The Project Gutenberg EBook of La Demoiselle au Bois Dormant, by B. de Buxy

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Title: La Demoiselle au Bois Dormant

Author: B. de Buxy

Release Date: October 7, 2008 [EBook #26826]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DEMOISELLE AU BOIS DORMANT ***




Produced by Daniel Fromont











B. de Buxy (pseudonyme de Blanche Legrand) (Dole 1863-Frjus 1919),
_La demoiselle au bois dormant_ (1903),
dition Blriot Gautier sans date


L'orthographe du livre original a t conserve.






LA DEMOISELLE AU BOIS DORMANT





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B. de BUXY



LA DEMOISELLE

AU BOIS DORMANT



LIBRAIRIE BLERIOT

HENRI GAUTIER, EDITEUR

55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 55

PARIS



LA DEMOISELLE AU BOIS DORMANT



I



De l'herbe, des saules pleureurs, des roses, une verdure intense
et libre; et, parmi cette herbe longue, un peu couche, dans
l'ombre lgre et tremblante des saules, sous les guirlandes
sveltes des rosiers, de grandes dalles en pierre grise du Jura 
peu prs uniformes, avec des signes gravs sur lesquels tombaient
des feuilles de saule fltries, des aiguilles de pin odorantes,
de larges feuilles de rose ples.

Elles ressemblaient de loin  de vieux cadrans solaires noys
dans le gazon; seulement, c'tait des noms d'hommes qu'elles
portaient  la place du chiffre des heures.

Il y avait, dans le mme enclos, une glise grande comme une
chapelle, basse, trapue, soutenue par des arcs-boutants qui
paississaient encore ses lignes ramasses.

Le clocher, une tour carre sans cadran, surmontait la porte
principale et n'avait pas d'autre horloge qu'un essaim de
corbeaux aux cris desquels les habitants du village de Mirieux
prtendaient reconnatre l'heure. Un petit porche s'avanait,
appuy sur ses piliers de bois. La grand'porte, lourdement
cloute de fer, tait ouverte et laissait voir, derrire la corde
qui pendait du clocher, la profondeur obscure, dserte, du petit
temple dans tout l'archasme pur de sa pauvret.

Et, en haut des trois marches disjointes, dans l'encadrement du
portail, parut une jeune fille qu'on n'avait pas entendue venir
et qui se trouva l comme directement mane de ce milieu, de
cette paix sacre dont elle portait elle-mme l'empreinte.

Jeune fille ou enfant, elle tait les deux  la fois plutt. Elle
avait une robe de soie lgre, claire, seme de trs fines et
dlicates branchettes de fougre assez espaces, et qui
ressemblaient  des ombres de feuillage; les plis abondants de
l'toffe taient retenus  la taille menue de la jeune fille par
une ceinture troite de velours vert que fixait une boucle de
vieil or en forme de feuille de fougre. Un grand chapeau de
paille fine mettait dans l'ombre tout son visage. Elle avait
aussi des gants de peau blanche, des souliers fauves, et son
costume sans ge, qui tait  la fois d'un surann piquant et
d'un modernisme extrme, aurait aussi bien convenu  quelque
jeune aeule de portrait.

Elle descendait,  la fin, d'une allure un peu lente et presque
sans mouvement visible; elle prit un sentier que marquait  peine
une flexion plus persistante, une nuance plus mate de l'herbe;
elle marcha vers un groupe de ces pierres qui peuplaient les
abords de l'glise. Celles-l taient plus leves que leurs
voisines. La jeune fille s'assit sur l'une d'elles comme elle
aurait pris place au bord de la couche d'une amie; et elle
regarda les inscriptions qui, toutes, rptaient le nom de
Menaudru. Ses yeux revinrent  la pierre sur laquelle elle
s'tait assise. Il y avait crit l: Auberte-Anne-Marie de
Menaudru, retourne  Dieu dans sa dix-huitime anne.

Elle posa l'une de ses mains dgante sur le dernier prnom,
comme pour le cacher ou l'effacer, et elle lut  demi-voix le
reste de l'inscription qui ainsi reproduisait exactement son
propre nom: Auberte-Anne de Menaudru. Sa voix, au timbre un peu
voil, glissa et s'vanouit dans l'air tide. Auberte demeura
immobile, la main toujours appuye sur la pierre; mais elle
levait la tte pour regarder devant elle et cette attitude,
rejetant son chapeau en arrire, dcouvrait son visage. Elle
avait un teint brun ple, presque ambr, la peau d'une texture
particulire, veloute, qui devenait sur le cou plus fine encore
et plus brune, de beaux yeux bleu fonc trs longs, des sourcils
sombres, nets et rguliers, en forme de croissant, des cheveux
brun mordor, clairs de longues mches chtaines, fins, lisses,
sans ondulation et dgageant le front. Ils tombaient bien plus
bas que sa ceinture en une paisse natte enfantine.

Et la combinaison des nuances de son teint, de sa chevelure et de
ses prunelles se fondait en un ensemble attirant et trs doux.

Elle regardait une hauteur boise, au sommet de laquelle
s'levait sa demeure, le chteau de Menaudru. Les ombrages gants
qui entouraient l'habitation la dissimulaient  demi, et l'on
n'entrevoyait que par chappes fugitives des portions de sa
masse grise, hardiment plante. Auberte se leva, secouant les
feuilles qui taient dj tombes sur elle. Pour sortir du
cimetire, elle gagna une petite porte d'o lui arrivaient des
vibrations intermittentes, vagues et argentines.

De l'autre ct du mur, derrire la porte, attendait une belle
mule d'aspect plantureux, fier et pacifique, plus une petite
fille hle qui faisait mine de garder la mule; mais il tait
vident qu'en ralit, c'tait la mule qui surveillait la
conduite de l'enfant.

Auberte s'approcha, et dit distraitement:

-- Laisse Olge, ma petite. Et voil pour ta peine.

Elle tira une picette d'un porte-monnaie d'caille blonde 
monture d'argent et de velours bleu trs pass, qui avait bien pu
appartenir  la premire Auberte de Menaudru. Elle se ravisa en
regardant la petite figure rougie et morose qui se dtournait.

-- Tu as encore pleur, dit-elle avec un accent de rprimande qui
ne messayait pas  ses jeunes lvres srieuses. Zo, tu t'es mise
en colre! Et qu'est-ce qui t'a meurtri la joue? C'est  ta
nourrice que je donnerai ta rcompense.

-- Excusez-la, demoiselle, dit soudainement une grande paysanne
sche derrire Auberte, c'est une enfant; une enfant tombe
souvent, se tale et pleure.

-- Mais une enfant sage ne se fche pas, rpliqua Auberte en
effleurant du doigt la joue empourpre de la petite fille.

Les yeux de Zo eurent un clair qui parut dconcerter Auberte.
Elle fit un geste pour attirer  elle l'enfant, mais elle se
contenta de dire:

-- Tu n'as pas de chagrin, Zo? personne ne t'a fait du mal?

Zo ne sembla point entendre.

-- Ah! soupira la nourrice Hermance, c'est bien la petite bche
la plus entte. La demoiselle veut-elle que nous l'aidions 
monter sur sa mule?

-- Merci, fit Auberte avec une dignit tranquille, je rentre 
pied.

Hermance s'loigna dans une autre direction, emmenant la petite
Zo. Zo tait nu-pieds, soit qu'elle ne possdt point de
chaussures, soit qu'elle et, comme l'en accusait souvent
Hermance, laiss ses sabots dans quelque haie pour faire des nids
aux oiseaux. Elle avait, pour tout vtement, une chemise trop
large et une jupe trop courte; son apparence tait comique et
sauvage. Auberte ne sut pourquoi elle avait le coeur serr en la
voyant marcher, si malingre et petite,  ct de la grande femme
pondre qui lui servait de mre.

Auberte referma la petite grille qu'elle venait de franchir,
remit dans son aumnire de velours myrte la clef qui tait sa
proprit personnelle et s'engagea dans une alle.

Le parc de Menaudru touchait au cimetire, avec lequel il
communiquait par cette porte, et les chtelains n'avaient point 
sortir de chez eux pour venir  l'glise. Le parc, immense et
touffu, s'tendait sur tout ce flanc de la montagne en une
avalanche de verdure parcimonieusement coupe de clairires et de
pelouses.

Auberte avait enroul la bride  son bras et cheminait cte 
cte avec Olge. Parfois, elle passait silencieusement la main sur
les flancs lustrs de la bte et plongeait, avec une complaisance
rveuse, son regard dans les yeux brillants d'Olge; cela la
reposait d'avoir eu  subir le regard farouche et hostile de
cette petite rebelle de Zo.

Olge n'tait point une mule ordinaire: le premier coup d'oeil
suffisait  vous en convaincre. C'tait d'abord une bte de
grande valeur par sa beaut, la sret impeccable et lgante de
son allure, la souplesse ferme de ses membres aux formes
parfaites, l'clat de son poil gris d'argent moir comme un
satin. Mais ces attraits extrieurs, tout rares et prcieux
qu'ils fussent, n'taient que peu de chose auprs de ses autres
qualits. De fait, elle avait les mouvements d'une intelligence
lucide et prompte, et ses yeux, ses yeux humides d'animal tendre,
dans lesquels sommeillait une tincelle de malice, avaient un
regard si vivant, si parlant, qu'ils vous troublaient comme
l'appel d'un coeur humain enferm dans ce corps de bte.

Mais ils ne troublaient point Auberte: elle avait l'habitude,
depuis l'enfance, de considrer sa mule comme un membre marquant
de son entourage, et, peut-tre sans bien s'en rendre compte,
comme un bon esprit attach  sa personne sous cette forme. Et,
dans l'ancestral patrimoine de Menaudru, dans la solitude
inviole de ses bois et de sa montagne, Auberte avait men une
vie assez trangement retire pour que de telles croyances
pussent flotter avec l'air qu'elle respirait.

Laurent de Menaudru, son frre an, qui n'tait que son demi-frre,
lui avait fait prsent de cette mule alors qu'elle n'tait
encore qu'une petite fille. La mule s'appelait dj Olge, sans
que personne connt l'origine de ce nom scandinave, non plus que
rien de son histoire. Depuis cette poque de leur runion,
Auberte avait pass bien des heures de son existence
contemplative berce par le pas d'Olge. Olge tait une amie
fidle; la musique des grelots d'argent de son collier avait t
l'accompagnement invariable des longues mditations d'Auberte.
Elles avaient explor ensemble, dans tous les sens, le parc dont
elles ne sortaient gure, mais qui tait assez vaste pour suffire
 leurs plus aventureuses excursions. Auberte se promenant sur sa
mule, avec son air de dtachement et de royale douceur, tait
bien la princesse qu'il fallait au vieux domaine endormi, et elle
portait aujourd'hui dans ses lentes courses une me aussi
innocente que l'avait t son me d'enfant.

Si mesure que ft leur allure, Auberte et Olge finirent par
atteindre le chteau. C'tait une construction singulire, et ses
murs, difis en pierre indestructible du Jura, avaient une assez
effrayante paisseur pour justifier en quelques points l'origine
dmesurment recule qu'on lui attribuait. Les chroniques du lieu
attestaient que l avait t bti le palais des vieux rois
burgondes, et que ceux-ci avaient longtemps abrit leur trsor
dans ces murs de forteresse qui portaient dj, ou  peu prs, le
nom de Menaudru.

Ce trsor tait pass  l'tat de lgende. Ses restes fort
corns, il se comprend, par l'oeuvre combine des sicles et de
nombreuses gnrations de Menaudru, existaient encore,
prtendait-on, lors de la Rvolution, poque  laquelle ils
avaient dfinitivement disparu sans laisser de trace.

L'architecture extrieure de la maison tait, sur une face au
moins, d'une simplicit primitive et toute mrovingienne.
Au-dessus d'une valle trs accidente, dont elle dominait les
parois abruptes, cette aile formait un carr long, massif, de
pierres grises, soutenu jusqu' la hauteur d'un second tage par
de formidables contreforts au pied desquels commenait la pente
de la valle. Il n'y avait d'ouvertures qu'au sommet du btiment,
o une range de fentres carres  petites vitres avaient t
perces ou multiplies  une date rcente, puisqu'elle ne
remontait gure qu' quelques sicles. On embrassait de l une
vue extraordinaire, un entrecroisement de montagnes et de valles
qui produisait des jeux magiques de lumires et d'ombres, tandis
qu'autour de Menaudru, le grand vide de sa solitude arienne se
creusait en abme vaporeux, ou bien, par les beaux jours,
s'tendait en un calme resplendissement d'ther.

Quand on tait tout prs, et dans l'immdiat voisinage des
contreforts, on s'apercevait qu'une autre construction, moderne
celle-l, avait t adjointe  Menaudru et que, par une
disposition assez inexplicable, les deux btiments qui taient
contigus se tournaient exactement le dos.

Cette sorte d'annexe, qui n'appartenait pourtant point  Menaudru
et qu'on appelait la Maison, par opposition au chteau, tait
abandonne depuis longtemps; les hiboux, les hirondelles, les
chauves-souris y avaient lu domicile. Le lierre et la verdure
l'touffaient de leurs envahissements, au point de lui donner
l'aspect d'une norme hutte de feuillage. Ainsi retranche
derrire le rempart de ses arbres et des murs levs de sa cour,
elle disparaissait et il tait facile d'oublier que ce parasite
disputait au chteau la possession autocratique du mont de
Menaudru.

Cette aprs-midi, un souffle invisible soulevait les rideaux de
verdure de la maison.

Auberte tourna le btiment d'avant-garde de son chteau en
suivant la bande de gazon, assez large en ralit, qui ctoyait
le vide et servait de chemin, elle entra dans une cour profonde,
assombrie par des ormes gigantesques.

L'aile burgonde, comme on appelait la plus ancienne partie de
Menaudru, formait, avec deux autres btiments enjolivs de
tourelles et de fentres votes, trois cts de cette cour.

Auberte laissa sa mule au soin d'un vieux domestique et pntra
dans la maison. C'tait une demeure bien silencieuse et que la
grandiose proportion de ses pices, la hauteur de ses plafonds
faisaient paratre nue, en dpit de son mobilier froidement
somptueux et de ses tentures.

Auberte entra dans un salon au luxe symtrique; les rideaux de
velours uni taient monts avec des anneaux de verre sur des
baguettes qui ressemblaient  des verges d'or.

Prs de la porte-fentre, une femme tait assise, sa tapisserie 
la main: les matriaux de son ouvrage taient poss auprs
d'elle, sur un guridon  galerie de cuivre.

Auberte traversa, d'un pas glissant, le salon dont le parquet
cir tait une tonnante mosaque complique, une combinaison
purile et savante de rosaces gomtriques en bois diffrents
dont les essences odorantes gardaient encore un parfum vague qui
imprgnait la pice. La travailleuse, qui tait la comtesse de
Menaudru, leva la tte. Elle tait la mre d'Auberte, mais on
l'et prise aisment pour son aeule, tant sa chevelure tait
grise, ses yeux teints, son visage fatigu. Elle avait, sur ses
traits fins, une expression distingue et douce qui, seule,
subsistait dans l'effacement absolu, volontaire ou fatal, de sa
personne, de sa mise et de son caractre.

Elle rpondit d'un signe de paupires au bonjour de sa fille et
effleura de ses lvres dcolores, presque timides, la joue qui
se penchait vers elle, cherchant ses caresses.

-- Laurent est-il rentr? demanda Auberte.

-- Non, rpondit Mme de Menaudru, il ne reviendra pas ce soir.

Et comme Auberte se dirigeait vers la terrasse:

-- Vous sortez encore, Aube? dit la mre. Que ferez-vous?

-- Je... je dessinerai, je pense, fit la jeune fille en tendant
sa main nonchalante vers un carton  dessin aux rubans
soigneusement nous. Viendrez-vous avec moi, maman?

-- Non, pas aujourd'hui: votre pre peut m'appeler.

Ce n'tait jamais aujourd'hui que Mme de Menaudru pouvait sortir
avec Auberte. La jeune fille prit son carton  dessin et s'en
alla seule, avec une aisance rsigne et calme, qui tmoignait
d'une longue habitude.

La petite scne qui venait de se passer se renouvelait  peu prs
tous les jours; la mre et la fille avaient chang cent fois
dj les paroles qu'elles venaient de se dire, et sur le mme ton
affectueux, dsintress, un peu assoupi. Mais Auberte avait
senti quelque chose d'inusit dans la manire d'tre de sa mre,
un imperceptible trouble qui, chez cette nature bonne et
dtache, pouvait passer pour un indice de mcontentement ou de
malaise. Auberte pensa que son pre avait, peut-tre, une crise
de spleen plus accentue que de coutume et, quoiqu'elle dt en
subir le contre-coup, elle ne songea pas plus  s'en irriter que
d'une variation inopportune de la temprature.

Le salon donnait de plain-pied sur la terrasse dont les
minuscules parterres, en forme de coeurs, de losanges, de trfles
 quatre feuilles, de croix grecques, taient remplis de
verveines, de balsamines et de penses, et spars par de petites
alles aux cailloux ronds.

Une antique balustrade de pierre entourait cette terrasse, d'o
l'on descendait par une suite de marches trs larges sur une
grande pelouse.

C'tait ici la faade nord de Menaudru, et le chteau tant
construit en contre-bas sur la montagne, les ouvertures se
trouvaient au niveau du parc. Car c'tait encore le parc, mais du
ct de la grande montagne qui s'levait bien plus haut que
Menaudru. On ne dcouvrait de l ni champs, ni villages, rien que
des pturages et des sapins, des sapins surtout dont les
manations rsineuses chargeant l'air frais et vif, le rendaient
dlicieux  respirer.

Auberte marchait sous le feuillage indisciplin, et les branches
pntres par le soleil l'enveloppaient d'une haleine aromatique
et chaude. Elle s'avanait posment comme vers un but dtermin;
et le sentier, envahi par les arbustes chevels qui auraient d
lui faire une haie dcorative, la conduisit en peu d'instants 
un mur d'enceinte, couvert de lierre, assez dgrad pour qu'elle
se servt de ses interstices comme de marches et arrivt sans
difficult au sommet, qui tait large et rembourr de mousse.
C'tait la clture qui sparait du jardin de la Maison le parc du
chteau, et ce jardin l'emportait sur le parc en sauvages
magnificences.

De sa place, Auberte dominait le fouillis verdoyant o couraient
des frissons de vie mystrieuse. Jamais personne ne venait l; le
regard d'Auberte tait le seul qui chercht jamais la beaut de
ce recoin vierge. Depuis des annes, arbres et plantes y
allongeaient sans contrainte leurs pousses les plus folles. Il
rgnait dans ces parages une paix ardente qui enveloppait l'me
d'Auberte. Elle aimait  regarder dans le jardin, elle aimait 
sentir ce jardin prs du parc, redoublant la paix et la solitude
de Menaudru par une paix et une solitude plus compltes et plus
mystrieuses. Car, bien entendu, le jardin tait plein de
mystres pour Auberte. Dans ces massifs, sous l'entrelacement de
ses branches, passaient des ombres que le commun des mortels
appelait des cureuils ou des hrissons, des couleuvres ou des
oiseaux. Auberte savait  quoi s'en tenir.

Qui alors rcoltait les fruits tombs dans l'herbe paisse? qui
est-ce qui cueillait les grandes fleurs panouies  foison et
qui, vues de loin, dans la pnombre verte des feuillages ou sous
un embrasement de soleil, prenaient des formes et des splendeurs
inconnues?

Auberte s'emplissait les yeux de la quitude religieuse de ce
lieu. Elle avait pour s'appuyer le tronc d'un grand sapin, le
plus haut de Menaudru, qui avait pouss contre le mur qu'il
semblait tayer, et prenait racine bien plus bas parmi les ruines
d'une ancienne chapelle.

Ses branches majestueuses projetaient leur ombre noire en partie
sur Menaudru, en partie sur l'enclos voisin.

Le grand sapin tait un ami spcial d'Auberte, le large geste de
ses branches tendues tait rempli d'amour et d'un secret appel.
Et sa voix, le bruit du vent dans sa verdure immortelle... Mais
je ne vous en dirai rien, je ne parlerai pas du langage que le
sapin tenait  Auberte.

Elle l'coutait avec recueillement, sans bien le comprendre.

Elle avait cru, parfois, qu'il disait toujours et sans se lasser:
Ici, ici... Et c'est peut-tre pour cela qu'elle revenait
volontiers ici. Elle se couchait  demi sur le mur effrit et
moussu, ses yeux un peu somnolents perdus devant elle, ses mains
oisives jointes sur ses genoux.

Aujourd'hui, dans un lan soudain, elle attira l'une des branches
retombantes et cacha tout son visage contre ce feuillage
balsamique de sapin. A ce moment, elle entendit prs d'elle un
cri d'oiseau, et, sur sa jupe, tomba un fruit qu'elle prit
d'abord pour une pomme de pin, mais qui tait une figue.

Elle examina le figuier tortu, dont la tte chevelue dpassait la
cime du mur et la recouvrait de lourdes cascades vert sombre. Le
figuier se mettait-il  lui offrir ainsi ses fruits? Un autre cri
d'oiseau jaillit, si vif et si prs d'elle qu'elle tressaillit un
peu, tout en continuant  rflchir.

Comme toute sa vie avait t facile et unie, se disait-elle, un
peu engourdissante dans cette tideur gale de bien-tre moral et
physique; mais la torpeur auguste de Menaudru lui tait
favorable. Tout le monde tait si bon, sa mre, son pre et
Laurent, le fils an de M. de Menaudru, malgr leur froideur et
leur rserve extrmes, et les pauvres, les serviteurs, les
paysans, personne n'avait jamais eu pour Auberte un regard dur ou
une parole acerbe. Et elle se demandait pourquoi tout le monde
tait si bon pour elle.

Encore un cri d'oiseau, mais celui-l prolong, doux et triste,
rsonna comme une rponse qu'elle ne comprit point.

Puis un autre joyeux et moqueur, puis la chute preste d'une
nouvelle figue. Les oiseaux les plus varis s'taient-ils donn
rendez-vous dans ces parages? et quel tait l'cureuil espigle
qui visait la robe d'Auberte? Mais toutes les voix d'oiseaux
s'levrent  la fois en un gazouillis bruyant et malicieux.
Auberte se dressa vivement sur le mur et regarda dans le jardin.

Quand elle vous disait que c'tait un jardin enchant! Dans le
feuillage du figuier, deux grands yeux gris, clairs et limpides
comme une eau tincelante, la regardaient droit dans les yeux.
Et, tout autour d'elle, sur les arbres, dans les arbustes,
brillaient d'autres prunelles curieuses.

N'avait-elle pas bien devin! Le vieux jardin dlaiss ne
reclait-il pas d'incomparables merveilles?

Il avait dormi longtemps, mais voil que le sortilge tait
rompu: ses arbres s'animaient, ses fleurs se balanaient sous de
surnaturelles impulsions, la vie commenait  sourdre dans les
brins d'herbe.

Il y eut un grand froissement de feuilles, un jeune corps svelte
et long, vtu de serge bleue, se dgagea du figuier, et, sur le
mur, se dressa une jeune fille alerte et souple, tout contre
Auberte qui, dans sa surprise, faillit tomber  la renverse. Elle
fut retenue par une petite main fort vigoureuse,  l'treinte
nergique et franche; un rire vif passa entre des dents courtes,
menues, dont l'clat vraiment invraisemblable blouit Auberte.

-- Allons! n'ayez pas si peur, je suis Gillette Droy! N'allez-vous
pas vous vanouir? Je voudrais qu'Hugues vous voie.

Auberte, aussi palpitante que si l'un des grands iris de l'tang
se ft courtoisement approch d'elle pour lui parler, regardait
l'interlocutrice qui lui tombait littralement du ciel.

L'inconnue tait mise en habitante fort moderne du monde
civilis. Elle tait trs mince, trs lance, de tournure
lgante, et son type n'avait certes rien de banal. Son visage,
irrgulier et dlicat, tait accapar par ces yeux rieurs, d'un
gris ple et limpide, qu'Auberte avait vus tout  l'heure; sa
peau, si fine qu'elle atteignait une idale transparence, tait
presque uniformment rose tendre,  peine si elle s'avivait aux
joues d'une teinte plus prononce; enfin, elle tait nu-tte et
sa chevelure assez bouriffe, d'une consistance moelleuse, tait
d'un blond de chanvre presque blanc quand on la voyait sous un
certain jour, et s'clairait par instants d'une lumire
extrmement ple, un peu ferique.

-- Et qui est donc Gillette Droy? dit Auberte qui retrouvait dj
sa dignit srieuse, empreinte de douceur.

Mlle Gillette se retourna comme pour en appeler aux arbres,  la
Maison, ou  quelque invisible tmoin.

-- Elle ne sait pas qui nous sommes!... fit-elle.

Et revenant  Auberte:

-- Vous ne savez pas  qui appartient cela?

Elle embrassa du geste tout son inculte domaine avec la Maison
dont un coin de toit dpassait le feuillage.

Auberte ne pouvait croire  la vrit qu'elle voyait poindre; une
sorte d'animation amena un peu de sang  ses joues.

-- La Maison appartient  des gens qui ne l'habitent point,
fit-elle; des parents loigns  nous, je crois.

-- Oh! pour la parent, qu'il n'en soit pas question, s'il vous
plat, intercala Gillette; mais la Maison est  nous, bien 
nous. Mon pre ne pouvait pas l'habiter parce qu'il avait une
profession. Il vient d'obtenir sa retraite et nous sommes arrivs
cette aprs-midi. Eh bien! voyons...

Un mouvement s'tait produit dans les arbres voisins, puis dans
quelques buissons, et, de tous ces points, sortaient de nouveaux
personnages, enfants ou adolescents, tous de mine aventureuse,
tous nu-tte et arborant comme marque distinctive des chevelures
abondantes dont la couleur tait une nuance trs accentue ou
encore plus teinte des cheveux de Gillette. Et ils avaient tous
d'imposants sourcils clairs en croissant qui rappelaient par le
dessin, sinon par la couleur, les beaux sourcils d'Auberte.

-- Nous avons dbarqu sans crier gare ni prvenir personne,
puisqu'il n'y avait rien  garer ni personne  prvenir. Et,
conclut Gillette, je suis venue manger des figues avec quelques-uns
de mes frres et soeurs.

-- Quelques-uns? fit candidement Auberte  qui cette ribambelle
de ttes jaunes paraissait prodigieuse.

-- Oui, cinq  six seulement. Les autres sont  la maison avec
Stphanie d'Aumay, notre cousine qui nous instruit.

-- Stphanie d'Aumay?

-- Oui, elle porte un nom de votre famille; elle doit tre aussi,
en quelque faon, votre cousine, mais je vous prviens qu'elle
n'en est pas plus flatte que vous. Nous avons encore Hugues,
notre lieutenant qui voyage; Pascal, qui est  son cole
d'agriculture; Edme et Marc qui dpaqutent avec maman; mais
voil Camille, ma petite soeur, et Jacques; ces deux garonnets
sont Joseph et Antoine; notre paire de babies s'est endormie dans
quelque coin. C'est tout.

-- Ah! c'est tout, rpta Auberte tout tourdie.

-- Mais oui, dit l'imperturbable Gillette pendant que la fillette
qu'elle avait nomme Camille, et qui tait une reproduction en
miniature de Gillette, se rapprochait d'un air peu amical. Nous
tions l avant vous, nous nous sommes cachs en vous entendant
venir. Vous vous tes assise d'un air si potique sur ce vieux
mur... A quoi rviez-vous? Au trsor de Menaudru? L'avez-vous,
oui ou non, trouv? Vous savez que celui qui le trouvera en
perdra son bonheur?

C'est qu'il faudra nous en donner la moiti, si vous voulez tre
 peu prs honnte. Cela ne m'tonnerait pas que vous le gardiez
pour vous.

-- Moi? fit Auberte abasourdie.

Les autres enfants s'taient avancs peu  peu et ils finirent,
on ne sait comment, par tre tous groups sur le mur comme une
vole de pigeons. Et ils coutaient avec une dlectation
admirative les discours de leur ane.

-- Vous tes contente de nous savoir pauvres; mais je vous assure
que cela nous est bien gal, et cela vous ennuiera toujours un
peu que nous habitions la Maison.

-- Il faut bien que nous habitions la Maison puisque vous nous
avez pris le chteau, dit avec rancune Mlle Camille, dont la
longue toison tait couleur paille de seigle, tandis que le jeune
frre, sur l'paule duquel elle s'appuyait, tait pourvu de
mches courtes, frises, qui avaient positivement des teintes
d'abricot.

-- Moi, je vous ai pris... balbutia Auberte qui tombait de
stupeur en stupeur.

-- Oui, vous et votre mre, et votre grand-pre avant vous. Nos
deux grands-pres taient frres et leur aeul, qui tait le
matre de Menaudru, a lgu le chteau au mchant vtre aux
dpens du pauvre mien, qui tait pourtant l'an et s'appelait
Hugues comme mon frre. On lui a donn de l'argent, en
compensation, mais ce n'est pas l'argent qui nous importe, c'est
le chteau, d'autant plus que nos grands-parents ont perdu
ensuite leur fortune.

-- Cam, taisez-vous! dit Gillette d'un ton d'avertissement
premptoire.

-- Laissez-moi dire, puisqu'elle ne sait pas... Alors, comme
Hugues de Menaudru tait terriblement en colre, il a fait btir
la Maison sur le coin de terre qui tait  lui et qu'on ne
pouvait pas lui reprendre; et pendant que votre mre hritait 
son tour du chteau et pousait son cousin de Menaudru, maman se
mariait de son ct, fermait la Maison et s'en allait courir le
monde avec le patriarche -- c'est mon pre. -- Mais nous voil
revenus pour tout de bon et bien heureux, quoiqu'il nous en cote
d'tre dpossds: il faut bien apprendre  souffrir l'injustice.

-- Cam, fit encore Gillette, vous causez trop si vous causez
bien.

-- Vous vous figurez, continua Cam sans rien entendre, que le
chteau vous appartiendra aprs votre mre; mais nous saurons
bien vous en dloger et vous le reprendre.

-- Comment cela? dit Auberte  la fois effraye et incrdule.

-- Oh! vous n'y serez pas longtemps, fit Cam avec exaltation,
nous revendiquerons nos droits. Nous avons tous jur de
reconqurir Menaudru, Hugues et Gillette aussi...

-- C'est vrai, quand nous tions enfants, dit Gillette d'un air
indfinissable. Le serment tient toujours, et, savez-vous? je
crois bien que c'est moi qui vous reprendrai Menaudru.

-- Mais comment, comment? s'cria Auberte.

-- Ah! je n'en sais rien. D'abord, je ne marierai jamais, fit
Gillette avec conviction, comme si c'tait la premire condition
indispensable. Je me consacrerai toute  ma tche. Et ce que je
veux, je le veux bien: demandez-le-leur.

-- Oh! elle le veut bien, dirent-ils avec un difiant ensemble.

Ce choeur fit une impression lugubre sur Auberte.

-- Et quand j'aurai le chteau, reprit Gillette; on me verra 
l'oeuvre, on verra ce que je ferai de Menaudru!

-- Vous y changeriez quelque chose? fit Auberte haletante.

-- D'abord,  bas ces insipides murs qui le sparent du bois.

-- Mais... commena Auberte.

-- Et puis, dit Cam, on nettoiera proprement tout a.

Elle montra les ruines branlantes et charmantes de la chapelle
avec leurs arceaux briss, leurs pans mi-crouls, leurs fentres
bantes, o, en place de vitraux, s'encadraient des morceaux de
ciel.

-- L'on tablira sur l'emplacement une grande chapelle neuve dont
les gens de la montagne, qui n'ont pas d'glise, pourront se
servir avec nous, fit Joseph, le petit garon aux boucles
rutilantes. On percera une route pour relier la montagne 
Mirieux.

-- Et tout le monde passera sur Menaudru?... gmit Auberte.

-- On y amnera l'eau  torrent, ce qui nous procurera par la
mme occasion la lumire lectrique, fit allgrement Antoine, et
nous dverserons sur Mirieux notre superflu de lumire et d'eau.
Notre tlphone se raccordera  celui de Besanon.

-- Un peu plus tard, dit Gillette qui semblait s'amuser beaucoup.
Commenons par le plus press. Je compte au moins trente-cinq
fentres  percer sur-le-champ. Je dmolirais plusieurs
murailles. J'enlverais le toit du grand pignon pour avoir une
galerie avec des baies vitres sur tous les points de l'horizon.

-- A la place des serres, on installerait nos ateliers, nos
classes et l'ouvroir que les religieuses de Mirieux doivent nous
organiser, annona Joseph. On mettrait les serres  la place du
salon qu'on changerait d'tage, et la salle des gardes
deviendrait notre salle de jeux.

-- Quant aux arbres, fit encore Gillette, ils sont dsordonns.
Nous nous livrerons  un grand abatage.

-- Mes arbres...

Ce fut un cri d'indignation.

-- Ils touffent le chteau. Il faut laguer, couper, arracher un
peu partout.

-- Non, non...

-- Il faut donner de l'ouvrage  notre scierie neuve: coupons les
sapins. Les chnes masquent la vue:  bas les chnes...

Dans un irrsistible mouvement de douleur, Auberte se couvrit le
visage de ses deux mains pour ne plus entendre ces voix
inexorables, pour ne plus voir cette horde de jeunes vandales
acharns, brlant d'apporter la destruction, la profanation 
Menaudru, de rompre l'enceinte sacre de ses vieilles pierres et
de ses antiques verdures pour faire pntrer  grand fracas la
vie moderne avec ses inventions vulgaires, son tumulte sacrilge,
dissiper l'ombre austre, pieuse, l'ombre des sicles, pour
livrer passage au grand jour inquisiteur, au grand air de tout le
monde.

Ils taient tous debout, les yeux brillants, dans leur
enthousiasme destructeur, le bras lev, prts  excuter leurs
menaces... Elle crut que c'tait fait, qu'ils taient dj les
matres. Elle voila plus troitement son visage et, balanant sa
tte dsespre, soupira:

-- Mon Menaudru!...

-- Mais ce ne sera plus votre Menaudru, riposta Gillette qui
prenait feu  son tour. Nous vous forcerons bien  en convenir.

-- Ne croyez pas que nous vous laisserons en repos; notre serment
tient plus que jamais, et vous n'en avez pas fini avec nous,
poursuivit Cam. N'avez-vous pas honte de nous prendre notre
place? Car vous nous prenez notre place, vous couchez dans mon
lit, vous regardez par ma fentre...

-- Tenez, s'cria Gillette, cela me dvore quand j'y pense et je
vous dteste...

Et la petite Cam dit d'un ton fanatique:

-- C'est moi qui la dteste le plus!

Sur cette dclaration, toute la bande s'branla. Quelqu'un avait
murmur le mot de patriarche. Il y eut un sauve-qui-peut si agile
qu'en peu de secondes, Auberte se trouva, comme par miracle,
seule sur son mur. Elle regarda avec effarement autour d'elle. Le
jardin tait aussi muet que le parc, pas un arbre ne bruissait,
il ne restait pas un indice de l'apparition, et Auberte fut en
droit de croire qu'elle avait rv l'inconcevable attaque qui
venait de la terrifier.



II



On tait au soir. Aprs s'tre habille et recoiffe pour le
repas, Auberte avait dn avec ses parents en grande crmonie.
En grande crmonie, le repas pompeusement servi par des
domestiques en livre funbre, avait droul l'immuable
ordonnance de ses services, et Auberte, assise  la droite de son
pre, avait eu tout le loisir de regarder en face d'elle la place
vide de Laurent.

Le changement de costume, l'impression rafrachissante des
ablutions de sa toilette avaient effac de la jeune fille le
trouble des dernires heures; sa frayeur s'en tait alle avec
l'ardeur de sa grande motion. Il ne lui restait plus qu'un peu
d'inquitude, et c'tait  bien peu de chose prs l'Auberte de
tous les jours qui avait rempli son rle de jeune patricienne
docile et passive  la table de son pre.

La famille passa au salon, M. de Menaudru, qui tait un grand
vieillard ple et taciturne, prit une Revue. Il lisait en tenant
sa brochure loin de ses yeux. A l'autre bout de la grande table,
Aube, prs de sa mre qui tirait l'aiguille, maniait lentement
une navette  filet. Dans le cours de la soire, un domestique
apporta un chiquier de grand prix. Mme de Menaudru laissa son
ouvrage pour jouer aux checs avec son mari, et Aube resta seule
 sa place. Sa silhouette se dessinait frle, gracieuse, un peu
affaisse dans le demi-jour des lampes.

C'tait le mme salon o Auberte avait chang quelques mots
cette aprs-midi avec sa mre; mais la pice, dj mlancolique
en plein jour, devenait glaciale  cette heure, alors que ses
fentres closes la barricadaient contre les douceurs de la nuit,
le parfum des corbeilles de la terrasse. Une tristesse tombait
des murs peints en blanc, des tentures longues et troites, elle
manait des deux joueurs dont l'attitude dcelait un dcent et
inconsolable ennui, une application dsintresse. Aube
s'efforait de se tenir droite sur sa chaise haute, aux pieds en
fuseau. Elle avait pass l tant de soires semblables, tant
d'heures indiciblement monotones, que toute cette monotonie
accumule semblait peser  la fois sur ses paules. Les veilles
de Menaudru se succdaient comme les mailles du filet dont elle
alignait  l'infini les rangs identiques. Si Laurent avait t
l, il aurait jou aux checs avec son pre, et Mme de Menaudru
restant auprs d'Auberte, lui aurait lu, de temps en temps, 
demi-voix, quelques passages des Jeunesses clbres.

Le livre restait ferm  ct d'Auberte, Auberte n'essayait pas
de lire.

-- Pourquoi somme-nous brouills avec les Droy?

Ces mots s'levrent tout  coup dans le silence, prenant 
l'improviste jusqu' Auberte qui les avait inconsciemment
prononcs. Une teinte plus grise envahit le visage de la
Comtesse, qui effleura son mari d'un regard furtif, rapide.

-- Pourquoi parlez-vous d'eux? dit M. de Menaudru.

-- Parce que je les ai vus aujourd'hui, repartit Auberte qui ne
manquait point,  sa faon pose, d'une certaine vaillance.

Les yeux froids du pre s'attachrent avec une sorte de
compassion sur le Comtesse, dont les lvres tremblaient.

-- Votre mre a eu lieu de se plaindre comme moi de ces gens. Ils
se sont mal conduits  notre gard.

-- Eux?

-- Non, pas eux-mmes, mais les parents de Mme Droy. Il y a eu
des paroles regrettables changes, bien qu'ils se soient
inclins devant la loi et les faits.

-- Est-il vrai, reprit Aube dont le coeur battait  grands coups,
mais qui tait rsolue  lucider le problme, est-il vrai que ce
sont eux qui auraient d avoir Menaudru?

Sa voix faiblit dans l'angoisse que lui causaient de pareils
mots.

-- Ils se sont plaints, mais tout a t fait selon la justice,
dit la Comtesse frmissante qui regardait toujours son mari pour
chercher une lui une caution.

M. de Menaudru rpondit nettement:

-- Ils auraient eu le chteau si leur grand-pre, qui tait libre
de ses actions, avait jug bon de le leur donner et d'en
dpossder votre mre.

Le Comte se tut et il tait facile de voir,  sa contenance,
qu'il considrait la question comme irrvocablement close.

-- Aube, dit la voix incertaine de Mme de Menaudru, vous ont-ils
inquite? que vous ont-ils dit? Chre enfant, si leur voisinage
nous est trop  charge,  nous quitterons Menaudru pour l'automne.

Aube lui rpondit de loin par un petit signe de tte trs grave
et trs tendre, et la partie d'checs continua.

Mme de Menaudru ne souponnait pas les menaces et les reproches
qui avaient si inopinment assailli Auberte, produisant dans sa
vie gale l'effet d'un obstacle irritant qui en dtournerait
momentanment le cours.

Oui, Aube avait t blme, accuse, pour la premire fois depuis
qu'elle tait au monde. Ces Droy taient des gens dangereux,
presque abominables. Aube tait bien aise de savoir leurs
revendications injustes; mais leur prsence allait empoisonner
Menaudru. Cependant, elle se rappelait l'treinte forte et
sincre d'une petite main qui, au moment o elle chancelait sur
le mur, l'avait si fermement retenue. C'tait comme la
manifestation d'une volont qui aurait imprieusement pris
possession d'elle.

Auberte glissa dans l'embrasure de la fentre, une embrasure
profonde comme une chambrette. Ah! par exemple, elle dfiait bien
Gillette d'abattre ces murs... Aube cherchait  voir dans
l'obscurit du dehors; la Maison tait l, tout prs, presque 
porte de la voix, attirante et redoutable, avec cette vie
intense qui maintenant se dgageait d'elle et traversait le
rempart des pierres et des arbres de Menaudru.

Que faisait Gillette ce soir, au milieu du troupeau qu'elle avait
une si originale faon de diriger? Elle pressentait que Gillette
ne devait pas faire de filet. Ils avaient numr tant de choses,
cela impliquait des occupations si varies et nombreuses, que
rien qu'en y songeant, Aube tait lasse. Ils avaient parl
d'ateliers, qu'y faisaient-ils? Et d'une salle de jeu, ils
s'amusaient donc?

A dix heures, on apporta le bougeoir de Mademoiselle.

Auberte prit cong de ses parents et suivit Jeanne, sa
gouvernante, qui marchait la premire, portant le flambeau.

Elles traversrent des appartements dserts, des corridors
tortueux. Le chteau avait t pill au moment de la Rvolution.
Ses propritaires l'avaient compltement remeubl sous le premier
Empire. C'tait de cette poque que datait presque tout le
mobilier, et le style empire donnait un aspect particulier  ces
pices o l'on se serait attendu  rencontrer surtout les bahuts
sculpts, les chaires monumentales et tout le massif appareil du
moyen ge.

Elles arrivrent  la fin dans la chambre d'Auberte. La jeune
fille habitait l'aile burgonde; ses larges fentres, prs
desquelles aboutissait l'extrmit des contreforts, plongeaient
sur les valles. L'un des murs de cette chambre touchait  la
Maison.

Jeanne dshabilla Aube, la coiffa pour la nuit.

-- On n'a pas des cheveux comme a, marmottait orgueilleusement
la vieille servante en arrangeant la belle tresse interminable
aux fugitifs reflets lumineux.

Jeanne se retira, emportant le bougeoir, d'aprs le rglement qui
dterminait dans ses plus minutieux dtails le service d'Auberte.

Auberte resta seule, tendue les yeux ouverts dans son lit aux
quatre colonnes duquel taient fixs les rideaux de soie rouge,
mince et bruissante.

..... Le lendemain tait un dimanche. L'assistance put admirer 
l'glise, dans deux bancs jusque-l inoccups et qui faisaient
audacieusement face aux bancs de Menaudru, une thorie de ttes
juvniles aux cheveux jaunes; du paille incolore  l'orange,
toute la gamme tait dignement reprsente; les deux babies qui
terminaient cette glorieuse srie donnaient vraiment  penser
que, d'aprs une opinion en honneur dans leur famille, les bls
mrissant sur la tte des autres n'taient encore, sur leurs
petites caboches enfantines, qu' l'tat de bls verts.

Il y avait, dans les bancs combles de la Maison, seulement ce que
Gillette aurait appel: quelques-uns d'entre nous, car il
manquait encore  la tribu le pre et les deux fils ans qui
avaient assist  la premire messe. L'attitude des Droy tonna
Auberte; elle tait  la fois si pntre et si franche qu'ils
semblaient respirer, dans l'glise, une atmosphre rvre et
familire. L'me d'Auberte tait naturellement et tendrement
pieuse, quoique ses parents, dans leur indolence, peut-tre dans
une crainte secrte de favoriser en leur fille un attrait trop
puissant, n'eussent pas fait chez eux de la religion la force
vivante qui imprgnait visiblement le coeur des jeunes Droy, si
elle ne disciplinait pas encore l'exubrante vitalit de leur
manire d'tre.



Ceux qui avaient compt sur la sortie de l'glise pour mieux
examiner les nouveaux paroissiens, en furent pour leurs frais de
curiosit, car, de la faon la plus prestigieuse, toute la
jeunesse Droy se trouva soudain  bicyclette et lance grand
train sur la route, les correctes toilettes des filles s'adaptant
par quelque prodige  cet emploi mouvement. Les babies elles-mmes
disparurent, escamotes par les bras complaisants de leurs
ans. Et de cette phalange agile, il ne resta plus l que Mme
Droy avec une grande jeune fille, fort belle, qui devait tre
l'institutrice. Elles prirent  pied le chemin que les intrpides
gravissaient  grands coups de pdale.

Mme Droy tait de haute taille, maigre, sans beaut, de tournure
trs jeune, avec d'abondants cheveux gris qui dbordaient de son
chapeau rond; elle avait l'empreinte de la race dans toute sa
personne nergique. Ses enfants tenaient visiblement d'elle, les
plus laids comme les autres.

Sa campagne tait franchement belle, d'une beaut fine et
classique qui forait l'admiration, en mme temps que
l'expression hautaine et raffine de ses manires, de son visage,
inspirait une rserve difficile  vaincre.

Une grande calche ouverte, qui ressemblait un peu  une berline,
attendait la famille de Menaudru. Les chtelains y montrent
hirarchiquement avec Auberte, et le lourd quipage prit  un
trot modr la direction de Menaudru, semblant protester de toute
la pesanteur de sa masse, de la majest de son allure, contre la
dsinvolture du mode de locomotion qu'on venait de donner en
spectacle aux yeux scandaliss des matres de Menaudru.

L'aprs-midi du dimanche avait toujours baign Auberte d'une paix
spciale qu'elle aurait redout de rompre; et, gnralement 
l'heure o tombait le crpuscule dominical, elle voyait plus que
jamais la vie comme un nbuleux rve.

Aujourd'hui, le soleil tait clair sur les sapins, elle projeta
d'aller trs loin dans le parc cueillir des digitales. Elle alla
si loin qu'elle sortit du parc par le ct de la montagne en
apercevant plusieurs digitales de toute beaut qui levaient, de
place en place, leurs hautes tiges droites et arrogantes. Elle
entendit alors,  quelques pas d'elle, le son des grelots d'Olge.
Elle avait dit qu'on harnacht la mule pour l'heure des vpres;
mais cela n'expliquait pas qu'une bte de cette sagesse court
les bois en qute d'aventures.

Aube, bnissant le sort qui l'amenait si  propos pour capturer
la fugitive, s'avana et ne vit point Olge. Les grelots sonnrent
un peu plus loin avec un bruit doux et mutin.

-- Olge, Olge!

Auberte marcha encore et le son des grelots recula. Puis il se
rapprocha de nouveau, mais, cette fois, dans une alle adjacente
o s'engagea Auberte. Ce devait tre le fantme d'Olge qui
agitait ses grelots, car la mule demeurait invisible. Plus elle
s'enfonait dans le bois, plus Auberte sentait l'impossibilit
d'abandonner l'imprudente en parages si inconnus. Ce bois
contenait de malicieux gnomes qui toffaient de lgers rires en
entranant Olge. La majest sombre des grands sapins emplissait
Auberte d'une crainte presque religieuse.

-- Olge, Olge!...

Elle ne distinguait point le pas de sa mule, rien que le cher
bruit de ses grelots, toujours proche et toujours fuyant,
douloureux comme le contact d'une coupe qui se retirerait sans
cesse de vos lvres. Cette course semblait ne point devoir finir:
Auberte aurait-elle  courir toujours ainsi, par des chemins
ensorcels qui ne conduisaient nulle part,  suivre un appel
caressant qui la trompait!

Au bout d'une heure, elle arriva dans une clairire, tapisse de
campanules. L, on n'entendait plus les grelots; le silence
parfait oppressa Auberte, et, lasse  pleurer, ne sachant plus o
elle tait, elle s'assit sur un fragment de roche.

L'horizon tait born par les sapins dont les crtes noires,
tages en amphithtre, se profilaient immobiles sur le ciel
bleu. Un filet d'eau s'chappait d'une petite source, Auberte se
pencha pour y rafrachir ses lvres tremblantes. C'tait peut-tre
une eau enchante qui allait l'endormir l sans qu'elle pt
repartir. Elle se redressa et, la bouche encore humide d'eau
pure, elle cria: Olge, Olge!

-- Qui appelez-vous? Que voulez-vous? Et que faites-vous chez
moi?

Elle rpondit sans grande surprise -- il n'tait pas tonnant que
le gnie de ces lieux dfendt son domaine:

-- J'ai suivi Olge.

-- Olge, qui qu'elle puisse tre, vous a mene trop loin. Vous
tes sur le territoire de la Maison. Savez-vous que votre pre
m'a fait interdire le passage de son bois?

-- Je ne sais pas o je suis, repartit Aube avec dignit.

-- Venez, alors.

Elle regarda le prince charmant qui lui offrait si cavalirement
son secours, et elle le jugea digne de confiance. Il reprit du
ton vif et dcid qui semblait lui tre habituel:

-- Ainsi, Olge s'est enfuie?

-- Oui, dit Auberte impressionne par le souvenir de sa course
vaine. Jamais elle n'a rien fait de semblable. Elle est la mule
la plus docile, la meilleure. Et, pourtant, elle ne m'a pas obi.
Elle reculait devant moi sans que je puisse la rejoindre.

-- C'est un tour de ces garnements! s'cria le promeneur frapp
d'une subite illumination.

-- Monsieur...

-- Oh! c'est des miens que je parle, fit-il allgrement, de mes
garnements particuliers. Aussi vais-je vous reconduire. Je
jurerais qu'Olge est en ce moment chez vous.

Elle le regarda encore et dit, d'un ton de simplicit pensive:

-- Vous tes un Droy?

Il rpondit un peu schement:

-- Je suis Droy lui-mme.

-- Pas le patriarche? murmura-t-elle incrdule.

Etait-il possible que cet homme sec, alerte, encore jeune, ft le
pre de cette redoutable ligne? C'tait, en tout cas, un
patriarche d'aspect bien entreprenant, rsolu, svelte, plein
d'activit et de force. De fait, son visage intelligent portait
de nombreuses rides, sa chevelure rase, toujours ardente sous la
lgre cendre du temps, semblait avoir flamb; elle avait des
ombres rouilles comme les gerbes qui sont restes trop longtemps
dehors  l'automne.

-- Le patriarche, si vous voulez, cela ne m'empchera pas de
remettre Mlle de Menaudru dans le bon chemin, dit-il.

Elle rpliqua d'un ton calme, un peu attrist:

-- Vous tes fch contre nous parce que nous avons le chteau.
Mais je vous assure que c'est juste et que nous ne vous avons
rien pris. Alors, pourquoi nous en vouloir?

Il tressaillit devant cette ignorance touchante de la vie, de
toutes les conventions qui rgissent et entravent les plus
indpendants. Et il dit, dans une impulsion de surprise:

-- Quelle drle de petite crature vous faites!

Personne n'avait jamais appel Auberte petite crature: elle
pensa que cet homme exceptionnel manifestait son mcontentement
contre elle. Mais elle s'aperut qu'il riait.

-- Figurez-vous, reprit-il, que j'ai cru  une apparition quand
je vous ai vue dans ce site romanesque, auprs de cette source.
Je vous ai prise -- Hugues lui-mme s'y serait tromp -- pour la
fe errante des grandes sapinires. Et j'ai regard, Dieu me
pardonne, si vous n'aviez pas une couronne de cyclamen dans vos
cheveux. Mais vous portiez seulement une digitale. Ma petite
princesse gare, venez-vous souvent dans les bois?

-- Pas si loin; je reste sous les arbres de Menaudru.

Singulirement mise en confiance par son compagnon, elle
poursuivit:

-- Je me promne et je pense.

-- Vous pensez, vous vous promenez et c'est tout. Vous ne vous
ennuyez pas  penser toujours?

-- Je pense aux choses impossibles, aux mondes qu'on ne voit pas;
je pense jusqu' ne plus savoir dans quel monde nous sommes, Olge
et moi.

Ils avaient quitt le bois, ils approchaient de la Maison. Oui,
le pied d'Auberte foulait l'herbe du jardin; les rgions qu'elle
avait si souvent contemples de loin s'ouvraient devant elle et
elle ressentait  la fois une hte et une souffrance d'en sortir.

M. Droy s'arrta; il dit brusquement:

-- Je ne devrais pas vous comparer  mes dtestables enfants,
mais si j'avais une fille comme vous...

Elle levait sur lui un long regard interrogateur et candide. Il
refoula les paroles qui lui montaient aux lvres, et il acheva
avec un air de respect et de piti:

-- Je... Je l'aimerais beaucoup.

Auberte sortit par une petite porte qui ressemblait  une ogive
de lierre et se trouva dans un pr de Menaudru.



III



Six semaines avaient pass. Laurent tait de retour  Menaudru.
Bien qu'il ft d'un caractre aussi peu expansif que son pre, la
prsence de son grand frre tait douce  Auberte. Elle aimait 
avoir auprs d'elle ce compagnon qui tait toujours prt 
l'couter, s'il ne lui rpondait gure.

Comme le lendemain une affaire appelait Laurent dans une de leurs
fermes voisines, Auberte insista pour l'accompagner une partie du
chemin. Laurent accepta; le frre et la soeur se mirent en route
sous le beau soleil qui rpandait jusque dans les fourrs du parc
une clart rchauffante et joyeuse.

Laurent avait trente ans au moins. A part quelques voyages, des
sjours annuels  Paris ou chez un oncle qui l'avait lev, il
avait toujours habit Menaudru depuis le second mariage de son
pre. Sous son extrieur indiffrent et froid, il avait t un
beau-fils modle pour la Comtesse, un bon, un trs bon frre pour
Auberte.

