterie, succde celle d'une autre cole: la pte est plus
grossire, la peinture moins fixe, mais de deux couleurs, le rouge et le
brun, et le naturalisme reprend, mlang aux motifs gomtriques; nous
nous trouvons encore en prsence de stylisations (_fig. 120_), mais
avances  tel point qu'elles deviennent incomprhensibles (cf. _fig.
120_ dessin de droite). Ces vases sont parfois de grande taille, on les
trouve aussi bien  Suse qu' Tph Aliabad, dans le Poucht  Kouh.

Aprs cette seconde phase, la peinture cramique disparat pour toujours
de l'lam, quoique lentement.  l'poque de sa naissance l'histoire n'a
pas encore commenc, ce n'est que dans les assises situes beaucoup plus
haut, dans les ruines de Suse, que paraissent les plus anciens textes
des Patsis[179].

[Note 179: Princes-prtres.]

[Illustration: Fig. 121.--Vase peint de Palestine.]

La premire de ces cramiques semble tre trs spciale  l'lam; quant
 la seconde, on en rencontre des vestiges en Chalde, dans le
Louristan, le pays des Bakthyaris et jusque dans les tells du sud-ouest
du plateau iranien. Son extension parat avoir t trs grande, car,
vers l'occident, elle semble avoir tout au moins influenc la Palestine
(_fig. 121_) et la Phnicie.

Quelle est la cause de la disparition de ces arts? Nous l'ignorons et
sommes rduits  ce sujet  des conjectures. Nous n'avons pas encore
retrouv le passage entre les deux phases de cette cramique peinte, et
la dernire cole ne s'teint que graduellement, ne disparat tout 
fait qu'aprs l'aurore de l'Histoire; cependant M. Ed. Pottier considre
la seconde comme drive de la premire. Nous verrons au sujet des
critures, qu'un autre usage spcial  l'lam a survcu pendant quelques
sicles encore: celui des signes proto-lamistes qui, peu  peu, ont t
supplants par l'criture smitique, fait qui permet de penser que la
seconde cole cramique est entre en agonie lors de l'arrive des
Smites dans la Basse-Chalde et l'lam: cette conqute prit place  des
poques trs anciennes, car en ces temps on faisait encore, en lam,
usage de la pierre polie, en mme temps que du cuivre et de quelque peu
de bronze.

Si l'lam cessa de fabriquer des vases peints de la seconde priode, il
n'en fut pas de mme dans le reste de l'Asie antrieure, o cet art
s'tait rpandu. Nous en retrouvons en effet les traces en Assyrie[180],
en Palestine et en Syrie[181], en Cappadoce[182], puis dans les les de
la mer ge. Mais l se pose un grave problme que seule la chronologie
peut rsoudre. La technique des vases peints est-elle venue de Chalde
en Syrie ou de l'le de Crte, comme bien des archologues le pensent?

[Note 180: Cf. HELBIG, 1875. _Ann. de l'Instit. de Corresp.
archol._, p. 221; XLIII, III, 1885.]

[Note 181: LXV, ch. V, 297.]

[Note 182: D'ap. J. Garstang.]

Une grande indcision rgne dans les valuations chronologiques en ce
qui regarde l'histoire des temps les plus anciens de l'gypte, de la
Chalde, de la cte asiatique et des les de la Mditerrane; toutefois,
mettant de ct des dates aussi discutes, ne devons-nous pas penser
qu'un art qui s'est rpandu jusqu' la rgion d'Ispahan et d'Hamadan
vers l'orient, ne peut avoir eu son foyer au milieu de la mer
Mditerrane, et que c'est plutt en Susiane qu'on doit chercher son
origine? La cramique de la Palestine et de la Syrie prsente d'ailleurs
plus d'affinits avec celle de l'lam prhistorique qu'avec celle des
les.

Ainsi l'art en lam, ds ses dbuts, est extrmement stylis et prsente
des caractres trs spciaux  ce pays; il descend du naturalisme, et
est agrment de quelques motifs gomtriques; mais la plupart de ces
derniers ornements ne sont peut-tre que des stylisations dont nous ne
saisissons pas l'origine.

Dans la valle du Nil[183] nous rencontrons, avec les industries
nolithiques et nolithiques, une cramique tout aussi remarquable que
celle de l'lam non pas par sa pte, mais par ses formes, comme par son
ornementation; cependant la technique de ses peintures diffre
compltement de celle de Suse: ce n'est plus un enduit durci au feu qui
couvre la surface des vases, c'est une peinture  froid, faite bien
certainement au moyen d'une couleur broye avec de l'huile, de la
graisse ou de la colle, et, les matires organiques s'tant dtruites
avec le temps, il ne reste plus qu'une couche pulvrulente. Il ne faut
pas oublier que ces vases taient destins aux spultures et non aux
usages de la maison. Les sujets de dcoration sont trs varis; certains
types qui par leur forme imitent les vases de pierre, si nombreux alors
en gypte, sont parfois orns de mouchetures rappelant les cristaux des
roches dures (_fig. 122_, nos 12 et 3) ou de spirales inspires par
les calcaires nummulithiques (_fig. 122_, nos 4 et 8), ou les veines
de l'agate et de la cornaline (_fig. 122_, nos 12 et 15), minraux si
communs dans le dsert. Mais, plus frquemment, les peintures des vases
funraires reprsentent la barque du mort (_fig. 122_, n 18; _fig.
123_, nos 1, 2, 3 et 9), des danses rituelles (_fig. 123_, n 1), des
vases de libations (_fig. 123_, nos 8, 9) ou des scnes de la vie.
C'est ainsi que nous voyons dbuter des pratiques artistiques qui, plus
tard, prendront une si grande extension dans l'ornementation des
mastabas de l'ancien empire.

[Note 183: Cf. XXXIX.]

Mais l ne se borne pas la cramique de l'gypte. Dans les tombes
nolithiques et nolithiques, comme dans les kjoekkenmoeddings, on trouve
des vases rouges, lisss,  bord noir, en trs grand nombre; d'autres,
couverts d'un engobe rouge liss et portant une ornementation peinte en
blanc et fixe au feu, technique qui se retrouve dans les les de la
Mditerrane. Enfin l'on voit les ptes incises avec ou sans
remplissage des traits; ces sortes de vases, quoique rares, se
rencontrent encore au temps du roi Snfrou, c'est--dire jusqu' la
troisime dynastie.

[Illustration: Fig. 122.--Cramique gyptienne prdynastique.]

[Illustration: Fig. 123.--Cramique gyptienne peinte prdynastique.]

Avec l'apparition des premiers pharaons, la cramique  peintures
rouges cesse brusquement. Nous avons fait la mme remarque pour l'lam
o, aprs la seconde phase des vases peints, vient une poterie
grossire. En gypte, c'est, au dbut de l'ancien empire, la taille des
substances dures qui domine; elle est  son apoge quand cesse la
cramique peinte. Le tombeau de Ngadah et ceux d'Abydos renfermaient,
malheureusement  l'tat de fragments, de vritables merveilles de l'art
lapidaire, de petits vases de cristal de roche, de quartz laiteux, de
cornaline, d'agate, voire mme d'obsidienne, substance dont l'extrme
fragilit ne permet plus qu'on fasse usage aujourd'hui. Ces spultures
ne contenaient aucun vase peint.

[Illustration: Fig. 124.--Manche en ivoire de poignard en silex,
reprsentant la faune de l'gypte au temps du dbut du rgime
pharaonique (dcouverte de Henri de Morgan  Hassaya, prs d'Edfou).
Lignes a partir du haut. 1, lphants; 2. Autruches, Girafes; 3,
Panthres; 4, Caprids; 5, Chacals; 6, Antilopes; 7, Porcs-pics; 8,
Boeufs; 9, Hippopotames; 10, Antilopes; 11, lphants, Salmonids; 12,
Caprids; 13, Panthres; 14, Caprids, Chien; 15, nes; 16, Antilopes;
17, Chiens et Chacals; 18, Boeufs; 19, Porcs ou Sangliers; 20, Boeufs.]

Nous avons vu que les pr-pharaoniques taient d'une grande habilet
dans la taille de l'ivoire et de la pierre et qu'ils sculptaient et
gravaient avec adresse de nombreuses reprsentations animales et
humaines. Nous citerons seulement ici le manche d'ivoire d'un poignard
en silex, dcouvert par Henri de Morgan dans la ncropole d'Hassaya,
prs d'Edfou. Cette magnifique pice est, sur toute sa surface,
recouverte de figurations d'animaux, on y voit toute la faune de
l'gypte de ces temps (_fig. 124_).

S'ils taient devenus experts dans le travail des roches et de l'ivoire,
les gens d'gypte aux temps nolithiques n'taient pas moins habiles 
manier les mtaux; un autre couteau de pierre, garni d'une feuille d'or
en guise de manche, montre qu'ils savaient repousser avec talent le
mtal prcieux (_fig. 125_).

Toutes ces oeuvres artistiques des dbuts de l'gypte font preuve d'une
grande libert de style; mais elles s'loignent d'autant plus de la
nature que s'coulent les temps. C'est qu'aux sicles des industries
nolithiques et nolithiques, l'artiste n'tait pas encore astreint 
suivre ces canons religieux qui, peu  peu, ont fait natre cet art si
particulier des temps pharaoniques. Cette volution prit place de trs
bonne heure;  la troisime dynastie elle tait accomplie dj, et
dsormais le dessin comme la sculpture furent rgls dans les moindres
dtails par des lois immuables. C'est la stylisation spciale  l'gypte
qui se poursuit en s'accentuant jusqu'aux sicles o Rome tait
matresse dans la valle du Nil; aussi les oeuvres les plus naturelles,
les plus largement conues appartiennent-elles  l'ancien empire.

[Illustration: Fig. 125.--Couteau de silex blond garni d'une feuille
d'or orne au repouss.

Ncropole de Saghel-el-Baglieh (?), Haute-gypte (Muse du Caire).]

Dans les les mditerranenes on retrouve la technique de tous les vases
dont nous venons de parler  propos de l'lam et de l'gypte, sauf
toutefois les peintures rouges fragiles de la haute valle du Nil; dans
les les, ces divers genres de poterie se rencontrent avec les
industries nolithiques qui semblent avoir t celles des premiers
habitants de la Crte, de Chypre et de toutes les terres qui devinrent
plus tard le domaine des Hellnes; ils montrent un art du potier encore
rudimentaire (_fig. 126_ et _127_), et, l aussi, c'est avec le mtal
que dbutent les vritables essais artistiques. Mais si, dans le monde
mditerranen, la technique est la mme qu'en Asie et en gypte, les
gots artistiques sont trs diffrents ds les premires phases de la
peinture cramique (_fig. 128_).

[Illustration: Fig. 126.--Poterie incise des Cyclades.]

[Illustration: Fig. 127.--Poterie incise de la mer ge: 1, Cyclades;
2, Chypre; 3, Milo.]

Le monde go-mycnien, bien qu'ayant t largement influenc par
l'gypte et par l'Asie, n'en montre pas moins un got personnel trs
accentu. Le naturalisme fait la base de la plupart des travaux
artistiques, mais les tendances sont trs spciales, diffrentes de
celles dont il vient d'tre parl, compltement trangres  celles des
temps quaternaires dans l'Occident europen. Nous ne nous tendrons pas
ici sur ce sujet qui doit tre trait avec tout le dveloppement
dsirable dans le tome IX de l'_volution de l'Humanit._ Ces arts ont
jou un trs grand rle dans tous les pays mditerranens, en Italie, en
Espagne, en Gaule et jusque dans l'Europe centrale.

Avant de parler de l'Europe, jetons encore un coup d'oeil sur l'Orient,
sur le nord de la Perse et sur la Transcaucasie, pays dont les arts
cramiques diffrent compltement de ceux de la Chalde, de l'lam, de
la Phnicie et de la Grce, qui, se reliant aux conceptions des peuples
du Nord, ont en certains cas, jou un rle important dans la culture
europenne, en dehors des influences mditerranenes; car beaucoup des
peuples caucasiens, et plus gnralement asiatiques, faisaient partie
jadis de groupes dont certaines fractions ont envahi l'Europe, alors que
d'autres s'arrtaient en chemin.

[Illustration: Fig. 128.--Vase de Kamars (le de Crte).]

Quand on s'loigne de ces rgions pour pntrer au coeur de l'Asie, dans
le nord de la Perse, la Transcaucasie et la Sibrie, on se trouve en
prsence de deux conceptions artistiques trs distinctes, l'une
correspondant  l'industrie du cuivre et du bronze, dans les dolmens du
Nord iranien, ne comportant qu'une ornementation gomtrique fort
simple, l'autre dans laquelle le principal motif est la figuration des
animaux; ce dernier art se rencontre en Ossthie (_fig. 131_), au
talyche russe et persan et dans l'Armnie russe avec le fer (_fig.
132_). La spirale joue alors un rle trs important, et le swastika
devient plus frquent que par le pass.

En Sibrie, dans les districts de Minoussinsk et de Krasnoarsk, vers
les frontires de la Mongolie, dans l'Alta et jusqu' l'Oural et  la
Volga, pays o les gisements de cuivre sont extrmement nombreux, on a
trouv, soit dans les spultures, soit isolment, de trs nombreux
objets dans lesquels les reprsentations animales jouent le principal
rle dcoratif. Les figures sont soit moules, faisant partie des
instruments et des armes, soit sous forme de statuettes, soit graves au
burin dans le mtal, sur les objets divers, haches, poignards, vases,
ceintures mtalliques; et le got comme la technique sont exactement
ceux qui, de nos jours, guident encore les ciseleurs persans. On est
tent de voir dans l'apparition de cet art trs caractris, venant
supplanter l'ornementation gomtrique, l'indice de l'arrive des
Iraniens sur le plateau persan, parmi ces populations d'origine
inconnue, dont nous parlent les textes des rois d'Assour.

[Illustration: Fig. 129.--Chien et sanglier, d'aprs une fresque du
palais de Tirynthe.]

Nous devons constater que cet art naturaliste parat tre demeur
compltement en dehors de la Chalde, de l'Assyrie, de l'gypte et de
tout le monde occidental. Il n'y a donc pas lieu de faire intervenir son
influence dans le dveloppement du naturalisme mditerranen (_fig.
129_).

Mais, si nous comparons cet ensemble artistique  celui qui s'est
dvelopp dans nos pays occidentaux, au dbut de l'industrie du fer,
durant cette priode qu'on dsigne sous le nom de hallstattienne, on est
frapp des analogies sans nombre qu'on relve entre l'art naturaliste
oriental et celui de l'Occident. Frquemment les formes des armes et des
instruments sont les mmes, quant aux motifs et aux procds
d'ornementation, principalement dans la gravure, ils sont identiques et
spciaux  tel point qu'on ne peut s'empcher d'tablir un rapprochement
entre ces deux ensembles qui, d'aprs les dcouvertes dans le bassin du
Danube et l'Ukraine, se rejoindraient au nord du Caucase, par les
steppes russes.

Cette civilisation du fer, en Transcaucasie, a t prcde par une
autre plus simple et dont l'art appartient au systme gomtrique,
civilisation qui semble tre drive de celle du bronze, alors qu'en
Occident le Hallstattien succde directement au bronze par une rapide
transition.

Dans ces conditions, il semble que le fer, qui tait depuis longtemps
connu en Asie, avant l'arrive des artistes naturalistes, n'a peut-tre
pntr en Europe qu'avec les Hallstattiens, venus d'Orient chez nous,
par les steppes russes et la valle du Danube.

Toutefois il y a lieu de tenir compte  cette poque des influences
mditerranenes qui, fort probablement, sont venues modifier quelque peu
les coutumes des naturalistes de l'Asie.

Cette industrie, on s'accorde non sans vraisemblance  l'attribuer aux
Celtes. Il s'ensuit donc que les Celtes, avant leur arrive en Europe,
auraient habit ou envoy des colonies dans les pays du sud de la mer
Caspienne, soit qu'ils y fussent venus du Nord par Derbend ou le Dariall
(pays des Ossthes), soit qu'en partant de la Transcaspienne, ils aient
long les montagnes de l'Elbourz, pour venir dans les pays de l'Araxe.
Puis la branche mridionale de leur race se serait soit fondue, soit
retire vers le nord, laissant dans l'Iran leurs gots et leurs
mthodes naturalistes encore en vigueur aujourd'hui chez les graveurs
persans. Cet art si caractristique du Hallstattien se serait, dans
l'Occident europen, effac devant un got trs suprieur, celui des
peuples mditerranens, qui domine  partir de l'poque dite de la
Teine.

C'est au dbut du premier millnaire avant notre re qu'on place la
naissance du Hallstattien dans nos pays. C'est donc plus anciennement
que cet art s'est montr dans la Transcaucasie; peut-tre quelques
sicles seulement, peut-tre un millnaire auparavant. D'ailleurs les
Hallstattiens orientaux ont vraisemblablement appris  connatre le fer
en Transcaucasie, puisqu'il existait dans ces pays avant leur venue; et
les spultures de l'Ossthie ne seraient alors que les tmoins du
passage des Hallstattiens au travers du Grand Caucase, pays o le cuivre
 l'tat naturel est beaucoup plus abondant que le fer, ce qui
expliquerait la raret de ce dernier mtal dans la ncropole de Koban.

Ce ne sont l certainement que des conjectures; mais la grande diffusion
d'un art aussi spcial qu'est celui du Hallstatt ne peut tre considre
comme l'effet de simples concidences.

Malheureusement, jusqu' ce jour, les recherches sont bien peu avances,
tant en Transcaucasie qu'en Perse et dans l'Asie centrale. Des fouilles
ont t pratiques en Ossthie, dans l'Armnie russe et dans le talyche
russe et persan; l se bornent aujourd'hui nos recherches. Toutefois
nous constatons que les peuples du Nord vivaient compltement en dehors
de ceux du Sud, et que les civilisations si florissantes de Babylone, de
Suse, de Ninive et d'Ecbatane n'ont pas influenc les peuples dont nous
avons dcouvert les tombes dans les ncropoles du Nord.

Dans le nord de l'Asie antrieure, on ne rencontre que de trs rares
traces d'une cramique peinte toute spciale, dans les tombeaux
contenant des armes de fer; la poterie orne de dessins au lissoir
domine et l'ornement incis n'est pas rare (_fig. 130_). Avec
l'apparition du fer, nous constatons la prsence de nombreux vases
prsentant des formes animales, chevaux, boeufs, oiseaux; mais, de mme
que dans la ciselure, nous sommes en prsence d'un style spcial,
d'origine altaque si nous en jugeons par les dcouvertes faites en
Sibrie au cours de ces dernires annes.

[Illustration: Fig. 130.--L'industrie du fer en Ossthie. Figurations
d'animaux.]

En Europe occidentale et centrale, les dbuts de la cramique nous
montrent des vases, gnralement  fond plat, lgrement vass,
irrguliers (_fig. 133_), faits de pte grossire et mal cuite  l'air
libre dans les foyers; les tessons de cette poterie sont, en gnral,
composs de deux couches extrieures bruntres et de la partie centrale,
 peine cuite et gristre; la terre en est  peine ptrie et mlange de
grains de sable.

[Illustration: Fig. 131.--Figurations graves sur des ceintures de
bronze des ncropoles de l'Armnie russe. Industrie du fer.]

[Illustration: Fig. 132.--Poterie incise. Ncropole de Djonu (Talyche
russe).]

[Illustration: Fig. 133.--Poteries grossires: 1, Tertre Gurin
(Seine-et-Marne); 2, Dolmen de Chtau-Larcher (Vienne) [d'aprs A. de
Mortillet].]

[Illustration: Fig. 134.--Vases nolithiques; 1  3 et 5  10, Chassy
(Sane-et-Loire); 6, Bohme; 4, 11 et 12, Bretagne.]

Plus tard, avec les perfectionnements de l'industrie nolithique, la
technique s'amliore peu  peu; les formes se compliquent (_fig. 134_),
deviennent mme parfois assez lgantes, et l'ornementation parat; on
l'a dj rencontre sous forme d'incisions au cours du Campignien, elle
se complique en ponctuations (_fig. 134_ nos 9, 10 et 12); viennent
les vases cords (_fig. 134_, n 12), c'est--dire orns de l'impression
d'une corde enroule sur la pte encore molle; puis le potier crase
sur son vase de petites boulettes d'argile et en forme des dessins
(_fig. 134_, nos 5, 7 et 8). Mais ce ne sont l que des exceptions;
car dans presque tous les pays, c'est l'incision qui domine; parfois
mme elle devient trs artistique, comme en Scandinavie, o elle est
particulirement remarquable ds les temps de la pierre polie. Avec le
bronze, la cramique se perfectionne encore; depuis longtemps le tour
est en usage et, peu  peu, les formes s'inspirent de celles du monde
hellnique. En Italie mridionale, en Sicile, en Espagne, voire mme
dans le sud de la Gaule, les arts mditerranens ont eu une grande
influence sur l'Occident, ds l'apoge de la Crte et, par voie de terre
(_fig. 138, 139_), les formes mycniennes ont gagn l'Europe centrale;
de telle sorte que, lors de l'apparition du fer, la forme des vases, les
motifs des dessins, les procds techniques ne sont plus qu'un mlange
de la culture indigne et de l'art mditerranen. On peint les vases,
mais sans cette habilet des peuples hellniques, et, le plus souvent,
ces oeuvres de potier ne sont qu'un coloriage peu stable des ornements
inciss.

[Illustration: Fig. 135.--Ornementation nolithique d'aprs la
Cramique.]

[Illustration: Fig. 136.--1, 2, Chypre; 3, Hissarlik; 4, le de Moen
(Danemark); 5, le de Seeland.]

[Illustration: Fig. 137.--L'industrie du fer en Transcaucasie.
Ornementation des vases (Hlnendorf, prs Ylisavetpol).]

Partout en Europe, dans les derniers temps protohistoriques, l'influence
mditerranene se fait sentir; mais elle s'exerce chez des peuples trs
varis comme origine, comme gots artistiques; il en rsulte une
multitude d'coles, varits sans nombre, dont les mouvements des
peuplades compliquent encore l'tude. En Gaule seulement, on constate
l'existence de nombreuses provinces et, pour les mmes districts,
d'coles successives, dont les phases correspondent aux mouvements des
populations,  l'ouverture de nouvelles voies commerciales,  des
vnements militaires, et  une foule d'autres causes qui souvent nous
chappent.

[Illustration: Fig. 138.--Buchheim (Duch de Bade).]

En Occident et dans le nord de l'Europe, les temps prhistoriques se
terminent au cours de la civilisation du fer, de l'industrie dite de la
Tne. Les arts alors sont le produit des gots indignes trs largement
influencs par l'art grco-trusque et grec; on voit encore des motifs
et des procds anciens sur les vases inciss; mais aussi la peinture
cramique et la sculpture portent ce caractre spcial, driv de
l'hellnisme, qui, dans les pays septentrionaux, se conservera jusqu'au
Moyen ge.

[Illustration: Fig. 139.--Burzenhof (Wurtemberg).]

Somme toute, en dehors de l'lam, de l'gypte et du monde grec, chez qui
nous rencontrons de vritables coles artistiques, trs nettement
caractrises par la technique comme par l'art, les gots, dans
l'Ancien Monde, sont encore trs confus, et la raison en est que nulle
part, chez les nombreux peuples dont il nous est rest des traces, nous
ne rencontrons la mme originalit que dans les grands centres de
l'Orient.

