The Project Gutenberg EBook of Le Tour du Monde Afrique Orientale, by Various

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Title: Le Tour du Monde; Afrique Orientale
       Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

Author: Various

Editor: douard Charton

Release Date: September 11, 2007 [EBook #22575]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DU MONDE; ***




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Journal des voyages et des voyageurs" (2me semestre 1860).

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                    LE TOUR DU MONDE




            IMPRIMERIE GNRALE DE CH. LAHURE
               Rue de Fleurus, 9,  Paris




                    LE TOUR DU MONDE

               NOUVEAU JOURNAL DES VOYAGES

                PUBLI SOUS LA DIRECTION

                 DE M. DOUARD CHARTON

        ET ILLUSTR PAR NOS PLUS CLBRES ARTISTES




                         1860
                   DEUXIME SEMESTRE

            LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
         PARIS, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77
          LONDRES, KING WILLIAM STREET, STRAND
              LEIPZIG, 15, POST-STRASSE

                         1860




TABLE DES MATIRES.


UN MOIS EN SICILE (1843.--Indit.), par M. Flix BOURQUELOT.

  Arrive en Sicile. -- Palerme et ses habitants. -- Les monuments
    de Palerme. -- La cathdrale de Monreale. -- De Palerme 
    Trapani. -- Partenico. -- Alcamo. -- Calatafimi. -- Ruines de
    Sgeste. -- Trapani. -- La spulture du couvent des capucins. --
    Le mont ryx. -- De Trapani  Girgenti. -- La Lettica. --
    Castelvetrano. -- Ruines de Slinonte. -- Sciacca. -- Girgenti
    (Agrigente). -- De Girgenti  Castrogiovanni. -- Caltanizzetta.
    -- Castrogiovanni. -- Le lac Pergusa et l'enlvement de
    Proserpine. -- De Castrogiovanni  Syracuse. -- Calatagirone. --
    Vezzini. -- Syracuse. -- De Syracuse  Catane. -- Lentini. --
    Catane. -- Ascension de l'Etna. -- Taormine. -- Messine. --
    Retour  Naples.                                                 1


VOYAGE EN PERSE, fragments par M. le comte A. de GOBINEAU (1855-1858),
dessins indits de M. Jules LAURENS.

  Arrive  Ispahan. -- Le gouverneur. -- Aspect de la ville. -- Le
    Tchhar-Bgh. -- Le collge de la Mre du roi. -- La mosque du
    roi. -- Les quarante colonnes. -- Prsentations. -- Le pont du
    Zend--Roub. -- Un dner  Ispahan. -- La danse et la comdie. --
    Les habitants d'Ispahan. -- D'Ispahan  Kaschan. -- Kaschan. --
    Ses fabriques. -- Son imprimerie lithographique. -- Ses
    scorpions. -- Une lgende.. -- Les bazars. -- Le collge. -- De
    Kaschan  la plaine de Thran. -- Koum. -- Feux d'artifice. --
    Le pont du Barbier. -- Le dsert de Khavr. -- Houz-Sultan. --
    La plaine de Thran. -- Thran. -- Notre entre dans la ville.
    -- Notre habitation.                                            16

  Une audience du roi de Perse. -- Nouvelles constructions 
    Thran. -- Temprature. -- Longvit. -- Les nomades. -- Deux
    plerins. -- Le culte du feu. -- La police. -- Les ponts. -- Le
    laisser aller administratif. -- Les amusements d'un bazar persan.
    -- Les fianailles. -- Le divorce. -- La journe d'une Persane.
    -- La journe d'un Persan. -- Les visites. -- Formules de
    politesses. -- La peinture et la calligraphie persanes. -- Les
    chansons royales. -- Les conteurs d'histoires. -- Les spectacles:
    drames historiques. -- pilogue. -- Le Dmavend. -- L'enfant qui
    cherche un trsor.                                              34


VOYAGES AUX INDES OCCIDENTALES, par M. Anthony TROLLOPE
(1858-1859); dessins indits de M. A. de BRARD.

  L'le Saint-Thomas. -- La Jamaque: Kingston; Spanish-Town; les
    _rserves_; la vgtation. -- Les planteurs et les ngres. --
    Plaintes d'une Ariane noire. -- La toilette des ngresses. --
    Avenir des multres. -- Les petites Antilles. -- La Martinique.
    -- La Guadeloupe. -- Grenada. -- La Guyane anglaise. -- Une
    sucrerie. -- Barbados. -- La Trinidad. -- La Nouvelle-Grenade. --
    Sainte-Marthe. -- Carthagne. -- Le chemin de fer de Panama. --
    Costa Rica: San Jos; le Mont-Blanco. -- Le Serapiqui. --
    Greytown.                                                       49


VOYAGE DANS LES TATS SCANDINAVES, par M. Paul RIANT. (Le
Tlmark et l'vch de Bergen.) (1858.--Indit.)

  LE TLMARK. -- Christiania. -- Dpart pour le Tlmark. -- Mode
    de voyager. -- Paysage. -- La valle et la ville de Drammen. --
    De Drammen  Kongsberg. -- Le cheval norvgien. -- Kongsberg et
    ses gisements mtallifres. -- Les montagnes du Tlmark. --
    Leurs habitants. -- Hospitalit des _gaards_ et des _sters_. --
    Une sorcire. -- Les lacs Tinn et Mjs. -- Le Westfjord. -- La
    chute du Rjukan. -- Lgende de la belle Marie. -- Dal. -- Le
    livre des trangers. -- L'glise d'Hitterdal. -- L'ivresse en
    Norvge. -- Le chtelain aubergiste. -- Les lacs Sillegjord et
    Bandak. -- Le ravin des Corbeaux.                               65

  --_Le Saint-Olaf_ et ses pareils. -- Navigation intrieure. --
    Retour  Christiania par Skien.                                 82

  L'VCH DE BERGEN. -- La presqu'le de Bergen. -- Lrdal. -- Le
    Sognefjord. -- Vosse-Vangen. -- Le Vringfoss. -- Le
    Hardangerfjord. -- De Vikor  Sammanger et  Bergen.           85


VOYAGE DE M. GUILLAUME LEJEAN DANS L'AFRIQUE ORIENTALE
(1860.--Texte et dessins indits.)--Lettre au Directeur du _Tour
du monde_ (Khartoum, 10 mai 1860).

  D'ALEXANDRIE  SOUAKIN. -- L'gypte. -- Le dsert. -- Le simoun.
    -- Suez. -- Un danger. -- Le mirage. -- Tor. -- Qossir. --
    Djambo. -- Djeddah.                                             97


VOYAGE AU MONT ATHOS, par M. A. PROUST (1858.--Indit.)

  Salonique. -- Juifs, Grecs et Bulgares. -- Les mosques. --
    L'Albanais Rabottas. -- Prparatifs de dpart. -- Vasilika. --
    Galatz. -- Nedgesalar. -- L'Athos. -- Saint-Nicolas. -- Le P.
    Gdon. -- Le couvent russe. -- La messe chez les Grecs. --
    Karis et la rpublique de l'Athos. -- Le vovode turc. -- Le
    peintre Anthims et le pappas Manuel. -- M. de Svastiannoff.  103

  Ermites indpendants. -- Le monastre de Koutloumousis. -- Les
    bibliothques. -- La peinture. -- Manuel Panselinos et les
    peintres modernes. -- Le monastre d'Iveron. -- Les carmes. --
    Peintres et peintures. -- Stavronikitas. -- Miracles. -- Un
    Vroukolakas. -- Les bibliothques. -- Les mulets. -- Philotheos.
    -- Les moines et la guerre de l'Indpendance. -- Karacallos. --
    L'union des deux glises. -- Les pnitences et les fautes.     114

  La lgende d'Arcadius. -- Le pappas de Smyrne. -- Esphigmenou. --
    Thodose le Jeune. -- L'ex-patriarche Anthymos et l'glise
    grecque. -- L'isthme de l'Athos et Xerxs. -- Les monastres
    bulgares: Kiliandari et Zographos. -- La lgende du peintre. --
    Beaut du paysage. -- Castamoniti. -- Une femme au mont Athos. --
    Dokiarios. -- La secte des Palamites. -- Saint-Xnophon. -- La
    pche aux ponges. -- Retour  Karis. -- Xiropotamos, le couvent
    du Fleuve Sec. -- Dpart de Daphn. -- Marino le chanteur.     130


VOYAGE D'UN NATURALISTE (Charles DARWIN).--L'archipel Galapagos
et les attoles ou les de coraux.--(1838).

  L'ARCHIPEL GALAPAGOS. -- Groupe volcanique. -- Innombrables
    cratres. -- Aspect bizarre de la vgtation. -- L'le Chatam. --
    Colonie de l'le Charles. -- L'le James. -- Lac sal dans un
    cratre. -- Histoire naturelle de ce groupe d'les. --
    Mammifres; souris indigne. -- Ornithologie; familiarit des
    oiseaux; terreur de l'homme; instinct acquis. -- Reptiles;
    tortues de terre; leurs habitudes.                             139

  Encore les tortues de terre; lzard aquatique se nourrissant de
    plantes marines; lzard terrestre herbivore, se creusant un
    terrier. -- Importance des reptiles dans cet archipel o ils
    remplacent les mammifres. -- Diffrences entre les espces qui
    habitent les diverses les. -- Aspect gnral amricain.       146

  LES ATTOLES OU LES DE CORAUX. -- le Keeling. -- Aspect
    merveilleux. -- Flore exigu. -- Voyage des graines. -- Oiseaux.
    -- Insectes. -- Sources  flux et reflux. -- Chasse aux tortues.
    -- Champs de coraux morts. -- Pierres transportes par les
    racines des arbres. -- Grand crabe. -- Corail piquant. --
    Poissons se nourrissant de coraux. -- Formation des attoles. --
    Profondeur  laquelle le corail peut vivre. -- Vastes espaces
    parsems d'les de corail. -- Abaissement de leurs fondations. --
    Barrires. -- Franges de rcifs. -- Changement des franges en
    barrires et des barrires en attoles.                         151


BIOGRAPHIE.--Brun-Rollet.                                          159


VOYAGE AU PAYS DES YAKOUTES (Russie asiatique), par OUVAROVSKI
(1830-1839).

  Djigansk. -- Mes premiers souvenirs. -- Brigandages. -- Le
    paysage de Djigansk. -- Les habitants. -- La pche. -- Si les
    poissons morts sont bons  manger. -- La sorcire Agrippine. --
    Mon premier voyage. -- Killm et ses environs. -- Malheurs. --
    Les Yakoutes. -- La chasse et la pche. -- Yakoutsk. -- Mon
    premier emploi. -- J'avance. -- Dernires recommandations de ma
    mre. -- Irkoutsk. -- Voyage. -- Oudsko. -- Mes bagages. --
    Campement. -- Le froid. -- La rivire Outchour. -- L'Aldan. --
    Voyage dans la neige et dans la glace. -- L'gn. -- Un Tongouse
    qui pleure son chien. -- Obstacles et fatigues. -- Les guides. --
    Ascension du Diougdjour. -- Stratagme pour prendre un oiseau. --
    La ville d'Oudsko. -- La pche  l'embouchure du fleuve Ut. --
    Navigation pnible. -- Boroukan. -- Une halte dans la neige. --
    Les rennes. -- Le mont Byraya. -- Retour  Oudsko et 
    Yakoutsk.                                                      161

  Viliouisk. -- Sel tricolore. -- Bois ptrifi. -- Le Sountar. --
    Nouveau voyage. -- Description du pays des Yakoutes. -- Climat.
    -- Population. -- Caractres. -- Aptitudes. -- Les femmes
    yakoutes.                                                      177


DE SYDNEY  ADLADE (Australie du Sud), notes extraites d'une
correspondance particulire (1860).

  Les Alpes australiennes. -- Le bassin du Murray. -- Ce qui reste
    des anciens matres du sol. -- Navigation sur le Murray. --
    Frontires de l'Australie du Sud. -- Le lac Alexandrina. -- Le
    Kanguroo rouge. -- La colonie de l'Australie du Sud. -- Adlade.
    -- Culture et mines.                                           182


VOYAGES ET DCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE, journal du docteur
BARTH (1849-1855).

  Henry Barth. -- But de l'expdition de Richardson. -- Dpart. --
    Le Fezzan. -- Mourzouk. -- Le dsert. -- Le palais des dmons. --
    Barth s'gare; torture et agonie. -- Oasis. -- Les Touaregs. --
    Dunes. -- Afalesselez. -- Bubales et moufflons. -- Ouragan. --
    Frontires de l'Asben. -- Extorsions. -- Dluge  une latitude o
    il ne doit pas pleuvoir. -- La Suisse du dsert. -- Sombre valle
    de Taghist. -- Riante valle d'Auderas. -- Agadez. -- Sa
    dcadence. -- Entrevue de Barth et du sultan. -- Pouvoir
    despotique. -- Coup d'oeil sur les moeurs. -- Habitat de la
    girafe. -- Le Soudan; le Damergou. -- Architecture. -- Katchna;
    Barth est prisonnier. -- Pnurie d'argent. -- Kano. -- Son
    aspect, son industrie, sa population. -- De Kano  Kouka. -- Mort
    de Richardson. -- Arrive  Kouka. -- Difficults croissantes. --
    L'nergie du voyageur en triomphe. -- Ses visiteurs. -- Un vieux
    courtisan. -- Le vizir et ses quatre cents femmes. -- Description
    de la ville, son march, ses habitants. -- Le Dendal. --
    Excursion. -- Angornou. -- Le lac Tchad.                       193

  Dpart. -- Aspect dsol du pays. -- Les Ghouas. -- Mabani. -- Le
    mont Dlabda. -- Forgeron en plein vent. -- Dvastation. --
    Orage. -- Baobab. -- Le Mendif. -- Les Marghis. -- L'Adamaoua. --
    Mboutoudi. -- Proposition de mariage. -- Installation de vive
    force chez le fils du gouverneur de Soulleri. -- Le Bnou. --
    Yola. -- Mauvais accueil. -- Renvoi subit. -- Les Oulad-Sliman.
    -- Situation politique du Bornou. -- La ville de Yo. -- Nggimi
    ou Inggimi. -- Chute dans un bourbier. -- Territoire ennemi. --
    Razzia. -- Nouvelle expdition. -- Troisime dpart de Kouka. --
    Le chef de la police. -- Aspect de l'arme. -- Dikoua. -- Marche
    de l'arme. -- Le Mosgou. -- Adishen et son escorte. -- Beaut du
    pays. -- Chasse  l'homme. -- Erreur des Europens sur le centre
    de l'Afrique. -- Incendies. -- Baga. -- Partage du butin. --
    Entre dans le Baghirmi. -- Refus de passage. -- Traverse du
    Chari. --  travers champs. -- Dfense d'aller plus loin. --
    Hospitalit de Bou-Bakr-Sadik. -- Barth est arrt. -- On lui met
    les fers aux pieds. -- Dlivr par Sadik. -- Masna. -- Un
    savant. -- Les femmes de Baghirmi. -- Combat avec des fourmis. --
    Cortge du sultan. -- Dpches de Londres.                     209

  De Katchna au Niger. -- Le district de Mouniyo. -- Lacs
    remarquables. -- Aspect curieux de Zinder. -- Route prilleuse.
    -- Activit des fourmis. -- Le Ghaladina de Sokoto. -- Marche
    force de trente heures. -- L'mir Aliyou. -- Vourno. --
    Situation du pays. -- Cortge nuptial. -- Sokoto. -- Caprice
    d'une bote  musique. -- Gando. -- Khalilou. -- Un chevalier
    d'industrie. -- Exactions. -- Pluie. -- Dsolation et fcondit.
    -- Zogirma. -- La valle de Foga. -- Le Niger. -- La ville de
    Say. -- Rgion mystrieuse. -- Orage. -- Passage de la Sirba. --
    Fin du rhamadan  Sebba. -- Bijoux en cuivre. -- De l'eau
    partout. -- Barth dguis en schrif. -- Horreur des chiens. --
    Montagnes du Hombori. -- Protection des Touaregs. -- Bambara. --
    Prires pour la pluie. -- Sur l'eau. -- Kabara. -- Visites
    importunes. -- Dangereux passage. -- Tinboctoue, Tomboctou ou
    Tembouctou. -- El Bakay. -- Menaces. -- Le camp du cheik. --
    Irritation croissante. -- Sus au chrtien! -- Les Foullanes
    veulent assiger la ville. -- Dpart. -- Un preux chez les
    Touaregs. -- Zone rocheuse. -- Lenteurs dsesprantes. -- Gogo.
    -- Gando. -- Kano. -- Retour.                                  226


VOYAGES ET AVENTURES DU BARON DE WOGAN EN CALIFORNIE
(1850-1852.--Indit).

  Arrive  San-Francisco. -- Description de cette ville. -- Dpart
    pour les placers. -- Le claim. -- Premire dception. -- La
    solitude. -- Mineur et chasseur. -- Dpart pour l'intrieur. --
    L'ours gris. -- Reconnaissance des sauvages. -- Captivit. --
    Jugement. -- Le poteau de la guerre. -- L'Anglais chef de tribu.
    -- Dlivrance.                                                 242


VOYAGE DANS LE ROYAUME D'AVA (empire des Birmans), par le
capitaine Henri YULE, du corps du gnie bengalais (1855).

  Dpart de Rangoun. -- Frontires anglaises et birmanes. -- Aspect
    du fleuve et de ses bords. -- La ville de Magw. -- Musique,
    concert et drames birmans. -- Sources de naphte; leur
    exploitation. -- Un monastre et ses habitants. -- La ville de
    Pagn. -- Myeen-Kyan. -- Amarapoura. -- Paysage. -- Arrive 
    Amarapoura.                                                    258

  Amarapoura; ses palais, ses temples. -- L'lphant blanc. --
    Population de la ville. -- Recensement suspect. -- Audience du
    roi. -- Prsents offerts et reus. -- Le prince hritier
    prsomptif et la princesse royale. -- Incident diplomatique. --
    Religion bouddhique. -- Visites aux grands fonctionnaires. -- Les
    dames birmanes.                                                273

  Comment on dompte les lphants en Birmanie. -- Excursions autour
    d'Amarapoura. -- Gologie de la valle de l'Irawady. -- Les
    poissons familiers. -- Le serpent hamadryade. -- Les Shans et
    autres peuples indignes du royaume d'Ava. -- Les femmes chez les
    Birmans et chez les Karens. -- Ftes birmanes. -- Audience de
    cong. -- Refus de signer un trait. -- Lettre royale. -- Dpart
    d'Amarapoura et retour  Rangoun. -- Coup d'oeil rtrospectif sur
    la Birmanie.                                                   280


VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE, par le capitaine
BURTON (1857-1859).

  But de l'expdition. -- Le capitaine Burton. -- Zanzibar. --
    Aspect de la cte. -- Un village. -- Les Bloutchis. -- Ouamrima.
    -- Fertilit du sol. -- Dgot inspir par le pantalon. -- Valle
    de la mort. -- Supplice de M. Maizan. -- Hallucination de
    l'assassin. -- Horreur du paysage. -- Humidit. -- Zoungomro. --
    Effets de la traite. -- Personnel de la caravane. -- Mtis
    arabes, Hindous, jeunes gens mis en gage par leurs familles. --
    nes de selle et de bt. -- Chane de l'Ousagara. --
    Transformation du climat. -- Nouvelles plaines insalubres. --
    Contraste. -- Ruine d'un village. -- Fourmis noires. -- Troisime
    rampe de l'Ousagara. -- La Passe terrible. -- L'Ougogo. --
    L'Ougogi. -- pines. -- Le Zihoua. -- Caravanes. -- Curiosit des
    indignes. -- Faune. -- Un despote. -- La plaine embrase. --
    Coup d'oeil sur la valle d'Ougogo. -- Aridit. -- Kraals. --
    Absence de combustible. -- Gologie. -- Climat. -- Printemps. --
    Indignes. -- District de Toula. -- Le chef Maoula. -- Fort
    dangereuse.                                                    305

  Arrive  Kazeh. -- Accueil hospitalier. -- Snay ben Amir. --
    tablissements des Arabes. -- Leur manire de vivre. -- Le Temb.
    -- Chemins de l'Afrique orientale. -- Caravanes. -- Porteurs. --
    Une journe de marche. -- Costume du guide. -- Le Mganga. --
    Coiffures. -- Halte. -- Danse. -- Sjour  Kazeh. -- Avidit des
    Bloutchis. -- Saison pluvieuse. -- Yombo. -- Coucher du soleil.
    -- Jolies fumeuses. -- Le Msn. -- Orgies. -- Kajjanjri. --
    Maladie. -- Passage du Malagarazi. -- Tradition. -- Beaut de la
    Terre de la Lune. -- Soire de printemps. -- Orage. -- Faune. --
    Cynocphales, chiens sauvages, oiseaux d'eau. -- Ouakimbou. --
    Ouanyamouzi. -- Toilette. -- Naissances. -- ducation. --
    Funrailles. -- Mobilier. -- Lieu public. -- Gouvernement. --
    Ordalie. -- Rgion insalubre et fconde. -- Aspect du Tanganyika.
    -- Ravissements. -- Kaoul.                                   321

    Tatouage. -- Cosmtiques. -- Manire originale de priser. --
    Caractre des Ouajiji; leur crmonial. -- Autres riverains du
    lac. -- Ouatata, vie nomade, conqutes, manire de se battre,
    hospitalit. -- Installation  Kaoul. -- Visite de Kannna. --
    Tribulations. -- Maladies. -- Sur le lac. -- Bourgades de
    pcheurs. -- Ouafanya. -- Le chef Kanoni. -- Cte inhospitalire.
    -- L'le d'Oubouari. -- Anthropophages. -- Accueil flatteur des
    Ouavira. -- Pas d'issue au Tanganyika. -- Tempte. -- Retour.  337


FRAGMENT D'UN VOYAGE AU SAUBAT (affluent du Nil Blanc), par M.
Andrea DEBONO (1855)                                               348


VOYAGE  L'LE DE CUBA, par M. Richard DANA (1859).

  Dpart de New-York. -- Une nuit en mer. -- Premire vue de Cuba.
    -- Le Morro. -- Aspect de la Havane. -- Les rues. -- La volante.
    -- La place d'Armes. -- La promenade d'Isabelle II. -- L'htel Le
    Grand. -- Bains dans les rochers. -- Coolies chinois. -- Quartier
    pauvre  la Havane. -- La promenade de Tacon. -- Les surnoms  la
    Havane. -- Matanzas. -- La Plaza. -- Limossar. -- L'intrieur de
    l'le. -- La vgtation. -- Les champs de canne  sucre. -- Une
    plantation. -- Le caf. -- La vie dans une plantation de sucre.
    -- Le Cumbre. -- Le passage. -- Retour  la Havane. -- La
    population de Cuba. -- Les noirs libres. -- Les mystres de
    l'esclavage. -- Les productions naturelles. -- Le climat.      353


EXCURSIONS DANS LE DAUPHIN, par M. Adolphe JOANNE (1850-1860).

  Le pic de Belledon. -- Le Dauphin. -- Les Goulets.              369

  Les gorges d'Omblze. -- Die. -- La valle de Roumeyer. -- La
    fort de Saou. -- Le col de la Cochette.                       385


EXCURSIONS DANS LE DAUPHIN, par M. lise RECLUS (1850-1860).

  La Grave. -- L'Aiguille du midi. -- Le clapier de
    Saint-Christophe. -- Le pont du Diable. -- La Brarde. -- Le col
    de la Tempe. -- La Vallouise. -- Le Pertuis-Rostan. -- Le village
    des Claux. -- Le mont Pelvoux. -- La Balme-Chapelu. -- Moeurs des
    habitants.                                                     402


LISTE DES GRAVURES.                                                417

LISTE DES CARTES.                                                  422

ERRATA.                                                            427




[Illustration: Le march aux grains.--Dessin de Karl Girardet
d'aprs un dessin de M. Guillaume Lejean.]




VOYAGE DE M. GUILLAUME LEJEAN,

DANS L'AFRIQUE ORIENTALE[1].

1860.--TEXTE ET DESSINS INDITS.

                   [Note 1: Nous sommes oblig de nous contenter
                   de cette indication gnrale, l'itinraire que
                   se propose de suivre M. Lejean ne nous tant
                   pas encore bien connu.]

LETTRE AU DIRECTEUR DU TOUR DU MONDE.

Khartoum, 10 mai 1860.

D'ALEXANDRIE  SOUAKIN.

     L'gypte. -- Le dsert. -- Le simoun. -- Suez. -- Un danger.
     -- Le mirage. -- Tor. -- Qossir. -- Djambo. -- Djeddha.


Mon cher Directeur,

Je pars aprs-demain pour l'intrieur de la Nubie, et je viens rgler
avec vous un premier compte de souvenirs de voyage que j'aurai bien
vite oublis, si je ne vous les cris, tant j'ai l'esprit proccup de
cette thiopie mystrieuse que je vais aborder.

Je n'ai gure fait que traverser l'gypte, qui est aujourd'hui, grce
 la transformation opre par Mhmet-Ali, une sorte de tte de pont
de la civilisation europenne. Je ne vous reparlerai pas d'Alexandrie,
du Caire, et des Pyramides aprs l'excellent livre de Maxime Du Camp,
mais laissez-moi vous dire, au courant de la plume, mes impressions
morales sur ce beau pays d'gypte et sur quelques aspects de sa
situation actuelle.

Vous connaissez cette curieuse lgende du roi Chilpric  qui une
vision prophtique montre ses descendants sous la forme successive de
lions, de loups et de petits chiens. Je crois que le pre de
Mhmet-Ali et pu avoir une pareille vision, et que son rve n'et
gure menti. Le lion, 'a t le _grand pacha_, l'un des plus
puissants _ptrisseurs_ de nations que les temps modernes aient vus.
Mhmet-Ali a eu un grand malheur, c'est d'avoir eu pour pangyristes
ses fonctionnaires europens, qui, n'ayant pas la libert de blmer
certains faits et certains hommes, ont eu,  mon sens, le tort de ne
pas se taire  propos. Le public d'Europe a rpondu  un excs de
louanges par une incrdulit excessive. J'avais besoin de voir
l'gypte pour apprcier Mhmet-Ali. Les trois piles du pont de
Trajan, que j'ai admires il y a trois ans en descendant le Danube,
tonnent le voyageur plus encore peut-tre que ne le ferait le
monument s'il tait rest entier: l'oeuvre colossale du destructeur
des mameluks impose encore une admiration du mme genre, mme aprs
les ruines entasses par Abbas et Sad-Pacha.

Mhmet-Ali a t par moments un souverain d'Orient; c'est dans un de
ces moments-l qu'il a extermin les mameluks, qui d'ailleurs le
mritaient bien et qui avaient le tort de la provocation: ils avaient
essay de l'assassiner dans l'Hedjaz. On lui a reproch l'oppression
des fellahs et les violences qui ont parfois signal ses rformes, et
deux grands crivains, MM. de Chateaubriand et de Lamartine, sous
l'impulsion d'une indignation plus gnreuse qu'impartiale, ont
dnonc  l'Europe ce prtendu rformateur qui broyait les peuples
sous prtexte de les civiliser. Je ne veux pas excuser ces violences,
surtout envers ces doux et laborieux fellahs, qui sont vraiment les
Bulgares de l'Afrique; mais il faut bien se dire que l'gypte n'a
jamais t gouverne autrement depuis les Pharaons; qu'aujourd'hui,
sous le philanthrope Sad-Pacha, le fellah vit exactement sous le mme
rgime que sous le _vieux_, et que le courbach sera longtemps encore,
je le crains bien, une ncessit gouvernementale pour la race
indolente et passive de l'gypte. C'est dans ses admirables
institutions qu'il faut tudier Mhmet-Ali; dans ses coles d'o sont
sortis ces mdecins et ces savants qui honorent la jeune gypte; dans
ses tablissements de bienfaisance, dans ses lois dont je ne citerai
qu'une seule: Quiconque achtera un esclave devra, au bout de neuf
ans, lui donner la libert, _aprs lui avoir fait apprendre au moins 
lire_.

Aprs le lion, le loup, qui est Abbas-Pacha; puis est venu un charmant
homme, tout imprgn de civilisation, doux, pacifique, d'humeur gaie
et d'habitudes indolentes, fait pour vivre d'un million de rentes dans
un palais du Nil, mais l'homme le moins propre au gouvernement d'un
tat en crise de transition. J'ai nomm Sad-Pacha. Sous son rgne,
l'mancipation de l'gypte a recul, le commerce et le crdit public
ont dclin, le budget a t mis au pillage pendant que les
traitements des employs de tout grade, devenus flottants et
illusoires, ont oblig nombre de fonctionnaires  vivre de concussion;
le Soudan, la plus belle, comme avenir, des conqutes de Mhmet-Ali,
a t dsorganis et presque abandonn; les Abyssins et les bandits de
toute nation insultent impunment les frontires, et l'gypte va
doucement  sa ruine sous la main d'un brave homme qui joue au soldat,
donne des ftes, et semble, en affaires, avoir pris pour devise la
maxime anglaise: Les soucis tueraient un chat.

N'ayant pas un livre  faire sur l'gypte, je me hte de vous dire que
le 7 fvrier au matin je quittai le Caire, par la gare de Bal-el-Had,
en compagnie de Georges, ce compatriote avec lequel j'avais d'abord
projet le voyage de la basse Nubie. Vous avez entrevu  Paris ce
charmant garon dont l'esprit ouvert  toute belle impression, la
cordialit et l'inaltrable bonne humeur ont ralis pour moi le type
vritable du Franais en voyage. Nous prenons nos billets et nous
sommes poursuivis dans la gare par un employ arabe qui nous demande
un _bakchich_ pour nous avoir pass nos billets; dj ruins de
pourboire, nous refusons et nous recevons, dans le pur arabe d'gypte,
une maldiction que je me fais consciencieusement traduire: Que les
os de leurs pres brlent en enfer! Georges est tout fier d'avoir t
maudit dans la langue des kalifes, et dit avec raison que ce souhait
est sinon plus aimable, du moins plus potique que celui d'un cocher
parisien en pareil cas.

Nous voil, cinq minutes aprs, lancs en plein dsert,  la vitesse
trs-modre de six lieues  l'heure. Les chameliers arabes qui
conduisent le long de la voie leurs lentes btes charges de _guerbes_
d'eau ou de _couffes_ de ssame, n'en regardent pas moins avec
stupfaction cette file de quarante wagons emports rapidement vers la
mer Rouge par une force invisible et murmurent: _Blis_ (le diable)!
Pour nous plus encore peut-tre que pour eux, il y a dans ces _chars
de feu_ qui sillonnent le plus dsol et le plus immobile des dserts,
une antithse que toutes les phrases du monde ne feraient
qu'affaiblir. Je me rcite  demi-voix, comme une musique, les
admirables strophes des _Orientales_ qui commencent ainsi:

  L'gypte! elle talait, toute blonde d'pis,
  Ses champs bariols comme un riche tapis.
    Plaine que des plaines prolongent;
  L'eau vaste et froide au nord, au sud le sable ardent,
  Se disputent l'gypte: elle rit cependant
    Entre ces deux mers qui la rongent....

Georges regarde le dsert avec une attention silencieuse et passionne
que je ne tarde pas  partager. Ceux qui n'ont jamais vu le dsert se
figurent quelque chose comme une immense grve, et rien de plus
inexact que cette comparaison. C'est bien une surface plate et
sablonneuse, mais solidifie par les pluies et balaye par les vents:
elle prsente au regard une crote grise ou noirtre que mon compagnon
comparait assez justement  un immense dallage en bitume. Les lits de
torrents desschs (_ouadi_) qui rayent cette surface ne sont pas plus
profonds que les sillons dessins par la pluie sur la poussire de nos
chemins. Partout, du reste, la strilit et le silence formidable du
nant. Les vrais voyageurs se sont justement moqus du _lion du
dsert_ et autres images de la mme force: on ne conoit gure que le
lion habite de prfrence des lieux o il ne trouverait pas  croquer
un scarabe.

Pour complter la mise en scne, le vent frachit, des nuages de sable
s'lvent des montagnes couleur de cendre qui bornent l'horizon au
nord, une nue d'un rouge de brique, coupe par le panache blanc de la
locomotive, enveloppe la terre et le ciel, des milliers de petits
cailloux viennent grsiller contre les portires du wagon: c'est un
coup de _simoun_ qui nous arrive. Confortablement pelotonns sur nos
banquettes, nous sommes  l'abri des dangers du fameux _vent-poison_
si redout des caravanes; mais  la place du danger, qui a au moins de
belles motions, nous avons les inconvnients vulgaires qui ne donnent
que l'impatience. Le sable entre par nos portires closes, comme si
elles taient grandes ouvertes; nos malles, bien fermes, sont
remplies, nos vtements en sont tout imprgns. Les Arabes disent de
ce sable qu'il traverse la coque d'un oeuf. M. Du Camp affirme qu'il
en a trouv dans les rouages de sa montre ferme  double botier. Le
spirituel voyageur aura probablement ouvert sa montre pendant le coup
de vent, sans y faire grande attention.

Cependant la route devient sinueuse, et nous voyons se profiler sur
notre droite la masse noire-violette du superbe Djebel-Attaka, dont le
pied baigne dans la mer Rouge. Un quart d'heure aprs, nous nous
arrtons sur la grve mme, en face du transit, et nous courons,
tte baisse, fouetts au visage par le sable, la pluie et les
cailloux, nous rfugier  l'_htel de France_, sur la place du March
aux grains.  l'extrieur, cet htel est une sorte d'choppe arabe
dont l'aspect ferait reculer le touriste le plus intrpide; mais 
l'intrieur, l'industrie de l'htelier actuel a cr une _locanda_
assez confortable. Nous constatons avec une volupt plus aise 
comprendre qu' dcrire que la salle  manger, grce  des croises
vitres, est parfaitement  l'abri de tous les _simoun_ possibles.
C'est une particularit assez rare en gypte pour tre signale, et au
risque de paratre faire une rclame  l'_htel de France_,
j'ajouterai que la table est satisfaisante et que les prix le sont
encore plus.