Elle le regardait aujourd'hui, en cheminant  son ct, comme si
elle le voyait pour la premire fois. Il tait trs grand, trs
mince, d'allure extrmement distingue. Il avait l'air hautain,
ce qui tenait  sa dmarche,  ses manires,  son physique, plus
qu' son caractre. Son visage tait grave et ennuy; une
ressemblance perceptible avec le Comte frappa Aube comme une
dcouverte. Elle pensa tout  coup qu'elle et Laurent vivraient
ensemble  Menaudru, quand leurs parents ne seraient plus l.
Laurent deviendrait, avec les annes, tout pareil  son pre,
elle l'image de la Comtesse; ils passeraient leur temps, ils
traneraient leur vie comme le faisaient les chtelains actuels;
elle se figura voir le couple qu'ils seraient tous deux le soir,
assis seuls dans le grand salon; elle frissonna. Sa bouche
formula une question involontaire:

-- Laurent, demanda Auberte, pourquoi vous ennuyez-vous?

Il l'examina une seconde et rpondit avec enjouement:

-- Mais, ma petite soeur, parce que la vie n'est pas tous les
jours amusante.

-- N'est-ce pas? fit-elle proccupe. Il y a des choses que je ne
m'explique pas, mais que vous, un homme, vous devez comprendre.

Elle le regardait avec une confiance mlancolique et tendre,
persuade que lui, qui tait un homme, pouvait dbrouiller
l'accablante nigme.

Elle poursuivit du mme ton perplexe, un peu plaintif:

-- Il y a peut-tre un moyen de la rendre plus intressante; il y
a peut-tre quelque chose  trouver... Je ne sais pas, moi; mais
vous, Laurent...

Non, Laurent ne savait pas non plus. Peut-tre n'avait-il pas
beaucoup cherch. Il s'tait ennuy  fond et en conscience
depuis qu'il tait au monde; il avait tch de le faire
honntement, en homme bon et en galant homme, c'est tout ce qu'il
pouvait dire. Seulement, il ne le dit pas.

-- Laurent, si vous voyagiez davantage?

-- Je ne puis quitter souvent la maison sans faire croire que Mme
de Menaudru n'est pas pour son beau-fils une excellente mre. Et
puis, ajouta-t-il sans la moindre effusion, il y a vous, Auberte.

Au bout d'un instant, elle glissa timidement sa main dans la main
gante de son frre et murmura:

-- Si vous voulez, Laurent, je jouerai avec vous aux checs.

Laurent sourit avec bont en caressant la petite main de sa
soeur.

-- Chre Aube, les checs ne me distraient gure.

-- Alors, dit-elle ouvrant des yeux d'admiration, vous y jouez
pour distraire le Comte et pour que maman ait une heure de
libert? C'est trs bien, mon frre Laurent, vous tes bien
meilleur que moi.

Il sourit de nouveau en disant:

-- Vous tes venue assez loin, nous voil sur le chemin public.

-- Est-ce que je ne pourrais pas me reposer un instant ici?

Elle dsigna une sorte de tertre moussu, domin par une belle
haie o fleurissaient de grands liserons larges et clatants de
blancheur comme des lis. Les pruniers d'un jardin rustique
jetaient une ombre mouvante sur le sol. Le chemin tait troit et
peu frquent;  quelques pas, commenaient les ombrages d'une
extrmit du parc. Laurent laissa Aube s'asseoir pour reprendre
haleine en lui recommandant de ne pas s'attarder, et, comme il
tait attendu, il continua sa route.

Quand il se fut loign, Aube se retourna  demi pour considrer
une maisonnette ferme, dont cette haie bordait l'enclos; ce
mouvement lui fit apercevoir deux personnes qui venaient droit 
elle et dans lesquelles elle reconnut, avec une certaine
apprhension, Gillette et Camille Droy.

Mais, tout  coup, Camille chappa  sa soeur, qui voulait la
retenir, et s'esquiva. Gillette s'avana seule avec une
promptitude et une rsolution irrite qui ne pouvaient prsager
que des intentions hostiles.

-- Enfin! cria de loin Gillette. Il y a assez longtemps que je
vous poursuis et que je vous cherche. Mais impossible de vous
rencontrer seule!

Plus de doute, c'tait bien  Aube qu'elle en voulait. Laurent
tait trop loin pour que sa soeur pt le rappeler; la maisonnette
semblait dserte. Cette fois, le voeu menaant de Gillette tait
accompli: elle tenait la pauvre Auberte seule, sans protection et
sans dfense.

Gillette marchait toujours imptueusement, comme  l'assaut;
quand elle toucha Auberte, celle-ci ferma les yeux, puis elle les
rouvrit d'bahissement en entendant Gillette dire tout d'un
souffle:

-- Je vous demande pardon du mauvais tour que nous vous avons
jou avec votre mule. C'tait absurde de notre part. Pardonnez-nous
le plus vite que vous pourrez, s'il vous plat.

Et comme Auberte, subjugue, la contemplait sans rpondre,
Gillette reprit:

-- Le patriarche, qui est fin comme l'ambre, a reconnu tout de
suite notre griffe et nous avons reu une algarade... Vous ne
vous faites pas une ide des algarades du patriarche!

-- Mais si, presque... aurait dit Auberte si elle avait pu dire
quelque chose.

-- Il n'y a que celles d'Hugues qui l'emportent. Si bien que nous
sommes en disgrce pour nous tre amuss de vous et vous avoir
fait battre la campagne, -- c'est le mot. Et nous ne rentrerons
en faveur qu'aprs vous avoir prsent nos excuses. Aussi, comme
le patriarche est la prunelle de nos yeux, pensez si j'ai couru
aprs vous depuis l'incident. Au dernier moment, Cam n'a plus pu
se dcider; elle a pris la poudre d'escampette, me laissant toute
seule pour la corve... la commission. La vrit est que Cam vous
en veut plus que jamais. -- Oh! mais c'est qu'il faut me
pardonner, dpchez-vous. Est-ce que vous allez faire la
mchante? Vite, vite, que je puisse dire au patriarche... ouf:
c'est fait.

Sur un demi-sourire d'Aube, elle passa de cet tat orageux  une
complte amnit. Elle s'assit par terre  ct d'Auberte, aussi
anantie par cette intimit subite qu'elle l'avait t par la
vhmence accusatrice de Gillette, en une prcdente occasion.

-- Et maintenant, dit Gillette, je ne vois pas pourquoi je ne
m'accorderais pas un peu de repos. Dites-moi, petite princesse,
qui tait avec vous tout  l'heure? Votre prince, je suppose?

-- C'tait mon frre, rpondit dlibrment Auberte, mon frre
Laurent de Menaudru.

Gillette se mit  rire.

-- Ah! mon Dieu, qu'il est donc correct!... Vous n'en avez pas
froid de le regarder?

Elle essaya de reprendre son srieux, mais elle riait malgr
tout.

-- Je ne comprends pas, fit Auberte offense.

-- Non, c'est ce qu'il y a de comique. Il est toujours comme a?

Elle imita la tenue glaciale et distingue de Laurent, au point
qu'Aube ne put s'empcher de sourire encore.

-- Il est excellent et je l'aime, dit-elle.

-- Eh bien, je vous en fais mon compliment, dclara Mlle Gillette
qui domina enfin son fou rire pour ajouter:

-- C'est lui qui aura Menaudru et pas vous.

-- Menaudru sera  moi, repartit Auberte, comme il est  ma mre.
Laurent n'est malheureusement pas mon vrai frre. Il est trs
riche, mais il n'aura pas Menaudru.

-- Allons, tant pis, j'aurais eu encore plus de plaisir  le lui
reprendre qu' vous.

Mais Auberte, suivant une ide qui l'obsdait, dit presque bas:

-- Vos frres ans ne ressemblent pas au mien?

-- Mes frres?... au vtre?...

Gillette rit de plus belle.

-- Non, non, Dieu merci, demandez au ciel de ne jamais vous
trouver au milieu de nos garons. Ce sont des monstres dchans,
fit-elle avec un mlange de fiert et de tendresse.

Aube tira de l'aveu cette conclusion tonnante:

-- Alors, vous vous amusez beaucoup?

-- Beaucoup, dit Gillette sans ambage. Nous avons bien nos
ennuis, mais nous nous amusons a coeur joie.

-- Que faites-vous? demanda Aube un peu honteuse de sa question.

-- Il faut vous dire que je ne suis pas dans les plus
raisonnables. Hugues, Stphanie, Edme nous tiennent en respect,
bien qu'Edme soit ma cadette.

-- Mais enfin? insista Auberte, sa curiosit surmontant la
crainte que lui causaient les faons primesautires de
l'impulsive Gillette.

-- D'abord, nous avons beaucoup de besogne, les grands surtout;
les enfants  soigner,  instruire, maman  aider... Nous sommes
trop nombreux pour tre riches. On ne peut pas avoir tous les
bonheurs  la fois, acheva-t-elle avec un sourire gnreux qui
mettait une vritable beaut sur sa jolie figure rose et
piquante. Le bon Dieu ne nous mnage pas les devoirs  remplir,
mais il nous reste du bon temps. Nous faisons de la musique, des
lectures en quantit; nous jouons des charades, des comdies que
nous composons... Oh! je vous assure que vous en inventeriez
autant sans peine. Edme a de la voix, Stphanie d'Aumay chante
comme un ange qu'elle est...

-- C'est votre institutrice?

-- Notre cousine. Edme en ce moment est absorbe par Marc. Mais
elle nous reviendra. Cam passe sa vie  tomber d'un embarras dans
l'autre, elle dploie la plus active ingniosit  s'attirer
d'impayables msaventures. Et les garons... L'autre jour, nous
avons trouv, dans le pupitre de Joseph, une description lyrique
qui dbutait par: La lune cachte le ciel de son pain monstrueux.
Mais je n'en finirais pas de tout vous dire, les enfants font
tant de folies... soupira vertueusement Gillette, s'levant
au-dessus de ces errements qu'elle dplorait.

Et les bonnes veilles que nous avons! Quel tapage... Je m'tonne
que votre chteau n'en soit pas branl...

-- Non, fit Aube avec un sourd regret, les murs sont pais, on
n'entend rien.

-- Quand nous sommes trop insupportables, on nous met au piquet,
c'est--dire les petits  partir d'Antoine; mais quelquefois le
patriarche se trompe et nous y passons tous.

Auberte n'osa pas avouer son ignorance du supplice en question,
et le piquet se revtit dans sa pense des plus sduisantes
couleurs.

-- Il fait bon ici, je vais prendre mon ouvrage en attendant que
Cam se dcide  me rejoindre, dit Gillette tirant un tricot gris
de sa poche. Nous faisons quarante paires de chaussons. Maman a
pris la part d'Edme, Stphanie aidera Camille qui est paresseuse
comme un loir. Nous avons nos quarante paires  fournir avant la
fin du mois, c'est pour les lves d'un orphelinat agricole qui
est annex  l'cole de Pascal. Quand je pense  ce que nous
aurons  faire ici, o il n'y a pas d'ouvroir; tout est 
organiser, si les gens s'y prtent. Qu'est-ce qui vous ptrifie?
Est-ce que vous n'avez jamais rien fait?

-- Mais si, dit Aube, j'ai mon ouvrage  la maison, du filet. Je
fais beaucoup de filet, quand je travaille. J'ai tricot aussi
une brassire pour l'enfant de notre jardinier; mais, dit-elle
avec dcouragement, les bras du poupon n'ont jamais voulu entrer
dans les manches.

-- Et alors, dit Gillette trs gaye, vous avez repris votre
filet perptuel. Il faudrait qu'Hugues vous entendt. Vous tirez
la navette, ou bien vous allez vous asseoir au cimetire.

Je comprends que vous ayez l'air un peu somnambule; le patriarche
prtend que vous tes une petite mangeuse de lotus.

A cet instant, une fillette, qui passait dans le chemin avec une
chvre, s'arrta peureusement sur un signe d'Auberte.

-- Bonjour Zo, fit Gillette avec entrain. Quand viendras-tu
arracher l'herbe de mon parterre et gagner ce que je t'ai promis?

-- Elle ne veut pas, rpondit la petite  demi tourne vers Aube,
comme si c'tait la jeune princesse de Menaudru qu'elle dsignait
par cet _elle_ rancunier.

-- Ta nourrice ne veut pas? demanda Gillette.

Zo refusa de rpondre.

-- Vous connaissez donc Zo? demanda Aube.

-- Je l'ai rencontre qui pleurait, ds le premier jour de mon
arrive.

-- Je ne sais ce qu'a cette enfant,  pleurer toujours, reprit
Auberte. Elle est souvent indocile.

Elle s'arrta, considra avec piti la minuscule coupable aux
allures mornes et lourdes, aux cheveux plants bas, aux yeux
couleur de fume. Elle se raidit pour poursuivre sa remontrance.

-- Je ne suis pas contente de Zo, parce qu'elle est sale et
qu'elle jette des pierres aux autres enfants.

Zo avana brusquement sa main comme une patte de chat sauvage,
mais elle se retira aussitt et s'loigna, bondissant derrire sa
chvre.

-- Quelle misrable petite bambine, fit Gillette mditativement;
il en tiendrait quatre comme elle dans les robes uses de
Camille.

-- Zo n'est si malheureuse que par sa faute, rpliqua Aube avec
une paisible assurance. C'est ma petite protge. Ses parents
sont morts; elle a t recueillie par une brave femme qui l'lve
et  qui je donne une pension.

-- Une brave femme? En tes-vous certaine? Zo ne va pourtant ni
 l'cole, ni au catchisme. Le chagrin et la faim sont crits
sur la figure de cette petite. Elle a l'air irascible, j'en
conviens, mais pas mchante, et j'ai aperu la femme dont vous
parlez.

-- Dj? dit Auberte qui s'effrayait presque de voir Gillette,
aprs six semaines de sjour, plus au fait qu'elle-mme des
particularits du pays.

-- Oui, elle s'appelle Hermance. Cela ne me surprendrait pas
qu'elle batte la fillette et qu'elle l'affame.

-- Oh! s'cria Auberte suffoque.

-- En cette minute mme, peut-tre qu'elle la bat pour lui
prendre l'argent que vous ne lui avez pas donn.

Aube tendit le bras pour repousser cette vision.

-- Mettez-vous  la place d'Hermance, poursuivit l'impitoyable
Gillette. Comment une paysanne avide et sans aucuns principes
religieux n'aurait-elle pas envie de donner  l'enfant, au lieu
de tartines beurres qui lui reviendraient trs cher, un grand
nombre de taloches qui ne lui cotent rien et lui procurent une
dtente salutaire?

Et Gillette se trmoussa comme si elle avait bonne envie de
s'accorder sur l'heure, et aux dpens d'Hermance, la consolation
qu'elle venait de mentionner.

-- Je fais ce que je peux, dit Auberte avec douceur: je n'ai pas
que Zo, je m'occupe encore de l'asile.

-- Oui, vous entrez en petite princesse imposante prs des
marmots bouche be. On vous montre les plus sages, vous leur
donnez un bonbon sans mme embrasser les mieux lavs, et vous
sortez au milieu de leurs rvrences.

-- Vous m'avez vue? s'cria Aube divertie et impatiente par
l'exactitude du tableau. Mais mes vieilles  qui je fais
l'aumne...

-- La vieille Catherine, par exemple, dans la hutte malsaine de
laquelle je gage bien que vous n'tes jamais alle.

-- Olge ne passerait pas dans le chemin qui conduit chez
Catherine.

-- Et c'est l ce qui vous arrte?

Elle considra les petits pieds idalement chausss, tendus
languissants sur l'herbe et qui semblaient si peu faits vraiment
pour de rudes sentiers, et elle s'adoucit pendant qu'Auberte se
contraignait  dire:

-- Vous ne savez comme c'est difficile d'aider les gens.

A qui le dites-vous? fit Gillette qui, cette fois, se remit 
rire. Ne sommes-nous pas menacs de mort en ce moment, parce que
le patriarche veut donner de l'ouvrage aux hommes de la montagne?
Oui, de mort, ne vous bouleversez pas, dit-elle, riant toujours.
Le patriarche a le projet d'tablir une scierie qu'il dirigera
lui-mme. Rien ne lui sera plus ais puisqu'il tait ingnieur de
la grande maison Devaine. Mais ce plan heurte les principes de
certain pcheur braconnier qui se croit des droits exorbitants
sur la rivire dont le patriarche utilisera les eaux, et nous
voil toute la dynastie Jaux sur les bras.

-- Oh! les Jaux, fit Aube, prenez garde! ce sont des gens trs
dangereux; ils se sont retranchs derrire le grand ravin o
personne ne peut les poursuivre. Ils forment une sorte de clan 
demi-sauvage, on ne les voit jamais; il n'y a gure que le chef
Gdon qui vienne  Mirieux vendre le produit de leur pche et
des corbeilles que font les femmes: mais ils ont si mauvaise
rputation, que personne ne leur achte.

-- C'est peut-tre pour cela, dit irrvrencieusement Gillette,
qu'ils sont contraints de braconner. En tout cas, Gdon nous a
fait dclarer la guerre par l'intermdiaire d'un garde; puis il
est venu lui-mme. Edme et moi tions l.

-- Vous n'tes pas mortes de peur?

-- Quelle poltronne vous faites! Que nous peuvent ces pauvres
gens?

-- Il faudrait vous dfendre, le faire mettre en prison.

-- En prison? ah! mais non. Nous nous prparons bravement  la
lutte. Cet homme protge sa rivire, il ne veut pas que nous
troublions les crevisses et les truites qu'il considre comme sa
proprit. C'est  nous de le mettre en droute, ou de le
convaincre.

Auberte, tout  tour indigne et confondue, mais vivement
intresse, ne songeait point  partir, non plus que Gillette.

-- Je crois, conclut celle-ci, que ce n'est pas la bonne volont
qui vous manque, mais que vous parpillez vos efforts; c'est
comme une poigne de grains que vous smeriez  fleur de terre
dans un vaste champ; ils produiraient des pis trop dbiles et
trop clairsems pour jamais faire une bonne gerbe.

-- Comment apprendrai-je  semer comme vous?

-- Oh! il faudrait mon frre Hugues pour vous rpondre.

Une gravit singulire se rpandit en Gillette, transformant la
jeune fille espigle en une femme rflchie qu'Aube ne
connaissait encore pas.

-- Je sais seulement, acheva Gillette, qu'on doit faire aux
pauvres du bien moral et matriel, du bien tangible et durable:
donner des secours rels, solides, atteindre les mes et les
corps; ne pas se rebuter, ne pas asservir les gens qu'on aide,
mais les aider toujours au nom de Celui qui nous apprit  aimer
les pauvres.

Auberte soupira: Je n'ai pas assez pens  ces choses.

-- Et vous avez cependant pens beaucoup. Ah! mon pre a bien
raison de vous appeler mangeuse de lotus... Il ne veut pas dire
que vous ayez absorb le fameux lotus du trsor de Menaudru, mais
que vous aimez  vivre dans les nuages; vous savez que le lotus
est la fleur symbolique de l'oubli et du rve.

Au mot de trsor, Aube avait tourn la tte par un mouvement
d'alarme vers la maisonnette ferme, comme mure, qui les
dominait du haut de son talus vert et bornait la route par un de
ses cts, sa faade regardant  gauche dans un verger.

-- Oui, dit Gillette, je sais: c'est l que demeure la fameuse
demoiselle Anne de Mareux; mais je compte sur vous pour me
complter son histoire. C'est une histoire romanesque qui est si
bien de votre ressort, que je gage que vous la savez par coeur
dans ses plus invraisemblables dtails. Je ne vous laisserai pas
partir sans que vous m'ayez tout dit. Il est probable que nous ne
nous parlerons plus, autant profiter de cette rencontre.

Mais comme Aube, inquite, regardait toujours la maison au profil
morose:

-- Rassurez-vous, dit Gillette, il n'y a personne. Tenez.

Et elle s'en alla secouer la petite porte basse de bois plein,
perce un peu en avant de la maison dans le mur du clos.

-- J'entrerai mme pour mieux vous convaincre. J'ai sur moi la
clef d'une serre, cela suffira. Je me suis aperue que, dans ce
cher pays que j'aime dj de tout mon coeur, malgr vous, il
existait un unique modle de clef. Chacun, cultivateur ou vieille
demoiselle, -- il me parat que cette dernire catgorie abonde 
Mirieux, -- possde une clef norme; chacun a la mme et ferme sa
porte avec une admirable conviction de scurit,  moins qu'on ne
glisse l'ustensile sous la porte, par le trou qui sert  faire
passer le chat. Et en y regardant bien...

Elle se pencha pour explorer la "chatire" qui, suivant l'usage
local, s'arrondissait comme une lune tnbreuse au bas de la
porte. Mais Aube rappela Gillette.

-- Je crois, dit-elle, que Mlle Anne est absente.

Gillette vint se rasseoir.

-- Je connais en effet cette histoire, poursuivit Auberte, et je
vous la raconterai comme me l'a souvent dite Jeanne. Il y a
longtemps, bien longtemps, quand le monde tait plus jeune, les
vieux rois qui avaient bti Menaudru avaient amass l un riche
trsor dont il restait, au moment de la Rvolution, encore bien
des merveilles. Je vois qu'on vous a parl du lotus, un joyau
venu d'Egypte par des voies mystrieuses, prtendent les uns,
mais qui, disent les autres, reprsente simplement notre
colchique comtois, qui est une ravissante fleur. Le lotus avait
une monture de fer, des ptales de saphir et des pistils de
diamant. Ce lotus, ce lotus... dit-elle doucement, rveusement,
comme si elle voyait s'panouir devant elle la fleur miraculeuse
qui avait hant ses rves.

-- Et, avec le lotus, restaient maints bijoux splendides dont le
moindre valait une fortune. Sous la Rvolution, le chteau fut
envahi, mis  sac, et le trsor disparut.

Auberte se tut, et ce fut Gillette qui continua:

-- Mais, pendant le dernier assaut qui fut livr  l'improviste
dans la nuit, Mme de Mareux, la soeur du chtelain, parvint 
sortir de Menaudru; le vieil intendant qui l'accompagnait fut tu
prs de la chapelle, Mme de Mareux s'chappa, emportant un gros
sachet de peau d'Espagne. Elle et son sachet gagnrent l'Ecosse,
o elle vcut avec son jeune fils, car elle tait veuve. Elle
revint en France  la Restauration avec ce fils et l'enfant de
celui-ci; mais du trsor, il ne fut plus jamais question: elle
nia l'avoir emport et dit que l'intendant en avait eu seul le
secret. En vain son frre, rentr en matre  Menaudru,
l'interrogea-t-il avec des menaces: on apprit qu'elle avait vendu
 des Juifs d'Angleterre des bijoux de grand prix dont on ne put
retrouver les traces. Son fils et son petit-fils vcurent
largement  l'tranger et l'on entendit plus parler d'eux
jusqu'au jour o Mlle Anne, la fille du dernier Mareux, vint
s'tablir ici aprs la mort de son pre, dont elle voulait sans
doute rhabiliter la mmoire. Mais il parat qu' Mirieux, les
vieilles histoires conservent leur fracheur. Le souvenir du
lotus n'est pas aussi oubli qu'on pourrait le croire, une
souillure mal dfinie s'attache au nom de Mareux: Mlle Anne n'a
rencontr ici que froideur et presque mpris.

-- Et pourtant, dit Auberte, elle est pauvre.

-- Elle le parat, fit Gillette, mais j'ai bien peur que ce soit
elle qui nous dpouille de ce qui reste du trsor. Son pre tait
joueur, dit(on; il a d dissiper; mais ils ont gard les bijoux
compromettants ou d'un placement difficile.

-- J'en ai peur aussi, dit Aube comme  regret.

Les deux jeunes filles relevrent la tte; il y eut une sorte de
glissement derrire la haie dont les longues branches flexibles
ondulrent. Aube murmura avec remords:

-- Elle tait l et nous a entendues...

Elles restrent longtemps silencieuses; puis la voix d'Aube
s'leva de nouveau, lente et douce:

-- J'aime mieux l'autre fin que Jeanne donne  la lgende, et qui
est peut-tre la bonne. Le trsor est enfoui sous terre; et le
lotus de Menaudru refleurira quand il sera dcouvert par une main
assez innocente; et qui le trouvera y perdra son bonheur. On dit
que ma grand'tante Auberte est morte aprs l'avoir cherch. Je me
demande quelquefois si...

Elle s'arrta, un doigt lev, dans une attitude un peu
mystrieuse, dans l'ombre des arbres qui tombait sur son visage.

-- Il me semble que je voudrais retrouver ce lotus...

-- Cette fleur malfaisante? dit Gillette en se secouant.

Quel enfantillage! ma princesse de Menaudru, vous en remontreriez
 nos babies. Mon Dieu, le soleil baisse, comme le temps s'est
envol... Enfin nous ne recommencerons pas de si tt, c'est
certain. Qu'est devenue Camille? Elle serait perche sur l'un de
ces arbres  nous pier que cela ne m'tonnerait pas. Mfiez-vous
de Cam. C'est un malin singe, et elle ne s'est pas rconcilie
avec vous. Pour moi, j'espre que vous ne m'en voulez plus. J'ai
une grande contrition de ce que je vous ai fait... et de ce que
je vous ai dit le premier jour. Je ne pensais pas moiti des
mchancets que je vous dbitais, mais le vent de Menaudru
m'avait un peu grise. Vous aviez un air si bon que a
m'exasprait; je ne voulais pas m'attendrir.

Tout cela vous est bien gal, nous ne sommes plus destines 
nous revoir. C'est fini, n'est-ce pas?

Aube fit un signe affirmatif, tout mlancolique.

-- Je me sauve; Hugues va peut-tre passer la soire chez nous.
Il fera de la musique avec Stphanie, piano et violon: c'est lui
le violoniste. Alors, adieu, et sans rancune. Moi, je commence 
vous pardonner.

Les deux jeunes filles se sparrent.

Aube rentra par une alle toute garnie d'aiguilles de pin.

Oui, tout tait dit: elle ne reverrait plus Gillette ni aucun des
Droy; ils lui avaient fait des excuses, elle serait dsormais 
l'abri de leurs coups. Tout tait bien dit, il n'y avait plus de
rapprochement possible entre eux, puisqu'ils n'essayeraient mme
plus de lui nuire. Certes, elle s'en rjouissait; mais, tout en
marchant sur Menaudru, elle pensa avec une sorte de consolation
que Cam, tout au moins, ne lui avait pas pardonn.

L'aprs-midi finissait. Mme de Menaudru, assise  sa place
habituelle prs d'une porte-fentre du salon, tenait sa
tapisserie. Aube entra, et en mme temps qu'elle, comme amene
par la jeune fille, parut une onde d'or pourpre qu'envoya le
couchant.

Aube ne prit point sa chaise haut perche sur des pieds grles,
elle fit glisser sans bruit prs de sa mre un large tabouret
carr. Elle s'assit sur ce sige bas qui la mettait au niveau des
genoux maternels, et elle demeura les mains croises sur la jupe
de la Comtesse, les lvres un peu entr'ouvertes sans rien dire.

-- Eh bien, Aube? fit Mme de Menaudru cessant de tirer
l'aiguille.

Elle regarda ce visage dlicat, aux tons finement ambrs, qui se
tournait vers elle avec une expression d'attente un peu inquite.
Pour la premire fois depuis le dbut de sa courte vie, Aube
fronait soucieusement ses sourcils  la courbe grave, toujours
sereine. Mme de Menaudru passa le bout du doigt sur cet arc
sombre pour le dtendre en rptant:

-- Eh bien, Aube?

Aube dit alors de sa voix lente, musicale, dont chaque mot
prenait  cette lenteur mme un prix singulier:

-- Maman, faisons-nous notre devoir?

-- Enfant, quelle question! dit la mre sans sourire. J'espre
que oui... du moins, nous essayons d'tre justes les uns pour les
autres, de vivre dignement.

-- Ce n'est pas ce que je veux dire, notre devoir envers...

Elle hsita.

-- Les pauvres. Croyez-vous!... Croyez-vous que nous le
remplissions chrtiennement, en vue de leur vie ternelle, et de
la ntre?

Elle parlait plus bas encore, elle s'tait appuye contre les
genoux de sa mre et cachait son visage sur son bras repli.

-- Croyez-vous que nos aumnes suffisent? qu'il ne faudrait pas
donner plus de nous-mmes et agir davantage? tre diffrents
envers tout le monde, mme envers ceux qui ne sont pas pauvres?
Ne pensez-vous point qu'en ne vivant pas assez, nous vivons
encore trop pour nous?

Elle releva ses yeux troubls sur sa mre, mais un changement
soudain se produisait dans la personne passive de la Comtesse;
son visage se dcomposa, devint d'une pleur de cendre, elle dit
avec une vivacit nerveuse qu'Auberte ne lui connaissait pas:

-- Que voulez-vous de moi, que me veut-on encore? Je suis lasse,
Aube, je ne peux pas faire plus, et nous faisons beaucoup dj,
plus que tant d'autres.

Son accent trahissait une souffrance, une angoisse vritables, la
souffrance et l'angoisse d'une me engourdie par l'esclavage,
mais o subsistait une fibre vivante, sensible, qui vibrait
perdument avec une terreur maladive au contact d'Auberte.
L'enfant pensa que c'tait cette suite de longues annes qui
avaient ainsi ploy peu  peu sa mre, qui l'avaient rduite 
cet asservissement mlancolique; et elle pensa aussi que le mme
laps de temps ferait d'elle la mme chose et que ce serait
peut-tre mieux ainsi.

-- Chre Aube, reprit doucement la Comtesse, je ne peux pas
tenter davantage et je crois que c'est assez. Cela ne suffit-il
plus  votre conscience?

Dans les yeux d'Aube, il y avait encore un doute qui ne demandait
qu' tre dissip.

-- Vous tes bonne, dit-elle se pressant de nouveau contre sa
mre.

-- Chre, n'tes-vous pas heureuse? N'avons-nous pas fait tout ce
qui tait en notre pouvoir pour vous plaire?

-- Si, oh! si, fit un peu tristement Auberte, vous tes bonne,
vous m'aimez.

-- Oui, fit simplement la mre.

-- C'est  cause de moi que vous habitez Menaudru, vous et mon
pre; si je n'tais plus l...

La Comtesse, muette, regarda dsesprment autour d'elle.

-- Vous partiriez, acheva Auberte, n'est-il pas vrai? Ah! vous
m'aimez beaucoup puisque vous ne pourriez pas vivre ici sans moi.
Savez-vous, si je mourais, vous donneriez le chteau  Laurent.

Mme de Menaudru lui mit la main sur les lvres et murmura, mais
d'une voix presque paisible:

-- Vous vous marierez, Auberte, et votre mari aura Menaudru.

Aube secoua la tte.

-- Vous avez dj refus deux ou trois partis que votre pre et
moi avions jugs acceptables quoique vous soyez encore jeune;
mais nous dsirons vous tablir de bonne heure: ce jeune baron de
Paux vous semble destin. Vous vivriez ici avec nous, il serait
notre second fils.

Aube s'tait leve; sans une rougeur aux joues, elle dit en
secouant toujours la tte avec douceur:

-- Non, je ne marierai pas.

Et elle quitta la pice.

Le soir, quand elle fut couche dans son lit aux minces colonnes,
-- et, comme elle tait fatigue, elle se coucha avant la nuit
tardive d't, -- elle pria Jeanne de laisser ses fentres
ouvertes et elle demeura longtemps veille pendant que le
crpuscule tide et embaum entrait dans sa chambre, avec des
odeurs de sapin et de feuillage.

Tout tait silencieux au chteau, et, dans la grande paix de
Menaudru, elle entendait distinctement des bruits de voix monter
d'une cour voisine. Cette cour tait toute proche, mais une
infranchissable barrire en sparait Auberte.

Il y avait entre Aube et les autres, sa vie et la vie des autres,
un mur transparent, mais si froid, si pais, qu'elle ne pourrait
jamais le franchir.

Son oreille percevait les bats des jeunes Droy, jusqu'au son de
leurs pas sur les feuilles tombes ou le sable. Ils devaient
jouer aux raquettes: elle s'imaginait entendre le volant glisser
dans les branches comme un tre ail, mystrieux. Une harmonie
s'leva, piano et violon unirent leurs accords qui
n'interrompirent point le passage rythm du volant dans les
feuilles. Hugues jouait avec Stphanie, les deux instruments se
fondaient avec une rare perfection, le violon plus entranant, le
piano plus savant, tous deux aux sonorits nobles,  l'expression
large. Et Aube, sans toutefois s'endormir, ne sentit plus dans sa
couche la pesanteur lasse de son corps frle; elle sombra dans
un anantissement bienheureux sous le souffle nocturne qui
l'effleurait et qui, par instant, ramenait comme une vague
lgre, caressante, ses cheveux sur son visage immobile.



IV



Pendant les semaines suivantes, le bruit des exploits de la tribu
se rpandit dans toute la contre que les Droy sillonnaient 
pied,  bicyclette, en voiture, ou mme en ballon, deux des
garons ayant essay ce dernier genre de sport dans un appareil
de leur invention, qui aurait t trs ingnieux s'il n'avait
crev sur la tte d'une notabilit locale.

Ils se rpandaient dans le pays, prtendaient les gens
atrabilaires, comme une horde de sauterelles.

Mais ces sauterelles,  part quelques insignifiantes
dprdations, ne mettaient jusqu'ici que leur propre existence en
danger, et semaient des bienfaits sur leur tumultueux passage.

Leurs gnrosits prenaient bien parfois des formes excentriques,
quand, par exemple, ils desschaient eux-mmes la mare qui
donnait les fivres aux enfants d'Adine, ou qu'ils rebtissaient
de leurs mains la maison de la vieille Catherine, et rendaient la
vieille  moiti folle  son retour de l'hpital dans sa bicoque
transforme.

Par exemple, il tait avr qu'ils avaient enferm le chat de
dame Hermance dans une courge monstrueuse, orgueil de son jardin,
qu'ils n'avaient pas craint de creuser jusqu' l'corce; quand
dame Hermance appela son chat, le chat ne bougea point, mais la
courge vint  sa matresse, toute roulante et titubante, ce qui
lui donnait l'apparence ridicule et terrifiante d'une courge
ivre. Le patriarche paya la courge qui avait une grande valeur,
il paya les terreurs de Mme Hermance et celle du chat qui
n'taient pas mdiocres, les dgts du jardin qui valait une
fortune, et le scandale qui tait incalculable. Les parents
admonestrent les coupables et apprirent, incidemment, qu'il
avait t question d'enfermer dans la courge les babies qui,
tmoins de l'aventure, avaient envi le sort du chat et voulu
s'associer  cette manifestation en faveur de Zo contre Mme
Hermance.

Les chroniques plus ou moins fantaisistes qui parvenaient aux
oreilles d'Auberte, ne dtournaient point la jeune fille des
penses que Gillette avait veilles dans son esprit, et que sa
conversation avec Mme de Menaudru n'avait fait qu'assoupir. Quoi
qu'Aube voult tenter, elle aurait  le faire seule, l'adjuration
de sa mre lui avait t une rponse premptoire. Aussi aurait-elle
voulu en reparler  Gillette.

Oui, elle aurait voulu revoir Gillette, l'entendre, s'il le
fallait, accuser et railler la jeune princesse aussi suranne que
son antique palais; mais la revoir, respirer cette atmosphre qui
semblait l'entourer et qui causait  Aube une sorte de naissant
vertige.

Le matin, M. et Mme de Menaudru taient partis pour Vichy, o le
Comte devait faire une saison. Laurent les avait accompagns et
il les installerait l-bas avant de revenir prs d'Auberte dont,
pendant un mois, il aurait seul la garde. Jeanne s'tait
rveille avec un accs de rhumatisme qui la clouait dans sa
chambre, Aube tait donc encore un peu plus libre que de coutume.

Elle se sentait magntiquement entrane vers la Maison. Nagure,
il lui suffisait de regarder le jardin depuis le vieux mur, prs
du sapin  la voix murmurante;  prsent, elle avait besoin de
voir la Maison elle-mme, et ses habitants si faire se pouvait;
et elle pensa  monter au moulin.

Ce moulin qui ne justifiait gure son nom puisque, de mmoire
d'homme, on n'y avait jamais rien moulu, tait une grosse tour
carre, encore solide, qui touchait presque  la Maison. On y
entrait par une cour de Menaudru; mais la faade qui donnait chez
les Droy avait une porte depuis longtemps condamne, car le
moulin appartenait au chteau sans partage.

Aube pntra dans la lourde construction qui ne servait plus que
d'abri aux outils de jardinage. Elle gravit l'escalier en chelle
qui conduisait  l'tage suprieur. Elle haletait, il lui
semblait faire quelque chose de pas trs bien, d'un peu honteux
mme, qui tenait du mtier d'espion; mais elle ne pouvait pas
vaincre un irrsistible attrait.

Ce premier tage n'tait qu'un grenier vide et tnbreux; le pas
d'Auberte laissait sur le plancher comme un sillon dans la
poussire; Auberte poussa  ttons le verrou d'une porte et
ouvrit. Elle reut en plein visage un flot d'air et de grand
jour. Elle s'avana avec prcaution aprs avoir referm. Le poste
d'observation qu'elle avait choisi tait prilleux; c'tait, en
ralit, une sorte de logette trs troite, semi-circulaire, qui
avait d contenir autrefois quelque statue de saint, et que
l'enchevtrement d'une grande bignone fleurie sparait seule du
vide en formant, de chaque ct de la niche, une draperie
retombante. Mais quelle place aurait t mieux approprie au
dessein d'Auberte? Le moulin faisait angle avec la Maison sur le
jardin; comme il tait peu lev, Aube se trouvait au-dessus du
rez-de-chausse: elle voyait, elle et touch presque, sur
l'espace dall qui prcdait la maison, une table rustique, des
siges d'osier, des pliants brods de couleurs vives groups
comme pour une amicale causerie, parmi les grands fuchsias, les
graniums rcemment placs et dj vigoureux, et les vieux
rosiers rouges aussi rcemment lagus, treillisss librement et
 l'aventure contre leurs supports branlants.

Sur la table, il y avait une vaste corbeille  ouvrage pleine de
menus objets de lingerie en voie de raccommodage ou d'excution,
des livres ouverts, un album  dessin, et, tout autour, les
jouets des babies, les raquettes et le volant de Camille. Elle
dominait aussi un salon gai et clair avec ses larges meubles
commodes, recouverts de toile  fleurs, une chambre d'amis toute
simple, toute frache, aux rideaux de cretonne bise seme de
corail, une trs grande bibliothque qui devait tre le lieu de
runion par excellence; Aube y remarqua une quantit de tables,
un piano  queue et des fleurs  foison jusque dans l'tre de la
chemine o des grappes de cytise tardif s'croulaient en
cascade. Tout cela avait un aspect d'intimit active, gracieuse,
qui alla au coeur d'Auberte.

Cette partie de la Maison semblait dserte, presque abandonne.
Tout le monde tait probablement all  la gare reconduire le
fils an qui repartait ce matin; en tout cas, il n'y avait
personne dans les pices, personne dans le jardin qui dployait,
 quelques pas de l, ses premiers ombrages. Auberte entendit
bien un bruit, comme un craquement, mais c'tait dans le moulin
mme qu'il s'tait produit, provoqu sans doute par le passage de
quelque rat effront sur une planche vermoulue.

Dcidment, Mme Droy et ses aides avaient fait miracle: au bout
de cette courte priode, l'installation de la famille tait aussi
complte que celle des plantes dont on avait garni le jardin. En
relevant les yeux, Aube voyait encore, par les fentres grandes
ouvertes, plusieurs pices du premier tage, entre autres une
salle d'tude o cahiers et livres s'amoncelaient sur diffrents
pupitres en un studieux et pittoresque dsordre; les murs,
blanchis  la chaux, taient tapisss de cartes gographiques, de
tableaux noirs qu'enjolivaient des signes algbriques de
cabalistique apparence, et des calculs compliqus dont les
chiffres parurent  l'oeil mticuleux d'Aube fort biscornus. Et
dans ce sanctuaire de la science qui devait tre l'antre des
garons, tranait un chapeau de jardin pareil  celui de
Gillette, mais qui semblait plutt le frre cadet du sien.

Et il y avait encore une chambre riante, si gaiement arrange
qu'elle portait pour Aube le nom de Gillette trac en gros
caractres sur ses murs. Prs du lit laqu blanc de Gillette,
tout prs, dans une promiscuit frileuse et tendre, se
blottissait un petit lit de cuivre qui appartenait certainement 
Camille; et l'tagre  livres, et le petit bureau, et le rveil-matin,
et le prie-Dieu... Oh! c'tait mal, c'tait trs mal de la
part d'Aube, elle n'aurait pas d regarder. Mais comment
s'empcher de voir un chat, un gros chat videmment en fraude,
cach sous l'dredon de soie claire qui couvrait le lit de
Gillette? Il allongeait sa grosse tte  demi impudente,  demi
inquite, les oreilles tendues, avec un air de friponne
ingnuit, si voluptueusement heureux dans son bonheur dfendu,
qu'Aube croyait entendre un ronron bruyant, irrpressible. Un
fichu de linon blanc, artistement jet sur l'dredon, semblait
indiquer une complicit entre Gillette ou Cam et les mfaits de
leur favori; Aube eut envie de rire, mais les deux lits voisins
lui avaient donn bien plus envie de pleurer.

Mais si, il y avait quelqu'un dans la maison. Une persienne fut
pousse, et, dans l'obscurit relative d'une autre pice, Aube
entrevit vaguement les rayons chargs de livres, les tentures
fonces et sobres, les quelques bronzes d'un cabinet de travail
masculin; une ombre svelte, aux lignes plus classiques que n'en
avait la silhouette encore adolescente de Gillette, allait et
venait, tournant le dos  Aube; ses mouvements faisaient deviner
qu'elle poussetait et rangeait: elle avait mme une bien
aristocratique manire de se livrer  cette humble occupation.

Aube jugea que ce devait tre Stphanie d'Aumay, l'institutrice;
mais elle interrompit ses suppositions, la belle mnagre s'assit
sur le premier sige venu et sa robe forma naturellement des plis
nobles autour d'elle; elle pencha la tte sur sa main, puis d'un
doigt, machinalement, elle effaa quelque chose sur sa joue, et
Auberte comprit que l'inconnue pleurait.

Auberte se retira avec une sorte de douleur; elle se trouvait
lche d'avoir cd  sa tentation, sa conscience sensitive se
rvolta, la pauvre hermine crut voir une tache sur les splendeurs
angliques de sa robe. Elle ferma les yeux pour ne plus
surprendre, mme l'espace d'une seconde, le moindre dtail de
l'intimit qu'elle violait.

Les yeux toujours ferms pour ne plus voir les jolies chambres,
les livres ouverts, les lits voisins, le chat, la jeune fille qui
pleurait, et les voyant en elle-mme plus que jamais, elle se
retourna, mais elle ne put rouvrir la porte; elle constata tout
de suite qu'une main malveillante avait repouss le verrou. Aube
tait prisonnire dans sa logette arienne que les hirondelles
frlaient en passant.

La famille Droy revint en corps de la gare o elle avait
reconduit Hugues.

Les promeneurs rentrrent en retard pour le djeuner.

Camille, assise  sa place, attendait patiemment, -- au grand
tonnement de Mlle Stphanie, sa compagne de rclusion -- qu'il
plt aux autres de se mettre  table. Comme Mlle Cam avait t
retenue au logis en punition d'un mfait, l'on considra son
attitude exemplaire comme une preuve irrfutable de conversion.
Il n'y eut qu'Antoine, son voisin de table, sur les pieds duquel
elle trpigna secrtement avec des transports d'allgresse, qui
put entretenir des doutes  cet gard. Antoine supporta
stoquement la meurtrissure de ses orteils en esprant que Cam,
qui tait une fiche mouche bien que doue d'un aiguillon un peu
acr, avait fait quelque bon coup dont il tirerait avantage.

Le dpart d'Hugues aprs une si brve visite rpandait un
accablement gnral, le repas fut moins anim que d'habitude,
l'apparition d'un gteau de praline rveilla  peine ces esprits
dsabuss. Comme la chaleur tait trop forte pour qu'on pt
circuler, M. Droy proposa de passer sous les rosiers, devant le
salon, l'heure de rcration qui suivait le repas. Mais Cam
intervint en dclarant que le salon tait la pice la plus chaude
de la maison, que les rosiers rouges portaient de petites braises
en guise de fleurs, et qu'on ne jouirait d'un peu de fracheur
que de l'autre ct de la maison, dans la grande cour.

Ils taient tous trop abattus pour combattre cette opinion
hasarde, et ils se rendirent dans la grande cour o ils avaient
fait de si belles parties de raquettes pendant qu'Hugues et
Stphanie les favorisaient de leurs concerts.

Chacun s'assit  sa fantaisie sous l'ombre des catalpas.

Mlle Stphanie tait extrmement calme, l'oeil le plus exerc
n'aurait pu souponner cette personne correcte d'avoir pousset
ou d'avoir pleur. Gillette se livrait  un bon petit entretien
confidentiel avec Mme Droy au sujet des tabliers neufs des
babies, thme sur lequel sa double qualit de fille ane et de
bras droit de sa mre lui donnait une comptence tendue. Elle
traitait de telles questions avec une conscience  la fois
applique et cavalire. Evidemment, Gillette, n'ayant point une
me de petite bourgeoise ni un esprit faonn aux vulgaires et
infimes tracas, faisait de son mieux pour s'y rompre et
runissait  la plus grande satisfaction de sa mre.

M. Droy, renvers sur son fauteuil pliant, fumait d'un air
pacifique au milieu de son troupeau. De loin en loin, il tendait
la main vers un enfant et tirait au hasard d'un air de
dlectation pensive quelque mche safran, duveteuse, qui semblait
accoutume  cet exercice. Enfin, toute cette famille de forbans
avait mine trs bnvole. C'est  peine si deux ou trois garons,
 cheval sur des branches qu'ils taillaient  coups de couteau,
envoyaient des clats de bois et des brins de mousse sur la tte
ou dans les yeux de l'assistance.

-- Je n'ai pas entendu, ce matin, notre petite princesse passer
sur sa mule, remarqua Mme Droy tout en recoiffant l'une des
babies, laquelle recoiffait sa poupe avec des mouvements
exactement pareils  ceux de sa mre.

-- Elle n'est pas sortie, dclara Cam.

-- Qu'en savez-vous? demanda Marc qui s'tait allong par terre,
position qu'il jugeait indispensable pour reprendre des forces
avant une nouvelle sance de mathmatiques.

-- Je le sais parce que je le sais, riposta Cam.

Elle se disposait  s'loigner.

-- O vas-tu? cria Antoine en la saisissant aux poignets: il
s'tait dj oppos vigoureusement  deux vasions de Cam, il
accusait secrtement sa jeune soeur de vouloir le frustrer d'une
fructueuse dcouverte. Cam retomba  terre; elle s'occupa
rageusement  arracher de l'herbe jusqu' l'instant o Gillette,
qui en avait fini avec Mme Droy, demanda  Stphanie si elle ne
pourrait pas prendre des branches de bignone pour sujet de sa
prochaine aquarelle.

-- Oui, l'ide est bonne, dit Stphanie.

-- Et tu trouveras de la bignone contre le mur de la tour, fit
Edme. Du reste, je vais...

-- Non, moi, j'y vais! s'cria avec une complaisance ardente
Camille.

-- Nous y allons tous, intercala M. Droy pendant qu'Antoine
maintenait Camille pourpre de colre. Il est l'heure de remonter
pour les garons, nous passerons par l. Vous avez pris votre
cong du jeudi ce matin, et demain est le jour de votre
professeur.

Comme les intonations rapides et dcides de M. Droy avaient le
pouvoir infaillible d'obtenir autour de lui l'obissance, tous
les enfants taient dj sur pied et chacun se disposait 
tourner la maison. Gillette qui, tout en marchant, avait pass
son bras autour des paules de Camille, fut frappe par la
contenance gare de la petite fille. Cam s'efforait de passer
la premire comme pour empcher quelque chose.

-- De la bignone, dites-vous? demanda, quand ils  furent devant
le salon, Mme Droy tout en se dirigeant vers sa table  ouvrage
et son installation en plein air: Voil de quoi choisir. Il
faudrait peut-tre une chelle, ajouta-t-elle en regardant le
moulin. Mais...

Elle s'interrompit, ptrifie.

-- Chut, dit M. Droy, d'un air diverti. Il y a une petite sainte
dans la niche.

Ils levrent tous la tte du mme ct et demeurrent stupfaits.

Il y avait vraiment une petite sainte dans la niche enguirlande
de bignone. Elle tait vtue de serge blanche; sa grande capeline
de surah blanc, rejete en arrire, nimbait sa tte brune comme
d'une immense corolle de fleurs, et les fleurs lourdes,
clatantes, de la bignone mettaient une note de splendeur presque
exotique au cadre de sa jeune beaut immatrielle.

Dans l'ombre de la niche, se dessinaient, avec des douceurs
d'irrel, son profil pur, sa bouche srieuse, ses trs longs cils
abaisss sur sa joue... M. Droy avait dit chut, parce que la
petite princesse dormait.

Elle s'tait endormie de fatigue dans son attente due. Le corps
un peu ploy en avant, elle s'tait attache des deux mains  une
branche et reposait sa joue sur l'un de ses bras ainsi levs. Sa
grosse natte de cheveux retombait jusqu'au bord de la niche o le
ruban de soie crme qui la nouait frmissait comme un
invraisemblable papillon. Son poignet, de la mme nuance plement
dore que son visage, s'avanait  dcouvert dans la fragilit de
sa maigreur, si touchant que les spectatrices rprimrent un
petit sanglot de piti.

Elle dormait, inconsciente de son attitude prilleuse. L'approche
des Droy ne l'avait point veille. Et ils la regardaient,
paralyss par la mme crainte, n'osant ni faire un geste, ni
profrer un mot de peur de rompre ce sommeil, de provoquer
l'veil trop brusque qui pourrait jeter Aube dans le vide. Ils
n'osaient mme pas la quitter des yeux, ils la regardaient avec
une persistance dsespre et suppliante, comme s'ils avaient
l'espoir de la magntiser, de la retenir  sa place.

Une tentative s'imposait: pntrer dans le moulin par la porte
qui ouvrait chez eux, monter d'un pas assez subtil pour ne pas
veiller Aube en sursaut... Mais comment ouvrir cette porte
depuis si longtemps condamne, puisqu'on n'avait pas le loisir de
faire le tour par le chteau? Au moment o M. Droy se dirigeait
silencieusement vers le moulin, un large souffle venu de la
montagne plia mollement les peupliers et les sapins et,
s'tendant comme une vague, enveloppa la bignone. Le corps d'Aube
suivit le balancement des branches, mais ce mouvement l'veilla,
elle ouvrit ses yeux qui se dilatrent en une expression de
dtresse encore somnolente.

Elle tait dj trop projete en avant pour pouvoir se retenir.
Elle n'essaya mme pas; sa tte se pencha, ses mains glissrent
le long de son appui qui s'effeuilla sous ses doigts et, sans un
cri, elle tomba droit comme un oiseau tu. Elle tomba  leurs
pieds, parmi les branches qu'avait brises sa chute et dont les
ptales voltigrent encore une seconde autour d'elle.



V



Qu'tait-il arriv  Aube? Quel rve trange avait-elle fait? Il
lui sembla, d'abord, qu'elle revenait lentement, avec effort, 
la surface d'un grand abme dans lequel elle tait tombe. Oui,
elle tait tombe, c'tait cela mme; la chute lui avait paru
profonde, profonde, sans fin. Mais d'o tait-elle tombe? O
tait-elle? Elle n'en savait rien, c'tait une chose qui n'avait
pas eu de commencement et dont elle ne comprenait pas la fin;
elle savait simplement que tout tait encore noir autour d'elle.

Alors, elle voulut passer la main sur son front pour claircir
ses doutes, elle ne put remuer le bras et souffrit  crier. Elle
ouvrit pniblement les yeux. Oh! son rve n'tait pas fini. Ne se
figurait-elle pas tre couche dans une chambre toute frache,
meuble de htre blanc et de bambou, aux rideaux crus orns de
coraux rouges? Et elle croyait, oui, elle s'imaginait voir des
branches charges de petites roses rouges contre la fentre, une
grande glace longue encadre de bambou refltait avec ces roses
un morceau du ciel et un pan du moulin avec sa niche suspendue.

C'tait bizarre. Aube n'tait jamais venue dans cette pice, et
elle en connaissait l'ameublement par le menu. Elle voulut
tendre la main pour toucher les rideaux, et la douleur se raviva
si aigu que, de l'paule, elle gagna tout son corps.

Et elle reconnaissait aussi les personnes qui l'entouraient: Mme
Droy et Stphanie trs ples, Gillette dont toute la fracheur
rose tait partie et qui tait presque de la couleur de ses
cheveux. Il y avait des trpignements derrire la porte, une voix
qui criait  travers des sanglots sourds: je veux! je veux
entrer.

Et c'tait la voix de Camille.

Le front d'Aube tait baign d'une eau aromatique qui sentait
trs fort et trs bon. Il lui sembla que cette odeur pntrante
tait la seule chose qui la retnt en vie, qui l'empcht de
s'abmer de nouveau dans le nant d'o elle sortait, au bord
duquel son me vacillante hsitait encore.

Mais ses yeux rencontrrent ceux de Gillette. Gillette
tressaillit des pieds  la tte; elle s'abattit sur le lit prs
d'Auberte; Gillette, l'imperturbable Gillette se mit  sangloter
convulsivement, rptant  l'infini dans ses larmes: Elle vit,
elle vit, elle vit...

-- Elle vit, rptrent d'autres voix altres.

Cette agitation ne gagnait point Auberte: elle savait  peine si
c'tait d'elle qu'on parlait. Pourquoi montrait-on tant
d'tonnement  la voir vivante? Avait-elle donc t morte? Elle
eut une grande dfaillance et murmura:

-- Je tombe encore... je tombe.

