Project Gutenberg's Les Contemporains, 6me Srie, by Jules Lematre

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Title: Les Contemporains, 6me Srie
       tudes et Portraits Littraires

Author: Jules Lematre

Release Date: March 9, 2009 [EBook #28286]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 6ME SRIE ***




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               NOUVELLE BIBLIOTHQUE LITTRAIRE

                       JULES LEMATRE

                  DE L'ACADMIE FRANAISE



                     LES CONTEMPORAINS

              TUDES ET PORTRAITS LITTRAIRES

                       SIXIME SRIE




                 Louis VEUILLOT--LAMARTINE
         Influence rcente des littratures du Nord
                        Figurines
                    Guy de MAUPASSANT
                     Anatole FRANCE




                          PARIS
              LECNE, OUDIN ET Cie, DITEURS
                   15, RUE DE CLUNY, 15

                          1896
   Tout droit de traduction et de reproduction rserv




DU MME AUTEUR

=EN VENTE=

  =Les Mdaillons=, posies, 1 vol. in-12 br. (Lemerre)             =3=

  =Petites Orientales=, posies, 1 vol. in-12 br. (Lemerre)         =3=

  =La Comdie aprs Molire et le Thtre de Dancourt=, 1 vol. in-12 br.
  (Hachette et Cie)                                               =3 50=

  =Les Contemporains:= _tudes et portraits littraires._ CINQ SRIES.
  Chaque srie forme un vol. in-18 jsus, br.                     =3 50=
  _Ouvrage couronn par
  l'Acadmie franaise._ Chaque volume se vend sparment (Lecne, Oudin
  et Cie)

  =Impressions de thtre.= HUIT SRIES. Chaque srie forme un vol. in-18
  jsus, br.                                                      =3 50=
  Chaque volume se vend sparment (Lecne, Oudin et Cie)

  =Corneille et la Potique d'Aristote.= Une brochure in-18 jsus (Lecne,
  Oudin et Cie)                                                   =1 50=

  =Srnus=, _Histoire d'un martyr_, 1 vol. in-12 br. (Lemerre)   =3 50=

  =Myrrha=, _vierge et martyre_, 1 vol. in-18 jsus, dition br. (Lecne,
  Oudin et Cie)                                                   =3 50=

  =Dix Contes=, 1 superbe volume grand in-8{o} jsus, illustr par
  Luc-Olivier Merson, Georges Clairin, Lucas, Cornillier, Lovy,
  couverture artistique dessine par Grasset, dition de grand luxe sur
  vlin, broch                                                     =8=
  Reliure percaline, plaque spciale, tranches dores
  (Lecne, Oudin et Cie)                                           =12=

  =Les Rois=, roman (Calmann-Lvy)                                =3 50=

  =Rvolte=, comdie en quatre actes (Calmann-Lvy)                =2=

  =Le dput Leveau=, comdie en quatre actes (Calmann-Lvy)        =2=

  =Mariage blanc=, drame en trois actes (Calmann-Lvy)              =2=

  =Flipote=, comdie en trois actes (Calmann-Lvy)                  =2=

  =Les Rois=, drame en cinq actes (Calmann-Lvy)                    =2=

  =L'ge difficile=, comdie en trois actes (Calmann-Lvy)          =2=

  =Le Pardon=, comdie en trois actes (Calmann-Lvy)                =2=




EN GUISE DE PRFACE


Il y a, dans une Revue illustre, un crivain que je respecte et que
j'admire infiniment. Depuis quelque temps, il ne peut plus crire une
page sans marquer son ddain et son antipathie pour ce qu'il appelle la
littrature et la critique personnelles. (Au fait, est-ce que ce ne
serait pas de la littrature personnelle, l'expression si frquente et
si vhmente de cette antipathie?) Il traite avec moquerie les critiques
qui parlent trop d'eux-mmes, et qui  cause de cela ne seront jamais
que de jeunes critiques. Et, par malheur, comme il est grand
dialecticien, il appuie ce sentiment d'excellentes raisons. Et chaque
fois, bien qu'il n'ait peut-tre nullement pens  moi, je prends cela
pour moi, je m'humilie, je rentre en moi-mme... afin d'apprendre  en
sortir, ou  faire semblant.

(Et, chose admirable, je n'ai jamais tant parl de moi que depuis qu'on
me le reproche, justement parce que je veux m'en dfendre.)

Oui, je songe quelquefois  me corriger. Il me semble que cela ne serait
pas trs difficile. Je vous assure que je pourrais, comme un autre,
juger par principes et non par impressions. On me traite d'esprit
ondoyant. Je serais fixe si je le voulais; je serais capable de juger
les oeuvres, au lieu d'analyser l'impression que j'en reois; je serais
capable d'appuyer mes jugements sur des principes gnraux d'esthtique;
bref, de faire de la critique peut-tre mdiocre, mais qui serait bien
de la critique...

Seulement alors, je ne serais plus sincre. Je dirais des choses dont je
ne serais pas sr. Au lieu que je suis sr de mes impressions. Je ne
sais, en somme, que me dcrire moi-mme dans mon contact avec les
oeuvres qui me sont soumises. Cela peut se faire sans indiscrtion ni
fatuit, car il y a une partie de notre moi,  chacun de nous, qui
peut intresser tout le monde. Ce n'est pas de la critique? Alors c'est
autre chose: je ne tiens pas du tout au nom de ce que je fais.

                                        (4 novembre 1889.)

       *       *       *       *       *

... M. Brunetire est incapable, ce semble, de considrer une oeuvre,
quelle qu'elle soit, grande ou petite, sinon dans ses rapports avec un
groupe d'autres oeuvres, dont la relation avec d'autres groupes, 
travers le temps et l'espace, lui apparat immdiatement; et ainsi de
suite. Toute une philosophie de l'histoire littraire et,  la fois,
toute une esthtique et toute une thique sont visiblement impliques
dans les moindres de ses jugements. Don merveilleux! Tandis qu'il lit un
livre, il pense, pourrait-on dire,  tous les livres qui ont t crits
depuis le commencement du monde. Il ne touche rien qu'il ne le classe,
et pour l'ternit. J'admire de bon coeur la majest d'une telle
critique. Si tel de ses jugements particuliers parat troit, comme on
dit, ce n'est que par une illusion ou un abus de mots: car toute une
conception de l'esprit humain et de la destine humaine tient dans
l'ampleur sous-entendue de ses considrants. Oui, cela est beau. Mais en
voici le rachat. Quelle tristesse ce doit tre de ne plus pouvoir ouvrir
un livre sans se souvenir de tous les autres et sans l'y comparer!
Juger toujours, c'est peut-tre ne jamais jouir. Je ne serais pas tonn
que M. Brunetire ft devenu rellement incapable de lire pour son
plaisir. Il craindrait d'tre dupe, il croirait mme commettre un
pch. L est notre revanche  nous. Cela nous est gal de nous tromper
en aimant ce qui nous plat ou nous amuse, et d'avoir  sourire demain
de nos admirations d'aujourd'hui. Consentant au plaisir, nous consentons
 l'erreur. Mais d'abord nos erreurs sont sans consquence; elles ne
sont pas lies entre elles; elles ne portent que sur des cas
particuliers: au lieu que si, d'aventure, M. Brunetire se trompait, ce
serait effroyable; car, outre que son erreur aurait t sans plaisir,
elle serait sans recours ni remde; elle serait totale et irrparable;
ce serait un croulement de tout lui-mme. Or, il ne se trompe point,
sans doute: mais enfin qui le jurerait?--Et ne dites pas non plus que la
critique personnelle, la critique impressionniste, la critique
voluptueuse, comme vous voudrez l'appeler, est bien pauvre vraiment et
bien mesquine compare  l'autre critique,  celle qui fait entrer le
ressouvenir des sicles dans chacune de ses apprciations. Lire un livre
pour en jouir, ce n'est pas le lire pour oublier le reste, mais c'est
laisser ce reste s'voquer librement en nous, au hasard charmant de la
mmoire; ce n'est pas couper une oeuvre de ses rapports avec le
demeurant de la production humaine, mais c'est accueillir avec
bienveillance tous ces rapports, n'en point choisir et presser un aux
dpens des autres, respecter le charme propre du livre que l'on tient et
lui permettre d'agir en nous... Et comme, au bout du compte, ce qui
constitue ce charme, ce sont toujours des rminiscences de choses
senties et que nous _reconnaissons_; comme notre sensibilit est un
grand mystre, que nous ne sommes sensibles que parce que nous sommes au
milieu du temps et de l'espace, et que l'origine de chacune de nos
impressions se perd dans l'infini des causes et dans le plus
impntrable pass, on peut dire que l'univers nous est aussi prsent
dans nos naves lectures qu'il l'est au critique-juge dans ses dfiantes
enqutes.

                                        (12 septembre 1892.)

       *       *       *       *       *

... Il est, pour le moins, deux faons d'entendre la critique des
oeuvres littraires.

Dans le premier cas, on cherche si l'oeuvre est conforme aux lois
provisoirement ncessaires du genre auquel elle appartient, ou
simplement aux exigences ou habitudes de l'esprit et du got latins, et,
d'autres fois, si elle est conforme aux intrts de la moralit publique
et de la conservation sociale. Ou bien, quand l'oeuvre est d'importance
et qu'on veut lever ses vues, on s'efforce de la situer
historiquement dans une srie de productions crites; ou bien, on
recherche quel moment elle marque dans le dveloppement, la
dgnrescence ou la transformation d'un genre,--les genres littraires
tant considrs comme un je ne sais quoi de vivant et d'organique, qui
existerait indpendamment des oeuvres particulires et des cerveaux o
elles ont t conues... Cette critique-l, qui n'est qu'une idologie,
exclut presque entirement la volupt qui nat du contact plein, naf,
et comme abandonn, avec l'oeuvre d'art. Elle nous demande, en outre, de
continuels actes de foi. Et elle suppose, chez ceux qui la pratiquent,
une grande superbe intellectuelle, une extrme surveillance de soi, et
comme une terreur de jouir d'autre chose que des dmarches, jeux et
prouesses dialectiques de son propre esprit. On m'a rapport que
l'crivain incroyablement vivace et imptueux qui reprsente chez nous
cette cole critique disait un jour  un confrre suspect d'indolence,
d'ingnuit et d'picurisme littraire: Vous louez toujours ce qui
vous plat. Moi, jamais. Dur renoncement apparent!... J'ajoute que
cette critique asctique et raisonneuse, difficile  exercer
suprieurement, est de ces emplois qui supportent le mieux une
mdiocrit honorable.

L'autre critique consiste  dfinir et expliquer les impressions que
nous recevons des oeuvres d'art. Elle est modeste; toutefois, ne la
croyez pas forcment insignifiante. Les raisons qu'on donne d'une
impression particulire impliquent toujours des ides gnrales. On ne
la peut motiver sans motiver  la fois tout un ordre d'impressions
analogues. Et, sans doute, le critique impressionniste semble ne
dcrire que sa propre sensibilit, physique, intellectuelle et morale,
dans son contact avec l'oeuvre  dfinir; mais, en ralit, il se trouve
tre l'interprte de toutes les sensibilits pareilles  la sienne. Et
ainsi il n'y a pas de critique individualiste. Celle qu'on appelle
ainsi, au lieu de classer les ouvrages, classe les lecteurs (ou les
auditeurs). Mais ne voyez-vous pas que classer ceux-ci, c'est, au bout
du compte, distribuer en groupes et juger ceux-l, et qu'ainsi la
critique subjective arrive finalement au mme but que l'objective, par
une voie plus humble, plus couverte et peut-tre moins aventureuse,
puisqu'on est beaucoup moins sr de ses jugements que de ses
impressions?

                                        (23 janvier 1893.)




LES CONTEMPORAINS




LOUIS VEUILLOT


I

J'ai dessein de reprendre et de poursuivre cette srie des
_Contemporains_, interrompue pendant cinq ou six ans par des besognes 
la fois plus ambitieuses et, au fond, plus frivoles. Car c'est sans
doute encore la forme de la critique qui,  propos des personnes
originales de notre temps ou des autres sicles, permet le mieux
d'exprimer ce qu'on croit avoir, touchant les objets les plus
intressants et mme les plus grands, d'ides gnrales et de sentiments
significatifs.

Vous me demanderez peut-tre pourquoi j'ai choisi, cette fois, Louis
Veuillot. J'ai, en effet, un peu peur que toutes vos lumires sur lui ne
se bornent  savoir qu'il fut un grand journaliste, le plus violent, le
plus loquent et le plus spirituel des ultramontains, et qu'il a
laiss une page curieuse sur Thrsa. Je pourrais vous rpondre
simplement que je continue  me laisser apporter mes sujets par le
hasard de mes curiosits ou de mes souvenirs... (Hlas! je sens que je
glisse encore dans cette critique personnelle qu'on m'a tant
reproche; mais qu'y faire?) Donc, les premiers volumes que j'ai reus
comme livres de prix, c'tait _Rome et Lorette_ et les _Plerinages de
Suisse_; et ainsi j'eus de bonne heure ce pli de considrer Veuillot
comme un grand homme. Enfant et adolescent, j'ai frquent des curs de
campagne qui ne juraient que par lui, et pour qui le rdacteur en chef
de l'_Univers_ tait le Judas Macchabe de notre ge. Et, comme ils
l'aimaient et l'admiraient un peu en cachette de leur vque, ce culte
qu'ils me faisaient partager avait pour moi l'attrait de quelque chose
de vaguement dfendu; et le Macchabe catholique m'apparaissait avec le
prestige d'un hros rfractaire, d'un _outlaw_, suspect aux puissances
tablies. Innocente perversit! J'avais pour Veuillot d'autant plus de
considration que je savais qu'il tait redoutable  Mgr Dupanloup,
lequel m'avait confirm. Ces impressions-l ne s'oublient point.

Mais au reste Louis Veuillot nous est tout  coup redevenu actuel.
Nagure deux des plus anciens rdacteurs de l'_Univers_ se retiraient du
journal, ne pouvant prendre sur eux de conformer dsormais leur
conduite politique aux instructions du pape Lon XIII. Ces instructions,
M. Eugne Veuillot les avait pleinement acceptes. Je me demandai alors:
Qu'et fait Louis Veuillot? Et quelle serait aujourd'hui son attitude?
Et c'est ainsi que je fus amen  mieux connatre son oeuvre, que je
n'avais jusque-l qu'effleure.

Cette oeuvre est considrable: cinquante volumes presque tous fort
compacts,--sans compter les articles non recueillis et qui, je pense,
formeraient une masse au moins gale d'imprim. De tout cela, je crois
avoir explor et retenu l'essentiel. Ce qui est sr, c'est que j'ai
rarement vu plus immense labeur, ni plus rigoureuse unit d'esprit et de
doctrine dans des occasions plus varies, ni plus riche et plus robuste
temprament d'crivain. Et je l'ai aim davantage,  mesure que j'ai
compris quelle rare et forte et originale espce de chrtien il avait
t.

Mais, pour me retrouver dans cette surabondance de documents, je suis
bien forc de recourir  l'artifice des divisions et d'tudier tour 
tour, dans Louis Veuillot, bien qu'en ralit ils s'y confondent (aussi
m'arrivera-t-il sans doute de les mler un peu), l'homme, le catholique
et l'artiste.


II

Il tait du peuple, du tout petit peuple; n  Boynes, dans le Gtinais,
d'une mre bourguignonne. Son pre tait ouvrier tonnelier et ne savait
pas lire. Louis Veuillot connut, dans son enfance, la vie humble,
troite, indigente. Comme beaucoup d'artisans de la campagne, ses
parents furent contraints par la misre de venir chercher un refuge 
Paris. Louis s'leva tout seul. colier de la mutuelle, puis
saute-ruisseau, sans nulle ducation religieuse (il fit sa premire
communion comme la font les gamins de Paris, et ses parents taient de
braves gens qui n'allaient pas  la messe), il se forma principalement
dans la rue et dans les cabinets de lecture, au hasard. Il fut un
_autodidacte_, comme quelques-uns des plus originaux esprits de ce
temps. Il tait sensible et fier, frmissant aux injustices, prt  la
rvolte. Dans mon enfance, dit-il (1re prface des _Libres Penseurs_),
quand certain patron de mon pre venait lui intimer durement ses ordres,
mon coeur bondissait, j'prouvais un frntique dsir d'craser cet
insolent. Je me disais: Qui l'a fait matre et mon pre esclave? mon
pre qui est bon, brave et fort, et qui n'a fait de tort  personne;
tandis que celui-ci est chtif, mchant, larron et de mauvaises moeurs.
Mon pre et cet homme, c'tait tout ce que je voyais de la socit.
Rappelez-vous cette note.

Cependant, le don d'crire tait dans ce gavroche. Aprs la rvolution
de 1830, n'ayant pas encore vingt ans, il est journaliste  Rouen, puis,
 Prigueux, rdacteur en chef d'un journal ministriel. Il y dfendait
le gouvernement du juste-milieu et y servait la bourgeoisie qu'il
hassait instinctivement. Mais il fallait vivre. Sans aucune
prparation, je devins journaliste. Je me trouvai de la Rsistance:
j'aurais t tout aussi volontiers du Mouvement, et mme plus
volontiers.

C'est lui le petit journaliste vivace, le gamin hardi et gnreux dont
il nous fait le portrait dans son roman de l'_Honnte Femme_. 
vingt-quatre ans, pour avoir vu de prs la basse cuisine politique, la
sottise et la vanit des gens en place, l'gosme et l'hypocrisie de
ceux qui formaient alors le pays lgal, il commenait  connatre les
hommes, et il les mprisait parfaitement. Mais sa jeune misanthropie
tait allgre et gotait dj ces joies de la bataille, dont jamais il
ne sut se dfendre. Quel plaisir de dauber sur ce troupeau de farceurs
illustres et vnrs! Croirait-on,  les voir couverts de cheveux
blancs, de croix d'honneur, de lunettes d'or, de toges et d'habits
brods, fiers, bien nourris, matres de cette socit qu'ils grugent...
croirait-on que leurs calculs sont drangs, que leur sommeil est
troubl par le bruit du fouet dont ils ont eux-mmes arm un pauvre
petit diable sans nom, sans fortune et sans talent!... Grosses outres
gonfles de fourberie et d'usure, je saurai tirer de vous quelque chose
qui pourra suppler au remords!

Il rougissait d'tre un bourgeois pay par des bourgeois: il se
souvenait avec amertume de cet infortun peuple de ses frres qu'il
avait quitt lchement. (Je cite beaucoup, car il est trs important de
bien connatre le point d'o Veuillot est parti.) L, continuait-il,
j'ai mon pre qu'on a us comme une bte de somme, et ma mre courbe
sous le chagrin... Le hasard a voulu qu'un rayon de soleil rchaufft
leurs derniers jours. Je pouvais aussi bien n'tre qu'un infirme de plus
dans le grabat o la faim nous aurait dvors... Ah! j'ai fait une
action honteuse quand j'ai vendu ma voix aux artisans des misres
publiques,  ceux qui vivent des sueurs populaires et ne se soucient pas
de remdier aux tortures que leur gosme enfante et perptue! Allez
chez ces manufacturiers dont je suis ici l'organe: vous verrez dans
leurs ateliers ce qu'on y fait de la chair humaine. Si mon pre pouvait
comprendre sa situation, il refuserait le pain dont je le nourris; mieux
vaudrait pour moi n'avoir ajout qu'un cri de haine, un gmissement 
cette plainte ternelle que n'coutent ni la terre ni les cieux. Et le
petit journaliste ajoutait: Ces penses me jettent dans une espce de
dlire. Et ailleurs, pour se dbarbouiller des bourgeois, il se
retourne vers le peuple, que nul n'a aim plus constamment que lui; il
croit dcouvrir chez les paysans un fonds d'ides saines et gnreuses,
le robuste instinct de la justice, de violentes antipathies contre les
mensonges du libralisme, une vague attente de vengeance humaine ou
divine contre tous ces petits oppresseurs qui les trompent, les
tyrannisent et les humilient. Et il les appelle contre les messieurs,
comme autrefois l'glise, effraye des crimes de la civilisation, se
tournait avec une sorte d'esprance vers les barbares.

Or, parmi toutes ces imprcations, le petit journaliste n'tait pas
content de lui. Il menait exactement la vie qu'il reprochera plus tard
avec tant d'pret  beaucoup d' honntes gens de ses contemporains.
Sans tre fort dbauch, il n'tait point chaste. Sans tre formellement
impie (ds cette poque il parat avoir t assez retenu dans ses
discours touchant les choses de la religion), il tait incroyant, et
n'avait pas mis les pieds dans une glise depuis sa premire communion.
Mais du moins il n'tait nullement fier de son tat moral, et il
souffrait de ne savoir o il allait. Il tait inquiet, avec d'tranges
accs de sensibilit. Son ironie ne lui tait souvent qu'un masque ou
une attitude. ... Au sortir d'une conversation o j'aurai, par l'excs
de mes ddains, tonn des mes teintes, j'irai dvorer en pleurant
quelque puril rcit d'amour... Un son de voix, un regard, me jettent
dans des chimres de tendresse et de mlancolie d'o je ne puis plus
sortir. Je ne sais rien  quoi ne morde cette rage d'aimer. L'autre
jour, en lisant Plutarque, j'tais pris de Cloptre. Jugez par l du
reste.

Si je ne me trompe, Veuillot  vingt-quatre ans tait, ou peu s'en faut
(car tout recommence), dans la disposition d'me de ces jeunes gens
d'aujourd'hui qui sont inquiets de Dieu et de l'humanit et qui
cherchent  la fois la vrit religieuse et la solution des questions
sociales,-- cette diffrence prs que ces jeunes hommes dont je parle
sont beaucoup plus instruits que ne l'tait alors Veuillot, qu'ils
connaissent les philosophes, qu'ils sont surveills et arrts, aprs
tout, par leur propre esprit critique, et qu'il est  craindre que leur
raison trop exerce ne leur permette jamais de faire ce saut dans le
gouffre, qui est peut-tre le saut dans la lumire.

 ce moment o le petit journaliste dfendait  Prigueux le
gouvernement des satisfaits, tout en songeant  part lui qu'il faisait
peut-tre une besogne honteuse,--s'il avait rencontr sur son chemin
quelque thoricien du socialisme, imposant par sa foi, ardent de
langage, austre de moeurs et sacerdotal d'allures, comme il s'en est
trouv, il n'est pas draisonnable de supposer qu'il et suivi cet
aptre en lui disant: C'est vous la vrit et la vie. Il y avait
certes, dans Veuillot, de quoi fournir une carrire admirable de
rvolt. Comme il tait courageux et batailleur, il n'et pas manqu une
barricade et et fait de la prison autant qu'aucun autre. Il et
compos de merveilleux vangiles de l'avenir tout bouillonnants de la
plus redoutable loquence et pntrs de la plus tendre posie. On le
citerait aujourd'hui avec les Leroux, les Proudhon, les Lamennais, et il
serait le plus grand crivain de la rvolution sociale.

Ou bien, simplement, les tourments sacrs de sa jeunesse se seraient peu
 peu apaiss. Et alors il et t un honnte homme suivant le monde, un
vague libral rsign  un ordre social o sa place n'et point t
mauvaise. Il n'et t, enfin, qu'un littrateur de premier ordre. Il
et pu donner encore plus largement carrire  son esprit d'ironie et de
drision, car il et eu moins de choses  respecter; il et crit
d'excellents romans satiriques et ralistes; il et, fort aisment, mis
Edmond About et quelques autres dans sa poche; il aurait t
acadmicien; il aurait men une vie commode; il n'aurait eu, en fait
d'ennemis, que sa portion congrue; tout le monde saurait aujourd'hui
qu'il fut un des matres de la langue; il commencerait  entrer dans les
anthologies qu'on fait pour les lyces, et une rue de Paris porterait
son nom.

Mais l'inquitude du petit journaliste ne s'apaisa pas, et il ne
rencontra point l'aptre qui l'et pu conqurir  l'arme de la rvolte.
Il alla  Rome, et il s'y convertit.


III

Comment cela se fit-il?

Dans toute conversion, il y a quelque chose qui nous chappe et qu'il
faut bien appeler, comme le font les convertis eux-mmes, l'action de
la grce. Tenons-nous en aux causes apparentes et aux caractres
particuliers de la conversion de Louis Veuillot.

Je remarque d'abord qu'elle sortit d'une angoisse morale plutt
qu'intellectuelle, qu'elle n'eut rien de mtaphysique, qu'elle n'est
nullement de la mme espce que la conversion ( rebours) d'un Jouffroy
ou que la conversion (relative) d'un Pascal. Veuillot n'avait point le
cerveau philosophique. C'tait un pur sentimental. Il dit dans sa
correspondance: ... Quant  moi, j'ai le bonheur d'tre compltement
inepte en philosophie, et je ne lis rien de tout ce qui se prsente sous
cette forme.

Cette conversion ne fut non plus ni soudaine ni tragique. Veuillot n'eut
pas,  proprement parler, sa nuit. L'illumination qu'il eut  Rome ne
fut que l'achvement d'un travail secret de plusieurs annes.

Il avait un grand besoin de certitude. La profession de spectateur amus
n'tait point son fait. Il prouva de bonne heure, de faon aigu et
persistante, ce que nous ne sentons qu' certaines minutes et
mollement: le vide et l'inutilit de la vie d'un journaliste, ou d'un
littrateur, ou d'un bourgeois, qui n'est que cela. Faire des besognes
auxquelles on croit  moiti ou pas du tout; crire des livres o l'on
ne met point son me, mais seulement quelques conjectures ou
spculations sur la vie; obtenir par l de petits succs; cueillir en
passant de petits plaisirs gostes; vivre au jour le jour; comprendre
a et l quelques petites choses, mais ignorer en somme ce que l'on est
venu faire au monde; vivre en se passant de la vrit; vivre sans vouer
sa vie  une cause aussi humaine et gnrale que possible; c'est--dire
vivre comme nous vivons presque tous... cela parut trs vite misrable
au jeune rdacteur en chef du _Mmorial de Prigueux_. Au temps mme o
il daubait les bourgeois libres-penseurs de Chignac, il lui arrivait de
faire sur lui-mme un loyal retour. C'est que le petit journaliste avait
dj une vie intrieure. Ah! s'criait-il, je ris des reproches qu'ils
peuvent me faire: mais j'vite de descendre en moi-mme, car c'est l
que je suis leur gal, et peut-tre leur infrieur. Ils savent ce qu'ils
veulent, et je ne le sais pas; et, si j'ai des troubles qu'ils ne
connaissent pas, qui m'assure que je ne suis pas tratre  mon me et 
ma destine, autant et plus qu'ils ne le sont eux-mmes au but final de
la vie? Mais quel est-il, ce but mystrieux, invisible?

Il se convertit donc, premirement, en haine de cette incertitude, parce
que la spculation philosophique, dont il est d'ailleurs peu capable, ne
lui suffit pas; parce qu'il lui faut une rgle absolue de ses actes, et
dont la sanction soit en dehors de lui: bref, il se convertit pour avoir
la paix de la conscience.

Ce besoin de paix intime se confondait avec un autre: le besoin d'tre
meilleur, de mriter. Mme avant d'tre chrtien, il se sentait humili
de l'gosme, de l'inutilit et de l'impuret de sa vie. Mystrieux
phnomne moral: il avait des remords sans croire pourtant qu'il ft des
choses dfendues ni qu'il transgresst une rgle; il avait le sentiment
du pch avant la connaissance et l'acceptation de la loi. Tmoignage
d'une me naturellement chrtienne, selon l'immortel mot de Tertullien.
Mme au temps de son erreur, alors qu'il lui arrivait de s'chapper,
comme les autres, en facties et impits d'estaminet, ses
collaborateurs l'accusaient d'avoir, comme journaliste, du penchant
pour les choses religieuses. C'est son frre qui nous le dit, et je
n'ai aucune peine  le croire. Ds cette poque, il remarquait que les
exemplaires les plus complets et les plus assurs de vertu, ceux qui
nous inspirent le plus de confiance, nous sont offerts par des croyants
au surnaturel, et qu'il n'y a rien de meilleur ni de plus respectable
qu'un bon prtre ou qu'une religieuse sainte. Et secrtement, peut-tre
 son insu, son sens pratique en tirait dj des consquences.

Enfin, la troisime et, il faut le dire  son honneur, la plus
dterminante raison de sa conversion, ce fut la charit du genre
humain, ce fut l'amour du peuple, l'amour des humbles, des souffrants,
des ignorants, des opprims. Les textes abondent et surabondent chez
lui, par o l'on pourrait le dmontrer. Je veux du moins citer une page
capitale de la premire prface des _Libres Penseurs_:

     Mon pre tait mort  cinquante ans. C'tait un simple ouvrier,
     sans lettres, sans orgueil. Mille infortunes avaient travers ses
     jours remplis de durs labeurs... Personne, durant cinquante ans,
     ne s'tait occup de son me... Il avait toujours eu des matres
     pour lui vendre l'eau, le sel et l'air, pour lever la dme de ses
     sueurs, pour lui demander le sang de ses fils; jamais un
     protecteur, jamais un guide... Au fond, que lui avait dit la
     socit?... Sois soumis et sois probe; car, si tu te rvoltes,
     on te tuera; si tu drobes, on t'emprisonnera. Mais si tu
     souffres, nous n'y pouvons rien; et, si tu n'as pas de pain, va 
     l'hpital et meurs, cela ne nous regarde plus. Voil ce que la
     socit lui avait dit, et pas autre chose... Elle n'a de pain
     pour les pauvres qu'au Dpt de mendicit; des consolations et
     des respects, elle n'en a nulle part...

     Mon pre avait donc travaill, il avait souffert, et il tait
     mort. Sur le bord de sa fosse, je songeai aux tourments de sa
     vie, je les voquai, je les vis tous, et je comptai aussi les
     joies qu'aurait pu goter, malgr sa condition servile, ce coeur
     vraiment fait pour Dieu. Joies pures, joies profondes! Le crime
     d'une socit que rien ne peut absoudre l'en avait priv. Une
     lueur de vrit funbre me fit maudire, non le travail, non la
     pauvret, non la peine, mais la grande iniquit sociale,
     l'impit, par laquelle est ravie aux petits de ce monde la
     compensation que Dieu voulut attacher  l'infriorit de leur
     sort. Et je sentis l'anathme clater dans la vhmence de ma
     douleur.

     Oui, ce fut l! Je commenais de connatre, de juger cette
     socit, cette civilisation, ces prtendus sages. _Reniant Dieu,
     ils ont reni le pauvre_, ils ont fatalement abandonn son me.
     Je me dis:--Cet difice social est inique, il sera dtruit.
     J'tais chrtien dj; _si je ne l'avais t, ds ce jour
     j'aurais appartenu aux socits secrtes_.

Jamais conversion religieuse ne fut, dans ses mobiles profonds, plus
pitoyable aux hommes, plus soucieuse des souffrants, plus populaire.
Longtemps avant le coup de la grce, le catholicisme commenait
d'apparatre  Veuillot comme le grand et seul remde aux maux humains:
aux troubles de l'me par la certitude; aux souffrances et aux
injustices sociales, soit par la charit chrtienne, soit par la
sanction aprs la mort.

Ce fut dans ces dispositions qu'il alla  Rome. C'est le lieu par
excellence des retraites, celui o se nourrissent le mieux les rves:
rves d'art, rves de volupt, rves de perfection morale. L'atmosphre
y est pleine de souvenirs et comme sature d'me. J'ai dit que Veuillot
tait peut-tre par-dessus tout un homme de sentiment, un pote: la Rome
catholique s'empara de lui tout entier, et avec une force inoue. Par la
vertu des tmoignages sensibles, des symboles qui y sont accumuls, et
dont il subissait la magie enveloppante, le catholicisme s'imposa  son
esprit comme la seule explication permanente et complte du monde et de
la vie; il y reconnut la vraie panace de l'universelle misre, le salut
de l'ignorante humanit. L'enchantement spirituel de ses sens acheva la
transformation de son coeur: il eut d'ineffables attendrissements, il
pleura dans les glises. Dans nulle conversion il n'y eut plus d'amour.


IV

La vrit connue et embrasse, il ne la lcha plus. Catholique, il
voulut vivre pleinement en catholique. Cela n'alla pas d'abord tout
seul. Le vieil homme rsistait. Le nouveau converti eut quelques mois
de profonde angoisse: il regrettait ce qu'il voulait quitter. Il
crivait  son frre (_Corresp._, I, p. 25):

     Je suis horriblement triste, et du vieux fonds que tu me connais,
     et de ce qui s'ajoute chaque jour, et enfin de la peur que me
     fait prouver ce continuel accroissement, quand je viens  y
     songer.

Il dit encore ceci, que l'on sent tre trs vrai:

     C'est justement depuis ce moment-l (celui de sa conversion
     dfinitive) que je souffre le plus. Le combat a rellement
     commenc  l'acte qui devait le finir: ce qui tait clair  mon
     esprit devient douteux; ce que j'ai abandonn avec le plus de
     facilit me devient cher.

Et ceci, d'une si belle et courageuse sincrit, et qui me parat aller
loin dans la connaissance de notre misrable coeur:

     ... videmment cette lutte doit se terminer par le triomphe du
     bien; mais elle est longue et douloureuse en raison du mal qu'on
     a commis: car on n'a pas fait une faute, si odieuse soit-elle,
     qu'on ne dsire la faire encore, et faire pis. Chaque vice de la
     vie passe laisse au coeur une racine immonde, qu'il faut en
     arracher avec des tenailles ardentes. Cela semble une chose
     pouvantable d'tre tenu  une vie honnte et rgle par le grand
     devoir divin.

Et cependant, il se sent une force qu'il n'avait pas auparavant:

     ... Ces actes, ces fautes, ces plaisirs, pour lesquels on avait
     du mpris, on s'y laissait entraner: maintenant qu'ils inspirent
     un attrait horrible, qu'ils vous donnent une soif d'enfer, vous
     n'y cdez pas. C'est la rcompense: elle est lente, elle est
     rare, elle est maudite parfois lorsqu'elle vient; mais elle
     vient.

Ce trouble, ces tentations hideuses, je ne jurerais pas que Veuillot
en ft jamais compltement affranchi. Jusqu'au bout, il aura,  et l,
des aveux sur sa misre intime, pour lesquels nous l'aimerons peut-tre
plus encore que pour ses gnreuses et blouissantes colres. Cet homme
fut d'une trange franchise et, contre l'opinion commune, doux et humble
de coeur.

Il triompha du moins assez vite de ces premiers assauts, plus
redoutables, qui suivirent immdiatement son retour  Dieu, de la
sduction du pch encore tout proche, des mauvais souvenirs encore tout
chauds dans le sang de ses veines. Comment? Comme il le devait: par la
prire, la confession, la communion, par la pratique obstine de ce
mystique abtissez-vous de Pascal, dont il a donn (_Mlanges_, I) le
plus pntrant, le plus admirable commentaire.

Une des grandes sottises de ses ennemis fut assurment de l'avoir trait
de tartufe. Cela ne vaut pas la peine d'tre rfut, pour peu qu'on ait
lu Veuillot et que l'on sache lire. Sa conversion eut pour premier effet
de lui faire payer ses dettes:

     ... Sais-tu jusqu'o vont les agrables restes de mon beau pass?
     Sais-tu ce qui me reste de tous mes essais de plaisirs, de mes
     rages, de mes colres, de tant de pleurs verss et de temps
     perdu? Je viens d'en faire le calcul: 5 000 francs de dettes,
     dont 1 000 francs pressent et devraient tre dj pays. Des
     dettes oublies se sont rveilles au fond de ma conscience, et
     ma conversion n'et-elle produit que cela, nous devrions tous la
     bnir. (_Lettres  son frre._)

Il se mit  tre un trs scrupuleux honnte homme. Il s'occupa
tendrement de son frre cadet, fit des livres pour constituer  ses deux
soeurs une petite dot, ne se maria que lorsqu'elles furent pourvues.
Trs aim et employ de M. Guizot, secrtaire, en Algrie, du marchal
Bugeaud, il ne tenait qu' lui d'avoir une grande situation dans la
presse ministrielle. Mais il tait de ceux qui ne s'arrtent pas en
chemin, qui ne font pas au devoir sa part, qui vont jusqu'au devoir
d'exception. Il repoussa les avantages offerts, voulut se garder libre,
et, puisqu'il tait catholique et que son don particulier tait celui de
l'crivain, fonda un journal catholique: entreprise hasardeuse et qui
eut de difficiles commencements. Toujours il ddaigna la fortune. Sa
vie, quand on l'embrasse, est harmonieuse et belle, toute d'incroyable
labeur et de sacrifices allgrement ports, les uns publics, les autres
secrets et que ses lettres rvlent ou laissent deviner.


V

Il fut un des grands catholiques de ce temps; le plus grand peut-tre,
si l'on considre la puissance et l'ardente et amoureuse combativit de
son talent; le plus original, si l'on fait attention  l'absolue puret
de son catholicisme, rare et neuf par cette puret mme et cette
simplicit.

Il lui fut avantageux, en somme, de n'avoir reu, dans son enfance,
presque aucune ducation religieuse; d'avoir, en vrai gamin de Paris,
fait sa premire communion sans y prendre garde et, ensuite, de n'y
avoir plus song. Les hommes qui ont eu une enfance pieuse et qui se
sont lentement dtachs de la foi par l'insensible travail de leur
esprit avec qui conspirent, quelquefois, les exigences de leurs
passions de vingt ans, ceux-l ne se convertissent gure ou, s'ils se
convertissent, ce n'est pas  vingt-cinq ans, c'est gnralement
beaucoup plus tard, et c'est par un simple rveil de sentiments qui, au
surplus, n'ont jamais t, chez eux, tout  fait spontans, mais qu'un
enseignement exprs avait dposs dans leurs coeurs d'enfants. Leur
retour  la foi peut avoir sa douceur et mme son ardeur, mais ce ne
saurait tre le coup de foudre et l'blouissement du chemin de Damas.
Veuillot, lui, ne retrouve pas la vrit: il la dcouvre rellement, il
la conquiert, et cela, par son propre effort et en plein frmissement de
jeunesse. Il ignorait le sens de la vie: un jour, il le connat. Ce
n'est pas un ressouvenir, c'est une rvlation. C'est pourquoi sa
conversion a tous les caractres du plus fervent enthousiasme.

Il est catholique navement,--sans respect humain, cela va sans dire,
mais mme sans rien de cette retenue, de cette discrtion de bon ton
qu'observent volontiers les croyants d'un certain monde et qui fait
qu'on peut les frquenter longtemps sans souponner qu'ils vont  la
messe et qu'ils communient. Sa foi, pntrant toute son me, est une foi
de tous les instants, et il ne craint pas d'en donner des tmoignages
familiers. Jusque dans ses articles, mais surtout dans ses lettres et
dans ses romans, dans ses recueils de petits contes et de varits, il
ne rougit point d'avoir le style dvot,  la faon d'un cur de
campagne. Il parle sans embarras de ses pratiques religieuses, d'une
messe qu'il a entendue, d'un chapelet qu'il a rcit, d'une communion
qu'il a faite. Le maigre du vendredi joue un rle important dans ses
petits rcits d'dification. Sa foi, si souvent sublime de penser et de
propos, est, dans le dtail journalier, humble et populaire. Et ne
croyez pas qu'il outre  plaisir, et par une sorte de dfi aux esprits
superbes, l'humilit et la simplicit du coeur: on reconnat, lorsqu'on
l'a pratiqu un peu, qu'il est naturellement ainsi.

Or il est bien vident, d'abord, que, parmi les illustres catholiques
laques de ce sicle, les Montalembert, les Falloux, les Ozanam, aucun
n'a cet accent; que ce sont gens bien levs, dont les discours pieux
sentent leur homme du monde et se distinguent toujours de ceux d'un
desservant de village, d'un sacristain ou d'une Petite Soeur. Mais cette
bonhomie dvote, ces faons candides de frre lai, ce ton de pit
plbienne, je ne pense mme pas que vous les surpreniez jamais chez les
prtres clbres qui furent les contemporains de Veuillot, chez les
Lacordaire, les Ravignan, les Dupanloup, ces aristocrates de la foi.

Veuillot, lui, est bien peuple. Les catholiques considrables que je
nommais tout  l'heure, clercs ou laques, appartenaient par leur
naissance  la noblesse ou  la bourgeoisie. Certes ils croyaient que le
catholicisme est le salut de la socit humaine et, par consquent, des
pauvres; mais ils semblaient proccups moins directement de l'me des
pauvres que de celle des riches, et ils gardaient  ceux-ci, malgr
leurs vices et leur indignit, une sympathie et une considration
involontaires. Ils aimaient le peuple: mais ils le connaissaient 
peine, ils ne l'avaient pas vu souffrir, ils n'avaient pas souffert avec
lui. Il fut infiniment profitable  Veuillot d'tre n de petits
artisans, d'avoir t un pauvre petit gosse des rues, d'avoir vu son
bonhomme de pre maltrait par les patrons, d'avoir assist et particip
aux durs chmages, aux privations, aux angoisses pour le pain du
lendemain. Il comprit mieux ainsi pourquoi le peuple est ce qu'il est,
que c'est lui, surtout, qui a besoin du Christ, et qu'il est moins
coupable que ses guides. Mme froce et impie, le peuple lui inspirera
toujours plus de piti que de colre. Dans ce livre splendide: _Paris
sous les deux siges_, il crit,  propos des excutions sommaires,
contre lesquelles il proteste (pour d'autres raisons que les dputs de
Paris): ... Devant ces misrables, la socit... subit la consquence
horrible de rester sans piti. Dieu, n'tant jamais sans justice, n'est
jamais sans piti... Parmi les foules qu'il faut engouffrer aux ghennes
sociales, se trouvent beaucoup de ces publicains et de ces mrtrices
qui entreront avant leurs juges dans le royaume de Dieu. Les anges que
Dieu commet  la visite des fanges humaines ne l'ignorent point. Ils y
ramassent des perles que peut-tre ne contiennent pas en pareil nombre
les riches demeures, les cours et les palais... Nul catholicisme plus
anti-bourgeois que celui de Veuillot.

Point d'asctisme, sinon peut-tre dans la partie la plus rserve de sa
vie intrieure. Il ne se fit pas uniquement catholique pour orner et
sauver son me, mais pour servir le plus d'mes possible, propager le
bienfait qu'il avait reu, et leur donner la foi qui seule assure  tous
la vie heureuse ou supportable, mme en ce monde-ci, en inspirant la
bont aux puissants autant que la patience aux dshrits. Ce trait est
fort remarquable chez Veuillot. C'est bien en vue de la vie ternelle,
mais c'est aussi, et trs formellement, pour diminuer les douleurs de la
vie prsente (les deux buts devant d'ailleurs tre atteints par les
mmes voies) que Veuillot se soucie de l'humanit, tant lui-mme trop
vivant, trop dbordant d'nergie et trop pris de l'action pour se
dsintresser,  la faon des asctes, de cette vie mortelle et
transitoire. La cit de Dieu dont il rve, il ne la rejette pas tout
entire par del la mort. Pour lui, le temps de l'preuve est dj le
commencement de la rcompense. C'est un saint trs pratique par
temprament.

Peu de mtaphysique, je l'ai dit. S'il en avait une, ce serait la
mtaphysique imaginative de Joseph de Maistre, qu'il connat bien et qui
est un de ses oracles. C'est avec le coeur qu'il croit. Il reoit comme
mystre ce qui est mystre. La Trinit en est un, le pch originel en
est un, et l'incarnation, et la rdemption, et l'eucharistie, et la
grce. Cela va bien: il y a dans ces dogmes quelque chose  la fois
d'inconcevable et de fort mouvant. Mais vous savez qu'en ce sicle
raisonneur il s'est trouv des prtres ou des philosophes chrtiens, ou
d'anciens lves de l'cole polytechnique, pour expliquer couramment ce
qui est, par nature, inexplicable. Il y a un pseudo-rationalisme
catholique. Que trois soient un; que Dieu ait t homme; que du pain et
du vin soient Dieu; que Dieu soit juste et qu'il nous fasse porter la
peine d'une faute que nous n'avons pas commise; que Dieu soit bon et
que, prvoyant la damnation de la majorit des hommes, il ait cr
l'humanit; que Dieu soit bon et que l'enfer soit ternel, etc., on a vu
des moines loquents qui donnaient de ces choses des interprtations
philosophiques: et cela est trange, car un mystre que l'on
comprendrait ne serait plus un mystre, et on ne rend pas raison de ce
qui est au-dessus de la raison. (Tout ce qu'on pourrait faire, ce serait
de rechercher la formation historique des dogmes et quels tats d'esprit
ont pu les engendrer: mais cela est besogne d'incroyants.) Veuillot ne
donna pas dans le travers de ces chrtiens qui veulent faire au
surnaturel sa part. Il accepte tout, il n'en trouve jamais assez.
L'Immacule Conception, et tous les miracles modernes, et la Salette, et
Lourdes, il dvore tout. La libert que l'glise laisse aux fidles sur
certains points douteux, il la refuse, il n'en a que faire. Il n'a
jamais t troubl le moins du monde de ce qui indignait si fort un
Proudhon ou un Michelet et, par exemple, de ce que suppose d'arbitraire
divin la thorie de la grce. Bon et tendre comme il tait, il parle 
l'occasion et sans vergogne de l'enfer, sur qui les prtres clairs
glissent volontiers. Il y plonge Voltaire et quelques autres avec une
sainte allgresse. Sa foi est intrpide, va jusqu' lui donner
l'apparence de sentiments qui sont peu dans son caractre. Il lui arrive
de renchrir sur le charbonnier.

Un des lieux communs de notre littrature lyrique et romanesque, c'est
le supplice du doute.  mon sens, c'est assez souvent une
plaisanterie. Je ne crois que difficilement  la douleur mtaphysique.
Du moins, j'ai connu des esprits, mme minents, qui ne souffraient pas
du tout de ne pas croire, et  qui il ne semblait point ncessaire, pour
vivre, de tenir l'explication du monde. Veuillot est aux antipodes de
cette famille d'esprits. Oui, le doute pour lui et t bien rellement
un supplice. L'intrpidit de sa foi et mme la hardiesse des
jugements qu'elle lui inspire sur les affaires de ce monde recouvre et
suppose,  l'origine, l'horreur de l'incertitude et de la solitude,
l'impossibilit de durer dans la non-affirmation, l'imprieux besoin de
support et de magistre, en somme le frisson de je ne sais quelle peur
irrductible, la peur du noir, celle qui jette les mourants aux bras
des prtres. Il y a de la physiologie dans cette peur-l: il y en avait
dans la foi de Veuillot. Il n'aurait rien compris  ce raisonnement que
j'ai souvent fait en songeant  la mort:--Oui, c'est le noir, c'est
l'inconnu. Mais s'il y a une destine humaine par del la mort, quelle
qu'elle doive tre pour moi, je serais fou de redouter un sort qui me
sera forcment commun avec des milliards d'individus de mon espce.
Cela ne l'et point rassur. On le dirait hant de la crainte de n'tre
pas suffisamment orthodoxe. Il a comme la rage de s'en remettre du plus
de choses possible  l'autorit du reprsentant de Dieu; et il semble
qu'il se soit surtout appliqu  concentrer dans le pape seul le
privilge d'infaillibilit autrefois pars dans l'glise entire, _afin
d'tre plus tranquille_. J'ai entendu des croyants, qui avaient
d'ailleurs l'me trs belle, dire  propos de certaines difficults du
dogme: J'aime mieux ne pas penser  ces choses-l. Tel Veuillot. Quand
il tait seul avec lui-mme, il fermait les yeux.

Mais, s'il se jette dans la foi par le mme mouvement de recours
craintif que les femmes et que les plus simples de ses frres, une fois
assur de ce refuge, il se retrouve homme de pense. Il comprend
profondment le rle social de l'glise et en quoi ses dogmes
correspondent aux besoins les plus intimes et les plus nobles de la
nature humaine. Sur ce qui est l'me mme du christianisme, il abonde
non seulement en sentiments, mais en ides. Lisez, dans le _Parfum de
Rome_, le chapitre sur les Indulgences:

     ... Par la cration de l'glise, les fidles constituent un corps
     immense, prolong dans le ciel, sur la terre et dans les lieux de
     purification que nous appelons le purgatoire. Triomphante,
     souffrante, militante, l'glise est une en ces trois tats.
     Jsus-Christ en est la tte. Ainsi se trouve accomplie l'unit
     des hommes avec Dieu et des hommes les uns avec les autres... Le
     membre humain de l'glise conserve son individualit. Portion du
     corps mystique de Jsus-Christ, il a tous les bnfices de la vie
     d'ensemble; homme, il garde la prrogative, mle de pril et de
     gloire, de l'tre responsable et libre. Ainsi ce corps de
     l'glise nous apparat divinement humain... Le dogme des
     Indulgences n'est pas l'abri de la paresse: il est le dogme des
     douces condescendances envers la fragilit humaine... Quand nos
     mains sont pures, elles sont magnifiquement transformes; elles
     deviennent le vase qui peut rpandre  larges ondes l'eau du
     rafrachissement... Ainsi nous pouvons, par la prire et les
     bonnes oeuvres, descendre dans ce formidable purgatoire, etc.

Mais il faut lire tout le morceau. Cela est d'une thologie grandiose,
et si humaine! Vous y verrez ce qui se cache sous l'une des pratiques
les plus exposes aux moqueries des incrdules, sous les mmeries des
bonnes femmes dvotes et sous le commerce des scapulaires, des cierges
et des affreuses petites images de saintet... Vous avez une pointe de
panthisme, dit le pieux crivain au symbolique Coquelet. Vos erreurs
sont souvent des vrits que vous n'entendez pas, et vous vous
empoisonnez avec des sucs divins. Il cite alors  Coquelet un tonnant
passage de saint Jean Damascne, et il ajoute: Quand vous voudrez du
panthisme que vous puissiez comprendre, vous savez o il faut vous
adresser. Et je ne saurais vous dire si l'union de Dieu et de
l'humanit dans l'glise est en effet un panthisme plus facile 
comprendre que l'autre: mais c'en est un; et c'est de ce vin que les
mystiques ont t ivres. Et, de mme, la thorie de la rversibilit des
mrites, ce n'est autre chose, aprs tout, que du communisme, le
communisme des mes, et c'est encore o Veuillot trouve de quoi
contenter ce sentiment et cet amour de la solidarit humaine qu'il avait
au plus haut point. Car sans doute il se peut que cette thorie des
Indulgences heurte la conception de la justice qui a prvalu dans la
Rvolution et dans la philosophie moderne, et que la mise en commun des
mrites et des grces soit traite avec drision par ceux mmes qui
appellent la mise en commun des biens matriels: mais les philosophes
qui, comme Proudhon, voient dans le catholicisme la religion de
l'injustice, ne prennent pas garde que l'injustice disparat par le seul
fait du consentement et du sacrifice volontaire de ceux qui ont mrit
davantage en faveur de ceux qui ont moins mrit; qu'ainsi c'est l'amour
et le renoncement du fidle qui cre la justice de son Dieu, et que, si
la matire, ici, est obscure, la pense est belle et toute forme de
charit.

La thorie des Indulgences, mystre qui implique tous les autres
mystres chrtiens, serait,--sans l'ternel enfer,--celle d'une sorte
d'universel socialisme moral. Et c'est ce qui enchante l'me grande,
affectueuse et populaire de Louis Veuillot. Pour lui, la religion est
bien essentiellement, selon l'tymologie, un lien,--lien des hommes
entre eux, et des hommes avec Dieu. Souvenons-nous qu'il a t un des
premiers  dnoncer l'individualisme:

     ... Quand nous disons que la France a besoin de religion, nous
     disons absolument la mme chose que ceux qui disent qu'elle a
     besoin de concorde, d'union, de patriotisme, de confiance, de
     moralit, etc. Il n'est pas difficile de comprendre qu'un pays o
     rgne l'individualisme n'est plus dans les conditions normales de
     la socit, puisque la socit est l'union des esprits et des
     intrts, et que l'individualisme est la division pousse 
     l'infini... Tous pour chacun, chacun pour tous, voil la socit.
     Chacun pour soi, et par consquent chacun contre tous, voil
     l'individualisme...

Edmond Schrer et d'autres ont ddaigneusement reproch  Louis Veuillot
de manquer de philosophie, de n'tre point un penseur. Il est vrai
qu'il s'tait retranch, une fois pour toutes, les libres spculations
sur l'origine du monde, sur le libre arbitre, sur la matire et
l'esprit, sur la destine des hommes ou mme simplement sur l'histoire;
et j'ai confess, tout  l'heure, qu'il n'avait pas le cerveau
proprement philosophique. Mais enfin, tre un penseur, cela sans doute
en vaut la peine quand on est Descartes, Kant ou Hegel; autrement, cela
n'est ni si rare, ni si blouissant. Quand on ne peut pas tre un
penseur, il reste d'tre un homme. Schrer tait, si vous y tenez,
plus intelligent que Veuillot: il s'en faut que sa personne
intellectuelle, morale, littraire, soit aussi intressante. Il y a
quelque chose d'extraordinaire chez l'auteur des _Libres Penseurs_ et de
_Paris sous les deux siges_: c'est,--tant donn sa foi qui le lie et
l'emprisonne,--la puissance, la souplesse et quelquefois l'audace avec
laquelle il interprte tous les vnements, grands et petits, selon
cette foi. Cet homme, qui n'est pas un philosophe, n'a que des
sentiments d'un caractre universel. Au fond il ne se soucie que de
l'humanit et se soucie de toute l'humanit. Il ne lche point la croix;
mais, du pied de la croix, il a, sur tout ce qui passe, des vues d'une
ampleur souvent surprenante. Il n'a qu'une ide,--et dont il n'est pas
l'inventeur,--mais gnratrice d'ides harmonieuses,  l'infini.

Cela est peut-tre aussi beau et aussi rare que d'avoir beaucoup d'ides
personnelles qui se contrarient.


VI

tant l'espce de catholique que j'ai dit, le rle de Veuillot dans la
socit moderne, telle qu'elle est, ne pouvait tre que ce qu'il a t:
un rle de combat. On sait avec quelle vigueur, quel courage et quelle
persvrance, quel emportement et quel clat il l'a soutenu. La belle
campagne! Pendant plus de quarante ans, presque chaque jour, il tient
tte  ses ennemis, c'est--dire aux ennemis du catholicisme et,
pareillement,  ceux qui n'taient pas catholiques de la mme faon que
lui; bref, il tient tte  tout le monde, ou  peu prs, successivement.

Son premier adversaire, c'est, bien entendu, la classe qui s'est
panouie aprs la Rvolution et l'Empire, la bourgeoisie rationaliste et
libre penseuse; la bourgeoisie riche, goste, jouisseuse, dure aux
pauvres, qui a flatt le peuple pour conqurir le pouvoir, mais qui
n'aime pas le peuple; qui l'a abaiss et dprav en lui volant Dieu,
mais contre qui le peuple, invitablement, se retournera un jour.

Nul n'a t plus dur pour l'esprit de la Rvolution que ce fils de
tonnelier, d'me si videmment dmocratique. C'est qu'en effet l'idal
de la Rvolution est la constitution de la socit en dehors de la
croyance  tout surnaturel, et mme de la croyance en Dieu. Veuillot y
dcouvre et y dteste l'oeuvre finale de l'incrdulit furieuse du
XVIIIe sicle, oeuvre de l'orgueil et de l'envie, et aussi de ce
pdantisme philosophique, ignorant des vraies conditions de la ralit
humaine, que Taine appellera l'esprit classique. Et l'on a l'tonnement
de voir Louis Veuillot, en plus d'une page, se rencontrer sur ce
point,--et sauf la diffrence des conclusions--avec Taine et avec
Renan. De mme, il constate que la Rvolution a surtout profit aux
riches; il cherche en vain ce qu'elle a fait pour les pauvres: et l'on a
la surprise de le voir se rencontrer l-dessus avec les plus dcids
rvolutionnaires d'aujourd'hui.

Toutes les varits de l'espce libre penseuse l'exasprent: non
seulement le libre penseur militant, celui dont il a frocement trac le
type sous le nom de Coquelet et qui ressemble dj trs exactement  M.
Homais bien avant le roman de Flaubert, mais encore et surtout le libre
penseur doucetre, qui a de la condescendance pour la religion. Plus que
le _Sicle_ ou le _Constitutionnel_, il excre le _Journal des Dbats_
et la _Revue des Deux-Mondes_. J'imagine qu'il se ft trangement dfi
de nos no-catholiques, de ces gens qui font des gestes pieux et qui,
mis au pied du mur, confesseraient qu'ils ne croient mme pas  la
divinit du Christ. Il vous les et mis dans le mme sac que le
protestantisme, qu'il considre comme une pure hypocrisie, comme une
forme hybride et honteuse du rationalisme. Chose curieuse, c'est aux
pasteurs protestants qu'il trouve l'air bat et cafard de Basile; et il
les accable tout justement des mmes railleries que les libres penseurs
vulgaires ont coutume d'adresser aux curs.--Bref, il ne comprend pas
ou refuse nergiquement de comprendre le sentiment religieux sans la
foi, et sans la foi catholique. Et c'est encore une des marques de
cette duret de logique, qui et pu faire tout aussi bien de lui,
certaines circonstances tant donnes, un sectaire du socialisme ou de
l'anarchie, et qui, en tout cas, ne lui permettait pas de s'en tenir 
aucune de ces opinions qu'on appelle modres et qui sont comme de
faux mnages (souvent commodes) d'ides et de sentiments
contradictoires.

Il n'a, comme vous pensez bien, que mpris pour le parlementarisme,
chose bourgeoise en effet, et il en dmontre avec une force extrme la
vanit, les injustices et la strilit. Sur la sottise et le ridicule
des bourgeois dirigeants, des censitaires, il clate intarissablement
en moqueries tincelantes, et, sur leurs vices et leur malfaisance, en
flamboyantes imprcations. Sur la presse impie et libertine, grave ou
plaisante,--chose bourgeoise encore,--sur notre littrature romanesque,
sur nos arts, sur nos divertissements, et sur ceux qui en vivent, il a
tout dit. Il a des galeries de portraits qui sont du La Bruyre au
vitriol. Sauf erreur, les _Libres Penseurs_ et les _Odeurs de Paris_
restent nos plus beaux livres de satire sociale. Cela est plein de
gnie. On pourrait aisment extraire de l'oeuvre de Veuillot plusieurs
volumes de prose insurge, que ne renieraient point les adversaires les
plus enrags de la socit capitaliste. J'en avertis ici le directeur
du supplment littraire des _Temps nouveaux_.

Il est vrai que, de ces morceaux choisis, il faudrait souvent retrancher
les rflexions prliminaires ou les conclusions. Veuillot n'a gure
moins lutt contre le socialisme, sous toutes ses formes, que contre ce
qui s'est appel le libralisme bourgeois et qu'on nomme aujourd'hui le
radicalisme. Au fond, c'est  une conception toute matrialiste de la
socit que tend la bourgeoisie incrdule. Or, cette conception est
grosse de consquences. Pour servir ses ambitions, la bourgeoisie a t
Dieu du coeur des souffrants; puis elle s'tonne qu'un jour les
souffrants se rvoltent contre elle. Et pourtant les rvolutionnaires
inassouvis et furieux sont bien les fils des rvolutionnaires repus,
devenus conservateurs de leur situation acquise et dfenseurs de l'ordre
en tant qu'ils en bnficient. Le dernier mot de la politique sans Dieu,
c'est le dchanement de la brute qui a faim, et qui veut jouir, et qui
ne sait pas autre chose. Le bourgeois libre penseur engendre le
nihiliste qui le mangera. En vain le bourgeois opposera les lois
universelles imposes  l'humanit... la morale que la nature nous a
mise dans le coeur... le bon sens, la ncessit de la rsignation
provisoire, la patrie, etc.. Que psent ces mots pour qui ne croit plus
qu'aux besoins de son ventre et aux joies de sa haine?

Cela est dvelopp, avec la plus sombre loquence, dans cet admirable
dialogue: _l'Esclave Vindex._ Et certes je ne dis point que Veuillot
soit avec Vindex, le gueux rvolt qui va jusqu'au bout de sa pense,
contre Spartacus, le radical bien mis, qui a du linge et garde des
principes: mais Vindex a vraiment, dans ce pamphlet, des airs du Satan
de Milton; et il est certain qu'il y avait en Veuillot un je ne sais
quoi de cach, de secret, de dompt et d'touff par la foi, mais qui,
sous couleur de fiction littraire, s'panche, gronde et rugit avec une
sinistre allgresse dans les propos sauvages de l'esclave romain.  coup
sr, Veuillot prfre encore Vindex  Spartacus, et Barrabas  Barras.
Je ne me pique d'aucune vertu, fait-il dire  Vindex, et _c'en est une
au moins que j'ai de plus que toi_. Ce que Veuillot a fait l, c'est la
psychologie vivante du nihiliste. Et ce qu'il a exprim, on ne peut
s'empcher de croire qu'il le dcouvrait en lui-mme, en y descendant
jusqu'au fond. J'ajoute tout de suite qu'en y descendant plus loin
encore et jusqu'au trfonds, il y trouvait la foi au Christ et l'amour
de la Croix. C'est gal, j'en reviens  mon dire: quel bel insurg et
t cet homme, s'il n'et t chrtien!


VII

Il l'tait, et si parfaitement, que ses adversaires les plus assidus
furent d'autres chrtiens, et qu'il reste plus illustre peut-tre pour
avoir lutt contre le catholicisme libral que pour avoir tomb,
durant quarante ans, la Rvolution et le rationalisme. Car les querelles
de famille sont les plus pres, et, quand ce sont des frres gars que
l'on combat, le prix tout particulier qu'on attache  la victoire ne
permet plus, en conscience, de prendre aucun repos ni d'observer aucun
mnagement.

Mais j'ai tort de railler. Dans cette longue et douloureuse
bataille,--_plus quam civilia bella_,--il me semble bien que c'est
Veuillot, en principe, qui a raison. Pour lui, tre catholique, c'est
l'tre  toutes les minutes de sa vie et dans toutes ses dmarches sans
exception. La foi n'est pas faite pour nous servir de rgle uniquement
dans la conduite prive: nul ordre d'action ne demeure en dehors d'elle.
Comme elle est  l'homme une explication totale des choses et de
lui-mme, elle doit le prendre et le gouverner tout entier. Certes il
est permis  un bon catholique et il lui est mme recommand d'tre,
s'il peut, un bon politique, de se servir avec habilet des
circonstances, voire de s'y plier dans l'intrt de sa foi, mais  une
condition: c'est qu'il ne paraisse jamais rduire ou limiter le domaine
o cette foi doit s'exercer et qui est, par dfinition, universel, ni
faire  ses adversaires l'abandon de ses propres principes et se diriger
d'aprs les leurs. L'glise tant, aux yeux de Veuillot, la vrit et,
par suite, l'empire du monde lui appartenant, l'esprit laque,
c'est--dire l'esprit libral, qui se dfie d'elle et qui prtend la
cantonner dans le secret des temples ou du foyer domestique, apparat
ncessairement  Veuillot comme l'esprit d'erreur.

La vrit est une, et c'est pur sophisme de distinguer l'esprit qui
convient aux prtres et celui qui convient aux simples fidles. On parle
des droits de l'tat, et de les dfendre contre l'glise, comme si
l'glise n'tait pas seule comptente pour dfinir et fixer tous les
droits, y compris ceux de l'tat. Un doctrinaire, un catholique libral,
un gallican, est un homme qui, renversant l'ordre des choses, remet 
l'tat le soin de dfinir les droits de l'glise. coutez Veuillot
qualifier l'attitude du duc de Broglie en 1840, dans un des pisodes de
la lutte entre l'glise et l'Universit: Il n'y a rien de plus
remarquable, dans le rapport de M. de Broglie, que son ddain fastueux
pour les rclamations de nos vques. Malgr l'impartialit qu'il tale,
le noble pair n'a pu prendre sur lui de dguiser cette passion qu'il
prouve au mme degr que nos ministres en exercice, cette passion
gouvernementale et doctrinaire qui ne veut pas que les vques
s'occupent des affaires de l'glise et s'en occupent publiquement d'une
autre faon que le pouvoir ne le dsire. Et, trente ans plus tard (car,
l-dessus, Veuillot n'a jamais vari): Nous n'ignorons pas que, selon
la doctrine catholique librale, la politique est une chose et la
religion en est une autre, et que tout homme a le droit de faire ou
l'une ou l'autre de ces deux choses, ou de faire l'une et l'autre 
part, et mme contradictoirement, mais n'a jamais le droit de les
confondre. Nous disons, nous, qu'aucun des hommes qui croient ainsi
n'est du nombre de ceux qui sauvent les peuples...

Je me figure qu'ici encore son temprament peuple se retrouve. Un
gallican, un doctrinaire, un catholique libral, c'est d'abord,  ses
yeux, un homme qui se trompe. Mais c'est aussi, le plus souvent, un
bourgeois riche et bien pensant--ce qui ne veut nullement dire un vrai
chrtien.--C'est un avocat, un politique de mtier, un jurisconsulte
disputeur, plein d'orgueil et de dfiance, peu fraternel aux hommes,
imprgn du vilain esprit laque des lgistes de l'ancienne
monarchie;--ou bien encore un jeune homme lgant et un peu pdant,
membre de la confrence Mol, d'existence luxueuse, et pour qui la foi
est si peu le tout de la vie que ses moeurs ne sont pas chrtiennes,
bref, quelque chose comme le Henri Mauperin des Goncourt;--ou enfin
quelque prtre clair et tolrant, trop soign dans sa mise, trop
attentif  plaire, qui a fini par voir dans l'glise une branche de
l'administration et par se considrer lui-mme comme un fonctionnaire en
soutane. J'imagine qu'involontairement (car les ides, chez lui, se
faisaient concrtes avec une singulire rapidit), il se reprsentait le
prtre libral sous les espces de celui qu'il apostrophe dans les
_Libres Penseurs_, au chapitre des _Tartufes_: Pour Dieu! monsieur
l'abb, ou ne dites plus la messe et ne portez plus ce titre d'abb, ou
habillez-vous en prtre, et vivez en prtre... Malheur  vous, race
fausse, prtres mondains, non seulement striles, mais qui, par votre
seul aspect, frappez souvent de strilit le travail des autres! Malheur
 vous, qui tes un argument dans la bouche de l'impie!

Les diffrences essentielles d'esprit ou de temprament par o se
sparent de nous les autres hommes, nous les percevons avec plus de
colre chez ceux qui professent extrieurement les mmes doctrines que
nous. On enrage d'avoir raison contre ceux qui se rclament de nos
propres principes. Et c'est ainsi que, dans l'amer chapitre o il nous
raconte les mtamorphoses de Tartufe depuis la fin du XVIIe sicle
jusqu' nos jours, Veuillot n'hsite pas  faire finir l'imposteur
dans la peau d'un catholique sincre, mais indpendant, c'est--dire
d'un catholique libral.

Un pisode caractristique de cette lutte fut la prise d'armes de
Veuillot contre les classiques paens. Il jugeait qu'un peuple baptis
devrait restreindre leur part dans l'ducation de ses enfants, et
agrandir celle des auteurs chrtiens. Il osait croire que la pratique de
Lucrce, d'Horace et d'Ovide, de Cicron, de Snque et de Tacite, n'est
peut-tre pas ce qu'il y a de plus propre  former des mes vraiment
chrtiennes. Et, en effet, si je consulte l-dessus ma propre
exprience, je sens trs bien que ce que les classiques de l'antiquit
ont insinu et laiss en moi, c'est, en somme, le got d'une sorte de
naturalisme voluptueux, les principes d'un picurisme ou d'un stocisme
galement pleins de superbe, et des germes de vertus peut-tre, mais de
vertus o manque entirement l'humilit. Il est assurment singulier
que, depuis la Renaissance, la direction des jeunes esprits ait t
presque exclusivement remise aux potes et aux philosophes qui ont
ignor le Christ. Il est trange qu'aujourd'hui encore, et jusque dans
les petits sminaires, des enfants de quinze ans aient entre les mains
la septime glogue de Virgile,--et la deuxime. Les consquences de
cette anomalie, que personne n'aperoit, sont, je crois, incalculables.
Il n'y a pas lieu de s'tonner que les collges des jsuites sous
l'ancien rgime aient produit tant de paens et de libres penseurs, y
compris Voltaire.

Or Veuillot, dans cette occasion, eut contre lui tout le monde, et
notamment la plupart des prtres. Tant il avait raison, et plus encore
qu'il ne croyait! Tant il est vrai que notre socit n'est plus
chrtienne que d'tiquette, et tant l'ducation par les paens y ptrit
le cerveau mme de ceux qui sont prposs par tat  la garde de la
vrit religieuse!

Comment et-il pu s'entendre avec ces parlementaires, ces avocats, ces
bourgeois, et ces vques demi-chrtiens qui craignaient, au fond, de
passer pour des clricaux! Un moment, il se rencontre avec eux pour
revendiquer la libert de l'enseignement; mais il est vite dgot par
leurs concessions et leurs habilets de politiques. Il demandait, lui,
tout ou rien. Aprs le coup d'tat, il est contre eux, et pour l'Empire,
en homme aux yeux de qui l'intervention directe de la Providence dans
les vnements de ce monde est une ralit vivante. Il est contre eux
dans la question de l'infaillibilit du pape. Et l encore je ne saurais
dire  quel point, comme catholique, il me parat tre dans le vrai. Les
autres taient si entts du rgime parlementaire, qu'ils le voulaient
mme dans l'glise; proccups d'ailleurs de garder une mesure, de
demeurer des hommes d'aujourd'hui jusque dans leur croyance. S'ils
avaient os, ils eussent confess que l'infaillibilit du pape
offusquait leur raison. Que l'instinct de Veuillot tait plus sr! Il
sentait que le dogme de l'infaillibilit aurait pour effet de grandir la
situation morale du pontife, de le mettre dcidment au-dessus des
souverains, de lui rendre quelque chose de son rle d'autrefois, de son
rle d'arbitre suprme entre les rois et les peuples; que ce dogme, qui
semblait aux libraux rtrograde et gothique, ouvrirait  la papaut
une re de rajeunissement et de puissance renouvele.