Nous sortons pour jeter un coup d'oeil sur la ville dont le nom, grce
 M. de Lesseps, retentit aux oreilles de tous les politiques
europens depuis trois ans. Suez, sans le canal qui n'existe pas
encore, mais qui y amne  flots des touristes anglais, des ingnieurs
et des commerants franais, ne serait qu'une ruine fort dsagrable 
habiter. Elle a une enceinte irrgulire qu'un homme vigoureux
renverserait  coups de pied, quelques habitations modernes
confortables, toutes voisines de la gare et du port, notamment
l'agence anglaise du transit (_Peninsular Company_), quelques mosques
sans caractre monumental et deux ou trois places, dont la plus petite
et la plus pittoresque est celle du March aux grains, dont j'ai pris
le croquis joint  ces notes.  l'angle d'une ruelle qui mne au
bazar, ruelle obscure et sale, mais d'un ton superbe pour un
admirateur des effets vigoureux de lumire, s'lve une maison d'un
riche ngociant (grec, si je ne me trompe) aussi curieuse dans son
genre que le sont chez nous les vieilles maisons de Gand ou de
Nuremberg.

Une dernire curiosit de Suez, c'est la maison qu'habitait le gnral
Bonaparte quand il vint  la mer Rouge. C'est une habitation qui fait
face  la mer, sans aucun caractre monumental et que Clot-Bey trouva,
il y a plusieurs annes, en possession d'un brave musulman passionn
pour la mmoire de son illustre locataire d'un jour. Abounarberdi,
dit-il au docteur, tait assez puissant pour brler toutes les
mosques; il ne l'a pas fait; que son nom soit bni! Les rois du Garb
(d'Occident) l'ont enferm dans une le o il est mort; _mais on dit
que la nuit son me vient se poser sur le fil de son sabre._

Suez a succd  une ancienne ville romaine dont nous cherchons les
ruines; elles se rduisent  une grosse colline de sable et de
poteries sans valeur archologique, vritable _Monte Testaccio_
gyptien appel aujourd'hui la colline de Mouchelet-Bey, du nom d'un
ingnieur qui y a tabli sa tente. Pour nous ddommager, je propose 
Georges une excursion aux ruines indiques par la carte de M.
Linant-Bey, comme tant celles d'une antique ville juive,  deux
bonnes heures au nord-est et au del de la baie. Des ruines juives! Il
y a de quoi affriander des amateurs mme beaucoup plus trangers aux
antiquits hbraques que M. de Saulcy. Nous voil partis le matin,
traversant le port  mer basse, et arpentant, les jambes nues, la
vaste plage coupe de flaques limpides. Le but semble s'loigner
toujours; ces plages unies sont si trompeuses  la vue. Nous nous
dcidons  rtrograder; mais  la premire flaque o je mets le pied,
je constate un courant de menaant augure.... Il faut savoir que dans
cette baie trangle de Suez, la mare monte comme un vrai mascaret:
on dirait nos grves du mont Saint-Michel. Nous pressons le pas pour
arriver en vue de la ville, de manire  pouvoir hler une barque. Si
nous n'y russissons pas, nous sommes rejets vers le dsert
montagneux de la cte d'Asie, et cela peut devenir inquitant. Georges
se livre, sur le sort de l'arme de Pharaon,  des plaisanteries que
je trouve un peu inopportunes; mais tout en riant, il trouve un
passage, et nous gagnons un lot d'o nous hlons les barques du port.
La canaille arabe qui encombre le _divarf_ fait de grands gestes et
semble discuter vivement la taille, l'ge et le sexe des deux tres
gars sur l'lot; mais nul ne bouge.  un appel plus furieux, un
batelier dmarre sa barque, et met le cap sur nous. L'eau monte,
l'lot dcrot, l'homme arrive.... il n'est que temps. Nous sautons 
bord: le fils d'Ismal tend la main: _El felous, haouagh_ (l'argent,
seigneurs)! Georges veut payer sans compter; je trouve amusant de
discuter le prix de notre sauvetage, et nous nous arrangeons  six
piastres courantes (vingt-deux sols). On ne peut pas sauver les gens 
meilleur march.

[Illustration: Port de Suez.--Dessin de Karl Girardet d'aprs un
dessin de M. Guillaume Lejean.]

Georges part le surlendemain pour remonter le Nil; j'ai encore trois
jours  passer  Suez avant le dpart du vapeur _Hedjaz_, qui doit
m'emmener  Souakin. Je passe ces trois jours  flner au dsert et 
observer pour la premire fois des effets de mirage assez curieux.
Tous les jours, dans l'aprs-midi, je suis certain de trouver le fort
d'Aggeroud reflt dans les eaux d'un lac imaginaire. Un train vient 
passer, la ligne noire des wagons, la ligne blanche de la fume se
rflchissent galement dans la nappe limpide. J'ai vu assez
frquemment se former le mirage; on voit d'abord passer un nuage
invisible,--ici le lecteur m'arrte: _voir_ passer un nuage
_invisible_? Oui, et je vais tcher de me faire comprendre par une
image trs-familire. Avez-vous vu quelquefois, au-dessus d'une
marmite en bullition, la vapeur d'eau parfaitement translucide et
invisible signaler sa prsence par le _flottement_ qu'elle semble
imprimer aux objets devant lesquels elle passe? Voil le commencement
du mirage. Quand ce nuage,  la fois invisible et ond, devient
opaque, son mouvement cesse, et vous n'avez plus sous les yeux qu'une
belle nappe argente qui rflchit les objets les plus voisins,
arbres, villages, rochers. Voil le mirage simple. Quant  celui qui
nous met sous les yeux des villes ou des forts, soit imaginaires,
soit hors de la porte de la vue, je n'ai jamais eu la chance d'en
tre tmoin.

[Illustration: Cimetire europen  Suez.--Dessin de Karl Girardet
d'aprs un dessin de M. Guillaume Lejean.]

Enfin, le 14, je monte  bord de l'_Hedjaz_, beau bateau  vapeur de
la compagnie Medjidi, que je trouve encombr de _hadjis_ allant  la
Mecque; principalement de la suite de la princesse Nezli, tante du
vice-roi et veuve du fameux Defterdar, dont j'aurai plus tard occasion
de parler. Cette suite se compose de cent vingt  en grande majorit.
La vertu du troupeau est sous la garde d'une douzaine d'eunuques
noirs, et le _kirlar-aga_ (capitaine des filles) est  la fois le chef
de cette garde indispensable et le premier officier de la petite cour;
c'est un long ngre de plus de six pieds, d'une laideur inoue, mais
se faisant pardonner le scandale de son importance par ses allures
_bon enfant_. Nous mettons de longues heures  sortir de la
baie-impasse de Suez; le 15, au matin, nous fouillons d'un regard
curieux et admiratif les dures artes des derniers contre-forts du
Sina, qui se perdent et se volatilisent en quelque sorte dans un ciel
de saphir. Pas un brin d'herbe, du reste, sur ces ctes qui entourent,
nous dit-on, quelques valles intrieures d'un charme d'autant plus
saisissant qu'il est plus inattendu. Le mont divin, vu de loin, n'a
rien de cet aspect sourcilleux et formidable que l'imagination, pleine
des rcits de Mose, aimerait  lui prter: il a les lignes pures,
froides et fires que j'ai admires ailleurs, en Albanie par exemple.

[Illustration: Qossir.--Dessin de Karl Girardet d'aprs un dessin de
M. Guillaume Lejean.]

[Illustration: Djeddah.--Dessin de Karl Girardet d'aprs un dessin de
M. Guillaume Lejean.]

[Illustration: Port de Souakin.--Dessin de Karl Girardet d'aprs un
dessin de M. Guillaume Lejean.]

 l'entre de la baie se voit une petite ville, Tor, habite par des
Coptes (et non par des Grecs, comme l'a dit par inadvertance M.
Charles Didier). Les deux peuples n'ont gure de commun que le culte
et la finesse mercantile.  premire vue et  part le costume, un
habitant de l'Orient ne confondra jamais la longue figure  lame de
couteau du paisible et un peu servile descendant des Pharaons avec le
profil d'aigle des fils de Thmistocle. La population de Tor vit
principalement d'un assez singulier commerce: elle vend aux plerins
l'eau qu'elle tire des fontaines de Mose et du Sina.

_L'Hedjaz_ a le temps de flner et ne le prouve que trop en s'arrtant
successivement  Qossir et  Djambo. Qossir est une petite ville de
mine assez peu engageante, mais elle a beaucoup de barques, et
quelques arbres qui ombragent un village voisin reposent l'oeil fort
agrablement. C'est, avec Suez, le seul port que possde l'gypte sur
la mer Rouge, depuis qu'elle a perdu l'Arabie. Mhmet-Ali avait de
grands desseins sur Qossir: il voulait en faire le dbouch de toute
la haute gypte par Khn, et avait commenc  faire creuser des puits
entre les deux villes, mais on ne trouva que de l'eau saumtre et le
projet fut abandonn.

J'ai moins encore  dire de Djambo, o nous perdons un jour entier.
Djambo est en terre arabe, mme _en terre sainte_, et j'avoue que je
ne vois pas sans motion sortir des flots cette cte basse et un peu
verdoyante, foyer d'une des plus brillantes civilisations qui aient
clair le globe. Hlas! qu'est devenue l'Arabie des kalifes? Il ne
reste aujourd'hui que les Arabes, c'est--dire une race belle,
distingue, brave, spirituelle, intelligente, romanesque, paresseuse
et passablement anarchique. Aussi les Turcs, peuple d'esprit plus
lourd, mais de bon sens pratique, ont mis la main sur le peuple arabe
et l'ont soumis partout o ils s'en sont donn la peine. L'gypte
moderne est arabe, mais la forte main qui l'a lance dans la brillante
voie qu'elle parcourt aujourd'hui est celle d'un Turc de Macdoine, ce
qui n'empche pas d'ailleurs que l'impulsion une fois donne, beaucoup
d'Arabes (et j'en connais) ne soient les agents les plus nergiques et
les plus intelligents de cette civilisation.

Terre sainte, ici, c'est malheureusement terre de fanatiques: on nous
avertit de ne pas descendre  terre, ou nous serons assomms, mme
sous les yeux des kavas du gouverneur. Le Franais tant, comme on
sait, le brave des braves, un des ntres, M. M..., se costume en
Robinson, _empistolett_ de la tte aux pieds et veut descendre. Il
est oblig de rentrer  bord, sans avoir occis de croquemitaines
musulmans. Ceci nous fait faire des rflexions peu rassurantes sur
Djeddah, la fameuse ville du massacre, o nous arrivons le lendemain.
Nous jetons l'ancre  une heure de la ville, en dehors de rcifs
coralliques, et nous nous empressons de _dballer_ la princesse et son
noir btail qui a empest l'arrire depuis huit jours. Un de nos
officiers, un jeune et aimable Vnitien, que l'irruption de ces dames
a chass de sa cabine, a voulu poser sa couchette prs d'un rduit o
cinq de ces femmes ont tabli leur chambre  coucher avec des chles
tendus le long du bastingage. Je ris encore de la grimace effroyable
qu'il fait en emportant son lit loin de cette niche odorante:
_bestie_, _non donne_, s'crie-t-il en jurant.

Suivant le rite consacr, les hadjis revtent, pour toucher la terre
sacre, un costume d'une clatante blancheur, symbole de la puret de
l'me. C'est un usage dont on ne peut s'affranchir qu'en payant un
mouton, qui est donn aux plerins pauvres. Le mdecin de la
princesse, homme instruit et distingu dont la conversation a t une
de nos meilleures distractions de voyage, musulman trs-voltairien du
reste, est le seul  payer le mouton.  Qossir, le docteur a prsent
un verre de vin  un noir _takrouri_,  dents aiguises en pointe,
venu par curiosit, je crois, visiter la _barque du feu_; il lui a
offert cinq piastres s'il voulait en boire. Tu pourrais bien m'en
offrir vingt-cinq, a rpondu le noir, que je n en boirais pas
davantage. Je ne discuterai point l'importance de ces prescriptions
d'abstinence, mais j'aime  constater tout triomphe de l'esprit sur
les apptits, et  qui connat la pauvret des noirs, d'une part, et
de l'autre leur passion pour les spiritueux, ce jeune ngre presque nu
qui obit  sa foi sans phrase et sans pose hroque, doit paratre
plus spiritualiste que le joyeux docteur. J'aurai plus tard occasion
de dire comment les noirs, assez rcemment convertis  l'islamisme,
s'y attachent avec une ferveur devenue beaucoup plus rare chez les
Turcs et les Arabes.

Nous dbarquons donc  Djeddah, et la premire chose qui frappe nos
yeux, en touchant le quai, ce sont des notables indignes  barbe
blanche, qui semblent venus l pour prparer une ovation  quelqu'un.
Ce n'est pas  la princesse dj dbarque; ce n'est pas  nous  coup
sr. Nous avons bientt la clef du mystre: nous avions  bord, sans
nous en douter, quatre des accuss du fameux massacre, revenus
acquitts de Constantinople, faute de preuves.

C'est un dbut fort inquitant; mais je dois dclarer que j'ai pass
huit jours  Djeddah, et que j'ai circul fort librement sans tre
jamais insult. Les voyageurs n'ont gure  visiter, dans cette ville
et dans les environs, que le cimetire o l'on montre le tombeau de
notre mre ve (_Turbe ommou Aoua_); ce sont deux spultures
insignifiantes qui, selon les indignes, marquent l'emplacement de la
tte et des pieds de la premire femme. Si vous leur objectez que, vu
la distance de ces deux turbs, ve aurait t assez grande pour
franchir le Nil en cinq enjambes et saisir dlicatement un crocodile
entre deux doigts, ils vous rpondront que la mre du genre humain
avait bien le droit d'avoir une stature un peu suprieure  celle de
leur femme ou de la vtre. C'est assez logique pour des Arabes.

Je quitte Djeddah le 28 fvrier, et le lendemain, mes yeux fatigus
des sables rougetres se reposent avec bonheur sur une plage basse,
verdoyante, o la mer vient presque baigner des tapis de hautes
gramines. Une jolie baie s'ouvre devant nous, le bateau double un cap
o s'lve le dme blanc d'un santon, et une demi-heure aprs nous
dbarquons sur le quai du Mufti,  Souakin, o la curiosit a attir
une foule de spectateurs  tuniques aussi blanches que leur peau est
fonce.

                                        Guillaume LEJEAN.




VOYAGE AU MONT ATHOS,

PAR M. A. PROUST.

1858.--INDIT.

     Salonique. -- Juifs, Grecs et Bulgares. -- Les mosques.
     -- L'Albanais Rabottas.


 l'extrmit de la pninsule Chalcidique, entre Orfano et le cap
Felice, s'lve au-dessus de la mer une montagne, connue chez les
anciens sous le nom d'_Athos_, et appele depuis [Grec: Agionoros] ou
_Monte-Santo_,  cause de sa population exclusivement compose de
religieux. Ces religieux, sous les empereurs byzantins, ont aid au
mouvement des lettres et des arts qui prpara la Renaissance, et
possdent encore aujourd'hui de riches bibliothques et une cole de
peinture.

J'avais form, pendant mon sjour en Grce, le projet de visiter leurs
couvents, et, le 9 mai 1858, aprs m'tre muni  Constantinople de
lettres patriarcales, sans lesquelles on court le risque d'tre mal
accueilli des moines, je quittai Pera avec mon ami Schranz et le
drogman Voulgaris. Schranz devait m'aider  reproduire les peintures
par la photographie; Voulgaris se chargeait de la linguistique et de
la cuisine. Notre projet tait de toucher  Salonique, et de l de
gagner l'Athos par terre.

Le 10 nous entrions dans le golfe Thermaque, et le lendemain nous
doublions la pointe de Kara-Bournou.

Derrire cette pointe, au fond d'une large baie paisible comme un lac,
Salonique[2], ceinte d'un cordon de murs bastionns, s'tage en
amphithtre sur les flancs arides du Cortiah. Cette ville, dchue de
sa splendeur, a un air de coquetterie suranne assez trange; ses
maisons dcrpites, rides et repltres, semblent se pencher
complaisamment pour reflter leur image dans la mer; agaceries
perdues, car,  part quelques vieux courtisans qui viennent l par
habitude chercher les soies de _Serrs_ et le tabac de _Yenidj_, la
rade est vide. Nulle part le proverbe grec: _L o l'Osmanli met le
pied, la terre devient strile_, ne trouverait une application plus
juste. Le sol est sans culture, coup de flaques d'eaux croupissantes,
l'air charg de miasmes putrides. Aussi, pendant les chaleurs de
l't, un grand nombre des habitants, fuyant les fivres, se retirent
 l'ouest de la ville dans un faubourg appel Kalameria (beaux lieux).
De ce ct, en effet, de joyeuses touffes de platanes, groupes selon
le caprice des pentes, dessinent le cours du Vardar et respirent la
vie, tandis qu'au levant de maigres cyprs cachent mal les cimetires,
ce qui indique bien clairement que c'est de l que vient la mort.

                   [Note 2: Salonique, ancienne Therms ou
                   Thessalonique. Philippe avait donn le nom de
                   Thessalonique  sa fille en mmoire d'une
                   victoire remporte sur les Thessaliens
                   ([Grec: Thesalos], Thessaliens; [Grec:
                   nik], victoire), et Cassandre, gendre de
                   Philippe, fit donner le nom de sa femme  la
                   ville de Therms.]

La ville est partage en deux par une rue qui s'tend de l'est 
l'ouest, paralllement  la mer. Cette rue est grande, rgulire,
borde de boutiques  auvents, et termine  chacune de ses extrmits
par un arc de triomphe. C'est l l'endroit vivant, le quartier anim
de la ville; ailleurs le silence est complet, les rues sont dsertes,
troites et tailles  pic dans le rocher. On ne s'explique cette
prfrence pour la ville basse que par la difficult d'atteindre les
quartiers hauts; car les immondices entranes par la pente naturelle
font de la premire un vritable gout, et il n'est rien de plus sale
que cette large rue et le bazar qui l'avoisine, si ce n'est la
population qui l'anime. Cette population est en grande partie compose
de juifs. Le grand nombre de juifs, dit navement Hadji-Kalfa[3], est
une tache pour la ville, mais le profit qu'on retire de leur commerce
fait fermer les yeux aux vrais croyants.

                   [Note 3: _Hadji-Kalfa_, savant Turc de
                   Constantinople, grand trsorier d'Amurat IV, a
                   publi de nombreux ouvrages, entre autres une
                   _Gographie_ et une _Histoire de
                   Constantinople_.]

Au milieu des Bulgares et des Grecs, confondus par un costume noir
comme un vtement de deuil, on reconnat les juifs  leur coiffure
faite d'un mouchoir de coton roul en turban,  leur veste borde de
fourrures, et surtout  ce nez prominent qu'ils ont conserv.

[Illustration: Zanzibar vue de la mer.--Dessin de E. de Brard d'aprs
nature.]




VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE OCCIDENTALE,

PAR LE CAPITAINE BURTON.

1857-1859

AVANT-PROPOS.

     But de l'expdition. -- Le capitaine Burton.


Dtendue  l'est et  l'ouest par une cte aux effluves mortels, et
par une population que dmoralise un commerce infme, l'Afrique est
reste jusqu' ces derniers temps ce qu'elle tait pour les anciens:
une terre mystrieuse dont les tribus centrales sont encore
retranches de la grande famille humaine. En vain la civilisation
antique s'est panouie dans l'une de ses valles fertiles, en vain
Carthage et Rome y ont tabli leur puissance, l'Arabe ses mosques, le
traitant ses comptoirs, cet isolement s'est maintenu jusqu' nos
jours. Au del du littoral conquis, le vainqueur ou le ngociant a
trouv le Sahara, le colon du sud les Karrous, et les chasseurs de la
Cafrerie se sont arrts aux marches du Kalahari. De tous ces rcits
du dsert qui, depuis l'anantissement de l'arme de Cambyse, se
continuent chaque anne au retour des caravanes, il rsulte que toutes
les fois qu'on nomme l'Afrique, c'est un espace entirement nu, un
flot de sable, une terre anhydre que l'on voque dans la pense de
l'auditeur: l'habitat du chameau et de l'autruche a fait oublier celui
de l'hippopotame et du crocodile; aussi accueillit-on avec surprise,
il y a quatre ans, l'annonce d'une mer intrieure, dont les
missionnaires de Mombaz avaient entendu parler dans leurs voyages[4].
Bien que l'existence de grands lacs quatoriaux en Afrique et t
souponne depuis deux mille ans, cette communication n'en eut pas
moins tout l'attrait de la nouveaut, et le mmoire que publirent 
ce sujet le rvrend Erhardt et le docteur Rebmann reportrent
l'attention des gographes sur la partie est de l'Afrique, situe
entre l'quateur et le quinzime degr de latitude mridionale. Les
hommes les plus comptents d'Europe ne crurent pas  la ralit de
cette Caspienne de trente mille lieues carres, et pensrent que M.
Erhardt confondait en un seul plusieurs lacs distincts, dsigns sur
les anciennes cartes portugaises, et mentionns par les ntres.
Toutefois la question offrait trop d'intrt pour qu'on ne chercht
pas  la rsoudre. D'ailleurs le problme toujours pendant des sources
du Nil, celui des neiges contestes du Knia et du Kilimandjaro se
rattachaient  la vrification du rapport des rvrends. Une
expdition fut donc rsolue.

                   [Note 4: Voy. notre tome I, p. 12 et
                   suivantes.]

En 1856, la Socit gographique de Londres confia au capitaine
Burton, officier  l'arme du Bengale, la mission d'atteindre les
grands lacs africains, d'en relever la position, de dcrire le pays
situ entre la cte et les vastes nappes d'eau qu'il s'agissait de
reconnatre, d'en tudier l'ethnographie et les ressources
commerciales. Un voyage en Arabie, o l'aventureux capitaine avait
fait preuve d'autant de savoir que d'intrpidit, un sjour dans la
ville d'Harar, interdite jusqu' lui aux chrtiens, un projet
d'exploration au centre de l'Afrique, arrt au dbut par une attaque
des Somalis, avaient dsign Burton au choix de la Socit, qu'il
justifiait amplement. Le capitaine, ne se dissimulant pas les
difficults de l'entreprise, demanda qu'on lui adjoignt le capitaine
Speke, attach, comme lui,  l'arme des Indes; et le 16 juin 1857, 
midi, ces courageux explorateurs se dirigeaient vers la cte
africaine,  bord d'une corvette de dix-huit canons, appartenant au
sad Mjid, fils de l'iman de Mascate, alli de la France et de
l'Angleterre. Voici le rcit du capitaine Burton.


RCIT.

     Zanzibar. -- Aspect de la cte. -- Un village. -- Les
     Bloutchis. -- Ouamrima. -- Fertilit du sol. -- Dgot
     inspir par le pantalon. -- Valle de la mort. -- Supplice
     de M. Maizan. -- Hallucination de l'assassin. -- Horreur du
     paysage. -- Humidit. -- Zoungomro. -- Effets de la traite.

Aprs la dpense de poudre qui, dans ces parages, annonce tout ce qui
fait vnement, depuis la naissance d'un prince jusqu'au dpart d'un
vque, nous quittons le port de Zanzibar. Plus sre que rapide,
_l'Artmise_ nous permet de contempler pendant longtemps les mosques
et les maisons blanches des Arabes, les cases des indignes, les
cocotiers du rivage, et les plantations de girofliers qui zbrent les
collines rutilantes. Le souffle embaum de l'ocan Indien pousse le
navire, le soleil fait tinceler autour de nous l'azur des flots o la
mer est profonde, et le vert brillant des canaux, situs entre les
les de Koumbni et de Choumbi, la premire charge de grands bois, la
seconde couverte d'un pais fourr. Puis la grve se confond avec
l'ocan, la bande rouge des rcifs disparat sous les vagues, la terre
passe de l'meraude au brun et au violet, la cime des arbres parat
flotter sur l'onde, et, quand arrive le soir, une ligne obscure,
pareille au contour vaporeux d'un nuage, est tout ce que nous
apercevons de Zanzibar.

Le lendemain (17 juin 1857), vers six heures de l'aprs-midi,
_l'Artmise_ jetait l'ancre  la hauteur de Wale-Point, promontoire
effil, bas et sablonneux, situ  cent trente-cinq kilomtres de la
petite ville de Bagamayo, par six degrs vingt-trois minutes de
latitude sud. Il y a quelque chose qui vous intresse dans l'aspect de
la Mrima, ainsi que les habitants de Zanzibar appellent cette portion
de la cte d'Afrique. L'ocan Indien, que brise au couchant une raie
d'cume, charge de dtritus de coralines et de madrpores, dcoupe le
rivage, y forme des criques, des bayous, des marigots, o aprs avoir
puis leur furie contre des diabolitos, des banquettes de sable et de
rochers noirs, des masses d'un conglomrat bruni par le soleil, et de
fortes estacades disposes en croissant, les vagues s'endorment au
sein d'eaux mortes, pareilles  des nappes d'huile. Bien qu' peine
au-dessus du niveau de la mer, les pointes et les lots, forms par
ces courants, n'en sont pas moins chargs d'une vgtation luxuriante.
Des forts de mangliers couvrent les bords des lagunes;  la mare
basse, l'amas conique de racines qui supporte chaque arbre est mis 
nu, et montre les jeunes scions termins par des grappes d'un vert
brillant. Les fleurs lilas, et les feuilles charnues d'une espce de
convolvulus retiennent le sable qui est d'un blanc pur, et des hutres
sont appendues  la base des paltuviers. Au-dessus de l'ocan, le
rivage forme une paisse muraille de verdure, et des groupes de vieux
arbres chauves, inclins par les moussons, indiquent la position des
tablissements qui s'parpillent sur la cte.  et l des monticules
dnuds percent le manteau vert du sol, en varient la couleur uniforme
de leur teinte rubigineuse, et derrire l'alluvion qui, sur une
largeur de trois  cinq milles, compose le littoral, se dresse une
ligne bleue qu'on aperoit mme de Zanzibar: ce sont les dunes qui
constituaient jadis le fond de la baie, et qui maintenant servent de
frontire aux indignes.  cette esquisse, ajoutez le bruit des
vagues, le cri des oiseaux de mer, le bourdonnement perptuel des
insectes, qui s'apaise au coucher du soleil; et dans le profond
silence des nuits du tropique, le mugissement du crocodile, le cri du
hron nocturne, les clameurs et les coups de feu des habitants, qui,
aux grognements qui se font entendre, reconnaissent que l'hippopotame
franchit la berge, pour aller visiter leurs rcoltes.

Vous abordez au milieu des exclamations des hommes, des cris aigus
des femmes, des remarques naves des enfants; un chemin troit, fray
au travers d'une jungle paisse, entremle de champs de millet,
gravit une cte escarpe et vous conduit  une palissade; 
l'intrieur de cette enceinte, vous trouvez une douzaine de cases
faites avec de la boue et des branches de mangliers, divises en
plusieurs compartiments, et spares de leurs voisines par une srie
de grandes cours, soigneusement closes, occupes par les enfants et
par les femmes. Il n'y a pas de fentres  ces cases, mais le toit,
compos de nattes grossires, est assez lev pour que l'aration des
chambres soit tolrable; un hangar, form  l'extrieur par la
projection de la couverture, abrite un large banc en pis, recouvert
de nattes, et sert d'atelier, de boutique et de parloir. Autour des
habitations les plus considrables, une masse de cabanes constitue les
communs. Tel est Kaol, type du village maritime de cette partie de la
cte, o depuis Mombaz, jusqu'au sud de Quiloa, chaque tablissement
n'a d'autre difice en maonnerie qu'un fort quadrangulaire, bti avec
de la coraline, et dont la partie basse, employe comme magasin par
les Banians, est couronne d'une terrasse  crneaux, o veillent les
gens du guet.

Dans les villes de garnison, la majeure partie des habitants se
compose de soldats et de leurs familles. Descendants de Bloutchis qui
vinrent s'tablir  Maskate, mais pour la plupart natifs de l'Oman, o
ils taient fakirs, marins, journaliers, portefaix, barbiers,
mendiants et voleurs, ces vauriens furent enrgiments par Ben-Hamed,
l'aeul du sad actuel, et depuis lors ils sont employs  contenir la
partie la plus remuante des sujets de Sa Hautesse. Braillards et
turbulents, ces garnisaires, qui ont conserv le nom de Bloutchis,
sont une copie efface des Bachi-Bouzouks, et bien infrieurs, comme
enfants perdus, aux Arnautes et aux Kourdes. Leur vie se passe  boire
tant qu'ils peuvent,  fumer,  jaser,  se disputer; les plus jeunes
se battent entre eux, brlent de la poudre, et jouent tout ce qu'ils
possdent; les barbes blanches racontent les merveilles du
Bloutchistan, dont les neiges, les fruits savoureux, les eaux
transparentes ne trouvent que des incrdules. Le reste de la
population est compose de Ouamrima[5], tribu de sang ml arabe et
africain, dont la vie s'coule au milieu d'une abondance relative
ayant deux sources: le dtroussement  l'amiable des caravanes qui
reviennent de l'intrieur, et le rapport de vastes champs de lgumes
et de crales dont les produits alimentent l'le de Zanzibar et
s'exportent jusqu'en Arabie[6].

                   [Note 5: Dans la langue des tribus de la cte
                   de Zanguebar, et dans les idiomes qui s'y
                   rattachent, le nom veillant une ide premire
                   ne s'emploie qu'avec un prfixe qui en modifie
                   l'acception: _Ou_ signifie rgion, contre:
                   _Ouzaramo_, rgion de Zaramo; _M_ indique
                   l'individu: _Mzaramo_, un habitant de
                   l'Ouzaramo; pour former le pluriel, l'_M_ est
                   remplac par _Oua_ (racine de _Ouatou_ qui
                   signifie peuple): _Ouazaramo_, tribu du
                   Zaramo; enfin la syllabe _Ki_ annonce quelque
                   chose appartenant  la contre ou  la
                   peuplade qui l'habite, et dsigne
                   principalement l'idiome: _Kizaramo_, langage
                   parl dans l'Ouzaramo.]

                   [Note 6: Ces champs sont cultivs par des
                   esclaves, tandis que les matres se livrent 
                   la dbauche; et la partie fminine de la
                   population tant beaucoup plus nombreuse que
                   la partie masculine; on comprend ce qui
                   advient de cette diffrence numrique. Les
                   Ouamrima sont, au demeurant, fort peu dignes
                   d'intrt et ne valent gure mieux au physique
                   qu'au moral. Chez le mtis arabe, la partie
                   suprieure du visage, y compris les narines,
                   appartient bien  la race smitique; mais il a
                   la mchoire prominente et allonge, les
                   lvres tumfies et pendantes, et le menton
                   faible et fuyant. Oisif et dissolu, quoique
                   intelligent et rus, cet hybride a peu
                   d'instruction: on le met  l'cole de sa
                   septime  sa dixime anne, il y apprend 
                   dchiffrer le Coran,  tracer d'anciens
                   caractres arabes qu'il applique au langage de
                   la cte, et qui ne se rapportant pas  cet
                   idiome, sont inintelligibles. Quelques prires
                   compltent son bagage scientifique; c'est bien
                   le plus ignorant de tout l'Islam; nanmoins il
                   est assez fanatique pour tre dangereux. Son
                   unique point d'honneur parat tre de porter
                   un turban et une longue tunique jaune en
                   tmoignage de son origine arabe, origine dont
                   les caractres s'effacent chez lui avec tant
                   de rapidit, qu' la troisime gnration il
                   ne diffre presque plus du ngrode indigne,
                   et qu'il est trait de _gentil_ par les natifs
                   de l'Oman. Les Ouamrima purs, ceux chez qui a
                   disparu la trace du sang paternel, sont encore
                   plus apathiques et plus dbauchs que ces
                   mtis; leur peau est d'une couleur de bronze
                   obscur, lav de jaune; ils portent le fez et
                   une draperie autour des reins qui leur descend
                    mi-cuisse. Il est rare qu'ils paraissent en
                   public sans armes, tout au moins sans une
                   canne, et le parasol est pour eux un objet de
                   prdilection; on les voit rouler des tonneaux,
                   porter une caisse ou travailler sur la grve 
                   l'ombre de ce meuble favori. Les femmes sont
                   affubles de l'ancien fourreau des Europennes
                   qui leur crase la poitrine, et qui a le tort
                   de ne pas remdier  l'troitesse de leurs
                   hanches. Elles sortent le visage dcouvert,
                   ont des colliers de dents de requin, et, en
                   guise de boucles d'oreilles, un morceau de
                   bois, un cylindre de feuilles de coco, un
                   morceau de copal, voire des brins de paille;
                   enfin elles portent dans l'aile gauche du nez
                   soit une pingle, soit un fragment de racine
                   de manioc. Leur coiffure est des plus
                   compliques, et leur tte ruisselle, ainsi que
                   leurs membres, d'huile de coco ou de ssame. 
                   l'poque o leur toison est douce, o les
                   contours de leurs visages sont arrondis, o
                   leur peau a cette vie, leur figure cette
                   expression qui n'appartiennent qu' la
                   jeunesse, beaucoup d'entre elles ont des
                   traits chiffonns, une grce piquante, un
                   regard insouciant et joyeux, un quelque chose
                   qui pourrait devenir on ne peut plus
                   sduisant. Plus tard, elles sont en gnral
                   d'une laideur indescriptible. La plupart des
                   enfants ont le costume gracieux de l'Apollino,
                   et sont dous de cette gentillesse follichonne
                   et amusante que l'on trouve chez les jeunes
                   chiens. Les hommes ont une prudence qui va
                   jusqu' la couardise, et un amour de la
                   dissimulation et de la ruse pouss  l'excs.
                   Ils mentent sans ncessit, sans but, avec la
                   certitude que la vrit sera dcouverte, et
                   quand mme la franchise leur serait plus
                   profitable. Les serments les plus solennels
                   sont pour eux vides de sens, et l'pithte de
                   menteur, qui revient souvent dans leurs
                   discours, ne leur semble pas une insulte. Ils
                   sont aussi tratres que fourbes, et ne
                   connaissent pas mme le nom de la gratitude.]

[Illustration: CARTE du voyage de Burton et Speke AUX GRANDS LAC de
L'AFRIQUE ORIENTALE (Itinraire de Zanzibar  Kazeh.) 1re. Partie.
Grav chez Erhard R. Bonaparte 42.]