Mme Droy la souleva dans ses bras pour donner  cette tte
tourmente de vertige l'appui ferme de son paule. On annona le
mdecin et c'tait le docteur Amaux, le mdecin de Menaudru. En
revoyant cette figure revche et rase, Aube se sentit ramene un
peu dans la vie ordinaire; le docteur tait un tre connu de son
monde  elle, et sa voix allait mettre fin  tout ce brumeux
cauchemar.

Mme Droy, Stphanie, Gillette demeurrent dans la chambre. Le
docteur examina Aube en rpondant aux questions anxieuses de Mme
Droy par petites phrases sches et coupantes comme sa personne.

-- Oui, Mme de Menaudru est absente,  Vichy, et qui mieux est,
elle ne pourrait pas revenir. Le docteur venait d'tre inform
par un tlgramme que M. de Menaudru avait t pris d'une de ses
plus violentes crises de foie. Quand le domestique de la maison
avait rencontr le docteur, celui-ci montait prcisment avertir
Mlle de Menaudru que son frre, retenu par la maladie du Comte,
ne rentrerait pas avant quelques jours.

-- Vous la garderez, conclut-il dlibrment. Rien d'autre 
faire.

Mme Droy, qui tenait dans ses mains les petits doigts glacs
d'Auberte, baisa  la drobe les cheveux humides de l'enfant
comme si elle confirmait dans son coeur, et d'une faon plus
tendre, l'arrt port par le mdecin.

-- Ah! nous y voil, ce n'est rien du tout, ne nous pmons pas,
poursuivit le docteur.

Ces derniers mots s'adressaient peut-tre  Aube qui venait de
pousser un gmissement.

-- Elle aurait pu tomber du clocher sans plus de dommage. Comment
voulez-vous que des os si souples et si lgers se brisent plus
qu'un duvet?

Quoi qu'il en ft, Aube avait l'paule dmise et il fallait la
lui remettre ainsi que l'annona vivement le docteur.

Soudain, au milieu de ces trangers, dans cette maison inconnue
o elle allait avoir une grande souffrance physique  affronter,
et en pensant  sa mre loin, si loin, dans l'impossibilit de
revenir, Aube eut peur; une impression amre de dlaissement
tomba sur elle  se sentir ainsi spare de tous ceux qui
l'aimaient, choue sans force, impuissante, sur ce lit
d'emprunt, entre ces gens qui l'avaient en leur pouvoir,  leur
merci, et qui faisaient autour d'elle d'inquitants prparatifs,
qui prenaient des dispositions comme s'il s'agissait de quelque
sanglant sacrifice dont Aube allait tre la victime. Par le geste
qui lui tait familier devant tous les prils, Aube ramena son
bras droit sur son visage pour s'en voiler les yeux.

Cependant le docteur, en bon gnral, avait plac ses aides de
camp en leur donnant les plus minutieuses instructions sans
oublier l'ordre de ne point se pmer.

Que personne ne se pme... C'tait le souci dont il avait
contract l'habitude durant ses trente annes d'exprience. Les
syncopes, quand il avait affaire  des femmes, taient un ennui
qu'il voyait toujours suspendu sur sa tte, et qu'il s'efforait
sans cesse de conjurer par ses recommandations.

-- Fort bien, dit-il d'un air de plaisir tout professionnel. Que
Mme Droy et Mlle Gillette restent comme je leur ai indiqu. Pour
Mlle Stphanie, c'est tout ce qu'elle pourra faire de me porter
ce flacon et de ne pas tomber  la renverse: ne vous fiez pas 
ces apparences svres. Tout ira bien. Maintenant, il me faut
quelqu'un de sr pour tenir ce mauvais bras.

-- Gillette, dit Mme Droy, appelle ton pre.

Gillette n'obit pas, elle faisait de la tte un signe, Aube
s'attachait  elle avec une indicible dtresse de pauvre tre
abandonn.

-- Ton pre, rpta Mme Droy.

Les doigts d'Aube eurent le mme frmissement qui implorait.

-- Non, dit Gillette, ce sera moi.

Le docteur affair au milieu de bandages se retourna brusquement.

-- M'aider?... Vous?... allons donc. Vous vous pmerez. Vous ne
serez pas assez forte.

Les larmes de Gillette avaient sch, son visage toujours sans
couleur annonait une rsolution virile.

-- Je serai assez forte, rpondit-elle, et je ne m'vanouirai
pas, je vous le jure.

Il happa au vol le poignet de la jeune fille et le fit plier sans
sa main. Mais cet examen le satisfit, car il dit: Allons, allons!
-- et lui montra comment elle devait s'y prendre.

Il commena sa cruelle besogne sans plus tarder, sans prolonger
d'une seconde l'apprhension d'Auberte. Au moment dcisif, tout
le corps d'Auberte se souleva, protestant perdu contre son
martyre. Dans l'pret d'une douleur brutale, elle cria d'une
voix enroue: oh! mon Dieu... Maman, maman!

L'appel d'Auberte traversa comme une flche la maison
silencieuse; il n'y en eut pas d'autres. C'tait fini, Auberte se
taisait, anantie, une sueur froide au front, et la mme rose de
mort glaait le front de Gillette impassible.

C'tait fini, c'tait fait et remarquablement fait, le docteur
s'en serait frott les mains si sa nature acerbe avait connu de
pareilles expansions. Une sorte d'allgement se rpandit dans la
maison que l'appel bris, rauque, d'Aube avait consterne. Si
elle avait pleur, gmi, avant ou aprs, ils n'auraient pas eu
tous les entrailles ainsi remues; mais ce cri unique et ce
silence... Enfin, Aube ne souffrait plus, elle s'engourdissait
dans un puisement navr. On l'avait installe pour la nuit, sa
potion calmante tait prte, Stphanie, qui tait tout au moins
au moins une garde mrite, veillerait  tour de rle avec Mme
Droy, Jeanne tant encore trop invalide pour quitter le chteau.

Auberte ne rclamait pas beaucoup de soins. La fivre sema
d'abord son sommeil d'hallucinations. Elle croyait toujours
tomber, tomber, sans heurt, sans secousse, et il lui semblait
toucher le fond quand on l'veillait pour renouveler son
pansement ou lui mouiller les lvres.

Elle entendait sans cesse un bruit de grelots, trs faible, trs
doux, qui s'loignait: les grelots d'Olge sonnaient avec une
prcision de vrit  son oreille; ils finirent par la bercer, sa
fivre cda et, le lendemain, elle eut une journe somnolente,
mais tranquille. Elle se montrait docile et restait srieuse;
elle suivait d'un oeil indfinissable Mme Droy, Stphanie,
Gillette, quand elles voluaient dans la pice comme des ombres
amies; elle trouvait que Mme Droy avait grand air sous ses
manires simples, nettes et diligentes.

Ce qui tonnait un peu les Droy, c'est qu'Auberte, bien qu'en
pleine connaissance, gardait le silence et n'avait plus demand
sa mre. Mme de Menaudru, avertie en mme temps par M. Droy et le
docteur, annona enfin son arrive.

-- Mais votre pre est toujours souffrant et je crains qu'elle ne
puisse rester, dit Mme Droy  Aube en lui communiquant la
nouvelle.

Aube ne rpondit que par un mouvement des paupires.

-- Chre enfant, ne vous lverez-vous pas pour la recevoir?

On exhortait souvent Aube  essayer ses forces,  s'asseoir dans
son lit. Mais non, elle ne pouvait pas, elle tait trop lasse,
c'tait la rponse de son regard patient, pathtique.

Il tait tard, les ans de la famille avaient attendu pour
souper le retour de M. Droy qui avait fait un court voyage. Les
enfants taient couchs; Mme Droy, aprs avoir embrass Auberte,
rejoignit les siens. De la salle  manger, venait une rumeur
joyeuse, contenue par gard pour Auberte, qui dcelait le retour
toujours ft du pre. Par surcrot de prcaution, Mme Droy, en
s'loignant, ferma une double porte et Aube n'entendit plus rien.

Elle resta seule, le bouton d'un timbre  porte de son doigt,
mais elle n'aurait  appeler personne; pour la premire fois,
elle se sentait presque bien.

Sa chambre ouvrait sur le salon et, dans la demi-nuit, elle
entrevoyait, comme une trs longue perspective, la pice pleine
d'ombres. Elle n'avait pas voulu de lumire, mais il y avait un
peu de feu dans la chemine; les boutons innombrables des rosiers
rouges obstins  fleurir frappaient contre les fentres closes.

Aube respira longuement, essaya un mouvement pour se prouver que
son paule n'tait plus qu'endolorie. Elle prouvait une
excessive faiblesse qui n'tait pas sans douceur, mais elle
n'tait pas encore capable de supporter un voyage, et sa mre ne
pourrait l'emmener. Que dciderait-on? Elle se retourna dans son
lit qui lui paraissait bon, renversa la tte sur l'oreiller et
pria pour que son pre souffrt moins cette nuit, et que sa mre
et une heureux voyage.

Elle vit un petit fantme blanc traverser le salon et s'arrter,
indcis, devant sa chambre. Intrigue plutt qu'effraye, elle
avana la main sur son timbre, mais ne sonna point. Le petit
fantme entra sans aucun bruit, puis soudain s'envola. Le feu
baissa et la pice fut toute noire.

-- Qui est l? dit Aube.

Pas de rponse, qu'un soupir qui semblait tremp de larmes.

-- Qui est l? dit Anne un peu plus haut.

Alors, de nouveau, le rayon blanc glissa prs d'elle, comme un
flocon de neige, et s'arrta devant son lit.

-- N'ayez pas peur, c'est moi, ce n'est que moi, rpondit une
voix tout touffe.

Un tison se remit  flamber dans l'tre, et, sous cette clart,
Aube vit Camille en chemise de nuit, pieds-nus, ses longs cheveux
jaunes pars sur son corps impalpable. Elle regardait Aube, mais
ses grands yeux fixes n'avaient pas de larmes.

-- Battez-moi! fit-elle tout  coup, blessez-moi, tuez-moi,
faites-moi beaucoup de mal!

Et, sans laisser  Aube le temps de rpondre, elle reprit avec
vhmence:

-- Je le mrite, je le veux! Battez-moi donc... Tenez, voil mes
mains, ma figure. Est-ce que vous n'avez pas la force de me
griffer jusqu'au sang? Oh! mon Dieu, s'cria-t-elle avec
dsolation, elle n'a mme pas la force de me griffer. Moi,
qu'est-ce que je vais devenir?

Et les paroles, trop longtemps contenues dans sa pauvre petite
me tourmente, s'chapprent  la fin presses et tumultueuses.

-- C'est moi qui suis cause de tout, c'est moi qui vous ai
enferme dans la niche. Je vous y avais vue monter; j'avais
trouv moyen d'ouvrir notre porte du moulin; je suis monte aprs
vous; j'ai ferm et j'ai jet la clef dans un massif. Le diable
me tentait. N'est-ce pas que cela vous redonne la force de me
pincer trs fort? Essayez, n'ayez pas peur que je crie, que
j'appelle. Oh! gmit-elle dans un grand lan, depuis que vous
tes tombe, j'ai eu plus de mal que vous ne pourriez m'en faire
et je n'ai pas cri.

Le comique de ses lamentations se noyait dans la sincrit de son
violent repentir.

-- Je n'avais pas l'intention de vous laisser longtemps; non, je
vous assure. J'ai voulu aller vous ouvrir, Antoine m'a empche.
Il ne savait pas, ce n'est pas sa faute. Et moi, je n'osais rien
dire, parce que le patriarche tait l. C'tait affreux, je me
sentais plus prisonnire que vous, et, encore, je ne me doutais
gure de ce que vous risquiez. Quand je vous ai vue, j'ai cru
devenir folle, et quand vous tes tombe!... Cela a t si long,
si long, je n'aurais pas pens qu'il fallait plus de temps pour
devenir vieille. Mais cela ne fait rien. Je me suis punie tant
que j'ai pu, j'ai couru tout raconter au patriarche pendant que
le docteur tait l, puis ensuite  Gillette: ils me dtestent
trop pour me mettre en miettes. Ils ne me pardonneront jamais et
je ne veux pas qu'on me pardonne: ce serait trop bon pour une
malheureuse mchante. J'ai essay de me distraire, j'aurais voulu
tomber comme vous, me dmettre l'paule et que le docteur Amaux
me la remette. Il n'y a que a, voyez-vous, qui m'aurait un peu
guri le coeur, et c'est tout ce que je pouvais faire pour vous.
Mais voil, impossible de retrouver la clef de la tour dans les
massifs, le bon Dieu me prenait l. Alors je me suis cogn le
bras partout, mais il ne devenait seulement pas trs bleu. J'ai
rcit les psaumes de la Pnitence devant votre fentre et cela
ne me soulageait encore pas, ni vous non plus; et puis, ce soir,
dans mon lit, je n'ai plus pu y tenir. Je vous en prie! fit-elle
avec explosion, battez-moi... Voulez-vous que je vous donne les
pincettes?

-- Mais, Cam, mon enfant... dit Aube qui n'avait pas encore eu le
temps de respirer sous cette avalanche de paroles, et qui tait
partage entre une envie de rire ou de s'attendrir et la crainte
que lui causait toujours une fougue si trangre  sa nature.
Mais Cam, ma petite Cam...

-- Elle m'appelle sa petite Cam! s'cria l'enfant avec un
redoublement d'affliction. C'est comme les grands saints qui
bnissaient leurs bourreaux.

-- Cam, coutez, venez l, prs de moi; donnez-moi la main...

-- Je l'ai donne  mordre au chien de garde, il n'a pas voulu,
sanglota Cam.

-- Donnez-la-moi pour que je l'embrasse.

-- Non, non, c'est de la mchancet d'tre si bonne, de la
m-chan-ce-t...

-- Ecoutez donc. Vous ne savez pas une chose, c'est que j'avais
grande envie de vous connatre, de venir chez vous et, sans vous,
Cam, je n'y serais jamais parvenue. Il parat que je n'avais pas
d'autre chemin pour entrer  la Maison que celui de la niche, et
c'est vous qui me l'avez ouvert, dit-elle en riant.

Ce petit rire affectueux, un peu las, brisa chez Camille les
dernires digues: l'enfant fondit en larmes, ses pleurs
ruisselrent sur son petit visage boulevers.

-- Vous le dites par piti, parce que vous voyez bien que je ne
vaux pas vos reproches ni vos coups. Mais vous avez tant
souffert... Oh! comme vous avez cri...

Camille prit ses cheveux  poigne et d'en fit, en un tour de
main, deux gros tampons soyeux dont elle se boucha ingnuement
les oreilles. Les larmes la dominrent, elle voulut s'enfuir;
mais Aube la retint, et surmontant sa faiblesse dans l'urgence de
la situation, s'assit sans aide sur son lit et attira  elle
l'enfant qui frissonnait de tous ses membres.

-- Vous avez froid...

Elle fit glisser Camille sous sa couverture.

-- L, tout contre moi, je n'ai pas mal de ce ct. Alors, Cam,
vous ne m'en voulez plus d'tre au chteau.

-- Non, non, dit Cam, pleurant  chaudes larmes.

-- Toute votre colre contre moi est partie?

-- Oui, pardonnez-moi.

Leurs lvres se rencontrrent.

Mme Droy rentra, une demi-heure plus tard, dans la chambre
d'Auberte avec Stphanie et Gillette. Stphanie qui portait la
lumire s'arrta devant le lit, et ses deux compagnes regardrent
avec elle. Auberte et Camille dormaient ensemble, la plus petite
dans les bras de l'ane, troitement serres l'une contre
l'autre, leurs cheveux confondus sur l'oreiller.

Avec un sourire aimant, Mme Droy prit dans ses bras son dmon de
petite fille et l'emporta sans l'veiller.



VI



Dcidment, Aube se lverait pour recevoir sa mre. L'effort lui
parut non seulement faisable, mais encore plus facile qu'elle ne
l'avait cru. Et, pour qu'elle et moins encore l'air d'une
malade, il fut arrt que la petite princesse donnerait son
audience dans la bibliothque qui tait au rez-de-chausse comme
sa chambre; cette pice, lieu ordinaire des runions de la
famille, tait assez gaie pour prserver de toute ombre lugubre
la premire impression de la Comtesse.

Le jour de l'arrive de Mme de Menaudru, aprs avoir bien
install Aube sur de nombreux coussins, on la laissa se reposer
et penser  l'aise au bonheur qui l'attendait. Elle n'eut,
heureusement, pas beaucoup  attendre: juste  l'heure que lui
avaient fait fixer ses calculs aids des lumires de Gillette,
Mme Droy, digne et affable, pleinement  la hauteur de cette
dlicate occurrence, introduisit Mme de Menaudru prs d'Aube, et
se retira.

En regardant sa mre s'avancer, ple, presque craintive, Aube
songea que la chose impossible s'tait faite, que l'vnement
irralisable tait accompli; Aube, tablie  demeure chez les
Droy comme une enfant de la maison, voyait sa mre y venir en
amie.

Puis Aube sentit les bras de sa mre autour d'elle, et, contre
son visage, le contact de ce doux visage, blanc et fan, qui lui
parut tristement amaigri, et elle oublia tout dans la joie de
cette runion. Aprs les premires effusions, -- ce furent des
effusions peu exubrantes, presque muettes, mais Aube devinait
chez sa mre la palpitation d'un sourd moi, -- Mme de Menaudru
s'assit, non pas comme le lui demandait un geste caressant de sa
fille, sur la chaise longue o le corps tnu d'Aube lui laissait
ample place, mais dans un fauteuil, ainsi qu'il convenait  la
chtelaine de Menaudru.

C'tait une chtelaine encore bien trouble qui tenait avec
prcaution la main d'Auberte, examinait l'enfant avec des yeux
d'angoisse mlancolique, presqu'avide.

Auberte dit tout  coup:

-- Ainsi, maman, vous n'tes pas venue?

-- Comment? Me voil.

Aube eut un petit mouvement soucieux.

-- Non, quand je suis tombe, quand on m'a remis l'paule. Je
vous ai pourtant appele...

-- Comment l'aurais-je pu, enfant? je n'tais pas avertie.

Et elle parla prcipitamment du Comte, toujours alit, auprs
duquel elle avait laiss Laurent, puis de son voyage, de dtails
presque insignifiants. Mais elle s'interrompit, et, tout bas:

-- Cela t'a fait mal, trs mal? demanda-t-elle.

Elle penchait la tte vers Aube, l'interrogeant avec une
curiosit poignante.

Mais, vite, elle reprit:

-- Non, non, ne dis pas, c'est pass. C'est pass? rpta-t-elle
en une question tremblante.

-- Oui, mre.

-- Qu'allons-nous faire? Je ne peux pas rester  Menaudru, et
vous ne pouvez gure voyager. Voter pre a besoin de moi.

Ce double souci qui l'avait hante creusa un pli plus accentu
parmi les rides de son front.

Comme Aube ne rpondait pas:

-- Est-il vrai, fit-elle incrdule, que vous resteriez  la
Maison en attendant notre retour?

Aube fit un signe rapide d'assentiment, et elle ajouta:

-- Seulement, revenez bientt.

-- Oui, ds que possible. La famille Droy a t au-dessus de tout
loge: elle rclame comme une faveur de vous garder; c'est, --
dit Mme Droy, -- la seule compensation qui puisse diminuer leurs
regrets du tort bien involontaire qu'ils vous ont fait.

Elle rpta en un murmure: au-dessus de tout loge... soupira et
reprit:

-- J'arrangerai cela avec votre pre. La correspondance que nous
avons forcment change avec les Droy a dj aplani bien des
obstacles, votre pre change d'opinion  leur gard et il nous
accordera plus de libert.

Elle continua d'une voix incertaine:

-- Chre, quand nous serons rentrs  Menaudru avec vous, vous
pourrez revenir quelquefois  la Maison, si cela vous tente.

-- Maman...

L'clair des yeux bleus d'Aube parut causer  la mre en mme
temps plaisir et peine. Elle poursuivit:

-- Mlle Stphanie d'Aumay offre de vous donner quelques leons
pour vous distraire. Vous vous joindrez de loin en loin  ses
lves. Le docteur n'a cess de nous crire que vous aviez besoin
de distraction, de diversion, qu'il fallait  tout prix amener de
la jeunesse autour de vous. Si vous trouvez des amusements ici...

Elle regarda d'un air de doute autour d'elle, puis elle murmura:

-- Aube, vous vous tes donc bien ennuye avec nous?

Sa voix rsonna si rsigne, si douce, qu'Aube en eut le coeur
meurtri.

-- C'est bien, c'est bien, enfant, vous reviendrez  la Maison.
Laurent vous accompagnera quand il sera ncessaire, car, pour
moi, je ne saurais quitter le Comte.

Elle repartit dans la journe mme; cette sanction inattendue de
ses parents fit goter  Aube plus de scurit dans le bonheur,
encore un peu surpris, qu'elle prouvait de son sjour  la
Maison.

La convalescence d'Aube marcha avec toute la crmonieuse lenteur
qu'on devait attendre d'une jeune personne si pondre. Elle fit
tant de faons pour reprendre de l'apptit et des forces que
Gillette, impatiente, proposa de lui dmettre l'autre paule
pour la secouer et lui donner l'nergie de gurir.

A ct de Gillette, il n'y eut pas moyen pour Aube de s'adonner 
cette bien-aime torpeur qui lui avait toujours t un refuge
dans ses maux et  laquelle elle avait rarement eu si belle
occasion de recourir. Et ce n'tait pas rien que Gillette, mais
encore Cam dont la figure s'allongeait ds qu'Aube faisait mine
d'aller moins bien ou ne mangeait pas tout son potage, et encore
Mme Droy avec sa vaillante activit, Stphanie dont la tenue
irrprochable semblait blmer bien haut les jeunes filles
couches oisives dans leur lit jusqu' deux heures, et tendues
en robe de chambre sur une chaise longue, le reste de la journe.
Les garons avaient d'incroyables aventures dont il fallait bien
savoir le dnouement avant de s'endormir. Les babies
ressemblaient  deux petites poupes  roulettes avec leurs robes
mi-longues, leurs cheveux blancs dont les mches prenaient les
plus drles d'envoles autour de leurs ttes rondes: toute la
famille les chrissait comme si deux petits enfants eussent t
un phnomne exceptionnel dans cette demeure o il y en avait
dj eu neuf, une bndiction prcieuse dont on ne pouvait assez
remercier la Providence. Ces babies rclamaient la sollicitude
d'Aube pour leur poupe, ou bien, dans un accs de sagesse
difiante, s'asseyaient cte  cte, bien lisses, bien lustres,
comme deux petits chats jumeaux, sur le mme tabouret, pour
demander une histoire.

Et Edme qui tudiait, tudiait en se tenant souvent la tte, et
Pascal qui achevait sa dernire anne dans une cole religieuse
d'agriculture et faisait quelquefois une apparition mtorique le
dimanche, et Hugues qui, toujours absent, jouait un rle si
considrable dans la famille... Cet an paraissait
continuellement prsent  l'esprit de tous; du patriarche aux
babies, chacun, sauf Stphanie, prononait sans cesse son nom:
ses lettres rpandaient dans la maison une animation nouvelle,
et, quoiqu'elles fussent gaies parfois  soulever des temptes de
rire, provoquaient un zle extraordinaire, une ferveur
d'application et de travail dans tout le troupeau.

Enfin, dans cette demeure, courait un souffle de vie puissante,
qui, tour  tour, s'infiltrait dans l'me d'Auberte ou la prenait
d'assaut.

Les Droy taient certainement les gens les moins dogmatiques du
monde, et, pourtant, un mot, une action toute simple de leur part
frappait souvent Aube comme d'une lumire. Elle avait alors envie
de fermer les yeux et de ramener pour plus de prudence son bras
sur son visage.

A la turbulence rveille des garons, elle mesurait la
contrainte qu'ils s'taient imposs pour elle, mais elle ne
devinait pas quel adoucissement salutaire sa prsence apportait
dans ce milieu d'ardeur un peu pre et quelles traces durables
laisserait chez eux le passage de sa personne sensitive. Ils la
traitaient tous gaiement, comme un jouet fragile qui amuse et
qu'on se prend  aimer.

Aube se levait rgulirement, mais elle se confinait volontiers
dans sa chambre. Le mouvement de la famille qu'elle sentait 
quelques pas d'elle, toute frmissante de travail et de vie,
l'tourdissait quelque peu. Une aprs-midi que les garons
taient dehors, elle se hasarda dans la bibliothque o rgnait
un rassurant silence. Elle ne trouva qu'Edme qui, assise sur un
sige bas prs du feu mourant, se tenait la tte  deux mains.

Edme tait une longue fille maigre et distraite, dont le labeur
sans relche apparaissait  Aube comme une sorte d'inexplicable
manie.

En entendant Aube, elle ferma son cahier et fit place  la
nouvelle venue sur le petit divan qui touchait  la chemine.

-- Vous travaillez toujours, dit Aube.

-- Pas pour le moment; je ne viens pas  bout de mon problme et
je n'en peux plus.

Elle essayait de sourire, mais on voyait bien qu'elle avait dit
vrai et qu'elle n'en pouvait plus.

-- Pourquoi vous fatiguez-vous? reprit Aube. Aimez-vous l'tude 
ce point?

Edme secoua un peu ses minces paules comme pour les dcharger
d'un trop lourd fardeau.

-- Je me figurais l'aimer autrefois, mais je crains d'en venir 
la dtester.

-- Alors pourquoi? fit Aube confondue par tant d'inconsquence.

-- Mais j'aide Marc. Est-ce que nous ne le saviez pas? Non?

Oh! sans mon pauvre Marc, j'en aurais fini depuis longtemps avec
tout ce fatras. Mais Marc veut s'engager, et mon pre ne le
permettra que quand mon frre sera bachelier. Marc s'est fait
retap... refuser deux fois dj. Comme j'avais toujours un peu
suivi ses tudes, je lui ai promis de m'y mettre tout  fait, de
prparer de fond en comble les examens avec lui, d'tre son
rptiteur parce que le patriarche qui le fait travailler, le
dconcerte. Alors, moi, je suis l pour le faire remonter sur sa
bte... le remettre d'aplomb, je veux dire. Et peut-tre que je
m'abuse, mais je me figure que si je peux tenir bon encore
quelque temps, Marc n'chouera pas  la prochaine session.

-- De sorte, fit Aube impressionne, que vous serez bachelier
autant que lui, quand mme vous n'en demanderez pas le grade.
Cela doit tre horriblement difficile.

-- Parce que j'ai une stupide tte de fille qui comprend avec
peine et ne retient gure, dit l'nergique Edme en se frappant
le front pour le punir d'tre obtus.

-- Vous voyez pourtant bien que Marc qui est un garon...

-- Oh! Marc tait but, et une fois ce mauvais pas franchi, il
n'aura pas son pareil. J'ai toujours dit qu'il tait au fond de
vraie bonne toffe, dit-elle avec un affectueux sourire 
l'adresse de son frre favori. Il avait plus besoin que les
autres d'une aide constante pour se plier dfinitivement  la
discipline de tous ses devoirs... religieux et autres.

-- C'est donc vous qui l'aurez fait ce qu'il deviendra.

-- Moi pour une faible part; je lui prte un peu de ma patience
et de ma science, et je ne lui fais pas un brillant cadeau; mais
ce n'est pas moi qui lui aurais fourni son brave coeur s'il ne
l'avait pas eu naturellement.

Aube, qu'avaient toujours tenue sur la rserve les manires
abruptes et le langage pittoresque qu'Edme devait  son sjour
frquent dans la salle des garons,  son commerce assidu avec
ses frres, Aube sentit fondre ses lgres prventions dans une
admiration grandissante.

-- C'est trs beau, Edme.

-- Mais non, il faut bien qu'une inutile fille serve par ci par
l  quelque chose.

-- Mais ce n'tait pas votre devoir.

Edme eut l'air perplexe.

-- Il me semble que tout est mon devoir. C'est bien prsomptueux
ce que je vous dis l, mais je ne peux pas m'expliquer. Partout
o nous pouvons aider un peu, un tout petit peu, n'y a-t-il pas
un devoir pour nous? Et puis, ne vous figurez pas des choses: je
ne suis gure hroque, surtout quand j'ai mal  la tte. Il me
tarde que Marc soit reu pour fermer ces bouquins et me reposer 
coeur joie, courir, lire, musiquer avec les autres. Et il me
tarde aussi de rendre quelque libert  notre pauvre Gillette,
que le soin du mnage et des enfants a tant accapare depuis que
je travaille avec Marc. Elle ne se plaint pourtant pas.

Aube avait remarqu combien Gillette rendait de services  sa
mre; avec une persvrance srieuse sous son air envol, elle
secondait Mme Droy dans sa tche ardue.

Cela avait souvent caus  Aube une espce de courbature morale
de sentir tous les Droy si actifs autour d'elle, tous s'efforant
vers un but prcis; et voil qu'Edme et Gillette, avec une
simplicit qui doublait leur mrite, rivalisaient d'abngation
pour le bien commun. Qui sait si Cam...

Cam faisait en ce moment mme son apparition, affaire, le front
charg de soucis, toute dispose, elle,  convenir que la
responsabilit de la maison pesait sur sa tte. Elle demanda
nanmoins d'un ton de dfrence des nouvelles de la princesse;
une fois rassure sur ce point qui lui tenait au coeur, elle
s'croula dans un grand fauteuil et s'cria en jetant un livre 
terre:

-- Qu'on ne m'en parle plus. Andersen me tue.

-- Andersen? demanda Aube. Vous lisez le danois?

-- Non, l'allemand, dit Gillette faisant  son tour une entre en
coup de vent. Les membres de la tribu dissmins aux points les
plus divers de la maison finissaient toujours par aboutir dans la
bibliothque.

-- Comment ne pas savoir l'allemand malgr soi avec une nue de
frres qui s'escriment l-dessus depuis l'enfance. _Achdoch-gebrochen_,
fit Gillette avec des intonations gutturales  renverser un Teuton.

-- Du reste, reprit Cam d'un air dtach indiquant qu'elle tait
fatigue de fadaises littraires, j'ai assez lu, mme pour un
jeudi. Edme, s'il te plat, passe-moi mon ouvrage. Il faut vous
dire, princesse, que notre premier envoi de chaussons a t
glorieusement accueilli et que nous en prparons un autre.

-- Il est prt, ajouta Gillette prenant auprs du feu la place
d'Edme, qui s'en alla porter ailleurs son problme insoluble et
sa tte souffrante. Nous n'attendons plus que Mlle Cam qui est en
retard. Maman a fix le dix comme dernier dlai; Cam s'est
engage d'honneur  fournir ce jour-l sa dernire paire, et Cam
tiendra parole, Cam aura fini, Cam a maintenant des bonnes
intentions en quantit suffisante pour paver l'enfer, dit-elle en
renversant sur ses genoux Camille dont elle tira amicalement la
queue de chanvre.

Mais l'imperturbable Cam trouvait moyen de tricoter la tte en
bas, les bras en l'air et aussi un peu les jambes; et la
situation excentrique o la maintenait sa soeur n'empchait pas
plus le jeu de sa langue que celui de ses doigts, car elle dit:

-- Nous complotons d'approvisionner cet orphelinat d'une foule de
bonnes choses chaudes, et nous gagnerons de l'argent pour acheter
la laine. Nous avons bien tress des paillassons tout un hiver
avec de vieilles cordes pour payer un peu de l'admission d'une
vieille femme dans un asile. Et aprs s'tre moqus de nous, tous
les grands s'y sont mis; Hugues tait le plus habile. Jamais nous
n'avons tant ri que cette anne. On s'asseyait par terre  la
turque dans une salle basse, et il n'y a rien de si rjouissant
que de s'asseoir par terre. Un jour que la patriarche y tait
aussi, une nouvelle femme de chambre a introduit l par erreur un
monsieur excessivement distingu qui mourait d'envie d'pouser
Stphanie.

-- Cam! fit Gillette.

-- Je sais ce qu'il en tait, il faisait des yeux mourants. Si
vous aviez vu sa figure quand il nous a trouvs par terre, tout
poussireux et ternuants dans notre chanvre... Stphanie
arrivait en mme temps avec son bel air, resplendissante dans son
col propre, en se chapitrant pour s'obliger  nous gronder ferme
et  nous faire honte d'tre si sales; oui, elle se chapitre
quand il faut qu'elle nous gronde. Il allait lui parler comme 
la seule personne qui gardait son bon sens au milieu de notre
insanit. Quand elle a vu a -- chre Stphanie, comme je l'ai
aime -- elle s'est assise sur ses talons comme une carmlite et
elle a rclam de l'ouvrage; et le pauvre M. Gaston n'a plus eu
d'autre ressource que de nous aider; il est parti  la fin bien
dconfit. Hugues a pris pour lui le paillasson que Stphanie
avait termin et je l'ai vu jeter au feu la natte de Gaston, qui
tait difforme.

-- Mais Cam, mais Cam, fit Gillette alarme par la rvlation
d'une perspicacit si prcoce.

-- Gaston n'est pas revenu chez nous. Je n'en aurais point voulu,
ce n'tait pas pour que Stphanie le prenne. Moi, ce que j'en
dis, c'est pour montrer  Aube que nous sommes venus  bout de
notre vieille, c'est--dire de lui acheter une place dans
l'asile. C'tait temps, nous avions les doigts uss.

Gillette se leva, remit Cam sur ses jambes et envoya la petite
fille goter, puis elle versa dans un verre le vin jaune
fortifiant qui composait la collation d'Auberte et le porta  la
convalescente. Pendant que celle-ci buvait, Gillette ramena la
couverture sur les genoux d'Aube, consolida ses coussins, renoua
la cordelire de soie qui aurait d retenir les plis de sa robe
de chambre.

-- Il doit vous tarder, dit-elle en riant, d'en avoir fini avec
moi et de pouvoir vous servir vous-mme?

Aube hsita et dit avec effort:

-- Mme quand je ne suis pas malade, c'est toujours Jeanne qui me
coiffe et m'habille.

-- Impossible! N'avez-vous pas honte d'tre un tel baby?

Aube, fatigue, s'appuya davantage sur son coussin et garda le
silence. Gillette contempla malgr elle cet tre languissant et
si pur. Aube murmura:

-- Dites-moi comment vous vous y prenez pour tre utile. Parlez-moi
de cela, voulez-vous?

-- Pour vous distraire? S'il ne s'agit que de causer, je causerai
tant qu'il vous plaira, et mme un peu plus peut-tre, mfiez-vous.
Eh bien! quand j'tais plus jeune, j'tais tourmente aussi
par la pense que ma vie serait vaine, qu'il y avait  toute
chose un sens plus noble, plus tendu, que je ne comprenais pas.
J'ai t sauve le jour o je me suis aperue que ce sens divin
tait, non pas au loin, dans les grandes actions, dans les mots
retentissants, mais tout prts, sous ma main,  ma porte, et
jusque dans les petites btes de besognes journalires; que le
coeur et l'intelligence des miens renfermaient des biens plus
dignes de conqute que ceux du monde, que je n'avais pas 
m'loigner pour faire tout le bien dont j'tais capable. Avez-vous
entendu dire que le monde doit tre meilleur et plus heureux
par cela mme que nous y sommes venus? J'ai tch de me redire
cela soir et matin, aprs ma prire, et de me faire pardonner les
jours o ce bas-monde avait t plus laid et plus dsagrable par
le fait de ma prsence.

Pour me convaincre que je n'avais pas  chercher ailleurs le
dveloppement de ma pauvre niaise me ambitieuse qui rclamait de
l'espace  grands cris, ni le moyen de faire ce qui m'tait
assign et mme d'tre hroque si l'envie m'en prenait, je n'ai
eu qu' bien regarder Hugues et mes parents.

-- Parlez-moi encore, fit Auberte.

-- Encore toujours, comme disent les babies quand on les
embrasse. En vrit, fit Gillette d'un air de bonne humeur, je
suis bien  mme de moraliser, et vous choisissez singulirement
vos prdicateurs. Enfin, si cela vous agre...

-- Dites-moi comment vous faites l'aumne?

-- La charit, chre, la charit; pas l'aumne. Notre grande
satisfaction actuelle dans ce sens, c'est la scierie, l'oeuvre du
cher patriarche qui, si le terrible braconnier Gdon Jaux veut
bien nous le permettre, donnera de l'ouvrage en hiver aux bras
qui restent inoccups faute d'une industrie locale. Et s'il prend
fantaisie  nos ouvriers de se mettre en grve, eh bien, le
patriarche a assez de fils pour les remplacer, conclut-elle avec
un petit sourire orgueilleux et brave.

-- Je voudrais avoir votre courage, commena Auberte.

-- On ne dit pas: Je voudrais, je voudrais... Mais: je veux!

Tant que vous ne sentirez pas les pauvres de votre chair, de
votre sang, destins  la mme vie immortelle, vous ne leur serez
rien.

Auberte dit lentement:

-- Comme vous tes tous bons, comme vous faites du bien...

Gillette rougit jusqu' la racine de ses cheveux ples.

-- Vous valez mieux dans votre coeur que nous tous  la fois,
marmotta-t-elle, et, pourtant, je sais qu'Hugues et Stphanie
valent beaucoup.

Mais elle se redressa et se montra vite un peu agressive pour
compenser son loge involontaire.

-- Oh! vous, vous tes une petite mangeuse de lotus, comment nous
comprendriez-vous? Vous n'avez rien  dmler avec nos craintes,
nos fautes, nos chagrins. Vous vous tes bti en vous-mme une
inaccessible citadelle. De mme que vous vous plaisez dans la
paix morte, suranne, de votre chteau, vous vous retirez en
esprit dans la demeure fictive de votre choix o aucun chemin ne
conduit les autres et qui est le chteau de la Belle au bois
dormant. Vous le murez aux peines et aux joies de la vie, vous
vous dites: Tout est trop banal et fastidieux dehors, mais moi,
je dors et je rve. Auberte de Menaudru, est-ce que vous n'tes
pas un peu lche?

Aube se taisait, rougissant sous les paroles de Gillette.

-- Tenez, poursuivit Gillette, qu'avez-vous fait l encore?

Les garons avaient commenc des essais de sculpture sur bois
pendant les veilles et Aube, s'emparant d'un petit outil oubli
devant elle, avait machinalement trac sur une planchette des
contours de fleurs.

-- Qu'avez-vous fait? reprit Gillette, des nnuphars, des pavots,
des tournesols, des fleurs de rve! Mettez donc de la verveine,
du romarin, des houx, des plantes bien vivantes, un peu
piquantes, pas de vos perfides berceuses qui vous engourdissent.
Auberte, rveillez-vous. Assez dormi, il fait grand jour, petite
princesse, il faut agir, il faut vivre!



VII



Il y eut jubilation gnrale lorsque la famille Droy reut
l'invitation de se rendre en masse  la pche d'un tang, situ 
quelque distance du mont de Menaudru.

L'hte, assez bnvole pour attirer de son plein gr chez lui
toute la phalange des Droy, tait un grand propritaire comtois,
vieil ami du patriarche; il poussait l'aberration jusqu' tre
enchant du voisinage de la tribu, et la faiblesse, au point de
rclamer avec de formelles instances une acceptation sans rserve
de ses offres hospitalires.

Il fut dcid que Mme Droy seulement resterait avec Auberte, et
que le reste de la smalah irait jouir des dlices de cette pche.

Or, parmi l'allgresse rpandue par la bonne nouvelle, Camille,
qui aurait d l'emporter sur les autres en joie exubrante,
restait taciturne, presque consterne. Cam, absorbe par mille
occupations pressantes, avait repouss jusqu'au dernier jour
l'achvement des fameux chaussons qui devaient la couvrir de
gloire; elle se trouvait place dans l'alternative de renoncer 
la pche ou de forfaire  une chose aussi sacre que la parole de
Camille Droy.

Et cette pche devait tre une partie tout  fait incomparable.
Edme et Gillette s'en rjouissaient hautement. Il y aurait le
trajet d'abord, une longue promenade en voiture parmi les sites
les plus accidents d'une partie renomme de la montagne, puis un
djeuner qui promettait d'tre fastueux, et, comme la runion
serait nombreuse, peut-tre bien une sauterie; enfin le retour au
clair de lune dans le paysage de fin d't qui, avant de
s'ensevelir sous les neiges prcoces, se revtait d'une beaut
indescriptible.

Mais quand il n'y aurait eu que la pche... Songez donc qu'on
viderait l'tang! Si un tang vulgairement rempli tait pour les
jeunes Droy un lieu de dlice comme minemment propice  toute
espce d'accidents et de prils, rien ne pouvait rivaliser avec
le plaisir extraordinaire qu'on allait leur offrir sous la forme
d'un tang  sec.

-- Tu es libre, nous te laissons le choix, dit Mme Droy 
Camille.

L'enfant ne rpondit pas, elle resta muette et concentre tout le
jour; mais le soir, en embrassant ses parents pour la nuit, elle
dit:

-- Je n'irai pas.

M. et Mme Droy n'objectrent rien. Ce cuisant sacrifice qui leur
plaisait par son courage, serait salutaire  la petite fille dont
la nature indpendante et rtive n'avait point encore trouv son
point d'appui comme Gillette.

Tout le monde se retira de bonne heure, Aube, qu'on ne veillait
plus, rentra dans sa chambre aprs avoir dit qu'elle se
dshabillerait elle-mme, et l'on tenait trop  lui voir prendre
une initiative quelconque pour contrarier son dsir. Mais elle ne
se coucha point, elle attendit que tout bruit et cess dans la
maison. Alors, elle se glissa dans la bibliothque silencieuse;
la pice semblait si vide, si vaste, qu'Aube frmit d'une vague
frayeur.

Par l'immense baie vitre, on voyait distinctement au dehors. La
lune, la belle lune resplendissante qui devait clairer demain
les voyageurs, baignait la campagne et le jardin qui, derrire la
grande glace limpide, semblaient faire immdiatement suite  la
pice comme si rien ne les en sparait. Leur srnit majestueuse
pntra Auberte.

La jeune fille, un peu craintive et frissonnante, s'approcha de
la chemine, carta le garde-feu, raviva les tisons qu'on avait
couverts de cendres, puis elle alluma une lampe avec prcaution,
comme si elle maniait un engin destructeur.

La lumire de la lampe et celle du feu s'levrent  la fois,
mais il parut  Auberte que ces clarts accentuaient encore les
coins d'ombre. Dehors, la nocturne lumire blanche tait si
claire, si victorieuse, qu'elle ne mourut pas, elle s'effaa 
peine, devenant plus fantastique et mystrieuse.

Aube prit dans la corbeille de Cam l'ouvrage de tricot commenc,
et se mit au travail. Aube n'avait pas encore veill et quand,
dans le grand silence de la maison, sonna une heure avance
qu'elle n'avait jamais entendue, une solennelle impression
descendit sur elle. Et la paix auguste de cette nuit lui apporta
de belles penses, tristes ou consolantes. Le problme qu'elle
avait obscurment pressenti dveloppait ses complications devant
elle. Les jeunes voix de Gillette et d'Edme flottaient encore
dans la pice avec les enseignements plus austres de leurs
ans. Aube ne pouvait plus se laisser vivre; sa conscience
l'avait dj plus d'une fois sourdement tourmente, elle l'avait
apaise en se disant que sa vie tait pure, qu'elle ne
commettrait jamais de faute. Cela ne suffisait plus. Mme avant
de mieux apprcier les Droy, bien des faits lui avaient paru
singuliers, inexplicables, mais elle connaissait si peu, si peu
de la vie; elle avait toujours t de son glise  son chteau,
de son chteau dsert  la petite glise assoupie au milieu des
morts. Et il y avait pour elle un devoir immense et imprieux
qu'elle n'avait pas vu: elle pouvait le remplir, il n'tait pas
au-dessus de ses forces d'enfant; seulement, il fallait le
prendre petit  petit, jour aprs jour. Et c'est pour cela
qu'elle tait ici, encore souffrante, dans la grande nuit
dsole,  travailler pour une autre. C'tait l'humble dbut qui
convenait  sa faiblesse.

Elle s'tait assise en face de la baie: l'ombre noire de sapins
se dcoupait sur le ciel d'opale, la lune tranait sur les hautes
herbes tincelantes de rose les draperies de sa tunique
vaporeuse. Que c'tait beau, que c'tait majestueux et doux!

De sa place, elle voyait un peu de Menaudru. Souvent elle errait
en esprit dans ces vieux murs de forteresse, o elle avait hte
de rentrer; elle avait hte de revoir Olge, l'esprit familier de
Menaudru; les yeux douloureusement intelligents de la bte la
rclamaient, l'attiraient. Elle songeait avec un serrement de
coeur  ce Menaudru inhabit, dlaiss par ses matres. Cette
nuit, Aube disait de loin au chteau: Je suis l, je te
reviendrai; je ne t'oublie pas et je t'aime. Seulement, on t'a
appel le palais de la Belle au bois dormant.

Elle voyait aussi son sapin, elle croyait l'entendre bruisser;
mais la lune disparut, le grand sapin tnbreux rentra dans
l'ombre et il sembla  Aube, prise d'une angoisse troublante, que
son me y rentrait aussi. Elle pria pour tre dlivre des
pouvantes de la nuit.

Elle continuait son travail. Il y avait un contraste pathtique
entre l'humilit patiente, l'inexorable prose de son occupation
et la hauteur des penses ternelles qui la hantaient. Elle
travailla jusqu' ce que sa lampe mourt dans le souffle glac du
matin.

Elle avait fini, son paule se rvoltait. Elle entra sans bruit
dans la chambre de Gillette; elle vit  la lueur d'une veilleuse
Gillette qui dormait, une expression ferme et sincre sur son
visage si dlicatement ptri et teint. Camille avait d pleurer
en sourdine, car elle cachait sa figure dans l'oreiller comme
pour y touffer ses derniers sanglots; le sommeil l'avait saisie
au milieu de ses larmes.

Aube fixa son ouvrage au pied du lit pour qu'il frappt les yeux
de Cam ds son rveil, puis elle retourna chez elle et gagna son
lit.

Avant que le jour ft compltement lev, les Droy partirent pour
leur expdition matinale. Elle entendit le roulement du grand
break, un tumulte touff d'alles et venues et de voix heureuses
parmi lesquelles ne manquait point celle de Camille. La voiture
s'loigna, Aube s'endormit et ne s'veilla qu'au milieu du jour.

-- Comme vous voil ple! Vous vous tes fatigue, lui dit Mme
Droy maternellement grondeuse, tout en lui servant  djeuner
dans son lit. C'tait une imprudence. Cam a failli perdre la tte
dans son bonheur. Nous avons eu toutes les peines du monde 
l'empcher de sauter comme une bombe dans votre chambre;
j'entends que vous ne vous leviez pas avant dner et que vous
reposiez  fond votre pauvre bras.



Aube fut si docile que, vers trois heures, Mme Droy ne put lui
refuser une plume et du papier pour crire  son frre; elle lui
installa le petit pupitre de Stphanie sur les genoux, et s'en
alla pour ne pas la dranger dans ses soucis pistolaires.

"Mon cher Laurent, crivit Aube, je vais mieux, je suis trs bien
ici et il me tarde, en mme temps, de retourner  Menaudru et de
vous y revoir. Il me semble que Menaudru sans moi n'est plus que
la moiti de lui-mme, et que sans Menaudru, je ne suis plus
Auberte. Je vous dis ce que je pense, j'espre que vous ne me
trouverez pas trop ridicule.

"C'est du chteau que je voudrais vous parler, et aussi vous dire
que vous me manquez et que j'ai l'intention d'tre une meilleure
soeur pour vous. Vous savez que, depuis longtemps, mon pre et
vous jugiez que quelques modifications seraient utiles  notre
vieux palais, et moi, j'en prouvais de la peine. Aussi, pour ne
pas m'affliger, y renonciez-vous. J'ai rflchi et je crois que
vous aviez raison, qu'il vaut mieux se rsoudre  rparer
Menaudru et je suis consentante, si vous voulez bien vous en
occuper; vous chercherez un architecte. Mais, mon cher Laurent,
dites-lui bien surtout qu'il ne s'agit que de restaurations et
qu'elles devront se voir le moins possible. N'est-ce pas qu'il
serait dommage de rien changer  l'aspect de Menaudru, aux praux
o Bertrix, la petite princesse burgonde, s'est promene, et que
nous pouvons nous contenter des fentres qui lui dont donn assez
de jour et d'air pour qu'elle y vive, et qui ont t assez
grandes pour laisser partir son me quand elle est morte! J'ai
l-dessus une croyance particulire, c'est que quand je mourrai,
vous aurez beau agrandir les fentres et toutes les ouvrir, mon
me ne pourra pas quitter Menaudru. Je voudrais, quand je ne
serai plus l, qu'on ferme le chteau et qu'on le laisse en paix
tomber en poussire.

"Quand je ne serai plus l... ce n'est pas trs sage  moi d'y
penser, puisque je suis encore trs jeune. Gillette est mon ane
de trois mois, ce qui est beaucoup plus qu'on n'imagine.

"Choisissez donc cet architecte avec soin, je vous en prie,
comme, par exemple, vous choisiriez un mdecin pour votre soeur,
et que ce soit pas un dmolisseur surtout, mais un homme bon,
pieux, oui, de cette pit qui nous fait respecter les choses;
qu'il sache que les vieilles pierres qu'il voudrait dranger ont
absorb un peu de tout ce qui s'est pass prs d'elles, et que
les vieux arbres souffrent quand on les coupe."



Aube baissa la tte, l'extrmit de sa natte balaya les dernires
lignes qu'elle avait crites, et, tendant l'encre frache, fit
des sillons noirs; la lettre parut trempe de larmes bien qu'Aube
n'et point pleur.



"Gillette Droy qui est mon amie a des ides  elle sur les
rparations de Menaudru. Je ne vous les dirai pas, elles vous
feraient frmir; c'est assez que je les entende. Si vous saviez
pourtant comme elle est bonne, Gillette, mme vous qui tes si
svre et difficile, vous oublieriez qu'elle a une bicyclette,
qu'elle chasse quelquefois avec ses frres et qu'elle joue du
Wagner plus que du Mozart. Je vous assure que Stphanie, qui a
une si belle tenue, n'est pas meilleure. J'espre avoir profit
des laons qu'on reoit ici. M. Droy mrite son nom de
patriarche; ils sont tous bons, laborieux et vaillants  faire
peur."



Elle redouta que Laurent n'et peur, en effet, et termina sa
lettre en gardant la conviction qu'elle ne parviendrait pas 
donner  son frre une ide quitable des Droy, et plus
spcialement de Gillette. En lisant Aube, il allait dire de son
air froid:

-- Ces gens-l sont bien incorrects et terriblement ennuyeux.

Incorrects, ils le furent, les garons du moins, pendant cette
priode, de faon  justifier amplement l'opinion prsume de
Laurent; mais il tait bien impossible de s'ennuyer autour d'eux,
tant ils s'entendaient  vous tenir en haleine par la diversit
de leurs inventions saugrenues.

Ce qui tonnait Aube autant que l'intrpidit folle de ces
garnements, c'tait le calme relatif de leurs parents et de leurs
soeurs au milieu de mfaits qui mettaient continuellement leurs
vies en danger.

-- Ce sont des garons, que voulez-vous? soupirait Mme Droy.

-- Eh! ce sont des garons, parbleu! s'criait M. Droy quand il
leur avait administr consciencieusement le chtiment
rglementaire.

Et Aube ne croyait pas se tromper en dcelant une tincelle fire
dans les yeux de la mre encore bouleverse, ou du pre encore
furieux.

Le jour o Camille monta dans un peuplier pour y remettre un nid
de corbeaux et n'en put plus redescendre, mme avec l'aide de ses
jeunes frres, ceux-ci rsolurent de la tirer d'affaire sans
avertir personne; le patriarche surgit au moment o ils prenaient
des mesures vigoureuses pour abattre l'arbre. La famille gmit en
choeur:

-- Que voulez-vous! Cam n'est encore qu'un garon... comme si ce
mot expliquait tous les garements et renfermait toutes les
excuses.

Les garons eurent  la fin une si formidable ide que l'excuse
habituelle ne suffit plus et que, pour les justifier un peu de
pareille incartade, il fallut admettre que c'taient presque des
hommes.

Marc, Jacques, Joseph et Antoine, mettant  profit une absence du
vigilant patriarche, dtachrent les chevaux, boeufs, vaches et
nes que renfermaient les curies de la maison et de la ferme
pour se donner le spectacle d'une course de taureaux sur la
grande pelouse. Ils mirent seulement les babies dans la
confidence, ce qui tait une confiance sagement place: Rosie et
Annie, ne sachant que trs imparfaitement parler, taient tout
indiques pour bien garder un secret.

M. Droy avait emmen Mme Droy, Gillette et Pascal qui passait
quelques jours  la Maison, visiter l'emplacement de la scierie.
Les promeneurs, rentrant plus tt qu'on ne les attendait, furent
salus par une monstrueuse affiche clatante et bariole qui
avait d coter bien des veilles et des pots de couleur, et qui
annonait  tout venant, du haut des murs, que la Maison serait
aujourd'hui le thtre d'une grande course de taureaux avec mort
de l'animal.

Suivaient les noms des clbres toradors Marco, Jose, Antonio et
Jacopo. Mme Droy eut un soulagement en constatant qu'il n'tait
question ni du clbre torador Camillo, ni de deux babies
toradors donnant les plus flatteuses esprances.

Un violent tumulte o se mlaient des appels, des pitinements,
des objurgations, des cris d'enfants, des beuglements et des
hennissements de btes, leur fit hter le pas. Ils entrrent dans
la cour o tout tait tranquille et tournrent la maison. Les
ttes blmes et effares d'Aube et de Stphanie apparaissaient
aux fentres o s'agitaient aussi des mains de servantes
dsespres. Edme, sortant de la maison, courait vers la pelouse
o se dchanait un troupeau disparate de btes en dlire qui
bondissaient, labouraient le sol de leurs cornes et de leurs
sabots, crasaient les massifs et leurs bordures, dracinaient
les arbustes, tandis que les garons, draps de rideaux en
andrinople rouge, arms de longues lances que surmontaient de
flottantes oriflammes, s'extnuaient en cris et en efforts pour
se rendre matres des animaux.

