The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'enfance et de jeunesse, by 
Ernest Renan (1823-1892)

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Title: Souvenirs d'enfance et de jeunesse

Author: Ernest Renan (1823-1892)

Release Date: February 28, 2010 [EBook #31440]
[Last updated: March 19, 2014]

Language: French

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SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE

PAR

ERNEST RENAN

MEMBRE DE L'INSTITUT

(ACADMIE FRANAISE ET ACADMIE DES INSCRIPTIONS)

VINGT-HUITIME DITION

PARIS

CALMANN LVY, DITEUR

1897




TABLE

PRFACE

I. Le broyeur de lin.

II. Prire sur l'Acropole.--Saint-Renan.--Mon oncle Pierre.--Le bonhomme
Systme et la petite Nomi.

III. Le petit sminaire Saint-Nicolas du Chardonnet.

IV. Le sminaire d'Issy.

V. Le sminaire Saint-Sulpice.

VI. Premiers pas hors de Saint-Sulpice.

Appendice.

NOTES.




PRFACE


Une des lgendes les plus rpandues en Bretagne est celle d'une
prtendue ville d'Is, qui,  une poque inconnue, aurait t engloutie
par la mer. On montre,  divers endroits de la cte, l'emplacement de
cette cit fabuleuse, et les pcheurs vous en font d'tranges rcits.
Les jours de tempte, assurent-ils, on voit, dans le creux des vagues,
le sommet des flches de ses glises; les jours de calme, on entend
monter de l'abme le son de ses cloches, modulant l'hymne du jour. Il me
semble souvent que j'ai au fond du coeur une ville d'Is qui sonne encore
des cloches obstines  convoquer aux offices sacrs des fidles qui
n'entendent plus. Parfois je m'arrte pour prter l'oreille  ces
tremblantes vibrations, qui me paraissent venir de profondeurs infinies,
comme des voix d'un autre monde. Aux approches de la vieillesse surtout,
j'ai pris plaisir, pendant le repos de l't,  recueillir ces bruits
lointains d'une Atlantide disparue.

De l sont sortis les six morceaux qui composent ce volume. Les
_Souvenirs d'enfance_ n'ont pas la prtention de former un rcit complet
et suivi. Ce sont, presque sans ordre, les images qui me sont apparues
et les rflexions qui me sont venues  l'esprit, pendant que j'voquais
ainsi un pass vieux de cinquante ans. Goethe choisit, pour titre de ses
Mmoires, _Vrit et Posie_, montrant par l qu'on ne saurait faire sa
propre biographie de la mme manire qu'on fait celle des autres. Ce
qu'on dit de soi est toujours posie. S'imaginer que les menus dtails
sur sa propre vie valent la peine d'tre fixs, c'est donner la preuve
d'une bien mesquine vanit. On crit de telles choses pour transmettre
aux autres la thorie de l'univers qu'on porte en soi. La forme de
_Souvenirs_ m'a paru commode pour exprimer certaines nuances de pense
que mes autres crits ne rendaient pas. Je ne me suis nullement propos
de fournir des renseignements par avance  ceux qui feront sur moi des
notices ou des articles.

Ce qui est une qualit dans l'histoire et t ici un dfaut; tout est
vrai dans ce petit volume, mais non de ce genre de vrit qui est requis
pour une _Biographie universelle_. Bien des choses ont t mises afin
qu'on sourie; si l'usage l'et permis, j'aurais d crire plus d'une
fois  la marge: _cum grano salis_. La simple discrtion me commandait
des rserves. Beaucoup des personnes dont je parle peuvent vivre encore;
or ceux qui ne sont point familiariss avec la publicit en ont une
sorte de crainte. J'ai donc chang plusieurs noms propres. D'autres
fois, au moyen d'interversions lgres de temps et de lieu, j'ai dpist
toutes les identifications qu'on pourrait tre tent d'tablir.
L'histoire du Broyeur de lin est arrive comme je la raconte. Le nom
seul du manoir est de ma faon. En ce qui regarde le bonhomme Systme,
j'ai reu de M. Duportal du Goasmeur des dtails nouveaux, qui ne
confirment pas certaines suppositions que faisait ma mre sur ce qu'il y
avait de mystrieux dans les allures du vieux solitaire. Je n'ai rien
chang cependant  ma rdaction premire, pensant qu'il valait mieux
laisser  M. Duportal le soin de publier la vrit, qu'il est seul 
savoir, sur ce personnage singulier.

Ce que j'aurais surtout  excuser, si ce livre avait la moindre
prtention  tre de vrais mmoires, ce sont les lacunes qui s'y
trouvent. La personne qui a eu la plus grande influence sur ma vie, je
veux dire ma soeur Henriette, n'y occupe presque aucune place[1]. En
septembre 1862, un an aprs la mort de cette prcieuse amie, j'crivis,
pour le petit nombre des personnes qui l'avaient connue, un opuscule
consacr  son souvenir. Il n'a t tir qu' cent exemplaires. Ma soeur
tait si modeste, elle avait tant d'aversion pour le bruit du monde, que
j'aurais cru la voir, de son tombeau, m'adressant des reproches, si
j'avais livr ces pages au public. Quelquefois, j'ai eu l'ide de les
joindre  ce volume. Puis, j'ai trouv qu'il y aurait en cela une espce
de profanation. L'opuscule sur ma soeur a t lu avec sympathie par
quelques personnes animes pour elle et pour moi d'un sentiment
bienveillant. Je ne dois pas exposer une mmoire qui m'est sainte aux
jugements rogues qui font partie du droit qu'on acquiert sur un livre en
l'achetant. Il m'a sembl qu'en insrant ces pages sur ma soeur dans un
volume livr au commerce, je ferais aussi mal que si j'exposais son
portrait dans un htel des ventes. Cet opuscule ne sera donc rimprim
qu'aprs ma mort. Peut-tre pourra-t-on y joindre alors quelques lettres
de mon amie, dont je ferai moi-mme par avance le choix.