Les Ouamrima sont gouverns par des chefs dpendant de Zanzibar, et
dont le nombre est partout en raison inverse de l'importance des
localits qu'ils exploitent. Ces tyranneaux jouissent,  l'gard des
trafiquants, du privilge d'exaction dans toute son tendue, et le
concdent  leurs administrs, qui pillent les caravanes dj mises 
ranon, d'o l'horreur des trangers qui, en modifiant les bases du
ngoce, pourraient porter atteinte  ce rgime lucratif. Il en rsulte
qu' peine tions-nous dans Kaol, notre escorte fut saisie d'effroi
en pensant aux difficults du voyage, et dclara qu'il ne nous fallait
pas moins de cent gardes, plusieurs canons et cent cinquante mousquets
pour pntrer dans l'intrieur. Je ne partageais pas les craintes de
mes braves, mais je savais que nous entrerions sur cette terre
inconnue dans une saison fatale; chaque minute de retard augmentait
les chances de fivre; et malgr cela nous n'tions, le 2 juillet,
qu' notre premire tape. Enfin, aprs avoir commenc avant le jour
nos prparatifs de dpart, et cela pour la troisime fois, nous nous
trouvmes,  huit heures du matin, sur un sentier qui traverse des
jungles, des champs de millet, des bourbiers noirs, couverts de riz ou
de roseaux, et qui, dans les endroits o le terrain s'lve, serpente
sur un sable rouge et copalifre. Des kraals, fortifis par une
clture d'pines, et la crainte que les caravanes ont de camper dans
les villages, tmoignent du peu de scurit du chemin. Le sentier
s'largit, devient moins rude, quitte l'ancien littoral de la baie,
descend dans la valle du Kingani, et remonte pour atteindre
l'tablissement de Nzasa, premier district de l'Ouzaramo indpendant.
Nous y perdons trois jours. Le lendemain nouvelle halte 
Kiranga-Ranga. J'en profite pour visiter les environs. Partout une
fertilit incroyable: du riz, du mas, du manioc en abondance, et dans
les endroits non cultivs, du smilax, des buissons de carissa, des
mriers, des hibiscus. Prs de la rivire, le mparamousi (_taxus
elongatus_) lve sa rame dont la brise agite les tresses noueuses,
tandis que plus bas tout est paisible; des souches de bombax portent
jusqu' cinq tiges, ayant chacune trois mtres de circonfrence; le
msoukoulio, inconnu  Zanzibar, forme un amas de verdure auprs duquel
les plus beaux chnes d'Europe ne paratraient que des nains.

[Illustration: Portrait de feu l'iman de Zanzibar. Dessin de E. de
Brard d'aprs nature.]

 Kiranga, dbutrent les ondes qu'on essuie rgulirement entre les
deux saisons pluvieuses, et je refusai de m'y arrter plus d'un jour,
malgr les instances des chefs, dont Sad-ben-Slim, qui dirigeait
notre caravane, satisfaisait tous les dsirs. Le lendemain nous
entrions sur le territoire de Mouhogou, l'un des plus redouts de
l'effrayant Ouzaramo. Toutefois, notre passage n'eut d'autre rsultat
que de faire accourir les femmes, trs-curieuses de nous voir, et
trs-surprises de notre aspect. Voudriez-vous de ces blancs pour
maris? leur demanda notre orateur.--Avec de pareilles choses sur les
jambes! Fi donc! rpondaient-elles  l'unanimit.

Aprs Mouhogou, on ne sort des jungles que pour trouver des grands
arbres qui s'lvent d'un sable rouge, et l'on ne dbouche de la fort
qu'en arrivant au district de Mouhonyra, c'est--dire au bord du
plateau qui forme la terrasse mridionale du Kingani. L'homme est rare
dans cette rgion malsaine o abondent les animaux sauvages. Les
hynes se font entendre aussitt que le soleil est couch, et nos
guides se proccupent des lions. Pendant le jour, de petits singes
gris,  face noire, nous regardent avec un srieux imperturbable; puis
leur curiosit satisfaite, ils glissent de la branche o ils taient
immobiles, et s'loignent en bondissant comme des lvriers qui jouent.
La plaine, d'un vert sombre, et qui se dploie sous la brume, offre
les pires couleurs du Gujerat et du Tra;  l'ouest un cne peu lev
brise l'horizon qui est d'un bleu livide, et au nord de ce monticule
se dresse une muraille, coiffe de nuages, o l'oeil fatigu se
repose.

[Illustration: Port de la ville de Zanzibar.--Dessin de E. de Brard
d'aprs nature.]

L'endroit o nous arrivons le jour suivant est dsign par les Arabes
sous le nom de valle de la mort et de sjour de la faim. Nous
descendons  travers un hallier o s'parpillent quelques champs de
sorgho, et nous gagnons, aprs trois heures de marche, un affluent 
demi dessch du Kingani; l'eau en est dtestable, une odeur putride
s'chappe de la terre brune et moite; de gros nuages, fouetts par
un vent furieux, lancent d'normes gouttes de pluie qui s'enfoncent
comme des balles dans le sol dtremp; les arbres gmissent, en se
courbant sous la tempte, les oiseaux s'loignent avec des cris
perants, et les btes fauves se prcipitent dans leurs tanires. Le
capitaine Speke a la fivre; plusieurs de nos hommes sont malades,
nous sommes tous puiss; cependant, en dpit de notre fatigue, nous
marchons le lendemain pendant sept heures.  la croise de la route de
Mbouamaji, cinquante indignes nous barrent le chemin, et sont appuys
d'une rserve qu'on entrevoit sur la gauche. L'affaire s'arrange, nous
passons, et je ne peux qu'admirer les formes pures et athltiques de
ces jeunes guerriers qui, dans l'attitude la plus martiale, tiennent
leur arc d'une main, et de l'autre un carquois rempli de flches dont
le fer aigu vient de recevoir une nouvelle couche de poison.

Aprs une nuit passe  Tounda, au milieu d'une vgtation excessive,
je m'veille abattu, la tte me fait mal, les yeux me brlent, j'ai
dans les extrmits des frmissements douloureux; la fatigue, le
froid, le soleil, la pluie, la mal'aria, l'inquitude, se runissent
pour m'accabler. Sad-ben-Slim, pris d'un violent accs de fivre,
implorait quelques heures de repos; un instant de plus  Tounda
pouvait nous tre fatal; je fis placer le malade sur un ne, et donnai
l'ordre de ne s'arrter qu' Dg-la-Mhora, village o fut assassin
le premier Europen qui ait pntr aussi avant sur cette cte
meurtrire. En 1845, M. Maizan dbarquait  Bagamayo, en face de
Zanzibar; de l il se rendit presque seul  Dg. Fort bien accueilli
d'abord par le chef Mazoungra, celui-ci, quelques jours aprs, le fit
arrter, et, lui reprochant les dons qu'il avait faits  d'autres
chefs, lui dclara qu'il allait mourir  l'instant mme. L'intrpide
voyageur fut attach  un baobab; Mazoungra lui coupa les
articulations pendant que retentissait le chant de guerre, et que le
tambour battait une marche triomphale. Puis entamant la gorge de sa
victime, et trouvant que son couteau tait mouss, l'infme s'arrta
pour en aiguiser le tranchant, se remit  l'oeuvre, et arracha la tte
avant que la dcollation ft complte. Ainsi mourut  vingt-six ans un
homme plein de coeur, de savoir et d'avenir, dont le seul dfaut tait
la tmrit, ainsi qu'on appelle trop souvent l'esprit d'initiative,
quand la fortune ne sourit pas au courage.

Malgr les efforts du sad, pour satisfaire aux justes rclamations
de la France, on ne parvint pas  saisir le coupable. Mais dans la
croyance des indignes, aprs la mort de M. Maizan, le chemin de la
cte  Dj-la-Mhora fut intercept par un dragon anim de l'esprit du
martyr, et le cruel Mazoungra est, depuis lors, accompagn du spectre
de sa victime. Les tourments qu'il en prouve l'ont pouss  fuir la
scne du meurtre; il erre maintenant sur les bords du grand lac, o il
a tran sa folle douleur; et sa tribu, qui n'a cess de dcliner
depuis la mort du jeune Franais, marche rapidement  une ruine
complte.

Arrivs le 13 juillet sur un territoire o les Ouazaramo, se
confondant avec diverses tribus, ne sont plus  craindre, nos
voyageurs poursuivirent leur marche sous des averses diluviennes, des
brumes pntrantes, dchires par des coups de soleil foudroyants; ils
franchirent des halliers, des fondrires o l'on enfonce jusqu'aux
genoux, parfois jusqu'aux paules, quittrent le marcage pour des
savanes entrecoupes de ravines profondes, retrouvrent la fort et
les jungles, et accabls de fatigue, bourrels d'inquitudes, n'en
continurent pas moins leur route prilleuse. Chaque matin, dit
Burton, m'apportait de nouveaux tourments, chaque jour me faisait
penser que le lendemain serait pire encore, mais l'esprance est au
fond du dsespoir, et nous ne renonmes pas un instant  la mission
que nous avions accepte.

C'est ainsi que la caravane traversa le district de Douthoumi, arros
par la rivire du mme nom, qui tombe dans le Mgazi. Une chane de
montagnes, dont la crte dentele et les pics voils de nuages
annoncent la formation primitive, s'lve au nord du district, et va
rejoindre,  quatre journes de marche, les montagnes de l'Ousagara.
Le vent du nord-est, comme celui du nord-ouest, se refroidit en
balayant cette crte nuageuse, et tombe en rafales glaces dans la
plaine, o le thermomtre descend  18 pendant la nuit. Plus
malsains, dit-on, que la valle mme, les cnes situs au pied de la
montagne ne sont pas habits; la fort en garnit le sol rocailleux, et
tout ce que le voyageur a pu rver d'horrible sur l'Afrique, se
ralise: c'est un mlange confus de buissons pineux et de grands
arbres, couverts de la racine au sommet par de gigantesques piphytes;
un amas d'herbes tranchantes, un rseau de lianes normes qui rampent,
se courbent, se dressent dans tous les sens, treignent tout, et
finissent par touffer jusqu'au baobab.

La terre exhale une odeur d'hydrogne sulfur, et l'on peut croire,
en maint endroit, qu'un cadavre est derrire chaque buisson. Des
nuages livides, chasss par un vent froid, courent et se heurtent
au-dessus de vous, et crvent en larges ondes; ou bien un ciel morne
couvre la fort d'un voile funbre; mme par le beau temps,
l'atmosphre est d'une teinte blafarde et maladive. Enfin, pour
complter cet odieux tableau qui, du centre du Khoutou, se dploie
jusqu' la base des monts de l'Ousagara, de misrables cases, groupes
au fond des jungles, abritent quelques malheureux, amaigris par un
empoisonnement continu, et dont le corps ulcr tmoigne de
l'hostilit de la nature envers la race humaine.

Dans le Zoungomro, o commence la grande valle de la Mgta, les
premires lueurs du jour apparaissent  travers un brouillard laiteux.
Des cumulus et des nimbes viennent de l'est, envahissent les hauteurs
de Douthoumi, et quand la pluie est imminente, une ligne paisse de
stratus coupe la montagne et s'tend au-dessus de la plaine.  toutes
les phases de la lune, il pleut deux fois par vingt-quatre heures, et
lorsque les nuages clatent, un soleil ardent aspire la putridit du
sol. L'humidit imprgne, oxyde, corrode tout, depuis le papier
jusqu'au mtal; le bois pourrit, le fer se ronge, les habits se
trempent, la poudre se dlite, le cuir devient glatineux et le carton
se liqufie. Le Zoungomro n'en est pas moins un centre commercial
important, et plusieurs milliers d'hommes le traversent chaque
semaine. Ses bourgades y sont formes de cases o l'eau s'infiltre, o
l'on est en compagnie de volailles, de pigeons, de rats, de souris, de
serpents, de lzards, de sauterelles, de blattes, de moustiques, de
mouches, d'araignes hideuses, sans parler des essaims d'abeilles qui
souvent en chassent les habitants, et de l'incendie que l'on peut
toujours y craindre. Mais le sorgho y abonde, par consquent la bire;
le chanvre et le datura y croissent naturellement, et ajoutent leur
charme  ceux de l'ivresse. Il n'en faut pas davantage pour que le
Zoungomro soit le rendez-vous d'une arme de flibustiers qui, le
sabre ou la lance au poing, l'arc tendu, ou le mousquet  l'paule,
s'tablissent dans les maisons, prennent les femmes, les enfants,
s'emparent de tout, mettent le feu aux villages et en vendent les
habitants  la premire caravane qui passe. On est sur le sentier de
la traite, et quel que soit le degr de misre des indignes, le
voyageur ne peut pas leur tmoigner sa piti: il ne trouve d'aliments
 aucun prix; s'il n'entre pas de vive force dans une case, il restera
sans abri malgr l'orage; s'il n'impose pas de corve, on ne lui
prtera nul secours; enfin, s'il ne brle et ne pille, il mourra de
faim au milieu de l'abondance. Telle est la raction de ce trafic
odieux, qui dtruit tout ce qu'il y a de bon dans le coeur de
l'homme.


     Personnel de la caravane. -- Mtis arabes, Hindous, jeunes
     gens mis en gage par leurs familles. -- nes de selle et de
     bt. -- Chane de l'Ousagara. -- Transformation du climat.
     -- Nouvelles plaines insalubres. -- Contraste. -- Ruine d'un
     village. -- Fourmis noires. -- Troisime rampe de
     l'Ousagara. -- La Passe terrible. -- L'Ougogo. -- L'Ougogi.
     -- pines. -- Le Zihoua. -- Caravanes. -- Curiosit des
     indignes. -- Faune. -- Un despote. -- La plaine embrase.

Au moment de quitter le Zoungomro, je passe en revue tous nos gens;
que le lecteur me permette de les lui prsenter. Ils se composent de
Sad-ben-Slim, mtis arabe de Zanzibar, qui a t charg, malgr lui,
par Sa Hautesse, de conduire notre caravane. Il est suivi de quatre
esclaves, sans compter la jeune Halimah, dont l'embonpoint excessif et
la physionomie carline absorbent la pense de notre chef, toutes les
fois que par hasard il la dtourne de lui-mme. Vient ensuite
Mabrouki, mon valet de pied, esclave d'un chef arabe qui me l'a prt
moyennant cinq dollars par mois. C'est le type du ngre  encolure de
taureau: front bas, petits yeux, nez pat, large mchoire, pourvue de
cette force musculaire qui caractrise les puissants carnivores. Il
est  la fois le plus laid et le plus vain de toute la bande, et sa
passion pour la parure est sans borne; maladroit et paresseux, d'un
caractre dtestable, il passe d'un excs de colre ou d'orgueil  un
excs d'abattement et de servilisme. Bombay, son compatriote, aprs
des lubies infiniment trop prolonges, revint  ce qu'il tait au
dbut: un serviteur actif et honnte. Valentin et Gatano, mtis
hindous et portugais, appartiennent  cette race de parias qui, ds
leur enfance, s'en vont gagner quelques roupies en qualit de bonnes
d'enfants et de marmitons dans les cits opulentes de l'Inde anglaise.
Ces deux hybrides ont pour dfauts un orgueil de caste et un mpris
des hrtiques et des infidles, qui les mettent souvent en pril, le
besoin de paratre et de dominer, un penchant irrsistible au vol et
au mensonge, une prodigalit du bien d'autrui excessive et une
tnacit particulire  tout ce qui leur appartient, une faiblesse
physique dplorable et une voracit qui les conduit  l'indigestion
quotidienne. Mais tous deux ont leur mrite: il n'a fallu que quelques
jours  Valentin pour connatre la langue du pays, pour apprendre  se
servir du chronomtre et du thermomtre, de manire  nous tre utile;
et non moins adroit qu'intelligent, il fait aussi bien une couture
qu'une sauce au carri. Gatano a des soins curieux auprs d'un malade,
et un mpris absolu du danger; il retournera seul, pendant la nuit,
chercher sa clef qu'il aura laisse dans les jungles; il se jette dans
une mle d'indignes, sans s'inquiter de leur fureur et ne manque
jamais de transformer leur colre en gaiet. Certes il m'a caus bien
de l'exaspration; mais il avait eu d'horribles accs de fivre, qui
avaient pris la forme crbrale; et comme il devenait chaque jour plus
tourdi, plus sale, plus prodigue, plus enclin  faire prendre le feu,
et  l'entretenir avec mon beurre fondu, objet prcieux et rare, je ne
peux m'empcher de l'absoudre en mettant ses torts sur le compte de la
fivre.

Sa Hautesse nous a donn huit Bloutchis qui sont responsables de nos
jours et de nos biens. Ils portent l'ancien mousquet, le sabre du
Katch, le bouclier hindou, orn de son clinquant, une dague acre,
une provision de mches, de briquets, de poudre et de plomb,
judicieusement distribue sur leur personne. Leur chef, le jmadar
Mallok, est priv d'un oeil, et justifie le proverbe qui suspecte la
loyaut des borgnes. Il a de beaux traits, mais quelque chose autour
des lvres qui inspire la dfiance, un oeil qui ne regarde jamais en
face, et qui rpand des larmes de crocodile. Parmi les Bloutchis sont
deux vtrans. Sans barbes grises, une caravane se considre comme
n'tant pas en rgle; mais je ne sais pas  quoi servent les ntres,
si ce n'est  paralyser l'lan de notre jeunesse. De plus, j'ai huit
esclaves appartenant  M. Ramji, qui me les a lous, et qui nous
servent d'interprtes, de guides et de soldats; ils ne quittent jamais
leurs mousquets, ni leurs vieux sabres qui ont appartenu jadis  la
cavalerie allemande. Tous les huit s'intitulent _mouinyi_,
c'est--dire matres, parce que dans le principe ils ont t donns en
gage au banian Ramji par leurs familles, et que si leurs parents ont
oubli de les racheter, ils n'ont cependant pas t vendus. Mal-appris
et vaniteux, ils refusent toute besogne, except l'achat des vivres;
s'arrogent le droit de commander aux porteurs, et le privilge de
voler tout ce qui les tente. Ils boivent sec, nous ont mis plus d'une
fois dans l'embarras par leurs faons cavalires avec les femmes, et
ne rpondent  la moindre observation que par la menace de dserter.

Nos cinq niers sont encore de plus tristes sujets.

Au dernier rang, fort peu au dessus des nes, mme de leur propre
aveu, sont les trente-cinq Ouanyamouzi qui forment le corps des
porteurs; garons efflanqus pour la plupart et difficiles  bter.
Chacun d'eux a son caprice, tous ont horreur des caisses,  moins
qu'elles ne soient assez lgres pour qu'on puisse en mettre une 
chaque bout d'une longue perche, ou bien assez lourde pour exiger deux
hommes, et se balancer entre eux. Du calicot, de l'indienne, des
toffes de soie et coton aux couleurs voyantes, des grains de verre et
de porcelaine[7], du fil de laiton forment la majeure partie du
chargement.

                   [Note 7: Il existe quatre cents varits de
                   ces perles, dont plusieurs ont chacune trois
                   ou quatre noms diffrents. Les plus communes,
                   celles qui font l'office de la monnaie de
                   billon, sont en porcelaine bleue; les plus
                   recherches sont rouges (de l'carlate
                   recouvert d'mail blanc) et s'appellent
                   samsam; on les nomme aussi _kimaraphamba_ (qui
                   rassasie), parce que les hommes cdent leur
                   dner pour les obtenir, et
                   _ravageurs-des-villes_, parce que les femmes
                   ruinent leurs maris pour en avoir. Il est
                   difficile de deviner ce que deviennent ces
                   ornements; depuis des sicles on a import des
                   milliers de tonnes dans le pays; chaque
                   indigne a sur lui tout son avoir, et
                   cependant le tiers  peine de la population en
                   possde une quantit suffisante.]

[Illustration: Un village de la Mrima, page 306.--Dessin de Eug.
Lavieille d'aprs Burton.]

Enfin, au dpart, trente nes, cinq de selle, vingt cinq de bt,
compltaient la caravane. Il n'en reste plus que vingt, et leur
dcroissement rapide commence  nous inspirer de graves inquitudes.
Ce n'est pas qu'il soit agrable de les monter; en Afrique, matre
aliboron joint  son enttement proverbial les quatre pchs capitaux
de la race chevaline: il bronche, s'effraye, se cabre et se drobe.
Saisi d'impatience ds qu'il vous a sur le dos, il rue, pirouette,
s'emporte, se gonfle et se dresse jusqu' ce qu'il ait rompu ses
sangles; il est affol par le vent, et se prcipite sous les arbres
ds que le soleil prend de la force. Livr  lui-mme, il ddaigne le
sentier, recherche les trous avec obstination, et si vous avez besoin
de faire plus de deux milles  l'heure, ce n'est pas assez de l'homme
qui le tire par la bride, il en faut un second pour le frapper jusqu'
ce que l'on arrive. La rondeur de ses flancs, la brvit de son
chine, son manque d'paules, joints  la roideur de ses jambes
droites, et au maigre bt sur lequel vous tes perch, en font bien la
plus dtestable monture qu'on puisse imaginer. Ce n'est rien encore
auprs des tribulations que nous causent les nes de somme. Mal
chargs par les esclaves, qui ne se donnent pas la peine d'quilibrer
les fardeaux, ces derniers tombent dans chaque fondrire, roulent au
fond de chaque ravin; et les Bloutchis s'asseyent en murmurant au
lieu de venir  notre aide.

Le 7 aot 1857, l'expdition se remettait en marche, et se dirigeait
vers les montagnes dont le premier gradin est  cinq heures du
Zoungomro central.  quatre ou cinq milles, sur la gauche de la
route, s'lvent des cnes disposs en ligne irrgulire; au pied de
l'un de ces cnes jaillit une source thermale, dsigne sous le nom de
_Fontaine qui bout_. L'eau jaillit d'un sable blanc,  et l tachet
de rouille, parsem de gteaux et de feuillets de tuf calcaire, et o
gisent des blocs erratiques, noircis probablement par les vapeurs de
la source. Le terrain environnant est brun, jonch de fragments de
grs et de quartzite. Un rideau bois ferme  l'horizon une vaste
plaine, dont le sol bourbeux, tapiss d'herbe, est aussi mobile que
l'onde. L'aire de la fontaine a environ soixante mtres de diamtre,
et la chaleur et la mobilit du sol empchent d'approcher du point
d'bullition. D'aprs les indignes, il arrive parfois que l'eau
s'lance en jets puissants, et que des pierres calcaires sont
projetes  une grande hauteur.

[Illustration: Jihou la Mkoa ou la roche ronde.--D'aprs Burton.]

Aprs avoir fait trois longues tapes, laiss derrire elle les
pauvres villages du Khoutou, salu le dernier cocotier, franchi neuf
fois le lit sableux, ou travers les eaux bourbeuses de la Mgta, la
caravane gravit le premier degr de la chane de l'Ousagara. Aucune
voix humaine, aucun vestige d'habitation: l'infernal trafic de l'homme
a fait de ces lieux un dsert, o l'on n'entend que les cris et les
rugissements des btes sauvages, la transformation du climat est
cependant merveilleuse; la force et la sant nous revenaient comme par
magie. Plus de bourrasques fouettant des pluies diluviennes, plus de
brouillards voilant un sol putrfi, plus de vapeurs ftides: un ciel
bleu, un air balsamique  la fois doux et vivifiant, une vgtation
d'un vert franc et vari, un horizon baign d'azur. De beaux arbres,
parmi lesquels se remarque le tamarin, succdent aux fourrs d'pines.
Le soleil est radieux, sa clart s'panche sur des blocs de quartz
blancs, jaunes et rouges, et la brise de mer agite le feuillage, o
des plantes grimpantes ont suspendu leurs girandoles. Une foule de
singes babillent et jouent  cache-cache derrire les troncs lancs,
tandis que l'iguane expose  la chaleur son armure cailleuse. Les
colombes roucoulent dans les bosquets, des faucons planent auprs des
nues, et, dans les airs au versant des collines au fond des plis de
terrain, la vie clate et se rvle par des myriades de voix joyeuses.
Le soir, le murmure de l'eau se mle aux soupirs de la brise, et le
mugissement de la grenouille-taureau, le jappement du renard, le cri
du hron nocturne retentissent de loin en loin  travers un silence
d'une mlancolie indicible; la lune rpand sa douce lumire sur des
collines rougetres; des toiles sans nombre scintillent au-dessus du
paysage endormi; et pour mieux faire sentir le charme de ce tableau
paisible, on entrevoit la ligne fangeuse du Zoungomro, surplomb d'un
ciel morne, voil de brume, tourment par le vent, inond par des
nuages qui n'osent pas approcher de la montagne.

Le lendemain, nos voyageurs reprennent leur course; le sentier se
dvide sur des coteaux escarps, au sol rouge, parsems de roches,
maigrement tapisss d'herbe, et dont l'alos, le cactus, l'euphorbe,
l'asclpias gante et les mimosas rabougris annoncent l'aridit;
cependant le baobab y est encore majestueux, et l'on y voit de beaux
tamarins, qui ont donn leur nom  ce district. Des squelettes
parfaitement nettoys, a et l des cadavres tumfis de porteurs, qui
sont morts de faim ou de la petite vrole, attristent la route.

Quatre jours aprs, l'expdition atteignait le plateau qui couronne la
montagne, en descendait les douze tages, et retrouvait bientt les
ravins fangeux, le sol ftide, les ondes et la fivre, tandis que la
dsertion se mettait dans les rangs des porteurs.

[Illustration: La fontaine qui bout. Source thermale dans le
Khoutou.--D'aprs Burton.]

Le 21 aot, les voyageurs traversaient la plaine longitudinale qui,
s'inclinant  l'ouest, spare le Roufouta de la chane du
Moukondokoua. Le 22, ils taient frapps de l'un de ces contrastes qui
vous surprennent en Afrique, o il est rare que la beaut et la grce
ne soient pas brusquement remplaces par le hideux et le grotesque.
Cette fois de grandes lignes d'azur, brises par les cimes castelles
des rocs, fermaient l'horizon; la plaine, dore par le soleil,
ressemblait  un parc ayant ses feuilles d'automne; des groupes
d'indignes s'occupaient d'agriculture, et quelques-uns de charmer
les nuages pour attirer la pluie. Des baobabs, des palmyras, des
tamarins, des sycomores[8] s'levaient du milieu des massifs,
entretenus par la rose; des tourterelles gmissaient sur les
branches, des pintades maillaient la prairie; le pipit babillait dans
les chaumes; la plus mignonne, la plus jolie des hirondelles rasait la
terre, et opposait son vol rapide aux orbes du vautour. Des bandes de
zbres, des troupeaux d'antilopes regardent curieusement la caravane,
et, terrifis tout  coup, bondissent et s'enfuient comme dans un
rve. Au dtour du chemin, nous tombons au milieu d'une masse de
roseaux ftides, et le sentier, perant le fouillis des jungles,
trane ses replis tortueux vers le Myombo, qui vient des highlands du
Douthoumi. En sortant d'un hallier, nous trouvons les dbris d'un
village; les huttes en sont fumantes; le sol est jonch de filets, de
tambours, d'ustensiles. Deux spectres, cachs dans les broussailles,
errent aux environs de ces ruines, o la veille tait leur demeure, et
qu'ils n'osent plus visiter: le dmon de l'esclavage rgne dans cette
solitude qu'il a faite.

                   [Note 8: Le sycomore, dans l'Afrique
                   orientale, est un arbre magnifique; le tronc,
                   compos d'une runion de tiges soudes entre
                   elles comme les piliers multiples d'une
                   cathdrale, supporte une cime tale dont le
                   primtre a quelquefois plus de cinq cents
                   pieds; dans l'Ousagara, au versant infrieur
                   des montagnes, son lieu de prdilection, un
                   rgiment s'abriterait sous son pais
                   feuillage.]

[Illustration: Sycomore africain.--D'aprs Burton.]

La rose nous transit; la fange du sentier permet  peine de se
soutenir, et btes et gens sont affols par la morsure d'une fourmi
noire qui a plus de vingt-cinq millimtres de longueur; sa tte de
bouledogue est pourvue de mchoires puissantes qui lui donnent la
facult de dtruire les rats, les serpents et les lzards. Elle habite
les lieux humides, creuse ses galeries dans la vase, infeste les
chemins, et, comme toutes ses congnres, elle ne connat ni la
crainte ni la fatigue. Rien ne peut lui faire lcher prise lorsque,
ramasse sur elle-mme, elle vous tord les chairs et vous transperce
de ses mandibules, qui vous lardent comme une aiguille rougie. La
tsts habite ces jungles; nous la rencontrerons jusqu'au bord du
Tanganyika, et son suoir aigu traverse la toile de nos hamacs. Le
nombre de nos nes diminue rapidement; nos bagages sont moisis, les
provisions manquent, la maladie s'aggrave; c'est tout ce que nous
pouvons faire que de nous tenir sur nos montures; bientt il faudra
qu'on nous porte.

Au bout de huit jours, la caravane ayant gagn la Roubho, troisime
rampe de la chane de l'Ousagara, trouve un endroit salubre,  sept
cent soixante mtres au-dessus des valles pestilentielles; plus haut
la dyssenterie et la pleursie affectent les indignes. Mais, except
pour les termites, qui semblent n'tre qu'une masse d'eau organise,
la scheresse ne permet pas qu'on y sjourne. Il faut poursuivre sa
marche; la lune est leve depuis longtemps lorsqu'on arrive extnu,
la figure lacre par les pines, les membres coups par le tranchant
des herbes, les pieds rompus et fouls par les chutes au fond des
trous de rats et d'insectes.

Le jour suivant, on fait encore double tape, et l'on gagne le bassin
d'Ineng, un entonnoir o s'engouffrent tantt les rayons d'un soleil
dvorant, tantt les vents glacs qui passent au-dessus des crtes
brumeuses. Tremblants de fivre, saisis de vestige, nous contemplons
avec abattement le sentier perpendiculaire: une chelle dont les
racines et les quartiers de roche forment les degrs. Mon compagnon
est si faible qu'il lui faut trois personnes pour le soutenir; je n'ai
encore besoin que d'un seul appui. Les porteurs ressemblent  des
babouins escaladant les murs d'un prcipice, les nes tombent  chaque
pas; la soif, la toux et l'puisement nous forcent  nous coucher,
tandis que le cri de guerre retentit de colline en colline, et que des
indignes, arms de flches et de lances, affluent comme un essaim de
fourmis noires. Aprs six heures d'efforts inous, le fate de la
Passe terrible est gagn, et nous reprenons haleine au milieu de
plantes aromatiques et d'arbrisseaux verdoyants.

Le 12 septembre, nouvelle ascension, moins longue mais aussi rude;
elle conduit au sommet du Petit-Roubho, qui s'lve  dix-sept cent
quarante mtres au-dessus du niveau de la mer, et qui forme la
sparation des eaux de cette rgion.

Le surlendemain, commena la descente de la chane; la piste borde une
cte boise, franchit une savane, maille d'arbres plus sombres que
les ifs des cimetires. La vue s'tend sur des rochers, des crtes,
des ravins; elle dcouvre l'Ougogo, et le dsert qui le prcde. Au
couchant sont des plaines brles par le soleil; une atmosphre
paisse et mouvante les fait ressembler  une mer jaune, parseme
d'les, et zbre par la ligne noire des jungles. Rien d'attrayant
dans l'aspect de l'Ougogo: une terre sauvage, habite par une
population menaante, dont la pense rembrunit l'horizon. Nos
Bloutchis sont d'une humeur atroce; gais comme des grives quand l'air
est tide et qu'ils sont rassasis, ils deviennent bourrus et
querelleurs ds qu'ils ont faim et froid, et nous sommes toujours
entre ces deux extrmes: des journes touffantes, des nuits
glaciales; un ciel de feu, un vent de bise qui vous transperce.

Le district d'Ougogi, o entrait la caravane, forme la partie
orientale du plateau d'Ougogo, et se trouve  mi-chemin de la cte et
de la province d'Ounyanyemb. Sa population mixte est forme de
Ouahh, de Ouagogo et de Ouasagara, qui prtendent  la proprit du
sol. Le grain y abonde, ainsi que le btail, quand les razzias ne
l'ont pas enlev. On s'y procure facilement des vivres; mais le beurre
y est rance, le lait tourn, le miel aigri, l'oeuf gt par suite de
l'incurie des naturels. Situe  huit cent quarante mtres au-dessus
du niveau de la mer, cette province jouit d'un climat chaud et
salubre, qui, aprs le froid pntrant et les coups de soleil de
l'Ousagara, parut dlicieux  nos voyageurs. L'apptit leur revint,
les malades se dbarrassrent de la fivre et des affections de
poitrine; mais le pays est sec, le manque d'eau ramena les marches
forces, et les pines reparurent avec l'aridit du sol: les unes
molles et vertes, les autres droites et rudes, et qui servent
d'aiguilles aux indignes; celles-ci courbes en croissant, dos  dos
comme les bras d'une ancre, celles-l courtes et trapues, barbeles
comme des hameons, accrochent, dchirent, retiennent les habits les
plus forts, pntrent les toffes les plus paisses.

Le 26 septembre, aprs une longue journe de marche, le capitaine
arrivait au Zihoua, dont le nom signifie tang[9]; on le lui avait
dpeint comme pouvant porter un vaisseau de ligne, il n'y trouva
qu'une nappe d'eau peu profonde, ayant environ deux cent cinquante
mtres de large, et dont le lit argileux est perc d'un ct par le
granit. L'anne suivante, quand l'expdition repassa au mois de
dcembre, le Zihoua n'offrait qu'un sol profondment craquel par la
scheresse. Toutefois c'est un lieu de rendez-vous pour les caravanes,
et le pays qui l'environne est plein d'lphants, de girafes, de
zbres, qui vont s'y abreuver la nuit. Dans le jour, des rmipdes s'y
rassemblent, et le soir une quantit d'oiseaux le visitent. Lorsqu'il
est dessch, on en est rduit  une eau crue et bourbeuse, que l'on
puise  un ou deux milles dans des trous de six  huit mtres de
profondeur. Tant qu'il n'est pas  sec, on ne peut y boire qu'en
payant un droit assez lev, et  dater de ses bords, le tribut qu'on
exige des voyageurs est frapp rigoureusement, d'aprs le caprice du
chef.

                   [Note 9: Situ  trois cent trente mtres
                   au-dessus du niveau de l'Ocan, le Zihoua
                   occupe la partie la plus basse du
                   Marenga-Mkali, petit dsert plac entre
                   l'Ougogi et l'Ougogo, et qu'il ne faut pas
                   confondre avec le district de l'Ousagara qui
                   porte le mme nom.]

Comme elle dbouchait sur le plateau d'Ougogo, l'expdition fut salue
par le son du tambour et des clochettes, et par les cris frntiques
de deux caravanes, arrtes  Kifoukourou. L'une d'elles tait
compose de mille porteurs, dirigs par quatre esclaves appartenant 
un Arabe; la seconde tait celle de Sad-Mohammed, qui avait rencontr
nos amis deux jours auparavant, et qui les attendait.

[Illustration: L'Ougogo.--D'aprs Burton.]