[Illustration: Fig. 140.--Les arts de l'industrie de la Tne. 1, Turoe
(Ct de Galway, Irlande); 2, Kermaria, prs Pont-l'Abb (Finistre); 3,
Hoch-Redlan (Prusse); 4, Betheny (Marne); 5, Glastonbury (Somerset); 6,
Roanne (Loire); 7, Marne; 8, Roanne (Loire); 9_a_, Matzhausen
(Palatinat); 9, frise d'animaux de 9_a_.]

Mais le Nouveau Monde ne doit pas tre nglig; car certaines rgions de
l'Amrique, le Mexique et le Prou, ont eu des coles non moins
remarquables que celles de l'Asie et de l'gypte. L, nous sommes en
prsence d'un monde  part sans relations avec le reste de l'Univers,
voluant sur lui-mme; cette volution a produit les mmes rsultats que
dans l'Ancien Monde; car on trouve en Amrique la poterie incise,
lisse, toutes les varits de nos continents, et enfin la cramique
peinte; les procds techniques sont les mmes; seules diffrent les
conceptions artistiques. Quant  l'poque de ces oeuvres, nous ne pouvons
pas nous en faire une ide base sur des estimations srieuses.

L'exprience du Nouveau Monde montre combien il convient d'tre prudent
dans les hypothses relatives aux influences, surtout quand il s'agit
des procds d'ordre simple. La mme pense a pu venir chez bien des
peuples divers en des temps diffrents. Les caractres de la cramique
primitive, de celle qui ne comporte pas la peinture, ne peuvent tre
considrs comme concluants au point de vue chronologique, quand il
s'agit de peuples diffrents ou de rgions diverses.

D'ailleurs, pour toutes choses relatives aux arts et en particulier pour
la cramique, nous sommes encore d'une grande ignorance, en ce qui
regarde la plus grande partie de l'Ancien Monde; nous avons vu que pour
la Transcaucasie, la Perse, la Russie nous ne possdons que de vagues
informations limites  quelques districts et  quelques peuples; mais
au del, plus loin vers l'Orient, notre ignorance est complte.




CHAPITRE II

LES CROYANCES RELIGIEUSES LE TOTMISME ET LA MAGIE


Deux principes semblent rgner dj sur les esprits aux temps o les
occidentaux de l'Europe en taient aux industries palolithique et
archolithique: le respect des morts, par suite, une croyance  la
survie, et peut-tre aussi le totmisme, s'appliquant, comme chez les
populations primitives modernes, aux vnements de l'existence.

Dans les grottes de Grimaldi, et dans beaucoup d'autres cavernes, on a
trouv le mort enterr prs de son foyer, entour des objets qui lui
taient familiers. Cette coutume, qui s'est continue jusqu' la fin de
l'usage de la pierre taille, et qui, aprs l'apparition des mtaux, a
pris plus de force encore, montre,  n'en pas douter, que nos
prcurseurs sur le sol de la France possdaient dj des notions sur le
culte des morts, croyaient  la vie future et, en consquence,  une
puissance suprieure  celle des humains. Cette notion, d'ailleurs,
n'est pas spciale aux races qui ont habit l'Occident europen 
l'poque quaternaire, elle est universelle; mais c'est dans nos cavernes
que s'en rencontrent, semble-t-il, les plus anciens tmoignages
recueillis jusqu'ici.

Quant au totmisme, il est plus discutable; cependant, en tudiant les
peintures de nos grottes, et en comparant les rsultats de nos
observations aux usages de certaines des peuplades sauvages vivant de
nos jours, certains archologues ont t amens  penser que les
Magdalniens ne couvraient pas les parois de leurs habitations dans le
seul dsir de satisfaire leurs gots esthtiques, mais qu'ils
attachaient un sens superstitieux aux reprsentations qu'ils
figuraient[184].

[Note 184: Cf. S. REINACH, _l'Art et la Magie_. VI (1903), 257;
_id_., LX, I, Paris, 1905.]

En Australie, comme en Amrique, dit Dchelette[185], les clans se
croient placs sous la protection d'un tre tutlaire, ordinairement
d'un animal dont il importe, pour le salut commun, de se mnager les
faveurs. Cet animal totem devient par suite l'objet d'un culte constant.
Les clans apposent les images de leurs totems sur leurs armes offensives
et dfensives. En outre, l'intervention de la magie permet d'en obtenir
la multiplication, profitable  la communaut. MM. Spencer, Gillen et
Frazer ont dcrit les curieuses crmonies qu'accomplissent dans ce but
les Australiens, au pied des parois rocheuses, tapisses de
reprsentations zoomorphes. Maintes particularits de ces pratiques
magiques se rapprochent aisment des faits observs dans les grottes
pyrnennes et prigourdines.

[Note 185: XXVI, I, 268.]

Il ne faudrait pas, cependant, abuser du totmisme et chercher  en
retrouver partout les traces. Nous ne connaissons pas tous les mobiles
des actions de l'homme  ces poques lointaines.

Les peintures de nos cavernes sont parfois situes dans des recoins ou
sur des anfractuosits de rochers peu accessibles; on a suppos qu'elles
ont t traces dans ces endroits parce qu'elles auraient t interdites
(_Tabous_) aux femmes, aux enfants et, d'une manire gnrale, aux
non-initis.

Ce n'est l qu'une hypothse, vraisemblable il est vrai, mais qu'il
serait hasardeux de dvelopper tout comme celle relative au totmisme;
car, l encore, nous ne pouvons pas dduire des superstitions des
sauvages modernes les ides en cours dans des temps aussi loigns de
nous.

La croyance aux _larv_, c'est--dire aux spectres, aux revenants, qu'on
rencontre depuis les temps historiques les plus anciens, dans la
pninsule Italique, n'est certainement pas une conception spciale aux
peuples europens; elle existait en gypte sous une autre forme, mais 
coup sr la crainte que les morts vinssent, par leurs apparitions,
troubler la quitude des vivants eut, chez tous les humains, une grande
influence sur le respect qu'ils semblent avoir toujours tmoign  la
spulture, objet d'une crainte mystrieuse, vague, mais intense chez les
primitifs, angoissante encore chez bien des modernes des plus
dvelopps.

[Illustration: Fig. 141.--Spulture nolithique d'El-Amrah
(Haute-gypte).]

Avec l'apparition des industries nolithiques, le culte des morts
s'affirme sous des formes multiples, car les spultures de ces poques,
trs nombreuses dans tous les pays, sont en mme temps extrmement
varies.

La tombe en pleine terre, sans enveloppe protectrice du cadavre, est peu
commune dans nos pays. Cependant on la rencontre dans le dpartement de
la Marne, entre autres,  Dormans: les corps accroupis ou replis
taient placs dans de petites fosses orientes du nord au sud.

[Illustration: Fig. 142.--Tombes des ncropoles de l'Armnie russe:
Industrie du fer.]

Ce mode de spulture, le plus simple de tous, tait en usage dans la
valle du Nil, au temps o florissaient les industries nolithique et
nolithique (_fig. 141_)[186]. Souvent alors on trouve le squelette
enferm, cousu dans une peau d'antilope ou de gazelle, et l'apparition
du cuivre ne modifia pas cet usage. Dans les couches les plus profondes
du tell de Suse, les tombes prsentent les mmes caractres gnraux.

[Note 186: Cf. XXIX.]

En Allemagne, ce mode d'inhumation est plus frquent que dans la Gaule.

Nous avons vu qu'aux temps quaternaires le mort tait frquemment
enseveli dans les cavernes, auprs de son foyer. Aux temps nolithiques,
ces grottes, alors inhabites pour la plupart, furent choisies pour
dposer les cadavres; telle celle de l'_homme mort_, dans la Lozre, o
se trouvait un vaste ossuaire. Frquemment une muraille de pierres
sches, fermant l'entre de la caverne, abritait les corps contre les
carnassiers.

[Illustration: Fig. 143.--Crypte de Croizard. Valle de Petit Morin
(d'aprs le baron de Baye).]

[Illustration: Fig. 144.--Crypte de Courgeonnet. Valle de Petit Morin
(d'aprs le baron de Baye).]

Mais comme il n'existait pas de grottes naturelles dans tous les pays,
l'homme creusa dans le sol des abris artificiels. C'est dans le
dpartement de la Marne qu'on peut le mieux tudier cette forme de
tombes. La valle du Petit Morin en renferme un grand nombre[187]. Ce
sont de vritables hypoges, creuss dans la craie, trs rgulirement,
composs d'une ou de deux chambres jadis fermes au moyen de dalles ou
de madriers. Une tranche pratique dans les boulis et les alluvions
avait permis d'atteindre les affleurements de la craie. Les squelettes
taient nombreux, rgulirement rangs les uns par-dessus les autres, en
deux groupes laissant entre eux une sorte d'alle[188].

[Note 187: Baron DE BAYE, _Sur les cavernes spulcrales dans le
dpartement de la Marne_ (_Congr. internat, arch., Bruxelles_, 1872);
XXII. 1re dit., 1879.]

[Note 188: Ces cavernes artificielles trs riches en instruments de
silex poli contenaient aussi quelques traces de cuivre, elles
appartiennent donc  l'nolithique et non au nolithique.]

Certaines de ces grottes artificielles sont considres par les
archologues[189] soit comme tant des chapelles funraires destines 
la clbration de crmonies rituelles, soit comme des spultures
rserves  des personnages de rang lev.

[Note 189: XXIV, 157.]

[Illustration: Fig. 145.--Dolmens: 1, Brantme (Dordogne); 2, table des
marchands (Locmariaker, Morbihan); 3, Krukenn (Plouharnel, Morbihan); 4,
Lauzo (Orgnac, Ardche); 5, Gramont (prs Lodve, Hrault); 6,
Trie-Chteau (Oise).]

[Illustration: Fig. 146.--Dolmens, plans et coupes.]

Dans la majeure partie de l'Europe, dans les pays mditerranens, en
gypte et dans l'Asie antrieure, les hypoges sont nombreux; tous sont
inspirs par le mme principe, le respect du mort, et le dsir de
protger ses restes contre les animaux et les hommes. Les tombes
pharaoniques de Thbes, les spultures achmnides de la Perside, sont
des grottes artificielles aux proportions monumentales. Mais creuser ces
hypoges exigeait de grands travaux, auxquels on ne pouvait se livrer
que pour un petit nombre de personnes; ce mode d'inhumation ne doit donc
tre considr que comme exceptionnel. Il en est de mme pour les
dolmens, vastes chambres bties en blocs de roches, puis, le plus
souvent, recouvertes de terre.

[Illustration: Fig. 147.--Distribution gographique des dolmens dans
l'ancien monde.]

Le dolmen[190] (_fig. 145_ et _146_) est un monument en pierre, de
dimensions variables, compos de murailles verticales formes de gros
blocs dresss et d'une ou plusieurs grandes dalles recouvrant l'difice.
Certains dolmens ne renferment qu'une seule chambre, rectangulaire
(_fig. 145_ et _146_, nos 1, 3 et 4); d'autres en contiennent
plusieurs (_fig. 146_, nos 5 et 7), d'autres enfin sont munis d'une
galerie d'accs construite d'aprs les mmes principes (_fig. 146_,
nos 1, 3 et 7), plus ou moins longue, plus ou moins large et haute.
Parfois les murs latraux sont inclins et donnent au dolmen l'aspect
d'une pyramide tronque (_fig. 145_, nos 4 et 5); on connat mme des
alles couvertes dont les grandes dalles ne sont supportes que d'un
seul ct, ce qui donne au couloir une section triangulaire. On voit
aussi bon nombre de ces monuments forms d'une longue galerie sans
chambre spciale (_fig. 146_, nos 2 et 6). Dans quelques pays, en
Irlande entre autres, les dalles du plafond sont remplaces par une
vote en encorbellement, construite en petites pierres plates (_fig.
146_, n 7). Le sol des dolmens est, en France, souvent dall (_fig.
146_, nos 1 et 6).

[Note 190: De _dol_ = table et _men_ = pierre (en breton).]

[Illustration: Fig. 148.--Dolmen bti de Nmin, province d'Ardbil
(Perse) [relevs de l'auteur].]

Dans bien des cas les dolmens sont recouverts d'un monticule de terre
plus ou moins grand; mais nous ne pouvons pas affirmer que tous
occupaient l'intrieur d'un tumulus, et que ceux qui sont aujourd'hui
dcouverts, l'ont t, soit par la culture, soit par les pluies.

Dans les dolmens complets, avec tumulus, on constate la prsence au
pourtour de la butte d'un cercle de grosses pierres destin  limiter la
base du tertre. Souvent on rencontre de ces cercles de pierre isols,
sans qu'un dolmen soit situ au centre. Pour la plupart ces cercles ne
sont que les ruines d'anciens tumuli: mais il ne faut pas les confondre
avec les _cromlechs_[191], monuments de destination inconnue, dont les
dimensions sont beaucoup plus grandes.

[Note 191: De _crom_ = courbe et _lec'h_ = pierre (en breton).]

L'apparition des dolmens[192] dans l'Europe occidentale semble concider
avec la seconde phase de l'industrie nolithique de la Suisse et de la
France; mais cette apparence semble tre illusoire: car les plus anciens
de ces monuments, dont les mobiliers ne comprennent que des outils de
pierre, faits de roches dures importes renferment des traces de mtal,
cuivre et or, d'autres sont franchement nolithiques.

[Note 192: Cf. A. DE MORTILLET, VIII, XI.]

L'extension gographique des dolmens est immense (_fig. 146_); on les
rencontre depuis le sud de la Scandinavie jusqu'en Algrie, et depuis le
Portugal jusqu'aux Indes et au Japon[193]. Dans le nord de l'Asie
antrieure (talyche russe ou persan), ils appartiennent tous aux temps
des industries du cuivre et du bronze; il s'ensuit que si l'usage de
construire de semblables difices est venu de l'Asie dans nos pays,
cette pratique a forcment amen avec elle la connaissance des mtaux,
ce qui semble tre le cas; car, en Europe occidentale, ces tombeaux
renferment des mobiliers d'apparence nolithiques mais certainement dus
 la pauvret en cuivre de leurs constructeurs. L'hypothse d'une
propagation en sens inverse est inacceptable, car elle supposerait que
les dbuts du mtal, dans les pays caspiens, sont postrieurs  ceux
dans l'Armorique et ce ne peut tre, la civilisation asiatique remontant
 des ges beaucoup plus reculs que celle de l'Occident.

[Note 193: Cf. XXXVII 153 et notes 2, 3 et 4.]

Reste  supposer que l'ide de construire ces vastes spultures est ne
en des temps divers dans plusieurs pays, car le culte des morts est trop
ancien et trop rpandu pour qu'on puisse expliquer sa gnralisation par
sa propagation partant d'un foyer unique. La solution serait,
semble-t-il, dans une hypothse mixte; car il n'est pas possible de
relier au grand groupe des dolmens asiatico-europens, les monuments du
Japon, de Madagascar et de l'Amrique du Sud.

Dans tous les pays, les plus anciens dolmens sont faits de matriaux de
grande taille, mal dgrossis; puis, peu  peu, les lments des
murailles verticales diminuent de grosseur et bientt les blocs latraux
des dbuts sont remplacs par un appareil en pierres brutes, il est
vrai, mais soigneusement tabli. Seules les grandes dalles du toit
demeurent (_fig. 148_)[194] et, les dimensions du monument diminuant, on
en arrive au ciste.

[Note 194: XXXVI, IV, 1re part., 13 sq.; XXXV, VIII (1905), 251
sq.]

[Illustration: Fig. 149.--1, Menhir de Krouzel  Porspoder
(Finistre); 2, Gant de Kerdil, Carnac (Morbihan); 3, Penmarch
(Finistre), hauteur 7 mtres.]

Ce n'est pas dire que l'usage d'enterrer les morts dans des coffres de
pierre soit postrieur aux dolmens; les deux genres de spulture ont
certainement t usits en mme temps dans les mmes pays, mais le
principe de ces constructions funraires est le mme. D'autre part, la
conception du dolmen et de son tumulus, interprte par des peuples de
grande culture, a produit en certains pays de vritables colosses;
tmoin les pyramides royales gyptiennes de l'Ancien et du Moyen Empire.

Les dolmens ne sont pas les seuls monuments mgalithiques de l'antiquit
prhistorique: on rencontre galement dans bien des rgions des traces
inexpliques encore de croyances religieuses ou superstitieuses, se
rapportant peut-tre au culte des morts, et se manifestant sous forme de
pierres leves (menhirs)[195] (_fig. 149_), de portiques, rares
d'ailleurs, composs de deux montants verticaux et d'un linteau; enfin
des alignements de monolithes (_fig. 150_), le plus souvent associs 
des cromlechs. Les dolmens eux-mmes prsentent parfois des singularits
inexplicables: certains sont diviss en plusieurs chambres qui
communiquent entre elles par un trou circulaire perc dans la cloison
(_fig. 145_, nos 5 et 6; _fig. 146_, n 6).

[Note 195: _Men_ = pierre, et _hir_ = long (en breton).]

[Illustration: Fig. 150. Alignements de Mnec  Carnac (Morbihan).]

En France, les menhirs sont plus nombreux encore que les dolmens. A. de
Mortillet en compte 6192, y compris les alignements et les
cromlechs[196]; et leur distribution ne concorde pas exactement avec
celle des dolmens. Le plus grand de ces monuments est le Men-er-Hrock
(Pierre de la Fe), aujourd'hui renvers et bris, qui mesurait 26m,
50 de longueur. Ce monolithe rappelle par ses dimensions les oblisques
d'gypte; celui d'Hata Sou  Karnak est cependant beaucoup plus grand,
sa hauteur tant de 33m, 20. On se perd en conjectures sur la
destination primitive de ces monuments, mais aucune des hypothses
proposes jusqu'ici ne repose sur des bases scientifiques.

[Note 196: A. DE MORTILLET, _Distribution des mgalithes en France_,
VIII (1901), 40.]

Il en est de mme pour les alignements, longues files parallles de
menhirs plants en terre  des distances presque gales et dont on voit
encore les restes dans les dpartements du Morbihan et du Finistre. Ces
alignements, jadis, taient beaucoup plus tendus: ce qu'il en reste
donne cependant encore une grande impression.

Les cromlechs sont de grands cercles de 50 ou 60 mtres de diamtre,
forms de menhirs. Ces monuments mgalithiques sont trs rpandus sur
notre sol, dans les les Britanniques, en Sude, en Danemark. On en
rencontre quelques-uns dans l'Asie antrieure. Toutes les
interprtations qui ont t donnes  leur sujet sont du domaine de la
fantaisie.

Le petit nombre de spultures quaternaires dcouvertes jusqu' ce jour
ne permet pas d'tablir les rgles alors suivies dans la mise en terre
du mort, et nous n'avons, de ces temps, aucune indication quant aux
pratiques d'incinration que nous voyons souvent usites par les
nolithiques de nos pays. Mais avec l'apparition de la pierre polie, nos
informations deviennent beaucoup plus sres. Dans certaines rgions,
telle la Scandinavie, les tombes nolithiques sont toutes d'inhumation,
alors qu'en France et surtout en Bretagne, on a frquemment incinr les
morts[197]. Dans les dpartements de la Marne, de l'Aisne, du Gard et en
beaucoup d'autres points de notre sol, la mme observation a t
faite[198]; et cette coutume de dtruire le corps par le feu, aurait
galement t en vigueur aux mmes poques en Thuringe et dans la Prusse
occidentale[199], alors que dans les les Britanniques, en Italie et en
Suisse on n'a pas encore retrouv de traces d'incinration.

[Note 197: XLV, 17.]

[Note 198: Cf. XXIV, 270.]

[Note 199: OLSHAUSEN, _Leicherverbrennung_, XX (1892), 163.]

D'ailleurs, dans les temps historiques, chez les Latins et les
trusques, la crmation et l'inhumation taient galement pratiques;
seul l'Orient, et surtout l'gypte, semble s'tre refus  la
destruction du corps. Cependant l'incendie des tombes royales primitives
de Ngadah et d'Abydos permettrait de penser qu' l'origine on
pratiquait, pour les grands personnages, l'incinration non seulement de
leur corps, mais de tous les biens leur ayant appartenu.

Quant au dcharnement pr-spulcral, il semble avoir t en usage ds
les temps quaternaires, si nous en jugeons par la couleur qui couvre les
ossements[200]. Pour les poques plus voisines de nous, cette pratique a
laiss de nombreuses traces dans l'Europe occidentale, centrale, en
Russie et, parat-il, jusqu'au nord du Caucase.

[Note 200: PIETTE, VI (1896), 386.]

Pendant que florissait l'industrie du bronze dans nos pays, les coutumes
d'antan demeurrent ce qu'elles taient  l'poque des nolithiques;
toutefois on cessa peu  peu de btir des dolmens et ceux qui existaient
furent souvent employs comme ossuaires. Ds lors on enterra dans des
cistes, dans des fosses aux parois garnies de moellons, dans des
chambres bties (_fig. 151_ et _152_), sur lesquelles on levait un
tumulus qui, parfois, atteignait des proportions considrables. Celui de
Saint-Menoux (Allier) ne mesurait pas moins de 25 mtres de
diamtre[201]; il contenait quatre squelettes.

[Note 201: LIII.]

 cette poque la crmation tait en usage galement dans l'Europe;
mais, comme aux premiers temps, l'Asie ne l'adopta pas, ou du moins,
nous n'en avons jusqu'ici rencontr aucune trace. L, dans certaines
rgions, le nord-ouest de la Perse entre autres, on peut suivre les
diverses phases de passage du grand dolmen au ciste, et les mobiliers
funraires vont en se perfectionnant au fur et  mesure que se
complique la construction funraire.

[Illustration: Fig. 151 et 152.--Spultures de l'industrie du fer 
Djonu (Talyche russe). Fouilles de l'auteur.]

Si les primitifs habitants des montagnes qui bordent au sud-ouest la mer
Caspienne ne brlaient pas les morts avec leurs pouses comme on le
faisait aux Indes, du moins semble-t-il que l'homme les emmenait avec
lui dans l'autre monde. Une spulture que j'ai eu la bonne fortune de
dcouvrir  Vri (Talyche russe) en 1890, est explicite  cet gard.

Un ciste aux contours irrguliers (_fig. 153_) renfermait quatre
corps[202].  droite sont les restes de l'homme (n 1), accompagns de
ses armes: une pe, quatre poignards, plusieurs ttes de lances et bon
nombre de pointes de flche; comme bijou, un torque et quelques perles,
de petits disques d'or.  gauche de l'homme, au milieu de la tombe, sont
deux crnes de femmes (nos II et III), entours de perles, de disques
d'or; chacune a son torque, et des bracelets l'accompagnent; les armes
font compltement dfaut.  gauche est un autre crne fminin (n IV),
entour des mmes bijoux et, prs de l, un miroir de mtal. (Dans la
figure 153, les vases ont t enlevs, afin qu'on se rende mieux compte
de la position des objets et des squelettes.)

[Note 202: Tous les objets trouvs dans ce tombeau sont au muse de
Saint-Germain.]