L'ordre naturel de ce livre, qui n'est autre que l'ordre mme des
priodes diverses de ma vie, amne une sorte de contraste entre les
rcits de Bretagne et ceux du sminaire, ces derniers tant tout entiers
remplis par une lutte sombre, pleine de raisonnements et d'pre
scolastique, tandis que les souvenirs de mes premires annes ne
prsentent gure que des impressions de sensibilit enfantine, de
candeur, d'innocence et d'amour. Cette opposition n'a rien qui doive
surprendre. Presque tous nous sommes doubles. Plus l'homme se dveloppe
par la tte, plus il rve le ple contraire, c'est--dire l'irrationnel,
le repos dans la complte ignorance, la femme qui n'est que femme,
l'tre instinctif qui n'agit que par l'impulsion d'une conscience
obscure. Cette rude cole de dispute, o l'esprit europen s'est engag
depuis Ablard, produit des moments de scheresse, des heures d'aridit.
Le cerveau brl par le raisonnement a soif de simplicit, comme le
dsert a soif d'eau pure. Quand la rflexion nous a mens au dernier
terme du doute, ce qu'il y a d'affirmation spontane du bien et du beau
dans la conscience fminine nous enchante et tranche pour nous la
question. Voil pourquoi la religion n'est plus maintenue dans le monde
que par la femme. La femme belle et vertueuse est le mirage qui peuple
de lacs et d'alles de saules notre grand dsert moral. La supriorit
de la science moderne consiste en ce que chacun de ses progrs est un
degr de plus dans l'ordre des abstractions. Nous faisons la chimie de
la chimie, l'algbre de l'algbre; nous nous loignons de la nature, 
force de la sonder. Cela est bien; il faut continuer: la vie est au bout
de cette dissection  outrance. Mais qu'on ne s'tonne pas de l'ardeur
fivreuse qui, aprs ces dbauches de dialectique, n'est tanche que
par les baisers de l'tre naf en qui la nature vit et sourit. La femme
nous remet en communication avec l'ternelle source o Dieu se mire. La
candeur d'une enfant qui ignore sa beaut et qui voit Dieu clair comme
le jour est la grande rvlation de l'idal, de mme que l'inconsciente
coquetterie de la fleur est la preuve que la nature se pare en vue d'un
poux.

On ne doit jamais crire que de ce qu'on aime. L'oubli et le silence
sont la punition qu'on inflige  ce qu'on a trouv laid ou commun, dans
la promenade  travers la vie. Parlant d'un pass qui m'est cher, j'en
ai parl avec sympathie; je ne voudrais pas cependant que cela produist
de malentendu et que l'on me prt pour un bien grand ractionnaire.
J'aime le pass, mais je porte envie  l'avenir. Il y aura eu de
l'avantage  passer sur cette plante le plus tard possible. Descartes
serait transport de joie s'il pouvait lire quelque chtif trait de
physique et de cosmographie crit de nos jours. Le plus simple colier
sait maintenant des vrits pour lesquelles Archimde et sacrifi sa
vie. Que ne donnerions-nous pas pour qu'il nous ft possible de jeter un
coup d'oeil furtif sur tel livre qui servira aux coles primaires dans
cent ans?

Il ne faut pas, pour nos gots personnels, peut-tre pour nos prjugs,
nous mettre en travers de ce que fait notre temps. Il le fait sans nous,
et probablement il a raison. Le monde marche vers une sorte
d'amricanisme, qui blesse nos ides raffines, mais qui, une fois les
crises de l'heure actuelle passes, pourra bien n'tre pas plus mauvais
que l'ancien rgime pour la seule chose qui importe, c'est--dire
l'affranchissement et le progrs de l'esprit humain. Une socit o la
distinction personnelle a peu de prix, o le talent et l'esprit n'ont
aucune cote officielle, o la haute fonction n'ennoblit pas, o la
politique devient l'emploi des dclasss et des gens de troisime ordre,
o les rcompenses de la vie vont de prfrence  l'intrigue,  la
vulgarit, au charlatanisme qui cultive l'art de la rclame,  la
rouerie qui serre habilement les contours du Code pnal, une telle
socit, dis-je, ne saurait nous plaire. Nous avons t habitus  un
systme plus protecteur,  compter davantage sur le gouvernement pour
patronner ce qui est noble et bon. Mais par combien de servitudes
n'avons-nous pas pay ce patronage! Richelieu et Louis XIV regardaient
comme un devoir de pensionner les gens de mrite du monde entier;
combien ils eussent mieux fait, si le temps l'et permis, de laisser les
gens de mrite tranquilles, sans les pensionner ni les gner! Le temps
de la Restauration passe pour une poque librale; or, certainement,
nous ne voudrions plus vivre sous un rgime qui fit gauchir un gnie
comme Cuvier, touffa en de mesquins compromis l'esprit si vif de M.
Cousin, retarda la critique de cinquante ans. Les concessions qu'il
fallait faire  la cour,  la socit, au clerg taient pires que les
petits dsagrments que peut nous infliger la dmocratie.

Le temps de la monarchie de Juillet fut vraiment un temps de libert;
mais la direction officielle des choses de l'esprit fut souvent
superficielle,  peine suprieure aux jugements d'une mesquine
bourgeoisie. Quant au second Empire, si les dix dernires annes
rparrent un peu le mal qui s'tait fait dans les huit premires, il ne
faut pas oublier combien ce gouvernement fut fort lorsqu'il s'agit
d'craser l'esprit, et faible lorsqu'il s'agit de le relever. Le temps
prsent est sombre, et je n'augure pas bien de l'avenir prochain. Notre
pauvre pays est toujours sous la menace de la rupture d'un anvrisme, et
l'Europe entire est travaille de quelque mal profond. Mais, pour nous
consoler, songeons  ce que nous avons souffert. Il faudra que les temps
auxquels nous sommes rservs soient bien mauvais pour que nous ne
puissions dire:

     _O passi graviora, dabit Deus his quoque finem._

Le but du monde est le dveloppement de l'esprit, et la premire
condition du dveloppement de l'esprit, c'est sa libert. Le plus
mauvais tat social,  ce point de vue, c'est l'tat thocratique, comme
l'islamisme et l'ancien tat Pontifical, o le dogme rgne directement
d'une manire absolue. Les pays  religion d'tat exclusive comme
l'Espagne ne valent pas beaucoup mieux. Les pays reconnaissant une
religion de la majorit ont aussi de graves inconvnients. Au nom des
croyances relles ou prtendues du grand nombre, l'tat se croit oblig
d'imposer  la pense des exigences qu'elle ne peut accepter. La
croyance ou l'opinion des uns ne saurait tre une chane pour les
autres. Tant qu'il y a eu des masses croyantes, c'est--dire des
opinions presque universellement professes dans une nation, la libert
de recherche et de discussion n'a pas t possible. Un poids colossal de
stupidit a cras l'esprit humain. L'effroyable aventure du moyen ge,
cette interruption de mille ans dans l'histoire de la civilisation,
vient moins des barbares que du triomphe de l'esprit dogmatique chez les
masses.