Ces Arabes de la cte voyagent d'une faon confortable. Les chefs
avaient avec eux leurs femmes, beauts opulentes, vtues, comme les
tulipes, d'toffes jaunes panaches de rouge, et qui, lorsque nous
passions, tiraient leurs voiles sur des joues que nous n'avions nulle
envie de profaner. Une multitude d'esclaves portaient une masse
d'effets, de mdicaments, de provisions de toute espce; une
avant-garde nombreuse, toujours la pioche et la cogne  la main,
dressait les tentes, qu'elle entourait d'un foss d'coulement et d'un
rideau de feuillage. Leur literie tait complte, et leurs volailles
mmes les suivaient, portes dans des cages d'osier.

Ds l'instant o nos voyageurs entrrent dans l'Ougogo, ils furent
assaillis par un essaim de curieux; hommes, femmes et enfants se
pressaient sur leurs pas. Quelques-uns, dit Burton, nous suivaient
pendant plusieurs milles en poussant des cris anims, parfois en nous
prodiguant les injures, et dans le costume le plus inconvenant. J'ai
su plus tard que des mtis arabes, qui nous avaient prcds, avaient
rpandu sur nous des propos qui nous valaient ces invectives. Suivant
nos dtracteurs, nous laissions derrire nous la scheresse, nous
jetions des sorts au btail, nous semions la petite vrole, et nous
devions revenir l'anne suivante prendre possession du pays.
Heureusement pour nous que plusieurs petits Ouagogo vinrent au monde
sains et saufs, pendant notre passage; si par malheur un enfant ou un
veau ft mal venu, je ne sais pas comment se serait opr notre
retour.

Le 5 octobre, nous partions de Kifoukourou et nous arrivions au
centre du Kanyny, dfrichement qui peut avoir dix milles de
diamtre; c'est une aire d'argile rouge, maille de petits villages,
d'normes baobabs, de mimosas rabougris, o les troupeaux abondent, o
le sol est aussi cultiv que le permet son caractre nitreux, et o
l'eau potable est rare, la majeure partie de celle qu'on y trouve
tant imprgne de soufre. Nous y passmes quatre jours, dont la
caravane profita pour faire provision de sel, et le capitaine Speke
pour tuer quelques antilopes, des pintades et des perdrix. De nombreux
lphants habitent la valle qui spare l'Ougogo des montagnes des
Ouahoumba; mais c'est en gnral un triste pays de chasse. Dans tous
les endroits cultivs la grosse bte a fui devant les flches et la
cogne des habitants; elle abonde, il est vrai, dans les plaines
boises du Douthoumi, dans les jungles et les forts de l'Ougogi, les
steppes de l'Ousoukouma, les halliers de l'Oujiji; mais sans parler
des miasmes putrides qui s'y exhalent, le manque de nourriture, la
difficult d'y avoir de l'eau ne permettent pas de sjourner dans ces
rgions mortelles. Pas de chariots qui servent  la fois d'abri, de
vhicule et de magasins, comme dans les plaines du sud; pas de
vaisseaux du dsert, pas d'autre moyen de transport que l'homme,
indocile, entt, dfiant et peureux, dont il faut supporter la
sottise et flatter les caprices; enfin vous ne trouvez pas dans
l'Afrique orientale cette varit qui distingue la faune du Cap. La
liste des animaux que nous rencontrmes n'est pas longue: nous avons
aperu les cornes du pazan, le caama, le steinbok, le springbok et le
pallah, qui furent tus de loin en loin; toutefois le souyia, une
petite antilope fauve,  cornes minuscules et de la taille d'un
livre, et le souangoura, un peu plus gros que le springbok, sont
moins rares. L'ornithologie ne se montre pas beaucoup plus riche; les
oiseaux qui la composent ont, pour la plupart, une livre sombre, et
leur ramage, plus bruyant qu'harmonieux, est peu agrable pour un
Europen, peut-tre parce qu'il lui est tranger.

[Illustration: Burton et ses compagnons en marche.--Dessin de Eug.
Lavieille d'aprs un croquis humoristique de Burton.]

Le 10 octobre, nous nous trouvmes sur une grande plaine herbeuse,
raye de cours d'eau ensabls qui se dirigent vers le sud, et que
borde une vgtation aromatique; le soir nous entrions sur un terrain
mouvement qui limite la plaine  l'ouest, et gravissant une cte
pierreuse et couverte d'pines, nous nous arrtions sur le plateau qui
la couronne. Les nes tombaient, les gens maugraient, la soif et le
manque d'eau avaient aigri tout le monde. Transis par le froid (le
thermomtre marquait  peine douze degrs centigrades), nous
repartmes au point du jour, et nous nous arrtmes dans une clairire
du district de Khokho. Les Bloutchis refusaient d'escorter nos
bagages, et confiaient aux chos leurs griefs en quatre langues
diffrentes, pour que personne ne pt en ignorer; ils allaient mme
jusqu' parler de dsertion.

Suivant les Arabes, ce territoire est l'un des plus difficiles 
franchir, en raison des caprices de Mana-Miaha, son chef. Quand ce
tyranneau est  jeun, c'est un bourru intraitable; quand la boisson
l'a drid, il ne veut plus s'occuper d'affaires. L'une de ses manies
est de faire travailler,  ses champs, les caravanes qui passent 
l'poque des semailles; il nous fit grce de cette corve; mais il
fallut cependant subir le dlai de rigueur: l'tiquette s'opposait 
ce que nous pussions voir le despote le jour de notre arrive; le
lendemain matin sa femme tait souffrante; plus tard Sa Hautesse
faisait ses libations. Le troisime jour le sultan accorda une
audience  nos dlgus, les reut de trs-mauvaise grce, et me taxa,
pour ma part,  six charges de marchandises. La quatrime journe fut
employe par les Arabes  discuter le prix de leur passage avec les
courtisans; le tribut apport, distribu, selon la coutume, en lots
spars, ayant chacun leur destinataire, Sa Hautesse indigne du peu
de valeur d'un morceau d'indienne qu'on osait lui offrir, saisit une
grande cuiller de bois, et chassa les marchands de son auguste
prsence. Le cinquime jour s'coula dans une noble oisivet; on vint
nous dire que Leurs Seigneuries taient en face de leurs pots de
bire, et nous comprmes que toute la cour tait ivre, depuis le
sultan jusqu'aux ministres. Le lendemain on essaya du mme procd,
mais comme je dclarai que nous partirions le jour suivant, quelle que
ft la dcision de Sa Hautesse, nos prsents furent accepts, et deux
ou trois coups de mousquet nous apprirent que nous tions libres de
continuer notre route. Je fus heureux de quitter cet endroit maudit:
pendant le jour nous souffrions d'une chaleur suffocante, nous tions
harcels par la tsts, par des abeilles et des taons d'une
persistance incroyable, et assaillis par des lgions de fourmis noires
que l'eau bouillante parvenait seule  carter. Les nuits taient
froides; chaque matin nous trouvions quelque objet de prix endommag
par les termites, et ma pauvre monture, la seule qui et survcu aux
fatigues de la route, fut tellement lacre par une hyne que je fus
oblig de m'en dfaire. Enfin quinze des porteurs que nous avions
lous et pays,  Ougogi, dsertrent en nous laissant, il est vrai,
la charge qui leur tait confie.

[Illustration: Chane ctire de l'Afrique occidentale.--Dessin de
Eug. Lavieille d'aprs Burton.]

La marche suivante fut longue, et ce fut  grand'peine que nous
atteignmes le kraal o nous dressmes nos tentes; nous tions sur la
frontire du Mdabourou, le premier district important de l'Ounyanzi.
Le Mdabourou est une dpression fertile d'un rouge de brique,
traverse par une rivire profonde, coulant au sud, et o l'on trouve
cinq rservoirs, qui fournissent une eau copieuse, mme en t.
Au-dessus des jungles qui entourent ce district, apparaissent des
cnes de mdiocre hauteur, et plus loin  l'horizon, la crte ondule
d'une rampe que la distance vaporise et fait ressembler  une mer
d'azur.

De Mdabourou trois lignes principales traversent le dsert qui spare
l'Ougogo de l'Ounyamouzi, et qui a reu des indignes le nom de
plaine embrase. On n'y trouve pas d'eau, si ce n'est aprs les
pluies; mais la torche et la cogne diminuent rapidement les
souffrances qu'il impose. Il fallait, il y a quinze ans, douze marches
ordinaires et plusieurs marches forces pour le franchir; actuellement
on le traverse en une semaine. La premire moiti est la plus
sauvage, et l'on dit que, mme en cet endroit, des hameaux de
Ouakimbou s'lvent tous les jours au nord et au sud de la route.
C'est le 20 octobre que nous commenmes le transit de ce plateau
brlant, dont la largeur est d'environ deux cent vingt-cinq kilomtres
de l'est  l'ouest, et que nous apercevions depuis notre dpart de
Khokho. Ds les premiers pas, nous nous trouvmes dans un fouillis de
gommiers et de mimosas, auxquels se mlent le cactus, l'alos,
l'euphorbe, une herbe rigide, que broutent les bestiaux quand elle est
verte, et que brlent les caravanes quand elle est sche, pour
favoriser la pousse nouvelle[10]. Le second jour nous atteignmes le
ravin de Maboungourou, dchirure profonde, jonche de blocs de
synite, qui renferme parfois un torrent infranchissable; mme 
l'poque de scheresse o nous nous y arrtmes, elle contient des
auges remplies d'eau de pluie, o les crustacs abondent, ainsi que
plusieurs espces de silures. On voit au midi cet horizon bleu qui
ressemble  l'ocan; plus prs de nous la preuve incontestable de
l'action plutonnienne qui se rvle dans toute la partie orientale de
l'Ounyamouzi, et qui se montre au nord jusqu'aux rives du lac Nyanza.
Des roches en dos d'ne, ayant tantt quelques mtres de
circonfrence, et tantt plus d'un mille; des masses coniques, des
tours solitaires, formant de longues avenues, ou composant des groupes
nombreux, quelques-unes, droites et minces, sont plantes a et l
comme des quilles de gants; quelques autres, fendues par la moiti,
surgissent de la plaine mme, ou comme il arrive dans les formations
gypseuses, elles hrissent de petites crtes ondules, formes de
rocailles. L'une de ces aiguilles rendit, sous le choc, un son
mtallique, et de nombreux quartiers de roche, placs en quilibre, me
rappelrent la tradition des pierres branlantes. De loin,  travers le
hallier, on croit voir des difices de construction cyclopenne, et
quand la clart de la lune se joue parmi ces roches couronnes de
cactus, dores par le soleil, zbres de noir par la pluie, entoures
de lianes rampantes, ces masses granitiques ajoutent puissamment 
l'effet du paysage.

                   [Note 10: Le sol de ce plateau est form d'un
                   dtritus de quartz jauntre, que blanchit
                   parfois du feldspath rduit en poudre. Dans
                   les endroits fertiles, la couche suprieure
                   est compose d'un terreau brun, parsem de
                   galets; et prs des crevasses et des torrents
                   abonde un conglomrat siliceux d'origine
                   moderne. Sur les plis du terrain, et dominant
                   les arbres, reposent des blocs de granit et de
                   synite que l'on aperoit de Mdabourou. Les
                   eaux y prennent leur pente vers le midi; elles
                   s'y accumulent dans des tangs peu profonds,
                   que la chaleur dessche et transforme en
                   gteaux de vase. Le transit de cette plaine
                   rayonnante et craquele devient alors
                   excessivement pnible pour les caravanes, et
                   les animaux sauvages qui ne supportant pas la
                   soif, tels que les lphants et les buffles, y
                   meurent en grand nombre  cette poque.]

Nous marchions depuis le matin; c'tait tout au plus si nous avions
pris deux ou trois heures de repos; l'ombre des collines s'allongea
sur la plaine, le soleil se coucha dans des flots de pourpre et
d'amthyste, la lune argenta le rseau de brindilles et d'pines que
dchire le sentier, nous franchmes une clairire; peut-tre
aurions-nous trouv asile prs d'un tang, o les grenouilles
chantaient l'hymne du soir; mais les cors et les cris des porteurs
nous annonaient toujours que nous tions loin de l'avant-garde.
Enfin, doublant un amas fantastique de rochers, et franchissant une
petite crte rocailleuse, nous trouvmes  sa base un _temb_, ou
village quadrangulaire, prs duquel brillaient les feux de la
caravane.

Jihou la Mkoa, dont le nom signifie roche ronde (c'est l que nous
tions arrivs), est la plus volumineuse des masses de synite grise
que l'on trouve dans ce dsert. Son grand axe n'a pas moins de trois
kilomtres, et le point culminant de son sommet, en dos d'ne, s'lve
 quatre-vingt-dix mtres au-dessus de la plaine. On trouve de l'eau
de mare au pied de son versant mridional; des trappes  lphants,
recouvertes avec soin, entourent ces fosses, et le chef de nos
garnisaires y disparut comme par magie.

Le lendemain, en dpit de la fatigue de la veille, le chef de la
caravane qui nous accompagnait proposa une marche force; les nuages
qui venaient de l'ouest prsageaient de l'eau, et, disait-il,
annonaient l'approche de la grande masika, ou saison pluvieuse. Nous
franchmes donc la roche ronde, et, traversant une fort parseme de
quartz, nous atteignmes, aprs trois heures de marche, quelques
villages nouvellement btis, o les caravanes s'approvisionnent  des
prix fabuleux. Nous tions le 25  Mgongo-Thembo, nouveau
dfrichement, o le commerce attire une population croissante; il
fallut s'y arrter un jour; plusieurs de nos gens ne pouvaient plus
marcher, nos nes ne se relevaient que sous le bton, et nos mangeurs
les plus intrpides aimaient mieux le repos que la nourriture.

Le 27, nous atteignmes une grande plaine tapisse d'un pturage
jauni, o l'avant-garde nous attendait, afin que la caravane appart
dans toute sa puissance. Nous traversmes une clairire maille de
grands villages, enclos d'euphorbe, entours de champs de mas, de
manioc, de millet, de gourdes, de pastques, et dont les nombreux
troupeaux se rassemblaient autour des mares. Les habitants sortirent
en foule de leurs demeures, vieux et jeunes se coudoyrent pour mieux
nous voir: l'homme abandonna son mtier, la jeune fille suspendit son
piochage, et nous fmes suivis d'une escorte nombreuse, qui piaillait,
criait, hurlait sur tous les tons. Les hommes presque nus, les femmes
vtues d'une courte jupe, de la taille  mi-cuisse, la pipe  la
bouche et les mamelles flottantes, frappaient sur leurs houes avec des
pierres, demandaient des colliers, et manifestaient leur surprise par
un feu roulant d'exclamations aigus: spectacle dgotant fait pour
vous rendre anachorte.

Enfin le kirangosi agita son drapeau rouge, et les tambours, les
cors, les larynx de ceux qui le suivaient commencrent un affreux
charivari.  mon grand tonnement (j'ignorais que ce ft la coutume
dans cette province), le guide entra sans faon dans le premier de ces
villages, et y fut suivi de tous les porteurs. Chacun se prcipita
dans les divers logements qui divisaient le temb, et s'y installa
avec autant d'gards pour soi-mme que de mpris pour les
propritaires peu satisfaits. Quant  nous, placs sous une remise
ouverte  tous les vents, nous remplmes du matin jusqu'au soir le
rle de btes curieuses.


     Coup d'oeil sur la valle d'Ougogo. -- Aridit. -- Kraals.
     -- Absence de combustible. -- Gologie. -- Climat. --
     Printemps. -- Indignes. -- District de Toula. -- Le chef
     Maoula. -- Fort dangereuse.

Le plateau que l'expdition venait de franchir s'tend de la valle
d'Ougogi (trente-trois degrs cinquante-quatre minutes longitude est)
au district de Toula, qui constitue la marche orientale de
l'Ounyamouzi (trente et un degrs trente-sept minutes longitude est).
Situe sous le vent d'une rampe, dont l'altitude force le mousson du
sud-est  dposer les vapeurs qu'il transporte, et place trop loin
des grands lacs pour en ressentir l'influence, cette rgion est d'une
aridit qui rappelle les Karrous et la plaine du Kalahari. Pas de
rivires dans l'Ougogo; les eaux pluviales y sont emportes par de
larges _noullahs_, dont les bords d'argile se fendent pendant la
scheresse, et forment des polygones pareils  ceux du basalte. Les
salines nitreuses et les plaines torrfies y prsentent quelques-uns
des effets de mirage observs dans l'Arabie dserte; les chemins n'y
sont que des pistes, frayes  travers les buissons et les champs; les
kraals de petits enclos malpropres, autour d'un arbre o s'appuient
les marchandises; les cabanes de ces kraals, de pauvres hangars faits
d'pines et couverts de chaume; le manque de bois empche qu'il en
soit autrement, et, par le mme motif, c'est la bouse de vache qui
sert de combustible dans le pays.

Le sous-sol y est presque partout compos de grs, souvent couvert
d'un sable rutilant, parfois d'une couche d'humus peu paisse, et en
gnral d'une argile ferrugineuse, jonche de nodules de quartz,
diversement colores de masses de carbonate de chaux, ou de dtritus
siliceux, qui offrent plus de ressemblance avec le sable d'une alle
qu'avec le riche terreau de la zone prcdente. La manire dont l'eau
s'y distribue, ou plutt s'y conserve aprs la saison des pluies,
divise cette rgion en trois grands districts:  l'est le
Marenga-Mkali, pais fourr, o de misrables villages s'parpillent
au nord et au sud de la route. Au centre, l'Ougogo, le plus populeux
et le mieux cultiv de la province, divis en nombreux tablissements,
spars les uns des autres par des buissons et des taillis, rempart
verdoyant dans la saison pluvieuse, pineux pendant la scheresse, et
qui, dans tous les temps, s'oppose  la circulation de l'air. Enfin le
Mgounda-Mkali, partie dserte, o la vgtation n'est abondante que
sur les collines, moins arides que les plaines.

Le vent d'est, qui vient des montagnes, souffle avec violence dans
l'Ougogo pendant presque toute l'anne, et la temprature y change
brusquement sous l'influence des vents froids qui alternent avec des
courants d'une chaleur singulire. En t, le climat ressemble 
celui du Sind: mme ciel embras, mmes nuits d'une fracheur
pntrante, mmes ouragans poudreux. Quand le vent du nord, passant
au-dessus de la chane des Ouahoumba, rencontre les rafales de
l'Ousagara, chauffes par un sol brlant, les molcules argileuses et
siliceuses de cette terre dsagrge, les dtritus des plantes
carbonises par le soleil surgissent en puissants tourbillons, qui
parcourent la plaine avec la rapidit d'un cheval au galop, et qui,
chargs de sable et de cailloux, frappent comme la grle tout ce
qu'ils rencontrent. Vers le milieu de novembre quelques ondes
prliminaires, accompagnes de bourrasques furieuses, s'abattent sur
cette rgion calcine, et la vie qui paraissait teinte renat et
dborde: c'est la saison des semailles, des fleurs, des chants et des
nids.

La caravane qui passe pour la premire fois dans l'Ougogo se plaint
des trombes, des nues d'insectes, des revirements de temprature
qu'elle y rencontre; mais l'air y est salubre, et ceux qui reviennent
de l'intrieur prodiguent leurs loges au climat qu'ils avaient
maudit.

Dans l'est et dans le nord de la province, la race est vigoureuse et
de couleur aussi claire que les Abyssiniens. La petitesse de la partie
postrieure de la tte, relativement  la largeur de la face, jointe 
la distension du lobe des oreilles, donne aux Ouagogo une physionomie
particulire. Ils s'arrachent les deux incisives du milieu de la
mchoire infrieure; quelques-uns se rasent la tte, la plupart se
font une masse de petites nattes comme les anciens gyptiens, et les
enduisent, ainsi que tout leur corps, de terre ocreuse et micace; une
couche de beurre fondu, brochant sur le tout, fait l'orgueil des
puissants et des belles. Le haut du visage est souvent bien; mais les
lvres sont paisses et d'une expression brutale; le corps est
heureusement proportionn jusqu'aux hanches, le reste est dfectueux.
Mme chez les femmes la physionomie est sauvage, la voix forte,
stridente, imprieuse, et les paupires sont rougies et souvent
altres par l'ivresse.

Compar  ceux de leurs voisins, le costume des Ouagogo leur donne un
certain air de civilisation; il est aussi rare de voir parmi eux un
vtement de pelleterie, que de rencontrer plus  l'ouest quelque
lambeau de cotonnade. Enfin leur curiosit; mme impudente, prouve
qu'ils sont perfectibles; le voyageur n'excite pas cette motion chez
les peuplades abruties, dont rien n'excite l'intrt.

Bien qu'il soit occup par les Ouakimbou, le district de Toula, o
entra la caravane au sortir de l'Ougogo, est regard comme faisant
partie de l'Ounyamouzi, dont il forme la frontire orientale.

Aprs les fourrs pineux du Mgounda-Mkali, dont les jungles vous
enserrent de tous cts, cette vaste plaine, o se succdent les
bourgs et les champs de lgumes et de crales, apparat comme une
terre promise; le village insignifiant o nous arrivmes fit  nos
hommes l'effet d'un paradis, et le 1er novembre ils se sentaient de
force  traverser le hallier qui nous sparait de Roubouga.

Nous venions de nous arrter  l'ombre, aprs avoir franchi ce
dernier territoire, lorsque je vis arriver Maoula, chef d'un gros
village voisin. Dans ses prtentions  l'homme polic, il ne pouvait
pas permettre  un blanc de passer sur ses domaines sans lui soutirer
un peu d'toffe, sous prtexte de lui offrir un bouvillon. Comme la
plupart des chefs de la Terre de la Lune, c'tait un grand vieillard
dcharn, anguleux, ayant de gros membres, la peau noire, huileuse et
ride; une quantit de petits tortillons enduits de graisse, de beurre
fondu, d'huile de ricin, pendillaient autour de sa tte chauve; une
odeur d'encens bouilli s'exhalait du vieux morceau d'indienne qui lui
enveloppait les hanches et de l'espce de manteau qui lui tombait des
paules. Une quantit d'anneaux de fil de laiton roul autour d'une
masse de poil de buffle ou de zbre, lui couvraient les deux jambes;
et quatre petits disques, taills dans une coquille blanche, ornaient
les cothurnes de ses sandales. Il nous salua d'un air bienveillant,
nous conduisit  son village, donna des ordres pour qu'on nettoyt des
cases  notre intention, et nous quitta pour aller chercher son
bouvard. Il revint quelques instants aprs, nous faisant amener l'un
de ses taureaux, qui s'chappa, furieux comme un buffle, et dispersa
tout le monde sur sa route, jusqu'au moment o deux balles du
capitaine Speke l'tendirent sur le sable. Le vieux Maoula reut en
change un morceau d'toffe rouge, deux pices de calicot, et demanda
tout ce qu'il aperut, y compris des capsules, bien qu'il n'et pas de
fusil; en outre, il fit tous ses efforts pour nous retenir, dans
l'esprance que je gurirais son fils de la fivre, et que je
jetterais un sort  l'un des chefs du voisinage, qui lui tait
hostile. Le soir, on vint me dire que la palissade tait entoure
d'une troupe de ngres furieux; je sortis du village, et dcouvris en
dehors de l'estacade une longue range d'hommes paisiblement assis,
bien qu'ils fussent arms en guerre. Je fis dposer nos marchandises
en lieu sr, et me promis de quitter le lendemain notre vieux chef,
sans plus me mler de ses querelles du voisinage que de la sant de
son fils.

[Illustration: Paysage dans l'Ousagara.--Dessin de Eug. Lavieille
d'aprs Burton.]

Depuis Zangomero jusqu'aux frontires de l'Ounyanyemb, sur une ligne
de plus de cent vingt lieues, nous avions travers bien des ttes de
valles s'ouvrant au sud, et portant leurs eaux au Loufidji, ce fleuve
que, ds 1811, le capitaine Hardi, de la marine de Bombay, a signal
comme une des grandes artres de l'Afrique centrale. Que de fatigues
seront pargnes  ceux de nos successeurs qui pourront profiter de
cette voie naturelle!

                                   Traduit par Mme H. LOREAU.

  (_La suite  la prochaine livraison._)




[Illustration: Paysage dans l'Ouanyamouzi.--Dessin de Lavieille
d'aprs Burton.]




VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE OCCIDENTALE,

PAR LE CAPITAINE BURTON[11].

1857-1859

                   [Note 11: Suite.--Voy. page 305.]

     Arrive  Kazeh. -- Accueil hospitalier. -- Snay ben Amir.
     -- tablissements des Arabes. -- Leur manire de vivre. --
     Le Temb. -- Chemins de l'Afrique orientale. -- Caravanes.
     -- Porteurs. -- Une journe de marche. -- Costume du guide.
     -- Le Mganga. -- Coiffures. -- Halte. -- Danse.


Avant d'arriver dans l'Ounyanyemb, nous avions  franchir une fort
que de nombreux vols et d'horribles assassinats ont rendue l'effroi
des caravanes. On y dvalisa l'un de nos porteurs qui tait rest en
arrire, puis on lui cassa la tte  coups de bton. Si triste que ft
l'vnement, c'tait nous en tirer  peu de frais, si l'on considre
qu'un seul Arabe se plaignait d'avoir perdu,  diffrentes reprises,
cinquante charges d'toffes et cinquante porteurs.

De cette fort nous entrmes dans les rizires des districts de
l'Ounyanyemb; et aprs avoir couch dans un sale petit village,
appel Hanga, il ne nous resta plus que deux marches  faire pour nous
rendre  Kazeh.

Quatre mois et demi aprs notre dpart de la cte, le 7 novembre
1857, j'arrivai  Kazeh, principal tablissement des Arabes dans ces
parages, et chef-lieu de l'Ounyanyemb.

Nous tions partis au point du jour; les Bloutchis avaient leur
costume d'apparat, sans lequel il est rare qu'un Oriental voyage; mais
on devait bientt remballer cette belle parure pour l'changer plus
tard contre un nombre plus ou moins grand d'esclaves.  huit heures
nous fmes halte prs d'une petite bourgade, afin que les tranards
pussent nous rejoindre, et lorsque, drapeau au vent, la caravane
serpenta dans la plaine au son des cors, au bruit des voix, ou plutt
des clameurs qui dominaient l'artillerie, elle prsenta un coup d'oeil
vraiment splendide. La foule, qui se pressait aux deux cts du chemin
et qui rivalisait avec nous d'acclamations bruyantes, tait vtue avec
un luxe auquel nous n'tions plus habitus. Quelques Arabes se
trouvaient au bord de la route; ils me salurent avec la gravit
musulmane, et nous accompagnrent pendant quelques instants. Parmi eux
taient les principaux ngociants de l'endroit: Snay ben Amir, Sed
ben Medjid, bel et jeune Omani de noble race, Mouhinna ben Soliman,
qui, malgr son lphantiasis, pntrait  pied, tous les ans,
jusqu'au centre de l'Afrique; enfin Sed ben Ali qui, la taille mince,
les formes grles, mais bien proportionnes, les traits fins, la barbe
blanche, la tte chauve, surmonte d'un fez rouge, offrait le type
accompli du vieil Arabe. Au lieu de nous conduire au temb qui avait
t mis  ma disposition, le guide alla tout droit chez un ngociant
indien pour lequel le Sad de Zanzibar m'avait donn des lettres.
L'Indien tait absent, mais Snay ben Amir vint  ma rencontre, et
m'installa dans la maison d'Abad, qui se trouvait en voyage. Aprs
m'avoir laiss un jour de repos, afin que je pusse rgler avec mes
porteurs, dont l'engagement tait fini, tous les marchands de Kazeh,
au nombre de dix ou douze, vinrent me faire une visite.

Comme le Zoungomro dans le Khoutou, l'Ounyanyemb est un lieu de
runion pour les trafiquants, et le point de dpart des caravanes qui,
de l, se rpandent dans l'intrieur. Sa position au centre de
l'Ounyamouzi (la clbre Terre de la Lune), dont il forme le district
principal, la scurit relative qu'il offre  ses habitants, ont
dtermin les Omanis  y fonder un entrept. Quelques-uns mme y
sjournent parfois pendant plusieurs annes, tandis que leurs agents
battent la campagne pour recueillir des marchandises.

On m'avait prdit un mauvais accueil de la part de ces Arabes; la
faon dont ils me reurent fut au contraire des plus encourageantes;
nous rencontrions enfin des coeurs de chair, aprs n'avoir trouv que
des coeurs de roche. Tout ce dont j'avais besoin, tout ce que
j'indiquai, mme d'une faon indirecte, me fut immdiatement envoy,
et la moindre allusion au payement aurait t considre comme une
injure. Snay ben Amir, surpassant tous les autres, joignit aux
citrons, au caf, aux douceurs que dans ce pays on ne trouve que chez
les Arabes, deux chvres et deux boeufs. Il avait commenc par tre
confiseur  Mascate, et  l'poque dont nous parlons, c'est--dire
seize ans aprs ce dbut, il tait l'un des plus riches ngociants de
l'Afrique orientale. Contraint par sa sant de renoncer  la vie
active, il s'tait fix  Kazeh, o il remplissait les fonctions
d'agent commercial et de procureur civil, et ses magasins d'toffes,
de rassade et d'ivoire, ses baracons  esclaves, composaient un
village. D'une extrme obligeance, ce fut lui qui me procura des
porteurs, qui les enrla, qui se chargea de mes marchandises et fit
tout prparer pour mon dpart; enfin je dois  sa conversation
instructive, une foule de renseignements sur la contre que j'avais 
parcourir. Il avait navigu sur le Tanganyika, visit les royaumes de
Karagouah et d'Ouganda, situs au nord du lac, et l'ethnologie, les
moeurs, les diffrents idiomes de cette rgion ne lui taient pas
moins familiers que ceux de l'Oman, son pays natal. C'tait un homme
ple, entre deux ges, avec de grands traits, les yeux caves, le
regard perant, la taille haute, les membres dcharns: l'ensemble de
Don Quichotte. Il avait beaucoup lu; sa mmoire tait miraculeuse, sa
pntration excessive, et sa parole d'une facilit, d'une lgance
dont j'tais surpris et charm; bref, il tait du bois dont on fait
les amis; gnreux et discret,  la fois plein de courage et de
prudence, toujours prt  risquer sa vie pour sauvegarder l'honneur,
et ce qui est rare en Orient, aussi honnte que brave.

Les Omanis ont, dans l'Ounyanyemb, une existence beaucoup plus
facile et plus large qu'on ne pourrait le croire; leurs maisons, bien
qu' un seul tage, sont grandes et solidement construites; leurs
jardins spacieux et bien plants; on leur envoie rgulirement de
Zanzibar, non-seulement tout ce qui est ncessaire  la vie, mais une
quantit d'objets de luxe. Ils vivent au milieu d'une foule de
concubines et d'esclaves parfaitement dresss au service; d'autres
esclaves de toutes les professions leur viennent de la cte avec les
caravanes; et comme en Orient les hommes les mieux levs savent tous
manier l'aiguille, il est rare que le besoin d'un tailleur se fasse
sentir  Kazeh.

L'habitation des Arabes, dans la Terre de la Lune, est tout
simplement le temb africain, modifi d'aprs les exigences de la vie
musulmane. La verandah profonde et ombreuse, qui en ceint l'extrieur,
abrite une large banquette o les hommes vont jouir de la fracheur du
matin et de la srnit du soir; c'est l qu'ils font la prire,
qu'ils travaillent et qu'ils reoivent leurs connaissances; sous la
verandah est une porte semblable  une herse, qui donne accs dans un
vestibule, o deux divans en terre battue, ayant des coussins de mme
matire, composent tout le mobilier; des nattes en recouvrent l'argile
et sont remplaces par des tapis lorsqu'on attend des visites. Un
couloir, qui tourne immdiatement pour tromper le regard des curieux,
conduit de ce vestibule dans une cour, entoure de chambres et qui,
chez les indignes, est ferme par une estacade ou une palissade de
roseaux. Pas de fentres  ces chambres, o l'air pntre seulement
par de petits oeils de boeuf, qui au besoin font l'office de
meurtrires. De la pice d'honneur, o couche le matre du logis, on
passe dans une salle compltement noire qui sert de magasin; le harem
et les servitudes compltent ce genre d'habitation, le plus triste
assurment qu'ait invent les hommes. De l'intrieur des cellules qui
le composent, le regard n'aperoit que des murailles, et la petite
cour o l'eau ruisselle durant la saison des pluies. Pendant le jour,
une clart douteuse contraste pniblement avec le rayon qui jaillit de
la porte; et le soir il n'est pas de luminaire qui puisse clairer ces
murs terreux, gris ou rougetres. On y suffoque, ou l'on y subit les
rafales du vent qui s'y engouffre. Chez les indignes, la toiture
laisse passer l'eau, et chaque solive du plafond, chacune des fentes
de la muraille est habite par des myriades d'insectes.

Toutefois, pour des hommes qui vivent sous la verandah, et qui ont
introduit le luxe dans la partie qui leur est personnelle, on conoit
que le temb ne soit pas dsagrable; je me suis trouv fort bien dans
celui d'Abad; et maintenant que le lecteur me sait confortablement
install  un jet de pierre de mon ami Snay ben Amir, il ne sera
peut-tre pas fch d'avoir un aperu des chemins que nous avons
suivis pour en arriver l. Depuis son enfance, il entend parler des
chameaux, des litires, des mules ou des nes qui composent une
caravane; mais le transport  dos d'homme qui caractrise un voyage
dans cette partie de l'Afrique a t moins souvent dcrit.