Les toradors, essouffls, en nage, rouges comme leurs rideaux,
aiguillonns par l'apparition inopine du patriarche et la vue du
visage plissant de leur mre, gesticulaient, s'enrouaient,
redoublaient de courage. Les btes, affoles, se rurent dans la
direction du jardin, s'engouffrrent dans la mme alle, comme si
elles avaient t piques de la tarentule, et disparurent au
galop, brisant tout ce qui s'opposait  leur passage. La
proprit n'ayant pas de clture, elles seraient bientt dans les
bois et les pturages de la montagne. Derrire elles, les garons
s'lancrent en une course chevele, suivis de Pascal qui vola 
la rescousse de ses cadets.

M. Droy rejoignit sa famille dans la bibliothque, o Aube
confirmait par signes terrifis le rcit que faisait Stphanie.

-- Oh! Monsieur, vous n'allez pas  leur secours? fit Aube en
voyant M. Droy s'asseoir devant son bureau.

-- Il faut bien qu'ils s'en tirent. Ils n'ont pas besoin de moi
pour s'emparer de deux pauvres vaches et de deux boeufs qui ont
travaill toute la semaine, rpondit-il. Pascal et Marc
reprendront les chevaux.

-- Mais les enfants n'osent peut-tre pas rentrer, dit encore
Aube emporte hors de sa rserve habituelle.

-- J'espre que pas un ne se permettra de remettre les pieds ici
avant que le dernier veau ait rintgr l'table.

-- S'il leur arrivait quelque chose? murmura-t-elle d'une voix
altre.

-- Il ne leur arrivera rien. Ils se livreront  une chasse
mouvemente, assez fatigante pour les rassir. Ils ont dsobi,
qu'ils en portent la peine; ils ont fait le mal, qu'ils le
rparent.

Le ton tait catgorique. Aube se tut, abasourdie par la
responsabilit qu'on laissait  dessein aux coupables. Les soeurs
n'essayaient mme pas d'intervenir, et, pourtant, tout comme
Aube, elles se reprsentaient cette course effrne dans les bois
o la nuit allait venir.

Le crpuscule tomba, on servit le dner; les garons taient
toujours en chasse. Les jeunes filles allaient souvent  la
fentre et regardaient d'un air proccup le ciel devenu noir.

Enfin, il y eut un hourra dans le lointain, puis un pitinement
tumultueux, et toute la bande reparut en un indescriptible
dsordre. Les btes, extnues, furent claquemures dans leur
curie. Gillette, pressentant avec la divination que donne une
longue exprience, que ses frres mouraient de faim et n'taient
pas plus prsentables qu'une horde de voleurs, courut leur faire
servir un souper quelconque dans la grande cuisine.

L'on entendit bientt de la bibliothque les voix des garons qui
racontaient leur odysse d'une faon vhmente et dcousue. Sous
leur accent dconfit, perait un certain triomphe.

-- C'est que nous avons cru ne jamais en finir et passer la nuit
en chasse. Nous courrions encore si on n'avait forc les boeufs,
oui, forc... Par une chance miraculeuse, nous avons rencontr un
cavalier trs gentleman, qui s'est mis en quatre pour nous tirer
d'affaire. Et, ma foi, dclara Antoine avec enthousiasme,
j'aurais t fch qu'il s'encorne.

Ils ne tarirent pas en dtails sur l'adresse, la force,
l'ingniosit audacieuse de leur bienfaiteur inconnu qui devenait
le hros du jour. Leurs descriptions atteignirent au sublime.

Mais personne, et Aube moins que les autres, n'imagina qui
pouvait tre ce gentleman qui s'tait dvou pour rattraper du
btail rcalcitrant et qui avait ainsi mrit l'estime de toute
la tribu.

Le lendemain, la maison bnficia du calme qui suit les grandes
temptes. Mais vers le milieu de l'aprs-midi, comme les Droy
taient encore assujettis  toutes les exigences de la fragilit
humaine, et que mme la vertu des jeunes convertis a des bornes,
une grande partie de chat perch s'organisa toute seule pendant
le goter.

Cette partie, qui s'tendit dans toute la demeure comme une
contagion, devint si entranante qu'Aube en subit l'irrsistible
sduction et se percha comme le commun des mortels.

Au moment le plus anim, la porte de la bibliothque s'ouvrit et
l'on vit entrer un trs grand jeune homme de belle prestance et
d'impeccables manires.

Laurent de Menaudru, car c'tait lui-mme, regarda sans
sourciller autour de lui. Cam tait assise sur la table, Edme
debout sur une chaise, les garons un peu partout. Il y avait des
babies dans le coffre  bois, des enfants sur le bahut. Marc se
pendait des deux mains  la tringle transversale qui soutenait
les rideaux. Enfin Aube, oui, Aube de Menaudru, les joues roses,
les cheveux un peu dfaits, debout sur une console, tendait les
deux mains en avant, prte  prendre son vol, et elle resta ainsi
ptrifie dans le saisissement que lui causait la prsence
inopine de son frre.

Elle mettait peut-tre en pratique ces enseignements moraux qu'on
lui prodiguait ici, disait-elle. Laurent contempla longuement
l'aspect sous lequel s'offrait  lui cette famille modle.

Avant que personne et matris la situation, sauf M. de Menaudru
dont le sang-froid tait merveilleux, il y eut un bruissement
d'toffe rapide comme l'approche d'un lger ouragan;
l'inconsciente Gillette, le visage panoui en un rayonnement de
malice et de gaiet, s'lana d'un repaire ignor, derrire
Laurent quelle ne voyait que de dos et prenait pour quelque
membre de la famille, elle lui lana au vol une petite tape sur
l'paule en criant d'une voix claire la formule sacramentelle:

-- C'est vous qui l'avez!...

Et elle bondit comme un chat sur la console d'Auberte.

Mais, plus prompt que l'clair, -- et, cette fois, Aube se crut
bien le jouet d'une hallucination, -- Laurent  avait saut sur un
tabouret et s'y tenait en quilibre comme Mercure rattachant sa
talonnire.

Au mme instant, arrivait le patriarche qui ne parut pas loign
de chercher des yeux quelque arien refuge pour ne pas tre pris
et, pendant qu'Aube implorait mentalement de toutes ses forces la
venue de Stphanie, dont l'attitude couvrait et rachetait
toujours les manquements de la famille, Mme Droy accourut,
effraye de ce surnaturel silence. Elle ne s'inquitait pas trop
quand les murs menaaient de crouler, mais un calme si parfait
lui fit pressentir quelque horrible catastrophe.

Laurent fut aussitt  terre, et, avec la plus remarquable
aisance, offrit ses hommages  la matresse de maison, et salua
M. Droy dans lequel il avait miraculeusement reconnu le vnrable
patriarche dcrit par Auberte; puis il se retourna vers Gillette
et tendit courtoisement  la jeune fille une main trs ferme pour
l'aider  descendre.

-- Eh bien! Laurent, et moi? dit la douce voix d'Aube.

Quand Gillette eut saut  terre, il prit Aube comme une enfant
dans ses bras et l'embrassa tendrement avant de la laisser aller,
en disant qu'il tait heureux de la voir si bien gurie.

Peu aprs, les membres prpondrants de la tribu entretenaient
Laurent au salon, et une nuance d'intimit, qu'on n'aurait point
os prdire entre eux, rappelait seule le dbut original de la
connaissance.

Il rsulta de ses claircissements qu'en entrant  la Maison, M.
de Menaudru avait pri la vieille servante qui lui rpondait, de
bien vouloir informer ses matres que Laurent de Menaudru, de
retour au chteau depuis la veille, sollicitait de M. et Mme
Droy, l'honneur de leur tre prsent et la permission de
reprendre Mlle de Menaudru, sa soeur.

La vieille Cleste s'tait acquitte en bloc de cette
diplomatique mission en dsignant  M. de Menaudru une porte
derrire laquelle devaient se passer des choses considrables, si
la valeur des vnements se mesure au tapage.

-- Entrez donc si le coeur vous en dit, avait rpondu amicalement
Cleste qui tait un peu sourde.

Et, si tonnant que cela part, le coeur en avait dit  Laurent
de Menaudru, car il tait entr.

Dans les corridors et les coins, le menu fretin riait de la
msaventure de Gillette, rptant avec d'innombrables invocations
 Hugues et des regrets ritrs qu'Hugues n'et point t l,
que Gillette en avait fait de belles et que Laurent de Menaudru
s'tait bien comport; mais qu'on aurait pu s'y attendre de sa
part, puisque c'tait lui qui avait captur les boeufs, et qu'il
fallait saluer en lui le mystrieux cavalier dont l'aide pique
leur avait tourn la cervelle.

Laurent venait chercher Auberte. M. et Mme de Menaudru, qu'il
avait prcds de peu, rentraient ce soir mme et le Comte avait
voulu que son fils offrt sans retard leurs remerciements  la
famille Droy, et rament sa soeur au chteau o ses parents
dsiraient la trouver en arrivant.

Aube et Gillette allrent prsider aux prparatifs peu compliqus
de ce dpart, aprs avoir entendu Laurent accepter au nom de son
pre la proposition que Mlle Stphanie d'Aumay avait bien voulu
faire  Auberte.

Ce ne serait donc pas une sparation, et Aube pouvait goter sans
mlange la joie de rentrer  Menaudru.

Quand elle se retrouva dans le parc avec son frre, elle prit la
main de Laurent. C'tait une habitude qu'elle avait garde de sa
petite enfance. Et, tout en marchant  ct du jeune homme, elle
parla de leurs parents, de tout ce qu'elle aurait  leur dire si
elle en avait le courage, d'un travail qu'elle voulait commencer,
d'Olge qu'elle allait revoir.

Et c'tait aussi son habitude de parler  Laurent pendant qu'ils
se promenaient ensemble. Il l'coutait toujours et, parfois,
provoquait d'un mot ses timides confidences. Mais, cette
aprs-dner, Auberte s'interrompit, il lui sembla qu'un froid avait
pass, et pourtant le soleil brillait. Elle leva sur Laurent ses
grands yeux aimants et peins, pleins d'un tonnement sans
reproche; elle venait de sentir que, pour la premire fois,
Laurent ne l'avait pas coute.

Il lui caressa cependant la main de ses lvres avant de la
quitter, prs du chteau, mais il la quitta.

Il avait affaire  X..., un rendez-vous avec l'architecte qu'Aube
avait demand. Il serait de retour pour dner avec M. et Mme de
Menaudru, qu'il prendrait  la gare et ramnerait dans sa
voiture.

Aube faillit dire:

-- Dj l'architecte?...

Elle s'arrta  temps.

Laurent s'loigna, mais Menaudru tait devant elle dans sa
splendeur pesante et morose, et l'on ne toucherait  rien de ce
qui en faisait une si noble demeure.

Aube entra, le chteau dormait dans la chaleur silencieuse de
l'aprs-midi. Aube s'y trouva tout  coup trs seule et souhaita,
plus encore qu'elle ne l'avait fait, le retour de sa mre.

Aprs le mouvement joyeux de la Maison, c'tait un apaisement
subit, intense. Autrefois, elle se complaisait dans ce silence
accabl qu'en elle-mme rien ne venait rompre; aujourd'hui, elle
se figura entendre battre faiblement son coeur.

Elle s'en fut dire bonjour  Olge qu'on lui amenait. Olge eut un
si grand bonheur qu'elle resta anantie, immobile, toute
frissonnante sous la main d'Aube. Mais le docteur Amaux ne s'y
serait pas tromp plus qu'Auberte, et lui aurait certainement dit
d'un ton d'avertissement: Allons, Olge, ne vous pmez pas.

Aube eut l'impression, aussi vive et pntrante qu'aux jours de
son enfance, qu'Olge tait plus qu'un animal. Elle appuya sa tte
sur le cou tide et soyeux de la mule, se pressa avec une secrte
douceur contre Olge, cherchant d'instinct,  travers la prison de
l'enveloppe animale, cette pauvre me incomplte et borne qui,
obscurment, aveuglment, se tournait vers elle. Quand Aube se
redressa, il y avait des larmes sur sa main, et elle ne douta pas
un instant que ce ne ft Olge qui les et pleures.

Elle alla dans le parc avec Olge qui la suivait librement, en
chien fidle. Elle allait rendre visite  son sapin qui lui parut
plus grand, plus fier que jamais, s'levant  perte de vue dans
le ciel calme, comme une tour sombre que le soleil dclinant
moirait d'or.

Elle s'assit sur la mousse chaude du vieux mur,  la place d'o
elle dominait le jardin des Droy et la chapelle en ruines. Tout
prs de l, Olge broutait quelques tiges et balanait ses
sonnettes dont les vibrations caressaient l'oreille d'Auberte.

Auberte se demandait pourquoi Laurent ne l'coutait plus.
Devenait-il distrait mme vis--vis d'elle? ou bien allait-il
prendre, comme tout le monde, un but qui le dtournerait d'Aube?
Elle avait senti tout  l'heure quelque chose d'indfinissable
s'interposer entre sa main et la caresse de son frre.

Aube pensait que la premire opinion de Laurent sur les Droy
n'avait pas t favorable, bien que sa politesse patricienne lui
et interdit d'en rien laisser paratre. Si la lettre d'Aube
n'avait pu lui faire apprcier leurs voisins, qu'tait-ce
maintenant qu'il les avait vus dans leur plus turbulent entrain?
Il est vrai que Stphanie avait t exemplaire comme toujours.
Laurent et Stphanie taient faits pour s'entendre.

Mais peut-tre qu'il y avait un changement pour Laurent comme
pour Auberte. Gillette ne lui avait cependant pas cri: C'est ici
le chteau de la Belle au bois dormant. Vivez, veillez-vous!

Tout en pensant, Aube avait dfait les noeuds de soie d'un carton
 dessin qu'elle avait apport. On se trompait en croyant qu'elle
n'avait jamais rien fait. Il y avait l le rsultat de ses heures
actives, quelques dessins et quelques aquarelles. Elle les tira
du carton, un  un, lentement, et le sapin pencha ses branches
pour voir.

C'taient des oeuvres singulires qu'elle avait conserves pour
elle, jalousement caches  tous les yeux. Elles reprsentaient
des paysages inconnus, irrels, des paysages de songe, des lieux
qu'aucun pied humain n'avait fouls, mais o s'tait promen
l'esprit d'Auberte. Ils taient baigns d'une lumire qui n'tait
celle d'aucun astre cr, on y voyait des eaux pures, dormantes,
sans rives, parmi des blancheurs de nue et des tranes ples
d'aurore, des fleurs hautes comme des arbres et pas un fruit, des
fleurs normes, invraisemblables et trs lgres, immobiles et
diaphanes, des lis, des iris, les nnuphars que Gillette avait
condamns, des feuilles mortes qui n'taient tombes d'aucun
arbre, des ptales pars dans le ciel comme si le soleil qu'on ne
voyait pas avait, au lieu de rayons, rpandu des fleurs. Puis des
ombres de nuage, des ombres de feuille, avec des feuilles et
des nuages, sans qu'on pt savoir bien o commenait l'image de
la ralit et celle de l'ombre. C'tait enfin la vision de ce
monde flottant, fuyant, inexprimable, que nous entrevoyons
parfois en rve et qu'Aube avait habit.

Elle regarda ses dessins dont les contours vagues donnaient une
impression de morne infini, et d'un air doux, d'une voix basse et
distincte, elle dit comme Gillette le lui avait recommand: Je
veux, je veux!...

Elle se recueillit comme si elle attendait l'effet d'une
incantation. Le sapin seul rpondit par sa mlope frmissante.

Alors Aube prit ses dessins et commena  les dchirer. Elle les
dchira tous en petits morceaux qui s'parpillrent au loin, s'en
allrent fleurir de ptales fantastiques les ronces de la
chapelle et jusqu'aux branches du sapin. Le vent qui les
soulevait, qui les emportait irrvocablement, tait peut-tre le
mme que celui qui avait touch Auberte. C'tait un souffle vif
et ranimant qui la secouait, l'enveloppait, qui la faisait
souffrir, mais elle serait morte maintenant de ne plus le
respirer.

Aube, il fait jour. Vivez, vivez, veillez-vous!



VIII



M. et Mme de Menaudru ne rentrrent pas ce soir avec Laurent.

Ils avertirent leurs enfants que la visite d'un ami du Comte les
retenait encore pour deux jours. Laurent fit porter la nouvelle 
Aube et resta  X.

Dans l'aprs-midi suivante, Aube sortit en disant qu'elle allait
prendre l'air. Elle s'tait leve de grand matin, elle avait
commenc ds l'aube les expriences d'une nouvelle manire de
vivre; ses yeux refltaient une dception, son visage portait la
trace des fatigues qu'elle s'tait imposes.

Le temps subissait un de ces changements brusques communs dans
ces contres, et le ciel humide et gris n'avait pas engageante
mine.

Elle n'emmena point Olge et gagna, par le fond du parc, une
troite prairie en entonnoir o quelques moutons paissaient sous
la garde d'une petite fille.

Auberte se dirigea vers l'enfant qui, accroupie sur une pierre
devant un feu de broussailles, regardait venir sa visiteuse.

-- Bonjour, Zo, dit Aube. On m'avait bien dit que je te
rencontrerais l; je viens causer avec toi.

Mais la causerie, si Aube persistait dans ses charitables
desseins, serait srement un monologue, car les lvres serres de
la petite fille ne laisseraient pas aisment chapper un mot.

-- Je voudrais savoir, reprit Aube, si tu es bien chez Hermance,
si quelque chose te ferait plaisir ou envie?

Les yeux de l'enfant s'agrandirent et parurent soudain funbres
dans son maigre visage. Mais Aube avait d se tromper. Zo ne
rpondit que par un geste d'impatience maussade qui pouvait
prsager une de ces colres noires dont se plaignait Hermance.

-- Enfin, que voudrais-tu?

-- M'en aller, fit Zo d'une petite voix rauque.

-- T'en aller o? Jouer un peu, courir?

-- Tout de mme, fit la petite avec un regard furtif.

-- Va, je resterai  ta place. Tes mains sont glaces, rchauffe-les
dans mon charpe.

Elle lui donna son charpe de soie blanche, et, sans un
remerciement, Zo s'enfuit, ses pieds nus frappant l'herbe; car
elle avait les pieds nus, et, par le temps qu'il faisait, c'tait
une grande piti, pensa Auberte en s'approchant de la petite
flamme rose, ardente, qui courait et mourait tour  tour dans le
fagot noirci dont Zo avait fait son feu.

Aube s'assit sur la pierre, sa cape ramene sur sa tte, la
baguette de Zo  la main. Elle ne pensa mme point qu'elle avait
accept un rle trange, elle ne devina gure quelle idale
pastoure faisait Aube de Menaudru avec sa beaut raffine, ses
yeux rveurs, un peu mystiques, son costume qui tait comme
toujours de style trs pur, archaque et svre, assise ainsi
seule sous ce ciel bas, dans ce pr mlancolique, mur de sapins.
Elle se disait seulement que Gillette serait contente d'elle,
puisqu'elle sortait de son apathie et qu'elle acceptait bravement
la premire occasion de bien faire et d'aider les autres.

L'air mouill pntrait Auberte, Zo ne revenait pas, Aube
regardait la flamme sans pouvoir en dtacher ses yeux, un tumulte
l'arracha  cette contemplation magntique. Elle leva les yeux,
ses moutons n'taient plus l. Elle entendit une confusion de
blements plaintifs et de voix courrouces, elle sauta sur sa
pierre pour embrasser plus d'espace et elle vit les moutons dans
un autre pr, d'o plusieurs paysans les chassaient  grands
cris; elle vit en mme temps Zo qui dgringolait d'une hauteur
voisine, les cheveux au vent, sans se soucier des reproches et
des menaces qui pleuvaient sur elle, l'enfant ramena les brebis
de son petit troupeau dans leur domaine.

Aube, effraye, froisse dans son intime dlicatesse par cette
scne violente, se retira, sans rien dire, et rentra  Menaudru.

La nuit venait et il n'y avait pas de lampe allume dans la
chambre d'Auberte. La jeune fille, tendue sur sa bergre,
reposait dans l'ombre ses yeux fatigus et changeait de place sur
l'oreiller sa tte brlante.

Les orfraies commenaient  passer en criant prs des fentres.
Aube pensait  ce grand vide vaporeux qui entourait le chteau et
sur lequel les oiseaux tournoyaient.

Mais on frappa  la porte et, avant que Jeanne et ouvert, cette
porte vivement pousse livra passage  une jeune personne trs
rose, en jaquette et petite toque, qui tait essouffle comme si
elle venait de faire une ascension rapide.

-- Ouf! dit Gillette, il faut que je vous aime pour venir ici.
Mais on ne vous a pas vue de la journe; je sais que tout votre
monde est absent, que vous n'avez mme pas les distractions
entranantes que doit vous procurer la prsence de monsieur votre
frre, et votre Jeanne a laiss entendre  notre Cleste qu'il se
passait ici des vnements pouvantables. Alors, sachant le
chteau dsert et la princesse dans la tribulation, j'ai accept
prmaturment l'invitation que Mme de Menaudru avait bien voulu
m'adresser. Devant le rapport de Cleste, maman n'a plus dit non,
et je me suis sauve. Par exemple, j'avoue que j'ai pris votre
escalier de service pour arriver directement chez vous et que je
n'ai pas affront les fastes du grand portail et d'une
introduction en rgle. Cela n'a-t-il pas un air de contrebande?
Oui, j'ai des sabots, c'est Jacques qui me les a fabriqus, et je
lui ai promis de vous en faire les honneurs. Les druidesses
prenaient bien des chaussures  semelle de bois, c'est un
prcdent honorable pour encourager mes sabots. Ne sont-ils pas
jolis? Bien entendu, pour marcher, je les tiens  ma main. Je
crois que je vous prierai de les peindre pour m'en faire une
paire de vide-poches.

Tout en causant, elle s'tait approche de la bergre, mais elle
s'arrta subitement.

-- En vrit, princesse, qu'avez-vous? Quelle figure!

Elle se retourna pour interroger Jeanne. L'indignation et le
chagrin de la gouvernante clatrent.

-- Il y a, Mademoiselle, qu'elle est comme ensorcele, qu'on ne
la reconnat plus. Je ne me permettrais pas de prtendre qu'on me
l'a change  la Maison; mais je peux bien dire que, depuis
qu'elle en est revenue, elle n'est plus la mme. M. Laurent va
rentrer...

Gillette ramena ses jupes autour d'elle et se leva  moiti pour
battre en retraite, dans un mouvement irrflchi si prompt
qu'elle rit elle-mme de sa panique. Jeanne poursuivait
prophtiquement:

-- M. Laurent rentrera demain; si lui et Madame n'arrivent pas,
je ne sais ce que nous allons devenir. Sous prtexte que j'avais
mal  mes douleurs, Mademoiselle s'est leve avant moi; elle a
balay la chambre avec un plumeau, j'en ai eu le sang tourn.
Elle a fait notre djeuner, elle m'a servi un seau de th en se
dtriorant les mains, avec un air si dcid que je n'ai pas
seulement os lui dire: Mademoiselle, moi c'est du caf au lait.
-- Si elle me trouve trop vieille, est-ce qu'elle ne pourrait pas
demander  monsieur son pre une petite femme de chambre que je
formerais? Ce soir elle n'a pas voulu souper; elle est  bout,
elle est morte, car ce qu'elle a fait tout le reste du jour, Dieu
le sait, moi pas; elle m'est revenue avec de la boue jusqu'aux
yeux et des yeux  fendre l'me, sans qu'elle veuille que je la
dshabille; ma sainte petite Aube, qui m'a toujours t si
douce... Et voil que, tout  l'heure, Annette de la ferme des
Buis m'est venue rapporter notre belle charpe de chenille de
soie, en disant qu'on avait vol des fruits dans leur cellier
pendant qu'ils taient aux champs, et qu'ils avaient retrouv
dans un coin l'charpe de Mademoiselle. Il y a de la sorcellerie
l-dessous, et c'est  mourir, enfin, je vous dis...

Et Jeanne, ayant exhal son motion, se rfugia, les bras au
ciel, dans ses appartements particuliers.

-- Vous riez de moi, fit Aube appuyant sa tte alourdie sur
l'paule de Gillette. J'ai fait tout mon possible et vous voyez
le rsultat.

-- Votre possible, ma pauvre douce princesse! dit Gillette
berant dans ses bras cette tte fivreuse. Vous avez pris un
chemin qui n'est pas fait pour vous.

Gillette serra les faibles mains meurtries qui tremblaient
encore.

-- Et vous ne voyez pas, demanda-t-elle, o vous vous tes
trompe?

-- Je vois, dit Aube, que je ne suis bonne  rien.

Et elle raconta ses expriences dcevantes de la journe, ces
circonstances infimes dont elle n'avait pu vaincre la malicieuse
hostilit, l'humiliante oppression.

Elle tourna vers Gillette ses prunelles souffrantes en soupirant
avec lassitude:

-- C'est un esclavage, l'esclavage des mchantes petites
choses... Je les ai toujours oublies; peut-tre qu'elles se
vengent.

-- Prenez garde! s'cria Gillette, voil vos yeux qui rvent, le
lotus y refleurit.

Et Gillette se mit  rire de si bon coeur que ses yeux,  elle,
se remplirent de larmes; elle murmura:

-- Il faudrait Hugues pour vous comprendre.

-- Toujours Hugues? dit Aube. Quand il me connatra, est-ce
que...

Mais elle se tout, tonne de ce qu'elle avait failli dire.
Gillette partagea avec elle le souper que Jeanne apportait sur un
plateau, et la quitta quand elle la vit rconforte et
tranquille.

Les parents d'Aube rentrrent et la jeune fille fut heureuse.
Elle se montra, plus qu'auparavant, tendre et attentive pour sa
mre, mais la mauvaise sant de M. de Menaudru absorbait la
Comtesse.

Un jour, Aube arrosait sur la terrasse les fleurs de sa mre.
C'tait une manire indirecte, dlicate et silencieuse de
tmoigner qu'elle pensait  la Comtesse. En se penchant  l'angle
de la balustrade pour rattacher une branche de vigne vierge
pourpre, elle fut tmoin d'une scne inexplicable qui se passait
sur la route et dont elle suivit, de loin, les surprenantes
pripties.

Laurent parut d'abord, en grande tenue. Il venait de djeuner
dans un chteau voisin et il avait probablement renvoy sa
voiture pour faire le trajet  pied. Au moment o il atteignait
le taillis qui bordait la route  quelques pas de la Maison, il
fut brusquement assailli par une petite fille, laquelle mergeait
du taillis qui appartenait aux Droy et portait,  pleins bras,
une masse blanche blouissante qui tait un norme lapin angora
de toute beaut. D'aprs la mimique expressive de l'assaillante
qui n'tait autre que Cam, Aube, qui n'entendait pas les paroles,
crut saisir, -- mais elle refusa d'en croire ses yeux, -- que Cam
insistait pour transfrer sa charge aux bons soins de Laurent.

De fait, le premier cri de Cam, en sautant hors de son abri,
avait t:

-- Achetez-moi Palatin!

Et elle s'tait avance de manire  barrer la route.

-- Eh! c'est M. de Menaudru, fit-elle en _a parte_ pendant que
Laurent la saluait avec un imperceptible sourire.

-- Tant pis! reprit Cam une seconde dconcerte. Il faut que
quelqu'un m'achte Palatin, peu m'importe que ce soit vous ou un
autre.

-- Mais, fit Laurent avec toutes les marques d'une grande
dfrence et d'une candeur peut-tre un peu affecte, dois-je
conclure que Palatin est ce... cet...

-- Oui, oui, ce lapin lui-mme, et si vous le portiez comme moi,
depuis une heure, vous avoueriez qu'il en vaut quatre.

Mais Laurent ne montra pas un vif dsir de la dcharger
sur-le-champ de son pastoral fardeau.

-- Il faut que je le vende pour acheter un cadeau  Antoine, dont
c'est demain l'anniversaire.

-- Ah! dit Laurent toujours imperturbable, il faut que vous le
vendiez?

-- Certainement; je n'ai plus un centime. Voyez-vous s'il est
beau? voyez-vous ses houppettes noires.

-- Je vois ses houppettes. Mais pourquoi s'appelle-t-il Palatin?

-- Tout juste  cause des houppettes. Oui, a le fait ressembler
 une palatine: palatine, Palatin.

-- Oh!

-- Ce n'est pourtant pas malais  comprendre, dit Cam avec un
peu d'humeur. Personne n'a jamais pu venir  bout de lui, pas
mme Gillette. Il mange les autres ou bien il creuse des tunnels
sous son grillage, s'chappe et dvore tout. Regardez si, pendant
que je parle de lui, il ne se rengorge pas avec une vanit tout 
fait ridicule.

-- Il rachte peut-tre ses vivacits de temprament par ses
qualits de coeur et d'esprit, fit Laurent en assujettissant son
lorgnon.

-- Ah! bien oui, dit Cam d'un air dsabus qui fit mesurer de
haut en bas  Laurent sa propre ignorance. Mais, ajouta-t-elle,
c'est une prcieuse bte tout de mme.

-- Aussi, je me demande, dit Laurent, comment vous vous sparez
d'une bte... si prcieuse.

-- Mais il n'est pas  moi et cela m'est bien gal de le vendre.
Il est  Gillette qui m'en a fait cadeau, parce que je ne savais
plus o donner de la tte avec cet anniversaire. C'est Gillette
qui l'a lev tout petit -- il tait orphelin -- et il lui en a
lanc des coups de griffe, il lui en a attir des histoires avec
le jardinier, le fermier, la cuisinire... Il a t si abominable
qu'elle a fini par avoir une espce d'attachement absurde pour
lui; elle le regrettera, je suppose, comme moi j'ai t
dsoriente de ne plus tousser aprs ma coqueluche. J'ai fait
voeu, par amour pour Antoine, d'offrir Palatin  la premire
personne qui passerait sur la route. Ds que nous vous avons
reconnu, Gillette s'est sauve, car Gillette avait couru aprs
moi pour voir comment je m'en tirerais sans se mler de rien, ce
qui tait un peu tratre de sa part. Tenez, elle est l, derrire
les arbres; elle fait semblant de ne pas nous voir. Mais je vais
l'appeler.

Et elle l'appela en effet: Gillette, Gillette!...

-- Pas la peine de te cacher, reprit-elle d'un ton protecteur, tu
es dcouverte. M. de Menaudru veut te parler et de serait plus
poli de lui demander comment va Auberte.

Gillette, ainsi mise en demeure, s'approcha sans empressement et
rpondit au salut de M. Laurent avec la plus hautaine convenance.
Elle dit  sa jeune soeur:

-- Camille, rentrez  l'instant. Vous me faites attendre.

-- Voil pourtant comme elle est depuis ces derniers temps, fit
Cam prenant M. de Menaudru  tmoin. Je crois que c'est depuis
qu'elle vous connat. Elle fait des embarras, elle dit: Ce n'est
pas comme il faut, ne fais pas ceci, ne dis pas a. Si vous
saviez toutes les pommes vertes qu'elle a manges et les robes
qu'elle a dchires quand elle tait jeune!

M. de Menaudru prit un air scandalis, trop vertueux pour tre
bien sincre.

-- Mais, poursuivit l'quitable Cam, Gillette, qui a dix-huit
ans, n'en a pas encore tant fait que moi qui n'en ai que neuf. Je
n'ai qu'elle au monde pour le moment, Joseph me boude et il m'a
dit tout  l'heure qu'il n'tait pas prs d'avoir tout boud; et
je suis en froid avec Stphanie. Vous vous entendriez trs bien
avec Stphanie d'Aumay, monsieur de Menaudru, beaucoup mieux que
Gaston Morning qui n'aimait pas  tresser les paillassons. Elle
vous en ferait  tresser de fameux! dit-elle toute rjouie par
cette attrayante perspective. Stphanie n'a pas tant de malice
que Gillette. Le jour o Aube vous a crit de chez nous, elle a
pri Gillette de cueillir une de nos petites roses rouges pour
l'enfermer dans sa lettre, et je l'ai bien vue vous en choisir
une pineuse: vous avez d joliment vous piquer les doigts!

-- Camille! dit Gillette outre.

-- Oui, Gillette, je t'entends, j'y vais. Voyez-vous, fit Cam
revenant  M. de Menaudru, elle est fche; elle voudrait avoir
l'air naturel et pos, et tout a. La colre la rend rouge comme
un coquelicot, et cela ne lui va gure. Quand on pense, pourtant,
qu'elle est encore la mieux de chez nous aprs Hugues. Oui, nous
ne sommes pas beaux, mais nous avons nos yeux, me direz-vous;
mais il n'y a rien de si laid, je trouve, que ces yeux dmesurs
qui donnent  la tte l'aspect d'une lanterne. Regardez Gillette.

-- Camille! fit Gillette pousse au dsespoir. Elle prit sa
petite soeur par le poignet. Camille rsista et ce fut Gillette
qui resta prisonnire.

-- Ainsi, Mademoiselle, dit Laurent tentant une diversion
charitable, vous autorisez Mlle Camille  se dfaire de... de
Palatin?

-- Oui, Monsieur, pourquoi pas? fit Gillette qui, dans son coeur,
maudissait Cam, mais ne voulait pas dserter sa cadette, et, de
plus, se plaisait  braver les prjugs de Laurent.

-- C'est mme trs gentil  elle, reprit Camille. J'aurais bien
vit cette vente en donnant mon lapin tout sec  Antoine, mais
Antoine sait que Palatin est un flau et n'en aurait point voulu.
Personne  la maison ne voudrait pour rien au monde de Palatin.
C'est pour cela que j'essaye de vous le vendre.

-- Antoine n'en a pas voulu pour rien, et vous m'en gratifieriez
contre une honnte rcompense. Et, que demanderez-vous en change
de Palatin?

-- Laissez-moi tourner sept fois ma langue avant de vous
rpondre.

-- C'est que... ce sera long.

-- Voulez-vous dire que j'ai la langue trop longue, et que je
n'en finirai plus de la tourner?

C'tait plus que le srieux de Gillette n'en pouvait supporter,
et Gillette se mit  rire irrsistiblement; ses petites dents
brillantes, si blanches, tincelrent une minute dans son visage
si rose. Mais Cam se chargea de rappeler sa soeur  la gravit en
continuant, d'un ton mditatif:

-- Je me suis dit quelquefois, quand on nous prche qu'il faut
trouver des excuses  tout le monde, aux mchants comme aux
imbciles... et on est souvent bien embarrass pour classer les
gens dans leur catgorie...

-- Est-ce que vous ne connaissez que ces deux catgories-l? fit
Laurent. Je dplore que l'humanit vous apparaisse dj sous de
si mprisables couleurs.

-- Ne me droutez pas. Je me suis donc dit que Palatin tait
peut-tre si dsagrable parce qu'il avait la nostalgie du
chteau. Aussi, fit-elle avec un accent sentimental, cela le
rendrait charmant d'habiter chez vous. Gillette serait charmante
si elle tait chtelaine  votre place.

-- Ah! soupira Camille, Gillette est si Menaudru!

-- Allons, Gillette, tu m'arraches le bras. Cela l'afflige de
quitter Palatin, et ce sera bien pis si c'est vous qui l'achetez.
Et ce sera vous, n'est-ce pas?

-- Ce sera moi.

Le consentement de Laurent surprit Cam elle-mme, qui n'avait
pas, semblait-il, augur si favorablement de son aventureuse
dmarche, et elle se laissa prendre Palatin, tandis qu'Aube
assistait, incrdule, du haut de sa terrasse,  cette transaction
qui rendait Laurent propritaire d'un grand lapin angora.

-- C'est conclu! dit Cam revenant  elle. Mais est-il bien sr
que vous saurez tenir un lapin! Faites attention  ses chres
oreilles. C'est donc vous qui vous chargerez du cadeau d'Antoine,
un porte-plume ou un automobile; j'hsitais entre les deux, vous
dciderez. Vous n'tes pas si mauvais, en somme; je ne sais
pourquoi Gillette ne peut pas vous supporter. Elle dit qu'elle
aimerait mieux mourir que d'tre votre soeur.

Ici, l'entretien fut violemment interrompu. Gillette, suffoque
au point de ne plus pouvoir articuler un mot, emmena Cam de vive
force. Aube vit le groupe se disjoindre, Gillette tranant par le
bras Cam rtive, Laurent remportant par les oreilles un lapin
dont Gillette et Cam venaient de le gratifier.

Quand elle fut sous le taillis, Gillette leva la main et planta
un matre soufflet sur la joue de Camille; puis, comme l'enfant
levait vers elle son visage rougissant, ses yeux aux cils ples
dj mouills de larmes, Gillette acheva de jeter l'esprit
d'Auberte dans le dsarroi en se penchant avec la mme
imptuosit vers sa petite soeur pour l'embrasser sur l'autre
joue.



IX



Une aprs-midi, Aube s'habilla avec soin d'une robe assez fonce,
que releva seul l'blouissement vaporeux d'un grand fichu
Marie-Antoinette en mousseline de soie blanche.

Puis elle prit un petit panier et parut hsiter avant de le
remplir. Elle effleura des yeux sa bibliothque peu garnie, mais
elle ne put arrter son choix sur aucun livre. Elle regarda le
plateau prpar pour sa collation; il y a avait l des fruits
superbes, d'exquises ptisseries fraches que la cuisinire avait
prpares exprs pour Aube, un flacon de vin dor. Mais Aube ne
se dcida pas davantage; elle passa sur la terrasse et cueillit
quelques fleurs.

Avant de sortir, elle embrasse sa mre.

-- O allez-vous? dit Mme de Menaudru. Chez les pauvres? Allez o
il vous plaira, ma chrie.

Elle pensait: Rien qu'en voyant votre visage, les pauvres seront
un peu consols.

Auberte allait chez les pauvres, mais sa mission s'imprgnait
d'un caractre tout spcial. Auberte ne resterait plus en retard
de courage avec la famille qui tait devenue son modle, elle
voulait frapper d'un grand coup sa rserve craintive: elle
allait, dans l'intrpidit de son innocence, visiter et assister
une coupable dont tout le monde se dtournait.

Elle avait appris que la vieille demoiselle qui vivait seule,
sous une rprobation tacite, tait souffrante. Mlle de Mareux
s'tait trouve mal  l'glise, elle avait eu la force de
rentrer, et, depuis, on n'avait plus entendu parler d'elle.

C'tait pour le coeur d'Aube une dmarche tentante et difficile.
Et, en arrivant sur le chemin o elle avait reu nagure de
Gillette des excuses tumultueuses, elle ralentit le pas et songea
 changer de route. Mais elle se domina, monta les quelques
marches du talus et, ne voyant pas de sonnette, -- personne ne
rclamait jamais l'admission dans cette demeure, -- elle poussa
la porte que Gillette avait secoue un jour et qui, cette fois,
s'ouvrit dans difficult.

Elle se trouva dans un jardin qu'on ne dcouvrait pas du dehors.
Devant la faade de la maisonnette, elle ne vit d'abord que des
roses trmires trs hautes et encore toutes fleuries qui
faisaient un rideau clatant devant la porte vitre et les
fentres basses, et que le soleil enveloppait d'une lumire dore
poudroyante. Des abeilles bourdonnaient autour de ces fleurs.

Personne dans le jardin, ni dans le vestibule o Aube pntra.
Elle frla une porte.

-- Entrez! dit de l'intrieur une voix faible, un peu fle.

Aube entra, ses pieds devenus trs lourds la portaient avec
peine. Le sens de sa dmarche l'intimidait tout  coup. Mais elle
tait l, il fallait bien continuer: elle ne pouvait plus revenir
en arrire. La pice donnait sur le jardin et le soleil y
filtrait  travers les grandes roses trmires.

-- Que dsirez-vous? lui dit-on encore.

Elle distingua une forme fminine allonge dans un fauteuil, une
forme fluette, petite, macie, un visage mince, fltri, qui lui
parut sans ge, dans lequel s'ouvraient deux yeux qui regardaient
Auberte et l'tonnrent par leur intensit de calme et de
douceur. Aube songea qu'on aurait dit les yeux d'une me plutt
que ceux d'un corps. De fait, le corps de Mlle Anne tait si
amoindri, si rduit, qu'il n'existait que pour le principe et ne
comptait pas.

-- Que dsirez-vous? rpta la vieille demoiselle immobile.

-- On m'a dit que vous tiez malade et je suis venue.

-- Et vous tes venue!

Elle redit ces mots comme s'ils avaient eu les sons
incomprhensibles d'une langue trangre. Vous tes venue! fit-elle
avec l'incrdulit du dormeur qui sent venir la fin de son
rve. Qui tes-vous?

-- Auberte de Menaudru.

Il y eut un silence, l'ombre d'une dception tomba sur ce visage
transparent. Elle fit un mouvement bref comme pour parer le coup
auquel elle tait  l'avance rsigne.

-- Comment avez-vous dit?

-- Auberte de Menaudru, Aube comme on m'appelle.

-- Mon enfant, reprit Mlle Anne avec hsitation, ne vous tes-vous
pas trompe? Savez-vous qui je suis?

-- Un peu notre parente. Votre nom est dans les miens. Et puis
vous avez t malade. Etes-vous mieux?

Elle rpondit oui, de la tte.

-- Ne puis-je rien faire pour vous?

-- Non, mon enfant, merci.

-- Je vous apportais des fleurs, mais vous en avez plus que nous,
il me semble.

Pas de rponse. Un froid s'infiltrait en Auberte.

Il y avait entre elles comme une glace, que ni l'une ni l'autre
ne pouvait briser. Aube allait tre oblige de partir, et elle
devinait qu'il n'y aurait plus lieu pour elle de revenir ici.
Qu'tait-elle venue faire, que voulait-elle? Secourir une
coupable? Mais Mlle Anne de demandait rien. Une coupable? Aube
s'interrogeait. Elle pensait, avec une sorte de terreur, que sa
piti tait peut-tre une insulte. Mlle Anne ne lisait-elle pas
sur les traits de sa visiteuse que celle-ci partageait l'opinion
gnrale.

Un chuchotement de voix, un pitinement de sabots troublrent le
lourd silence. Une demi-douzaine de petites paysannes faisaient
irruption chez Mlle Anne. Quand elles furent dans la petite salle
carrele, elles prirent une attitude sage, un peu contrainte.

-- Ce sont mes lves, dit Mlle Anne; je leur  apprends 
raccommoder et  coudre. Ces menus talents font dfaut parmi nos
paysannes. Aujourd'hui, fit-elle, s'adressant aux petites, il n'y
aura toujours pas de leon, je suis encore fatigue. Il n'y aura
pas de leon, mais il y aura  goter.

Elle se leva pniblement et tira d'une armoire du pain et des
fruits qu'elle distribua aux enfants avant de les congdier.

Auberte, mue par elle ne savait quel instinct spontan, tendit la
main pour avoir sa part. Alors Mlle Anne rompit le pain avec
Aube, comme si elle accomplissait quelque rite. Mais elle garda
le silence. Les enfants taient parties aprs un adieu sans
effusion, et la tranquillit qui suivit rendit plus immuable et
dsole la solitude de la petite maison.

Machinalement, Aube porta le pain  ses lvres: quelque chose se
dtendit dans le visage angoiss de Mlle Anne.

-- Oui, dit le vieille demoiselle, elles viennent ainsi deux fois
par semaine, celles qui veulent bien, et vous voyez qu'il n'y en
a pas beaucoup; je ne peux pas assez faire pour elles, je suis
pauvre.

Elle tait pauvre, Aube n'en doutait plus: la jeune fille voyait
l'indice de cette pauvret extrme, justificatrice, dans la
nudit des pices, dans l'indigence du costume noir de Mlle Anne.
Mais alors qu'avait-elle fait du trsor?

Mlle Anne croisa ses mains d'enfant et parla de sa voix gale,
presque sans timbre.

-- Oui, dit-elle encore, rpondant  la question qu'Aube n'avait
pas formule. On se trompe, on se trompe en m'accusant, vous
comme les autres. Mon enfant, je ne vous en veux pas.

Mais il y eut dans tout son tre un changement subit. Un
frmissement rompit l'immobilit voulue de son visage, et,
secoue tout  coup d'une victorieuse motion, elle gmit:

-- Oh! pas vous, pas vous comme les autres. Vous ne me croyez pas
coupable. Dites-le-moi. Je vous regardais quelquefois  l'glise,
en vous voyant si pieuse et si pure, je me disais: celle-l, du
moins, ne me calomnie pas... Mais, mon enfant, j'ai tort; comment
auriez-vous pu savoir? Tout  l'heure, vous croyiez  notre faute
et pourtant vous vous tes assise l, prs de moi, vous avez
mang mon pain... Voir quelqu'un accepter mon pain de son propre
gr...

Elle se tut, ses lvres remuaient encore, mais n'mettaient plus
aucun son. Dans la palpitation impuissante, navre, de ces lvres
muettes, Aube lut l'histoire de la grande injustice qu'on avait
faite  cette femme.

-- Enfant, je suis pauvre, dit-elle  la fin, comme mon pre et
mon grand-pre l'ont t avant moi, comme l'tait aussi mon
aeule, Mme de Mareux, qu'on accuse d'avoir dpouill ses frres.
On vous a dit que j'tais avare, n'est-ce pas? que je n'avais
mme pas la gnrosit de dpenser largement les richesses mal
acquises? C'est bien cela, n'est-il pas vrai? N'ayez pas peur de
me contrister. Maintenant, fit-elle d'un ton presque timide, vous
ne le croyez plus?

-- Oh! comment avez-vous tout support? dit la voix touffe
d'Auberte.

-- Cela a d'abord t trs cruel aprs la mort de mon pre. Mon
pre tait un artiste qui gagnait beaucoup et dpensait de mme;
il n'accusait personne, il ne croyait pas qu'un autre membre de
la famille de Menaudru et secrtement accapar les richesses
qu'on nous rclamait, et je pense avec lui que si le trsor
existe, il a t cach par l'intendant dans quelque recoin de
votre chteau. Quand j'ai perdu mon pre, j'ai rsolu de venir
ici pour mettre fin au soupon inique qui s'attachait  nous et
que l'ignorance des faits avait perptu. Je m'tais dit: En me
voyant, ils comprendront tout de suite que nous n'avons rien
pris. Et je me suis heurte, non pas  un antagonisme que
j'aurais pu combattre, mais  une mfiance,  un ddain sourd,
inavou, sur lequel je n'avais nulle prise. C'est un de ces
ennemis  la fois tenaces et insaisissables, qui ne meurent point
et qu'on ne peut treindre pour les tuer. Je n'ai pas plus de
preuve de notre innocence qu'on n'en a de notre culpabilit. Ceux
qui avaient autorit pour me secourir, ceux dont l'estime
m'aurait rendu l'estime des autres, vos parents, -- pardonnez-moi,
Auberte, -- s'enfermaient dans leur indiffrence, m'accusant
ou ne se souciant pas de moi. Quelquefois j'avais envie de
pleurer tout haut, de crier: Mais voyez donc... je suis seule, je
suis vieille, je suis pauvre... je n'ai qu'un coeur altr
d'affection, ne le repoussez pas, au nom de la misricorde... Et,
dans mon abandon, j'aurais mendi une bonne parole au pauvre qui
voulait bien mendier chez moi une aumne. Je n'ai jamais dit ces
choses  personne, et il me semble naturel et bon de vous les
dire  vous, parce que, Dieu soit lou, dans toutes ces tnbres,
j'ai fini par trouver mon chemin.

Elle se tourna vers le dehors o les grandes roses trmires
fleuries se balanaient dans la lumire blonde, et elle dit
seulement:

-- Ces choses m'affligent quand j'y songe, mais malgr tout j'ai
t heureuse.

-- Heureuse! dit Aube.

-- Oui, j'ai fait ce que j'ai pu pour les autres et pour moi, ce
que j'ai pu, c'est tout. Je me suis dit bientt: Anne de Mareux,
ne pleurons pas, ne rvons pas, et, si nous ne pouvons tre bonne
aux autres que par notre patience et notre silence, patientons et
taisons-nous.

Aube coutait, suspendue  ces lvres ples d'o tombaient les
mots de la rsignation  la vie. Elle aurait voulu prendre cette
femme mprise par les deux mains, l'attirer dans le cercle de
respect, d'honneur intact o elle-mme vivait, devancer le temps
qu'il lui faudrait pour faire partager sa conviction aux autres.

Mlle Anne voulut accompagner Auberte jusqu'au seuil de la maison.
Aube s'en alla, oppresse par l'amre injustice de ce sort et, en
mme temps, souleve hors d'elle-mme par l'lan gnreux qui
avait empch cette femme de sombrer.

Elle avait apport ici des fleurs, mais c'est Mlle Anne qui lui
en avait donn d'imprissables.

Au bout du jardin, elle s'arrta et vit encore l'ombre
immatrielle et sereine de Mlle Anne, droite au milieu de ses
roses lances que baignait une lumire couleur de miel.



X



Le temps tait redevenu gris et piquant, et le vent balayait la
roche de Brague. Auberte tait seule sur ce cap d'o elle
dominait un vaste espace.

La jeune fille s'tait assise sur un fragment de pierre et
abritait son visage d'un pan de sa mante; elle laissait son
regard tranquille errer sur l'horizon pierreux et strile, et se
remmorait les lgendes de Brague.

Ici, disait la tradition, les hommes primitifs, les hommes
sauvages de ce temps brumeux que nous ne pouvons connatre que
par dduction, et qui s'est si bien enseveli sous la poussire
des vieux sicles, qu'il nous transmet  peine de lui-mme un
obscur reflet ou un vague cho, -- ici, ces hommes affams,
dpourvus de moyens d'attaque, acculaient les chevaux qui
vivaient en troupes libres sur le grand plateau. Ils les
pourchassaient, les cernaient jusqu' ce que les btes traques
et folles se prcipitassent du haut de Brague. Elles tombaient
sur les roches qui en bas, si bas, dcoupaient leurs artes
paisses et dures. Les hommes descendaient dpecer leurs victimes
dont les ossements retrouvs en amoncellement  cette place
avaient donn lieu  ces rcits.



Aube revivait ces scnes, toute la tragique et pre passion de
ces luttes barbares restait pour elle dans l'atmosphre qu'on
respirait sur la roche. Elle sentait la faim farouche des hommes
qui avaient tu, la terreur chevele des btes qui avaient saut
 cet endroit, de cette mme pierre o elle tait assise.

Elle dtourna ses yeux du vide et regarda le chemin rocailleux
qui traversait le plateau. Un voyageur y marchait d'une allure
ferme et alerte, et ds qu'elle l'eut aperu, elle ne cessa plus
de le regarder.

Il marchait assez vite, sa silhouette longue et svelte se
dcoupait hardiment sur le fond plomb du ciel; prendrait-il un
dtour pour venir admirer le panorama? Oui, il venait: il
disparut derrire une ondulation de terrain et son pas retentit
bientt, trs sr et rapide, sur le chemin de la roche.

En mettant le pied sur la plate-forme, il vit Aube, l'air transi,
blottie dans son manteau. Il dit un bonjour gaiement paternel et
ajouta:

-- Ne fait-il pas bien froid ici pour une enfant comme vous?
Avez-vous perdu votre chemin dans ces roches? Vous n'tes pas
loin du mont de Menaudru. Voulez-vous que je vous ramne?

Il regardait avec intrt la forme frissonnante ramasse sur
elle-mme, mais le capuchon et la grande mante s'opposaient  son
observation.

Aube rpondit avec dignit:

-- Merci, Monsieur, j'ai ma mule en bas dans l'autre chemin.
Laurent devait m'accompagner, il n'est pas venu.

-- Mais, ma petite enfant, ne puis-je le remplacer?

-- Laurent de Menaudru est mon frre: vous tes le lieutenant
Droy qu'on attendait  la Maison. Et, poursuivit-elle avec un
redoublement de gravit, je ne suis pas une petite fille.

Elle se redressa, dveloppant sa taille, et ce mouvement fit
tomber le capuchon qui cachait ses traits.

Il se dcouvrit et, l'air amus par la revendication hautaine de
sa jeune interlocutrice, il dit d'un ton d'entrain o perait
fort peu de confusion:

-- Malgr votre ge, que je ne mets plus en doute, ne trouvez-vous
pas ce lieu un peu froid et triste pour y prolonger votre station?

Elle expliqua crmonieusement:

-- Je vais passer quelques jours au couvent de Sainte-Ccile, qui
est une maison de retraite o nous avons une cousine, pendant que
mes parents sont  X..., chez l'oncle de Laurent. Laurent n'est
pas rentr ce matin pour me conduire, je pense qu'il m'a oublie.

-- Laurent, continua Aube, m'oublie quelquefois maintenant...

Ses sourcils se froncrent un peu.

-- Mais Mme Droy, qui est trs bonne, m'a promis une escorte pour
que je ne manque pas mon voyage. Cela obligera Edme  se
promener avec Gillette. Vous savez qu'Edme est souffrante
d'avoir trop travaill pour Marc. J'ai pris les devants avec Olge
et votre petit frre Joseph; et, pendant que Joseph s'amuse, je
regarde la vue en attendant qu'on nous rejoigne.

-- Ne jouiriez-vous pas aussi bien de cette vue en vous mettant 
l'abri, tenez, l, dans cet angle?

Il tendit  la place qu'il indiquait le plaid qu'il portait pli
sur son paule et, quand elle fut assise, il ramena les plis
pais de l'toffe sur les genoux d'Auberte.

La jeune fille, ainsi enveloppe et protge contre le vent par
l'lvation des roches, sentit un rconfort, un bien-tre: elle
appuya la tte contre son dossier de pierre et regarda
pensivement Hugues, qui restait debout devant elle; elle le
regarda de ses yeux calmes dans lesquels taient tombe  la
longue toute l'ombre de Menaudru, l'ombre sculaire et sacre des
vieux murs, des vieux ombrages.