Or, c'est l un tat de choses qui prend fin de notre temps, et on ne
doit pas s'tonner qu'il en rsulte quelque branlement. Il n'y a plus
de masses croyantes; une trs grande partie du peuple n'admet plus le
surnaturel, et on entrevoit le jour o les croyances de ce genre
disparatront dans les foules, de la mme manire que la croyance aux
farfadets et aux revenants a disparu. Mme, si nous devons traverser,
comme cela est trs probable, une raction catholique momentane, on ne
verra pas le peuple retourner  l'glise. La religion est
irrvocablement devenue une affaire de got personnel. Or, les croyances
ne sont dangereuses que quand elles se prsentent avec une sorte
d'unanimit ou comme le fait d'une majorit indniable. Devenues
individuelles, elles sont la chose du monde la plus lgitime, et l'on
n'a ds lors qu' pratiquer envers elles le respect qu'elles n'ont pas
toujours eu pour leurs adversaires, quand elles se sentaient appuyes.

Assurment, il faudra du temps pour que cette libert, qui est le but de
la socit humaine, s'organise chez nous comme elle est organise en
Amrique. La dmocratie franaise a quelques principes essentiels 
conqurir pour devenir un rgime libral. Il serait ncessaire avant
tout que nous eussions des lois sur les associations, les fondations et
la facult de tester, analogues  celles que possdent l'Amrique et
l'Angleterre. Supposons ce progrs obtenu (si c'est l une utopie pour
la France, ce n'en est pas une pour l'Europe, o le got de la libert
anglaise devient chaque jour dominant); nous n'aurions rellement pas
grand'chose  regretter des faveurs que l'ancien rgime avait pour
l'esprit. Je crois bien que, si les ides dmocratiques venaient 
triompher dfinitivement, la science et l'enseignement scientifique
perdraient assez vite leurs modestes dotations. Il en faudrait faire son
deuil. Les fondations libres pourraient remplacer les instituts d'tat,
avec quelques dchets, amplement compenss par l'avantage de n'avoir
plus  faire aux prjugs supposs de la majorit ces concessions que
l'tat imposait en retour de son aumne. Dans les instituts d'tat, la
dperdition de force est norme. On peut dire que tel chapitre du budget
vot en faveur de la science, de l'art ou de la littrature, n'a gure
d'effet utile que dans la proportion de cinquante pour cent. Les
fondations prives seraient sujettes  une dperdition bien moindre. Il
est trs vrai que la science charlatanesque s'panouirait, sous un tel
rgime,  ct de la science srieuse, avec les mmes droits, et qu'il
n'y aurait plus de critrium officiel, comme il y en a encore un peu de
nos jours, pour faire la distinction de l'une et de l'autre. Mais ce
critrium devient chaque jour plus incertain. Il faut que la raison
sache se rsigner  tre prime par les gens qui ont le verbe tranchant
et l'affirmation hautaine. Longtemps encore les applaudissements et la
faveur du public seront pour le faux. Mais le vrai a une grande force,
quand il est libre; le vrai dure; le faux change sans cesse et tombe.
C'est ainsi qu'il se fait que le vrai, quoique n'tant compris que d'un
trs petit nombre, surnage toujours et finit par l'emporter.

En somme, il se peut fort bien que l'tat social  l'amricaine vers
lequel nous marchons, indpendamment de toutes les formes de
gouvernement, ne soit pas plus insupportable pour les gens d'esprit que
les tats sociaux mieux garantis que nous avons traverss. On pourra se
crer, en un tel monde, des retraites fort tranquilles. L're de la
mdiocrit en toute chose commence, disait nagure un penseur
distingu[2]. L'galit engendre l'uniformit, et c'est en sacrifiant
l'excellent, le remarquable, l'extraordinaire, que l'on se dbarrasse du
mauvais. Tout devient moins grossier; mais tout est plus vulgaire. Au
moins peut-on esprer que la vulgarit ne sera pas de sitt perscutrice
pour le libre esprit. Descartes, en ce brillant XVIIe sicle, ne se
trouvait nulle part mieux qu' Amsterdam, parce que, tout le monde y
exerant la marchandise, personne ne se souciait de lui. Peut-tre la
vulgarit gnrale sera-t-elle un jour la condition du bonheur des lus.
La vulgarit amricaine ne brlerait point Giordano Bruno, ne
perscuterait point Galile. Nous n'avons pas le droit d'tre fort
difficiles. Dans le pass, aux meilleures heures, nous n'avons t que
tolrs. Cette tolrance, nous l'obtiendrons bien au moins de l'avenir.
Un rgime dmocratique born est, nous le savons, facilement vexatoire.
Des gens d'esprit vivent cependant en Amrique,  condition de n'tre
pas trop exigeants. _Noli me tangere_ est tout ce qu'il faut demander 
la dmocratie. Nous traverserons encore bien des alternatives d'anarchie
et de despotisme avant de trouver le repos en ce juste milieu. Mais la
libert est comme la vrit: presque personne ne l'aime pour elle-mme,
et cependant, par l'impossibilit des extrmes, on y revient toujours.

Laissons donc, sans nous troubler, les destines de la plante
s'accomplir. Nos cris n'y feront rien; notre mauvaise humeur serait
dplace. Il n'est pas sr que la Terre ne manque pas sa destine, comme
cela est probablement arriv  des mondes innombrables; il est mme
possible que notre temps soit un jour considr comme le point culminant
aprs lequel l'humanit n'aura fait que dchoir; mais l'univers ne
connat pas le dcouragement; il recommencera sans fin l'oeuvre avorte;
chaque chec le laisse jeune, alerte, plein d'illusions. Courage,
courage, nature! Poursuis, comme l'astrie sourde et aveugle qui vgte
au fond de l'Ocan, ton obscur travail de vie; obstine-toi; rpare pour
la millionime fois la maille de filet qui se casse, refais la tarire
qui creuse, aux dernires limites de l'attingible, le puits d'o l'eau
vive jaillira. Vise, vise encore le but que tu manques depuis
l'ternit; tche d'enfiler le trou imperceptible du pertuis qui mne 
un autre ciel. Tu as l'infini de l'espace et l'infini du temps pour ton
exprience. Quand on a le droit de se tromper impunment, on est
toujours sr de russir.