Les routes, cette premire attestation du progrs chez un peuple,
n'existent pas dans l'Afrique orientale; les plus frquentes ne sont
que des pistes de vingt ou trente centimtres de large, traces par
l'homme dans la saison des voyages, et qui, suivant l'expression
africaine, meurent pendant la saison des pluies, c'est--dire
s'effacent sous une vgtation opulente. Dans la plaine dserte, le
sentier se divise en quatre ou cinq lignes tortueuses; dans les
jungles c'est un tunnel, dont la vote branchue arrte le porteur en
accrochant son fardeau; prs des villages, il est barr par une haie
d'euphorbe, une estacade, un amas de fascines. O la terre est libre,
il s'allonge de moiti par mille dtours. Dans l'Ouzarama et le
Khoutou, il se trane au milieu de grandes herbes, verses pendant la
saison des pluies, brles pendant la scheresse; il contourne des
enclos, traverse des marcages, des rivires au lit vaseux, aux berges
escarpes o l'eau vous monte jusqu' la poitrine; partout il est min
par les insectes et les rongeurs qui le transforment en un pige
perptuel. Dans l'Ousagara, il disparat au fond des ravins, s'arrte
en face de montagnes abruptes, o il se mtamorphose en chelle de
racines et de quartiers de roche, que ne peuvent ni monter ni
descendre les btes de somme. Le plus mauvais est encore celui qui
borde les rivires, ou celui qui serpente sur le sol pierreux et
dchir qu'on trouve  la base des collines; le premier, envahi par
une herbe touffue, est un repaire de voleurs; le second est une srie
de crevasses profondes, renfermant un ruisseau engourdi, bris par des
flaques de vase, et plus difficile  franchir qu'un torrent. De
l'Ousagara jusqu' l'Ounyamouzi, le chemin perce des halliers,
parcourt des forts, o les fondrires l'interrompent, et o la
plupart du temps on ne le reconnatrait plus sans les arbres corcs
ou brls qui en marquent les bords. Ici est une barricade, plus loin
une plate-forme soutenue par des souches; l-bas un petit arbre,
arrach et replant, couronn d'un croissant d'herbe, est coiff
d'normes coquilles d'escargots, et de tout ce que peut inventer une
imagination barbare. Dans l'Ouvinza et prs de l'Oujiji, la piste
cumule tous les inconvnients  la fois; ruisseaux, ravins, halliers,
grandes herbes, rochers  pic, marais, crevasses et cailloux. On ne
sait laquelle choisir des voies transversales qui pullulent dans les
endroits habits; o elles n'existent pas, la jungle est impntrable,
et le conseil donn au voyageur, de prfrer les lieux levs pour y
camper le soir, devient une ironie dans cette partie de l'Afrique; il
lui serait plus facile de se creuser un terrier que de s'ouvrir un
chemin dans ce rseau d'pines et de troncs d'arbres.

On croit gnralement dans l'le de Zanzibar que les caravanes ne
traversent pas cette rgion; l'ide est juste, si on entend par
caravanes ces longues files de chameaux et de mulets qui franchissent
les dserts de l'Arabie et de la Perse; elle est fausse, si l'on
applique cette qualification  une bande d'individus qui voyagent dans
un but commercial. Les Ouanyamouzi ont toujours visit la cte, et
lorsque la guerre ou les discordes de tribu  tribu leur en ont coup
la route, une nouvelle ligne s'est ouverte sur un point diffrent.
Chez un peuple dont tout le confort et le luxe dpendent de l'change,
le trafic ne s'touffe pas plus que la vapeur ne se comprime. Jusqu'
ces dernires annes, tous les ngociants faisaient porter leurs
marchandises par des mercenaires de la cte ou de l'le de Zanzibar;
le transport en est maintenant effectu par les Ouanyamouzi, qui
considrent le portage comme une preuve de virilit. On les voit, ds
l'ge le plus tendre, se charger d'un petit morceau d'ivoire: porteurs
de naissance, comme les chiens chassent de race. Il couve ses oeufs,
disent-ils en parlant d'un homme dont la vie est sdentaire; et qui a
vu le monde n'est pas vide de sens, est de tous leurs proverbes celui
qu'ils rptent le plus souvent. Nanmoins, en dpit de cet amour des
voyages, ils ont la passion du sol natal, et rien ne prvaut contre le
dsir du retour, quand une fois il s'est empar de leur esprit. Un
Mnyamouzi dbattra son engagement avec l'opinitret d'un juif, et
aprs deux ou trois mois de fatigues, s'il rencontre une caravane qui
revienne  son village, un mot l'entrane et lui fait abandonner tous
les fruits de son travail. Au dpart, quel qu'ait t l'empressement
qu'ils aient mis  s'engager, la prsence de nos hommes ne tient qu'
un fil tant qu'ils ne sont pas loin de chez eux; ils ont toutefois
leur point d'honneur, et celui qui dserte laisse honntement  terre
le fardeau qui lui a t confi.

Trois sortes de caravanes parcourent l'est de l'Afrique; les unes se
composent uniquement de Ouanyamouzi, d'autres sont diriges et
accompagnes par des mtis ou par des esclaves de confiance, tandis
que les troisimes sont commandes par les Arabes. Dans les premires,
qui sont de beaucoup les plus nombreuses, il n'y a pas de dsertion,
pas de murmures, et le trajet s'accomplit aussi vite que possible. On
marche depuis le lever du soleil jusqu' dix ou onze heures du matin;
quelquefois mme on continue la route ds que la grande chaleur est
passe. L'paule des porteurs est mise au vif par le poids du fardeau,
leurs pieds sont dchirs; ils n'en vont pas moins, parfois tout 
fait nus,  travers les pines et les herbes tranchantes, rservant
leurs habits pour se parer en arrivant. Ils n'ont pas de couvertures,
et la plupart couchent par terre. Ceux qui ont le plus besoin de
confort emportent, en surcrot de leur charge et de leurs armes, une
peau de bte qui leur sert de tapis, une marmite, une caisse d'corce
o leurs vtements sont plis, un tabouret et une petite calebasse de
beurre fondu. Ils ont  souffrir du climat, de la mauvaise nourriture,
de l'excs de fatigue; d'affreuses pidmies, surtout la petite
vrole, les dciment lorsqu'ils approchent de la cte, et cependant,
malgr leur aspect dcharn, ils supportent mieux le voyage qu'on ne
pouvait s'y attendre.

[Illustration: Noirs de l'Ousumboua.--Dessin de Gustave Boulanger
d'aprs Burton.]

Commands par les Arabes, ces mmes porteurs mangent beaucoup,
travaillent peu, dsertent frquemment, sont remplis d'insolence,
multiplient les haltes et se plaignent sans cesse. Rduits chez eux 
ne faire qu'un seul repas, ds que c'est le matre qui paye, ils
sont insatiables et emploient mille ruses pour extorquer des aliments.
Ils ont des fureurs de viande: on tue un boeuf, le guide rclame la
tte, la caravane s'empare du reste,  l'exception de la poitrine, qui
est pour le propritaire. Puis, quand ils sont bien gorgs, les plus
hardis prennent la fuite, les autres ne tardent pas  les suivre, et
le chef de l'expdition choue sur la route comme un vaisseau
dsempar.

Entre ces deux extrmes, sont les caravanes diriges par les Ouamrima
et les esclaves du matre, qui ont avec les porteurs une confraternit
relle. Ces caravanes ne sont jamais affames comme les premires, ni
gorges d'aliments comme les autres. On y endure moins de fatigues, on
y a plus de confort dans les haltes, et moins de mortalit dans les
rangs.

La ntre se rapproche beaucoup de celle des Arabes, avec cette
diffrence que nous ne sommes pas suivis et soutenus comme ces
derniers, par les gens de notre maison.  quatre heures du matin, l'un
de nos coqs bat des ailes et salue le point du jour; tous les autres
lui rpondent. J'appelle mes Goanais pour qu'ils me fassent du feu;
ils sont transis (le thermomtre indique  peu prs quinze degrs
centigrades), et ils s'empressent de m'obir. Nous prenons du th, du
caf quand il s'en trouve, des gteaux avec de l'eau de riz, ou bien
encore un potage qui ressemble  du gruau. Les Bloutchis, pendant ce
temps-l, chantent leurs hymnes autour d'un chaudron plac sur un
grand feu, et se rconfortent avec une espce de couscouss ou des
fves grilles et du tabac.

[Illustration: Huttes  Msn.--Dessin de Lavieille d'aprs Burton.]

 cinq heures, le murmure des voix commence; c'est un moment
critique: les porteurs ont promis la veille de partir de grand matin
et de faire une marche pnible; mais, par cette froide matine, ce ne
sont plus les hommes qui avaient trop chaud le soir prcdent;
peut-tre, d'ailleurs, plus d'un a-t-il la fivre. Puis, dans toutes
les caravanes, il y a de ces paresseux  la voix haute,  l'esprit de
travers, dont le plus grand plaisir est de contrecarrer toute chose;
s'ils ont rsolu de ne pas bouger, ils resteront devant les tisons 
se chauffer les pieds et les mains, sans dtourner la tte, ou  fumer
en vous regardant sous cape. Si la bande est unanime, vous n'avez plus
qu' rentrer sous votre tente. Si au contraire il s'y manifeste
quelque division, vous parviendrez  galvaniser vos gens; le caquet
s'anime, les voix s'lvent, et bientt les cris volent de toute part:
Chargeons! en route! en voyage! et les fanfarons d'ajouter: Je suis
un ne! un boeuf! un chameau! le tout accompagn du bruit des
tambours, des fltes, des sifflets et des cors. Au milieu de ce
vacarme, les Ramji lvent nos tentes, reoivent quelques lgers
paquets et s'enfuient quand ils peuvent. Kidogo me fait l'honneur de
me demander le programme du jour, et la caravane se rpand dans le
village. Nous montons sur nos nes, mon compagnon et moi, si nous en
avons la force; quand il nous est impossible de nous soutenir, deux
hommes nous portent dans nos hamacs suspendus  de longues perches.
Les Bloutchis, veillant sur leurs esclaves, arrivent les uns aprs
les autres, et ne songent qu' s'pargner une heure de soleil. Le
jmadar a mission de rassembler l'arrire-garde avec le concours de
ben Selin, qui, froid et bourru, est tout dispos  faire jouer son
rotin. Quatre ou cinq fardeaux dposs  terre par leurs porteurs, qui
ont dsert ou sont partis les mains vides, reviennent de droit aux
hommes de bon vouloir, c'est--dire aux plus faibles.

Quand tout le monde est prt, le guide se lve, prend sa charge qui
est l'une des plus lgres, son drapeau rouge, dchir par les pines,
et ouvre la marche, suivi du timbalier. Notre guide est splendidement
vtu d'une bande carlate de drap, fendue au milieu pour laisser
passage  la tte, et qui flotte au gr du vent. Un bouquet de plumes
de hibou, quelquefois de grue couronne, surmonte la dpouille d'un
singe  camail, ou la peau d'un chat sauvage, qui lui couvre le chef
et lui retombe sur les paules, aprs lui avoir entour la gorge. La
queue d'un animal quelconque, attache de manire  faire croire
qu'elle lui est naturelle, une broche en fer, termine par un crochet,
dcore d'un fil de perles mi-parties, et une quantit de petites
gourdes huileuses contenant du tabac, des simples et des charmes, sont
les insignes de ses fonctions. Tous ceux qui composent la caravane lui
doivent obissance, et pour s'assurer de leur docilit, il leur a fait
prsent d'une brebis ou d'une chvre, dont il ne tardera pas 
recouvrer la valeur: on lui doit la tte de chaque animal que l'on
tue, soit en chemin, soit au bivac, et tous les cadeaux qui se font 
la fin du voyage sont sa proprit exclusive. Quiconque passe devant
lui, quand l'expdition est en marche, est passible d'une amende, et
il enlve une flche au dlinquant pour le reconnatre  la fin de la
journe.

La caravane s'branle. En tte viennent les porteurs d'ivoire, les
plus chargs et les plus fiers de tous;  l'une des extrmits de
chaque dfense est une clochette,  l'autre bout sont les bagages de
celui qui la porte. Aprs l'ivoire, l'toffe et la rassade; puis la
plbe des porteurs chargs de matires lgres: dents de rhinocros,
cuir, sel, tabac, houes en fer, caisses et ballots, etc. Avec ces
derniers, marchent les esclaves du Ramji, leur mousquet  l'paule,
les femmes, les enfants qui ont toujours leur petite charge, ne
serait-elle que d'une livre; enfin les nes, qui portent leur faix sur
un bt en peau de buffle ou de girafe. Il est rare de trouver une
caravane qui n'ait pas son mganga (sorcier, docteur et prtre); le
saint personnage ne ddaigne pas les fonctions de porteur; mais en
vertu de son caractre sacr, il sollicite le plus mince de tous les
fardeaux; et comme tous ses pareils, mangeant beaucoup, travaillant
peu, c'est un homme gras et robuste, au crne luisant,  la peau fine
et douce.

Tout le monde est mal vtu; qui voyagerait en toilette serait
certainement raill. S'il vient  pleuvoir, chacun dfait la peau de
chvre qui lui sert de manteau, en fait un petit paquet, et la met
entre sa charge et son paule. Au reste il y a dans leur costume
beaucoup moins de draperie que d'ornements, et c'est la coiffure qui
est leur plus grande proccupation. Les uns s'entourent la tte de la
crinire d'un zbre, dont les poils roides leur font une aurole;
d'autres prfrent un morceau de queue de boeuf qui se dresse, comme
chez la licorne,  trente centimtres au-dessus du front; il y a les
coiffes en peau de flin ou de singe, les rouleaux, les bandelettes
d'toffe rouge, blanche ou bleue, les touffes et les couronnes de
plumes d'autruche, de grue et de geai. Pour le reste du corps on a les
bracelets de toute espce, les colliers et les ceintures; enfin les
petites clochettes, que la fine fleur des lgants porte aux genoux ou
 la cheville.

Une fois en marche, le bruit est la distraction normale; c'est  qui
rivalisera avec le tambour et les cornets, et chacun de siffler, de
glapir, de hurler, d'imiter le chant des oiseaux, les cris des btes
froces, et de profrer des paroles qui ne se disent qu'en voyage; le
tout avec redoublement aux environs des bourgades. Mais si en route on
fait le plus de bruit possible, afin d'imposer aux voleurs, on garde
le silence dans les kraals pour ne pas leur rvler sa prsence.

 huit heures, si l'on dcouvre une place ombreuse ou un tang, le
drapeau rouge se dploie et le son du barghoumi, qui ressemble de loin
 celui du cor de chasse, annonce une courte halte. Les fardeaux sont
dposs; on se couche ou l'on flne, on jase, on boit, on fume, on
tousse, on crache, on suffoque, ainsi qu'il arrive  tous les fumeurs
de chanvre.

Si la marche se prolonge jusqu' midi, la caravane s'attarde, elle se
dbande et souffre cruellement. Ds qu'on s'arrte, les premiers
cherchent l'ombre et se pelotonnent sous un buisson. Le murmure des
voix grossit; les clochettes, les tambours, les cors annoncent que
l'avant-garde est loge; le bourdonnement arrive  son comble, la
bande est au complet; on se prcipite vers le kraal; les gostes
s'emparent des meilleures places ou des meilleures cases, si l'on est
dans un village; les querelles qui en rsultent menacent d'tre
srieuses, mais le couteau rentre dans la gane sans avoir t rougi,
et la lance est employe en guise de bton. Les plus nergiques,
pendant ce temps-l, abattent des arbres et rparent les abris.

Quand les logements sont prts, les nes dchargs, les morceaux de
bois entasss pour le feu, les cruches remplies d'eau, on s'occupe du
dner. C'est plaisir d'entendre le chant des marmitons, celui des
femmes qui crasent ou dcortiquent le grain, et le bruit que fait
l'esclave en pilant le caf, dont il croque une bonne part. Trois
pierres ou trois mottes d'argile, places en triangle, forment un
fourneau bien suprieur  ceux de nos camps et de nos pique-niques
champtres; ce trpied supporte une marmite qu'entoure un petit groupe
de convives, en dpit du soleil. Dans leur pays nos hommes jenaient;
mais, comme tous les peuples sobres, ils ont la facult de rparer le
temps perdu. La marmite ne s'emplit que pour se vider, se remplir et
se revider sans cesse. Ils dvorent en deux jours les provisions de la
semaine, puis ils font les mcontents. Je leur donnais double ration,
et les misrables, qui avaient l'air de chanoines  ct de leurs
confrres, osaient crier famine. Toutefois, quand ils auront la barbe
blanche, ils raconteront  la jeunesse surprise les prodigalits de
l'homme blanc qui les gorgea de grain pendant un long voyage, ils
vanteront ses monceaux d'toffe et de rassade, parleront de ses
largesses, et regarderont en piti les caravanes de la jeune Afrique.

Entre leurs douze repas ils fument, chiquent, mchent des cendres, ou
de la terre rouge qui provient d'une fourmilire. Ne leur demandez
rien au monde; celui que vous prieriez d'ouvrir un ballot se
plaindrait amrement, et tous ceux qui n'auraient pas la bouche pleine
joindraient leurs murmures  ses cris. Donc la journe s'coule autour
de la gamelle,  savourer une pte paisse qui colle aux dents, 
croquer du sorgho,  manger des rats cuits dans leur jus, des racines
grilles, des herbes bouillies, jusqu' ce que la panse soit gonfle
comme le jabot d'une dinde  l'engrais.

Quant  nous, le capitaine Speke et moi, notre menu alterne et va du
bifteck de chvre et d'un pain dtestable dtremp dans du bouillon de
haricots,  des tranches succulentes d'une venaison dlicate, au riz
au lait, aux poulets gras, aux perdrix et aux jeunes pintades.

Arrive le soir; on parque les vaches, on entrave les nes, qui
s'garent tous les deux jours, on fait le compte des fardeaux; puis
quand les vivres ont t abondants et que la lune brille, le tambour
fait rage, les mains battent avec force, et le chant monotone, que la
foule dit en choeur, appelle  la danse toute la jeunesse des
environs. L'exercice est laborieux; mais ces Africains ne sont jamais
las quand il s'agit de plaisir. C'est d'abord une simple ronde, o
chacun se balance avec lenteur; peu  peu le cercle s'anime, les bras
s'agitent, les corps se baissent, touchent le sol et rebondissent, le
groupe se condense, le mouvement s'acclre, et une sorte de galop
infernal emporte ce tourbillon satyriaque aux gestes dlirants.
Lorsque la frnsie est  son comble, le chant s'arrte, et les
danseurs clatant de rire, se jettent par terre pour reprendre haleine
et se reposer. Les vieillards regardent ce spectacle avec une
admiration profonde, et se rappellent l'poque o ils prenaient part 
la fte; trop mus pour applaudir ou pour crier leurs bravos, ils
laissent chapper des trs-bien! parfait! qu'ils profrent d'une
voix attendrie. Quant aux femmes, elles dansent entre elles et
refusent de se mler au cercle des hommes, ce qui est facile 
concevoir.

Lorsqu'on ne danse pas, et qu'il n'y a plus moyen de manger, les
porteurs chantent et babillent pendant que les Bloutchis et le reste
de l'escorte se disputent et parlent de bombance.  huit heures, le
cri sommeil! sommeil! se fait entendre, et chacun s'empresse
d'obir, except les femmes, qui parfois se relvent  minuit pour
jaser. Peu  peu la caravane s'endort, et le tableau devient imposant;
la flamme qui se projette au milieu des tnbres dont la fort
s'enveloppe, claire, parmi les troncs noueux et feuillus, des groupes
de bronze varis de forme et d'attitude; un ciel, d'un bleu fonc,
paillet d'or, forme au-dessus de nos ttes une vote profonde,
limite par la nuit;  l'ouest, un croissant lumineux surmont
d'Hesprus qui tincelle, renferme dans ses bras une sphre grise
qu'il entrane. Tout est calme et revtu de cette sublimit que la
nature imprime  ses oeuvres; c'est  de pareilles nuits que le
Byzantin a emprunt le croissant et l'toile de ses armes.


     Sjour  Kazeh. -- Avidit des Bloutchis. -- Saison
     pluvieuse. -- Yombo. -- Coucher du soleil. -- Jolies
     fumeuses. -- Le Msn. Orgies. -- Kajjanjri. -- Maladie. --
     Passage du Malagarazi.

Le lendemain de notre arrive  Kazeh, les porteurs sparrent leurs
bagages des ntres, et sans nous dire un mot, sans nous faire un
signe, ils partirent pour se rendre dans leurs foyers. Le surlendemain
nos Bloutchis, leur jmadar en tte, se prsentrent en grand costume
et rclamrent la gratification qu'ils ne devaient recevoir qu' la
fin du voyage. Sur mon refus d'accder  leur demande, ils se
rabattirent sur le sel et les pices, reurent de moi plus qu'ils
n'avaient jamais possd, se plaignirent de mon avarice et mendirent
du tabac, une chvre, de la poudre et des balles. Toutes ces choses
obtenues, ils me soutirrent encore quelques pices d'toffe pour
payer l'tamage de leur marmite et la rparation de la batterie de
deux mousquets; puis n'tant pas contents, ils vendirent un baril de
poudre qui leur tait confi.

Les esclaves,  leur tour, tablirent leurs prtentions; Ben Slim et
Kidogo s'en mlrent; c'tait  qui se montrerait le plus avide et le
moins soumis. Je runis les Arabes pour en confrer avec eux;
l'affaire entendue, on me conseilla de temporiser. Sur ces
entrefaites, la pluie dbuta par des torrents d'eau et une _averse de
pierres_; c'est ainsi que la grle est nomme dans cette rgion. Tous
nos hommes tombrent malades; j'tais moi-mme plus mort que vif, et
ne savais plus quand nous pourrions nous en aller. Enfin, le 15
dcembre, je me fis placer dans ma litire, et dis adieu  Snay ben
Amir, dont les bonts s'taient accrues en raison de mes embarras.
Deux heures aprs j'arrivais  Yombo, petit village rcemment tabli
et form de tentes circulaires entoures d'arbres, parmi lesquels je
revoyais le palmyra. Cette bourgade pittoresque est situe dans un
endroit malsain, et l'on ne peut y avoir de vivres qu' dose
homopathique; mais le soir, toute la population revenait du travail
en chantant, et j'coutais avec plaisir ce rcitatif simple et doux.
Le coucher du soleil dans la Terre de la Lune est un instant plein de
charme; la brise s'panche en ondes embaumes, comme si elle tait
produite par un immense ventail, et partout la vie clate et se
rvle avec douceur: les petits oiseaux chantent l'hymne du soir et
satinent leur plumage, les antilopes reviennent  leur buisson, le
btail foltre et bondit, et l'homme se livre au plaisir. Toutes les
femmes du village, depuis l'aeule jusqu' la jeune fille de douze
ans, s'asseyent en rond et prennent leurs grandes pipes  foyer noir;
elles paraissent y puiser de profondes jouissances; la fume qu'elles
aspirent lentement s'exhale de leurs narines; de temps  autre elles
se rafrachissent la bouche avec des tranches de manioc, ou un pi de
mas vert, cuit sous la cendre; puis quelque sujet d'entretien fait
dposer les pipes, et un babil gnral brise tout  coup le silence.
Parmi ces fumeuses, j'en ai remarqu trois qui auraient t belles en
tous pays: le type grec dans toute sa puret, le regard souriant, des
formes sculpturales, le buste de la Venus coule en bronze. Un jupon
court de fibres de baobab est leur unique vtement, et certes elles
ne perdent rien  ignorer l'usage de la crinoline et du corsage. Ces
ravissants animaux domestiques me souriaient avec grce chaque fois
que je leur prsentais mes hommages; et quelques feuilles de tabac que
je me plaisais  leur offrir m'assuraient une place d'honneur dans ce
cercle, auquel, comme  beaucoup d'autres mieux vtus, la fume du
narcotique tenait lieu d'ides, de contenance et de conversation.

Le 30 dcembre nous entrions dans le Msn, lieu d'entrept des
Arabes de la cte, qui, par antipathie pour leurs frres de l'Oman,
ont dsert l'Ounyanyemb. Comme le nom de cette dernire province,
celui de Msn dsigne l'ensemble d'un certain nombre d'tablissements
qui n'ont de commun entre eux que le voisinage. Au nord se trouvent
les bourgs de Kouihanga et d'Yovou, qui appartiennent aux indignes.
Dfendus par une forte estacade, un foss profond et une paisse haie
d'euphorbe, ces villages sont composs de cabanes pareilles  de
grandes ruches, et spares les unes des autres par des champs
entours de palissades.

[Illustration: Ngres porteurs.--Dessin de Gustave Boulanger d'aprs
Burton.]

Le district de Msn est doublement insalubre, en raison des eaux
stagnantes qui l'environnent et de la malpropret de ses villages;
mais l'humidit du climat rend d'autant plus fertile ce sol gras et
noir, form des dbris d'une vgtation exubrante; les fleurs y
croissent spontanment, les arbres y dploient leur plus riche
feuillage, le riz y pousse avec une rapidit inconnue dans l'est de la
province, et la quantit de manioc, de sorgho, de mas et de millet
qu'on y rcolte permet l'exploitation des grains; les tomates et le
piment s'y recueillent  l'tat sauvage, ainsi qu'une quantit de
fruits prodigieuse; on s'y procure  bon march des lgumes d'espces
diverses, des pastques, d'excellents champignons, du lait, de la
volaille et du tabac. Quant  l'industrie des indignes, elle se borne
 la fabrication de nattes communes, d'un peu de cotonnade, de
fourneaux de pipes et d'objets en fer.

Comme on doit s'y attendre, d'aprs la population qui l'occupe, Msn
est un lieu de dbauche o l'orgie est en permanence. C'est l'unique
endroit de cette rgion o l'on tire du palmyra une boisson fermente,
et chaque jour tout le monde y est ivre, depuis le chef et son
conseil, jusqu'au dernier esclave; le tambour ne cesse de battre, et
la danse remplit tous les instants que n'absorbe pas le festin. Les
gens de la cte ne peuvent pas s'arracher aux dlices de cette Capoue
africaine, et ce fut avec une difficult incroyable que je parvins 
remettre les ntres en marche aprs douze jours de rsidence. Chacun
d'ailleurs s'effrayait du voyage, et se sentait moins dispos que
jamais  en affronter les prils. Sur la route que nous allions
suivre, les villages sont plus rares, plus mal construits, et ferms
aux caravanes. Comme dans le Guzrat et le Deccan, la terre aprs la
pluie n'est plus qu'une fange noire et visqueuse; le ciel disparat
sous des nuages violacs, qui fondent en averses torrentielles, et au
milieu de cette couche d'herbe en dcomposition, les sentiers
linaires sont cribls de trous qui,  chaque pas, menacent de vous
engloutir.

[Illustration: Noir de l'Ouganda.--Dessin de Gustave Boulanger d'aprs
Burton.]

Huit jours aprs notre dpart du Msn, la caravane arrivait 
Kajjanjri, l'effroi des voyageurs. L, saisi de frisson, le corps
paralys, les membres traverss d'aiguilles brlantes et me refusant
leur concours, le tact perdu, tandis que la douleur s'exasprait, je
vis s'entr'ouvrir les sombres portes qui mnent  l'inconnu. On se
procura nanmoins des hommes pour porter mon hamac, et le 3 fvrier
nous nous arrtions  Ougaga, petit bourg o nous avions  dbattre le
passage du Malagarazi[12].

                   [Note 12: On a eu tort de reprsenter cette
                   rivire comme sortant du lac d'Oujiji; d'aprs
                   les voyageurs qui ont parcouru cette rgion,
                   elle prend sa source dans les monts
                   d'Ouroundi,  peu de distance de la rivire de
                   Karagouah; mais tandis que cette dernire va
                   tomber dans l'Oukrou, le Malagarazi prend
                   son cours vers le sud-est, jusqu' ce que,
                   repouss par la base de l'Ouroundi, il tourne
                    l'ouest pour aller se jeter dans le
                   Tanganyika. Ainsi qu'il arrive gnralement
                   dans les terrains primitifs et de transition,
                   le cours de cette rivire est bris par des
                   rapides qui rendent impossible la navigation.
                   Au-dessous d'Ougaga sa pente devient plus
                   prononce, des bancs de sable, des lots
                   verdoyants le divisent, et comme  chaque
                   village on remarque un ou plusieurs canots, il
                   est probable qu'on ne peut pas le franchir 
                   gu.]

Le moutouar, ou seigneur des eaux, nous demanda un prix exorbitant,
renvoya ses pirogues, et finit par nous octroyer le droit que nous
rclamions, en change de quatorze pices d'toffe et d'un bracelet
d'airain, c'est--dire de moiti des objets qu'il avait stipuls
d'abord; l'affaire conclue, on nous passa, et nous nous trouvmes sur
la rive droite du Malagarazi.


     Tradition. -- Beaut de la Terre de la Lune. -- Soire de
     printemps. -- Orage. -- Faune. -- Cynocphales, chiens
     sauvages, oiseaux d'eau. -- Ouakimbou. -- Ouanyamouzi. --
     Toilette. -- Naissances. -- ducation. -- Funrailles. --
     Mobilier. -- Lieu public. -- Gouvernement. -- Ordalie.

Une ancienne tradition nous reprsente l'Ounyamouzi ou Terre de la
Lune, comme ayant form jadis un grand empire, sous l'autorit d'un
seul chef; d'aprs les indignes, le dernier de ces empereurs mourut 
l'poque o vivaient les grands-pres de leurs grands-pres,
c'est--dire il y a environ cent cinquante ans, ce qui n'a rien
d'impossible. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un territoire morcel,
dont chaque fraction est soumise  un tyranuscule indpendant. Mais si
les provinces qui la constituent n'ont plus entre elles de lien
politique, la Terre de la Lune n'en est pas moins reste le jardin de
cette rgion, et repose agrablement la vue par sa beaut paisible;
les villages y sont nombreux, les champs bien cultivs; de grands
troupeaux de btes bovines,  bosse volumineuse comme les races de
l'Inde, se mlent  des bandes considrables de chvres et de moutons,
et donnent  la campagne un air de richesse et d'abondance. Il y a peu
de scnes plus douces  contempler qu'un paysage de l'Ounyamouzi vu
par une soire de printemps.  mesure que le soleil descend 
l'horizon, un calme d'une srnit indescriptible se rpand sur la
terre; pas une feuille ne s'agite, l'clat laiteux de l'atmosphre
embrase disparat, le jour qui s'loigne en rougissant couvre d'une
teinte rose les derniers plans du tableau que le crpuscule vient
enflammer; aux rayons de pourpre et d'or succde le jaune, puis le
vert tendre et le bleu cleste qui s'teint dans l'azur assombri. Le
charme de cette heure est si profond, que les indignes, assis au
milieu de leur village, ou couchs dans la fort, en sont vivement
mus.

La saison des pluies commence plus tt dans l'Afrique centrale que
sur la cte, et dbute, dans la Terre de la Lune par des orages d'une
violence excessive. Les clairs d'une intensit aveuglante,
s'entre-croisent pendant des heures, dissipent entirement les
tnbres, et se colorent des nuances les plus vives, tandis que la
foudre, en ses roulements continus, semble venir de tous les points du
ciel. Quand la pluie doit se mler de grle, un bruit tumultueux se
fait entendre, l'air se refroidit subitement, et des nuages d'un brun
violet rpandent une trange obscurit. Les vents se rpondent des
quatre coins de l'horizon, et l'orage se prcipite vers les courants
infrieurs de l'atmosphre. Dans le Mozambique, les Portugais
attribuent ces foudres terribles  la quantit de substances minrales
qui sont parses dans la contre; mais cette rgion n'a pas besoin
d'autre batterie que son sol fumant pour produire ces dcharges
lectriques. On y prouve dans la saison pluvieuse, la mme sensation
qu'au bord de la Mditerrane lorsque rgne le sirocco. Il est rare
que la pluie s'y prolonge plus de douze heures, elle tombe en gnral
pendant la nuit, et les averses du matin n'empchent pas le jour
d'tre brlant et dessch.

La faune de l'Ounyamouzi est la mme que celle de l'Ousagara et de
l'Ougogo: le lion, le lopard, l'hyne d'Abyssinie, le chat sauvage en
habitent les forts; l'lphant, le rhinocros, le buffle, la girafe,
le zbre, le quagga y parcourent le fond des valles et les plaines;
dans chaque tang de quelque tendue on trouve l'hippopotame et le
crocodile; les quadrumanes y sont nombreux dans les jungles; celles de
l'Ousoukouma renferment des cynocphales jaunes, rouges et noirs, de
la taille d'un lvrier, et qui d'aprs les indignes, sont la terreur
du voisinage; ils dfient le lopard, et quand ils sont nombreux on
assure qu'ils n'ont pas peur d'un lion. Enfin le colobe  camail y
fait admirer sa palatine blanche, qu'il peigne et brosse
continuellement; trs-glorieux de cette parure, ds qu'il est bless,
prtendent les Arabes, il la met en pices afin que le chasseur n'en
profite pas. On parle galement de chiens sauvages qui habiteraient
les environs de l'Ounyanyemb, et, qui chassant par troupes
nombreuses, attaqueraient les plus grands animaux, et se jetteraient
mme sur l'homme.

Vers l'poque de l'anne qui correspond  notre automne, les tangs
et leurs bords, sont frquents par des macreuses, des sarcelles
grasses, d'excellentes bcassines, des courlis et des grues, des
hrons et des jacanas; on trouve quelquefois dans le pays l'oie
d'gypte et la grue couronne qui parat fournir aux Arabes un mets
favori; plusieurs espces de calaos, le secrtaire, et de grands
vautours, probablement le condor du Cap, y sont protgs par le mpris
que les habitants font de leur chair. Le coucou indicateur y est
commun; des grillivores et une espce de grive, de la taille d'une
alouette, y sont de passage, et rendent de grands services aux
agriculteurs par la guerre qu'ils font aux sauterelles. Un gros bec
sociable y groupe ses nids aux branches infrieures des arbres, et une
espce de bergeronnette s'aventure dans les cases avec l'audace d'un
moineau de Paris ou de Londres. Diffrentes espces d'hirondelles,
quelques-unes toutes mignonnes et d'une grce particulire, y
sjournent pendant l't. L'autruche, le faucon, le pluvier, le
corbeau, le gobe-mouche, la fauvette, le geai, la huppe, l'alouette,
le roitelet et le rossignol y sont reprsents, mais en petit nombre,
ainsi que les chauves-souris. Quant aux ophidiens, outre le
dendrophis, l'expdition ne rencontra qu'un serpent gris ardoise, 
ventre argent, qui abonde dans les cases, o il dtruit les rats, et
n'est pas venimeux. Les marcages sont remplis de grenouilles, dont
l'affreux concert ressemble  celui qu'on entend dans le nouveau
monde; les lacs et les rivires contiennent des sangsues que les
indignes regardent comme habites par des esprits, et qui par ce
motif sont inviolables. Des myriapodes gigantesques sont communs dans
les forts et dans les champs, surtout pendant les pluies, et rien
n'est plus hideux que l'aspect de ces articuls noirs  pieds rouges,
tranant la masse de parasites dont ils sont couverts.  certaines
poques il y a beaucoup de papillons dans le voisinage des eaux, o
abondent galement les libellules. Des nues de sauterelles s'abattent
de temps  autre sur le pays; mais leur apparition n'a rien de
rgulier. Au printemps, des vols de criquets  ailes rouges s'lvent
de terre, couvrent les plantes, et disparaissent au commencement des
pluies; la varit noire, que les Arabes appellent _ne de Satan_,
n'est pas rare, et sert comme aliment aux indignes. Une mouche de la
taille d'une petite gupe et fatale aux bestiaux, infeste les bois de
l'Ounyamouzi; enfin certaines parties de la contre sont couvertes de
fourmilires, qui en vieillissant acquirent la duret du grs.