L'examen du mobilier de cette spulture montre d'une faon trs nette
que les trois femmes avaient accompagn leur matre dans la tombe. La
position des bijoux, l'ordre qui rgnait dans leur distribution, et le
fait qu'aucun vase n'avait t bris, prouve que ces femmes avaient t
mises  mort avant la fermeture de la chambre spulcrale. L s'arrtent
nos constatations: mais elles sont fort importantes quant aux crmonies
des funrailles, au temps du bronze dans cette rgion, car elles ouvrent
la voie aux comparaisons avec les Indes, o existait depuis des temps
fort reculs, sous une autre forme, le mme rite du sacrifice des
femmes. Cette tombe rappelle celles des Scythes dont parle Hrodote.

Les moeurs  ces poques taient fort varies et souvent de la plus
affreuse barbarie; ainsi M. Stolpe, savant sudois qui a tudi une
caverne de l'le Stra Carlso (Gotland), a constat que les habitants de
cette le aux temps nolithiques taient cannibales[203]; et l'on trouve
encore mention du cannibalisme en Europe  l'poque historique[204].

[Note 203: LII, 20.]

[Note 204: _Id._, p. 20, et pour la Suisse, LXVIII, 150.]

Mais les nolithiques se livraient encore  d'autres pratiques sur les
morts, et ces usages ont laiss des traces. Ils dcoupaient des
rondelles dans les crnes, les trpanaient, non pas dans le but
chirurgical de cette opration de nos jours, mais pour en dtacher des
ftiches; car ces rondelles ils les peraient de trous pour les
suspendre ou les faire entrer dans leurs colliers[205]; et les Gaulois
eux-mmes pratiquaient encore cet usage. On a dcouvert en Bohme, dans
l'oppidum de Stradonitz, un fragment de calotte crnienne orn de
dessins gomtriques gravs, tmoin d'un usage qu'on retrouve de nos
jours en Ocanie.

[Note 205: Cf. G. DE MORTILLET, _Trpanation prhistorique_, I
(1882), 144.]

[Illustration: Fig. 153.--Spulture de l'industrie du bronze  Vri
(Talyche russe). Fouilles de l'auteur (les vases ont t enlevs).]

Comme on le voit, les usages funraires, aux temps prhistoriques, sont
extrmement varis; nous ne possdons de renseignements que sur fort peu
d'entre eux, beaucoup nous chappent compltement.

En Perse, le Mazdisme mit fin  la spulture, et, dans le nord de
l'Iran, aux tombes de l'industrie du fer, succdent des cases pour
l'exposition des cadavres[206]; ce n'est qu'avec la venue de l'Islam,
c'est--dire au VIIe sicle de notre re, que les tombes
reparaissent. Or, l'on s'accorde pour assigner le XVe sicle avant
notre re pour l'apparition dans la Mdie de la doctrine zoroastrienne.
Cette date serait donc,  quelques sicles prs, celle de la disparition
des spultures de l'industrie du fer dans ce pays, si toutefois les
hommes de l'industrie du fer, dont nous avons retrouv les spultures,
se sont convertis au Mazdisme.

[Note 206: Cf. _Rech. archol._ (1896), 13-125: XXXVI, IV.]

Le culte des morts n'tait d'ailleurs pas, aux temps prhistoriques, la
seule croyance religieuse; il en existait une multitude d'autres, mais
la question des ides philosophiques, chez les peuples sans histoire,
est l'une des plus obscures qui soient, parce que nous manquons presque
compltement de documents sur lesquels il nous soit possible de baser
mme des hypothses. Sauf pour les rites funraires qui, nous venons de
le voir, montrent que dans tous les pays l'homme s'est proccup de la
vie future, nous sommes presque toujours contraints, pour nous faire une
ide de ce qu'taient les cultes primitifs, de faire usage des sources
historiques et de remonter, par la pense, au travers des ges, en nous
aidant, mais bien faiblement, des rares objets prhistoriques qui
semblent se prter  l'interprtation. Cette excursion dans les origines
historiques des croyances nous montre les religions infiniment varies,
ce qui n'est pas sans compliquer encore la tche du prhistorien. En
effet, si nous constatons que les peuples d'une mme rgion, en entrant
dans l're historique, possdaient des croyances diverses, que
devons-nous penser de ceux qui successivement, dans les temps plus
anciens, ont foul le sol de ce mme pays?

Les religions naissent, prosprent, parfois se rpandent au loin, puis
entrent en dcadence et meurent. Seules, celles qui sont bases sur des
principes vraiment philosophiques survivent; mais plus nous remontons
dans le temps et plus nous nous loignons des conceptions leves, plus
nous pntrons profondment dans les pratiques de la superstition et de
la magie; car l'tre humain, devant l'impuissance de ses efforts sur les
phnomnes alors incomprhensibles, guid d'une part par la crainte,
d'autre part par l'esprance, a forcment attribu la multiplicit des
faits dpassant son intelligence  une foule de causes. Il en rsulte
des pratiques compliques  l'infini: l'homme peupla d'abord l'espace
de forces libres, passionnes, susceptibles d'tre invoques et
flchies[207]. Ce n'est que beaucoup plus tard que vint la notion du
dieu unique: parce qu'elle exigeait une gnralisation des causes que
seuls des esprits dvelopps taient aptes  concevoir.

[Note 207: RENAN, _Hist. du peuple d'Isral_. I, 27.]

Le domaine de l'incomprhensible, trs vaste au dbut, se restreignit
peu  peu au fur et  mesure du progrs intellectuel. La pliade divine
primitive, ne de la multiplicit des phnomnes, reut un matre et,
chez quelques rares esprits plus affins, naquit la conception d'une
force suprieure  toutes les autres, les englobant. La notion du dieu
unique tait ne: mais, dans beaucoup de religions, cette conception
suprieure demeura le secret du clerg: c'est ce qui eut lieu en gypte
et probablement aussi en Chalde, et c'est, fort probablement, de ces
notions sacerdotales que les Hbreux tirrent Yaveh. Mais dans toutes
les religions orientales les anciens dieux n'taient pas destitus, les
clergs les conservrent longtemps encore, parce que les peuples
n'taient pas assez dvelopps pour qu'on pt les faire renoncer  leurs
superstitions.

Chez tous les peuples dont nous avons pu tudier les origines
religieuses, ou tout au moins remonter fort loin dans l'examen de leurs
croyances, nous rencontrons le polythisme. gyptiens, Chaldens,
lamites, Hellnes possdent tous un panthon compliqu. Il en est de
mme pour les peuplades que par nos dcouvertes gographiques du
XVIIe et du XVIIIe sicles, nous avons t  mme de surprendre en
pleine civilisation prhistorique.

[Illustration: Fig. 154.--Emblmes religieux et insignes des tribus sur
les vases peints prdynastiques d'gypte. 1  13, Ngadah et Ballas; 14,
El-Amrah et Abydos; (15  41, d'aprs Schweinfurth).]

Chez les Smites de la Chalde, les Akkadiens, nous voyons l'ide de la
divinit, ds les dbuts, se rattacher aux astres, alors que pour les
anciens habitants des pays du Tigre et de l'Euphrate, chez les
Sumriens, la puissance incomprhensible appartient aux forces de la
nature, conceptions diffrentes dans la forme, qui partaient du mme
besoin de s'adresser  quelqu'un ou  quelque chose pour conjurer le
mauvais sort. Ces deux religions primitives n'avaient rien de
philosophique, l'intrt en tait le mobile, et la superstition le
guide.

En gypte, il semble que deux cultes se soient mlangs celui des
Aborignes lybiens, de ces hommes que nous avons vus taillant la pierre,
et celui des envahisseurs qui apportrent avec eux la connaissance du
cuivre; de cet ensemble sortit la religion pharaonique. Mais les
vieilles coutumes survivaient encore aux temps grecs et romains. Tout
avait t jadis dieu dans la nature, et chaque nme conserva son dieu
jusqu'aux premiers sicles de notre re. C'tait une survivance quatre
ou cinq fois millnaire de la division du pays entre ces tribus dont
nous voyons les insignes distinctifs figurer sur les vases peints
prhistoriques. En gypte comme en Chalde chacun des dieux avait son
emblme, son animal ou son objet privilgi, et chez les pharaoniques,
le culte primitif des animaux s'tait conserv, dernire trace du
totmisme originel. On momifiait les chats, les chiens, les chacals, les
crocodiles, les boeufs comme s'ils avaient t les dieux eux-mmes.

[Illustration: Fig. 155.--Empreinte de cachet (palais de Cnossos).
Desse apparaissant au sommet d'une montagne, entre deux molosses, et
personnage en adoration.]

Mais les Asiatiques, qu'ils fussent Smites ou qu'ils appartinssent aux
anciennes races, ont aussi vnr la nature: les arbres, les sources,
les fleuves, les montagnes; et ce culte semble tre le plus ancien chez
tous les peuples: nous le retrouvons dans l'Europe occidentale, chez les
sauvages de nos temps, et bien certainement des recherches plus tendues
amneront  constater que dans tous les pays il a t la base, l'origine
des cultes divers.

Dans l'tude des questions religieuses relatives  la prhistoire de
l'homme, nous devrons donc rejeter la notion du dieu unique, et nous
attacher seulement au naturisme, qu'il soit sidral ou se rapportant aux
phnomnes terrestres. Les astres et les toiles, la foudre, l'orage, la
pluie, le vent, le froid et la chaleur ont t quelque part et en
quelque temps des dieux; les eaux, sources, lacs, rivires, les
montagnes (_fig. 155_), les rochers, les arbres, en ont t galement,
de mme que les animaux; mais ces cultes taient trs varis suivant les
lieux et les poques. Contentons-nous de glaner dans ce milieu d'une
diversit infinie, et de signaler ceux des cultes dont il nous est
parvenu des tmoins consentant  parler.

Tout d'abord au culte des morts,  la conception de l'anantissement
terrestre, nous devons opposer l'image de la vie, de la cration, de la
fertilit, de l'abondance, bonheurs personnifis par la desse
chaldenne Nana une forme de l'Astart, des Hellnes.

[Illustration: Fig. 156.--Reprsentations de la desse Nana (Astart).]

Dans les couches profondes des ruines chaldennes et susiennes, jusque
dans celle qui renferme les vases peints de l'industrie nolithique, on
rencontre de grossires figurines de cette desse (_fig. 156_, n 1),
voire mme son emblme (_fig. 156_, n 2); image qui, plus tard, dans
les temps historiques, se montrera en abondance, sous forme d'ex-voto
d'argile (_fig. 156_, n 3). Or, cette image, qui symbolise la
fertilit, nous la retrouvons en gypte (n 4), soit relle, soit
symbolise (n 5), suivant le got gyptien, car jamais en Chalde elle
ne se montre sous cette forme. Puis elle disparat de la valle du Nil
ds l'tablissement de la civilisation pharaonique; mais ce n'est pas
seulement en gypte qu'elle est parvenue du pays des deux fleuves: on la
rencontre  Hissarlik, dans les ruines de la seconde ville (n 7), en
Cilicie,  Adalia (n 9), dans les les grecques,  Chypre (nos 6,
10, 11 et 12), accompagnant l'industrie nolithique et jusque dans le
bassin du Danube,  Klievac, prs de Belgrade (n 13). L'Orient tout
entier et quelques pays de l'Europe ont vnr la desse mre,
dispensatrice de la fertilit dans les champs, chez les animaux et chez
les hommes.

[Illustration: Fig. 157.--Danse rituelle. Peinture rupestre de Cogul
(Espagne), d'aprs H. Breuil.]

En Asie, comme en gypte, on reprsentait les dieux, on leur levait des
temples et des autels, alors que dans l'occident et le nord de l'Europe,
il semble que des lois cultuelles interdisaient les images divines; car
les temps nolithiques et ceux pendant lesquels florissait l'industrie
du bronze ne nous ont laiss aucune sculpture religieuse. Seule une
peinture rupestre de l'Espagne (_fig. 157_), qu' tort,  mon avis, on a
pens pouvoir rapprocher de l'art magdalnien, nous montre soit aux
temps nolithiques, soit plus tard, une sorte de crmonie, une danse(?)
de femmes qui parat se rapporter au culte de Priape. Ces femmes portent
de longues jupes, des coiffures tranges; leur poitrine est nue; elles
font songer par leur costume aux reprsentations crtoises figurant
galement des danses rituelles (_fig. 158_). Mais ces peintures sont
situes en Espagne, pays qui d'aprs H. Breuil n'ont pas t soumis aux
influences gennes. Il y a donc lieu de considrer cette scne soit
comme purement indigne, soit comme tant d'origine africaine.

[Illustration: Fig. 158.--Bague d'or d'Isopata (prs Cnossos). Danse
rituelle.]

Le culte du soleil, trs ancien en Chalde et en gypte, se montre, en
Europe, ds les temps de l'industrie du bronze. Mais les objets que nous
possdons, affirmant son existence dans nos pays, sont si conformes au
mythe grec, qu'on est amen  penser que les instruments pour ses rites
ont t inspirs par le monde hellnique.

On sait que les anciens faisaient parcourir l'espace diurne par le
soleil dans un char attel de chevaux (_fig. 159_, n 2); puis que, pour
se rendre du couchant au levant, le dieu quittant son char (nos 1, 2
et 10, disque solaire et char), naviguait alors dans une barque sur le
fleuve Ocan (nos 3  7, bateaux solaires).

Or, en Scandinavie,  Trundholm, on a trouv un char rituel en bronze,
attel d'un cheval, portant le disque; et, en Irlande comme en
Angleterre, plusieurs disques solaires en or ont t dcouverts (_fig.
159_, nos 8 et 9, le cygne). Puis, les mmes pays du Nord ont fourni
des gravures rupestres (en Scandinavie), et des lames de couteaux
portant grave la reprsentation de la barque solaire, et enfin une
barque votive en or (Jutland). Le mythe se dveloppe donc tout entier
dans les pays Scandinaves. M. O. Montelius estime que le char de
Trundholm appartient  la seconde phase du bronze scandinave qu'il place
vers l'an 1300 av. J.-C. Or,  cette poque l'Hellade tait depuis
longtemps en relations avec les pays baltiques, par le commerce de
l'ambre.

[Illustration: Fig. 159.--Les attributs solaires. 1, Bandeau d'argent de
Syros (Civ. genne); 2, char solaire de Trundholm (Sude); 3 et 4,
barques solaires, graffiti de Sude; 5 et 6, couteaux Scandinaves avec
barque solaire; 7, barque votive en or, de Nors (Jutland); 8, ceinturon
de bronze de Falerii (Italie); 9 _id_. de Poggio Burtone (Italie); 10,
disque de Staadorf (Haut-Palatinat).]

Mais si le cheval tait l'animal solaire diurne, le cygne tait celui
qui tirait la barque de la divinit sur les flots; et si jusqu'ici
l'image du cygne remorquant l'esquif n'a pas t rencontre, du moins
la figuration du cygne se trouve-t-elle abondamment reprsente dans nos
pays, dans le nord de l'Italie et l'Europe centrale, ainsi que dans les
pays Scandinaves eux-mmes, depuis les temps de l'industrie du bronze
dans ces pays jusqu'aux sicles du fer, voisins des dbuts de la priode
historique. De telle sorte que, si nous nous en rapportons aux
valuations des prhistoriens les plus comptents, le culte du soleil
aurait t en honneur dans toute l'Europe pendant un millnaire et demi,
pour le moins; il tait rpandu dans toute l'Hellade, en gypte, en
Chalde, en Arabie et couvrait ainsi tout l'Ancien Monde. Plus loin,
dans la Mdie, il prenait une forme particulire, mais non exclusive
comme on l'a pens; car la doctrine de Zoroastre admettait les dieux
secondaires, et bien des sicles aprs, quoi qu'ils fussent de fervents
Mazdens, les souverains sassanides, se disaient dans leur protocole
_minutchtri men yezdn_, c'est--dire issus des dieux.

[Illustration: Fig. 160.--Barques funraires peintes sur les vases
prdynastiques d'gypte.]

[Illustration: Fig. 161.--1, Hache de bronze votive (Suse); 2, hache de
pierre votive (Hissarlik).]

Mais en Perse, le culte solaire tait certainement de beaucoup antrieur
 Zoroastre; car on rencontre dans les spultures les plus anciennes le
disque, le svastika et d'autres symboles reconnus aujourd'hui pour
n'tre qu'une stylisation de la figure du soleil. Le svastika figure sur
les monnaies les plus anciennes de l'Inde, lingots poinonns qu'on
attribue au VIIe s. av. J.-C.

Sur les vases funraires peints de l'gypte primitive, on voit trs
frquemment figurer des barques (_fig. 160_); mais il ne faut pas
confondre ces reprsentations avec celles ayant rapport  la course
nocturne du soleil, il semble qu'elles soient les premiers tmoins de
l'usage pharaonique de transporter le mort  sa dernire demeure par
voie fluviale. Cette coutume tait encore en usage  la douzime
dynastie; les barques funraires, que mes fouilles de Dahchour ont fait
connatre, en sont une indiscutable preuve. D'ailleurs les bas-reliefs
gyptiens de toutes les poques tmoignent de ce rite.

Nous citerons encore l'importance rituelle qu'ont prise aussi bien dans
l'Orient que dans nos pays la hache votive simple ou double (_fig. 162_)
et le boeuf, dont on trouve soit l'image complte, soit la figuration des
cornes seulement trs frquemment reprsentes; ces deux symboles sont,
dans bien des cas, runis; par consquent ils correspondraient sinon 
la mme pense, du moins  deux croyances trs proches l'une de l'autre.

[Illustration: Fig. 162.--Haches et taureaux votifs: 1, vase mycnien du
Chypre; 2, Hissarlik; 3, Bythin (province de Posen); 4, 5,
Chtillon-sur-Seiche (Ille-et-Vilaine); 6, Hissarlik; 7, Ebersberg; 8,
Olympie; 9, Grotte de Dict (Crte).]

Ainsi, dans bien des cas, le naturisme, primitif s'est peu  peu
transform, l'ide premire de la divinit sous sa forme relle a
disparu, et l'emblme des dieux a pris la place de la pense initiale.
C'est ainsi que sur les koudourrous chaldens (bornes-titres de
proprits) nous voyons figurer indiffremment les dieux et leurs
emblmes; c'est ainsi galement que sont ns les panthons chez les
gyptiens, les Grecs, les Italiotes, etc...

Telles sont, dans leurs grandes lignes, toutes nos connaissances quant
aux croyances religieuses chez les hommes avant l'Histoire. En ces temps
la magie et la divination, issues du naturisme, jouaient un trs grand
rle dans les rites; mais nous ne saurions entrer dans le dtail de ces
pratiques diverses; les documents font encore dfaut.




CHAPITRE III

LA FIGURATION DE LA PENSE


Quand l'homme fut sorti de la vie uniquement matrielle, ds que son
esprit s'affina quelque peu, il prouva le besoin de fixer sa pense,
afin de la pouvoir transmettre par des signes intelligibles pour tous;
et le premier moyen qu'il trouva fut de reprsenter par le dessin les
ides simples qu'il concevait. Ce premier effort donna naissance  la
pictographie reprsentative; mais bientt le domaine de la pictographie
devenant trop troit pour rpondre aux ides abstraites, mme les plus
simples, on y joignit la figuration conventionnelle, dont les tracs
prirent rapidement une forme hiroglyphique, et, grce  son
dveloppement intellectuel, et aux progrs que chaque jour l'homme
faisait dans toutes les branches de la pense, bientt cette criture
elle-mme ne suffit plus  ses besoins, certains mots de son parler ne
trouvant pas leur expression dans les figures dont il disposait et qu'il
ne pouvait pas crer. C'est alors que, ngligeant la signification
reprsentative de certains signes, il ne leur accorda plus qu'une valeur
phontique, tout comme nous le faisons encore dans nos rbus. Ainsi
naquirent les hiroglyphes proprement dits, ceux de l'gypte, de la
Chalde primitive, des Htens, de la Crte, de la Chine, du Mexique,
etc., dont l'criture se compose de signes mlangs reprsentatifs,
idographiques et phontiques. De l, par des transformations
successives des signes phontiques, se forma l'criture syllabique: tels
le chinois, le cuniforme des Achmnides, et de ces systmes sortit la
conception de l'alphabet.

Telle est l'volution rationnelle de l'criture. Quelques peuples
seulement en ont connu toutes les phases; mais,  ct, se dveloppa
chez bien des tribus le mnmonisme, entirement conventionnel, et dont,
par suite, la cl s'est perdue en mme temps que disparaissaient les
hommes qui faisaient usage de ces moyens.

[Illustration: Fig. 163.--1  12, Galets peints du Mas d'Azil (Azilien):
13 et 14, os gravs, caverne de Lorthet (Hautes-Pyrnes)
(Magdalnien).]

Aux temps quaternaires, la gravure et la peinture jouaient dans bien des
cas probablement le rle d'criture pictographique simple; toutefois
nous n'en pouvons tre assurs; mais  ct de ces reprsentations
artistiques, peut-tre idographiques, il existait aussi des
aide-mmoire varis, dont frquemment nous retrouvons des traces. Les
galets coloris du Mas d'Azil (_fig. 163_, nos 1  12), les os gravs
de la Roche-Bertier (Charente) et de Lorthet (Hautes-Pyrnes) (_fig.
163_, nos 13 et 14) en sont d'indiscutables exemples[208]. Donc
l'homme dans nos pays, ds la fin des temps quaternaires, usait de ces
moyens mnmoniques dont se servent encore les tribus sauvages de
l'Ocanie, dont les Indiens du Nouveau Monde ont fait usage; et cette
coutume semble avoir disparu lors de la naissance des industries
msolithiques, ou du moins nous n'en voyons plus de traces, ds que
parat le campignien, ainsi que pendant toute la dure des industries du
bronze dans l'occident de l'Europe.

[Note 208: PIETTE, _tude d'ethnographie prhistorique_, VI (1896),
385.]

[Illustration: Fig. 164.--Inscription de Nunsingen (Suisse) sur une
perle de verre dans un tombeau remani de l'industrie de la Tne (poque
incertaine).]

[Illustration: Fig. 165.--Peinture figurative mexicaine accompagne de
lgendes explicatives en hiroglyphes (d'aprs L. de Rosny).]

Nos pays ne semblent pas avoir connu l'hiroglyphe. C'est en Orient,
dans le centre de l'Amrique et en Chine que ce systme s'est surtout
dvelopp. Nous le trouvons tabli en gypte ds les temps
pr-pharaoniques; il serait venu dans ce pays en mme temps que la
connaissance du cuivre. En Chalde et dans l'lam, aux temps de
l'industrie nolithique, il existait dj comme prcurseur des signes
cuniformes. Chez les Htens, nous le voyons compltement form 
l'poque des Ramessides, mais nous ne connaissons pas ses dbuts; il en
est de mme pour les hiroglyphes gens[209]. Ces critures, dans
lesquelles le phontisme jouait assurment un trs grand rle sont
demeures cantonnes dans les pays de l'idiome auquel elles
correspondaient; et, mme alors que les communications devinrent
faciles entre l'Orient et l'Occident, elles n'ont jamais t adoptes en
Europe et n'ont mme pas inspir d'critures analogues. L'Occident ne
connut pas de systme alphabtique, avant l'apparition de l'criture
hellnique. Comme exemple, unique d'ailleurs jusqu'ici, de tentative
indpendante de la Grce, nous citerons l'inscription de Mningen, en
Suisse (_fig. 164_), que porte une perle de verre datant des dbuts de
l'industrie du fer; encore ne pouvons-nous pas nous rendre compte de son
origine.

[Note 209: XXVII, 424 sq.]

[Illustration: Fig. 166.--Caractres chinois de diverses poques.]