Heureux ceux qui auront t les collaborateurs de ce grand succs final
qui sera le complet avnement de Dieu! Un paradis perdu est toujours,
quand on veut, un paradis reconquis. Bien qu'Adam ait d souvent
regretter l'den, je pense que, s'il a vcu, comme on le prtend, neuf
cent trente ans aprs sa faute, il a d bien souvent s'crier: _Felix
culpa!_ La vrit est, quoi qu'on dise, suprieure  toutes les
fictions. On ne doit jamais regretter d'y voir plus clair. En cherchant
 augmenter le trsor des vrits qui forment le capital acquis de
l'humanit, nous serons les continuateurs de nos pieux anctres, qui
aimrent le bien et le vrai sous la forme reue en leur temps. L'erreur
la plus fcheuse est de croire qu'on sert sa patrie en calomniant ceux
qui l'ont fonde. Tous les sicles d'une nation sont les feuillets d'un
mme livre. Les vrais hommes de progrs sont ceux qui ont pour point de
dpart un respect profond du pass. Tout ce que nous faisons, tout ce
que nous sommes, est l'aboutissant d'un travail sculaire. Pour moi, je
ne suis jamais plus ferme en ma foi librale que quand je songe aux
miracles de la foi antique, ni plus ardent au travail de l'avenir que
quand je suis rest des heures  couter sonner les cloches de la ville
d'Is.




I

LE BROYEUR DE LIN


I

Trguier, ma ville natale, est un ancien monastre fond, dans les
dernires annes du Ve sicle, par saint Tudwal ou Tual, un des chefs
religieux de ces grandes migrations qui portrent dans la pninsule
armoricaine le nom, la race et les institutions religieuses de l'le de
Bretagne. Une forte couleur monacale tait le trait dominant de ce
christianisme britannique. Il n'y avait pas d'vques, au moins parmi
les migrs. Leur premier soin aprs leur arrive sur le sol de la
pninsule hospitalire, dont la cte septentrionale devait tre alors
trs peu peuple, fut d'tablir de grands couvents dont l'abb exerait
sur les populations environnantes la cure pastorale. Un cercle sacr
d'une ou deux lieues, qu'on appelait le _minihi_, entourait le monastre
et jouissait des plus prcieuses immunits.

Les monastres, en langue bretonne, s'appelaient _pabu_, du nom des
moines (_pap_). Le monastre de Trguier s'appelait ainsi _Pabu-Tual_.
Il fut le centre religieux de toute la partie de la pninsule qui
s'avance vers le nord. Les monastres analogues de Saint-Pol-de-Lon, de
Saint-Brieuc, de Saint-Malo, de Saint-Samson, prs de Dol, jouaient sur
toute la cte un rle du mme genre. Ils avaient, si on peut s'exprimer
ainsi, leur diocse; on ignorait compltement, dans ces contres
spares du reste de la chrtient, le pouvoir de Rome et les
institutions religieuses qui rgnaient dans le monde latin, en
particulier dans les villes gallo-romaines de Rennes et de Nantes,
situes tout prs de l.

Quand Nomno, au IXe sicle, organisa pour la premire fois d'une
manire un peu rgulire cette socit d'migrs  demi sauvages, et
cra le duch de Bretagne en runissant au pays qui parlait breton la
_marche de Bretagne_, tablie par les carlovingiens pour contenir les
pillards de l'Ouest, il sentit le besoin d'tendre  son duch
l'organisation religieuse du reste du monde. Il voulut que la cte du
nord et des vques, comme les pays de Rennes, de Nantes et de Vannes.
Pour cela, il rigea en vchs les grands monastres de
Saint-Pol-de-Lon, de Trguier, de Saint-Brieuc, de Saint-Malo, de Dol.
Il et bien voulu aussi avoir un archevque et former ainsi une province
ecclsiastique  part. On employa toutes les pieuses fraudes pour
prouver que saint Samson avait t mtropolitain; mais les cadres de
l'glise universelle taient dj trop arrts pour qu'une telle
intrusion pt russir, et les nouveaux vchs furent obligs de
s'agrger  la province gallo-romaine la plus voisine: celle de Tours.

Le sens de ces origines obscures se perdit avec le temps. De ce nom de
_Pabu Tual, Papa Tua_, retrouv, dit-on, sur d'anciens vitraux, on
conclut que saint Tudwal avait t pape. On trouva la chose toute
simple. Saint Tudwal fit le voyage de Rome; c'tait un ecclsiastique si
exemplaire que, naturellement, les cardinaux, ayant fait sa
connaissance, le choisirent pour le sige vacant. De pareilles choses
arrivent tous les jours... Les personnes pieuses de Trguier taient
trs fires du pontificat de leur saint patron. Les ecclsiastiques
modrs avouaient cependant qu'il tait difficile de reconnatre, dans
les listes papales, le pontife qui, avant son lection, s'tait appel
Tudwal.

Il se forma naturellement une petite ville autour de l'vch; mais la
ville laque, n'ayant pas d'autre raison d'tre que l'glise, ne se
dveloppa gure. Le port resta insignifiant; il ne se constitua pas de
bourgeoisie aise. Une admirable cathdrale s'leva vers la fin du XIIIe
sicle; les couvents pullulrent  partir du XVIIe sicle. Des rues
entires taient formes des longs et hauts murs de ces demeures
clotres. L'vch, belle construction du XVIIe sicle, et quelques
htels de chanoines taient les seules maisons civilement habitables. Au
bas de la ville,  l'entre de la Grand'Rue, flanque de constructions
en tourelles, se groupaient quelques auberges destines aux gens de mer.

Ce n'est que peu de temps avant la Rvolution qu'une petite noblesse
s'tablit  ct de l'vch; elle venait en grande partie des campagnes
voisines. La Bretagne a eu deux noblesses bien distinctes. L'une a d
son titre au roi de France, et a montr au plus haut degr les dfauts
et les qualits ordinaires de la noblesse franaise; l'autre tait
d'origine celtique et vraiment bretonne. Cette dernire comprenait, ds
l'poque de l'invasion, les chefs de paroisse, les premiers du peuple,
de mme race que lui, possdant par hritage le droit de marcher  sa
tte et de le reprsenter. Rien de plus respectable que ce noble de
campagne quand il restait paysan, tranger  l'intrigue et au souci de
s'enrichir; mais, quand il venait  la ville, il perdait presque toutes
ses qualits, et ne contribuait plus que mdiocrement  l'ducation
intellectuelle et morale du pays.