Cela contentait en mme temps, chez Veuillot, ce besoin de certitude qui
tait sa maladie, en concentrant dans un seul homme le phnomne de la
Rvlation continue; et cela satisfaisait aussi ses instincts de
dmocratie spirituelle: il pensait que rapprocher le pape de Dieu,
c'tait le rendre au peuple. Nous voyons qu'il ne s'est pas tromp.
S'il et vcu, les faons de Lon XIII l'eussent d'abord un peu surpris;
il et regrett Pie IX, si bon, si gnreux, et qui l'aimait tant. Mais
l'_Encyclique_ du nouveau pape sur la question ouvrire et rpondu 
ses plus chres penses. Personne, au reste, mieux que M. Eugne
Veuillot n'avait qualit pour exprimer les sentiments posthumes, si je
puis dire, du fondateur de l'_Univers_, et l'on sait quelle a t, dans
ces derniers temps, la conduite de M. Eugne Veuillot.

Jamais Louis Veuillot n'a li le sort de la vrit ternelle  celui
d'aucune puissance passagre. Il a pench pour la monarchie,
traditionnelle ou non, dans le temps et dans la mesure o cette forme de
gouvernement lui a paru plus favorable aux intrts de la religion. Mais
il a t contre le rgime de Juillet, et contre l'Empire, du jour o
l'Empire a trahi l'glise. Ce qu'il a combattu et ha dans la
Rpublique, ce ne fut jamais la Rpublique, mais l'impit: et, quand il
appelait de ses voeux Henri de Bourbon, il n'exigeait point pour ce
prince le titre de roi. Toutes ses variations apparentes s'expliquent
par l'immutabilit mme de sa pense. Sur Montalembert, Falloux,
Lacordaire, Dupanloup,--et sur l'empereur Napolon III,--et sur beaucoup
d'autres, vous le trouverez, tour  tour, dbordant de sympathie et
d'amertume. Ce n'tait pas Veuillot, c'taient eux qui avaient chang,
ou c'taient les circonstances qui lui montraient ces hommes sous de
nouveaux aspects. C'est donc tre fort superficiel que de l'accuser de
versatilit, comme on a fait. Sa vie me semble, au contraire, admirable
et presque surnaturelle d'unit.


VIII

Une autre accusation qu'on ne lui a pas mnage, c'est d'avoir t un
polmiste non seulement violent, mais brutal, mais grossier, mais
outrageant, mais cynique. Cette accusation retarde. Elle ferait sourire
si l'on comparait la polmique de Veuillot  celle qui s'tale
aujourd'hui dans nos gazettes. Violent, certes, il l'tait; grossier et
injurieux, je n'y consens pas. Il connut l'ivresse de la bataille, et
cette espce d'exaltation que donne l'impopularit aux mes bien
trempes: mais il n'a jamais combattu dans les hommes que les ides dont
ils taient les reprsentants, et il ne les a entrepris que sur ce
qu'ils avaient livr eux-mmes de leurs penses et de leurs personnes.
Il a fait, de quelques-uns, de terribles silhouettes publiques: jamais
il ne les a offenss dans leur vie prive. Tout ce qu'on peut lui
reprocher, c'est d'avoir t trop port  taxer de mauvaise foi ceux
qu'il croyait dans l'erreur: mais il est clair qu'en cela il tait
lui-mme de bonne foi. Que s'il a pu lui chapper  et l quelque
allusion dsobligeante et gamine aux imperfections plastiques de ses
adversaires et  la forme de leur nez, ce sont l, avouons-le, de minces
peccadilles, et Dieu sait si l'on se privait de lui rappeler,  lui,
qu'il n'tait pas joli, joli, et que la petite vrole lui avait quelque
peu gt le visage. Avant de reprocher  Veuillot la violence de sa
polmique, il faudrait voir comment il a t trait lui-mme pendant
quarante ans. Et vous ne me ferez pas croire que c'est toujours lui qui
a commenc.

Oui, ce fut un railleur et un peintre redoutable. Mais d'abord, beaucoup
de ses portraits (Greluche, Ravet, Tourtoirac, Barbouillon, Galvaudin,
Pcora, le Narquois, le Respectueux, etc., etc.) sont anonymes,
s'lvent  la gnralit de types. Dans les autres cas, lorsqu'il
empoigne et se met  dshabiller,  tenailler,  dsarticuler, 
dmantibuler un homme, que ce soit Thiers, Girardin, Havet, Jourdan,
Eugne Su, Hugo et les fils Hugo, Lamartine mme, ou telle vieille
barbe de 48, ou tel sinistre pantin du 4 septembre, ou le vieux Pyat, ou
Edmond About, ou Henri Rochefort (ah! les belles excutions! et comme on
est souvent avec lui! et comme souvent il fouaille juste!), vous ne le
surprendrez jamais, je le rpte,  se servir contre ses victimes
d'autre chose que leurs paroles et leurs actes publics, d'autre chose
que ce qui le blesse et l'outrage, lui, dans sa foi. Ses haines les plus
froces ne sont que l'envers de l'amour, et ses colres sont celles de
la charit.  le bien prendre, il n'a point de haines personnelles, et
ce n'est pas uniquement parce qu'il le dit que je le crois.

     ... Quant aux haines personnelles, je les ignore. Nul homme
     n'avancera dans la vie sans connatre qu'il doit tre indulgent
     envers les autres hommes... Combien plus aisment s'apaisent les
     griefs particuliers! J'tais d'ailleurs peu fait pour les
     ressentir, et trente annes de polmique ont ananti en moi cette
     facult dont la nature ne m'avait que mdiocrement pourvu. L'ide
     que je me fais de la haine est celle d'une trange bassesse par
     laquelle le haineux s'asservit stupidement au ha. Toute espce
     de haine me semble totalement ridicule, sauf une qui est
     totalement abominable: la haine du bien.

Il a sur lui-mme d'mouvants retours. Quand il parle de son oeuvre, il
a la modestie la plus charmante, une modestie qui n'est plus gure de ce
temps-ci, o la vanit littraire a perdu toute pudeur; et quand il
parle de sa personne, il a l'humilit la plus vraie. J'en pourrais ici
multiplier les tmoignages. En voici un que je prends vritablement au
hasard:

     ... Non, je n'adresse point  Dieu... les coupables actions de
     grces du pharisien. Je ne me crois pas meilleur que cette foule
     qui rampe autour de moi, cherchant l'or et la volupt. Les mmes
     instincts sont dans mon me; ils me pressent, ils me tourmentent.
     Lorsque, paisible, je regarde avec piti le triste troupeau qui
     se rue,  travers la fange, sur l'appt des convoitises humaines,
     tout  coup mon pied glisse, d'humiliants dsirs se soulvent et
     me rappellent la boue dont je suis fait. Plusieurs, m'coutant
     parler, disent: Celui-ci gagnera le ciel... Et moi, je
     voudrais monter sur une tour, et crier d'une telle voix que tous
     les chrtiens qui sont dans le monde puissent l'entendre: Oh!
     mes frres, mes frres, priez pour moi, je vais prir! Mais, si
     mon me est faible, elle a du moins embrass une loi forte; si
     elle penche  de vils dsirs, elle aime pourtant une loi sainte
     et pure; si je me rends coupable dans mon coeur, du moins je ne
     veux point devenir la pierre o trbuche le pied de l'innocent.
     Je ne suis point la voix qui gte le peuple; je condamne mes
     fautes et je ne cherche pas, en les justifiant par d'abominables
     thories,  faire des complices et des victimes...

Continuellement, chez lui, sous l'auteur on retrouve l'homme, et cela
est un charme.

Une autre sduction, pour nous, de son oeuvre de polmiste, c'est que,
catholicisme mis  part, il montre souvent un esprit plus libre, plus
avanc, et--faisons-nous ce compliment--plus rapproch du ntre que
ses adversaires habituels, les routiniers du parlementarisme et de
l'impit bourgeoise. Tandis qu'il s'attache  la vrit ternelle,
maintes fois il rencontre la vrit de demain, la vrit gnreuse et
hardie. Hraut d'une minorit vaincue d'avance, honnie, enserre
d'hostilits croissantes, son rle fut constamment un rle de
protestation, et son attitude gnrale est, comme nous avons vu, celle
de la rvolte. Or, cela ne nous dplat point. Ce catholique a pass sa
vie  combattre quantit de despotismes et d'hypocrisies, et nul n'a
plus frquemment ni plus fortement parl au nom de la libert que ce
jsuite, ce sacristain, ce suppt de la tyrannie de l'glise. Il a
arrach beaucoup de masques, que sans doute on a remis depuis, mais qui
ne tiennent plus aussi bien. Il lui a t excellent d'tre un vaincu et,
dans quelques circonstances, un perscut: cela lui a donn beaucoup
d'ides, et de fort belles. Nombre de ses invectives sont reprises
aujourd'hui par des hommes trs loigns de lui par leur foi. Contre le
rgime de centralisation  outrance issu de la Rvolution et de
l'Empire, contre l'esprit jacobin, la tyrannie de l'tat, la
bureaucratie, les chinoiseries administratives, et contre ce qu'il y a,
dans l'individualisme moderne, de funeste  la dmocratie mme, il
abonde en magnanimes fureurs et en sarcasmes clairvoyants. On pourrait
presque dire qu'il a rpandu dans ses articles et ses pamphlets ce que
Taine devait ordonner en un corps de thorie dans les derniers volumes
de ses _Origines de la France contemporaine_.

Et Taine et approuv, dans son ensemble, le projet de constitution
que Veuillot crivit un jour pendant le sige de Paris.  mon avis,
Veuillot s'y rvle grand libral (au sens vrai de ce malheureux mot),
bon philosophe, bon psychologue. Il considre la France comme un
organisme vivant et qui a un pass. Sa solution est exactement le
contraire de la solution jacobine et napolonienne. Tout ce projet est 
lire et  mditer. En voici quelques paragraphes:

     Le Rgent convoquera une assemble nationale constituante, lue
     par le suffrage universel.

     Les bases morales de la constitution seront la religion, la
     famille, la proprit, la libert.

     Les bases politiques seront le suffrage universel, l'hrdit de
     la fonction suprme, la division du territoire en grandes
     agglomrations territoriales correspondant aux anciennes
     provinces.

     Chaque province ou tat s'administrera librement par ses lus,
     depuis la commune jusqu' la subdivision dpartementale et
     jusqu' la division provinciale ou tat.

     La province aura sa magistrature, son budget, sa milice, son
     universit ou ses universits. Elle ne subira de contrle que
     celui de l'assemble gnrale, et sur les seuls points qui
     intresseraient l'unit nationale...

     On est lecteur  vingt-cinq ans, ligible  trente. Pour tre
     lecteur et ligible, il faut tre chef de famille. Le
     clibataire doit payer un cens,  moins d'exemption prvue par la
     loi.

     Le citoyen jouit de la libert de tester.

     Libert d'association religieuse et civile...

     Les corporations ouvrires existent de droit; elles choisissent
     leurs officiers, font leurs rglements et exercent leur police
     intrieure.

     La commune et la corporation sont ncessairement propritaires,
     et la loi les oblige d'avoir, partie en fonds immobiliers, partie
     en rentes, au moins de quoi suffire  un tablissement
     hospitalier, selon leur importance, etc.

Il est trs beau, ce projet. Je ne pense pas qu'aucune constitution
puisse tre plus respectueuse de la dignit humaine, ni  la fois plus
favorable au dveloppement de l'initiative individuelle et de la vie en
commun, ni mieux faite pour prparer la solution pacifique et
graduelle de la question sociale. Oui, je suis persuad que ce serait
le salut... Seulement nous y tournons le dos. Un trop grand nombre
d'entre nous ont le virus jacobin dans les moelles. Et il n'est pas bien
sr que Dieu ait fait les nations gurissables.

tes-vous curieux de connatre l'article de cette constitution qui
concerne l'glise catholique? Veuillot lui accorde toutes les latitudes
du droit commun, le droit de possder, d'acqurir, d'hriter; l'usage
de son droit particulier, de ses tribunaux intrieurs, la libert de la
charit, la libert d'enseignement  tous les degrs; le droit de fonder
des universits canoniques, une au moins par province. Il admet, il
dsire la sparation de l'glise et de l'tat. Les proprits de
l'glise sont soumises aux charges communes, et elle devra, dans un
temps et moyennant les dispositions transitoires ncessaires, subvenir
aux dpenses du culte.

En somme, il rclame pour l'glise toute la libert. Pensait-il que
l'glise est aujourd'hui encore une si grande puissance morale que lui
assurer toute la libert c'est presque lui assurer la domination?
Peut-tre; et c'est pour cela prcisment qu'il n'a jamais souhait,
mme en rve, ni gouvernement thocratique, ni religion d'tat (il est
trs net sur ce point), rien ne devant tre plus fort que l'glise libre
_sous la loi commune_. Toutefois, certains articles de son projet
impliquent que l'tat a le devoir de reconnatre, sinon la vrit de la
doctrine catholique, du moins le caractre vnrable et bienfaisant de
cette doctrine et de lui assurer le respect public. Mais songez que ce
traitement spcial,--au cas o il vous plairait d'y voir une atteinte
indirecte  la libert de conscience,--c'est dans un projet tout idal
que Veuillot le sollicite. Ne nous htons donc point de crier  la
tyrannie clricale.

Oh! je connais bien le fond de sa pense, et je sais que, dans son
Icarie, le citoyen serait moins libre que l'glise; je veux dire qu'il
n'aurait la pleine libert ni de l'immoralit ni de l'impit
publique. Je n'ignore pas que, si Louis Veuillot et vcu quelques
annes de plus, certaines pages qu'il m'est arriv d'crire eussent pu,
encore qu'assez innocentes, exciter son indignation. Il m'et maltrait,
comme tant d'autres, moi qui l'aime tant (et je sens que je ne lui en
aurais pas voulu). Les lois de sa rpublique ne nous permettraient pas
d'crire tout ce que nous voulons et nous retrancheraient, par
consquent, un de nos plus chers plaisirs. Et cependant, quand j'y
rflchis, je souponne que ce n'est pas peut-tre ce qu'il y a de
meilleur en moi qui serait gn par ces prohibitions. Et puis, par un
sentiment que je conois mal, j'ai toujours t tent d'accorder sur
moi,  ceux dont la foi est absolue, des droits que je ne me reconnais
pas sur eux.  condition, bien entendu, qu'ils me laissent penser et
parler  ma guise dans mon priv. Heureusement, d'ailleurs, les
personnes de foi absolue n'ont pas toutes la mme. Grce  cela, nous
sommes, nous, tranquilles. Pour le surplus, je m'accommoderais assez de
la rpublique de Veuillot.

Sa Constitution est humaine. Si elle peut gner sur quelques points les
riches et les lettrs, elle multiplie les supports, matriels et moraux,
autour des humbles. Que dis-je? j'eusse accept sa Constitution entire,
pourvu qu'il ft charg lui-mme d'en appliquer, en ce qui me concerne,
les rgles restrictives. Veuillot tait bon, Sainte-Beuve lui rend cette
justice. Veuillot a parl du peuple, en maints endroits, avec la plus
profonde tendresse, et de la dignit des pauvres avec la grce de saint
Franois d'Assise. Tout l'essentiel des crits vangliques de MM. de
Vog et Paul Desjardins sur le _summum bonum_ qui est le renoncement,
vous le dcouvrirez en feuilletant les _Libres Penseurs_, _ et l_ et
le _Parfum de Rome_. Il avait l'me grande. Il faut lire, dans _ et
l_ (II, 217-267), le chapitre _De la noblesse_. Ses ides sur ce qui
fait la vraie noblesse de la vie sont d'une ravissante puret et d'une
fiert tout hroque. Il a l'me ardemment franaise. Les pages que lui
inspira la guerre de Crime sont de la plus haute et de la plus chaude
loquence. C'est peut-tre le seul moment de sa vie politique o il ait
eu la joie de ne point se sentir isol et suspect et de pouvoir
communier avec toute la France. Il a la haine atavique et instinctive,
mais aussi raisonne et chrtienne, de l'Angleterre et de l'esprit
anglais. Car son patriotisme et sa foi ne font qu'un, et souvent sa foi
a fait son patriotisme singulirement clairvoyant: contre la Prusse,
contre l'Italie. Enfin, ce fut un idaliste exquis. Nul n'a mieux
compris ni exprim que c'est par l'me que nous sommes grands et que
c'est de l que nous nous relevons. (Pascal.) Nul n'a embelli de plus
de dignit intime les soumissions volontaires aux indispensables
hirarchies extrieures qu'il croyait tablies ou consenties par Dieu
pour le bien du monde. Sans illusion ni sur les reprsentants ni sur le
fondement humain de l'aristocratie, aussi impitoyable aux mauvais
nobles qu'aux mauvais prtres, c'est lui qui,  propos d'un domaine
dpec par un gentilhomme de boulevard et de cabinets de nuit, crit ces
lignes, o se rvle dlicieusement la qualit de son me:

     Je ne peux prendre mon parti de ces dcadences de la noblesse.
     C'tait une institution si belle, le pauvre petit peuple en avait
     si grand besoin! Il me semble que ce grand seigneur qui a vendu 
     la bande noire sa terre, son chteau, ses papiers de famille, m'a
     trahi personnellement.

     Je sens en moi une singulire pente, singulire du moins en ce
     temps. J'ai l'esprit de roture comme je voudrais que les
     gentilshommes eussent l'esprit de noblesse. Si je pouvais
     rtablir la noblesse, je le ferais tout de suite et je ne m'en
     mettrais pas. Je voudrais travailler pour mon compte  rtablir
     la roture.

     En vrit, j'ai jou un rle de dupe, si je n'y regarde qu'avec
     l'oeil de la raison humaine. J'ai dfendu le capital sans avoir
     eu jamais un sou d'conomies, la proprit sans possder un pouce
     de terrain, l'aristocratie, et j'ai  peine pu rencontrer deux
     aristocrates; la royaut, dans un sicle qui n'a pas vu et ne
     verra pas un roi. J'ai dfendu tout cela par amour du peuple et
     de la libert, et je suis en possession d'une rputation d'ennemi
     du peuple et de la libert, qui me fera lanterner  la premire
     bonne occasion. Cependant ma pense est droite et logique: mais
     j'ai trop cru au devoir, et j'en ai trop parl.

     C'est la seule chose qui me console, quand je considre, hlas!
     tout ce que je n'ai pas fait.

J'ai quelque ide que, si Veuillot vivait encore, il prfrerait le
moment o nous sommes, malgr ses misres inoues,  l'poque de la
monarchie de Juillet ou aux dix dernires annes du second Empire. Il
verrait avec espoir la fin prochaine de ce qu'il a le plus ha, la fin
du parlementarisme bourgeois et du catholicisme libral, et de
malentendus et de mensonges galement compromettants pour la libert et
pour la religion. Plus menaante, la situation actuelle lui paratrait
plus nette. Il serait content, comme Ajax, de combattre dans plus de
lumire, ft-ce dans une lumire d'orage. Il penserait que le
rationalisme rvolutionnaire, tant plus prs de porter ses derniers
fruits, est plus prs de se juger lui-mme par l, et que de sa tragique
banqueroute peut sortir notre salut.

Certaines inquitudes morales de ce temps lui sembleraient d'un heureux
augure: il les jugerait semes dans les esprits par une suprme
prvenance de la bont divine. Il prendrait enfin son parti, sans
trop le dire,--comme fait le Souverain Pontife tout le premier,--de la
destruction du pouvoir temporel, qu'il sentirait voulue de Dieu. Il
comprendrait que cette destruction et l'affaiblissement de ses liens
avec le gouvernement politique des peuples est moins pour l'glise une
perte qu'un allgement; que le catholicisme reprend ainsi son vrai
caractre, et que l'annonce de l'ternelle bonne nouvelle en peut
devenir plus libre et plus efficace. Il n'aurait pas de peine 
conformer son apostolat  ce nouvel tat de choses; et, en s'inquitant
avec une charit grandissante de l'me des petits et des ignorants, il
n'aurait pas  changer son attitude...

Voil bien des raisons pour l'aimer. Mais, si vous lisez sa
_Correspondance_, vous ne vous en dfendrez plus du tout. Vos prjugs
contre l'homme, si vous en avez, tomberont. Cette correspondance me
parat tre, avec celle de Voltaire,--pour des raisons combien
diffrentes!--la plus extraordinaire qu'ait laisse un homme de
lettres[1]. L, vous le connatrez tel qu'il est, et tout entier. Vous
serez tonn de la prodigieuse activit de ce cerveau et de la parfaite
bont de cette me. Vous y goterez autre chose qu'un plaisir
d'amusement, car l'homme, le chrtien et le publiciste ne se sparent
gure chez Louis Veuillot, et des ides d'importance et toute sa vie
publique s'entrelacent, dans ces causeries, aux dtails de mnage et de
pot-au-feu. Mais surtout les lettres  sa soeur vous seront un dlice.
(Je voudrais mettre aussi  part les lettres  Olga de Sgur, plus tard
comtesse du Pitray.) Vous y aimerez tout: le naturel, la simplicit des
moeurs, la bonhomie, l'esprit, le comique,--ce comique invincible qui
secouait sur sa base mon bon matre Sarcey, un jour que j'tais chez lui
et qu'il lisait le morceau sur les douches ascendantes,  moins que ce
ne ft la conversation avec le dentiste;--et les portraits et les
paysages en trois coups de plume, et mille traits spontans d'un
pittoresque intense; et toutes les vertus que trahissent ces libres
expansions, la fiert, le dsintressement, l'indpendance,
l'loignement du monde, la douceur patriarcale envers les serviteurs, et
la charit, et les larges aumnes, et la libralit (...N'oublie jamais
qu'un chrtien doit tre humble, mais magnifique. _ son Frre_, I,
page 284); et la grce partout rpandue, et,--comme il ne visite gure
en voyage que des chrtiens comme lui et des gens d'glise ou de
couvent,--un sentiment difficile  comprendre pour les profanes, le
sentiment d'une sorte de franc-maonnerie spirituelle, d'une scurit
sereine et trs douce dans la communaut des croyances. Vous estimerez
la beaut simple de sa vie domestique, la profondeur de ses affections
familiales, et son immense labeur, et son courage allgre  le porter.
Vous penserez que celui-l fut un vaillant et un tendre. Et vous
connatrez quelle forte vie intrieure eut ce grand homme d'action; vous
verrez comment il porta la douleur (il perdit en quelques annes sa
femme et trois filles, et une des deux autres se fit religieuse), et
vous jugerez comme moi que les lettres qu'il crit sur ses filles mortes
et  sa fille clotre sont de purs diamants de spiritualit, atteignent
au sublime du sentiment religieux et sont assurment parmi les plus
incontestables chefs-d'oeuvre de la prose chrtienne,--et de la prose
sans pithte. J'ose dire qu'aux heures douloureuses il y eut, chez
Louis Veuillot, de la saintet.

         [Note 1: Il n'en a paru encore que sept volumes, in-8{o} il
         est vrai, et chacun de 500 ou 600 pages.]


IX

Il y eut aussi de l'humanit, et largement. Prenez  la fois le mot
dans le meilleur sens, et dans l'autre. Il faut pourtant bien que je
finisse par avouer,--au moins une fois,--que, dans l'chauffement de la
lutte, Veuillot eut des violences, des injustices, et des erreurs  demi
volontaires sur la qualit morale des personnes contre qui il
combattait. Plus d'une fois il m'a dsol par la faon dont il traite
des gens pour qui j'ai de l'indulgence, de la sympathie, ou mme du
respect.--Mais il eut en mme temps des faiblesses charmantes. Une de
celles dont je suis le plus touch, c'est son amour pour la littrature.
Il crit un jour  sa soeur: Tout pour Pierre (le pape), rien pour
Ptronille (la littrature). Seigneur! _vous savez si j'ai aim cette
femme-l_.

Oh! oui, il l'a aime,--avec crainte, avec remords; car il savait bien
qu'aux yeux d'un chrtien elle ne doit tre qu'un instrument: mais,
tremblant toujours de l'aimer pour elle-mme, il l'adorait avec d'autant
plus de passion. Il lui arrivait  chaque instant d'tre sduit comme
artiste par ce qu'il tait tenu de rprouver comme chrtien; et de l de
relles angoisses.

Son got, lorsqu'il reste spontan, est  la fois trs large et trs
pur. Il a eu cette chance que, n'ayant point fait d'tudes rgulires,
il a pu aborder les classiques d'une me libre et neuve et, par suite,
les sentir du premier coup. Et, comme un grand nombre d'entre eux sont
plus ou moins pntrs d'esprit chrtien, il ne fut pas trop gn
ensuite par ses croyances dans les jugements qu'il porte sur eux. Le
chapitre de critique, ensemble chrtienne et impressionniste, qui
termine _ et l_, est excellent et original. Veuillot nous y fait
l'histoire de ses lectures. On y voit en plein ses prfrences
instinctives. Il aime Corneille, et surtout le _Cid_, Racine, et surtout
_Phdre_. Plus tard, les tragdies de Racine le faisaient pleurer, ce
dont je lui sais particulirement gr, et il crivit, dans les _Odeurs
de Paris_, des pages singulirement pntrantes sur _Britannicus_. Dans
Saint-Simon, l'crivain lui plat, mais l'homme lui est odieux. ...
Certes ses _Mmoires_ sont un beau pays, et plantureux  merveille: mais
il y a des fondrires et des btes venimeuses, et je n'aime pas  me
promener en compagnie de ce duc enrag... Tout le jour courb comme le
plus souple courtisan, il ponge les souillures et les scandales; il se
sature et, le soir, il dgorge en flots de lave... Il se cache, il
fabrique ses prtendues histoires en secret comme on fabrique de la
fausse monnaie... On ne connat aucun autre exemple d'une telle force ni
d'une telle lchet... Lisez tout le morceau, qui est superbe, et o se
rvle une fois de plus une me vraiment noble et _bonne_ (j'y reviens
toujours).--Il adore Svign et lui passe tout. Chose remarquable, il
aime peu Molire et son naturalisme; il le voit dj comme le verra M.
Brunetire. Il n'aime pas La Rochefoucauld (c'est un prcieux peu
aimable et peu sincre), ni Montaigne. Il aurait plutt un faible
secret pour Rabelais. Il tmoigne plus de respect que d'affection 
Pascal, dont la foi est trop inquite pour lui. Mais _Gil Blas_ est le
premier livre qui le dgota de la littrature du XVIIIe sicle.
L'crivain qu'il aima le plus quand il commena  savoir lire, ce fut La
Bruyre, et son style en demeura pour toujours imprgn. Devenu
chrtien, il fut plein de Bossuet. Vous entrevoyez ses naturelles
origines littraires. Veuillot est un classique, d'criture  la fois
traditionnelle et audacieuse.

Du XVIIIe sicle, il excre, et comme chrtien et, par suite, comme
littrateur,  peu prs tout,--sauf les romans de Mme Riccoboni. Tout ce
qu'il peut accorder  Voltaire, c'est que sa prose est jolie.

Sur Chateaubriand: Il a tenu et mrit une grande place, mais ce n'est
pas mon homme. Ce n'est ni le chrtien, ni le gentilhomme, ni l'crivain
tels que je les aime; c'est presque l'homme de lettres tel que je le
hais, etc.

Sur les crivains du XIXe sicle, il est partag presque
douloureusement. Il n'en est presque pas un sur qui son jugement ne soit
double, selon les ouvrages, et aussi selon qu'il les juge davantage avec
sa conscience ou avec son got. Je n'apporterai en exemple que ce qu'il
dit de Sand et de Hugo.--Il a, sur la philosophie de George Sand, sur
ses femmes mancipes et sur ses catins penseuses, des railleries
impayables et impitoyables:

     ... Il parat  la comtesse, ds le second entretien, que cette
     infinie vague, dont le sentiment la tourmente, prend des paules
     et qu'elle sait  quoi s'en tenir... Guillaume est taill en
     valet de ferme; et, je le jure, la comtesse Isidora l'estimerait
     mince penseur s'il tait fluet.

Mais, l mme, il a des indulgences:

     ... C'est toujours George; et, l'histoire commence, je suis
     all jusqu'au bout. Daniel (Stern) ne me mnerait pas si loin.

Et, aprs avoir cont l'histoire de la courtisane Afra, qui devint
chrtienne et fut martyre:

     Mets de ct ta passion, tes systmes et tes livres,  George.
     J'en appelle  cette meilleure part de toi-mme, qui t'lve
     quelquefois au-dessus de tant de misres, j'en appelle  ton
     gnie, qui t'a permis souvent de voir, de sentir et d'admirer ce
     qui est grand, et beau, et pur. Que dis-tu de cette courtisane?
     Ne trouves-tu pas, comme moi, qu'elle vaut bien ton Isidora, et
     que la foi chrtienne s'entend  relever les mes encore mieux
     qu'Helvtius et Rousseau?

Et ailleurs, et  diverses reprises, il dclare carrment: Mme Sand est
un grand crivain.

De mme, personne n'a sans doute,  l'occasion, dchiquet Victor Hugo
avec plus de frocit. Mais,  considrer l'ensemble de ses
apprciations, il lui rend justice. N'est-ce pas Veuillot qui a dit que
la _Chanson des Rues et des Bois_ est le plus bel animal de la langue
franaise? Il a parl dignement, et des _Contemplations_, et de la
premire partie des _Misrables_. Et un jour, en 1870, s'tant remis 
feuilleter l'oeuvre de l'norme pote, il crit magnifiquement:

     M. Hugo _a t_ l'homme moderne plus qu'aucun autre
     contemporain. Entre ceux qui n'ont qu'un cerveau et ceux qui
     n'ont que des sens... il est l'homme vrai... On ne trouve point
     cela chez Lamartine, qui est un orgue; ni chez Musset, qui est un
     oiseau... M. Hugo est plein de feu, de sang et de larmes. Il se
     sent vivre et il se sent mourir... Il prend l'nigme au srieux;
     il va au sphinx, il l'interroge parmi les dbris de ceux qui
     furent dvors. Il a t vaincu... Quiconque voudra l'tudier le
     plaindra. Il est plus vaincu que d'autres parce qu'il pouvait
     mieux vaincre. Les ossements qu'il a laisss sont d'un gant.

Et vous comprendrez mieux la magnanimit de ce jugement, si vous vous
souvenez du vers abominable o Victor Hugo avait insult Louis Veuillot
dans sa mre.

Vers la fin du joli chapitre de critique de _ et l_, Veuillot, aprs
quelques jugements svres sur la littrature de ce temps, rentre en
soi:

     Je ne crains pas que l'on m'ahonte en m'opposant  moi-mme le
     peu que je vaux. Je connais ma faiblesse. Si je n'aimais la
     vrit, je me condamnerais au silence; mais la vrit a encore sa
     force dans les plus humbles voix, et elle commande la hardiesse
     aux plus humbles esprits. Sa lumire me remplit d'une aversion
     sans borne pour les chefs-d'oeuvre d'un art o je ne suis qu'un
     pauvre vieil colier, lorsque ces chefs-d'oeuvre n'ont pas la
     marque du vrai...

Cette aversion avait ses dfaillances. Veuillot cda souvent  la
tentation de pardonner beaucoup au talent. Il aima Musset, il ne dtesta
point Gautier; il adora Sainte-Beuve, sans le dire tout  fait. Et que
d'autres on sent qu'il _n'ose pas_ aimer! Je crois bien qu'il ne fut
sans entrailles, mme littraires, que contre Renan. Et je songe: Quel
pauvre tre de volupt suis-je donc, moi, pour aimer  la fois,--et
peut-tre galement,--Renan et Veuillot!


X

Telle fut, chez le bon soldat de Pierre, la secrte morsure de passion
pour Ptronille qu'il glissa au plaisir et qu'il trouva le temps
d'tre lui-mme, on le sait, pote et romancier.

Ses vers (les _Satires_ et les _Couleuvres_) sont intressants, souvent
trs beaux. Mais, quand ils le sont, c'est gnralement  la faon de
trs belle prose. C'tait le caprice d'un esprit curieusement
traditionaliste que de ressusciter ainsi la vieille satire en vers,
aprs que le lyrisme romantique avait ruin les petits genres et que
le journalisme les avait rendus inutiles. Veuillot procde des
versificateurs du XVIIe et du XVIIIe sicle, avec, seulement, une rime
plus nourrie, un vocabulaire plus riche, un peu plus d'images et, comme
il tait naturel, l'accent d'aujourd'hui. Toutefois vous trouverez, du
moins dans la premire partie des _Satires_, un rien de pdantisme
classique, trop de mtaphores hrites des satires littraires de
Boileau, trop de sifflets et le pli trop frquent de renvoyer les
mauvais auteurs sur les quais ou chez l'picier. En revanche,--et cela
surtout dans les _Couleuvres_ et dans les posies du premier volume de
_ et l_,--de beaux coups d'aile, un peu brefs; quelques sonnets
merveilleux de relief et d'nergie incisive; une abondance de
vers-proverbes, ou de vers dors. Que dites-vous de ceux-ci (_ un
jeune homme_):

  Prends garde, en les aimant, d'aimer l'amour des hommes:
  Combats en pardonnant, mais toutefois combats.

En somme, exception faite pour trois ou quatre pices (_la Ple jeune
Veuve_..., _J'ai pass quarante ans_..., _le Cyprs_, et l'admirable
_pitaphe_), c'est plutt dans sa prose que Veuillot est proprement
pote, souvent grand pote. Il est remarquable qu'une de ses meilleures
pages en vers soit celle o il dfinit la prose, page succulente et que
Sainte-Beuve prisait si haut:

   prose! mle outil et bons aux fortes mains!...

Ajoutez que Veuillot ne s'en faisait pas accroire. Il parle de sa manie
rimante avec un mlange de modestie  demi sincre et d'inquitude tout
 fait plaisante et gentille.

Romancier, il tait fort empch et se chargeait lui-mme de
prohibitions et de chanes. D'abord, il n'avait aucune illusion sur
l'amour. Tout ce que j'ai pu observer de cette fameuse passion de
l'amour, tant clbre, me persuade que sa forme la plus frquente et la
plus saisissable est la jalousie... L'amour est, au fond, un trs vif
sentiment d'adoration pour soi-mme... Il croyait d'autre part que, si
on lisait moins de romans, il y aurait, heureusement, moins d'amoureux.
Mais au reste il savait le pouvoir contagieux de presque toutes les
peintures des passions humaines. Ainsi, il se retranchait volontairement
la plus grande part de la matire ordinaire des romans et des drames. Il
se condamnait au roman chrtien, au roman d'dification.

Il est trs vrai qu'un roman d'dification peut tre sincre, mouvant,
vivant. Seulement, le public ne le croit pas; beaucoup de chrtiens mme
s'en dfient par avance. Une des nombreuses trangets de ce temps,
c'est que le catholicisme soit  peu prs absent de la littrature d'un
peuple dont la trs grande majorit professe encore, s'il la pratique
peu, la religion catholique. Mais le plus tonnant, c'est que ce fut
ainsi ds le XVIIe sicle, ds le XVIe, et mme avant.

Si, pour les neuf diximes des fidles, la foi n'tait chose
d'habitude et de convenance, sans nulle action sur la vie morale, il
devrait pourtant leur sembler naturel que, dans une histoire de passion
combattue, la prire, le chapelet, la messe, la confession mme tinssent
une place notable. Car, pourquoi, je vous prie, la lutte serait-elle
moins intressante et moins tragique entre le scrupule religieux et la
passion qu'entre la passion et, par exemple, les affections de famille
ou le sentiment philosophique du devoir? Ne peut-il tenir autant
d'motion, de trouble, de douleur, de faiblesse et d'effort, et de
drame enfin, dans l'examen de conscience d'un catholique tent que
dans le monologue d'Auguste ou dans celui d'Hermione?

Veuillot le pensait, et il osa en courir l'aventure, L'_Honnte femme_
parat un roman excessivement bizarre, tout simplement parce que c'est
un roman catholique. Ce n'est autre chose que l'histoire d'un Joseph
dvot et d'une dame Putiphar circonspecte, dans une petite ville de
province. Joseph est toujours ridicule, quoi qu'il fasse: jugez quand il
se confesse! Or, Valre se confesse afin de trouver, dans l'absolution,
la force de rsister aux entreprises d'une femme marie. Le sacrement de
pnitence est le ressort principal de l'action; le drame tourne sur ce
mot: _Absolvo te in nomine Patris_. Cela se peut-il souffrir?
Sainte-Beuve lui-mme ne se tient pas de traiter Valre de dadais... Et
cependant,--si je ne m'abuse,--il y a peut-tre, aujourd'hui encore, des
mes qui croient  la rvlation, au pch,  la grce et  tout ce qui
s'ensuit, et qui luttent, avec larmes et dchirement, contre
elles-mmes, et qui cherchent le secours o Dieu leur a dit qu'elles le
trouveraient. Leur trouble, et leur angoisse, et leur courage, et leur
espoir et, si vous voulez, leur illusion sont ils donc en dehors de
l'humanit? Et, parce que vous n'avez pas leur foi, vous sont elles plus
incomprhensibles et plus trangres que les mes de l'antiquit
orientale ou hellnique?

Il parat que oui; et je vous abandonne donc ce sacristain de Valre,
qui, chaste comme l'Hippolyte d'Euripide, est videmment plus
grotesque, tant catholique romain. Mais, si cette figure vous offense,
d'autres ont de quoi vous retenir. Lucile est un type trs vrai, et trs
finement tudi, de reine de petite ville et de coquette hypocrite et
prudente. Je l'appellerais Mme Tartufe si elle n'tait d'esprit laque.
Dans la scne de la clairire, quand elle se dchane et laisse clater,
sincre enfin et secouant sa fausse vertu, ce qu'il y a dans son coeur
bourgeois de dsir brutal, d'gosme et de concupiscence toute crue
(car c'est l, pour Veuillot, le rsidu de l'amour proprement
passionnel), je vous assure que c'est trs beau. Il est clair ici que
Lucile souffre, et l'auteur, malgr tout, a piti d'elle. Veuillot a
refait, et trs bien, la scne de Didon et d'ne,--avant la grotte et
avec une autre Rome  l'horizon. N'importe, il y a dans cet entretien
une flamme sombre et des _motus deordinati_, et plus sans doute que
l'crivain ne l'a voulu. Nous avons beau faire: nous ne dtestons pas
assez Lucile. Lui non plus peut-tre. Il est rentr un instant, bon gr
mal gr, dans le roman profane. C'est que la Ralit est une grande
paenne...

Un autre endroit a de la grandeur: c'est lorsque le cur de Marsailles,
ayant absous Valre, s'agenouille  son tour, se confesse  son
pnitent, le remercie de l'avertissement courageux qu'il a reu de lui
sur ses prudences de prtre-fonctionnaire... Mais vous trouverez que ce
sublime-l sent trop la calotte, et vous prfrerez sans doute ce doux
entremetteur d'abb Constantin. Je ne vous signalerai donc plus que les
vifs croquis des notables de Chignac, tracs, je l'avoue, du temps de
Paul de Kock, mais vingt ans avant _Madame Bovary_. Et enfin, il y a
Veuillot lui-mme, le petit journaliste, que je vous ai prsent au
commencement de cette tude.

Veuillot s'exprime modestement sur l'_Honnte Femme_:

     Oeuvre d'un jeune homme, d'un converti... ce livre appartient
     pleinement  la classe des fruits verts. Il est gauche, prcheur,
     rigoriste, involontairement entach d'imitation...

Oui; et, avec cela, qu'il est curieux!

Mais le chef-d'oeuvre, la merveille des merveilles, ce sont les quarante
premires pages de _ et l_. C'est l'histoire tout unie d'un mariage
chrtien. Idylle franchement pieuse, effrontment difiante, et exquise
cependant. Un jeune homme est prsent par un bon prtre chez de bonnes
gens qui ont une fille  marier. Elle est bonne, timide, pudique; il est
bon, srieux, un peu inquiet. Il hsite, fait sa demande, est agr.
Rien d'extraordinaire, sinon la rencontre de la svrit du fond et de
la grce infinie de la forme. Il s'en dgage une conception trs
belle,--puisque c'est la conception chrtienne,--de l'amour et du
mariage, et cette ide que l'amour n'est pas du tout la passion, et
cette autre ide que le mariage ne diffre pas essentiellement d'une
prise d'habit  deux, et que c'est par l qu'il est grand et qu'il
est doux. Vous serez surpris de certaines rflexions des deux fiancs:
Je vais donc me marier, se dit Marianne. Voil mon sort fix, je ne
serai pas religieuse. Que la volont de Dieu soit faite! Selon
Silvestre, le renoncement au monde ne devait gure, en quelque faon,
tre moins absolu pour l'pouse chrtienne que pour la religieuse.
D'autres remarques vont loin:

     ... On et tonn Marianne en lui disant que l'instinct qui
     souffrait en elle n'tait autre que la fiert. Elle ne se
     trouvait pas entirement libre en cette rencontre. Mais rien ne
     l'avait amene  rflchir sur les prjudices que l'organisation
     prsente de la socit apporte aux privilges de l'me, et, par
     un autre instinct plus parfait dans son coeur et plus connu, elle
     se soumit humblement  ce qu'elle regardait comme la condition
     ncessaire de la femme, qui lui te le droit de choisir et ne lui
     laisse que tout juste celui de refuser.

Cette histoire est, quant au fond, prcisment le contraire des romans
de la bonne Sand. Et cela reste suave, d'une onction mle de beaucoup
d'esprit qui ne se cherche pas, d'observation exacte, mme de
pittoresque. Nulle trace de fadeur dans ces fianailles si austres et
si blanches.

C'est que Louis Veuillot est pote minemment. Une bonne moiti du
_Parfum_ et de _ et l_ en tmoigne. Lisez, dans _ et l_, les
chapitres intituls _Dans la montagne_, _la Plage_, et _la Campagne_,
_la Musique_ et _la Mer_. Il tait trs sensible  la musique, trs
amoureux de Mozart et de Beethowen. Sa pente tait au rve mlancolique
et tendre. Rve toujours surveill par sa conscience de chrtien; car
c'est dangereux, la nature et la musique, et la mlancolie, et mme la
tendresse. Mais souvent on devine que ses luttes et ses haines lui
pesaient et que, sans cette surveillance virile qu'il exerait sur son
me, il et aisment gliss  la contemplation chantante, comme un
simple pote lyrique, ou  l'indulgence universelle et inactive, et  la
douceur des larmes oisives, de celles dont on jouit comme d'une volupt
et qui ne purifient point. La posie n'est pas toujours absente de son
oeuvre mme de polmiste. Du moins on la sent, par endroits, toute
proche, et je pense que Veuillot est le seul de nos grands journalistes
de qui cela se puisse dire.

On sait et on convient qu'il fut un remarquable crivain: est-on
persuad qu'il est de tout premier rang, et par l'importance des ides
qu'il a traduites, et par la perfection de la forme? Ce n'est point sans
doute un mconnu; mais il n'est pas connu tout entier. Dans ce dur
monde, on gagne, du moins un temps,  tre du ct des plus forts; et
Veuillot, catholique, fut de l'autre.

Entre les crivains qui comptent, Veuillot me parat celui qui est le
mieux dans la tradition de la langue, tout en restant un des plus
libres, des plus personnels. Il n'apprit le latin qu' vingt-cinq ans
mais il tait nourri de la moelle de nos classiques. Il est soucieux de
puret et mme de purisme, jusqu' faire volontiers la leon aux autres
l-dessus,--mais d'un purisme large et dont les informations remontent
au moins jusqu'au XVIe sicle. Il est aussi proccup, et presque 
l'excs, de l'harmonie du style, trs rigoureux sur ce point, svre aux
cacophonies (cf. _Odeurs de Paris_, page 213). Sa prose est
impeccablement musicale; et, quand il sortait de la polmique et
crivait pour son plaisir, il aimait  cadencer sa pense en des sortes
de strophes attentivement rythmes (_ et l_, deuxime volume; _le
Parfum de Rome_). Au reste, une souplesse incroyable, une extrme
diversit de ton et d'accent,--depuis la manire concise,  petites
phrases courtes et savoureuses, et depuis la faon lie, serre,
pressante du style dmonstratif, jusqu'au style largement priodique de
l'loquence pandue, et jusqu' la grce invente et non analysable de
l'expression proprement potique...

Bref, il me semble avoir toute la gamme, et la grce et la force
ensemble, et toujours, toujours le mouvement, et toujours aussi la belle
transparence, la clart lumineuse et sereine. Je note seulement, dans la
prose de ses dernires annes, quelque abus de l'antithse et des
facettes, du paralllisme verbal et mme des allitrations, et aussi un
peu de trpidation et de haltement, un je ne sais quoi par o il
rejoint Michelet... Somme toute, je n'hsite pas un moment  le compter
dans la demi-douzaine des trs grands prosateurs de ce sicle.


XI

Et il en est le grand catholique; pour un peu je dirais le seul. Il a
dgag le catholicisme de tout ce qui n'est pas lui, s'tant gard soit
de le compromettre avec la Rvolution, soit de prtendre le ramener,
comme d'autres pureurs de religion, au christianisme des premiers
temps. Veuillot l'a pris tel qu'il est, avec sa hirarchie, avec ses
doctrines autoritaires en politique, mme avec les us et traditions qui,
pour les inattentifs et les superficiels, paraissent s'loigner de
l'esprit de l'vangile. Il l'a pris, dis-je, tel que son dveloppement
historique l'a fait, parce que ce dveloppement est divin.

Lacordaire, Montalembert, Falloux, Dupanloup sont, auprs de Veuillot,
des catholiques  tendances hrsiarques. Ceux-l ont des faiblesses
pour l'oeuvre de la Rvolution: ils se figurent que l'galit civile, la
libert politique, le rgime parlementaire, le suffrage universel sont,
peu s'en faut, choses vangliques. Veuillot, non: il ne pense point que
ces institutions soient ncessaires aux mes ni excitatrices de la bont
humaine, ni qu'elles soient mme d'un secours srieux pour
l'amlioration matrielle du sort des pauvres. Il est persuad et a
constamment tch d'tablir que la Rvolution est essentiellement
rationaliste, c'est--dire impie, au surplus purement bourgeoise;
qu'elle n'a profit qu'aux classes moyennes: cure pour celles-ci,
mystification pour le peuple; et qu'elle a rendu la vie plus lourde aux
petits en leur enlevant ce qui tait l'allgement et faisait la dignit
de leur condition. La Rvolution est, pour Veuillot, la dernire des
hrsies. Et c'est ainsi que, comme je l'ai dj remarqu, Veuillot, du
moins par ses ngations, est moins loin du socialisme, si nergiquement
qu'il l'ait combattu, que du libralisme bourgeois.

Bref, il croit que la philosophie ne peut rien pour le bonheur, mme
terrestre, des hommes (car le matrialisme les dispense de se
contraindre, et le spiritualisme ne peut que le leur conseiller, sans
leur en apporter les moyens). Reste donc l'glise. Seule elle peut
sauver le monde, mme selon la chair: car seule elle a qualit pour
enseigner  la fois au peuple la rsignation, et le sacrifice  ceux qui
sont au-dessus du peuple.

Veuillot est un grand rveur. Misanthrope  l'gard du prsent, il est
d'un optimisme fou dans le pass et dans l'avenir.

Le pass, il le transfigure; il voit le moyen ge et l'ancien rgime
comme il lui plat de les voir. Il ne doute point que le moyen ge n'ait
connu la fraternit divine dans l'ingalit apparente des conditions et
n'ait presque ralis l'unit morale ncessaire au bonheur universel.
Lui si doux, il absout dans les ges couls la rpression de l'hrsie,
surtout parce que l'hrsie lui parat attentatoire  cette
indispensable unit. Il oublie ou mconnat les brutalits, les
cruauts, les vices, l'affreuse misre; il oublie que les hommes, mme
alors, ne furent que des hommes.

Et c'est du mme regard visionnaire qu'il considre l'avenir.
videmment, si tous les pauvres et si tous les riches taient de vrais
chrtiens, la question sociale serait rsolue du coup, et toutes les
autres pareillement. Il n'y faudrait que deux petites conditions: il
faudrait que tous les hommes, dans l'univers entier, eussent la foi; et
il faudrait que la foi communiqut forcment aux croyants la vertu et la
bont.

Ce pote est donc plein d'illusions, et, parfois, d'illusions 
rebours. S'il doit  l'intransigeance mme de sa foi des vues profondes
sur l'histoire contemporaine et des clairvoyances terribles sur les
personnes, il lui arrive aussi de se tromper fcheusement sur elles, de
nous surfaire leur perversit, et de perdre, pour ainsi parler, la
notion du vrai humain. Il a eu, souvent, de la peine  comprendre que
l'on pt ne pas croire au surnaturel, et  son surnaturel  lui, sans
tre un dmon d'orgueil ou d'impuret. S'il avait vcu assez longtemps
pour qu'un peu de ma prose parvnt jusqu' lui, j'aurais voulu, aprs
quelque article o il m'aurait trait de simple Galuchet, le prendre 
part et lui dire:

--Non, je vous jure, ce ne sont point mes passions qui m'ont ravi la
foi: je ne leur obis pas toujours; et, en tout cas, le prtre
m'absoudrait si j'avais la volont de mieux vivre. Et ce n'est pas non
plus la superbe de l'esprit. Sincrement, je ne me sentirais pas
diminu si je croyais ce que Pascal, Racine et Bossuet ont cru. Je suis
humble, ou j'y tche. L'humilit est un sentiment trs philosophique:
c'est l'acceptation de notre tre comme il est, c'est--dire
ncessairement infrieur et incomplet. Je ne suis pas un libre
penseur, car c'est une grande sottise de s'imaginer que l'on peut
penser librement. Et notez bien que vous, je vous comprends, je vous
aime, je vous pardonne tout. Et j'aime les saints, les prtres, les
religieuses--non par une affectation de largeur d'esprit ou par une
espce de niaise et suffisante coquetterie morale. J'aime rellement
presque tout ce que vous dfendez, et je le dfendrais moi-mme 
l'occasion. Mais enfin, si je ne puis aller au del de ce sentiment?

Vous me direz: Cherchez la vrit; instruisez-vous. Hlas! tous vos
arguments, je les connais; pendant les six annes de catchisme de
persvrance qui ont suivi ma premire communion, j'ai entendu rfuter
toutes les hrsies, sans compter les schismes. Vous reprendrez: Alors
le mal est dans votre coeur et dans votre volont. Mais, voyons,
est-ce que, srieusement, vous me regardez comme un mchant? Comprenez
donc un peu! La grce, je le vois bien, vous a fait une seconde
nature, mais est-ce que vous ne l'oubliez pas quelquefois? Est-ce qu'il
n'y a pas eu des moments o, loin de la lutte, aux champs ou sur la
grve, ou berc par la musique, il vous semblait trange que vous
fussiez Louis Veuillot, rdacteur en chef de l'_Univers_, vou, dans un
coin de la plante,  la tche d'anathmatiser des hommes comme vous 
cause de certaines affirmations, inconcevables et incontrlables, sur le
monde et la cause premire; des moments o vous ne vous voyiez plus
vous-mme que de loin, o il vous paraissait  la fois incomprhensible
et doux de vivre? Et est-ce qu'il n'y a pas eu d'autres moments encore,
des moments d'angoisse mortelle et d'universel dgot, o vous admettiez
presque que l'on pt totalement dsesprer et o vous n'tiez retenu
dans votre foi que par une habitude d'me?

Dans ces heures-l, heures d'humaine dtente ou d'humaine dtresse,
est-ce que, ayant  me juger, vous m'eussiez envoy, vous, au feu
ternel? Considrez que je suis justement dans l'tat o fut, assez
longtemps encore aprs votre conversion, votre frre Eugne que vous
aimiez tant, et qui, je suis tent de le croire, se convertit,
_d'abord_, un peu pour vous faire plaisir et pour que vous le laissiez
tranquille. Considrez aussi qu'un dixime ou un vingtime seulement
des habitants de notre petit astre sont guids (et, parmi eux, combien y
rflchissent?) par le symbole de Nice et les dfinitions du concile de
Trente et que, depuis trois sicles, ce nombre va dcroissant.
Considrez enfin que, selon votre orthodoxie mme (est-ce que je me
trompe?), Dieu a cr la plupart des hommes, non sans doute pour qu'ils
fussent damns, c'est--dire ternellement mchants et malheureux, mais
sachant qu'ils le seraient. C'est l une ide si pouvantable... que,
justement  cause de cela, on finit par se tranquilliser.

Mais, par cela mme qu'il y aura toujours, et forcment, des hommes
comme moi--et de bien pires--et en trs grande quantit,--vous ferez
sagement de renoncer, pour aujourd'hui,  la partie terrestre de votre
rve. C'est ce que vous faites d'ailleurs assez volontiers: maintes
fois,  la faon des anarchistes, quoique dans une autre pense, vous
prdisez, vous appelez de vos voeux le chambardement gnral... Le
plus probable cependant, c'est que la condition humaine s'amliorera peu
 peu par la bont, mais par la bont simplement humaine, et aussi par
cette notion lentement rpandue, que l'intrt de chacun se confond ou
tend  se confondre avec l'intrt de tous, et que l'gosme est une
duperie. Et le monde ira comme il pourra. Est-ce qu'on ne voit pas que
les socits mme de brigands arrivent  s'organiser,  assurer  tous
leurs membres une vie supportable? Nous avons des sicles devant nous.
L'humanit pourra s'accorder dans la rsignation mme  l'ignorance
mtaphysique, et dans le sentiment que votre solution,  vous, est
impossible. Seulement, nous profiterons de vos indications: nous serons
moins dupes de la Dclaration des droits de l'homme; nous concevrons
mieux que c'est sur les coeurs qu'il faut agir et que l'apparente
justice gomtrique des lois n'est rien si le dsir de la justice et si
la charit ne sont point en nous.

Les hommes ont horriblement souffert et ont t horriblement mchants,
quoi que vous disiez, mme dans le temps o votre chimre d'une foi
unique tait le plus prs d'tre une ralit. Alors? Pourquoi
n'essayerions-nous pas d'autre chose? Vous seul tes logique, c'est
entendu: mais, par exemple, pourquoi avez-vous raill si durement ces
chrtiens qui, tout en partageant l'essentiel de vos croyances, en ont
accommod une partie  l'oeuvre purement humaine, toujours dfaite et
toujours recommenante, de construction sociale qui se poursuivait
autour d'eux? On dirait que vous ne voulez nous laisser le choix
qu'entre le catholicisme universel (vous savez bien que ces deux mots ne
forment pas, hlas! un plonasme)--et l'anarchie, le il n'y a rien.
N'est-ce pas un peu imprudent?

Mais aussi que cela est rare et fier! Et que vous etes raison de vous
entter dans un rve qui vous a rendu, vous, si noble, si bon et si
grand! Je relis les vers que vous crivtes, un jour, pour votre tombe:

  Placez  mon ct ma plume:
  Sur mon front le Christ, mon orgueil;
  Sous mes pieds mettez ce volume;
  Et clouez en paix le cercueil.

  Aprs la dernire prire,
  Sur ma fosse plantez la croix;
  Et, si l'on me donne une pierre,
  Gravez dessus: _J'ai cru, je vois_.

  Dites entre vous: Il sommeille;
  Son dur labeur est achev;
  Ou plutt dites: Il s'veille;
  Il voit ce qu'il a tant rv.
  . . . . . . . . . . . . . . . .

  Ceux qui font de viles morsures
   mon nom sont-ils attachs?
  Laissez-les faire; ces blessures
  Peut-tre couvrent mes pchs.
  . . . . . . . . . . . . . . . .

  Je fus pcheur, et sur ma route,
  Hlas! j'ai chancel souvent;
  Mais, grce  Dieu, vainqueur du doute,
  Je suis mort ferme et pnitent.

  J'espre en Jsus. Sur la terre
  Je n'ai pas rougi de sa loi;
  Au dernier jour, devant son Pre,
  Il ne rougira pas de moi.

Laissez-nous embaumer votre mmoire, respectueusement, dans cette
sublime pitaphe.




LAMARTINE[2]

         [Note 2: _Lamartine_, deux volumes, par M. mile Deschanel;
         _tude sur Lamartine_, par Charles de Pomairols; _La jeunesse
         de Lamartine_, par M. Flix Reyssi.]


I

M. mile Deschanel vient de publier sur Lamartine deux volumes qui sont,
j'imagine, le rsum de son cours du Collge de France. Ces deux volumes
sont d'un vif agrment et, par endroits, d'une chaleur de coeur
communicative. La partie qui concerne le rle et l'volution politiques
du pote me parat neuve, ou tout comme.--M. Flix Reyssi, avocat 
Mcon, nous a dcrit, avec une pieuse exactitude, la maison et le pays
natal de son illustre compatriote; et son heureuse diligence a su
rassembler, sur l'enfance et la jeunesse de l'auteur des _Mditations_,
des documents d'une relle saveur.--Le noble pote Charles de Pomairols,
tudiant l'intelligence et l'art de Lamartine, a dfini avec la plus
affectueuse pntration cette me un peu cousine de la sienne.--Enfin,
M. Anatole France, qui assurment n'ignore pas que les lgendes ont leur
prix, mais qui, comme M. l'abb Jrme Coignard, ne s'en fait jamais
accroire et n'aime que les illusions qu'il lui plat de se donner, nous
a cont l'histoire de la vritable Elvire, laquelle fut une petite femme
obligeante et bonne, exalte en amiti, un peu bavarde dans ses lettres,
un peu qumandeuse et tracassire, d'ailleurs d'une sant dplorable et
qui devait mal s'accommoder des promenades nocturnes sur l'eau ou des
courses dans les bois de Chaville au mois de mars...

Il y a des gens  qui les dcouvertes de cette espce paraissent trs
inutiles ou un peu affligeantes. Pourquoi? M. Deschanel rappelle un
passage de Sainte-Beuve: Lamartine est, de tous les potes clbres,
celui qui se prte le moins  une biographie exacte,  une chronologie
minutieuse, aux petits faits et aux anecdotes choisies... Il est permis,
en parlant d'un tel homme, de s'attacher  l'esprit du temps plutt
qu'aux dtails vulgaires, qui, chez d'autres, pourraient tre
caractristiques... De ce sentiment de Sainte-Beuve, M. de Vog nous
donne, avec sa magnificence habituelle, la raison philosophique: En
quoi votre dcomposition par l'analyse est-elle plus lgitime que la
cration synthtique de la foule? Dans une de ses posies crites loin
de Milly, Lamartine avait parl par erreur d'un lierre qui tapissait le
mur de la maison; il n'en existait point: par une inspiration dlicate,
sa mre planta le lierre absent et fit du mensonge une vrit. La
foule, aide par le temps, agit comme cette mre: elle achve l'oeuvre
du pote, elle fait des vrits de ses erreurs. Son opration est
normale, conforme au travail de la Nature, qui retouche constamment ses
oeuvres, pour dgager les grandes lignes, pour les dbarrasser du caduc
et de l'accessoire. Ce qui cre de la vie est suprieur  ce qui en
dtruit.--Nous n'terons pas le lierre, dit gentiment M. Deschanel.

Mais il revendique ensuite le droit, sinon de l'ter, au moins de
l'carter. Et, en effet, tout le long de son tude, il l'carte
respectueusement, et il a bien raison.

Il a pu m'arriver  moi-mme de rpter aprs d'autres, croyant exprimer
une opinion distingue: La lgende est plus vraie que l'histoire. J'ai
peur maintenant que ce ne soient l des mots. Nous devons certes tenir
compte de la lgende, puisque la lgende c'est l'ide que le plus grand
nombre des hommes se sont faite ou ont fini par se faire d'un personnage
historique. Il est  croire que ce personnage avait du moins en lui de
quoi suggrer cette ide: et ainsi la lgende exprime presque toujours
avec force les traits caractristiques de l'homme qu'elle magnifie. Par
suite, elle peut tre d'un grand secours pour retrouver et reconstituer
ce qui fut le vrai. Mais prtendre qu'elle est elle-mme le vrai
suprieur,--comme s'il y avait plusieurs vrits,--ne pensez-vous pas
que c'est pure phrasologie? Il suffit peut-tre de dire que la
lgende, tant de l'histoire simplifie et acheve par le rve, est
gnralement plus belle que l'histoire, et que par l elle mrite notre
respect. Vous ajouterez, si vous voulez, qu'elle peut tre bienfaisante,
propagatrice de gnrosit, de foi, de vertu, et qu' ce titre galement
nous la devons rvrer... Et encore, il y a lgende et lgende. Il en
est de plates et totalement insignifiantes; il en est de funestes. Et il
y en a plusieurs, et contradictoires, sur les mmes hommes et les mmes
vnements. Ce qui cre de la vie (c'est--dire la lgende) est
suprieur, dites-vous,  ce qui en dtruit (c'est--dire  la
critique). Soit, n'ayons nul souci de la vrit, qui pourtant, mme
humble et fragmentaire, mme inquitante et triste, me semblait
dsirable et vnrable, uniquement parce qu'elle est la vrit. Mais,
enfin, toute lgende ne cre pas de la vie, et, d'autre part, toute
critique n'en dtruit pas. Alors?... Je comprends de moins en moins.

Pour en revenir  Lamartine, je crois bien que, quelques lzardes qu'on
m'et montres sous le lierre, et quelques faiblesses que la critique
m'et rvles en lui sous le dguisement de la lgende, j'en eusse pris
mon parti, puisque je l'aime. Que dis-je! il y aurait eu, dans mon
amour, de la piti, du pardon, du chagrin, un retour chrtien sur
moi-mme: et ainsi, cette fois encore, la critique, loin de dtruire
de la vie, en et cr, puisqu'elle et provoqu en moi des mouvements
profitables, en somme,  ma vie morale. Mais il se trouve que la
critique, applique  la personne de Lamartine, ne compromet que fort
peu sa lgende, ou mme (on pourrait aller jusque-l) la modifie et la
prcise  son avantage.

Au surplus, qu'est-ce que la lgende de Lamartine? Celle, apparemment,
qu'il a arrange lui-mme dans ses _Confidences_ et ses _Commentaires_
et que la foule a accepte. L'image rsume qui s'en dgage,--quoique
d'ailleurs plus d'un endroit des _Confidences_ y contredise un
peu,--c'est quelque chose d'assez ressemblant  la vignette de certaines
ditions anciennes des _Mditations potiques_: un long pote sur un
promontoire, les cheveux dans le vent, une harpe  son ct... Ce
Lamartine de la lgende, couv sous les douze ailes croises de sa
sainte mre et de ses cinq anges de soeurs, dolent, pieux, fminin, la
harpe de David appuye contre sa longue redingote, nous offense presque
par je ne sais quoi de trop suave, de trop anglis, de fadement
thtral. Si on voulait le mal prendre, ce serait tout justement le
grand dadais qui dplaisait si fort  Chateaubriand.

Les recherches de MM. Deschanel et Reyssi lui prtent un tout autre
relief; et, par consquent, c'est ici l'histoire ou la critique qui
cre de la vie, et c'est la lgende qui en dtruit.


II

LA JEUNESSE DE LAMARTINE.

Le futur chantre des _Harmonies_ tait un rustique, un vrai petit
Bourguignon. M. mile Deschanel nous dit, dans une page colore: Il ne
faut pas du tout, comme on l'a fait, se figurer un enfant blond et mou,
fait de roses et de miel. Il est dru, et mme assez rude, rsistant,
ayant du silex dans sa complexion, comme le terroir de ses vignes;
prompt  s'exalter et prompt  s'abattre, d'un ressort puissant, d'une
trempe d'acier, avec des alternances de tristesse, encore imptueux dans
ses crises de pleurs et de sanglots enfantins; difficile  manier et 
conduire; riche de sve comme les ceps du Mconnais: il en est un
lui-mme; c'est l qu'il a pris terre et ciel: tout son tre physique et
moral est n de ce Milly, y a jet des racines profondes, y a pouss en
pleine terre de craie et en plein air, y a puis tous les aromes et tous
les sucs de son gnie potique et oratoire. Milly ne fait qu'un avec
Lamartine.

Et M. Flix Reyssi, opposant au portrait romantique vague,
impalpable, que le Lamartine des _Confidences_ nous trace du Lamartine
enfant, certain dessin au crayon qui nous le reprsente au naturel, 
l'ge de huit ans: C'est un bon gros garon joufflu, l'air tonn, la
bouche be, le nez en l'air, cheveux en broussailles, l'air veill
pourtant; en somme, un beau gars de Milly qui a bien employ son temps
et se porte  merveille.--Et,  ce propos, je vous recommande la
description que M. Reyssi nous fait de Milly, de Saint-Point et des
environs, bref, de la nature au milieu de laquelle grandit Lamartine:
paysage de Sicile ou de Grce pendant l't, de Norvge ou d'cosse 
partir de l'arrire-automne; paysage ar et dcouvert,  grandes
lignes, avec beaucoup de ciel; dont les images emplirent pour jamais les
yeux du jeune rveur et qui,--avec certains sites d'Italie,--forment le
dcor, toujours largement baign d'air et dcoup en vastes plans, des
_Harmonies_ et des _Mditations_. Ces pages de M. Flix Reyssi, c'est
de la gographie vivifie par l'amour.

L'enfance, l'adolescence et la jeunesse de Lamartine,--jusqu'
vingt-huit ou trente ans,--furent celles d'un hobereau assez pauvre,
trs vivace, mme un peu rude, qui eut beaucoup de temps pour s'ennuyer
et rver et qui se forma  peu prs tout seul. Enfant, il courait la
montagne avec les petits paysans, une miche de pain et un fromage de
chvre dans sa poche.--La premire ducation qu'il reut de sa mre ne
parat pas avoir t tout  fait cette ducation molle, tendre,
fondante, les yeux dans les yeux ou la tte dans les plis de la jupe
maternelle, dont il parle dans les _Confidences_. Voici, selon le
_Manuscrit de ma mre_, l'emploi de la journe: La messe tous les
jours  sept heures; lecture de la Bible; leon de grammaire; lecture de
l'histoire de France ou de l'histoire ancienne; le soir, aprs dner,
quelques vers des fables de La Fontaine; puis la prire en commun
accompagne d'une petite mditation improvise  haute voix.-- dix
ans, on le met dans une petite pension,  Lyon. Il s'y ennuie et, la
seconde anne, il s'en chappe. On le met alors au collge de Belley,
chez les Pres de la Foi. Il s'y trouve bien et y fait de passables
tudes, purement littraires, et  l'ancienne mode.

Aprs le collge, il revient vivre  Milly, lisant au hasard, se
promenant, chassant, rvant. Dans les intervalles du rve, il remplit
de ses escapades amoureuses, nous dit M. Deschanel, les pentes du
Vergisson et du Solutr. Qu'on y applaudisse ou qu'on le regrette, il
tait, comme le roi Henri, un vert galant. Le peu qui restait des belles
de ce temps-l dans les valles du Mconnais en savaient bien que dire,
nagure encore. Il passe ses hivers  Mcon ou  Lyon, sous prtexte
d'y faire son droit, et y mne, autant qu'il peut, joyeuse vie. Il
apprend le violoncelle et la flte; il apprend l'anglais et l'italien.
Pour se distraire, il envoie des vers  l'Acadmie de Besanon, 
l'Athne de Niort,  l'Athne d'Avignon, aux Jeux floraux de
Toulouse,--et ne remporte aucun prix. Puis, il se fait recevoir membre
de l'Acadmie de Sane-et-Loire (je vous rappelle que ces choses se
passent longtemps avant les chemins de fer et quand les provinces
avaient, plus qu'aujourd'hui, leur vie propre). Il compose, pour sa
rception, un discours sur _l'tude des littratures trangres_, qui
tmoigne tout au moins d'une assez grande ouverture et libert d'esprit.

Il va en Italie, loge  Naples, chez un de ses parents, directeur d'une
manufacture de tabacs, et y connat la petite plieuse de cigarettes dont
il fera Graziella. Parties carres sur le lac de Baa avec l'ami
Virieu,--Lamartine ayant sa Prociditane et Virieu sa Sorrentine. Puis
Alphonse revient  Milly, faute d'argent. Il s'ennuie, a des humeurs
noires. Il va  Paris, s'amuse, joue, fait des dettes que sa mre a bien
de la peine  payer. Nouveau retour  Milly, et, derechef, il rve,
s'ennuie, rime par-ci par-l, jette sur le papier ce qui lui vient,
tourment de dsirs vagues, d'une ambition indfinie; souvent malade du
foie.

L'invasion, les Cent jours, Waterloo le secouent. Avant et aprs les
Cent jours, il est dans les gardes du corps.--Puis c'est, au lac du
Bourget, sa rencontre avec Mme Charles, celle qui sera Elvire et qui
restera, en somme, son plus grand amour. Il est oblig de passer une
anne loin d'elle, toujours faute d'argent; puis elle meurt; puis il est
lui-mme trs malade. Tout cela approfondit sa sensibilit; il en
rsulte qu'il crit, pour la premire fois, des vers originaux, des vers
lamartiniens. Vers la mme poque, il est trs rpandu  Paris, dans
le monde aristocratique; des femmes s'intressent  lui; des copies de
ses vers circulent; on commence  s'apercevoir qu'il est quelqu'un. Et
les premires _Mditations_ paraissent en mars 1820, sans nom d'auteur:
une mince plaquette contenant seulement vingt-quatre pices.