[Illustration: Fig. 167.--Reprsentation pictographique sur roche 
Skebbervall (Bohusland, Sude).]

[Illustration: Fig. 168.--Reprsentations pictographiques des rochers de
l'Irytch (d'aprs Spassky).]

Parmi les essais d'inscriptions figuratives demeurs sans lendemain,
nous citerons celles des rochers de Bohusland, en Sude (_fig. 167_),
celles de la Sibrie (_fig. 168_), de la Haute-gypte (_fig. 169_), du
Mari-Ld  Locmariaker (Morbihan) (_fig. 170_), comme tant parmi les
plus caractristiques de ce procd de fixer la pense.

Quant aux systmes hiroglyphiques, il en est plusieurs qui ont fourni
une longue carrire, et dont les transformations ont amen la naissance
de procds d'criture beaucoup plus complets. Les plus importants sont
ceux de la Chalde, de l'lam, de l'gypte, de la Chine et du Mexique;
nous pouvons suivre aisment leurs progrs successifs.

[Illustration: Fig. 169.--Graffiti gravs sur les rochers de
Gbel-Htemat (Haute-gypte), (dcouverts et dessins par M. G.
Legrain).]

Dans les pays chaldo-lamites nous nous trouvons, ds les temps trs
anciens, en prsence de deux systmes parallles: celui de l'lam
appartenant aux indignes, et celui de la Chalde qui parat tre plutt
d'origine smitique, et qui finalement a domin sur toute la rgion.

Un trs ancien cylindre-cachet, dcouvert  Suse (_fig. 171_), offre un
texte nettement hiroglyphique, et les tablettes d'argile portant les
textes les plus archaques de ce pays montrent souvent l'empreinte de
cylindres galement hiroglyphiques (_fig. 172_).

[Illustration: Fig 170.--Figures traces sur une des dalles de la
chambre du tumulus du Marie-Lud  Locmariaker (Morbihan).]

Quant  l'criture elle-mme qu'on voit sur ces nombreuses tablettes,
criture proto-lamite (fig 173), elle reprsente la transition entre
les caractres hiroglyphiques soit figuratifs, soit idographiques, et
les signes purement conventionnels. Cette criture tait d'usage non
seulement sur argile, mais aussi sur pierre (_fig. 173_) et, dans les
deux cas, conservait le mme aspect.

[Illustration: Fig. 171.--Dveloppement d'un cylindre hiroglyphique
trouve a Suse (_Mm. dlg. en Perse_, tome II, 1900, p. 129).]

[Illustration: Fig. 172.--Empreinte d'un cylindre portant une
inscription hiroglyphique sur une tablette proto-lamite (Id., t. X).]

Dans les pays chaldo-lamites, l'argile molle tait le support courant
des textes; or l'argile ne se prte pas au dessin des formes courbes; il
en est rsult que l'crivain, en dehors des cercles ou des ellipses
qu'il obtenait par poinonnage, en tait rduit, quand il n'employait
que la pointe triangulaire de son stylet,  transformer le plus souvent
les parties courbes en polygones plus ou moins rguliers.

[Illustration: Fig. 173.--Inscription proto-lamite sur une tablette
d'argile (_Mm. dlgation en Perse_, tome VI, pl XXI).]

[Illustration: Fig. 174.--Inscription lapidaire en caractres
proto-lamites du patsi de Suse Karibou-Cha-Chouchinak (_Mm. dlg. en
Perse_, t. VI, pl. 11), XXVIIe sicle av. J.-C.]

Malgr les difficults matrielles qu'il avait  vaincre, l'crivain des
premiers temps conservait encore  ses signes, dans bien des cas la
forme gnrale des motifs qu'il voulait figurer, tout en la traduisant
par un groupe de clous irrguliers. Nous donnons (_fig. 174_) les
fac-simils de quelques-uns de ces signes, de ceux pour lesquels il est
le plus ais de reconnatre la forme originelle; puis (_fig. 175_,
nos 49  61) l'quivalent cuniforme de basse poque de quelques-uns
de ces groupes. En examinant ce tableau, le lecteur se rendra, bien
mieux que par une description dtaille, compte de l'volution qui s'est
opre en lam. Il y a lieu de remarquer que ces hiroglyphes sur argile
ne peuvent tre que la copie de figures plus compltes, et assurment
trangres  l'lam, car ce n'est pas en s'essayant sur l'argile que les
scribes eussent t  mme de concevoir ces reprsentations.

[Illustration: Fig. 175.--criture proto-lamique.]

L'un des signes les plus intressants  cet gard est celui qui
reprsente l'homme (_fig. 176_). La silhouette est conserve, d'aprs
des modles plus parfaits et plus anciens, mais elle est rendue, sauf la
tte, par de simples traits cuniformes.

Mais l'usage du systme proto-lamite ne devait pas avoir de lendemain.
De trs bonne heure nous voyons les cuniformes linaires chaldens
(_fig._ 177 et 178) s'introduire en lam et remplacer l'criture
indigne.

[Illustration: Fig. 176.--Ecriture proto-lamite: reprsentation de
l'homme.]

[Illustration: Fig. 177. Cuniformes linaires chaldens (Yokha,
Chalde)]

[Illustration: Fig. 178.--Cuniformes linaires chaldens (Suse).]

[Illustration: Fig. 179.--Fragment de tablette dcouverts  Ninive
fournissant l'explication, en caractres cunitonnes des hiroglyphes
primitif.]

[Illustration: Fig. 180--Cylindres pr-pharaoniques (gypte): 1,
calcaire tendre (Muse du Caire, n 14518; Quibell, _Archac abjects_);
2, Kjoekkenmoedding d'Adimiyh: statite (Muse du Caire); 3, Thbes:
pierre noire (Musedu Caire); 4, Hirakopolis, statite.]

Cette criture chaldenne avait, elle aussi, pour origine l'hiroglyphe
(_fig_. 179), mais ces hiroglyphes diffraient de ceux de Suse, quand
ils ont fait leur apparition en lam, partant de bases diffrentes, mais
suivant les mmes principes. Il semble certain que les cuniformes
chaldens taient dj beaucoup plus avancs que ceux des
proto-lamites. Les deux peuples tendaient vers des rsultats analogues,
et c'est l'criture qui tait la plus avance qui prvalut. En gypte,
il ne fut tout autrement, parce que ce n'est plus l'argile qui tenait
lieu de support  l'criture, mais la pierre tendre ou dure qui abonde
dans la valle du Nil.

Cependant, dans les spultures les plus anciennes, et dans ces tombes
seulement, nous rencontrons des cylindres, en tout semblables  ceux de
la Susiane, couverts de figurations et d'hiroglyphes primitifs (_fig.
180_). Ces sortes de cachets sont nombreux dans les tombeaux de la
premire dynastie,  Ngadah et Abydos; et dans ces deux localits on
trouve galement les empreintes de ces cylindres sur de larges bouchons
d'argile fermant de grands vases.

[Illustration: Fig. 181.--Hiroglyphes gyptiens archaques. Tablette de
schiste (Muse du Caire).]

[Illustration: Fig. 182.--Tablette d'ivoire du trsor royal de Khemaka
reprsentant le roi Ten dansant devant Osiris (Semti, 1re dyn., vers
4266 av. J.-C.).]

Le sceau chaldo-lamite a donc eu son temps dans la valle du Nil; mais
son existence ne devait pas tre de longue dure car bientt il a t
remplac par le vritable cachet indigne, par l'anctre du scarabe.

C'est au cours du temps o le cylindre tait en usage que se sont
dfinitivement forms les hiroglyphes (_fig. 181_ et _182_), procd
d'criture dont l'emploi s'est continu jusqu'au troisime sicle de
notre re, pour le moins. Les matriaux que la nature mettait  la
disposition des scribes, en gypte et en Chalde, ont donc t la cause
de la conservation du systme hiroglyphique dans la valle du Nil, et
de la formation du cuniforme dans les contres asiatiques.

[Illustration: Fig. 183.--Inscription hiroglyphique htenne de
Djerablus (d'aprs Wright _The Empire_, pl. X).]

Mais ce n'est pas seulement en gypte que l'hiroglyphe a connu la
fortune; on l'employa aussi chez les Htens (_fig. 183_), en Crte
(_fig. 184_) lors de la troisime priode du Minoen, en Chine, dans la
Transcaucasie, au Mexique.

Puis, dans certaines rgions vinrent des critures inspires par la
simplification des signes hiroglyphiques, l'hiratique et le dmotique
gyptien entre autres, et peut-tre aussi les critures crtoises.

Nous ne connaissons les hiroglyphes htens que par les inscriptions
rupestres de la Cappadoce, et nous ignorons tout de leurs dbuts comme
de leur descendance. Pour ceux de la Crte, les opinions sont partages;
les uns les considrent comme indignes de l'le les autres, et nous
nous rangerons  cet avis, comme provenant de pays trangers. En Chine,
l'hiroglyphe est la source des signes encore en usage dans la majeure
partie de l'Orient asiatique. Dans l'Amrique centrale, ils ont vcu
jusqu'aux temps de la conqute espagnole. Quant aux autres tentatives,
elles ne semblent pas avoir laiss de traces dans les critures plus
rcentes.

[Illustration: Fig. 184.--Disque de Phaestos (le de Crte).]

Nous n'avons pas  entrer ici dans la descendance qu'eurent certains de
ces systmes primitifs. Toutefois il est intressant de faire observer
que le berceau des critures est dans l'Asie antrieure et que de l,
par les Phniciens et les Hellnes, cette connaissance s'est rpandue
tout d'abord dans les pays mditerranens, tandis que les peuples de
l'Europe et de l'Asie centrale, de l'Occident europen et de l'Orient
asiatique taient privs de ce grand levier du progrs. Ce n'est que
trs tardivement, quelques sicles seulement avant notre re, que
lentement se propagea l'usage de l'criture chez les peuples barbares.
Les inscriptions, trusques, ibriennes, rhunes, etc., etc., sont
apparues seulement  des poques voisines du Christ, parfois mme dans
les premiers sicles de notre re. On s'explique aisment, ds lors,
pourquoi pendant plusieurs millnaires la Chalde, l'Assyrie, l'gypte,
les ctes et les les de la Mditerrane et l'Asie antrieure sont
demeures les matresses incontestes de la civilisation.

Quand on considre, dans leur ensemble, les efforts de l'humanit pour
en arriver  figurer la pense, on voit que dans bien des rgions et
chez bien des peuples, en des temps trs diffrents, cette ncessit est
apparue; mais on constate, aussi que, dans la plupart des cas, les
tentatives sont demeures infructueuses, que dans trois foyers seulement
le succs, plus ou moins complet, a couronn les efforts, enfin que le
seul centre qui soit parvenu  vaincre toutes les difficults est celui
de l'Asie antrieure et de l'gypte. C'est de l que grce  l'criture,
la lumire s'est rpandue sur le monde entier.

Certes, dans ce domaine restreint, tous les efforts n'ont pas t
rcompenss de mme manire, les hiroglyphes crtois, htens,
proto-anganistes ont disparu sans laisser de descendance, l'criture
cuniforme, aprs une longue et utile carrire, s'est teinte  son
tour, seule la mthode de l'gypte a survcu, non pas dans sa forme
pharaonique, mais par ses drivs d'o, pense-t-on, sont sortis les
caractres phniciens, anctres de notre criture actuelle.

Assurment les cinq familles d'hiroglyphes orientaux, comme les
langages des peuples qui en faisaient usag, sont indpendantes les unes
des autres; mais est-il possible d'admettre que, dans un espace aussi
restreint, chez des peuples aussi proches voisins les uns des autres,
ces tentatives n'ont pas eu une origine commune? Ce n'est pas croyable,
on ne peut s'empcher de voir,  des poques trs anciennes, une
pictographie commune, dont chaque peuple aurait tir parti suivant les
besoins de son langage, d'aprs son gnie personnel, indpendamment de
ses voisins.




CHAPITRE IV

LES RELATIONS DES PEUPLES ENTRE EUX


Il ne peut tre question des relations commerciales qui,
vraisemblablement, ont dj exist dans nos pays ds le temps des
industries palolithiques; il se faisait bien certainement des changes
de clan  clan, de tribu  tribu, mais ces oprations n'ont pas laiss
de traces; c'est avec l'apparition de l'industrie nolithique seulement
que nous constatons dans les stations de l'homme, parmi les dbris
laisss par leur vie, la prsence de matires trangres  la rgion, et
par consquent importes. C'est ainsi que le silex d'aspect rsineux du
Grand Pressigny se rencontre dans tout le centre et l'est de la France
et jusqu'en Suisse. Dj, de proche en proche, vers la fin de
l'archolithique, des coquillages, provenant de l'Ocan, aussi bien que
de la Mditerrane se rencontraient ensemble dans les cavernes au centre
de la France, employs dans la parure; mais ces trouvailles ne sont pas
concluantes quant  l'existence d'un commerce rel;  ces poques, les
tribus d'alors guerroyaient sans repos, et l'on peut attribuer  des
prises sur l'ennemi vaincu la prsence de ces coquilles marines chez des
populations vivant loignes des ctes.

Mais il ne peut en tre de mme pour les objets nolithiques rencontrs
au loin du gisement naturel de la matire dont ils sont faits, car nous
connaissons, en assez grand nombre, les fabriques de ces instruments
cres dans un but indniable d'exportation.

Ce commerce du silex prit une grande importance, cela ne fait pas de
doute; mais encore l'aire de son exportation tait-elle forcment
limite aux rgions pauvres en matires propices pour la taille. Il est
d'autres minraux, destins  entrer dans la parure: la callas[210], la
turquoise et les ppites d'or que nous voyons figurer dans les mobiliers
des dolmens[211] et dans certaines grottes de la France occidentale et
centrale ainsi que du Portugal. On ne les retrouve ni dans l'Europe
centrale, ni dans les palafittes; bien certainement elles taient
extraites de gisements situs dans nos pays, mais que nous ne
connaissons plus; ces matires ont fait l'objet d'un commerce restreint
 l'Europe occidentale.

[Note 210: La callas de Plind est une matire minrale dure,
translucide, souvent marbre de veines blanches, bleues ou brunes.]

[Note 211: Cf. DCHELETTE, _Manuel_, I, 621.]

[Illustration: Fig. 185.--Carte des routes commerciales de l'ancien
monde.]

Quelques archologues[212] ont pens que la callas nous venait de
l'Orient; mais ce ne peut tre; car, en cas de transport partant de
contres loignes, on ne rencontrerait dans les pays parcourus par les
caravanes, ce qui n'est pas. Il en est de mme pour la turquoise. Quant
 l'or, il existe  l'tat natif dans bon nombre de cours d'eau
franais, espagnols, autrichiens, hongrois, etc... en France,
spcialement dans le bassin du Rhne; il n'est donc pas surprenant de le
rencontrer dans les dolmens du sud de notre pays, jusqu'en Bretagne[213]
et en Portugal[214], en compagnie de la callas.

[Note 212: Cazalis de Foudouce entre autres.]

[Note 213: Cf. PITRE DE LISLE, _Notice sur les fouilles du tumulus
de la Motte Sainte-Marie_ (Loire-Infrieure), dans _Bull. archol_.,
1891, 38.]

[Note 214: Cf. E. CARTAILHAC, _Les Grottes artificielles spulcrales
du Portugal._ V (1885), 16.]

L'ambre prsente beaucoup plus d'importance, au point de vue commercial,
que les matires dont nous venons de parler. Il en existe quelques
gisements en France, et l'on ramasse cette matire sur certains coteaux
de la Seine-Infrieure, mlangs avec les cailloux du diluvium. Mais les
vritables gisements taient ceux des ctes scandinaves et germaniques
de la mer Baltique et de la mer du Nord. Ce sont ces gisements qui nous
sont signals par les auteurs de l'antiquit, sources dont parle
Hrodote qui, aprs nous avoir avou son ignorance de la gographie du
nord de l'Europe, assure avoir entendu dire que l'ambre arrivait en
Grce par le fleuve ridan (l'Elbe ou la Vistule).

L'exemple le plus ancien de l'emploi de l'ambre en Europe occidentale se
trouve dans la grotte d'Aursan (Hautes-Pyrnes), qui est contemporaine
du renne; mais certainement l'ambre de cette poque provenait de la
France elle-mme.

Aux temps de l'industrie nolithique, l'ambre tait encore rare en
Gaule, mais il abondait dans les pays de production, en Allemagne du
Nord, en Sude et en Danemark. C'est que les marchs n'taient pas
encore tablis. Bientt, avec l'apparition du bronze, il fit l'objet
d'un commerce considrable, et se rpandit dans toute l'Europe et dans
les pays mditerranens. L'apoge de ce trafic est  l'poque de la
mtallurgie du fer, et l'usage de l'ambre se continuera longtemps
encore aprs l'occupation romaine de nos pays, car il n'est pas de
collier frank qui ne renferme ses perles de succin.

L'Asie antrieure mridionale ne semble pas avoir connu l'ambre, mais
cette matire tait en usage en gypte ds la XIIe dynastie;
toutefois on doit faire remarquer que cet ambre ne provient pas des pays
du Nord, mais d'autres rgions que nous ne saurions dterminer, car le
succin des tombes gyptiennes est beaucoup plus rouge que celui de la
Baltique. D'ailleurs,  l'poque des Amenemhat et des Ousertesen,
l'Europe entire tait encore plonge dans la barbarie; quelques peuples
dbutaient dans l'industrie des mtaux, et les gyptiens, trs puissants
en Afrique, poussaient au loin vers le sud leurs expditions. C'est
probablement du Soudan qu'ils ont galement rapport ces perles
d'amthyste des colliers des princesses (XIIe dynastie), pierre d'un
violet vineux profond, dont nous ignorons actuellement les gisements
naturels, et qui ne se rencontre pas dans le commerce moderne.

Jamais dans mes fouilles en Asie antrieure je n'ai rencontr la moindre
trace d'un commerce de l'Ambre, aussi bien dans les dolmens du cuivre et
du bronze, dans les tombes de l'industrie du fer, que dans les ruines de
la ville de Suse, il n'existait donc aucune relation entre les contres
baltiques et l'Asie antrieure. De mme l'Ambre ne se rencontre, aux
poques anciennes, ni en Sibrie, ni dans l'Inde. Cette remarque rduit
 nant toutes les hypothses relatives non seulement  l'origine
europenne des peuples de langue aryenne, mais toutes celles concernant
des mouvements vers l'Est, de peuples de l'Occident, tout au moins 
partir de l'poque  laquelle les industries nolithiques et
nolithiques taient florissantes dans nos rgions, elle exclue
l'Europe des foyers de la mtallurgie, ce que nous venons de voir en ce
qui regarde l'Ambre baltique est galement vrai pour la callas.

Mais il est d'autres matires encore dont on a longtemps attribu au
commerce la prsence dans nos pays. Ds l'poque des dolmens de la
Bretagne et celle des palafittes de la Suisse se montrent sous forme de
haches des matires prcieuses, inconnues jusqu'alors dans l'armement
prhistorique: ce sont des nphrites, des jadites, des chloromelanites,
des saussurites[215] dont on ne s'expliqua pas tout d'abord la
provenance, et dont l'origine fut l'objet de longues discussions. On
s'accorda pendant longtemps pour faire venir de l'Orient, de la Sibrie
et de la Chine ces belles matires; mais quelques dcouvertes faites en
Suisse de ces substances, dans leur gisement originel, viennent de
montrer que ces matires existant en Europe, il est inutile d'aller
chercher au loin leur provenance. Il est  remarquer, d'ailleurs, que
les jades ne se rencontrent aux temps prhistoriques dans aucun pays de
l'Asie antrieure ni dans la valle du Nil, et que si cette pierre tait
venue d'Orient en Europe, elle et galement pntr dans ces pays
beaucoup plus avancs que les ntres, et o l'on tait fort amateur de
rarets minralogiques. Mme aux plus belles poques historiques, alors
que les lapidaires pharaoniques recherchaient avec grand soin les
matires rares, jamais on ne voit figurer le jade dans la joaillerie.
Les Perses eux-mmes n'en ont pas fait usage.

[Note 215: Cf. A. DAMOUR, XIV, LXI (1865), sances des 21 et 28
aot.]

Il est encore une autre matire qui, dans les civilisations de la pierre
polie, et au dbut des mtaux, a jou un rle important: l'obsidienne ou
verre de volcan. On rencontre cette substance  l'tat de coule entre
des lits de tuf ponceux, dans les massifs volcaniques. Elle est vert
sombre (Mexique, Colombie), noirtre et presque opaque (Archipel grec),
presque incolore, simplement enfume et quelquefois veine de bandes
rouges opaques (Alagheuz, en Armnie russe). Presque toujours elle est
translucide, et parfois transparente comme du verre de vitre.

Les gisements naturels de l'Auvergne, de la Bohme, de la Hongrie, des
les oliennes et des environs de Naples semblent avoir t fort peu
exploits et mis  profit seulement pour des besoins locaux; mais les
obsidiennes de l'le de Milo ont fait l'objet d'un commerce important
sous forme de lames, tout comme les silex du Grand Pressigny, dans des
proportions cependant beaucoup plus rduites; car les nuclei de Milo
atteignent rarement 10 centimtres de longueur.

Quant aux obsidiennes de l'Alagheuz, grce aux veines rouges qu'elles
contiennent frquemment, on peut suivre le dveloppement de leur
commerce jusqu'en Susiane. En effet, les fragments et les clats de
cette roche sont nombreux dans les couches anciennes des tells de
l'lam, du Poucht--Kouh, du Louristan, du pays des Bakthyaris et de
tout l'occident du plateau persan. Dans le petit Caucase et le talyche
on en faisait de magnifiques pointes de flches, mme au temps
relativement rcents des armes de fer.

Dans le Nouveau Monde, non seulement au Mexique et en Colombie,
l'obsidienne a t transforme en magnifiques instruments, mais on
l'exportait, et il n'est pas un camp indien, dans les territoires
mridionaux des tats-Unis, qui ne contienne ses pointes de flches et
ses ttes de pique en obsidienne.

Au Japon, l'obsidienne fait presque tous les frais de l'outillage
nolithique, et l'usage s'en prolonge longtemps encore aprs
l'apparition du bronze.

Il est  remarquer que, dans nos pays d'Europe comme en Orient
mditerranen, l'obsidienne parat n'avoir t en usage que lors des
industries nolithiques, elle accompagne le mtal. Cependant au pied de
l'Alagheuz, dans le massif du mont Ararat, cette matire parat avoir
t employe pour tailler des outils archolithiques, le silex
n'existant pas dans cette rgion[216].

[Note 216: J. DE MORGAN. Les stations prhistoriques de l'Alagheuz
(Armnie russe), dans _Rev. de l'cole d'anthrop_., XIXe anne, t.
VI, 1909, p. 189-203.]

En gypte, l'obsidienne tait importe, soit des les, soit de l'Arabie,
car il n'existe pas de volcans plus proches de la valle du Nil. L nous
la rencontrons, dans le tombeau de Ngadah sous forme de petits vases:
mais jamais cette matire n'a servi en gypte  la fabrication des armes
ou des instruments, elle n'a jamais jou le rle du silex.