La Rvolution, pour ce nid de prtres et de moines, fut en apparence un
arrt de mort. Le dernier vque de Trguier sortit un soir, par une
porte de derrire du bois qui avoisine l'vch, et se rfugia en
Angleterre. Le Concordat supprima l'vch. La pauvre ville dcapite
n'eut pas mme un sous-prfet; on lui prfra Lannion et Guingamp,
villes plus profanes, plus bourgeoises; mais de grandes constructions,
amnages de faon  ne pouvoir servir qu' une seule chose,
reconstituent presque toujours la chose pour laquelle elles ont t
faites. Au moral, il est permis de dire ce qui n'est pas vrai au
physique: quand les creux d'une coquille sont trs profonds, ces creux
ont le pouvoir de reformer l'animal qui s'y tait moul. Les immenses
difices monastiques de Trguier se repeuplrent; l'ancien sminaire
servit  l'tablissement d'un collge ecclsiastique trs estim dans
toute la province. Trguier, en peu d'annes, redevint ce que l'avait
fait saint Tudwal treize cents ans auparavant, une ville tout
ecclsiastique, trangre au commerce,  l'industrie, un vaste monastre
o nul bruit du dehors ne pntrait, o l'on appelait vanit ce que les
autres hommes poursuivent, et o ce que les laques appellent chimre
passait pour la seule ralit.

C'est dans ce milieu que se passa mon enfance, et j'y contractai un
indestructible pli. Cette cathdrale, chef-d'oeuvre de lgret, fol
essai pour raliser en granit un idal impossible, me faussa tout
d'abord. Les longues heures que j'y passais ont t la cause de ma
complte incapacit pratique. Ce paradoxe architectural a fait de moi un
homme chimrique, disciple de saint Tudwal, de saint Iltud et de saint
Cadoc, dans un sicle o l'enseignement de ces saints n'a plus aucune
application. Quand j'allais  Guingamp, ville plus laque, et o j'avais
des parents dans la classe moyenne, j'prouvais de l'ennui et de
l'embarras. L, je ne me plaisais qu'avec une pauvre servante,  qui je
lisais des contes. J'aspirais  revenir  ma vieille ville sombre,
crase par sa cathdrale, mais o l'on sentait vivre une forte
protestation contre tout ce qui est plat et banal. Je me retrouvais
moi-mme, quand j'avais revu mon haut clocher, la nef aigu, le clotre
et les tombes du XVe sicle qui y sont couches; je n'tais  l'aise que
dans la compagnie des morts, prs de ces chevaliers, de ces nobles
dames, dormant d'un sommeil calme, avec leur levrette  leurs pieds et
un grand flambeau de pierre  la main.

Les environs de la ville prsentaient le mme caractre religieux et
idal. On y nageait en plein rve, dans une atmosphre aussi
mythologique au moins que celle de Bnars ou de Jagatnata. L'glise de
Saint-Michel, du seuil de laquelle on apercevait la pleine mer, avait
t dtruite par la foudre, et il s'y passait encore des choses
merveilleuses. Le jeudi saint, on y conduisait les enfants pour voir les
cloches aller  Rome. On nous bandait les yeux, et alors il tait beau
de voir toutes les pices du carillon, par ordre de grandeur, de la plus
grosse  la plus petite, revtues de la belle robe de dentelle brode
qu'elles portrent le jour de leur baptme, traverser l'air pour aller,
en bourdonnant gravement, se faire bnir par le pape. Vis--vis, de
l'autre ct de la rivire, tait la charmante valle du Tromeur,
arrose par une ancienne divonne ou fontaine sacre, que le
christianisme sanctifia en y rattachant le culte de la Vierge. La
chapelle brla en 1828; elle ne tarda pas  tre rebtie, et l'ancienne
statue fut remplace par une autre beaucoup plus belle. On vit bien dans
cette circonstance la fidlit qui est le fond du caractre breton. La
statue neuve, toute blanche et or, trnant sur l'autel avec ses belles
coiffes frachement empeses, ne recevait presque pas de prires; il
fallut conserver dans un coin le tronc noir, calcin: tous les hommages
allaient  celui-ci. En se tournant vers la Vierge neuve, on et cru
faire une infidlit  la vieille.

Saint Yves tait l'objet d'un culte encore plus populaire. Le digne
patron des avocats est n dans le _minihi_ de Trguier, et sa petite
glise y est entoure d'une grande vnration. Ce dfenseur des pauvres,
des veuves, des orphelins, est devenu dans le pays le grand justicier,
le redresseur de torts. En l'adjurant avec certaines formules, dans sa
mystrieuse chapelle de _Saint-Yves de la Vrit_, contre un ennemi dont
on est victime, en lui disant: Tu tais juste de ton vivant, montre que
tu l'es encore, on est sr que l'ennemi mourra dans l'anne. Tous les
dlaisss deviennent ses pupilles.  la mort de mon pre, ma mre me
conduisit  sa chapelle et le constitua mon tuteur. Je ne peux pas dire
que le bon saint Yves ait merveilleusement gr nos affaires, ni surtout
qu'il m'ait donn une remarquable entente de mes intrts; mais je lui
dois mieux que cela; il m'a donn contentement, qui passe richesse, et
une bonne humeur naturelle qui m'a tenu en joie jusqu' ce jour.

Le mois de mai, o tombait la fte de ce saint excellent, n'tait qu'une
suite de processions au _minihi_; les paroisses, prcdes de leurs
croix processionnelles, se rencontraient sur les chemins; on faisait
alors embrasser les croix en signe d'alliance. La veille de la fte, le
peuple se runissait le soir dans l'glise, et,  minuit, le saint
tendait le bras pour bnir l'assistance prosterne. Mais, s'il y avait
dans la foule un seul incrdule qui levt les yeux pour voir si le
miracle tait rel, le saint, justement bless de ce soupon, ne
bougeait pas, et, par la faute du mcrant, personne n'tait bni.

Un clerg srieux, dsintress, honnte, veillait  la conservation de
ces croyances avec assez d'habilet pour ne pas les affaiblir et
nanmoins pour ne pas trop s'y compromettre. Ces dignes prtres ont t
mes premiers prcepteurs spirituels, et je leur dois ce qu'il peut y
avoir de bon en moi. Toutes leurs paroles me semblaient des oracles;
j'avais un tel respect pour eux, que je n'eus jamais un doute sur ce
qu'ils me dirent avant l'ge de seize ans, quand je vins  Paris. J'ai
eu depuis des matres autrement brillants et sagaces; je n'en ai pas eu
de plus vnrables, et voil ce qui cause souvent des dissidences entre
moi et quelques-uns de mes amis. J'ai eu le bonheur de connatre la
vertu absolue; je sais ce que c'est que la foi, et, bien que plus tard
j'aie reconnu qu'une grande part d'ironie a t cache par le sducteur
suprme dans nos plus saintes illusions, j'ai gard de ce vieux temps de
prcieuses expriences. Au fond, je sens que ma vie est toujours
gouverne par une foi que je n'ai plus. La foi a cela de particulier
que, disparue, elle agit encore. La grce survit par l'habitude au
sentiment vivant qu'on en a eu. On continue de faire machinalement ce
qu'on faisait d'abord en esprit et en vrit. Aprs qu'Orphe, ayant
perdu son idal, eut t mis en pices par les mnades, sa lyre ne
savait toujours dire que Eurydice! Eurydice!