Voil, en abrg, la vie extrieure de Lamartine jusqu' trente ans.
tait-il donc si inutile de la connatre? Vie de campagnard et de
solitaire, mais non pas d'liacin, car ses solitudes sont coupes, tous
les hivers, de bordes provinciales de fils de famille. Pas une
influence, pas une direction: c'est un sauvageon qui pousse  sa
fantaisie. Seulement, une correspondance assez copieuse avec deux ou
trois amis intimes, trs abandonne, trs nave, o il apparat surtout
qu'il a un fond d'me trs noble, qu'il souffre de ne rien faire, de
n'tre rien  son ge, et qu'il est toujours en gsine de quelque
chose, sans savoir au juste de quoi. J'estime qu'il faut bnir cette
oisivet rvasseuse et ce malaise qui le conduisirent jusqu' la
trentaine. Je suis charm qu'il n'ait pas t prcoce. Jugez ce qu'il
put accumuler en lui d'impressions, de sentiments et d'ides. Il est
excellent d'avoir vcu, ou mme, simplement, de s'tre laiss vivre,
avant d'crire. C'est sans doute parce qu'il ne produisit rien jusqu'
trente ans que Lamartine put improviser avec magnificence jusqu'
quatre-vingts. Musset, qui crivit d'admirables vers  dix-huit ans,
tait vid  quarante. Hugo, qui,  quinze ans, faisait des vers comme
un homme, attendit vingt ans pour tre pleinement lui-mme, pour nous
donner avec _les Contemplations_, son vrai chef-d'oeuvre lyrique. Nous
voyons que, presque toujours, les crivains qui ont dbut sur le tard,
La Fontaine, Molire, Rousseau, Gustave Flaubert, Montaigne et Rabelais
si vous voulez, nous ont donn, du premier coup, les livres les plus
rares, les plus pleins, les plus savoureux. Ce pauvre Maupassant avait
canot, chass, et regard tranquillement autour de lui jusqu' la
trentaine, avant de dbuter par la merveille que l'on sait.--Ce qui
gonfle de sve ces exubrantes _Harmonies_, ce paradisiaque _Jocelyn_ et
cette ingale, monstrueuse et splendide _Chute d'un ange_, ce sont
peut-tre les douze ans d'oisivet inquite o il se chercha lui-mme et
o se forma en lui comme un vaste et secret rservoir de posie
inexprime. Il n'avait plus dsormais qu' laisser couler...

J'ai dit que le jeune gentilhomme campagnard dpeint par MM. Reyssi et
Deschanel n'avait rien de l'liacin que plusieurs s'taient figur. Il
n'tait pas fort tendre; il bousculait parfois ses petites soeurs.
Toutefois, d'avoir t lev par une trs pieuse et trs douce femme et
au milieu de cette niche de colombes (comme Royer-Collard appelle les
soeurs de Lamartine), on pense bien qu'il lui en resta quelque chose.
Heureusement. Il en garda une grce, mais superpose, si l'on peut dire,
 une trs vigoureuse virilit. Tels ces hros de lgende qui ont des
airs de vierges, avec des musculatures de guerriers; tels ces archanges
qui ressemblent  la fois  des jeunes filles et  des hercules; tel le
beau chevalier au cygne, ou tel le petit Aymerillot, qui avait des
yeux de pervenche et qui, on ne sait comment, prit la ville. De cette
douceur de caresses qui enveloppa son enfance et o, plus tard, le grand
diable venait sans doute s'abriter et se rchauffer sans dplaisir aprs
chaque escapade; de cette nourriture fminine,--pour parler comme
autrefois,--Lamartine garda aussi le culte religieux de la femme,
l'amour de la puret, une rpugnance  l'ironie et une incapacit de la
comprendre chez les autres, une invincible chastet de plume, une
incroyable inhabilet  peindre le vice et le mal, inhabilet qui
clatera presque plaisamment dans _la Chute d'un ange_...

MM. Deschanel et Reyssi nous apprennent encore,--ou nous
rappellent,--que Lamartine eut au plus haut point ce qu'on a nomm avec
indulgence le don de l'inexactitude, spcialement quand il parle de
lui-mme. (Beaucoup d'autres, si je ne m'abuse, et notamment
Chateaubriand et Victor Hugo, eurent le mme don.) Continuellement
Lamartine se trompe sur son ge. Une fois, il se rajeunit de trois ans,
parce qu'il lui semble beau d'avoir t allait par sa mre dans les
prisons de la Terreur. Il a l'habitude d'antidater ses pices pour nous
faire croire qu'il a eu du gnie de trs bonne heure. Il raconte  tout
bout de champ que tel de ses chefs-d'oeuvre a t griffonn par lui, au
crayon, en marge d'un Ptrarque, ou bien oubli dans un volume de Dante,
et qu'heureusement un de ses amis s'en est aperu et le lui a rapport.
Bref, il altre trs souvent la vrit pour se faire valoir. Il prend
des poses. Et, certes, j'aimerais mieux qu'il et le respect de l'humble
vrit; mais je lui vois bien des excuses. D'abord ses inexactitudes
sont innocentes et sans malice. Puis, beaucoup sont inconscientes: la
preuve, c'est qu'il voulut publier ce _Manuscrit_ de sa mre, o il
devait pourtant savoir que ses propres _Confidences_ taient  chaque
instant dmenties ou redresses. Ces _Confidences_, d'ailleurs, il nous
laisse assez entendre qu'elles sont un peu romances, qu'il s'y montre
tel qu'il a t  peu prs et tel qu'il aimerait avoir t tout  fait.
Au surplus, quand on rve un grand rle public et bienfaisant, n'est-il
pas permis de se prsenter soi-mme aux autres hommes de faon  agir le
plus possible sur leur imagination? Que dis-je! n'est-ce pas l une
sorte de devoir?

Et enfin la vrit matrielle a trs peu de prix pour l'Oriental; il
voit tout  travers ses ides. (Renan). Or, Lamartine est Oriental,
comme la plupart des grands chefs de peuples. Car les Lamartine ont, de
pre en fils, la taille haute et mince, l'oeil noir, le nez aquilin, le
cou-de-pied trs lev sur la plante cambre... La tradition les fait
sortir d'un grand village du Mconnais, colonie exclusivement arabe
jusqu' nos jours. (Ce village se trouve dans le dpartement de l'Ain
et s'appelle Izernore.) Et, en 1572, on voit figurer un Allamartine
dans les _Mmoires de Cond_. Dans Allamartine, il y a Allah, c'est
clair comme le jour. Donc Lamartine est Sarrazin d'origine.
Parfaitement!

Il faut relire la prface des _Mditations_ qu'il crivit en 1849. Si
loin de sa jeunesse, il la revoyait  son gr et ordonnait
magnifiquement ses souvenirs. Cela commence ainsi: L'homme se plat 
remonter  sa source; le fleuve n'y remonte pas. C'est que l'homme est
une intelligence et que le fleuve est un lment. Le pass, le prsent,
l'avenir, ne sont qu'un pour Dieu. L'homme est Dieu par la pense... Et
cela continue. Ah! on n'tait pas simple, il y a quarante-cinq ans.

Lamartine nous dit son enfance et sa jeunesse. Il nous explique un de
ses premiers jeux, que ses petites soeurs et lui appelaient la musique
des anges. Ce jeu consistait  plier une baguette d'osier en
demi-cercle,  en rapprocher les extrmits et  les lier par une corde,
 nouer ensuite des cheveux d'ingale longueur aux deux cts de l'arc
(sapristi! a ne devait pas tre facile!) et  exposer cette petite
harpe au vent. Il parat qu'il en sortait des sons dlicieux.
Gnralement, le jeune Alphonse employait  cet usage les cheveux de ses
soeurs. Un jour, il eut l'ide d'y employer les cheveux d'une
grand'tante,--des cheveux blanchis dans les cachots de la Terreur,
s'il vous plat! Et la musique des cheveux blancs fut, parat-il, plus
belle encore que celle des cheveux blonds. ...Depuis ce jour, nous
importunions souvent notre tante pour qu'elle laisst dpouiller par nos
mains son beau front... Et il ajoute que la destine idale pour un
pote, ce serait de faire, dans sa jeunesse, des vers qui rendraient le
mme son que les cheveux de sa soeur et, dans ses dernires annes, des
vers qui chanteraient comme les cheveux de sa tante... Ah! qu'il est
bien d'Izernore!

En attendant qu'il retrouve un jour, par une inspiration divine, la
musique arienne des cheveux blonds (et ce seront _les Mditations
potiques_), il rve, il lit les potes, particulirement le Tasse et
surtout Ossian, qu'il considre comme un grand pote (il semble avoir
voulu ignorer toute sa vie l'artifice de Macpherson). Puis, au sortir du
collge, il se met  crire: J'bauchai _plusieurs pomes piques_ et
j'crivis _en entier cinq ou six tragdies_... J'crivis aussi _un ou
deux volumes d'lgies_ amoureuses, sur le mode de Tibulle, du chevalier
de Bertin et de Parny. Deux pages plus loin, il nous dit: Je passai
_huit ans_ sans crire un vers. Or, comme il nous dit d'autre part,
dans le discours _Des destines de la posie_, qu'il jeta au feu des
volumes de vers crits dans les deux ou trois annes qui prcdrent la
publication des _Mditations_ (soit de 1818  1820), il s'ensuit que
les bauches de pomes piques, la demi-douzaine de tragdies et les
deux volumes d'lgies amoureuses ont d ncessairement tre crits par
lui de 1808  1810.

Il n'y a pas un mot de vrai dans cette chronologie. Il suffit, pour s'en
persuader, de consulter la propre correspondance de Lamartine, comme ont
fait MM. Deschanel et Reyssi; mais notre fastueux Sarrasin voulait
reculer le plus possible dans le pass l'poque o il n'tait pas encore
original, et nous communiquer en mme temps cette impression que les
_Mditations_ s'levrent tout  coup comme un chant cleste, absolument
spontan, involontaire, inattendu, et sans lien apparent, mme dans le
dveloppement intellectuel de l'auteur, avec aucune autre posie, quelle
qu'elle ft.

La vrit, c'est qu'il rima beaucoup et presque sans interruption, et
comme on rimait de son temps, jusqu'au jour o il crivit _les
Mditations_, et que la moiti mme des _Mditations_ ressemble encore 
ce qu'on rimait autour de lui. La vrit, c'est qu'il a appris le
mtier, comme les camarades (de quoi nous devons lui faire notre
compliment), et qu'il a fait beaucoup plus d'tudes et d'exercices
prparatoires que le rossignol des nuits d't. La vrit, enfin, vous
la trouverez dans ces excellentes observations de M. mile Deschanel:
...Il finira malheureusement par se faire improvisateur dans la
seconde moiti de sa vie d'crivain; mais son talent n'a pas t du
tout improvis. Cet art suprme devenu invisible s'est cherch fort
longtemps. Nous allons l'observer se formant peu  peu pendant une
dizaine d'annes, de la dix-huitime environ  la vingt-huitime, avant
d'clore. C'est au prix de ce long travail obscur que le pote deviendra
enfin matre de sa forme, au point qu'elle ne lui demandera plus aucun
effort...

  Tandis que d'un lger coton
  Mon visage frais se colore...

Ces vers de Lamartine sont de 1808.

  ......... Cependant le char roule,
  Il nous entrane, et nous suivons la foule
  Vers ces jardins par Le Ntre plants,
  D'un peuple oisif chaque soir frquents.
  Du dieu d'amour ces jardins sont le temple, etc...

Il s'agit du jardin des Tuileries. Ces vers sont de 1813. Lamartine
imite Gresset, Pezay, Dorat, Bertin, Parny. Il retarde notoirement sur
Fontanes et Chnedoll. Entre 1812 et 1818, il crit (ou bauche) six
tragdies: _Sal_, _Mde_, _Zorade_, _Brunehaut_, _Mrove_, _Csar ou
la Veille de Pharsale_. Il imite Voltaire et Alfieri; il retarde sur
Npomucne Lemercier. Puis il entreprend un _Clovis_, pope chrtienne
en vingt chants. Il imite, de loin, Chateaubriand. Il imite aussi
Chapelain et Desmarets de Saint-Sorlin. Mais,  partir de 1816, il
s'est mis  crire, un peu au hasard, des lgies qu'il qualifie
lui-mme de bagatelles, de _juvenilia ludibria_. La plupart devaient
tre mdiocres: mais les _Mditations_ taient au moins en germe dans
quelques-unes. Il a travaill dix ans le mtier, conclut M. Deschanel;
mais le souffle intrieur le pousse: ces petites feuilles volantes,
crayonnes en marchant dans le sentier pierreux qui monte de Milly au
sommet du Craz,--pchs de jeunesse,  ce qu'il croit,--lui donnent
l'absolution de _Sal_ et de _Clovis_, et l'envoient tout droit  un
ciel nouveau, qu'il rencontre, comme Christophe Colomb l'Amrique, sans
s'en douter.

Revenons  la lgende.--Lamartine chante. Le monde tressaille  cet
hymne d'un pote inconnu et, soudain, tous les coeurs sont  lui. (Voir
la _Prface_ et les _Destines de la posie_.)

Dans la ralit, le succs des _Mditations_ fut trs habilement
prpar, et de trs loin. Depuis plusieurs annes, Lamartine tait fort
rpandu dans les salons aristocratiques. Des dames s'intressaient trs
vivement  lui. Il dit quelque part: La bont de Mme de Sainte-Aulaire
m'illustrait d'esprance. Un moment, il eut l'ide de publier son
volume par souscriptions: il tait sr de cinq cents souscripteurs, tous
du monde. Aujourd'hui encore, le monde,--ou ce qui en reste,--peut
beaucoup pour le succs d'un crivain: jugez de ce qu'il pouvait  cette
poque. Cette haute socit royaliste,--et spiritualiste depuis la
Rvolution,--avait son grand crivain, Chateaubriand, et son philosophe,
Bonald. Elle prouvait le besoin d'avoir son pote. Seul, un pote
manquait  ce beau mouvement de renaissance religieuse. De toute force,
il fallait qu'il vnt. On sentit que cet lu tait Lamartine... Les
_Mditations_ furent donc admirablement lances. Il se trouvait par
bonheur que ce beau jeune homme avait en effet du gnie, qu'il en avait
mme autant qu'on en puisse avoir. Je crois que a se serait su tt ou
tard. Mais, sans la complicit du trs brillant faubourg d'alors,
Lamartine et fort bien pu attendre la gloire encore quelques annes.

Ainsi se rduit, dans la destine de Lamartine, la part du surnaturel.
Ne vous en plaignez pas: car, mme ramene au naturel, il y reste
encore assez de mystrieux.--Je viens de relire des vers de Chnedoll
et de Fontanes, trs purs, trs harmonieux, trs beaux enfin, je vous le
jure, et que j'aimerais  vous citer. Il s'en faut parfois de trs peu,
de l'paisseur d'un cheveu,--d'un cheveu blond des petites soeurs,--que
ce ne soient dj les _Mditations_. Mais ce ne les sont pas. Pourquoi?


III

LES MDITATIONS.

... J'ai un remords. J'ai eu l'air d'excuser Lamartine des inexactitudes
de sa mmoire. J'ai paru croire qu'elles taient du moins  demi
volontaires, et qu'elles s'absolvaient uniquement par l'innocence du
sentiment qui les avait dictes. Aprs y avoir rflchi, il me semble
que peut-tre Lamartine n'a mme pas besoin de cette excuse, non plus
que Rousseau dans ses _Confessions_ ou Chateaubriand dans ses _Mmoires
d'outre-tombe_. Tous ces souvenirs ont t rdigs de longues annes
aprs les vnements. Or la mmoire, mme la plus sre et la plus
tenace, est toujours fuyante par quelque endroit, et en mme temps
invinciblement cratrice. Je sens que je serais fort empch,  l'heure
qu'il est, de raconter avec fidlit les choses de mon enfance et de ma
jeunesse et les faits mme o j'ai t le plus directement et le plus
douloureusement intress. Sur les dates et les dtails matriels, je
sens bien que je broncherais  chaque instant; et quant aux sentiments
prouvs jadis, ils ne me reviendraient qu'effacs ou voils par la
distance, ou au contraire profondment modifis et faonns par les
efforts mme que j'ai pu faire, dans l'intervalle, pour les saisir et
les fixer, et par le plaisir ou la tristesse que m'ont apports ces
vocations. Tantt, on se souvient avec complaisance, et l'on substitue,
 ce qu'on a senti ou pens, ce qu'on aimerait avoir pens ou senti; on
se voit invinciblement en plus beau: et c'est le cas ordinaire. Tantt,
par une affectation de sincrit, o il y a de la bravade, et qui est
donc encore une forme de l'orgueil, on se prte des postures et des
penses plus humiliantes et plus dsobligeantes encore que celles qu'on
eut en ralit: et c'est souvent le cas de Jean-Jacques Rousseau.

Bref, tout acte de la mmoire altre son objet. En dehors des dates et
de certaines apparences extrieures, nulle certitude sur le pass.
Personne n'est seulement capable d'crire avec vrit sa propre
histoire. Il arrive mme que, de trs bonne foi, nous donnions
successivement, du mme vnement de notre vie, des versions
diffrentes. Irons-nous, aprs cela, chicaner Lamartine sur la
chronologie de ses oeuvres ou sur celle de ses sentiments? La plupart de
ses erreurs consistent, en somme,  antidater les manifestations
particulirement honorables de son gnie et de son me,  se voir dj
semblable, dans le pass,  ce qu'il est dans le prsent. Il nous
raconte ce qu'il a cru vrai au moment o il le racontait; mais
pouvait-il nous raconter autre chose?

J'ai oubli de vous parler du mariage de Lamartine. Les circonstances de
ce mariage lui font grand honneur, encore que notre lgret y puisse
trouver matire  raillerie et qu'on ait dit qu'il s'tait mari par
pnitence (on l'a bien dit de Racine!). Ce fut le mariage d'un
idaliste et d'un chrtien; mariage non de passion, mais de haute
raison, de tendresse et d'estime. On sent, je ne saurais trop dire 
quoi, que Julie et-elle t libre, il n'et pas pous Julie. La
chanter,  la bonne heure. Il pousa, aprs d'assez longues fianailles
caches, une Anglaise du mme ge que lui, pas trs jolie,--mais avec de
beaux yeux pourtant, de beaux cheveux et une belle taille, et qui,
enfin, l'adorait. Tous deux se conduisirent avec gnrosit; car
Maria-Anna Birsch, qui tait protestante, abjura en secret pour pouvoir
tre  son grand homme; et lui, c'est aprs la publication des
_Mditations_ et quand dj la gloire lui tait venue, soudaine et
enivrante, qu'il pousa cette fille mdiocrement belle et mdiocrement
riche. Je veux vous mettre sous les yeux,--et si vous la connaissez
dj, vous en serez quitte pour la relire,--une curieuse lettre de
Lamartine  son ami Aymon de Virieu, o il apparat,--et bien d'autres
endroits de sa correspondance nous le confirment,--que ce pote, d'un
lyrisme si pandu, n'en eut pas moins une trs forte vie intrieure et
que son christianisme somptueux ne s'exhalait pas tout en paroles.

Je te dirai le fin mot,  toi seul: c'est par religion que je veux
absolument me marier... Il faut enfin ordonner svrement son inutile
existence, selon les lois tablies, divines ou humaines; et, d'aprs ma
doctrine, les humaines sont divines. Le temps s'coule, les annes se
chassent, la vie s'en va: profitons de ce qui en reste; donnons-nous un
but fixe pour l'emploi de cette seconde moiti, et que ce but soit le
plus lev possible, c'est--dire le dsir de nous rendre agrables 
Dieu, hors duquel rien n'est rien. Pour cela, enchssons-nous dans
l'ordre tabli avant nous tout autour de nous; appuyons-nous sur les
sentiers qu'ont suivis nos pres; et, s'ils ne nous suffisent pas
totalement, implorons de Dieu lui-mme la force et la nourriture qui
nous conviennent spcialement; faisons-lui, pour l'amour de lui, le
sacrifice de quelques rpugnances de l'esprit, pour qu'il nous fasse
trouver la paix de l'me et la vrit intrieure, qu'il nous donnera 
la juste dose que nous pouvons supporter ici-bas...

Peu de temps aprs son mariage, il crivait: J'aime dcidment ma
femme,  force de l'estimer et de l'admirer. Je suis content, absolument
content d'elle, de toutes ses qualits, mme de son physique. Je
remercie Dieu. N'est-ce pas charmant, cette absence de romanesque chez
l'auteur de _Raphal_?--Maria-Anna Birsch parat avoir t une crature
excellente. Ce fut elle qui voulut que sa fille portt le nom de
l'idale amoureuse du _Lac_. Le pre trouva cela tout naturel: Julia,
ce fut le nom qu'un souvenir d'amour donna  notre fille. Maria-Anna
fut bonne au pote, fidle  toutes ses fortunes, plus tendrement fidle
encore  sa chute,  ses revers et  sa pauvret qu' sa gloire...

Mais il faut bien que j'arrive enfin aux posies de Lamartine. J'ai
retard autant que j'ai pu--et vous vous en tes aperus sans doute--ce
moment fatal. Et me voil bien embarrass. L'instant est venu de
rflchir, et de faire effort. De ce que j'aime infiniment Lamartine,
j'avais conclu qu'il me serait facile et agrable de parler de ses vers.
Mais je suis comme ces amoureux qui, pour tre trop pleins de leur
objet, ne peuvent plus du tout exprimer leur amour. Et comment,
d'ailleurs, aurais-je la prtention d'ajouter quoi que ce soit aux
analyses et dfinitions que MM. mile Faguet, Ferdinand Brunetire,
Charles de Pomairols, mile Deschanel et Paul Bourget ont essayes de la
posie lamartinienne? Et qu'ont-ils ajout eux-mmes d'essentiel  ce
jugement synthtique de Sainte-Beuve, qui dit tout: Lamartine, en
peignant la nature  grands traits et par masses, en s'attachant aux
vastes bruits, aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant
au milieu de cette scne indfinie et sous ces horizons immenses tout ce
qu'il y a de plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la
mlancolie humaine, a obtenu du premier coup des effets d'une simplicit
sublime et a fait une fois pour toutes ce qui n'tait qu'une fois
possible.

J'ai dit qu'en feuilletant Fontanes et Chnedoll, on rencontrait des
vers si harmonieux et si purs qu'il tait assez difficile de dire en
quoi ils diffraient des vers de Lamartine. Et pourtant ils en
diffrent. Je relis le _Vallon_ et je sens bien tout  coup que les vers
y abondent _qui n'avaient pas encore t faits_:

  La fracheur de leur lit, l'ombre qui les couronne,
  M'enchanent tout le jour sur le bord des ruisseaux;
  Comme un enfant berc par un chant monotone,
  Mon me s'assoupit au murmure des eaux.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Beaux lieux, soyez pour moi ces bords o l'on oublie!
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Repose-toi, mon me, en ce dernier asile,
  Ainsi qu'un voyageur qui, le coeur plein d'espoir,
  S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,
  Et respire un moment l'air embaum du soir.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  L'amiti te trahit, la piti t'abandonne,
  Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Et cette merveilleuse strophe o se trouve formul si exactement (car
Lamartine est prcis quand il veut), et formul pour toujours, le
sentiment de la nature, tel qu'il s'panchera sans fin dans la posie
de notre sicle:

  Mais la nature est l, qui t'invite et qui t'aime:
  Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours.
  Quand tout change pour toi, la nature est la mme,
  Et le mme soleil se lve sur tes jours.

Certes, Chnedoll, ce timide et cet incomplet, d'ailleurs si
intressant, et Fontanes lui-mme, ce beau fonctionnaire, avaient eu, en
raction contre l'ge prcdent, leurs minutes d'inquitude religieuse,
et aussi leurs attendrissements sous la lune ou devant le soleil
couchant; une grce assouplissait  et l leurs vers habiles et
prudents; et tous deux avaient ce mrite d'tre des faons de potes
raciniens. Mais, ici, il y a la source et le flot, l'harmonie large et
continue, une spontanit, une facilit divine, et une beaut simple
d'images,--ce sentier des tombeaux, ce voyageur assis aux portes de
la ville,--images grandes, non dtailles, non situes dans le temps,
et qui font songer aux fresques d'un Puvis de Chavannes. Et nous verrons
ce qui s'y joint plus tard, quelle hardiesse et quelle franchise
imperturbable d'expression, quelle nergie sereine et non tendue, et
souvent, si l'on peut dire, quel mauvais got splendide--et toujours
ais: car, en dpit des lambeaux de phrasologie classique qu'il laisse
parfois ngligemment flotter sur les nappes tales de son verbe,
Lamartine est,  coup sr, le plus libre, le plus aventureux, le moins
scolaire et le moins acadmique des grands crivains...

Qu'apportait-il donc? Ou qu'avait-il retrouv? Trois choses, dont les
deux premires au moins paraissent aujourd'hui surannes, faute
peut-tre d'tre comprises: l'amour platonique, un spiritualisme ardent,
et l'amour religieux de la nature.

1 _L'amour platonique_.--Le fcheux esprit gaulois s'en est beaucoup
gay. La thorie de Platon sur l'amour n'a pourtant rien de ridicule,
il s'en faut. En somme, elle repose sur l'exprience. Montaigne a beau
dire, en parlant de La Botie: Je l'aimais parce que c'tait lui.
Cette dlicieuse tautologie explique pourquoi l'on aime, mais non pas
pourquoi l'on s'est mis  aimer. On commence d'aimer une personne parce
qu'on croit voir en elle une conformit  un certain idal que l'on
portait en soi, et qui dj la dpasse. Le dbauch lui-mme,
qu'aime-t-il, au bout du compte, sinon une ide de plaisir dont il
cherche la ralisation? L'amour de don Juan, c'est donc encore l'amour
platonique. Nous aimons toujours, pour ainsi dire, par del ceux et
celles que nous aimons; et la preuve, c'est que nous ne les aimons
jamais tels qu'ils sont, ni tels qu'ils apparaissent aux autres hommes,
mais tels qu'il nous plat de nous les reprsenter. Il y a longtemps, un
de mes amis dfinissait l'amour platonique, au moins par un de ses
effets, dans ces vers grles et secs, pas du tout lamartiniens, mais qui
disent ce qu'ils veulent dire:

  Je ne sais pas (car tout le jour
  Ses yeux clairs me hantent sans trve)
  Si c'est elle ou si c'est mon rve
  Que j'aime d'un si grand amour.

  Parfois, ma tendresse blesse
  Saigne et s'effraye obscurment
  D'un mot, d'un geste qui dment
  Son image en mon coeur trace.

  Et je sens chanceler ma foi:
  Le tissu magique se brise
  Du voile qui l'idalise
  Et que j'ai mis entre elle et moi.

  Mais voil que la chre belle
  Me sourit: mes doutes s'en vont;
  Mon amour renat plus profond,
  Car un peu de remords s'y mle.

  Est-elle ce que je la fais?...
   coeur ennemi de toi-mme,
  Puisses-tu ne trouver jamais,
  Pauvre coeur, le mot du problme!

Bref, l'amour platonique, c'est l'amour humain, c'est l'amour
sans pithte, mais considr dans son mouvement naturel
d'ascension,--mouvement si justement observ, aprs et d'aprs
Platon, par le saint auteur de l'_Imitation de Jsus-Christ_:
_L'amour tend toujours en haut_... Il n'y a rien au ciel et sur la
terre de plus doux que l'amour, rien de plus fort, de plus lev...
_parce que l'amour est n de Dieu, et qu'il ne peut trouver de repos
qu'en Dieu, en s'levant au-dessus de toutes les choses cres_.
(_Imit._, Liv. III, chap. V.) Y a-t-il donc l de quoi tant se
gondoler?

2 _Le spiritualisme_.--Comme l'amour platonique, le spiritualisme est
un peu tomb dans le dcri. Le positivisme, l'volutionnisme,--ou mme
le pessimisme et le no-kantisme, qui sont pourtant encore du
spiritualisme, et en plein,--ont bien meilleur air, semblent impliquer
plus de libert et d'tendue d'esprit. C'est qu'on songe toujours au
spiritualisme officiel, insincre, fig, mort, de Victor Cousin et des
Manuels de philosophie. Mais Lamartine n'a rien de commun, ou pas
grand'chose, avec Adolphe Garnier ou Damiron. Pensez que, avant de
devenir la philosophie du baccalaurat, le spiritualisme fut la
philosophie du _Phdon_ et du _Banquet_ et celle du _Songe de Scipion_.
Pris en lui-mme, le spiritualisme est la plus gnreuse explication de
l'univers, celle qui contient le plus d'amour, celle qui donne au monde
le plus beau sens...

3 _Le sentiment de la nature_.--Cela encore ne nous est plus du tout
nouveau. Ce ne l'tait mme pas en 1820, et je ne vous dirai donc point
que c'est Lamartine qui l'a invent. Il est vrai que ce n'est pas non
plus Chateaubriand, que ce n'est pas non plus Bernardin de Saint-Pierre,
que ce n'est pas non plus Jean-Jacques Rousseau, que ce n'est pas non
plus Fnelon, que ce n'est pas non plus La Fontaine, que ce n'est pas
non plus Ronsard. Bref, ce n'est personne. Mais, tout de mme, on peut
assurer que ce sentiment dlicieux, un peu languissant et endormi
auparavant, ou qui ne s'tait gure exprim que sous des formes
indirectes et imites des anciens, s'est dcidment rveill et
dvelopp chez nous vers le dernier tiers du dix-huitime sicle, et
qu'alors seulement nous avons appris  bien _voir_ l'univers physique
et  connatre entirement combien la terre est belle, douce,
mystrieuse et divine. Cet amour de la nature, nous le respirons 
prsent ds l'enfance, dans les premiers vers que nous pelons; il fait
dsormais partie des sentiments essentiels et constitutifs de l'homme
moderne; et je suis tent de croire que, parmi les causes qui nous ont
rendus si diffrents des hommes d'autrefois, il faut tenir grand compte
de celle-l.

Non, sans doute, Lamartine n'est pas le premier en date de nos grands
peintres de la nature. Mais il est rest, je crois, le plus ais et le
plus large, le plus navement mu, le plus spontan. Je trouve souvent,
je l'avoue, plus de prcision et de force que de grce dans les
descriptions de Rousseau, qui d'ailleurs eut  crer, en partie, le
vocabulaire du genre et comme son outillage verbal. Il y a, parfois,
bien de la sensiblerie et de l'enfantillage chez Bernardin. Les
merveilleux paysages de Chateaubriand sentent volontiers le dcor,
l'arrangement thtral. Ces grands artistes font poser la nature
devant eux; Lamartine, non. Il ne s'en spare point: il s'y baigne.
C'est que, plus longtemps et plus assidment que les autres, il a vcu
prs de la terre d'une vie intimement et profondment agreste.

  Je suis n parmi les pasteurs.
  . . . . . . . . . . . . . . .
  Saules contemporains, courbez vos longs feuillages
            Sur le frre que vous pleurez.

Je vous prie de relire, dans la _Prface des Mditations_ crite en
1849, le rcit d'une de ses excursions d'enfant, avec son pre, 
travers la montagne, et la visite au vieux gentilhomme qui vivait dans
une si jolie maisonnette de cur et qui copiait ses vers sur de si beaux
cahiers,--et de savourer la couleur et l'accent du morceau. Lamartine
mourut vigneron, grand vigneron, hant par des rves de vendanges
dmesures.--Au lieu qu'il faut presque aller jusqu'aux _Feuilles
d'Automne_ pour trouver, chez Victor Hugo, une vue directe de la nature,
la terre, les eaux et les feuillages murmurent, chantent, fleurissent,
ondoient et surabondent  toutes les pages de l'oeuvre potique de
Lamartine, depuis _les Mditations_ jusqu' l'vanglique _Histoire
d'une servante_, en passant par _Jocelyn_ et _la Chute d'un ange_. Les
autres, Chateaubriand, Hugo, Michelet, peuvent tre de grands amoureux
des spectacles de la terre: Lamartine, lui, est rellement un
rustique,--comme George Sand.

Voulez-vous savoir o, dans quelles circonstances,--et dans quelle
posture,--il traa, sans le savoir, le premier crayon de ce qui devait
tre _le Lac_? C'tait en 1814; il tait garde du corps du roi Louis
XVIII, et fut envoy en garnison  Beauvais. Aux heures de loisir, il
s'en allait errer autour de la ville en faisant des vers. Hier,
crit-il  son ami Virieu, je dcouvris, assez loin de la ville, un
petit sentier ombrag par deux buissons bien parfums. Il me conduisit
au milieu des vignes, qui sont parsemes de cerisiers. Je me couchai
sous leur ombre frache et paisse; j'tai mon pe et mes bottes: l'une
me servit de pupitre et l'autre d'oreiller. Je sentais dans mes cheveux
un vent doux et frais. Je n'entendais rien que les bruits qui me
plaisent, quelques sons mourants de la cloche des vpres, le sourd
bourdonnement des insectes pendant la chaleur et les rappeaux (rappels)
d'une caille cache dans un bl voisin.

C'est l, c'est dans cette attitude que le jeune cavalier griffonna la
premire esquisse de l'immortelle lgie. _Le Lac_ bauch sous un
cerisier, dans une vigne, sur une botte de gendarme... Que la ralit a
parfois d'imprvu et de bonhomie!

Ainsi, conception platonique de l'amour, spiritualisme ardent, amour
de la nature, voil ce que Lamartine semblait rapporter aux hommes, ce
dont il faisait de suaves mlanges, et ce qu'on et dit qu'il inventait
 force de fervente candeur. Les beaux rves et les doux sentiments!
encore qu'ils aient t si souvent dshonors, soit par une simulation
intresse, soit par une forme banale de Jeux floraux, et que trop de
jeunes filles ou de vieux messieurs se soient figur que, pour crire
des vers lamartiniens, il suffisait d'avoir une belle me.--Tout ce que
l'me humaine a conu de plus pur  travers les ges, la fleur de
spiritualit des plus nobles races et des plus beaux sicles, le
monothisme dramatique, passionn--et majestueux--de la posie juive; le
rve que faisait Platon d'un monde harmonieux par l'Ide, o les divers
ordres de ralits sont assimilables  des ombres et  des reflets
gradus de la pense divine et, paralllement, le rve de l'ascension
naturelle de l'me par l'amour; le mysticisme amoureux de Dante et de
Ptrarque; la grce fluide et pure, la pit soupirante et le
semi-molinisme si tendre de Fnelon, et sa sensualit d'ange; les
cantiques de Jean Racine, d'un si grand charme de virginit, avec ce
lyrisme d'on ne sait quels clestes catchismes de persvrance; mme
l'onction lentement murmurante de _l'Imitation de Jsus-Christ_, et
mme, d'autre part, ce que l'lgante posie rotique du sicle dernier
avait,  et l, de plus lger, de plus fuyant et de moins charnel, tout
cela, en vrit, se retrouve, se confond, s'achve et s'panouit dans la
posie lumineuse et aile d'Alphonse de Lamartine. Il ne serait
peut-tre pas absurde de dire que notre littrature classique, qui, sauf
une petite part du dix-septime sicle et une part notable du
dix-huitime, avait t chrtienne, eut en lui, sur le tard, son pote
lyrique. Lamartine complte et ferme une re,--ce qui ne l'empche
point, nous le verrons, d'en ouvrir une autre.

Je n'entrerai pas dans le dtail des _Mditations_. Je sens que je
glisserais tout de suite aux notules admiratives, aux exclamations dont
les professeurs d'autrefois garnissaient le bas des pages de leurs
ditions d'crivains classiques. Mais je sais particulirement gr  M.
mile Deschanel d'avoir daign revenir, en deux ou trois chapitres, 
quelques-uns des meilleurs usages de l'ancienne critique scolaire.
Aujourd'hui, en effet, la critique est, le plus souvent, une muse un peu
ddaigneuse, uniquement proccupe d'ides gnrales, qui considre les
livres de trs haut et qui n'en retient que ce qui peut servir
d'argument  telle thorie esthtique ou s'adapter  telle
interprtation volutionniste d'une priode littraire. Cette
critique-l est du plus srieux et du plus profond intrt; mais elle
n'implique nullement et l'on pourrait presque dire qu'elle exclut la
lecture lente, paresseuse et voluptueuse, la lecture qui savoure, qui se
rcrie et qui annote, la lecture  la faon des bons humanistes du temps
pass.

M. Deschanel ne craint point de donner dans ces doctes
baguenauderies,--oh! discrtement,--et de faire,  et l, le
professeur. Il ne rougit point d'analyser certaines pices, de les
apprcier en elles-mmes, d'y rechercher les imitations volontaires et
involontaires, de les classer enfin par ordre de mrite. Et pourquoi en
aurait-il honte? Avant d'assigner aux oeuvres leur place dans l'histoire
du dveloppement des ides ou des formes littraires, il n'est
peut-tre pas superflu de s'assurer que ces oeuvres existent, d'en
expliquer et d'en dmontrer, s'il se peut, l'excellence; et ainsi le bon
professeur de rhtorique prpare modestement les voies au critique
transcendant. Aujourd'hui que Lamartine et Hugo entrent dans les
programmes du baccalaurat et de la licence, il faut bien commencer 
faire pour eux ce qu'on fait depuis deux cents ans pour Corneille,
Racine et Molire. Au surplus, le commentaire des textes, mme un peu
ingnument admiratif ou un peu minutieusement grammatical, n'est point
un exercice sans agrment. J'aime ces petites besognes,  la fois nobles
par leur objet et commodes  l'esprit par le peu d'effort qu'elles
exigent. M. Deschanel a donc bien fait de s'y livrer par divertissement.
Je l'en remercie. C'est trs bon,  un certain ge, de se croire
redescendu,--ou remont,--en rhtorique. Cette bonne vieille critique 
la faon de La Harpe et, ma foi, aussi de Voltaire, o cette chose un
peu suranne et ancien rgime, le got, a le principal rle.
Sainte-Beuve lui-mme n'a point ddaign de s'y amuser deux ou trois
fois et, si je ne me trompe, jusque dans les _Nouveaux Lundis_... Comme
La Harpe, comme l'abb Batteux ou comme M. de Fletz, M. Deschanel
s'attarde  de bons petits rapprochements. Le vers de Lamartine:

  Un seul tre vous manque, et tout est dpeupl,

lui rappelle incontinent celui de Racine:

  Dans l'Orient dsert quel devint mon ennui!

Il ne peut rencontrer la strophe du _Lac_:

  Assez de malheureux ici-bas vous implorent, etc...

sans prouver le besoin de nous rciter, tout de suite aprs, la strophe
de _La Jeune Captive_:

   mort, tu peux attendre; loigne, loigne-toi;
  Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi,
      Le ple dsespoir dvore, etc...

Il nous conte,  un endroit, que Lamartine, pour chapper  la
mlancolie, s'tait mis au travail manuel, au mtier de menuisier et de
tourneur: tout aussitt, ce mot de tourneur lui rappelle le vers
d'Horace: _Et male tornatos_, etc.... Une strophe du _Chant d'amour_ sur
les mouvements harmonieux d'une jeune femme entrane la citation d'un
distique de Tibulle. Ces deux vers de la _Rponse  Nmsis_:

  J'ai gard ses beaux pieds des atteintes trop rudes
  Dont la terre et bless leur tendre nudit,

amnent, au bas de la page, ce vers des _Bucoliques_:

  _Ah! cave ne teneras glacies secet aspera plantas;_

et ainsi de suite.

Ces rapprochements ne servent  rien; et de tous les vers cits par M.
Deschanel  propos de ceux de Lamartine, il n'en est peut-tre pas un
seul auquel Lamartine ait song; mais, comme dit l'autre, a fait
toujours plaisir. Je me souviens d'une anecdote que contait Ernest
Bersot. Il avait pass tout un aprs-midi  causer littrature avec
Saint-Marc-Girardin et Nisard; et l'on avait fait des citations, et
chacun y tait all de son latin et mme de son grec: C'est gal, dit
Saint-Marc-Girardin en prenant cong de ses compagnons, nous sommes l
trois pdants qui nous sommes joliment amuss!

Donc, encore une fois, M. Deschanel a parfaitement raison de se souvenir
qu'il fut professeur de rhtorique. Je lui ferai nanmoins quelques
lgers reproches. Il distingue trs justement, dans _les Mditations_,
trois groupes de pices: les pices entirement neuves, telles que
_l'Isolement_, _le Lac_, _le Vallon_, _le Soir_, _l'Automne_; les odes 
l'ancienne mode, telles que _l'Enthousiasme_ et _le Gnie_; et enfin les
morceaux en vers alexandrins sur des sujets philosophiques, tels que
_l'Homme_, _la Prire_ et _l'Immortalit_. Oserai-je dire qu'il me
parat un peu svre pour les deux derniers groupes? Mme dans _les
Odes_ je trouve, outre cette fluidit de diction qui est propre 
Lamartine, une largeur de mouvement et comme une ampleur de geste qui ne
se rencontraient gure dans J.-B. Rousseau, Pompignan et Lebrun. Et
quant aux pices philosophiques, il n'y a pas  dire, c'est tout autre
chose que les discours de Voltaire. Et je ne parle plus seulement des
vers, aussi magnifiquement pandus chez l'amant d'Elvire qu'ils sont
d'ordinaire courts et grles chez l'ami de Mme du Chtelet: je parle du
sentiment. Le disme de Voltaire ne contient pas une parcelle d'amour de
Dieu: Lamartine en dborde. Il est (Racine mis  part) le premier et est
rest, je crois, le seul de nos grands potes qui ait profondment
ressenti et exprim cet amour-l. Toute son oeuvre, du commencement  la
fin, en est pntre. Il est essentiellement pieux. M. Charles de
Pomairols dit fort bien: Lamartine nous semble le diste le plus mu
qui fut jamais, le seul peut-tre chez qui la raison ait pu alimenter
une adoration aussi fervente. Preuve manifeste de sa profonde
sensibilit! On se dit avec tonnement qu'elle devait tre bien
puissante, pour se maintenir si religieuse dans une philosophie
d'ordinaire si dpouille.

C'est,--avec l'abondante splendeur de l'imagination,--cette ardeur du
sentiment religieux qui sauve de la scheresse et de la banalit les
discours distes de Lamartine, et qui les empche d'tre des
dissertations. Et, de mme, au _Carpe diem_ des Horace et des Parny,
ajoutez le sentiment religieux; et, si vous avez du gnie, vous crirez
_le Lac_. Non que le nom de Dieu soit ici prononc; mais, par le seul
mouvement ascensionnel de l'amour et du dsir, par l'vocation, ds le
dbut, de la nuit ternelle et de l'ocan des ges, par la soif
d'tendre son tre, de le relier  l'univers (_relligio_) et de
rattacher l'phmre  l'ternel, la traditionnelle lgie picurienne
se trouve agrandie jusqu'aux toiles...

M. mile Deschanel parle dignement du _Crucifix_, de _Bonaparte_, du
_Pote mourant_: mais pourquoi ne nomme-t-il mme pas la pice qui ouvre
les _Nouvelles Mditations_ et qui est intitule _le Pass_? C'est une
de celles que je relis le plus volontiers. Je ne dis point que ce soit
une des plus surprenantes que Lamartine ait crites. Mais c'est, je
crois, une des plus parfaitement caractristiques du lyrisme de ses deux
premiers recueils. Cela est dlicieusement chantant et ail.
Rappelez-vous ces dparts de phrases musicales:

  Arrtons-nous sur la colline...

Puis:

  Repassons nos jours, si tu l'oses...

Puis:

  Hlas! partout o tu repasses,
  C'est le deuil, le vide ou la mort...

Et enfin:

  Levons les yeux vers la colline
  O luit l'toile du matin...

Il me semble que ces strophes s'lancent ou plutt _se dtachent_ comme
d'un coup d'aile blanche, presque silencieux. Celles de Victor Hugo
_s'arrachent_ d'un effort puissant, et l'aile qui les soulve est
muscle, on le dirait, comme une aile d'aigle. Mais les vers de
Lamartine glissent sans secousse dans un air lger.

La courbe et la molle cadence du vol, l'essor et le mouvement en haut,
voil, bien dcidment, l'un des signes les plus constants de cette
posie. La convenance est donc entire entre la forme et le fond. Cette
belle philosophie platonicienne qui fait de l'univers un systme de
symboles ascendants, Lamartine l'exprime par des mots et des images qui
toujours, toujours montent. M. Charles de Pomairols a tudi avec une
rare et amoureuse pntration la spiritualit du style de Lamartine.
On ne dira pas mieux sur ce sujet, et je ne saurais donc mieux faire que
de vous citer quelques-unes des observations de l'inquiet et souffrant
pote des _Rves et Penses_ sur l'heureux et glorieux pote des
_Harmonies_.

Souvent traditionnelles, gnrales comme il convient  un esprit
philosophique, effaces quelquefois par l'usage, peu nourries, toujours
dlicates, les comparaisons interviennent dans son style potique non
pas comme d'insistantes et serviles copies de la ralit, mais comme les
allusions lgres d'un esprit qui plane sur la nature.

M. de Pomairols observe aussi que, dans l'immense champ des images,
Lamartine choisit spontanment

  Tout ce qui monte au jour, ou vole, ou flotte, ou plane,

parce que, occup avant tout de l'me, il se plat  retrouver au dehors
les attributs de lgret, de souplesse, de transparence de l'lment
spirituel. Et encore: C'est l'lment liquide qui fournit  Lamartine
le plus grand nombre de ses images... Tous les phnomnes qu'offre la
fluidit, aisance, transparence, reflets du ciel, murmures harmonieux,
dfaut de saveur peut-tre, manque de limites et de formes arrtes,
tous ces caractres de la fluidit se confondent avec les attributs de
l'imagination lamartinienne. Et voici, entre beaucoup d'autres, un
exemple bien joliment choisi et comment,  l'appui de ces remarques:
Il est des tres, semble-t-il, pour qui l'ide de pesanteur n'est pas 
craindre, comme la jeune fille. Voyez pourtant comme Lamartine l'allge
encore par l'image:

  Son pas insouciant, indcis, balanc,
  Flottait comme un flot libre o le jour est berc.

Comme il s'lve en deux vers sur l'chelle diaphane: un pas, un flot,
le jour! Le but secret et le rsultat de toutes ces images, c'est
l'allgement de la sensation.

Avec tout cela, les rflexions de M. de Pomairols, si justes dans leur
gnralit, nous donnent peut-tre l'ide d'une posie par trop
immatrielle, inconsistante jusqu' l'vanouissement. Ces remarques, qui
lui ont t surtout inspires par _les Harmonies_, ont besoin, je crois,
d'tre compltes. D'autre part, M. mile Deschanel met, assez
nettement, _les Harmonies_ au-dessous des _Mditations_. Je voudrais
vous dire pourquoi je ne puis tre de cet avis.


IV

LES HARMONIES.

_Les Harmonies_ de Lamartine me paraissent tre, avec _les
Contemplations_ de Victor Hugo, le plus magnifique dbordement de posie
lyrique qui soit dans notre langue. Si diffrents de forme et
d'inspiration, les deux recueils ont pourtant quelque rapport par leur
objet. C'est, ici et l, la plus haute et la plus large posie qui soit;
ce sont deux mes de potes en plein contact avec l'immense nature et
l'humanit. Mais, de ces deux imaginations souveraines, l'une nous ravit
par sa spontanit et sa grandeur, l'autre nous tonne par son normit
et sa violence. L'une, nous enchante d'harmonies, l'autre nous blouit
d'antithses. Lamartine disait que les ombres n'ajoutent rien  la
lumire. Lumire et ombre, c'est toute l'esthtique de Hugo. Ici,
triomphe la sereine libert d'une criture qui semble improvise; l, le
plus prodigieux effort d'expression plastique qui fut jamais. _Les
Harmonies_ semblent presque toutes conues dans quelque paysage lysen,
au bord d'une mer mridionale, et _les Contemplations_, dans quelque
fort sinistre ou devant un ocan livide d'clairs. Et c'est comme si
l'oeil de Lamartine ne voyait les objets qu' travers un voile diaphane
qui en mousse et en agrandit les contours, et comme si, au contraire,
leurs saillies subitement dmesures heurtaient l'oeil visionnaire de
Victor Hugo. Et la philosophie des _Contemplations_ est donc le
manichisme, c'est--dire le monde ramen,--provisoirement,-- une
antithse; et la philosophie des _Harmonies_, c'est le platonisme, ou le
monde ramen ds maintenant  l'unit par l'amour; et ainsi se rpondent
les _Novissima Verba_ et _Ce que dit la bouche d'ombre_.

Je voudrais tudier _les Harmonies_ avec un peu de mthode. La vieille
distinction, artificielle, mais commode, de la forme et du fond m'y
servira. Et si je commence par la forme, c'est que j'prouve le besoin
de m'inscrire tout de suite en faux contre un jugement de M. Deschanel.

... Jamais, dit-il, la virtuosit ne fit clater plus de maestria et de
verve; mais les brillantes variations des _Harmonies religieuses_
ressemblent plus souvent  celles d'un improvisateur italien qu'aux
chants clestes d'un Palestrina. Je me figure le diplomate pote, 
Florence, dans ce milieu cosmopolite, passant ses soires  la Pergola
entre des abbs et des filles, comme Hercule entre la Vertu et la
Volupt; le lendemain, improvisant ses vers dans les jardins de Boboli
ou aux Cascine, l'oreille encore pleine des fioritures du tnor ou de la
prima donna: quelque chose de leur manire rossinienne s'y glissa
malgr lui,  son insu. On sait  quel point Rossini est paen tout pur,
jusque dans ses _Messes_ et dans ses _Stabat_. Pour un Italien, l'opra
et la messe ne diffrent pas sensiblement. Cimarosa, comme Rossini,
charmait Lamartine dans sa jeunesse. Il le chantait  pleine poitrine.
Gnies mlodiques, analogues au sien par la veine heureuse et la grce.
Non moins grande, j'imagine, devait tre son affinit avec Bellini qui,
lui aussi, tait un fministe, et en mourut jeune, comme Mozart...

Oui, cela est spirituel; mais cela est  mille lieues de ce que je sens,
 mille lieues de l'impression que je viens de recevoir, une fois de
plus, de la lecture totale des _Harmonies_. Il m'est impossible de
souffrir que, discrtement et sans y toucher, on rapproche ainsi
Lamartine d'un improvisateur napolitain, d'un tnor, d'une prima
donna et de ces fministes qui, d'avoir t fministes, moururent
jeunes. En tous cas, Lamartine n'est pas de ceux qui en meurent,
puisqu'il mourut, lui,  prs de quatre-vingts ans. Je ne puis non plus
comprendre qu'on voie en lui un paen  la faon de Rossini. Puis ces
mots de maestria et de verve, appliqus  Lamartine, me font peine:
ils me semblent le rapetisser trangement. Et, pour tout dire, je suis
bien fch qu'un livre qui renferme ces chefs-d'oeuvre: _Bndiction de
Dieu dans la solitude_, _Pense des morts_, _l'Occident_, _l'Infini dans
les Cieux_, _le Chne_, _l'Humanit_, _la Vie cache_, _ternit de la
nature et brivet de l'homme_, _Milly_, _le Cri de l'me_, _Hymne au
Christ_, _la Retraite_, _Hymne de la mort_, _Souvenir  la princesse
d'Orange_, _le Premier Regret_, _Novissima Verba_ et _Les Rvolutions_,
paraisse susciter finalement dans l'esprit de M. Deschanel l'image d'un
abb Liszt pour qui Jhovah n'est qu'un thme sur lequel il brode des
fugues.

Il est vrai que M. Deschanel ajoute: Par moments. Oh! que cette
restriction tait ncessaire! La vrit, c'est que, de mme que Hugo
remplit parfois les intervalles de son inspiration par des exercices de
sa forte rhtorique plastique, il peut arriver aussi que Lamartine
s'abandonne  son innocente rhtorique musicale. On trouverait, dans
_les Harmonies_, jusqu' trois ou quatre cavatines un peu faciles. Je
peux vous dire o: c'est dans _l'Hymne de la nuit_, dans _l'Hymne du
matin_ et dans _Encore un hymne_. Nulle part ailleurs, je vous assure.
Le reste du temps, la surabondance de la forme n'est visiblement que
l'effet du trop-plein de l'inspiration. Et en tout cas, dans les rares
passages qui ont suggr  M. Deschanel de si damnables observations,
il serait beaucoup plus juste d'accuser Lamartine de nonchalance que de
virtuosit.

Pour moi, je l'avoue, j'aime ces nonchalances, ple-mle avec le reste.
Oui, Lamartine est le seul de nos potes qui ait presque constamment
improvis, dans le sens presque rigoureux du mot. Quand il nous conte
qu'il crivit en un jour les six cents vers de _Novissima Verba_, je
crois qu'il se vante  peine. Vous savez le jugement de Musset sur
_Jocelyn_ (dans la premire version de _Il ne faut jurer de rien_): Il
y a du gnie, du talent et de la facilit. Cette gentille pigramme se
peut tourner en suprme louange. Cela veut dire que Lamartine ralise le
mieux l'ide que les anciens hommes se faisaient du pote (_enthios,
kouphone ti ka ptrone_, etc...). Lui-mme a dclar avec insistance
qu'il n'a jamais fait de vers que pour soulager son coeur, et que faire
des vers n'est pas un mtier. Et je sais bien tout ce qu'on peut dire l
contre; mettons que le cas de Lamartine est et restera probablement
unique dans la posie moderne. Toujours est-il que, Lamartine ayant eu
par bonheur du gnie, sa facilit est un charme  quoi rien ne
ressemble. Non, rien peut-tre n'gale l'ivresse sereine de cet essor
sans heurt et sans arrt, comme en plein ther. On glisse d'un mouvement
que sa continuit mme accrot; on n'a pas, comme chez Victor Hugo, des
soubresauts sur de certaines saillies et artes de l'expression, et l'on
ne se cogne pas aux numros qui divisent l'ode en compartiments.
L'admirable priode de Hugo, beaucoup plus savante, beaucoup mieux
faite, exactement carre, pour parler comme les Traits de rhtorique,
et o les incidentes et les subordonnes sont toujours comprises entre
le verbe et le complment direct de la proposition principale (en sorte
que la chute en est toujours nette, prcise et pleine), ressemble
vraiment  quelque btisse solide et rgulire, palais, forteresse ou
prison. La priode lamartinienne, plus vaste encore ou, pour mieux dire,
plus allonge, presque sans coupes ni enjambements, par consquent
uniforme dans son cours,--avec sa profusion de participes prsents, et
ses _si_ et ses _quand_ ternellement reproduits,--et qui, se terminant
presque toujours sur une numration, ne s'arrte que lorsque
l'imagination du pote a puis les objets numrables, est une vague
immense, aux plis symtriques et souples, qui monte, se gonfle et
expire, o le ciel est berc, et qui nous berce.

Voil bien des mtaphores, d'ailleurs faciles et que je n'ai pas
inventes. En voici une autre. Dans ce large flot tranent, assez
souvent, de vieilles algues. J'entends par l certaines queues
d'expressions un peu connues, certains lambeaux de la phrasologie
d'avant les romantiques, phrasologie qu'ils ont, d'ailleurs, simplement
remplace par une autre. Oui, il y a, chez Lamartine, quelque chose
d'assez analogue  ces vers faits d'avance qui reviennent de temps en
temps chez Homre ou chez les potes des Chansons de gestes, chez ceux
qui se servaient peu de la plume et de l'encrier, ou qui mme ne s'en
servaient pas du tout, et pour cause. Mais tout cela, fuyantes traces de
rhtoriques primes, incorrections naves, tmrits de syntaxe, est
emport d'un si vaste mouvement que, dans les endroits (rares en somme)
o l'expression dfaille, on se contente de la beaut toujours intacte
du rythme, et qu'on ne veut voir, dans ces gnreuses ngligences, qu'un
tmoignage candide de la glorieuse spontanit de cette posie, tantt
fleuve et tantt torrent. Torrent? non, mais souffle du ciel, zphyre
aux grandes ondes ariennes: j'entends le fort Zphyre des potes
anciens, charg de germes et d'odeurs et qui, partout o il passe,
promne de beaux frissons o se joue la lumire...

Car, tandis qu'on accorde  Lamartine l'abondance et la grce, on semble
lui refuser la force et le pittoresque, ou plutt on ne songe plus  se
demander s'il les a. Il les a pourtant, et au plus haut degr.

M. Charles de Pomairols dit trs bien: Cette force, presque tous les
hymnes des _Harmonies_ en sont la manifestation. Et d'o viendrait cette
abondance inpuisable qu'on ne peut s'empcher de remarquer dans le
nombre de ses ouvrages, dans l'tendue de ses priodes, dans ses
strophes immenses, dans ses rimes multiplies, d'o viendrait une si
remarquable richesse, si elle n'tait pas un panchement de la force?...
Au surplus, on peut, dans l'oeuvre de Lamartine, dgager et mettre en
lumire des passages, des confidences, qui sont la rvlation expresse
de cette qualit de force insuffisamment reconnue, etc...

Il est cependant une preuve que M. de Pomairols oublie. Lamartine est le
seul des grands potes de ce sicle qui ait pu oser le vers libre dans
la posie lyrique (je nglige  dessein quelques pices des _Odes et
Ballades_). Cela est un grand signe pour lui. La strophe  forme fixe
est la plus commode des gnes. On sait que rien n'est plus facile 
faire qu'un sonnet passable. C'est un grand avantage pour le pote que
le rythme de ses vers lui soit impos d'avance: il n'a qu' le remplir
pour donner l'illusion du mouvement, et quelquefois de l'inspiration.
Mais, dans le vers libre, le mouvement est imprim et le rythme est cr
par l'inspiration mme, et la dfaillance de celle-ci est tout aussitt
trahie par le flchissement de celui-l. Pousser sans faiblesse, comme
Lamartine le fait souvent, des pages entires et des masses normes de
vers libres, aller ainsi droit devant soi, au hasard, et trouver son
rythme  mesure, cela suppose une _puissance_ inoue de sensations et de
sentiments, un involontaire et invincible dbordement de l'me, bref,
cet tat extraordinaire que notre pote exprime, prcisment en vers
libres, dans une de ses _Harmonies_:

  Mon me a l'oeil de l'aigle, et mes fortes penses,
  Au but de leurs dsirs volant comme des traits,
  Chaque fois que mon sein respire, plus presses
      Que les colombes des forts,
  Montent, montent toujours, par d'autres remplaces,
      Et ne redescendent jamais.
      . . . . . . . . . . . . .

Et de quelle force, en effet, pleine, soutenue, infatigable,
prodigieuse, sont soulevs et lancs des pomes tels que l'ode _Contre
la peine de mort_, _l'ternit de la nature_, _la Marseillaise de la
paix_, _le Toast_ du banquet celtique; _les Laboureurs_ dans _Jocelyn_,
_le Choeur des Cdres_ dans _la Chute d'un ange_, et _la Vigne et la
Maison_!

Et notez que Lamartine n'a pas seulement la force expansive, mais aussi,
quand il veut, la force de concentration. Ce flot pandu se ramasse, au
besoin, dans un jet rapide et net. Le pote des mlancolies et des
langueurs a, ds qu'il lui plat, des vers forts, des sentences
robustes et concises,  la faon de Corneille; et c'est alors comme une
pluie retentissante de mdailles d'airain... Voyez, par exemple, dans
_les Premires Mditations_, une pice que le pote y ajouta en 1842:
_Ressouvenir du lac Lman_. Il rpond  son ami Huber Saladin qui
s'tait plaint, un jour, que la Suisse lui ft une trop petite patrie:

  Adore ton pays et ne l'arpente pas.
  Ami, Dieu n'a pas fait les peuples au compas:
  L'me est tout; quel que soit l'immense flot qu'il roule
  Un grand peuple sans me est une vaste foule.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Sparte vit trois cents ans d'un seul jour d'hrosme.
  Un pays? C'est un homme, une gloire, un combat,
  Zurich ou Marathon, Salamine ou Morat.
  La grandeur de la terre est d'tre ainsi chrie:
  Le Scythe a des dserts, le Grec une patrie.

Et plus loin:

  La conqute brutale est l'erreur de la gloire.
  Tu l'as vu, nos exploits font pleurer notre histoire.
  De triomphe en triomphe un ingrat conqurant
  A rtrci le sol qui l'avait fait si grand.

Voil comme cette longue main fminine et languissante sait frapper les
vers. Et cela continue. Le pote allgue les gloires de la Suisse, et
l'me de Rousseau, que cette nature a nourrie et forme. Il ajoute que
le souvenir de ses premires flicits suivit Jean-Jacques dans l'ombre
des villes:

  . . . . . . . . . . .
  _Ses pieds rampants gardaient l'odeur des herbes hautes_;
  Son premier ciel brillait jusqu'au fond de ses fautes...

Vers splendides, qui me sont un acheminement  vous parler du
pittoresque de Lamartine.

Lamartine voit la nature comme le grand peintre Puvis de Chavannes (j'ai
dj fait ce rapprochement, qui me parat invitable). Il la domine et
la simplifie, de manire  produire,  l'ordinaire, une impression de
grandeur, de srnit et d'allgement spirituel. _Les Harmonies_ sont,
pour la plupart, des paysages qui prient. Les formes y sont ordonnes
par groupes, sous le ciel libre, comme pour un choeur, pour un hymne en
commun. Donc, pas de coins ni de menues curiosits descriptives. Mais
Lamartine n'en est pas moins un rustique; il a vu, il a touch les
choses de la campagne. Il peint par trs larges touches, mais avec une
relle connaissance de son objet, et souvent avec une familiarit, une
navet du plus grand air. Et de l, trs souvent, des traits d'un
pittoresque ais et dlicieux, trs ingnu, trs franc, souvent trs
hardi sans y tcher.

Ces traits abondent dans la pice des _Mditations_ dont je vous parlais
tout  l'heure:

  De grands golfes d'azur, o de rveuses voiles,
  Rpercutant le jour sur leurs ailes de toiles,
  Passent d'un bord  l'autre, avec les blonds troupeaux,
  _Les foins fauchs d'hier qui trempent dans les eaux_.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Plus loin, les noirs sapins, mousses des prcipices,
  _Et les grands prs tachs d'clatantes gnisses_...

Mais, pour nous en tenir aux _Harmonies_, quelle moisson l'on y ferait
d'images neuves et vraies! Cueillons  l'aventure:

  L'ombre des monts lointains se droule et recule
             _Comme un vtement repli_.

Ou bien, en parlant des nuages, lambeaux de nuit... dchirs par l'aile
de l'aurore:

  Ils pendent en dsordre aux tentes du soleil.

Et, toujours feuilletant:

  Le jour plein et lger tombe, et voil le soir:
  Sur le tronc d'un vieux orme au seuil on vient s'asseoir;
  _On voit passer des chars d'herbe verte et tranante_.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Un beau soir qui s'endort dans son lit de nuages.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Un matin qui s'veille tincelant de joie...

Sur une plage:

  Et _d'un sable brillant une frange plus vive_
  Y serpente partout entre l'onde et la rive
      Pour amollir le lit des eaux.

Sur les heures:

  Les autres s'loignent et glissent
  _Comme des pieds sur les gazons_...

Impressions matinales:

  Les brises du matin se posent pour dormir...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  La mer roule  ses bords la nuit dans chaque ride...

Impressions de midi:

  ...  l'heure o les rayons sur les pentes s'tendent
  _Comme un filet tremp ruisselant sur les prs_...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Quand les tides rseaux des heures de midi,
  En vous enveloppant comme un manteau de soie, etc.

Impression nocturne:

  Les toiles, ces fleurs que minuit fait clore,
  _Naissaient sous notre doigt dans les jardins des cieux_...

Mettez ici quelques centaines d'_etc_...

Si j'entends bien (mais qui en est sr?) les jeunes potes
d'aujourd'hui, surtout ceux qu'on appelle les symbolistes, il me
semble que Lamartine doit leur plaire infiniment, et qu'il a souvent
fait par instinct ce qu'ils veulent faire avec prmditation.

Ils se plaignent, si je ne me trompe, que, chez la plupart de nos potes
et mme chez quelques-uns des plus grands, la posie ressemble plus  un
beau discours qu' un chant; ils se plaignent qu'elle soit plus
loquente que suggestive, qu'elle ait des reliefs trop nets et des
contours trop arrts, et qu'enfin nos vers franais aient un peu trop
constamment le genre de beaut des vers latins, de ces vers trop
sonores, au rythme trop marqu et trop nergique et qu'un Virgile seul a
pu amollir quelquefois, rythme qui commande presque la prcision dans
les mots et dans les images et qui exclut la demi-teinte, la pnombre et
l'ondoiement.

Or, il est certain que Victor Hugo, par exemple,--comme Lucain, comme
Juvnal, comme Claudien, encore qu'avec beaucoup plus de gnie,--fatigue
assez souvent et accable l'esprit par un clat trop dur, par des
saillies trop vigoureusement claires, par trop de perfection dans
l'agencement du style, trop de justesse dans les jointures des phrases,
trop d'exactitude dans les comparaisons, trop d'ordre et de symtrie
dans la composition des morceaux, trop de beauts d'un caractre un
peu troitement littraire et prvu par les Traits de rhtorique; et
qu'enfin, il y a trop de Boileau dans Victor Hugo, mme dans le
prodigieux versificateur des _Contemplations_ et de _la Lgende des
sicles_. Lamartine est certes beaucoup moins savant, beaucoup moins
prcis, moins fcond en images _acheves_ et sensiblement infrieur par
l'invention verbale: et pourtant, avec leurs rimes non cherches, la
monotonie de leurs coupes, la fluidit, l'allongement indfini de leurs
priodes, leurs ngligences et leurs  peu prs d'expression, en dpit
mme des restes de phrasologie suranne qu'ils charrient  et l dans
leurs plis, les vers de Lamartine me semblent plus souvent approcher de
ce qui serait la posie pure.

Comment cela?--L'essence de la posie,--ce en dehors de quoi elle ne se
distingue plus de la prose que par certaines cadences de mots,--c'est
peut-tre le sentiment continu de correspondances secrtes, soit entre
les objets de nos divers sens, formes, couleurs, sons et parfums, soit
entre les phnomnes de l'univers physique et ceux du monde moral, ou
encore entre les aspects de la nature et les fonctions de l'humanit.
Or, ces correspondances, il me parat bien que Victor Hugo en peroit
sans doute de plus imprvues, et qu'il les exprime plus compltement;
mais je crois que Lamartine en _suggre_ un plus grand nombre, et avec
moins d'effort. Et comme il se contente de les indiquer, le signe, chez
lui, ne se dtache pas tout  fait de la chose signifie, mais il en est
tout imprgn encore; ce sont, grce  je ne sais quelle dlicieuse
indcision de termes, des passages aiss de l'ide  l'image et, presque
dans le mme moment, des retours de l'image  l'ide: en sorte que
(presque toujours) cette posie exprime _simultanment_ l'me et les
choses, et est donc la plus large, la plus comprhensive et, au fond, la
plus riche qu'on puisse concevoir.

J'ai peur que tout ceci ne vous paraisse pas trs clair. Il faudrait
trouver quelque exemple, qui valt pour des milliers de cas.--Je vous
rappelle d'abord que, dans la comparaison, le pote exprime les deux
objets que son imagination rapproche; que la mtaphore est une
comparaison dont le second terme est seul exprim; que l'allgorie
n'est qu'une mtaphore prolonge et que le symbole n'est peut-tre
qu'une allgorie plus libre et plus flottante. Ceci pos, je crois que
la meilleure mtaphore, et la plus vivante, est celle o l'objet
sous-entendu reste le plus prsent, le mieux ml  l'image par laquelle
on l'voque en nous,-- condition que cette image n'en soit point
elle-mme efface ou affaiblie.

C'est cet effacement que l'on peut constater dans la bonne vieille
allgorie ou mtaphore prolonge de Mme Deshoulires (_Dans ces prs
fleuris_, etc.). C'est ingnieux, mais cela ne contient pas une parcelle
de posie. Pourquoi? C'est que pas un instant nous ne _voyons_ un
troupeau, des prs, un berger, mais bien les filles de cette dame, et le
roi  qui elle les recommande. Le terme inexprim de la comparaison a
mang l'autre. Par contre, il arrive fort souvent, chez Victor Hugo, que
l'image ait un tel relief, une telle prcision, et qu'elle vive si bien
par elle-mme, et comme dtache de ce qu'elle exprime, que nous ne
voyons plus qu'elle (de quoi, d'ailleurs, nous ne nous plaignons pas
trop), et que nous avons besoin de quelque effort pour en ressaisir la
signification. Mais, comme j'ai dit, les images de Lamartine restent
d'ordinaire inacheves et transparentes; elles fondent et se dissolvent
 mesure qu'elles surgissent: et de l leur charme singulier.

L'exemple caractristique qu'il me fallait, le voici. C'est dans une
pice adresse  Mme Victor Hugo en souvenir de ses noces
(_Recueillements potiques_).

  La nature servait cette amoureuse agape;
  Tout tait miel et lait, fleurs, feuillages et fruits.
  _Et l'anneau nuptial s'changeait sur la nappe,
  Premier chanon dor de la chane des nuits._

Ceci, je m'en aperois maintenant, est une comparaison proprement
dite, plutt qu'une mtaphore, mais peu importe pour ma dmonstration.
Remarquez-vous comme les deux termes de la comparaison sont intimement
lis; comme ils se pntrent l'un l'autre; comme le premier demeure
prsent dans le second; comme le mot nuits vient rappeler, dans le
dernier vers, le mot nuptial du vers prcdent; comme cette expression
adorable est un peu fuyante et vague: chane des nuits, corrige ce
qu'il y aurait de trop prcis et de puril dans la vision d'une chane
forme d'anneaux de mariage, et sauve ainsi le pote de tout gongorisme;
comme l'ide de la ressemblance matrielle de l'anneau d'une chane avec
une bague est seulement _suggre_ et s'vanouit aussitt; comme on
passe mollement de l'image de la bague  l'image de la chane et de
celle-ci  l'ide de la succession indfinie des nuits amoureuses, et
comme tout cela est fondu, fluide, indtermin dans les mots, et quelle
grce et quelle suavit dans l'impression totale. Et ne serait-ce pas
un peu cela que cherchent aujourd'hui les plus inquiets de nos jeunes
potes?