Parmi les tribus qui occupent la Terre de la Lune deux seulement
mritent de fixer l'attention: les Ouakimbou, venus du sud-ouest, il y
a quelque vingt ans, et les Ouanyamouzi, originaires de la province.
Les premiers se livrent  l'agriculture, lvent du btail, joignent 
cela un peu de commerce, et quelques-uns font le voyage de la cte;
mais tous ces travaux ne parviennent pas  les enrichir.

Les Ouanyamouzi, propritaires du sol, industrieux et actifs, ont
sur leurs voisins une supriorit relle et forment le type des
habitants de cette rgion. Leur peau, d'un brun de spia fonc, a des
effluves qui tablissent leur parent avec le ngre; ils ont les
cheveux crpus, les divisent en nombreux tire-bouchons, et les font
retomber autour de la tte, comme les anciens gyptiens; leur barbe
est courte et rare, et la plupart d'entre eux s'arrachent les cils.
D'une taille leve, ils sont bien faits et leurs membres annoncent la
vigueur; on ne voit de maigres, dans la tribu, que les adolescents,
les affams et les malades; enfin ils passent pour tre braves et pour
vivre longtemps. Leur marque nationale consiste en une double range
de cicatrices linaires, allant du bord externe des sourcils jusqu'au
milieu des joues, et qui parfois descendent jusqu' la mchoire
infrieure; chez quelques-uns une troisime ligne part du sommet du
front, et s'arrte  la naissance du nez. Ce tatouage est fait en noir
chez les hommes, en bleu chez les femmes; quelques lgantes y
ajoutent de petites raies perpendiculaires, places au-dessous des
yeux; toutes s'arrachent deux incisives de la mchoire infrieure; le
sexe fort se contente d'enlever le coin des deux mdianes suprieures.
Hommes et femmes se distendent les oreilles par le poids des objets
qu'ils y insrent. Quant au costume, les riches ont des vtements
d'toffe, les autres sont couverts de pelleteries. Les femmes,  qui
leur fortune le permet, portent la longue tunique de la cte, le plus
souvent attache  la taille; celles des classes pauvres ont sur la
poitrine un plastron de cuir assoupli, et leur jupe, galement en
cuir, s'arrte au-dessus du genou; chez les jeunes filles la poitrine
est toujours dcouverte, et il est rare que les enfants ne soient pas
entirement nus. Des colliers nombreux, des fragments de coquillages,
et des croissants d'ivoire d'hippopotame qui ornent la poitrine, des
perles mi-parties, des grains de verre rouge enfils dans la barbe
(quand elle est assez longue pour cela), des anneaux d'airain massif,
des bracelets de fil de laiton, de petites clochettes en fer, des
tuis d'ivoire, forment les divers complments de la toilette, et sont
quelquefois runis chez les merveilleux. En voyage, on porte une corne
 bouquin en bandoulire; au logis un petit cornet la remplace, et
contient des talismans consacrs par le mganga.

Les Ouanyamouzi ont peu de formalits civiles ou religieuses. Quand
une femme est sur le point d'accoucher, elle se retire dans les
jungles, et revient au bout de quelques heures avec son enfant sur le
dos, et souvent une charge de bois sur la tte. Lorsque la couche est
double, ce qui heureusement est plus rare que chez les Cafres, l'un
des jumeaux est tu, et la mre emmaillotte une gourde qu'elle met
dormir avec le survivant. Si l'pouse meurt sans postrit, le veuf
rclame  son beau-pre la somme qu'il avait donne pour l'avoir; si
elle laisse un enfant, celui-ci hrite de la somme.

La naissance, toutes les fois que les parents en ont le moyen, est
clbre par une orgie; du reste, pas de crmonies baptismales. Les
enfants appartiennent au pre, qui a sur eux un droit absolu, et peut
les tuer ou les vendre sans encourir le moindre blme. Ce sont les
btards qui succdent au pre,  l'exclusion des enfants lgitimes,
qui, suivant l'opinion reue, ayant une famille, ont moins besoin de
fortune. Aussitt qu'un garon peut marcher, on commence  lui faire
soigner le btail; quand il a quatre ans on lui donne un arc et des
flches, et on lui apprend  s'en servir; sa dixime anne rvolue, on
lui confie la garde du troupeau; il se considre comme majeur, se
cultive un carr de tabac, et rve de se btir une cabane dont il sera
le propritaire; il n'est pas dans la tribu un bambin de cet ge qui
ne puisse suffire  ses besoins. La position des filles n'est pas
moins remarquable; ds qu'elles ont pass l'enfance, elles quittent la
maison paternelle, se runissent  leurs contemporaines, ce qui fait
par village un groupe de huit  douze, et s'occupent en commun de la
construction d'une grande case, o elles reoivent qui bon leur
semble. S'il arrive que l'une d'elles soit sur le point d'tre mre,
le coupable doit l'pouser sous peine d'amende. Si elle meurt en
couches avant le mariage, le pre de la dfunte exige que l'amant lui
paye sa fille. Tout jeune homme se marie ds qu'il a le moyen
d'acheter une femme, ce qui lui cote d'une  dix vaches, et l'pouse
est tellement sa proprit qu'il a le droit, en cas d'adultre, de
rclamer des dommages-intrts au sducteur; toutefois il ne peut
vendre sa femme que lorsque l'tat de ses affaires l'exige. Aprs les
bacchanales des pousailles, le mari va s'tablir chez la nouvelle
pouse, jusqu' ce qu'il lui plaise d'habiter la demeure d'une autre,
car la polygamie est gnrale parmi ceux qui peuvent s'en donner le
luxe. On comprend qu'avec de pareilles moeurs les liens de famille
soient assez lches et qu'il y ait peu d'affection entre les poux;
tel revient de la cte charg d'toffe, qui refusera un lambeau
d'indienne  sa femme; et celle-ci, malgr sa fortune personnelle,
laissera, s'il lui plat, son mari mourir de faim. Dans la gestion des
affaires domestiques, l'homme est charg des troupeaux et de la
basse-cour, la femme des champs et des jardins; mais chacun des deux
cultive sa provision de tabac, ayant peu d'espoir d'en obtenir de son
conjoint. Les veuves qui ont quelque fortune la dpensent gaiement 
satisfaire leurs caprices les plus extravagants; elles reoivent des
cadeaux en change, d'o il rsulte que pas un esclave venu de la cte
ne possde un chiffon lorsqu'il quitte l'Ounyanyemb.

[Illustration: Habitation de Snay ben Amir  Kazeh.--Dessin de
Lavieille d'aprs Burton.]

Le temb, remplac dans l'ouest par la hutte africaine, est
l'habitation ordinaire de l'Ounyamouzi oriental. On en trouve de
spacieux et d'assez bien construits; mais aucun n'est d'une propret
satisfaisante. Les murs, tant  l'extrieur qu' l'intrieur, sont
dcors de grandes lignes d'ovales faits avec un mortier de cendre,
d'argile rouge, ou de terre noire.

Les Ouanyamouzi fabriquent avec l'argile de grossires figures
d'hommes et de serpents; on voit aussi dans leurs villages de rudes
essais de sculpture, et des croix dans certains districts; mais ces
objets qui au premier abord paraissent tre des idoles, ne sont que de
pure ornementation. L'ameublement est le mme que dans les autres
provinces: une couchette, forme de branches dpouilles de leur
corce, soutenues par des fourches et recouvertes de nattes et de
peaux de vache, occupe la plus grande partie de la premire pice; le
foyer se trouve vis--vis de la porte, et  la muraille sont fixs de
grands coffres o l'on renferme le grain; on y voit en outre des
gourdes et de petites caisses de bois blanc suspendues au plafond, des
vases de terre noire, de grandes cuillres de bois, des pipes, des
nattes et des armes accroches au tronc branchu d'un arbre plac dans
une encoignure  ct des pierres  moudre le grain. Mais ce qui
caractrise surtout les villages de la Terre de la Lune, ce sont deux
hiouanzas btis en gnral aux deux extrmits du bourg: l'un
appartient aux femmes, et l'on ne peut y pntrer; l'autre est celui
des hommes, et les voyageurs y sont admis.

[Illustration: Jeunes dames  Kazeh.--Dessin de Gustave Boulanger
d'aprs Burton.]

L'hiouanza est une case plus grande, plus solidement construite que
ses voisines, et dont les murailles sont mieux polies, mieux dcores.
Des talismans, suspendus au linteau de la porte, en protgent le
soleil. On retrouve  l'intrieur le lit de camp, fait cette fois avec
des planches, comme celui de nos corps de garde, les trois cnes du
foyer et la pierre  moudre; des flches, des lances, des btons sont
attachs aux solives et remplissent les coins. C'est l que tous les
hommes du bourg vont passer leur journe, souvent la nuit, mme aprs
leur mariage, et dpensent le temps  jouer, boire, manger, fumer du
tabac et du chanvre,  causer et  dormir entirement nus, ple-mle
comme une meute dans un chenil.

La sparation, comme on le voit, est complte entre les deux sexes;
ils ne mangent pas mme ensemble; un bambin serait dsol qu'on lui
vt partager le repas de sa mre. Avant leurs troites relations avec
les Arabes, les Ouanyamouzi ne gotaient pas  la volaille, dont ils
mettaient la chair au nombre des viandes impures; aujourd'hui encore
ils ne mangent pas d'oeufs; mais il en est, parmi ces dgots, qui
s'accommodent de charogne. Certains d'entre eux, qui ne voudraient pas
toucher  du mouton, se repaissent de lopard, de rhinocros, de chat
sauvage et de rat; quant aux scarabes et aux termites, ils sont
apprcis de tout le monde. Du reste, il est rare que les Ouanyamouzi
mangent de la viande,  moins d'tre en voyage; de la bouillie et
quelques plantes que leur fournissent les jungles forment leur
nourriture ordinaire; ils y ajoutent du miel et du petit-lait pendant
la belle saison. Les chefs se vantent nanmoins de ne consommer que
des aliments substantiels, entre autres du boeuf; et depuis le premier
jusqu'au dernier de la tribu, aucun ne s'avoue rassasi tant qu'il
n'est pas abruti par l'excs des aliments.

L'extension que le commerce a prise depuis quelque temps dans ces
parages a modifi la manire de vivre des naturels, mais d'une manire
fcheuse; ils ne sont plus aujourd'hui ni probes, ni hospitaliers, et
n'ont acquis aucune qualit en change, de leurs vertus primitives;
leur industrie n'a fait aucun progrs, leur intelligence commerciale
ne s'est pas mme dveloppe au contact des Arabes, ils emploient
l'ne comme bte de somme, et n'ont pas encore eu l'ide de s'en
servir comme monture; pas un n'a su adopter la charrue, dont ils
connaissent l'usage, et bien que leur idiome soit riche, ils se
contentent, dans leurs chansons, d'une douzaine de mots qu'ils
rptent  satit.

[Illustration: Coiffures des indignes de l'Ounyanyemb.]

Comme nous l'avons dit plus haut, la Terre de la Lune est gouverne
par une foule de petits chefs dont le pouvoir est hrditaire, et qui,
assists d'un conseil, n'en exercent pas moins une autorit
despotique. Outre les produits du domaine priv, ces chefs tirent leur
revenu des prsents que leur font les voyageurs, de la confiscation
des biens, dans les cas de flonie et de sorcellerie, de la vente de
leurs sujets et du droit d'aubaine. C'est  eux qu'appartiennent
l'ivoire que l'on trouve dans les jungles, et tous les effets des
esclaves dcds. L'exemple suivant pourra donner un aperu de leur
manire de vivre. Foundikira, l'un des principaux chefs de la
province, faisait partie d'une caravane, en qualit de porteur, et se
dirigeait vers la cte, lorsqu'il apprit la mort de son pre; il
dposa immdiatement son fardeau et revint dans son pays, o il hrita
des biens paternels, y compris les veuves du dfunt, eut trois cents
cases pour loger ses esclaves, et se trouva en outre possesseur de dix
pouses et de deux mille ttes de gros btail. Ddaignant de rclamer
des trangers le droit de passage que lui accordait la coutume, et
n'en recevant pas moins des cadeaux importants, il vcut avec une
certaine pompe jusqu'en 1858;  cette poque la bonne chre et les
annes l'ayant rendu malade, toute sa famille fut accuse de tramer sa
mort par des procds magiques. On eut recours au mganga. Celui-ci
prit une poule, lui tordit le cou, aprs lui avoir fait boire un
philtre mystrieux, l'ouvrit et en examina l'intrieur. Si, en
pareille preuve, la chair noircit prs des ailes, ce sont les enfants
et les petits-cousins du malade qu'elle dnonce; l'chine vient-elle 
s'altrer, prouve la culpabilit de la mre et de la grand'mre; la
queue celle de l'pouse; les cuisses accusent les concubines, et les
pattes condamnent les esclaves. Lorsque la catgorie qui renferme le
criminel est ainsi rvle, on rassemble les prvenus, on administre
une nouvelle dose d'lixir  une seconde poule, que le mganga jette
au-dessus du groupe incrimin; le malheureux sur qui elle tombe est
dclar coupable, soumis  la torture, et, suivant le caprice du
docteur, il est tu  coups de lance, dcapit ou assomm; le plus
souvent on lui serre la tte entre deux planches, jusqu' ce que la
cervelle ait saut; il existe pour les femmes un empalement spcial,
et d'une horreur sans nom.  la premire atteinte du mal de
Foundikira, dix-huit individus prirent de la sorte. Si la maladie se
prolonge, d'autres victimes sont immoles par vingtaines, et si le
chef meurt, le magicien lui-mme le suit dans la tombe.


     Rgion insalubre et fconde. -- Aspect du Tanganyika.
     Ravissements. -- Kaoul.

La route qui se dploie devant nous traverse un pays jadis populeux
et fertile, que les Ouatouta ont ravag, et dont ils ont fait un
dsert. On m'a prvenu que ce serait une rude preuve; en effet, le
dbut est peu encourageant. Le district de Mpt, dans lequel nous
entrons, sur la rive droite du Malagarazi, est des plus insalubres;
les moustiques nous y attaquent, mme pendant le jour; au bord de la
rivire nous ne traversons que des marcages, et les montagnes que
nous escaladons sont spares les unes des autres par des torrents
fangeux. Impossible, nanmoins, de ne pas admirer la puissance fconde
de cette terre, toujours inonde de pluie ou de soleil. La province de
Jambho, situe sur l'autre rive, est certainement l'une des plus
fertiles du globe; ses villages, dont les huttes ressemblent  des
nids, ses champs de patates et de millet qu'on aperoit  la sortie
des jungles, produisent l'effet du jour aprs une nuit tnbreuse.
Nous passons le Malagarazi, et nous suivons la rive gauche de l'un de
ses affluents, le Rousougi, qui,  cette poque de l'anne, peut avoir
cent mtres de large; un lit de terre rouge en forme le fond; et,
comme il arrive en gnral dans ces parages, les berges en sont
profondment dchires par des ravins qui rendent la marche
excessivement pnible. Un gu se prsente, nos hommes s'y prcipitent
avec joie, et leurs cris et leur nombre les protgent contre les
crocodiles, qui prennent la fuite. Nous passons, comme  l'ordinaire,
assis sur les paules de deux porteurs, les pieds sur celles d'un
troisime; et aprs avoir franchi de nouveaux marais, de nouveaux
torrents, de nouvelles jungles, gravi, descendu, escalad une quantit
de roches, de ctes abruptes, de racines et de troncs d'arbres, nous
atteignons l'Ouvoungou rivire basse et fangeuse, qui entoure une
vgtation impntrable. Il faut recommencer la lutte contre les
joncs, les roseaux, les herbes tranchantes, auxquels se joint une
varit de fougre que nous n'avions pas encore vue: sombre manteau
qui recouvre une srie d'ondulations monotones, o le sentier s'gare
et se brise. Dans tous les endroits o le sol est  dcouvert, une
argile rouge, qui rappelle la surface du Londa, remplace les grs et
les granits de l'est, et l'inclinaison vers le lac devient sensible.
Des massifs de petits bambous et de rotin rabougri poussent dans ces
jungles; le bauhinia et le smilax y abondent; du raisin minuscule, de
la saveur la plus acerbe, y apparat au versant des collines; en
certains endroits le sol prsente des cavits d'o s'lancent des
arbres gigantesques; et bien qu'on n'aperoive pas une me, des
plantations et des champs de sorgho annoncent que les environs sont
habits.

Le 10 fvrier, vers la fin de l'aprs-midi, l'expdition, n'en
pouvant plus, s'arrta au flanc d'une colline aprs avoir travers un
marais. Le ciel, voil d'un ct de nues obscures, et de l'autre
resplendissant de lumire, nous annonait un orage; mais  l'horizon
apparaissait une rampe azure, dont le soleil dorait la crte, et qui
tait pour nous ce qu'un phare est au marin en dtresse. Le
surlendemain nous traversions une fort peu paisse; une montagne
pierreuse et maigrement couverte fut escalade  grand'peine; l'ne de
mon compagnon y trouva la mort. Quand nous en emes gagn la cime:
Quelle est cette ligne tincelante qu'on voit l-bas? demandai-je 
Sidi-Bombay. C'est de l'eau, rpondit-il. La disposition des arbres,
le soleil qui n'clairait qu'une partie du lac, en rduisait tellement
l'tendue, que je me reprochai d'avoir sacrifi ma sant pour si peu
de chose; et maudissant l'exagration des Arabes, je proposai de
revenir sur nos pas, afin d'aller explorer le Nyanza. M'tant
nanmoins avanc, toute la scne se dploya devant nous et je tombai
dans l'extase.

[Illustration: Coiffures des indignes de l'Oujiji.]

Rien de plus saisissant que ce premier aspect du Tanganyika,
mollement couch au sein des montagnes, et se chauffant au soleil des
tropiques.  vos pieds des gorges sauvages, o le sentier rampe et se
droule; une bande de verdure, qui ne se fltrit jamais, et s'incline
vers un ruban de sable frang de roseaux, que dchirent les vagues.
Par del cette bordure verdoyante, le lac tend, sur un espace de
vingt  vingt-cinq milles, ses eaux bleues, o le vent d'est forme des
croissants d'cume.  l'horizon, une muraille d'un gris d'acier,
coiffe de brume vaporeuse, dtache sa crte dchiquete sur un ciel
profond, et laisse voir entre ses dchirures des collines qui
paraissent plonges dans la mer. Au midi, le territoire et les caps de
l'Ougouha, domins au loin par un groupe d'lots, varient cette
perspective ocanesque. Des villages, des champs cultivs, de
nombreuses pirogues, enfin le murmure des vagues, donnent le mouvement
et la vie au paysage. Pour rivaliser avec les plus beaux sites connus,
il ne manque  ce tableau que des villas et des jardins, o l'oeil
puisse se reposer de l'exubrance de la nature.

J'oubliai tout: dangers, fatigue, incertitude du retour, et chacun
partagea mon ravissement. Le jour mme je m'assurai d'une embarcation,
et le lendemain, 14 fvrier, nous longemes la cte orientale du lac,
en nous dirigeant vers le district de Kaoul.

Impossible de dcrire la beaut du paysage, les formes varies et
pittoresques des montagnes, que rougissaient les premires lueurs du
matin. Mais plus j'approchais de notre destination, plus j'tais
tonn de ne rien voir qui indiqut un centre populeux; c'tait 
peine si je dcouvrais quelques misrables bouges, entours de sorgho
et de cannes  sucre, et protgs contre le soleil par des massifs
d'las et de bananiers. D'aprs ce que m'avaient dit les Arabes, je
m'attendais  trouver un port, un march plus importants qu'
Zanzibar, et je devais  la carte des missionnaires de Mombaz des
ides prconues, relativement  la _ville d'Oujiji_. Peu  peu les
hippopotames se montrrent plus timides, et les pirogues plus
nombreuses; notre barque fut pousse dans une troue, faite au milieu
d'un fouillis de plantes aquatiques, et s'arrta sur un fond de galets
o elle n'tait plus  flots. Tel est le dbarcadre, le quai du
_grand Oujiji_.

[Illustration: Maison des trangers  Kaoul.--Dessin de Lavieille
d'aprs Burton.]

Nous fmes  peu prs cent pas au milieu d'un tumulte qui dfie toute
description. Suivis d'une foule d'indignes  peau noire, si surpris
que les yeux leur en sortaient de la tte, nous passmes  ct du
bazar, c'est--dire d'un plateau dpouill d'herbe et flanqu d'un
arbre tordu. L, entre dix et trois heures, lorsque le temps le
permet, un certain nombre d'indignes vendent et achtent en faisant
un bruit qui s'entend  plusieurs milles  la ronde, et souvent un
coup de dague ou de lame y fait clater la guerre de tribu  tribu. On
y trouve du poisson, des lgumes, des bananes, des melons d'eau,
surtout du vin de palme, quelquefois des chvres, des moutons et de la
volaille; de temps en temps on y brocante un esclave, ou un morceau
d'ivoire. Les gens laborieux y apportent leur ouvrage, et filent ou
pluchent du coton en attendant les chalands. De ce plateau, on me
conduisit  une maison dlabre, que le propritaire avait abandonne
aux esclaves et aux tiquets. Toutefois, situ  huit cents mtres du
bourg, ce temb avait le double avantage d'tre  porte des vivres et
dans une position dlicieuse. Le lac est agrable  contempler de ses
bords; il n'en est pas de mme lorsqu'on navigue sur ses eaux; la
monotonie des nuances fatigue le regard, tout y est vert et azur, et
la ligne continue de montagnes fait natre une ide de rclusion.

La capitale de l'Oujiji, qui est une province et non pas une ville,
ainsi qu'on l'avait cru d'abord, tait en 1857 le bourg de Kaoul.
Les Arabes le visitrent pour la premire fois en 1840, dix ans aprs
qu'ils eurent pntr dans l'Ounyamouzi; leur intention tait d'y
tablir un centre commercial, mais ils trouvrent le climat insalubre,
la population dangereuse, et l'Oujiji n'est frquent que pendant la
belle saison, de mai en septembre, par des caravanes qui n'y
sjournent pas.

                                   Traduit par Mme LOREAU.

  (_La fin  la prochaine livraison._)




[Illustration: Navigation sur lac Tanganyika.--Dessin de
Lavieille d'aprs Burton.]




VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE,

PAR LE CAPITAINE BURTON[13].

1857-1859

                   [Note 13: Suite et fin.--Voy. pages 305 et
                   321.]

     Tatouage. -- Cosmtiques. -- Manire originale de priser. --
     Caractre des Ouajiji, leur crmonial. -- Autres riverains
     du lac. Ouatouta, vie nomade, conqutes, manire de se
     battre, hospitalit.


Beaucoup de Ouajiji sont dfigurs par la petite vrole; la plupart
ont la peau couverte d'ampoules et d'ruptions de diffrente nature,
et ils sont tous victimes d'une dmangeaison chronique provenant,
d'aprs les Arabes, de ce qu'ils se nourrissent de poisson gt. Ils
abusent du tatouage, sans doute pour se protger contre l'humidit de
l'atmosphre et la fracheur des nuits; quelques-uns des chefs portent
les cicatrices d'affreuses brlures faites avec intention, sans
prjudice des lignes, des cercles, des toiles, qui dcorent le dos,
les bras et la poitrine de la plbe. Hommes et femmes mettent leur
joie et leur orgueil  ruisseler d'huile, et il est vident qu'ils
n'envisagent pas la propret comme une vertu. Il est rare qu'ils
laissent pousser leur chevelure; quelquefois, la tte est compltement
nue; mais la suprme lgance est de tailler les cheveux en petites
houppes de fantaisie: croissants, pompons, cimiers et crtes
surgissant d'un crne bien ras. Divers enjolivements s'ajoutent  ces
grains de beaut; une fontange faite d'un parfilage de bois est
trs-bien porte par les deux sexes. Pas le moindre vestige de
moustaches ni de favoris, qui sont arrachs avec des pinces; il parat
d'ailleurs que le climat de cette rgion ne convient pas  la barbe.
Celui qui peut avoir de la terre rouge, homme ou femme, s'en
barbouille le visage, et se badigeonne la tte d'une couche de chaux,
qui donne  la physionomie un cachet  la fois hideux et grotesque;
mais tout le monde n'est pas assez riche pour se procurer ces
cosmtiques. Les chefs portent des toffes coteuses, qu'ils soutirent
aux caravanes; les femmes riches affectionnent la tunique dont se
parent celles de la cte; quelques-unes l'ont en drap bleu ou rouge.
Dans la classe infrieure le costume des hommes se rduit  une peau
de chvre, de mouton, de lopard, de daim ou de singe, noue sur
l'paule, et dont la queue et les jambes flottent au gr du vent. Les
femmes sans fortune supplent  l'indienne qu'elles ne peuvent pas
acheter par une petite jupe de peau ou d'corce; quelques-unes se
contentent, pour se voiler, d'un paquet de fibres vgtales ou d'un
rameau feuillu. Toutefois la jupe est d'un usage plus gnral; c'est
mme dans l'Oujiji que nous voyons ce vtement devenir d'un emploi
rgulier. Fait avec l'corce intrieure de diffrents arbres, surtout
avec celle du mrimba et du sagouier raphia, on lui donne la teinte
chamois en l'aspergeant d'huile de palme, et on y fait des mouchetures
noires pour imiter celles de la robe du lopard ou du chat sauvage.
C'est surtout de l'Ouvira et de l'Ouroundi que les Ouajiji tirent ce
vtement, qu'ils appellent _mbougou_. Bien qu'il soit trs-solide, il
n'est jamais lav; quand il est par trop sale, on enlve cet excs de
crasse avec du beurre ou de la graisse.

[Illustration: CARTE du voyage de Burton et Speke AUX GRANDS LACS DE
L'AFRIQUE ORIENTALE. 2e Partie. Grav chez Erhard R. Bonaparte 42]

Outre les ceintures et les bracelets de fil de fer et de laiton qui
couvrent les bras et les jambes, outre les colliers de rassade de
toute grosseur, les anneaux massifs de mtal et d'ivoire, communs 
toutes ces tribus, les Ouajiji portent des chapelets de petites
coquilles roses, et comme tous les riverains du lac, des croissants,
des ronds, des cnes enfils par la pointe, et qui, forms des dents
les plus blanches de l'hippopotame, produisent beaucoup d'effet sur
leur peau noire.

Une autre particularit de leur costume est la petite pince en fer ou
en bois qu'ils suspendent  leur cou, et dont l'usage est vraiment
trs-original. Il est rare que ces riverains du lac fument, prisent ou
chiquent  l'instar de tout le monde. Chacun d'eux porte une gourde ou
un pot minuscule de terre noire, qui renferme du tabac en poudre. Au
moment d'en user, le priseur met de l'eau dans son petit pot,
l'exprime du tabac qui s'en imprgne, verse le liquide dans sa main et
le renifle; c'est alors que la pince devient indispensable pour serrer
les narines; autrement on les boucherait avec les doigts. Il faut
beaucoup de pratique pour parler d'une manire intelligible avec cette
espce de drogue, que l'on garde pendant quelques minutes.

Presque amphibies, ces habitants des bords du lac sont parfaits
nageurs, pcheurs habiles, et vigoureux ichthyophages. Il faut les
voir  l'air frais du matin, raser l'onde, comme des oiseaux d'eau qui
foltrent, se tenir debout dans leur troite pirogue, darder leur
esquif dans tous les sens, avancer, reculer, tourner, chavirer,
disparatre, et se retrouver en quilibre dans leur canot avec une
promptitude miraculeuse.

Pour la pche, ils ont une grande varit de filets, appropris 
l'espce et  la grosseur du poisson qu'ils dsirent; le _crates_,
particulirement cit dans un ancien priple, et toujours en usage sur
la cte de Zanguebar, se retrouve chez ces lagoniens. Ils emploient la
nasse avec succs, mais ils ne paraissent pas narcotiser le poisson
comme on le fait dans l'Ouzaramo, et prs de la cte, o l'on emploie
pour cet objet le suc de l'asclpias et de l'euphorbe.

Les Ouajiji passent pour les plus intraitables des habitants de cette
rgion;  l'exemple de leurs chefs, ils sont d'une insolence, d'une
cupidit rvoltante; ils exigent un salaire pour le moindre service,
voire pour vous indiquer le chemin; et vous raillant  votre barbe,
ils vous singent avec une ironie sanglante. Rien ne se fait parmi eux
sans une querelle prliminaire; aussi prompts  frapper qu' rpondre,
ils se battent jusque dans leurs canots. Ils n'hsiteront pas  donner
un coup de dague ou de lance  un voyageur,  leur hte mme, et n'y
regarderont  deux fois, pour frapper un tranger, que si l'effusion
du sang peut allumer la guerre.

[Illustration: Le capitaine Burton sur le lac Tanganyika.--D'aprs
lui-mme.]

Ils ont nanmoins un curieux crmonial. Ds que le chef apparat, il
bat des mains, et les applaudissements clatent parmi tous ceux qui
l'entourent. Les femmes se font mutuellement la rvrence, et plient
le genou jusqu' terre. Lorsque deux hommes se rencontrent, ils se
saisissent par les bras, se les frottent simultanment l'un  l'autre
en rptant  diverses reprises: Es-tu bien? es-tu bien? Les mains
descendent alors sur l'avant-bras, et les salueurs de s'crier:
Comment vas-tu? comment vas-tu? Enfin les paumes des mains se
rejoignent et se frappent plusieurs fois, ce qui est une marque de
respect commune  ces tribus centrales. Les enfants ont les manires
et la physionomie peu attrayantes de leurs auteurs; ces affreux
bambins ddaignent toute civilit, et, passant leur vie en dispute,
ils gratignent et mordent comme des chats sauvages. Au demeurant,
c'est une race peu affectueuse, chez qui les relations de famille me
paraissent assez froides; la seule marque de tendresse que j'ai
observe entre pre et fils, est de se gratter et de se pincer
mutuellement, sans doute  cause de cette dmangeaison pandmique dont
j'ai parl plus haut; comme chez les singes, toutes les fois que les
poings se reposent, les ongles s'exercent. Nanmoins, en un jour de
tempte, lorsqu'il y a danger de mort, le Mjiji rompt le silence de
ses compagnons, qui songent tous  leur foyer, et s'crie: Oh! ma
femme!

En aucun lieu du monde on ne voit autant d'individus des deux sexes
parcourir les villages en chancelant et en divaguant d'une langue
paisse; quand ils ne sont pas ivres, c'est qu'ils n'ont rien  boire.
 l'ivresse produite par le vin de palme, qui est leur boisson
favorite, se joignent les effet du chanvre, dont l'usage est
universel, mme  bord des pirogues; et la toux, les cris convulsifs
qui s'ensuivent, rapprochent beaucoup plus ces fumeurs avins de la
bte que de l'homme.

Malgr l'extension que le commerce a prise chez eux depuis quinze ou
vingt ans, les Ouajiji n'ont fait aucun progrs dans l'art des
changes: ils ignorent les lois les plus simples de la vente et de
l'achat, et le crdit est pour eux lettre close. Ils ne marchandent
que ce qui frappe leurs regards, et en fixent le prix, non suivant la
valeur de l'objet, mais d'aprs le besoin ou le dsir qu'ils en
prouvent. Outre l'ivoire, les esclaves, les cotonnades, les jupes
d'corce et l'huile de palme, on trouve sur leurs marchs des
faucilles de la mme forme que les ntres, de petites clochettes de
parure, des bracelets des houes et des couteaux  double tranchant,
dont la gane en bois est proprement jointe avec des lanires de
rotin.

Au sud des Ouajiji habitent les Ouakaranga, tribu moins nergique et
dont la condition sociale est infrieure  celle de leurs voisins,
tout en s'en rapprochant beaucoup.

Les Ouavinza, qui semblent runir les dfauts des Ouanyamouzi  ceux
des Ouajiji, forment une peuplade fuligineuse de teint, maigre et de
mauvaise mine, pauvrement vtue de petites jupes de cuir ou d'un
tablier infiniment trop troit. Ils compltent ce costume en y
ajoutant par derrire un chasse-mouche, qui fait l'office de caparaon
et leur donne l'air d'avoir une queue.

[Illustration: Habitation au bord du lac Tanganyika.--Dessin de
Lavieille d'aprs Burton.]

Les Ouatouta, dont le nom seul veille la terreur parmi les riverains
du lac, sont une horde pillarde qui s'tablit dans l'origine au sud du
Tanganyika. Aprs avoir dvast le Maroungou et l'Oufipa, dont ils
enlevrent presque tous les bestiaux, ils tournrent  l'est du lac et
se dirigrent vers le nord. Appels par le chef de l'Oungou pour
combattre le puissant chef des Ouarori, les Ouatouta vainquirent
non-seulement ces derniers, mais s'emparrent du territoire de
l'imprudent qui avait implor leur assistance. Chasss  leur tour de
l'Oungou par le fils du dpossd, ils s'taient retirs sur la rive
mridionale du Malagarazi, lorsqu'en 1855 le chef de l'Ouvinza rclama
leur aide pour s'emparer de l'Ouhha, dont le chef venait de mourir.
Les Ouatouta s'empressrent de rpondre  cette demande, franchirent
le Malagarazi et ravagrent tout le territoire compris entre le fleuve
et la rive nord du lac; puis allchs par l'espoir du butin, ils
attaqurent le Msn, l'un des centres commerciaux des Arabes, et il
ne fallut rien moins que le feu continu de ceux-ci pendant huit jours
pour repousser les assaillants. Malgr cet chec, les Ouatouta se
replirent sur l'Ousoui, qu'ils attaqurent au commencement de 1858.
Quelques mois plus tard, ils marchrent sur l'Oujiji, aprs avoir
pill le Goungou, et se disposaient  s'emparer de Kaoul, dont les
Arabes taient absents. Mais ces derniers revinrent en toute hte
dfendre leurs marchandises, et, grce  leurs nombreux mousquets,
triomphrent des envahisseurs. Aujourd'hui (1859) le territoire de
cette race turbulente est limit au nord par l'Outoumbara, au sud par
le district de Msn,  l'ouest par le mridien de l'Ouilyankourou, 
l'ouest par les highlands de l'Ouroundi.