La rgle des moeurs tait le point sur lequel ces bons prtres
insistaient le plus, et ils en avaient le droit par leur conduite
irrprochable. Leurs sermons sur ce sujet me faisaient une impression
profonde, qui a suffi  me rendre chaste durant toute ma jeunesse. Ces
prdications avaient quelque chose de solennel qui m'tonnait. Les
traits s'en sont empreints si profondment dans mon cerveau, que je ne
me les rappelle pas sans une sorte de terreur. Tantt c'tait l'exemple
de Jonathas mourant pour avoir mang un peu de miel: _Gustans gustavi
paululum mellis, et ecce morior_. Cela me faisait faire des rflexions
sans fin. Qu'tait-ce que ce peu de miel qui fait mourir? Le prdicateur
se gardait de le dire, et accentuait son effet par ces mots mystrieux:
_Tetigisse periisse_, dits d'un ton profond et larmoyant. D'autres fois,
le texte tait ce passage de Jrmie: _Mors ascendit per fenestras_, qui
m'intriguait encore beaucoup plus. Cette mort qui monte par les
fentres, ces ailes de papillon que l'on souille ds qu'on les touche,
qu'est-ce que cela pouvait tre? Le prdicateur, en parlant ainsi, avait
le front pliss, le regard au ciel. Ce qui mettait le comble  mes
proccupations tait un endroit de la Vie de je ne sais quel saint
personnage du XVIIe sicle, lequel comparait les femmes  des armes 
feu qui blessent de loin. Pour le coup, je n'en revenais pas; je faisais
les plus folles hypothses pour imaginer comment une femme peut
ressembler  un pistolet. Quoi de plus incohrent? La femme blesse de
loin, et voil que d'autres fois on est perdu pour la toucher. C'tait 
n'y rien comprendre. Pour sortir de ces embarras insolubles, je
m'enfonais dans l'tude avec rage, et je n'y pensais plus.

Dans la bouche de personnes en qui j'avais une confiance absolue, ces
saintes inepties prenaient une autorit qui me saisissait jusqu'au fond
de mon tre. Maintenant, avec ma pauvre me dveloute de cinquante
ans[3], cette impression dure encore. La comparaison des armes  feu
surtout me rendait extrmement rserv. Il m'a fallu des annes et
presque les approches de la vieillesse pour voir que cela aussi est
vanit, et que l'Ecclsiaste seul fut un sage quand il dit: Va donc,
mange ton pain en joie avec la femme que tu as une fois aime. Mes
ides  cet gard survcurent  mes croyances religieuses, et c'est ce
qui me prserva de la choquante inconvenance qu'il y aurait eue, si l'on
avait pu prtendre que j'avais quitt le sminaire pour d'autres raisons
que celles de la philologie. L'ternel lieu commun: O est la femme?
par lequel les laques croient expliquer tous les cas de ce genre, est
quelque chose de fade, qui porte  sourire ceux qui connaissent les
choses comme elles sont.

Mon enfance s'coulait dans cette grande cole de foi et de respect. La
libert, o tant d'tourdis se trouvent ports du premier bond, fut pour
moi une acquisition lente. Je n'arrivai au point d'mancipation que tant
de gens atteignent sans aucun effort de rflexion qu'aprs avoir
travers toute l'exgse allemande. Il me fallut six annes de
mditation et de travail forcen pour voir que mes matres n'taient pas
infaillibles. Le plus grand chagrin de ma vie a t, en entrant dans
cette nouvelle voie, de contrister ces matres vnrs; mais j'ai la
certitude absolue que j'avais raison, et que la peine qu'ils prouvrent
fut la consquence de ce qu'il y avait de respectablement born dans
leur manire d'envisager l'univers.


II

L'ducation que ces bons prtres me donnaient tait aussi peu littraire
que possible. Nous faisions beaucoup de vers latins; mais on n'admettait
pas que, depuis le pome de _la Religion_ de Racine le fils, il y et
aucune posie franaise. Le nom de Lamartine n'tait prononc qu'avec
ricanement; l'existence de Victor Hugo tait inconnue. Faire des vers
franais passait pour un exercice des plus dangereux et et entran
l'exclusion. De l vient en partie mon inaptitude  laisser ma pense se
gouverner par la rime, inaptitude que j'ai depuis bien vivement
regrette; car souvent le mouvement et le rythme me viennent en vers;
mais une invincible association d'ides me fait carter l'assonance, que
l'on m'avait habitu  regarder comme un dfaut, et pour laquelle mes
matres m'inspiraient une sorte de crainte. Les tudes d'histoire et de
sciences naturelles taient galement nulles. En revanche, on nous
faisait pousser assez loin l'tude des mathmatiques. J'y apportais une
extrme passion; ces combinaisons abstraites me faisaient rver jour et
nuit. Notre professeur, l'excellent abb Duchesne, nous donnait des
soins particuliers,  moi et  mon mule et ami de coeur, Guyomar,
singulirement dou pour ces tudes. Nous revenions toujours ensemble du
collge. Notre chemin le plus court tait de prendre par la place, et
nous tions trop consciencieux pour nous carter d'un pas de
l'itinraire qui tait rationnellement indiqu; mais, quand nous avions
eu en composition quelque curieux problme, nos discussions se
prolongeaient bien au del de la classe, et alors nous revenions par
l'hpital gnral. Il y avait de ce ct de grandes portes cochres,
toujours fermes, sur lesquelles nous tracions nos figures et nos
calculs avec de la craie; les traces s'en voient peut-tre encore; car
ces portes appartenaient  de grands couvents, et, dans ces sortes de
maisons, l'on ne change jamais rien.