Comme on le voit, ds les temps de l'industrie nolithique, dans tous
les pays les instincts du ngoce se sont fort dvelopps; mais tout
d'abord les matires d'changes taient peu nombreuses, ensuite les
moyens de communication faisaient dfaut; on voyageait par terre ou sur
les fleuves  l'aide de pirogues et, quoi qu'en aient pens beaucoup
d'archologues, on ne s'aventurait gure sur les mers, si ce n'est pour
aller  la pche: les embarcations taient encore trop peu stables pour
qu'il ft possible de se risquer au loin, le long de ctes souvent fort
inhospitalires.  ce point de vue, la mer Mditerrane se montrait
beaucoup plus affable pour les navigateurs que les flots de l'Ocan;
aussi ne devons-nous pas tre surpris de voir dbuter la navigation dans
cette mer intrieure bien longtemps avant qu'elle ost affronter les
vagues de la Grande Verte.

Mais, avec l'apparition des mtaux, les conditions des voyages se
modifirent rapidement. Sanchoniathon nous dit que les premiers
navigateurs de Tyr[217], ayant coup un gros arbre, l'branchrent, puis
le roulrent  la mer et, tant monts dessus  califourchon, partirent
 la dcouverte de pays inconnus. Certes nos hommes de la pierre polie
taient moins primitifs que ces Phniciens lgendaires, car ils
creusaient des pirogues parfois de grande taille, mais les instruments
mtalliques permettant un travail plus rapide et plus prcis, on en vint
vite  la construction de rels vaisseaux et, ds lors, le cabotage se
dveloppa au long des ctes. Il en rsulta un accroissement notable des
relations commerciales, et d'autre part, de jour en jour, les
marchandises ngociables devenaient plus nombreuses; dans ce commerce
aussi bien sur terre que par eau, les mtaux occupaient la premire
place; puis ce fut le sel gemme ainsi que des salaisons dont les
continents taient friands.

[Note 217: D'aprs EUSBE, _Proep. evang._, 1, X, 10.]

Quand on marque sur la carte les rgions o se rencontrent le plus
frquemment les trouvailles de lingots de bronze, on voit qu'en France
ces dpts sont cantonns sur les ctes de l'Ocan et de la Manche,
autour des mines de cuivre et des gisements naturels de sel, puis prs
des passages donnant accs de la Gaule en Italie. C'est donc que les
transports de mtaux qu'on allait chercher dans les Cornouailles, se
faisaient par mer, que les salins se faisaient payer leurs produits en
mtal, et que les Pr-Gaulois fournissaient le nord de l'Italie en
passant les Alpes.

La Scandinavie, bien qu'elle ft riche en cuivre, ne possdait pas
l'tain; elle le recevait exclusivement, pensons-nous, des les
Britanniques sous forme de lingots de bronze; car c'est le bronze qui
voyageait et non les mtaux isols.

Que recevait la Gaule en change de ses produits, et que donnait-elle en
paiement de leurs mtaux aux mtallurgistes d'outre-mer? Certainement
des toffes, car tous les peuples primitifs en sont fort amateurs; des
produits manufacturs, qu'on dcouvre communment dans les palafittes et
dans les spultures: ce sont des bijoux d'or, des poignards et des
casques italiques, des masses d'armes ibriques, scandinaves[218], des
instruments et objets de parure de toute nature, des perles de verre
assurment d'origine mditerranene, des armes de type hongrois.
Rencontrant ces diverses marchandises sur le continent, nous sommes
autoriss  croire qu'elles poursuivaient leur chemin au de l de la
Manche, et gagnaient les pays miniers[219].

[Note 218: Cf. O. MONTELIUS, V (1880), 86.]

[Note 219: Cf. E. CHANEL, _Note sur une pe en bronze trouve 
Beynort (Ain), Bull. arch_. (1908), 309; LXVIII, 237.]

Le commerce des mtaux en Gaule ne se faisait pas uniquement avec les
peuples de l'Occident: le monde grec, de proche en proche, apportait
aussi son contingent; nous en avons la preuve dans les poids de certains
saumons de mtal trouvs, soit en France, soit dans le nord de
l'Italie: ces lingots prsentent gnralement la forme d'une hache 
deux tranchants et leur poids, assez rgulier, est celui qui tait en
usage dans la Mditerrane hellnique.

Les considrations dans lesquelles nous venons d'entrer ne concernent,
somme toute, que les rgions occidentales de l'Europe et ont rapport
seulement  de basses poques; car les relations entre la Gaule ou
l'Angleterre et le monde hellnique ne peuvent tre beaucoup plus
anciennes que le second millnaire avant notre re. Mais elles ne
touchent en rien au commerce de l'Asie antrieure et de l'gypte aux
temps prdynastiques, alors que le monde grec n'tait pas encore sorti
de l'ombre, et que les Smites des ctes phniciennes taient bien loin
de songer  franchir les colonnes d'Hercule.

Des peuples descendus des montagnes venaient d'occuper la Chalde
sortant des eaux, et ils apportaient avec eux le cuivre dont ils
transmettaient la connaissance  l'gypte; mais d'o venaient ces
hommes? Ce n'est pas du plateau de l'Iran, inhabit durant les temps
quaternaires; ni de la Transcaucasie; probablement est-ce des montagnes
de l'Armnie, de la Haute-Assyrie. Quoi qu'il en soit, quelques sicles
aprs leur installation dans l'lam et le pays des deux fleuves, ils
connaissaient le bronze d'tain; l'gypte, la Syrie les accompagnaient
dans cette nouvelle voie  la mtallurgie. Nous avons vu plus haut que,
d'aprs des indications qui n'ont pas encore pu tre vrifies, il
existait dans ces parages des gisements naturels d'tain, et que ces
mines ne sont plus exploites depuis bien des sicles. Il est  penser
que c'est de ces montagnes qu'est venu le bronze dans les premiers temps
de son emploi, tant en Chalde qu'en gypte; car il est inadmissible
qu' des poques recules les Orientaux se soient pourvus de ce mtal
soit au Portugal, soit dans les les de l'Ocan; ils ne pouvaient pas
plus le recevoir de l'Asie centrale ou mridionale.

On peut attribuer  nos pays bien des dcouvertes, on est justifi, dans
bien des cas,  rejeter les explications dans lesquelles l'influence
centrale asiatique est mise en jeu, mais en ce qui regarde la Chalde et
l'gypte, nous sommes obligs de recourir  l'Asie antrieure elle-mme
pour expliquer la prsence de l'tain dans les dbuts de l'industrie du
bronze.

Ce trafic ne se faisait probablement pas par caravanes partant des lieux
d'origine pour se rendre directement  Suse et dans les vieilles cits
du Tigre et de l'Euphrate; des intermdiaires se passaient de main en
main le prcieux mtal; car un change de relations directes eut
entran l'introduction de l'influence chaldenne dans les rgions
montagneuses du nord et nous n'en trouvons que des traces trs fugitives
aux temps de l'industrie du fer, alors mme que les mtallurgistes de la
Transcaucasie avaient adopt les poids assyriens pour le mtal qu'ils
exportaient.

Le trafic fut de bonne heure trs intense entre la Chalde et les ctes
phniciennes; la grand'route suivait l'Euphrate jusqu' la hauteur
d'Antioche; puis elle s'inflchissait vers le sud. Une autre voie
naturelle, la valle du Tigre, mettait la plaine basse en communication
avec les pays de l'Ararat, riches en obsidienne, nous l'avons vu; l, de
grands et nombreux gtes de cuivre taient travaills dans leurs
effleurements, et exploits pour l'exportation, car les lingots, sous
forme d'anneaux, sortes de monnaies de poids rguliers, taient, dans
les sicles de l'industrie du fer en Armnie, taills suivant la mine
assyrienne et ses divisions[220].

[Note 220: Cf. J. DE MORGAN, _Mission scientifique au Caucase
(1889)_, I.]

L'gypte commerait surtout avec les Asiates de la Phnicie et de la
Chalde, ainsi qu'avec les Libyens; ses vaisseaux parcouraient les les
de la Mditerrane orientale; mais il ne semble pas qu'elle se soit
beaucoup loigne vers l'Ouest africain, au del de l'oasis d'Ammon.
C'est vers l'Afrique centrale que se portait plus particulirement son
ngoce: elle en recevait l'or, l'ivoire, et probablement aussi ces
belles matires minrales qu'elle savait transformer en vases, en
amulettes, en bijoux. Le Nil tait sa voie naturelle: dieu pour ses
prtres, dieu galement pour ses marchands; mais le Nil, d'aprs ce que
nous en savons, ne lui apportait pas l'tain dont elle avait besoin pour
sa mtallurgie du bronze et, tout comme la Chalde, elle n'allait pas le
chercher dans les brumes de l'Ocan.

La presqu'le du Sina, riche en turquoises, mais pauvre en cuivre, ne
fournissait  l'gypte qu'une bien modeste proportion de mtal,
quoiqu'on ait dbit bien des fables  ce sujet; c'est pourquoi, plus
tard, les gens du Nil allrent s'approvisionner en Chypre. Cependant la
presqu'le du Sina n'en tait pas moins le boulevard de l'gypte, c'est
elle qui protgeait Pluse contre un ennemi venu de l'Asie; de l lui
vint sa rputation, et non pas de ses gisements de cuivre qui, nous
l'avons vu, sont d'importance trs minime, presque nulle, part rapport
aux besoins de l'empire pharaonique.

Il ne semble pas que l'gypte ait jamais communiqu directement avec les
pays de l'Occident mditerranen. C'est par les Crtois, par les
Phniciens, par les Hellnes, que son influence et parfois aussi ses
produits sont entrs en Italie, en Gaule mridionale et en Espagne.

Quant au monde gen, sa vie tait sur la mer, ses routes, celles de ses
vaisseaux. Au nord, nous l'avons vu, les Grecs continentaux taient en
relations indirectes avec les contres du nord et de l'occident de
l'Europe, mais les insulaires demeuraient tributaires pour leur commerce
de la cte phnicienne et de l'gypte: aussi cherchrent-ils  trafiquer
avec des pays neufs, et se lancrent-ils  la conqute de la toison
d'or, sur les deux ctes du Pont-Euxin, sur le littoral de l'Italie, de
la Gaule, de l'Espagne dans les grandes les.

Toutefois,  ces conditions commerciales venaient certainement se
joindre des lments venus de l'Asie centrale. D'ailleurs le commerce
des gens est de beaucoup plus rcent que celui des pr-pharaoniques et
des Proto-Chaldens. Ces considrations se trouvent singulirement
renforces par ce fait que depuis les temps les plus anciens pour
lesquels les traditions et l'histoire nous documentent, nous assistons
 une vritable rue de peuples barbares qui, sortant du Centre
asiatique, envahissent non seulement l'Europe, mais l'Asie antrieure
elle-mme. Tous suivent la mme direction; ils marchent avec le soleil.
Pourquoi voudrait-on que cet Ocan ne se ft mis en mouvement qu'au
moment o dbute l'Histoire, et pourquoi ne pas admettre que ces peuples
n'aient pas conserv des attaches avec leur pays d'origine et continu 
commercer avec lui, fait venir des plaines sibriennes, de plus loin
peut-tre encore, les marchandises qui manquaient dans leur nouvelle
patrie, ne les aient pas rpandues autant en Europe que dans l'Asie
antrieure et l'gypte? Jadis on attribuait  ces trangers toutes les
inventions, toutes les relations commerciales; aujourd'hui on leur
refuse tout, on cherche mme leur berceau dans quelques-uns de nos pays,
alors que l'enchanement des faits montre qu'ils sont venus de trs loin
 l'Est, par vagues successives et qu'aujourd'hui encore beaucoup de ces
hordes sont prtes  reprendre la marche vers le couchant.

Il y a lieu de tenir grand compte de ces influences extrme-orientales;
certes nous ne pouvons encore en apprcier toute l'importance, parce que
l'tude de l'Asie centrale reste encore  faire; mais ne cherchons pas 
tout rapporter  nos pays, parce que la documentation nous fait encore
dfaut pour d'autres rgions; nous nous exposerions  de graves
mprises. N'est-il pas prfrable d'avouer que nous ne sommes pas encore
assez documents pour trancher de ces questions? que nous en sommes
encore rduits  des hypothses?




CONCLUSIONS


Si nous portons sur la carte les indications que donne l'archologie
prhistorique, en ce qui concerne les temps glaciaires, et si nous
ajoutons  ce trac les renseignements fournis par la gologie, quant 
l'extension des glaces quaternaires, nous nous trouvons en prsence de
rvlations vraiment inattendues; malheureusement les confidences que
nous fait l'tude du sol, dans ses parties aujourd'hui accessibles, ne
sont pas compltes, car nous ne savons rien des continents disparus, et
fort peu de chose seulement des modifications subies par les ctes des
terres que nous habitons. Quoi qu'il en soit, nos renseignements sont
srs en ce qui regarde les parties de l'corce terrestre mergeant
encore de nos jours; et s'il demeure de grandes incertitudes quant 
l'essaimage des premires colonies humaines, au sujet des influences
qu'exercrent les tribus primitives les unes par rapport aux autres,
nous ne disposons pas moins de donnes suffisantes pour esquisser les
premiers pas de l'humanit dans la voie du progrs.

Je ferai tout d'abord observer que, dans tous leurs travaux, les
prhistoriens prennent, comme types des diverses industries, les formes
qu'on rencontre dans l'occident de l'Europe et que, pour la plupart ils
font de ces rgions le foyer de diffusion. Ce mode de procder,
absolument anti-scientifique, est d  ce que l'occident de l'Europe est
mieux explor que les autres parties du Monde. Nous sommes encore
obligs de conserver  l'Europe une importance disproportionne avec le
rle qu'elle a jou; mais, le jour viendra, o son exacte valeur
provinciale lui sera rendue, alors les termes que nous employons
aujourd'hui dans la nomenclature en usage perdront l'importance
illusoire que nous leur accordons.

[Illustration: Fig. 186--Les glaces et l'expansion de l'industrie
palolithique (Types chellen et acheulen).]

Nous avons vu que les industries palolithiques, les plus anciennes dont
la connaissance certaine nous est parvenue, se dcomposent en trois
sous-industries: le Chellen, l'Acheulen et le Moustirien; qu'il
semble que ces trois formes du travail de la pierre sont contemporaines,
dictes  l'homme par des besoins locaux. Or les instruments chellens
et acheulens se rencontrent dans bien des parties du monde fort
loignes les unes des autres dont certains districts,
vraisemblablement, n'ont pas eu de contact avec les autres rgions de
mme industrie (_fig. 186_). On est donc amen  conclure de la grande
extension gographique de ces types et que les mmes causes ont produit
les mmes effets en des temps divers, dans des rgions diffrentes, que
l'industrie palolithique est tout aussi bien ne en Amrique du Nord
qu'aux Indes, en Australie o elle est encore en usage, que dans
l'Afrique mridionale, que dans l'Europe occidentale, et peut-tre
encore en beaucoup d'autres lieux. D'autre part on remarque que le coup
de poing ne se rencontre pas dans un grand nombre de rgions, telles la
Sibrie, l'Asie orientale et centrale, la Grce et ses les, l'Asie
mineure, l'Amrique du Sud, le Mexique, certaines parties de l'Afrique
centrale, ainsi que dans les contres du Nord, le plateau iranien et
celui de l'Armnie, pays couverts de glaces pendant la majeure partie
des temps quaternaires et, par suite, inhabitables.

[Illustration: Fig. 187.--Expansion du type moustirien.]

L'Europe occidentale tait alors spare du monde oriental par une
vritable barrire naturelle; en Russie, les mers polaires de glace
descendaient jusqu'au sud de l'Oural, et l'espace qui les sparait des
glaciers irano-caucasiens tait occup par le lac aralo-caspien, dont
les eaux couvraient toute la Turkomanie de nos jours, et dont la mer
Caspienne et la mer d'Aral ne sont que les derniers tmoins, les
dpressions les plus profondes. Mais si les voies de communication
taient fermes entre l'Asie centrale et l'Europe, il n'en tait pas de
mme dans la mer Mditerrane; l, les chemins taient libres, plus
faciles mme  suivre qu'aujourd'hui, car certainement il existait alors
des terres reliant notre continent aux ctes africaines; les Balares,
la Corse, la Sardaigne, la Sicile, l'le de Malte ne sont que les ruines
de ces immenses digues par lesquelles les animaux se sont retirs devant
les rigueurs toujours croissantes du climat de la Gaule et qui,
peut-tre, ont permis  l'homme de rpandre ses premires dcouvertes
industrielles. En quelques semaines on pouvait en ces temps passer de la
valle du Rhne aux territoires africains, soit en descendant par
l'Italie ou par l'Espagne, comme l'ont fait plus tard les envahisseurs
germaniques, soit en traversant des terres aujourd'hui disparues.

La diffusion des industries palolithiques dans tout le bassin
mditerranen s'explique donc aisment par la facilit des
communications; et celle des formes moustiriennes, spciale  l'Ancien
Monde, vient appuyer cette hypothse (_carte, fig. 187_) car son habitat
semble avoir pour centre la mer Mditerrane; mais on ne peut faire tat
de la dduction que nous venons de tirer en ce qui regarde les rgions
plus lointaines dans lesquelles se rencontrent les instruments
palolithiques. Existait-il encore  cette poque un continent joignant
le pays des Somalis  la pninsule hindoue? C'est chose possible; mais
d'autre part les Somalis taient spars des Pr-gyptiens par de grands
espaces et de hautes montagnes peu favorables aux relations des peuples
entre eux. Quant  l'Amrique du Nord, elle communiquait peut-tre avec
l'Europe par l'Atlantide: quant au continent dont Terre-Neuve et
l'Islande ne seraient aujourd'hui que des points culminants demeurs
hors des eaux, il tait couvert de glaces. Cette supposition de la
communication par l'Atlantide, semble tre bien peu fonde, bien qu'elle
soit base sur la rpartition gographique des mers aux derniers temps
tertiaires.

Quoi qu'il en soit, s'il a jamais exist un foyer unique des industries
palolithiques, peut-tre sur des terres aujourd'hui disparues, la
propagation de ces industries n'a pas t l'affaire d'un jour et, par
suite, en aucun cas, le synchronisme ne peut tre admis pour la mme
industrie dans toutes les rgions.

[Illustration: Fig. 188.--Expansion de l'industrie aurignacienne.]

Mais que peut-on penser des pays o ne se rencontrent pas les
instruments palolithiques, qui cependant, mergeant des eaux, n'taient
pas couverts de glace? taient-ils inhabits, ou les hommes qui les
possdaient vivaient-ils encore  l'tat d'_homo stupidus_? La Grce, la
Macdoine, l'Asie mineure, pour ne parler que des contres du vieux
monde, n'ont pas connu l'usage du coup de poing; et cependant ces pays
ne sont loigns ni de la Syrie, ou de l'gypte, ni de la pninsule
Italique, o l'on rencontre quelques tmoins de l'industrie
palolithique. Dans ces rgions ainsi que dans les les,  Chypre, en
Crte, dans l'Archipel, les premiers colons sont des nolithiques,
souvent mme des nolithiques; ils polissent la pierre, ou font usage
du cuivre; ce sont donc des trangers qui forcment ont volu dans
d'autres pays, avant d'atteindre ce degr de culture.

Avec le palolithique, cesse la grande extension industrielle, qu'elle
provienne de la dilatation d'un foyer principal ou de centres multiples;
le rgionalisme s'tablit aprs le dpeuplement post-moustirien, et
c'est en vain qu'on chercherait, et qu'on a d'ailleurs cherch, une
gnralisation des types archolithiques. Chaque rgion possde ds lors
ses usages, coutumes adaptes  ses besoins et aux ressources locales.
L'Aurignacien (_carte, fig. 188_) sort  peine de la France, le
Solutren (_carte, fig. 189_) gagne quelque peu dans le nord-ouest de
l'Espagne et en Suisse et certaines analogies ont fait penser qu'il
s'tait tendu jusqu'en Moravie et dans la Pologne russe, mais le fait
est encore bien douteux. Le Magdalnien prend plus d'importance (_carte,
fig. 190_); il couvre le nord-ouest de l'Espagne, le sud de
l'Angleterre, toute la Gaule, une partie de l'Europe centrale et
s'tendrait jusqu' l'Ukraine; toutefois il est permis de se montrer
sceptique, quant  l'homognit des industries qu'on groupe ainsi; car
les similitudes dans quelques instruments en silex n'entranent pas
forcment l'identit des cultures; la hache polie, le racloir simple ou
double, le peroir, les lames retouches du type nolithique gyptien
qui se retrouvent en Espagne, en France, en Algrie et dans bien
d'autres pays encore; et, cependant, on ne peut pas attribuer une mme
origine aux civilisateurs de ces divers pays. Il faut un ensemble de
faits portant sur des applications multiples pour qu'on soit en droit
d'identifier deux cultures.

[Illustration: Fig. 189.--Expansion de l'industrie solutrenne.]

[Illustration: Fig. 190.--Expansion de l'industrie magdalnienne.]

 la fin de la priode quaternaire, les barrires dans lesquelles le
vieux monde tait enferm se rompent, les glaciers se retirent peu 
peu, pour se cantonner prs du ple et sur les hautes montagnes; les
lacs qu'alimentait la fonte des neiges s'asschent, et les portes de
l'Asie septentrionale s'ouvrent largement. C'est un grand rservoir
d'hommes qui va se vider, si l'on en juge par les vnements
post-quaternaires, rservoir qui pendant des milliers d'annes dversera
ses flots sur nos pays, o l'apparition des industries msolithiques
semble en tre la premire consquence. Quand se prsentent ces nouveaux
venus, nous voyons paratre l'levage et l'agriculture, on cultivera
dsormais les crales; cependant il n'est pas possible de dire avec
certitude si ces dcouvertes sont l'oeuvre des autochtones, ou si les
envahisseurs ont apport ces connaissances de pays lointains. Peu aprs
ces temps, on polit la pierre en Gaule, en Europe centrale, en
Scandinavie, et l'art du potier se dveloppe; mais les peuples nouveaux
venus, tout en tant probablement plus dvelopps que les aborignes au
point de vue industriel, ne sont que des barbares dans les questions
d'art et de got; avec leur arrive concide la disparition de la belle
cole magdalnienne de la sculpture et du dessin. On a pens que les
reprsentations des cavernes possdaient un sens mystique, une valeur
totmique, et que l serait la cause de leur abandon, de nouvelles
conceptions venant supplanter les vieilles croyances.

 cette poque, qui nous apporte les premires notions solides au sujet
des mouvements de peuples, se pose un problme de la plus haute
importance. Nous avons vu que l'industrie palolithique laisse de grands
vides sur les cartes, et nous constatons que les types europens de
l'archolithique n'occupent que de faibles parties de l'ancien
continent. Que s'est-il pass dans ces rgions? Dans certains pays tels
que la Grce, l'Asie mineure, les les, ces colons se fixent et leurs
premires industries sont celles de la pierre polie souvent accompagne
du mtal comme en Chalde et dans l'lam.

Dans d'autres rgions, telles que la Tunisie, l'Algrie, des industries
spciales de la pierre clate, trs peu nombreuses, mais varies, ont
pris place aprs la phase palolithique, jouant le rle de
l'Aurignacien, du Solutren et du Magdalnien de nos pays; c'est ainsi
que le Capsien, si bien caractris  El Mekta (Tunisie), sert de
transition entre l'Acheulo-moustirien et les types nolithiques,
peut-tre l aussi accompagns du mtal.