D'aprs les Arabes, les Ouatouta ddaignent l'agriculture et n'ont
pas de rsidence fixe. Ils errent d'un lieu  un autre, campent sous
les arbres, o ils droulent tout simplement une natte, et recherchent
les pturages les plus fertiles, afin d'y conduire leurs troupeaux. Un
petit nombre portent le vtement d'corce, mais ils se bornent en
gnral au plus humble tribut qu'on puisse payer  la dcence. Pour
excuter leurs razzias, ils se runissent par bandes nombreuses, sont
suivis d'une quantit de boeufs chargs des femmes, des enfants, des
bagages, et dont les cornes sont ornes de bracelets et de fil de
laiton qui constituent l'avoir de leurs propritaires. Les femmes
portent les armes de leurs maris et prennent, dit-on, part au combat.
D'une bravoure incontestable, ces bandits mprisent la javeline et les
flches; ils se battent de prs avec de courtes lances qu'ils gardent
 la main, et, suivant l'expression des Arabes, ils manoeuvrent comme
les Francs. Formant un corps de plusieurs milliers d'individus, ils
marchent sur quatre ou cinq lignes de profondeur et s'efforcent
d'envelopper l'ennemi. Il est rare qu'ils se dbandent; en cas
d'chec, ils se retirent, et leur dfaite n'est jamais une droute.
Pas de cri de guerre parmi eux, pas de tumulte au moment du combat;
les ordres se transmettent par le sifflet, et le silence est observ
dans les rangs. Le chef, dont l'enseigne est un tabouret d'airain,
s'assied pendant la bataille. Il est assist d'un conseil de quarante
ou cinquante membres qui l'entourent pendant le combat; son pouvoir
est du reste fort limit, si l'on en croit la tribu, qui se vante de
son autonomie.

Aprs la lutte, les Ouatouta ne s'occupent ni des blesss, ni des
morts, et n'emportent comme trophe de leur victoire aucun des restes
de leur ennemi. Hospitaliers en dpit de leurs brigandages, ils
accueillent l'tranger avec honneur, et lui demandent tout d'abord
s'il les a vus de loin, c'est--dire s'il a entendu parler de leurs
prouesses; la rponse ngative est, dit-on, un _casus belli_ envers la
tribu  laquelle appartient l'ignorant.

[Illustration: Le bassin du Maroro (voir la carte).--Dessin de
Lavieille d'aprs Burton.]

Citons pour mmoire, parmi cette population lacustre, les habitants
de l'Oubouha, gens inoffensifs dont le district est simplement une
clairire au milieu des jungles, et qui, malgr leur pauvret,
prfrent la rassade  toute autre chose. Ils sont laids, crpus et
noirs, s'habillent de peaux de bte ou d'corce, et ne quittent jamais
leurs armes, ce qui ne les empche pas d'tre opprims par leurs
voisins. Enfin il faut noter les Ouahha qui, disperss par les
Ouatouta, se sont rfugis les uns entre l'Ounyanyemb et le
Tanganyika, les autres dans les montagnes de l'Ouroundi. Beaucoup
mieux de visage que les prcdents, la peau infiniment plus claire,
ils n'en sont pas moins mpriss. Suivant les Arabes, ils viennent des
rgions du sud, o la traite a son sige le plus ancien dans l'est de
l'Afrique. Du reste, ils se vendent fort cher  Msn, et leurs chefs
de noble origine descendent  ce qu'il parat des rois de
l'Ounyamouzi[14].

                   [Note 14: C'est parmi les sauvages riverains
                   de l'extrmit mridionale du Tanganyika que
                   le jeune voyageur allemand Roscher, qui venait
                   d'explorer les rives encore ignores du Nyassa
                   et l'espace non moins inconnu qui spare ce
                   lac du Tanganyika, a t lchement assassin
                   pendant son sommeil au commencement de la
                   prsente anne (1860).]


     Installation  Kaoul. -- Visite de Kanna. --
     Tribulations. -- Maladies -- Sur le lac. -- Bourgades de
     pcheurs. -- Ouafanya -- Le chef Kanoni, -- Cte
     inhospitalire. -- L'le d'Oubouari. Anthropophages. --
     Accueil flatteur des Ouavira. -- Pas d'issue au Tanganyika.
     -- Tempte. -- Retour.

Mon premier soin, ds que je fus install dans la maison d'Hamid, 
Kaoul, fut d'en purifier l'intrieur en y brlant de la poudre et de
l'assa foetida; j'en rparai la toiture, et avec l'assistance d'un
ouvrier de la cte, je me fis en bois deux espces de divans qui me
servirent de sige et de table; enfin j'tablis une banquette d'argile
tout autour de la chambre. Mais ce dernier meuble ne fut qu' l'usage
des fourmis, dont les lgions s'y pressaient chaque matin; la toiture,
malgr la couche supplmentaire dont nous l'avions enduite, n'en
laissa pas moins filtrer l'eau comme une passoire, le plancher se
parsema de flaques profondes, des masses de boue se dtachrent du
plafond et des murailles, et la moiti de l'difice s'croula par une
violente averse.

Le lendemain de mon installation dans cette demeure, j'avais reu la
visite de Kannna, chef de Kaoul, feudataire de Rousimba, sultan de
l'Oujiji. Il y avait deux mois que le chef prcdent tait mort,
laissant un fils dans sa dixime anne; Kannna, l'un de ses esclaves,
avait su plaire aux nobles veuves et s'tait fait adjuger la tutelle
du mineur. Il se prsenta vtu de drap fin, coiff d'un turban de
soie, qu'il avait emprunt  l'un de mes Bloutchis, afin de produire
sur moi une impression favorable; il en fut pour ses frais; je n'ai
jamais vu personne qui me dplt davantage: un courtaud ramass,
bouffi, la peau noire tatoue d'une faon grotesque, les pieds larges
et plats, emmanchs de gros moignons, le front bas, troit, les
sourcils froncs, l'air maussade, un nez de silne, des lvres
informes et pendantes, une bouche perfide. Cet ignoble personnage fut
nanmoins d'une politesse remarquable; il me prsenta, comme dlgus
du grand Rousimba, pour la perception du tribut, deux gentilshommes
couverts de tabliers d'corce, les plus troits, les plus crasseux
qu'on pt voir, et portant chacun une hache d'arme en miniature.

Lorsque j'eus expdi le laiton et la rassade qui m'avaient t
demands, et qu'en change j'eus reu du grain (environ le dixime de
la valeur de mes prsents), Kannna parla de commerce, et pour engager
les affaires, il me fit bientt porter une dent d'lphant de
soixante-dix  quatre-vingts livres. Je la lui renvoyai aussitt, et
lui dis que je ne faisais pas de trafic. J'avais tort; je conseille 
mes successeurs de se faire passer pour ngociants; c'est la seule
manire d'expliquer son voyage aux indignes, qui autrement se perdent
en conjectures  votre gard, et s'effrayent de vos intentions; pas de
meilleur prtexte pour pntrer dans des lieux inconnus, et c'est un
motif pour qu'on vous fasse bon accueil, puisqu'on a intrt  vous
attirer dans le pays.

[Illustration: Instruments et ustensiles des Ouajiji.--D'aprs
Burton.]

La rponse que je fis  Kannna veilla donc la dfiance dans
l'esprit des Ouajiji: Les fainants! s'cria ce peuple mercantile;
et je fus pri de dguerpir beaucoup plus vite que je ne l'aurais
voulu. J'offris de donner, pour ne rien vendre, ce que les autres
payaient pour droits de trafic; on exigea quatre bracelets et six
pices de cotonnade; je m'excutai; Kannna et ses gens n'en
montrrent pas moins de mauvaise humeur. Un vieillard qui me
renseignait sur le pays fut menac de la verge; les deux nes qui me
restaient reurent maint et maint coup de lance; tous les effets du
jmadar furent vols impunment; les veuves du feu chef,  qui
appartenaient les seules vaches qu'il y et dans le village, nous
retirrent peu  peu la ration de lait qu'elles nous donnaient dans le
principe, et l'on en vint  dvaliser les Bloutchis eux-mmes, pour
les punir de nous avoir amens dans le pays. Nos hros parlrent
d'abord de tout pourfendre, et mirent flamberge au vent; mais la
rflexion leur fit sentir les avantages de la paix, et ils finirent
par m'importuner, au point que je rachetai les objets qu'on leur avait
drobs.

Cela ne suffit pas: mes insatiables rclamrent une gratification; je
la leur avais presque promise; d'ailleurs j'tais mcontent de la
plupart, et, dans ce pays exceptionnel, toute mauvaise action attend
sa rcompense. On ne dplat, disent les Orientaux, qu' l'individu
qu'on a le pouvoir d'offenser, et qui n'a pas celui de vous punir:
premier mrite. Secondement, l'offenseur peut tre amen 
rsipiscence par les prsents qu'il reoit, tandis qu'un homme dont
vous tes compltement satisfait ne peut qu'tre gt par les cadeaux
et les louanges. Il fallut donc se soumettre: les Bloutchis reurent
quarante-cinq pices de cotonnade, qui furent immdiatement converties
en esclaves; huit jours aprs, ceux-ci avaient pris la fuite, laissant
 leurs propritaires le regret de les avoir perdus, et le vain dsir
de les remplacer.

Ds les premiers jours l'humidit du climat nous prouva beaucoup;
peut-tre aussi l'abondance des vivres entrana-t-elle quelques excs
de notre part: toujours est-il que j'tais presque aveugle et d'une
faiblesse  ne pouvoir ni parler ni me soutenir; le capitaine Speke
joignait  une ophthalmie douloureuse une contraction des muscles du
visage qui le forait  manger latralement comme un boeuf qui rumine.
Valentin avait de mme la bouche de travers, et presque perdu la vue;
Gatano s'tait donn la fivre  force d'indigestions; les
Bloutchis, trop paresseux pour se construire une case, se plaignaient
de grippe, de douleurs de poitrine, et avaient le caractre aussi
malade que les poumons et la gorge; mais nos travaux taient en
souffrance, et il fallait secouer sa lthargie.

[Illustration: Riverains du Tanganyika, ct ouest.--D'aprs Burton.]

D'aprs les renseignements qu'on nous avait donns, les eaux du lac
se dchargeaient au nord par le canal d'une rivire importante; et
malgr l'effroi qu'inspiraient  Kannna lui-mme les peuplades qui
habitent ces parages, j'tais bien rsolu  visiter cet intressant
cours d'eau. Je finis par obtenir que le chef nous permt de
l'accompagner dans une croisire qu'il se disposait  entreprendre, et
je lui promis une rcompense considrable s'il nous conduisait jusqu'
l'issue en question; comme gage de cette promesse, je lui jetai sur
les paules deux mtres de drap carlate, qui firent trembler ses
lvres de joie, en dpit de ses efforts pour cacher son ravissement.
J'avais lou deux canots, l'un de soixante pieds de longueur sur
quatre de large, l'autre  peu prs le tiers de cette dimension; outre
la somme exorbitante que j'avais dbourse pour le loyer de ces
pirogues, il fallut donner au capitaine et  l'quipage, non-seulement
le pain quotidien, mais quatre-vingts pices de cotonnade, et une
profusion de grains de verre bleus et de perles de porcelaine rouge,
qui sont les plus estimes dans le pays. Aprs des querelles sans
nombre, il fut dcid que nous aurions trente-trois hommes pour
manoeuvrer le grand canot, vingt-deux pour le second, beaucoup plus
qu'il n'en fallait pour notre agrment personnel; nous y ajoutmes nos
deux Goanais, les deux porte-fusils, et trois Bloutchis. Le 9 avril
apparut Kannna, suivi de ses gardes et de ses mariniers, accompagns
de leurs femmes et de leurs filles, dont l'infernal charivari me
grince encore dans les oreilles. Les quipages avaient t runis,
pays et rationns, mais chacun ne pensant qu' ses propres affaires,
on ne put s'entendre au sujet de la cargaison; il fallut charger et
dcharger les pirogues, courir aprs les rameurs qui s'taient
disperss, attendre qu'on et fait ses adieux aux parents, aux pouses
et au vin de palme, et ce ne fut que le 11,  quatre heures de
l'aprs-midi, que les pagaies nous loignrent de l'le de Bangou, o
l'embarquement avait eu lieu.  peine avait-on quitt le rivage que
les expriments dclarrent que les canots taient trop chargs, et
nous fmes ramens au fond de la crique. On s'installa sur le sable;
vint une bourrasque effroyable qui renversa ma tente, sans rveiller
mes Goanais, dont ma voix, jointe au bruit du vent, ne put rompre le
sommeil, et je me rendormis moi-mme en bnissant, sous mon enveloppe
impermable, le nom de Mackintosh.

[Illustration: Riverains du Tanganyika, ct sud.--D'aprs Burton.]

Le lendemain l'onde tait calme, et la flottille se mit en marche 
sept heures du matin. Nous ctoyons d'abord un promontoire de terre
rouge, o des blocs de grs forment un immense poudingue; la cte
s'abaisse peu  peu, est couverte de galets, puis d'un sable dor, et
sur la pente qui descend au bord de l'eau apparaissent les bourgades
des pcheurs. Placs  l'embouchure des ravins qui dchirent la
montagne, ces chtifs tablissements sont loin d'tre salubres; la
terre y est voile d'une herbe paisse et ftide; ici un bourbier
noir, l un ruisseau torrentiel, ou  demi dessch, traverse un
groupe de six ou huit cases en forme de ruches, crasseuses et humides,
dont les trois pierres du foyer, quelques nattes et des engins de
pche composent l'ameublement. On les reconnat de loin aux palmiers
et aux bananiers qui les entourent, et  de grands arbres, dont la
cime tale supporte les filets et abrite les pirogues que l'on a
retires de l'eau, par crainte de la tempte.

Le 14, nous apermes Ouafanya, situ  la limite mridionale de
l'Ouroundi, et qui, dans cette rgion inhospitalire, est le seul port
ouvert aux trangers; nous y abordmes, on tira nos canots sur la
grve, nos tentes furent plantes sous un arbre, au sommet d'un
monticule, et nous fmes aussi bien que le permettait une foule
insolente et curieuse, dont les rires nous clataient au visage. Comme
tous leurs voisins, les gens d'Ouafanya sont adonns  la boisson, et
leur ivresse est querelleuse et violente; ils ont nanmoins pour chef
un nomm Kanoni qui les tient en respect, et qui au moment de notre
arrive se rendait  sa case avec une certaine pompe. Il tait prcd
de son tendard (une poigne de longue filasse attache  une lance,
comme la queue de cheval des Turcs), et suivi de quarante ou cinquante
guerriers vigoureux, arms de piques, de fortes dagues  double
tranchant, d'arcs roides et lourds, et de flches aigus. Nous lui
paymes le tribut d'usage et nous remes en retour l'invitable
chvre.

Malgr l'insalubrit du climat, qui passe alternativement d'un froid
humide  une chaleur moite et suffocante, les pirogues, dont
l'quipage est nombreux et bien arm, s'arrtent  Ouafanya pour y
acheter des provisions; les chvres et la volaille y sont grasses, le
manioc, le sorgho  bas prix, et l'huile de palme abondante. C'est l
qu'on trouve les meilleures pagaies, et l'on y achte les jupes
d'corce un tiers de moins que dans l'Oujiji.

[Illustration: Le bassin du Kisanga (voir la carte).--Dessin de
Lavieille d'aprs Burton.]

L'inhospitalit des peuplades qui habitent plus au nord ne permettant
pas d'ouvrir avec elles des relations commerciales, ni de franchir
leur territoire, c'est  Ouafanya qu'on s'loigne de la cte pour
traverser le lac.  cette latitude le Tanganyika est divis par l'le
d'Oubouari, celle que probablement a indique l'historien portugais de
Barros. On dcouvre cette le deux jours avant d'y arriver, mais 
cette distance elle n'est qu'un point vaporeux, en raison de
l'humidit de l'atmosphre; d'Ouafanya, elle prsente un profil clair
et net, dont la direction est au nord-est, et la pointe septentrionale
 quatre degrs sept minutes latitude sud. Oubouari est un rocher de
vingt  vingt-cinq milles gographiques de longueur, sur quatre ou
cinq de large  l'endroit de sa plus grande tendue; le grand axe en
est renfl  dos d'ne, et tantt la roche s'incline en pente douce
vers la surface du lac, tantt elle se dresse en falaise abrupte,
dchire par des gorges plus ou moins troites; verte du sommet  la
base, l'Oubouari est enveloppe d'une vgtation peut-tre encore plus
riche que celle du rivage; en maint endroit le sol y parat
soigneusement cultiv; mais les trangers n'y abordent qu'avec
dfiance: ils croient toujours que les fourrs y cachent d'pres
chasseurs en qute de proie humaine. Nanmoins le 19 avril nous en
gagnmes la cte orientale; nous descendmes sur la ligne troite de
sable jaune qui borde tous les rivages de cette rgion, et nous tant
dirigs vers Mzimou, nous y trouvmes une foule d'insulaires accourus
pour changer de l'ivoire, des esclaves, des chvres, du grain et des
lgumes, contre du sel, des colliers, du cuivre et de l'toffe. Les
Ouabouari forment une race particulire et peu avenante; un manteau
d'corce, imitant la peau du lopard, couvre l'paule des hommes, dont
les cheveux sont retenus par une torsade faite avec de l'herbe, et
qui, au lieu du fil de laiton en usage parmi toutes ces tribus,
portent des bracelets et des ceintures d'corce de rotang. Les femmes
sparent leur chevelure en deux touffes latrales, et sont vtues
d'une peau de chvre ou d'un petit jupon d'corce; celles des chefs
sont charges d'ornements, et comme les dames d'Ouafanya, elles ne
sortent pas sans une canne  pomme de bois ou d'ivoire, et qui a cinq
pieds de long.

[Illustration: Vgtation de l'Ougogi.--Dessin de Lavieille d'aprs
Burton.]

Dans la soire, nous doublmes la pointe septentrionale de l'le, et
le lendemain, aprs avoir relch  Mtouhoua, nous nous dirigemes
vers la cte occidentale du lac, situe environ  quinze milles
d'Oubouari.  Mourivoumba, l'endroit o nos canots abordrent, les
montagnes, les crocodiles, la mal'aria et les indignes sont galement
redouts; trop indolent pour tirer parti du sol le plus fertile du
monde, ces malheureux sont anthropophages; ils se nourrissent de
charogne, de vermine, de larves et d'insectes, plutt que de se livrer
 l'agriculture ou  l'lve du btail, et poussent la paresse jusqu'
manger l'homme cru; au moins sur la cte les Ouado le rtissent.

Le 24 avril, nous quittions ces cannibales, que leur faiblesse et
leur timidit rendent moins dangereux pour les vivants que pour les
morts, et nous continumes  longer la cte occidentale du lac. Aprs
dix heures de course nous atteignmes la partie sud de l'Ouvira, dont
les habitants sont polis, et o le ngoce reprend son cours. La foule
salua notre arrive par des chants et des acclamations accompagns du
son des cors, des tambours, des fltes et des timbales. Les capitaines
de nos pirogues rpondirent  cet accueil flatteur par une danse
analogue  celle des ours, qu'ils excutrent sur la grve, tapisse
de nattes pour la solennit. Nos rameurs, pendant ce temps-l,
dcouvrant leurs mchoires par une grimace qui voulait tre un
sourire, frottaient leurs pagaies contre les flancs des pirogues. Cet
usage vient sans doute de l'habitude o l'on est dans cette rgion de
se saluer en se frictionnant les ctes avec les coudes.

Nous avions atteint la dernire station o les marchands arabes aient
pntr. En face de nous, se dressaient les montagnes inhospitalires
de l'Ouroundi, qui paraissent se prolonger au del des bords du lac,
et c'est  peine si le Tanganyika avait encore sept ou huit milles de
largeur. Les trois fils du chef tant venus me visiter, je les
questionnai au sujet de la rivire; ils la connaissaient tous les
trois, et voulaient m'y conduire, mais ils m'affirmrent, avec tous
ceux qui taient prsents, que le Rousizi, au lieu de sortir du lac, y
apporte ses eaux; ainsi tombait l'espoir que j'avais eu de dcouvrir
en cet endroit la source cache du Nil. Je ne renonais pas,
cependant,  l'intention d'explorer la cte septentrionale du lac;
mais lorsque je voulus raliser ce dsir, personne ne consentit 
venir avec moi; les fils du chef se rcusrent quand je les mis en
demeure d'excuter leur promesse, et Kannna s'enfuit de ma tente ds
que je lui rappelai ses engagements. Il fallait s'y rsigner et
revenir au point de dpart.

[Illustration: Passage de l'Ouzagara.--D'aprs Burton.]

Le 5 mai nous touchions  la cte orientale de l'le. Le 10, le ciel
tait sombre, la chaleur touffante, de sourds grondements accompagns
d'clairs livides s'chappaient des nuages, serrs en ligne vers le
nord, et qui,  l'ouest, dcrivaient un arc au-dessus des montagnes.
Le tonnerre seul interrompait le silence; tout prsageait la tempte.
Nous n'en quittmes pas moins la baie de Mzimou au coucher du soleil;
pendant deux heures nous ctoymes le rivage, puis nos pirogues furent
lances hardiment vers la rive oppose, et les montagnes de l'ouest
diminurent rapidement  nos yeux. Un vent froid traversa tout  coup
l'obscurit croissante, et les clairs de plus en plus vifs semblrent
rendre les tnbres palpables; le tonnerre, rpt par les mille chos
des gorges voisines, clata et rugit de tous les points du ciel; les
faisceaux de lances, plantes dans les pirogues, la pointe haute,
appelaient la foudre; les vagues se soulevrent, la pluie tomba en
larges gouttes, puis en nappes torrentielles. Les rameurs, bien
qu'aveugls par les clairs et l'averse, n'en restrent pas moins
fermes  leur poste; mais de temps  autre le cri: Oh! ma femme!
profr d'une voix gmissante, annonait l'agonie intrieure; Bombay,
voltairien quand le ciel tait calme, passa la nuit  se rappeler ses
prires; et protg par mon mackintosh, je me demandais avec Hafin
quel souci avaient de notre pril ceux qui en toute scurit dormaient
sur le rivage. Par bonheur, la pluie fit tomber le vent et les vagues,
sans quoi notre esquif et infailliblement sombr.

Le Tanganyika, dont le nom signifie runion des eaux, s'tend du
troisime degr vingt-cinq minutes au septime degr vingt minutes
latitude sud. Sa longueur totale est d'environ deux cent cinquante
milles gographiques, et sa plus grande largeur de vingt  vingt-cinq
milles. D'une forme irrgulire, il suit une ligne parallle  celle
de l'action volcanique, dont l'effet s'est manifest de Gondar au mont
Njsa, paroi extrieure du Nyassa. Les montagnes qui l'entourent
forment une enceinte continue, dont l'lvation peut varier de six
cents  neuf cents mtres, et dont les versants infrieurs sont
couverts d'une vgtation paisse. Situ  cinq cent soixante-quatre
mtres au-dessus du niveau de la mer, il se trouve  six cents mtres
au-dessous du plateau adjacent (l'Ounyamouzi) et de la surface du
Nyanza d'Oukrou, diffrence de niveau qui empcherait toute
connexion entre ces deux lacs, alors mme qu'ils ne seraient pas
spars par des montagnes. L'eau du Tanganyika parat douce et pure au
voyageur, qui a t pendant longtemps rduit  l'eau saumtre ou
fangeuse de la route; mais les riverains lui prfrent celle des
fontaines qui sourdent sur ses bords. Ils prtendent que l'eau du lac
n'tanche pas leur soif; ils ajoutent qu'elle corrode le cuir et le
mtal avec une puissance exceptionnelle. La teinte de cette masse
transparente est normalement de deux couleurs: l'une, un vert de mer;
l'autre, un bleu tendre. Pendant le jour, la nuance en est
gnralement claire et laiteuse, comme on le remarque dans les mers
des tropiques; le vent s'lve-t-il, bientt les vagues se gonflent,
cument, surgissent d'un fond trouble et verdtre, et l'aspect en est
aussi menaant que possible. Les vents priodiques qui soufflent sur
le Tanganyika sont le sud-est et le sud-ouest. La brise de terre et de
mer s'y fait sentir presque aussi distinctement que sur les rivages de
l'ocan Indien. Le vent du matin vient du nord, pendant le jour il est
variable, et le soir un souffle lger s'lve des eaux. Les courants
de l'atmosphre y sont nombreux, et leur action brusque est souvent
dsastreuse; les rafales, qui se heurtent en se croisant, gonflent les
vagues et les entranent en certains endroits  six, ou sept mtres du
point ordinaire; c'est peut-tre ce phnomne que les Arabes ont pris
pour des effets de mare. Les indignes n'ont pas trouv le fond du
lac; les Arabes n'y sont parvenus que prs des rives. Ces dernires
plongent dans l'eau bleue par une pente rapide et forment sous l'eau
des bords une couche de sable et de galets. On aperoit quelques
rcifs dans le voisinage de la cte, mais on ne rencontre ni cueils,
ni bas-fonds une fois qu'on est en pleine eau; et bien que les les
soient assez nombreuses  la marge du lac, il parat ne s'en trouver
qu'une seule dans la nappe centrale.

[Illustration: Rocher de l'lphant prs du cap Gardafui.]

Trois jours aprs, toute la flottille arrivait saine et sauve 
Kaoul, d'o nos voyageurs partaient le 26 mai pour reprendre la
route qui les avait amens de la cte. Le 20 juin ils rentraient 
Kazeh, o Snay ben Amir les recevait avec sa gnrosit ordinaire. L,
tous les membres de la caravane subirent l'influence du climat: fivre
tierce ou quotidienne, maladies de foie et de poitrine, rhumatismes,
ophthalmies, surdit, ulcrations, prurigo. Burton, cependant, payant
 chacun de ces maux un tribut plus fort qu'aucun de ses compagnons,
fut clou pendant plusieurs mois sur un lit de douleurs. Le dlai qui
s'ensuivit forcment permit au capitaine Speke de pousser une pointe
de trois cent soixante kilomtres, droit au nord, jusqu'au Nyanza
d'Oukrou, qui, d'aprs les Arabes, est plus tendu que le
Tanganyika. Speke tait de retour le 25 aot, et le 26 septembre la
caravane se remettait en marche  travers les jungles, les marais, les
torrents, les forts, les dserts, les valles et les montagnes o
serpente le sentier que nous connaissons. Enfin le 3 fvrier les
voyageurs se retrouvaient au bord de l'Ocan, et ils dbarquaient 
Zanzibar le 4 mars 1859.

                                   Traduit par Mme H. LOREAU.

       *       *       *       *       *

Bien que dans la relation dont nous venons d'offrir un extrait aux
lecteurs du _Tour du monde_, le capitaine Burton, cdant  un
sentiment dont nous ne sommes ni les apprciateurs ni les juges, ait
cru devoir garder le silence sur les dcouvertes personnelles, du
capitaine Speke, ce sont celles-ci surtout qui ont veill l'attention
du monde savant; car, plus spcialement que les autres rsultats de
l'expdition des deux Anglais, elles se rattachent au problme impos
depuis deux mille ans aux investigations des gographes: _la recherche
des sources du Nil._

Lorsque le 3 aot 1858, aprs vingt-cinq jours de marche pnible, 
travers une rgion que jamais encore n'avait foule un pied europen,
le capitaine Speke, du haut d'une colline, dcouvrit l'immense nappe
d'eau de l'Oukrou, il put, d'un seul coup d'oeil, reconnatre la
vracit des assertions de ses guides arabes. Il avait devant lui _un
lac beaucoup plus vaste que le Tanganyika, si large, de l'est 
l'ouest, qu'on ne pouvait en distinguer les deux rives, et si tendu,
du sud au nord, que personne n'en connaissait la longueur_.

Le capitaine Speke trouva deux degrs trente minutes pour la latitude
de l'extrmit sud de cette mer intrieure, et s'assura que son niveau
dpassait de onze cent quarante mtres celui de l'Ocan. D'aprs des
renseignements obtenus d'un grand nombre de ces riverains, son
extension au nord de l'quateur ne peut tre non plus au-dessous de
deux degrs et demi, et de cette extrmit septentrionale s'chappe un
cours d'eau qui, prolong d'un degr ou deux encore, doit forcment
rejoindre soit le Nil Blanc dans les environs de Kondokoro ou de
Blnia, derniers points atteints par les voyageurs venus d'gypte et
de Nubie, soit un des nombreux canaux encore inexplors qui viennent
rejoindre le Bahr-el-Abiad, dans le voisinage du lac Nu. La relation
suivante, qui nous est adresse de Khartoum par notre collaborateur M.
Lejean, se relie  cette hypothse, en rduisant le Saubat, dans
lequel pendant longtemps on a voulu voir un des bras principaux du
haut Nil, aux proportions d'un affluent assez modeste.




FRAGMENT D'UN VOYAGE AU SAUBAT

(AFFLUENT DU NIL BLANC)

PAR M. ANDRA DEBONO[15].

1855


                   [Note 15: Je vous envoie Je fragment d'un
                   voyage sur le Saubat (affluent de droite du
                   Nil Blanc), par M. Andra Debono, ngociant
                   maltais tabli  Khartoum pour la traite de
                   l'ivoire. Il y a deux ans, les Annales des
                   Voyages ont publi une relation de ce voyage
                   crite par M. Terranova, agent de M. Debono:
                   mais vous pourrez voir, en comparant les deux
                   relations, que le genre d'intrt qu'elles
                   offrent est tout  fait diffrent.

                   Je regrette de ne pouvoir vous envoyer le
                   journal entier de M. Debono, quoique je l'aie
                   entre les mains: l'ensemble prsente un
                   caractre trs-curieux et trs-dramatique. M.
                   Debono, surpris par la baisse subite des eaux
                   et emprisonn par ce contre-temps, pendant
                   onze mois, parmi des tribus peu sres, harcel
                   et attaqu par les noirs, a failli plusieurs
                   fois prir avec la jeune femme et l'enfant qui
                   partageaient sa vie aventureuse. Sa relation,
                   que j'ai d abrger beaucoup en la traduisant,
                   est proprement un journal de commerce crit au
                   jour le jour, et sans prtention  la
                   publicit; il offre par cela mme une haute
                   garantie de sincrit et d'exactitude.

                   Le Saubat, sur lequel tous les gographes ont
                   jusqu'ici adopt l'hypothse qui l'identifie
                   avec le fleuve d'nara (S. d'Abyssinie), est
                   le moins connu des grands affluents du fleuve
                   Blanc. Tous les renseignements que j'ai pu
                   avoir sur ce grand cours d'eau me confirment
                   dans une pense: c'est qu'il a sa source fort
                   loin au sud-sud-est, qu'il reoit une grande
                   partie de ses eaux d'un ou deux canaux de
                   drivation du fleuve Blanc, et qu'il n'a aucun
                   rapport avec le fleuve prcit d'nara, que
                   je regarde, jusqu' preuve du contraire, comme
                   se rendant dans la mer des Indes sous les noms
                   de Djouba (Ouebi Sidama, Jub, etc.).

                            Khartoum, aot 1860.       G. LEJEAN.]

.... Le 23 dcembre 1854, je quittai Khartoum avec une _duhabi_ et un
_sandal_ monts par soixante-sept personnes, pour tenter la fortune au
Saubat, jusqu'alors  peu prs inconnu. J'arrivai le 1er janvier,
aprs une navigation absolument dpourvue d'incidents,  l'embouchure
de cette rivire. Le vent tait favorable, mais le Saubat fait tant de
dtours qu'il me fallut plusieurs fois marcher  la cordelle. Nous
voyagemes toute la nuit, et le 2  midi j'atteignais l'tablissement
que j'avais form l'anne prcdente, et o m'attendait mon agent, M.
Terranova. Aprs avoir rgl en cet endroit mes affaires commerciales,
je repartis le 4, et naviguai trois jours dans les mmes conditions
que j'ai dites en commenant, tantt  la voile, tantt  la cordelle.
Les villages des Dinkas, qu'on ne voit pas  l'entre du fleuve, parce
que les marais empchent les noirs d'habiter sur cette partie du
Saubat, commencrent le 4 et les jours suivants  se montrer sur la
droite.

[Illustration: Dernier tablissement gyptien dans le Fazogl.--Dessin
de Lancelot d'aprs Russegger.]

Le 8, les villages dinkas disparurent pour faire place  ceux des
Schelouks, peuples qu'il ne faut pas confondre avec ceux qui habitent
sur le fleuve Blanc. Ceux du Saubat obissent  un sultan qui demeure
dans la tribu mme: ils ont des cases en paille et des pirogues faites
d'un seul tronc d'arbre, qui leur servent, lors des incursions de
leurs terribles voisins les Nouers,  se sauver sur le fleuve avec
leurs familles et leur mobilier, tant que dure la razzia.

Le 10, les nombreux dtours du fleuve, qui avaient presque cess
depuis deux jours, recommencrent  ralentir notre navigation. Le
lendemain, je trouvai sur la rive gauche un grand rassemblement de
Nouers, et comme j'entrai en relation avec eux pour un achat de
btail, ils me proposrent de me runir  eux pour craser toutes les
autres tribus du Saubat, leur enlever leurs enfants et leurs
troupeaux, et partager les profits. Ils prtendaient former une masse
de cinquante mille guerriers, et ajoutaient qu'ils pouvaient sextupler
ce nombre, sans compter les femmes et les enfants qui les suivent
toujours  la guerre, suivant l'usage du pays. Il est vrai qu'alors le
vaincu perd non-seulement la bataille, mais encore sa famille et son
btail. Sans discuter leurs exagrations, je leur rpondis que je
n'tais pas venu au Saubat pour faire la guerre, mais pour acheter de
l'ivoire; et me voyant rsolu  refuser leur trange proposition, ils
se bornrent  me demander ma neutralit dans la guerre qu'ils
allaient faire aux Schelouks, ce que je leur promis aisment. Ils
taient persuads qu'avec le secours d'une troupe d'hommes arms de
fusils ils seraient invincibles.

[Illustration: Contre des Schelouks sur le Saubat.--Dessin de
Lancelot d'aprs Russegger.]

Nous continumes  voyager sans autres incidents, le cours du fleuve
continuant  tre sinueux. Le 15, le chef d'un village o je m'arrtai
pour acheter une dent d'lphant me dit qu'un des hommes du sandal,
que j'avais envoy en avant, avait tu involontairement d'un coup de
feu un de ses hommes, et il me pria de donner quelques verroteries au
pre du dfunt, qu'il me prsenta. Cet homme me parut mdiocrement
afflig, et je souponnai une fraude, d'autant plus qu'une femme dit 
mon drogman que le dfunt avait t frapp par les Nouers, et non par
mes hommes. Je donnai cependant les verroteries demandes, et le
soir, ayant rejoint le sandal, je pris des informations qui me
convainquirent que la rclamation tait fonde. La femme qui avait dit
le contraire avait probablement obi  un sentiment de jalousie.