L'hpital gnral, ainsi nomm parce que la maladie, la vieillesse et la
misre s'y donnaient rendez-vous, tait un btiment norme, couvrant,
comme toutes les vieilles constructions, beaucoup d'espace pour loger
peu de monde. Devant la porte tait un petit auvent, o se runissaient,
quand il faisait beau, les convalescents et les bien portants.
L'hospice, en effet, ne contenait pas seulement des malades; il
comprenait aussi des pauvres, remis  la charit publique, et mme des
pensionnaires, qui, pour un capital insignifiant, y vivaient
chtivement, mais sans souci. Toute cette compagnie venait,  chaque
rayon de soleil,  l'ombre de l'auvent, s'asseoir sur de vieilles
chaises de paille. C'tait l'endroit le plus vivant de la petite ville.
En passant, Guyomar et moi, nous saluions et l'on nous saluait; car,
quoique trs jeunes, nous tions dj censs clercs. Cela nous
paraissait naturel; une seule chose excitait notre surprise. Bien que
nous fussions trop inexpriments pour rien voir de ce qui suppose la
connaissance de la vie, il y avait parmi les pauvres de l'hpital une
personne devant laquelle nous ne passions jamais sans quelque
tonnement.

C'tait une vieille fille de quarante-cinq ans, coiffe d'une large
capote d'une forme impossible  classer. D'ordinaire, elle tait  peu
prs immobile, l'air sombre, gar, l'oeil terne et fixe. En nous
apercevant, cet oeil mort s'animait. Elle nous suivait d'un regard
trange, tantt doux et triste, tantt dur et presque froce. En nous
retournant, nous lui trouvions l'air cruel et irrit. Nous nous
regardions sans rien comprendre. Cela interrompait nos conversations, et
jetait un nuage sur notre gaiet. Elle ne nous faisait pas prcisment
peur; elle passait pour folle; or les fous n'taient pas alors traits
de la manire cruelle que les habitudes administratives ont depuis
invente. Loin de les squestrer, on les laissait vaguer tout le jour.
Trguier a d'ordinaire beaucoup de fous; comme toutes les races du rve,
qui s'usent  la poursuite de l'idal, les Bretons de ces parages, quand
ils ne sont pas maintenus par une volont nergique, s'abandonnent trop
facilement  un tat intermdiaire entre l'ivresse et la folie, qui
n'est souvent que l'erreur d'un coeur inassouvi. Ces fous inoffensifs,
chelonns  tous les degrs de l'alination mentale, taient une sorte
d'institution, une chose municipale. On disait nos fous, comme, 
Venise, on disait _nostre carampane_. On les rencontrait presque
partout; ils vous saluaient, vous accueillaient de quelque plaisanterie
nausabonde, qui tout de mme faisait sourire. On les aimait, et ils
rendaient des services. Je me souviendrai toujours du bon fou Brian, qui
s'imaginait tre prtre, passait une partie du jour  l'glise, imitant
les crmonies de la messe. La cathdrale tait pleine tout l'aprs-midi
d'un murmure nasillard; c'tait la prire du pauvre fou, qui en valait
bien une autre. On avait le bon got et le bon sens de le laisser faire
et de ne pas tablir de frivoles distinctions entre les simples et les
humbles qui viennent s'agenouiller devant Dieu.

La folle de l'hpital gnral, par sa mlancolie obstine, n'avait pas
cette popularit. Elle ne parlait  personne, personne ne songeait 
elle, son histoire tait videmment oublie. Elle ne nous dit jamais un
seul mot; mais cet oeil fauve et hagard nous frappait profondment, nous
troublait. J'avais souvent pens depuis  cette nigme sans arriver  me
l'expliquer. J'en eus la clef il y a huit ans, quand ma mre, arrive 
quatre-vingt-cinq ans sans infirmits, fut atteinte d'une maladie
cruelle, qui la mina lentement.

Ma mre tait tout  fait de ce vieux monde par ses sentiments et ses
souvenirs. Elle parlait admirablement le breton, connaissait tous les
proverbes des marins et une foule de choses que personne au monde ne
sait plus aujourd'hui. Tout tait peuple en elle, et son esprit naturel
donnait une vie surprenante aux longues histoires qu'elle racontait et
qu'elle tait presque seule  savoir. Ses souffrances ne portrent
aucune atteinte  son tonnante gaiet; elle plaisantait encore
l'aprs-midi o elle mourut. Le soir, pour la distraire, je passais une
heure avec elle dans sa chambre, sans autre lumire (elle aimait cette
demi-obscurit) que la faible clart du gaz de la rue. Sa vive
imagination s'veillait alors, et, comme il arrive d'ordinaire aux
vieillards, c'taient les souvenirs d'enfance qui lui revenaient le plus
souvent  l'esprit. Elle revoyait Trguier, Lannion, tels qu'ils furent
avant la Rvolution; elle passait en revue toutes les maisons, dsignant
chacune par le nom de son propritaire d'alors. J'entretenais par mes
questions cette rverie, qui lui plaisait et l'empchait de songer  son
mal.

Un jour, la conversation tomba sur l'hpital gnral. Elle m'en fit
toute l'histoire.

Je l'ai vu changer bien des fois, me dit-elle. Il n'y avait nulle honte
 y tre; car on y avait connu les personnes les plus respectes. Sous
le premier Empire, avant les indemnits, il servit d'asile aux vieilles
demoiselles nobles les mieux leves. On les voyait ranges  la porte
sur de pauvres chaises. Jamais on ne surprit chez elles un murmure;
cependant, quand elles apercevaient venir de loin les acqureurs des
biens de leur famille, personnes relativement grossires et bourgeoises,
roulant quipage et talant leur luxe, elles rentraient et allaient
prier  la chapelle afin de ne pas les rencontrer. C'tait moins pour
s'pargner  elles-mmes un regret sur des biens dont elles avaient fait
le sacrifice  Dieu, que par dlicatesse, de peur que leur prsence ne
part un reproche  ces parvenus. Plus tard, les rles furent bien
changs; mais l'hpital continua de recevoir toute sorte d'paves. L
mourut le pauvre Pierre Renan, ton oncle, qui mena toujours une vie de
vagabond et passait ses journes dans les cabarets  lire aux buveurs
les livres qu'il prenait chez nous, et le bonhomme Systme, que les
prtres n'aimaient pas, quoique ce ft un homme de bien, et Gode, la
vieille sorcire, qui, le lendemain de ta naissance, alla consulter pour
toi l'tang du Minihi, et Marguerite Calvez, qui fit un faux serment et
fut frappe d'une maladie de consomption le jour o elle sut que l'on
avait adjur saint Yves de la Vrit de la faire mourir dans l'anne[4].

--Et cette folle, lui dis-je, qui tait d'ordinaire sous l'auvent, et
qui nous faisait peur,  Guyomar et  moi?

Elle rflchit un moment pour voir de qui je parlais, et, reprenant
vivement:

Ah! celle-l, mon fils, c'tait la fille du broyeur de lin.