Dans la valle du Nil, la transition est plus brusque encore. 
l'Acheulo-moustirien, trs abondant dans les alluvions dsertiques,
mais qui, jusqu'ici, n'a pas encore t rencontr _in situ_, succde
immdiatement, sans transition aucune, le type nolithique le plus
accompli qui soit. Il se pourrait cependant que les industries
intermdiaires n'eussent pas encore t retrouves; mais le fait est
bien douteux car la zone  explorer est trs limite, et jusqu'ici
aucune trace d'archolithique n'a t rencontre. En Syrie, on trouve,
dans les cavernes, des restes qui  premire vue semblent appartenir aux
cultures archolithiques mais leur ge et leur nature sont encore bien
sujets  discussion.

De ces observations, qui portent sur de nombreuses contres, il rsulte
que certains pays taient inoccups lors de l'arrive des premiers
colons post-quaternaires, que d'autres en taient encore aux industries
palolithiques, que chez certains une forme de l'Archolithique tait en
usage, que nos ges de l'Europe occidentale n'ont qu'une simple valeur
rgionale, dont bien des archologues se sont exagr l'importance;
parce que ces industries faisaient l'objet de leurs tudes de chaque
jour, ils ont t entrans  leur accorder un rle prpondrant.

Il ne faut pas oublier qu'aux temps glaciaires les contres europennes
mdianes taient exposes  de grands abaissements de temprature, et
que les rgions plus mridionales n'taient pas soumises aux mmes
conditions climatriques. Les graffitis relevs sur les rochers de la
Haute-gypte reproduisent en grossires images la girafe, l'lphant; et
les vases funraires peints figurent des troupeaux de gazelles et
d'antilopes, des bandes d'autruches. Dans l'Afrique du Nord, qui ne
s'tait pas encore assche au point o elle l'est de nos jours, le
climat tait chaud et humide, et, par suite, les conditions de
l'existence se montraient tout autres que celles de la mme poque dans
nos rgions, et ces diffrences dans la nature de la vie se sont
traduites dans les armes et les ustensiles que l'homme fabriquait pour
rpondre  ses besoins.

Tant que subsista le barrage qui, aux temps glaciaires, fermait la route
d'Asie centrale vers l'Europe et vers les pays fertiles du Tigre et de
l'Euphrate, tant que le plateau persan et le Caucase furent couverts de
neige, que le lac Aralo-caspien baigna le front des glaciers polaires,
la civilisation volua sur elle-mme dans chaque pays, progressant
lentement et sans secousses. Il est  croire que c'est dans ce milieu
relativement homogne que des trangers sont venus apporter des
connaissances nouvelles, ds que les portes de l'Asie centrale furent
ouvertes. Sans nul doute cette barrire, dont l'existence correspond 
l'extension maxima des envahissements glaciaires, a pu se rompre
plusieurs lois, au cours des temps plistocnes, lors des reculs des
neiges, et c'est  plusieurs reprises que les gens de l'Asie centrale se
seraient prsents dans notre Occident mditerranen comme dans l'Europe
centrale. Peut-tre les arts et les industries primitives de la Chalde
et de l'lam, dont nous ignorons d'ailleurs le berceau, ont-ils tir
leur origine de ces mouvements; peut-tre sont-ils venus du Nord de
l'Asie antrieure, du pays des bouquetins et des moutons. Il est, en
tout cas, vraisemblable que des rives du Tigre, de l'Euphrate et de la
Kerkha certaines pratiques ont gagn la Syrie, la Palestine, la valle
du Nil, puis l'Occident mditerranen, par l'entremise des les. Cette
premire migration des gens de l'Asie centrale, ou tout au moins de
leurs ides, serait de beaucoup la plus ancienne; elle aurait trouv
l'homme usant encore, en Chalde et dans l'gypte, des armes et des
instruments palolithiques, puis des terres sans habitants dans
l'Hellade et dans les les; plus tard, sur les ctes de l'Afrique du
Nord, elle aurait rencontr des indignes ayant remplac les industries
palolithiques par d'autres, dont le Capsien, plus conformes  leurs
besoins.

Mais les courants qui sont venus de l'Asie centrale taient forcment
partags en deux branches par les obstacles que prsentaient la mer
Caspienne et le Caucase. La voie du nord, serpentant au milieu des
plaines marcageuses laisses par le recul des glaciers, tait plus
longue, plus difficile que celle du sud, et bien des sicles
s'coulrent certainement avant que les migrants, ou tout au moins
leurs inspirations, se soient avancs jusque dans nos pays de l'Europe
occidentale.

Pendant des milliers et des milliers d'annes, l'Orient a envoy vers
l'Europe occidentale et l'Asie antrieure d'innombrables flots humains
qui tous, dans nos pays, ont soit cr, soit dtruit, toujours modifi
profondment l'tat des choses existant lors de leur venue.

D'ailleurs ces flots successifs qui s'coulrent lentement ne portaient
pas tous les mmes notions. Dans les pays d'origine, certaines peuplades
taient plus avances que leurs voisines, souvent elles mmes trs en
retard. Si nous ne considrons que les vagues venues de l'Est dans les
temps historiques, nous constatons de bien grandes diffrences dans les
gots et les aptitudes des divers flots, et il en a t de mme pour les
invasions beaucoup plus anciennes; les traces que nous en retrouvons le
prouvent.

Toutefois ce ne sont l qu'hypothses, permises, il est vrai, par l'tat
actuel de nos connaissances, mais au sujet desquelles il ne faut pas
s'abuser: car, demain peut-tre, elles s'crouleront en prsence de
nouvelles dcouvertes. Cependant on peut tenir pour certain que la
dcouverte du mtal ne s'est produite ni en Chalde, ni en lam, parce
qu'avant leur colonisation nolithique, ces pays taient inhabits, ni
en gypte, pour les mmes causes et par suite de la pnurie des minerais
cuivreux, ni dans les les mditerranenes de l'Orient; mais bien dans
ces montagnes du nord de l'Asie antrieure que nous montre du doigt la
tradition.

Aux deux derniers millnaires avant notre re, aux influences directes
ou de proche en proche de l'Asie centrale, sont venues se joindre celles
des civilisations de l'Orient mditerranen, et les complications
deviennent plus grandes encore; car ces cultures ont ragi les unes sur
les autres, sont lies par une multitude de conceptions communes, tout
en conservant leur personnalit, et leur influence sur les peuples
barbares, o elles ont rencontr des aptitudes trs diverses, s'est
complique de l'influence de ces peuplades sur leurs congnres. Les
relations, trs difficiles  restituer, se faisaient le plus souvent de
proche en proche, et produisaient des ides hybrides, parfois fort
loignes de la pense originelle.

Quelles sont les causes de ces mouvements des peuples sibriens, nous
l'ignorons. Trs probablement doit-on les attribuer au refroidissement
de leur pays et de l'Asie centrale. Mais nous sommes bien pauvres en
documents pour nous permettre de nous prononcer avec certitude  cet
gard: l'Asie centrale et la Sibrie sont encore presque inexplores au
point de vue archologique. Les seules traces d'industrie magdalnienne
dans l'Asie antrieure, mise  part la Syrie, sont celles, fort
incertaines d'ailleurs, qu'il m'a t donn de relever dans les stations
d'obsidienne de l'Allagheuz (Transcaucasie). Peut-tre que les forts et
les valles de l'Alta,  peine peuples aujourd'hui, nous mnagent de
grandes surprises quant  la varit des causes de dpart des
populations sibriennes: il se peut en effet que l'norme accroissement
de la population chinoise soit la cause de l'migration vers l'occident
des dernires hordes de celles des Mongols et des Turcs.

Mais ces peuples venus de loin, s'ils ont apport des usages nouveaux et
de prcieuses industries, n'ont pas tir de leurs connaissances tous les
avantages qu'ils en pouvaient obtenir.

Pour la plupart, ils sont demeurs des barbares en face des grandes
civilisations de l'gypte et de la Chalde. Tous d'ailleurs ne
manquaient pas d'aptitudes et de gnie personnel; car c'est de leur sein
que devaient sortir les Hellnes et les Latins, chez qui les conceptions
ancestrales se compltrent par les enseignements des cultures asiatique
et africaine, dont ils dvelopprent  tel point les principes que,
bientt, ils surpassrent leurs matres, dans toutes les branches des
connaissances humaines.

Parmi les autres peuples fixs en Europe, chacun prit alors sa part de
progrs, mais tous n'taient pas galement aptes  recevoir les leons,
 s'assimiler avec fruit les conceptions leves; c'est ainsi que la
culture grco-latine, qui domine aujourd'hui dans le monde entier, n'est
pas galement comprise dans tous les pays, et qu'en plein XXe sicle,
bien des peuples ont encore conserv les instincts barbares de leurs
anctres, quoiqu'ils soient, en apparence, de culture trs avance.

La pense thorique qui consiste  crer une priode chronologique
lors de l'apparition d'un usage nouveau et  synchroniser cet vnement
dans les diffrents pays, a pendant longtemps port grand prjudice aux
tudes prhistoriques; car il est aujourd'hui prouv que ces apparitions
ont pris place en des temps trs divers. De mme que l'histoire ne
dbute pas  la mme poque pour tous les peuples, de mme il faut rayer
du vocabulaire archologique les mots _ge_, _poque_, _priode_. Il
faut voir dans l'volution de l'humanit une succession de progrs et de
reculs locaux, personnels, de dcouvertes et d'oublis, ensemble dont le
rsultat est un avancement, tantt lent, tantt rapide, vers un idal
dont l'humanit se rapproche srement, mais dont on doit considrer
chaque lment  part, tout en tenant grand compte des influences
extrieures, car il est souvent possible de tirer de celles-ci des
notions chronologiques, par comparaison avec la culture des peuples
entrs dj dans l'histoire. Mais, parmi ces influences, il en est aussi
qui proviennent de foyers oublis aujourd'hui. Savions-nous, il y a
quarante ans, combien a t important le rle de la Crte dans la
culture mditerranene? Sommes-nous certains que d'autres rvlations de
civilisations oublies ne viendront pas troubler nos hypothses?

Tel peuple qui, en son temps, a jou un grand rle rentre souvent dans
l'ombre pour toujours,  la suite de quelque malheur. L'Ourartou fut un
puissant royaume, lutta, souvent avec succs, contre les rois d'Assour;
il nous serait inconnu sans les inscriptions graves par ses princes sur
les rochers de Van. On se souvenait  peine de l'lam, avant les travaux
de la Dlgation en Perse. Nous ne savons rien des souverains puissants
qui ont construit les villes ruines du Yucatan. Par ces quelques
exemples tirs de l'histoire, on peut se rendre compte des causes
d'incertitude relatives aux faits prhistoriques; car la prhistoire
n'est pas moins fconde en grands vnements que l'histoire, vnements
loigns de nous, plus encore que ceux qui nous sont signals par les
annales, et nous sommes souvent ports par notre ignorance 
synchroniser les faits analogues, mais d'origine et de temps trs
divers. Nous parlons de l' poque des dolmens, comme si les dolmens
avaient t tous construits  la mme poque dans toutes les parties du
monde. Gardons-nous de gnraliser htivement, et contentons-nous
d'tudier pour chaque pays aux frontires naturelles la succession des
moeurs, des usages, des industries, des penses, avant le jour fix par
le destin pour l'entre de ses peuples dans l'histoire; et si l'on doit
un jour runir certaines rgions, les faits imposeront cette union comme
ils la commandent dj pour certains groupements historiques.

Pendant des milliers et des milliers d'annes tous les peuples ont t
sans annales: puis l'aurore de l'histoire est apparue avec la dcouverte
de l'criture. La Chalde, l'lam, l'gypte ont de bonne heure ralis
ce rve, alors que beaucoup d'autres peuples nous ont laiss des essais
sans lendemain; puis sont venus la Crte, la Phnicie, l'Assyrie, les
Hlens, Chypre, enfin les Grecs et les Latins. Quant aux nations
barbares, ce n'est que bien tardivement qu'elles ont enregistr leurs
hauts faits. L'histoire de la Gaule ne commence qu'avec Csar, dans le
premier sicle avant notre re; celle de la Scandinavie dbute sous nos
Carolingiens; les annales des peuples slaves sont moins anciennes
encore, et les tribus sauvages du Nouveau Monde, de l'Ocanie, de
l'Afrique centrale, du Laos et des les Malaises sont sans histoire.
Pour chaque nation, pour chaque tribu la tche du prhistorien est
grande: longtemps l'ethnographie prcde l'histoire, puis elle la
coudoie et peu  peu se confond avec elle.

Nous avons, au dbut de ce volume, montr combien il est hasardeux de se
lancer dans les valuations chronologiques, aussi bien en ce qui
concerne l'histoire gologique de la terre, qu'en ce qui regarde les
vnements de la prhistoire humaine; cependant, grce  quelques
donnes moins imprcises et aux documents historiques, nous pouvons
esquisser quelques dates relativement aux dernires priodes des progrs
humains,  celles appartenant  la proto-histoire, plutt qu' la
prhistoire. Pour les faits plus anciens, comme en gologie d'ailleurs,
seules les successions peuvent tre indiques.

Dans nos rgions, les surrexions de la crote terrestre qui marquent la
fin de l'poque tertiaire ayant amen la formation d'immenses champs de
neige, la priode glaciaire commence, et c'est vers la fin de cette
phase gologique que nous voyons paratre les premires traces de
l'intelligence humaine, l'industrie palolithique; puis, par suite de
changements climatriques, de cataclysmes et de ncessits nouvelles,
survient l'industrie archolithique dans ses trois formes successives:
l'Aurignacien, le Solutren et le Magdalnien; alors les glaciers
s'tant retirs, des hommes nouveaux ou tout au moins des ides
nouvelles pntrent dans nos pays, et s'tendent non seulement sur les
terres alors habites, mais aussi sur les contres que viennent
d'abandonner les neiges, c'est  ce moment qu'apparaissent les
industries msolithiques, celles des kloeckenmoeddings et du Campigny; la
connaissance de la poterie les accompagne. Puis viennent la pierre
polie, l'levage et l'agriculture, le tissage; et c'est au cours de
l'industrie nolithique que parat le cuivre, prcurseur du bronze, dont
les archologues les plus dignes de confiance placent la venue au cours
du troisime millnaire avant notre re. Le commencement du premier
millenium aurait vu l'usage du fer se rpandre dans nos rgions; et
l'Europe centrale tout entire aurait,  peu de chose prs, suivi les
mmes phases de progrs, sous d'autres formes et en des temps peu
diffrents.

Les pays du Nord, la Scandinavie et la Finlande, couverts de glace
pendant toute la priode quaternaire, demeuraient inhabitables, et les
premires traces de l'homme qu'on y rencontre appartiennent aux
industries msolithiques; puis, comme dans nos pays, viennent, mais plus
tardivement, la pierre polie, le cuivre et le bronze, enfin le fer.

Dans la Mditerrane, en Crte, en Chypre, les premiers habitants sont
des nolithiques; ils apportent la connaissance du cuivre au cours du
quatrime millnaire avant notre re, puis vient le bronze un millier
d'annes plus tard, enfin le fer vers la mme poque que les
Occidentaux, quelques sicles auparavant bien certainement; et il en est
de mme pour la Grce continentale, l'Asie mineure, la Thessalie. Les
dates gnralement proposes pour l'Orient mditerranen ne semblent pas
toutefois, tre assez recules, si nous admettons celles dont nous avons
parl  propos de l'Occident; car le monde oriental mditerranen tait
en relations avec les civilisations les plus vieilles du globe et, par
suite, n'a pu longtemps ignorer les procds en usage dans la Chalde et
dans l'gypte.

Il semble que, dans les dbuts, la valle du Nil gyptienne, dans sa
partie haute pour le moins, aurait t occupe par des tribus africaines
aux cheveux crpus, peut-tre aussi par quelques groupes Libyens, venus
des ctes africaines de la Mditerrane. Ces gens succdaient, peut-tre
aprs un trs long intervalle, aux hommes palolithiques: ils en taient
 l'industrie de la pierre polie, quand le cuivre fit son apparition,
apport par des peuples asiatiques aux cheveux lisses, qui, probablement
dj, occupaient le delta du fleuve.

L'industrie nolithique fut, en gypte, de longue dure; elle comprend
ce que les Pharaoniques ont appel la priode des serviteurs d'Horus
et le rgne des princes de la premire dynastie. Ce n'est que plus
tard, probablement au cours de la deuxime dynastie, qu'apparat le
bronze d'tain. Quant au fer, nous ne pouvons encore juger de l'poque
de son introduction comme substance: les renseignements peu nombreux que
nous possdons  son gard ne sont pas concluants; cependant, il parat
avoir t connu ds les temps Thissites. Au point de vue de son usage
industriel courant il date, semble-t-il, de la fin du second millnaire
avant notre re seulement.

Si donc, suivant la thse allemande rajeunissant la chronologie entire
de mille ans, on place vers 3300 l'poque du roi Mens, il n'en reste
pas moins que l'antiquit des dbuts de la civilisation pr-pharaonique
dpasse six mille ans avant nous; et, pour la Chalde et l'lam, les
dates seraient quelque peu plus anciennes encore, puisque c'est de
l'Asie qu'est venu le progrs en gypte.

Nous ne parlerons ni des Indes, ni de la Chine, dont les lgendes
locales exagrent comme  plaisir l'antiquit. Leurs civilisations ne
sont pas aussi anciennes qu'on le pense gnralement. Celle de la Chine
date de sept ou huit sicles avant notre re; quant  sa prhistoire,
elle nous est encore compltement inconnue. Il est  remarquer que
jusqu' ce jour aucun instrument chellen n'a t signal dans
l'Extrme-Orient.

Aux Indes, les donnes fournies par l'Archologie sont encore bien
vagues; le coup de poing se rencontre dans le sud et le centre de la
pninsule, puis vient un long hiatus; au nord on voit des dolmens, et la
pierre polie se montre dans presque toutes les provinces; mais nous ne
savons pas si le mtal ne l'accompagnait pas. Dans tous les cas
l'industrie du cuivre a t longtemps en honneur dans la pninsule.
Quant  l'histoire de l'Inde elle ne commence que trs tardivement,
quelques sicles seulement avant notre re, aprs la campagne
d'Alexandre le Grand.

Au Nouveau Monde quelques rgions ont connu la prosprit. Au Mexique et
au Prou, entre autres, on tournait les vases, on sculptait ou fondait
les mtaux et l'on inscrivait sur les monuments et sur des peaux les
annales des royaumes; malheureusement le fanatisme religieux des moines
espagnols a dtruit tous les documents prissables qui eussent pu nous
renseigner sur l'volution de ces peuples, sur leur histoire mme. Nous
en sommes donc rduits, pour ces rgions,  des conjectures et tout
guide chronologique positif nous fait dfaut.

Nous avons vu qu'on ne peut rien dire du peuplement des les de l'Orient
mditerranen, avant les temps o les rgions furent colonises par des
hommes en possession de l'industrie nolithique. Les plus anciens
documents archologiques que nous possdons au sujet de ces colons nous
amnent  penser que leur migration s'tait faite en venant de l'Asie
continentale non de l'Europe comme je l'avais pens moi-mme, et cela,
au cours du quatrime millnaire avant notre re. Puis seraient
intervenus les Plasges, apportant dans ce milieu des conceptions
nouvelles trangres  l'Asie. Tout en occupant l'Hellade europenne,
ces tribus se seraient avances jusque dans les les et les territoires
asiatiques au milieu d'autres populations trs dveloppes, et qui, en
aucun cas, ne peuvent tre confondues avec les tribus plasgiques. Vient
alors l'envahissement progressif d'un lment nouveau qu'on nomme gen.
Deux types physiques sont en prsence vers le second millnaire avant
notre re: l'un dolychocphale, le plus ancien, qui avait dj fourni la
civilisation minoenne; l'autre brachycphale, le plus rcent, qui aurait
t l'auteur de la culture mycnienne, et serait apparent aux tribus
qui, dans ces temps, habitaient la Thrace et les rives du Danube. Ces
colons ne seraient pas des Hellnes proprement dits, mais des Thraco,
Phrygiens, proches parents des Grecs. C'est d'eux que seraient, entres
autres, sortis les Armniens qui, aprs avoir travers le Bosphore,
auraient march d'ouest en est, contrairement  la direction qu'ont
suivie toutes les invasions et qui, vers le VIe sicle avant le
Christ, se seraient installs dans le plateau d'Erzeroum et les pays de
l'Ararat.

Dans l'Europe centrale et occidentale, il en serait tout autrement. L'un
des flots venus d'Asie, au travers des plaines russes, aurait apport
jusqu'aux plages de l'Atlantique l'usage de la pierre polie et celui du
cuivre et du bronze: cette vague, on l'attribue aux tribus ligures qui,
pendant de longs sicles, ont peupl la Gaule. Puis seraient arrivs les
Celtes, avec leur culture hallstattienne et l'industrie du fer, gens qui
ont laiss des traces de leur passage dans la valle du Danube, en
Ukraine, dans le Caucase central (Ossthie), en Transcaucasie et dans
les pays persans de l'Ouest voisins de la mer Caspienne, mais dont le
berceau, encore inconnu, est probablement beaucoup plus lointain vers
l'orient.

Ligures et Celtes apportaient avec eux non seulement des connaissances
industrielles spciales, nouvelles pour l'Occident europen, mais des
gots artistiques trs diffrents; les premiers bornant leurs
conceptions aux ornementations gomtriques, les seconds introduisant
dans leurs dcors la reprsentation de l'homme et des animaux, mais
traitant le dessin gomtriquement par les mmes procds dont usaient
avant eux les Ligures. Ces deux groupes, bien qu'ayant ctoy les grands
empires de l'Asie, ne semblent pas avoir t influencs par le contact
de leur civilisation; leur got demeure trs personnel jusqu'au jour de
leur tablissement dans nos pays; c'est alors seulement qu'apparaissent
chez eux les emprunts faits  la civilisation mditerranene. Dans
l'industrie, postrieure au Hallstattien, qu'on dsigne sous le nom de
la Tne, se rencontrent alors, en foule, les traces d'influences
mycnienne, grecque et trusque; mais nous entrons alors dans la priode
historique des pays occidentaux de l'Europe.

Telle est, en quelques lignes, la succession des faits principaux
relatifs  la prhistoire de l'homme dans le vieux monde. Elle est
simple dans ses grandes lignes, parce que le progrs rel est parti de
deux grands foyers, l'un, le plus rcent, situ dans l'Asie du Nord,
l'autre le plus ancien, dans l'Asie antrieure mridionale et l'gypte;
mais elle est extrmement complique dans le dtail, soit qu'on
envisage les innombrables clans de l'humanit primitive, soit que l'on
considre les diverses branches de l'avancement. La double origine de
nos civilisations est un fait acquis que les traditions faisaient
prvoir, et que les dcouvertes archologiques confirment; mais reste le
grand problme de ce qui s'est pass dans l'Asie centrale antrieurement
 l'arrive dans le monde europen des gens de parler aryen; divers
problmes, vraisemblablement, se confondent, et nous n'en tiendrons la
solution qu'au jour o les pays encore barbares de la Sibrie et de
l'Asie centrale, administrs par des peuples soucieux des sciences,
auront livr les secrets de leur sol, seront tudis avec la mme
mthode et la mme persvrance que nos districts de l'Occident
europen.

La tche du prhistorien sera d'ailleurs bien loin d'tre acheve; car
mme, en admettant que le jour se fasse sur les origines europennes et
mditerranenes, il restera encore  tudier les quatre cinquimes des
continents dont,  diverses poques, les habitants ont jou leur partie,
plus ou moins importante, dans le concert du progrs gnral. Ce que
nous savons aujourd'hui est bien peu de chose, en comparaison de ce
qu'il nous reste  apprendre.