Elle avait pu facilement le reconnatre sans l'avoir jamais vu,
car il ressemblait beaucoup  Gillette et  sa mre. Trs grand,
avec une apparence de vigueur dgage et lgre, il tenait de Mme
Droy sa belle tournure et tous les signes de bonne race. Ses
cheveux, coups ras, n'avaient pas bruni avec l'ge; ils avaient,
 peu de chose prs, la nuance paille de ceux de Gillette, et sa
longue moustache soyeuse n'tait qu'un peu plus fonce; ses
annes de vie militaire n'avaient point entam l'inaltrable
finesse de son teint, sous lequel le sang transparaissait trs
vite. Et il avait avec cela un air trs viril que soulignaient
son allure militaire, son menton ferme, son nez aquilin, le
regard de ses yeux qui taient, comme ceux de Gillette, gris
clair, brillants et limpides. Il y avait en lui une sincrit
gaie, presque protectrice, beaucoup d'activit, d'intelligence et
d'humour, comme chez tous les siens, avec, en plus, un lment
qui n'abondait pas  la Maison: beaucoup de douceur. Il
runissait  un si haut point tous les traits distinctifs de sa
famille, qu'Aube faillit lui dire, et avec quelque raison:

-- Mais c'est vous qui tes Droy lui-mme.

Joseph, qui jusqu'ici tait rest invisible, sortit de quelque
retraite broussailleuse et vint se jeter dans les bras de son
an, qui le pria de guetter l'approche de Gillette.

-- A vrai dire, reprit Aube aprs l'interruption, je n'aime pas
beaucoup la roche de Brague;  je n'y suis jamais venue seule, et
je me demande comment Olge fera pour redescendre. Le chemin est
si abrupt... Mais Gillette se moque toujours de ma poltronnerie;
elle dit que j'ai vcu trop recluse, que les gens du pays ne le
connaissent pas et que je ne m'aguerrirai qu'en faisant des
choses trs difficiles.

-- Gillette est une impertinente, fit irrvrencieusement Hugues,
et je me charge de le lui faire entendre.

-- Elle dit qu'il lui tarde tant que vous la grondiez... Cela me
donnait envie de vous connatre, fit, avec un sourire des yeux,
Aube gagne par la gaiet confiante qui manait de lui.

-- Elle pourrait bien comprendre que tout le monde n'a pas ses
nerfs d'acier. -- Et qu'on ne fait pas ouvrir en la secouant une
fleur fragile, acheva-t-il en lui-mme.

-- Ne dites point de mal de Gillette, elle est mon amie.

-- Elle est aussi la mienne, fit-il, souriant  demi; mais ce
n'est pas un motif pour vous tyranniser et vous faire
entreprendre ce qui dpasse vos forces.

Elle le regarda avec une surprise o il y avait de la
reconnaissance.

-- Ainsi, vous ne me trouvez pas trop peu courageuse? Mais,
reprit-elle tristement, sans le laisser rpondre, peut-tre
est-ce parce que vous jugez que je ne suis pas capable de mieux
faire, que ce n'est pas ma faute et que rien ne me changera.

Puis ses yeux eurent de nouveau un rayonnement voil.

-- Savez-vous, fit-elle, que vous tes le tout premier de votre
famille qui n'ayez pas commenc par me malmener en me voyant?

-- Pauvre petite enfant, qui a pu avoir le coeur assez endurci
pour vous malmener?

-- Mais tous. Par exemple, ils m'ont tous aime ensuite, et ce
sera peut-tre le contraire pour vous.

Elle parlait simplement, sans confusion, avec ce naturel, cette
grce lente qui faisaient d'elle, dans sa langueur, une crature
rare et dlicieuse. Elle ouvrait tout grands ses yeux bleus,
velouts, sans tincelles, et qui paraissaient presque sans
limite, tant ils taient purs et profonds.

Elle continua d'un air heureux:

-- Je ne suis pas tonne de vous voir; il me semble que je vous
connais depuis longtemps. L-bas,  la Maison, ils parlent de
vous sans cesse.

Hugues se mit  rire joyeusement.

-- Ils ont d bien vous ennuyer. Quel pouvantail j'ai d vous
paratre...

-- Non, dit-elle seulement.

Puis, le visage un peu assombri, elle murmura:

-- Vous avez raison, cet endroit est triste, et quand on se
rappelle ce qui s'y est pass...

-- Bah! dit-il pour carter d'elle les penses morbides qui la
menaaient de nouveau, vous ne songez pas que, pour juger
sainement ces choses, pour que vous puissiez, sans dommage[,] en
subir le souvenir, il faudrait, ma petite enf... Mademoiselle,
que vous ayez l'me d'une des femmes de ce temps-l. Et si, au
lieu de nous attendrir sur les chevaux dfunts, nous nous
occupions de votre mule vivante. J'aperois tout l-bas des
ombres erratiques qui pourraient bien tre  la fin votre
escorte.

Aube se leva, et une main appuye sur la pierre:

-- J'ai peur, dit-elle, qu'Olge ne puisse pas redescendre.

-- Olge descendra, repartit Hugues. Je vais la dtacher.

-- J'ai peur aussi qu'elle ne vous obisse pas: elle est
fantasque et trs susceptible.

-- Vous tentez mon ambition, Olge m'obira.

Pendant que Joseph dgringolait la rampe  grand bruit pour aller
au-devant des retardataires, Hugues amena Olge dans le chemin et
fit signe  Aube de monter.

-- Oh! non, dit-elle, le chemin...

-- Est trop mauvais pour vous... Montez, je tiendrai la mule.

Elle s'installa sur sa selle, dont la commodit avait souvent
fait rire les jeunes Droy et exerc leur verve sarcastique, une
selle d'abbesse! disaient-ils.

Olge, maintenue par Hugues, opra la descente sans un faux pas,
sans une secousse. Aube se laissait balancer au mouvement
rythmique de sa mule, avec une impression nouvelle d'absolue
scurit.

Quand ils furent sur la route, il se retourna vers elle, un bon
sourire aux lvres, une petite lueur mi-affectueuse, mi-railleuse
dans les yeux.

-- Sains et saufs! alors? dit-il.

Aube rpondit posment:

-- Je vous remercie, Monsieur, vous tes trs bon et je n'ai
presque plus...

-- Peur de moi? A quand l'enterrement du _presque?_

Cette solennit ne devait jamais avoir lieu. Le _presque_ devait
irrvocablement demeurer entre eux, rendant plus pntrante, plus
grave, la douceur de leurs relations futures.

Et Aube garda, de cette premire rencontre avec Hugues, une
impression qui devait rester ineffaable.

A ce moment, Joseph ramenait Edme en triomphe. La jeune fille
salua Hugues d'une exclamation joyeuse.

-- J'ai cru que Joseph me trompait! nous ne t'attendions que
demain. C'est pour longtemps, cette fois. Va vite! maman sera si
heureuse, et le patriarche, et tout le monde. Tu regarderas la
dernire version de Marc.

-- Mais, fit Hugues, je ne regarderai pas ta figure qui est
dfaite plus que de raison...

-- Je n'ai rien, quelques petites palpitations imperceptibles. Et
tu vois, je me promne.

Et se tournant vers Aube:

-- Ma petite princesse, vous n'aurez que moi et Joseph. Gillette
a t retenue.

Hugues prit cong des jeunes filles. Edme haletait de l'motion
qu'elle avait eue en voyant son frre, ou de la fatigue de sa
course. Elle s'tait surmene ces derniers temps et son
affaiblissement prenait,  son grand dpit, la forme d'une
sensibilit maladive qui lui valait de cuisantes humiliations.

Aube insista pour cder  Edme sa place sur la mule, disant
qu'elle-mme prfrait marcher un peu. Edme finit par consentir,
et la petite caravane poursuivit sa route dans la direction d'un
bois qui la sparait encore de Sainte-Ccile. En entendant un
froissement de broussailles dans le fourr, Joseph remarqua d'un
air capable qu'il y avait encore beaucoup de sangliers et son
frre Hugues, qui devait tre dtach sous peu  Besanon,
organiserait probablement des battues cet hiver.

Aube sortit de sa songerie pour se dire qu'Edme et Joseph
devaient avoir grande hte de retourner chez eux, de prendre part
 l'allgresse que rpandait  la Maison le retour de l'an.
Elle regardait depuis un instant du ct du bois, et dit tout 
coup d'un air satisfait:

-- C'est cela mme, j'en suis sre maintenant. Vous pouvez
rentrer, Edme et Joseph, inutile de venir plus loin. J'aperois
une des soeurs converses de Sainte-Ccile. Ne reconnaissez-vous
pas sa cornette?

Edme se haussa sur sa selle.

-- Je distingue quelque chose... une femme avec une coiffure
blanche et qui m'a tout l'air d'tre en effet une cornette. Mais
comment enverrait-on une soeur converse au-devant de vous,
puisque vous avez retrouv ce matin, nous avez-vous dit, sur le
bureau de votre mre, la lettre que la Comtesse croyait avoir
envoye  votre parente pour la prvenir de votre visite?

-- Oh! les Soeurs sortent souvent dans le bois pour chercher des
champignons ou des fraises, la Soeur cuisinire les envoie. Elles
vont toujours deux  deux et nous ne tarderons pas  dcouvrir
une seconde cornette. Celle-l est la grande Soeur Emilie, je
gage. Ainsi, Edme... Et, d'un mouvement du doigt sur la bride,
elle arrta Olge. Retournez  la Maison, vous me laissez en
bonnes mains. Ne venez pas jusqu' la soeur, ou il vous faudrait
refaire  pied ce raidillon qui vous essoufflerait pour le reste
de la journe.

Edme descendit donc, fit ses adieux  Auberte en lui demandant
de revenir bientt.

-- Dans quatre jours trs justes, rpondit Auberte. Ma mre me
prendra  son retour de X.

-- Hugues sera encore l, et pour un mois, Dieu merci, conclut
Edme.

Aube se remit en selle, Edme la suivit des yeux, et, malgr les
appels de Joseph, elle ne s'loigna qu'aprs avoir vu la robe
grise d'Olge en proximit immdiate avec la cornette blanche.

Mais, depuis une ou deux minutes dj, Aube avait reconnu que ce
n'tait point  une cornette qu'elle avait affaire, mais  un
mouchoir blanc nou sur la tte crpue d'une grande et forte
femme au costume rustique.

Cette femme, qui tenait dans ses bras un fagot de joncs, se
penchait sur le foss rempli d'eau courante pour en couper
d'autres. Elle se redressa quand Olge franchit le dernier
tournant, regarda fixement la mule, puis derrire Olge comme si
elle cherchait quelqu'un. Il n'y avait personne, et elle
s'approcha. Aube vit un visage brun, hl, des traits lourds,
impassibles, qui veillrent en elle de vagues rminiscences.

-- Voulez-vous m'acheter une corbeille, _Demouselle?_ dit la
femme d'une voix assez conciliante.

Aube matrisa ses premires prventions; sous sa fruste
apparence, cette femme qui parlait avec l'accent du pays, avait
un air de maussade franchise, et elle portait dans toute sa
personne osseuse les marques du chagrin et de la misre.

-- Elles sont l tout prs, venez les voir. Et il y a une malade
qui vous demande. Je vous montrerai le chemin, votre mule peut
passer.

Elle prit un chemin sous bois, qu'elles suivirent assez
longtemps.

-- Est-ce encore loin? demanda Auberte.

La femme ne rpondit qu'en secouant la tte. Ses mains avaient
t dformes par de trop durs travaux, ou peut-tre par un
accident ou une maladie, et il y avait une teinte si livide sur
ses joues bistres qu'Auberte lui demanda si elle souffrait. La
femme dit brivement:

-- Je sors des fivres.

Et elle continua de marcher.

Le chemin se rtrcissait, les branches frappaient les flancs
d'Olge et le visage d'Auberte.

-- Sommes-nous bientt arrives? fit Aube. Etes-vous sre qu'on
ait besoin de moi?

-- Oui, _Demouselle_.

-- Vous me connaissez? vous m'attendiez?

Elle fit un signe affirmatif.

-- Qui est malade chez vous?

-- La grand'mre, une vieille.

-- C'est que je n'aimerais pas  aller plus loin.

-- Il faut venir tout de mme, _Demouselle_.

Alors, pour la premire fois, Aube eut l'intuition d'un danger.
Elles taient dans une clairire dserte, mais Aube pouvait
encore voir sur la route, tout l-bas, dans le fond de la gorge,
Edme et Joseph qui s'loignaient; elle aurait pu les rappeler
encore; mais elle pensa  la secousse fatale que cet incident
causerait  Edme, et qui la jetterait peut-tre  terre
suffoque et sans connaissance, comme l'avait fait dernirement
une motion bien moins vive; et puis une rsolution trs brave
monta en elle en mme temps que le souvenir d'un sourire
indulgent qu'elle venait de voir sur les lvres d'Hugues, et des
paroles piquantes que Gillette lui avait souvent infliges. Et
elle se dit que s'il y avait un danger, elle le courrait seule;
mais il n'y avait pas de danger, cette femme  l'air morose et
ttu semblait pourtant pacifique; on rencontrerait d'ici peu le
hameau des Vernires qu'Aube avait une fois travers avec
Laurent.

On tait en plein dsert de gents et de taillis nains. Un bruit
de torrent, une odeur croissante de rsine annonaient le
voisinage de la vraie montagne. Aube ne reconnaissait pas les
alentours du hameau, et Olge n'avanait plus qu'avec rpugnance.
La femme ramassa une baguette et voulut en frapper la mule en
tirant sur la bride.

-- Ne la frappez pas! s'cria Aube avec autorit.

Elle va vous suivre.

La femme laissa sans rsistance retomber son bras, mais elle
entrana la mule, et Aube sentit que ni elle ni Olge n'taient
plus libres.

Oh! aurait-elle donc d rappeler Edme et Joseph? Il n'tait plus
temps. Mais ses craintes n'taient pas fondes. Du reste, la
nature d'Aube au fond de laquelle restait latent, invisible,
l'orgueil de Menaudru, hassait tout clat inutile, toute
rcrimination dgradante; il y avait plus de vrai courage  se
soumettre,  accepter une situation qui n'avait probablement
d'anormal que l'apparence et qui allait se dnouer d'une faon
rassurante.

Le terrain inculte, dsordonnment ravin, qu'elle venait de
traverser, se changea en une vaste tendue de gazon presque unie.
Bientt le passage fut barr par un torrent dans le lit trs
encaiss duquel s'croulait une cascade comme un fleuve de lait
prcipit en masse bouillonnante et mousseuse. C'tait le bruit
de cette eau qu'Auberte entendait depuis si longtemps.

-- Voulez-vous descendre? fit la femme.

-- Pour aller o?

Elle montra l'autre rive du torrent, celle d'o tombait la
cascade et qui s'levait presque sans asprit, ainsi qu'une
norme falaise.

-- Venez, on ne vous veut point de mal, je vous promets,
_Demouselle_.

-- Comment passerons-nous?

La femme lui prit le bras sans aucune violence, mais ce geste
rappela  Aube qu'elle n'tait pas la plus forte.

Le grondement continu, assourdissant, de la cascade rsonnant
dans le complet silence, augmentait l'impression de solitude qui
pesait sur ce lieu perdu.

La femme conduisant Aube s'approcha du bord. Olge les suivit.
Elle voulut loigner la mule, la chasser, mais Olge s'attachait
aux pas de sa matresse avec une obstination douce, invincible,
qui gonflait le coeur d'Auberte. Elle reculait un peu devant les
gestes menaants de la femme et revenait aussitt.

-- Elle se tuerait en voulant passer, dit la femme.

Et elle saisit Olge par sa bride et, non sans jeter des regards
inquiets et mfiants sur la mule, l'emmena vers un amoncellement
de rochers et de buissons dont les abords formaient un pineux
labyrinthe. Aube, en s'approchant, vit avec surprise une sorte de
petite table. La femme attacha Olge  un anneau de fer, ramassa
 terre une brasse d'herbe sche qu'elle jeta dans la mangeoire
branlante et ressortit avec Aube.

Elles regagnrent le bord du torrent; en avant de la cascade, 
l'endroit o celle-ci ne l'avait point encore grossi de ses eaux,
le passage  gu n'tait pas impossible. Elles passrent en effet
 l'aide de pierres que la femme fit tomber aux endroits
propices. Aube, dirige par ce bras qui semblait l'emprisonner
autant que la soutenir, arriva en bas de la falaise, sur une
troite corniche irrgulire troue de vides, et o il n'y avait
pas toujours place pour le pied. Mais la femme, avec l'adresse
que donne une longue habitude, marchait et faisait marcher Aube
droit sur la cascade. Dj une pluie drue de gouttes fines,
innombrables, comme crpitantes, aspergeait Aube et trempait ses
vtements. Elle eut un involontaire mouvement de recul, voulant
faire volte-face, mais les mains dformes qui la tenaient comme
en un double tau par les deux paules, la poussrent en avant,
dans la masse mme de l'eau, lui parut-il. Aube, sans un cri, mit
sa main devant ses yeux.

Mais elle sentit aussitt qu'on ne la noyait pas, bien que l'eau
l'enveloppt en masse paisse et que sa voix puissante branlt
le sol.

Quand Aube rouvrit les yeux, elle eut la sensation touffante
d'tre dans une cage de verre, et il lui fallut plusieurs
secondes pour comprendre qu'elle se trouvait en ralit derrire
la cascade.

Il y avait un espace libre entre la masse principale de la chute
d'eau et la falaise. La cascade, formant par sa pente le toit et
le mur de cet trange abri, tombait  cet endroit, limpide, sans
cume, d'une transparence de verre trs pais o couraient, selon
les effets de jour, des lueurs mourantes vert ple, ambre ou
argent.

Aube n'avait donc fait que traverser sous l'impulsion de la femme
la draperie d'cume lgre qui frangeait la lourde nappe.

Aube, aveugle, tourdie, tait cloue l par une sorte de
fascination. Elle prouvait en mme temps de la terreur et une
secrte ivresse  se sentir ainsi enfouie comme une naade ou une
sirne sous l'paisseur magique des eaux.

Elle ne s'apercevait pas qu'un froid meurtrier tombait de la
nappe mouvante, prcipite en un emportement si furieux qu'elle
en paraissait immobile.

Aube perdait conscience de son tre, mais les mains de la femme,
toujours rives  ses paules, la tournrent vers une paroi de
roc et la contraignirent  s'avancer. Son pied trbuchant
rencontra comme une marche. Elle s'engagea dans une sorte de
couloir, ou plutt de crevasse sinueuse et profonde, par laquelle
elle arriva hors d'haleine en haut de la grande falaise.

Le terrain gazonn, sem d'arbustes rabougris et de rocs briss,
s'inclina presque aussitt, et, dans ce repli, il y avait une
habitation, une hutte de terre  toit de chaume verdtre, adosse
 une lvation. Elle se confondait si bien avec les couleurs de
son cadre qu'Aube n'en reconnut l'existence qu'au moment o la
femme ouvrit une petite porte basse, arrondie, en disant de son
air taciturne: Passez.

Le jour baissait  peine dehors, mais il faisait nuit dans la
salle o Aube pntra, bon gr mal gr. Un petit feu mettait un
rutilement de braise au fond de la pice, sur l'tre de terre
battue, et, auprs de ce primitif foyer, tait assise une vieille
femme somnolente.

Elle se souleva  l'approche des nouvelles venues et fixa sur
Aube des yeux perants aux paupires rides.

-- Eh! Nine, s'cria-t-elle, en voil bien d'une autre! Comment
as-tu fait?

-- J'ai fait comme Gdon m'a command, rpondit Nine qui n'tait
pas dcidment d'humeur expansive.

Aube, puise, tombait assise sur un grossier escabeau de bois.

-- C'est vous qui tes malade? murmura-t-elle, s'attachant encore
 croire ce qu'on lui avait dit.

La vieille, sans rpondre  Aube, continua de haranguer Nine.

-- Et tu en es venue  bout comme a? Non, si jamais je me serais
figur... disait-elle dans son merveillement. Non, ce n'est pas
possible. Je voudrais mieux la voir. Allume la chandelle. Ah!
nous n'avons plus de chandelle... Nine, cause donc, ne te fais
pas arracher les mots. Comment t'est-ce arriv?

-- Comme Gdon a voulu, rpondit Nine, qui se fora cependant 
poursuivre pour en finir avec la curiosit inextinguible de la
vieille:

-- Vous savez que Gdon tait dcid  prendre une petite Droy
pour otage, comme il disait, en attendant que M. Droy se dcide 
nous faire justice pour la rivire. Eh bien, voil! Je ramassais
mes joncs aprs que Gdon et les petits m'avaient quitte.
J'entends tout d'un coup Gdon qui s'tait gliss derrire moi,
comme une couleuvre, et qui me dit: La voil, la demoiselle Droy,
elle vient ici. Regarde-la bien pour la reconnatre, quand tu la
verras seule. Elles sont deux, mais c'est celle qui est sur la
mule. Moi, je file avec les garons.

Il est parti et, un moment aprs, elle a pass toute seule sur la
mule, l'autre l'avait laisse, je pense; je lui ai dit de venir.
Je l'ai amene, et j'ai mis le signe pour que Gdon sache
qu'elle est chez nous et qu'il aille se montrer ailleurs. Je l'ai
amene, rpta-t-elle.

Il ne lui venait pas  l'esprit que le procd ne ft point
parfaitement lgitime; ses traits placides exprimaient plutt
l'allgement qui suit le succs d'une tche dlicate, la
satisfaction du devoir accompli; et, comme si, aprs cet effort
d'loquence, elle tait rsolue  ne plus accorder une syllabe
aux plus pressantes instances, elle se mit  remuer son feu.

Aube, secouant l'engourdissement de sa fatigue, dit d'une voix
tremblante qu'elle s'efforait d'assurer et de rendre svre:

-- Pourquoi m'avez-vous trompe? Que me voulez-vous?

-- N'ayez pas peur, mon agneau, nous ne vous voulons point de mal
et nous prendrons grand soin de vous. Votre pre verra que le
moyen de ravoir sa fillette, c'est de dmolir le commencement de
sa scierie. Cette scierie est une oeuvre de pch contre les
pauvres qui n'ont, pour vivre chichement, que le poisson de la
rivire. S'il n'y pense pas tout seul, on le lui fera comprendre
 demi-mots.

-- Mon pre? fit vaguement Auberte. La scierie?

-- Oui, la scierie, votre pre... Je vous dis que c'est une
oeuvre de pch... Ah! par exemple...

Cette exclamation s'adressait  Nine; la femme avait jet des
pommes de pin sur le feu, une flamme venait d'en jaillir et
clairait le visage ple et troubl d'Auberte. La vieille,
stupfaite, acheva:

-- Mais on disait tous ces Droy jaunes de cheveux comme de
l'toupe?

-- Gdon m'a bien dit que c'tait la moins jaune, dit Nine,
jetant des racines qu'elle venait de peler dans l'eau bouillante
de la marmite.

-- C'est peut-tre parce que celle-l est la plus maligne,
conclut sentencieusement la vieille.

Aube sentait sa tte s'appesantir, ses ides devenir confuses;
elle tait trop mortellement lasse pour pouvoir discuter ou
protester. Elle avait obscurment l'ide d'une erreur dont elle
tait victime, mais qui protgeait Edme et qu'elle avait le
devoir de ne point dtruire.

Le grondement du torrent lui rappelait cette barrire glace,
presque infranchissable, qui la sparait des siens et de tout
secours, mme d'Olge reste l-bas sur l'autre bord, malgr la
rsistance dsespre de son fidle amour. Elle ne put que
balbutier:

-- Olge... Je voudrais au moins qu'on soigne Olge.

-- C'est une bte qu'elle montait, expliqua Nine, une bte qui a
des yeux de personne et qui sent un peu le diable. Elle aurait
t capable d'aller qurir du monde. Je l'ai bien attache.

-- Oui, on soignera Olge, comme vous dites, fit la vieille un peu
ddaigneuse;  moins, ajouta-t-elle avec un clair malicieux de
ses petits yeux vifs,  moins que le torrent grossisse et que
Nine ne puisse plus le passer.

Nine dit, en versant le contenu fumant de sa marmite dans une
soupire noire:

-- La cascade courait si fort qu'elle nous a trempes.

-- Elle vous emportera quelque jour, dit la vieille, se
rencognant d'un air bat pour attendre sa soupe chaude. --
_Demouselle_, vous tombez de sommeil; mangez et...

-- Je n'ai pas faim, dit Aube veille en sursaut.

-- Alors, couchez-vous, et Nine fera scher vos affaires.

Nine servit la grand'mre et conduisit Aube dans un cabinet
contigu qui formait l'extrmit de la maison, et dont le plafond,
aux poutres brutes, s'abaissait en suivant la pente du toit.

Il n'y avait pas de luminaire cans, ainsi que l'avait annonc la
vieille; mais il venait encore quelque clart du dehors, et Aube
put constater que sa cabine, au sol de terre battue, contenait un
mobilier rudimentaire d'aspect dcent: un petit lit de sangle
trs bas qui n'avait pour literie qu'une paillasse de feuilles de
mas, et une couverture grise de laine neuve qui ressemblait
beaucoup  celle dont Aube avait fait cadeau dernirement  Zo.
Il y avait, de plus, une planche sur trois pieds qui faisait
table et un gros tronc d'arbre, dress sur sa base, qui
reprsentait peut-tre une chaise.

Aube s'tendit sur sa couchette, elle tait aussi rompue d'esprit
que de corps. Elle se savait chez Gdon Jaux, l'intraitable
braconnier, et elle n'avait pas mme peur, soit que ses
sensations fussent mousses par l'excs de sa fatigue, soit
qu'elle devint qu'en effet, on ne lui voulait aucun mal; il y
avait une sorte d'honntet rude chez ces femmes, dans ce milieu
misrable, et cette misre n'tait pas de l'avilissement. Et oui,
elle tait sre d'avoir vu, sur le manteau grossier de la
chemine, une vieille et belle image qui reprsentait Jsus
tendant ses deux mains ouvertes pleines de surnaturels rayons.

Tout devint nbuleux pour Aube, sauf un immense besoin de repos.
Elle serrait encore instinctivement les lvres sur le cri qui
avait failli lui chapper en voyant Edme et Joseph partir, sur
les mots qu'elle avait failli dire pour dissiper l'erreur des
deux femmes qui la prenaient pour Edme Droy; elle se disait,
avec un peu de joie, qu'elle n'avait ni appel ni parl, mais son
cerveau embrum n'treignait plus bien les motifs de son silence.

Elle pensa encore qu' Menaudru, on la croyait  Sainte-Ccile et
que son absence n'inquiterait personne. Il ne se doutait gure
de la vaillance qu'elle avait montre, celui qui la nommait avec
une si affectueuse piti, petite enfant. Ma petite enfant, lui
avait dit Hugues... comme c'tait doux cependant  entendre...
Avant de s'endormir tout  fait, elle rpta une parole
familire, sans cesse entendue  la Maison: Il nous faudrait
Hugues...



XI



Aube s'veilla de bonne heure et sut tout de suite o elle tait;
mais elle n'en prit point alarme: son esprit, comme ses membres,
s'tait retremp dans ce long sommeil. Elle n'avait pas quitt
tous ses vtements et put bientt sortir. Elle passa dans la
salle d'entre, devant la vieille qui ne fit rien pour la
retenir, traversa en courant l'espace qui prcdait la maison et
arriva  la falaise. Elle vit sur l'autre bord du torrent Nine,
qui, un paquet d'herbe frache sur la tte, se dirigeait vers
l'curie d'Olge. C'tait le seul point vivant de l'horizon, il
n'y avait mme pas un oiseau dans le ciel o le soleil levant
dispersait les brumes matinales.

Aube revint lentement, retrouva la vieille qui, assise  la mme
place qu'elle ne semblait pas avoir quitte cette nuit, essayait
de draidir ses membres  la chaleur du feu. Elle accueillit Aube
par un regard narquois de ses petits yeux fureteurs.

-- Nous revoil donc, _Demouselle;_ nous avons trouve notre mur
trop haut pour le sauter, et une _Demouselle_ comme vous ne
passerait pas seule sous la cascade sans tre emporte.

-- Je n'y passerai pas seule, dit Aube d'un ton positif, Nine
m'accompagnera. A cette condition, j'empcherai qu'on ne punisse
votre fille. Mais il est temps que je rentre.

-- Il est temps, mon agneau, vous avez bientt dit. La petite
reine de Menaudru ne parlerait pas plus ferme. La connaissez-vous?
On la dit toujours renferme et vivant avec les anges qui
n'ont jamais ni froid, ni soif, ni faim, et qui ne ressemblent
pas aux pauvres comme nous. A propos, Nine a trait la chvre,
buvez le lait, je n'en prendrai pas: les vieux doivent laisser
les douceurs aux enfants.

-- Merci, dit Aube repoussant d'un signe cette offre, je n'ai
besoin que d'un morceau de pain.

-- On voit bien que vous n'tes pas rassasie du rgime.

Un morceau de pain tout sec par ci par l peut tre un rgal.
Vous deviez pourtant avoir de belles dents, puisque les vieux
on-dit racontent que la Maison mangera le chteau.

-- Il n'est pas question de cela, reprit Auberte.

Vous avez trs mal agi avec moi, on m'a trompe en me parlant
d'une malade.

-- Eh! fit la vieille avec rancune, est-ce que je ne suis pas
assez malade? Et la Nine, elle n'a pas t malade des trois mois
avec les os tordus, la fivre, et rien  lui donner que de l'eau?
Et Gdon, o serait-il avec sa blessure s'il n'y avait pas eu
quelqu'un pour avoir piti de nous? Il n'a pas t malade donc 
passer ses nuits, les pieds dans la glace, pour guetter le gibier
d'eau,  risquer la prison pour la vendre?... Moi, sur ma chaise,
une jambe paralyse, et les garons qui avaient pour pitance du
pain qu'il fallait mettre fondre dans l'eau. Ah! malades,
malades... nous le serons bien plus encore quand votre pre aura
dtourn l'eau de la Mielle pour sa scierie, jusqu' ce qu'il ne
reste plus une truite pour Gdon. Alors nous serons tous si
malades que nous mourrons de faim. Mais non, cela n'arrivera pas,
nous tenons votre pre et nous le tiendrons serr. Qu'il vienne
vous chercher, si le dmon lui montre le chemin. On voit de loin
ici. Nine aura si tt fait de partir avec vous; moi, je resterai
pour lui rpondre. Ah! oui, malade...

Elle se redressait, ses cheveux gris tombant sur ses joues
creuses, le bton lev, elle semblait dnoncer en Aube tous les
coeurs durs de ce monde.

-- Mais, pauvres gens, on vous punira, dit Aube. Laissez-moi
partir et je...

-- Non, non, non! s'cria la vieille. Tant que votre pre n'aura
pas cd.

Aube rentra dans sa cabine, s'assit sur sa couchette et
rflchit. Son esprit tait redevenu lucide, les paroles de la
vieille avaient pleinement confirm ses premires suppositions:
on l'avait prise pour une des filles de M. Droy. Elle comprit, du
mme coup, le plan form par ces cervelles ignorantes et obtuses.
Gdon avait compt obtenir toutes les concessions de M. Droy en
squestrant quelques jours l'un des enfants, sans se rendre
compte des consquences qu'entranerait pour lui pareil acte. Et
les deux femmes, aigries par la misre, plies de longue date 
l'obissance, entraient aveuglment dans les vues du matre. A
quoi bon les dtromper, dire son nom? ces femmes ne la croiraient
pas ou refuseraient de la dlivrer avant le retour de Gdon. Si
M. Droy tait inform de cette affaire, il voudrait peut-tre
souscrire immdiatement aux conditions et aux engagements qu'il
plairait  Gdon de lui dicter. Non, Aube ne voulait pas tre
pour les Droy l'occasion d'un sacrifice. Elle envisageait les
choses sous leur vritable jour, c'est--dire comme un
contretemps sans pril qui avait, au milieu de sa vie ordonne,
incolore, un excitant parfum d'aventure. Elle prouvait une
douceur fire  rester calme et courageuse,  souffrir mme un
peu pour la Maison; c'tait, plus rchauffante et vivace, cette
mme douceur cleste, inconnue, qu'elle avait ressentie alors
que, souffrante et blesse, elle avait apais le brlant repentir
de Camille, qu'elle avait consol et endormi contre elle l'enfant
qui venait de lui faire du mal.

Quelquefois elle avait rv de vivre un peu dans une cabane comme
une princesse dans un conte; quand elle tait malade, elle
avouait le fivreux dsir d'aller passer quelques jours chez une
ancienne servante de Menaudru qui l'avait nourrie, et qui
habitait un chalet dans le Doubs, et, moiti riant, moiti
srieux, le docteur disait oui.

Voil que son dsir se ralisait. Le hasard mettait  sa porte
des dcouvertes que ne lui aurait point rserves la pieuse
retraite de Sainte-Ccile. Dans le secret de son coeur, Aube
avait une soif inavoue de savoir, de mieux connatre ces
malheureux, de pntrer plus avant dans leur vie et leur me.

Et puis, elle supposait bien que son exil ne se prolongerait pas,
que Gdon reviendrait forcment en ne recevant de la Maison ni
propositions ni avances, et qu'elle serait libre avant la date
fixe pour son retour  Menaudru.

Les heures s'coulrent paisibles entre la grand'mre qui se
ddommageait de l'inertie force de ses membres par l'agilit de
sa langue, et Nine toujours silencieuse qui vaquait  ses travaux
de mnage.

A midi, Nine servit une soupe paisse et quelques pommes de terre
dont Aube eut sa part; puis elle s'assit auprs de la vieille,
et, de ses doigts estropis, commena  tresser des corbeilles.
Elle travaillait sans hte et sans trve, sans plainte et sans
joie, comme une pauvre machine.

Aube, qui tait libre en apparence, se promena autour de la
maison. La journe tait devenue radieuse; mais, sur ce sommet
dsert, le beau soleil comme les nuages semblaient rpandre une
paix mlancolique. Aube, en longeant la falaise, dcouvrit une
chappe par o l'on apercevait Menaudru. L'antique palais se
dressa tout  coup comme une apparition et Aube, un peu
dfaillante, s'assit pour le voir. Il n'y avait pas aujourd'hui
de brume autour du mont, et le vieux Menaudru planait dans la
lumire, il se dcoupait en artes vives sur le bleu
resplendissant du ciel.

Aube distingua, prs du chteau, la tache plus blanche qui tait
la Maison.

La Maison finira par manger le chteau, avait dit la vieille.
Etait-il possible que la Maison fint par l'emporter sur son
grand ennemi hrditaire; que l'infime pygme attach au flanc de
l'antique colosse russt  y faire une blessure par o tout le
vieux noble sang coulerait? Et, quand le soleil couchant fit
autour du chteau comme une mer de pourpre glorieuse, il sembla 
Aube que c'tait tout le sang de Menaudru qui, s'tant chapp,
s'pandait dans la plaine.

Ils avaient Hugues,  la Maison, ils taient heureux, sans souci
du regard tendre, un peu perdu, qui les cherchait  travers le
vertigineux espace. Ils avaient au milieu d'eux cet Hugues si
rempli de jeunesse et de force que, depuis qu'il avait parl 
Aube, quelque chose de cette ardeur ferme tait entr en elle,
que, depuis qu'elle avait entendu cette voix, son coeur assoupi
battait plus fort.

Quand Aube dtourna enfin ses yeux blouis, un point noir
apparaissait en haut de la falaise. Ce point noir se dirigea trs
vite vers la maison o l'attendait Nine, qui tait sortie sur sa
porte.

Aube se rapprocha, pressentant une nouvelle.

A mesure qu'elle marchait, elle reconnaissait dans le point noir
une enfant, et dans cette enfant, Zo, Zo plore, les vtements
en lambeaux, mouille des pieds  la tte, probablement par un
contact rcent avec la cascade.

Mais Aube ne s'abusait-elle point? Etait-ce bien Zo, la muette,
l'insensible Zo qui, le visage inond de larmes et marbr de
meurtrissures, criait, gesticulait en courant vers la hutte?

Zo s'arrta devant Auberte, aussi ptrifie que si elle voyait
un fantme. La prsence de Mlle de Menaudru acheva de la
bouleverser; mais, domine par une frayeur pire, elle passa
devant Auberte pour se prcipiter dans la salle, se jeter les
bras tendus vers la grand'mre et, tremblante, gare comme un
animal maltrait pouss au paroxysme de la terreur, elle rptait
avec vhmence: Cachez-moi, ne me laissez pas prendre...

-- Ce que j'ai fait  Hermance? reprit-elle  travers ses
sanglots. Tout ce que j'ai pu pour "l'enrager". Oui, toujours
battue, toujours... Est-ce que a se doit? Est-ce que... est-ce
que...

Elle se tut, touffe par la question passionne qu'elle semblait
adresser au sort plutt qu' Nine.

-- Hermance a dit qu'elle me tuerait si la demoiselle de Menaudru
me voyait pleurer. Je suis partie me cacher dans les carrires.
J'ai rencontr votre homme, Gdon; il m'a dit qu'il allait
travailler aux terrassements, mais que je me sauve ici et que je
vous dise de me garder, parce qu'Hermance est trop mchante et
que j'aime mieux mourir que de retourner avec elle.

J'ai pass la cascade toute seule, et j'aurais pass si elle
avait t de feu. Nine, _Mm_, gardez-moi. Vous n'avez gure 
manger, mais je ne mangerai pas du tout, s'il faut. Est-ce que je
mangeais chez Hermance? Gardez-moi au moins un petit peu chez
vous.

Oh! je sais bien que je ne vous suis rien  vous, _Mm_, gmit
la petite fille, rien que la cousine  Nine... Mais, pourtant,
Gdon a dit...

Sa voix s'trangla.

-- Que c'tait une honte! Et c'est une honte, je le dis avec
Gdon, s'cria solennellement la grand'mre. Tu ne retourneras
plus chez cette serpent d'Hermance. Si c'est tout ce que te
rapportent les charits de la _demouselle_ de Menaudru, vaut
encore mieux misrer avec nous.

Zo rptait, pleurant toujours, mais plus bas:

-- Je sais... je sais que vous n'avez gure.

-- Tu auras comme nous, dit brivement Nine.

Elle posa la main sur la tte humide et bouriffe de la petite.
Aube comprit alors que Nine ressemblait  Zo; mmes traits
pais, mme lourde carrure, mme crinire tnbreuse. Et cette
main surmene, dforme, pose sur ce front d'enfant en dtresse,
dans un geste d'adoption, parut  Aube inexprimablement triste.

Aube tait rentre aussi; comme personne ne lui accordait la
moindre attention, Zo ne semblant mme plus la voir, elle
regagna sa cabine. Par la porte ouverte, elle suivait la scne,
elle voyait Zo toujours appuye contre Nine. Nine, par l'effet
de la lenteur passive de ses mouvements ou de son esprit, gardait
longtemps les mmes attitudes. Elle dit soudain de sa voix aux
intonations rouilles o vibra une sourde tendresse: Tu as vu
Gdon, as-tu vu mes garons?

-- Non, fit la petite.

Et Nine s'carta pour se remettre  l'ouvrage. La grand'mre
continua: Gdon s'arrangera avec Hermance; il a le droit, mais
il te croyait mieux chez elle. Hermance embobinera bien la
_demouselle_ de Menaudru, elle est capable de se faire continuer
ta pension pour se consoler de t'avoir perdue.

Et puis on lui portera, de temps en temps, un poisson, puisque
Gdon va garder sa rivire, et Nine lui tressera des paniers...

Qu'est-ce que Gdon t'a dit pour nous? demanda encore la
vieille.

-- Y n'a pas pu venir  cause des affaires qu'il a et que vous
savez.

-- Il a-t-il eu bien du tapage  la Maison des Droy?

-- Du tapage? je ne sais pas. Gdon a dit que quelque chose ne
marchait pas, que si a n'allait pas mieux, il reviendrait
demain. Je n'ai pas bien compris.

Aube n'coutait plus, elle tait atterre par les rvlations de
cette enfant, qui fuyait si dsesprment sa protection pour se
rfugier chez ces sauvages. Gillette avait raison, Hermance
abusait indignement de son autorit; Zo tait malheureuse chez
cette femme qu'aucun lan religieux n'levait  sa tche de mre
adoptive.

Zo, dlivre de ses apprhensions, se calma et devint  peu prs
aussi taciturne que Nine. Elles rivalisrent de silence, laissant
le champ libre  la grand'mre qui causait sans cesse, et, si
quelqu'un autour d'elle levait par hasard la voix, dclarait
qu'on lui fendait la tte et qu'il n'y avait plus moyen de
s'entendre.

Zo accepta promptement la socit d'Aube comme un fait tout
naturel, et ne parut pas dispose  rendre  la jeune fille son
sjour plus agrable. Il y avait en elle un ferment d'hostilit.
Aube crut s'apercevoir que l'enfant, par quelque caprice, peut-tre
mme dans un obscur esprit de vengeance, n'avait point trahi
l'incognito de sa bienfaitrice; il lui plaisait sans doute de la
voir en captivit, en tout cas, les deux femmes ne changrent
rien  leur manire d'tre vis--vis d'Aube. Elles taient  leur
brusque faon si bonnes pour Zo, elles partageaient si
libralement leur nourriture avec la petite, se privant pour
elle, non seulement sans reproche, mais encore sans arrire-pense,
qu'Aube en concevait parfois de l'admiration. Elle levait
alors les yeux sur l'image de Jsus: si le rayonnement de la
sainte image, qui manquait dans la jolie maison d'Hermance,
ennoblissait cette hutte, tout faible et obscurci qu'il arrivt 
ces natures ignorantes et incultes, que serait-ce si cette
lumire cleste leur apparaissait dans sa vrit dgage de toute
ombre?

Pendant que Zo et la grand'mre dormaient, Aube entendit Nine
travailler  sa vannerie jusque bien avant dans la nuit pour
payer la ranon de Zo, aprs une journe dont la fatigue mettait
du plomb dans tout son corps. Quelle esclave tait cette femme,
quelle pauvre bte de labeur... Elle avait dfrich presque sans
outils un coin de terre, elle bchait, fendait le bois qu'elle
allait couper. Elle essayait mme de coudre. En voyant l'aiguille
se perdre dans ses doigts durcis, Aube, qui tait venue s'asseoir
dehors prs d'elle, prit la robe que Nine essayait de repriser.

-- Je savais bien coudre autrefois, fit Nine avec le sourire
hsitant qui mettait un rayon fugitif sur sa figure massive. Moi,
je ne suis pas des monts, mais du pays plat. Mes dfunts parents
avaient une maison de pierre, un ptrin de chne, des armoires
trs belles. Mon frre a tout gard. Gdon est gnreux comme un
prince. On ne donne pas des armoires  des vagabonds comme nous.
Il y en avait une sculpte avec un coeur et des roses... vous
l'auriez aime. Nous n'avons plus rien, cette maison est  la
Mm et nous n'y sommes pas toujours: nous courons plus souvent
la montagne que nous n'habitons ici.

-- Et vous avez bien voulu quitter la plaine?

-- Oui, dit-elle calmement, j'ai travers le torrent avec Gdon.
Le torrent... Gdon... c'est quelque chose comme a dans
l'histoire sainte, il me semblait y tre. On s'aime bien, on s'en
va ensemble, on ne voit rien d'autre. Et cela a t fini, nous
n'avons jamais pu redescendre.

Son sourire flottant se fixa une minute, puis mourut.

-- Que voulez-vous? on s'aime, on se marie, c'est le bon Dieu qui
veut a. On a de la misre ensemble, des affronts, est-ce que
c'est le bon Dieu qui le veut encore? Moi, fit-elle lentement, je
vous dirai que je ne le crois pas. Ma tte n'est pas solide comme
celle de Gdon ou de la mre, mais je ne crois pas que le bon
Dieu soit contre nous. Seulement, nous ne connaissons peut-tre
pas bien sa volont et les hommes sont durs.

Ainsi, vous pensez mal de nous parce que Gdon braconne.

Mais enfin, dit-elle avec effort, ce n'est pourtant pas voler.

Le gibier, une chose qui court, qui vole et qui va chez tout le
monde, c'est  tout le monde aussi, votre pre devrait le
comprendre.



XII



Gdon ne revint pas le lendemain et Aube, qui avait compt sur
ce retour pour dnouer sans heurt la situation, dut se soumettre
 un autre jour d'attente.

Quand elle entra dans la salle,  l'heure du repas, elle trouva
Nine et la grand'mre en confrence. Nine paraissait adresser 
la vieille des observations qui devaient concerner Aube, car les
deux femmes se turent  l'approche de la jeune fille. Puis la
grand'mre dit, d'un air premptoire:

-- Les Droy font les morts pour payer moins cher, mais ils se
lasseront avant nous. Toujours, il n'y a que Gdon qui puisse
dcider s'il faut leur rendre la _demouselle_. Ne vous occupez
de rien, Nine, et obissez  votre poux.

-- Excusez-nous, _Demouselle_, Nine ne sait ce qu'elle dit, elle
a la _dure_ de ses garons.

Nine s'en alla renouveler sa provision de joncs et chercher des
champignons pour le souper; la grand'mre, qui souffrait de son
pied, se recoucha et Aube se trouva livre  elle-mme.

Elle marchait un peu derrire la cabane, quand elle entendit les
grelots d'Olge  quelque distance. Elle ne se demanda point
comment la mule avait pass le ravin; elle se dit seulement
qu'elle allait voir Olge, s'appuyer sur son cou de satin gris.

Elle arriva bientt vers un petit feu de broussailles; les
grelots tintaient toujours, mais Olge n'tait pas l, il n'y
avait que Zo. Du collier de la mule, Zo s'tait fait une
ceinture: elle dansait autour du feu comme une petite sorcire,
elle tournait avec lenteur, grise par la musique argentine qui
accompagnait ses mouvements.

-- Tu as pris ce qui ne t'appartenait pas, dit Auberte. Rends-moi
ce collier.

-- Non, vous l'avez eu assez longtemps, vous ne l'aurez plus.

Aube tendit la main, mais Zo fit un tour preste sur elle-mme
et se trouva hors de porte.

Zo disparut de son horizon et elle en fut allge; l'enfant, qui
ne lui adressait jamais volontairement la parole, la surveillait
d'habitude avec une vigilance infatigable.

Elle alla au bord de la falaise, comme elle le faisait souvent
pour tcher de voir Olge. Malgr ses prires, Nine avait toujours
refus de faire sortir la mule de son curie et Aube ne l'avait
pas revue.

En se penchant pour s'assurer que la mule n'tait pas l, qu'un
bouquet d'arbrisseaux ou un quartier de roc ne la drobaient
point  ses yeux, elle remarqua qu' cet endroit, la falaise
n'tait pas aussi inexorablement abrupte qu'elle l'avait cru, et
elle pensa qu'avec du courage, elle arriverait peut-tre seule au
couloir qui aboutissait derrire la cascade. Une enfant comme Zo
avait bien pass sous la chute; si Aube avait assez de sang-froid
pour y russir, elle retrouverait le gu et, une fois sur l'autre
bord, elle dtacherait Olge. Elle ne connaissait pas le chemin,
mais elle connaissait assez l'infaillible instinct de sa mule
pour tre sre qu'Olge la ramnerait sans coup frir  Menaudru.
Et tout serait fini de cette manire.

Que n'y avait-elle song plus tt! Elle ne se dit pas que la
surveillance incessante dont elle avait t l'objet aurait
entrav toute tentative de ce genre, elle pensa que son ancienne
apathie l'avait encore paralyse, l'avait empche de trouver une
solution qui ne demandait cependant qu'un peu de coup d'oeil et
d'audace. Mais l'ide avait enfin germ, elle n'en retarderait
pas l'excution. Jamais les circonstances ne seraient plus
favorables. Il ne fallait pas attendre le retour de Nine ou de
Zo, et il n'y avait pas un instant  perdre. Elle commena 
descendre, s'arrtant pour fermer les yeux et reprendre haleine
quand elle sentait le vertige la gagner, monter vers elle, de
cette eau tourbillonnante noire et blanche qui courait follement
sous ses pieds.

En relevant les yeux pour mesurer la distance parcourue, elle
aperut Zo qui, penche sur le vide, la regardait.

-- Arrtez! cria la petite fille. Revenez tout de suite!

Et comme Aube, sans l'couter, continuait sa descente, Zo se
dsola. Les mots, toujours si lents  venir, se pressrent sur sa
bouche.

-- Oh! arrtez! revenez! dit-elle avec un accent de dsespoir. On
m'avait dit de vous garder. Si Gdon ne vous retrouve pas, il me
tuera,  moins que Nine me batte  mort ce soir. Quand elle a
peur de Gdon, elle ne se connat plus... elle est aussi
mchante qu'Hermance, et plus forte. Oh! je vous en prie, ayez
piti de moi... revenez, revenez... ou je me jette dans l'eau.

Aube, surprise par l'ardeur angoisse de cette prire, s'arrta.
Il lui sembla que les gouttes d'eau qui rejaillissaient de la
cascade jusqu' elle, taient les larmes de Zo, et ces larmes
lui retombaient sur le coeur.

-- Revenez, revenez... je vous pardonnerai tout... tout ce que je
vous ai fait...

Tout ce que vous m'avez donn, aurait-elle pu dire.

-- Revenez ou je suis perdue, revenez ou je me jette en bas!

Aube remonta. Quand elle fut presque de niveau avec Zo, elle fut
happe aux poignets par une petite main noire et sche qui ne
lcherait pas aisment sa proie.

-- Promettez-moi de ne plus recommencer, dit la petite dont les
yeux tincelaient, dites que vous ne chercherez plus  partir
avant que Gdon soit rentr, et je ne raconterai rien  Nine de
peur qu'elle ne vous enferme...

La moindre rsistance les aurait entranes toutes deux.

Aube, qui gardait difficilement l'quilibre sur le bord de
l'excavation qui lui servait d'appui, pronona le oui qu'on
rclamait d'elle; elle venait de reconnatre que l'entreprise
tait au-dessus de ses forces.

Zo l'aida  reprendre pied, puis, la regardant dans les yeux,
elle dit d'une voix sifflante:

-- L! vous ne vous sauverez plus. Nine ne m'aurait pas tant
battue, elle a un coeur de msange. J'ai menti. Mais vous, vous
avez promis et vous ne pouvez pas mentir, c'est bon pour nous
autres... Vous auriez bien voulu que Nine me tue.

Dans sa rage, elle sauta sur la falaise, dtacha un des grelots
d'Olge quelle portait encore  sa ceinture et le lana dans le
torrent. Il s'y engloutit avec un son plaintif comme un sanglot.
Et, un  un, avec une lenteur cruelle, elle jeta les grelots pour
qu'Aube ne les et jamais plus. Ils s'vanouirent, petites voix
teintes, petites mes harmonieuses perdues dans le torrent, et,
quoique l'eau ft violente, il sembla  Aube qu'un grand silence
s'tait fait autour d'elle.

Aube regagna la cabane. Elle s'tendit sur son lit et refusa de
souper. La tratresse violence de Zo aprs ses larmes, l'avait 
la fois rvolte et anantie. Mentir, c'est bon pour nous
autres... L'amre humilit de ces mots l'oppressait. Il tait
impossible d'arriver jusqu' ces coeurs retors et durs, aussi
impossible que de traverser le torrent sans aide. Rien
n'teindrait l'antagonisme qui les avait toujours spars d'elle.

-- Va voir ce que veut la _demouselle_, commanda dans la salle
la grand'mre.

Zo obit avec indiffrence. Quand elle fut dans la chambre
d'Aube, celle-ci se souleva  demi sur sa couchette.

-- Viens, Zo, dit-elle  voix basse.

Zo s'approcha. Aube, par une impulsion soudaine, attira l'enfant
 elle, sous la clart indcise qui tombait encore de la petite
fentre, elle plongea ses yeux inquiets, pleins de reproche, dans
les yeux mornes de Zo. Mais elle avait dit:

-- Zo, coute... C'est moi qui te demande pardon.

Au lieu des mots accusateurs qu'elle avait cherchs pour
condamner l'enfant, la forcer au repentir, c'tait cette prire
qui tait sortie de sa bouche.

Zo ne bougea point, Aube sentit sous ses doigts comme un frisson
qui aurait couru dans tout ce corps rigide. La petite crature
toujours rtive tressaillit; puis, tout  coup, se ploya comme
brise et s'abandonna contre Auberte, comme jadis l'avait fait
Camille Droy repentante.

L'enfant dit tout bas d'une voix essouffle:

-- Je suis fche... bien fche.

Elle s'en alla, rappele par la grand'mre. Aube retomba sur son
lit et demeura longtemps les yeux grands ouverts dans l'ombre.
Elle avait senti battre un coeur tout semblable en cette petite
paysanne sauvage et chez Camille Droy, la fillette civilise et
fine. Le mme instinct tout puissant, irrsistible, avait jet
dans ses bras les deux enfants coupables.

Le lendemain, Aube s'veilla bien avant son heure accoutume et
entendit qu'on parlait d'elle.

-- Tu devrais emmener la _demouselle_ pendant la visite de
l'autre, disait, derrire la cloison, Nine  Zo. Puisque c'est
le jour et l'heure...

-- L'autre ne fait pas plus de bruit qu'une souris.

La _demouselle_ ne s'veillera pas avant deux heures... et je ne
veux pas m'en aller, conclut finalement Zo.

-- Laisse la petite, Nine, et va plutt au-devant de ton monde
pour l'assister, interrompit la grand'mre.

Et elle ajouta:

-- S'il nous vient du tracas, on les gardera toutes les deux.
Mais va vite, que mon pied n'y tient plus et que je ne croyais
jamais pouvoir attendre  aujourd'hui.