Un des procds qui contribuent le plus  donner  la posie de
Lamartine cet on ne sait quoi de fluide, d'arien, d'anglis, c'est ce
que nous appellerons, si vous le voulez bien, la comparaison ascendante.
Je crois, sans en tre absolument sr, que Victor Hugo a plutt
l'habitude de comparer les choses de l'me et de l'esprit  celles de la
matire. Au contraire, Lamartine; tous les objets qu'il touche de son
verbe, c'est pour les lever en dignit. Il tire la vie de l'lment
vers la vie de la plante et de l'animal, l'animal et la plante vers
l'homme, l'homme vers Dieu. Il pousse tout l'univers visible sur
l'chelle de Jacob. Les exemples, ici, foisonnent  chaque page. Je vous
en donnerai quelques-uns, beaucoup moins pour votre instruction que pour
mon dlassement:

  Pourquoi relevez-vous,  fleurs, vos pleins calices,
  _Comme un front inclin que relve l'amour?_
  .   .   .   .   .   .   .   .   .    .   .   .   .
   Dieu, vois sur les mers! Le regard de l'aurore
  Enfle le sein dormant de l'Ocan sonore
  Qui, _comme un coeur de joie ou d'amour oppress_,
  Presse le mouvement de son flot cadenc
      Et dans ses lames garde encore
  Le sombre azur du ciel que la nuit a laiss.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

 une source:

  Mais tu n'es pas lasse d'clore;
  _Semblable  ces coeurs gnreux
  Qui, mconnus, s'ouvrent encore
  Pour se rpandre aux malheureux_.

Sur la fleur des eaux:

  Elle est ple _comme une joue
  Dont l'amour a bu les couleurs_...

  Les cygnes noirs nagent en troupe
  _Pour voir de prs fleurir ses yeux_...

Ou bien:

      Endormons-nous dans nos prires
  Comme le jour s'endort dans les parfums du soir.

(Ceci est, je crois bien, une comparaison descendante, mais si peu!)

Le Mont-Blanc cache  l'ombre de ses vastes flancs une valle et un doux
lac, o il se mire. Tel l'homme de gnie; il est isol et battu de la
tempte:

  Mais souvent, cach dans la nue,
  Il enferme dans ses dserts,
  Comme une valle inconnue,
  Un coeur qui lui vaut l'univers.

  Ce sommet o la foudre gronde,
  O le jour se couche si tard,
  Ne veut resplendir sur le monde
  Que pour briller dans un regard...

Lisez toute cette petite pice: _le Mont-Blanc_. Vous verrez que, d'un
bout  l'autre, l'ide et l'image s'y entrelacent mollement, mais
inextricablement.

Nous sommes bien loin des vieilles pratiques traditionnelles:

  1 Telle qu'une bergre au plus beau jour de fte...
  2 Telle, aimable en son air, mais humble dans son style...

Les classiques mettent d'un ct l'objet compar, de l'autre ct
l'objet auquel ils le comparent,--et une cloison entre les deux. (Victor
Hugo fait encore souvent ainsi, et je ne dis point que Lamartine ne le
fasse jamais.) Et cela n'est pas, sans doute, le contraire de la posie;
mais ce n'est pas non plus la posie mme. La posie mme, c'est, bien
dcidment, la concomitance du sentiment et de sa reprsentation
concrte, et la pntration de celle-ci par celui-l. Et, sauf erreur,
c'est bien ce qu'on appelle le symbolisme, et c'est ce que Lamartine
offre presque  chaque instant.

Du premier coup, il avait trouv cela. Dj, dans _la Prire_
(_Premires Mditations_), les traits dont se compose la description de
la campagne  l'heure du couchant voquent d'eux-mmes la vision d'un
temple, et la nature prie avant mme que le pote se soit mis 
prier.--Dans _le Pass_ (_Nouvelles Mditations_), vous vous rappelez le
premier vers:

  Arrtons-nous sur la colline.

Cette colline est une vraie colline, d'o le pote revoit  ses pieds le
thtre de sa jeunesse; mais c'est en mme temps le sommet de l'ge mr,
l'arte qui spare les deux versants de la vie, et cela, sans que ces
correspondances soient formellement nonces.--Dans _la Retraite_
(_Harmonies_), la pntration des images par l'ide est plus intime et
plus profonde encore. Cela vous ennuiera-t-il beaucoup que je vous cite
quelques-unes des dernires strophes, si connues? Le pote vient de nous
dire que sa fentre est tourne vers le champ des tombeaux, o l'herbe
couvre le sommeil des morts; que plus d'une fleur nuance ce voile et
que, l, tout parle d'esprance et de rveil. Il continue:

  Mon oeil, quand il y tombe,
  Voit l'amoureux oiseau
  Voler de tombe en tombe,
  Ainsi que la colombe
  Qui porta le rameau,

  Ou quelque pauvre veuve,
  Aux longs rayons du soir,
  Sur une pierre neuve,
  Signe de son preuve,
  S'agenouiller, s'asseoir,

  Et, l'espoir sur la bouche,
  Contempler du tombeau,
  Sous les cyprs qu'il touche,
  Le soleil qui se couche
  Pour se lever plus beau.

  Paix et mlancolie
  Veillent l prs des morts,
  Et l'me recueillie
  Des vagues de la vie
  Croit y toucher les bords...

Les choses, ici, sont vraiment translucides et comme imbibes de
lumire. Tous les traits sont bien emprunts  un cimetire de village:
mais la transmutation est _instantane_, du pigeon qui, de la maison
voisine, vient picorer sur les tombes en la colombe de l'arche; du
soleil qui s'teint (pour renatre) derrire les cyprs, au soleil
ternel qui se lve de l'autre ct de la mort; et l'on ne sait si cette
forme sombre agenouille sur une pierre aux longs rayons du soir est
en effet une veuve qui prie, ou la vague statue de l'me esprante...
Et, encore une fois, que cherchent donc les jeunes symbolistes, si ce
n'est cela?

Lisez enfin l'_Occident_ (dans _les Harmonies_). Voil la merveille des
merveilles, l'exemplaire idal de la posie symbolique. Lamartine dcrit
simplement un coucher de soleil:

  Et la mer s'apaisait comme une urne cumante
  Qui s'abaisse au moment o le foyer plit...
  . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Et la moiti du ciel plissait...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Et dans mon me, aussi plissant  mesure,
  Tous les bruits d'ici-bas tombaient avec le jour.
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  Et vers l'Occident seul, une porte clatante
  Laissait voir la lumire  flots d'or ondoyer...

Et alors il semble que tout soit attir vers cette porte et aille s'y
engouffrer:

  Et les ombres, les vents, et les flots de l'abme,
  Vers cette arche de feu tout paraissait courir,
  Comme si la nature et tout ce qui l'anime
  En perdant la lumire avait craint de mourir!
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  Et mon regard long, triste, errant, involontaire,
  Les suivait et de pleurs sans chagrin s'humectait...

Et de l'Image immense, sans effort et comme si tombait seulement un
dernier voile diaphane, l'Ide surgit:

   lumire, o vas-tu? . . . . . . . . . . . . . . .
  Poussire, cume, nuit; vous, mes yeux, toi mon me,
  Dites, si vous savez, o donc allons-nous tous?...
   toi, Grand Tout, dont l'astre est la ple tincelle,
  En qui la nuit, le jour, l'esprit vont aboutir!...

Au reste, _les Harmonies_ tout entires (et j'arrive ainsi  l'tude du
fond) ne sont qu'un long et opulent symbole, puisque nul tableau n'y
est peint pour lui-mme et que toutes les choses dcrites y sont
_reprsentatives_ de quelque chose qui les dpasse, soit de la grandeur
et de la bont divines, soit des sentiments que l'homme doit avoir pour
Dieu.

M. Deschanel crit: Les ides de Lamartine sont inconsistantes; elles
flottent  tous les vents du sicle. Il mle l'Ancienne et la Nouvelle
Loi. Dieu est pour lui, tantt le Jhovah biblique, tantt le Christ,
tantt l'Esprit-Saint, avec toutes sortes de mtamorphoses; tantt le
Dieu du _Vicaire savoyard_,  moiti rationaliste; tantt l'me de la
Nature, et la Nature elle-mme, confondues; de sorte qu'on l'accusa de
panthisme, non sans apparence.

Cela est trs bien dit. Seulement, o M. Deschanel semble mettre un
reproche, je mettrais une louange. L'minent professeur dit encore
mieux, un peu plus loin: Les _Harmonies_ parcourent au hasard, si l'on
ose dire, toute la gamme des concepts sur l'ide de Dieu. C'est moins le
panthisme philosophique que le panthisme lyrique.

Ici, je souscris pleinement, je ne repousse que ces deux mots: au
hasard. Ces psaumes modernes, comme Lamartine avait voulu les nommer,
sont en effet un vaste cantique au Divin peru et considr
successivement dans toutes ses manifestations et tous ses modes; mais
ils suivent, si je ne m'abuse, une espce d'ordre logique, naturel,--et
ascendant.

1 C'est d'abord le dveloppement, en quatre ou cinq magnifiques
symphonies, de ce dlicieux psaume numratif de Franois d'Assise, o
l'me lgre et si douce de ce saint de plein air invite toutes les
cratures  louer Dieu,--avec, peut-tre, des rminiscences de ces
charmantes hymnes du Brviaire romain, pour _Matines_, pour _Laudes_,
pour _Vpres_, etc., o le rapport de chaque prire avec l'heure du jour
est si gracieusement indiqu, et o l'on dirait que pntre un peu de la
nature, comme un rayon de soleil qui vient tomber sur le tabernacle, ou
comme une branche de feuillage aperue par le vitrail entr'ouvert:

  Celui qui sait d'o vient le soleil qui se lve
  Ouvre ses yeux noys d'allgresse et d'amour.
  Il reprend son fardeau que la vertu soulve,
  S'lance et dit: Marchons  la clart du jour!

(Cf. les _Hymnes_ traduites par Jean Racine.)

Et c'est encore, si vous voulez, le bon vieil argument d'cole,
l'innocente preuve de l'existence de Dieu par le spectacle de la
nature, harmonieusement dveloppe dj par Fnelon, Rousseau et
Bernardin de Saint-Pierre, reprise, renouvele, rendue splendide par
l'imagination d'un grand pote. Ce que vaut cette preuve
philosophiquement, je n'ai pas  le rechercher. La valeur, trs
variable, en est proportionnelle  la puissance d'motion qui est en
chacun de nous et  notre aptitude  jouir du beau dans l'univers
physique. C'est une de ces preuves de pur sentiment, qui sont les plus
faibles ou les plus fortes selon les cas.

M. Deschanel voit de l'artifice (I, page 204) dans ces effusions.
Moi, pas, c'est tout ce que j'ai  dire.  mon avis, Lamartine est
peut-tre le seul pote qu'il ne faille jamais accuser d'artifice;--de
nonchalance ou de maladresse, ou de navet, oui, si l'on veut.

2 Beaucoup de ces hymnes sont, sans doute, des hymnes distes et, par
consquent, dans la pense du pote, nullement contradictoires au dogme
chrtien. Mais il arrive ceci, que le disme de Lamartine prend souvent,
 son insu, l'accent proprement panthistique. C'est que, en dpit de
son acte de foi pralable en un Dieu personnel et distinct de la
cration, Lamartine a bien, en prsence de l'univers physique, la mme
disposition sentimentale et prouve bientt la mme espce d'ivresse que
les panthistes dcids. Concevoir les phnomnes sensibles comme des
signes de la puissance, de la grandeur et de la bont de Dieu, ou croire
que ces phnomnes sont des modes d'existence de la divinit mme, ce
n'est sans doute pas, philosophiquement la mme chose; mais, s'il s'agit
de glorifier Dieu,--ici par ce qu'on appelle ses oeuvres, l par ce
qu'on appelle ses manifestations et ses divers aspects,--ce seront
ncessairement les mmes dveloppements, ce sera l'numration des mmes
objets, des mmes images. Entre ces deux conceptions mtaphysiques
pourtant si diffrentes, il n'y aura plus gure que l'paisseur d'une
mtaphore.

Le disme,--abstrait et glac chez d'autres,--est, chez lui, ardent,
vivant, luxuriant. Il spare Dieu du monde dans sa pense, jamais dans
son imagination, jamais dans sa prire. Prier, c'est pour lui, le plus
souvent, communier avec le symbolique univers et jouir avec exaltation
de la beaut des choses.

J'ai fait une dcouverte, en feuilletant l'_Histoire de la littrature
hindoue_, du pote excellent et de l'irrprochable bouddhiste Jean
Lahor. C'est que la moiti des _Harmonies_ de Lamartine sont tout
simplement des hymnes vdiques. Non qu'il ait imit les _Vdas_; il est
mme fort probable qu'il ne les connaissait point au moment o il
crivait les _Harmonies_. Cet homme d'Orient (vous vous souvenez qu'il
croyait fermement  ses origines orientales) a retrouv cela tout seul.

Il serait curieux de noter la ressemblance, non seulement de sentiment,
mais,  et l, d'expression entre les hymnes de Lamartine et ceux des
antiques brahmanes. Dans l'_Hymne de la nuit_ je lis cette strophe:

  Ces choeurs tincelants que ton doigt seul conduit,
  Ces ocans d'azur o leur foule s'lance,
  Ces fanaux allums de distance en distance,
  Cet astre qui parat, cet astre qui s'enfuit,
  Je les comprends, Seigneur! Tout chante, tout m'instruit
  _Que l'abme est combl par ta magnificence_...

Ainsi, dans le _Rig-Vda_: _De sa splendeur, il remplit l'air_... De
cette mme clart, Dieu purifiant et protecteur, tu couvres la terre, tu
inondes le ciel, l'air immense, faisant les jours et les nuits, et
contemplant tout ce qui existe...

Dans l'_Hymne du soir_:

  Il me semblait, mon Dieu, que mon me oppresse
  Devant l'immensit s'agrandissait en moi,
  Et sur les vents, les flots ou les feux lance,
            De pense en pense
            Allait se perdre en toi.

Ainsi, dans la _Prire de Parasasa et de Mukukanda_: Je viens  toi...
aspirant  une plnitude de flicit, aspirant  l'extinction de
moi-mme,  mon absorption en toi.

Dans le _Golfe de Gnes_:

  Mais o donc est ton Dieu? me demandent les sages.
  Mais o donc est mon Dieu? Dans toutes ces images,
      Dans ces ondes, dans ces nuages,
  Dans ces sons, ces parfums, ces silences des cieux,
  Dans ces ombres du soir qui des hauts lieux descendent,
  Et dans ces horizons sans bornes, qui s'tendent
  Plus haut que la pense et plus loin que les yeux.

Ainsi, dans le _Rig-Vda_:  Varuna, le vent, c'est ton souffle agitant
les airs... En toi repose l'immensit de la terre et du ciel.  Varuna,
tous les mondes sont en toi. Tes clarts heureuses voient se dvelopper
autour d'elles les belles formes du ciel et de la terre...

Dans l'_Infini, dans les cieux_:

  Cet oeil s'abaisse donc sur toute la nature;
  Il n'a donc ni mpris, ni faveur, ni mesure,
  Et, devant l'Infini, pour qui tout est pareil,
  Il est donc aussi grand d'tre homme que soleil.

Ainsi, dans l'_Isa Upanishad_: Il est loin et prs de toutes choses...
L'homme qui sait voir tous les tres dans ce suprme Esprit, et ce
suprme Esprit dans tous les tres, ne peut ds lors rien ddaigner...

Dans _Pourquoi mon me est-elle triste?_

  Et qu'est-ce que la vie? Un rveil d'un moment,
  De natre et de mourir un court tonnement,
  Un mot qu'avec mpris l'tre ternel prononce...
  clair qui sort de l'ombre et rentre dans la nuit...

Ainsi, dans le _Mahabharata_: De mme que des millions d'tincelles
jaillissent d'un feu brlant, de mme les mes sortent de l'tre
immuable et y retournent...

Je sais bien que, tout de mme, ce n'est pas exactement la mme chose.
Nulle part (jusqu' prsent du moins) Lamartine n'identifie
explicitement Dieu et la Nature. S'il lui arrive de dire tour  tour,
comme les potes hindous: Dieu est dans l'univers et l'Univers est en
Dieu, il recule toutefois devant cette affirmation que l'Univers est
Dieu, et s'en tient  celle-ci, que l'univers est la langue, le verbe
de Dieu. Mais nous sommes ici, j'en ai peur, dans une rgion de rve o
les mots n'ont plus un sens bien prcis... Dire que le monde est la
parole de Dieu, ce n'est peut-tre dj plus distinguer nettement l'un
de l'autre; et nous nous demandons, et Lamartine se demande lui-mme ce
que peut bien tre Dieu en dehors de sa parole qui est le monde, et si
Dieu serait encore concevable, cette parole supprime. Le pote nous
dit:

  Il est une langue inconnue
  Que parlent les vents dans les airs,

etc., etc. Il numre ici tous les phnomnes de l'univers physique, et
conclut: --Cette langue parle de toi,

  De toi, Seigneur, tre de l'tre,
  Vrit, vie, espoir, amour!
  De toi que la nuit veut connatre,
  De toi que demande le jour,
  De toi que chaque son murmure,
  De toi que l'immense nature
  Dvoile et n'a pas dfini...

Autrement dit: Sans la nature qui est son verbe, et qui exprime,
semble-t-il, une volont aimante et bienfaisante, nous ne saurions rien
de Dieu. Or, de l  songer: Ce verbe, c'est Dieu, puisque, sans lui,
Dieu serait pour nous comme s'il n'tait pas, y a-t-il si loin?--Et,
d'autre part, lorsque les potes hindous crivent: cume, vagues, tous
les aspects, toutes les _apparences_ de la mer ne diffrent pas de la
mer: nulle diffrence non plus entre l'univers et Brahma, ou lorsqu'ils
font dire  Dieu: Je suis _dans_ les eaux la saveur, la lumire _dans_
la lune et le soleil, le son _dans_ l'air, la force masculine _dans_ les
hommes, le parfum pur _dans_ la terre, la splendeur _dans_ le feu,
etc., n'avouent-ils pas implicitement que Dieu n'est point, proprement,
l'eau, la lune, le soleil, l'air, les hommes, la terre, le feu, mais
qu'il se manifeste sous ces apparences; et que le feu, la terre,
l'air, le soleil, l'eau, la race humaine sont les signes, les symboles,
la parole de Dieu? Ne se rencontrent-ils pas enfin, par un dtour, avec
le pote des _Harmonies_? Ainsi se rconcilient, dans le vague, les
mtaphysiques.

Que si les bons Hindous font parfois un pas vers Lamartine, plus souvent
c'est Lamartine qui fait un pas vers eux.  de certains moments, bloui
par la splendeur du monde, il oublie la distinction prudente entre le
signe et l'tre signifi, et adore expressment, sans doute par
inadvertance, la Nature-Dieu. Il s'crie dans l'_Hymne du matin_:

  Montez donc, flottez donc, roulez, volez, vent, flamme,
  Oiseaux, vagues, rayons, vapeurs, parfums et voix!
  Terre, exhale ton souffle! Homme, lve ton me!
  Montez, flottez, roulez, accomplissez vos lois!
  Montez, volez  Dieu! plus haut, plus haut encore!....
  Montez, il est l-haut; descendez, _tout est lui_!

Ailleurs, le rle que Lamartine prte  l'Esprit-Saint ne parat pas
extrmement diffrent de celui de Vishnou: Gloire  toi, dit la _Prire
de Parasasa_, tout-puissant Seigneur,  Vishnou, me de l'univers... Et
Lamartine:

  Tu ne dors pas, souffle de vie,
  Puisque l'univers vit toujours!

Et plus loin:

  Tu revts la forme sanglante
  D'un hros, d'un peuple, d'un roi...

Et encore (car, tandis que j'y suis, je m'en voudrai de ne point vous
citer cette strophe admirable):

      Il se fait un vaste silence:
      L'esprit dans ses ombres se perd,
      Le doute touffe l'esprance
      Et croit que le ciel est dsert.
  Puis tel qu'un chne obscur, longtemps avant l'orage,
  Dont frmit tout  coup l'immobile feuillage,
  Et dont l'oiseau s'enfuit sans entendre aucun son,
  Le monde o nul clair ne te prcde encore,
  D'un inquiet ennui se trouble et se dvore,
  Et, comme  son insu, de l'Esprit qu'il ignore
        Sent le divin frisson.

Mais ce que les _Harmonies_ lamartiniennes ont en commun avec les hymnes
du _Rig-Vda_, c'est, plus encore que certaines conceptions
mtaphysiques, la posie, la couleur, l'abondance, la magnificence,
l'accent... Oui, je trouve dans les _Harmonies_ quelque chose qui n'est
pas chez les potes grecs, qui n'est pas dans Jean-Jacques, qui n'est
pas dans Chateaubriand, qui n'est pas dans George Sand ni dans Victor
Hugo: une sorte d'brit sacre au spectacle et au contact de l'immense
univers. Hugo lui-mme, visionnaire, reste beaucoup plus spar des
objets qu'il dcrit et des visions, le plus souvent terribles, o il les
dforme. L'me de Lamartine, autant que cela est concevable, se dissout
dlicieusement dans les choses... Il peut dire avec vrit:

 Mon me est un torrent qui descend des montagnes
  Et qui roule sans fin ses vagues sans repos.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        Mon me est un vent de l'aurore
        Qui s'lve avec le matin...

Il est dans cet tat de ravissement et d'allgresse divine o nous
sommes tous entrs quelquefois, surtout parmi des paysages vastes et
dcouverts, qui voquaient en nous l'image de l'immensit et la beaut
totale et la figure mme de la plante, sur la montagne ou au bord de la
mer lumineuse; quand nous descendions, dans l'air lger, presque
dlivrs du sentiment de la pesanteur, vers les valles doucement
bruissantes de l'invisible sonnerie des troupeaux; ou quand nous
marchions l't, dans une grande plaine, par un grand soleil, tout
envelopps de rayons et d'odeurs vgtales. Dans ces moments-l, on est
 ce point envahi de sensations puissantes et suaves qu'on serait fort
incapable de faire nettement le dpart des effets et de la cause et
d'abstraire Dieu de tout ce divin o l'on est plong, et qu'on ne
discerne plus bien si Dieu est dans la nature, ou si la nature est Dieu.
Sentir se confond, alors, avec adorer. Ce ravissement, d'ailleurs, nous
ne saurions le traduire ( supposer que nous en eussions le talent)
qu'en le faisant cesser par la mme. Sully-Prud'homme le dfinit en
analyste, avec un art exquis et laborieux, dans la pice des _Stances et
Pomes_ intitule: _Pan_. Lamartine, lui, l'exprime sans effort, ou
plutt il le chante, il l'exhale, il l'panche en paroles splendides,
et qui semblent involontaires. Et, je le rpte, cela ne s'tait point
vu depuis les potes de l'Inde antique.

Quelquefois son extase balbutie; on dirait que les mots vont lui
manquer.--Tu comprends, vient-il de dire  Dieu, l'hymne silencieux des
astres:

  Ah! Seigneur, comprends-moi de mme.
  Entends ce que je n'ai pas dit!
  Le silence est la voix suprme
  D'un coeur de ta gloire interdit.
  _C'est toi! C'est moi! Je suis! J'adore!_

Ainsi le brahmane: Quand je pense que cet tre lumineux est dans mon
coeur, les oreilles me tintent, mes yeux se troublent, mon me
s'gare... Que dois-je dire? et que puis-je penser?

Mais bientt le torrent repart et les mots se prcipitent. coutez ce
_Cri de l'me_:

  Quand le souffle divin qui flotte sur le monde
  S'arrte sur mon me ouverte au moindre vent,
  Et la fait tout  coup frissonner, _comme une onde
  O le cygne s'abat dans un cercle mouvant_;

  Quand mon regard se plonge au rayonnant abme
  O luisent ces trsors du riche firmament,
  Ces perles de la nuit que son souffle ranime,
  Des sentiers du Seigneur innombrable ornement;

  Quand d'un ciel de printemps l'aurore qui ruisselle
  Se brise et rejaillit en gerbes de chaleur,
  _Que chaque atome d'air roule son tincelle
  Et que tout sous mes pas devient lumire ou fleur_;

  Quand tout chante ou gazouille, ou roucoule, ou bourdonne,
  Que d'immortalit tout semble se nourrir,
  Et que l'homme, bloui de cet air qui rayonne,
  _Croit qu'un jour si vivant ne pourra plus mourir_;

  Que je roule en mon sein mille pensers sublimes,
  Et que mon faible esprit, ne pouvant les porter,
  S'arrte en frissonnant sur les derniers abmes,
  Et, faute d'un appui, va s'y prcipiter...

  _Quand je sens qu'un soupir de mon me oppresse
  Pourrait crer un monde en son brlant essor,
  Que ma vie userait le temps, que ma pense,
  Et remplissant le ciel, dborderait encor:_

  Jhovah! Jhovah! ton nom seul me soulage...

Vous sentez bien qu'il crie ici: Jhovah comme ses lointains anctres
eussent cri: Vishnou, et que les deux cris ont le mme sens.--Et, par
exemple, vous trouverez le mme souffle, le mme mouvement, les mmes
images, le mme son et, j'y reviens, la mme ivresse dans l'_Hymne de
Cutsa_ (vous savez que Cutsa est le nom de l'Aurore) et dans l'_Hymne du
matin_:

   Dieu, vois dans les airs!...
   Dieu, vois sur les mers!...
   Dieu, vois sur la terre!...

J'ai cit tout  l'heure un peu ple-mle, pour les rapprocher des
cantiques de notre pote, des prires hindoues d'poques et mme
d'inspirations un peu diverses. Je prcise maintenant: c'est aux plus
anciennes hymnes,-- celles o le panthisme n'est qu'en germe et n'a
pas encore enfant le pessimisme bouddhique,--que ressemblent
particulirement certaines _Harmonies_. Et cette posie, vdique ou
lamartinienne, est sans doute la plus grande et la plus glorieuse que
les hommes aient entendue.

  Il pense, _et l'univers dans son me apparat_.

Cette posie-l, c'est bien, en effet, l'apparition chantante de
l'univers dans une me.

3 Mais sous le Lamartine hindou que nous venons de voir, sous le
brahmane bloui par les phnomnes et prt  se fondre en eux,
l'Occidental, le chrtien, le Bourguignon veille, et tout  coup se
ressaisit et oppose son moi retrouv  l'univers dlicieux et
accablant. Cette reprise se fait, notamment, dans l'ode incomparable:
_ternit de la nature, brivet de l'homme_.

L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un
roseau pensant. (Ce n'est pas ma faute si cette phrase, si belle, est
vieille de deux cent trente ans, ou  peu prs.) Le cantique de
Lamartine exprime, avec une splendeur devant quoi tout plit, une ide
analogue. Analogue seulement. Pascal disait: Il ne faut pas que
l'univers entier s'arme pour l'craser. Une vapeur, une goutte d'eau
suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'craserait, l'homme serait
encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt et
l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien. Toute
notre dignit consiste donc en la pense. Lamartine ajoute  cela
quelque chose. Il ne dit pas seulement  la Nature: Toi, tu ne sais
pas; moi, je sais. Il lui dit: Toi, tu ne connais et tu n'aimes pas
Dieu (sinon dans les vers des potes et par un jeu de mtaphores dont
j'ai moi-mme quelquefois abus); moi, je l'aime. Et, aprs avoir, dans
des strophes imptueuses, salu l'immensit de l'ocan, de la terre, des
astres et du ciel; aprs s'tre vu petit, si petit! dans l'espace, et
si phmre dans le temps, perdu dans l'humanit totale comme l'est une
goutte d'eau dans la mer, et comme l'humanit l'est elle-mme dans
l'infini des mondes, le pote.... Non, j'ai beau faire, je ne puis me
tenir de copier encore,--pour moi, non pour vous,--la fin de cet hymne
sublime, un des chefs-d'oeuvre du verbe humain:

  ... Vous allez balayer ma cendre,
  L'homme ou l'insecte en renatra.
  Mon nom brlant de se rpandre
  Dans le nom commun se perdra.
  Il fut! voil tout. Bientt mme,
  L'oubli couvre ce mot suprme,
  Un sicle ou deux l'auront vaincu...
  Mais vous ne pouvez,  Nature,
  Effacer une crature.
  Je meurs! Qu'importe? J'ai vcu!

  Dieu m'a vu! Le regard de vie
  S'est abaiss sur mon nant.
  Votre existence rajeunie
   des sicles, j'eus mon instant!
  Mais dans la minute qui passe,
  L'infini de temps et d'espace
  Dans mon regard s'est rpt,
  Et j'ai vu dans ce point de l'tre
  La mme image m'apparatre
  Que vous dans votre immensit!

  Distances incommensurables,
  Abmes des monts et des cieux,
  Vos mystres inpuisables
  Se sont rvls  mes yeux:
  J'ai roul dans mes voeux sublimes
  Plus de vagues que tes abmes
  N'en roulent,  mer en courroux!
  Et vous, soleils aux yeux de flamme,
  Le regard brlant de mon me
  S'est lev plus haut que vous!

  De l'tre universel, unique,
  La splendeur dans mon ombre a lui,
  Et j'ai bourdonn mon cantique
  De joie et d'amour devant lui;
  Et sa rayonnante pense
  Dans la mienne s'est retrace,
  Et sa parole m'a connu;
  Et j'ai mont devant sa face,
  Et la Nature m'a dit: Passe;
  Ton sort est sublime! il t'a vu!...

  Vivez donc vos jours sans mesure,
  Terre et ciel, cleste flambeau,
  Montagnes, mers! Et toi, Nature,
  Souris longtemps sur mon tombeau!
  Effac du livre de vie,
  Que le Nant mme m'oublie!
  J'admire et ne suis point jaloux.
  Ma pense a vcu d'avance,
  Et meurt avec une esprance
  Plus imprissable que vous!

Lamartine crit dans son _Commentaire_: C'est un chant ou plutt un cri
de pieux enthousiasme chapp de mon me  Florence, en 1828. C'est une
des posies de ma jeunesse qui me rappelle le plus  moi-mme le modle
idal du lyrisme dont j'aurais voulu approcher.

Ainsi l'auteur des _Harmonies_ parcourt, d'un mouvement naturel, toutes
les faons de concevoir et d'aimer Dieu. J'ai indiqu la faon
catholique,--d'un catholicisme o le dogme n'est pas serr de trs prs,
mais o persistent l'accent des hymnes liturgiques, l'odeur de l'encens,
le recueillement du sanctuaire, un charme trs doux d'oraison pieuse.
(_La Lampe du Temple ou l'me prsente  Dieu_; _Hymne du soir dans les
Temples_.)--Puis nous avons vu le disme du pote, par la nature des
arguments qui l'appuient et par l'espce d'ivresse amoureuse dont il est
envahi en les dveloppant (ces arguments tant les spectacles mme de
l'univers sensible), aboutir  une disposition d'me proprement
panthistique.--Enfin, cet enchantement secou, voici reparatre le
spiritualisme ardent et pur des _Mditations_ (_le Tombeau d'une mre_,
_Hymne de la mort_). Dans ce vaste soliloque: _Novissima Verba_, le
pote, prs de dsesprer, se rfugie, parmi la fuite, la vanit et le
nant du tout, dans la seule certitude de la conscience morale, et
rencontre, pour la dfinir, des images qui semblent d'exactes
transpositions des formules kantiennes:

  Non! dans ce noir chaos, dans ce vide sans forme,
  Mon me sent en elle un point d'appui plus ferme,
  La conscience! instinct d'une autre vrit,
  _Qui guide par sa force et non par sa clart_,
  Comme on guide l'aveugle en sa sombre carrire
  Par la voix, par la main, et non par la lumire.
  Noble instinct, conscience, _ vrit du coeur_!

Et un peu plus loin, devanant, cette fois, les meilleures formules de
Renan:

  ... Et dt ce noble instinct, sublime duperie,
  Sacrifier en vain l'existence  la mort,
  J'aime  jouer ainsi mon me avec le sort;
   dire, en rpandant au seuil d'un autre monde
  Mon coeur comme un parfum et mes jours comme une onde:

  Voyons si la vertu n'est qu'une sainte erreur,
  L'esprance un d faux qui trompe la douleur;
  Et si, dans cette lutte o son regard m'anime,
  Le Dieu serait ingrat quand l'homme est magnanime.

D'autres pices traduisent et enseignent la religion en esprit et en
vrit, ce que nous avons appel le no-christianisme, et qui est en
effet l'vangile encore, mais appliqu  un tat de civilisation fort
diffrent de celui o vcurent les pcheurs et les vagabonds de Galile.
_La Pense des morts_, d'une si mlancolique tendresse, dit la
perptuit du lien entre les morts et les vivants et somme Dieu d'tre
clment au nom mme de sa justice et de sa grandeur. L'exhortation _Aux
chrtiens dans les temps d'preuves_, l'_Hymne  l'Esprit-Saint_,
l'_Hymne au Christ_, les _Rvolutions_ dgagent le sens vritable de
l'vangile, s'indignent des emplois o les politiques ont abaiss la
sainte parole, affirment le progrs humain par la bont et le sacrifice,
et la croyance  un dessein divin dans le gouvernement du monde et dans
l'conomie de l'histoire... Et ces choses avaient t dites, je crois;
et l'on s'est mis, depuis dix ans,  en rpter quelques-unes, mais non
pas mieux ni plus clairement, ni plus magnifiquement, parce que cela est
impossible.

Au surplus, nous retrouverons ces penses, avec des dveloppements
nouveaux et plus hardis peut-tre, dans _Jocelyn_, dans _la Chute d'un
ange_ et dans _les Recueillements_.


V

JOCELYN.

Je ne voudrais point trop ressasser des choses que vous savez aussi bien
que moi. Ce que _les Harmonies_ sont aux _Contemplations_, l'norme
pope dont _la Chute_ et _Jocelyn_ forment des chants dtachs le
devait tre  _la Lgende des sicles_. Et comme on voit, dans _la
Lgende_, l'humanit s'lever peu  peu  une morale plus pure, ainsi
sans doute devait s'purer, dans ses vies successives  travers les
sicles, l'me dchue dont le premier nom est Cdar, et le dernier,
Jocelyn. Et je ne m'exagre point l'originalit de ces conceptions. Mais
c'est qu'au fond il n'y a qu'un seul sujet de divine comdie. Le rve
gnreux de la pauvre humanit est toujours le mme depuis trois mille
ans, et plus; et ce dont il s'agit dans les vieux pomes de l'Inde et
dans les mystres d'Eleusis, c'est dj la purification et le progrs
par la douleur accepte.

Je ne vous conterai pas la fable de _Jocelyn_; je ne vous rappellerai
pas son charme puissant, ni la profondeur de quelques-uns de ses
sanglots, ni l'Idylle chaste, et pourtant enivre, des deux enfants dans
l'Alpe vierge, ni la srnit et l'ineffable beaut morale des derniers
tableaux. Je ne retiens que l'essentiel. _Jocelyn_, c'est l'idal du
sacrifice ralis dans un homme. Tout, dans l'affabulation du pome, est
subordonn  cette pense; et par l s'expliquent et se justifient les
pisodes mme qui ont le plus heurt les critiques et que tous, sans
exception, ont condamns.

Ils ont du moins fait grce  la premire immolation de Jocelyn. Ils ont
support que Jocelyn entrt au sminaire pour permettre  sa soeur
d'pouser celui qu'elle aime. Vocation fausse et contrainte? Non pas.
C'est par un acte de charit particulire que Jocelyn se dtermine au
sacerdoce, qui est, selon Lamartine, le ministre de la charit
universelle. Le prtre est,  ses yeux, l'homme qui souffre et expie
pour les autres. Le besoin d'accomplir un premier sacrifice induit
Jocelyn  devenir, professionnellement, l'homme de sacrifice. Ds le
moment o il a consenti  s'immoler au bonheur de sa soeur, il
_commenait_ dj  tre prtre: en entrant au sminaire, il n'a fait
que poursuivre sa marche. Tout cela est parfaitement logique et
harmonieux.

Mais bientt voici l'obstacle: une anne passe dans une valle des
Alpes avec un jeune garon qui se trouve tre une jeune fille. L'amour
d'une personne et, au bout du compte, l'amour charnel, va donc dtourner
Jocelyn de sa vocation qui est l'amour de tous les hommes dans l'amour
de Dieu? Vous ne le voudriez pas! Et, en effet, cet obstacle, il le
franchit. Et les critiques dont je parlais sont dsols qu'il le
franchisse,--et indigns surtout des raisons occasionnelles par o il se
dcide  le franchir.

coutez ici M. mile Deschanel: ... La fonte des neiges a rouvert les
chemins: Jocelyn est mand  Grenoble pour assister un vieil vque son
protecteur qui, en prison, se prpare au martyre.  la veille du grand
voyage, il veut se pourvoir du saint viatique, qu'un prtre seul peut
lui offrir. Il faut donc que Jocelyn devienne prtre. En vain Jocelyn
lui rvle sa vive amiti pour Laurence; l'vque le presse de renoncer
 cette affection terrestre et d'tre tout  l'glise. Jocelyn cde: il
est ordonn prtre par l'vque dans son cachot, afin de pouvoir  son
tour lui donner les derniers sacrements et une mort sainte. Adolescent,
il s'est immol  sa soeur: il s'immole maintenant  son vieil vque.

Pour lui-mme, il en a le droit, et on peut nommer cela, si l'on veut,
la perfection hroque (le mot est de M. mile Ollivier); mais
Laurence, a-t-il donc le droit de la sacrifier aussi?-- pote
imprudent! s'crie le pasteur Vinet, quel fantme vous levez  la place
du catholicisme? Jocelyn devient prtre afin de pouvoir donner
l'absolution... Personne n'oserait dire qu'un homme pieux perd son titre
 l'hritage cleste parce que, contre sa volont et son voeu, il serait
mort loin des consolations de l'glise... Le fanatisme est beau en
posie, mais le pote ne doit pas laisser lieu de penser qu'il pouse
les emportements du zle aveugle et amer. C'est,  mes yeux, le tort de
M. de Lamartine en cet endroit.

Mais laissons de ct l'argument religieux, voyons les choses
humainement. Si le sacrifice de Jocelyn en faveur de sa soeur est d'une
beaut parfaite, le second, son obissance aveugle  l'vque, est bien
discutable. Qu'a donc fait la malheureuse Laurence pour tre immole
aussi, avec Jocelyn et par lui? C'est  cela pourtant que tient tout le
pome; c'est le postulat ncessaire afin que Jocelyn, devenu prtre, ne
puisse plus l'pouser. Eh bien! cela n'est pas plus vraisemblable
qu'orthodoxe. Et ce n'est pas la mme sorte d'invraisemblance que celle
du long tte--tte anglique de toute une anne dans la solitude;
invraisemblance rsultant de l'idalit seule: ici c'est une
accumulation de circonstances inadmissibles, sans aucun bnfice
d'idal. Jocelyn n'est-il pas responsable des consquences funestes de
sa docilit excessive?...

Bref, ni M. Deschanel, ni le pasteur Vinet, ni les autres, ne peuvent
digrer l'vque. Moi, je trouve que l'vque a entirement raison dans
ce qu'il exige de Jocelyn, sinon peut-tre dans tous les arguments qu'il
emploie pour l'obtenir. Les discours du saint vieillard sont
irrprochablement justes, beaux et humains, si l'on en considre
l'esprit: on n'en peut contester,  et l, que la lettre, et encore!
J'ai peur que M. Deschanel et mme l'austre Vinet n'aient t dupes,
ici, d'une fcheuse et un peu banale sensiblerie romanesque. Le doux
Lamartine a su, lui, nergiquement s'en dfendre. Et comme il a bien
fait! Car enfin supposez que Jocelyn rsiste aux objurgations de son
vque et que, dans le temps mme o la perscution ensanglante l'glise
 laquelle il avait promis de se dvouer, ce sminariste aille retrouver
sa bonne amie. Il l'pouse; ils sont heureux. Notre dfroqu est un mari
d'autant plus ardent que son temprament a t plus longtemps comprim.
Ils s'adorent. Et puis?... Et puis, au bout de quelques annes, ils
s'aiment plus paisiblement. Ils ont des enfants. Ils ont de petits
plaisirs, de petits intrts, de petites proccupations,--quelquefois de
petites querelles de mnage. Ils ressemblent  tout le monde. (Rien mme
ne nous garantit que Laurence ne fera pas Jocelyn cocu, mais cartons
cette hypothse.) Puis ils vieillissent, tablissent leurs enfants;
Jocelyn a des rhumatismes et Laurence des gastralgies; ils se soignent;
ils font des bsigues; un jour ils meurent. Oh! mon Dieu, tout cela est
trs bien, et la plupart des hommes ne rvent point une autre destine.
Mais est-ce cela que vous voulez, brillant Deschanel et austre Vinet?
Et trouvez-vous cela trs intressant?... Soit. Mais alors avouez que
votre Jocelyn a eu bien tort de se donner tant de mal et d'aspirer si
haut; que ce n'tait pas la peine de sanctifier son adolescence par un
si beau sacrifice, puis de connatre la chastet paradoxale de l'union
de deux mes dans une solitude paradisiaque, pour aboutir  ce petit
mnage bourgeois--(voyez-vous les anciennes soutanes du mari utilises
par la femme en jupons de dessous?)--et qu'enfin l'histoire ne valait
plus gure la peine d'tre conte, ou plutt qu'il ne reste rien, rien
du tout, de ce qui devait tre le pome du sacrifice idal.

La pense de Lamartine n'est jamais fade ni basse. Il est le pote de
l'amour, oui, mais de l'amour qui tend toujours en haut (_le Banquet_,
_l'Imitation_); et c'est pourquoi il a toujours conu quelque chose de
suprieur aux amours,--permises sans doute, belles quelquefois, mais
toujours forcment gostes et mdiocrement profitables  la communaut
humaine,--d'un jeune homme et d'une jeune femme. Il lui est mme arriv
(_Graziella_) de mettre quelque duret dans l'aveu de ce sentiment.
Jamais il n'a donn, comme Hugo, Musset ou Sand, dans la glorification
romantique de l'amour fatal, de l'amour-possession, de celui qui fait
tout oublier, Dieu, les hommes, la patrie.--Jocelyn dans la montagne,
c'est ne  Carthage,  cela prs que sa tche est plus large encore et
plus sainte que celle du chef phrygien; qu'il s'est d'ailleurs moins
compromis; que la grotte des Aigles est reste plus innocente que la
grotte de Didon, et qu'enfin les circonstances feraient sa renonciation
plus lche que n'et t celle du pieux ne... En somme, l'vque ne
fait qu'adjurer Jocelyn d'tre fidle  lui-mme, fidle  sa vocation
sacerdotale. Au surplus, mettez-vous  la place de ce vieillard qui va
tre guillotin demain, qui voit les choses d'ici-bas, non seulement 
travers sa foi, mais du seuil de la mort et de l'ternit et comme de la
fentre d'un autre monde; et jugez quelle misre doit lui paratre la
petite aventure alpestre du jeune lvite. Ou plutt coutez-le: il parle
fort bien, avec une loquence pre, ardente, imprieuse, une loquence
d'outre-tombe dj, qui remet joliment les choses en place et en
rtablit, avec certitude, la vraie perspective.

  Ainsi donc, mon enfant, voil ce grand secret
  Dont tout autre qu'un pre en l'coutant rirait;
  Voil par quel honteux et ridicule pige
  L'Esprit trompeur poussait vos pas au sacrilge.....
  Quoi! ce rve d'une me  s'enflammer trop prompte
  Pour un enfant jet par hasard sous vos pas,
  Ce trouble d'un coeur pur _qui ne se connat pas_...
  Ces jeux de deux enfants loin des yeux de leurs mres,
  Qui prennent pour amour leurs naves chimres,
  Risible enfantillage et des sens et du coeur,
  Voil ce qui du ciel serait en vous vainqueur!...
  Je ne me doutais pas que dans ces jours sinistres,
  O l'autel est lav du sang de ses ministres,
  Pendant que des cachots chacun d'eux comme moi
  S'lance  l'chafaud pour confesser sa foi.....
  Je ne me doutais pas qu'un des soldats du temple,
  Du lvite autrefois la lumire et l'exemple,
  _Au grand combat de Dieu refusant son secours_,
  Amollissait son me  de folles amours;
  Au pied de l'chafaud o prissaient ses frres
  Sacrifiait au dieu des femmes trangres,
  Pensant sous quel dbris des temples du Seigneur
  Il cacherait sa couche avec son dshonneur!

Et, quand Jocelyn a sanglot qu'il aime Laurence:

  Parler d'amour, grand Dieu! sous ces ombres muettes!
  Insens, regardez, et songez o vous tes!
  Voyez, dans ces cachots, ces membres amaigris,
  Ces bras levs au ciel, par des chanes meurtris,
  Cette couche o l'glise expire, et sent en rve
  Le baiser de l'poux dans le tranchant du glaive,

(Sont-ils beaux, ces deux vers!)

  Ce spulcre des morts par la vie habit,
  Qui ne se rouvre plus que sur l'ternit...
  Et c'est l, c'est devant ces tmoins du supplice,
  Devant ce moribond qui marche au sacrifice,
  Que vous osez parler de ces amours mortels,
  Vous, dvou d'avance  nos heureux autels,
  _Vous, que leur sacr deuil, le sang qui les colore,
  Par un plus fort lien y consacrait encore!_
  Ah! que cette amertume ajoute  mon trpas!
  Quoi! _vous, trahir!_ Mais non, cela ne se peut pas!

Mais ce qui choque surtout Vinet et M. Deschanel, c'est l'argument
suprme auquel le vieux martyr a recours. Il n'a, disent-ils, nul
besoin, pour mourir absous, d'tre confess par Jocelyn et de recevoir
de ses mains la communion, ni, par consquent, de contraindre au
sacerdoce le clerc rcalcitrant. L'espce de violence morale qu'il lui
fait n'est pas seulement odieuse: elle est inutile, au jugement mme de
l'orthodoxie catholique.

Ils ont mal lu. L'vque ne dit pas  Jocelyn: Sauvez mon me, qui
serait perdue sans vous, mais: Accordez  mon me une dernire
consolation. Nous sommes ici avec des croyants. La communion  l'heure
de la mort n'est sans doute pas, aux yeux de l'vque, une condition
indispensable de son salut ternel: mais elle serait pour lui une
immense joie; et, comme ses membres mutils ne lui permettent pas de se
la procurer tout seul, il l'implore de son disciple aim. Il la lui
demande ainsi qu'une sublime aumne. Et (admirez une fois de plus
l'harmonie du dveloppement moral de Jocelyn), de mme qu'il tait entr
au sminaire par un acte de charit humaine, c'est par un acte d'humaine
charit que le jeune clerc consent  recevoir l'onction sacerdotale.

--Mais, direz-vous, l'vque abuse ici de la tendresse de coeur de
Jocelyn, et il y a vraiment de l'indiscrtion dans le dernier argument
qu'il lui pousse.--Parfaitement. Et aprs?

--Mais ce vieillard est bien imprudent. En contraignant Jocelyn, il
s'expose  donner  l'glise un prtre douteux, et qui sera malheureux
ou coupable.

--Vous oubliez toujours que cet vque et ce sminariste sont d'autres
croyants que vous ou moi. L'vque est convaincu qu'il y a, dans le
sacrement de l'ordre, une grce qui changera l'me du nouveau prtre,
qui lui communiquera la force de rsister aux tentations et de tenir ses
engagements sacerdotaux. Et, mme humainement, ce vieux saint ne
raisonne point si mal. Ce qu'il veut, c'est mettre entre Laurence et
Jocelyn l'irrparable, sachant bien, d'ailleurs, qu'il y a des mes (et
Jocelyn en est une) qui ne lsinent point avec le devoir, qui finissent
par chrir celui-l surtout qu'elles n'ont pas choisi librement, car
elles le sentent d'autant plus imprieux qu'il exige d'elles un plus
grand sacrifice. Il est sr, le rude aptre, de servir les desseins de
la Providence en imposant  cette me videmment lue un acte de charit
qui l'engagera  tout jamais dans le ministre de la charit
universelle. Il est sr que Jocelyn se trompait sur lui-mme; d'un geste
infaillible, il ramne ce prdestin dans le chemin du renoncement, qui
est son vrai chemin. Il prend cela sur lui, ou plutt il ne fait que
transmettre  Jocelyn l'ordre de Dieu:

  Il est dans notre vie une heure de lumire,
  Entre ce monde et l'autre indcise frontire...
  Je suis  cet instant, et je sens dans mon coeur
  Ce verbe du Trs-Haut qui parle sans erreur.
  Il me dit d'arracher, d'une main surhumaine,
  Un de ses fils au pige o le monde l'entrane.
  _Je prends sur moi l'arrt qui de mes lvres sort._

Et la suite, qui est l'histoire des douleurs, mais aussi de la charit
grandissante et, finalement, de la saintet de Jocelyn, prouve bien que
le vieil vque avait raison et qu'il fut, dans sa violence inspire,
bon aiguilleur de cette destine hsitante.

--Mais, direz-vous encore, et Laurence? Si Jocelyn a le droit de
s'immoler lui-mme, a-t-il le droit d'abandonner cette jeune fille? Et
n'est-ce point la faute de Jocelyn si, plus tard, Laurence tourne
mal?--Je rpondrai sans hsitation:--Laurence n'avait qu' bien tourner.
En tournant mal elle justifierait presque la fuite de Jocelyn, si cette
fuite avait encore besoin d'tre justifie, et si ce n'tait une
suffisante excuse  l'abandon d'une jeune fille (d'ailleurs laisse
intacte) que le sacrifice total et rel d'une vie  l'humanit.

La douleur pouvait tre, pour cette adolescente, un ferment de
vertu,--comme elle le devient pour son chaste amoureux. Supprimer le
rle de l'vque, ce serait ter de l'histoire de Jocelyn la douleur et,
par suite, la saintet. Encore une fois, le voudriez-vous? Si j'insiste,
c'est que l'pisode qui a t le plus blm par tous les critiques sans
exception est justement le plus indispensable  l'intelligence du pome,
et comme le noeud de ce merveilleux drame moral.

Enfin, que Jocelyn abandonne son amie, cela n'est vrai qu'en un sens.
Il ne l'abandonne point, puisqu'il l'aimera toujours, qu'il fera
pnitence pour elle, qu'elle sera prsente  toutes ses penses et 
tous ses actes, que le sacrifice dont elle a t l'occasion le fera
capable de tous les autres sacrifices, et que Laurence, aprs avoir t
la pierre d'achoppement de sa saintet, en sera l'intime aiguillon. Et
nous assisterons  l'une des plus belles ascensions d'amour,
platoniciennes et chrtiennes,  l'une des plus belles transformations
de l'amour d'une crature en amour des hommes et en amour de Dieu (les
trois se confondant en un seul) que jamais pote ait conues et
dcrites:

  Tes pchs sont les miens, et je t'en justifie...
  Peines, crimes, remords sont communs entre nous;
  Je les prends tous sur moi pour les expier tous.
  J'ai du temps, j'ai des pleurs; et Dieu pour innocence
  Va te compter l-haut ma dure pnitence.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Dieu me svre  jamais du lait de ses dlices.
  Eh bien, j'puiserai la coupe des supplices;
  Dans les vases fls o l'homme boit ses pleurs,
  Avec lui je boirai ses gouttes de douleurs;
  J'lverai le cri de toutes ses alarmes,
  Je saurai l'amertume et le sel de ses larmes;
  Comme dans ceux du Juste immol sur la croix,
  Tous ses gmissements gmiront dans ma voix;
  Du haut de ma douleur comme de son Calvaire,
  Ouvrant des bras saignants plus larges  la terre,
  J'embrasserai plus loin, de ma sainte amiti,
  Mes frres en exil, en misre, en piti.
  Mon amour fut ma vie: en purant sa flamme,
   Jsus, prte-moi ta charit pour me!
  Fais que j'aime le monde avec le mme amour
  Dont j'aimai l'ange absent que j'entrevis un jour!
  Que chaque enfant de l'homme  mes yeux soit Laurence!

Et enfin:

  J'irai, j'attacherai mon me aux solitudes,
  J'corcherai mes pieds dans des sentiers plus rudes.
  Bnissez-moi, Seigneur! Que mon coeur consum
  Par l'amour, et puni pour avoir trop aim,
  Au foyer de l'autel s'teigne et se rallume,
  Et d'un feu plus cleste en mon sein se consume,
  _Mais pour aimer en vous, avec vous et pour vous,
  Tous au lieu d'un seul tre et cet tre dans tous!_

Fcondit merveilleuse de la douleur. Oui, c'est bien sa blessure qui
fait le coeur de Jocelyn si profond, si large et si tendre. Chez les
mes lues, la puissance d'aimer engendre la souffrance, qui en est le
signe et la mesure; et la souffrance,  son tour, agrandit et exalte la
puissance d'aimer: de sorte qu'elles ne se peuvent bientt emplir et
satisfaire qu'en prenant  leur compte, par la charit, toutes les
souffrances des autres... Dans les derniers pisodes du pome, Jocelyn
nous offre le spectacle d'une me entirement et uniquement
aimante,--aimante parce qu'elle est douloureuse, et douloureuse d'tre
aimante... Et ce spectacle n'a rien d'abstrait, puisque cette me se
prsente sous les espces charmantes d'un prtre de campagne, cach dans
un village alpestre, vivant parmi les enfants et les paysans, au milieu
d'une nature rude et magnifique. Cette me est situe dans l'espace:
elle est situe aussi dans le temps et dans l'histoire. Jocelyn fait
songer un peu,--_seulement un peu_,-- Rousseau,  Bernardin,  Ren, au
vicaire de Wakefield, aux solitaires de George Sand. Ils transparaissent
vaguement en lui, mais de trs loin, et purifis. Le cur de Valnge n'a
gard d'eux tous que ce que chacun eut de meilleur. Ce n'est point un
prtre romantique hant par des souvenirs charnels. Et ce n'est pas non
plus un prtre philosophe. Il demeure, dans ses rveries mme, un bon
cur[3], qui croit aux mystres qu'il clbre sur son humble autel,
mais qui parat hardi  et l, parce qu'il comprend trs bien
l'vangile et le commente avec candeur. Il atteint, vers la fin,  la
paix,  la srnit dans la douleur mme, ayant vaincu son mal, non pas
en l'oubliant, mais en le faisant servir  sa sanctification. Cette
histoire d'une me, le pote la rsume dans cette image splendide:

  J'ai trouv quelquefois, parmi les plus beaux arbres
  De ces monts o le bois est dur comme les marbres,
  De grands chnes blesss, mais o les bcherons,
  Vaincus, avaient laiss leur hache dans les troncs.
  Le chne, dans son noeud le retenant de force,
  Et recouvrant le fer d'un bourrelet d'corce,
  _Grandissait, levant vers le ciel, dans son coeur,
  L'instrument de sa mort, dont il vivait vainqueur_.
  C'est ainsi que ce juste levait dans son me,
  Comme une hache au coeur, ce souvenir de femme.

         [Note 3: Du moins dans son fond. Je connais les quelques
         passages qu'on pourrait m'opposer.]

Parlerai-je du style de _Jocelyn_? Mais qu'aurais-je  vous en dire qui
n'ait t dit vingt fois? C'est un extraordinaire panchement de paroles
rythmes, toujours ample et libre, souvent hasardeux. Il y a des
longueurs, des rptitions, des improprits, des incorrections, des
ngligences, des nonchalances. Mais pas une page o n'clate quelque
merveille d'invention verbale. Le ton va du ralisme le plus familier et
le plus franc  la plus lyrique sublimit. Par la luxuriance continue,
et la surabondance de l'expression, et l'hyperbole volontiers presque
enfantine, ce style, plus encore que celui des _Harmonies_, se rapproche
de l'antique posie hindoue.

Voici, par exemple, des vers, dont je n'ose dire qu'ils sont les plus
mauvais du livre, car je les prends au hasard:

  Au-dessus de la grotte un lierre enracin,
  _Laissant flotter_ en bas ses _festons_ et ses _nappes_,
  _tend_ comme un _rideau_ ses _feuilles_ et ses _grappes_,
  Et, se _tressant_ en _grille_ et _croisant_ ses _barreaux_,
  Sur la fentre oblongue _paissit_ ses _rseaux_.

Comptez: cela fait cinq verbes et huit substantifs, l o un seul
substantif et un seul verbe suffiraient: mais aussi cela donne l'ide
d'un rideau de lierre tout  fait srieux.--Tous les sentiments simples,
amour du village et de la maison, tendresse maternelle, pit filiale,
amiti pour les btes, tristesse du retour dans la maison natale qui a
chang de matre, etc...; et les spectacles les plus gnraux de
l'univers physique, printemps, hiver, soir, matin, lac, plaine,
montagne...; et les travaux de la vie pastorale et agricole, tout cela y
est dcrit avec une ampleur, une nave opulence d'expression, qui trois
mille ans aprs _l'Odysse_, et malgr tout ce qu'il a pass d'eau sous
les ponts, sent, je ne sais comment, son pote primitif, et fait surtout
songer (j'y reviens) aux descriptions de Valmiki et des bons
brahmanes.--Tout y est magnifi. Quand on pleure dans _Jocelyn_ (et l'on
y pleure souvent), c'est, comme dans les antiques popes, une pluie, un
torrent de pleurs:

  L'ombre de ses cheveux me cachait son visage,
  Mais _j'entendais_ tomber des gouttes sur la page.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Des mches de cheveux, _qui ruisselaient de pleurs_,
  Dtachs de sa tte, et _collant sur sa joue_...

Que ne suis-je plus savant! Ce caractre hindou de la posie
lamartinienne, je vous le rendrais clair jusqu' l'vidence par des
rapprochements ingnieux. J'en suis rduit  vous affirmer la justesse
de mon impression. N'ayant mme pas le _Ramayana_ sous la main, tout ce
que je puis faire, c'est de rapprocher pour vous un trop court morceau
(cit par Jean Lahor) du _Mahabharata_ et une page de _Jocelyn_.

Voici le passage du pome hindou: Dushmanta tait entr dans un bois
ravissant, plein d'oiseaux chanteurs, dont les arbres fleuris toujours
rpandaient une fracheur dlicieuse, et, secous par le vent,
couvrirent le rajah d'une pluie de fleurs. Sur les ramilles, que le
poids des fleurs inclinait, bourdonnaient les abeilles avides; et dans
les lignes habitaient les Ghandarvas, les Apsaras et des troupes de
singes, ivres de joie. Un vent frais, doux, parfum, jouait dans les
branches et dissminait le pollen. Des tigres familiers bondissaient au
milieu des gazelles sur les bords d'une rivire sainte, parseme d'les,
sjour des serpents et des lphants enfivrs d'amour, rivire aux eaux
limpides, toute couverte d'oiseaux, et qui embrassait cet ermitage,
comme la mre aimante de tous ces tres anims.

Et voici, trs abrge, la rplique lamartinienne:

  L'air tide et parfum d'odeurs, d'exhalaisons,
  Semblait tomber, avec les clestes rayons,
  Encor tout imprgn d'me et de sves neuves,
  Comme l'air virginal qui vint fondre les fleuves
  Du globe enseveli dans son premier hiver,
  Quand la vie et l'amour se respiraient dans l'air...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Et les herbes, les fleurs, les lianes des bois
  S'tendaient en tapis, s'arrondissaient en toits,
  S'entrelaaient aux troncs, se suspendaient aux roches,
  Sortaient de terre en grappe, en dentelles, en cloches,
  Entravaient nos sentiers par des rseaux de fleurs,
  Et nos yeux blouis dans des flots de couleurs.
  La sve, dbordant d'abondance et de force,
  Coulait en gomme d'or des fentes de l'corce,
  Suspendait aux rameaux des pampres trangers,
  Des filets de feuillage et des tissus lgers,
  O les merles siffleurs, les geais, les tourterelles,
  En fuyant sous la feuille, embarrassaient leurs ailes;
  Alors tous ces rseaux, de leur vol secous,
  Par leurs extrmits d'arbre en arbre nous,
  Tremblaient, et sur les pieds du tronc qui les appuie,
  De plumes et de fleurs rpandaient une pluie...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Chaque fois que nos pieds tombaient dans la verdure,
  Les herbes nous montaient jusques  la ceinture,
  Des flots d'air embaum se rpandaient sur nous,
  Des nuages ails partaient de nos genoux,
  Insectes, papillons, essaims nageants de mouches,
  Qui d'un ther vivant semblaient former les couches;
  Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant,
  Comblaient l'air, nous cachaient l'un  l'autre un instant
  Comme dans les chemins la vague de poussire
  Se lve sous les pas et retombe en arrire.
  Ils roulaient, etc...

De l'auteur du _Mahabharata_ et du pote bourguignon, c'est videmment
ce dernier qui dborde le plus largement. Son printemps est d'une divine
intemprance... Les visions de Hugo sont certes aussi abondantes, et son
vocabulaire est, en outre, beaucoup plus riche; mais ces visions, Hugo
les domine, il les fait saillir par des oppositions, ou il les aligne,
comme des soldats, en rangs profonds; il les dispose, il les gouverne,
il les rgente; en somme, il applique  ces masses, si vastes qu'elles
soient, le compas latin et le compas mme de Boileau. Mais Lamartine a
l'inexprience sublime des premiers potes qui se sont enivrs de
l'univers. Des phrases indfinies, et dont les contours flottent et
ondulent; pas d'artes, pas d'antithses; une syntaxe molle, fluide, 
peine correcte si l'on y regarde de prs; la plus lmentaire
juxtaposition des dtails; tout au mme plan; un afflux de sensations 
peine ordonnes... Lamartine, je le rpte, est le moins classique et le
plus vraiment primitif de nos grands potes. Et tous, pourtant, 
certaines minutes, s'effacent devant lui.


VI

LA CHUTE D'UN ANGE.

_La Chute d'un ange_ est la plus trange aventure qu'un pote ait courue
chez nous. Car Lamartine s'y contente de rver tout haut et d'crire 
mesure, n'importe comment. C'est le plus ingal des pomes, le plus
baroque, le plus fou, le plus puril, le plus ennuyeux, le plus
assommant, le plus mal crit,--et le plus suave et le plus inspir et le
plus grand, selon les heures.

Le pote a un double objet: nous conter l'une des incarnations
expiatoires du hros de ce vaste pome qui devait s'appeler _les
Visions_,--et nous dcrire une des priodes de l'histoire de l'humanit,
la priode antdiluvienne.

Cette premire expiation de Cdar parat assez complte: car il souffre
vraiment tout ce qu'il peut souffrir,--dans son corps et dans son
me,--et comme poux, et comme pre, et comme membre d'une socit
humaine. Mais cette souffrance, d'ailleurs dmesure et, si je puis
dire, gigantesque, il n'en comprend pas la vertu purificatrice, il ne
l'accepte pas; il maudit  la fin la terre et Dieu mme; il se rfugie
dans le suicide. Et c'est pourquoi il devra, sous une autre forme,
recommencer l'preuve. Le pote nous annonce qu'il la recommencera neuf
fois, avant que son me devienne l'me parfaite et sublime de Jocelyn.

Quant  la conception que le pote s'est forme de l'humanit
antdiluvienne, tous les critiques ont rpt, plus ou moins, qu'elle
tait incohrente, antihistorique, enfantine, saugrenue. Mais j'avoue
qu'elle me parat,  moi, d'une philosophie peut-tre profonde, et d'une
extrme vraisemblance morale.

Lamartine a rapproch, a rendu contemporains l'un de l'autre, deux tats
de socit radicalement diffrents en apparence:

D'un ct, des tribus de pasteurs nomades, chez qui se dessinent les
premiers linaments de la civilisation. Ces pasteurs adorent des dieux
particuliers de tribus, des ftiches. Ils honorent la famille et les
ombres des parents morts; et la tribu se gouverne par des lois assez
douces, qu'appliquent sagement des Conseils de vieillards: mais elle est
dfiante, terrible contre les trangers, et contre ceux de ses membres
qui ne partagent pas ses craintes haineuses. Les tribus sont ennemies
entre elles, se pillent, s'enlvent leurs femmes et leurs enfants pour
les faire esclaves. Nul coeur d'homme n'y est plus large que la tribu
elle-mme.  peine de trs vagues germes de charit du genre
humain.--Nanmoins, les moeurs ont de la grce dans leur rudesse nave;
ces pasteurs et ces chasseurs ont quelque sentiment de la beaut des
choses, s'expriment par des images ingnues et fleuries... En somme,
Lamartine n'a fait que simplifier, ramener tout prs de ses origines et
comme renfoncer vers un pass plus lointain l'tat social dont
_l'Odysse_ et _les Travaux et les Jours_ nous prsentent encore les
traits essentiels. Et l'on a confess que les peintures de Lamartine
avaient, ici, de la grandeur et de la posie et taient, en outre,
suffisamment plausibles.

De l'autre ct,--et dans le mme temps, ne l'oubliez pas,--une ville
norme, si prodigieuse par ses difices que nous serions incapables,
aujourd'hui, d'en construire une pareille. Une corruption de moeurs si
abominablement raffine, qu'elle rappelle et dpasse de beaucoup tout ce
que nous savons des plaisirs des anciens rois de Perse et des empereurs
romains ou byzantins. Au service de cette corruption, des arts
mcaniques tellement avancs que cette socit antrieure au dluge
connat, non seulement l'artillerie, mais les ballons dirigeables. Et le
secret de ces inventions est aux mains d'une aristocratie trs
intelligente, trs voluptueuse et trs mchante, dont les membres sont
des gants, des titans, et se disent eux-mmes des dieux, et qui
gouverne par la terreur, exploite et opprime affreusement tout un peuple
rduit en esclavage.

Qu'est-ce  dire?... Vous vous souvenez du rve de Renan dans les
_Dialogues philosophiques_. ...Je fais parfois un mauvais rve, c'est
qu'une autorit pourrait bien un jour avoir  sa disposition l'enfer,
non un enfer chimrique, de l'existence duquel on n'a pas de preuve,
mais un enfer rel... Les tyrans positivistes dont nous parlons se
feraient peu de scrupule d'entretenir dans quelque canton perdu de
l'Asie un noyau de Bachkirs ou de Kalmouks, machines obissantes
dgages des rpugnances morales et prtes  toutes les frocits... Les
forces de l'humanit seraient ainsi concentres en un trs petit nombre
de mains et deviendraient la proprit d'une Ligue capable de disposer
mme de l'existence de la plante et de terroriser par cette menace le
monde tout entier. Le jour, en effet, o quelques privilgis de la
raison possderaient le moyen de dtruire la plante, leur souverainet
serait cre; ces privilgis rgneraient par la terreur absolue,
puisqu'ils auraient en leur main l'existence de tous; on peut presque
dire qu'ils seraient dieux et qu'alors l'tat thologique rv par le
pote pour l'humanit primitive serait une ralit. _Primus in orbe deos
fecit timor._

Renan, il est vrai, suppose que ces tyrans seraient bons. Il le suppose
parce que cela lui fait plaisir, et bien que la nature mme des moyens
de compression qu'il leur prte et le fait mme de tourner la science en
instrument de domination et de terreur soient peut-tre contradictoires
 l'ide de bont. Mais supposons que, par un malheur, les tyrans
positivistes de Renan ne soient pas bons; et nous aurons tout justement
les hommes-dieux savants et mchants (science sans conscience est la
ruine de l'me) conus par Lamartine trente-cinq ans avant que les
_Dialogues philosophiques_ ne fussent crits.

Or, on a trouv absurde que ce rve affreux de civilisation uniquement
industrielle et urbaine, de panmcanisme et d'aristocratie scientifique,
renvoy par Renan  un trs lointain avenir, Lamartine l'et plac aux
premiers ges de l'humanit. Et je dis, moi, que c'est l un
anachronisme admirable, tout plein du plus beau sens moral, et plus vrai
que la ralit mme et que l'histoire.

Car, par ce renversement des temps, par cette juxtaposition hardie d'une
socit ignorante et  demi sauvage et d'une socit trs civilise et
trs savante, mais horriblement injuste et impitoyable, Lamartine nous
signifie que celle-ci a beau devoir tre spare, historiquement, de
celle-l par des sicles et des sicles, elle en est moralement toute
proche; que ces deux socits, l'une trs primitive et l'autre trs
avance, mais l'une et l'autre sans Dieu, ne sont que deux formes de
la mme barbarie et que, des deux, c'est la seconde qui est la pire. Il
exprime par l que ce qui est dcor du nom de progrs par l'illusion de
quelques positivistes et de la plupart de nos politiciens, le progrs
des sciences, et particulirement de la physique, de la chimie et de la
mcanique appliques  l'industrie, n'a rien  voir ni avec le progrs
moral, ni mme avec le progrs du bien-tre pour le plus grand
nombre,--et qu'il n'est donc pas le progrs. Remarquez que cette vision
monstrueuse de la ville de Balbeck, c'est tout simplement le tableau
grossi de la suprme cit industrielle; que les tyrans-dieux y sont
comme des patrons qui auraient travers avec succs la crise
rvolutionnaire et socialiste et qui, par la science, seraient venus 
bout, une fois pour toutes, des proltaires. Il semble bien, en effet,
que le dernier mot d'une civilisation purement matrialiste, ce soit,
logiquement, l'oppression scientifique des faibles par les forts. La
science toute seule, l'accroissement du pouvoir sur la nature, sans un
accroissement quivalent de l'esprit de charit et de renoncement, n'a
rien qui puisse attnuer chez les hommes les instincts gostes de
l'humanit premire: il n'apporte point au progrs de l'humanit un
lment nouveau; il met seulement, chez les mieux dous et les plus
intelligents, au service de ces instincts, de nouveaux instruments par
o s'aggrave encore l'antique et fatale ingalit. Il laisse l'humanit
toujours aussi animale, et non pas plus heureuse; il n'est, en
ralit, qu'un pitinement, sinon un recul.