BIBLIOGRAPHIE


I. PRIODIQUES

DE LANGUE FRANAISE.

Bulletin de la Socit d'Anthropologie de Paris, Paris, 1859.               I
Bulletin de la Socit d'Anthropologie de Bruxelles, Bruxelles, 1882.      II
Bulletin de la Socit Linnenne du Nord de la France.                    III
Bulletin de la Socit prhistorique de France, Paris, 1904.               IV
Matriaux pour l'histoire de l'Homme, Paris, 1864-1888.                     V
L'Anthropologie, Paris, 1890 (suite du prcdent).                         VI
Revue d'Anthropologie, Paris, 1872-1889.                                  VII
Revue de l'cole d'Anthropologie de Paris, Paris, 1891.                  VIII
L'Homme prhistorique, Paris, 1903.                                        IX
Mmoires de la Socit gologique de France.                                X
Revue Critique.                                                            XI
Congrs internationaux d'Anthropologie et d'Archologie
  prhistoriques.  1866.                                                  XII
Association franaise pour l'avancement des sciences, Paris, 1872
  (comptes rendus des Congrs).                                          XIII

Comptes rendus de l'Acadmie des sciences.                                XIV

DE LANGUE ANGLAISE.

Bulletin of the Liverpool Museum.                                          XV
Journal of the Anthropological Institute of Great Britain and Ireland,
  London, 1871.                                                           XVI
Journal of the Ethnological Society.                                     XVII
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Man, London, 1901.                                                        XIX

DE LANGUE ALLEMANDE.

Socit anthropologique de Berlin.                                         XX

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BOULE (Marcellin), _Gologie et Palontologie_                          XXIII

CARTAILHAC (E.), _La France prhistorique, d'aprs les spultures et les
monuments_, Paris. 1889                                                  XXIV

CREDNER, _lments de Gologie_, 8e dit., trad. fran., 1897             XXV

DCHELETTE (J.), _Manuel d'Archologie prhistorique celtique et
gallo-romaine_, Paris, A. Picard, 1908  1914, 4 vol                     XXVI

DUSSAUD (R.), _Les civilisations prhellniques_                        XXVII

HAMY (E.), _Prcis de Palontologie humaine_, Paris, 1870              XXVIII

JOLY, _L'Homme avant les mtaux_, 5e dit., 1888                         XXIX

JULLIAN (G.), _Histoire de la Gaule_, Paris, 1908                         XXX

LAPPARENT (A. de), _Trait de Gologie_, 6e dit., Paris, 1906           XXXI

LYELL, _Antiquity of Man_, 4e dit., 1873                               XXXII
            (Trad. ir.) _Anciennet de l'Homme_                       XXXIII
            _Principles of Geology_, 10e dit                          XXXIV

MORGAN (H. de), _Mmoires de la dlgation en Perse_                     XXXV

MORGAN (J. de), _Mission scientifique en Perse_                         XXXVI
            _Les Premires Civilisations_, Paris, 1909                XXXVII
            _Mission au Caucase_, 1889                               XXXVIII
            _Recherches sur les origines de l'gypte, l'ge de pierre
et les mtaux_, Paris, 2 vol., 1896-7                                   XXXIX

MORTILLET (Gabriel et Adrien de), _Le Prhistorique, origine et
antiquit de l'Homme_, 1re dit., par G. de M. (seul), 1883; 3e
dit., Paris, 1900                                                         XL

MORTILLET (Gabriel et Adrien de), _Muse prhistorique_, album de 105
planches, 2e dit., Paris, 1903                                           XLI

NADAILLAC (de), _Les Premiers Hommes_                                    XLII

PERROT (G.) et CHIPIEZ (C.), _Histoire de l'Art_, Paris, 1885           XLIII


III. OUVRAGES PARTICULIERS

DE LANGUE FRANAISE.


BRIART, _Cornet_ et HOUZEAU DE LEHAYS, _Rapport sur les dcouvertes
gologiques et archologiques faites  Spiennes en 1867_, Mons, 1872     XLIV

CHATELIER (P. du), _Les poques prhistorique et gauloise dans le
Finistre_, 1889                                                          XLV

DUPONT, _L'Homme pendant les ges de la pierre_                          XLVI

EVANS (J.), _Les ges de la pierre_, trad. fran., 1878                 XLVII

GIROT et MASSENAT, _Stations de l'ge du renne_                        XLVIII

KRAEMER, _L'Univers et l'Humanit_, dit. franc                          XLIX

LARTET et CHRISTY (O.), _Reliqui Aquitanic_, 1864                         L

LORTET (Dr), _La Faune momifie de l'ancienne gypte_, Lyon, 1905          LI

MONTELIUS (O.), _Les temps prhistoriques en Sude_, trad. fr. par S.
Reinach                                                                   LII

MORET (abb), _Le tumulus de Saint-Menoux (Allier)_, Moulins, 1900       LIII

MORGAN (E. et H. de), _Notice sur le Campigny_, Amiens, 1872              LIV

MORTILLET (G.), _Formation de la nation franaise_, 2e dit., 1900         LV

MLLER (Soph.), _Systme prhistorique du Danemark_                       LVI

PALLAS, _Description de toutes les nations de l'empire de Russie_,
Saint-Ptersbourg, 1776                                                  LVII

RIGOLLOT, _Mmoire sur les instruments en silex trouvs  Saint-Acheul_,
Amiens, 1854                                                            LVIII

REINACH (S.), _Alluvions et cavernes_                                     LIX
       _Cultes, mythes et religions_, Paris, 1905                         LX
       _Le mirage oriental_                                              LXI

RUTOT (A.), _Esquisse d'une classification de l'poque nolithique en
France et en Belgique_                                                   LXII

SIRET (H. et L.), _Premiers ges du mtal dans le Sud-Est de l'Espagne_,
Anvers, 1887                                                            LXIII

VILLENEUVE (chanoine de), _Les grottes de Grimaldi_                      LXIV

VINCENT (H.), _Canaan_, 1907 LXV

WORSAE, _La prhistoire du Nord_, 1878                                   LXVI


DE LANGUE ALLEMANDE.

DURST (Dr Ulrich), _Die Rinder von Babylonien, Assyrien und Aegypten_,
Berlin, 1899                                                            LXVII

HEIERLI, _Urgeschichte der Schweiz_                                    LXVIII

HOERNES, _Der Diluvial Mensch_                                           LXIX
       _Eisenzeit_, 1912                                                 LXX

MLLER (Soph.), _Urgeschichte der Europa_                                LXXI

NEUWEILER, _Die praehistorischen Pflanzenreste Mitteleuropas_, Zurich,
1905                                                                    LXXII

PRECK et BRCKER, _Die Alpen im Eiszeitalter_, Leipzig, 1904-1905      LXXIII

SCHLIZ (A.), _Das Steinzeitlische Dorf Grossgartach (Wrttemberg)_,
Stuttgart, 1901                                                         LXXIV


DE LANGUE DANOISE.

MLLER (Soph.), _Ordning af Danemarks Oldsager_, Leipzig, 1888-1895      LXXV




INDEX


_ABBEVILLE_, 26, 38, 42.

_ABRUZZES_, 165.

_ABYDOS_, 156, 169, 170, 228, 258, 280.

ACHMNIDES, 169, 273.

_ACHEUL_ (St), 42.

Acheulen (type), 33, 41, 150, 294, 305.

ACY (D'), 38.

_ADALIA_, 267.

_AFRIQUE_, 28, 31, 63, 83, 119, 123, 124, 148, 289, 295, 299, 300, 306,
311.

Agriculture, 171, 180.

_AISNE_, 257.

_AKKADIENS_, 264.

_ALAGHEUZ_, 290, 291, 309.

_ALASKA_, 162.

ALEXANDRE, 314.

_ALGRIE_, 46, 123, 153, 254, 303, 305.

Alignements, 257.

_ALISE Ste-REINE_, 170.

_ALLEMAGNE_, 46, 48, 71, 90, 102, 134, 141, 148, 153, 165, 242, 249,
257, 288.

_ALPES_, 167.

_ALTAI_, 23, 124, 234, 237, 309.

_ALTAMIRA_, 212.

_AMAZONE_, 6.

Ambre, 89, 288.

AMENEMHAT, 169.

_AMRIQUE_, 6, 28, 30, 48, 57, 58, 71, 82, 91, 107, 123, 125, 173, 202,
243, 246, 272, 273, 284, 290, 299, 300, 301, 314.

Amthyste, 289.

_AMIENS_, 38.

_Ammotragus tragelaphus_, 179.

Amulettes, 190.

ANDREWS (E.-C.), 19.

_ANGLETERRE_, 46, 48, 65, 71, 96, 112, 123, 125, 141, 155, 257, 258,
268, 293, 294.

Animaux (Reprsentation des), 209.

Anneaux, 192, 193.

_ANTILLES_, 102.

Antilope, 66, 179, 213.

_ARABIE_, 23, 77, 270.

_ARAL_ (Mer d'), 301.

_ARARAT_, 291, 315.

_ARAXE_, 235.

Arc, 173.

ARCELIN, 62.

_ARMNIE_, 48, 124, 125, 142, 144, 150, 190, 201, 223, 234, 236, 246,
290, 295.

Armes, 171.

Arts, 196.

_ASIE_, 23, 30, 102, 107, 112, 118, 123, 124, 126, 128, 130, 169, 174,
187, 194, 195, 235, 237, 241, 251, 263, 264, 267, 289, 292, 295, 297,
300, 307, 308, 311, 316.

_ASSOUR_, 129, 234, 311.

_ASSYRIE_, 129, 130, 134, 136, 223, 225, 234, 284, 294, 311.

ASTART, 266.

_ASTQUES_, 179.

_ATHNES_, 170.

_ATLANTIDE_, 20, 301,

_AUBIN-EN-CHAROLLAIS (St.)_, 161.

AULT DU MESNIL (D'), 27, 38.

_AURESAN (Grotte d')_, 288.

_AURIGNAC (Industrie d')_, 56, 59, 157, 204, 205, 302, 303, 312.

Aurochs, 72.

_AUSTRALIE_, 28, 68, 125, 218, 246.

_AUTRICHE_, 71.

_AUVERGNE_, 125, 290.

_AVEYRON_, 154

Azilienne (Priode), 80, 157.


Bagues, 192, 193.

_BAKTHYARIS_, 224, 291.

_BALARES_, 301.

_BALTIQUE (Mer)_, 90, 141, 288.

_BASQUES_, 22.

Basque (Langue), 9.

_BASSEMPOUY_, 205, 207.

Btons de commandement, 70.

_BAVIRE_, 65, 144.

BAYE (J. DE), 155, 249.

_BEHRING (Mer de)_, 27.

_BELGIQUE_, 46, 65, 71, 96, 141, 153, 165, 199.

_BEUVRAY (Mont)_, 170.

_Bison priscus_, 38, 53, 58, 60, 79, 209, 210, 213.

Boeuf musque, 50, 66.

_BOHME_, 123, 165, 259, 290.

_BOHUSLAND_, 276.

_BONNE ESPRANCE (Cap de)_, 48, 125.

_BOSNIE_, 165.

_Bos priscus_, 40; _B. primigenius_, 63; _B. urus_, 174, 210, 213; _B.
brachyceros_, 180; _B. macroceros_, 180.

BOUCHER DE PERTHES, 26.

BOU, 25.

BOULE (M.). 27, 36, 38, 74, 155, 164.

Bouquetin, 50, 60, 213, 223.

BOURGEOIS (Abb), 35.

Bracelets, 192.

_BRANGKA_, 121.

_BRESCIA_, 165.

_BRSIL_, 82.

_BRETAGNE_, 125, 250, 254, 257.

_BRETON (Fosse du cap)_, 16.

BREUIL (Abb), 27, 42, 56, 62, 82, 180, 210, 269.

Briques, 169.

BROCA, 14.

Brochet, 214.

Bronze, 120, 293, 313.

BRCKNER, 12.

_BRUNIQUEL_, 69.

_BRUXELLES_, 20.

_Bubalis buselaphus_, 179.


Callas, 287.

_CAMP-BARBET_, 165.

Campignienne (Industrie), 57, 83, 164, 199, 239.

_CAMPIGNY_, 83, 84, 165.

Cannibalisme, 261.

CAPITAN (L.), 27, 38, 41, 45, 54.

_CAPPADOCIENS_, 7, 10, 141, 225, 284.

CARTAILHAC, 44, 56, 155, 288.

_CASPIENNE (Mer)_, 134, 235, 260, 301, 308, 316.

_Castor fiber_, 40, 80, 178.

CATENOY (Camp de), 165.

_CAUCASE_, 22, 41, 134, 136, 142, 148, 235, 256, 291, 307, 316.

Ceinture, 192, 194.

_CELLE-SOUS-MORET (Flore de la)_, 39.

_CELTES_, 22, 137, 140, 141, 235, 316.

Cramique, 70, 199, 202, 226.

_Cervus Belgrandi_, 38; _C. Canadensis_, 63, 66; _C. Capreolus_, 40, 60;
_C. Euryceros_, 40; _C. Megaceros_, 50, 60; _C. Tarandus_, 62, 211, 213.

CSAR, 311.

_CHALDE_, 5, 8, 14, 48, 77, 98, 101, 102, 108, 110, 112, 124, 128, 130,
134, 136, 146, 161, 173, 177, 182, 184, 188, 190, 192, 193, 195, 201,
202, 207, 222, 223, 233, 234, 262, 263, 264, 267, 268, 270, 273, 281,
294, 295, 305, 307, 308, 309, 311, 313, 314.

Chamois, 50, 213.

_CHAMPAGNE_, 165.

CHANEL, 293.

Char, 184.

_CHARENTES_, 44.

Charrue, 184.

Chasse, 171.

_CHASSEY_, 165.

Chat, 178.

Chellen (Type), 12, 32, 36, 40, 150, 163, 299.

_CHELLES_, 38, 40.

Cheval, 53, 178, 213, 268; Voir _Equus_.

Chevilles, 202.

Chvre, 178, 179, 213.

Chevreuil, 60, 80, 212.

Chien, 178.

_CHILI_, 82.

_CHINE_, 124, 125, 126, 177, 201, 271, 273, 276, 283, 284, 290, 314.

_CHOUCHINAK_, 191.

CHRISTOL, 25.

CHRISTY, 26, 49.

_CHYPRE_, 232, 233, 241, 311, 313.

Circoncision, 118.

Colliers, 190, 192.

_COLOMBIE_, 290, 291.

Commerce, 286.

COMMONT (M.), 42.

_COPENHAGUE (Muse de)_, 27.

Cordages, 168.

_CORNOUAILLES_, 22, 293.

_CORSE_, 301.

_COTTS (Caverne des)_, 61.

Coup de poing, 40.

_COUSADE (Caverne de)_, 81.

Crannogs, 168.

CREDNER, 13.

CRTE, 88, 134, 188, 225, 232, 273, 283, 284, 296, 313.

Cristal de roche, 149, 161.

CROATIE, 54.

CROLL, 13.

Cromlechs, 254, 256, 257.

CROT-DU-CHARNIER, 62.

Cuivre, 107, 112, 116, 121, 123, 293, 312, 313.

Cuniformes, 278  282.

CUVIER, 25.

_CYCLADES_, 232.

Cylindres, 278, 282.


Daim, 178.

_DAGHESTAN_, 142.

_DAHCHOUR_, 271.

DAMOUR, 290.

_DANEMARK_, 82, 102, 153, 239, 257, 288.

_DANUBE_, 95, 134, 141, 142, 235, 316.

_DARIALL_, 235.

_DAWKINS_, 166.

DCHELETTE (J.), 21, 38, 48, 74, 78, 141, 160, 205, 246, 287.

_DELPHES_, 141.

_DERBEND_, 235.

Dessin, 197.

Diadmes, 192, 193.

Dindon, 179.

DIODORE DE SICILE, 118.

Diorite, 150, 160.

Dolmens, 250, 254, 255, 256, 284, 311.

Domestication, 177.

_DORDOGNE_, 81, 159.

Doriens, 140.

_DORMANS_, 248.

DUPONT (E.), 26, 51.


burnenne (Priode), 74.

Ecbatane, 236.

_ECHNOZ-LA-MOLINE (Grotte d')_, 50.

_COSSE_, 48, 81, 168.

criture, 273.

_GENS_, 108, 112, 123, 124, 134, 188, 195, 225, 232, 275, 296.

_GYPTE_, 4, 5, 8, 14, 27, 32, 48, 54, 55, 57, 62, 63, 65, 70, 77, 82,
88, 93, 94, 97, 98, 100, 102, 106, 107, 108, 110, 118, 119, 123, 128,
133  136, 146, 151, 153, 155, 156, 159, 161, 169, 173, 174, 175, 179,
181, 183, 184, 186, 187, 188, 190, 191, 193, 195, 196, 198, 201, 202,
218, 220, 225, 226, 228, 234, 242, 247, 251, 253, 258, 263, 264, 267,
268, 270, 273, 276, 282, 289, 290, 291, 292, 306 et suiv.

_LAM_, 4, 8, 10, 27, 88, 98, 100, 102, 110, 124, 128, 130, 133  136,
146, 169, 182, 191, 192, 201, 202, 222, 224, 225, 228, 231, 232, 264,
277  282, 291, 307, 308, 311.

lan, 178, 213.

laphienne (Priode), 74.

laphotarandienne (Priode), 74.

_Elaphus antiquus_, 38, 40; _E. mridionales_, 38.

_Elephas primigenius_, 38, 44, 60, 62.

levage, 173, 177.

_LYMAIDE_, 102.

_MILIE_, 96.

nolithique, 92, 98, 107, 313.

olithes, 4, 35.

quidienne (Priode), 74.

_Equus caballus_, 40, 60, 62; _E. Stenonis_, 38.

_RIDAN_, 288.

_ERLANIC (lot d')_, 20.

_ERZEROUM_, 315.

_ESPAGNE_, 46, 58, 65, 71, 92, 123, 125, 134, 141, 159, 180, 183, 193,
267, 269, 296, 297, 301, 303.

_ESQUIMAUX_, 6, 68.

tain, 120, 125, 293, 294, 295.

_TATS-UNIS_, 54, 63, 102, 291.

toffes, 168, 187.

_TRUSQUES_, 7, 10, 146, 169, 195, 202, 258.

trusque (Langue), 9.

_EUPHRATE_, 5, 295, 303.

EUSBE, 292.

EVANS (Sir JOHN), 26.


FALCONER, 26.

Faucille, 180, 182.

_Felis splea_, 44, 60.

Fer, 137, 233.

Fibules, 136, 190.

Figuration de la pense, 271.

Filets, 168, 173, 176.

Filigrane, 195, 201.

_FINISTRE_, 255.

_FINLANDE_, 90, 102, 125, 148, 308.

FORBES (H.-O.), 49.

_FOUJU_, 155.

FRAIPONT (J.), 71.

_FRANCE_, 46, 54, 70, 81, 96, 123, 141, 152, 154, 237, 248, 248, 253,
254, 256, 274, 286, 287, 293, 303.

FRAZER, 246.


_GAFSA_, 31, 34.

_GALATIE_, 141.

_GALLES (Pays de)_, 22.

_GARD_, 257.

_GARONNE_, 44.

_GARRET (Station du)_, 44.

_Garstang_, 225.

GAUDRY (A.), 26.

_GAULOIS_, 24, 62, 72, 104, 134, 136, 141, 146, 169, 170, 240, 249, 261,
293, 294, 301, 303, 316.

_GAVRINIS_, 20.

_Gazella dorcas_, _G. Isa bella_, 179.

Gorgienne (Langue), 9.

_GERGOVIE_, 170.

_GERMAINS_, 24.

GILLEN, 246.

Girod, 56.

Glaciers, 307.

Glouton, 50, 213.

Glyptique (Priode), 56, 74, 205.

GOLDSCHMIDT, 13.

Gourdanienne (Priode), 74.

_GRANDLIEU (Lac de)_, 21.

Gravure, 194, 197, 198.

_GRCE_, 48, 88, 138, 146, 159, 169, 174, 184, 195, 198, 202, 218, 220,
232, 266, 270, 274, 290, 293, 296, 300, 302, 311, 315.

GRENWELL, 155.

_GRIMALDI (Grotte de)_, 38, 48, 163, 245.

_GROENLAND_, 18, 19.

_GUERVILLE_, 36.

_GULF STREAM_, 18.

_GUYANE_, 6.


Habitation, 163.

_HALLSTADT_, 142, 144, 148.

Hallstattien, 144, 148, 184, 235, 236.

HAMY, 56.

Haches votives, 271.

HCKEL, 13.

Hameon, 175.

Harpon, 175.

_HASSAYA_, 230.

HELBIG, 225.

_HLNENDORF_, 144, 241.

HELLAND, 19.

_HELLNES_, 294, 315.

_HELOUAN_, 175.

HRODOTE, 288.

HERR, 180.

HSIODE, 118.

_HTENS_, 7, 10, 273, 283, 311.

Hiroglyphes, 273, 275, et suiv.

HILDEBRAND (H.), 89.

Hindoustan, 55.

Hippiquienne (Priode), 74.

_Hippopotamus amphibius_, 38; _H. major_, 38.

_HISSARLIK_, 92, 267.

_HOERNES_, 42.

_Homme mort (Grotte de l')_, 249.

_Hircus thebaicus_, 179.

_HONGRIE_, 48, 65, 71, 72, 119, 120, 134, 165, 290.

_Hordeum hexasticon_, 181.

_HOTTENTOTS_, 207.

Humaines (Reprsentations), 207, 220.

_HUNS_, 24.

_Hyna spela_, 38, 40, 60, 62.

Hyne, 50, 60, 164.


_IAKOBHAVN (Glacier de)_, 19.

_IBRES_, 7, 141.

Ibrienne (Langue), 9.

les Normandes, 21.

_INCHEVILLE (Camp d')_, 165.

_INDES_, 27, 48, 54, 80, 107, 148, 151, 270, 314.

_INDIENS (d'Amrique)_, 57, 107, 161, 162, 166.

_INDO-CHINE_, 102, 124, 125, 126, 171.

_IRAN_, 27, 48, 80, 110, 124, 132, 195, 234, 235.

_IRLANDE_, 48, 60, 167, 253, 268.

Islam, 262.

_ISLANDE_, 17, 301.

_ISTRIE_, 96.

_ITALIE_, 46, 57, 90, 92, 134, 138, 141, 159, 168, 181, 184, 193, 202,
233, 270, 294.


Jadite, 104, 150, 290.

_JAPON_, 82, 107, 124, 150, 177, 218, 291.

_JNYEN_, 31.

JOLY, 25.

JULIEN, 174.

_JURA_, 65, 96, 167.

_JUTLAND_, 152, 268.


_KAB (EL)_, 169.

_KAMTCHADALES_, 24, 29, 50, 186.

_KARNAK_, 15, 257.

Karthwlienne (Langue), 9.

_KERKHA_, 223.

Kjoekkenmoeddings, 57, 82, 92, 164, 173, 176, 177, 179, 180, 226, 281.

_KHORASSAN_, 125.

KLAATSCH, 38.

_KOULPI_, 102.

_KURDES_, 22.


Lacustres (Villages), 88, 92, 167.

Lama, 179.

LANE FOX (A.), 155.

_LAOS_, 311.

LAPONIE, 72.