Il se passa plus d'une demi-heure avant que Nine revnt, et elle
n'tait pas seule. Aube couta, curieuse de connatre la
visiteuse si impatiemment attendue. Elle entendit une voix calme
et faible dont le son, en pareil lieu, la remplit de surprise.
Elle se leva pour s'assurer qu'elle ne se trompait pas et, par
les interstices de la porte, elle vit Mlle Anne.

La vieille demoiselle se dbarrassa de son manteau surann et
d'un petit panier dont elle dballa le contenu. Son ajustement
pauvre et fan tait aussi irrprochable que si elle n'et jamais
quitt sa maison pour gagner, par des chemins inaccessibles, cet
endroit perdu.

Aube voyait aller et venir ses mains fluettes, toujours
recouvertes de mitaines.

Elle sortit un flacon, des bandelettes de flanelle et de toile,
tout en rpondant aux paroles de bienvenue murmures autour
d'elle. Pour l'engager  ne pas faire de bruit, on lui avait
vaguement parl d'un enfant qui dormait, et elle voluait
discrtement. Elle tendit sur un escabeau la jambe de la
grand'mre, elle massa et frictionna le membre infirme qu'elle
remmaillota ensuite avec prestesse.

Aube s'expliqua pourquoi Zo n'avait pas voulu manquer cette
visite; la petite se pressait contre Mlle Anne, buvait ses
moindres mots, la regardait avec des yeux d'amour.

-- _Mademouselle_ Anne, on vous esprait bien, dit la grand'mre
tirant sa jambe  petits coups pour la ramener  elle.

-- Je ne suis pas venue ces dernires semaines, parce que j'tais
souffrante, et puis l'eau tait forte. Aujourd'hui, la cascade
n'est qu'un filet, j'aurais pu me passer de Nine.

-- Ah! _Demouselle_, vous vous tes bien souvent pass d'elle,
des fois que la cascade tait mchante  tout emporter, quand nos
maux pressaient et que Nine avait ses fivres: et la nuit, quand
on vous a envoy le petit parce que Gdon s'en allait mourant.
Vous avez guri Gdon du mauvais coup que lui avaient donn les
gardes, le soignant comme votre fils et restant l des jours dans
cette chambre -- elle montrait la chambre d'Auberte -- pour le
veiller puisqu'on ne pouvait pas appeler un mdecin sans mettre
mon garon dans la peine.

Elle baissa soudain la voix en chuchotant:

-- C'est que nous avons l un enfant endormi.

-- Personne n'avait besoin de moi ailleurs, dit Mlle Anne avec
douceur, personne ne m'attendait.

Aube pouvait comprendre l'indicible tristesse de cette parole. Le
front ple et uni de la vieille demoiselle s'assombrit un peu.

-- Ai-je bien fait? Gdon m'avait promis de ne plus braconner.

-- Oh! _Demouselle_, la faim, la faim... voyez-vous...

La vieille rpta: la faim, la faim, d'un ton dolent en secouant
la tte.

Mais Nine, revenant malgr elle  un permanent souci, demanda
brusquement:

-- Qu'est-ce qu'on dit,  Mirieux? Y a-t-il du nouveau  la
maison des Droy?

-- Je ne sais pas, dit Mlle Anne, distraite. La petite fille aux
cheveux de lin qu'ils appellent Cam me parlait l'autre jour
par-dessus la haie de mon verger. Son institutrice l'a rappele; elle
m'a salue, mais elle a rappel l'enfant, murmura-t-elle se
parlant  elle-mme. Je ne sais pas autre chose.

Puis, comme si elle cherchait un rconfort, un appui, elle posa
la main sur l'paule de Zo qui s'tait assise  terre contre
elle.

-- Et toi, mon petit coeur, te voil donc ici? Nine m'a racont
en venant. Tu es contente?

L'enfant dit:

-- Oui; mais, quand je serai plus grande, j'irai chez vous pour
vous servir.

Les traits de Mlle Anne s'illuminrent divinement; ce ne fut
qu'une flamme passagre.

-- Non, non, pas d'enfant chez moi pour souffrir avec moi, je ne
mettrai personne dans mon ombre.

Elle reprit:

-- Tu viendras pour quelques jours si tu veux que je te fasse des
vtements, ds que Gdon se sera dfinitivement entendu sur ce
sujet avec Hermance.

Elle se leva, et les yeux fixs sur le Christ aux mains pleines
de rayons:

-- Au revoir, dit-elle, prenez le peu que je vous apporte. Je
reviendrai, je suis  votre service et... et je vous remercie.

Elle sortit avec Nine et Zo.

Mlle Anne connaissait donc le chemin de cette demeure; elle
visitait les Jaux par charit, elle tait reste de son libre
accord dans cette chambre qu'habitait Auberte et o elle avait
laiss son empreinte de nettet et de paix. Elle secourait ces
parias avec une cleste piti, elle tait venue ici, la nuit, par
tous les temps... Aube croyait la voir s'avancer dans ces
solitudes, frle et sereine, avec le pli d'une douleur vaincue
sur sa bouche rsigne. Elle la voyait soigner du mme coeur les
plaies de leur misrable corps et l'infirmit de leur conscience
dvoye. Elle demeurait digne et droite sous le faix d'injustice
qui aurait d la courber. C'tait, pour Aube, une vision
lumineuse qui la transportait dans un monde de vertu surhumaine,
de victorieuse abngation. Elle en restait trouble et ravie; la
leon entrait comme un fer dans son me, et cette leon venait
des Jaux autant que de Mlle Anne.

Mais pourquoi Aube n'avait-elle point parl  la vieille
demoiselle? Sa promesse  Zo l'engageait-elle ici? Elle ne
savait plus, ses ides se confondaient. Et si, comme l'avait dit
la grand'mre, on retenait aussi Mlle Anne? La vieille demoiselle
tait dj loin. Ce lui fut un chagrin de ne plus la sentir 
porte. Pour la premire fois, le dcouragement tomba sur elle.
Aube se rappela que le moment approchait o sa mre irait la
chercher. Cette aprs-midi, oui, elle en fit le calcul, cette
aprs-midi, sa mre devait passer  Sainte-Ccile. Certes, Gdon
serait l avant ce soir; mais si la Comtesse rentrait plus tt
qu'elle ne l'avait primitivement dcid? Avec un serrement de
coeur, Aube se reprsenta sa mre arrivant  Sainte-Ccile, elle
descendait de voiture dans la belle grande cour dont les
plates-bandes ressemblaient  des maux. On l'introduisait au salon,
elle demandait Aube et, au lieu de sa fille, c'tait la Mre
suprieure ou Mme de Gourville qui entrait, disant qu'on n'avait
point vu Auberte. Aube sentit cruellement le contre-coup de
l'motion qui menaait Mme de Menaudru.

Sa toilette acheve aussi bien que le lui permettait son
installation lmentaire, elle monta sur la falaise pour
surveiller de loin l'approche de Gdon, puisque cet omnipotent
autocrate disposait de son sort, qu'il aurait seul l'autorit
ncessaire pour convaincre Nine de sa mprise et remettre Aube en
libert.

Elle ne vit rien  l'horizon qui ressemblt au portrait qu'elle
s'tait fait de Gdon. Il faisait clair et doux, un soleil sans
ardeur mettait sur l'eau et le gazon des nappes de lumire
blonde. La cascade n'tait pas bruyante et Aube entendit la voix
de Zo de l'autre ct du torrent.

Zo avait reconduit Mlle Anne, et elle s'attardait prs de
l'table au lieu de suivre Nine qui remontait, courbe par le
poids de deux lourds seaux d'eau.

La voix de Zo s'levait par intervalles, et il sembla  Aube que
l'enfant parlait  Olge.

Il y eut un pitinement, un bruit de pierres roules, de
broussailles froisses; Aube eut une commotion de joie quand elle
vit Olge sortir de son abri et s'avancer en tirant sur la corde,
dont Zo ne gardait qu'avec peine une extrmit dans sa main.

La mule s'arrta, huma l'air.

-- Olge! dit Aube involontairement.

Olge leva la tte vers la falaise, vit Aube.

D'un seul lan, elle chappa  Zo si soudainement que la petite
fille roula  terre.

Zo n'avait aucun mal, elle se releva pour s'lancer derrire la
mule, qui allait mettre  profit sa libert reconquise et prendre
 toutes jambes le chemin de Menaudru.

Mais Olge, les yeux attachs sur Aube, courait le long de la
berge et, sans ses grelots, elle avait une allure silencieuse,
trange, de bte fantme; elle commena  descendre vers l'eau.

-- Olge! Olge! ne viens pas, cria Aube avec pouvante, repoussant
la mule du geste et de la voix.

Mais Olge, la pauvre, la noble bte, maigrie et ardente, sauta
bravement et entra dans le torrent. C'tait avant la cascade, le
courant, vif, n'tait pas insurmontable et la mule avait pied.
Elle traversa l'eau et voulut aborder au pied de la falaise,
l'espace lui manquait, ses sabots de devant glissrent et elle
retomba. Elle recommena une fois, dix fois son effort, raidie
contre le courant, les yeux toujours fixs sur Auberte, refusant
de retourner en arrire, pendant que Zo criait et se lamentait
sur l'autre rive.

Ses forces diminuaient; insensiblement, elle perdait du terrain,
le courant l'emportait peu  peu, perfidement, vers la cascade.
Quelques secondes encore, et la mule, saisie par le tourbillon,
serait engloutie sans cette montagne d'eau croulante.

-- Oh! Olge... gmissait Aube, comme elle et implor un ami,
Olge, ne viens pas... Olge, retourne, je t'en supplie.

Elle jeta un cri, Zo tait aussi dans l'eau sans qu'elle l'et
vue sauter ni tomber. L'enfant, les yeux un peu fous, mais avec
une invincible rsolution sur ses traits blmis, nageait comme
une petite dsespre vers la mule.

Dj le remous de la cascade treignait Olge, que l'cume
baignait jusqu'au poitrail; elle levait encore sa belle tte
dont les yeux agrandis cherchaient toujours tristement Auberte;
puis la tte s'enfona  demi, Aube ne vit plus que ces yeux
infiniment tendres et fidles. Puis, brusquement, plus rien, ni
Zo, ni la mule.

Une voix d'homme rsonna, une voix encore lointaine,  laquelle
Nine rpondait prs d'Auberte. La jeune fille ne comprit plus ce
qui se passait.

Peu d'instants aprs, un homme, petit, trapu, gravit la falaise
avec Nine qui avait couru  sa rencontre. Aube balbutia:

-- Zo... Olge...

Olge tait partie, entrane par le formidable courant qui
l'avait touffe, brise en l'emportant.

Mais Zo tait l, Gdon l'avait retire avant qu'elle et t
prise par le tourbillon; il l'avait rapporte et mise dans les
bras de Nine. L'enfant tait inanime et semblait morte.

Ils retournrent tous  la maison. On tendit Zo sur le sol
devant le feu, on essaya de la faire revenir  elle; tous les
soins furent inutiles.

Aube, agenouille prs d'elle, lui tenait les mains. Les yeux
clos, les narines serres, une blancheur de cire aux joues, avec
de grands creux d'ombre sous les paupires, Zo s'idalisait dans
la mort. Ses cheveux noirs dfaits, rejets en arrire comme
s'ils suivaient encore le mouvement de l'eau, dgageaient son
cou, son front, ses tempes; elle tait belle d'une beaut pure et
sauvage.

La petite esclave qu'elle tait encore malgr sa farouche
indpendance, tait alle si rsolument, si follement  la mort
dans l'espoir de sauver l'animal favori d'Auberte, de sauvegarder
le plaisir des riches, ses matres.

Le coeur de Zo ne battait plus, aucun soin n'avait russi, ses
parents n'essayaient plus rien. Nine et Gdon restaient prs
d'elle, crass; la grand'mre touffa un petit sanglot sec qui
lui dchira la gorge.

Alors Aube se souvint d'une chose qu'elle avait entendu dire.
Elle pensa que, pour que Zo revct, il suffirait peut-tre
comme pour d'autres de rendre l'air  sa poitrine suffoque.

Elle se pencha, se pencha jusqu' ce que son visage toucht celui
de Zo. Comme cette bouche d'enfant tait froide... elle en
frissonna dans la moelle de ses os, dans le fond de son me; mais
elle ne s'carta point. Appuye contre Zo, presque couche sur
elle, Aube respira fortement, communiquant  la petite fille son
haleine, sa vie.

Et c'tait bien sa vie qu'elle voulait lui donner; elle se dit
que si Zo revivait, il ne lui resterait plus assez de souffle
pour elle-mme et elle ne se retira pas; elle ne fuit point ces
lvres blanches dont le contact lui laisserait pour jamais un
got de mort. Elle tait consentante, solennellement et sans
retour,  ce que Zo vct  sa place.

Avec une ardeur fervente, passionne, elle concentra son haleine
et sa vie pour les faire passer dans cette enfant de pauvre.

A la fin, Zo fit un mouvement sans ouvrir les yeux, elle dit
quelques mots trs doux, trs enfantins, et tendit les deux
mains en aveugle par un geste pathtique. On et dit qu'elle
implorait quelqu'un de la relever, de la soutenir. Elle vivait.

Et Aube, comme si elle lui avait vraiment donn sa vie, tomba aux
pieds de l'enfant ainsi qu'une morte.

C'tait la seconde fois de sa vie qu'Aube perdait connaissance
et, quand elle revint  elle, elle crut tre  la Maison aprs sa
chute du moulin; mais elle ne souffrait pas, elle pouvait se
lever et sortir.

Au moment o elle quittait son lit sur lequel Nine l'avait
couche, elle vit devant elle Zo rhabille, recoiffe, mais
encore ple et les cheveux humides.

L'enfant murmura avec une douceur singulire et craintive:

-- Gdon dit que si vous voulez partir...

-- Oui, rpondit Auberte.

Quand elle fut sur ses pieds, elle chancela un peu, cependant
elle entra dans la salle.

Gdon tait l, la tte couverte comme toujours, mais il se tint
debout avec Nine devant Auberte et, par un mouvement spontan,
instinctif, la grand'mre se leva aussi; et tous trois debout,
presque sombres dans leur stupeur, regardaient tour  tour
Auberte et cette place o ils avaient vu Auberte agenouille 
terre prs d'une petite morte, devant leur sauvage foyer.

Enfin Gdon dit, d'une voix enroue, qu'il y avait eu une erreur
et qu'il en tait chagrin. Qu'aprs ce que... ce que...

Il regarda plus obstinment le foyer. Aube, trs ple, presque
imposante dans sa jeunesse, lui dit:

-- Si j'tais rellement celle que Nine a cru, si j'tais Mlle
Droy, que feriez-vous?

-- Vous diriez, reprit-elle, que vous en avez fini de
revendications qui ne peuvent vous conduire  rien de profitable,
et qui n'aboutiront qu'aux pires embarras pour vous, que vous
n'inquiterez plus M. Droy ni personne de sa famille. Si j'tais
Mlle Droy, ne le diriez-vous pas?

Il fit un signe affirmatif.

-- Dites-le et on ne vous recherchera pas pour ce qui s'est
pass; dites-le, je serai votre amie et je tcherai de vous le
prouver.

Il y eut un court silence.

-- Oui, fit rudement Gdon, je le dis.

Aube se tourna vers Zo.

-- Veux-tu venir avec moi? demanda-t-elle. Je te garderai 
Menaudru, si tu t'y trouves heureuse.



XIII



Mme de Menaudru tait en route pour Sainte-Ccile.

Le trajet qu'elle faisait dans sa voiture lui parut un peu long.
Pendant sa courte absence, elle avait senti avec une sorte
d'angoisse sa tendresse pour Auberte; la mre reconnaissait
l'incapacit douloureuse de sa nature passive, absorbe par
d'autres devoirs, mais elle se rptait quelquefois, avec des
larmes muettes, combien elle aimait l'enfant.

Aujourd'hui, elle arrivait de Menaudru, o elle avait d revenir
avec son mari avant de s'occuper d'Aube; elle avait une grande
hte inavoue d'embrasser sa fille; elle se promit qu'Aube ne
retournerait pas de si tt  Sainte-Ccile et que bien qu'elle
pt si peu jouir de l'enfant, elle la garderait jalousement prs
d'elle.

Dans la seconde partie du trajet, elle se demanda pourquoi Aube
ne lui avait pas crit: en trois jours, cela ne valait pas
beaucoup la peine, mais elle n'avait pas voulu emmener Jeanne
comme de coutume: qui sait si son paule ne lui avait pas encore
fait mal? Elle n'avait rien fait dire non plus  Menaudru. La
Comtesse donna au cocher l'ordre de presser l'allure de ses
btes.

Aube se plaisait beaucoup  Sainte-Ccile: si elle allait vouloir
y rester? Mme de Menaudru eut un sourire: elle savait que mme
Sainte-Ccile ne pouvait rivaliser pour Aube avec Menaudru.
L'enfant aimait trop ce chteau, il buvait son me.

Peu aprs, le coup entrait en grande pompe dans cette cour
riante, si rgulirement fleurie qu'Aube comparait ses parterres
 des maux. La Comtesse avisa un vieux jardinier auquel elle
adressa la parole.

-- Mlle Auberte vous a-t-elle encore aid? Je ne vois pas son
arrosoir.

-- Mlle Auberte? dit le vieux abritant ses yeux faibles de sa
main tremblante. Je ne l'ai point vue.

-- Elle n'est pas descendue au jardin, elle a t souffrante?

-- Je ne sais point. Elle n'est pas  Sainte-Ccile, madame la
Comtesse, ou peut-tre qu'elle est arrive aujourd'hui; mais ce
matin, pour sr, elle n'tait pas au djeuner. C'est moi qui
avais arrang le bouquet du milieu pour la table des dames
pensionnaires, et Mme de Moiat m'a appel pour me faire
compliment.

Mme de Menaudru tait persuade que le vieillard se trompait, et,
pour mieux se prouver sa parfaite certitude, elle dit au valet de
pied que Mlle Auberte reviendrait en voiture et qu'il faudrait
ramener la mule. Elle ne posa mme aucune question  la personne
qui l'introduisit; elle s'en repentit, car l'attente dans le
salon lui parut interminable.

La porte s'ouvrit et Aube entra avec une petite fille.

Aube embrassa tendrement sa mre, lui prsenta Zo, puis envoya
la petite jouer au jardin.

Mme de Menaudru regardait sa fille avec une sorte d'tonnement.

-- Chre maman, dit Aube en passant sur son front et ses yeux la
chre main hsitante, si indulgente et si douce, qu'on lui avait
abandonne, Mme de Gourville va venir, je vous prie de ne pas lui
demander ce que j'ai fait pendant ces trois jours, je vous le
dirai moi-mme bientt sans rien omettre: Je n'tais pas ici.

-- Pas ici! s'cria la Comtesse.

-- Il n'y a rien  regretter, j'ai eu l trois journes
prcieuses... oui, malgr tout.

Ses lvres frmirent au souvenir d'Olge, mais elle reprit
fermement:

-- Vous m'aviez promis depuis longtemps de me laisser faire un
petit sjour en montagne, le docteur disait que cela ferait du
bien  mes poumons; j'ai devanc votre permission sans le
vouloir, voil tout, et vous verrez comme moi qu'il n'y a rien 
regretter, ni rien  faire.

-- Quelle enfant j'ai l... dit la Comtesse avec un intraduisible
soupir.

Mme de Gourville entrait, mais Mme de Menaudru  n'avait que peu
d'instants  attendre pour recevoir les pleines confidences
d'Auberte.

Ce mme jour, le coup de Menaudru remmena Aube et sa mre; la
prvoyance de la Comtesse pour Olge s'tait trouve superflue.

Zo n'accompagnait point Auberte; pour lui viter la transition
trop brusque de la cabane au chteau, on lui avait permis de
passer quelques jours chez Mlle Anne.

Quant aux autres aveux de sa fille, Mme de Menaudru les avait
reus sans rien manifester de ses impressions: elle aurait
peut-tre eu trop  dire.

La voiture qui gravissait lentement la monte s'arrta prs de la
Maison, et une tte trs rose et trs blonde s'encadra dans la
portire.

-- Madame, prtez-nous Aube, s'il vous plat, dit Gillette avec
son irrsistible sourire et une rvrence dfrente  l'adresse
de Mme de Menaudru. Nous attendons Aube pour tout lui raconter.

La Comtesse, qui dsirait sans doute rflchir  l'aise, regarda
Auberte:

-- Enfant, cela vous distrairait, vous tes trop srieuse.

Aube descendit donc, Gillette passa un bras autour de son amie et
l'emmena en disant:

-- Ma petite princesse, c'est un dlice de vous ravoir. Et tant
de choses  vous apprendre, tant de nouvelles. Mais qu'avez-vous
donc? reprit-elle remarquant comme la Comtesse un insaisissable
changement dans la personne d'Aube. Vous n'tes plus tout  fait
la mme. N'auriez-vous pas grandi? Venez, toute la tribu est sous
sa tente, mme Hugues qui revient de la scierie. Nous disons dj
la scierie: songez qu'il y a des trous de faits, pour planter les
murs dedans, je suppose, suggra l'ingnieuse jeune personne qui
semblait n'avoir sur la construction que des donnes incompltes;
autant dire que c'est fini. Le clbre Gdon a eu en votre
absence une conduite exemplaire, vivant et travaillant au grand
jour comme un honnte chrtien partout o l'on voulait bien de
lui, et ce n'est pas prtendre beaucoup, car ses services sont
peu recherchs. Ce qu'il y a d'amusant, c'est qu'il a dit 
quelqu'un qu'on nous tenait, cette fois, et le Patriarche a reu
une lettre anonyme embrouille qui parlait de scierie et d'un
otage qu'on ne nous rendrait qu' bon escient. Personne n'y a
compris goutte, Hugues a donn l'ptre comme pensum  Joseph
pour qu'il en fasse une analyse logique.

Mais toute la logique de Joseph n'tait pas arrive  dcouvrir,
dans la fameuse lettre de Gdon, que le braconnier avait cru
l'emporter sur M. Droy en squestrant quelques jours un enfant de
la Maison; et que, par suite d'une erreur de Nine, c'tait Aube
de Menaudru qui venait de remplir le rle d'otage.

-- A propos, vous avez rencontr Hugues le jour de votre dpart,
continua Gillette, et il a t positivement captiv par notre
trs langoureuse petite princesse. -- Oui, la tribu prospre,
puisque nous avons Hugues. Les garons sont en vacances, mme
Edme, (Edme tait souvent confondue sous l'tiquette qui
dsignait en bloc la portion masculine de la famille), Cam,
naturellement, est en disgrce; vous vous demandez ce qu'elle a
pu imaginer encore, vous pensez comme nous qu'elle devrait avoir
puis depuis longtemps la liste des conceptions saugrenues. Pas
du tout. Figurez-vous que nous avons reu d'Angleterre un petit
dogue auquel on n'a pas encore coup les oreilles; la dernire
prouesse de Cam a t d'crire  notre journal de modes pour
demander un patron d'oreilles de chien; et afin de donner plus de
poids  sa requte, elle a sign: un groupe de pres de famille.
Protestations indignes de la directrice, imprimes dans la
colonne des renseignements  l'adresse ostensible de la Maison
prs Menaudru. Votre frre qui, d'habitude, ne jetterait pas les
yeux, mme pour sauver ses jours, sur un objet aussi mprisable
qu'un journal de modes, a dcouvert la chose d'emble avant qu'on
et enlev la bande. Et nous voil tous dans la honte. Il a t
question d'attacher Cam pieds et poings lis sur sa chaise, pour
la mettre dans l'impossibilit de nuire; mais comment lui lier la
langue? Du reste, elle a reconnu qu'tant ne pour commettre des
impairs, plus elle s'applique, plus elle en accumule, et les
punitions pleuvent sur sa tte. Elle en a t quitte, cette fois,
pour se voir confisquer sa bicyclette qui a pris le chemin
d'Angleterre, o elle va combler de joie le jeune cousin  qui
mon pre l'a envoye en change du dogue aux malencontreuses
oreilles. Mais Cam ne sera pas sevre sans retour de la pdale,
je lui passerai ma machine. Edme et moi commenons  trouver que
ce genre de sport ne nous convient plus.

-- Ah! dit Aube avec une grande simplicit, vous devenez comme
mon frre Laurent qui dit que la bicyclette pour les jeunes
filles...

-- Vraiment? "mon frre Laurent" dit que... Je m'occupe bien de
ce que dit "mon frre Laurent", s'cria Gillette avec ptulance.
Ecoutez plutt la nouvelle surprenante que j'ai pour vous: on a
dcouvert dans votre vieille chapelle, non pas le trsor, mais
une crypte qui est, parat-il, la chose la plus curieuse du
monde. Comme on va faire tomber les ruines, cette crypte se
trouvera condamne et il faudrait la visiter bientt.

-- Et la fouiller soigneusement, dit Aube avec un intrt subit.
Ne riez pas, Gillette, si le trsor se retrouvait, personne ne
pourrait plus accuser Mlle Anne.

-- Certainement non, pauvre vieille me, et personne ne l'accuse.
On voudrait seulement qu'elle dise une bonne fois ce que son
aeule a fait de nos richesses et on n'en parlerait plus.

Elles taient arrives dans la bibliothque. Chacun accueillit
gaiement Auberte et retourna  ses occupations. Auberte,
surprise, vit Laurent assis prs d'Hugues avec lequel il semblait
en confrence; il se leva pour venir embrasser sa soeur et resta
auprs d'elle.

-- Prenez ce fauteuil, dit Gillette  Aube. Maman et le
Patriarche sont dans le petit salon, vous les verrez tout 
l'heure... si toutefois M. Laurent de Menaudru nous accorde une
minute de rpit.

-- Vous ne spcifiez pas qui sera le bnficiaire du rpit en
question, dit Laurent avec son plus indiffrent sang-froid.

Aube promena son regard sur la scne anime qui l'entourait; Marc
tait au piano, Edme lui tournait les pages de sa musique; deux
petits garons faisaient de l'escrime avec deux cannes; Stphanie
achevait un dessin de Gillette, Cam montrait son repentir en
brodant avec un zle dmesur; Pascal, sans quitter son livre des
yeux, balanait les babies dans un hamac audacieusement install
dans l'espace, entre la suspension et un tableau; Antoine, pour
varier ses exercices, apprenait  marcher la tte en bas, et
montrait de telles aptitudes que le rle de son professeur
n'tait qu'une sincure. Aube remarqua que le grave et beau
visage de Stphanie s'tait clair, elle entendit mme rire la
jeune institutrice.

Mais tout paraissait un peu modifi  Aube, la Maison comme ses
habitants. Elle regardait le monde avec de nouveaux yeux, et le
monde lui paraissait nouveau.

Elle se trouvait dconcerte par ce retour tout naturel dans la
vie ordinaire, aprs tant d'incidents imprvus. Enfin, il y avait
certainement quelque chose d'inusit dans les manires
rciproques de Laurent et de Gillette. Aube se dit qu'ils se
connaissaient mieux et que leur antagonisme avait forcment
grandi avec leur intimit. Le charme grisant de Gillette, ce
ptillement de gaiet, d'esprit, de jeunesse, devait tre
antipathique  Laurent, et Aube sut gr  son frre de s'oublier
pour ne pas abrger l'entretien de deux amies.

-- Vous n'ignorez pas, dit Gillette revenant vite  sa nouvelle,
que M. Laurent de Menaudru a amen un jeune architecte du plus
grand mrite pour les rparations du chteau: et c'est cet
architecte qui, en attendant mieux, a dcouvert la crypte sur
laquelle il nous a donn les dtails les plus palpitants pendant
la visite qu'il a faite au Patriarche.

-- Vous attendiez-vous  moins d'un homme si habile? demanda
Laurent.

-- Oh! je sais, il est dlicieusement snob, et il porte des
cravates rose nez de chat, on n'est pas parfait. Connaissez-vous
la perfection, vous, ma princesse? pour moi, je ne l'ai jamais
rencontre.

-- On ne se connat jamais soi-mme, fit Laurent d'un ton
minemment dogmatique.

-- Mais Gillette, mais Gillette!... dit Cam qui s'tait faufile
dans le petit groupe.

L'enfant ouvrait des yeux extraordinaires, et, pour mieux forcer
l'attention de sa soeur, lui serrait la main de toutes ses
forces.

-- Mais, Gillette, tu ne comprends pas, tu n'entends donc rien?
C'est un compliment qu'il te fait.

Son bahissement tait si comique que le rire gagna Aube et
Gillette.

Cam, offense, emmena Laurent toujours imperturbable pour lui
expliquer, sous le sceau du secret, qu'afin d'viter de nouveaux
ennuis  sa famille, elle consacrerait dornavant toutes ses
facults au jardinage. L, du moins, il n'y aurait pas d'embche
sous ses pas, et son gnie se donnerait sans danger libre
carrire. Elle lui montra un premier essai et lui demanda
confidentiellement son avis au sujet du plus beau camlia de sa
mre, qu'elle venait de greffer solidement sur un hliotrope.

Aube alla frapper  la porte du petit salon.

-- Voil notre Aube, dit Mme Droy avec bont quand Auberte parut
sur le seuil, tandis que M. Droy posait sa plume pour regarder la
jeune fille qui avait vraiment en elle la fracheur ple et
l'incomparable puret du prime matin.

Le visage srieux d'Aube annonait pour le moins un important
message; comme Mme Droy en faisait la remarque, Aube murmura
timidement, mais sans reculer d'un pas:

-- C'est  M. Droy que je voudrais parler.

-- Ah! bien, je m'en allais, fit Mme Droy en riant, et elle
avait, comme tous ses enfants, le rire charmant et trs jeune.

Il me semble qu' la bibliothque, la sance devient tumultueuse;
j'ai toujours une assurance, c'est que Cam ne fera pas de
sottises aujourd'hui.

Et, pleine de sa maternelle conviction, elle se retira avec le
dessein de faire, en passant, une visite  son camlia.

Aube n'avait pas voulu s'asseoir: elle restait trs droite, la
tte un peu rejete en arrire par le poids de ses cheveux.

-- J'aurai bientt fini, dit-elle. C'est pour vous demander une
faveur.

-- S'il en est ainsi, parlez vite, ma petite princesse, pour que
j'aie plus tt le plaisir de vous rpondre oui.

-- Alors, rpliqua-t-elle sans enjouement, mais d'une voix
persuasive, si vous rpondiez oui tout de suite?

Il sourit.

-- Vous m'en donneriez envie. Mais qu'allez-vous me demander
qu'il faille me garrotter  l'avance?

Elle ne riait toujours pas, elle haletait un peu, les mots lui
cotaient  prononcer.

-- Votre scierie... commena-t-elle.

Il parut tomber de son haut.

-- Quoi! cette entreprise prosaque occuperait votre esprit?

A la bonne heure, mon enfant, oui, occupez-vous, cela me fera
beaucoup d'honneur et,  vous, un peu de bien. Nous disions donc
que cette scierie?... Mais peut-tre voudriez-vous, au contraire,
que je la supprime par amour du paysage ou de la rivire, comme
Gdon Jaux. Je vous reconnatrais mieux.

-- Non, je voudrais que vous m'y gardiez une place, une bonne
place de contre-matre.

-- Pour vous?

-- Presque. Pour quelqu'un  qui je m'intresse.

-- Et le nom de ce bienheureux protg?

Aube hsita de nouveau, tant cette dmarche tait pnible  sa
rserve.

-- Il est trs digne d'intrt malgr les apparences, reprit-elle.

-- Chre princesse, excusez-moi; mais quand Mme Droy se sert de
ces mots, c'est invariablement pour surprendre ma simplicit 
l'gard de quelque chenapan de ma paroisse.

-- Il n'est pas un chenapan, mais un pauvre homme.

-- Jugez-vous les deux tats incompatibles et supposez-vous que
les chenapans jouissent, par droit de profession, d'une flicit
sans nuage?

-- Il a des enfants...

-- Oh! vous m'apitoyez... personne mieux que moi ne saurait
compatir  son cas.

-- Il a une femme  demi infirme, une vieille mre impotente...

-- Et,  votre sens, ces flaux divers le rendent minemment
propre  surveiller ma scierie? Comment s'appelle-t-il?

Elle rpondit courageusement:

-- Gdon Jaux.

Il se tut sans se rcrier, il examinait attentivement Auberte.

-- Sauriez-vous par hasard, Auberte, pourquoi j'ai reu
dernirement des avis bizarres qui ne pouvaient maner que de cet
homme?

Sans rpondre, elle poursuivit:

-- Il a t bcheron avant de devenir braconnier, il se connat
aux bois et  toutes ces sortes de choses. Mais il ne pourrait
peut-tre pas obir toujours; il lui faut une place
exceptionnelle, si bonne qu'il y tienne, qu'il en soit fier et
qu'il sente une responsabilit. Vous devez faire l-bas une
petite maison de gardien, vous y logerez sa famille en laissant
beaucoup d'espace autour, pour que Gdon s'y plaise et que Nine
puisse travailler.

-- Et, pour achever sa conversion, il serait sans doute plus
prudent de lui offrir chaque anne un permis de chasse.

Elle rpondit d'un ton rflchi:

-- Ce serait mieux.

-- Dames dfuntes de Menaudru, l'entendez-vous? Est-ce Hugues qui
vous a catchise? Mais, petite princesse qui prchez si bien,
mettez-vous vos doctrines en pratique?

Elle dit, un peu balbutiante:

-- Je ne peux pas faire beaucoup... mais j'essaie de tout mon
coeur.

Il la regarda encore, elle tait ple et rsolue.

-- Princesse Aube, princesse Aube...

Il ne put d'abord en dire plus. Il se pencha vers elle avec une
sorte de respect, et l'embrassa au front.

-- J'avais tort tout  l'heure, je n'ai pas encore assez
d'enfants, ma tribu ne serait au complet que si vous deveniez ma
fille.

-- Mais, reprit-il, dj revenu  son humeur vive, je n'oserais
pas appeler au milieu de mes canards sauvages un cygne tel que
vous.

Il se tourna vers la porte.

-- L'audience est close, dit-il  Stphanie qui s'avanait.
Entrez, Stphanie, contemplez Mlle de Menaudru dans le rle de
solliciteuse, et dites-moi si on pourrait rien lui refuser, mme
quand elle veut m'imposer les services de Gdon Jaux?

Il sortit et Stphanie, oubliant ce qu'elle tait venue chercher,
dit  Auberte:

-- Comment l'avez-vous emport? il vous a fallu de la bravoure.
C'est trs bien  vous, et je vous souhaite que Gdon russisse.
Ses rclamations, si mal fondes qu'elles soient, nous causaient
de la peine  tous, et je crois que Hugues, que Hugues...

Elle avait parl trs vite, sous l'influence d'un sentiment
sincre; mais  peine eut-elle prononc ce dernier nom qu'elle se
tut, confuse.

-- Vous croyez que Hugues serait content de moi? acheva Aube d'un
air pensif. Je l'espre aussi. Mais, reprit-elle, encourage par
la sympathie que venait de lui tmoigner Stphanie, ce n'est pas
 vous qu'il sied de louer le courage des autres, n'tes-vous pas
le courage personnifi?

-- Parce que je travaille, voulez-vous dire? mais je n'en souffre
pas. J'ai t riche, je devrais l'tre plutt et dans une
situation leve; mais cela ne vaudrait pas toute l'affection
qu'on me prodigue ici. Et puis je ne tiens pas au rang comme
Gillette, par exemple, qui est, au fond, plus aristocrate que
moi.

Aube s'tait dj aperue qu'en dpit d'un raffinement presque
altier, Stphanie d'Aumay tait d'un naturel tendre et accessible
quand on avait bris en elle la premire glace, et c'tait encore
un point commun entre elle et Laurent.

-- C'est vrai, je suis devenue pauvre, mais ce n'tait pas une
raison pour dfaillir et arrter l ma vie. Enfin, ajouta-t-elle
souriante, la fortune peut me revenir, il en est question: cela
dpend beaucoup de moi et un peu de votre famille.

Pendant qu'Aube retenait l'exclamation qui tait monte  ses
lvres, Stphanie poursuivit:

-- J'aime le courage chez les autres, sans doute parce que je
n'en ai gure  aimer chez moi. Qu'est-ce, pourtant, que j'ai eu
 supporter? Que sont les menus tracas d'une jeune fille  ct
de l'preuve d'un homme jeune, intelligent, asservi sous le joug
de la mdiocrit?

-- Vous pensez  Hugues Droy? dit Aube.

Stphanie tressaillit. Elle avait parl pour elle-mme, et voil
que cette enfant lisait  livre ouvert dans son esprit.

-- Vous pensez, continua Auberte, qu'il devrait tre plus riche
et que c'est dur pour lui de n'avoir pas le chteau de Menaudru.

Stphanie tenta une diversion en disant:

-- Gillette vous tourmente  plaisir. Comment pouvez-vous ajouter
foi  de pareils enfantillages?

-- Alors, dit Aube avec insistance, vous ne trouvez pas qu'il est
 plaindre de vivre comme il le fait, de se soumettre sans cesse
aux exigences d'une profession brillante dans une situation
troite?

-- Je trouve, dit Stphanie, que c'est un grand malheur pour
lui... et pour nous.

Elle n'essayait plus de donner le change  Auberte. Elle reprit
d'un trait:

-- Ce qu'il y a d'affreux  songer, c'est que Hugues, avec ses
dons suprieurs, est dans une impasse, que, malgr le noble parti
qu'il tire de sa situation, cette situation n'a pas d'issue. Son
dfaut de fortune lui interdit d'pouser une femme pauvre, il est
trop fier pour jamais en demander une autre...

-- Mme s'il l'aimait? fit Auberte.

-- Il ne le fera jamais; vous ne le connaissez pas.

-- Mais si une jeune fille riche, de notre monde, se savait
apprcie de Hugues et voyait qu'elle peut transformer son sort,
elle devrait aller  lui et lui dire loyalement qu'elle souhaite
d'tre sa femme. Oh! croyez-vous qu'elle le pourrait? dit Aube
toute frmissante.

-- Elle le devrait, fit Stphanie; oui, si elle tait brave, ce
serait peut-tre son devoir et son bonheur... Mais un tel
sacrifice...

Elle ne voyait plus Aube, elle regardait en elle-mme et ses yeux
semblaient n'y dcouvrir qu'un sombre, un triste horizon.

Depuis quelque temps, en effet, Stphanie voyait natre pour elle
des esprances de fortune; devant cette perspective elle n'avait
pens qu' Hugues,  Hugues qu'elle avait formellement refus
d'pouser quand elle tait trop pauvre pour lui. Elle s'tait dit
que, maintenant, si elle devenait une hritire, ce serait  elle
de parler, de dcider Hugues  leur union. En entendant Aube
exprimer cette mme ide, elle n'eut pas une minute le soupon
que la jeune princesse de Menaudru ambitionnait pour elle-mme le
titre de fiance d'Hugues, et qu'elle voyait dans les rponses de
Stphanie un encouragement positif  ses timides esprances.

Stphanie fut soudain rappele  elle: une main se posait sur son
bras.

-- Mais, dit Aube tout bas, il faudrait tre bien sre qu'il
l'aime.

-- J'en suis sre.

Les mots lui avaient chapp, c'tait trop tard pour les
reprendre. Aube, une ple lumire dans les yeux, lui dit de sa
voix lente et voile:

-- Je vous remercie.



XIV



Gillette ne se trompait pas. Aube avait grandi de corps et d'me,
elle devenait femme sans rien perdre de son attrait candide et
profond. Cette croissance l'avait dgage de ce qu'elle appelait
l'esclavage des petites choses. Elle n'en tait plus  dire comme
jadis, quand elle avait rencontr M. Droy: Je pense, je pense, et
puis je ne sais plus dans quel monde nous sommes. Elle savait
trop qu'elle tait dans un monde d'action, o chacun n'obtient
que la part qu'il conquiert. Elle suivait sa nouvelle voie, elle
travaillait  sa nouvelle tche. Les autres, les pauvres, lui
taient toujours apparus dans un lointain vague, un peu irrel.
Maintenant, ils se rapprochaient, ils l'entouraient, ils la
pressaient de toute part; elle sentait comme le contact tangible
de leurs souffrances, de leurs tentations, de leurs peines. Elle
aussi s'approchait d'eux, son me s'ouvrait, compatissante et
amie dans sa mlancolique srnit,  leurs mes mornes ou
rtives, dolentes ou tourmentes.

Elle pensait sans amertume  ses premiers essais,  la journe
o, avec une conviction si anglique, elle avait gard des
moutons et s'tait fait la servante de sa servante: l'heure de
ces enfantines tentatives tait passe, 'avait t le premier
balbutiement de sa langue qui cherchait la parole de vie,
l'bauche de son premier geste qui appelait la lumire.

Depuis qu'elle connaissait les Droy, son coeur battait, son sang
courait plus vite dans ses veines longtemps assoupies; le monde
se transfigurait autour d'elle, il s'emplissait d'une vie pleine
de terreur et d'attrait. Auberte s'tait veille, Auberte
vivait.

... Entre la Maison et le chteau, on avait chang en paix
dfinitive la trve conclue pour l'amour d'Auberte.

Les rapports, bien que toujours crmonieux et espacs entre les
parents, avaient suffi pour dissiper ce qu'il y avait
d'irrconciliable dans leurs prventions respectives.

Et il tait  croire que Mlle Gillette pardonnait Aube d'tre
chtelaine  Menaudru, car elle n'abordait plus ce thme.

M. de Menaudru tait toujours valtudinaire, la Comtesse
proccupe, Laurent devenait un peu soucieux. Peut-tre s'tait-il
piqu les doigts aux pines trop nombreuses de certaine petite
rose rouge qu'Aube lui avait nagure envoye, de la Maison.

Par une attention de bon voisinage, M. de Menaudru fit convier
tous les Droy  visiter la crypte nouvellement dcouverte, avant
que la dmolition de la chapelle n'en condamnt les abords.

Aube ouvrit elle-mme la petite porte du parc voisine de la
chapelle, et introduisit ceux des Droy qui avaient pu accepter
l'invitation, c'est--dire M. Droy, Gillette, Cam, Edme et
quatre ou cinq garons.

M. Droy fit seul au chteau une visite de quelques minutes et
rejoignit ses enfants. M. et Mme de Menaudru, qui ne gotaient
pas les expditions souterraines, s'taient fait reprsenter par
Laurent qui,  dfaut de l'architecte absent, suffirait tant bien
que mal  diriger la caravane, ainsi que le remarqua obligeamment
Camille.

Les dcouvertes de l'architecte taient, en effet, curieuses. En
faisant abattre un mur, il avait trouv, encastr dans
l'invraisemblable maonnerie, un escalier conduisant  des caves
dont les matres de Menaudru ignoraient l'existence.

Ces caves s'tendaient jusqu' la chapelle ruine, ce qui avait
amen la dcouverte de la crypte.

L'architecte avait tout prpar de longue main en prvision de
cette visite. Cam, qui rclamait des lanternes et des torches,
fut dsappointe en constatant que, partout o l'on n'avait pu
dblayer ou mnager des jours de souffrance, on avait dispos des
lumires assez puissantes pour clairer  fond ce tnbreux
royaume.

C'tait certainement ici que les premiers matres de Menaudru,
les vieux rois d'avant Charlemagne, entassaient leur butin; mais,
de ce butin, il ne restait nulle trace, ainsi que Laurent l'avait
dj dclar: les caves taient vides, c'est  peine si Cam put
runir et ramasser ce qu'elle appelait dvotement de la poussire
burgonde.

L'habile architecte, qui n'tait pas l pour savourer les loges,
avait, en Laurent de Menaudru, un reprsentant bien inform, car
celui-ci dirigea l'expdition comme s'il en avait lui-mme
organis tous les dtails.

Quand on eut visit la dernire cave, Aube continua de marcher en
avant; avec son air grave, un peu mystrieux, ses yeux calmes, sa
grande chevelure tombante, elle leur parut une manation de ce
pass dont ils taient venus chercher ici l'impalpable souvenir.
Gillette la prit par la main, comme si elle craignait de la voir
disparatre avec les visions brumeuses que venait d'voquer pour
eux ce voyage dans les sicles vanouis.

-- Je voudrais aller jusqu' la crypte, dit Aube.

-- Pour chercher le trsor? demanda en riant Edme. Comme vous
tenez aux lgendes! Nous le chercherons avec vous.

Et tous, elle comme eux, n'y croyant pas, mais dsireux d'y
croire  demi, de ne pas briser le lien fragile de la lgende qui
les rattachait au pass, ils firent mine de chercher le trsor.

Aube, se rappelant le visage patient de Mlle Anne, se disait que
Dieu permettrait peut-tre le miracle, puisque tous les
tmoignages, sauf celui-l, ne pouvaient rien en faveur de la
vieille demoiselle et s'mousseraient contre la barrire
d'indiffrence que le monde avait leve autour d'elle.

Ils arrivrent dans la crypte et furent surpris d'y voir filtrer
le jour  travers des vantaux rcemment dblays. Ce jour ple
glissait sur les dalles en y dcoupant des ombres de hautes
herbes et de feuillages clairsems. Aube reconnut une ombre plus
lourde et plus noire: celle de son grand sapin.

-- Nous sommes au bout de notre voyage, dit Laurent en touchant
un mur. De l'autre ct, il y a...

-- Notre jardin, acheva M. Droy, et, si je ne me trompe, notre
petite terrasse qu'ombrage en partie votre sapin.

-- L'architecte dit que c'est le mur mme qui soutient notre
terrasse, annona Cam d'un air entendu.

Mais ils se retournrent tous vers Aube qui venait de dire:

-- J'ai trouv quelque chose!

Elle avait mont deux marches, et elle leur montrait une petite
porte trs basse, reste inaperue. Ils essayrent de l'ouvrir,
elle rsista, bien qu'aucun verrou ne l'assujettt; mais une
masse compacte de lierre et de ronces, accumuls en un
enchevtrement peut-tre sculaire, la clotrait de l'extrieur.

Aprs de vigoureuses pousses, ils obtinrent un entrebillement
par lequel leur regard plongea dehors. Cette ouverture donnait
sur un petit espace qui, profondment encaiss entre les restes
de la chapelle et le mur du jardin des Droy, ressemblait  un
vritable trou de verdure. C'est de l que s'lanait le tronc du
vieux sapin. La porte, en s'branlant, communiqua  ce fouillis
de verdure rousse une ondulation prolonge qui mit en moi toute
une cohorte de lzards et de couleuvres tandis que, des pans de
murs branlants de la chapelle, des chouettes s'envolaient,
effares. Il faisait triste dans ce puits et l'on referma la
porte.

La dcouverte d'Aube restait infructueuse. Il lui avait sembl,
pourtant, que ces longs circuits souterrains la rapprochaient
d'un but obscur depuis longtemps pressenti, et que la petite
porte s'tait ouverte tout  coup sur la ralisation de son rve.
Elle s'tait trompe, pour aujourd'hui du moins, et elle garda le
silence sur sa dception pendant que la petite caravane se
sparait, aprs avoir quitt ce caverneux royaume, et que les
Droy retournaient chez eux par le parc.

Pour voir ses amis s'loigner dans leur jardin, elle s'assit
toute seule sur son mur,  sa place de prdilection.

Ils taient rentrs  la Maison, qu'elle regardait encore; mais
elle regardait Hugues Droy qui, arrivant de la montagne,
s'avanait dans son jardin de son pas souple et dcid. Il la
salua en souriant.

-- Suis-je en retard?

Elle lui montra, d'un mouvement des cils, la porte par laquelle
ils taient partis.

-- Ainsi, reprit-il gaiement, les vandales ont fait invasion chez
la princesse? J'ai d m'absenter, mais j'esprais remonter 
temps pour vous prserver de leurs dprdations et chercher moi
aussi le lotus. L'avez-vous trouv?

Aube rpondit en souriant aussi, ce qui tait rare chez elle:

-- Non, je n'ai pas encore trouv le lotus.

-- Mon pre, reprit Hugues, n'tait-il pas ici?..

-- Il est rentr avec tout le monde.

-- Et ils vous ont laisse seule, pauvre petite enfant.

Elle n'avait pas autant grandi pour lui que pour Gillette, car il
se reprit bien vite en disant Mademoiselle... mais, sous sa
moustache de soie claire, s'accentua son sourire vif et
entranant.

Il regardait Aube, ainsi assise sur son large sige moussu, avec
son air de quitude religieuse et de religieuse puret, dans
l'ombre du grand sapin qui rptait: ici, ici... Il la trouvait
ravissante, et ses yeux, ses yeux clairs et scintillants, le lui
disaient avec une fraternelle douceur.

-- Si ce n'tait un peu barbare de vous condamner  vivre sur un
mur, je dirais que c'est votre vraie place. Vous y avez l'air si
confortablement  l'abri de nos erreurs et de nos tourments... Je
remarque que je vous rencontre souvent dans des lieux levs
comme la Roche de Brague, d'o vous dominez ce pauvre monde et
moi plus encore.

-- Alors montez, dit-elle, ou bien je... et elle fit mine de
descendre.

Il la retint du geste et Aube demeura o elle tait. Leur entente
avait fait de grands progrs depuis le jour auquel il venait de
faire allusion. Aube s'accoutumait  l'affectueuse raillerie par
laquelle Hugues s'amusait  faire passer sur ce visage de jeune
fille, des sourires tremblants comme de petits rayons de soleil
trs doux. C'tait une raillerie d'accent si tendre, si plein de
dvotion et de respect...

-- J'ai toujours aim ce mur, repartit-elle. C'est l que j'ai
fait connaissance avec Gillette.

C'tait l aussi qu'elle avait dchir ses aquarelles pour
commencer  sortir des limbes. Elle croyait voir les fragments de
son oeuvre s'envoler mollement en ptales fantastiques de fleurs
mortes, elle se dtourna pour chercher la place o Olge, ce mme
jour, l'avait attendue en broutant des branches de cytises; mais
Olge n'tait plus l, la frle chanson de ses grelots s'tait tue
et la vue de sa place vide faisait souffrir Aube.

Elle ne remplacerait pas Olge, bien que Laurent ft tout prt 
lui chercher une autre mule si elle l'avait demand. Aube avait
remarqu que personne ne lui refusait jamais rien. On aurait dit
que... Elle secoua la tte pour loigner un funbre doute qui
venait de l'effleurer et qui avait fait glisser sur son front une
ombre lgre et rapide, l'ombre d'un oiseau noir qui passe et
fuit.

Elle reprit, de sa voix un peu teinte o couraient parfois des
notes argentines:

-- Gillette disait que vous me comprendriez; elle avait raison,
vous tes trs bon.

Elle leva sur lui ses yeux pathtiques et murmura d'un ton calme
et rflchi:

-- Je crois que votre femme sera trs heureuse.

Elle avait parl simplement, dans son innocence, avec sa droiture
aimante qui ne connaissait ni conventions banales, ni
dissimulations, ni mensonges. Le visage d'Hugues s'illumina
autant que si ces mots d'Aube avaient renferm pour lui une
promesse.

-- Il faudrait d'abord, rpliqua-t-il, que cette femme existt.

Il plaisantait, mais ses lvres avaient pli. La parole d'Aube
venait d'voquer devant ses yeux l'image de Stphanie; il se
rappelait que tout lui interdisait de penser  Mlle d'Aumay,
maintenant qu'elle allait retrouver sa fortune, puisqu'il avait
d s'incliner devant le refus de la jeune institutrice alors
qu'elle tait pauvre.

-- Il faudrait aussi, poursuivit-il, qu'elle voult bien de ce
bonheur que vous lui promettez gnreusement, et enfin que je
puisse lui offrir de tenter l'preuve. Mais cette femme n'existe
pas,  ma connaissance, elle n'est pas ne.

-- Vous disposez donc de son sort sans la consulter. N'est-ce pas
votre devoir de lui laisser au moins le choix, l'alternative?

-- Non, si les conditions de la vie nous sparent, rpondit-il.

-- Il y aura donc une heure o je vous donnerai l'exemple du
courage.

Il tressaillit, et, dans son regard, s'veilla un soupon
incrdule, l'ide qu'Aube parlait pour elle-mme et souhaitait
d'tre sa femme. Mais elle ne dtourna point ses yeux qui
n'taient bien que des yeux d'enfant.

Elle dit d'un air de pudeur tendre et de grce craintive:

-- Si vous aviez de l'affection pour elle?

-- Je lui rpondrais qu'elle s'est trompe, que son imagination
l'abuse, qu'elle oublie... Oui, je lui dirais d'oublier ou plutt
de se souvenir que j'tais indigne.

Mais, involontairement, il la regarda de nouveau et il sentit son
coeur dfaillir dans cette tragique et muette rencontre de leurs
yeux. Aube tait devenue d'une blancheur mate.

-- Et si on lui a dit... Ah! que vous tes dur et orgueilleux,
malgr toute votre bont! Vous ne m'aiderez pas? Que vous tes
dur... si on lui a dit que vous n'oublieriez point?

-- Qu'elle ne s'inquite pas de moi, je suis un homme.

-- Mais si elle... elle ne peut oublier?

Il vit, sur ce visage ple, une subite, une foudroyante terreur,
la terreur d'une irrparable et mortelle mprise et une douleur
sans borne qui n'tait pas une douleur d'enfant.

Si Aube apprenait qu'elle s'tait trompe, qu'il ne pensait pas 
elle, l'enfant fire et sensitive en mourrait peut-tre. Il tait
libre, Stphanie l'avait irrvocablement repouss, et Aube avait
besoin de lui pour tre heureuse, pour vivre.

Il s'inclina trs bas en disant d'un ton ferme, avec une
tendresse chevaleresque inexprimable:

-- Auberte, me permettrez-vous de demander votre main?

Elle ne rpondit pas, un allgement recueilli, divin, se rpandit
sur ses traits dtendus, transfigurs. Elle regarda autour
d'elle, le parc, la chapelle aux fleurons briss, le vieux sapin
qui rptait plus fort: "ici, ici..." en tendant ses bras sur
elle. Elle dit:

-- Je suis heureuse de vous avoir parl  cette place.