Cela, nous l'entrevoyons, et ds aujourd'hui. Il serait tout  fait
impossible de dmontrer que les applications de la science aux
commodits de la vie nous aient vraiment faits plus heureux. Si les
chemins de fer, le tlgraphe et les inventions du mme ordre m'taient
retires, j'en sentirais une petite privation parce que je les ai
connues; mais si je les avais toujours ignores?... Et d'autre part il
est vident que ce sont les progrs de l'industrie, parallles  ceux de
la science, qui ont cr les grandes villes modernes, qui ont compliqu
les questions sociales, qui en ont mme fait surgir de nouvelles, et
qui en mme temps empchent de les rsoudre: car c'est seulement dans
les mdiocres agglomrations, o les hommes se peuvent tous approcher et
connatre, que la rpartition des biens et des maux a quelque chance de
devenir un peu plus conforme  la justice. Mais, au contraire, le
progrs industriel, par la formation de ces cits normes o l'exercice
de la fraternit est si difficile mme aux gens de bonne volont, par
l'isolement croissant des classes, par la nature des travaux imposs 
certaines catgories d'ouvriers, par l'incertitude du pain quotidien,
les hasards du chmage, les jeux de la surproduction et de la
spculation; enfin, en diminuant chez eux, par l'appt d'un rve tout
matriel et tout grossier, la rsignation, mais non point la possibilit
de souffrir, a amen et propag dans le monde des formes de misre sans
doute inconnues autrefois.

C'est l'aboutissement de tout cela qui apparat dans l'odieuse Balbeck
de _la Chute d'un ange_. Si c'est l que l'humanit doit en venir, elle
n'aura rien gagn du tout  peiner durant des milliers et des milliers
d'annes. Autant valait pour elle ne pas se mettre en route. Et donc, en
faisant la suprme barbarie industrielle et chimiste contemporaine de
la barbarie originelle,  laquelle il l'estime mme fort infrieure,
Lamartine, par un trait de gnie, l'a remise  sa vraie place.

Le progrs, s'il se fait, se fera par l'amour, par la charit agissante,
par l'empire de l'homme sur soi plutt que sur la nature, par l'effort
de prfrer les autres  soi, et par une _foi_ qui nous rende capable de
cet effort. Ce ne sont point les rois de Balbeck,--en dpit de leur
chimie ou de leur physique plus perfectionne que la ntre,--c'est le
vieillard Adona, et c'est, un peu, Cdar et Dadha qui portent en eux
l'avenir. Tel est le sens du pome.

Ce que seraient les derniers hommes d'une civilisation sans charit
(c'est--dire, pour lui, d'une civilisation sans Dieu), Lamartine l'a
conu avec une logique audacieuse et candide. Ils ne feraient servir
toute leur science qu' la sensation goste. Or, la sensation goste
par excellence, c'est la luxure. Ils seront donc infiniment luxurieux.
Mais il parat (bien que j'aie peine, pour mon compte,  comprendre ces
choses) qu'tant, de sa nature, inassouvissable, la luxure, par la
poursuite dsespre de la sensation qui se drobe, devient
invitablement cruelle. Tmoins les Cloptre, les Nron, les Marguerite
de Bourgogne et les de Sade. Les tyrans-dieux seront donc des sadiques.
Il faut nous les montrer tels. Pauvre Lamartine! Dans quelle aventure
s'est-il engag l!

Oh! cette fte des gants! Les jardins suspendus de Smiramis, et la
Maison d'or de Nron, et les douze palais et les baignoires de Capre,
et les parfums, et la musique, et les vins prcieux, et les mets de
Lucullus ou de Trimalcion, qu'est-ce que cela? Ils ont invent de bien
autres dlices.

Un de leurs raffinements consiste dans la substitution mthodique de la
femme vivante et nue aux dcors architecturaux et mme au mobilier des
appartements. Car non seulement les tyrans-dieux ont trouv ceci,
d'enrouler en spirale autour des colonnes, de grouper en cercle sous les
chapiteaux et de drouler en guirlandes le long des frises
d'innombrables corps sans voiles; mais c'est une jonche de corps
vivants et dvtus qui leur sert de tapis; ce sont des toisons de
jeunes filles qui leur servent de coussins, et ce sont des corps
assouplis de belles esclaves qui leur tiennent lieu de tables, de
fauteuils, de chaises longues, de pupitres,--et de chancelires:

  ...Leurs pieds chauds reposaient entre des mains d'ivoire...

Si vous prenez la peine de feuilleter Tacite et Sutone, vous verrez que
c'est l un dveloppement de certaines ides de Nron.--Mais vous
remarquerez d'abord que les femmes-meubles des tyrans-dieux seraient
fort incommodes; que rien ne vaut un _rocking-chair_ pour tre bien
assis, et que la volupt n'est donc pas la mme chose que le
confortable.--Puis, ces tableaux d'orgies dmesures, ces jonches de
nudits sur des nudits et ce qu'elles suggrent si l'on y arrte son
esprit, toutes ces images, qui, exprimes par un crivain
sensuel,--ft-il mdiocre,--finiraient assurment par mouvoir vos sens,
vous serez surpris que, en dpit de la bonne volont de Lamartine, et du
pullulement et de la minutie des dtails juxtaposs (qui rappellent,
ici, Thophile de Viaud ou Saint-Amand bien plus encore que les potes
indous), elles demeurent si froides et vous laissent si parfaitement
tranquille.

C'est sans doute que Lamartine, crivain, est chaste invinciblement. Les
nudits abondent dans _la Chute d'un ange_: mais la svre Mme de
Lamartine avait bien tort d'en vouloir ter, quand elle recopiait les
manuscrits de son mari. Car elles ne sont pas plus troublantes en vrit
que les descriptions de la nature vgtative, fleurs, fruits,
feuillages, eaux souples; ou, si elles le sont  la longue, elles le
sont exactement de la mme faon.

Et, par exemple, dans la Premire Vision, la description du corps de
Dadha endormie n'a pas moins de soixante-dix vers; chacune des parties
de ce corps,--les bras, le cou, les mains, les doigts, les paules, les
cheveux, le sein, la hanche, le visage, les yeux, les paupires, le nez,
la bouche, etc.,--nous est dpeinte avec une minutie d'artiste primitif:
mais, de ces soixante-dix vers, le grain de poivre est absent, et le je
ne sais quoi de brlant, d'cre et d'impur, qu'un Parny,--ou un
Mends,--rencontre sans y faire effort... Quand le pote nous dit:

  Comme un pli gracieux de rose purpurine,
  Une ombre dessinait l'aile de sa narine,

nous voyons la narine moins que la rose. Quand il nous dit:

  Ses lvres, comme un lis dont le bord du calice,
  Prt  s'panouir, en volute se plisse,
  S'entr'ouvraient et faisaient clater en dedans,
  Comme au sein d'un fruit vert, les blancs ppins des dents,

les dents et les lvres nous sont moins prsentes que ce fruit clat et
que ce lis qui s'entr'ouvre; et, quand nous lisons ces vers:

  Ses membres dlicats aux contours assouplis,
  Ondoyant sous la peau sans marquer aucuns plis,
  Pleins, mais de cette chair frle encor de l'enfance
  Qui passe d'heure en heure  son adolescence,
  Ressemblaient aux tuyaux du froment ou du lin,
  Dont la sve arrondit le contour dj plein,
  Mais o l't fcond qui doit mrir la gerbe
  N'a pas encor durci les noeuds dors de l'herbe,

nous songeons bien un peu qu'il s'agit des bras et des jambes d'une
belle enfant; mais nous sommes, surtout induits en une vision de bls
verts et, par del, de plaines fcondes et d'ondoyantes vgtations
qu'enfle la pousse du Printemps divin...

Bref, chaque partie du corps de Dadha semble rentrer et se fondre, par
l'intermdiaire des comparaisons trop dveloppes, dans la nature
ambiante. Lamartine nous peint ce corps de jeune fille, comme il
peindrait le corps symbolique d'un dieu, la forme d'Indra ou de Bouddha,
reprsentative de l'Univers lui-mme. Un peu plus, et Dadha, toujours
grandissante, ou plutt insensiblement dvore par les images qu'a
voques sa beaut, dissoute d'ailleurs dans le clair de lune qui
l'enveloppe, deviendrait Pan, se muerait au Grand-Tout, comme le Satyre
de Victor Hugo. Dans tout cela, nulle volupt prcise, rien de l'motion
spciale que peut donner le spectacle d'une nudit fminine: le pote
est saisi, devant cette chair de jeune fille, de la mme ivresse vague
et sacre qu'en prsence de la mer infinie, des beaux promontoires, des
forts profondes ou des montagnes qui sont l'ossature de la plante...

Mais revenons aux tyrans-dieux. Pas plus que la chastet de Lamartine ne
sait rendre mouvante leur luxure, sa douceur ne parvient, en nous
montrant leur cruaut,  nous faire frissonner d'horreur.

Non qu'il n'ait trs justement senti le lien mystrieux et fatal qui
unit la cruaut  la luxure. Tous les rotomanes clbres ont t, je
crois, de mchants hommes. Chez les btes, l'amour ressemble souvent 
une fureur, est un bond sur une proie, s'accompagne de griffes enfonces
dans la chair. Les anciens le savaient, que l'amour n'est pas bon, et
qu'il contient, virtuellement, le got de faire souffrir. Et c'est
d'aprs eux que l'excellent mythologue Thodore de Banville, dans ses
_Exils_, ayant cont l'ducation de l'Amour dans une fort, parmi les
fauves, termine ainsi:

  Et c'est pourquoi tu fais notre dure misre,
  C'est pourquoi tu meurtris nos mes dans ta serre,
  _Amour des sens_,  jeune ros, toi que le roi
  Amour, le grand Titan, regarde avec effroi,
  Et qui suas la haine impie et ses dlices
  Avec le lait cruel de tes noires nourrices.

Il est difficile d'expliquer ces choses, mais on les conoit pourtant.
On conoit que la recherche contradictoire d'on ne sait quel infini dans
la sensation goste arrive  dshumaniser ceux qui s'y abandonnent
tout entiers. Chaque tentative que fait l'amour des sens pour s'assouvir
aboutit forcment  une dception qui l'exaspre. La possibilit de
l'assouvissement recule  mesure que les expriences se multiplient. Et
plus leur fureur crot, et plus la sensation s'mousse: et de l une
rage par laquelle le dsir de sentir se confond enfin avec le dsir de
dtruire. Or,  l'homme atteint de cette dmence, la joie de la
destruction est surtout sensible par la souffrance des autres, quand
cette souffrance est son oeuvre, et quand il la leur inflige
prcisment en poursuivant sa violente chimre de volupt. Joignez que,
les sensations douloureuses tant beaucoup moins fugitives que les
sensations agrables, l'homme dont nous parlons, en faisant de la
souffrance d'autrui le signe et la condition de son plaisir, s'assure de
celui-ci par celle-l; et que ce plaisir emprunte en quelque faon 
cette douleur sa ralit et sa dure. Ils souffrent, donc je jouis. Il
y a l comme un phnomne d'aimantation, le voisinage de la sensation
atroce, dont il est certain, rveillant chez le misrable fou le pouvoir
de sentir voluptueusement. Ou encore, puisque les minutes aigus que
poursuit ce damn sont de celles o les nerfs vibrent comme dans un
supplice, il se substitue, par l'imagination et par une sorte de
monstrueuse sympathie,  la victime qu'il torture, et parvient  sentir
du moins quelque chose en se figurant que c'est lui-mme qui est
supplici... Et puis, je ne sais plus; je suis trop gn par la
ncessit d'user de priphrases; et il y a des choses que j'entrevois et
que je n'ose pas dire... Bref, c'est cela le sadisme.

... Pour nous donner quelque ide des plaisirs cruels des tyrans-dieux,
Lamartine s'est encore inspir de certaines indications de Tacite et de
Sutone touchant les fantaisies de l'empereur Nron. Nron, vous vous en
souvenez, s'amusait  faire reprsenter, pour de bon et sans nul
artifice, les fables les plus obscnes ou les plus sanglantes de la
mythologie. Un jour, on ralisa devant lui l'aventure de
Pasipha,--puis celle d'Icare. (Sutone: _Nron_, XII) Icare,  son
premier essor, tomba prs du lit sur lequel tait assis Nron, et _le
couvrit de sang_.

 vrai dire, c'est une assez belle invention de souffrances, de
souffrances brutales et extrmes, que la tragdie en tableaux vivants,
en tableaux rels, dont les tyrans-dieux s'offrent le rgal.
coutez,--et frmissez si le coeur vous en dit.

La scne est une cour de prison. Par des lucarnes adroitement
dissimules, les gants, de leurs lits de roses, peuvent tout voir
sans tre vus. Tel, Nron regardait les jeux par de petites
ouvertures. (Sutone.)

Les personnages du drame sont un jeune homme, Isnel, une jeune femme,
Ichm, et un enfant de six mois, leur fils.

  De l'asile o leurs jours de joie taient cachs,
  Des bourreaux, le matin, les avaient arrachs:
  Conduits sparment dans l'enceinte cleste,
  Ils tremblaient l'un pour l'autre: ils ignoraient le reste.

Ichm est assise, avec son enfant, dans la cour de la prison, qu'une
haute tour domine. En levant les yeux, elle aperoit Isnel au sommet de
la tour. Joie des deux amants. Une corde se trouve noue aux crneaux;
Isnel la droule, descend auprs de son aime. Baisers, transports...
Ichm lui dit: Sauve d'abord l'enfant! Isnel prend le nourrisson et
remonte par la corde. Mais tout  coup la corde, secoue du haut de la
tour par des bourreaux embusqus, oscille pouvantablement et heurte
contre les murailles Isnel et son cher fardeau. Comme a, trs
longtemps, sous les yeux d'Ichm.

Puis la corde redevient immobile. Et alors des bourreaux entrent dans la
cour, et, l'un aprs l'autre, souillent Ichm de baisers odieux. Comme
a, trs longtemps, sous les yeux d'Isnel.

Et c'est le premier tableau.

La malheureuse Ichm s'est vanouie. Quand elle reprend ses sens, des
bruits inaccoutums viennent, par un soupirail, de la loge souterraine
o sont les lions. Des voix crient: Isnel, l'enfant ou toi! Nos btes
ont faim. Jette-leur ton enfant, ou deviens toi-mme leur pture.
Choisis! Ichm entend le bruit d'un corps qui tombe. Est-ce l'enfant?
Est-ce le pre? Un faible vagissement lui fait croire que c'est
l'enfant. Bruit d'os broys. Ichm se tord de dsespoir et brise ses
dents sur les barreaux de fer. Et c'est le second acte.

Mais Isnel,--qu'en ralit on a laiss s'vader et qui est all dposer
l'enfant dans un asile qu'il croit sr,--revient, par la corde  noeuds,
pour sauver la mre. Elle lui crie: Misrable! tu as tu notre enfant!
et tu vis! Elle brandit sur lui ses chanes, et l'assomme d'un seul
coup. Puis elle s'ouvre une veine, je ne sais trop comment.

Or, tandis qu'elle agonise, des torches illuminent la cour, et les
bourreaux rapportent  Ichm son enfant vivant:

  C'tait un jeu, vois-tu, jeune fille insense!
  D'immoler ton amant pourquoi t'es-tu presse?
  Du repas des lions il tait innocent.
  Quel lait aura ton fils? Tiens, nourris-le de sang!
  Les monstres  ces mots poussent un affreux rire:
  D'une convulsion du coeur la mre expire,
  Et les bourreaux, tranant le vivant et les morts
  Vers l'antre des lions, leur jettent les trois corps.

Tel est ce mlo-mimodrame sanglant et sincre en trois actes. Assurment
un psychologue, comme Edgard Po, aurait pu produire des combinaisons de
souffrance morale et physique plus compliques et plus profondes. Mme,
malgr leur naf talage d'horreur matrielle, les situations
imagines par Lamartine n'galent pas en subtile cruaut telles
situations de _Thodora_ ou de _la Tosca_; car M. Sardou a t plusieurs
fois, au thtre, le roi de l'angoisse et de la torture. En somme, Ichm
prouve la peur intense, mais toute simple, et venant d'un objet prsent
et dtermin. Puis, la douleur des tres qu'elle chrit ne dpend point
d'elle; et enfin elle ne connat pas, comme la Tosca ou Thodora, la
terreur du choix... L'histoire d'Ichm et d'Isnel, avec ses cris et sa
pluie de sang, ressemble  quelque rouge croquemitainerie, sent presque
l'enluminure populaire des images de supplices.

Tout cela cependant, chair meurtrie, sang qui coule, hurlements,
sanglots, douleur lmentaire de la femme devant qui sont martyriss son
poux et son enfant, tout cela pourrait encore branler nos nerfs, comme
les branlent tels tableaux des cruels peintres espagnols, ou les
vastes, exactes et lancinantes descriptions de tortures physiques o se
complat Flaubert l'impassible dans _Salammb_: les quatre cents
mercenaires contraints de s'entr'gorger, le sacrifice  Moloch, l'arme
mourant de faim dans le dfil de la Hache, et le supplice de Math. (Il
serait facile de noter, en passant, plus d'une ressemblance entre la
civilisation de Balbeck et celle de Carthage.)--Mais le fait est que, je
ne sais comment, l'aventure horrifique d'Isnel et d'Ichm ne nous meut
gure; pas plus que ne nous meuvent les autres atrocits qui s'talent
dans la dernire partie de _la Chute d'un ange_, et pas plus que ne
parviennent  nous intresser,--je veux dire  nous paratre
vivants,--Nemphed, Arasfiel, Srandyb, ces monstres de mchancet que le
pote innocent peine tant  nous dcrire.--Et j'avoue sans doute que la
petite pice joue devant les tyrans-dieux par des tragdiens sans le
savoir n'est point un proverbe de paravent, et que ce mlodrame
sommaire, cors d'une boucherie de cirque, est mme un spcimen assez
plausible de ce que deviendrait le thtre dans une socit en proie, si
je puis dire,  l'extrme civilisation industrielle et matrialiste. Que
dis-je! ces jeux d'arne, ce drame brutal, ces tableaux vivants et ces
exhibitions toutes crues, je crains bien que notre thtre ne s'y
achemine tous les jours... Mais, je le rpte, les cruauts
lamartiniennes ne nous hrissent pas plus que les luxures lamartiniennes
ne nous avaient troubls. _La Chute d'un ange_ nous offre un trs
singulier exemple de l'impuissance d'un grand pote  peindre soit la
laideur morale, soit l'horreur physique, comme si ces sujets lui avaient
t interdits par Dieu, et comme s'il avait t cr uniquement pour
exprimer ce qui est pur, ce qui est beau, ce qui resplendit et ce qui
s'lve, pour dire la magnificence de la plante et traduire la prire
et le rve de l'humanit rpandue  sa surface...

Avec tout cela, ce bizarre pome est trs grand. J'aime  m'y plonger 
l'aventure. Les pages les plus mles et les plus bourbeuses roulent,
parmi les algues et les graviers, des perles rares. Cela pullule de vers
spontans, tels que _Lui_ seul en sut crire. J'ouvre au hasard (je vous
le jure!) et je tombe sur la traverse arienne de Cdar et Dadha. Le
beau voyage! Les belles visions de nuit, d'aurore et de crpuscule! La
belle carte en relief et les beaux paysages  vol d'aigle! Je cite un
peu, pour votre plaisir et pour mon repos:

  Ils fendaient, engloutis, les tnbres palpables:
  L'cume des brouillards ruisselait sur les cbles.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Tantt, sortant soudain de la mer des nuages,
  Les toiles semblaient pleurer sur leurs visages.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Les toiles, fuyant au-dessus de leurs ttes,
  Couraient comme le sable au souffle des temptes.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Des teintes du matin le ciel se nuanait.
  Dj, comme un lait pur qu'un vase sombre panche,
  La nuit teignait ses bords d'une aurole blanche;
  Les toiles mouraient l-haut, comme des yeux
  Qui se ferment, lasss de veiller dans les cieux.
  Le soleil, encor loin d'effleurer notre terre,
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Montait, ple et petit, de l'abme sans fond,
  Et ses rayons lointains, que rien ne rpercute,
  Du jour et de la nuit amollissaient la lutte.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  C'tait la terre, avec les taches de ses flancs,
  Ses veines de flots bleus, ses monts aux cheveux blancs,
  Et sa mer qui, du jour se teintant la premire,
  clatait sur sa nuit comme un lac de lumire.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Le navire ail reconnut sa route:

  Et, dirigeant sa proue aux pointes du Sina
  Sur la mer Asphalite en glissant s'inclina.
  Il entendit d'en haut battre contre ses rives
  Les coups intermittents de ses vagues massives.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Les cimes du Liban, qu'ils avaient  franchir,
  Devant les nautonniers commenaient  blanchir.
  Ils entendaient grossir cet immense murmure
  Qui sifflait nuit et jour parmi sa chevelure.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Ils voyaient ondoyer en bas,  grandes ombres,
  La bruissante mer de leurs feuillages sombres...

Autres merveilles, et plus soutenues: la prodigieuse description de la
terre avant le dluge; le choeur des cdres, les moeurs des tribus
nomades, le culte des anctres et les discours des vivants aux morts;
les amours de Dadha et de Cdar; leur fuite dans la fort vierge; le
dfil des peuples devant les gants, fresque lamentable, fourmillante
et dmesure, mais pique de dtails violemment ralistes; fresque
symbolique et qui fait songer  l'ternelle et vaine procession de
l'humanit douloureuse sous les yeux d'un Dieu mchant:

  Ils passaient, ils passaient, squelettes de la faim...;

tout le rle de Lackmi, qui est la figure la plus vivante du pome, sa
passion humble et furieuse, ses discours ardents, sa ruse, sa mort
amoureuse; la suprme maldiction jete par Cdar au monde et  Dieu;

Et surtout, surtout, le _Fragment du Livre primitif_!

Je n'ai voulu vous soumettre, touchant _la Chute d'un ange_, que
quelques impressions qui me fussent  peu prs personnelles (encore
m'abus-je peut-tre). Mais si vous en dsirez une critique plus
complte, et intelligente, et prcise, et gnreuse, je vous renverrai
simplement au livre de M. Charles de Pomairols (pages 169-225). Car je
ne saurais que rpter soit les pntrantes objections, soit les pieux
loges de ce juge excellent, pote lui-mme et philosophe.

Je vous rappellerai aussi le jugement de Leconte de Lisle, jugement trs
significatif et trs prcieux, si vous songez  quel point la ngligence
de Lamartine, et sa surabondance dsordonne, et la facilit de sa
mlancolie et de ses larmes devaient offenser un artiste aussi soucieux
de la perfection de la forme et de l'objectivit de la posie que
l'auteur des _Pomes barbares_.

M. de Lamartine, crivait Leconte de Lisle en 1864, a fait mieux que
les _Mditations_ et que _Jocelyn_, mieux que les _Harmonies_: il a
crit _la Chute d'un ange_. Mon sentiment  ce sujet est celui du petit
nombre, je le sais. La critique, d'ordinaire si logieuse, a rudement
trait ce pome, et le public lettr ne l'a point lu ou l'a condamn. La
critique et le public sont des juges mal informs. Les conceptions les
plus hardies, les images les plus clatantes, les vers les plus mles,
le sentiment le plus large de la nature extrieure, toutes les vraies
richesses intellectuelles du pote sont contenues dans _la Chute d'un
ange_. Les lacunes, les ngligences de style, les incorrections de
langue y abondent, car les forces de l'artiste ne suffisent pas toujours
 sa tche; mais les parties admirables qui s'y rencontrent sont de
premier ordre.


VII

LE FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF ET LES RECUEILLEMENTS.

Je voudrais, pour terminer, dire quelques mots de la philosophie de
Lamartine. Nous l'avons rencontre, parse, dans _les Mditations_, dans
les _Harmonies_, dans _Jocelyn_. Mais le _Livre primitif_ (dans _la
Chute d'un ange_) et certaines pices des _Recueillements_ nous
l'offrent plus ramasse, et c'est donc l qu'il faut la considrer;
d'autant mieux que nous y trouvons la pense de Lamartine 
quarante-huit ans (1838), et qu'il n'y a pas apparence qu'elle ait
beaucoup vari depuis.

Il s'agit d'abord de dfinir Dieu. Pour la premire fois, dans le
_Fragment du Livre primitif_, dissipant les quivoques de ce
christianisme sentimental dont on ne savait trop s'il enveloppait ou
s'il excluait le dogme, Lamartine s'affirme nettement rationaliste et
nie la rvlation:

  _Le seul livre divin_ dans lequel il crit
  Son nom toujours croissant, homme, c'est ton esprit!
  C'est ta raison, miroir de la raison suprme,
  O se peint dans la nuit quelque ombre de lui-mme.
  Il nous parle,  mortels, mais c'est par ce seul sens.
  Toute bouche de chair altre ses accents.
  L'intelligence en nous, hors de nous la nature,
  Voil la voix de Dieu; _le reste est imposture_.

Tout le morceau, qui est considrable (632 vers), demeure fidle  ce
caractre. Le pote devait pourtant tre tent de faire prdire la venue
du Christ, Fils de Dieu, par le vieux sage du mont Carmel. La prdiction
et pu tre loquente et magnifique. Lamartine, vingt ans auparavant,
n'y et sans doute pas rsist. Ici, il s'est abstenu. Et je ne prtends
point sans doute que cela l'empchera plus tard d'tre repris par le
charme ouat d'une foi imprcise et d'adorer de nouveau dans le Christ,
aux heures d'attendrissement, une divinit mtaphorique et mal dfinie.
Et ce n'est pas non plus d'avoir pens de cette faon dans le _Livre
primitif_ que j'ai  le louer, mais d'avoir dit, ce jour-l, le fond de
sa pense et de n'avoir pas confondu ce qu'il pensait avec ce qu'il
pouvait se ressouvenir d'avoir cru et aim.

C'est donc  la raison de dfinir Dieu. Vous vous doutez que cela n'est
pas facile. Ni le disme ne nous satisfait, ni le panthisme. Il ne
reste alors qu' fondre ces deux conceptions opposes dans une espce
d'idalisme ou, un peu plus exactement, de pansymbolisme, qui ne pourra
jamais tre bien clair.

Lamartine croirait volontiers  un Dieu personnel; et mme il y croit.
Mais un Dieu personnel, ce n'est, forcment, que l'homme agrandi. Le
disme n'est que l'expression la moins draisonnable de
l'anthropomorphisme. Vous savez les difficults que prsentent et la
Cration, et la Providence, et l'existence d'un tre suprme dou de
facults et de sentiments humains dont on a seulement retir la
limite,--par une opration bien malaise  concevoir et que, au surplus,
on oublie toujours de refaire quand on songe  lui. Ce qu'on voit
invinciblement, c'est un trs bon vieillard  barbe blanche ou un
tragique jeune homme  cheveux roux. Ces images emprisonnent la pense
spculative qui les suggra; et le signe rsorbe la chose signifie...

Le panthisme, lui, est trs beau. C'est l'expression la plus enivrante
de l'anthropomorphisme,--duquel on ne sort pas. Le disme rigeait
au-dessus de tout une me humaine distendue et unique; le panthisme
infuse l'me humaine dans tout. En ralit, c'est le monde mis en
mtaphores; une prosopope universelle. Mais Spinoza lui-mme a bien de
la peine  en tirer une loi morale qui oblige... Et puis, au fond, on
n'est pas bien sr de comprendre. Sully-Prudhomme confesse un scrupule
dans un sonnet des _preuves_.--Vous tes ignorants comme moi, plus
encore, dit il aux astres; la raison de vos lois vous chappe. Tu ne
sais rien non plus, rose; ni vous, zphyrs, fleurs;

  Et le monde invisible et celui que je vois
  Ne savent rien d'un but et d'un plan que j'ignore.

  L'ignorance est partout; et la divinit,
  Ni dans l'atome obscur, ni dans l'humanit,
  Ne se lve en criant: Je suis et me rvle!

Et il conclut:

  trange vrit, pnible  concevoir,
  Gnante pour le coeur comme pour la cervelle,
  _Que l'Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir!_

Que faire donc? Maintenir un Dieu personnel, afin d'chapper 
l'obscurit du panthisme et aux difficults qu'on trouve  fonder sur
le panthisme une morale; mais ne point sparer l'existence de Dieu de
celle du monde, afin d'viter que ce Dieu ne se rtrcisse en une
personne humaine; par suite, regarder le monde comme co-ternel  Dieu,
concevoir la cration comme continue et toujours actuelle, car elle est
pour nous la condition mme de l'existence de Dieu; considrer enfin
l'univers et la vie  tous ses degrs, depuis la vie inorganique jusqu'
la pense humaine, comme un systme de signes de plus en plus clairs et
conscients et comme la parole mme de l'tre divin: parole balbutiante
et ignorante chez les cratures infrieures, mais qui, chez l'homme,
commence  savoir ce qu'elle dit...  quoi il faut ajouter ce
corollaire:--Si Dieu n'existe qu' la condition d'agir, de crer, en
retour les choses n'existent qu'en tant qu'elles signifient Dieu et dans
la mesure o elles le signifient; autrement dit, elles n'existent qu'en
tant qu'elles sont penses par l'homme, puis qu'elles n'ont de sens que
dans son cerveau. Et c'est ainsi que, de cette sorte de fusion du disme
et du panthisme, rsulte l'idalisme pur.

Tout cela est exprim dans des vers moins clairs sans doute que des vers
de Boileau, mais cependant aussi prcis qu'ils le pouvaient tre, et o
il faut admirer le plus grand effort qu'ait sans doute fait la posie
pour noncer des conceptions mtaphysiques. (Je n'y vois  comparer que
certaines pages de Sully-Prudhomme:)

  Dieu dit  la Raison: Je suis celui qui suis;
  Par moi seul enfant, de moi-mme je vis;
  Tout nom qui m'est donn me voile ou me profane,
  Mais pour me rvler le monde est diaphane.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Celui d'o sortit tout contenait tout en soi;
  Ce monde est mon regard qui se contemple en moi.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Les formes seulement o son dessein se joue,
  ternel mouvement de la cleste roue,
  Changent incessamment selon la sainte loi:
  Mais Dieu, qui produit tout, rappelle tout  soi.
  C'est un flux et reflux d'ineffable puissance,
  O tout emprunte et rend l'inpuisable essence,
  O tout foyer remonte  ce foyer commun,
  _O l'oeuvre et l'ouvrier sont deux et ne sont qu'un_,
  O la force d'en haut, vivant en toute chose,
  Cre, enfante, dtruit, compose et dcompose;
  S'admirant _sans repos_ dans tout ce qu'elle a fait,
  Renouvelant toujours son ouvrage parfait;
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  O la vie et la mort, le temps et la matire,
  _Ne sont rien, en effet, que formes de l'esprit_;
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  O Jhovah s'admire et se diversifie
  Dans l'oeuvre qu'il produit et qu'il s'identifie.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Trouvez Dieu: son ide est la raison de l'tre;
  L'oeuvre de l'univers n'est que de le connatre.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Tout exhale un soupir, tout balbutie un nom;
  Ce cri, qui dans le ciel d'astre en astre circule,
  Tout l'pelle ici-bas, l'homme seul l'articule.
  L'Ocan a sa masse et l'astre sa splendeur;
  L'homme est l'tre qui prie, et c'est l sa grandeur.

Sur l'impossibilit de concevoir Dieu spar du monde, Lamartine avait
d'abord crit:

  Mes ouvrages et moi, nous ne sommes pas deux;
  Comme l'ombre du corps, je me spare d'eux;
  Mais si le corps s'en va, l'image s'vapore:
  Qui pourrait sparer le rayon de l'aurore?

mu par les reproches des chrtiens et des purs distes, il voulut bien
remplacer ces vers par ceux-ci:

  Rien ne m'explique, et seul j'explique l'univers;
  On croit me voir dedans, on me voit au travers;
  Ce grand miroir bris, j'claterais encore!
  Eh! qui peut sparer le rayon de l'aurore?

Il ne daigna pas s'apercevoir que, dans cette seconde version, le
dernier vers contredit absolument l'avant-dernier. Ou plutt je crois
qu'il s'en aperut, et j'en conclus,--me souvenant d'ailleurs de
certains autres vers,--que c'tait la premire version qui rendait sa
vraie pense.

Au surplus, un pome d'une souveraine beaut, pittoresque, morale et
lyrique,--fort inconnu; et que personne ne cite jamais,--_le Dsert_,
que vous trouverez  la suite des _Recueillements_, dans les _ptres et
Posies diverses_, et qui, dat de 1856, est donc la dernire grande
pice qui soit sortie de la main de Lamartine, nous offre un dcisif
commentaire de cette partie du _Livre primitif_.

Dans _le Dsert_, le pote fait ainsi parler Dieu:

  Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages,
  Vous prendrez-vous toujours au pige des images?
  Me croyez-vous semblable aux dieux de vos tribus?
  J'apparais  l'esprit, mais par mes attributs.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Ne mesurez jamais votre espace et le mien.
  _Si je n'tais pas tout, je ne serais plus rien._

Sur quoi, pris d'un vieux scrupule chrtien,--dans une priode
embrouille, inacheve peut-tre, et dont il n'est presque pas possible
de saisir la construction grammaticale,--il s'efforce de distinguer
entre le Tout des panthistes, ce second chaos... o Dieu
s'vapore... o le bien n'est plus bien, o le mal n'est plus mal, et
le Tout orthodoxe, centre-Dieu de l'me universelle... Mais enfin,
il reconnat qu'il n'y voit goutte; et il s'en tire par ce que
j'appellerai une loyale dfaite. Il fait dire  Dieu:

  Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre
  Pour m'y trouver un nom; je n'en ai qu'un: Mystre.

Et il rpond:

  Mystre,  saint rapport du Crateur  moi!
  Plus tes gouffres sont noirs, moins ils me sont funbres
  J'en relve mon front _bloui de tnbres_!
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Et je dis: C'est bien toi, car je ne te vois pas!

En d'autres termes, il renonce  comprendre; il se rcuse,--avec un
geste sublime...

Revenons au _Livre primitif_. Donc, l'homme est le fils de Dieu et
l'interprte de la cration; mais il y a, dans la cration, des choses
qui ne sont vraiment pas commodes  interprter. Nous rencontrons ici le
problme de l'existence du mal:

  Le sage en sa pense a dit un jour: Pourquoi,
  Si je suis fils de Dieu, le mal est-il en moi?
  Si l'homme dut tomber, qui donc prvit sa chute?
  S'il dut tre vaincu, qui donc permit la lutte?
  Est-il donc,  douleur! deux axes dans les cieux,
  Deux mes dans mon sein, dans Jhovah deux dieux?

Lamartine rpond comme il peut, ni mieux ni plus mal que ceux qui ont
rpondu avant lui. Le Seigneur, dit-il, emporta l'me du sage

  Au point de l'infini d'o le regard divin
  Voit les commencements, les milieux et la fin,
  Et, compltant les temps qui ne sont pas encore,
  Du dsordre apparent voit l'harmonie clore:
  Regarde! lui dit-il.

Et il parat que le sage comprit instantanment. Il comprit la partie
par le tout:

  La fin justifia la voie et le moyen;
  Ce qu'il appelait mal, fut le souverain bien;
  La matire, o la mort germe dans la souffrance,
  Ne fut plus  ses yeux qu'une vaine apparence,
  preuve de l'esprit, nigme de bont,
  O la nature lutte avec la volont
  Et d'o la libert, qui pressent le mystre,
  Prend, pour monter plus haut, son point d'appui sur terre.
  Et le sage comprit que le mal n'tait pas,
  Et dans l'oeuvre de Dieu ne se voit que d'en bas.

Allons, tant mieux. Le malheur, c'est que c'est seulement d'en bas que
nous pouvons, nous, voir l'oeuvre de Dieu. Et alors nous concevons sans
doute l'utilit de certaines douleurs, et qu'elles sont la condition de
l'effort, qui est la condition du mrite. Ainsi s'explique une partie du
mal physique. Mais, cette opration faite, il reste tout de mme un
terrible dchet de douleurs inutiles, et qui n'expient rien et qui ne
peuvent tre productrices d'aucune bont. C'est un trange mystre que
la souffrance des petits enfants, pour ne parler que de celle-l. Mme,
les chevaux de fiacre suffiraient  ruiner les raisonnements de
l'optimisme.--Et enfin, que dirons-nous de l'norme portion du mal moral
que l'preuve du mal physique ne suffit pas  transmuer en bien? Les
mchants qui persistent, les mchants qui doivent demeurer impnitents
pourquoi vivent-ils?...

Ici encore, Lamartine rpond ce qu'il peut. Personne ne demeurera
ternellement mchant. L'preuve n'est limite, pour chacun de nous, ni
 une seule vie d'homme, ni  une seule plante. Le rve que les anciens
Indous ont rv pour excuser Dieu, le rve que Platon a refait dans _le
Phdon_ d'une srie d'existences par o les mes, plus ou moins vite,
s'purent et remontent  Dieu, ce rve que Victor Hugo dveloppera  son
tour dans _Ce que dit la bouche d'ombre_, Lamartine l'indique ici en
quelques vers. Il n'avait point  y insister davantage, puisque ce rve
moral est le fond mme et comme la trame ininterrompue de la srie
d'popes que devaient former _les Visions_, et puisque Jocelyn n'est
que la dernire incarnation de Cdar, lentement purifi et sanctifi.

Comme les mes individuelles, ainsi progressent, malgr les arrts et
les retours, par une force mystrieuse (il faut se rsigner, en ces
matires,  abuser de cette pithte), les collectivits et l'humanit
elle-mme. Cette force divine immanente au monde, c'est celle
qu'adoraient les stociens (_Mens agitat molem... Spiritus intus alit_),
et c'est aussi quelque chose d'analogue  la force que reconnat, par un
postulat ncessaire, la doctrine de l'volution,  ce je ne sais quoi
qui, dans les minraux, _veut_ s'agrger ou se cristalliser; qui, dans
le rgne vgtal ou animal, _veut_ vivre et crotre, s'adapte aux
milieux pour en tirer le plus de vie possible, assouplit et achve les
types, et les transmet perfectionns...

Nul pote, nul philosophe, nul historien n'a mieux senti que Lamartine,
ni plus superbement exprim la marche volutive de l'histoire. Nul, non
pas mme Renan, n'a mieux dit les sourds instincts dont le travail,
pareil  celui des germes, prpare les transformations des peuples, ni
les dsirs dont les masses humaines sont mues longtemps avant que ces
dsirs ne deviennent des penses par o la ralit sera reptrie...
coutez ces strophes d'_Utopie_:

  . . . . . . . . Il est dans la nature
  Je ne sais quelle voix sourde, profonde, obscure
  Et qui rvle  tous ce que nul n'a conu;
  Instinct mystrieux d'une me collective,
  Qui pressent la lumire avant que l'aube arrive,
  Lit au livre infini sans que le doigt crive,
          Et prophtise  son insu.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  C'est l'ternel soupir qu'on appelle chimre,
  _Cette aspiration qui prouve une atmosphre_...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Il se trompe, dis-tu? Quoi donc! se trompe-t-elle
  L'eau qui se prcipite o sa pente l'appelle?
  Se trompe-t-il le sein qui bat pour respirer,
  L'air qui veut s'lever, le poids qui veut descendre,
  Le feu qui veut brler tant que tout n'est pas cendre,
  Et l'esprit que Dieu fit sans bornes pour comprendre
          Et sans bornes pour esprer?

  largissez, mortels, vos mes rtrcies!
  _ sicles, vos besoins, ce sont vos prophties!_
  Votre cri de Dieu mme est l'infaillible voix.
  Quel mouvement sans but agite la nature?
  Le possible est un mot qui grandit  mesure,
  Et le temps qui s'enfuit vers la race future
          A dj fait ce que je vois!...

Suit une vision des derniers ges. Ce n'est, en somme, que la
description lyrique de la socit idale dont la formation est raconte,
tape par tape, dans les strophes des _Laboureurs_, et dont le code est
formul dans le _Livre primitif_: revenons donc  celui-ci.

       *       *       *       *       *

Disme ou panthisme, double projection de l'me humaine agrandie,
planante au-dessus du monde pour le gouverner, ou immanente au monde
mme pour en dvelopper lentement les formes, ces deux conceptions de
Dieu ne sont pas neuves; elles sont closes d'elles-mmes dans l'esprit
des premiers hommes qui ont su penser; et les derniers venus, mme quand
ils s'appelaient Descartes, Spinoza et Kant, sont demeurs emprisonns
entre elles deux. Tout ce qu'on a pu faire, 'a t, tantt d'aller de
l'une  l'autre, et tantt de les concilier en apparence, grce aux
fuyantes quivoques et aux duperies des mots.

Dj, il y a deux mille quatre cents ans, Euripide faisait dire  l'un
de ses personnages: Prions Jupiter, _quel qu'il soit, ncessit de la
nature, ou esprit des hommes_. (_Les Troyennes_, vers 893.) Ces deux
dfinitions de Dieu,--profondes dans leur simplicit, car elles vont 
l'essentiel et dissipent les prestiges des systmes philosophiques,--ces
dfinitions que le dlicieux pote grec laisse tomber avec un ironique
dtachement, Lamartine n'a fait que les embrasser,--tour  tour ou mme
 la fois,--de toute la force de sa pense et de son imagination... Et
que pouvait-il davantage?

Aprs le Dieu personnel, crateur et extrieur au monde; aprs le Dieu
immanent, le Dieu volutionniste, ressort de l'histoire et du progrs
humain, reste Dieu sensible au coeur, Dieu postulat de la morale, le
Dieu solide et pratique. C'est ce Dieu-l dont Lamartine suppose la loi
enfin obie par tous les hommes dans l'idale cit d'_Utopie_. Et c'est
cette loi dont il numre les prceptes dans la dernire partie du
_Livre primitif_: code d'une majest ingnue, o les devoirs ternels de
l'homme semblent gravs sur des stles immmoriales par quelque
lgislateur de l'ge d'or, et que M. de Pomairols rsume ainsi, fort
exactement:

Faites prier par les plus doux et par les potes; ceux-ci achveront
l'image de Dieu... Tu ne mangeras pas de chair; tu ne boiras ni vin, ni
suc de pavots; fuis l'ivresse. Respecte ton pre... Allie-toi  une
seule femme et qui ne soit pas de ta famille, afin que la tendresse
humaine s'tende... Ne vous sparez pas en tribus, en nations...
Possdez, aimez et cultivez la terre; elle est inpuisable  transformer
par l'homme ses lments en pense... Chaque fois qu'un homme natra,
vous lui donnerez une part de terre... Ne btissez point de villes,
habitez les campagnes... N'amassez pas d'avance... Vivez en paix avec
les animaux, n'imposez point de mors  leur bouche; ceux qui sont cruels
s'adouciront... N'levez pas au-dessus de vous de juge ni de roi, ils se
feraient tyrans... N'ayez ni loi ni tribunal pour punir.

Oui, c'est un rve; mais c'est le grand rve humain; je dirai presque le
seul. Ce fut le rve du Bouddha et de Jsus. Et c'est, prsentement, le
rve de Lon Tolsto, pour ne nommer que lui. Seulement, nous en sommes
loin, trs loin... Lamartine est de ceux qui ont le plus fortement cru
et le plus rpt que la civilisation industrielle est la grande erreur,
le grand pch de l'humanit. Il a la haine des villes. Oh! dans ce
_Dsert_, la belle ivresse de solitude, de libert et d'orgueil!

  Des deux sjours humains, la tente ou la maison,
  L'un est un pan du ciel, l'autre un pan de prison;
  Aux pierres du foyer l'homme des murs s'enchane,
  Il prend dans les sillons racine comme un chne:
  L'homme dont le dsert est la vaste cit
  N'a d'ombre que la sienne en son immensit.
  La tyrannie en vain se fatigue  l'y suivre.
  tre seul, c'est rgner; tre libre, c'est vivre.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Au dsert l'esprit plane indpendant du lieu;
  Ici l'homme est plus homme et Dieu mme plus Dieu.

Au dsert, l'homme soulve en marchant les serviles anneaux de
l'imitation.

  Il sme, en s'chappant de cette gypte humaine,
  Avec chaque habitude un dbris de sa chane...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  La libert d'esprit, c'est ma terre promise.
  Marcher seul, affranchit; _penser seul, divinise_.

Pareillement Ibsen: Il n'est de grand que celui qui est seul. Ainsi il
semblerait que par moments, en haine de tout ce qui offusque dans le
prsent sa vision de charit universelle, Lamartine ft prs de se
rfugier dans le culte du moi (en sorte que nul sentiment d'un caractre
religieux ne lui demeurt tranger),--s'il n'tait, avant tout,
invinciblement, celui qui aime et qui se rpand. Et c'est pourquoi, aux
cris de solitaire orgueil du _Dsert_ rpondent les strophes d'_Utopie_,
ardemment aimantes:

  ... Servons l'humanit, le sicle, la patrie:
        Vivre en tout, c'est vivre cent fois!

  C'est vivre en Dieu, c'est vivre avec l'immense vie
  Qu'avec l'tre et les temps sa vertu multiplie,
  Rayonnement lointain de sa divinit;
  C'est tout porter en soi comme l'me suprme,
  Qui sent dans ce qui vit et vit dans ce qu'elle aime;
  Et d'un seul point du temps c'est se fondre soi-mme
        Dans l'universelle unit.

Tant qu'enfin la superbe intellectuelle du _Dsert_ et la charit
d'_Utopie_ se rconcilient dans cette image:

  Ainsi quand le navire aux paisses murailles,
  Qui porte un peuple entier berc dans ses entrailles,
  Sillonne au point du jour l'ocan sans chemin,
  L'astronome charg d'orienter la voile
  Monte au sommet des mts o palpite la toile,
  Et, promenant ses yeux de la vague  l'toile,
        Se dit: Nous serons l demain!

  Puis, quand il a trac sa route sur la dune
  Et de ses compagnons prsag la fortune,
  Voyant dans sa pense un rivage surgir,
  Il descend sur le pont o l'quipage roule,
  Met la main au cordage et lutte avec la houle.
  _Il faut se sparer, pour penser, de la foule,
        Et s'y confondre pour agir._

Commencez-vous  sentir la profondeur et l'tendue de cette me?
Peut-tre est-ce dans les _Recueillements_ (et j'y comprends les
_Posies diverses_) qu'elle apparat le plus en plein.--J'estime,
d'ailleurs, que ce recueil n'est pas mis  son vrai rang. Je ne dis
point que les _Harmonies_ ne forment pas un ensemble plus li, et plus
harmonieux en effet. Mais rien, dans les _Harmonies_ mme, ne dpasse le
_Cantique sur la mort de la duchesse de Broglie_, _Utopie_, la _Cloche
du village_, la _Femme_, la _Marseillaise de la paix_, la _Rponse 
Nmsis_, le _Dsert_, la _Vigne et la Maison_, les vers _ M. de Virieu
aprs la mort d'un ami commun_. Dans cet assemblage de pomes, qui ne
fut ni prmdit ni compos, le gnie du plus spontan des potes
clate plus spontanment que jamais. Au milieu de ses travaux
d'historien, des plus grandes affaires publiques et des soucis privs,
tout  coup, et parfois sous un choc trs lger, remontait de son coeur
la source de posie. Ce sont minemment pices de circonstances, comme
Goethe voulait que fussent toujours les pomes lyriques. Pices
d'humbles circonstances, souvent. Il est curieux, il est touchant de
voir que quelques-uns des plus somptueux morceaux des _Recueillements_
sont adresss  des tres excellents, j'imagine, mais assez obscurs: M.
Wap, M. Guillemardet, M. Bouchard, ou Mlle Antoinette Carr, jeune
ouvrire de Dijon...--Mais, bien que les pices de ce volume aient t,
entre toutes, crites sans labeur, uniquement pour soulager l'me du
pote, et que la disposition d'esprit propre  l'homme de lettres
professionnel et la proccupation du mtier en soient plus absentes
encore que de _Jocelyn_ ou de _la Chute_, jamais, je crois, la forme de
Lamartine n'a t plus drue, plus chaude, plus colore, ni,--certains
passages un peu nonchalants mis  part,--plus savante que dans les
_Recueillements_ (la rime mme s'est enrichie, et l'ancienne fluidit
des images, frquemment, s'est concrte); soit qu'il subt en quelque
mesure, sciemment ou non, l'influence de Victor Hugo; soit plutt qu'il
ft dans l'ge de la maturit pleine et des sensations d'autant plus
fortes qu'on sait que la puissance de sentir dcrotra demain.--Et
d'autre part, bien que nul dessein prconu ne relie entre eux ces
morceaux, tous ensemble se trouvent principalement exprimer les deux
sentiments contrasts de l'arrire-saison des grandes mes: la tristesse
de leur vie individuelle, chaque jour plus isole, et, dans le mme
moment, leur foi dans la Vie; bref, l'ternelle mlancolie et l'ternel
espoir. Les vraies Feuilles d'automne, ce sont les _Recueillements_:
le soleil de l'avenir humain y brille, pour le pote,  travers les
feuillages jaunis de son automne, au bout des sentiers jonchs de ses
illusions et de ses deuils...

L'ternelle mlancolie et l'ternel espoir... Mais pourquoi un critique
imprieux et inventif, dialecticien de la mme faon que d'autres sont
potes, et qui produit des thories comme un rosier porte des roses,
a-t-il dit,--et mme dmontr,--que la posie romantique et la posie
personnelle, c'est tout un; que ce qui distingue, en gros, les
romantiques des parnassiens, c'est que les premiers, monstres de vanit,
se jugeaient si intressants et si particuliers qu'ils ne nous parlaient
que d'eux-mmes et de leurs petites affaires, au lieu que les seconds se
sont appliqus  peindre ce qui leur tait extrieur, et qu'ainsi
l'volution de la posie lyrique en ce sicle, c'est, en somme, le
passage de la posie subjective  la posie objective?--Je crois
pourtant n'avoir presque jamais rencontr, ni dans Chateaubriand, ni
dans Lamartine, Hugo ou Vigny, ni mme dans Musset, rien de personnel
qui ne soit en mme temps gnral; et je le pourrais prouver trs
facilement, si c'tait ici le lieu. Je vois en eux des mes grandes ou
ardentes, mais simples. Aucun d'eux ne me parat, proprement, un
raffin. Mais c'est chez Baudelaire, chez Sully-Prudhomme, chez le
Coppe des premiers recueils, mme chez Leconte de Lisle, que je
trouverais le moi jaloux et amoureux de ses particularits, l'attitude
cherche et entretenue, la croyance et la complaisance de l'artiste en
la raret de ses sentiments et de ses souffrances; bref, l'gotisme de
la posie et,--se trahissant parfois, comme chez Leconte de Lisle, par
la superstition mme de l'objectivit,--la posie subjective. Et cela
encore, si c'tait le lieu, se prouverait avec aisance.--Pour Lamartine,
en tout cas, le reproche de subjectivisme est trange; ou bien, alors,
je ne sais pas quel pote y chapperait. Je ne vois rien qui soit plus
vraiment de tout le monde et  tout le monde,--sauf le degr et sauf la
forme,--que les sentiments exprims par Lamartine dans tous ses livres,
depuis _le Lac_ et _l'Isolement_, qui sont ses premiers chefs-d'oeuvre,
jusqu' _la Vigne et la Maison_, qui est  peu prs son dernier. Son Lac
est bien notre lac  tous, et sa Vigne et sa Maison sont les ntres; et
ntres, encore plus, toutes ses prires (les _Harmonies_) et ntre,
l'expiation de Jocelyn et de Cdar. Si jamais pote fut pareil aux
divins Oiseaux d'Aristophane, qui ne roulaient que des penses
ternelles, c'est bien lui.

Il fut suave et puissant. Puissant surtout, peut-tre. Ne vous en tenez
pas, sur son compte,  l'image de doux archange plaintif qu'ont suggre
jadis  ses contemporains certaines langueurs de ses premires posies.
Chanter comme on respire, cela est exquis; mais soutenir cet exercice
comme il le fit, cela est fort. L'ide mme qu'il avait de la posie, ou
plus exactement, de la place que la production de la posie crite peut
tenir et doit accepter dans une existence normale, est d'un homme qui
sentait bouillonner en lui toutes les nergies et qui prtendait vivre
tout entier. Je ne vois, pour ma part, nulle affectation vaniteuse, mais
l'expression d'une pense rflchie et virile et le franc aveu d'une
nature robuste et superbement quilibre, dans ce passage, souvent
raill, de la _Lettre_ qui sert de prface aux _Recueillements_: Quand
donc l'anne politique a fini..., ma vie de pote recommence pour
quelques jours. Vous savez mieux que personne qu'elle n'a jamais t
qu'un douzime tout au plus de ma vie relle. Le public croit que j'ai
pass trente annes de ma vie  aligner des rimes et  contempler les
toiles; je n'y ai pas employ trente mois, et la posie a t pour moi
ce qu'est la prire, _le plus beau et le plus intense des actes de la
pense_, mais le plus court et celui qui drobe le moins de temps au
travail du jour... Je n'ai fait des vers que comme vous chantez en
marchant, _quand vous tes seul et dbordant de force_, dans les routes
solitaires de vos bois...

Cette impression de puissance, Lamartine la donnait  tous ceux qui
l'ont approch. Dans sa vie rustique, il avait l'allure et le geste d'un
chef de clan, d'un conducteur de tribu, bon et fort. Dans ses amours,
trs nombreuses, il n'avait rien du tout de languissant. Le formidable
travail de sa vieillesse n'tait point d'un anmi. Les imaginations
fminines s'obstinrent assez longtemps  voir en lui une colombe
gmissante. Or, il ressemblait physiquement, vers la fin,  un vieil
aigle, et c'tait la vritable figure de son me.

       *       *       *       *       *

Il fut un des plus fiers exemplaires de notre race; un demi-dieu. Arriv
au bout de cette longue et aventureuse tude, c'est tout ce que je
trouve  dire de lui. Car, de ramasser dans une seule formule les traits
que j'ai nots chemin faisant, c'est  quoi je renonce; soit que
l'effort m'en paraisse trop grand; soit crainte d'altrer ces traits par
l'assemblage mme que j'en essayerais; soit peur de rpter encore des
choses dj dites plusieurs fois.--Et, quant  le situer dans notre
histoire littraire,  dire d'o il sort et ce qui procde de lui, la
difficult que j'y pressens m'avertit que je ferais l une besogne
purement spcieuse et que, si peut-tre tous les grands potes sont 
part, Lamartine est lui-mme  part d'eux tous. Il ne semble point que
son oeuvre marque un moment ncessaire (ou qui soit dmontr tel aprs
coup) dans le dveloppement de notre lyrisme. Elle n'est point un anneau
dans une chane. Car, si je vois bien qu'il y eut d'abord en lui
quelque chose de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand, et qu'un
peu de _la Chute d'un ange_ a pu passer dans la _Lgende des sicles_ et
dans les _Pomes barbares_, je suis plus sr encore que, si Lamartine
procde de quelqu'un, c'est, comme je l'ai dit  satit, des anciens
potes hindous, et qu'aprs Lamartine il n'y eut pas de lamartiniens,
sinon ngligeables ou ridicules. Donc, il domine notre histoire
potique; il ne s'y accroche ou ne s'y embote qu'imparfaitement. Il a
donn  toute la posie lyrique de ce sicle la secousse initiale, mais
de haut. Il se rattache  une tradition beaucoup plus lointaine que
Victor Hugo. Celui-ci, homme de lettres accompli, est comme la
perfection et l'aboutissement du gnie latin. Plus que grco-latin,
l'oriental Lamartine, nullement scribe de cabinet, est proprement un
pote arya. Sa posie est, pour ainsi parler, contemporaine de trente
sicles d'humanit indo-europenne; et les solitaires de l'antique
Gange,

                    fleuve ivre de pavots,
  O les songes sacrs roulent avec les flots,

l'eussent encore mieux comprise que ne firent les salons de la
Restauration. Il est, dans son fonds et dans son trfonds, le pote
religieux; autrement dit le Pote, puisque la posie, reliant le visible
 l'invisible et la fantasmagorie du monde au rve de Dieu, est
religion dans son essence. Il se connaissait bien. J'ai us, dit-il
dans _le Tailleur de Saint-Point_, mes yeux et ma langue  lire, 
crire et _ parler de Dieu dans toutes les fois et dans toutes les
langues_. Et c'est pourquoi,--attendu qu'en outre il fut, avec une
vidence fulgurante, un homme de gnie,--je ne dis pas qu'il soit, (car
on n'est jamais sr de ces choses-l), mais que je le sens ( l'heure
qu'il est) le plus grand des potes.




DE L'INFLUENCE RCENTE

DES LITTRATURES DU NORD


Encore une fois les Saxons et les Germains, et les Gtes et les Thraces,
et les peuples de la neigeuse Thul ont fait la conqute de la Gaule.
vnement considrable, mais non point surprenant.

Un des plus pardonnables de nos dfauts, c'est, comme on sait, une
certaine coquetterie gnreuse d'hospitalit intellectuelle. Ds qu'un
Franais a pu se donner une culture, non plus seulement classique et
nationale, mais europenne, c'est merveille comme il se dtache, du mme
coup, de tout chauvinisme littraire. Les plus srieux se rencontrent
ainsi, en quelque faon, avec les plus frivoles, avec les affranchis du
chauvinisme du linge ou des bottes, avec ceux qui, suivant une
expression dsormais symbolique, se font blanchir  Londres. Il est
clair que Renan, par exemple, qui d'ailleurs connaissait peu la
littrature franaise contemporaine, demeurait possd par la science et
le gnie allemands et mettait un Goethe, ou mme un Herder, au-dessus de
ce qu'il y a de mieux chez nous. Et Taine estimait que nous n'avons rien
de comparable,  Shakspeare d'abord, cela va de soi, mais aussi aux
potes et aux romanciers anglais contemporains.

Car, tandis qu'au XVIe et au XVIIe sicle, c'tait le Midi, l'Espagne,
l'Italie, c'est, depuis bientt deux sicles, le Nord surtout qui nous
attire. Cette attirance a eu, bien entendu, ses sursauts et ses rpits.
Mais notre dernier accs de septentriomanie a t particulirement
violent et prolong. Il dure encore.

Il a commenc, je pense, voil une douzaine d'annes, en haine des
brutalits et des prtentions naturalistes, par le culte, aujourd'hui
peut-tre un peu oubli, de Georges Eliot.  cette poque, MM. Edmond
Schrer et mile Montgut nous dmontrrent  l'envi, dans d'loquentes
et profondes tudes, que Georges Eliot l'emportait de beaucoup sur tous
nos conteurs ralistes. Puis, M. de Vog nous rvla magnifiquement
Tolsto et Dostoewski, et, devant ceux-l encore, nos pauvres
romanciers ne pesrent pas lourd. On adora l'vangile russe, et tout le
monde se mit  tolstoser. En mme temps, le Thtre-Libre joua la
_Puissance des Tnbres_, et je ne sais plus quelle troupe nous donna
_l'Orage_ d'Ostrowski. Enfin Ibsen eut son tour d'apothose. Toutes ses
dernires pices (depuis 1886) ont t traduites. Nous avons vu, au
Thtre-Libre, _les Revenants_ et _le Canard sauvage_; au Vaudeville,
_Hedda Gabler_ et _Maison de Poupe_; au thtre de l'Oeuvre,
_Rosmersholm_, _Un ennemi du peuple_, _Solness le constructeur_,
_Brand_, et le _Petit Eyolf_; au thtre des Escholiers, _la Dame de la
mer_. Ce n'est pas tout: le Thtre-Libre nous a rvl _Une faillite_
du Norvgien Bjoernson, _les Tisserands_ et _l'Assomption d'Hannele
Mattern_, de l'Allemand Grard Hauptmann, et _Mademoiselle Julie_, de
l'Allemand Auguste Strindberg; le Thtre Idaliste, _l'Intruse_, _les
Aveugles_, _Pellas et Mlissande_, du Belge Mterlinck; l'Oeuvre, les
_mes solitaires_, de Hauptmann, les _Cranciers_, de Strindberg,
_Au-dessus des forces humaines_, de Bjoernson. Et certainement j'en
oublie. Vous ne pouvez vous imaginer la fureur et l'intolrance de
l'admiration des jeunes gens et de certaines femmes pour ces produits du
Nord. Oui, on le dirait, ces mes polaires parlent vraiment  nos mes;
elles y entrent trs avant, elles les remuent, par moments, jusqu'au
trfonds.

Et je relis avec mlancolie cette page de M. de Vog, dans la prface
de son _Roman russe_:

Il se cre de nos jours, au-dessus des prfrences de coteries et de
nationalit, un esprit europen, un fond de culture, un fond d'ides et
d'inclinations communs  toutes les socits intelligentes; comme
l'habit partout uniforme, on retrouve cet esprit assez semblable et
docile aux mmes influences,  Londres,  Ptersbourg,  Rome ou 
Berlin... Cet esprit nous chappe; la philosophie et la littrature de
nos rivaux font lentement sa conqute; nous ne le communiquons pas, nous
le suivons  la remorque; avec succs parfois, mais suivre n'est pas
guider... Les ides gnrales qui transforment l'Europe ne sortent plus
de l'me franaise.

C'est peut-tre qu'elles en sont sorties il y a cinquante ans.


I

Il est de mon devoir de vous prvenir que, si je vous parle de Georges
Eliot et de George Sand (comme je vous parlerai tout  l'heure de
quelques autres), c'est sur des lectures forcment un peu lointaines et
sur les images simplifies qui, d'elles-mmes,  la suite de ces
lectures, se sont dposes en moi. Et, si l'on peut combattre ce que
j'en vais dire, remarquez que ce sera encore sur des souvenirs forms de
la mme faon et pareillement distants. Car nous ne pouvons relire
chaque matin une bibliothque. Et il va sans dire aussi que je ne puis
tenir compte des effets particuliers produits par Eliot et Sand sur des
sensibilits particulires. Je considrerai seulement ce qui est au fond
de ces deux romanciers, les ides matresses, les sentiments
dirigeants, et comme le _substratum_ de leurs oeuvres respectives.

Je pense que les romans les plus connus de Georges Eliot, et les plus
caractristiques de sa manire, c'est _Silas Marner_, _Adam Bede_, _le
Moulin sur la Floss_, et _Middlemarch_.

Silas le tisserand est un pauvre homme d'intelligence troite et de
coeur droit. Il appartenait  l'une des nombreuses petites glises
indpendantes de l-bas. Accus faussement de vol, il n'a su que dire:
Dieu me justifiera, et il a attendu. Dieu ne l'a pas justifi: on a
cru Silas coupable et on l'a chass de la communaut. Alors, c'est bien
simple, il ne croit plus en ce Dieu qui l'a trahi; il ne vit plus que
pour amasser. Un jour, on lui drobe son bas de laine. De ce jour,
Silas, insensiblement, redevient bon; il semble qu'en lui volant son
argent on ait dlivr son me. Un devoir inattendu, une petite fille
abandonne qu'il recueille, achve son retour  la vie morale.--Adam
Bede, ouvrier charpentier, aime une jeune paysanne coquette, pas
mchante, mais qui, de faiblesse en faiblesse, en vient  se laisser
sduire par un gentilhomme campagnard et, devenue mre, touffe son
nouveau-n. C'est donc la vieille histoire de Gretchen. Adam pardonne 
la coupable et, dj bon auparavant, il devient excellent par la
douleur.--De mme, _le Moulin sur la Floss_, c'est l'histoire de deux
enfants, Tom et Maggie, l'un d'une honntet un peu dure, l'autre d'une
sensibilit un peu dsordonne, que la ruine complte de leurs parents
surprend au moment de l'adolescence, et que l'preuve de la souffrance
fortifie et rend meilleurs.--Et _Middlemarch_, c'est la vie,
minutieusement conte,--oh! combien minutieusement!--d'une grande me
dans une condition mdiocre, d'une me que l'on sent d'autant plus
grande qu'elle n'a pas eu tout son emploi.

Ce qui frappe dans ces romans, qui sont tous des histoires de
conscience, c'est la constante proccupation morale dont ils sont
marqus  chaque page, et c'est la sympathie cordiale et attentive de
l'auteur pour les formes les plus modestes et les plus ordinaires de la
vie humaine.

Or, ce second caractre tout au moins, pour ne retenir maintenant que
celui-l, se retrouve videmment, et avec une plnitude qui ne laisse
rien  dsirer, dans une partie considrable de l'oeuvre de George Sand.

Je dis videmment. Si cela ne vous apparat pas,  vous, avec la mme
vidence, qu'y puis-je? Oui, j'affirme et je juge, et je prends cela sur
moi, et j'y suis bien oblig. Un jugement, c'est une impression
contrle et claire, chez le mme homme, par des impressions
antcdentes. Et un jugement qui fait autorit, c'est celui qui rsume
et contient les impressions concordantes d'un certain nombre
d'individus. Il est bien vrai que l'impression d'un seul peut, par la
confiance que sa personne inspire ou l'ascendant qu'elle exerce,
commander et entraner la masse des esprits qui ont avec le sien quelque
ressemblance. Mais, il n'y a pas  dire, tout commence par l'impression
qu'un individu reoit d'une oeuvre;--et naturellement, je ne puis vous
donner ici que la mienne.

Donc je poursuis avec une tranquillit modeste. Relisez _la Mare au
Diable_, _la Petite Fadette_, _Franois le Champi_, _le Meunier
d'Angibault_. Il y a sans doute autant de bonhomie robuste et charmante,
autant de got pour la vie simple et les dtails familiers, autant de
complaisance et d'art  nous faire sentir, quelle qu'en soit l'enveloppe
et la condition sociale, combien c'est intressant et digne d'attention,
une me humaine; il y a, je le veux bien, autant de tout cela chez le
Georges d'outre-Manche que chez le George franais; je dis qu'il n'y en
a pas plus, parce que je crois que c'est impossible. Et ma grande
raison, c'est que je le crois.

Mais, comme je vous l'indiquais, Eliot, sans tre oublie chez nous,
n'est pourtant plus, depuis quelques annes, un de nos grands soucis. Et
au surplus, nous la retrouverons. Passons  Ibsen.

Dans _les Revenants_, Mme Alving, dont la vie a t jusque-l une vie de
foi et d'immolation chrtienne, bouleverse par l'atroce injustice de la
destine d'un fils condamn  la maladie et  la folie par les vices de
son pre, secoue subitement le joug de ses anciennes croyances et, du
premier coup, va si loin dans cette indpendance retrouve que,  un
moment, elle n'hsite pas  pousser dans les bras du malade une servante
qu'elle sait tre sa soeur naturelle.

Dans _Maison de poupe_, Norah s'aperoit que son mari ne la comprend
pas et que, par consquent, leur union repose sur un mensonge. Son mari
est un honnte homme, mais d'une honntet littrale et timide. Norah
lui en veut de n'avoir pas pris la responsabilit d'un faux commis par
elle dans une intention charitable, et aussi de l'avoir toujours traite
comme une petite fille, comme une poupe. Et c'est pourquoi elle
abandonne son mari et ses enfants pour s'en aller, toute seule, chercher
la vrit, refaire son ducation intellectuelle et morale.

Dans l'_Ennemi du peuple_, un mdecin de petite ville dcouvre que la
source d'eau minrale dont l'exploitation fait toute la richesse du pays
est empoisonne. Il le dit, car c'est son devoir. Mais aussitt les
autorits constitues et le peuple ameut par elles le traitent en
ennemi public, et il succombe sous ces pharisasmes et ces gosmes
ligus ensemble.

Dans _Rosmersholm_, Rosmer, descendant d'une vieille famille trs
fermement religieuse, a recueilli chez lui une jeune fille libre
penseuse et rvolutionnaire, Rbecca, dont il subit l'influence jusqu'
renier ses anciennes croyances et embrasser, comme on dit, les ides
nouvelles. La liaison, d'ailleurs chaste, de Rosmer et de Rbecca a
pouss  la folie, puis au suicide, la douce Mme Rosmer. Et, ds lors,
le veuf et sa jeune amie sentent entre eux ce cadavre. Rosmer reste
dsempar entre la foi qu'il n'a plus et celle que Rbecca a voulu lui
communiquer. L'aventurire elle-mme est prise de doute et de
dcouragement... Et, enfin, tous deux se noient au mme endroit de la
rivire o leur victime a cherch la mort.

Dans _Hedda Gabler_, Hedda a pous un brave homme banal, qu'elle
mprise. Elle retrouve, momentanment corrig de son ivrognerie et de sa
crapule, une espce de bohme de gnie, Eilert, qui lui a jadis fait la
cour. Elle veut le reprendre, car un de ses rves est de peser sur une
destine humaine. Mais, auparavant, elle veut s'assurer qu'Eilert est
devenu digne d'elle. L'preuve choue pitoyablement. Sur quoi Hedda, ne
pouvant dcidment supporter la disproportion qu'il y a entre sa
destine et son me, se tue d'un coup de revolver.

Dans _la Dame de la mer_, Ellida, marie au docteur Wangel, pour qui
elle a de l'amiti et de l'estime, mais qui est de vingt-cinq ou trente
ans plus g qu'elle, aime un marin, un pilote, un personnage mystrieux
et vague, qui vient de temps en temps la visiter. Elle s'en confesse 
son vieux mari loyalement, Wangel lui dit: Je te rends ta libert; suis
l'tranger, si tu veux. Mais, du moment qu'Ellida est libre, le charme
est rompu. Jamais, dit-elle  son mari je ne te quitterai aprs ce que
tu as fait. Wangel s'tonne: Mais cet idal, cet inconnu qui
t'attirait? Elle rpond: Il ne m'attire ni ne m'effraye plus. J'ai eu
la possibilit de le contempler, la libert d'y pntrer. C'est pourquoi
j'ai pu y renoncer.

Toutefois, dans _le Canard sauvage_, Ibsen nous montre que ce qui est
bon pour l'lite ne l'est pas pour tous. Un rveur, un aptre croit
rendre service  une famille qui vivait tranquillement dans un
dshonneur inconscient, en lui rvlant son ignominie, en essayant
d'veiller en elle la conscience morale: et cela n'aboutit qu'aux plus
tristes et aux plus inutiles catastrophes.--Et, de mme, dans _Solness
le constructeur_, il nous fait voir l'orgueil intellectuel induisant un
homme de gnie  manquer de bont,  faire souffrir tout autour de lui,
et le poussant finalement  une mort ridicule et tragique.