LARTET (ED.), 19, 26, 49.

_Larvoe_, 246.

_LATIUM_, 169, 258.

Laze, 9.

_LELVAR_, 144, 146.

Lopard, 50.

LEPSIUS, 123.

_Lepus timidus_, 62.

_LESSE_, 70.

_LIAKOW (les)_, 66.

_LIGURES_, 62, 139, 140, 316.

Lion, 50.

_Linum angustifolium_, 187.

_LITHUANIE_, 71.

_LOKMARIAKER_, 276.

Lortetienne (Priode), 74.

_LORTHET_, 274.

Loup, 62, 178, 213.

_LOURISTAN_, 224, 291.

LUBBOCK (Sir J.), 13, 181.

_LYBIENS_, 264, 292.

LYELL, 13, 26.


_MACDOINE_, 141, 302.

_MADAGASCAR_, 125.

MADELAINE (Grotte de la), 14, 50, 56, 65.

Magdalnien, 33, 65, 68, 157, 194, 198, 204, 208, 217, 218, 245, 274,
303, 305, 311.

Maisons primitives, 166.

_MALAISIE_, 30, 89, 121, 125, 168, 311.

_MALTE_, 48, 301.

Mammouth, 50, 58, 66, 79, 208, 210, 216.

_MANTOUE_, 165.

Marmotte, 50.

_MAPOC_, 125.

_MARSEILLE_, 140.

MARTIN (H.) 53.

_MAS D'AZIL_, 69, 80, 157, 213, 274.

_MASPERO_, 27, 108.

_MASSIF CENTRAL_, 65.

Mazdisme, 262.

_MDIE_, 262, 270.

_MDITERRANE_, 110, 129, 150, 154, 225, 312.

_MEGASA_, 166.

_MEKTA (EL)_, 31.

_Meles taxus_, 62.

Memphis, 14, 170.

_MEN-ER-HROECK_, 257.

MNS (Roi), 27, 112, 314.

Menhir, 256.

_MENTON_, 40, 52.

_MSOPOTAMIE_, 55, 76, 109, 161, 181.

Mtaux, 120, 202.

Meule, 181.

_MEUSE_, 70.

_MEXIQUE_, 5, 48, 63, 67, 125, 150, 202, 218, 243, 271, 273, 276, 283,
290, 291, 300, 314.

MEYER (ED.), 108.

_MICOQUE (Caverne de la)_, 45, 49.

_MILO_, 230, 291.

Mingrlienne (Langue), 9.

Modelage, 202.

_MONGOLIE_, 48, 234.

Monnaie, 148.

MONTLIUS (O.), 100, 168, 268, 293.

_MORAVIE_, 65, 303.

_MORBIHAN_, 20, 257, 276, 277.

MORGAN (EUG. DE), 83.

MORGAN (H. DE), 230.

MORGAN (J. DE), 27, 30, 34, 138, 153, 191, 295.

_MORINGEN_, 161.

MORTILLET (ADRIEN DE), 13, 27, 36, 53, 56, 82, 159, 254, 256.

MORTILLET (GABRIEL DE), 13, 26, 35, 40, 42, 82, 84, 256, 261.

_MOSSO_, 166.

_MOUGHAIR_, 191.

Moustirien, 32, 49, 56, 150, 171, 299, 303, 306.

_MOUSTIER (Grotte du)_, 14, 49, 50, 52, 53, 56, 57.

Mouton, 178, 179.

_MUGHEIR_, 116.

MULLER (SOPHUS), 204.

_MUNSINGEN_, 276.

_MURCNS_, 170.

_Mustella pustorius_, 62.

_MYCNES_, 134, 136, 170, 188, 194, 232.


NABONID, 108.

NANA, 266.

NARAM-SIN, 124, 129.

_NGADAH_, 27, 112, 156, 169, 228, 258, 282, 292.

_NGRITOS_, 30.

Nolithique, 84, 86, 155, 158, 247, 258, 261.

NEUWEILER, 180.

_NIL_, 5, 15, 77, 97, 99, 102, 148, 152, 153, 176, 194, 195, 197, 207,
225, 248, 264, 282, 306, 307, 313.

_NINIVE_, 22, 236.

_NORD (Mer du)_, 17, 58.

_NORMANDIE_, 165.

_NORVGE_, 17.

_NOUVELLE-ZLANDE_, 19.


Oban (Caverne d'), 81.

OBERMAIER (M.), 12, 44, 54, 210.

Obsidienne, 118, 150, 154, 161, 164, 287, 290, 291.

_OCANIE_, 28, 48, 107, 148, 274, 311.

_OCOW_, 65.

Or, 123, 287, 288.

Orchomne, 166.

Ornementation, 215.

Os, 60, 63, 68.

_OSSTHES_, 10.

_OSSTHIE_, 142, 234, 235, 236, 316.

_OTTA_, 35, 36.

_OURAL_, 234, 300.

Ourartienne (Langue), 9.

_OURARTIENS_, 7, 130, 310.

Ours, 60, 66, 80, 211, 213. Voir Ursus.

OUSERTESEN, 169.

_Ovis longipes_, 179.


Palafittes, 167, 170, 287, 293.

Palolithique, 35, 46, 150.

_PALESTINE_, 48, 100, 224, 225, 307.

PALLAS, 24, 28, 29, 30, 50.

_PAMIR_, 124.

Parure, 186.

_PATAGONS_, 6, 82, 186.

_PATSIS_, 169, 224.

Pche, 171, 174.

Peinture, 198; corporelle, 188.

_PLASGES_, 315.

PENCK, 12.

Pendants d'oreilles, 192.

Pendeloques, 192.

Peplos, 191.

_PRAK_, 121.

_PRIGORD_, 29.

_PROU_, 6, 32, 67, 179, 202, 243, 314.

_PERRIER_ (E.), 14.

_PERSE_, 22, 125, 133, 136, 140, 144, 169, 224, 233, 236, 244, 251, 256,
262, 270.

_PETERMANN (Mont)_, 18.

_PETRIE (FLINDERS)_, 27, 109, 181.

_PEU-RICHARD_, 165.

_PFFFIKON_, 168.

_PHAESTOS_, 166.

Pharaonique (Culture), 108, 114, 115, 176, 248.

Phoque, 213.

_PHOCENS_, 146.

_PHRYGIENS_, 7, 10, 141, 315.

_PICARDIE_, 44, 84.

PITREMENT, 180.

PIETTE (E.), 27, 56, 80, 205, 258.

PIGORINI, 165, 168.

Pilotis, 167.

_P_, 96.

Poissons, 214.

Polissoirs, 157.

_POLOGNE_, 65, 71, 72, 303.

_POLYNSIE_, 101, 148, 177.

_PONT-EUXIN_, 140, 142, 296.

Porcelaine, 201.

POTTIER (ED.), 224.

_PREDMOST_, 65.

_PRESSIGNY (Grand)_, 88, 153, 165, 286.

PRESTWICH (Sir JOSEPH), 26.

PRIAPE, 267.

Propulseur, 69.

Puy-Courny, 36.

PUYDT (MARCEL DE), 165.

_PYRNES_, 22, 65.


_QA (Roi)_, 109.

Quartz, quartzite, 149.

QUATREFAGES (DE), 26.

QUIBELL (I.-E.), 27.


Religieuses (Croyances), 245.

_REGGIANAIS_, 165.

REIBERO (CARLOS), 35.

REINACH (S.), 38, 179, 246.

RENAN, 263.

Renard, 50, 62, 66, 178, 213.

Renne, 56, 58, 66, 180.

Renne, 50, 66, 72, 78, 212.

_RHIN_, 141.

_Rhinoceros Mercki_, 38, 40, 164; _R. tichorinus_, 44, 50, 60, 66, 211,
213.

RIBEIRO (C.), 35.

RIGOLLOT, 26.

_ROBENHAUSEN_, 161, 168, 170.

_ROCHES (Station des)_, 61.

ROLLAIN, 164.

_ROME_, 170.

_ROUMANIE_, 166, 187.

_RUSSIE_, 18, 23, 48, 71, 72, 148, 167, 195, 258.

RUTOT (M.), 36, 96.


_SAHARA_, 98.

_SAKAYES_, 30.

SALMON (PH.), 83.

SANCHONIATHON, 292.

Sanglier, 80, 178, 213.

SARGON, 124.

Saussurite, 290.

_SAXE_, 38, 40.

_SCANDINAVIE_, 18, 48, 63, 88, 91, 102, 112, 123, 134, 148, 202, 240,
254, 268, 293, 305, 311, 313.

_SCANIE_, 152.

_SCHLIEMANN_, 66.

SCHMERLING, 25, 26.

Sculptures, 216.

_SEINE_, 165.

SEPTIER (M.), 61.

_SERABOUT-EL-KHADIM_, 124.

Serpentine, 150, 160.

SERRES (M. DE), 26.

SETON KARR (H.). 151, 155.

_SEUMANGS_, 30.

_SIBRIE_, 21, 23, 27, 48, 50, 66, 80, 148, 170, 234, 276, 290, 300,
309.

_SICILE_, 48.

Silex, 59, 63, 67, 150, 152, 190, 286.

_SILURES_, 24.

_SINAI_, 124, 296.

_SINGAPOURE_, 167.

Soleil, 268.

_SOLUTR_, Solutren, 56, 62, 66, 68, 173, 177, 209, 303, 305.

_SOMAL_, 48, 49, 54, 301.

_SOMME_, 83.

SPENCER, 246.

SPIENNES, 88, 154, 155.

STENNSTRUP, 13.

STOLPE, 261.

_STORA CARLSO_, 261.

_STRADONITZ_, 261.

Stylisation, 215.

_SUDE_, 102, 153, 257, 276, 288.

_SUISSE_, 48, 92, 96, 101, 161, 167, 180, 181, 286, 290, 303.

_SUMRIENS_, 264.

_Sus antiquus_, 40; _S. scropha_, 38.

_SUSE_, 14, 63, 100, 108, 169, 182, 185, 195, 201, 222, 224, 236, 248,
277, 291.

Susienne (Langue), 9.

Svastika, 270.

_SYRIE_, 27, 30, 48, 54, 71, 72, 84, 88, 129, 183, 202, 225, 294, 302,
306, 307.


Tahitiens, 24.

_TALYCHE_, 133, 142, 234, 239, 257  260.

Tarandienne (Priode), 74.

Tatouage, 187.

_TAUBACH_, 38, 52.

_TAYAC_, 45.

_TCHOUKTCHES_, 29, 50, 68.

_TNE (Industrie de la)_, 148, 235, 242, 316.

_TPH-ALIABAB_, 224.

_TESSIN_, 96.

_TESTUT_, 159.

_THBES_, 170, 252.

_THENAY_, 35, 36.

THOMSEN (CHR.), 27.

_THRACE_, 141.

_TIBET_, 48.

_TIGRE_, 5, 295, 307.

_TORSUKATAK (Glacier de)_, 19.

_TOUKH_, 180.

_TOURASSE_, 81, 82.

TOURNAL, 25.

_TRANSCAUCASIE_, 23, 102, 124, 132, 135, 139, 140, 146, 150, 174, 194,
223, 233, 235, 236, 283, 316.

_TRANSYLVANIE_, 123, 166.

Trenton, 48, 54.

Trpanation, 261.

_Triticum turgidum_, 181.

_Trongotherium_, 38.

_TRUNDHOLM_, 268.

_TUNISIE_, 31, 34, 46, 49, 54, 63, 73, 98, 153, 305.

_TURSAC_, 65.

_TYR_, 292.

_TYRINTHE_, 170.

_TYROL_, 48.


_UKRAINE_, 235, 316.

_UPERNIVICK (Glacier d')_, 19.

_UR_, 116.

_Ursus arcios_, 40, 62; _U. ferox_, 50; _U. spelus_, 38, 60, 62, 211.


Vgtaux, 214.

VERNEAU, 164.

Vtement, 186.

_VZRE_, 26, 50.

VIBRAYE (Marquis DE), 27.

_VIENNE_, 44.

_VILLEFRANCHE_, 44.

_VILLEMAURE_, 159.

VILLENDORF, 208.

VILLENEUVE (DE), 164.

_VOLGA_, 234.


_WADI MAGHARA_, 124.

_WARKA_, 116, 191.

WILSON, 46.

_WOGOULES_, 26.

_WORS_, 26.

_WRIGHT_, 283.

_WURTEMBERG_, 65.


_YOKHA_, 182.

_YS_, 21.

_YUCATAN_, 311.


ZABOROWSKI, 179.

ZEUGHELIS, 126.

ZOROASTRE, 270.

_ZUIDER-ZE_, 21.

ZUMHOFEN (R.-P.), 27.




TABLE DES FIGURES


Fig.

1.--Coupe thorique de la valle du Nil

2.--La fosse de Cap Breton

3.--Le plateau sous-marin de la mer du Nord

4.--Les valles sous-marines de l'Islande

5.--Extension maxima des glaciers pleistocnes

6.--L'lot d'Erlanic (Morbihan)

7.--olithes

8.--Instruments de type chellen (Chelles)

9.--Instruments de type acheulen (Saint-Acheul)

10.--Instruments de type chellen (lac Karar, Algrie)

11.--Instruments de type acheulen (Tunisie)

12.--Instruments de type acheulen (Haute-gypte)

13.--Instruments de type chellen et acheulen (Somal)

14.--Instruments de type chellen et acheulen (Amrique du Nord)

15.--Instruments de type moustirien (Le Moustier)

16.--Pointe de type moustirien; oasis de Kharghiyeh (gypte)

17.--Pointe de type moustirien (Somal)

18.--Instruments de type quaternaire (Inde)

19.--Instruments de type moustirien (Trenton, tats-Unis)

20.--Industrie aurignacienne: types principaux de silex taills

21.--Industrie solutrenne: types principaux de silex taills

22.--Industrie magdalnienne: types principaux de silex taills

23.--Industrie magdalnienne: instruments en os et en ivoire

24.--Silex taills de l'industrie caspienne (Tunisie)

25.--Stations prhistoriques du dsert gyptien

26.--Harpons de l'industrie azilienne

27.--Silex taills campigniens (Le Campigny, Seine-Infrieure)

28.--Pointes de flches nolithiques

29.--Armes et outils nolithiques de l'Amrique du Nord

30.--Outillage nolithique de Scandinavie

31.--Outillage nolithique des cits lacustres

32.--Couteaux en silex de la Haute-gypte

33.--Pointes en silex de la Haute-gypte

34.--Haches en pierre polie (Poucht--Kouh et Louristan)

35.--Hache-marteau (Chalde)

36.--Instruments de silex (Yokha, Chalde)

37.--Outillage nolithique du Sahara

38.--Instruments nolithiques de Palestine

39.--Diverses formes de haches nolithiques

40.--Emmanchement des haches de pierre polie

41.--Emmanchement des flches en silex

42.--Ivoire sculpt, tombe du roi Qa (Haute-gypte)

43.--Reprsentation de l'homme au dbut de l'poque pharaonique

44.--Palette de schiste archaque gyptienne

45.--Principaux objets archaques gyptiens

46.--Principaux objets archaques susiens et chaldens

47.--Industrie pr-pharaonique de la Haute-gypte

48.--Industrie nolithique de la Ire dynastie gyptienne

49.--Instruments de silex nolithiques (Poucht--Kouh)

50.--Spulture nolithique de Fontaine-le-Puits (Savoie) et objets
divers nolithiques

51.--Carte des gisements de cuivre et d'tain dans l'ancien monde

52.--Carte des gisements du cuivre et de l'tain dans le nouveau monde

53.--Moules de fondeurs de l'industrie du bronze

54.--Haches susiennes et chaldennes de bronze

55.--Le travail des mtaux en gypte (tombeau de Mra, VIe dynastie)

56.--Instruments de bronze de l'gypte pharaonique

57.--Instruments de bronze du nouvel empire gyptien

58.--Mobilier des spultures de Tell-et-Tin (Syrie)

59.--Instruments et armes de bronze go-mycniens

60.--Europe occidentale. Industrie nI et nII du bronze

61.--Europe occidentale. Industries nIII et nIV du bronze

62.--Haches d'armes en bronze

63.--Instruments et armes de bronze de Hongrie

64.--Four  minerai de la mtallurgie du fer

65.--Tuyres de fours mtallurgiques (Silsie et Hongrie)

66.--Industrie du fer (Armnie russe)

67.--Ttes de flches des spultures de l'industrie du fer (Nord de la
Perse)

68.--pes et objets divers (mobiliers funraires) (Hlnendorf,
Transcaucasie)

69.--pes et poignards hallstattiens (Occident europen)

70.--Nuclus et lames (Grand-Pressigny)

71.--Nuclus et lames d'obsidienne (le de Milo)

72.--Puits d'extraction du silex (Mur-de-Barrez, Aveyron)

73.--Mines de silex de Ouadi el Cheikh (gypte): croquis topographique

74.--Les mmes: photographie

75.--Pic de mineur de Ouadi el Cheikh et son emmanchement

76.--La pierre aux dix doigts (Villemaure, Aube)

77.--La fabrication des vases de pierre (Bas-relief gyptien)

78.--Vases de pierre (Hte-gypte)

79.--Vase de pierre nolithique (Hte-gypte)

80.--Urne funraire en forme de cabane (trurie)

81.--Lions et chiens de chasse: bas-relief (Tombeau de Mra, VIe
dynastie)

82.--Faucons de chasse (Armnie russe): 2e industrie du fer

83.--Harpon et instruments de pche (Pays divers)

84.--Hameons (Suisse, Suse, gypte)

85.--Scnes de pche: bas-relief (Tombeau de Mra)

86.--Le btail sous l'Ancien Empire: bas-relief (Tombeau de Mra)

87.--Le btail sous l'ancien Empire: bas-relief (Tombeau de Mra)

88.--Antilopes: fresque (Medoum, IIIe dynastie)

89.--Fermire occupe  traire du btail: peinture rupestre (Espagne)

90.--Meules  bras (Dahchour, Hesse rhnane, Suse)

91.--Faucille en bois arme de silex (gypte)

92.--Silex de faucilles (Espagne)

93.--Faucilles de bronze (Pays divers)

94.--Laboureur et sa charrue: gravure rupestre (Sude)

95.--Char attel de chevaux: vase d'argile incise (Hongrie). Industrie
du fer

96.--Figurines tatoues (Roumanie, Hte-gypte)

97.--Figurines habilles (Mycnes, Cnossos)

98.--Amulettes et colliers de l'industrie de la pierre (France, lac de
Constance)

99.--Bracelets (Matires diverses, pays divers)

100.--Statuettes quaternaires (Aurignacien, Solutren)

101.--Reprsentations graves de l'homme (Magdalnien)

102.--Mammouth peint (Font de Gaume)

103.--Bison peint (Font de Gaume)

104.--Rhinoceros peint (Altamira)

105.--Ours grav (Grotte de Massat)

106.--Sanglier (Altamira)

107.--Cerf (Altamira)

108.--Cerf grav (Lorthet)

109.--Chevreuil (Font de Gaume)

110.--Cheval (Font de Gaume)

111 et 112.--Chevaux: sculptures (Landes, Mas d'Azil)

113.--Loup (Font de Gaume)

114.--Poissons (Lorthet)

115.--Vgtaux: gravures (France)

116.--Dessins magdalniens de type gomtrique (France)

117.--Sculptures quaternaires (France)

118.--Reprsentation de l'homme. Industrie du bronze (Italie)

119.--Cramique peinte susienne et cramique incise (1re phase)

120.--Cramique peinte susienne (2e phase)

121.--Vase peint (Palestine)

122.--Cramique gyptienne prdynastique

123.--Cramique gyptienne peinte prdynastique

124.--Manche en ivoire de poignard en silex, reprsentant la faune de
l'gypte (Dbut du rgime pharaonique)

125.--Couteau de silex blond garni d'une feuille d'or orne au repouss
(Hte-gypte)

126.--Poterie incise des Cyclades

127.--Poterie incise de la mer ge

128.--Vase de Kamars (Crte)

129.--Chien et sanglier: fresque du palais de Tyrinthe

130.--Figurations d'animaux. Industrie du fer (Ossthie)

131.--Figurations graves sur des ceintures de bronze. Industrie du fer
(Armnie russe)

132.--Poterie incise (Talyche russe)

133.--Poteries grossires (France)

134.--Vases nolithiques (France, Bohme)

135.--Ornementation nolithique d'aprs la cramique

136.--Poteries ornes (Chypre, Hissarlik, Danemark)

137.--Ornementation de vases. Industrie du fer (Transcaucasie)

138.--Vase orn (Bade)

139.--Vase orn (Wurtemberg)

140.--Les arts de l'industrie de la Tne

141.--Sculpture nolithique d'El Amrah (Hte-gypte)

142.--Tombes de l'Armnie russe. Industrie du fer

143.--Crypte de Coizard (France)

144.--Crypte de Courgeonnet (France)

145.--Dolmens (France)

146.--Plans et coupes de dolmens

147.--Distribution gographique des dolmens dans l'ancien monde

148.--Dolmen bti de Nmin (Perse)

149.--Menhirs (Finistre, Morbihan)

150.--Alignements de Mnec  Carnac

151 et 152.--Spultures de l'industrie du fer (Talyche russe)

153.--Spultures de l'industrie du bronze (Talyche russe)

154.--Emblmes religieux et insignes de tribus: vases peints d'gypte
prdynastique

155.--Reprsentation de desse: empreinte de cachet (Palais de Cnossos)

156.--Reprsentation de desse Nana (Astart)

157.--Danse rituelle: peinture rupestre (Espagne)

158.--Danse rituelle: bague d'or (Isopata, prs Cnossos)

159.--Les attributs solaires (Pays divers)

160.--Barques funraires peintes: vases d'gypte prdynastique

161.--Haches votives (Suse, Hissarlik)

162.--Haches et taureaux votifs (Pays divers)

163.--Signes peints et gravs (Aurignacien, Magdalnien)

164.--Inscription sur perle de verre (Suisse)

165.--Hiroglyphes accompagnant une peinture mexicaine

166.--Caractres chinois (poques diverses)

167.--Reprsentations pictographiques sur roche (Sude)

168.--Reprsentations pictographiques: rochers de l'Irytch

169.--Graffiti gravs sur rochers (Hte-gypte)

170.--Figures traces sur dalle de tumulus (Lokmariaker)

171.--Cylindre hiroglyphique (Suse)

172.--Empreinte d'un cylindre hiroglyphique: tablette proto-lamite

173.--Inscription proto-lamite: tablette d'argile

174.--Inscription lapidaire en caractres proto-lamites (XXVIIe
sicle avant J.-C.)

175.--criture proto-lamite

176.--criture proto-lamite: reprsentation de l'homme

177 et 178.--Cuniformes linaires chaldens

179.--Cuniformes expliquant des hiroglyphes (Ninive)

180.--Cylindres pr-pharaoniques

181.--Hiroglyphes gyptiens archaques

182.--Hiroglyphes sur tablette d'ivoire (1re dynastie)

183.--Inscription hiroglyphique htenne

184.--Disque de Phaestis (Crte)

185.--Carte des routes commerciales de l'ancien monde

186.--Carte des glaces et de l'expansion de l'industrie palolithique:
type chellen et acheulen

187.--Id.: type moustirien

188.--Expansion de l'industrie aurignacienne

189.--Expansion de l'industrie solutrenne

190.--Expansion de l'industrie magdalnienne





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Jacques Jean-Marie de Morgan

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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