_15 janvier._--Arrive chez le _Djak_ ou chef de la tribu; il me fit
prsent d'une dent d'lphant du poids de vingt livres, et d'une peau
de tigre. Pour ne pas demeurer en reste de politesse, je lui donnai
sur-le-champ un habillement complet, c'est--dire une chemise, un
tarbouch et une paire de chaussures. Je restai quelques jours chez ce
chef, qui me pria instamment de lui laisser un poste permanent pour le
protger contre les Nouers. Je lui promis de satisfaire  son voeu
lorsque je repasserais en cet endroit,  mon retour, mais j'ajoutai
qu'en ce moment j'avais besoin de tout mon monde pour aller en avant.
Il m'en dissuada en me disant que plus loin je risquerais de trouver
le fleuve  sec; mais, comme je savais le penchant des noirs  mentir
 tout propos, je n'en crus rien, et l'on verra plus loin si j'eus
raison.

_19 janvier._--Dpart aprs midi, avec la _dahabi_, pour me rendre
chez le vieux sultan des Schelouks. Le soir, je laisse  gauche le
premier affluent du fleuve, nomm _Nol Dei_.

_20 janvier._--Nous continuons  marcher tout le jour par un bon vent,
en laissant  droite les Nouers,  gauche les villages des Schelouks.
Le bras du fleuve appel _Djibba_ reste sur notre droite. Le
lendemain,  onze heures, nous rencontrons le troisime bras, nomm
_Nikana_, et une heure plus loin un village, o nous nous arrtons un
instant pour faire nos achats.

_22 janvier._--Nous arrivons chez le vieux sultan Luol Anian, et je
trouve le sandal, que j'avais envoy en avant. Ce n'est que le jour
suivant que je puis voir le roi: vers midi, il arrive prs de la
barque portant  la main une branche verte et suivi de beaucoup de ses
gens. Il ne se prte qu'avec dfiance  entrer dans la dahabi,
n'ayant jamais vu jusque-l de barques de cette espce. Ici, comme
chez le Djak, le chef changea avec moi quelques prsents et me
demanda de l'aider contre les Nouers qui faisaient des razzias
terribles sur son territoire, enlevant les boeufs et massacrant tout
ce qui tait capable de porter une lance. J'ludai sa demande, et il
me rpta ce qui m'avait dj t dit de la prochaine baisse des eaux.
Mais d'une part il y avait plus de dix pieds d'eau  l'endroit o je
me trouvais, et il me semblait impossible qu'un pareil fleuve pt se
desscher tout  coup; d'autre part, je voulais arriver aux montagnes
des Berris, qui, selon mon estimation, ne devaient pas tre fort loin.
Je savais qu'en 1852 le missionnaire D. Angelo Vinco y tait all de
Blnia, et rapportait avoir pass un fleuve troit et profond, qui ne
pouvait tre que le Saubat; et ce fut cette ide fixe d'aller chez les
Berris qui me dcida  partir sans retard.

_26 janvier._--Arrive chez le second sultan, nomm _Adam Adaboukadj_.
Je m'y arrte deux jours, nous changeons les prsents d'usage, et le
28, je continue ma route. Je passe devant un bras du fleuve qui va
rejoindre le _Nikana_; le lendemain, je me trouve en face de deux
autres bras considrables, remontant l'un vers les Djebbas, l'autre
dans la direction des Bondjaks. Je suis ce dernier.

_1er fvrier._-- peine arriv dans le _Bondjak_, je rencontrai
successivement plusieurs cluses faites par les noirs en travers de la
rivire, et garnies de nasses pour prendre le poisson. L'eau avait,
dans cette partie, six  sept brasses de profondeur. Les noirs
essayrent de me dtourner de franchir les cluses, en me disant
qu'avant un mois je me trouverais  sec dans ce canal; mais leur
intrt tait trop vident pour me permettre de croire  leur dire.
J'aurais voulu viter de dtruire les travaux de ces braves gens:
cependant j'avais besoin de passer  tout prix; je fis donc faire  la
premire cluse une ouverture suffisante pour donner passage aux deux
barques et rien de plus, et je la franchis, poursuivi par les clameurs
des noirs, qui s'empressrent de rtablir la clture derrire nous.

Les cluses suivantes furent franchies de mme. Nous navigumes ainsi
du 1er au 9 fvrier, et  cette dernire date nous atteignmes les
derniers villages des Bondjaks, au del desquels j'appris qu'il n'y
avait plus d'habitations sur le fleuve. J'ouvris des relations avec
les chefs de la tribu, et en mme temps je fis demander l'autorisation
d'envoyer un agent au sultan des Bondjaks, qui demeurait dans
l'intrieur, au village de Nikana. Je passai plusieurs jours au mme
lieu dans une inaction force.

_1er mars._--Je reois un chef qui me dit: Entre nous autres rois, on
se fait des prsents et non des achats. Et il m'offrit en effet
quelques prsents, que je rendis gnreusement. Il m'apportait en
outre une rponse affirmative  ma demande, et je fis immdiatement
choix des gens qui devaient accompagner  Nikana mon agent Terranova.

Mon ambassadeur et sa suite se mirent en route au matin,
traversrent plusieurs villages, et le soir ils arrivrent au village
royal. Le sultan leur assigna immdiatement un terrain pour planter
leur camp, et fit dfense  tous ses sujets d'aller voir les trangers
avant qu'il ne leur et fait lui-mme sa visite. Ils n'en furent pas
moins assigs par des curieux qui n'avaient jamais vu de blancs, et
qui exprimaient par leurs gestes  quel point la couleur et le costume
des nouveaux venus leur paraissaient tranges et mme ridicules; mais
le roi, inform de cette curiosit indiscrte, en punit les auteurs
par la perte de tous leurs bestiaux.

Au matin, le sultan fit envoyer  Terranova et  ses gens une grande
jarre de lait et un boeuf pour leur nourriture, et fit tendre de peaux
de panthres tout l'espace compris entre la tente de mes hommes et sa
case royale. Puis il arriva avec une suite de deux cents hommes, dont
quelques-uns portaient des siges pour son usage; il s'assit en
appuyant ses deux pieds sur deux de ses chefs couchs  terre, et leur
cracha  la figure. Bien loin de s'offenser, les deux siges vivants
se frottrent respectueusement toute la figure avec le royal
cosmtique; puis l'autocrate daigna demander  mon agent par quel
motif il avait quitt son pays pour venir jusque chez les Bondjaks.
Terranova lui rpondit qu'il n'avait eu d'autre intention que de venir
faire le commerce avec sa tribu. Les sultans font des prsents et pas
de commerce, rpondit le roi, comme l'avait dj fait son subordonn
les jours prcdents; et il accompagna cette fire parole du don de
deux fort belles dents d'lphant, en retour desquelles Terranova lui
fit quelques cadeaux. Mon agent crut l'occasion favorable pour lui
demander l'autorisation d'tablir dans le village un poste fixe pour
le commerce de l'ivoire; le roi lui dit que cette denre manquerait
jusqu' la saison prochaine, et lui fit comprendre qu'il ne tenait
nullement  avoir prs de lui un tablissement permanent de ce genre.

_1er avril._--J'essaye de sortir de l'espce de prison o la baisse
des eaux m'a enferm; mais  peine avons-nous commenc  marcher que
nous touchons  un banc de sable. La barque, remise  flot avec
beaucoup de peine, touche une seconde, puis une troisime fois; nous
sommes forcs de passer la nuit  l'endroit o nous sommes rests
ensabls.

Le lendemain 2, grands dbats avec les noirs que j'ai runis pour
dgager les barques; ils demandent  tre pays d'avance. L'arrive
d'un chef envoy par le sultan complique encore les difficults: ce
digne homme va trouver un des chefs runis en face de nous et l'engage
 tomber avec tous ses hommes sur ma troupe pendant qu'elle est dans
l'eau, occupe  dgager la barque, lui promettant une victoire facile
et de gros profits. Le chef, loin d'couter ce conseil de brigand, en
avertit notre drogman; je fais aussitt mettre mon monde sous les
armes, et pointer ostensiblement un canon charg  mitraille pour
effrayer les groupes, qui, en effet, se reculent un peu, et j'obtiens
pour ce jour un peu de tranquillit.

_3 avril._--Les noirs, en tenue de guerre, continuent  s'attrouper
autour des barques. Je ne voulais nullement ouvrir le feu contre eux,
mais d'autre part il m'importait beaucoup de les intimider. Voici le
parti auquel je m'arrtai: je leur fis dire que j'tais venu pour
faire le commerce et nullement pour me battre, mais que j'avais des
armes  feu plus redoutables que leurs lances, car elles peraient
leurs boucliers; et pour en donner la preuve, je fis poser deux
boucliers l'un sur l'autre, et je fis tirer un coup de fusil. La balle
les traversa tous deux. Je pus constater avec plaisir que cet
avertissement leur inspirait des rflexions salutaires, et je n'eus
plus  craindre de trahison. Je maintins cependant bonne garde toutes
les nuits; mon agent et moi nous faisions nous-mmes le quart pour
empcher nos Barbarins de s'endormir, car, musulmans et par consquent
fatalistes, ces gens ne prennent aucune prcaution et laissent tout
aller, comme ils le disent,  la garde de Dieu.

Nous perdmes en ce lieu plusieurs jours, et ce fut seulement le 8 que
je pus faire excuter, par nos hommes et par les noirs pays  grand
renfort de verroteries, un barrage  travers la rivire pour maintenir
nos barques  flot. Voici l'opration que j'excutai, et dont je donne
ici le dtail pour ne pas avoir  y revenir. Mon dessein tait
d'arriver, de quelque manire que ce ft, au point de la rivire o
les eaux taient encore assez hautes pour me permettre de passer. Pour
cela, je m'imaginai de faire un premier barrage, puis un second
au-dessous, et de rompre ensuite le premier pour faire passer par la
brche mes deux barques au courant de l'eau. Du second barrage, je
passai  un troisime, et ainsi de suite, comme  travers autant
d'cluses. Un travail aussi colossal m'et t impossible  excuter
dans tout autre pays; mais  cette poque la verroterie n'tait pas
encore aussi dprcie parmi les noirs qu'elle l'est aujourd'hui; il
ne m'en cota qu'un certain nombre de caisses de cette denre, ce qui
ne laissa pas que d'tre encore extrmement ruineux pour moi. En
outre, tant de dpenses et d'efforts furent en pure perte.

_9 avril._--La solitude s'est faite autour de nos barques: je ne vois
plus  peu prs personne. Je ne tarde pas  en apprendre la cause. Les
Nouers ont excut une razzia sur les Bondjaks, et leur ont enlev du
btail;  l'approche de ces terribles ennemis, les Bondjaks se sont
retirs sans essayer de rsistance. Ces Nouers sont la terreur de tous
les riverains du fleuve Blanc, mme des Schelouks, et il suffit de
deux Nouers pour mettre en fuite la population d'un village tout
entier.

_12 avril._--Premire pluie attendue avec bien de l'impatience: les
eaux montent d'une demi-brasse, mais cette hausse ne se soutient pas,
les eaux redescendent, et j'en suis pour ma fausse esprance. Les
jours suivants se passent dans les mmes alternatives.

Le 1er mai, je me dcide  aller  la dcouverte; je remonte le fleuve
par terre, et au bout d'une demi-heure je trouve un lit parfaitement 
sec: le peu d'eau qui fait flotter mes barques n'est retenu que par
mon dernier barrage. Je visite nos magasins: nous n'avons de vivres
que pour un mois, et nul espoir de sortir de cette impasse avant bien
longtemps!

Tel est, en dfinitive, l'aspect rel du Saubat, de ce fleuve que
l'Allemand Russegger, voyageur exact et consciencieux pourtant, a
confondu avec le vrai Nil Blanc, et que des gographes encore plus
rcents regardent comme le cours infrieur du Godjob de l'nara. Il
est difficile de concevoir comment ce dernier fleuve, qui roule dj
dans ses montagnes natales une plus grande masse d'eau que le Nil
d'Abyssinie, pourrait, aprs avoir recueilli les tributs que doivent
lui verser les hautes rgions de Singiro et de Kaffa, devenir, dans
les plaines des Schelouks, ce chenal puis o mes embarcations sont
restes engraves tant de mois!

_4 mai._--J'ai reu une visite inattendue, celle du chef qui, le mois
prcdent, avait conseill  ses compatriotes de m'attaquer et de
piller mes barques. Il arriva sans armes, dans une barque monte par
trois hommes seulement. Je prenais mon repas quand il se prsenta, et
j'affectai de ne faire aucune attention  lui. Cette rception
inaccoutume l'inquita: je le vis changer de couleur, son visage
passant du noir  une teinte plombe. Quand j'eus fini, je me tournai
vers lui en demandant au drogman ce que pouvait vouloir cet homme. Il
prit alors la parole pour me dire qu'il tait venu se justifier de
certains mauvais bruits et notamment des intentions qui lui avaient
t imputes d'avoir voulu me faire la guerre. Je lui rpondis que je
ne voulais pas entendre parler de semblable chose, que je ne craignais
pas la guerre, mais que j'tais venu pour trafiquer paisiblement, et
pour lui prouver qu'il n'tait pas de taille  m'effrayer, je fis
tirer un de mes canons charg d'une pice de bois en guise de boulet.
Les noirs ayant ramass ce projectile, que l'explosion avait lanc
fort loin, j'interpellai le chef et lui demandai si les lances de ses
hommes portaient  pareille distance. Son attitude me prouva qu'il
avait compris la leon et en profiterait.

Il entreprit une longue justification pour me persuader qu'il tait
rest tranger  un complot tram par les autres chefs, qu'il rvla 
mon drogman, et qui consistait tout simplement  tomber sur nous
durant la saison des pluies, lorsque l'humidit empcherait nos
terribles fusils de faire feu, et  nous massacrer sans danger. (Pour
parer  ce pril, je fis soigneusement envelopper de peaux les
batteries de nos fusils pendant que durrent les pluies.)

[Illustration: Belnia, village berri sur le fleuve Blanc.--Dessin de
Lancelot d'aprs Werne.]

Mon conspirateur avait t trahi de la faon la plus inattendue. Une
esclave dinka qu'il avait s'tait empresse de tout rvler  mon
drogman; c'tait le roi lui-mme qui avait donn l'ordre de tomber sur
nous, de nous gorger tous, sans excepter Terranova, son hte; de
brler nos corps et d'en jeter les cendres au vent; afin que nos
cadavres ne restassent pas dans sa terre. Sachant que ces noirs
croient  la sorcellerie, je lui dclarai que je savais tout cela par
des moyens magiques, et que je voulais bien lui pardonner ses
perfidies passes, mais qu'il et  y regarder  deux fois si, 
l'avenir, il s'avisait encore de conspirer contre moi. Il me fit, pour
me rassurer, le serment le plus solennel en usage chez ces peuples,
sur la race de ses boeufs, et nous nous sparmes assez bons amis
pour la forme....

                                   Andra DEBONO.




GRAVURES.

                                                      Dessinateurs.
  Chapelle de Sainte-Rosalie (prs Palerme)              Rouargue      1
  Types et costumes siciliens                            Rouargue      4
  Ruines  Girgenti (Agrigente)                          Rouargue      5
  Vue de Syracuse                                        Rouargue      8
  Taormine et l'Etna                                     Rouargue      9
  La Marine  Messine                                    Rouargue     12
  Rocher de Scylla                                       Rouargue     13
  Stromboli                                              Rouargue     16
  Pigeonnier prs d'Ispahan                         Jules Laurens     17
  Pont d'Allah-Verdi-Khan sur le Zend--Roud,
     Ispahan                                       Jules Laurens     21
  Collge de la Mre du roi,  Ispahan              Jules Laurens     24
  Une peinture indienne dans le palais des
    Quarante-Colonnes,  Ispahan                    Jules Laurens     25
  Entre de Kaschan                                 Jules Laurens     28
  Une caravane persane au repos                     Jules Laurens     29
  Types persans                                     Jules Laurens     32
  Faubourg de Thran                               Jules Laurens     33
  La porte de Schah-Abdoulazim                      Jules Laurens     36
  Dans une cour,  Thran                          Jules Laurens     37
  Types et portraits persans                        Jules Laurens     40
  Groupe de Persans                                 Jules Laurens     41
  Dans l'Enderoun (appartement intrieur
    -- Costumes d'intrieur et de sortie)           Jules Laurens     44
  Choix d'armes, d'instruments et objets divers
    persans                                         Jules Laurens     45
  Le Dmavend                                       Jules Laurens     48
  Vue de l'le Saint-Thomas                             de Brard     49
  Saint-Pierre,  la Martinique                         de Brard     52
  Cataracte de Weinachts (Guyane anglaise)              de Brard     53
  Une sucrerie  la Guadeloupe                          de Brard     56
  La Pointe--Ptre,  la Guadeloupe                    de Brard     57
  Le port d'Espagne,  la Trinidad                      de Brard     60
  La baie de Panama                                     de Brard     61
  Vue des Bermudes                                      de Brard     64
  Costumes norvgiens d'Hitterdal                          Pelcoq     65
  La valle de Bolkesj                                      Dor     68
  Costumes du Tlmark                                     Pelcoq     69
  La valle de Vestfjordal                                   Dor     72
  Intrieur d'auberge  Bolkesj                         Lancelot     73
  glise d'Hitterdal                                      Wormser     75
  Le Rjukandfoss                                             Dor     76
  Un chalet  Bamble                                     Lancelot     77
  Vue du lac Bandak                                          Dor     80
  Le lac Flatdal                                             Dor     81
  Fjord de Gudvangen                                         Dor     84
  glise de Bakke                                            Dor     85
  Route de Stalheim                                          Dor     88
  Le Vringfoss                                              Dor     89
  Valle de l'Heimdal                                        Dor     92
  Femme du Sogn                                            Pelcoq     93
  Une noce en Norvge                                      Pelcoq     96
  Le march aux grains (Suez)                       Karl Girardet     97
  Port de Suez                                      Karl Girardet    100
  Cimetire europen  Suez                         Karl Girardet    100
  Qossir                                           Karl Girardet    101
  Djeddah                                           Karl Girardet    101
  Port de Souakin                                   Karl Girardet    101
  Mosque de Salonique                              Karl Girardet    104
  Femmes albanaises, prs d'un arabas,
     Vasilika                                       Villevieille    105
  Un Juif de Salonique                                       Bida    108
  Une Juive de Salonique                                     Bida    109
  Sceau du monastre de Karis                                       111
  Vue gnrale de mont Athos                         Villevieille    112
  Le Conseil des pistates au mont Athos                Boulanger    113
  Saint Georges (fresque de Panselinos dans le
    Catholicon de Karis)                                  Pelcoq    116
  Monastre d'Iveron                                Karl Girardet    117
  L'higoumne d'Iveron                                     Pelcoq    120
  La Phiale ou le Baptistre du couvent de Lavra         Lancelot    121
  Croix sculpte en bois dans le trsor de Karis         Thrond    124
  Coffret dans le trsor de Karis                        Thrond    125
  Peinture de la trapeza de Lavra: les trois patriarches  Thrond    128
  La confession                                              Bida    129
  Bas-relief du couvent de Vatopdi                     A. Proust    130
  Albanais, soldat de la garde des pistates         Villevieille    132
  Vue du couvent d'Esphigmenou                      Karl Girardet    133
  Intrieur de la cour principale du couvent slave
    de Kiliandari                                        Lancelot    136
  La rcolte des noisettes au mont Athos             Villevieille    137
  L'le Chatam, dans l'archipel Galapagos            E. de Brard    140
  Baie de la Poste, dans l'le Floriana
    (archipel Galapagos)                             E. de Brard    140
  L'le Charles, dans l'archipel Galapagos           E. de Brard    141
  Aiguade de l'le Charles (archipel Galapagos)      E. de Brard    144
  Oiseaux et reptile (archipel Galapagos)                  Rouyer    145
  Ctes de l'le Albermale, dans l'archipel
    Galapagos                                        E. de Brard    148
  Oeno, dans l'archipel Pomotou (les  coraux)      E. de Brard    149
  Village de Vanou, dans l'le de Vanikoro
    (les  coraux)                                  E. de Brard    149
  Baie de Manevai, dans l'le de Vanikoro
    (les  coraux)                                  E. de Brard    152
  Rcifs et piton de l'le de Borabora
    (les  coraux)                                  E. de Brard    153
  Rade et pic de l'le de Borabora (les  coraux)   E. de Brard    156
  le de Whitsunday, dans l'archipel Pomotou
    (les  coraux)                                  E. de Brard    157
  Brun-Rollet                                                Fath    160
  Traneau yakoute                                    Victor Adam    161
  Une sorcire tongouse                               Victor Adam    164
  Port d'Okhotsk                                      Victor Adam    165
  Bazar de Nertchinsk                                 Victor Adam    168
  Colonie ou village yakoute                          Victor Adam    169
  Voyageur russe en Sibrie                           Victor Adam    172
  Argali (mouton sauvage)                             Victor Adam    173
  Campement de Tongouses                              Victor Adam    176
  Chamans yakoutes                                    Victor Adam    177
  Femme yakoute                                       Victor Adam    180
  Poteaux des frontires du pays des Yakoutes et
    de la Chine                                       Victor Adam    181
  Types indignes (Australie du Sud)                      G. Fath    184
  Spultures australiennes dans les bois                 Lancelot    185
  Spulture australienne au dsert                           Dor    189
  Restes d'un voyageur retrouvs par ses compagnons
    dans les dserts du lac Torrens                          Dor    192
  Oasis d'deri (Fezzan)                                 Rouargue    193
  Mourzouk (capitale du Fezzan)                          Rouargue    196
  Gorge d'Agueri                                         Lancelot    197
  Valle d'Auderaz                                       Rouargue    200
  Vue d'Agadez                                           Lancelot    201
  Vue de Kano (entrept du Soudan central)               Lancelot    204
  Dendal ou boulevard de Kouka (capitale du Bornou)      Lancelot    205
  Vue du lac Tchad                                       Rouargue    208
  Village marghi                                         Rouargue    209
  Halte dans une fort du Marghi                         Rouargue    212
  Village mosgou                                         Rouargue    213
  Chef mosgovien                                         Rouargue    216
  Intrieur d'une habitation mosgovienne                 Rouargue    217
  Chef kanembou                                          Rouargue    220
  Entre du sultan de Baghirmi dans Masna
    (sa capitale)                                        Rouargue    221
  Une razzia  Barea (Mosgou)                            Rouargue    224
  Vue du march de Sokoto                                Hadamard    225
  Bac sur le Niger,  Say                                Rouargue    228
  Vue des monts Homboris                                 Lancelot    229
  Village sonray                                         Lancelot    232
  Vue de Kabra (port de Tembouctou)                      Rouargue    233
  Camp touareg                                           Lancelot    236
  Arrive  Tembouctou                                   Lancelot    237
  Vue gnrale de Tembouctou                             Lancelot    240
  Portrait en pied du baron de Wogan en costume
    de voyage                                           J. Pelcoq    241
  Grass-Valley                                          J. Pelcoq    244
  Un claim ou atelier de mineur                         J. Pelcoq    245
  Fort de _taxodium giganteum_ ou pins gants           Lancelot    248
  Un caon ou passage de la Sierra-Wah                   Lancelot    249
  La case du jugement                                   J. Pelcoq    252
  Le poteau de la guerre                                J. Pelcoq    253
  Types d'Indiennes du Rio-Colorado                     J. Pelcoq    256
  Grande pagode de Rangoun                               Franais    257
  Bateau  voile sur l'Irawady                     Clich anglais    258
  Canot de parade                                  Clich anglais    259
  Bateau de commerce                               Clich anglais    259
  Birmans dans une fort                                J. Pelcoq    261
  Pattshaing ou tambour-harmonica                  Clich anglais    262
  Pattshaing  baguettes                           Clich anglais    262
  Harpe birmane                                    Clich anglais    263
  Harmonica birman                                 Clich anglais    263
  Pagode  Pagn                                   Clich anglais    264
  Reprsentation thtrale dans le royaume d'Ava         Hadamard    265
  Dagobah ou pagode en forme de cloche             Clich anglais    266
  Intrieur d'une pagode                           Clich anglais    267
  Maison de l'ambassade  Amarapoura               Clich anglais    268
  Valle des puits de bitume                        Karl Girardet    269
  Types de grands seigneurs et hauts fonctionnaires
    birmans                                                 Morin    272
  Le palais du roi et l'lphant blanc                     Navlet    273
  Sculptures comiques dans le monastre royal 
    Amarapoura                                           Lancelot    276
  Vue du Maha-Toolut-Boungyo (monastre royal 
    Amarapoura)                                          Lancelot    277
  Dtails intrieurs du Maha-comiye-peima  Amarapoura     Navlet    281
  Une porte  Amarapoura                           Clich anglais    284
  Canon birman                                     Clich anglais    284
  Danse des lphants                              Clich anglais    284
  Canal d'irrigation dans le royaume d'Ava         Clich anglais    285
  Jeunes dames birmanes                                     Morin    288
  Le temple du Dragon                                    Lancelot    289
  Rives de l'Irawady (prs des mines de rubis)     Clich anglais    292
  Petite pagode  Mengoun                          Clich anglais    292
  Grand temple de Mengoun (depuis le tremblement
    de terre de 1839)                               Karl Girardet    293
  Valle de l'Irawady au confluent du Myit-Nge          Paul Huet    297
  Temple ruin  Pagn                                   Lancelot    300
  Salces ou volcans de boue  Membo                Clich anglais    301
  Cnes volcaniques dans la plaine de Membo        Clich anglais    301
  Paysans birmans en voyage                        Clich anglais    302
  Statue gigantesque de Bouddha  Amarapoura             Lancelot    304
  Zanzibar vue de la mer                             E. de Brard    305
  Portrait de feu l'iman de Zanzibar                 E. de Brard    308
  Port de la ville de Zanzibar                       E. de Brard    309
  Un village de la Mrima                                Lavieille    312
  Jihou la Mkoa ou la roche ronde                 Clich anglais    313
  La fontaine qui bout (source thermale dans le
    Khoutou)                                       Clich anglais    313
  Sycomore africain                                Clich anglais    314
  L'Ougogo                                         Clich anglais    315
  Burton et ses compagnons en marche                    Lavieille    316
  Chane ctire de l'Afrique occidentale               Lavieille    317
  Passe dans l'Ousagara                                 Lavieille    320
  Paysage dans l'Ounyamouzi                            Lavieille    321
  Noirs de l'Ousumboua                               G. Boulanger    324
  Huttes  Msn                                        Lavieille    325
  Ngres porteurs                                    G. Boulanger    328
  Noir de l'Ouganda                                  G. Boulanger    329
  Habitation de Snay ben Amir  Kazeh                   Lavieille    332
  Jeunes dames  Kazeh                               G. Boulanger    333
  Coiffures des indignes de l'Ounyanyemb         Clich anglais    334
  Coiffures des indignes de l'Oujiji              Clich anglais    335
  Maison des trangers  Kaoul                        Lavieille    336
  Navigation sur le lac Tanganyika                      Lavieille    337
  Le capitaine Burton sur le lac Tanganyika             Lavieille    339
  Habitation au bord du lac Tanganyika                  Lavieille    340
  Le bassin du Maroro                                   Lavieille    341
  Instruments et ustensiles des Ouajiji            Clich anglais    342
  Riverains du Tanganyika (ct ouest)             Clich anglais    343
  Riverains du Tanganyika (ct sud)               Clich anglais    343
  Le bassin du Kisanga                                  Lavieille    344
  Vgtation de l'Ougogi                                Lavieille    345
  Passe de l'Ouzagara                              Clich anglais    346
  Rocher de l'lphant prs du cap Gardafui        Clich anglais    347
  Dernier tablissement gyptien dans le Fazogl          Lancelot    348
  Contre des Shelouks sur le Saubat                     Lancelot    349
  Blnia (village bari sur le fleuve Blanc)             Lancelot    352
  Habitants de la Havane                                    Potin    353
  Coolies chinois  Cuba                                   Pelcoq    356
  Vue gnrale de la Havane (capitale de Cuba)           Lancelot    357
  Avenue de palmiers devant une habitation de Cuba   E. de Brard    360
  Cathdrale de la Havane                                  Navlet    361
  La volante (voiture de la Havane)                   Victor Adam    363
  Vue de Matanzas                                        Lancelot    364
  Paysage dans l'le de Cuba: Loma (coteau)
    de Candela                                          Paul Huet    365
  Paysage dans l'le de Cuba (Loma de la Givora)        Paul Huet    368
  Grenoble et les Alpes dauphinoises                Karl Girardet    369
  Les Grands Goulets                                Karl Girardet    372
  Pont-en-Royans                                             Dor    373
  Sainte-Croix et les ruines du chteau de Quint    Karl Girardet    376
  Die et la valle de Roumeyer (vue prise des
    hauteurs de Saint-Justin)                            Franais    377
  Le Mont-Aiguille (vu de Clelles)                       Daubigny    380
  Pontaix                                           Karl Girardet    381
  Roumeyer et le mont Glandaz                            Franais    384
  Entre de la valle de Roumeyer                   Karl Girardet    385
  La valle de Loncel                              Karl Girardet    388
  La valle de la Voure et de la plaine du Rhne
    (vue prise des hauteurs de la Vacherie)         Karl Girardet    389
  Beaufort                                               Franais    392
  La fort de Saou                                       Sabatier    394
  Pot-Cellard                                      Karl Girardet    395
  Bourdeaux                                         Karl Girardet    396
  Le Velan et Plan-de-Baix (vue des sources
    du Rudoux)                                     Karl Girardet    397
  Cascade de la Druse                              Karl Girardet    398
  La gorge de Trente-Pas                            Karl Girardet    400
  Le mont Viso                                           Sabatier    401
  Le pont du Diable                                      Sabatier    405
  Le lac de l'chauda                                    Sabatier    408
  Le Pelvoux                                             Sabatier    409
  Le mont Aurouze                                        Franais    412
  Les montagnes du Devoluy                          Karl Girardet    413
  Ruines de la Chartreuse de Durbon                 Karl Girardet    416




CARTES ET PLANS.


  Carte de la Sicile, par M. A. Vuillemin.                             3
  Carte de la Perse, par M. A. Vuillemin.                             19
  Carte des grandes et petites Antilles, par M. A. Vuillemin.         51
  Carte du haut Tlmark (Norvge mridionale), d'aprs
    M. Paul Riant.                                                    67
  Carte de la presqu'le de Bergen, d'aprs M. Paul Riant.            83
  Carte de la Chalcidique, par M. A. Vuillemin.                      115
  Partie du gouvernement d'Yakoutsk, par Piadischeff.                167
  Carte de l'Australie, par M. A. Vuillemin.                         187
  Carte des voyages du docteur Henri Barth en Afrique (partie
    orientale) d'aprs M. de Lanoye.                                 195
  Voyage du docteur Barth (Itinraire de Sokoto  Tembouctou),
    par M. A. Vuillemin.                                             234
  Carte du cours infrieur de l'Irawady comprenant les possessions
    britanniques et la partie sud du royaume d'Ava, d'aprs le
    capitaine H. Yule.                                               260
  Plan d'Amarapoura et de sa banlieue, d'aprs les relevs du
    major Grant Allan.                                               280
  Carte du cours suprieur de l'Irawady et partie nord du royaume
    d'Ava, d'aprs le cap. Yule.                                     296
  Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique
    orientale (Itinraire de Zanzibar  Kazeh).                      307
  Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique
    orientale (2e partie).                                           338
  Carte de l'le de Cuba, par M. A. Vuillemin.                       355
  Carte du Dauphin (partie occidentale: Isre et Drme),
    par M. A. Vuillemin.                                             371
  Carte du Dauphin (partie orientale: Isre et Hautes-Alpes),
    par M. A. Vuillemin.                                             404




ERRATA.

I. Sous le titre _Voyage d'un naturaliste_, pages 139 et 146, on a
imprim: (1858.--INDIT).--Cette date et cette qualification ne
peuvent s'appliquer qu' la traduction.

La note qui commence la page 139 donne la date du voyage (1838) et
avertit les lecteurs que le texte a t publi en anglais.


II. Dans un certain nombre d'exemplaires, le voyage du capitaine
Burton AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE, 1re partie, 46e
livraison, le mot ORIENTALE se trouve remplac par celui
d'OCCIDENTALE.


III. On a omis, sous les titres de _Juif_ et _Juive de Salonique_,
dessins de Bida, pages 108 et 109, la mention suivante: d'aprs M. A.
Proust.


IV. On a galement omis de donner,  la page 146, la description des
oiseaux et du reptile de l'archipel des Galapagos reprsents sur la
page 145. Nous rparons cette omission:

1 _Tanagra Darwinii_, varit du genre des _Tanagras_ trs-nombreux
en Amrique. Ces oiseaux ne diffrent de nos moineaux, dont ils ont 
peu prs les habitudes, que par la brillante diversit des couleurs et
par les chancrures de la mandibule suprieure de leur bec.

2 _Cactornis assimilis:_ Darwin le nomme _Tisseim des Galapagos_, o
l'on peut le voir souvent grimper autour des fleurs du grand cactus.
Il appartient particulirement  l'le Saint-Charles. Des treize
espces du genre _pinson_, que le naturaliste trouva dans cet
archipel, chacune semble affecte  une le en particulier.

3 _Pyrocephalus nanus_, trs-joli petit oiseau du sous-genre
_muscicapa_, gobe-mouches, tyrans ou moucherolles. Le mle de cette
varit a une tte de feu. Il hante  la fois les bois humides des
plus hautes parties des les _Galapagos_ et les districts arides et
rocailleux.

4 _Sylvicola aureola._ Ce charmant oiseau, d'un jaune d'or,
appartient aux les Galapagos.

5 Le _Leiocephalus grayii_ est l'une des nombreuses nouveauts
rapportes par les navigateurs du _Beagle_. Dans le pays on le nomme
_holotropis_, et moins curieux peut-tre que l'_amblyrhinchus_, il est
cependant remarquable en ce que c'est un des plus beaux sauriens,
sinon le plus beau saurien qui existe.

Le saurien _amblyrhinchus cristatus_, que nous reproduisons ici, est
dcrit dans le texte, page 147.

[Illustration: _Amblyrhinchus cristatus_, iguane des les Galapagos.]

       *       *       *       *       *

IMPRIMERIE GNRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9,  Paris

       *       *       *       *       *





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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
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