Ainsi,--sauf dans deux ou trois pices o il semble se dfier de ses
rves et les railler,--les drames d'Ibsen sont des crises de conscience,
des histoires de rvolte et d'affranchissement, ou d'essais
d'affranchissement moral.

Ce qu'il prche, ou ce qu'il rve, c'est l'amour de la vrit et la
haine du mensonge. C'est quelquefois la revanche de la conception
paenne de la vie contre la conception chrtienne, de la joie de
vivre, comme il l'appelle, contre la tristesse religieuse. C'est encore
et surtout ce qu'on a appel l'individualisme; c'est la revendication
des droits de la conscience individuelle contre les lois crites, qui
ne prvoient pas les cas particuliers, et contre les conventions
sociales, souvent hypocrites et qui n'attachent de prix qu'aux
apparences. Et c'est aussi, en quelques endroits, le rachat et la
purification par la souffrance. C'est, dans nos relations avec autrui,
la misricorde indpendante, le pardon de certaines fautes que le
pharisasme, lui, ne pardonne pas. C'est, dans le mariage, l'union
parfaite des mes, union qui ne saurait reposer que sur la libert et
l'absolue sincrit des deux poux et sur l'entire connaissance et
intelligence qu'ils ont l'un de l'autre. C'est enfin la conformit de la
vie  l'Idal,--un idal qu'Ibsen ne dfinit gure expressment, o l'on
distingue un peu de naturalisme antique et beaucoup d'vangile, mais
d'un vangile orgueilleux et raisonneur, des vellits de socialisme et,
presque dans le mme temps, la superbe d'un dilettantisme aristocratique
et, sur le tout, une couche de pessimisme. Je ne puis mettre dans cette
affaire plus de prcision qu'Ibsen n'en met lui-mme. Mais c'est sans
doute dans un sentiment gnral de rvolte que se rsolvent les lments
contraires dont son rve semble form. Bref, Ibsen est un grand
rebelle, un homme qui est mcontent du monde et inquiet avec gnie.

Or, tout ce que je viens de dire (je ne parle que des ides, puisque
c'est de ses ides plus encore que de sa forme que l'on fait honneur 
Ibsen), n'est-ce pas prcisment la substance des premiers romans de
George Sand? Et, si je la nomme de nouveau, c'est qu'elle eut un
merveilleux don de rceptivit et qu'elle reflta toutes les ides et
toutes les chimres de son temps. Oui, on nous a dj dit que le mariage
est une institution oppressive, s'il n'est pas l'union de deux volonts
libres et si la femme n'y est pas traite comme un tre moral. Dj on
nous a parl des conflits de la morale religieuse ou civile avec
l'autre, la grande, celle qui n'est pas inscrite sur des Tables; et
dj, chez nous, on a oppos les droits de l'individu  ceux de la
socit; et l'on a cherch le no-christianisme, le vrai, le seul, la
religion en esprit. Nous avons entendu ces choses entre 1830 et 1850, et
je doute que, mme alors, elles fussent toutes parfaitement neuves.

Je n'ai pas relu, je l'avoue, les quatre-vingts volumes de George Sand;
mais je sais ce qu'ils renferment et j'en ai t longtemps imprgn. Je
ne choisis pas; j'ouvre son premier roman, et je lis (page 152):
Indiana opposait aux intrts de la civilisation rigs en principes
les ides droites et les lois simples du bon sens et de l'humanit; ses
objections avaient un caractre de franchise sauvage qui embarrassait
quelquefois Raymon et qui le charmait toujours par son originalit
enfantine... Et sur Ralph: Il avait une croyance, une seule, qui tait
plus forte que les mille croyances de Raymon. Ce n'tait ni l'glise,
ni la monarchie, ni la socit, ni la rputation, ni les lois qui lui
dictaient son sacrifice et son courage, c'tait sa conscience. Dans
l'isolement, il avait appris  se connatre lui-mme, il s'tait fait un
ami de son propre coeur.

Indiana, c'est dj Norah. Elle s'enfuit de chez le colonel Delmare dans
le mme sentiment que Norah de chez Helmer. Ce que Norah va chercher,
Indiana le rencontre; Indiana, pousant Ralph en prsence de la nature
et de Dieu, c'est Norah, aprs sa fuite, trouvant l'poux de son me, le
choisissant dans sa libert.--Et Llia, c'est dj Hedda Gabler. Elle a
un orgueil au moins gal, et le mme sentiment plthorique, si je puis
dire, des droits de l'individu. Elle traite Stenio comme Hedda traite
Eilert Lovborg. Ce significatif roman est plein des plus dlirants cris
d'orgueil intellectuel et moral qu'on ait jamais pousss.--Et _la Dame
de la mer_, c'est _Jacques_, sauf le dnouement. Comme Jacques, Wangel
donne  sa femme la permission de suivre un autre homme. L'une en
profite, et l'autre non, voil toute la diffrence.--Ibsnienne,
Marcelle qui, dans _le Meunier d'Angibault_, renonce  tout, se fait sa
religion, pouse un ouvrier aprs une anne d'preuve. Ibsnien, Trenmor
dans _Llia_. C'est au bagne, o il tait pour un crime de passion, que,
forcment seul avec lui-mme, il a connu la vrit. Le secret de la
destine humaine, sans cet enfer, je ne l'aurais jamais got... Cette
surabondance d'nergie, qui s'allait cramponnant aux dangers et aux
fatigues vulgaires de la vie sociale, s'assouvit enfin quand elle fut
aux prises avec les angoisses de la vie expiatoire...

Et enfin, la nouvelle religion, le christianisme naturel, celui qu'Ibsen
prophtise sans l'expliquer clairement nulle part, ce qu'il appelle le
troisime tat humain, qui sera fond sur la connaissance et sur la
croix (le second tant fond seulement sur la croix et le premier
seulement sur la connaissance), ai-je besoin de vous avertir que vous en
rencontrerez du moins, dans George Sand et ses contemporains, de vastes
et vagues esquisses? Trenmor croit l'avnement d'une religion nouvelle,
sortant des ruines de celle-ci, conservant ce qu'elle a fait
d'immortel... Il croit que cette religion investira tous ses membres de
l'autorit pontificale, c'est--dire du droit d'examen et de
prdication... Etc., etc. Et, l-dessus, lisez _Spiridion_, si vous en
avez le courage.

Que si Henri Ibsen n'tait dj pas tout entier, quant aux ides, dans
George Sand, c'est donc dans le thtre de Dumas fils,--antrieur, ne
l'oubliez pas,  celui de l'crivain norvgien,--que nous achverions de
le retrouver.

La protestation du droit individuel contre la loi, et de la morale du
coeur contre la morale du code ou des convenances mondaines, mais c'est
l'me mme de la plupart des drames de M. Dumas! Seulement, tandis que
les rvolts d'Ibsen se soulvent contre la loi et la socit en
gnral, les insurrections de M. Dumas visent presque toujours un
article dtermin du code civil ou des prjugs sociaux. Et je ne vois
pas que cette prcision soit ncessairement une infriorit.

_La Dame aux camlias_ nous montre l'amour libre s'absolvant  force de
sincrit, de profondeur et de souffrance.--_Le Fils naturel_,
_l'Affaire Clmenceau_ protestent contre la situation faite par le code
aux enfants naturels.--_Les Ides de Madame Aubray_ et _Denise_, ces
deux pices d'esprit vraiment vanglique, nous veulent persuader que,
dans de certaines conditions, un honnte homme peut et doit, en dpit de
prtendues convenances, pouser une fille sduite, et sduite par un
autre que lui.--Dans _la Femme de Claude_, un homme, aprs avoir pri
Dieu, se met avec srnit au-dessus des codes humains, et substitue son
tonnerre  celui de Dieu mme, dans la lutte engage par la conscience
contre les deux grandes puissances mauvaises qui perdent le monde
moderne: la luxure et l'argent, ou, plus expressment, la spculation
financire.--L'_Ami des femmes_, _la Princesse Georges_, _l'trangre_,
_Francillon_ reposent sur la mme conception du mariage que _la Dame de
la mer_ ou _Maison de poupe_.--Et si vous voulez des orgueilleuses, des
insurges dmoniaques, Mme de Terremonde, et mistress Clarkson, et
Csarine ne le cdent point, ce me semble,  Hedda Gabler.--Bref, le
thtre de Dumas, comme celui d'Ibsen, est plein de consciences ou qui
cherchent une rgle, ou qui, ayant trouv la rgle intrieure,
l'opposent  la rgle crite, ou enfin qui secouent toutes les rgles,
crites ou non.

Que dis-je! Les traits mme purement septentrionaux ne sont pas absents
des drames de notre compatriote. Vous vous rappelez, car les gens
frivoles s'en sont assez moqus, que, dans _Denise_ et ailleurs, M.
Dumas exige que l'homme arrive au mariage aussi intact qu'il souhaite
ordinairement sa fiance. Et cette galit des sexes au regard de ce
devoir spcial est justement le sujet d'une des comdies de Bjoernson:
_le Gant_. Seulement, chez l'crivain polaire, c'est une jeune fille qui
soutient publiquement cette thse, devant sa famille, devant des hommes.
Et tout de mme c'est bizarre, et l'on peut estimer que l'me de cette
courageuse vierge manque un peu de duvet...

Venons aux romanciers russes  Dostoewski,  Tolsto. M. de Vog nous
dit que deux traits les distinguent de nos ralistes  nous:

1 L'me flottante des Russes drive  travers toutes les philosophies
et toutes les erreurs; elle fait une station dans le nihilisme et le
pessimisme: un lecteur superficiel pourrait parfois confondre Tolsto et
Flaubert. Mais ce nihilisme n'est jamais accept sans rvolte; cette me
n'est jamais impnitente; on l'entend gmir et chercher: elle se
reprend finalement et se sauve par la charit; charit plus ou moins
active chez Tourguenief et Tolsto, affine chez Dostoewsky jusqu'
devenir une passion douloureuse.

2 Avec la sympathie, le trait distinctif de ces ralistes est
l'intelligence des dessous, de l'entour de la vie. Ils serrent l'tude
du rel de plus prs qu'on ne l'a jamais fait; ils y paraissent
confins; et nanmoins ils mditent sur l'invisible; par del les choses
connues qu'ils dcrivent exactement, ils accordent une secrte attention
aux choses inconnues qu'ils souponnent. Leurs personnages sont inquiets
du mystre universel, et, si fort engags qu'on les croie dans le drame
du moment, ils prtent une oreille au murmure des ides abstraites:
elles peuplent l'atmosphre profonde o respirent les cratures de
Tourguenief, de Tolsto, de Dostoewsky.

Voyons d'abord la piti, la bont russes. Deux pisodes, trs connus,
souvent cits, nous en fournissent, je crois, les deux expressions
culminantes.

C'est, dans _Crime et Chtiment_, la rencontre de Sonia, la fille
publique, et de Raskolnikof, l'assassin. Sonia fait son mtier pour
nourrir ses parents. Elle porte son ignominie et comme une croix et
comme un saint-sacrement, car cette ignominie mme est son mystrieux
rachat. Raskolnikof est le seul homme qui ne l'ait pas traite avec
mpris: elle le voit tortur par un secret; elle essaie de le lui
arracher... L'aveu s'chappe: la pauvre fille, un moment atterre, se
remet vite; elle sait le remde: Il faut souffrir, souffrir ensemble...
prier, expier... Allons au bagne! Et, un peu aprs, Raskolnikof tombe
aux pieds de Sonia et lui dit: Ce n'est pas devant toi que je
m'incline: je me prosterne devant toute la souffrance de l'humanit.

L'autre pisode souverainement caractristique, c'est, dans la _Guerre
et la Paix_, la rencontre de Pierre Bzouchof et du paysan Platon
Karatief, tous deux prisonniers des Franais. Bzouchof, dit M. de
Vog, est un raffin, Karatief une me obscure,  peine pensante. Cet
homme endure tous les maux avec l'humble rsignation de la bte de
somme; il regarde le comte Pierre avec un bon sourire innocent; il lui
adresse des paroles naves, des proverbes populaires au sens vague,
empreints de rsignation, de fraternit, de fatalisme surtout. Un soir
qu'il ne peut plus avancer, les serre-file le fusillent sous un pin,
dans la neige, et l'homme reoit la mort avec indiffrence, comme un
chien malade; disons le mot, comme une brute. De cette rencontre date
une rvolution morale dans l'me de Pierre Bzouchof: le noble, le
civilis, le savant, se met  l'cole de cette crature primitive; il a
trouv enfin son idal de vie, son explication rationnelle du monde dans
ce simple d'esprit. Il garde le souvenir et le nom de Karatief comme un
talisman; depuis lors il lui suffit de penser  l'humble moujick pour se
sentir apais, heureux, dispos  tout comprendre et  tout aimer dans
la cration. L'volution intellectuelle de notre philosophe est acheve;
il est parvenu  l'avatar suprme, l'indiffrence mystique.

Rien ne m'tonne plus que l'tonnement de ceux qui ont cru dcouvrir,
dans ces pages, la charit, la piti, le respect de la bont et de la
beaut morales offusques par d'humbles et sordides apparences. Ai-je
besoin de faire remarquer que Victor Hugo et les romantiques n'avaient
point attendu Dostoewsky ni Tolsto pour nous montrer des prostitues
qui sont des saintes, ou des mendiants et des misrables qui possdent
le secret de la sagesse et de la charit parfaite? Tout le caractre de
Sonia consiste dans une antithse romantique.  vrai dire, il est
extraordinairement difficile de concevoir sa saintet si l'on se
reprsente avec quelque prcision le mtier qu'elle fait. Il faut
d'abord admettre que, dans le cours de ses immolations quotidiennes,
Sonia n'prouve jamais le plus petit plaisir. Car, si la victime
s'amuse, nous nous mfions. Son infamie cesse tout  fait d'tre sublime
si elle cesse un instant d'tre douloureuse. Il y a plus: le haut
sentiment religieux dont elle parat anime rend  peu prs
incomprhensible le genre de sacrifice auquel elle a consenti. tant
donn sa foi en Dieu et l'ide qu'elle se fait de cette vie transitoire,
elle ne devait, elle ne pouvait que se laisser mourir avec ses parents.
Au moins la Fantine des _Misrables_ n'est qu'une pauvre bonne catin
qui n'a jamais rflchi ni sur Dieu ni sur le mystre de la rdemption
par la souffrance. Le personnage de Sonia ne serait-il que la fantaisie
d'une imagination dclamatoire? Et quant  Platon Karatief, si son grand
mrite est d'tre bon et rsign tout en restant trs simple d'esprit,
nous avons encore mieux que ce moujick, puisque nous avons l'me du
_Crapaud_ de la _Lgende des sicles_:

  Bont de l'idiot! Diamant du charbon!

S'il est vrai que la littrature septentrionale de ces derniers temps
reproduise  la fois l'idalisme sentimental et inquiet de nos
romantiques et le ralisme minutieux et impassible, d'intention ou
d'apparence, qui date de l'anne 1855, tout ce qu'on peut dire, c'est
donc que ces crivains du Nord nous offrent intimement ml ce qui fut,
chez nous, successif et spar (ou  peu prs) et qu'ainsi ils abordent
la peinture des hommes et des choses avec une me et un esprit entiers,
non mutils, non resserrs dans un point de vue ou restreints  une
attitude. Mais, au surplus, est-il certain que nos ralistes et nos
naturalistes manquent de sympathie autant qu'on l'a prtendu? qu'ils se
tiennent si orgueilleusement au-dessus de ce qu'ils racontent o
dcrivent? qu'ils le ddaignent et le jugent toujours ridicule ou vil?
En quoi l'objectivit des peintures,  laquelle ils tendent loyalement
et non sans effort, implique-t-elle l'insensibilit, le ddain ou
l'ironie du peintre?

Je laisse M. Zola, et son furieux et brutal pessimisme, si loign de
l'indiffrence; et la petite Lalie de l'_Assommoir_, l'enfant-martyre,
plus souffrante, et aussi douce, et aussi illettre que Platon Karatief;
moins religieuse, je le sais; mais pourquoi serait-elle en cela moins
mouvante ou moins sublime, si sa bont n'en est que plus surprenante
encore et plus mystrieuse? Je laisse M. Alphonse Daudet, si pntr de
tendresse. Je laisse les maladifs Goncourt, chez qui la sensation
littraire semble dj, elle-mme, une souffrance, et qui, ne
fussent-ils pas torturs comme hommes, le seraient dj comme artistes;
je n'allguerai pas le calvaire de leur Germinie,  la fois hroque et
infme, qui, parmi les hontes et la folie de son corps, garde un si
grand coeur et, dans ses tnbres, pour parler comme Tolsto, la pure
flamme d'un absolu dvouement. Et je ne rappellerai pas que cette
formule: la religion de la souffrance humaine, est probablement de
leur invention.

Mais je prends celui de nos romanciers qui a la rputation la mieux
tablie d'impassibilit et de ddain: Gustave Flaubert. J'ai toujours
admir qu'on refust  Flaubert le don de sympathie, parce qu'il
n'exprime point effrontment la sienne, et qu'on ft de ce don, une des
caractristiques, par exemple, de l'Anglaise Georges Eliot. Jamais la
haute quit de Flaubert ne se ft permis les lourdes railleries dont
Eliot accable, avec une insupportable abondance, les petites gens du
_Moulin sur la Floss_. Et les humbles qu'elle aime, je sens trop qu'elle
condescend  les aimer; qu'elle est  leur gard dans la disposition
d'me artificiellement chrtienne d'une protestante philosophe et
claire, en visite chez des infrieurs. Au moins, chez Flaubert, il n'y
a pas trace de cette affreuse condescendance.

Qu'il mprise les petits bourgeois d'Yonville, cela est possible, mais
cela ne ressort pas ncessairement de ses peintures, et nous n'en avons
jamais le tmoignage direct. Il n'a point de bienveillance
philanthropique et confessionnelle, mais n'a point de haine non plus
pour sa bande d'imbciles. Aprs l'avoir lu, on a l'impression qu'on
dnerait volontiers,  quelque grasse table normande, avec le pre
Rouault, Charles Bovary, la mre Lefranois, l'abb Bournisieu, qui
ferait au dessert des calembours opaques, mme avec le pharmacien
Homais. Plus srement que chez Eliot (car ici nul talage de cordialit
ne me met en dfiance), je devine chez Flaubert une espce d'affection
spculative pour ces tres qui reprsentent tout le monde, qui sont 
peine responsables, qui, avec beaucoup d'gosme, ont quelque bont, qui
travaillent et qui peinent comme nous...

Les soixante dernires pages de _Madame Bovary_ sont si trangement
douloureuses que j'ose  peine les relire. Est-ce que vous ne sentez
pas que Flaubert aime la pauvre Emma? Vicieuse et sotte, mais si nave
au fond, et si malheureuse! Oh! les retours dans la diligence! Oh! la
chanson grivoise de l'aveugle qui couvre les prires des morts! Qui donc
a dit que ce livre tait sans entrailles? Lisez la lettre du pre
Rouault. Lisez la peinture de la vieille domestique rcompense au
Comice agricole. Page si belle; vision si profonde de misre et de
bont, si rvlatrice du lien qui unit la bont et la souffrance, et
encore de cette vrit troublante et contradictoire, que la socit est
fonde sur l'injustice et que l'injustice est la condition de la vertu
qui permet au monde de durer,--que M. Brunetire, au temps o il gotait
peu Flaubert, n'a pu se tenir de citer comme un chef-d'oeuvre cette page
extraordinaire. L'me de Flaubert n'est-elle point,  l'gard de la
bouvire lisabeth Leroux, sensiblement dans la mme position morale que
l'me de Tolsto vis--vis du moujick Platon Karatief? Non, non,
l'ironie, ou la crainte pudique des motions dont on s'honore trop
facilement n'excluent point la compassion. Une immense compassion, celle
qui vient de la science de la vie, se dgage silencieusement du roman de
Flaubert, et la rsignation au monde comme il est. Charles Bovary, aprs
la mort d'Emma et ses tristes dcouvertes, dit exactement ce que dirait
 sa place le moujick de Tolsto: C'est la faute de la fatalit. Le
moujick mlerait peut-tre  cela l'ide et le nom de Dieu. Mais nous
reviendrons l-dessus.

Est-ce que vous ne comprenez pas que Flaubert aime la servante Flicit
d'_Un coeur simple_? Est-ce que vous ne comprenez pas qu'il aime
l'admirable Dussardier de l'_ducation sentimentale_, et tait-il
ncessaire qu'il vous en informt? Si l'indiffrence mystique o l'on
nous dit que Bzouchof et Tolsto lui-mme (pour un temps) finissent par
se rfugier, prsuppose la douleur et la compassion, l'ataraxie
philosophique o aspire Flaubert les implique tout justement au mme
titre. Quoi de plus triste dans leur srnit que les maximes d'un
Marc-Aurle affirmant sa soumission aux lois inluctables de la nature?
Ah! la grande piti qu'il peut y avoir, par tout ce qu'il sous-entend,
dans le renoncement  l'expression des pitis particulires!

Quant  l'autre caractre distinctif des romans russes: l'intelligence
des dessous, de l'entour de la vie... l'inquitude du mystre
universel, pensez-vous que cela suffise davantage  les diffrencier
des ntres?

Les dessous de la vie, qu'est-ce que cela? S'agit-il des puissances
obscures et fatales de la chair et du sang, instincts, complexion
physiologique, hrdit, qui nous gouvernent  notre insu? Mais cela,
c'est presque la moiti de Balzac, et c'est presque le tout de M. mile
Zola.--Et l'entour de la vie? S'agit-il de l'influence des milieux?
Qui l'a mieux connue et exprime que l'auteur de _la Comdie humaine_
ou que l'auteur de _Madame Bovary_ et de _l'ducation sentimentale_? Ici
encore relisez _Madame Bovary_: vous verrez que tous les actes, toutes
les dmarches, toutes les rveries mme d'Emma sont expliqus, d'abord
par sa nature, puis par quelque excitation du dehors, une rencontre, un
objet qu'elle voit, un mot qu'elle entend. Souvent, le dernier petit
poids qui emporte la balance n'a l'air de rien: ce rien est tout, venant
aprs le reste...

Ou bien, quand on accorde  ces trangers le privilge de savoir rendre
seuls l'entour de la vie, veut-on dire que, tandis que le romancier
franais choisit, spare un personnage, un fait, du chaos des tres et
des choses, afin d'tudier isolment l'objet de son choix, le Russe,
domin par le sentiment de la dpendance universelle, ne se dcide pas 
trancher les mille liens qui rattachent un homme, une action, une
pense, au train total du monde, et n'oublie jamais que tout est
conditionn partout? Oui, je connais et j'admire la richesse
surabondante, et presque gale  celle de la vie mme, de cet
embroussaill roman: _la Guerre et la Paix_. Mais n'avons-nous donc
point chez nous de ces romans conformes  la complexit des choses, o
l'entre-croisement des faits moraux ou matriels correspond  celui de
la ralit et qui contiennent en quelque faon toute la vie? Ce sera, si
vous y faites attention, _les Misrables_, et ce sera, peut-tre plus
encore, _l'ducation sentimentale_. Je le dis aprs rflexion et avec
scurit.

Ni les personnages distincts et fortement caractriss n'y sont moins
nombreux ou d'mes et de conditions moins varies que dans _la Guerre et
la Paix_, ni leur grouillement moins anim; ni les incidents, tour 
tour rares et communs, n'y sont moins divers et moins pars. Frdric et
Deslauriers ne sont pas des individus moins largement reprsentatifs que
Volkonsky et Bzouchof, et ils ne sont pas moins compltement au milieu
des choses. Et c'est bien, ici et l, un moment historique qui nous est
peint dans sa totalit: ici, la socit russe durant les grandes guerres
napoloniennes, de 1805  1815; l, la socit franaise de 1845  1851.
Et je doute mme que, en dpit de leur grandeur extrieure, les
vnements publics,--mls aux comdies et aux drames privs,--que nous
raconte Tolsto, dpassent en intrt et en importance ceux dont
Flaubert nous offre le vaste et minutieux tableau. Car, non seulement
_l'ducation sentimentale_ est l'histoire de deux jeunes gens, trs
particuliers comme individus et trs gnraux comme types, puisqu'ils
reprsentent, l'un, le jeune homme romantique, et l'autre, le jeune
homme positiviste, et cela juste  l'heure o la priode du positivisme
va succder chez nous  celle du romantisme; et non seulement cette
histoire se combine avec une tude des ides et des moeurs dans les
dernires annes du rgne de Louis-Philippe: _l'ducation sentimentale_
est quelque chose de plus: l'histoire pittoresque et morale, sociale et
politique, de la Rvolution de 1848; elle nous dit, et avec profondeur,
les barricades et les clubs, la rue et les salons, et elle nous montre
cette chose extraordinaire: la confrontation effare des bourgeois avec
la Rvolution, cette Rvolution que leurs pres ont faite soixante ans
auparavant, mais qu'ils croient termine, puisqu'elle les a enrichis,
qu'ils s'indignent de voir recommencer ou plutt qu'ils ne reconnaissent
plus quand c'est eux  leur tour qu'elle menace, et qu'ils renient alors
avec pouvante et colre. Voil peut-tre une aventure aussi
considrable que la campagne de Russie. Mais, au surplus, je n'ai voulu
que vous suggrer cette ide, que _la Guerre et la Paix_ et _l'ducation
sentimentale_ taient, au fond, deux oeuvres de mme espce et de
composition analogue.

Et, enfin, qu'est-ce que cette inquitude du mystre universel, dont
on veut faire exclusivement honneur aux romanciers slaves? Ce mystre,
ce n'est sans doute, ce ne peut tre que celui de notre destine, de
notre me, de Dieu, de l'origine et du but de l'univers. Mais qui ne
sait que presque tous nos crivains, de 1825  1850, ont fait
spcialement profession d'en tre inquiets? De cette inquitude, Hugo
est plein, il en dborde. (Et si j'allgue tour  tour nos romantiques
et nos ralistes, c'est que leur influence se fait sentir
concurremment,--si toutefois c'est elle,--chez les derniers crivains
septentrionaux.)

Dira-t-on qu'il s'agit moins d'une inquitude philosophique que du
sentiment de l'inconnu formidable qui nous entoure, sentiment qui peut
tre lui-mme provoqu par une sensation accidentelle?... Oui, j'entends
bien, il y a des moments o ce seul fait, que l'on est au monde, et que
le monde existe, apparat comme tout  fait incomprhensible, nous
emplit d'une indicible stupeur. Mais, d'abord, cet tonnement de vivre,
cette sorte d' horreur sacre ne comporte, par sa nature mme, qu'une
expression assez courte, ou qui ne s'allonge qu'en se rptant. Et,
d'autre part, nous avions assurment prouv cet obscur frisson avant
d'avoir ouvert un livre russe ou norvgien. Le silence ternel de ces
espaces infinis m'effraie, est une phrase qui ne date pas d'hier.--Un
des passages de Tolsto o l'inquitude du mystre est le mieux
traduite, c'est apparemment quand le prince Andr Volkonsky, bless 
Austerlitz, est tendu sur le champ de bataille et regarde le ciel, ce
ciel lointain, lev, ternel. Il songe: Si je pouvais dire
maintenant:--Seigneur, ayez piti de moi! Mais  qui le dirais-je? Ou
une force indfinie, inaccessible,  qui je ne puis m'adresser, que je
ne puis mme exprimer par des mots, le grand tout ou le grand rien,--ou
bien Dieu qui est cousu l, dans cette amulette que m'a donne Marie?...
Rien, il n'y a rien de certain, except le nant de tout ce que je
conois et la majest de quelque chose d'auguste que je ne conois
pas... Oui, cela est beau, mais d'une beaut qui nous tait dj, si je
ne m'abuse, on ne peut plus connue et familire.

L'inquitude du mystre, mais elle est jusque dans la petite me
sensuelle et triste d'Emma Bovary. L'inquitude du mystre, elle est
dans l'me simple et lourde de Charles Bovary quand il dit: C'est la
faute de la fatalit.--Et, si ce n'est l'inquitude du mystre, c'est
donc la rsignation  ne pas le comprendre,--en somme, un sentiment
conscutif  cette inquitude, et non moins humain, et non moins
navrant,--qui pntre la dernire conversation,  petites phrases brves
et mornes, de Frdric et de Deslauriers, quand ils se rappellent leur
vie, et comment ils l'ont manque, et que cela leur est presque
indiffrent parce qu'ils la mesurent, sans le dire,  quelque chose
qu'ils ne sauraient nommer; et quand, s'tant remmor une anecdote
honteuse et nave de leur enfance, ils disent tranquillement et
dsesprment: C'est peut-tre ce que nous avons eu de meilleur; de
meilleur, puisqu'ils n'ont eu que le rve, et que ce rve tait le
premier. Souvenir si mlancolique, qu'il cesse d'tre impur; jugement si
gros, dans sa bassesse voulue, de considrants inexprims, qu'on n'en
sent plus le cynisme, mais seulement l'affreuse tristesse...

L'inquitude du mystre, enfin, cela parat immense, et cela est peu de
chose, ou plutt cela est toujours la mme chose. Elle se dgage,--soit
directement, soit sous la forme du nihilisme, o si facilement elle se
rsout,--de toute oeuvre qui nous prsente, de la ralit, une image un
peu pousse et qui ne s'en tient point aux superficies. L'inquitude du
mystre, il n'est pas un crivain digne de ce nom qui ne l'ait connue.
Que dis-je? Croyez-vous que les imbciles mme l'ignorent? Bouvard et
Pcuchet, ces deux bonshommes que Flaubert chrissait quoique ridicules,
et dont il a prtendu faire des sortes de don Quichottes de la
demi-science, mais ils ne font que a, tre inquiets du mystre
universel!


II

Si donc tout ce que nous admirons chez les rcents crivains du Nord
tait dj chez nous, comment se fait-il que, retrouv chez eux, cela
ait paru,  beaucoup d'entre nous, si original et si nouveau? Est-ce
parce que ces crivains sont de plus grands artistes que les ntres?
Est-ce parce que leur forme est suprieure  celle de nos potes et de
nos romanciers?

J'estime que la question est insoluble. Celui-l seul pourrait dcerner
le prix de la forme, qui possderait toutes les langues de l'Europe
aussi  fond que nous possdons la ntre, c'est--dire de manire 
percevoir, dans ses moindres nuances, ce qui constitue le style de
chaque crivain. Cela, je pense, n'arrive gure. Je vois que les plus
savants hommes, les plus accomplis polyglottes trangers, ne parviennent
jamais  sentir comme nous la phrase d'un Flaubert ou d'un Renan. Cette
incapacit apparat lorsqu'ils s'avisent de classer nos crivains: ils
mettent ensemble les grands et les mdiocres. De mme le style des
crivains trangers doit toujours nous chapper en grande partie. Je
suis tent de croire qu'on peut savoir trs bien plusieurs langues, mais
qu'on n'en sait profondment qu'une. L'espce de volupt que nous cause
la forme chez nos grands artistes, il est certain que ni Eliot, ni
Tolsto, ni Ibsen, ne nous la procureront jamais.

Je sais bien que nous les avons lus surtout dans des traductions. Mais
alors on me dira que leur supriorit n'en est donc que plus grande, si
elle a pu clater  certains yeux, mme sans le secours du style.  quoi
il est ais de rpondre que ce que ces auteurs perdent d'un ct  tre
traduits, ils le regagnent d'un autre, et avec usure. J'ai tch
d'expliquer cela la premire fois que j'ai abord le thtre d'Ibsen.

Parfois, disais-je, chez les crivains de mon pays, mme chez les
meilleurs,--et surtout chez les romantiques,--je discerne et je sens
quelque phrasologie, une rhtorique invente ou apprise, des artifices
systmatiques de langage; et il arrive que cela me fatigue un peu. Or
il doit y avoir,  coup sr, quelque chose de semblable chez les
trangers. Mais prcisment cela n'est pas transposable dans une autre
langue, cela ne nous est pas rvl par la traduction. Ou plutt, leur
rhtorique  eux, s'ils en ont une, a chance de nous paratre
savoureuse. L o ils sont peut-tre mdiocres ou mauvais, ils ne me
semblent que bizarres, et c'est peut-tre  ces endroits-l que je me
crois le plus tenu de les goter, pour ne pas avoir l'air d'un homme
totalement dpourvu du sens de l'exotisme. Et enfin, s'ils m'ennuient,
je puis croire que c'est ma faute.

D'autre part, quand ils sont excellents et quand ils m'meuvent, ils
m'meuvent vraiment tout entier, car alors je suis bien sr que c'est
uniquement par la force de leur pense, la justesse de leurs peintures
et la sincrit de leur motion qu'ils agissent sur moi. Il est vident
que, dans ces moments-l, le fond chez eux ne se distingue plus de la
forme: je sens, mme dans la traduction, que tous les mots sont
ncessaires, qu'on ne pouvait en employer d'autres. Et, de rencontrer
chez eux des choses qui sont belles exactement de la mme manire que
les belles choses de chez nous, j'prouve un plaisir que double la
surprise et qu'attendrit la reconnaissance.

Et ainsi, soit dans les instants o leur rhtorique et leur banalit
possible m'chappent, soit dans ceux o ils se passent de toute
rhtorique, j'ai constamment l'impression de quelque chose de franc, de
naf, d'honnte, de spontan, d'intressant mme dans les gaucheries,
les lenteurs ou les obscurits. Sous cette forme neutre, cette espce de
cote mal taille qu'est une traduction, sous ces mots franais
recouvrant un gnie qui ne l'est pas, de vieilles vrits ou des
observations connues me font l'effet de nouveauts singulires. J'y veux
trouver et j'y trouve une saveur, une couleur, un parfum...

Et cela, certes, je ne l'invente pas toujours. Ce qui nous plat, au
bout du compte, dans les oeuvres septentrionales, c'est l'_accent_,
l'accent nouveau, particulier, d'ides, de sentiments, d'imaginations
qui ne nous taient point inconnus.

La Norvge a des hivers interminables, presque sans jours, coups par
des ts clatants et violents, presque sans nuits. Condition
merveilleuse, soit pour mener lentement et patiemment ses visions
intrieures, soit pour sentir avec emportement. Londres, prs de qui
Paris n'est qu'une jolie petite ville, est la capitale de la volont et
de l'effort; et je crois aussi que c'est une excellente atmosphre pour
la rflexion qu'un brouillard anglais. Je n'ai point vu la steppe: pour
l'imaginer, je multiplie l'tendue et la mlancolie des bruyres, des
tangs et des bois de Sologne, l'hiver. Puis il y a le pass russe, le
pass anglais, le pass norvgien, les traditions, les moeurs publiques
et prives, la religion, et la marque de tout cela imprime aux
cerveaux norvgiens, anglais et russes. Bref, les crivains du Nord, et
c'est l leur charme, nous renvoient, si vous voulez, la substance de
notre propre littrature d'il y a quarante ou cinquante ans, modifie,
renouvele, enrichie de son passage dans des esprits notablement
diffrents du ntre. En repensant nos penses, ils nous les dcouvrent.

Ils ont, semble-t-il, moins d'art que nous, une moindre science de la
composition. Des oeuvres comme _Middlemarch_ sont dcourageantes par
leur prolixit. Il faut huit jours,  ne faire que cela, pour lire _la
Guerre et la Paix_. De telles dimensions ont, en soi, quelque chose
d'anti-artistique. Il est  peu prs impossible d'embrasser de pareils
ensembles, de tenir  la fois prsentes  sa mmoire toutes les parties
qui devraient conspirer la beaut de l'oeuvre et, par consquent, de
connatre au juste et d'apprcier cette beaut. Les dtails superflus et
vraiment insignifiants pullulent. Je ne suis d'ailleurs nullement
persuad que ces crivains aient plus d'motion que les ntres; et ils
n'ont assurment pas plus d'ides gnrales. Mais ils ont, plus que
nous, le got et l'habitude de la vie intrieure, et ils sont, plus que
nous, religieux.

Plus patients,--non point peut-tre plus pntrants, mais d'une plus
grande endurance, si je puis dire, dans la mditation ou
l'observation,--plus capables de se passer eux-mmes de divertissement,
ils s'adressent  des lecteurs qui ont moins besoin que nous d'tre
amuss. Les longues et grises conversations d'Ibsen, ses infatigables
accumulations de dtails familiers, d'abord nous accablent, mais peu 
peu nous enveloppent. Cela finit par former, autour de chacun de ses
drames, une atmosphre qui lui est propre, et dont l'air de vrit des
personnages est augment. Nous les voyons vivre d'une vie lente et
profonde. Ils sont trs srieux. Ils offrent cette particularit, que
les incidents de leur vie les remuent jusqu'au fond de l'me et nous
rvlent ce fond; que leurs drames de foyer se tournent tous en drames
de conscience, o toute leur vie spirituelle est intresse. L, une
femme qui s'aperoit que son mari ne la comprend pas ou que son fils est
atteint d'une maladie incurable se demande instantanment si Martin
Luther n'a pas t trop timide, si c'est le paganisme ou le
christianisme qui a raison, et si toutes nos lois ne reposent pas sur
l'hypocrisie et le mensonge. Peut-tre l'auteur oublie-t-il trop que ces
questions, passionnantes quand on les voit dbattre par un grand
philosophe ou par un grand pote, ne peuvent recevoir, d'une petite
bourgeoise ou d'un honnte clergyman qu'une solution mdiocre; et
peut-tre nous surfait-il l'inquitude mtaphysique de l'humanit
moyenne et son aptitude  philosopher. Toutefois, comme c'est, en
ralit, sa propre pense qu'il nous traduit, on y peut prendre un vif
intrt.

Une des ides qui dominent les romans de Georges Eliot, c'est l'ide de
la responsabilit, entendue avec la plus pntrante rigueur; l'ide
qu'il n'y a pas d'action indiffrente ou inoffensive, pas une qui n'ait
des suites et des retentissements  l'infini, soit en dehors de nous,
soit en nous, et qu'ainsi l'on est toujours plus responsable, ou
responsable de plus de choses, qu'on ne croit. La consquence, c'est une
surveillance morale de tous les instants exerce par les personnages sur
eux-mmes, ou par l'auteur sur ses personnages. La plupart ont la notion
du pch, une vie intrieure au moins aussi dveloppe que leur vie de
relations sociales. Ils font de frquents examens de conscience; ils se
repentent, ils deviennent meilleurs. Il est clair que tout cela est plus
rare dans nos romans, sans doute parce que c'est plus rare aussi dans
nos moeurs. J'ai remarqu que les hros de George Sand ne se repentent
presque jamais. Si Mauprat progresse dans le bien, c'est en vertu de son
amour pour Edme, non par la recherche de ses pchs. D'autres
accueillent la leon des vnements, s'amliorent par l'exprience. Les
personnages suprieurs, chez Sand et Hugo, songent plus au bonheur de
l'humanit qu' leur propre perfectionnement moral. Ce sont gens
presss, qui commencent par la fin, j'y consens. Leur vangile est
toujours un peu l'vangile de la Rvolution.

Les humbles et les misrables sympathiques des romans
septentrionaux gardent tous des restes au moins et des habitudes de foi
confessionnelle; et l'on sent que l'auteur leur sait gr d'tre, au
fond, bien pensants. Les misrables et les humbles de nos romans sont
gnralement moins religieux; ils n'ont souvent, comme l'hroque
Dussardier, d'autre religion que le culte ingnument philosophique de la
justice absolue. Je me refuse d'ailleurs  admettre qu'ils soient
ncessairement, par l, moins mouvants ou d'une moins riche substance
humaine.

Enfin, il y a, dans les romans de Tolsto, les commencements et les
approches d'une sorte de mysticisme dont ses derniers ouvrages nous ont
montr l'achvement, dont nous n'avons peut-tre pas chez nous
l'quivalent exact, et qu'on pourrait appeler le nihilisme vanglique.
Dfinition contradictoire d'un tat d'esprit form, en effet, de
contradictions. Dj, dans ses romans, je ne sais par quel paradoxe,
tandis que sa vision des choses impliquait le plus radical pessimisme
(et d'autres fois un fatalisme asiatique), ses apprciations des actes
impliquaient la foi chrtienne. Nous connaissons maintenant
l'aboutissement de sa pense. Le retour  l'ignorance,  la simplicit
d'esprit et  la vie agricole; pas de lois, pas de juges, pas d'arme,
la non-rsistance aux mchants devant procurer, parat-il, la
disparition des mchants; en somme, le renoncement entier, voil sa
morale. Mais  cette morale quel appui? Rien; nul dogme, pas mme celui
d'une vie et d'une sanction d'outre-tombe. Bref, la morale vanglique
pousse  ses plus extrmes consquences, et en mme temps vide de la
mtaphysique qu'elle suppose. Le devoir d'tre bon jusqu' l'immolation
de soi; mais aucun support de ce devoir, sinon que nous mourrons tous
(vrit qui prterait tout aussi bien  une conclusion goste et
picurienne) et qu'il est naturel que nous soyons tous pntrs de piti
et de bont les uns pour les autres, tant tous guetts par l'immense et
ternelle nuit. Ce sont ces tnbres de la mort et de l'inconnu qui
servent de toile de fond, dans ses romans, aux drames fourmillants de la
vie, et qui se glissent dans les interstices de ces tableaux mmes. Et
c'est tout ce mystre, enrayant d'abord, puis rafrachissant, conseiller
de renoncement, de vertu, de bont,--pourquoi? parce que Tolsto l'a
voulu ainsi,--qui sans doute ne fut jamais,  ce point, prsent  nos
oeuvres occidentales.

J'ajoute encore que le ralisme de ces trangers est plus chaste que ne
fut le ntre. L'oeuvre de chair tient assez peu de place dans leurs
oeuvres, et certes je les en loue. J'observe toutefois que, si la
ralit est peut-tre moins impudique qu'elle n'apparat dans
quelques-uns de nos romans ralistes, elle l'est certainement beaucoup
plus que les romans anglais ou russes ne nous le feraient croire. Nous
sommes plus vridiques  cet gard. Si c'est l une supriorit, je
l'ignore; mais notre ralisme, plus sensuel, est aussi plus rellement
dsenchant. Ces crivains du Nord ne reculent point sans doute devant
la peinture des souffrances, des cruauts, des misres humbles et
abominables de la vie humaine, mais, on ne peut le nier, ils en
attnuent, ils en esquivent certaines vilenies. Ils ne disent jamais
tout. Vous ne trouverez jamais chez eux l'quivalent de telle page, je
ne dis pas de M. Zola, mais de Flaubert ou de Maupassant. Ils peuvent
bien nous montrer le monde infiniment triste et pitoyable: ils hsitent
 le montrer simplement dgotant, ce qu'il est pourtant aussi, ne le
pensez-vous pas? Leur pessimisme n'est jamais aussi radical qu'ils le
prtendent.

Cette pudeur, cette retenue, ce scrupule incurable s'expliquent encore
par l'esprit religieux dont ils restent quand mme imprgns. Et ainsi
nous aboutissons  ce truisme que les diffrences des littratures se
rattachent aux diffrences profondes des peuples.

Les livres d'Eliot et d'Ibsen demeurent, en dpit de l'mancipation
intellectuelle de ces crivains, des livres protestants. Car, sortir par
le libre examen, comme Ibsen et Eliot, d'une religion dont le libre
examen est lui-mme le fondement, ce n'est point proprement en sortir,
c'est plutt en dvelopper et en purer la doctrine. On ne secoue
rellement que ce qui est rellement un joug; on ne s'insurge  fond que
contre une religion qui interdit toute libert d'esprit. Les autres, on
y peut demeurer en les largissant. C'est seulement o sont les
dfenses radicales que les scissions peuvent tre absolues. Mais la trs
libre Eliot et le rvolt Ibsen n'ont point cess d'tre des rforms:
Eliot, par la continuit de son prche et par les textes bibliques dont
elle a gard l'habitude d'appuyer ses penses personnelles; Ibsen, dont
le thtre abonde en pasteurs, par on ne sait quel accent et quel son de
voix. Car, justement, ce qu'il y a de libert dans le protestantisme
empche, non les affranchissements intellectuels, mais, si je peux dire,
les affranchissements de langage et de tenue. Chez les peuples
protestants, o le fidle ne relve que de sa conscience et n'admet pas
d'intermdiaire entre lui et Dieu, les habitudes universelles de
discussion et de mditation qui suivent de l font que le sentiment et
le souci religieux sont mls  toute la littrature, mme profane, et
que les crivains incroyants conservent du moins l'allure et le ton des
croyants. Chez nous, au contraire, catholiques mancips,--ou
catholiques pratiquants, mais que la confession sacramentelle dcharge
en partie du soin d'administrer leur propre conscience,--il y a une
littrature religieuse, ou plutt ecclsiastique, que nous ne
connaissons gure, et une littrature toute profane et laque, chacune
faisant son jeu  part. Certaines vues sur l'arrire-fond des mes,
certains morceaux de casuistique morale, certaines effusions du
sentiment religieux (mme abstraction faite de toute glise
confessionnelle), qui nous merveillent chez Eliot ou chez Ibsen, c'est
dans Bossuet, c'est dans les crits de tel prtre et de tel moine que
nous ignorons, c'est chez Lacordaire et Veuillot mme, que nous en
trouverions des exemples analogues; et c'est o nous ne nous avisons
gure d'aller les chercher. Nos deux littratures ne se mlent point, et
la laque y perd un peu. Elle y perd parfois, peut-tre, quelque
profondeur morale.

Mais dj, voyez-vous, cette infriorit est en bon train d'tre
rpare. Car, depuis dix ans, tandis que M. Gerbart Hauptmann paraissait
s'inspirer de M. mile Zola, et M. Auguste Strindberg de M. Alexandre
Dumas fils, et que Nietzsche reproduisait les rveries maladives des
_Dialogues philosophiques_ de Renan; d'un autre ct, M. Paul Bourget
nous affranchissait du naturalisme, et la plus large sympathie et la
proccupation morale ou religieuse rentraient dans notre littrature.
Tout le srieux, toute la substance morale de Georges Eliot semblent
avoir pass dans les profondes tudes de M. Bourget, dont les derniers
romans sont, en maint endroit, des rcits pitistes. Maupassant lui-mme
s'attendrissait visiblement et devenait plus grave, quand la mort vint
le prendre. Et la mme gravit, et la piti des romanciers russes, et le
don qu'ils ont de nous faire sentir, autour des mdiocres drames
humains, les tnbres et l'inconnu, tout cela donne un trs grand prix
aux livres singulirement sincres de M. Paul Margueritte. Quant 
l'ide de la mort, je ne pense pas que jamais crivain en ait t plus
intimement pntr que Pierre Loti. Et si ce n'est point, comme chez
Tolsto, pour notre conversion ou notre dification, c'est que la vanit
des choses peut prter  des conclusions extrmement diffrentes, ou
mme se passer de conclusion.

En somme, on voit dans quelle mesure ces trangers nous ont rendu
service. Nous avons accueilli leur idalisme par dgot ou lassitude du
naturalisme; et il est vrai qu'ils nous ont induits  mettre plus
d'exactitude et de sincrit dans l'expression d'ides et de sentiments
qui nous furent jadis familiers,  prciser notre romantisme en mme
temps que notre ralisme s'attendrissait. Mais, si nous avons embrass,
une fois de plus, avec cette facilit et cette ardeur les exemples
trangers, cela n'est-il point un signe que c'est nous, en ralit, qui
avons, sinon les moeurs, du moins l'me cosmopolite? L'Anglais parcourt
le monde et reste partout Anglais. Nous ne quittons pas le coin de notre
feu, mais, de ce coin, nous nous plions sans peine  toutes les faons
de sentir des diverses races, et des plus lointaines.

Oui, ce sont nos crivains que j'appelle les vrais cosmopolites. Ils le
sont: car une littrature cosmopolite, c'est--dire europenne, doit
tre, par dfinition, commune et intelligible  tous les peuples
d'Europe, et elle ne peut devenir telle que par l'ordre, la proportion
et la clart, qui passent justement, depuis des sicles, pour tre nos
qualits nationales. Ils le sont encore par cette large sympathie
humaine que nous croyons aujourd'hui dcouvrir chez les trangers et
qui, pourtant, a toujours t une de nos marques les plus minentes.
Nous aimons aimer; nous sommes peut-tre le seul peuple qui soit port 
prfrer les autres  soi. Mais cet enthousiasme mme, avec lequel nous
avons chri et clbr l'humanit misricordieuse du roman russe et du
drame norvgien, ne montre-t-il pas que nous la portions en nous et que
nous l'avons seulement reconnue?

Toutefois, en la reconnaissant, il faudra songer  la refaire et  la
garder ntre. On peut craindre que la caractristique de nos esprits ne
finisse par s'attnuer; qu' force d'tre europen, notre gnie ne
devienne enfin moins franais. Faut-il voir l une consquence indirecte
des nouveaux programmes de l'enseignement secondaire, de
l'affaiblissement des tudes classiques? Les jeunes gens sont moins
sensibles  la belle forme latine, moins choqus de l'absence de cette
forme chez les trangers. Cela me dplat: car prfrer dcidment et
systmatiquement les oeuvres trangres, ce serait les prfrer  cause
de ce qu'il y a en elles ou d'inassimilable  notre propre gnie, ou de
vague, d'indfini, d'informe et, au bout du compte, d'infrieur  ce
gnie mme. Et alors, quelle humilit! ou quelle duperie! Que si nous
les aimons prcisment parce qu'elles sont trs imparfaites, et parce
qu'elles nous permettent de rver autour d'elles et de crer ou
d'achever nous-mmes leur beaut  travers les traductions, sachons du
moins que c'est  cause de cela que nous les aimons, et non pour une
supriorit qu'elles n'eurent jamais...

Je crois bien que je donne depuis quelques minutes dans le chauvinisme
littraire. Disons plus quitablement:--Ces changes et ces reprises
d'ides entre les peuples, on les a vus de tout temps, et encore plus
depuis que la rapidit des relations commerciales a entran celle des
relations intellectuelles. Tantt, nous avons emprunt aux autres
peuples, et nous avons imprim  ce que nous tenions d'eux un caractre
europen: tels les emprunts de Corneille ou de Lesage aux Espagnols.
Tantt, et plus souvent, comme nous sommes curieux et bons, nous leur
avons repris, sans le savoir, ce que nous leur avions nous-mmes prt.
Ainsi au XVIIIe sicle nous avons dcouvert les romans de Richardson,
qui avait imit Marivaux. Ainsi nous avons retrouv chez Lessing ce qui
tait dans Diderot, et chez Goethe beaucoup de ce qui tait dans
Jean-Jacques; et nous avons cru devoir aux Allemands et aux Anglais le
romantisme que nous avions dj invent. Car, n'est-ce pas? le
romantisme, ce n'est pas, seulement le dcor moyen-geux ni, au thtre,
la suppression des trois units ou le mlange du tragique et du
comique: c'est le sentiment de la nature, c'est la reconnaissance des
droits de la passion, c'est l'esprit de rvolte, c'est l'exaltation de
l'individu: toutes choses dont les germes, et plus que les germes,
taient dans la _Nouvelle Hlose_, dans les _Confessions_ et dans les
_Lettres de la Montagne_... Dans cette circulation des ides, on sait de
moins en moins  qui elles appartiennent. Chaque peuple leur impose sa
forme, et chacune de ces formes semble successivement la plus originale
et la meilleure.

Ce n'est donc qu'un moment que je note et, qui sait? combien fugitif!
Cette inquite septentriomanie, que durera-t-elle? Ne commence-t-elle
point  languir dj? Et au surplus, pour en revenir au rglement
prsent de cette espce de compte de doit et avoir ouvert entre les
races, ne resterait-il pas  chercher si le pitisme d'Eliot,
l'idalisme contradictoire et rvolt d'Ibsen, le fatalisme mystique de
Tolsto sont ncessairement quelque chose de suprieur soit 
l'humanitarisme, soit au ralisme franais? Qui affirmerait que notre
ardeur de foi scientifique et de charit rvolutionnaire, mdiocrement
intrieure et plutt tourne aux rformes sociales, ne compense pas,
mme aux yeux de Dieu, l'aptitude plus grande des peuples du Nord  la
mditation et au perfectionnement intrieur? Qui jurerait enfin que,
largement et humainement entendue, la philosophie positiviste, pour
l'appeler par son nom, et, si vous voulez, la philosophie de Taine,
celle qui passe pour responsable des brutalits et des scheresses de
la littrature naturaliste, ne correspond pas  un moment plus avanc du
dveloppement humain que la religiosit protestante et septentrionale?
Des livres comme ceux de M. J.-H. Rosny, pour ne citer que ceux-l, ne
prsagent-ils point la conciliation de deux esprits qui, chez nous,
furent trop souvent spars? et n'y reconnaissons-nous pas  la fois
l'enthousiasme de la science et l'enthousiasme de la beaut morale et,
dj, comment ces deux religions se tiennent et s'engendrent? Qui vivra
verra. En attendant, dpchez-vous d'aimer ces crivains des neiges et
du brouillard; aimez-les pendant qu'on les aime, et qu'on y croit, et
qu'ils peuvent encore agir sur vous,--comme il faut se servir des
remdes  la mode pendant qu'ils gurissent. Car il se pourrait qu'une
raction du gnie latin ft proche.




FIGURINES




VIRGILE


C'est assurment, parmi les grands potes, un de ceux qui ont eu le plus
de chance.

Il y a de lui trois paroles fameuses, d'un trs beau sens, et qui,
continuellement cites, entretiennent sa mmoire dans un ternel
renouveau.

D'abord le vers sibyllin:

  _Magnus ab integro seclorum nascitur ordo._

Une re nouvelle commence. (Gnralement on ne manque pas d'estropier
le texte et l'on dit: _Novus rerum nascitur ordo_.) Virgile ayant, par
hasard, crit ce vers et les suivants vers le temps de la naissance du
Christ, le moyen ge le dclara chrtien, prophte et magicien. Des
moines lettrs prirent pour son me. Dante le choisit pour guide dans
l'autre monde, et jusqu'au seuil du paradis. Et Victor Hugo crivit:

  Dans Virgile parfois, dieu tout prs d'tre un ange,
  Le vers porte  sa cime une lueur trange.
  C'est que, rvant dj ce qu' prsent on sait,
  Il chantait presque  l'heure o Jsus vagissait...
  Dieu voulait qu'avant tout, rayon du Fils de l'homme,
  L'aube de Bethlem blancht le front de Rome.

C'est ensuite l'invitable: _Sunt lacrym rerum_. Depuis les
romantiques, on traduit bravement: Les choses elles-mmes ont des
larmes. Ou bien, en style de Hugo: Les larmes des choses, cela
existe. Et l'on rapproche cet hmistiche du vers de Lamartine:

  Objets inanims, avez-vous donc une me?...

et l'on affirme, avec une apparence de raison, que toute la posie du
dix-neuvime sicle est en germe dans ces trois mots du pieux ne.

Enfin, Virgile a dit: On se lasse de tout, except de comprendre.
Parole admirable, digne de Sainte-Beuve ou de Renan, et qui semble la
propre devise du dilettantisme, ou mme de la philosophie. Virgile
n'ignorait d'ailleurs aucune des grandes thories de son temps, qui sont
encore sensiblement celles du ntre. Le vieil Anchise parle en bon
panthiste au sixime livre de l'_nide_, et Silne, dans la sixime
glogue, parat pntr de la doctrine de l'volution.

Ainsi, le christianisme, et toute la posie, et toute la sagesse,
tiennent dans quelques mots virgiliens, comme un champ de roses dans un
flacon, le bruit de l'ocan dans un coquillage, ou le ciel dans une
goutte d'eau.

Or, le _magnus seclorum nascitur ordo_ n'est qu'un des traits gentiment
hyperboliques d'une pice de circonstance, d'un compliment de
bienvenue au nouveau-n d'un riche protecteur, Asinius Pollio. Les
larmes des choses, faut-il le rappeler? sont un contresens radical.
Lorsque ne, voyant  Carthage, dans le temple de Junon, des peintures
qui reprsentent le sige de Troie, fait cette remarque: _Sunt lacrym
rerum_..., cela signifie simplement, comme vous savez: Notre triste
renomme est donc parvenue jusqu'en ce pays! _Nos malheurs y obtiennent
des larmes_, et l'on y plaint la destine humaine. Et, enfin, le mot
profond: On se lasse de tout, sauf de comprendre, n'est point dans
l'oeuvre mme de Virgile, mais lui est seulement attribu par le
commentateur Servius.

D'o il suit que la part la plus vivante de sa gloire est fonde sur un
faux-sens, sur un contresens et sur une tradition incertaine.

Je me hte d'ajouter que Virgile mrite cette trange fortune, et que
jamais erreur ne fut plus intelligente que celle dont bnficie un tel
pote. Car toute son oeuvre donne, au plus haut point, l'ide d'un grand
esprit et,  la fois, d'une me mlancolique et tendre.

Des images gracieuses, fortes ou tragiques, se lvent de ses pomes et
restent dans nos mmoires longtemps aprs que nous ne le lisons plus.
C'est, dans les _glogues_, le doux exil Mlibe et, quoi que j'en aie
dit, le radieux berceau de l'enfant rdempteur, et la terre agite d'une
divine esprance. C'est, dans les _Gorgiques_, l'hymen de Jupiter et de
Cyble, l'ivresse sacre du printemps, la fraternit des plantes, des
animaux et des hommes, la srnit et la bienfaisance de la vie
rustique,--et le dsespoir de l'Orphe symbolique, de l'ternel Orphe
pleurant l'ternelle Euridyce. C'est, dans l'_nide_, l'amour de la
Tyrienne Didon, la plus ardente et la plus torture des femmes de trente
ans; la rouge lueur de son bcher sur la mer, et la fuite muette de son
fantme dans les ples myrtes lysens. C'est l'Andromaque d'Hector
agenouille sur une tombe vide, gardant un amour unique et la fidlit
du coeur dans l'involontaire infidlit d'un corps d'esclave;
l'amoureuse amiti de Nisus et d'Euryale; Pallas, ou la grce de la
jeunesse fauche; la blonde amazone Camille, la jeune aeule des
travestis hroques, de Clorinde  Jeanne d'Arc... Et c'est, partout,
l'ombre de la grande Louve, la majest du peuple romain, rgulateur et
pacificateur du monde, le sentiment de sa mission, de sa vocation
terrestre, crue et rvre comme un dogme religieux: _Excudent alii_...

Tout cela ramass, condens en expressions choisies, d'une brivet
profondment significative, et qui se prolongent et qui retentissent
dans le coeur et dans l'imagination. Nul n'a crit des vers plus
chargs d'me. Et il est vrai que tout cela ne forme que quelques
centaines de vers.

Le reste... Oh! Le reste est le comble de l'art, et mme de l'artifice.
Rien de moins spontan. Virgile est le premier des potes de cabinet. Il
dtourne et combine Homre, Hsiode, les tragiques grecs, Apollonius,
Thocrite et Lucrce dans ce qu'on appelait autrefois d'industrieux
larcins. Il fut un pote officiel, un pote laurat, un Tennyson.

L'_nide_ est un miracle d'ingniosit, un extraordinaire tour de
force. C'est un pome national, fait avec foi, mais sur commande. Le
programme tait dur. Il fallait insrer dans le rcit pique Rome
entire, l'histoire de Rome depuis les origines jusqu' la bataille
d'Actium, la lgende des vieilles races qui avaient peupl d'abord le
sol italien, une sorte de livre d'or de la noblesse, qui se disait
sortie des compagnons d'ne; toute la religion romaine, les dieux
indignes, les dieux hellniques latiniss, les vieilles divinits
locales, les moeurs et usages publics et privs du peuple romain, etc...
Virgile y a russi. L'_nide_ est un chef-d'oeuvre de mosaque, excut
par le plus patient des potes alexandrins.

Virgile mit trente ans  composer les douze mille vers qu'il nous a
laisss. Dans les parties de son oeuvre qu'on lit le moins, sa posie
est merveilleusement pittoresque et plastique. Celle de M. Leconte de
Lisle et de M. de Heredia y ressemble beaucoup.

Ce qui est tendre parat plus tendre, ce qui est mouvant plus
mouvant, ce qui est humain plus humain, ce qui est simple plus simple,
dans une posie  ce point docte et composite. Quelquefois, dans les
contes, les larmes se changent en pierres prcieuses. Nous sommes plus
touchs quand, parmi ces dures et prcises pierreries virgiliennes, un
joyau bouge, tremble, vit, est une larme, et nous fait ressouvenir que
ce pote officiel, ce pote-laurat et ce roi des parnassiens mrita par
sa douceur d'tre appel la jeune fille.




L'AUTEUR DE L' IMITATION


Il est  la mode. Le citer est lgant. Est-ce que rellement nous
l'aimons? Et pourquoi l'aimons-nous? Son idal, qui se compose de
chastet, de pauvret et d'obissance, est-il donc le ntre? Entre cet
ascte du quatorzime sicle et nous, qu'y a-t-il de commun?...
Cherchons.

Il nous plat d'abord par l'image parfaite qu'il nous suggre,  nous
les agits, d'une vie recluse et silencieuse, de la vie dont nous rvons
quelquefois, d'une pure et blanche retraite au milieu de l'enfer
terrestre, plus douce  concevoir en plein sicle des Jacqueries et de
la guerre de Cent ans.

Puis cela nous amuse de dcouvrir  et l, dans son livre anonyme, un
peu de sa vie et de sa personne. Mme je prfre ne le connatre que par
son livre. Il tait d'un temps o les hommes d'glise faisaient brler
les hrtiques et les sorciers pour la gloire de Dieu: j'aurais peur
d'apprendre sur son compte des choses qui me chagrineraient.

Il ne faisait pas partie d'un ordre rigoureusement clotr. C'est une
chose louable pour un religieux, dit-il, de sortir rarement. Donc il
pouvait sortir. N'ayez de familiarit avec aucune femme, mais
recommandez  Dieu, en gnral, toutes les femmes de vertu. Donc il
connaissait des femmes. Il ne fut point abb ni prieur, il ne remplit
point de grande charge ecclsiastique. Mon fils, lui dit Jsus-Christ,
ne vous affligez point si vous voyez qu'on honore et qu'on lve les
autres, pendant qu'on vous mprise et qu'on vous abaisse... On confiera
aux autres diffrents emplois et l'on ne vous jugera capable de rien. La
nature s'en attristera quelquefois, et ce sera beaucoup si vous le
supportez en silence.

Il avait fait de la mtaphysique, et il en tait revenu: Qu'avons-nous
 faire de ces disputes de l'cole sur le genre et l'espce? Il tait
vers dans les lettres profanes, et de cela il n'est jamais revenu tout
 fait. Je veux croire qu'il priait pour l'me de Virgile. Lui, le
saint, il cite Snque le philosophe; il cite Ovide, lui, le mortifi.
Il est vrai qu'il ne les nomme pas, par une pieuse pudeur.

Quoi qu'il fasse, il reste pris de la beaut, mme humaine. Il crit
trs bien, avec lgance, souvent avec plus d'lgance qu'il ne faut,
c'est--dire avec recherche. Puisse Dieu lui avoir fait grce, mais il a
beaucoup plus de rhtorique que le Christ sur la montagne. Il aime
l'antithse, le paralllisme dans les constructions, l'assonance,
l'allitration. Sa prose, toute pleine de symtries, est rythme
presque toujours, souvent rime: _Amor modum spe nescit, sed super
omnem modum fervescit... Amor vigilat, et dormiens non dormitat.
Fatigatus non lassatur, arctatus non coarctatur, territus non
conturbatur_...

Il tait sensible aux beaux paysages, curieux des formes charmantes ou
magnifiques de la terre, et il se le reprochait: Que pouvez-vous voir
ailleurs que vous ne voyiez o vous tes? Vous avez devant vos yeux le
ciel, la terre et tous les lments. Toutes les choses du monde n'en
sont-elles pas composes?... C'est sans doute par un coucher de soleil,
l't,  l'heure o, pour parler comme Hugo,

  Une immense bont tombe du firmament

que, pris d'attendrissement, il crivait: Il n'y a point de crature,
si petite et si vile qu'elle soit, qui ne reprsente la bont de Dieu.
Et peut-tre, rassur par cette pense, il se permettait pour une fois
d'admirer sans scrupule cette nature intemprante, immortifie, paenne,
qui n'est pas clotre, qui n'est pas chaste, qui aime la vie, et qui ne
prie pas, sinon dans les vers des potes.

Il nous plat aussi par le contraste que fait sa profonde douceur avec
l'austrit impitoyable de sa doctrine; et par le biais dont il
accommode  un idal inhumain son me trs humaine. Ce moine lointain
dont la _parole_ est dure et la _voix_ tendre, fait songer  ces
maigres figures des vitraux gothiques, dont les lignes sont sches et la
couleur suave, et qui baignent leurs contours rigides dans une belle
lumire mystrieuse.

Sa doctrine, c'est le renoncement complet  tout sentiment naturel, mme
 ceux qui passent pour nobles et gnreux, aux affections terrestres, 
la science, aux ambitions intellectuelles, bref,  tout ce qui ne sert
pas au salut. Il a, et en quantit, des maximes horribles, par
exemple: Ne dsirez pas faire l'occupation du coeur d'un autre et
vous-mme ne vous occupez pas de l'amour que vous avez pour lui. Rien
de plus pre que ses conseils de dtachement, mais rien de plus amoureux
que ses entretiens avec Jsus.

Or celui qui aime ainsi Dieu aime les hommes. Qu'importe que cet amour
ne s'arrte pas  nous, et que ce soit de Dieu qu'il redescende ensuite
sur nous? Platon avait dj dit, comme l'auteur de l'_Imitation_, ou 
peu prs, que l'amour tend toujours en haut, parce que l'amour est n
de Dieu et qu'il ne peut trouver de repos qu'en Dieu. Relisez dans le
_Banquet_ l'histoire de cette perptuelle et ncessaire ascension de
l'amour, qui toujours dpasse les tres finis pour monter plus haut,
soit  un Dieu personnel, soit  ce qu'on a appel, faute d'autres mots,
la catgorie de l'Idal. Nous aimons toujours, en quelque sorte, au
del de ceux que nous aimons. Il avait bien un coeur d'homme, un doux
et tendre coeur, ce moine qui crivait: C'est faire beaucoup que
d'aimer beaucoup. C'est faire beaucoup que de bien faire ce qu'on fait.
C'est bien faire ce qu'on fait quand on songe plus  procurer le bien
commun qu' satisfaire sa volont. Chacun a ses dfauts et sa charge,
personne ne se suffit  soi-mme et n'est assez sage pour soi; mais il
nous faut supporter les uns les autres, nous consoler, nous aider et
nous avertir mutuellement.

Et puis il y a, malgr tout, mme dans les maximes extrmes du
dtachement asctique, un point par o elles restent humaines. Parmi les
choses qu'elles rprouvent, il en est quelques-unes dont nous aimons
qu'on se dtache et dont il nous plat de paratre dtachs.
L'asctisme, en mme temps qu'il heurte plusieurs de nos sentiments
naturels, flatte nos instincts de justice et nos rvoltes contre le
monde tel qu'il est. L'ascte est moins mal venu  mettre, sous ses
pieds nos affections et nos plaisirs, quand nous le voyons traiter de la
mme manire les causes de nos souffrances. Nous avons un faible pour
les saints plbiens qui maltraitent les riches, les puissants, les
heureux de la terre. Et les saints eux-mmes ne sont pas fchs sans
doute de pouvoir mpriser en sret de conscience, par une pense
religieuse, ce que le vulgaire dteste par un mouvement naturel. Ici, du
moins, la nature et la grce sont d'accord.

Il est sr enfin que, si ce dtachement nous arrach  nos plaisirs, il
nous affranchit de nos servitudes. Il satisfait en nous ce dsir de
libert, d'indpendance  l'gard des choses, de suprmatie sur ce qui
est soumis aux lois du hasard et de la force brutale. L'ascte
tressaille de joie de ne plus se sentir li aux choses, aux hommes, aux
vnements, de ne rien voir que d'en haut; et le fond humain revit dans
cet orgueil pur. Celui qui ne dsire point de plaire aux hommes et
qui ne craint point de leur dplaire jouira d'une grande paix. Quoi de
plus libre que celui qui ne dsire rien sur la terre?

Je me demandais ce qu'il y a de commun entre ce saint et nous. Il y a
ses ngations, il y a sa mlancolie. Le pessimisme est la moiti de la
saintet: c'est, dans l'_Imitation_, cette moiti-l qui nous rend
indulgents  l'autre. Nous y cherchons les moyens, non de nous
sanctifier, mais de nous pacifier; non un cordial, mais un calmant, un
_npenths_; non la rose rouge de l'amour divin, mais la fleur ple du
lotus, qui est la fleur d'oubli. J'ai toujours eu envie de mettre pour
pigraphe symbolique  ce petit livre la phrase de Quincey:  juste,
subtil et puissant opium, tu possdes les clefs du paradis. Nous
prenons pour point d'arrive ce qui est pour le pieux solitaire le point
de dpart. Nous apprenons de lui, aujourd'hui encore, non pas  vivre en
Dieu, mais  vivre en nous, et de faon  ne point souffrir des hommes.




RACINE


Nous sommes en train de l'aimer beaucoup. Sa vie est vraiment humaine,
toute pleine de belles larmes, et de faiblesse, et d'hrosme. Elle
ressemble en quelque faon,--si vous cartez la diversit des
apparences,-- la vie de la sainte courtisane Thas, qui eut une enfance
pieuse, qui ensuite s'abandonna au dsordre, mais en gardant le souci de
la beaut et de la bont, et qui enfin se reposa des autres amours dans
le seul amour qui ne trompe pas,--puisque, s'il trompe, nous n'en
saurons jamais rien.