Avant de s'loigner, elle rpta doucement, faiblement, avec la
ferveur d'une oraison:

-- Je suis trs heureuse!



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-- Maman, des soucis?

Aube tait au salon, prs de sa mre, et elle renouvela sa
question en regardant le front obscurci de la Comtesse.

Mme de Menaudru caressa du doigt la tte brune d'Auberte.

-- Enfant, dit-elle avec prcaution, votre pre n'est pas plus
malade, mais ces premiers froids l'prouvent et il ne passera pas
l'hiver prochain  Menaudru: il n'y passerait pas celui-ci, si ce
n'tait trop tard pour partir.

-- Chre maman, vous ne serez pas du tout malheureuse de quitter
Menaudru pour la Sicile ou l'Egypte.

-- Mais, Aube, c'est pour vous.

-- Oh! moi...

Elle eut un sourire doux, d'une joie si pntrante et pieuse que
la mre en fut blouie.

Aube glissa sur le sige bas aux pieds de la Comtesse.

-- Vous rappelez-vous, maman, qu'un jour, dans ce salon, -- mais
ce n'tait pas le mme salon, il ne m'apparaissait pas comme
aujourd'hui, -- je me suis assise contre vous, je me suis appuye
l...

Et elle bera sa tte sur les genoux maternels.

-- Et je vous ai dit... maman, vous rappelez-vous?

Elle se haussa un peu, approcha sa bouche de l'oreille de la
Comtesse.

-- Je vous ai dit que je ne me marierais pas.

Mme de Menaudru eut un mouvement prompt, ses bras qui entouraient
Auberte resserrrent leur treinte.

-- Aube, voyons...

-- Je me marierai si vous le voulez bien, je me marierai ds
qu'il vous conviendra. Mon coeur a chang, ou plutt je crois
bien que, lorsque je vous ai parl de cela jadis, je n'avais pas
encore de coeur. Je suis contente pour moi et pour vous; vous
dsirez mon mariage, je ne fais plus d'opposition, je ne proteste
plus, seulement c'est Hugues Droy que j'pouserai.

-- Hugues Droy, pauvre enfant!

Ces mots furent une plainte basse, navre.

-- Me plaignez-vous? dit Aube.

Il y eut un silence que la mre ne put rompre. Aube poursuivit
d'un air de timide fermet, dans la plnitude sereine de sa foi:

-- N'est-ce pas un grand bonheur que Dieu ait dirig mon coeur de
ce ct? Hugues Droy n'est-il pas, comme mon frre Laurent,
suprieur  tout le monde? Vous m'avez toujours dit, -- vous tes
si bons pour moi, mon pre et vous, -- que le jour o je me
marierais, vous me donneriez le chteau. Les Droy regrettent
Menaudru, quoiqu'ils soient trop dlicats pour le rappeler
maintenant qu'ils sont nos amis, Gillette sera console en voyant
le chteau revenir  son frre.

-- Aube, est-ce pour cela que vous pouseriez M. Droy?

-- Non, pas seulement pour cela, rpondit-elle avec une loyaut
noble et nave. Je l'aime.

Elle reprit posment:

-- Songez donc! leur rendre Menaudru sans le perdre nous-mmes...
Je ne vous dirai pas que je ne puis vivre sans ce bonheur, il me
semble que je ne suis pas faite pour l'exaltation et les grands
sentiments enthousiastes. Si vous me rpondez non, je ne mourrai
pas, je vous assure, fit-elle souriant de nouveau avec confiance.
J'pouserai Hugues avec votre complte approbation, ou je ne me
marierai pas. Ce n'est pas une terrible menace, vous n'aurez qu'
garder votre fille. Mais vous m'approuverez, vos objections ne
porteront que sur des dtails puisque, moi, j'accepte de ne plus
m'appeler Menaudru.

Elle eut un petit tressaillement, comme si ces derniers mots lui
infligeaient une blessure.

Elle rpta: J'accepte, j'accepte...

Et,  la fois trs fire et trs persuasive, elle continua son
plaidoyer. Elle ne connaissait gure d'obstacle, elle ne
rencontrait jamais de rsistance ainsi qu'elle l'avait constat;
le peu de choses qu'elle avait voulues ou seulement dsires,
elle les avait obtenues sans qu'on se rendt compte de
l'ascendant qu'elle exerait.

-- Oui, vos objections ne porteront que sur des dtails, et ces
dtails ne vous arrteront pas longtemps. Qu'est-ce que des
questions de fortune, de rang, de vieilles rancunes plus qu'
demi oublies; qu'est-ce que la fortune et mme le rang  ct de
la justice, du bonheur que nous pourrons avoir et du bien que
nous pourrons faire? Je sais que vous pensez comme moi, fit-elle
attachant sur sa mre ses prunelles graves et sombres. Oh! je
n'ai pas eu peur de votre refus, j'ai compt sur vous, je me suis
dit que vous voudriez bien parce que vous m'aimez... et parce que
vous tes maman.

-- Enfant, arrtez! dit Mme de Menaudru avec trouble. Je ne suis
pas plus libre que vous! Je ne puis que transmettre votre voeu au
Comte. Quand je suis alle vous prendre  Sainte-Ccile et que
vous m'avez racont l'histoire de vos trois jours, je croyais ne
jamais rien entendre de pis, et aujourd'hui... Mais la prochaine
fois, qu'aurez-vous donc  m'apprendre, que me direz-vous?

-- Rien, sinon que je suis heureuse...

-- Vous ne l'tiez pas avant, Aube?

-- Aube! dit songeusement la jeune fille. Ne trouvez-vous pas que
c'est un nom triste, si court, rappelant une chose qui finit si
vite!

Quelques semaines plus tard, un jeune officier en grand uniforme
de chasseur fut introduit dans le salon de Menaudru o il se
trouva face  face avec le Comte.

Il salua le grand vieillard courb et dbile qui lui tendait
froidement la main. Dans ces traits creuss, on retrouvait par
instant une ressemblance fugitive, poignante, avec les traits
rguliers, plement bruns d'Auberte.

M. de Menaudru regarda le jeune homme dont la taille lance, la
beaut blonde,  la fois mle et fine, ressortaient dans son
clatant uniforme. Les yeux d'Hugues dcelaient une rsolution
grave et rflchie.

-- Vous m'avez autoris, Monsieur,  venir chercher votre
rponse.

-- Oui, dit M. de Menaudru qui tait retomb dans son fauteuil.

Il continua avec ses faons irrvocablement glaces et
courtoises:

-- Votre pre m'a dit que vos projets le prenaient  l'improviste
et qu'il n'avait pas devin votre attachement pour ma fille, que
vous vous en tiez peu expliqu avec lui et qu'il se bornait  me
communiquer votre demande.

Il tait vrai que le dessein d'Hugues avait surpris ses parents.
M. et Mme Droy avaient espr, malgr tout, que Hugues finirait
par se rconcilier avec Stphanie; le jeune homme avait
strictement gard le secret de l'entrevue au cours de laquelle
Aube lui avait confi qu'elle se croyait aime de lui.

-- Mon pre a compris comme moi que mon ambition pouvait vous
paratre excessive.

-- Vous avez suppos que je ne l'approuverais pas?

Hugues eut un geste vasif.

-- Maintenez-vous toutefois votre demande?

-- Oui, si vous le permettez.

-- Je puis donc vous rpondre que cette demande est favorablement
accueillie.

Hugues se tut dans la surprise d'une adhsion qu'il ne pouvait
gure esprer si vite...

-- Notre dcision tant prise dans ce sens, poursuivit le Comte,
il serait bien inutile de revenir sur les motifs qui l'ont
provoque ou sur ceux qui auraient peut-tre pu l'empcher. Vous
avez notre consentement.

Hugues dit avec motion:

-- Je ne puis rpondre  votre confiance qu'en vouant toutes mes
forces et toute ma vie au bonheur de Mlle Auberte.

M. de Menaudru le regarda pensivement une longue minute, et
rpliqua par ces seuls mots:

-- Je vous crois.

Ils se turent. Le salon triste et grandiose tait, en l'absence
d'Aube, d'une pire tristesse; l'atmosphre tait froide, d'un
froid gris de cendre teinte.

-- Aube n'est pas ici, je tenais  vous voir seul. Sa mre l'a
conduite au devant de M. de Gourville qui vient, comme chaque
anne,  cette poque, passer quelques jours  Menaudru. Nous
attendrons la fin de cette visite pour annoncer officiellement
votre mariage. M. de Gourville, qui a lev mon fils, est un
oncle de la mre de Laurent, et votre alli aussi, il me semble.
Il n'y a pas de parent proche entre lui et Auberte, mais il est
troitement attach  ma fille. Il fera des objections  votre
mariage, c'est pour vous mettre au courant d'une situation et non
pour vous offenser que je vous en prviens. Mais il se rendra
comme nous, et d'autant plus facilement qu'il vous connat mieux
sans doute.

Hugues s'inclina. L'effort rsolu et loyal de ce vieillard altier
vers une entente le touchait; il y voyait la marque d'un esprit
lev. Le Comte sortait de l'apathie o le murait ordinairement
sa sant pour sanctionner un vnement qu'il ne dsirait pas,
mais qu'il ne voulait pas empcher. Son mal l'avait tenu en
dehors de la vie commune, il tait trop fier et trop froid pour
se plaindre, et il se taisait.

M. de Menaudru reconnaissait en Hugues un grand coeur, une me
tendre et forte. Celui-l n'tait pas indigne, aprs tout,
d'obtenir Auberte et le vieux chteau.

-- Je vous crois, rpta-t-il.

Mais, cette fois, il y avait dans son accent comme une
supplication sourde.

Hugues se levait; il se leva aussi et donna sa main au jeune
homme en disant:

-- Vous prendrez bientt votre place au milieu de nous. Vous tes
dj l'un des ntres. Vous tes le fianc d'Aube.

Ils regardrent instinctivement autour d'eux. Il leur avait
sembl une seconde qu'Aube tait l en esprit; mais elle tait
dj partie, disparue en un vanouissement lent et subtil qui ne
leur laissait rien. Il n'y avait plus sur eux que la religieuse
mlancolie de ces fianailles sans fiance, avec le bonheur de
rendre Aube heureuse.



XV



Aube tait partie, mais elle n'tait pas bien loin puisqu'elle se
trouvait encore dans la socit de Gillette.

Celle-ci avait fait en sorte d'escorter son amie jusqu'au bas du
mont o Auberte devait monter en voiture. C'tait une manire de
retarder leur sparation. Quand elles atteignirent sur la grande
route le point o elles devaient se dire au revoir, Laurent, qui
tait dj en voiture avec sa mre, descendit pour saluer Mlle
Droy et faire monter Aube. Mais Laurent tait d'autant plus poli
que sa politesse lui cotait davantage, et le salut se prolongea.

Le landau s'loigna lentement, suivi  quelques pas par Laurent
et les jeunes filles.

Gillette tait assez nerveuse et de mdiocre affabilit, elle ne
portait pas en elle comme Aube une source de joie silencieuse;
elle ne pouvait pas deviner l'vnement qui s'accomplissait en
cette minute pour son frre an.

-- Je ne sais pas ce qu'ils ont tous  la Maison, dit-elle, mais
ils ont quelque chose. Stphanie, qui a reu des lettres de sa
famille, exhibe une correction si exquise, observe un dcorum si
rigoureux, qu'elle doit certainement tre bouleverse; c'est sa
faon d'avoir la tte  l'envers. Et Hugues, qui n'a pas reu de
lettres, a un air...

Aube eut un heureux sourire  la pense du bonheur dont Hugues
recevait en ce moment la nouvelle.

Gillette se tourna vers Laurent et dit, comme si ces paroles
taient la suite logique des prcdentes:

-- Quant au plan que vous nous avez apport pour l'arrangement de
votre serre, je me dois  moi-mme de vous dclarer qu'il est
absurde; votre serre aura l'air d'un jardin chinois, il n'y
manquera que des petites gens en porcelaine. En tout cas, ce ne
sera qu'un  peu prs, et puisque la Comtesse vous donne carte
blanche... Ma potique petite princesse, ces questions de pot-au-feu
ne vous concernent pas, c'est bon pour moi de maonner et de
patauger dans les pltras. Hugues se moque de mes labeurs.

Aube faillit dire gaiement:

-- Mais c'est Hugues qu'il faudrait consulter.

-- Enfin, je me dvoue  ce pauvre Menaudru et je dfendrai
jusqu'au bout la prison qui a de si jolies oubliettes.

Laurent rpliqua d'un air fort civil:

-- A moins de jucher la nouvelle bibliothque sur la serre ou
inversement, je ne vois pas le moyen de les tablir toutes deux
sur un emplacement de vingt mtres en leur donnant  chacune
vingt mtres de superficie.

-- Comme c'est sens ce que vous dites, fit Gillette. Oui,
naturellement, vous avez raison, mais moi, -- (avec explosion):

-- Je dteste les gens qui ont raison...

-- Qui ont raison contre vous, acheva Laurent.

-- Prenez garde, Laurent, dit Aube l'air amus, ou elle dira
encore qu'elle aimerait mieux mourir que d'tre votre soeur et la
mienne. Et, cependant, Palatin pourrait proclamer tous les gards
que vous avez pour elle en la personne de son lapin favori; vous
le faites vivre dans une telle abondance qu'il devient
monstrueux.

Laurent tait peu dispos  invoquer le tmoignage de Palatin,
car il dit prcipitamment:

-- Vous n'aurez votre serre... notre serre qu'en supprimant
l'ancienne boulangerie.

-- Et ses amours de fentres en trfle... non pas.

-- Alors cornons l'orangerie?

-- Ah! mais non, et ces chers vieux nids de hiboux!

-- Eh bien! dmolissez la prison, Aube consent.

-- Dmolir, renverser, dmolir, vous n'avez que ces mots  la
bouche, vous n'tes qu'un iconoclaste; sans moi, vous et Auberte
vous bouleverseriez tout.

-- Mais, dit Aube, vous aviez autrefois bien d'autres projets de
rforme: quand vous vouliez percer tant de fentres, abattre les
murs, couper, tailler, trancher dans le vif...

-- Assez, assez! vous me faites mal.

-- Et ce n'est pourtant qu'en moi que vous tranchez.

-- Quelle langue affile vous avez aujourd'hui! petite Aube. Si
vous possdez de la malice, employez-la au moins  me servir,
mettez-vous de mon parti et convenez qu'on a eu tort de ne pas
s'en tenir au plan de M. Levraut, votre architecte.

Laurent remarqua du ton le plus naturel:

-- M. Levraut nous a abandonns; il est parti l'air bien abattu.

-- Oui... oui... il est parti, fit Gillette avec insouciance et
son visage rougissant, qu'elle dtournait, prit une expression
hautaine.

Un soupon traversa l'esprit d'Auberte que ses dernires
expriences rendaient perspicace. M. Levraut aurait-il voulu
pouser Gillette?

-- Oh! Gillette, est-ce possible!...

-- Je ne vois pas ce qui vous confond, il n'y a pas lieu de
pousser les hauts cris, votre bahissement n'a rien de flatteur
pour personne. Que reprochez-vous  M. Levraut? Il a de grandes
qualits.

-- Certes! fit Laurent; mais enfin il est parti, conclut-il d'un
air conciliant, et ce n'est pas la faute d'Aube ni la mienne; je
vous assure que je n'ai pas pargn mes instances pour le garder.

-- Je vous reconnais bien l! s'cria Gillette, s'il n'avait tenu
qu' vous, il serait encore ici  m'em...

Elle s'aperut  temps de son imprudence, se mordit les lvres et
reprit:

-- Du reste, jamais personne n'a pu supporter ce malheureux
garon, et je me demande pourquoi. C'est un homme du plus grand
mrite, un peu balourd, mais si instruit; point de tact, mais
tant de coeur, des prtentions exorbitantes, mais...

-- Mais cela s'explique si bien parce qu'il n'avait aucune raison
plausible d'en conserver, acheva Laurent, secondant avec
componction Gillette dans sa faon meurtrire de porter les gens
aux nues. Quel dommage que nous n'ayons pas eu le temps
d'apprcier tant de vertus...

-- Ne me poussez pas  bout. C'est un tre utile au moins! tandis
que d'autres... remarquez que je ne nomme personne... Il
travaille et vous ne comprendrez jamais cette sorte de vertu:
vous tes terriblement aristocrate, mon cousin, soupira-t-elle
avec la conviction difiante qu'elle chappait  cette
impardonnable faiblesse. Je ne fais pas d'allusion, rendez-moi
cette justice, mais enfin M. Levraut remplit sa place en ce
monde, il joue son rle, tandis que vous... non, je ne veux pas
tre mortifiante, mais vous, pourquoi vivez-vous et pour qui?

La voiture s'tait arrte pour attendre les voyageurs; ceux-ci
ne s'en apercevaient pas dans l'animation de leur causerie: ils
avaient travers, sans s'en apercevoir davantage, une bande de
chiens courants qui, ayant sans doute perdu la trace du gibier
qu'ils chassaient, s'taient gars hors de la porte de la voix
et du cor de leur piqueur; ils suivaient la route tte basse et
l'air harass.

Gillette prit cong d'Aube et remonta dans la direction de
Menaudru, les chiens l'entourrent de fort prs; Laurent voulut
les carter, mais elle le remercia d'un ton catgorique et pria
Aube ainsi que son frre de ne pas faire attendre Mme de
Menaudru.

Les chiens se rapprochrent d'un mouvement si imprvu que
Gillette, dans son premier lan irraisonn, franchit le foss qui
bordait la route afin de mettre un espace entre elle et les
btes, et elle repoussa une barrire qui s'tait trouve ouverte
devant elle; les chiens, sans manifester prcisment d'intentions
agressives, se grouprent au bord du foss. Mais cette barrire
n'tait que la dfense avance d'un clos; il y avait, derrire,
une porte pleine dans un mur trop haut pour que Gillette pt le
sauter, si elle avait t  en got de tenter l'aventure. Et les
chiens restrent assis ou couchs en un infranchissable
demi-cercle, les yeux ardemment fixs sur Gillette, sans qu'il ft
possible de savoir le motif de ce blocus, ni par quel caprice de
leurs cervelles rudimentaires, ils avaient choisi Gillette pour
but spcial de leurs attentions.

-- Non, non, je m'en tirerai  merveille, je vous prie instamment
de vous en aller, je suis fort bien ici et je veux me reposer,
disait Gillette pendant que Mme de Menaudru mettait la tte  la
portire pour dmler ce qui se passait.

Il ne se passait rien, malheureusement; Gillette, toujours
debout, commenait  considrer d'un oeil effar le cercle qui se
rtrcissait. Un peu de frayeur empourpra ses joues. Laurent fut
aussitt au milieu des chiens, il les dispersa en un clin d'oeil.
Les chiens, humant l'air, partirent du ct o retentissaient des
appels de cor, et Gillette accepta l'aide de Laurent pour
redescendre sur la route.

-- Somme toute, ces chiens courants sont de bien stupides btes,
dit Laurent sans la moindre allusion dsobligeante 
l'ignominieuse dfaite de son adversaire.

Gillette dit quelques mots indiffrents  Aube, puis, s'adressant
 Laurent, elle murmura avec effort:

-- Il fallait me laisser dans l'embarras puisque je vous le
demandais, ou bien encore me rduire  implorer votre secours, 
crier grce. Pourquoi, au moins, ne triomphez-vous pas avec
ostentation? Pourquoi tes-vous si mchamment gnreux?
N'importe, je...



Les mots s'arrtaient dans sa gorge.

-- Je vous remercie, et j'ai pour vous toute la reconnaissance
que je vous dois.

Et elle s'en alla. Aube se retourna vivement vers son frre pour
le consoler, lui adoucir par sa sympathie l'injustice de cette
algarade. Mais Laurent avait l'air radieux, et radieux il resta 
sa manire tout le temps du voyage.

... M. de Gourville tait gros, rouge et solennel quand son
naturel colrique ne l'emportait pas sur sa solennit. Comme il
trouvait rarement  Menaudru l'occasion de se mettre en colre,
sa prsence apportait d'ordinaire peu de varit dans l'existence
uniforme qu'on menait au chteau.

Ainsi que le Comte en avait inform Hugues, M. de Gourville
aimait beaucoup Laurent et Auberte. Auberte l'aimait aussi, elle
lui tait reconnaissante d'avoir toujours t si bon pour
Laurent.

Aube devait rester  l'cart des diffrends qui allaient
peut-tre surgir entre le visiteur et ses htes,  propos de son
mariage. Cette visite, interrompant pour quelques jours les
prliminaires de ce mariage, lui apparaissaient comme une halte
avant sa nouvelle vie et lui permettraient de se retremper.

Elle ne sut pas ce qui s'tait pass dans l'entretien que ses
parents eurent le mme soir avec M. de Gourville, mais elle
sentit tout de suite, et cela lui suffisait, que l'affection de
son oncle pour elle n'avait pas diminu.

Le lendemain, elle tint compagnie au vieillard dans le petit
salon qui faisait partie de son appartement, et tout annonait
entre eux une parfaite intelligence. M. de Gourville, enfoui dans
un grand fauteuil au coin du feu, suivait de l'oeil Auberte qui
rangeait un portefeuille de gravures dont il venait de lui faire
cadeau. Il y avait un grand feu dans le chemine, des
chrysanthmes et des azales un peu partout: le jour tait gris
et froid, et Aube, vtue de velours gris, remplissait l'antique
petite pice tendue de tapisseries, de la grce languissante,
patricienne, qui tait dans chacun de ses mouvements.

-- A propos, dit M. de Gourville, vous ne m'avez jamais parl de
ma nice depuis que vous la connaissez?

-- De votre nice? rpta Auberte sans quitter des yeux la
gravure qu'elle tenait. Je ne savais pas que vous ayez une autre
nice que moi et, encore, je ne le suis que parce que vous le
voulez bien.

Et elle ajouta, les cils toujours abaisss, mais avec un sourire
tendre qui erra une seconde sur sa bouche timide:

-- Vous voulez bien tre encore mon oncle?

-- Oui, quand mme... mais non, sensitive, pas de quand mme avec
vous, nous sommes trop heureux de faire votre volont. Enfin,
j'ai une autre nice, ne vous dplaise, quoiqu'elle ait mis un
peu d'empressement  vous apprendre le lien qui nous unit. Elle
doit venir tout  l'heure me faire la visite qu'elle me rendait
de loin en loin -- de trs loin en trs loin --  Gourville,
quand elle n'tait pas encore votre voisine. Tenez, je gagerais
que la voici.

Mme de Menaudru fit entrer Stphanie d'Aumay et s'effaa.

Aube avait prcipitamment quitt son sige.

-- Oui, Mlle d'Aumay est ma nice, dit M. de Gourville diverti
par l'tonnement d'Auberte, au mme titre que Laurent; seulement,
elle ne m'a pas donn les mmes satisfactions que votre frre et
nos relations sont restes tides. Nous allons changer tout cela.
Asseyez-vous, Stphanie; ne vous sauvez pas, Auberte, vous
entendrez des choses intressantes et c'est un rgal assez peu
frquent en ce pauvre monde pour qu'on n'en fuie pas l'occasion.
Vous venez donc nous dire, Stphanie, que vous capitulez. Vous
avez rflchi, ainsi que je vous en priais, et vous vous rsignez
de bonne grce  tre heureuse et riche en pousant mon neveu
Laurent?

-- Non, je ne peux pas, murmura Stphanie, et le mouvement plus
rapide de ses lvres trahissait seul son agitation. Mais M. de
Gourville n'avait pas entendu.

-- Vous savez que, pour ma part, poursuivit-il, je n'tais pas
enchant de vous et que je me serais content sans murmure d'un
seul hritier. Mais Laurent refuse, il dit que vos droits galent
les siens. Et Laurent de Menaudru...

-- Laurent de Menaudru est l'honneur mme, dit Stphanie  demi-voix.

-- Nous sommes d'accord. Je vous ai avise par lettre que
j'allais, moyennant une insignifiante condition, vous faire part
 mon hritage, et, depuis que je suis  Menaudru, je vous ai
fait savoir que la condition, c'tait ce mariage. Si vous ne la
trouvez pas insignifiante  premire vue, c'est tout  la louange
de Laurent. Mais nous arrivons  nous expliquer et vous acceptez
d'tre la femme de ce pointilleux gentilhomme.

Aube coutait silencieuse, ses narines palpitaient un peu.

-- Finissons-en d'un ridicule malentendu qui vous fait jouer le
rle de gouvernante. Vous habiterez Gourville avec moi, et,  ma
mort, vous jouirez de mon hritage avec Laurent. C'est une
excellente solution.

-- Non, dit Stphanie se contraignant  parler plus haut: c'est
impossible, je ne peux pas.

Cette fois, il avait entendu.

-- Vous ne pouvez pas? s'cria-t-il. Vous ne pouvez pas pouser
mon neveu, Laurent de Menaudru? Qu'avez-vous contre lui?

-- Rien. Je l'estime. Je puis mme dire maintenant, fit-elle d'un
ton un peu sec, qu'il est l'homme que j'estime le plus.

Mme devant Auberte, Stphanie ne pouvait contenir l'amertume que
lui laissait la conduite de Hugues.

Elle ne connaissait pas plus que les autres, les circonstances
qui avaient entran le consentement du jeune homme. Que Hugues
et reni les scrupules de sa fiert pour pouser la jeune
hritire de Menaudru, c'tait pour Stphanie une dception
quelle n'acceptait pas sans rvolte; et il lui fallait constater,
par surcrot, que Hugues trouvait une joie consolante dans
l'affection d'Auberte.

-- Vraiment? fit M. de Gourville enchant. Vous aurez eu des
dsillusions avec les incomparables Droy.

-- En tout cas, reprit-elle du mme accent bref, je ne les mets
plus en comparaison avec votre neveu.

-- Et vous refusez celui-ci? Alors, fit M. de Gourville outr,
vous tes tout  fait folle.

La rougeur envahissait son front, une colre montait en lui
tandis que Stphanie restait matresse d'elle-mme dans sa
tristesse.

-- Comprenez donc que si vous n'pousez pas Laurent...

-- Il n'est pas dit que M. Laurent souscrive  votre "solution".

-- Je me charge de lui faire entendre raison carrment, s'il en
est besoin. Quand Menaudru appartiendra au mari de sa soeur, il
sera bien aise d'avoir Gourville. Je lui ai tenu lieu de tous ses
parents, il doit m'obir et il m'obira. Mais le refus ne viendra
pas de lui. Vous ne comprenez pas du tout, fit-il, calm par
l'intense ddain que lui inspirait cette faiblesse d'intelligence
fminine. Si vous vous obstinez, je ne changerai pas un iota aux
dispositions que j'avais prises antrieurement pour vous et qui
n'taient pas librales. Dites oui, au contraire, et Dieu sait si
une femme raisonnable ne le crierait pas  votre place...

-- Si vos bonts sont  ce prix, mon oncle, je... je les refuse.

M. de Gourville se tut et l'on n'entendit que le souffle un peu
oppress de Stphanie.

-- Vous me prouvez, reprit le vieillard, que j'ai agi sagement
jusqu'ici, et que, sauf le respect que je dois  sa soeur,
Laurent de Menaudru n'est qu'un nigaud quand il vous dfend. Mais
ce n'est pas lui qui me dsappointerait dans un cas pareil. Je
suis si sr de sa soumission que je ne l'ai pas encore entretenu
de mon projet, et, quand je m'en ouvrirai  lui, il n'aura pas
assez de mots pour me bnir.

-- Essayez, dit Stphanie simplement.

Son assurance branla M. de Gourville, mais il reprit bien vite
d'un ton amer:

-- Je me rends aux remontrances de ce pauvre garon, je mets tous
mes griefs sous mes pieds, j'oublie qu'une fois dj, vous m'avez
prfr les Droy, que vous avez mieux aim tre institutrice chez
ces gens-l... -- (pardon, Auberte,) -- plutt que de venir 
Gourville...

-- Vous n'aviez nul besoin de moi, Mme Droy n'tait pas bien
portante  cette poque, et je ne pouvais m'loigner de ses
enfants. Je ne l'aurais pas voulu.

-- A la bonne heure! voil qui est net. Cette famille Droy est si
rassise, si sense... N'coutez donc pas, Auberte.

-- Pourquoi, fit Stphanie avec rvolte, Auberte n'couterait-elle
pas ce que vous me forcez  entendre?

Elle se domina, M. de Gourville continuait:

-- Enfin, c'est donc bien agrable, Stphanie d'Aumay, de vivre
chez les autres, de travailler, de porter de vieilles robes,
quand vous pourriez avoir un chez vous, tre la femme d'un galant
homme, vous installer  Gourville, y recevoir vos chers Droy tant
qu'il vous plairait.

L'an, Hugues, est pour un temps indfini  Besanon. Sa femme,
quand il se mariera, sa femme et vous serez comme les deux doigts
de la main, et vous vous verrez tous les jours.

Stphanie ne rpondit pas.

-- Allons, vous avez eu un petit moment d'aberration. Aube et moi
n'en rpterons rien.

-- Oh! je vous en prie, gmit soudain Stphanie, ayez piti de
moi, n'insistez pas...

Elle l'implorait de ses yeux dsols, son visage  la beaut
classique et dlicate tait si ple qu'il en fut un peu effray.

-- Si vous vouliez comprendre, poursuivit-elle, que c'est
impossible, que je ne consentirai pas, que toute discussion est
vaine.

Comme elle lui tendait la main avant de se retirer, il se raidit
pour dire en l'cartant:

-- Pas d'amiti entre nous sans votre obissance, et votre
obissance immdiate. Acceptez tout de suite, avant de sortir, ou
il ne sera plus temps.

Mais elle sortit sans avoir rpondu, ou plutt donnant ainsi une
trop claire rponse.

M. de Gourville prolongea d'une semaine son sjour  Menaudru; il
se dcidait avec peine  rentrer dans sa solitude, bien que son
sjour au chteau lui et apport maint dsappointement. Il
n'avait pas rencontr en Laurent les consolations qu'il avait si
fermement espres et, le jour de son dpart, comme Aube entrait
dans le petit salon pour passer avec son oncle les dernires
heures que celui-ci dt consacrer cet hiver  Menaudru, elle
trouva l'oncle et le neveu absorbs par une discussion qui
ressemblait  une vhmente dispute.

Ils se turent subitement tous deux devant le visage inquiet, dj
altr de la jeune fille.

-- Qu'avez-vous? demanda-t-elle d'un ton anxieux.

-- J'ai... j'ai... commena M. de Gourville qui tait cramoisi et
respirait mal.

Laurent fit un geste, mais M. de Gourville n'avait pas besoin de
cet avertissement pour voir qu'il effrayait Auberte. Il acheva en
essayant de rire:

-- Je n'ai rien du tout que le dplaisir de m'en aller tout seul.

Ici, un coup d'oeil furieux  l'adresse de Laurent.

Aube traversa la salle.

-- Il y a autre chose, Laurent, dites-moi...

-- Que voulez-vous qu'il vous dise? interrompit M. de Gourville.

-- On ne me trompe pas, quand je suis entre vous tiez en colre
contre Laurent, mon pauvre Laurent.

-- Vous ne disiez pas: pauvre Stphanie... quand je chapitrais ma
nice, et votre pauvre Laurent a bec et ongles pour se dfendre.
Ah! votre pauvre Laurent... tel que vous le voyez, avec son air
sage, il est le plus fou de la bande...

Le bras indign de M. de Gourville semblait embrasser  la fois
dans sa rprobation la Maison et la chteau.

-- Vous voyez bien, dit Aube toute ple, vous tes fch contre
mon frre, vous ne voulez pas que je sois tout  fait heureuse.

-- Moi? je ne veux pas! fit l'infortun M. de Gourville tourdi
par une si odieuse accusation.

-- Comment le serais-je si vous vous brouilliez avec Laurent?

-- Nous ne nous brouillons pas, nous sommes les meilleurs amis du
monde, entendez-vous, Aube, tes-vous contente?

-- Oui, dit-elle avec douceur. Et, maintenant, il faut lui donner
ce qu'il vous demande.

-- Non, par exemple!... -- Enfant, voyons, voyons, ne vous
bouleversez pas. Aube, ma petite Aube, je n'ai pas dit que je
refusais...

-- Dites que vous consentez.

-- Jamais de la vie! Mais, Auberte, je plaisante, ne voyez-vous
pas que nous nous moquons de vous? Pensez  vos petits pauvres, 
vos nouvelles bonnes oeuvres, aux gentils miracles que vous
accomplissez, et laissez-nous traiter nos affaires entre hommes;
n'en fatiguez pas votre pauvre jolie tte. Laurent et moi nous
sommes du mme avis.

-- Ainsi, vous le laissez libre d'agir  sa convenance?

-- Morbleu! je le lui dfends bien...

Aube s'appuya d'une main sur la table.

-- Quel mchant je suis!... Venez a, ma petite Auberte. C'est ce
mauvais garon qui est cause de tout. Non, je n'en dirai point de
mal; mais vous ne devriez pas tre si sensible  son gard,
maintenant que vous avez quelqu'un d'autre  aimer; on dirait que
votre tendre coeur s'est encore largi.

Elle rpondit, baissant les yeux pour mieux regarder en elle-mme:

-- C'est vrai, j'aime tout le monde davantage.

Elle reprit, pesant ses mots:

-- Laurent est mon frre, mon bon frre, je ne peux pas tre
heureuse s'il ne l'est pas.

-- Mais, ma chre enfant, ce qu'il demande est insens... je veux
dire qu'il me faut le temps de m'habituer  son extravagance... 
son ide, c'est--dire. En tant que folie, ne faisons que les
plus indispensables, et je juge que pour l'instant une suffit.
Oh! ce n'est nullement  votre mariage que je pense, Aube.
J'approuve votre mariage, oui, je l'approuve.

-- Et celui de Laurent aussi?

-- Oui, avec Stphanie.

-- Ce n'est pas Stphanie qu'il veut pouser, j'ai fini par y
voir clair.

-- Quelle personne judicieuse...

-- Donnez-lui ce qu'il veut.

-- Mais, pour le moment, il veut que je le dshrite en faveur de
Mlle Stphanie; il entend que je fasse d'immdiates largesses 
cette jeune rebelle; il dit que ce ne serait pas juste de tout
garder pour lui; il m'abreuve d'outrages (changeant de ton): Je
veux dire qu'il me fait quelques petites observations amicales
auxquelles je rponds par quelques autres du mme genre. Je vous
assure, Aube, que vous auriez pu couter notre causerie sans
avoir l'ombre d'un battement de coeur. Vous avez entendu
Stphanie, l'autre jour? c'est  qui me tranera dans la boue et
ne voudra pas de mon argent. Je suis calme, il faut plus que cela
pour me faire sortir de mon caractre. Mais encore ne faudrait-il
pas que lorsque je veux bien dire Stphanie, on me rponde
Gillette.

Au nom de Gillette, Aube murmura: C'est donc vrai? -- en
regardant son frre.

Puis se retournant vers M. de Gourville:

-- Pourquoi ne voulez-vous pas?

-- Parce que c'est un diabolique caprice et qu'il trouvera  se
marier cent fois mieux.

Aube rpliqua lentement: Je ne le crois pas.

Elle parlait avec peine, comme si son intervention lui cotait.

-- Cela vous afflige peut-tre un peu, pour commencer, de voir
notre Laurent porter en dehors de nous une si grande part de son
coeur; mais quand on souffre pour le bonheur des autres, c'est un
si bon chagrin. Je me suis bien dj dit qu'on ne pouvait avoir
tout  la fois, et que tout abandonner serait peut-tre le moyen
de ne rien perdre. Mais que vais-je penser l, moi qui suis
favorise, au contraire! Je connais Gillette comme si elle tait
ma soeur, et je vous affirme que Laurent ne trouvera pas mieux.



Elle regarda encore Laurent pour lui demander si elle avait bien
plaid sa cause.

-- Quand vous devriez me dtester comme je dteste mon gosme,
reprit-elle, je vous confesserai que j'aurais toujours voulu
garder mon frre pour moi. Mais je ne peux pas tre heureuse s'il
ne l'est pas.

-- Enfant, vous pleurez? Quelle petite entte, quelle petite
folle... Laurent, vous ne rougissez pas de faire pleurer votre
soeur?

-- Je ne pleure pas, dit-elle leur montrant des yeux  peine
humides. Et puis, ce n'est pas lui qui...

-- C'est moi? Mais vous n'y songez pas, nous en reparlerons, tout
s'arrangera...

-- Vous ne vous opposez plus?

-- Je n'ai pas dit cela.

-- Qu'avez-vous dit?

-- Que je ne voulais pas... attendez, mais que je pourrais
consentir... oui,  une condition...

-- Laquelle?

-- Mon Dieu, je n'en sais rien... mettons par exemple que si Mlle
Gillette avait la fortune qui convient  la future femme de
Laurent...

-- C'est une manire de refuser, dit svrement Auberte. Elle
ajouta d'un air de profonde exprience:

-- On ne devient pas riche ainsi.

-- Je ne peux pourtant pas me rendre pieds et poings lis. On a
sa fiert tout en n'tant qu'un oncle. Il faut au moins que ma
dfaite soit honorable. Je ne serai pas exigeant. Tenez, dit-il
accueillant avec joie l'ide qui venait au secours de son
imagination en dtresse, je ne demanderai  votre amie que
d'apporter en dot le lotus de Menaudru.

Et, profitant du dsarroi o cette diversion imprvue jetait
l'esprit d'Auberte, M. de Gourville s'chappa. Sa voiture tait
prte. Il fit ses adieux  la famille et se mit en route sans
qu'Auberte, demi contente, demi due, pt lui adresser un autre
mot.



XVI



Le mariage d'Aube, publiquement annonc, devait tre clbr au
printemps; Aube avait ce temps pour travailler, prier, gagner du
terrain sur elle-mme. La dignit de ses fianailles lui imposait
des devoirs qu'elle n'oubliait pas; son attachement pour Hugues
achevait de l'arracher  ses limbes: elle voulait s'lever
moralement jusqu' Hugues autant qu'il tait en elle, elle
voulait tre digne de lui; il fallait qu' chacun de ses voyages,
Hugues constatt en Aube un progrs qui le rjout.

Mais il la trouvait parfaite ainsi, il ne souhaitait point de
changement en elle. Pour paratre plus femme, elle avait voulu
relever ses cheveux; mais leur poids excessif lui faisait mal, et
elle avait gard sa belle natte d'enfant.

Hugues ne se plaignait jamais qu'Aube ft trop enfant, trop
jeune.

Au cours d'une visite qu'Auberte faisait  la Maison avec sa
mre, elle remarqua que Cam, Joseph et Gillette lui adressaient,
 la drobe, des signes expressifs qui lui enjoignaient de
sortir.

Elle quitta le salon, pendant que Mme Droy et Mme de Menaudru
monopolisaient Hugues pour lui infliger le dbat d'une question
de corbeille.

-- Venez, venez, lui cria Cam ds qu'ils furent dehors, pendant
que Gillette lui disait: Vous allez voir... d'un ton plein de
promesse.

Ils la conduisirent dans une cour, o la plupart des enfants Droy
taient assembls. Ils entouraient avec admiration un vhicule
fort lev auquel la lgret de sa structure, les dimensions de
ses roues donnaient l'aspect d'un insecte  longues pattes.

-- Le nouveau tilbury d'Hugues!... annona Camille.

Et comme ce mot disait tout, on lassa une minute  Aube pour s'en
pntrer. Le tilbury tait attel d'un demi-sang maigre comme une
sauterelle, et dont la tte sche et ardente gardait une
immobilit factice. Marc, perch sur le sige, tenait les rnes
avec une orgueilleuse ngligence.

-- Montez! s'cria Cam dont les sentiments trop longtemps
refouls firent explosion. On a attel pour Hugues qui va se
promener avec Marc; mais Marc a dit que, si nous pouvions vous
extraire du salon, il vous ferait faire trois fois le tour du
jardin.

-- Montez, allons, ce sera dlicieux, fit Gillette avec envie.

Voulez-vous qu'on vous aide?

Mais Aube restait immobile: elle considrait tour  tour
l'quipage et ses compagnons. A la fin, elle secoua ngativement
la tte.

-- Vous ne voulez pas monter? Vous avez peur? s'cria Gillette.

Les autres rptrent en choeur: Elle ne veut pas monter!

-- Je n'ai pas peur, ou du moins pas assez pour que cela me
retienne. Mais je n'aimerais pas  me servir de cette voiture.

-- Pourquoi? Marc conduit presque aussi bien qu'Hugues. Les
babies y taient toutes les deux, il n'y a qu'un instant.

-- Ces machines-l ne peuvent pas verser; quelquefois elles
accrochent, et alors elles se retournent les roues en l'air.

Vingt kilomtres  l'heure, on plane!... Le cheval est un agneau,
Hugues a toujours des chevaux doux comme du miel, et qui vont
comme le vent. Allons donc, Aube, quelle plaisanterie! si Hugues
tait l...

Les exclamations d'encouragement, de ddain, d'impatience se
croisaient autour d'Aube. Quand force fut  ses agresseurs de
s'interrompre pour respirer, Aube dit d'un air perplexe:

-- Non, je n'aimerais pas  monter, cette voiture ne me parat
pas convenable.

-- Cette voiture ne lui parat pas convenable!... reprit le
choeur.

Il tait bien rare qu' la Maison, on contrarit ou blmt
maintenant Auberte. Et, mme dans leurs rapports mutuels, les
jeunes Droy montraient moins de tenace indpendance. Sans s'en
rendre compte, Aube avait exerc sur eux une bienfaisante
influence; mais, en ce moment, sa rsistance causait un tel
scandale qu'ils ne mesurrent plus l'expression de leur surprise.

-- Pas convenable, pas convenable!...

-- Pas convenable pour moi, s'empressa d'ajouter Aube. Vous avez
beau tre tous contre moi, je pense ainsi, et j'essaie toujours
d'agir d'aprs ce que je pense.

-- Mais enfin, dit Gillette, il faudra bien que plus tard vous y
montiez, vous ne pouvez condamner Hugues pour toute sa vie aux
calches et aux berlines de Menaudru. Il vous faudra changer de
voiture comme il vous faudra voir du monde...

-- Aller au bal, danser, flirter, intercala Cam.

-- Chasser, monter  cheval, recevoir les femmes d'officiers,
faire des visites, luncher, papoter, gouverner vos ordonnances,
dit Edme.

-- Courir les rally-papers, tenir des comptoirs aux ventes de
charit, embobiner les gens pour leur vendre de petites
abominations, ajouta Marc.

-- Si vous ne voulez pas, que deviendra le pauvre Hugues? demanda
Gillette. En attendant qu'il se retire du service, vous aurez 
tre une femme d'officier comme les autres.

Aube recula, elle ne pouvait pas supporter de telles visions et
elle agitait la main pour les loigner en disant: Oh! non, oh!
non...

-- Que faites-vous? Que dites-vous?

Ils se retournrent vers Hugues qui venait de paratre.

-- Aube, que vous ont-ils fait?

Elle montra la voiture et dit d'une voix entrecoupe:

-- Ils veulent me faire monter l-dessus.

-- Vraiment! fit Hugues avec un sourire affectueux. Comme si
c'tait fait pour vous!

-- Ils m'ont dit, poursuivit Aube toute hors d'elle, des choses
dures, que je n'tais encore bonne  rien, que j'aurais des
soldats dans ma maison, qu'il me faudrait causer, manger, flirter
avec tout le monde, oui, flirter! ou que je vous rendrais
ternellement malheureux...

Son moi tait si peu en rapport avec l'incident qu'il fallait 
Hugues, -- du moins ses cadets le pensrent, -- toute la
partialit d'une tendresse aveugle pour ne pas perdre patience.

Hugues tait bien loin de s'impatienter, il avait pass le bras
d'Aube sous le sien et disait:

-- Je ne veux pas qu'on tourmente ma petite princesse. Il lui
suffit bien d'tre elle-mme.

Et il regardait Aube avec une bont indicible, un peu
compatissante.

-- Ah! vous voulez dire que je ne pourrai jamais tre que moi,
avec mes faiblesses et mes dfauts?

-- Non, non. Et pensez-vous que je me permettrai ce qui vous
serait une cause de chagrin ou d'ennui?

-- Vous garderez l'ennui ou le chagrin pour vous seul... c'est
bien ce qu'ils prtendent.

-- Ils ne savent ce qu'ils disent, ma petite enfant, ne vous en
occupez pas. Qui pourrait srieusement se reprsenter Aube
descendue de Menaudru au milieu du tourbillon mondain, menant la
vie banale, affaire de tout le monde? Ces choses ne sont pas
faites pour vous plus que le tilbury. Et puis, je ne veux pas
qu'on tourmente ma princesse.

Il fut si affectueux, lui dit de si rconfortantes paroles
qu'elle se rassrna. Mais elle emporta, de cette visite, une
anxit qui l'accompagna tout le long du chemin. Elle tait sre
de trouver en Hugues une inpuisable indulgence, mais elle savait
bien qu'au fond, il souffrait de ne pas la voir plus semblable
aux autres; il ne l'appelait sa petite enfant avec tant de
tendresse que lorsqu'elle n'tait pas trs raisonnable. Il y
avait en lui une rsolution tacite de ne pas exiger d'elle un
changement, de l'accepter telle qu'elle tait.

Quelque temps aprs, elle descendit le parc pour aller chez Mlle
Anne et s'informer de Zo, qui n'entrait toujours pas en
fonction.

On tait en plein hiver, il faisait un froid dur, sans neige; le
domaine solitaire de Mlle Anne tait dpouill de la verdure et
des fleurs qui en paraient l'indigence, et, devant la faade de
la maisonnette, il n'y avait plus ni grandes roses trmires ni
abeilles.

Mlle Anne tait assise auprs d'un tout petit feu, qu'elle raviva
en voyant Auberte.

-- Zo est sortie, dit-elle en rponse  la question de la jeune
fille: elle est alle voir Nine. Vous savez que Gdon travaille
pour M. Droy et que, si sa conduite est bonne jusqu'
l'inauguration de la scierie, il aura une place et la jouissance
d'une maison de gardien. Alors, toute la famille descendra de la
montagne, et je crois qu'ils auront  la scierie assez d'espace,
de sapins et d'air pour ne pas tre trop tents de reprendre la
clef des champs. Tout cela m'est une grande satisfaction; ces
gens ont du bon, du trs bon, mme.

Auberte n'osa dire tout ce qu'elle en pensait; c'tait chez ces
ignorants, ces sauvages, qu'elle avait appris  lire; elle avait
dchiffr dans le livre de leur vie des pages taches de sang et
de larmes.

-- Zo est un petit coeur d'or, poursuivit Mlle Anne. Quand cette
enfant est l, ma maison n'est plus la mme.

Le soir,  la nuit, elle s'assied prs de moi, sur ce tabouret,
et il me semble alors qu'il y a moins de nuit dans ses yeux.
Avez-vous remarqu que, bien qu'ils ne soient pas noirs, ses yeux
avaient toujours l'air en deuil? Elle ferme bien notre porte,
elle voudrait qu'il neiget pour que nous soyons mieux spares
de ce qu'elle appelle le mchant monde; mais ce sont l de
mauvais sentiments, et quand il neigera, je lui ferai tracer un
chemin afin que le monde vienne  nous, s'il lui en prend
fantaisie. Je la forme un peu pour qu'elle vous donne moins de
peine, et puis on est lche, peut-tre que je retarde seulement
le moment o je serai seule  la nuit tombante. Elle sera bien
chez vous, elle chappera  des misres qui pourraient l'aigrir.

-- Elle voudrait rester avec vous.

-- Il ne le faut pas; cet isolement o je vis lui serait malsain:
une me d'enfant est chose trop dlicate et prcieuse pour qu'on
l'expose  si rude discipline. J'habitue Zo  la perspective de
notre sparation, et elle ira bientt vous demander asile. Elle
vous est reconnaissante...

-- Oui, mademoiselle Anne, mais c'est vous qu'elle aime.

L'accent de ces mots frappa Mlle Anne, leur tristesse manait
d'une source  laquelle elle avait assez souvent tremp ses
lvres pour en reconnatre avec douleur le got amer.

Elle murmura: Chre enfant, qu'avez-vous?

-- Rien, dit doucement Auberte.

-- Vos parents, M. Hugues?...

-- Sont bien; ainsi que pourrais-je avoir? fit-elle,
s'interrogeant.

-- M. Hugues n'est-il pas ici?

-- Oui, pour la semaine.

-- Toujours bon et gai?

-- Toujours. Je sens qu'il m'aime. Il m'aime bien, il va
m'pouser; ainsi qu'aurais-je? rpta-t-elle d'un air de doute
mlancolique, que pourrais-je avoir? Il m'aidera  bien faire, 
devenir plus forte. Ce n'est peut-tre pas quitable que je
possde  la fois tant de bonheurs.

Elle se rappelait sans doute de quelle main lgre Mlle Anne
soignait les maux d'autrui, et il lui tait bon d'ouvrir son
coeur  la vieille demoiselle. Toute la personne chtive de Mlle
Anne respirait l'apaisement, la rsignation, la piti, et l'on
prouvait, rien qu' la contempler, l'efficacit des mots
consolateurs qu'elle ne prononait mme pas.

Aube raconta l'incident du tilbury et conclut:

-- Ce n'est rien, rien qu'une bagatelle, mais en ralit c'est
lui, c'est moi, tels que nous sommes tous deux; c'est lui
indulgent, protecteur; c'est moi fastidieuse, obstine dans mes
prventions, fige dans le pass que j'aime et dont lui n'est
pas.

Elle pleurait presque en disant:

Il a t si patient, si bon...

-- De tout temps, continua Aube, les parents d'Hugues m'ont
secoue, tance, ils espraient quelque chose de moi, lui rien.
Oh! lui coterai-je tant de patience...?

Elle avait failli dire: Et me cotera-t-il tant de larmes!

Elle pleurait sans colre, sans rvolte, comme brise, et elle
baissait la tte par un mouvement de vaincue.

Puis soudain:

-- Tenez, je veux vous dire ce que personne ne sait: Quand j'ai
eu cet accident  la Maison, qu'on m'a fait si mal en me
remettant l'paule, j'ai appel maman, et maman n'est pas venue,
elle n'a pas rpondu. Je me suis sentie abandonne, j'ai cru que
ce serait toujours ainsi... Je sais bien, c'tait un enfantillage
puisque ma mre tait si loin et ne pouvait pas m'entendre; mais
je n'aurais jamais pens que si je l'appelais ainsi, elle ne
rpondrait pas... et j'avais un peu de dlire, je me suis dit que
si ma mre n'tait pas venue, personne ne viendrait. Voyez-vous,
j'ai mes peines: autour de moi, c'est comme une dsertion. Olge
d'abord que j'ai perdue... vous avez beau tre bonne, vous ne
pouvez pas comprendre ce que m'tait Olge. Et Laurent, mon frre,
son affection se dtourne de moi. Je suis contente de l'avoir
aid  convaincre son oncle, mais...

Un frmissement trahit qu'elle avait silencieusement souffert de
ce chagrin jaloux, dont elle avait eu honte et qu'elle n'avait
pas montr.

-- Laurent ne m'appartenait pas beaucoup, mais ce qu'il avait de
coeur tait  moi. Et voil qu'il a un grand coeur tout joyeux
pour une autre: Gillette a russi tout de suite o j'chouais
depuis des annes: Laurent ne s'ennuie plus. Mes parents n'ont
jamais t bien prs de moi. Olge, Laurent... et qui ensuite, qui
vais-je perdre? Maintenant, que ferais-je sans Laurent si je
n'avais pas Hugues? qui aurais-je? Je suis injuste et goste, et
c'est ce qui me dsole. Ah! j'ai besoin de Hugues pour devenir
meilleure!

Devant cette douleur douce, intarissable, la vieille demoiselle
gardait le silence, elle laissait parler ces murs nus, son
isolement cruel, sa pauvret.

Elle dit  la fin, tout bas:

-- Enfant, moi je suis pourtant heureuse...

Ces mots empreints de renoncement, d'humble triomphe, si simples
et doux qu'ils eussent t, s'enfoncrent en Aube comme un
brlant reproche.

Quand elle sortit de la petite maison, elle tait calme et
courageuse. Son bonheur lui paraissait plus noble, plus cher, et
elle s'tait jur d'en apporter un jour une part ici, en change
de ce qu'elle y avait trouv.

En traversant le chemin qui sparait le parc de la maisonnette,
elle aperut Camille qui errait autour du clos d'un air
important. L'enfant vint  elle et elles remontrent ensemble par
le parc.

-- Vous tes donc, dit Camille, en grande intimit avec Mlle
Anne? Que je voudrais tre  votre place! je lui ferais raconter
comment elle a cach le trsor. Peut-tre que cela lui serait
gal de me donner une poigne de diamants et un cent de perles
pour les expriences chimiques de Jacques. On dit qu'elle se
promne, la nuit, dans son jardin, avec le lotus sur sa tte et
des pierres fines qui la couvrent comme une tole, des saphirs,
des rubis, des topazes, des bryls, larges comme des fleurs... Et
j'oublie encore les amthystes. Tout a brille en feux de toutes
les couleurs; savez-vous comment elle les allume, l'avez-vous
vue? Moi, on ne veut pas que je l'approche, on a peur que je lui
dise des choses...

Aube pressa le pas, peut-tre avec l'intention de mettre le plus
de distance possible entre Mlle Anne et la curiosit intempestive
de Cam, quoique celle-ci se vantt de ne plus articuler un mot
mal  propos, depuis que Hugues venait si souvent  la Maison.

-- Vous n'avez pas de leons, aujourd'hui? demanda Aube.