C'est cette figure d'une femme d'amour devenue sainte que je placerais
sur le tombeau de Racine, dans le cimetire idal des grands potes.
Elle serait chaste et drape  petits plis. Et, sur la pierre funbre,
je graverais en beaux caractres le mot de Mme de Svign: Il aime Dieu
comme il aimait ses matresses; le mot de Mme de Maintenon: Racine,
qui veut pleurer, viendra  la profession de soeur Lalie, et le mot de
Racine lui-mme, recueilli par La Fontaine dans les _Amours de Psych_:
Eh bien! nous pleurerons. Voil un grand mal pour nous!

Son enfance est d'un liacin lev dans l'ombre du sanctuaire par de
saints hommes trs graves et trs nafs. Il tait le petit Racine de M.
Antoine Lematre. Pieux comme un ange, romanesque dj, jusqu'
apprendre par coeur _Thagne et Charicle_, trs sensible  la beaut
de la terre et du ciel: les sept _Odes_ sur Port-Royal sont des paysages
d'une forme purile mais d'une motion vraie. Il continua, au tmoignage
de La Fontaine, d'aimer extrmement les jardins, les fleurs, les
ombrages, et c'est lui qui retient ses amis pour assister aux feries
du soleil couchant.

Son adolescence est gentille, badine, un peu frondeuse,--inquite de
l'amour. Chez son oncle le chanoine,  Uzs, dans ce Midi encore
espagnol, il fait cette remarque: Vous savez qu'en ce pays-ci on ne
voit gure d'amour mdiocre; toutes les passions y sont dmesures.
Peut-tre se souviendra-t-il de ces Hermione et de ces Roxane  foulard
rouge.

Entre vingt-cinq et trente-sept ans, il mord tant qu'il peut aux fruits
de la vie: vaniteux, irritable, ingrat mme, sensuel, tout proche de la
dbauche (vous vous rappelez ces soupers dont parle Mme de Svign: ce
sont des diableries)... et tout cela ensemble ne veut pas dire mchant.
C'est durant cette priode qu'il crit ses tragdies, si douces et si
violentes, et qu'il cre ses dlicieuses femmes damnes.

Toutefois, on a contest que ce pote de l'amour tragique ait
entirement prouv pour son compte ce qu'il dcrivait si bien. On a dit
qu'il eut pour la du Parc, puis pour la trs galante Champmesl,
flanque du plus complaisant des maris, un amour en apparence assez
tolrant. Mais, outre que nous ignorons ce qu'il put souffrir, il est
trop clair que les mes les plus dlicatement impressionnables et
tendres, les plus amoureuses d'aimer, sont celles qui rpugnent le
plus  ce qu'il y a de ncessaire duret, de brutalit--et de
haine--dans l'amour-maladie. Et l'on sait enfin que, chez l'artiste, la
passion s'amortit toujours un peu par la conscience qu'il en prend, et
parce que ses propres sentiments lui deviennent matire d'art. Si
Racine avait aim comme l'Oreste d'_Andromaque_, jamais il n'aurait su
peindre l'amour.

Or, tandis qu'il offrait aux hommes assembls des spectacles d'une
volupt noble, mais pntrante, toutes les religieuses et les saintes
femmes de sa famille (il y en avait beaucoup), et le grand Arnauld, et
le bon M. Nicole, et le bon M. Hamon priaient pour l'enfant gar. Et
c'est pourquoi Racine s'aperoit un jour que Phdre tait trop
charmante; et il accomplit le sacrifice le plus extraordinaire qu'ait
enregistr l'histoire de la littrature: il tue en lui l'homme de
lettres,  trente-huit ans.

Ce qui me touche, c'est que la consommation de ce sacrifice inou laissa
en lui des faiblesses. Il ne veut plus travailler pour le monde: mais un
jour il commence, avec Boileau, l'opra de _Phaton_ pour Mme de
Montespan. Je crois qu'il lui fut trs agrable d'crire _Esther_ et
_Athalie_, parce qu'il les crivait pour des jeunes filles. Une fois,
aux rptitions d'_Esther_, on le surprend tamponnant avec son mouchoir
les yeux d'une de ses innocentes et jolies interprtes, que ses
critiques avaient fait pleurer.

Mais, peu  peu, il s'pure. Ses lettres  son ami Boileau,  son fils
Jean-Baptiste, d'une simplicit si vraie, respirent la plus rare beaut
morale; et quelle tendresse on devine sous cette forme prudente et
contenue, impose par la politesse du temps et par la pudeur
chrtienne!  la fin d'une lettre  Boileau, il fait cet aveu: Plus je
vois dcrotre le nombre de mes amis, plus je deviens sensible au peu
qui m'en reste. Et il me semble,  vous parler franchement, qu'il ne me
reste presque plus que vous. Adieu. _Je crains de m'attendrir follement_
en m'arrtant trop sur cette rflexion.

Ses ennemis l'accusaient d'tre trop bon courtisan. Et pourtant il
restait publiquement l'ami des jansnistes perscuts. De bonne heure il
s'abstint, par scrupule religieux, lorsqu'il tait  la cour, d'aller 
l'Opra et  la Comdie... Seulement, voil! il avait l'imprudence
d'aimer le roi.

Les mchants ont racont qu'il mourut d'avoir dplu  Louis XIV. S'il
en mourut, il eut tort; mais il ne craignit pas en effet de dplaire. On
est d'accord aujourd'hui pour croire au rcit de son fils Louis,  ce
_Mmoire_ sur la misre du peuple, confi par Racine  Mme de Maintenon.
Au fait, on le voit, dans toute sa correspondance des vingt dernires
annes, trs libral et aumnier, d'ailleurs fort simple de moeurs. Les
paysans de Port-Royal s'adressaient  lui pour leurs affaires. Il tait
grand ami de Vauban. Quand il crivait ce vers:

_Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge,_

il en concevait tout le sens.

Il fut un pre de famille adorable. Il leva toute une niche de
colombes: Marie, Nanette, Babet, Fanchon, Madelon. Marie, novice aux
Carmlites  seize ans, rentra  la maison, finit par se marier: me
ardente et tourmente, tantt  Dieu, tantt au monde. Nanette fut
Ursuline; Babet aussi, aprs la mort de son pre; Fanchon et Madelon
moururent filles, assez jeunes encore et tout embaumes de pit et de
bonnes oeuvres... Racine sanglotait  la vture de ses deux anes,
quoiqu'il st bien que, par les leons dont il les avait nourries, il
tait sans le vouloir le vrai prtre de ce sacrifice...

Ainsi, l'auteur de _Bajazet_ et de _Phdre_, le plus savant peintre des
plus dmentes amours terrestres,--continuant toujours d'aimer, mais
d'autre faon,--paya sa dette  Dieu en lui donnant quatre vierges, et,
faible et grand jusqu'au bout, mourut peut-tre d'un chagrin de
courtisan, mais d'un chagrin qu'il s'attira pour avoir eu trop
indiscrtement piti des pauvres. Vie exquise que celle o l'amour, et
tous les amours, s'achvent en charit.

Il faut revenir  ce verset de l'_Imitation de Jsus-Christ_, qui semble
traduit de Platon: L'amour aspire  s'lever... Rien n'est plus doux ni
plus fort que l'amour... Il n'est rien de meilleur au ciel et sur la
terre, parce que l'amour est n de Dieu et qu'il ne peut se reposer
qu'en Dieu, au dessus de toutes les cratures. Et c'est l toute
l'histoire de l'me, longtemps inquite, lentement pacifie, de Jean
Racine.




MADAME DE SVIGN


Mme de Svign est la patronne charmante des chroniqueurs de journaux.

Cela pourrait se prouver sans trop solliciter les faits. Du jour o elle
commena  crire, elle sut qu'on se montrait ses lettres, qu'on les
copiait, qu'on les collectionnait; bref, qu'elle avait un public. Public
compos, non point de cent mille lecteurs quotidiens, mais de cinquante
ou de cent personnes riches, nobles, distingues, cultives, oisives.
Qu'importe? Plus ou moins sciemment, elle crivit pour ce public de
choix: d'o, peu  peu, un rien de marque professionnelle. Elle devenait
une pistolire, c'est--dire une chroniqueuse. Elle faisait la
chronique de la cour, la chronique de la ville, la chronique de la
littrature et du thtre, la chronique de la province, la chronique de
la campagne, la chronique des villes d'eaux, la chronique de la guerre,
la chronique des crimes clbres, la chronique de la mode, la chronique
familire et de confidences personnelles--toutes les chroniques qu'on
fait encore. On citait la _Lettre du cheval_, la _Lettre de la prairie_,
la _Lettre de la mort de Turenne_, la _Lettre de la mort de Vatel_... Et
l'on se demandait: Avez-vous lu la dernire lettre de Mme de Svign?
comme sous l'empire: Avez-vous lu la dernire chronique de Villemot, de
Scholl ou de Rochefort?

Elle tait naturelle, c'est entendu. Autrement dit, elle avait
naturellement le style chauff, fringant, excessif, de trop de
mouvement, de trop de gestes, de trop de bruit, par lequel se dfinit
justement le brillant chroniqueur.

Je vous confesserai que, souvent, cet entrain m'assourdit et me
bouscule; j'ai envie de demander grce. Mais on ne saurait nier qu'elle
eut l'imagination puissante et drle. Et puis, celle-l savait sa
langue.

Pour le fond, elle avait un bon coeur, du bon sens et un esprit, je ne
dirai pas moyen, mais en exacte harmonie avec son milieu et sans presque
rien qui le dpasst. Je la crois moins intelligente que l'quivoque
Maintenon et que la fine et ironique La Fayette.

Elle lve sa fille dplorablement, la dresse  s'adorer elle-mme, la
nourrit des plus sottes ides de grandeur.

Son jugement n'est jamais indpendant ni inventif. Il va sans dire
qu'elle glorifie la rvocation de l'dit de Nantes. Elle n'a, sur les
penderies de Bretagne, qu'un mot de piti rapide et quelques
rflexions prudentes. C'est bien d'avoir t fidle  Fouquet; mais pas
un moment cette chrtienne ne parat se figurer dans sa ralit le cas
moral de cet homme de finances. Elle suit en tout les gots et les
opinions des gens de son monde, ou de sa coterie, ou de son ge. Comme
eux, elle en reste  La Calprende; elle est pour Corneille contre
Racine. Elle ne voit rien au-dessus de Nicole. Elle va en Bourdaloue
parce qu'elle le gote, mais aussi parce qu'on y va. Elle ne juge jamais
le roi, mme un peu, etc.

Mais elle exprime des ides et des sentiments communs avec une vivacit
et une fougue tout  fait surprenantes. On pressent une nergie de
temprament qui n'a pu se dpenser ailleurs. Et c'est par l que la vie
de Mme de Svign est curieuse,--plus peut-tre que ses critures.

Cette blonde rjouie, expansive, drue, d'un sang passionn (vous vous
rappelez la sombre ardeur de son aeule Chantal, enjambant le corps d'un
fils pour entrer au clotre), cette femme trop bien portante, veuve 
vingt-six ans et qui demeura videmment honnte, eut pour exutoires ses
lettres--et Mme de Grignan.

Deux particularits firent que son amour maternel devint vraiment
l'occupation de toute sa vie: elle n'tait pas aime de sa fille,--et
elle ne la voyait presque jamais. Et ainsi, d'une part, la peur de lui
dplaire et la ncessit continuelle de la conqurir tenaient son amour
en haleine; et, d'autre part, les deux cents lieues qui la sparaient
de cette sche personne lui permettaient de l'embellir plus aisment,
d'adorer l'image qu'elle s'en formait et de ne pas se brouiller avec le
modle. Il est d'ailleurs certain que l' ide fixe, l'obsdante
reprsentation de l'objet idoltr exerce plus pleinement les puissances
de l'me que ne ferait sa prsence relle.

Mme de Svign avait fort bien laiss Marguerite au couvent jusqu'
dix-huit ans, et l'on sait que, lorsque la mre et la fille se
rencontraient, elles ne pouvaient s'entendre. Ce n'est point que la
furieuse tendresse de Mme de Svign ne ft profondment sincre: mais
il lui fallait, pour se dployer  l'aise, la mlancolie que laisse
l'loignement et l'illusion qu'il entretient. Elle pratiquait alors
l'amour maternel comme un sport quasi tragique, o elle s'employait et
se tendait toute.

Il y a, dans les pages brlantes o elle traduit ce culte de dulie, de
la gageure et de l'autosuggestion. Mme de Svign a pass sa vie 
adorer une Ombre--comme sa grand'mre sainte Chantal. Et cela la
dtourna de mal faire.

C'est par l surtout qu'elle fut intressante; et c'est par l seulement
que souffrit cette crature joviale. Ses plaintes sont discrtes, mais
d'autant plus significatives. Ce n'est pas une chose aise  soutenir,
crivait-elle un jour  Mme de Grignan, que la pense de n'tre pas
aime de vous: _croyez-m'en_.

Et, tandis qu'elle se consumait pour cette pdante impitoyable qui ne
l'aimait pas, elle ne s'apercevait point que son fils Charles, dont elle
ne se souciait gure, l'aimait, lui, de tout son coeur, et que c'tait
un garon tout simplement dlicieux.

Voil, selon moi, l'originale aventure de Mme de Svign. Pour le reste,
il n'y a qu'un point par o elle dpasse un peu l'alignement
intellectuel et sentimental des gens de son temps. Je veux parler de son
got pour la campagne, autre fruit de ses solitudes forces de veuve.
Autant que La Fontaine, elle aime la nature et sait en jouir; mieux que
lui peut-tre, et par de plus neufs assemblages de mots (la feuille qui
chante), elle en rend l'impression directe, celle qui suit
immdiatement la sensation elle-mme. Aeule des chroniqueurs, elle est
quelque chose aussi aux crivains impressionnistes.

Et je vous prie, en finissant, d'tre persuads que j'ai la plus vive
affection pour cette grosse mre-la-joie,--qui fut  certaines minutes,
je le crois, une mre de douleur.




LA BRUYRE


Nous avons, entre plusieurs autres, une trs srieuse raison de l'aimer.
Plus purement qu'aucun de ses contemporains, il est homme de lettres.
Il est, dans sa vie, dans son caractre et dans son esprit, un des types
les plus nobles--et les plus prcoces--de cette espce si trangement
mle.

Sa personne est d'autant plus attachante qu'on n'a sur elle qu'un petit
n'ombre de renseignements, d'ailleurs contradictoires (Boileau,
Saint-Simon, l'abb d'Olivet), et qu'on la devine plus qu'on ne la
connat, aux hardiesses de toute sorte dont son livre abonde: hardiesses
attnues par des restrictions et de certains tours nigmatiques, soit
ncessit, soit apprhension secrte des consquences extrmes de sa
pense. On ne saurait dire prcisment jusqu'o allait sa libert de
jugement, mais on sent qu'elle tait grande.

Ce fut un sage mcontent, clairvoyant et enclin  la rvolte. Les
malveillants diraient: un vieux garon mcontent des femmes et un
littrateur mcontent de la socit.

Il fait constamment l'effet d'un rfractaire qui se retient, qui en
pense plus qu'il n'en dit. (Un homme n chrtien et Franais se trouve
contraint dans la satire; les grands sujets lui sont dfendus...) Il
semble d'ailleurs avoir amnag sa vie et compos son attitude pour
pouvoir, penser,  part soi, le plus librement possible. Il demeure
clibataire avec prmditation, pour circuler plus aisment, pour viter
d'tre class, d'tre parqu dans son rang. Prcepteur du petit-fils du
grand Cond, hte d'une famille de fauves, il y chappe aux familiarits
humiliantes et meurtrires (vous savez la fin de Santeuil)  force de
rserve et de respect exact et froid. (Voir les dix-sept lettres 
Cond.)

Pourquoi resta-t-il l? C'est que c'tait un poste d'observation
admirable. Mais on ne saurait douter qu'il n'ait cruellement souffert de
sa situation subalterne et des prudences qu'elle lui imposait. Ce fut l
une de ses plaies vives.

Il a la haine des grands, qu'il connaissait trop, et, dj, l'amour du
peuple. Nul n'a t plus implacable ni contre la noblesse, ni contre la
finance. Vingt passages de son livre ont l'accent le plus radicalement
rvolutionnaire. La colre bouillonne sous son ironie pre et mthodique
 la faon de Swift. Relisez les pages sur les deux extrmits du vieil
ordre social, le peuple et la cour (L'on parle d'une rgion... etc.,
et L'on voit certains animaux farouches... etc.), et sur la guerre
(Petits hommes, hauts de six pieds... etc.). Le plus noir pessimisme
est rpandu dans le chapitre de l'_Homme_. Personne, enfin, n'a mieux vu
la vanit du dcor politique, social et religieux de son temps, et n'a
entendu plus de craquements dans le vieil difice. Trois grands faits
dominent dans ses peintures parses: l'avnement de l'argent, le dclin
moral de la noblesse, le discrdit jet sur le clerg et sur l'glise
par la fausse dvotion. Les _Caractres_ annoncent les _Lettres
persanes_, qui annoncent tout.

Chrtien, certes La Bruyre l'tait, quoique le chapitre postiche des
_Esprits-Forts_ ait bien l'air d'une prcaution pour faire passer le
reste. Car, s'il y avait des choses qu'on tait tenu de taire, il y en
avait d'autres qu'on tait tenu de dire. Notez pourtant que le
spiritualisme de ce chapitre a un caractre tout laque et
sent--dj--la philosophie universitaire selon Cousin et Jouffroy.

Une autre plaie de La Bruyre, une seconde source d'amertume, ce fut
l'humilit de la condition des crivains qui n'taient qu'crivains.
Comme il a senti toute leur dignit, il a conu tout leur devoir. Il a,
je crois, prvu l'homme de lettres du sicle suivant, ouvrier des ides
gnreuses, homme vraiment public. Il a eu d'avance l'esprit si sociable
et si humain,  travers toutes leurs faiblesses, des philosophes du
dix-huitime sicle. (Venez dans la solitude de mon cabinet... etc.)
J'ajoute qu'il est  la fois bien plus honnte homme que la plupart des
Encyclopdistes et, permettez-moi le mot, moins gobeur.

Par le style aussi, La Bruyre nous est tout proche. Le nom de
styliste semble invent pour lui tout exprs. Il a des dtours et des
recherches qui sont un dlice; il a le trait et il a la couleur. Il est
de ceux pour qui le monde matriel existe, selon la formule de
Gautier. Plusieurs de ses tableaux et de ses portraits sont d'un
ralisme trs franc dans sa sobrit. La Bruyre mort, il se passera
plus de cent ans avant que son pittoresque se retrouve.

Que ne rencontre-t-on pas dans son livre? L'histoire d'mire, au
chapitre des _Femmes_, est un roman en cent lignes, ce qui est sans
doute la vraie mesure du roman psychologique: car il y a des longueurs
dans les quatre-vingts pages de la _Princesse de Clves_ (je ne compte
pas les pisodes), et des redites dans les soixante pages d'_Adolphe_.

La Bruyre est tout plein de germes. Sa philosophie,--sentiment profond
de la suprmatie de l'esprit, amertume tempre par le plaisir de voir
clair et d'tre suprieure ce qui nous offense,--est une sorte de
no-stocisme, qui peut servir encore. Il a fait sur les femmes les
remarques les plus audacieuses (que ne puis-je citer!) et a dit sur
l'amour les choses les plus pntrantes. (L'on veut faire tout le
bonheur ou, si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on
aime.) et les plus dlicates (tre avec les gens qu'on aime, cela
suffit; rver, parler, ne leur parler point, penser  eux, penser  des
choses plus indiffrentes, mais auprs d'eux, tout est gal.)--Il a
senti et aim la nature infiniment plus qu'il n'tait ordinaire en son
temps. Dans le chapitre de la _Ville_, il plaint les citadins qui
ignorent la nature, ses commencements, ses progrs, ses dons et ses
largesses... Il n'y a si vil praticien qui, au fond de son tude sombre
et enfume... ne se prfre au laboureur qui _jouit du ciel_... Tout ce
que dvelopperont un jour Rousseau, Bernardin, Chateaubriand et Sand
n'est-il pas enclos dans ces deux brves et charmantes penses: Il y a
des lieux qu'on admire; il y en a d'autres qui _touchent_ et o l'on
aimerait  vivre.--Il me semble que _l'on dpend des lieux_ pour
l'esprit, l'humeur, la passion, le got et les sentiments.

L'auteur des _Caractres_ tait essentiellement de ces esprits ouverts,
vacants et inquiets, rvolts contre le prsent, ce qui donne une
bonne posture dans l'avenir; de ces mes qui sentent beaucoup et
pressentent plus encore, par un dsir de rester en communion avec les
hommes qui viendront, et par une sympathie anticipe pour les formes
futures de la pense et de la vie humaine.

Je le tiens pour l'homme le plus intelligent du dix-septime sicle.
Il est de tous les crivains de ce temps-l,--sans peut-tre en
excepter Molire ni Saint-vremond,--celui qui, revenant au monde,
aurait le moins d'tonnements.




JOUBERT


Sainte-Beuve, et quelques autres  la suite, l'avaient dcouvert il y a
une trentaine d'annes. Puis on l'a oubli. Mais le moment est peut-tre
venu de le sortir de nouveau. Car savez-vous ce qu'est Joubert? Un
symboliste accompli--et innocent.

D'ailleurs, un vieil original, plein de tics dlicats et de manies
angliques,--qui dut peut-tre  son mauvais estomac d'tre un idaliste
irrprochable et inventif, un dilettante du bleu. Il connut d'Alembert,
Diderot, les encyclopdistes, et les trouva d'une vulgarit choquante.
Pendant la Rvolution, il se tapit  Villeneuve-sur-Yonne, petite ville
de Bourgogne, tapie elle-mme dans un gai paysage, peuple de bonnes
gens d'humeur douce, et qui, comme la plupart des petites villes et des
villages de France, traversa la crise rvolutionnaire sans s'en
apercevoir. Mais le bruit et le spectacle, quoique lointains, de la
Terreur, achevrent de dtacher Joubert de ce brutal monde des corps.

Il se maria sur le tard, et son mariage aussi fut d'un idaliste. Il
pousa, par admiration, une vieille fille trs pieuse, trs malheureuse,
trs dvoue, consomme en mrites. Imaginez,--et ce sera trs juste en
dpit de la chronologie,--qu'il pousa l'me d'Eugnie de Gurin.

Joubert fut grand frleur d'mes fminines. Il lia, avec Mmes de
Beaumont, de Guitaut, de Lvis, de Duras, de Vintimille, de ces
commerces tendres et purs, plus caressants que l'amiti, plus calmes que
l'amour. Il fut le Doudan alangui de deux ou trois petits salons
aristocratiques qui se formrent  Paris au commencement de l'Empire et
o rgnrent, avec l'ancienne politesse, la religiosit la plus
lgante. On y aimait, avec mille grces, Dieu et Chateaubriand.

Souvent malade, Joubert aimait presque  l'tre: il sentait que la
maladie lui faisait l'me plus subtile. Il avait des raffinements  la
des Esseintes (supposez un des Esseintes sans perversit). Il dchirait,
dans les livres du dix-huitime sicle, les pages qui l'offensaient et
n'en gardait que les pages innocentes dans leurs reliures  peu prs
vides. Il adorait les parfums, les fruits et les fleurs. Il avait des
faons  lui de voir et de recommander la religion catholique: Les
crmonies du catholicisme, crit-il, plient  la politesse.

Il ne tenait pas normment  la vrit: il y prfrait la beaut; ou
plutt il les confondait avec une astuce sraphique. Ne croyez-vous pas
que Renan et contresign cette pense: Tchez de raisonner largement.
Il n'est pas ncessaire que la vrit se trouve exactement dans tous les
mots, pourvu qu'elle soit dans la pense et dans la phrase. Il est bon,
en effet, qu'un raisonnement ait de la grce: or, la grce est
incompatible avec une trop rigide prcision. Et cette autre:
L'histoire a besoin de lointain, comme la perspective. Les faits et les
vnements trop attests ont, en quelque sorte, cess d'tre
mallables.

Il est plus platonicien que Platon. L'univers lui est, trs exactement,
un systme de symboles, o il s'applique  saisir les correspondances du
rel avec l'idal, le reflet de Dieu sur les choses. O manque ce
reflet, il ferme les yeux. Il ne permet  la matire d'exister qu'en
tant qu'elle traduit quelque chose de spirituel. En elle-mme, elle le
dgote. Aussi la rduit-il tant qu'il peut. Il ne lui reconnat que
l'paisseur tout au plus d'une pelure d'oignon; il fait du monde une
prodigieuse baudruche. Cela,  la lettre: Pour crer le monde, un grain
de matire a suffi... Cette masse qui nous effraye n'est rien qu'un
grain que l'ternel a cr et mis en oeuvre. Par sa ductilit, par les
creux qu'il enferme et l'art de l'ouvrier, il offre, dans les
dcorations qui en sont sorties, une sorte d'immensit... En retirant
son souffle  lui, le Crateur pourrait en dsenfler le volume et le
dtruire aisment...

Comme sa mtaphysique, sa critique littraire n'est que mtaphores,
comparaisons, allgories. Il dit de Voltaire: Voltaire a, comme le
singe, les mouvements charmants et les traits hideux. Il dit de Platon:
Platon se perd dans le vide, mais on voit le jeu de ses ailes, on en
entend le bruit. Il nous apprend que Xnophon crit avec une plume de
cygne, Platon avec une plume d'or et Thucidyde avec un stylet d'airain.
On est tent de continuer: Corneille crit avec une plume d'aigle,
Racine avec une plume de tourterelle (vous savez que la tourterelle est
violente), Chateaubriand avec une plume de paon, Joubert lui-mme avec
une plume d'ange.

En politique, il est pour le rgime o il entre le plus d'artifice. Ce
qui lui dplat dans la dmocratie, c'est que, la force et le pouvoir
s'y trouvant dans les mmes mains, c'est--dire dans celles du plus
grand nombre, il n'y a point d'art, point d'quilibre et de beaut
politique. Il veut que la puissance soit spare de la force
matrielle, du nombre, et les tienne en chec. C'est dans cette fiction
qu'il voit la beaut: De la fiction, il en faut partout. La politique
elle-mme est une sorte de posie.

Sa psychologie aussi est toute en images. Il remarque que l'homme
_n'habite_ que sa tte et son coeur; que la langue est une _corde_ et la
parole une _flche_; que l'me est une _vapeur allume_ dont le corps
est le _falot_; que certaines mes n'ont pas d'_ailes_, ni mme de
_pieds_ pour la consistance, ni de _mains_ pour les oeuvres; que
l'esprit est l'_atmosphre_ de l'me, qu'il est un _feu_, dont la pense
est la _flamme_; que l'imagination est l'_oeil_ de l'me. Plus loin, je
vois que l'esprit, qui tout  l'heure tait une atmosphre et une
flamme, est un _champ_, puis un _mtal_; qu'il peut tre _creux_ et
_sonore_, ou bien que sa _solidit_ peut tre _plane_, si bien que la
pense y produit l'effet d'un _coup de marteau_; puis, qu'il ressemble 
un _miroir concave_, ou _convexe_; qu'il y fait _froid_, qu'il y fait
_chaud_; que la pudeur est un _rseau_, un _velours_, un _cocon_, etc.,
etc.

Sentez-vous la revanche de la nature? Voil, pour un contempteur de la
matire, une imagination bien matrielle. Tous ces renchris n'en font
jamais d'autre.

Avec cela, Joubert est trs particulier. Ses subtilits
quintessencies, son picurisme virginal et ce que j'appelle son
anglisme peuvent nous communiquer encore,  et l, d'assez doux
petits frissons d'me. Par mille affectations mystrieuses, par son
mauvais got travaill et dlicieux, il reste proche de nous. Ce
sensitif pudique est un des plus distingus parmi ces artistes joliment
maniaques qui sont comme en marge des littratures...

Je dois seulement confesser que Joubert exprime ou indique toujours les
deux termes de ses comparaisons: c'est, entre autres choses, ce qui le
distingue, par exemple, de M. Stphane Mallarm. Cela n'empche point
la parent. J'ai voulu signaler  nos potes symbolistes un aeul
inattendu, mais authentique.




HIPPOLYTE TAINE


Il est trs grand. C'est peut-tre le cerveau de ce sicle qui
a emmagasin le plus de faits et qui les a ordonns avec le
plus de rigueur. Chacune de ses histoires, chacune de ses
descriptions--description d'un homme, d'une littrature, d'un art,
d'une socit, d'une poque, d'un pays--ressemblent  des
constructions massives et serres. Sous les propositions qui
s'enchanent, les sries de faits se commandent,--telles les assises
successives d'un monument. Taine est un prodigieux btisseur de
pyramides.

Nul n'a plus durement appliqu, ni  des objets plus divers, des
thories plus troitement dterministes. Mais, l'exprience du plus
savant homme tant toujours fort restreinte, toute explication d'un
ensemble un peu considrable de phnomnes, mme suggre par
l'exprience, devient forcment cration. L'esprit, au dbut,
s'accommode aux parcelles de ralit qu'il a pu saisir; mais, ds qu'il
s'agit d'une ralit plus tendue, et de toute la ralit, c'est elle
que nous accommodons  notre esprit; c'est notre esprit qui complte les
faits, et qui les ptrit, et qui suppose entre eux des relations afin de
justifier des lois. Toute philosophie est posie.

Et c'est pourquoi nul n'a fait, plus souvent que Taine, autre chose que
ce qu'il croyait faire; nul n'a plus senti et imagin, alors qu'il
croyait uniquement percevoir, observer et classer.

La thorie qui est cense former le support de l'_Histoire de la
littrature anglaise_ ne rend bien compte que des individus mdiocres;
elle n'claircit par consquent que ce qui nous intresse le moins. Elle
n'explique gure les grands crivains. Tandis que Taine se travaille 
voir en eux les produits du moment, du milieu et de la race; il nous les
montre surtout comme des producteurs d'une certaine espce de beaut o
nous ne saurons jamais au juste ce qui revient  la race, au milieu et
au moment. L'_Histoire de la littrature anglaise_ est un livre
splendide; mais le meilleur en subsisterait, la thorie te ou rduite
 d'assez modestes truismes.

Pareillement, la facult matresse explique tout dans l'oeuvre d'un
artiste, except la beaut. La facult matresse peut, en effet, se
rencontrer aussi bien chez un galftre que chez un homme de gnie.

En histoire aussi, Taine est souvent dupe. Sa conception dterministe
donne invitablement des rsultats moroses, quels que soient le pays ou
le temps qu'il tudie. Car il remonte toujours, par l'analyse,  des
causes qui se confondent avec l'instinct animal. Et c'est ainsi qu'il a
vu l'ancien rgime et la Rvolution galement tristes et hassables.
Dcomposs de la mme faon, le moyen ge et l'antiquit lui eussent non
moins srement paru hideux. La beaut mme du sicle de Pricls, si
Taine avait pu dpouiller les archives athniennes, n'et pas rsist 
cette opration. Toute la destine de l'humanit se rsume pour lui dans
le sombre tableau que trace Thomas Graindorge pour l'instruction de son
neveu. (Les petits lapins, les gros lphants... vous vous rappelez?)

Il dforme les faits par cela seul qu'il les coordonne sans les
connatre tous. Il est trs peu volutionniste, puisque sa mcanique
prtend exclure le mystre et qu'il y a du mystre dans l'volution.
Il oublie le flottant, le vague, l'imprcision, la fuite et la
transformation des choses. Il immobilise le rel pour l'observer: donc
ce qu'il observe n'est dj plus le rel. Assurment, les institutions
jacobines et napoloniennes sont artificielles et oppressives; mais, en
quatre-vingt-dix ans, n'ont-elles pu modifier le peuple qu'elles
enserrent dans leurs cadres et lui faire une autre nature? Saurions-nous
revenir, au rgime de la dcentralisation et des petites associations
libres?

Peut-tre y a-t-il un rapport secret entre les contrarits de l'oeuvre
de Taine et les contrastes qu'on devine dans son caractre et dans son
esprit.

Ce logicien est un pote. Cet abstracteur a le style le plus concret
qu'on puisse voir. Aucun crivain ne s'est plus continment exprim par
des mtaphores, ni plus colores, ni dveloppes avec plus de minutie,
ni plus exactes dans le dernier dtail. Cela va communment jusqu'au
symbole et  la parabole. Et ainsi l'on craint que, la justesse
surprenante des images emportant pour lui la vrit du fond, ce
positiviste si dfiant ne se soit laiss quelquefois tromper par les
mots.

Cet homme d'imagination violente et charnelle (vous vous rappelez ses
tudes sur la Renaissance et sur la peinture flamande) a eu la vie d'un
ascte et d'un bndictin. Ce grand aptre de l'observation directe a
vcu trs retir, a peu communiqu, je crois, avec les hommes d'une
autre classe que la sienne; et ce grand amasseur de faits les a surtout
cherchs dans les livres.

Ce dterministe, qui regarde l'histoire comme un dveloppement de faits
inluctables et qui a souvent got en artiste les manifestations de la
force, s'est troubl, s'est fondu en compassion, ds qu'il a vu le sang
et la souffrance d'un peu prs. Il et t indulgent  Sylla et  Csar:
Robespierre et Napolon l'ont trouv inexorable.

Cet ennemi de l'esprit classique a, dans son besoin d'unit, soumis le
rel aux simplifications et aux gnralisations les plus
imprieuses.--Sa philosophie se retrouve, dramatise, dans le roman
naturaliste; et l'on sait que le roman naturaliste lui faisait horreur.

Pour avoir trop vu dans l'histoire la bestialit humaine, il avait fini
par avoir peur des hommes. Dans ses dernires annes, sa sympathie tait
vidente pour des doctrines dont la sienne tait la ngation radicale,
et pour les vertus mmes que sa philosophie tait le plus propre 
dcourager.

Cet homme d'une si intransigeante audace de pense tait devenu
nergiquement conservateur. (Le fut-il pour les mmes affreuses
raisons que Hobbes? On ne sait.) Et non seulement il refusa des obsques
civiles qui, seules, eussent t sincres, mais il ne se laissa point
enterrer simplement selon le rite de sa religion natale, ce qui n'aurait
eu, dans l'espce, qu'une trs faible signification: il demanda--ou
accepta--des funrailles protestantes. Je n'ai jamais senti plus grande
mlancolie intellectuelle qu' cette mensongre crmonie.

Mais cela n'a point aboli son oeuvre crite. Hippolyte Taine fut un de
nos matres. La priode positiviste de notre littrature,--celle qui
commena vers 1855 et que nous voyons s'achever,--garde trs
profondment son empreinte.

On ne dcouvre des vrits neuves que par de grands partis pris qui
entranent tout autant d'erreurs. Qu'importe? Les vrits restent. Taine
est l'crivain qui nous a fait le plus fortement sentir et comprendre
l'animal et la machine qu'est toujours l'homme. Seulement, c'est l une
vrit que nous avons assez vue, et des vrits un peu diffrentes sont
en train de nous attirer davantage. Et, donc, il adviendra de Taine
comme d'autres grands inventeurs ou rajeunisseurs d'ides: on
l'abandonnera pendant trente ans,--pour lui revenir.




FERDINAND BRUNETIRE


Je le tiens pour un des plus particuliers et des plus originaux des
hommes d' prsent. Et nul peut-tre ne diffre plus profondment de
l'image que le public s'est forme de lui.

Professeur fieff, doctrinaire intransigeant, continuateur vigoureux du
grle Nisard, dfenseur de la tradition et de toutes les traditions, et
par consquent leur prisonnier: tel il apparat aux inattentifs. Parce
qu'il a gard, avec une coquetterie hautaine, la syntaxe du dix-septime
sicle, on le croit contemporain de Bossuet par les ides.

En ralit, l'esprit le plus libre, de l'indpendance la plus fire et
la plus ombrageuse. Sa vie, d'abord, le prouverait, toute solitaire et,
jusqu' ces dernires annes, toute en dehors des cadres officiels.
C'est sans autre diplme que celui de bachelier qu'il est parvenu aux
premiers emplois de l'enseignement universitaire. En littrature, il n'a
touch aux opinions traditionnelles que pour les redresser rudement,
souvent pour en prendre le contre-pied. L'ensemble de son oeuvre ne
serait pas mal intitul: Suite de paradoxes sur la littrature
franaise.

Ce prtendu immuable s'est d'ailleurs beaucoup modifi en vingt ans.
Ou, si vous prfrez, je crois le comprendre mieux que je ne faisais
jadis.

Ce critique est surtout un historien et un dialecticien.

Il a, au plus haut point, le sentiment de l'histoire. Pour lui, juger un
livre, ce n'est nullement analyser l'impression plus ou moins
voluptueuse qu'il en a reue; mais c'est, essentiellement, le situer
dans une srie. On connat son mot: Je ne loue jamais ce qui m'amuse.
Son objet est de fixer la valeur des oeuvres par rapport, non 
lui-mme, mais  toute la littrature. Dans le moindre de ses jugements
il tient compte d'une chose considrable en effet: le jugement exprim
ou suppos des morts, qui sont plus nombreux que les vivants.

Non, certes, pour s'y conformer aveuglment. Cet historien est artiste
en dialectique. Mme, il s'y complat, et c'est la seule espce de
volupt  laquelle il soit publiquement accessible. Entre les ouvrages
crits, envisags comme des faits dont il faut chercher la loi de
succession, la grande joie de M. Brunetire est d'tablir des liaisons
inaperues et surprenantes.

Sa logique est toujours imaginative. Comme Taine a thorie du milieu, du
moment et de la facult matresse, M. Brunetire a trouv la thorie de
l'volution des genres. Son sens historique devait l'y amener: car le
darwinisme, c'est--provisoirement--le vrai nom de l'histoire, c'est
l'histoire mme.

Il a tudi les genres littraires un peu de la mme faon que Taine
tudiait les crivains. Et il lui est arriv, comme  Taine, d'tre dupe
des mtaphores. Les genres littraires sont devenus, dans son systme,
un je ne sais quoi d'organique, qui vivrait indpendamment des oeuvres
particulires et des cerveaux o elles ont t conues; abstractions
vgtatives, qui ont des troncs et qui poussent des branches; entits
ralises  la manire scolastique. Les genres seuls existent; les
oeuvres, trs peu; la personne des crivains, moins encore.

Ainsi M. Brunetire a pu, l'an dernier,  propos de l'volution de la
posie lyrique, parler de Musset sans presque mentionner ses comdies,
o est pourtant tout Musset. C'est que, l'anne prcdente, il avait
parl,  propos de l'volution du genre dramatique, de ces mmes
comdies, qui pourtant sont  peine du thtre. Musset lui-mme
s'vanouit: son nom ne dsigne plus que le passage accidentel,  travers
un cerveau, de deux genres littraires  une certaine minute du
dveloppement de ces deux plantes...

La logique de M. Brunetire est ardemment combative. Il parle toujours
_contre_ quelqu'un. Il a la dmonstration menaante. Au moment o il
nous crase, il nous avertit qu'il nous mnage. Et, si je le voulais 
ce propos, j'ajouterais, etc... Derrire ses bliers, il a toujours des
catapultes en rserve.

Il donne l'impression d'une vitalit intellectuelle et physique
extraordinaire, presque maladive (avez-vous assist  ses cours?) et, en
y regardant de plus prs, d'une immense tristesse. Nulle grce; jamais
de sourire ni d'abandon; point d'esprit, sinon  coups de massue. Mais
cela ne serait rien. Lui-mme a confess  maintes reprises un
pessimisme si radical et si cre qu'on sent bien que son amour de
l'action et son grand courage le dfendent seuls du nihilisme pur. Il
est sans doute l'homme qui, moiti par respect de ce qu'ont fait et
pens les pauvres hommes disparus, moiti par un souci d'utilit
publique, a dploy le plus de vigueur pour dfendre des principes et
des institutions auxquels il ne croyait pas.

De tout cela, mlancolie foncire, pessimisme absolu, travail effrn,
activit fbrile qui semble avoir peur du repos et vouloir tromper la
vie, refus de sourire, retranchement asctique de tout picurisme
intellectuel, je conclus naturellement  une excessive sensibilit, et
d'autant plus violente qu'elle est publiquement plus comprime,-- une
extrme capacit de dsir et de souffrance... Et cela est trs
singulier,  cause de la forme qui n'est pas prcisment, ici, celle
d'un Musset ou d'un Byron.

... On a d voir parfois, dans quelque couvent du haut moyen ge, un
moine thologien ardent aux disputes, orthodoxe avec des tmrits de
dialectique  faire trembler, austre, secret, ne livrant jamais rien de
son coeur ni de ses sensations, dur en apparence et tranger  tout
plaisir... Un matin, ses frres le trouvaient pendu dans sa cellule,
sous son grand crucifix. Que s'tait-il pass? Drame de dsespoir
mtaphysique? Drame d'ennui mortel? Ou quoi de plus insouponn encore?

Ma plaisanterie n'est pas gaie, et elle est d'un romantisme fcheux.
Mais M. Brunetire me fait songer, malgr moi,  un thologien damn.




FRANOIS COPPE


On voit bien tout de suite qu'il y a, dans la littrature franaise, des
crivains du Nord et des crivains du Midi, des Provenaux, des Gascons,
des Auvergnats, des Belges, des Hellnes et des coloniaux. Mais y a-t-il
des Parisiens? On peut se le demander. Car, d'abord, Paris, c'est
trente-six mille choses  la fois; et puis on sait que la plupart de
ceux qui passent pour reprsenter l'esprit de Paris sont venus des plus
lointaines provinces... Et pourtant, oui, il y a des Parisiens,
puisqu'il y a Branger et puisqu'il y a M. Franois Coppe.

Plusieurs voient surtout, en M. Coppe, un praticien en vers et en
prose, d'une habilet extraordinaire. Et je fais cette premire remarque
que l'auteur de la _Grve des forgerons_ est adroit, en effet, comme un
ouvrier de Paris. Mais il est encore bien autre chose. On pourrait dire
que la nettet, le poli, l'aisance imperturbable et le fini classique
de son oeuvre, qui font que tout le monde peut s'y plaire, n'en
laissent sentir toute l'originalit qu'aux lecteurs trs attentifs.

Si l'on y veut prendre garde, on saisit chez lui d'intressants
contrastes. Il a commenc par tre un parnassien pur, un artiste
voluptueux et fier, uniquement dvot aux mystres de la forme. Il a
crit _le Lys_ et _l'Enfant des armures_ et cisel d'irrprochables
petites lgendes des sicles. En mme temps il montrait, dans ses
dlicieuses _Intimits_, une sensualit fine et languissante, maladive
un peu. Il pouvait mal tourner. Il pouvait tomber de la posie
parnassienne dans l'hliogabalisme, et de l'hliogabalisme dans le
symbolisme, le mysticisme et la kabbale. Les jeunes gens qui le
considrent aujourd'hui comme un funeste bourgeois ne rflchissent pas
que Coppe, il y a vingt-cinq ou trente ans, parut un jeune pote trs
avanc.

Or, tout de suite aprs _le Reliquaire_ et _les Intimits_, M. Franois
Coppe, chose assez inattendue, crivait _les Humbles_. En vers modestes
et familiers, dont toute l'lgance consistait dans leur souple
exactitude, dont le prosasme n'tait sauv que par la grce du rythme,
en vers nus, tout nus, il faonnait de petits pomes gris, tout gris, o
s'exprimait, sans fausse honte, une sensibilit et parfois presque une
sentimentalit de peuple. Ces ingnieuses compositions eurent trs vite
le suprme honneur de la parodie. Je ne rappellerai que le petit homard
des Batignolles, dont une bonne fille garde les pattes pour sa mre.

On put croire d'abord que le jeune pote parnassien n'avait vu dans ces
rcits qu'un exercice amusant et difficile de versification, quelque
chose comme le plaisir d'crire en franais des vers latins (si j'ose
cette catachrse) sur des sujets rfractaires  la posie. Mais M.
Coppe a recommenc si souvent; il y est revenu avec une si vidente
complaisance qu'il faut bien qu'il y ait mis son coeur et qu'il ait
trouv, dans ces peintures en vers de la vie, des moeurs, des
souffrances et des mrites des humbles,--et non point des humbles
pittoresques: bergers, pcheurs, vagabonds, gueux de Richepin, mais des
humbles incolores: piciers, employs, vieilles filles,--une autre
douceur, plus intime, plus humaine, que celle d'accomplir des sries de
tours de force.--En somme, Coppe, dans ses _Humbles_, a presque cr un
genre; il a presque ralis un rve de Sainte-Beuve.

Toutefois il se pourrait qu'en dpit du rve de Sainte-Beuve ce genre
restt un peu hybride et douteux. C'est dans ses rcits en prose non
rime que je gote avec le plus de scurit la sensibilit vive et
franche de M. Franois Coppe. On a dit (et ce n'est d'ailleurs qu'
moiti vrai) que le ralisme de la plupart de nos romanciers tait dur,
hautain, mprisant; que rien n'galait le soin avec lequel ils peignent
les existences humbles ou mdiocres, sinon leur ddain pour cette
humilit, et qu'enfin ils n'aimaient pas les petites gens. M. Coppe les
aime. Nul, si ce n'est peut-tre M. Theuriet, n'a exprim avec une
sympathie aussi vraie la vie des pauvres foyers, des foyers de tout
petits bourgeois, leurs habitudes, leurs soucis, leurs plaisirs, leurs
ambitions; nul ne nous a mieux fait sentir, sous la mesquinerie des
dtails matriels, qui devient touchante, l'immortelle posie du coeur.
Je dirais que, par l, le ralisme de M. Coppe ressemble  celui des
romanciers anglais ou russes, si j'avais besoin, pour goter nos
crivains  nous, de constater qu'ils ressemblent aux trangers.

D'autre part, l'auteur des _Humbles_ et des _Contes rapides_ est, comme
on sait, un compagnon de propos libres et qui, comme plusieurs d'entre
nous, manque un peu d'innocence. Il a l'esprit, et il a la blague.
L'me d'un titi suprieur sonne dans son rire, dont il est impossible de
ne pas aimer le joli timbre lgrement nasillard.

Or, ce railleur est tellement ingnu qu'il est un des trois ou quatre de
nos contemporains qui ont fait des tragdies,--oui, des tragdies en
cinq actes o tout est pris grandement au srieux, o se droulent des
vnements imposants, o des personnages royaux se dbattent dans des
situations douloureuses et terribles, o s'entre-choquent les passions
les plus violentes et o s'noncent en alexandrins les sentiments les
plus nobles et les plus hauts dont l'humanit soit capable. Faire des
tragdies! songez  ce que cette entreprise suppose aujourd'hui de
courage, de persvrance, de gravit et de foi.

Rassemblons ces traits. Un parnassien qui est un sentimental et un
railleur qui fait des tragdies; un raffin qui a l'me populaire et un
ironique qui a l'me enthousiaste... Ne vous le disais-je pas que M.
Franois Coppe, lui du moins, est bien de Paris? Il est mme le seul de
nos potes qui soit de Paris  ce point.

Car on trouve dans ses pages, pur et revtu de beaut par son clair
gnie, ce qu'il y a de meilleur et de plus gnreux dans les sentiments
du gavroche, de la grisette, du garde national, du chauvin et aussi de
l'ouvrier rvolutionnaire, du mdaill de Sainte-Hlne et pareillement
du barricadier. Ses causeries du _Journal_ nous le montrent baguenaudant
 travers sa bonne ville, se mlant volontiers au populaire, attendri et
frondeur, excusant les misrables, svre aux bourgeois et aux
politiciens, paternel aux jeunes gens, vanglique jusqu' la plus noble
imprudence, et conciliant cet vanglisme avec le culte du grand
Empereur, qui n'est, chez lui, que le culte de l'effort et de la volont
hroque; saluant un vague bon Dieu, clbrant le printemps et sa mie,
se racontant lui-mme avec une bonhomie charmante; d'ailleurs artiste
toujours soigneux, mais, autant qu'artiste, brave homme. Ainsi, depuis
quelques annes surtout, nous avons vu Coppe devenir insensiblement le
Branger de la troisime Rpublique.

Il a fait une chose trs singulire et trs audacieuse dans sa
simplicit. Il a fait entrer Lisette  l'Acadmie. Acadmicien, confrre
d'un vque, de plusieurs ducs et de divers professeurs et moralistes,
il n'a pas t hypocrite; il n'a pas craint de chanter l'idylle
faubourienne de sa quarante-cinquime anne. Et cette franchise lui a
russi. Sa dernire Elvire, fleur plotte et douce, nimbe,  travers
les losanges d'une maigre tonnelle, par les derniers rayons du soleil
couchant sur la Marne, n'a point paru sans posie. Et mme peu de livres
de vers respirent autant de sincre tendresse et de mlancolie
pntrante que cette si jolie _Arrire-Saison_...




EUGNE MELCHIOR DE VOG


Une de ses caractristiques, c'est d'tre un auteur 
considrations,[4] de ne pouvoir crire trois lignes sans s'lever 
des ides gnrales.

         [Note 4: Nos plus grands prosateurs sont des auteurs 
         considrations. Faut-il ajouter que tout ceci est crit,
         comme disait Renan, _cum grano salis?_ Du moins j'y ai
         tch.]

Ces ides ne sont jamais insignifiantes. Cosmopolite par la culture,
avec de belles parties d'esprit philosophique, M. de Vog, ayant
beaucoup vu, peut beaucoup comparer et, par suite, beaucoup abstraire.

Ces ides sont, presque toujours, majestueusement tristes. Depuis dix
ans, M. de Vog nous parle, presque sans interruption, du malaise de
nos mes. Il a repris, avec quelques variantes, la chanson de 1830. Je
crois que ce malaise, il l'prouve pour son compte. Intelligence haute
et mlancolique,--mlancolique d'tre haute, et haute pour les mmes
raisons qui la font mlancolique,--il ne parat pas d'aplomb dans sa
vie. Il a un peu l'air d'un exil, et cela de diverses faons.

Sous l'ancien rgime, mme sous la Restauration, sa carrire et t
toute trace. Il et t dans les grandes charges de l'arme, du
gouvernement ou de la diplomatie. Sa rverie se ft dissipe en action.
Gentilhomme clair,  tendances librales, il et crit, dans ses vieux
jours, des _Mmoires_ o l'on remarquerait de la finesse et de
l'lvation. Son existence aurait t, en dpit de quelques agitations
de surface, harmonieuse et paisible. Mais aujourd'hui la vie est plus
difficile aux descendants de l'ancienne aristocratie, quand ils ne sont
pas trs riches et quand ils ne se rsignent ni  l'oisivet ni  la
nullit. Ils ne trouvent plus leur place faite. Ils ont plus de peine 
se faire nommer dputs qu'un cabaretier ou un coiffeur... Et ainsi, M.
de Vog semble d'abord exil dans son temps.

Mais voici qui lui est plus particulier. Ce temps, il l'a aim. Il en a
connu l'me souffrante; et, comme il prend tout trs au srieux, il est
un des premiers qui se soient employs  la gurir. Pour cela, il a
dcouvert l'vangile. Il l'a dcouvert dans le roman russe, vous n'avez
pas oubli avec quel succs. Il a jug que Balzac, Sand et Flaubert
ensemble taient bien peu de chose auprs de Lon Tolsto ou de
Dostoewsky... C'est presque toujours  des trangers qu'il a demand
son aliment spirituel. Et ainsi, tout en l'aimant, il a sembl exil
dans son pays.

D'autre part, il a l'esprit inquiet, gnreux et hardi. Il n'a peur ni
des faits ni des ides. Il accepte la dmocratie. Il a de trs larges
vues d'historien et de belles pntrations. Il a, dans ces derniers
temps, beaucoup encourag le pape. Mais, comme il est acadmicien, qu'il
mne forcment une vie plutt artificielle et mondaine, la vie que son
nom et sa condition lui imposent, et qu'il est, quoi qu'il fasse, sinon
d'une coterie, au moins d'une socit, avec qui sa pense intime n'a
presque rien de commun, il semble, en quelque manire, exil dans son
monde.

Je l'ai pri, un jour, bien indiscrtement, de formuler son _credo_.
Lorsqu'il s'criait: Croyons! sans nous dire  quoi, je l'ai compar 
ces tnors qui chantent: Marchons! sans bouger de place. C'tait pure
taquinerie. Le devoir de piti, de charit, d'aide mutuelle et de
renoncement peut tre promulgu en dehors de tout dogme confessionnel ou
philosophique. C'est le cas de dire, comme ce personnage de Molire:
J'y crois pour ce que j'y crois. Nanmoins, si j'ose le dire, la
conception du devoir, chez M. de Vog, ne me parat que provisoirement
coupe du dogme catholique. Il sait trs bien lui-mme qu'il mourra
confess... Et ainsi, en attendant, il semble exil _de_ sa religion et
exil _dans_ sa morale.

Enfin il se proccupe extrmement des humbles et des petits; il se
penche sur le peuple. Svre pour l'individualisme, dsireux de sentir
avec les masses, il pie le rveil, la transformation morale qui se
prpare peut-tre dans leurs tnbres. Il est merveilleusement
vanglique d'intention.--Et cependant pas de style moins vanglique et
moins populaire que le sien. Sa forme a quelque chose de fastueux et
d'orgueilleux; elle manque de simplicit et de bonhomie  un degr
invraisemblable. M. de Vog est de ceux qui ont le mieux gard, sur un
fond rajeuni, le geste de la prose du temps de Louis-Philippe. Il abonde
en mtaphores savantes. Il a des paraboles, mais de mandarin.
videmment, il n'y aura jamais de communication entre la foule et lui.
Aucun ignorant ne le comprendrait. Lui-mme s'en rend parfaitement
compte. Il s'en est remis un jour, du salut de l'humanit,  quelque
capucin qui tout  coup surgira... Bref, il est comme exil dans son
grand style.

C'est du sentiment de tous ces exils qu'est faite sa tristesse. Il a au
front le pli soucieux de Vauvenargues et de Vigny, auxquels il fait
songer; et c'est le Chateaubriand de la troisime Rpublique.




PAUL HERVIEU


C'est le peintre le plus vridique des moeurs de ce petit monde qu'on
appelle le monde.

Paul Bourget nous dcrit des mondains et des mondaines d'exceptionnelle
qualit morale. Lavedan et Gyp, l'un avec son imagination pittoresque,
l'autre avec sa gaminerie si drue, nous droulent surtout l'extrieur du
guignol mondain, peignent en superficie des mes futiles en effet et
superficielles.

Plus analyste que dialoguiste ou aquarelliste, M. Paul Hervieu a vu ce
que recouvrent, aprs tout, ces surfaces. Il a vraiment fait la
physiologie des mondains, pour employer une expression qui fut  la
mode il y a cinquante ans. Il nous a montr, comme elle est dans son
fond, l'existence monstrueuse des hommes et des femmes du monde qui ne
sont que cela, des riches qui ne vivent que pour paratre, pour observer
des rites de vanit qu'ils ne comprennent mme pas--et pour jouir. Il
nous a fait concevoir de secrtes analogies entre cette vie-l et celle
que mnent,  l'autre bout de la socit, les joyeux et les joyeuses
des boulevards extrieurs, qui sont des oisifs, eux aussi, mais moins
polis, et presss de ncessits qui ne leur permettent pas d'tre
inoffensifs.

_Flirt_ exprime avec une tranquillit terrible l'immensit de la
niaiserie et du nant des mondains. C'est, parmi des lgances et des
plaisirs stupfiants  force d'tre conventionnels, l'histoire d'un
adultre dcent, accablant de nigauderie, d'insincrit, de banalit,
de nullit. La sensation du vide intellectuel va jusqu'au vertige.

Mais, le monde tant, au fond, un libre harem pars, dissimul,
inavou (songez, par exemple,  la ncessaire signification du
dcolletage des femmes), le vernis de la vie dite lgante doit
forcment recouvrir de sourdes brutalits. M. Paul Hervieu nous les
rvle dans _Peints par eux-mmes_, ce quasi chef-d'oeuvre. Il ne s'agit
pas seulement ici, comme dans les romans d'Octave Feuillet, de passions
tragiques, de violents drames raciniens, distingus quand mme, mais
de sensualit toute crue, de vices, de vilenies dshonorantes, de
crimes, de faits-divers de forte saveur. Escroquerie, avortement,
chantage, suicide avant les gendarmes, amours effrnes, de mme essence
que celles qui finissent, dans les bouges ou sur les fortifs, par un
coup de surin: c'est de quoi se compose l'aventure du brillant Le Hingl
et de l'exquise Mme de Trmeur. Certains mondains redeviennent ainsi
des primitifs, et mme des primates. Mais la surface reste souriante et
concerte, et la bonne douairire de Pontarm n'a rien vu ni rien
compris.

M. Paul Hervieu s'est prpar de loin, de trs loin,  l'oeuvre par
laquelle, surtout, il vaut.

Il a commenc par aimer le type le plus contraire  celui de l'homme du
monde: le type du rfractaire, de l'homme qui vit volontairement en
dehors des conventions (_Diogne le chien_). Puis il a compris et aim
les humbles hroques (l'_Alpe homicide_) et hant la montagne et la
vierge nature avant les salons.

De l, chez M. Hervieu, l'absence complte de snobisme, la redoutable
clart du regard, la justesse de la perspective. Perrichon a raison:
Que l'homme, mme du monde, est petit, vu de la mer de Glace!

Puis, il a crit des histoires de fous dont on peut se demander si ce
sont des fous (_l'Inconnu_, _les Yeux verts et les Yeux bleus_), et
tudi certains mystres soit de l'imagination, soit de la chair et du
systme nerveux (_l'Exorcise_).

De l sa comptence et son acuit dans la description d'un monde dont la
grande occupation est l'amour et en qui l'excitation artificielle et
continue des sens aboutit volontiers aux nigmatiques nvroses.

Ainsi, l'alpinisme d'une part, la charcotisme de l'autre--sans compter
certains exercices d'observation minutieuse et ironique (_Deux
Plaisanteries_)--ont contribu  faire de M. Paul Hervieu le peintre le
plus pntrant peut-tre, le plus profond, le plus hardi--et le moins
suspect d'illusion ou de complaisance--des infortuns mondains[5].

         [Note 5: Encore plus vrai depuis l'_Armature_.]

Assurment je voudrais qu'il crivt une langue moins difficile et d'une
syntaxe plus sre. Il le pourrait sans rien perdre de sa froide et
coupante subtilit. Mais tel qu'il est, et _mutatis mutandis_ (relisez,
je vous prie, les lettres du prince de Caran), je ne suis pas loign
de considrer ds maintenant Paul Hervieu comme notre Laclos[6].

         [Note 6: Et mieux vaut.]




MARCEL PRVOST


Il n'est pas de plus habile jeune crivain que M. Marcel Prvost. Je
n'en vois point qui ait plus adroitement administr de plus heureux dons
naturels. Avec le talent il a, au plus haut point, le savoir-faire.

La malignit publique est telle qu'on voudra peut-tre voir, dans cette
constatation, une manire de mauvais compliment. Pourquoi? Ce dont vous
faites un mrite  un trafiquant ou  un homme politique, pourquoi votre
pudeur s'en offenserait-elle quand vous le rencontrez chez un artiste?
Un romancier est-il oblig d'tre gauche dans sa conduite? Vous n'en
parlez que par envie.

Admirons, ds ses dbuts, la prcision de coup d'oeil et la sret de
calcul de ce polytechnicien. Il fut des premiers, voil huit ou dix ans,
 discerner que le naturalisme touchait  son dclin, et il eut l'ide
de s'en ouvrir  M. Dumas. Alors que ni Octave Feuillet ni M. Victor
Cherbuliez n'avaient cess d'crire, il proclama qu'il tait urgent
d'inventer le roman romanesque. Et il l'inventa. Cette chaise tait
libre, dit-il, je m'en suis empar. Et M. Dumas, bonhomme, rpondit:
Asseyez-vous donc.

Et M. Prvost se mit  cuisiner des romans,--romanesques si l'on
veut (je ne pense pas que lui-mme tienne beaucoup  cette
tiquette),--disons simplement des romans d'amour, o je vois bien
qu'il y a moins de gros mots que dans les livres de M. Zola, mais o
je doute parfois qu'il y ait plus de chastet.

Toujours adroit et lucide, M. Marcel Prvost tira un excellent parti des
enseignements qu'il avait reus chez les Pres de la rue des Postes, de
sa connaissance srieuse de la morale chrtienne,--connaissance qui
n'abonde pas chez nos crivains,--et, spcialement, de l'exacte notion
qu'il avait du pch.

Son premier roman, le _Scorpion_, est remarquable par de trs justes
descriptions de la vie d'un grand collge ecclsiastique et des formes
particulires que peut prendre l'incontinence chez un jeune clerc.--Dans
_Mademoiselle Jaufre_, qui est peut-tre son meilleur ouvrage, il
dveloppe une sorte de corollaire du mot de saint Paul sur la loi qui
fait le pch, et, nous contant l'histoire d'une fille leve selon la
nature par un pre  thories, il montre comment,  cette me primitive,
c'est le pch qui rvle la loi.--L'inspiration de la _Confession d'un
amant_ est plus chrtienne encore, et il s'y ajoute le tolstosme filtr
de MM. de Vog et Desjardins. Le hros du livre, ayant mch la cendre
amre que la faute laisse aprs soi, n'a plus de repos qu'il n'ait
trouv une grande cause humaine et chrtienne  qui dvouer son corps et
son me, et se prcipite de l'amour dans la charit...

On sait que jamais tant de soutanes n'ont travers les romans, ou mme
les comdies, que depuis une dizaine d'annes, soit rveil d'un vague et
quivoque mysticisme, soit recherche de ce que peuvent mler de piment
aux choses de l'amour les choses de la religion. Mais les soutanes de M.
Prvost sont vraies. Les amours de la femme de quarante ans, dans
l'_Automne d'une femme_, s'encadrent entre deux confessions, deux
entretiens de la pcheresse avec son directeur, o le ton est
singulirement juste, la casuistique pntrante, l'orthodoxie
irrprochable. M. Marcel Prvost doit cela  sa pieuse ducation. J'en
reconnais aussi des traces dans sa complaisance et sa comptence 
peindre les doux adolescents, timides, tendres, faibles et scrupuleux,
de rle passif, plus jeunes que la femme aime, et beaucoup plus sduits
que sducteurs... Il a donn des frres charmants au dlicieux Hubert
Liauran de M. Paul Bourget.

Il semblait que, par la _Confession d'un amant_, M. Marcel Prvost se
ft lui-mme condamn  une certaine svrit d'imagination et de
style. Or, il s'en faut d'extrmement peu qu'il n'y ait du libertinage
dans ses _Lettres de femmes_ et dans ses tudes sur l'_Adultre_. 
mesure que M. Bourget tournait au pitisme, devenait un romancier
purement anglo-saxon, M. Prvost glissait  une spcialit dangereuse,
qui exige, pour ne paratre pas un peu ridicule, beaucoup d'aplomb  la
fois et de tact chez celui qui la dtient et la professe: la spcialit
d'crivain fministe, de docteur s sciences de l'amour, consult par
les perruches troubles.

Mais, l est le piquant, l'immoralit courageuse des peintures commente
et illustre, chez M. Marcel Prvost, une doctrine trs sre, presque
austre. Par exemple, il n'hsite point  noter et  condamner, non sans
la dcrire, l'impudicit de la plupart des jeunes maries. Il conseille
toujours, finalement, la vertu stricte. C'est un rigoriste qui, ferme
sur ses conclusions, ne craint pas d'insister sur les choses contre
lesquelles il conclura. Avec sa finesse exprimente, sa hardiesse
enveloppe de la grce d'un style souple, clair, abondant; un peu flou,
sa sensualit et son orthodoxie qui se donnent du prix et du ragot
l'une  l'autre, il n'est pas loin de raliser un type rare: celui de
l'rotique chrtien[7].

         [Note 7: Encore plus vrai depuis les _Demi-Vierges_.]




LE CHAT-NOIR


Cet ingnieux animal n'est pas mort; mais on peut dire, sans l'offenser,
qu'il est sorti de sa priode hroque. On a publi dernirement un
volume de ses _Gats_. Le moment semble donc venu de dire ce qu'il a
t et ce qu'il a fait.

Vous connaissez le petit thtre de la rue Victor-Mass. Au-dessus de la
lucarne aux ombres chinoises est peint un chat noir,  la queue en
tringle, aux contours simplifis, un chat de blason ou de vitrail, qui
pose une patte ddaigneuse sur une oie effare. Ce chat reprsente
l'Art, et cette oie la Bourgeoisie.

Mais, contrairement aux traditions, cette oie et ce chat ont eu
ensemble les meilleurs rapports. L'oie, reue chez le chat--non
gratuitement--s'est crue en pays de bohme; et c'est, en somme, le
chat qui a galamment exploit l'oie, tout en l'amusant, et mme en
lui ouvrant l'intelligence.

Le Chat-Noir a jou son rle dans la littrature d'hier. Il a vulgaris,
mis  la porte de l'oie une partie du travail secret qui
s'accomplissait dans les demi-tnbres des Revues jeunes.

Il a t des premiers  discrditer le naturalisme morose, en le
poussant  la charge. Il a, je ne dis point invent (car nous avions eu
Richepin et, avant Richepin, Alfred Delvau), mais rajeuni et propag le
naturalisme macabre et farce par les chansons de Jules Jouy et
d'Aristide Bruant. Il a rvl aux gens riches et aux belles madames la
posie des escarpes et de leurs compagnes, les boulevards extrieurs,
les fortifs et Saint-Lazare, et ce que c'est que pante, que
marmite, que surin, que daron, daronne et petit-sal...

Et, en mme temps, le Chat-Noir contribuait au rveil de l'idalisme.
Il tait mystique, avec le gnial paysagiste et dcoupeur d'ombres Henri
Rivire. L'orbe lumineux de son guignol fut un oeil-de-boeuf ouvert sur
l'invisible. Mais, au surplus, le conciliant flin nous a appris que le
mysticisme se pouvait allier, trs naturellement,  la plus vive
gaillardise et  la sensualit la plus grecque. N'est-ce pas, Maurice
Donnay?

Au fond, le digne Chat resta gaulois et classique. Il eut du bon sens.
Quand il choisit Francisque Sarcey pour son oncle, ce ne fut point
ironie pure. Quelques-uns des Schaunards de cette bohme tempre furent
orns des palmes acadmiques. Le Chat eut l'honneur d'tre lou un jour
sous la coupole de l'Institut. Il tenait  l'opinion du _Temps_ et du
_Journal des Dbats_. Son idalisme n'a jamais coup ni dans la
Rose-Croix, ni dans la posie symboliste. Il a raill celle-ci,--oh!
les tonnants vers amorphes de Franck Nohain!--comme il avait dcri
d'abord le naturalisme de Mdan.

Puis, le Chat-Noir a t patriote, et chauvin, et grognard. Comme la
vogue des gigolettes, et comme la pit vague et veule qui nous meut
sur les Madeleines et sur les Izyls, la napolonite qui nous travaille
est un peu venue de lui. Vous vous rappelez l'_pope_, de Caran d'Ache.
Le Chat, sur quelques menus points, fut un prcurseur.

Il a, avec ce mme Caran d'Ache, avec Willette et Steinlen, rajeuni la
caricature (j'emploie ce mot devenu impropre, faute d'un meilleur). Et
il a restaur, en lui donnant une forme neuve, la vieille gaiet
franaise.

Car il eut pour nourrisson le bienfaisant Alphonse Allais. (Je veux
nommer aussi, tout au moins, Georges Auriol, ne pouvant les nommer
tous.) Allais vaudrait,  lui seul, une tude. Allais a certainement
enrichi l'art du coq--l'ne et de l'absurdit mthodique. Toujours le
burlesque a suivi les volutions de la littrature dite srieuse. De
mme que la fantaisie de Cyrano de Bergerac rpercute tout le pdantisme
fleuri du temps de Louis XIII, de mme qu'un grand nombre des facties
de Duvert et de Labiche supposent le romantisme: ainsi les critures
bizarres d'Alphonse Allais, par leurs tics, clichs et allusions, par
le tour indfinissable de leur rhtorique et de leur maboulisme,
impliquent toute l'anarchie littraire de ces quinze dernires annes...

(Laissez-moi ouvrir ici une parenthse. Quelques types curieux florirent
dans cet illustre cabaret. Tel, le pianiste Albert Tinchant. Il n'tait
pas sobre, mais il tait doux; il faisait de petits vers tendres et
langoureux, pas trs bons. Pendant cinq ou six ans, il vcut sans jamais
avoir un sou dans sa poche, trs heureux. Son incuriosit fut telle, ou
sa pauvret, qu'il ne trouva pas le moment--ou le moyen--d'aller, en
1889, voir l'Exposition. Le trait me semble rare. Tinchant mourut 
l'hpital. Il avait t autrefois, en rhtorique, un de mes meilleurs
lves. Jamais il ne me demanda rien, qu'une mention dans ma chronique
dramatique. Celui-l tait un bohme-n, un bohme authentique. Je suis
bien fch qu'il n'ait pas eu de gnie.)

Vous avez vu tout ce que nous devons au Chat-Noir. Ce chat clectique,
qui sut rconcilier la bourgeoisie et la bohme, forcer les gens du
monde  payer, trs cher, tant de bocks, et tantt les attendrir sur des
histoires pieuses, tantt les scandaliser avec modration et leur donner
l'illusion qu'ils s'encanaillaient; ce chat qui sut faire vivre ensemble
le Caveau et la Lgende dore, ce chat socialiste et napolonien,
mystique et grivois, macabre et enclin  la romance, fut un chat trs
parisien et presque national. Il exprima  sa faon l'aimable dsordre
de nos esprits. Il nous donna des soires vraiment drles.

Nous prions les futurs historiens de la littrature de ne point refuser
un salut amical  cet ingnieux descendant du Chat-Bott. Comme son
aeul, il connut plus d'un tour et valut  son matre un beau chteau.