-- Oh! si, des quantits; mais je ne les apprends pas. Par des
temps comme celui-ci, c'est une passion chez moi de ne rien
faire. Je ne voudrais pas mme prendre l'embarras de me marier.
N'allez cependant pas vous figurer que vous succomberez  la
tche quand vous serez Madame; vous aurez les grces de votre
tat, dit-elle, encourageante. Vous voyez encore tout en beau et
ce n'est pas moi qui, pour rien au monde, viendrais vous
dtromper; mais je crois que Gillette est dans le vrai, quand
elle se dcide  coiffer sainte Catherine: je ferai comme elle.

Si jamais sainte Catherine tait coiffe par Cam, elle pouvait se
tenir pour certaine que l'experte demoiselle ne manquerait pas de
lui enfoncer dans la tte bon nombre d'pingles trs acres.

-- Pauvre Cam! dit Aube en riant: tes-vous si dsillusionne?

-- Et ce n'est rien  ct de Stphanie, reprit la petite fille
d'un air de funbre jubilation. Quand je lui donne des conseils
sur son tablissement, elle me regarde comme si je battais la
campagne. Mais depuis que Stphanie est riche...

-- Enfin, Cam, je n'y suis plus. Que me contez-vous?

-- Vous ne savez pas que Stphanie est riche? Qu'est-ce que
Gillette vous apprend donc? C'est votre frre Laurent qui en est
cause. Stphanie n'a jamais voulu faire je ne sais pas quoi que
votre oncle voulait  toutes forces; cela a plu  M. de Gourville
qu'elle ait la tte si dure: il l'a dote, lui a promis sa
proprit de Gourville et la moiti de son hritage. La voil
riche, c'est bien fait.

Sans laisser  Aube le temps de mditer cette conclusion svre,
elle continua:

-- Stphanie s'est querelle avec Hugues, l'autre jour; il faut
absolument que je vous le raconte pour que vous les rconciliiez.
Aprs cela, on dira encore que je ne suis bonne qu' tout
brouiller! Stphanie avait reu la lettre dcisive de son oncle
et nous l'avions flicite; nous avions tous une peur bleue
qu'elle ne nous quitte, mme on entendait les petits se moucher
dans les coins, o ils pleuraient sans en avoir l'air. Tout le
monde s'en allait et Hugues n'avait encore rien dit, il lui
fallait bien s'excuter. J'ai fait semblant de sortir avec les
autres. Edme s'vertuait encore  m'expliquer la rgle de trois,
quand j'tais dj revenue sur mes pas et cache sous le grand
guridon dont le pied me gnait beaucoup. Hugues s'est approch
de Stphanie pendant qu'elle regardait par la fentre, et je me
demande ce qu'elle pouvait voir dehors, puisque nous tions tous
 la maison. Hugues lui dit:

-- Cette fortune est une drle d'aventure; j'en suis fameusement
attrap.

Ou quelque chose d'approchant. Elle lui rpond, comme si elle lui
jetait des seaux de glace sur la tte:

-- Je vous remercie bien, vous me faites penser que je ne vous ai
encore rien dit de votre mariage... qui est aussi une aventure
trs drle.

-- Je ne sais plus bien leurs mots, mais c'est ce qu'ils
voulaient dire.

Le scrupule de Cam tait superflu, car personne n'aurait reconnu
ni Hugues, ni Stphanie dans ce dialogue fantaisiste qui n'tait
qu'une trs libre traduction de leur entretien.

-- Alors, poursuivit Cam, on me rpte tant de ne pas causer 
tort et  travers, et que le meilleur remde serait d'couter 
propos, que j'ai cout de toutes mes oreilles; elles taient
encore toutes rouges parce que Joseph venait de me les tirer, et
elles me cuisaient tellement que j'avais peur qu'elles ne
prennent feu; mais j'tais dcide  tout souffrir. Stphanie et
Hugues se donnaient l'air empes. Stphanie a dit en choisissant
ses mots comme des fraises dans un grand saladier tout rempli, o
il y aurait eu aussi des chenilles:

-- Je ne croyais pas que ma fortune ft un vnement inattendu;
depuis plusieurs mois, M. de Gourville nous le faisait prvoir;
mais vous n'en saviez rien ou, plutt, vous n'y croyiez pas.

-- Notez, Aube, intercala Camille, que mon pauvre Hugues ne
savait que cela et qu'il s'tait toujours dit: C'est bien
ennuyeux, mais Stphanie finira par tre une hritire.

-- Eh bien, il ne s'est pas dfendu contre cette calomnie de
Stphanie. Elle a repris d'un ton de Mont-blanc: Je vous ai
souvent laiss voir mon estime, pourquoi ne vous montrerais-je
pas aujourd'hui...

-- Que j'ai dmrit, a-t-il dit.

Elle a continu en faisant sa Cloptre tant qu'elle pouvait:
Depuis des annes, je suis la fille de vos parents et votre
soeur, je m'intresse donc  vos actions; vous aviez dcid de ne
jamais pouser une femme plus riche que vous, mais Menaudru est
un beau chteau, et vous tiez bien libre de changer vos
rsolutions.

Il est devenu tout vert, ou bien si c'tait le rideau qui lui
collait de l'ombre verte sur la figure. Oh! la mchante
Stphanie, la mchante... Je ne l'aurais pas mordue, mais je
l'aurais bien pince, j'avanais dj les doigts sous le tapis,
je me suis retenue. Ce qu'elle aurait cri de surprise! on n'en
aurait plus fini. Mais aller faire entendre en plein visage 
Hugues que c'tait peut-tre bien Menaudru qu'il voulait
pouser...

-- Eh bien, Aube, qu'avez-vous? Je vous fatigue? Non? Hugues a
voulu rpondre; mais elle lui a dit: Mon cher, que la crique vous
croque!...

Oh! qu'est-ce que je vous dis l? Elle lui a dit: Lieutenant
Droy, ne vous embarrassez pas dans des explications inutiles dont
votre dignit souffrirait. Puisque vous me forcez  vous dire mon
opinion...

Il ne la forait gure, il aurait bien voulu, au contraire,
qu'elle se taise. Bref, Hugues et Stphanie ne s'accordaient pas
du tout. Je ne suis pas dj si heureuse, qu'elle a soupir. Et
moi... a dit Hugues.

-- Et moi, je suis enchant, c'est ce qu'il voulait dire,
comprenez-vous? Elle a continu: Je vous avoue que votre mariage
ne me surprend pas moins que ma fortune ne vous confond.

-- Alors, Hugues l'a regarde d'un air, oh! d'un air qui sentait
la poudre et que vous ne lui verrez jamais, Dieu merci. Le  livre
que tenait Stphanie est tomb de ses mains comme si elles
taient geles, et Hugues ne le lui a pas ramass, ce qui n'tait
gure poli, surtout quand on pense comme il se prcipite pour
vous tirer du moindre mauvais pas. Elle a encore dit pourtant:
Personne n'apprcie Aube de Menaudru plus que moi.

-- Et elle parlait trs bien, comme si son coeur allait mieux
pendant qu'elle parlait de vous. Elle a poursuivi: Nous sommes
tous meilleurs depuis que nous la connaissons. Vous la trouviez
charmante et vous le montriez. Mais si vous l'admiriez comme nous
tous, vous n'ambitionniez pas d'en faire votre femme, et vous le
montriez aussi.

-- Il a rpondu, oh! cette fois, je suis bien sre des termes...

-- Cam! s'cria Aube, achevez, je vous en supplie...

-- Suppliez, suppliez, voil le plus beau. Ils s'entre-regardaient
comme pour dire: "Ah! mon Dieu, que c'est donc contrariant d'tre
brouills... ce n'est pas ma faute."

Je n'y ai plus tenu, j'ai cri, oui, j'ai cri: "Bents que vous
tes, rabibochez-vous..."

Vous me croirez si vous pouvez, Aube, ils n'ont pas mme regard
pourquoi le pied de table parlait, a ne les a pas plus tonns
que d'entendre sonner une pendule. Moi, je commenais 
m'attendrir sous mon tapis. Par malheur, mes larmes n'teignaient
pas mes oreilles qui brlaient toujours. Stphanie disait:
"Dites-moi pourquoi vous avez choisi Auberte, pourquoi vous
l'avez demande malgr sa fortune qui aurait d vous sparer
d'elle?"

Pourquoi, pourquoi... Comme c'tait difficile  comprendre.
Fallait-il qu'elle soit borne pour ne pas deviner, rien qu' la
figure de Hugues, que c'tait vous qui aviez parl la premire
(moi, je m'en suis toujours doute) et qu'il se ferait hacher
menu comme chair  pt et tirer ensuite  quatre chevaux plutt
que d'en convenir. Il a rpondu trs crnement: "C'est un grand,
un profond chagrin pour moi de me voir mal jug par vous. Je n'ai
rien  vous dire, sinon que j'aime assez Aube de Menaudru pour
que les obstacles dont vous parlez n'existent plus  mes yeux."

Elle a demand: "Alors, c'est par affection que vous l'pousez?"

-- Oui, oui, oui! a-t-il dit trois fois.

L'irrsistible dvouement de Camille aux affaires d'autrui ne lui
valait, d'ordinaire, que la plus noire ingratitude; aussi fut-ce
une surprise pour l'officieuse enfant quand Aube, sans rien dire,
l'embrassa trois fois coup sur coup.

-- Trois baisers d'Aube pour trois oui d'Hugues, le compte y est,
se dit Cam en regardant Aube s'en aller. Je connais Hugues et
Stphanie, ils seront malheureux comme des perdus tant qu'on ne
les aura pas raccommods. Cela ne vous amusera pas beaucoup, ma
princesse, de dire  Stphanie que c'est vous qui avez demand
Hugues; mais c'est un devoir de rtablir la paix dans les
familles.



*          *          *



Mme de Menaudru djeunait  la Maison avec Laurent et Auberte.

Quand on passa dans le salon pour y prendre le caf, Auberte, au
lieu de s'asseoir, suivit au jardin l'une des babies qui
s'amusait  faire voler bien haut le volant de Camille. Et Hugues
suivit Aube, emportant le collet de loutre qu'elle avait oubli.
Il avait pour elle de ces soins minutieux, de ces attentions
protectrices; il tait d'une vigilance chevaleresque,
infatigable. Elle savait maintenant, grce  Cam, pourquoi il y
avait tant de tristesse inavoue dans cette protection. Et Aube
ne voulait plus que Hugues ft triste, elle ne voulait plus que
Hugues souffrt de son malentendu avec Stphanie.

Ils atteignirent en quelques pas l'alle o Stphanie se
promenait en surveillant l'autre baby; celle-ci pchait  la
ligne dans un massif de houx avec beaucoup de succs, parat-il,
car elle ne tarissait pas en petits cris d'aise.

Aube alla  Stphanie, prit le bras de la jeune fille en disant:

-- Voulez-vous que nous nous promenions un peu?

Elles marchrent lentement dans l'aprs-midi terne et douce, sous
le ciel blanc o s'accumulaient des menaces de neige; Hugues
restait derrire elles, sans se rapprocher ni les quitter.

Aube commena avec sa candeur grave, sans dtour:

-- Je ne vous ai pas dit encore l'histoire de mes fianailles. Je
l'aurais d.

Elle sentit en Stphanie un mouvement de recul; mais elle
continua, se serrant contre sa compagne presque comme elle le
faisait avec sa mre:

-- J'ai toujours eu du regret de penser que je privais, bien
malgr moi, la famille Droy du chteau qui aurait pu lui revenir;
je me disais que c'tait dur, surtout pour Gillette qui aime tant
Menaudru, mais qu'elle se rjouirait de voir le chteau  son
frre. Quand j'ai song  cela, je ne connaissais pas Hugues
depuis longtemps, mais il me semblait, fit-elle avec une
simplicit parfaite, que c'tait depuis plus longtemps que ma
vie. Je sais qu'Hugues pense de mme, ou du moins qu'il a lu tout
de suite jusqu'au fond de moi. Hugues, vous pouvez rester et
m'entendre. Son pre m'a avou qu'il me voudrait pour fille, mais
qu'il n'oserait pas me demander. Vous, Stphanie, m'avez montr
qu'Hugues tait trop fier pour venir  moi, mais qu'un peu de
courage et d'humilit conquiert beaucoup de bonheur. J'ai
compris, j'ai bien compris?

Elle interrogeait Stphanie; sous l'appel de ce regard presque
inquiet, Stphanie fit un geste vague.

-- Hugues et Stphanie, je ne me suis pas trompe? insista-t-elle.

-- Ils murmurrent: Non, emports tous deux par la mme force
souveraine.

Elle leva vers eux ses yeux sombres dans lesquels semblait tre
tombe toute l'ombre de Menaudru, l'ombre sculaire et sacre des
vieux murs, des vieux ombrages... ces yeux o la flamme voile du
bonheur, de la vie, vacillait comme incertaine et toujours prte
 s'teindre.

-- J'ai attendu, pourtant, afin d'tre bien sre de moi et de
lui, puis j'ai fait ce que vous m'aviez dit, Stphanie. J'ai...

Elle hsita, une honte virginale prcipitait  la suffoquer le
battement de ses artres. Mais elle acheva avec le mme hrosme
d'innocence qui l'avait dj soutenue quand elle avait parl 
Hugues.

-- J'ai fait ce que vous m'aviez dit. Oh! ne vous rappelez-vous
donc plus vos paroles de ce jour, dans le petit salon de Mme
Droy. C'est moi, oui, c'est moi qui ai demand  Hugues d'tre sa
femme. Hugues, laissez-moi dire...

L'aveu tait fait. Stphanie n'y rpondit pas. La voix qui lui
parlait tait si loyale, si douce, montait d'un coeur tellement
gnreux et purifi, qu'elle ne sentait pas sa propre voix
capable d'y rpondre.

-- Oui, j'ai fait cela, c'tait difficile, mais j'avais votre
encouragement. J'ai rv de vivre prs de lui pour mieux vivre,
de trouver en lui ma conscience et mon guide, tout en faisant du
bien aux siens et en rparant l'injustice du sort; je tcherai de
devenir une femme comme sa mre et comme vous, de n'tre plus une
petite enfant pour personne... rien qu'un peu la sienne. Vous
avez raison, Stphanie, je ne suis pas digne de lui, mais je
l'aimerai si fidlement qu' la fin, je pourrai peut-tre...

De nouveau, elle eut un air de doute et d'angoisse:

-- Me suis-je trompe? Ai-je bien fait pour notre bonheur  tous?

Stphanie[,] toute tremblante, mais essayant de sourire, murmura:

-- Le beau jour que promet cette aube...

-- Maintenant que vous savez, reprit Aube, dites que vous tes
amis, que vous vous aimez comme avant. Donnez-vous la main.

Leurs mains  tous deux taient froides, elle frissonna un peu en
les runissant dans les siennes, mais elle fit passer en Hugues
comme en Stphanie l'esprit de justice et d'abngation qui est,
plus que l'amour, "une chose d'ternelle beaut et de joie
ternelle."



XVII



La famille Droy tait dans une priode heureuse, car, ce mme
printemps, Pascal sortit de son cole d'agriculture avec des
notes de premier ordre, et Marc subit fort convenablement ses
examens.

La nouvelle de ce dernier succs fut apporte  la Maison par
Pascal qui, tant libr depuis quelques semaines, avait pu
assister son frre dans l'preuve. La commotion de cette joie
causa  Edme la dernire palpitation qu'elle dt avoir de sa
vie; depuis que les sjours frquents d'Hugues allgeaient une
part de sa tche, elle retrouvait grand train sa sant.

L'arrive triomphale de Marc, que Pascal n'avait prcd que de
peu, mit le comble  la joyeuse confusion. Cam traversa la
bibliothque au pas de course en disant avec sang-froid  sa
famille:

-- Attendez-moi une minute que je cherche un plus grand mouchoir,
je sens que je vais pleurer comme une fontaine.

Et, cette sage prcaution prise, elle s'abandonna  son motion.

Auberte et Laurent, qui taient prsents  cette scne, offrirent
leurs flicitations aux fortuns parents.

-- Ah! on peut dire que nous avons eu de la peine, dit au premier
moment d'accalmie Cam qui, pour un peu plus, se serait pong le
front avec son fameux mouchoir. Hugues est mari ou il ne s'en
faut gure. Gillette pourrait l'tre, Marc est bachelier...

Elle les prenait tous  tmoins que c'tait de bonne besogne.

-- Il ne nous reste plus qu' trouver pour Pascal une place tout
 fait avantageuse et suprieure.

Elle avait mis, comme de coutume, le doigt juste sur la place
sensible, le visage des ans de la famille prit  ces derniers
mots une expression absorbe, Mme Droy regarda avec une
complaisance un peu soucieuse le grand garon blond  l'air
srieux et appliqu, presque lourd pour un Droy,  qui l'on avait
mis l'outil du travail en main, et qui aurait peut-tre 
attendre encore longtemps son ouvrage.

Au milieu du silence qui avait suivi l'opportune remarque de
Camille, s'leva la voix mesure, indiffrente, de Laurent qui
disait:

-- J'ai une proposition  vous faire.

C'tait chose assez nouvelle pour que chacun ouvrt largement les
oreilles. Laurent reprit d'un ton dlibr:

-- Notre fermier gnral demande sa retraite. Si cela vous agre,
Pascal, et si vos parents vous approuvent, nous entreprendrons 
nous deux de le remplacer. J'aurais dj brigu sa succession
s'il n'avait t un vieil homme intressant, auquel mon pre
tient par tradition. Nous administrerons mes proprits et celles
de mes parents. Hugues nous confiera aussi celle de ma soeur.
Vous tes encore un peu jeune et moi assez ignorant, mais j'ai
lieu de croire qu'en combinant nos facults, nous nous en
tirerons  l'honneur de Menaudru et de la Maison.

Ce fut de nouveau grande joie; l'allgresse prit, grce aux bons
offices de Cam et des garons, les proportions d'un tumulte,
Laurent fut entour, remerci, compliment, et mme embrass par
les babies sans perdre un atome de son flegme.

Les chres babies tmoignaient d'un ravissement bien
dsintress, si l'on considre qu'elles ne voyaient que du feu
dans tout ce qui se passait; elles se trmoussaient avec autant
de bonne foi que si elles avaient eu en mme temps le
baccalaurat de Marc, la libert reconquise d'Edme, la place
inespre de Pascal et la fiance incomparable d'Hugues.

Aprs avoir reu la poigne de main chaleureuse et les
remerciements plus discrets de Mme Droy et du Patriarche, et
chang quelques mots avec eux, Laurent se recula vers sa soeur;
il y avait toujours autour d'Aube une atmosphre de paix radieuse
que tous les Droy runis ne pouvaient troubler.

Laurent tomba, par hasard sans doute, sur Gillette qui, si l'on
avait pu associer son nom  pareille image, aurait paru
violemment intimide.

Bien qu'elle et une robe toute simple et ses cheveux ples nous
comme de coutume, Gillette, par un autre hasard qui se
reproduisait tous les jours, tait dlicieusement mise et
coiffe; il tait vident que si Gillette voulait coiffer sainte
Catherine, ainsi que l'assurait Cam, elle entendait la coiffer
droit.

Elle sourit  Laurent d'un petit sourire un peu tremblant, et
dit:

-- Je vous fais amende honorable, je vous ai calomni; mais
j'avais cette excuse que je ne pensais pas le premier mot de mes
calomnies.

-- Alors, demanda-t-il, nous sommes allis?

-- Mon Dieu... fit-elle avec une hsitation rieuse, je crois bien
que, si l'on me donnait le choix aujourd'hui, j'aimerais mieux
tre votre soeur que...

-- Que de mourir... mais, dit-il avec infiniment de srieux,
c'est que moi, j'aimerais mieux mourir que d'tre votre frre...

Gillette plit, le rose nacr et frais de son visage disparut,
elle devint toute blanche.

Il continua:

-- Vous m'avez demand souvent pour quoi et pour qui je vivrais.
Eh bien!...

Laurent avait comme Aube de grands yeux bleu fonc, doux et
graves. Ses yeux plus que ses lvres achevrent:

-- Ce sera pour vous, si vous le voulez bien.

Et, pour la premire fois de sa vie, Gillette Droy resta bouche
close.

..... Et dans cette joie universelle, se fit le mariage d'Aube
avec Hugues Droy.

Ils furent unis devant la loi  Menaudru, dans le grand salon
Empire o Hugues avait appris que le Comte ne lui refusait pas sa
fille. C'tait la premire occasion o tous les Droy se
trouvaient assembls  Menaudru; du Patriarche aux babies, ils
taient tous l. Les enfants avaient revendiqu le privilge de
voir marier Hugues. Ce fut une invasion respectueuse, mais ce fut
l'invasion du chteau par la Maison.

La tribu, en costume de crmonie, se rangea dans le plus bel
ordre autour de son patriarche; Stphanie, Gillette, Edme
taient vtues de vert ple et toutes trois semblablement pares
comme des soeurs; mais la mme toilette, les mmes perles, les
mmes fleurs ne les faisaient point soeurs cependant.

Aube portait une robe toute droite, toute unie, d'une somptueuse
rigidit, une robe de velours bleu teint, dlicatement broche
d'argent, qui devait sortir en droite ligne des coffres oublis 
Menaudru par quelque jeune princesse burgonde. De trs hautes et
vieilles dentelles ivoire encadraient son cou mince. Elle tait
assise dans un raide fauteuil  haut dossier sombre, sculpt
comme un pan de chapelle gothique. Et elle avait, dans ce cadre
lourd, archaque, la grce et la fiert d'un lis.

Hugues, trs grave aussi dans son uniforme, se tint debout prs
d'elle pendant la lecture du contrat. Puis on ouvrit toutes les
portes et ils furent maris.

Le regard d'Aube demanda ce qu'on lui faisait signer, puisqu'elle
venait de rpondre oui, et ce qu'un trait de plume ajouterait 
sa parole. Elle se trompa et signa Auberte de Menaudru, on ne vit
l'erreur que plus tard.

L'assistance se spara pour deux jours. Le Cur de Mirieux, un
vieil et cher ami d'Auberte, appel inopinment dans sa famille,
ne pourrait revenir que le surlendemain clbrer le mariage
religieux.

Le chteau retomba dans une paix profonde; les invits
n'arrivaient pas aujourd'hui: Hugues retournait pour ce soir 
Besanon, le reste de sa famille vaquait aux derniers
prparatifs, car la Maison attendait aussi ses invits.

Aube tait spare jusqu'au surlendemain d'Hugues et de sa
famille, leur dernire sparation avant que l'Eglise bnt leur
mariage. Tout  l'heure, le Comte avait repris du geste un jeune
homme qui appelait Aube Madame: Mais le premier pas tait
franchi, on avait scell le premier anneau de l'indestructible
chane, et Dieu le savait comme Auberte.

Elle sentait encore la douceur tendre, le respect aimant des
lvres qu'Hugues venait de poser sur ses doigts.

Quoiqu'elle dt passer ces heures dans la solitude, elle garda sa
robe d'apparat.

Le Comte s'tait trouv plus souffrant, Mme de Menaudru ne
pouvait le quitter. Aube, livre  elle-mme, dsira refaire un
chemin qu'elle avait souvent suivi. Elle prit la clef de la porte
qui faisait communiquer le parc avec le cimetire, et elle ne dit
rien de son projet puisqu'elle ne devait pas sortir de Menaudru.
Mais se serait-on oppos au voeu rveur de la petite fiance? Il
y avait en elle quelque chose de si pur, de si sacr, que plus
que jamais, on avait un grand besoin de lui complaire, une
frayeur de froisser cette fleur frle de joie confiante qui tait
devenue son lot.

Aube entra dans l'glise qui tait dserte, et c'tait une
charmante vieille petite glise avec sa vote trs basse, ses
bancs austres, sa sainte pauvret. L'alle centrale tait dalle
de pierres uses, fendues, ingales, qui taient encore des
tombes de Menaudru. Les fentres avaient de petites vitres
mailles de plomb, contre lesquelles venaient frapper les
branches d'arbustes du cimetire, et ce cimetire troit, qui
servait d'enclos, envoyait ici un reflet lger, flottant, du vert
profond et humide de son feuillage et de ses herbes.

Aube frla au passage la corde qui tombait du clocher. Ds
demain, cette corde mettrait en branle les cloches pour annoncer
 toute la contre les noces d'une fille de Menaudru.

Stphanie, Edme et Gillette s'taient leves avant l'aurore pour
commencer la dcoration de l'glise. Stphanie montrait  Aube
une affection muette.

Elles avaient dispos le long des murs des branches de saule, de
sapin et de roses; et dehors, dans le cimetire, Aube retrouva
des roses, des sapins et des saules.

Elle alla vers les tombes de sa famille. Il y avait un an qu'elle
s'tait assise sur l'une de ces pierres, cachant de sa main un
mot pour que le nom grav l ft tout semblable au sien. Si elle
mourait aprs-demain, on aurait un autre nom  inscrire.

Elle avait bien chang depuis ce temps: elle n'tait plus cette
Auberte berce par sa chimre qui s'en allait pleine de srnit
mlancolique, oublieuse de la vie relle. Mais voil qu'un peu de
cette mlancolie pensive vint la ressaisir, tandis qu'elle
mesurait le chemin parcouru depuis qu'elle s'tait assise  cette
place.

Elle y faisait une nouvelle station, qu'y aurait-il ensuite pour
Aube? quelle serait sa prochaine tape?

Elle tait si prise du prsent, si peu curieuse de l'avenir
matriel, qu'elle connaissait  peine les plans arrts par
Hugues et le Comte. Quand le cong d'Hugues aurait pris fin, elle
habiterait encore un peu Menaudru o son mari passerait tous ses
jours disponibles. Il n'tait que vaguement question de son
installation  Besanon, dans un vieil htel espagnol dlabr et
superbe qu'y possdait son pre; mais cette demeure future lui
semblait si lointaine qu'elle n'y croyait gure.

Si de tels soins ne l'effleuraient pas, Aube voyait clairement
pour elle un lot de responsabilits et de devoirs. Elle
remerciait Dieu de le lui accorder. En cette minute, elle pensait
surtout et avec une conviction intense, presque surnaturelle,
qu'elle avait confess la veille toutes les fautes de sa vie et
qu'elle ne voulait plus pcher.

Cette nuit, le vent souffla et gmit, tournoyant  grand bruit
furieux ou plaintif autour de la chambre leve d'Auberte.

Et Auberte rva qu'elle s'en allait  la recherche du trsor de
Menaudru.

Il fallait qu'elle trouvt le lotus pour la rhabilitation de
Mlle Anne. Elle vit soudain Mlle Anne devant elle; les lvres
ples de la vieille demoiselle s'agitaient faiblement, mais elles
ne formulaient pas une prire, elles racontaient une lgende, la
lgende du trsor de Menaudru qu'une me toute blanche retrouvera
un jour en y perdant son bonheur. Aube l'coutait  peine, elle
avait tant de bonheur dans sa part, qu'elle en pouvait bien
risquer un peu. Elle ne croyait pas  la menace, elle voyait le
vieux sapin qui l'appelait de son murmure; cette fois, elle
comprenait bien son langage, il disait: Ici, ici le trsor... Il
faisait signe  Aube, il tendait l'une des ses branches comme un
bras pour montrer une place, et l'ombre de sa verdure traait 
terre ses signes compliqus qu'Aube essayait en vain de lire.

Aube s'veilla et se leva aussitt. Il tait de grand matin, mais
elle s'habilla pour sortir. Et, pour ne pas veiller Jeanne en
entrant dans sa chambre, elle remit la robe qu'elle avait porte
la veille, la belle, la lourde robe de velours fleurie d'argent.
Elle sortit par son petit escalier tournant, et se trouva sur
l'troite esplanade de gazon qui bordait Menaudru sous ses
fentres, du ct des contreforts. Elle regarda l'horizon de
montagnes, les alvoles ingales, dchiquetes, les cirques, le
grand amphithtre de Menaudru, l'immense gouffre d'ombre qu'elle
avait vu tant de fois le soleil emplir d'une brume verte, rousse
ou dore.

Le vent s'tait apais sans pluie, il faisait une aurore chaude
et clatante; mais elle pouvait distinguer les traces de
l'ouragan de cette nuit. L-bas, sur la route qu'elle suivrait
demain tout de blanc vtue pour aller  l'glise, un grand
peuplier  demi abattu s'inclinait en arc de triomphe; le vent
avait travaill pour Aube, il avait tendu cette magistrale
guirlande pour la fter.

Elle revint dans le jardin et se dirigea vers la chapelle.
Peut-tre voulait-elle revoir les ruines qui allaient disparatre
aujourd'hui mme, le rpit qu'elle avait obtenu tait  son
terme. Peut-tre voulait-elle s'assurer que son sapin n'avait pas
souffert de la tourmente; le sapin tait toujours debout et
immuable dans sa sombre gloire.

Aube constata de loin que, si le chteau dormait, la Maison tait
en pleine activit. Elle entra avec prcaution dans les ruines;
c'tait bien une visite d'adieu. Les travaux allaient s'achever,
on devait abattre les dernires pierres, condamner la crypte,
aplanir la surface de l'ancienne chapelle dont les dmolitions
combleraient la petite cour; on avait apport des montagnes de
sable et de terre pour servir au nivellement dfinitif. Aube
descendit dans la crypte. Elle n'avait plus de craintes
superstitieuses; ses croyances enfantines  moiti volontaires,
ces ombres puriles et aimes qui avaient peupl la torpeur
enchante de son adolescence, s'effaaient comme s'effacent et
meurent les nues quand le soleil se lve.

Elle avait atteint l'extrmit de la crypte; mais, au moment de
retourner sur ses pas, elle s'arrta et tressaillit. L'ombre du
sapin, glissant par le soupirail bris, s'allongeait sur le sol
comme dans le rve d'Auberte: et, comme dans son rve, il lui
faisait signe et lui montrait un chemin. Aube poussa la porte
qu'elle avait dcouverte cet hiver et russit, cette fois, 
l'ouvrir; elle entra dans la petite cour encaisse, encombre
d'herbes folles et que jonchaient les dbris de la chapelle. Le
soleil qui frappait fortement dans cet espace restreint, y crait
une temprature de serre. Des essaims de mouches d'or bruni
bourdonnaient dans l'air vibrant et limpide, et les lzards
couraient sous l'herbe chaude.

Aube suivit le sentier noir que lui traait l'ombre du sapin, et
arriva en quelques pas au pied de l'arbre; elle caressa l'norme
tronc rsineux, puis, cdant  un attrait, elle l'entoura de ses
bras et appuya son front contre lui. Un souffle froid comme une
respiration glace lui fit tourner la tte; autour d'elle, tout
tait chaleur, bruissements de vie et de lumire, d'o venait cet
air humide qui avait pass et qu'elle ne sentait dj plus? Elle
le sentit de nouveau et plus fort. En se penchant sur un
amoncellement de ronces vigoureuses comme des lianes, dans
l'angle form par les restes de la chapelle et le mur des Droy,
elle aspira une odeur de terre frachement remue et une odeur de
cave.

Elle vit que les racines du sapin plongeaient sous ces ronces
comme pour s'en aller bien loin fouiller le sol. Sans souci des
pines qui gratignaient ses mains, qui s'accrochaient, mchantes
et tenaces,  ses cheveux, elle travailla  faire une troue dans
ce rideau de vgtation exubrante; elle rencontra des pierres
rcemment boules, puis le vide noir et froid d'une cavit peu
profonde qui se creusait sous la terrasse des Droy et paraissait
sans communication avec la crypte ou la chapelle. Les racines du
sapin, en cherchant la bonne terre, avaient dsagrg un pan de
maonnerie invisible sous l'pais enchevtrement de broussailles.
Aube s'attacha des mains  une branche et se laissa glisser en
fermant les yeux. Un bruit de pierres roulantes lui rappela que
la chapelle tait branle par les rcents travaux; si Aube
allait tre ensevelie et mure l toute seule, pendant qu'au
chteau et  la Maison, on prparait ses noces?

Mon Dieu! qu'il faisait froid ici! Aprs l'atmosphre ensoleille
du dehors, c'tait une nuit funbre, un froid de tombe. Par les
interstices de la verdure qu'elle venait d'carter, filtra un
rayon de soleil, mince et fugitif, qui fit jaillir un clair
devant Aube et lui montra  ses pieds le lotus de Menaudru.

Oui, il tait l,  ses pieds. Dans le bref flamboiement du
soleil, elle en avait reconnu la barbare magnificence, les
pierres bleues transparentes qui formaient ses ptales et ses
longs pistils de diamant, clairs et lumineux comme des
tincelles. Le rayon dplac par un balancement du feuillage
tait dj envol, la phosphorescence bleue s'tait teinte. Aube
ramassa  ttons la sauvage amulette. Mais, dans le rduit
tnbreux, une autre clart entra, puis partit; puis il en revint
une autre et une autre encore, toutes phmres, incertaines, et
allumant partout o elles avaient pass de courtes flammes rouges
et blanches, des scintillements de pierres prcieuses. Aube pensa
qu'elle avait trouv le trsor. Sous le vol rapide, espac, de
ces clarts indcises, elle voyait tout l'amoncellement de joyaux
enterrs l depuis un sicle. Opales, diamants, topazes, rubis
taient jets autour d'elle ple-mle,  l'aventure. Aube avait
retrouv le trsor de Menaudru.

Cela ne l'tonnait pas outre mesure; sans bien s'en rendre
compte, elle s'y tait toujours un peu attendue, elle n'tait
qu' demi surprise d'treindre une portion miraculeuse de son
vieux rve. Seulement ses jambes dfaillirent; elle s'assit sur
une pierre et posa le lotus sur ses genoux. En attendant qu'elle
pt le contempler au grand jour, elle l'attacha  une chanette
rentre dans son corsage.

Son regard se tourna vers l'ouverture o la houle de feuilles,
agites par son passage, laissait encore glisser un peu de
lumire, elle vit une vote noircie de fume. Et elle crut
revivre toute la scne: le chteau assailli au moment o Mme de
Mareux s'chappait avec son intendant, la fuite perdue de la
dame pendant que le vieillard, avant de se faire tuer, jetait en
dsordre dans ce caveau les bijoux qu'il ne pouvait plus sauver.
Il avait essay de faire sauter la chapelle et peut-tre le
chteau, en allumant la poudre dont les traces noircissaient
encore la vote, et n'avait russi qu' faire crouler un mur qui
avait obstru l'accs de la cachette. Sur l'boulement de terre
ainsi provoqu, les premiers matres de la Maison avaient appuy
leur terrasse, et les choses seraient restes toujours ainsi si
le vieux sapin n'avait,  la longue, dplac les pierres de ses
racines altres et fait un passage pour Auberte.

Aube considra d'un oeil de reproche la fume de cette poudre
sacrilge qui avait voulu dtruire Menaudru.

Le rideau de verdure avait fini par s'immobiliser; entran par
son poids, il tait retomb, interceptant le jour, clotrant
Auberte. La jeune fille fit un mouvement pour se lever, toucher
du doigt les richesses fantastiques qu'elle n'avait fait que
deviner et entrevoir.

-- Prenez garde! dit la voix de Mme Droy tout prs d'elle.

Mais Mme Droy n'tait pas avec Aube, non plus que les enfants qui
lui rpondirent:

-- Oh! le mur est trs solide et nous ne tomberons pas.

Aube entendit sur sa tte des pas si rapprochs qu'elle percevait
le froissement des feuilles sches foules par les promeneurs.
Elle entendit des cris et des bats d'enfants qui s'loignaient
ou se rapprochaient, sans doute au hasard du jeu.

Stphanie et Mme Droy marchaient sur la terrasse, pendant que les
enfants s'amusaient autour d'elles et cueillaient des fleurs pour
la fte. Elles se parlaient sur un ton d'affection et de
tristesse.

Stphanie disait:

-- Je n'ai jamais t injuste pour Auberte. Vous avez eu raison
de vous attacher  elle. Je l'aime moi-mme. Elle est droite et
bonne comme une petite sainte.

La mre rpta avec douceur:

-- Oui, notre petite sainte, notre petite enfant... Que Dieu nous
la conserve!

-- Pardonnez-moi si je vous ai mal jugs tous, reprit Stphanie
avec effort. J'ai cru que Menaudru vous tentait. Mais j'ai
compris que vous n'aviez pu agir autrement pour le bonheur
d'Auberte.

Il y eut une pause pendant laquelle la nuit complte se fit dans
le rduit o Aube coutait sans trembler, le coeur mme immobile.
Les lueurs fuyantes, dans lesquelles elle avait vu des
pierreries, disparurent comme si les paroles qu'on prononait
l-haut les avaient teintes.

Stphanie continua:

-- J'ai compris que, par le concours fatal de quelques
circonstances, Aube avait lieu de se croire aime d'Hugues; elle
le croyait fermement, passionnment. Hugues tait libre; quand il
m'avait demande jadis, j'tais pauvre, je l'avais repouss pour
ne pas entraver son avenir. Aube s'tait attache  Hugues dans
sa confiance d'enfant: il ne pouvait lui rpondre non sans
l'outrager, la frapper d'un coup irrmdiable, exposer peut-tre
cette fragile vie. Et elle lui tait chre aussi, n'est-ce pas?
Alors, il a triomph de son orgueil pour qu'elle ft heureuse,
elle qui avait mis son bonheur en lui.

Mme Droy n'eut pas un mot pour protester, et Stphanie murmura
avec une sorte de ferveur:

-- Vous tes si bons, je suis fire de vous!

-- Et moi, Stphanie, je vous aurais voulue pour ma fille.

Les mots lui avaient chapp. Mais, dans sa fidlit  l'absente,
la mre dit aussitt d'un ton mlancolique et rsolu:

-- Nous aimons Auberte.

Elles s'taient loignes depuis longtemps; la terrasse tait
solitaire, les enfants continuaient plus loin leurs jeux, et Aube
restait  la mme place.

Elle y resta longtemps, et ce froid de cave qui rgnait ici
s'abattit comme une lourde chape de glace sur ses paules.

Le temps passa, le matin devait s'avancer; elle ne s'en aperut
point, pas plus que du froid qui la pntrait, incisif et
perfide, jusqu'aux moelles.

Elle fut veille  la fin par un bruit persistant, le choc des
outils que maniaient dans la chapelle plusieurs ouvriers arrivs
tardivement  l'ouvrage. Elle se leva.

Avant de quitter ce lieu o elle venait de subir son agonie, elle
essuya d'un geste machinal sa joue rigide, puis elle regarda sa
main comme si elle s'attendait  y voir du sang; mais elle
n'avait mme pas pleur des larmes.

Le soleil tait plus haut, l'air brlant dans la petite cour;
mais pour elle, dornavant, il faisait partout aussi froid que
dans le caveau qu'elle venait de quitter. Elle n'tait mme pas
effleure par toute cette ardeur de vie et elle reconnut, tout 
coup, sur ses lvres, le got de mort que le contact des lvres
de Zo y avait mis un jour.

Elle tait reste trop longtemps immobile dans cette humidit, le
froid l'avait pntre. Elle leva les yeux vers le sapin; elle
s'tait trompe en interprtant son langage, il avait dit sans
trve: Ici, ici, tu entendras le mot funbre de ton nigme...
Ici, ici, tu perdras ton bonheur.

Elle avait bien voulu donner un peu de ce bonheur aux autres;
mais pas cela... oh! Dieu savait bien qu'elle ne pouvait donner
cela. Elle dfaillait devant le renoncement dfinitif, tout son
tre se refusait au sacrifice suprme.

Il n'y avait personne dans la crypte, les hommes occups dehors
ne devinrent point Auberte dans cette ple apparition. Elle ne
les vit ni ne les entendit: elle ne pensa point  la besogne
qu'ils allaient achever en comblant la cour et l'entre du
caveau. Elle remonta dans sa chambre et, frissonnante, s'tendit
sur son lit.

L, Aube fit avec une sorte d'pret son examen de conscience.
Elle se rappela les incidents qu'elle avait, jusqu'ici,
volontairement laisss dans l'ombre, les larmes qu'elle avait vu
verser  Stphanie le premier jour de leur connaissance. Elle
avait voulu les oublier, n'en point chercher la vraie cause, ne
pas remarquer que Stphanie, qui pleurait secrtement aprs un
dpart d'Hugues, devenait rayonnante quand Hugues tait l.

Et Hugues... Oh! pour lui, pour ce qui le concernait, il n'y
avait mme pas  rflchir; le silence de sa mre tout  l'heure,
autant que le cri qu'on lui avait,  la fin, arrach tait le
plus formel aveu.

Et comme Auberte tait brave, que le sang des vieux Menaudru
coulait intact dans ses veines dlicates, elle pouvait tre dure
envers elle-mme quand l'honneur l'exigeait; elle se dit qu'elle
avait voulu pouser Hugues sans savoir si elle ne prenait pas le
bien d'une autre. C'tait une faute  laquelle on ne pouvait plus
rien, puisque, lgalement, Aube tait la femme d'Hugues et que la
plus hroque abngation ne pourrait entamer leur engagement, que
Dieu n'avait pourtant pas consacr. Mais, devant le malheur
d'Hugues, elle oubliait son amre honte pour fltrir ce qui avait
t sa faute et l'erreur aveugle de son coeur.

Elle s'tait affaisse toute vtue sur son lit, le manteau de
glace tait toujours sur elle, l'enveloppant, plus lourd, plus
accablant, appesantissant son esprit lui-mme. Elle fit un faible
effort pour ragir, pour penser, elle se sentit plus mal et
songea qu'elle allait peut-tre mourir.

Elle avait pris mortellement froid en cherchant le lotus de
Menaudru; et ce froid, oui, elle en tait sre, plus rien ne le
dissiperait. Le vide se faisait autour d'elle. Les autres,
Stphanie, Laurent, Gillette, mme sa mre et Hugues, reculaient
trs loin, lui devenaient comme trangers; elle n'avait dj plus
rien de commun avec eux, elle tait dj seule avec Dieu sur une
rive; tout ce qu'elle avait aim en ce monde restait sur l'autre.

Et l tait pourtant le dnouement, l'infaillible remde. Tout
lui avait paru si affreusement dur, si dsesprment perdu, et
voil que sa mort pouvait tout rparer, tout aplanir. Dieu venait
 son aide en la rappelant  lui.

Deux heures s'taient encore coules, mais on croyait Aube
endormie et l'on vitait l'approche de sa chambre pour mieux
respecter ce repos.

Quand on entra,  la fin, Aube n'avait plus bien ses sens; elle
s'aperut cependant qu'on l'entourait, il y avait dans sa chambre
des chuchotements, des alles et venues de figures consternes
dont elle reconnaissait  peine les traits, et qui lui
paraissaient d'un monde auquel elle n'appartenait plus.

Il y eut aussi une longue visite du docteur qui ne lui recommanda
mme pas de ne point se pmer, jugeant sans doute la chose au-del
de son pouvoir.

On parlait tout bas de congestion pulmonaire, mais on ne pouvait
s'empcher de croire qu'il y avait eu en elle une dtente de ses
forces, une soudaine et invincible lassitude de vivre.

On murmurait aussi le mot de foudroyant: la foudre tait peut-tre
tombe; en tout cas, l'orage tait fini et Aube entrait en
pleine paix.

Elle allait donc vraiment mourir et elle en tait heureuse:
c'tait un dnouement facile en regard de la crainte qui l'avait
hante. Depuis que son coeur s'tait tourn tout entier vers
Dieu, elle le sentait pour la premire fois rempli. Une quitude
sereine descendait sur elle; elle n'tait pas heureuse d'un
bonheur forc, fait d'anantissement moral et d'orgueil, mais
elle avait une grande joie, parfaite et solennelle, joie du repos
conquis, de la bataille gagne, de la tche acheve avant la
chaleur du jour.

Dieu ne lui avait jamais destin une longue vie, c'tait pour
cela que chacun s'tait appliqu  la lui rendre douce. Et elle
pensait qu'il lui tait bon de laisser du bonheur derrire elle,
de le lguer aux autres sans compter,  pleines mains.

Quand ses proches, ses amis vinrent lui dire adieu, elle ne put
que balbutier peu de mots; elle les regarda de ses yeux tendres
qui avaient vu le lotus de Menaudru et en gardaient le mystre.
Elle demanda que tout ce qu'elle possdait allt  son frre et
qu'il et le chteau tout de suite pour le partager avec
Gillette.

-- Tout de suite, tout de suite, dit-elle de son air triste et
aimant: il ne faut pas attendre pour tre heureux.

Et Gillette pensa, dans la dsolation brlante de ses larmes, que
c'tait l sa punition d'avoir envi le chteau d'Auberte.

Oui, Laurent et Gillette  Menaudru, Hugues et Stphanie 
Gourville un peu plus tard, quand ils pourraient penser  elle
comme  une chre petite soeur qu'ils auraient perdue et
regrette ensemble. Oh! que leur bonheur futur lui tait doux et
prcieux, qu'elle tait donc heureuse pour eux et pour elle... De
mme que, dans son grand coeur, dans son anglique charit, Aube
avait eu le courage d'chapper  son rve, d'entrer rsolument
dans la vie relle, de se donner en donnant ce qui lui
appartenait, elle put encore,  cette heure, renoncer  son
bonheur humain dans un lan volontaire.

Elle voyait son chteau non pas ferm, condamn, dsert, mourant
de sa mort  elle comme elle l'avait nagure souhait, mais
embelli, ressuscit, plein de jeunesse et de joie.

Elle reconnut Mlle Anne qu'elle avait rclame et qui s'tait
rendue  son appel. Elle lui dit seulement: Moi aussi, je suis
heureuse...

Elle put encore dire aux autres que Mlle Anne tait son amie et
qu'elle demandait qu'on l'aimt et qu'on l'entourt toujours en
souvenir d'elle.

Aube voulut dire: le lotus est retrouv... mais la voix lui
manqua. Elle chercha le lotus pour le leur tendre, mais elle ne
le trouva point: elle n'avait plus sa fleur mystique, lumineuse.
La monture, dvore de rouille, avait-elle cd et, sous les
doigts inconscients d'Aube, les saphirs s'taient-ils grens,
les ptales de pierreries s'effeuillant comme la corolle fane
d'une vraie fleur? Ou bien Aube s'tait-elle abuse,
l'ensorcelant rayon de soleil lui avait-il fait voir ce qui
n'existait pas? Alors, quel caillou brillant, quelle feuille
morte, quel fragment de branche sche ou de vitraux briss
avait-elle pris pour l'antique joyau royal?

Aube se rappela vaguement qu'elle avait quelque chose  rvler,
mais ne dfinit point que c'tait la place du trsor. Et tout
cela lui paraissait si indiffrent, si lointain. Elle reut une
nouvelle absolution de ses fautes, le vieux cur, qu'on avait
rappel en hte, sanctionna tout en larmes son mariage au nom de
Dieu et de l'Eglise.

Puis ses amis, son mari, sa mre, la laissant un peu, se
retirrent dans le petit salon qui touchait  sa chambre; ils la
voyaient encore par la porte ouverte, mais ils savaient qu'elle
ne les voyait plus.

Mme de Menaudru disait, dans une sorte de calme dlire:

-- Elle vivait, la voil morte. Qu'est-ce qui l'a tue?

Elle les regardait tous avidement, interrogeant leur visage pour
y lire qui avait tu Aube, qui avait fait entrer le fer dans son
me. Mais personne ne savait, personne n'tait coupable, Hugues
Droy moins que les autres.

Elle se mourait, la petite princesse de Menaudru, sous ses vieux
arbres  l'ombre touffante, sous son vieux toit crasant, et,
comme elle n'avait jamais eu qu'une parcelle de vie, elle mourait
sans secousse, comme elle avait vcu, trs douce et silencieuse,
trs digne: elle retournait au sommeil enchant d'o elle tait
si peu sortie.

Les siens voyaient dcliner cette jeune Aube dlicieuse, un peu
mlancolique et languissante, qui les avait rjouis dans sa
pleur et que ne devait point suivre le jour.

L'histoire terrestre d'Auberte allait se clore, une histoire
fconde; si courte qu'elle et t, elle laisserait une semence
imprissable. Aube avait accompli sa tche, tenu sa place, son
oeuvre serait durable parce qu'elle avait voulu le bien
par-dessus tout et, de toutes ses forces, l'avait accompli. L'on ne
pourrait mconnatre les leons de l'tre bon et tendre qui avait
cherch sa voie dans l'amour et le sacrifice.

Vers le soir, il y eut  Menaudru un branlement dont le
contre-coup arriva jusqu' la chambre d'Auberte. Les hommes, qu'on
n'avait pas dcommands dans le funbre dsarroi du chteau,
avaient poursuivi leur ouvrage dans la chapelle; sous l'attaque
des pics et des pioches, les restes branlants du petit difice
s'taient brusquement crouls, dracinant et entranant le grand
sapin qui gmit, oscilla et s'abattit, bris. Les dmolitions
comblrent d'elles-mmes la petite cour, murant ainsi pour
jusqu' la consommation des sicles, le caveau et le trsor, s'il
existait, si les yeux blouis d'Auberte ne l'avaient pas due --
ou jusqu' ce qu'une autre Auberte et le coeur assez pur, les
yeux assez pleins d'innocence pour retrouver le trsor au prix de
son  bonheur.

Dans le tronc du vieux sapin, on allait tailler  coups de hache
la dernire demeure d'Auberte. Il saignerait sa rsine, il
pleurerait sa sve... Dans le coeur encore vivant du vieux sapin,
parmi ses branches fraches et odorantes, on coucherait Auberte
pour son grand sommeil. C'est ainsi qu'elle passerait sous l'arc
de triomphe que lui avaient fait les peupliers et que, porte par
Gdon et ses fils, elle s'en irait  l'glise pare de saules,
de sapins et de roses.

Sous les roses, les sapins et les saules, elle reposerait  la
place o elle s'tait souvent assise pour rver, pendant que,
l-haut, Menaudru s'panouirait d'une nouvelle vie; que Mlle Anne,
chrie par Zo, vieillirait entoure ainsi qu'Aube l'avait voulu;
pendant que M. et Mme de Menaudru poursuivraient  travers le
monde une course lente, errante,  la recherche de la sant et de
l'oubli, le Comte toujours impntrable, Mme de Menaudru le coeur
arrach, l'me absente, engourdie et ne souffrant plus  force
d'avoir souffert, mais les yeux tourns vers le but cleste
qu'Aube avait atteint, suivant avec une foi sans borne le chemin
trac par deux petits pieds las, qui n'avaient pas march
longtemps et qui avaient saign sur la route.

... Ceux qui s'taient rjouis de sonner tout ce jour pour le
mariage d'Aube, sonnrent pour sa mort; ils se relayrent pour
qu'elle st au moins qu'on pensait  elle.

La voix des cloches tait la voix confondue de tous ceux qu'elle
avait assists, et elle l'entendit peut-tre encore quand elle
n'entendait plus rien. D'heure en heure, ces vibrations qu'elle
avait aimes lui envoyrent de loin un salut et un adieu. Et si
rapide avait t le malheur, que bien des gens prirent pour un
salut  l'pouse ce qui tait l'adieu  la jeune morte.

Cependant, Aube s'en allait comme sur une eau infinie et
majestueuse, sans remous et sans lames; son me errait peut-tre
dans ces paysages de rve qu'elle avait peints, puis dchirs,
elle parcourait des routes imprcises, bordes de corolles
gantes, baignes d'ombre verte et de jour couleur de miel.

Toute cette nuit scintillante, presque blanche d'toiles, dans sa
chambre arienne qui dominait le grand gouffre bleutre, vaporeux
des valles, elle mourut peu  peu, s'endormit berce par la
douceur de son ancien rve qui devenait pour elle une vrit
ternelle et bienheureuse.

Elle mourut  l'heure du matin o l'aube s'vanouit dans la
grande lumire du jour.



FIN



IMPRIMERIE BUSSIERE. -- SAINT-AMAND (CHER)





Erreurs typographiques corriges silencieusement:


Chapitre 1: tait abandonn depuis remplac par tait abandonne
depuis

Chapitre 1: de plein-pied remplac par de plain-pied

Chapitre 1: le commun des mortels appelaient remplac par le
commun des mortels appelait

Chapitre 1: le jeune, frre sur remplac par le jeune frre, sur

Chapitre 1: nos grands parents remplac par nos grands-parents

Chapitre 1: demandez-le leur remplac par demandez-le-leur

Chapitre 1: =percer sur le champ= remplac par =percer sur-le-champ=

Chapitre 3: =-- Quel enfantillage= remplac par =Quel enfantillage=

Chapitre 5: =Donnez-la moi= remplac par =Donnez-la-moi=

Chapitre 6: =Jaux veux bien= remplac par =Jaux veut bien=

Chapitre 7: =tient toujours en chasse= remplac par =taient
toujours en chasse=

Chapitre 9: =Dites-le moi= remplac par =Dites-le-moi=

Chapitre 10: =tau pa rles deux paules= remplac par =tau par
les deux paules=

Chapitre 11: =je n'en prendri= remplac par =je n'en prendrai=

Chapitre 11: =colosse russit= remplac par =colosse russt=

Chapitre 11: =bchait= remplac par =bchait=

Chapitre 12: =remmaillotta= remplac par =remmaillota=

Chapitre 12: =ses dernires semaines= remplac par =ces
dernires semaines=

Chapitre 12: =blmis= remplac par =blmis=

Chapitre 14: =ou je vous donnerai= remplac par =o je vous donnerai=

Chapitre 15: =ellesd evaient se dire= remplac par =elles
devaient se dire=

Chapitre 15: =vous me faitez mal= remplac par =vous me faites mal=

Chapitre 16: =des cheveaux doux= remplac par =des chevaux doux=

Chapitre 16: =dpouille de la verdure= remplac par =dpouill
de la verdure=

Chapitre 16: =laisait parler= remplac par =laissait parler=

Chapitre 16: =intercalla= remplac par =intercala=

Chapitre 16: =ps ma faute= remplac par =pas ma faute=

Chapitre 16: =a ne es a pas plus= remplac par =a ne les a pas plus=

Chapitre 17: =lourde chappe de glace= remplac par =lourde chape
de glace=

Chapitre 17: =par dessus tout= remplac par =par-dessus tout=










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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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