LE GNRAL DE GALLIFFET


C'est un beau soldat. Voici les principaux motifs de l'image d'pinal
qu'on lui pourrait consacrer:

 dix-sept ans, engag volontaire, il a son premier duel avec un prvt
d'armes, et le tue.--Sous-lieutenant, il parie de sauter  cheval dans
la Sane du haut d'un pont, et gagne le pari.--En Crime, il traverse
les lignes russes pour rejoindre une dame qui l'attend de l'autre
ct.--Au Mexique, une grenade lui ouvre le ventre. Il survit on ne sait
comment, avec un ventre d'argent, dit la lgende.-- Sedan, il conduit
une des charges hroques.--Il entre dans Paris avec l'arme de
Versailles. (On s'est avis qu'il avait manqu, dans cette affaire, de
modration et de nuances. Cela est possible. Il est certain qu'il y eut,
parmi les fusills, des innocents et des inconscients; il est certain
aussi que le triage en tait alors difficile. Puis, je vous prie de
relire les articles parus dans les journaux au moment des incendies de
la Commune. Enfin, je ne vous donne pas cet homme pour une me hsitante
et douce; et, au surplus, ce serait l'offenser que de trop plaider pour
lui les circonstances attnuantes.)--Quelques annes aprs, il dmolit
une statue de la Rpublique.--Un peu plus tard, ayant rflchi, il met
sa main dans celle de Gambetta.

Maigre, lgant, les pommettes saillantes, les yeux clairs et froids, un
peu du nez de Cond, la voix forte et comme bourdonnante, toute sa
personne exprime une farouche nergie. On sent qu'il dut tre un
extraordinaire entraneur d'hommes. Trs dur pour lui-mme, strict avec
les officiers, il tait bon pour les soldats, d'une bont protgeante
d'aristocrate. Vous trouverez sa chromolithographie dans quantit de
bureaux de tabac de village; et l, les receveurs buralistes, vieux
mdaills, vous diront ce qu'il fut, ce qu'il obtenait de ses hommes,
vivant prs d'eux, couchant avec eux sur la paille, refusant le lit des
bourgeois.

N pour la guerre,--et pour la guerre d'autrefois, celle qui tait
vraiment une profession et o la bravoure individuelle avait souvent le
premier rle,--il eut une joie frntique de vivre, commune chez ceux
dont le mtier est de donner la mort et de la mpriser. Ici, l'image
d'pinal droulerait la lgende de sa vie civile: les Tuileries,
Compigne, duels, enlvements, folies... Et une dernire vignette nous
montrerait, la soixantaine venue, le gnral rvant. Rvant  quoi? On
ne sait, mais peut-tre l'entrevoit-on.

Il apparat, par sa complexion, comme un soldat-gentilhomme de jadis, un
marchal de camp de l'ancien rgime ou tout au moins un gnral
risque-tout du premier empire, gar dans une dmocratie niveleuse,
emptr dans des charges bureaucratiques autant que militaires,
commandant durant une paix interminable une arme de citoyens et
d'lecteurs o le patriotisme abonde plus que le temprament et l'esprit
proprement guerriers. D'o, chez le gnral, un malaise et une angoisse,
le sentiment d'une disconvenance croissante entre sa personne et son
emploi, entre ses facults et le milieu o elles ont  s'exercer, entre
son idal de vie et l'tat politique de la socit o il est condamn 
vieillir. Imaginez Villars, ou seulement Marbot, revenant parmi nous.
Sourdement, il regrette les soldats du service de sept ans, et les
grognards et peut-tre, par del, les partisans et les mercenaires. Il
se sent dsorient et dsheur.

Et rien  faire, il le comprend. Je ne pense pas que l'aventure d'un
autre gnral l'ait un instant abus ou tent. Mais il se dit qu'une des
formes les plus brillantes de la vie d'autrefois, et celle mme o tout
semblait le prdestiner, est profondment modifie, mutile, amoindrie.
Changes, la figure et l'me des armes, change, la guerre. Et, comme
on sait qu'elle ne sera plus ce qu'elle a t tout en ignorant ce
qu'elle sera, il est effray de cet inconnu. Des armes de deux millions
d'hommes, la mlinite, la poudre sans fume, les fusils  tir rasant, et
tout le reste, cela veut une tactique nouvelle: que sera-t-elle? et qui
en dtient le secret?

Il pressent que les mthodes futures laisseront peu de place au
dploiement des qualits par lesquelles surtout il vaut, et que la
guerre  venir ne sera plus sa guerre. Et, par un mouvement excusable,
ces mthodes mal dtermines encore, mais apparemment contradictoires 
ses aptitudes, cette guerre trop savante, peu avantageuse aux hros,
il s'en dfie, il les apprhende pour nous. Il se demande  quoi aura
servi d'emprunter  l'ennemi son systme de recrutement si l'on n'a pas
su lui emprunter du mme coup son me patiente, endurante, discipline,
encline au respect...

Si l'on s'tait tromp, pourtant? Qui sait, aprs tout, si, dans cet
immense et sanglant jeu de mathmatiques, les chefs hroques prompts 
payer de leur peau et les troupiers d'antan, les troupiers finis, ne
pourront pas jouer un rle inattendu? Mais y seront-ils encore, ces
troupiers? Puis, il songe que, en tout cas, il sera trop tard pour lui,
que la fcheuse limite d'ge le guette, que la retraite ajoutera 
l'oisivet de ses vingt dernires annes une vieillesse inutile et qu'il
n'aura rempli ni tout son mrite ni toute sa destine naturelle.
Concevez, je vous prie, sa mlancolie et son pessimisme.

Les a-t-il laiss percer devant des reporters? Non, puisque le fait a
t ni publiquement par le ministre de la guerre. Mais, quand il aurait
trahi, dans un moment d'imprudente expansion, son dsenchantement et sa
dfiance, aurait-il donc commis une infamie? Assez d'affirmations
optimistes compenseront cette boutade, la rduiront  un avertissement
maussade, peut-tre utile. Et il est d'ailleurs singulier que ceux qui
ont accabl le gnral persistent  tenir pour criminelle la phrase du
marchal Leboeuf sur les boutons de gutre.




LES VEUVES


 moins d'tre trs bonne, trs simple, trs modeste, et aussi d'avoir
aim son dfunt pour lui-mme,--ne croyez pas que ce soit facile, le
rle de veuve d'un grand homme, ou d'un homme illustre, ou d'un homme
clbre.

On risque ou de paratre accaparer sa mmoire, ou d'en sembler trop
dtache, d'avoir l'air trop consol, ou trop bruyamment inconsolable;
de porter trop firement les reliques, et tantt de s'en attribuer les
miracles, tantt de croire qu'elles en font toujours, alors qu'elles
n'en font plus...  tout mettre au mieux, cela nous est si gal, au bout
d'un certain temps, que vous soyez veuve de quelqu'un qui est dans le
Larousse!

Il y a celles qui passent leur restant de vie, gnralement trs long, 
exploiter, avec un soin pre et pieux, les livres de leur mort,  vider
ses fonds de tiroirs,  publier ses oeuvres posthumes, niaiseries de
jeunesse, notules, broutilles. Et cela peut durer indfiniment, et ces
oeuvres posthumes, elles pourraient les crire elles-mmes. Elles les
crivent peut-tre. Ces veuves continuent le commerce du dfunt, selon
l'pitaphe connue.

Il y a celles dont le viril esprit fut en si intime communion avec leur
illustre poux que, de trs bonne foi, elles considrent sa gloire, non
comme hrite par elles, mais comme acquise en commun avec lui. Elles
dtiennent, elles captent, elles dfendent leur mort. S'il fut de
l'Acadmie, elles revendiquent le droit de lui choisir seules son
successeur, car son fauteuil leur appartient. Elles ne savent plus bien
si elles s'enflent de lui ou s'il fut grand par elles; et,--la mode
tant que les femmes d'un certain rang signent de leur nom de jeunes
filles,--si leur mari s'appelait Shakspeare et si elles s'appellent
Durand, elles font suivre, dans leur signature, un Durand norme d'un
Shakspeare menu et gribouill. Cela s'est vu.

Il y a celles dont le mari fut un homme essentiellement lgant et qui
eut de belles relations. Celles-l pensent l'honorer en continuant
l'lgance de sa vie, en rendant publique l'lgance de leurs souvenirs;
en se conformant  l'idal mondain exprim dans ses livres, en se
donnant l'air--pit touchante--d'tre pareilles aux personnages que sa
futilit affectionna. C'est d'une de celles-l, mle, sous son crpe de
deuil, aux divertissements de quelque villgiature aristocratique,
qu'une mchante langue dit un jour: Oui, c'est bien ainsi que ce
pauvre un tel aurait voulu tre pleur.

Il y a celles qui taient au moins gales, par l'esprit et le talent, au
mari qu'elles pleurent, et qui, tant qu'il vcut, se sont tues, se sont
caches, ont suivi ses succs, du fond de leur retraite volontaire,
comme des mres indulgentes. Le veuvage, la mdiocrit de situation qui
a suivi, les ont fait sortir, malgr elles, de ce charitable effacement.
Elles se sont mises  crire  leur tour; et la grce la plus aise,
l'exprience la plus fine et la plus clmente, le spiritualisme le plus
dlicat ornent leurs rcits; et c'est en ajoutant au meilleur de ce
qu'il passait pour reprsenter qu'elles gardent le nom dont elles sont
dpositaires.

Il y a celles dont le dfunt n'eut qu'une clbrit viagre, bruyante
peut-tre  son heure, mais d'ordre subalterne, et qui nous tonnent par
le faste de leur culte, car nous ne savons dj plus de quoi elles se
souviennent.

Il y a celles,  mon bon matre Renan, qui meurent quelques mois aprs
leur compagnon, tout simplement. Et nous ne pouvons exiger, je l'avoue,
que toutes soient ainsi.

Il y a les frres veufs, dont le mort avait du talent, et qui en ont
aussi peut-tre, mais qui, pouvant tranquillement jouir d'une gloire
indivise, ont voulu, par leurs productions personnelles, nous mettre 
mme de dgager de l'oeuvre commune l'apport du dfunt. Et il a
quelquefois paru que cela tait imprudent: mais cela tait assurment
gnreux et d'une exquise pit dtourne.

Et enfin, parmi les veuves, il en est une dont la souffrance ne fut
connue des profanes qu'en tant qu'elle tait lie  un deuil public;
dont toute la conduite rcente ne fut que modestie, dignit simple et
discrte, charit, dsintressement sans effort, et que nous avons
salue tous avec le respect le plus mu pour le _noli me tangere_ de sa
profonde et silencieuse douleur.

... Et, pour la plupart des autres, ce que j'en ai pu dire ne se
ramne-t-il pas  cette vrit,  la fois ncessaire, mlancolique et
rassurante, que les morts n'arrtent pas la vie?




GUY DE MAUPASSANT


La mort vient d'affranchir Guy de Maupassant. Il est trange de songer
que ce cerveau, en qui la ralit avait reflt des images si nettes,
qui avait su interprter, ramasser, coordonner ces images avec une
vigueur et dans des directions si dcides, et nous les renvoyer, plus
riches de sens,  l'aide de signes si fortement ourdis, n'ait plus, 
partir d'un certain moment, reu du monde extrieur que des impressions
confuses, incohrentes, parses, aussi rudimentaires et aussi peu lies
que celles des animaux, et pleines, en outre, d'pouvante et de douleur,
 cause des vagues ressouvenirs d'une vie plus complte; et que l'auteur
de _Boule-de-Suif_, de _Pierre et Jean_, de _Notre Coeur_, soit entr,
vivant, dans l'ternelle nuit. Et cela, parce qu'un jour les
microscopiques cellules dont se composait la pulpe tasse sous son front
se sont mises, on ne sait pourquoi,  se dsagglutiner...

Et je vois  quel point je me suis tromp il y a cinq ans, et j'ai
presque un remords. C'tait  propos du volume intitul: _Sur l'eau_, o
des mditations moroses, des soliloques dsesprs alternaient avec
d'admirables descriptions de paysages marins. J'crivis alors,
tourdiment:

... Tels sont les lieux communs dvelopps par M. de Maupassant. Je ne
vous les donne pas pour trs neufs,--ni lui non plus, je pense... C'est
beaucoup de tristesse et de frocit  la fois. Il est extraordinaire
qu'on ne soit pas plus gai sur un yacht qui porte le joyeux nom de
_Bel-Ami_; et M. de Maupassant, schopenhaurisant sur son bateau, nous
en monte un, dirait quelque mauvais plaisant. J'ai l'esprit si mal fait
que le pessimisme trop tal m'offense presque autant que l'optimisme
bat. Il me semble que, lorsqu'on est en somme parmi les privilgis de
ce monde, lorsqu'on ne souffre ni continuellement, ni trop violemment
dans son corps, et qu'on est prserv des extrmes douleurs morales par
la littrature et l'analyse (lesquelles, soyez-en srs, nous sauvent de
plus de maux qu'elles ne nous interdisent de joies), une sorte de pudeur
devrait vous empcher de rpter trop longuement des plaintes dj
dveloppes par d'autres. Un crivain clbre qui souffre de la grande
misre humaine en souffre surtout par procuration, songez-y. Ds lors,
je crains un peu de rhtorique.

Je vois maintenant qu'il n'y en avait pas. J'aurais d reconnatre, dans
le cas de Maupassant, autre chose qu'un plaisir d'orgueil et d'ironie 
constater que le monde est inintelligible et mauvais; autre chose qu'un
plaisir de langueur  s'abandonner aux mlancolies que versent certains
crpuscules ou que distillent certains brouillards; bref, autre chose
que de la littrature. J'aurais d m'apercevoir que la tristesse secrte
de notre ami n'avait rien de concert et n'avait rien de dlicieux;
j'aurais d deviner chez lui le rongement d'une ide fixe, le ravage
continu d'une pouvante. Pour lui, trs rellement, tout tait vanit,
et presque tout apportait une souffrance je le vois bien  l'heure qu'il
est. Les contes o il a peur,--comme _le Horla_ et une demi-douzaine
d'autres dont les titres m'chappent,--n'taient point des fantaisies;
non plus que, dans _Bel Ami_, la description du dtraquement lent d'un
cerveau par l'ide ininterrompue de la mort. Pierre, dans _Pierre et
Jean_ et le hros de _Fort comme la mort_, et celui de _Notre Coeur_,
durant ses promenades dans la fort de Fontainebleau, nous montrent 
quel point le travail d'une ide fixe, altrant sans cesse, pour celui
qui en est possd, les rapports habituels des choses, le peut
rapprocher de la folie. Je me rappelle les longues fuites de Maupassant
hors de la socit des hommes, ses solitudes de plusieurs mois, en mer
ou dans les champs, ses tentatives de retour  une vie simplifie, toute
physique et tout animale, o il pt oublier l'ennemi sourd, l'ennemi
patient qu'il portait en lui; puis, quand il rentrait parmi nous, cette
fivre d'amusement, et de plaisanteries, et de jeux presque enfantins,
qui tait encore comme une fuite, une vasion hors de soi... Vains
efforts! Il semblait se plaire, on l'a dit, aux compagnies joyeuses;
il aimait la navet des Boule-de-Suif ou des grosses Rachel;
parfois, avec une grande affectation de srieux et une grande dpense
d'activit, et comme si ces choses eussent t infiniment plus
importantes que les livres qu'il crivait (rarement il consentait 
parler littrature), il organisait des ftes compliques, volontiers
un peu brutales; mais, sauf les minutes o il s'appliquait, jamais on ne
vit pareille impassibilit en pleine fte, ni visage plus absent. Il
tait loin... trs loin...  quoi pensait-il, le pauvre garon?

C'est donc avec le sang de son me qu'il crivait, lui, ses lamentables
variations sur des lieux communs tristes. Au fait, quand ils sont
tristes, les lieux communs nous sont toujours neufs. En voici un:
Quelle vanit que la gloire! C'est assurment un des biens dont on
jouit le moins. Viagre, elle reste douteuse, puisqu'elle n'est vraiment
la gloire que lorsque le temps l'a consacre; et d'ailleurs nous voyons
que la notorit de trs grands artistes est surpasse, de leur
vivant, par celle de simples histrions. Posthume, elle ne sera plus rien
pour ceux qui en seront favoriss. Ce serait une trange folie que
d'envier les hommes illustres aprs qu'ils sont morts. Que tel
assemblage de drames porte le nom de Shakspeare et que tel entassement
de vers lyriques porte celui de Victor Hugo, qu'importe? Que leurs
oeuvres restent tiquetes, par le hasard, de ces syllabes-l plutt que
de celles qui forment les noms de Dupont ou de Durand, qu'est-ce que
cela peut faire  ceux qui furent Hugo ou Shakspeare? Songez qu'Homre
n'est peut-tre pas le nom de l'auteur de _l'Iliade_, et ds lors
qu'est-ce que la gloire du chantre d'Achille? J'ai l'air de dvelopper
gravement un truisme. C'est que je le trouve consolant pour les humbles.
Du moment que tout est vanit, il est excellent que tout soit vanit
pour tous les hommes. Ce sont les exceptions  cette loi-l qui seraient
affreuses.

Or, pour en revenir  l'auteur de _Bel Ami_, sans doute la gloire de son
oeuvre sera de longue dure; mais nous voyons que pour lui, la
jouissance n'en aura mme pas t viagre. Qu'a t, pendant dix-huit
mois, pour Maupassant dment, la gloire de Maupassant?

... Vous vous rappelez l'effet que produisirent, il y a dix ans,
_Boule-de-Suif_, _la Maison Tellier_, _Mademoiselle Fifi_, et les autres
petits rcits dont ces chefs-d'oeuvre taient accompagns. Cela parut
nouveau; et c'tait nouveau, en effet. Mais en quoi? C'tait, au fond,
excessivement brutal: des histoires de filles, de paysans rapaces, de
lches et grotesques bourgeois; les faits-divers d'une humanit
lmentaire et toute en instincts. La philosophie qu'on en pouvait
dgager  la rigueur tait furieusement ngative. Et, parmi son
nihilisme, l'auteur n'en jouissait pas moins du monde physique avec une
intensit extraordinaire et avec une franchise d' avant le pch. Or,
chose remarquable, ce conteur si peu moral dsarma, presque tout de
suite, mme les austres. Nous nous mmes tous  parler de sa belle
sant. Cette sant devint sa marque dans l'opinion commune. Personne
ne fut plus souvent proclam sain que ce jeune homme qui devait mourir
fou. Et, pareillement, personne ne fut plus vite dclar classique que
cet crivain dont les contes les plus illustres se passaient dans les
couvents de La Fontaine rebaptiss de leur vrai nom.

On ne se trompait point. Maupassant offrait le singulier phnomne d'une
sorte de classique primitif survenu  une poque de littrature
vieillissante, dcrpite et tourmente. D'abord, nulle trace, en lui,
d'ducation chrtienne. Son grand ami Flaubert l'avait dniais de
bonne heure. L'esprit de Maupassant fut donc comme une table rase
offerte aux impressions du monde ambiant. Sa philosophie simpliste,--
laquelle il est bien possible que les raffins des derniers ges
reviennent par le plus long,--tait celle d'un jeune Huron de gnie.
Ce primitif avait reu de la nature le don de l'expression, qu'il
perfectionna, auprs de son vieux matre, par une discipline de dix
annes. Mais, s'il apprit  voir et  rendre ce qu'il voyait, il
n'apprit rien de plus,--heureusement. S'il garda, avec plus de largeur
et d'aisance, quelque chose de l'ironie de l'_ducation sentimentale_,
il fut totalement exempt du romantisme de Flaubert. Il ignora galement
les transpositions d'art des Goncourt, ces rapins malades, et la
trpidation nerveuse d'Alphonse Daudet.  l'une des poques o notre
littrature fut le plus complexe et nous distilla les boissons les plus
travailles, le gnie conteur de Maupassant jaillit comme une source de
belle eau merveilleusement claire. Et, sensuel, il restait en quelque
manire innocent. Rien de commun entre cette sensualit et celle de M.
mile Zola, si triste, si trouble, si morose, qui est celle d'un moine
tent, qui semble impliquer le sentiment de quelque chose de dfendu et
la croyance au pch. Maupassant, lui, n'y croyait pas. Cela se sentait,
et c'est pourquoi les chastes eux-mmes lui furent si indulgents.

Tel il fut dans les commencements de son oeuvre. Il rappelait,--avec un
style plus plastique (car on ne nat pas impunment dans la seconde
moiti du dix-neuvime sicle)--les conteurs d'autrefois et, si vous
voulez, cet imperturbable Alain Lesage. Et _Bel-Ami_ semblait une
remise au point, aprs un sicle et demi, du _Paysan parvenu_...

Puis, l'angoisse vint... La volupt finit toujours, comme on sait, par
tre grande matresse de mtaphysique. Le dsir est, de sa nature,
inassouvissable. Et c'est pourquoi, dans les derniers livres de
Maupassant, lentement, le _surgit amari aliquid_ fait son oeuvre.

Au reste, le naturalisme a deux grandes ennemies: la douleur et la mort.
Et il ne sert de rien de dire que ce qui est doit tre, qu'il n'y a rien
 expliquer. Pour que la philosophie du _Cas de Mme Luneau_ ou mme de
_Marroca_ ft le vrai, il faudrait que la douleur ft absente du monde,
et qu'on pt ne jamais songer  la mort. Mais on souffre; et, par la
porte de la souffrance, entrent la rflexion, la curiosit, l'inquitude
et l'apprhension de l'inconnu et, sous une forme ou sous une autre,
l'idalisme, et le rve, et des besoins d'expliquer ce qui chappe aux
sens...

 partir d'un certain moment, cela est visible, Maupassant s'attendrit.
Son observation s'attriste,--et s'affine aussi,  mesure qu'elle
s'tend. Et,  mesure que son coeur s'amollit et que s'y ouvre la divine
fontaine des larmes, il apprend aussi la pudeur.

D'un livre  l'autre, les mes qu'il nous peint se compliquent et, en
mme temps, s'lvent en dignit. De plus en plus il parat compatir aux
objets de ses peintures, et de plus en plus il semble se plaire  nous
dcrire des passions et des sentiments de telle espce, que, de les
comprendre et de les aimer comme il le fait, cela seul prouverait qu'il
a dpass,--sans trop savoir d'ailleurs o il va,--ce naturalisme
rudimentaire par o il avait dbut si tranquillement. _Fort comme la
mort_ dit un amour fort comme la mort en effet, et raconte  la fois
le plus noble des drames intrieurs et l'immense tristesse de
vieillir.--_Notre Coeur_ fltrit la femme qui ne sait pas aimer; et si
l'amoureux demande des consolations  l'amour simpliste, tel qu'il tait
conu dans les _Soeurs Rondoli_, il est clair qu'il n'y trouvera plus
jamais le repos. Bref, c'est l'humanit suprieure qui fait sa rentre
dans l'oeuvre de Maupassant; et l'humanit suprieure est faite, en
somme, de tout l'idalisme du pass et de ses plus nobles rves; et les
dcrire ainsi et de ce ton, ce n'est peut-tre pas y croire, mais ce
n'est plus les rpudier.

Ce n'est pas du Bourget. Maupassant, presque toujours, se borne  noter
les signes extrieurs,--actes, gestes ou discours,--des sentiments de
ses personnages, et use peu de l'analyse directe, qui a ses prils, qui
quelquefois invente sa matire, et l'embrouille pour avoir le mrite et
le plaisir de la dbrouiller... Mais enfin vous entrevoyez peut-tre
combien est curieuse l'volution d'un crivain qui, ayant commenc par
_la Maison Tellier_, finit par _Notre Coeur_. Trs sommairement, son
histoire est celle d'un primitif venu tard et modifi, peu  peu, par
l'atmosphre morale de son temps, ressaisi par les inquitudes
spirituelles que nous ont lgues les sicles couls. Et sans doute
aussi la peur de la mort, la peur de l'inconnu, la proccupation atroce
de la folie menaante ont t pour quelque chose dans cette
transformation...




ANATOLE FRANCE

LE LYS ROUGE


... Eh oui, je sais parler avec ma plume, tout comme un autre. Mais
parler, crire, quelle piti!... Qu'est-ce qu'il en fait, le lecteur, de
ma page d'criture? Une suite de faux-sens, de contresens et de
non-sens. Lire, entendre, c'est traduire. Il y a de belles traductions
peut-tre. Il n'y en a pas de fidles. Qu'est-ce que a me fait qu'ils
admirent mes livres, puisque c'est ce qu'ils ont mis dedans qu'ils
admirent? Chaque lecteur substitue ses visions aux ntres...

Ainsi parle le littrateur Paul Vence, dans un des premiers chapitres du
roman. Vous voil avertis: je ne vous puis donner que ma traduction du
_Lys rouge_.

Si, tout en gotant la grce infinie de cette forme, presque unique dans
notre littrature, je regarde ingnument ce qu'elle recouvre,
j'aperois, au travers des guirlandes de causeries et d'pisodes dont
il est dlicieusement fleuri, un drame trs simple, trs violent,
surprenant d'pret et de cruaut.

Une jeune femme, de sens exigeants, avait un amant qui la contentait,
mais qu'elle avait pris presque au hasard. Un jour elle rencontre un
autre homme pour qui elle sent qu'elle est faite et qui lui donnera,
elle en est sre d'avance, des joies suprieures; bref, son homme. Et
l'homme sent en lui un avertissement pareil et un dsir gal. Elle se
donne  lui; ils s'aiment avec une sombre fureur. Le premier amant vient
la trouver; il veut la reprendre; il veut la tuer, il la meurtrit de
coups de poing, puis s'affale en sanglotant, tandis qu'elle s'chappe le
sourire aux lvres. Cependant le second amant a des soupons: elle les
touffe sous des baisers enrags. Mais la mauvaise destine veut qu'il
rencontre un soir son prdcesseur. Ds lors, hant d'une image qui le
torture et l'affole, il repousse celle qu'il aime (puisque cela
s'appelle aimer). En vain, elle se jette sur lui et l'enveloppe de
baisers, de larmes, de cris, de morsures; il s'arrache d'elle en
disant: Je ne vous vois plus seule. Je vois l'autre avec vous,
toujours. Et elle s'en va, dsespre...

Il vous est ais d'entrevoir par ce rsum fort incomplet, mais non
inexact, que ce qui meut et broie ces trois cratures, c'est l'amour
sensuel, et ce n'en est point un autre. Ce livre respire la plus cre
volupt. Les treintes y sont frquentes et varies dans leurs modes,
et l'auteur les dcrit avec une habilet rapide et qui reste dcente,
mais qui n'est point timide. Ses deux damns ne redoutent ni les garnis
modestes qui avoisinent les gares, ni les guinguettes  fritures, ni
l'humidit des futaies. Ce qui les tient, c'est bien le _durus amor_,
celui qui, comme dit le pote Lucrce:

  _...in silvis jungebat corpora amantm._

C'est, dis-je, l'amour sensuel, car les autres amours ne tuent pas. Ni
Dante ni Ptrarque ne troublrent jamais de leurs violences Batrice et
Laure; et Elvire mourut sans avoir t bouscule par Lamartine. Le seul
amour tragique est l'amour des sens. C'est celui de Didon, qui dfaillit
dans une grotte, pendant un orage, et se poignarda sur son bcher. C'est
celui de Phdre qui meurt, d'riphile qui dnonce, d'Hermione qui fait
tuer, et de Roxane qui tue. Il est impossible d'hsiter sur la nature de
cet amour, malgr la pudicit du style. Roxane adore Bajazet sans lui
avoir jamais parl: on ne saurait donc dire que c'est l'me de ce jeune
prince dont elle est prise.

Or cet amour-l, tant essentiellement la recherche de la
sensation,--soit qu'on n'y apporte aucun choix, soit, au contraire,
qu'on la demande  une crature en particulier, et  celle-l
seulement,--s'accommode, dans le premier cas, avec la plus complte
insouciance de la personne, et, dans le second cas, engendre aisment
la haine, par la peur d'tre frustr. Et ainsi (car telle est la duperie
des mots) ni dans son plus faible degr, ni dans son degr le plus fort,
cet amour-l n'implique l'amour. Il est goste par dfinition; il est
amour au mme titre que la soif ou la faim.

_Le Lys rouge_ enseigne prcisment ce qu'un amour de cette sorte, tant
insparable de la jalousie,--et d'une jalousie dont l'objet est concret,
dlimit, visible et tangible,--contient ncessairement de haine. C'est
ce qu'exprime avec force le pote Choulette, donnant en peu de mots la
morale de cette histoire. Les fautes de l'amour seront pardonnes,
dit-il. Ou plutt, on ne fait rien de mal quand on aime seulement. Mais
l'amour sensuel est fait de haine, d'gosme et de colre autant que
d'amour. Pour vous avoir trouve belle, un soir, sur ce canap, j'ai t
assailli d'une nue de penses violentes. Je revenais de l'albergo...
J'tais inond d'une joie cleste que votre vue m'a fait perdre. Il faut
qu'une vrit profonde soit renferme dans la maldiction d've. Car,
prs de vous, je suis devenu triste et mauvais. J'avais sur les lvres
de douces paroles. Elles mentaient. Je me sentais au dedans de moi-mme
votre adversaire et votre ennemi, je vous hassais. En vous voyant
sourire, j'ai eu envie de vous tuer.

Mais je ne vous ai point dit encore quels sont les personnages de ce
roman. Si vous ne l'aviez point lu, si vous ne le connaissiez que par le
raccourci de drame anonyme o je l'ai rsum en commenant, peut-tre
hsiteriez-vous sur leur condition sociale. La chose se pourrait passer
aisment entre habitus des fortifications ou des boulevards extrieurs:
car les faits-divers nous avertissent que c'est surtout dans ce
monde-l que se rencontrent encore les sombres amours et les violences
effrnes des tragdies raciniennes. La femme pourrait fort bien tre
une fille; le premier amant, quelque rdeur de barrire, et le second,
quelque garon boucher. Vous vous tonneriez que celui-ci ne joue point
du couteau, mais je vous prierais de considrer que l'autre tape sur sa
bonne amie, et que les sentiments du trio sont admirables de simplicit
et de brutalit farouche. Assurment, ce sont de purs instinctifs.
Vous apprendriez sans nulle surprise que la femme s'appelle Titine, et
l'un des homme Bibi, et l'autre la Terreur des Ternes.

Or, elle se nomme la comtesse Martin-Bellme; elle est la fille d'un
financier puissant, la bru d'un ministre du second empire, la femme d'un
ministre de la troisime Rpublique. C'est une femme trs lgante et
trs distingue. Le premier amant se nomme Robert Le Mnil. C'est un
sportsman accompli, et c'est l'homme du monde en soi. Le second amant,
Jacques Dechartre, est un sculpteur riche qui modle, de loin en loin,
des cires et des mdaillons d'un got tourment et subtil. Ils sont,
tous trois, non seulement du meilleur monde, mais du plus raffin.

Nous avons dj vu quelque chose d'analogue dans le roman finement
froce de M. Paul Hervieu: _Peints par eux-mmes_. Les amours de Mme de
Trmeur et de Le Hingl, ces deux parfaits mondains, ressemblaient  une
histoire de cour d'assises: l'avortement, le vol, le chantage, le
suicide enfermaient la trame. Les amants du _Lys rouge_, n'ayant point
d'embarras d'argent, ne paraissent capables que de crimes passionnels.
Mais enfin, vous voyez que les romans mondains redeviennent
singulirement brutaux, c'est--dire vridiques. Les hrones de
Feuillet, mme perverses, gardaient dans leurs erreurs des faons qui
passaient pour aristocratiques. Elles avaient des suicides lgants:
suicide questre, comme celui de Julia de Trcoeur, suicide neigeux,
comme celui de Charlotte d'Erra. Elles avaient des sens, nous n'en
saurions douter; plusieurs taient mme dtraques avec grce. Mais
quand elles concluaient, nous n'en tions qu' peine avertis. Ce par
quoi elles taient, au fond, des btes de joie,--et de tristesse,--nous
tait discrtement drob. Nulle part vous n'y reconnaissiez
l'application sincre de ces axiomes inspirs  Bourget par le thtre
de Dumas: ... L'amour seul est demeur irrductible, comme la mort, aux
conventions humaines. Il est _sauvage et libre_, malgr les codes et les
modes. La femme qui se dshabille pour se donner  un homme _dpouille
avec ses vtements toute sa personne sociale;_ elle redevient pour celui
qu'elle aime ce qu'il redevient, lui aussi, pour elle: _la crature
naturelle et solitaire_ dont aucune protection ne garantit le bonheur,
dont aucun dit ne saurait carter le malheur. Or, ni M. France, ni M.
Hervieu ne nous dissimulent que l'amour sensuel est, en effet, le grand
niveleur des conditions, et que, par lui, la femme du monde ou la grande
dame a, comme les autres, ses heures simplement brutales et peut avoir
mme ses minutes canailles. Par-dessus George Sand et Octave Feuillet,
ils renouent,--oh! trs librement et en y ajoutant combien!--avec
l'audacieux roman du dix-huitime sicle, celui de Crbillon fils, de
Diderot et de Laclos.

Toutefois,--et c'est par o M. Hervieu semble rester plus prs de la
vrit commune,--Mme de Trmeur et Le Hingl n'taient point des tres
exceptionnellement intelligents. Mais,--et c'est ici que commence le
paradoxe du _Lys rouge_,--la comtesse Martin et surtout Jacques
Dechartre nous sont donns comme des tres de choix, singulirement
conscients, et d'un esprit tout  fait suprieur.

Thrse exprime continuellement des penses dlicates, ingnieuses et
profondes, puisque ce sont les penses mmes de M. Anatole France. Elle
a l'esprit philosophique et libre. Elle n'a aucun des prjugs de son
ducation et de sa caste, se plat  errer dans les rues populacires et
emmne avec elle, en voyage, un bohme ivrogne  cache-nez rouge. Elle
est fort au-dessus des convenances. Mais peut-tre direz-vous que, si
elle est philosophe dans ses propos, c'est qu'elle reoit Paul Vence 
sa table et qu'elle a de la mmoire; que c'est un instinct secret qui
lui fait trouver plaisir aux rues mal soignes et fortement odorantes o
grouille de l'humanit en tas, et qu'enfin son absence de prjugs lui
vient de son temprament et de son hrdit, car elle est la fille d'un
rapace.

Le cas de Jacques Dechartre est plus net. Il est vraiment, lui, un
philosophe, un critique, un observateur et un descripteur sagace de ses
propres mouvements. Il est capable d'une conception gnrale du monde,
qui, en lui montrant l'insignifiance et la vanit de sa pauvre petite
aventure personnelle, devrait la lui rendre inoffensive. Et, en mme
temps il est si habile  voir clair en lui, mme  prvoir ses
sentiments, que, les prvoir ainsi, c'est presque les prvenir. D'un
bout  l'autre du livre, il se regarde aimer, et tre fou, et tre
malheureux, et tre mchant. Il n'a pas un instant d'illusion, ni sur
l'espce de son amour, ni sur ses consquences probables. Mme la
premire dclaration, qui est d'ordinaire nave, confiante, optimiste,
Dechartre la fait avec pret, en termes inattendus, menaants pour tous
les deux, et qui, vers la fin, semblent commenter Darwin. Il dit 
Thrse qu'il l'aime non avec de molles et vagues tendresses, mais dans
une ardeur sche et cruelle. Il ajoute: Si vous ne pouvez pas m'aimer,
laissez-moi partir; j'irai je ne sais o, vous oublier, vous har. Car
je me sens pour vous un fond de haine et de colre. Oh! je vous aime!
Et plus loin: ... Votre me n'est pour moi que l'odeur de votre beaut.
J'avais gard les instincts d'un homme primitif, vous les avez
rveills. Et je sens que je vous aime avec une simplicit sauvage.
Plus tard, aprs que la premire scne de jalousie qu'il lui a faite
s'est termine par une rconciliation furieuse, et qu'ils se sont
repris, les yeux assombris, les lvres serres, en proie  cette colre
sacre qui fait que l'amour ressemble  la haine, comme elle lui
demande pourquoi il est triste, il a ce mot profond, affreux d'gosme
et de clairvoyance: Tu veux savoir? Ne te fche pas. Je souffre plus
que jamais, parce que je sais maintenant ce que tu donnes. Et il lui
dit encore: Thrse, on n'est jamais bon quand on aime.

Et alors, je me pose une question:--Est-il possible ou est-il
vraisemblable qu'un homme qui a cette puissance et cette lucidit
d'esprit se laisse  la fois emporter  l'excs de dmence et de cruaut
dont ce statuaire mditatif nous donne le spectacle dtestable (voir
surtout le dernier chapitre)? Sachant  chaque minute ce qu'il fait,
comment peut-il le faire? Ou, si une force involontaire agit en lui,
comment la fatalit n'en est-elle pas du moins tempre par cela seul
qu'il la prvoit? N'y a-t-il pas une sorte d'incompatibilit entre la
vie intellectuelle de Dechartre et sa vie passionnelle? Je ne conois ni
Didon, ni Paolo, ni Hermione, ni Oreste philosophes  ce degr, ou
dilettantes (car Dechartre est dilettante aussi, sur tout ce qui n'est
point son amour). Et j'admets Montaigne ou la Rochefoucauld amoureux, et
par suite un peu btes et souffrants et pleurants, mais non point
mus,--tout en restant la Rochefoucauld ou Montaigne!--en brutes
mauvaises, tortures et torturantes. N'allguez point que les
personnages de Racine, par exemple, expriment en discours harmonieux et
fins des passions sauvages d'tres primitifs. Ils parlent sans doute
avec lgance: mais, en somme, ils ont peu d'ides; ce ne sont point des
critiques; leur culture philosophique est mdiocre, et nulle part il
n'apparat qu'ils aient lu Darwin, Stendhal, Hartmann et Anatole
France... Bref, la dualit de Jacques Dechartre me dconcerte. Mais
c'est peut-tre que je manque d'exprience.

Ce qui me met en garde, c'est qu'il me semble que Thrse et Jacques
vivent moins que les personnages pisodiques du roman, ils sont, en
quelque manire, moins vivants que leurs actes. Je ne parviens pas 
discerner nettement leurs figures. Cela vient peut-tre de ce que
l'auteur parle presque toujours pour eux. coutez Dechartre: Une femme,
dit-il  Thrse, ne peut pas tre jalouse de la mme manire qu'un
homme, ni sentir ce qui nous fait le plus souffrir... Pourquoi? Parce
qu'il n'y a pas dans le sang, dans la chair d'une femme, cette fureur
absurde et gnreuse de possession, cet antique instinct dont l'homme
s'est fait un droit. L'homme est le dieu qui veut sa crature tout
entire. Depuis des sicles immmoriaux la femme est faite au partage.
C'est le pass, l'obscur pass qui dtermine nos passions. Nous tions
dj si vieux quand nous sommes ns! etc... Ou bien: Ah! ce qui vit
n'est que trop mystrieux...--Ne crains pas de te donner. Je te
dsirerai toujours, et je t'ignorerai toujours. Est-ce qu'on possde
jamais ce qu'on aime?, etc. Pensez-vous qu'un amant, mme trs lettr,
ait jamais parl ainsi  sa matresse?--Et Thrse  Le Mnil:
Mprisez-moi, si vous voulez, et si l'on peut mpriser une malheureuse
crature qui est le jouet de la vie... Mais gardez-moi un peu d'amiti
dans votre colre, un souvenir aigre et doux, comme ces temps d'automne
o il y a du soleil et de la bise... Ne soyez pas dur  la visiteuse
agrable et frivole qui passa  travers votre vie..., etc. Est-ce
qu'une femme, mme une spcialiste de dners littraires (et Thrse
n'est point cela), a jamais rencontr des paroles de cette moelle et de
ce ton? Les discours de Thrse et de Jacques sont comme transposs.
L'auteur nous les donne tels qu'ils se rpercutent dans sa pense, o
ils s'claircissent et s'enrichissent  la fois. Il en crit, avec force
et avec grce, la traduction philosophique. L'aventure du _Lys rouge_
est dramatique  la faon, non d'une pice de Dumas ou d'un roman de
Maupassant, mais d'un chapitre de Schopenhauer...

Est-ce que je m'en plains? Est-ce que je fais des objections? Mon Dieu,
non; je cause.

De mme que ces mondains ont des fureurs de satyresse et de faune; de
mme que ce faune et cette satyresse ont des esprits ingnieusement et
constamment critiques, ainsi ces paens enrags ont des sensibilits et
des mlancolies toutes pieuses. Leurs charnelles amours ont pour thtre
la ville par excellence des quattrocentistes et la bourgade d'lection
du trs pur saint Franois. C'est devant une fresque de Fra Angelico, o
de ples figures, de peu de matire, expriment l'amour divin, que
Jacques et Thrse se donnent leur premier et brlant et pesant
baiser...

L'image des choses mortes excite leur lugubre ardeur de vivre. Ou
peut-tre imaginent-ils une parent sacrilge entre les dsirs inapaiss
des mes saintes d'autrefois et l'inassouvissement de leurs propres
corps. Ils se disent que, comme les compagnons de Franois, ils
poursuivent eux aussi, mais sur terre et douloureusement, un infini de
joie. Ils s'aiment plus voracement sur la cendre des morts, plus
harmonieusement parmi les images fanes de la beaut parfaite, plus
solennellement parmi les tmoignages de l'ternelle et divine inquitude
des coeurs. Le pass et la religion leur sont assaisonnements de
volupt.

Et je gote, je l'avoue, la richesse de ces contrastes.

Les personnages secondaires sont peut-tre, je l'ai indiqu, plus
vivants que les protagonistes. Le pote Choulette est admirable.
Vaniteux, ivrogne, plein de vices, naf et pervers, il estime que sa vie
de crapule contient dj, au fond, les premiers linaments de la vie
vanglique selon le bon saint Franois. C'est Choulette qui est charg
d'exprimer les opinions particulirement subversives de l'auteur, ses
ngations et ses rvoltes les plus hardies.

Car M. Anatole France est maintenant quelque chose de plus que le tendre
ironiste du _Crime de Silvestre Bonnard_. On a vu depuis quelques annes
crotre magnifiquement ce que des thologiens appelleraient son esprit
de malice et son impit. Nous sommes un peu redevables de cette
volution au plus imprieux de nos critiques: c'est M. Brunetire qui,
en morignant M. France, l'a contraint  sortir, pour ainsi parler, tout
le dix-huitime sicle qu'il avait dans le sang. Il est arriv  M.
France de dfendre presque violemment, contre M. Brunetire, non
l'infaillibilit de la science, mais le droit illimit de la recherche
scientifique et de la libre spculation. _Les Opinions de Jrme
Cogniard_ sont assurment le plus radical brviaire de scepticisme qui
ait paru depuis Montaigne. Une saveur amre et forte est venue s'ajouter
aux derniers livres de M. France.

Mais, en mme temps que son scepticisme,--lequel, bien que confinant au
nihilisme, n'excluait point une sensualit dlicate et l'art de jouir de
la surface brillante des choses,--croissaient, d'autre part, sa
sollicitude et son got pour les formes de vie et de sentiment qui
drivent des croyances religieuses. La pit de son imagination
grandissait dans la mme mesure que l'impit de sa pense. _Thas_ est
l'histoire d'une sainte; _la Rtisserie_ est l'histoire d'un prtre
bohme, de conscience originale; et l'amour de Thrse et de Jacques est
grand visiteur d'glises...

Rien de surprenant dans ces prdilections. Un bon nihiliste aime
naturellement les saints; car la foi religieuse implique une part de
rvolte contre la socit terrestre, contre ses injustices et ses
atroces ou ridicules conventions, et elle peut agrer par l aux plus
audacieux esprits. D'ailleurs, par l'opinion qu'il a lui-mme de ce
monde, un bon nihiliste comprend aisment,--bien que, pour son compte,
il s'en abstienne,--que l'homme place au del de la terre sa raison de
vivre et son idal. Puis, c'est un phnomne connu, que les esprits
trs compliqus adorent souvent les mes simples... Toutefois, cette
proccupation impie et affectueuse de la vie mystique commence  devenir
singulire, chez M. France, par ses insistances et sa continuit. Car
enfin Voltaire et les encyclopdistes ne l'ont jamais eue. M. France
gote pleinement le plaisir satanique de comprendre, de douter, de nier;
mais il semble qu' chaque instant aussi il l'puise, il en touche le
nant... Je suis bien curieux de savoir o cela le mnera...

J'ai nomm Choulette. Voici encore Vivian Bell, Schmoll, Lagrange,
Montessuy, le prince Albertinelli, le comte Martin, Garain, Loyer et la
bonne Madame Marmet, aux yeux fureteurs sous ses paisibles bandeaux
blancs. Ils sont pittoresques, quelques-uns charmants, tous amusants.
Ils vont uniquement  leur plaisir, et l'auteur les absout tous
ensemble. La prcieuse et grle et agaante gaiet d'oiseau de Miss
Bell, et les petites images gracieuses qui dansotent perptuellement
dans sa tte frisote, n'empchent point cette esthte d'tre trs
habile  gagner de l'argent et d'pouser pour son torse un belltre
italien. M. France les enveloppe tous de son indulgence ironique.
Indulgence si souple et si vaste qu'elle va du mpris  la charit, et
qu'elle remplit l'entre-deux.

Et les paysages, parisiens ou florentins! Et le style! C'est un compos
plus prcieux que le mtal de Corinthe. Il s'y trouve du Racine, du
Voltaire, du Flaubert, du Renan, et c'est toujours de l'Anatole France.
Cet homme a la perfection dans la grce; il est l'extrme fleur du gnie
latin.




LA SOLIDARIT

DISCOURS

PRONONC  LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCE CHARLEMAGNE, LE 31 JUILLET
1894


MESSIEURS ET JEUNES CAMARADES,

Vous venez d'entendre un excellent discours. Il vous reste  entendre le
mien, et j'en suis bien fch pour vous: mais, pendant que nous vous
tenons encore, nous ne voulons vous lcher que dment chapitrs et bien
munis de sagesse pour vos vacances.

Des rflexions si justes et si leves de mon ami Corrard, je vous
engage particulirement  retenir ceci, que nous ne sommes pas des
isols dans le temps; que tout ce que la vie a pour nous soit de
commodit, soit de noblesse, c'est  nos pres,  nos aeux,  nos
anctres que nous le devons; que nous devons aux morts la culture mme
d'esprit qui nous permet, sur certains points, de penser autrement
qu'eux,--et mieux, je l'espre,--et qu'enfin, suivant le beau mot
d'Auguste Comte, l'humanit est compose de plus de morts que de
vivants. C'est toutefois en m'en tenant aux vivants que je voudrais,
aprs votre minent professeur d'histoire, vous prcher le sentiment,
l'acceptation et, s'il se pouvait, l'amour de la solidarit humaine.

Croyez bien que c'est une affaire qui ne va pas toute seule... Oui, sans
doute, vous tes aujourd'hui dans les meilleures conditions pour vous
laisser persuader. Les liens ncessaires ou consentis qui vous unissent
 vos camarades et  vos matres, vous ne les connaissez gure que par
leur douceur, vous ne luttez que pour des palmes innocentes, vous n'avez
pas  gagner votre pain les uns contre les autres; vous avez, tout
naturellement, des ides, des intrts, des plaisirs communs. Je suis
sr que vous tes contents d'tre des Charlemagne, que cela signifie
pour vous quelque chose. Et comme j'en suis un, moi aussi, je me sens,
par l, trs agrablement reli  vous. Je retrouve ici, parmi vos
professeurs, de vieux et chers camarades, et je devrais tre dans leurs
rangs, et je m'tonne de n'y pas tre. Bref, nous communions tous
aujourd'hui dans une bienveillance mutuelle trs sincre et, d'ailleurs,
trs aise, et dans l'attachement au vnrable et glorieux lyce qui
nous a forms. Un peu de musique aidant, j'ose dire que nous sommes, 
l'heure qu'il est, virtuellement trs bons les uns pour les autres.

Mais aprs? Mais demain?

Les transformations historiques, dont M. Corrard vous signalait la
majestueuse et fatale lenteur, ont abouti, chez nous, vous le savez, 
l'mancipation de l'individu. Un des rsultats de cette mancipation,
c'est que, plus que nos aeux, nous sommes obligs d'inventer, si je
puis dire, nos devoirs envers les hommes.

Or, du moment que c'est  nous de les inventer, nous sommes tents de
les restreindre, cela est triste  dire. Et, par exemple, il est bien
vrai que l'galit des citoyens est inscrite dans nos lois, qu'il n'y a
plus de castes et que, en thorie, tout est devenu accessible  tous.
Mais, en fait, s'il n'y a plus de classes politiques, il y a toujours
des classes ou des compartiments sociaux, et les riches et les pauvres
sont peut-tre plus profondment spars aujourd'hui par les moeurs
qu'ils ne l'taient autrefois par les institutions. Pourquoi? C'est sans
doute que les liens s'offrent, d'eux mmes, plus nombreux et plus
troits entre les membres d'une socit fortement et minutieusement
hirarchise, comme tait l'ancienne, qu'entre dix millions de ttes
supposes gales.

Eh bien, ces liens qui ne nous sont plus imposs par les institutions ou
les traditions ou les croyances, nous devons essayer de les renouer
nous-mmes. Ces liens de jadis, liens d'obissance et de commandement,
de fidlit et de protection, il faut les remplacer par des liens de
charit.

Oh! cela est difficile, je le rpte. Notre gosme trouve si bien son
compte dans cette sorte d'miettement social! C'est si commode, de vivre
dans son coin, pour soi et, tout au plus, pour les siens et pour deux ou
trois amis, de se moquer du reste, de croire qu'on a fait tout son
devoir de citoyen quand on a pay l'impt, et tout son devoir d'homme
quand on a lch quelques aumnes prudentes, de pratiquer le ddaigneux
_odi profanum vulgus_, d'tre un spectateur dtach de la comdie ou de
la tragdie humaine! Remarquez que cette espce d'picurisme
abstentionniste est galement l'idal du bourgeois le plus pais et du
dilettante le plus raffin. Je voudrais, puisqu'ils se mprisent
rciproquement, leur faire honte  tous deux de cette rencontre.

C'est l, mes amis, une basse et mauvaise faon de prendre la vie.
Songeons sans cesse que, depuis que nous n'avons plus de devoirs de
caste ou de corporation, notre devoir d'homme s'est accru d'autant.
Combattons notre pente, qui est de nous drober, de nous blottir dans
une paix indiffrente. Cherchons les occasions o beaucoup d'hommes
assembls sont anims  la fois d'une seule ide, et d'une ide
salutaire pour tous. Mme les associations professionnelles, les dners
de Labadens peuvent avoir du bon. Cherchons ce qui nous runit, et
cherchons  nous runir. L'tat d'me que certains spectacles publics,
une revue militaire, les funrailles d'un grand citoyen, propagent dans
toute une multitude, cet tat singulier, merveilleux, ou l'on se sent
pris tous ensemble de quelque chose de suprieur  l'intrt immdiat
de chacun, tchons de le ressusciter en nous jusque dans l'humble cours
de nos occupations journalires, pour les spiritualiser.

Vous allez bientt envahir les professions dites librales, et
quelques-unes des autres. Dans l'exercice de ces professions,
souvenez-vous toujours de la communaut.--Mdecins ou pharmaciens (oh!
de premire classe), vous aurez maintes occasions d'tre secourables aux
pauvres gens, de faire payer pour eux les riches, de rparer ainsi, dans
une petite mesure, l'ingalit des conditions et d'appliquer pour votre
compte l'impt progressif sur le revenu.--Notaires (car il y en a ici
qui seront notaires), vous pourrez tre, un peu, les directeurs de
conscience de vos clients et insinuer quelque souci du juste dans les
contrats dont vous aurez le dpt.--Avocats ou avous, vous pourrez
souvent par des interprtations d'une gnreuse habilet, substituer les
commandements de l'quit naturelle, ou mme de la piti, aux
prescriptions littrales de la loi, qui est impersonnelle, et qui ne
prvoit pas les exceptions.--Professeurs, vous formerez les coeurs
autant que les esprits; vous... enfin vous ferez comme vous avez vu
faire dans cette maison.--Artistes ou crivains, vous vous rappellerez
le mot de La Bruyre, que l'homme de lettres est trivial (vous savez
dans quel sens il l'entend) comme la borne au coin des places; vous ne
fermerez pas sur vous la porte de votre tour d'ivoire, et vous
songerez aussi que tout ce que vous exprimez, soit par des moyens
plastiques, soit par le discours, a son retentissement, bon ou mauvais,
chez d'autres hommes et que vous en tes responsables.--Hommes de ngoce
ou de finance, vous serez exactement probes; vous ne penserez pas qu'il
y ait deux morales, ni qu'il vous soit permis de subordonner votre
probit  des hasards, de jouer avec ce que vous n'avez pas, d'tre
honnte  pile ou face.--Industriels, vous pardonnerez beaucoup 
l'aveuglement, aux illusions brutales des souffrants; vous ne fuirez pas
leur contact, vous les contraindrez de croire  votre bonne volont,
tant vos actes la feront clater  leurs yeux; vous vous rsignerez 
mettre trente ou quarante ans  faire fortune et  ne pas la faire si
grosse: car c'est l qu'il en faudra venir.--Hommes politiques, j'allais
dire que vous ferez  peu prs le contraire de presque tous vos
prdcesseurs, mais ce serait une pigramme trop aise. Vous ne
promettrez que ce que vous pourrez tenir. Vous ne monnayerez pas votre
influence; vous ne tirerez pas, avec pret, de votre mandat tous les
profits, petits ou grands, qu'il comporte. Vous aurez piti, mais vous
ne vous ferez pas, de la piti, une carrire. Vous aurez de la pudeur:
vous vous direz qu'il est dloyal d'afficher certaines ides extrmes
et simplistes qui, si l'on en tait rellement pntr, devraient se
traduire par des sacrifices et des renoncements dont on est videmment
incapable. Vous harez l'hypocrisie. Vous rflchirez que pousser les
malheureux  une rvolte d'o ne peut sortir pour eux qu'une aggravation
de souffrance,--et cela, pour arriver, vous,  la notorit ou au
pouvoir et, finalement, pour jouir,--c'est vivre de leur substance,
c'est s'engraisser de leur misre, sans rien risquer et en feignant de
les servir, et qu'ainsi les exploiteurs peuvent se rencontrer ailleurs
que dans les rangs des capitalistes. Pour tout dire, en un mot,
humanisez vos professions, quelles qu'elles soient. Faites qu'entre vos
mains elles soient toutes, et vritablement, librales.

C'est votre devoir, et c'est votre intrt. Vos professeurs de
philosophie vous ont expos la thorie selon laquelle la morale se
confondrait avec l'intrt bien entendu. Ils l'ont juge imparfaite,
mais ils ont d ajouter que cette morale-l concide pourtant, sur bien
des points, avec la morale du coeur. Il est excellent de croire le plus
possible  ces concidences dans l'ordre social. Toutes les poques sont
des poques de transition, je le sais; d'autre part, M. Corrard vous
rappelait que la France a connu des heures plus terribles que l'heure
prsente. Mais, tout de mme, jamais moins qu'aujourd'hui on n'a t sr
de demain. Les cadres anciens sont briss; les vieilles institutions
prservatrices et coercitives branlent ou sont  bas... Il apparat avec
une clart croissante que le monde--et chacun de nous par consquent--ne
sera sauv que par la multiplicit, sinon par l'unanimit, des bonnes
volonts individuelles.

Voil, mes amis, des propos bien svres. Je me hte d'ajouter qu'ils
sont  peine miens et que, les ayant tenus, je voudrais bien en faire
tout le premier mon profit. Cet aveu leur enlvera peut-tre de leur
solennit, les fera, aprs coup, plus modestes et familiers... Et puis,
que voulez-vous? c'est peut-tre bien fini de rire,--sauf par ci par l,
et dans des ftes innocentes et confiantes comme celle-ci.




LA TOLRANCE

DISCOURS

PRONONC AU BANQUET DE L'ASSOCIATION GNRALE DES TUDIANTS DE PARIS LE
7 JUIN 1894.


MESSIEURS LES TUDIANTS ET CHERS CAMARADES,

Je n'attendais pas le grand honneur qu'il vous a plu de me faire. Je
l'ai accept avec joie, avec reconnaissance et aussi, je vous assure,
avec modestie. C'est plus intimidant que vous ne croyez de parler devant
les tudiants. Car vous avez aujourd'hui, en tant que groupe dans la
nation, votre existence propre, et c'est une des bonnes actions de la
Rpublique de vous y avoir aids. On s'est avis que, tous ensemble,
vous reprsentez quelque chose de considrable et de prodigieusement
intressant: la France de demain. On vous honore, on se proccupe de ce
que vous pensez. Des hommes minents vous ttent le pouls de temps en
temps, se penchent sur votre me pour l'ausculter. Et des journaux
donnent le bulletin de l'tat d'me de la jeunesse franaise, comme ils
donneraient, sous une monarchie, le bulletin de la sant de l'hritier
prsomptif.

C'est pourquoi je suis trs impressionn. Je me dis que les choses en
sont au point qu'il n'est plus permis de prendre la parole ici sans
remuer les plus hautes questions. Or, les gens qui lisent mal m'ont
accus de ne pas savoir ce que je pense, mme quand il s'agit d'un
vaudeville. Jugez quand il s'agit de problmes religieux,
philosophiques, historiques, sociaux. Et puis j'ai relu les allocutions
des hommes illustres qui m'ont prcd sur cette chaise d'honneur, et
que pourrais-je bien vous dire aprs eux? Enfin, quand je saurais (et je
le sais peut-tre) ce que je pense sur les sujets les plus importants,
j'aurais encore la crainte de ne pas m'y rencontrer pleinement avec vous
tous et, d'aventure, de dplaire  une partie de mes htes, ce qui
serait mal.

Mais cette crainte mme va me servir. Je fais rflexion qu'elle est
vaine; que je dois compter non seulement sur une sympathie dont vous
m'avez donn la meilleure preuve en m'invitant  vous prsider, mais sur
quelque chose de plus extraordinaire encore: sur votre tolrance. Et
ainsi je suis conduit  vous recommander cette vertu discrte et
admirable.

Clbrer la tolrance, oui, c'est depuis cent cinquante ans un lieu
commun: mais soyez persuads que ce lieu commun n'est jamais hors de
propos. La tolrance est une vertu excessivement difficile. Elle est
plus difficile, pour quelques-uns, que l'hrosme. On parle de la
tolrance comme d'un devoir qui ne fait plus question; elle est inscrite
dans le catchisme rpublicain; tout le monde se figure tre tolrant.
Personne, ou presque personne ne l'est, voil la vrit. Prenez-y garde,
notre premier mouvement, et mme le second, est de har quiconque ne
pense pas comme nous. La diffrence des opinions a amen dans le pass
plus de massacres et peut amener encore plus de troubles et de malheurs
que la contrarit des intrts. Ce charmant Voltaire,  qui il faut
beaucoup pardonner, dfinissait  merveille et chrissait la tolrance:
mais il voulait faire mettre  la Bastille les gens qui n'taient pas de
son avis. C'est pour des diffrences d'opinion bien plus que pour la
conqute du pouvoir que les hommes de la Rvolution se sont envoys 
l'chafaud: et cependant ils taient d'accord sur les choses
essentielles, l'amour de la patrie et l'amour de l'humanit. Et
aujourd'hui mme... je suppose que vous avez tous assist  une sance
de la Chambre? ou, simplement, que vous lisez les journaux?

Vous lisez sans doute aussi les jeunes Revues. Pratiquons, mes chers
camarades, la tolrance en littrature. Que ceux qui ont de vingt 
trente ans ne se htent pas trop de traiter d'imbciles ou de
malfaiteurs littraires ceux qui en ont quarante ou un peu plus. Ils
reconnatront un jour qu'ils exagraient. L'an dernier,  cette mme
place, M. mile Zola s'accusait, avec sa puissante bonhomie, d'avoir t
autrefois un sectaire. Les jeunes gens doivent songer qu'ils seront
probablement traits par leurs cadets comme ils traitent aujourd'hui
leurs ans: c'est presque une loi, une condition du progrs, chose
oscillatoire, que les gnrations s'opposent entre elles en se
succdant.

Mais nous aussi, les vieux, soyons tolrants pour les jeunes.
Reconnaissons ce qu'il peut y avoir de gnrosit et de dsintressement
dans leurs intransigeances. Craignons qu'une certaine paresse d'esprit
ou la peur d'tre dupes ne nous rende aveugles ou troits. Oui, il est
vrai que les jeunes gens dcouvrent des choses depuis longtemps
dcouvertes; que ce qui a paru le plus neuf dans l'anarchie littraire
des dix dernires annes, cet idalisme, ce symbolisme, ce mysticisme,
cet vanglisme, et ce qu'on aime dans Tolsto et Ibsen et ce qu'on leur
emprunte, tout cela ressemble fort  ce qu'on a vu chez nous il y a
cinquante ou soixante ans et que, par consquent, les jeunes sont moins
jeunes qu'ils ne disent. Oui, il est vrai que tout recommence. Mais il
est vrai aussi que rien ne recommence de la mme faon et que tout se
renouvelle en recommenant. Confessons, nous, les ans, que ce
no-romantisme des jeunes gens a peut-tre bien largi et attendri en
nous le vieil esprit positiviste hrit de la littrature du second
Empire et qui eut, voil quinze ans, son expression suprme dans le
naturalisme. Perdons l'habitude de considrer comme stupide et comme
ennemi quiconque n'entend pas et ne ressent pas le beau tout  fait
comme nous, ce beau que, depuis vingt-quatre sicles, les philosophes ne
sont pas parvenus  dfinir proprement. largissons nos fronts, comme
Renan voulait largir celui de Pallas-Athn, pour qu'elle cont divers
genres de beaut. Cherchons ce qui nous rassemble. Si nous ne pouvons
communier dans les vers et les proses des Revues blanches ou rouges,
communions dans Hugo ou dans Racine, ou dans Shakespeare, ou dans
Homre, ou dans Valmiki.

Et, si Valmiki n'est pas encore un bon terrain de conciliation, si nous
ne pouvons dcidment pas communier dans le mme beau, communions dans
le mme amour de la beaut, dans les plaisirs que cet amour donne et
dans les vertus qu'il inspire.

La tolrance serait aussi le salut en politique. Elle est la grce des
intelligences vraiment libres. Notez que souvent--outre des sentiments
trs bas--il y a, dans le fanatisme politique, une sorte d'archasme
inconscient. Presque toujours l'intolrance est un legs du pass; elle
s'exerce en vertu d'opinions qu'on a reues et qu'on oublie de
contrler. Beaucoup de ces opinions sont de purs anachronismes. Le
jacobinisme en est un; l'anticlricalisme en est un autre. Nous
continuons  tre diviss parce que nos pres le furent jadis; et cela,
quand tout est chang, quand les causes historiques de ces divisions ont
disparu. Et le triste de l'affaire, c'est qu'on est beaucoup plus
intolrant pour dfendre les opinions que l'on a hrites ou que l'on
accepte comme le mot d'ordre d'un parti que pour soutenir celles qu'on a
essay de se faire tout seul: car alors on sait par exprience ce qui
s'y mle d'incertitude...

Ah! messieurs, je vous en prie, affranchissez-vous du pass,--non point
de ce qu'il y a, dans le pass, de beau, de glorieux, de pur et
d'exemplaire pour tous--mais des formes surannes qu'y ont prises les
querelles de nos pres et de nos aeux. Vous tes pour cela dans des
conditions excellentes: vous tes tous ns sous la Rpublique. La forme
du gouvernement n'est plus gure conteste; un pape intelligent a
interdit qu'elle le ft des catholiques eux-mmes. Le temps est venu o
les questions politiques ne doivent plus tre que des questions
franaises ou des questions sociales.

Ici encore, attachons nous  ce qui nous runit, songeons-y le plus
possible, et tenons-nous-en compte les uns aux autres. Si l'on diffre
sur les moyens, il n'est pas si difficile de s'accorder sur le but. Je
ne vois personne qui rclame publiquement l'esclavage, l'inquisition,
l'abrutissement du peuple, ni l'oppression des faibles par les forts.
De l'extrme droite  la gauche la plus avance, quel est l'homme qui
n'affirme souhaiter toute la libert compatible avec les conditions
d'existence de la socit, et la diminution de l'injustice et de la
souffrance dans le monde, dt-il lui en coter de srieux sacrifices
personnels? L'important, pour arriver  s'entendre, c'est de penser
sincrement tout cela, de n'tre pas des hypocrites, d'tre d'abord de
braves gens, des hommes de bonne volont. Ce qui prpare le mieux la
solution des questions sociales, c'est en somme, pour chacun, son propre
perfectionnement moral, c'est l'amour des autres: et la tolrance en est
dj un joli commencement. Apporter  la besogne politique de la bont,
mme de la bonhomie, voil ce qu'il faut. Je crois savoir que vous tes
de mon avis et que vous en avez assez des politiciens de l'ancien jeu,
des Clons sans bont et sans grce, sceptiques  la fois et sectaires,
car l'un n'exclut pas toujours l'autre.

Enfin, mes chers camarades, je n'ai pas besoin de vous prcher la
tolrance religieuse, mais je vous la prche tout de mme. Car enfin
nous avons vu retourner contre l'glise une petite partie du moins des
procds dont elle usa contre ses ennemis au temps o elle tait
toute-puissante; et il s'est rencontr, par-ci par-l, des bedeaux et
des capucins de la libre pense. Faites effort pour comprendre et pour
supporter que d'autres hommes tiennent de leur hrdit, de leur
temprament, de leur ducation, ou de leurs rflexions et de leur vie
mme, une conception mtaphysique du monde diffrente de la vtre.
Acceptez ce qui est encore principe de vertu pour des millions de
cratures humaines et, je puis sans doute le dire pour un certain nombre
d'entre vous, acceptez l'me de vos mres et de vos soeurs.

Et, pour la troisime fois, j'ajouterai: cherchons ce qui nous met
d'accord. Remarquez que les positivistes mme et les athes peuvent
s'entendre sans trop de peine, pour la grande oeuvre commune, non
seulement avec les spiritualistes, mais avec les fidles les plus
fervents des religions confessionnelles. De croire que cette vie n'est
qu'une preuve et un prlude, ou de croire qu'elle n'aura aucun
prolongement ultra-terrestre, il semble,  premire vue, que deux
morales opposes dussent s'ensuivre: mais, dans la pratique, tout
s'arrange. Si le christianisme commande aux pauvres, au nom de la vie
future, la rsignation, il ne commande pas moins en vue de cette mme
vie future, aux riches comme aux pauvres, la charit. Et, pareillement,
si la philosophie positiviste place sur terre le paradis (paradis
douteux jusqu' prsent) et semble, par la ngation mtaphysique,
laisser-libre cours  tous les instincts, l'observation lui fait bientt
reconnatre que le bonheur de tous ne peut tre procur que par un peu
du sacrifice volontaire de chacun. Les croyants disent: Il faut avoir
t bon pour tre heureux dans l'autre monde; donc, soyons bons. Et
les incroyants: Puisque nous ne savons rien, puisque nous n'avons rien
 attendre ni  esprer, puisque nous n'apparaissons un instant sur la
surface d'une des plus petites plantes du systme solaire que pour
rentrer aussitt dans l'ternelle nuit, arrangeons-nous pour que ce
passage ne nous soit pas trop douloureux, ou pour qu'il ne le soit qu'au
plus petit nombre possible d'entre nous. Supportons-nous et aidons-nous
mutuellement. Soyons bons. S'ils n'ont pas tous le crne, les braves
gens ont tous le coeur fait de mme et arrivent, sur l'essentiel, aux
mmes conclusions. Pascal dit: Le coeur aime l'tre universel
_naturellement_, et soi-mme naturellement, selon qu'il s'y adonne; et
il se durcit contre l'un ou l'autre,  son choix. Adonnons-nous 
aimer l'tre universel, et refusons de nous durcir contre lui. Cet
effort, de l'aveu mme de Pascal, qui n'est pas suspect, est dans la
nature et selon la nature.

Je termine cette homlie. Je vous supplie, mes chers camarades, de ne
pas la juger molliente. La tolrance que j'ai loue n'est point
l'indiffrence, ni le dilettantisme, ni la paresse. Au contraire. Elle
exige un grand effort, une perptuelle surveillance de soi. Elle s'allie
trs bien avec les convictions fortes, et c'est parce qu'elle en connat
le prix qu'elle ne consent point  les har chez les autres. Elle
implique le respect de la personne humaine. La tolrance enfin, c'est
bien un des noms de l'esprit critique: mais c'est aussi un des noms de
la modestie et de la charit. Elle est la charit de l'intelligence.

Tolrez, mes chers camarades, notre maturit et ses circonspections:
nous tolrons, nous aimons votre jeunesse et ses ardeurs et ses
emportements. Vous vaudrez mieux que nous; vous le devez. Vous ferez et
vous verrez de belles choses--que nous ne verrons point. C'est avec
cette pense et cet espoir (ml d'envie) que je bois affectueusement 
l'Association gnrale des tudiants de Paris.




TABLE DES MATIRES


  LOUIS VEUILLOT                                                     1
  LAMARTINE                                                         79
    Sa jeunesse                                                     84
    Les _Mditations_                                               98
    Les _Harmonies_                                                120
    _Jocelyn_                                                      161
    La _Chute d'un ange_                                           180
    Le _Fragment du Livre primitif_ et les _Recueillements_        202
  DE L'INFLUENCE RCENTE DES LITTRATURES DU NORD                  225
  FIGURINES                                                        271
    Virgile                                                        273
    L'auteur de l'_Imitation_                                      279
    Racine                                                         285
    Madame de Svign                                              291
    La Bruyre                                                     296
    Joubert                                                        302
    Hippolyte Taine                                                308
    Ferdinand Brunetire                                           314
    Franois Coppe                                                319
    Melchior de Vog                                              325
    Paul Hervieu                                                   329
    Marcel Prvost                                                 333
    Le Chat-Noir                                                   337
    Le gnral de Galliffet                                        342
    Les veuves                                                     347
  GUY DE MAUPASSANT                                                351
  ANATOLE FRANCE                                                   361
  LA SOLIDARIT                                                    377
  LA TOLRANCE                                                     385


POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN ET Cie.

[Note au lecteur: Page 227, "de l'Allemand Auguste Strindberg" devrait
tre "du Sudois Auguste Strindberg".]





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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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