--Qu'est-ce que le broyeur de lin?

--Je ne t'ai jamais cont cette histoire. Vois-tu, mon fils, on ne
comprendrait plus cela maintenant; c'est trop ancien. Depuis que je suis
dans ce Paris, il y a des choses que, je n'ose plus dire... Ces nobles
de campagne taient si respects! J'ai toujours pens que c'taient les
vrais nobles. Ah! si on racontait cela  ces Parisiens, ils riraient.
Ils n'admettent que leur Paris; je les trouve borns au fond... Non, on
ne peut plus comprendre combien ces vieux nobles de campagne sont
respects, quoiqu'ils fussent pauvres.

Elle s'arrta quelque temps, puis reprit:


III

Te souviens-tu de la petite commune de Trdarzec, dont on voyait le
clocher de la tourelle de notre maison?  moins d'un quart de lieue du
village, compos alors presque uniquement de l'glise, de la mairie et
du presbytre, s'levait le manoir de Kermelle. C'tait un manoir comme
tant d'autres, une ferme soigne, d'apparence ancienne, entoure d'un
long et haut mur, de belle teinte grise. On entrait dans la cour par une
grande porte cintre, surmonte d'un abri d'ardoises,  ct de laquelle
se trouvait une porte plus petite pour l'usage de tous les jours. Au
fond de la cour tait la maison, au toit aigu, au pignon tapiss de
lierre. Un colombier, une tourelle, deux ou trois fentres bien bties,
presque comme des fentres d'glise, indiquaient une demeure noble, un
de ces vieux castels qui taient habits avant la Rvolution par une
classe de personnes dont il est maintenant impossible de se figurer le
caractre et les moeurs.

Ces nobles de campagne taient des paysans comme les autres, mais chefs
des autres. Anciennement il n'y en avait qu'un dans chaque paroisse: ils
taient les ttes de colonne de la population; personne ne leur
contestait ce droit, et on leur rendait de grands honneurs[5]. Mais
dj, vers le temps de la Rvolution, ils taient devenus rares. Les
paysans les tenaient pour les chefs laques de la paroisse, comme le
cur tait le chef ecclsiastique. Celui de Trdarzec, dont je te parle,
tait un beau vieillard, grand et vigoureux comme un jeune homme,  la
figure franche et loyale. Il portait les cheveux longs relevs par un
peigne, et ne les laissait tomber que le dimanche quand il allait
communier. Je le vois encore (il venait souvent chez nous  Trguier),
srieux, grave, un peu triste, car il tait presque seul de son espce.
Cette petite noblesse de race avait disparu en grande partie; les autres
taient venus se fixer  la ville depuis longtemps. Toute la contre
l'adorait. Il avait un banc  part  l'glise; chaque dimanche, on l'y
voyait assis au premier rang des fidles, avec son ancien costume et ses
gants de crmonie, qui lui montaient presque jusqu'au coude. Au moment
de la communion, il prenait par le bas du choeur, dnouait ses cheveux,
dposait ses gants sur une petite crdence prpare pour lui prs du
jub, et traversait le choeur, seul, sans perdre une ligne de sa haute
taille. Personne n'allait  la communion que quand il tait de retour 
sa place et qu'il avait achev de remettre ses gantelets.

Il tait trs pauvre; mais il le dissimulait par devoir d'tat. Ces
nobles de campagne avaient autrefois certains privilges qui les
aidaient  vivre un peu diffremment des paysans; tout cela s'tait
perdu avec le temps. Kermelle tait dans un grand embarras. Sa qualit
de noble lui dfendait de travailler aux champs; il se tenait renferm
chez lui tout le jour, et s'occupait  huis clos  une besogne qui
n'exigeait pas le plein air. Quand le lin a roui, on lui fait subir une
sorte de dcortication qui ne laisse subsister que la fibre textile. Ce
fut le travail auquel le pauvre Kermelle crut pouvoir se livrer sans
droger. Personne ne le voyait, l'honneur professionnel tait sauf; mais
tout le monde le savait, et, comme alors chacun avait un sobriquet, il
fut bientt connu dans le pays sous le nom de _broyeur de lin_. Ce
surnom, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, prit la place du nom vritable,
et ce fut de la sorte qu'il fut universellement dsign.

C'tait comme un patriarche vivant. Tu rirais si je te disais avec quoi
le broyeur de lin supplait  l'insuffisante rmunration de son pauvre
petit travail. On croyait que, comme chef, il tait dpositaire de la
force de son sang, qu'il possdait minemment les dons de sa race, et
qu'il pouvait, avec sa salive et ses attouchements, la relever quand
elle tait affaiblie. On tait persuad que, pour oprer des gurisons
de cette sorte, il fallait un nombre norme de quartiers de noblesse, et
que lui seul les avait. Sa maison tait entoure,  certains jours, de
gens venus de vingt lieues  la ronde. Quand un enfant marchait
tardivement, avait les jambes faibles, on le lui apportait. Il trempait
son doigt dans sa salive, traait des onctions sur les reins de
l'enfant, que cela fortifiait. Il faisait tout cela gravement,
srieusement. Que veux-tu! on avait la foi alors; on tait si simple et
si bon! Lui, pour rien au monde, il n'aurait voulu tre pay, et puis
les gens qui venaient taient trop pauvres pour s'acquitter en argent;
on lui offrait en cadeau une douzaine d'oeufs, un morceau de lard, une
poigne de lin, une motte de beurre, un lot de pommes de terre, quelques
fruits. Il acceptait. Les nobles des villes se moquaient de lui, mais
bien  tort: il connaissait le pays; il en tait l'me et l'incarnation.

 l'poque de la Rvolution, il migra  Jersey; on ne voit pas bien
pourquoi; certainement on ne lui aurait fait aucun mal, mais les nobles
de Trguier lui dirent que le roi l'ordonnait, et il partit avec les
autres. Il revint de bonne heure, trouva sa vieille maison, que personne
n'avait voulu occuper, dans l'tat o il l'avait laisse.  l'poque des
indemnits, on essaya de lui persuader qu'il avait perdu quelque chose,
et il y avait plus d'une bonne raison  faire valoir. Les autres nobles
taient fchs de le voir si pauvre, et auraient voulu le relever; cet
esprit simple n'entra pas dans les raisonnements qu'on lui fit. Quand on
lui demanda de dclarer ce qu'il avait perdu: Je n'avais rien, dit-il,
je n'ai pu rien perdre. On ne russit pas  tirer de lui d'autre
rponse, et il resta pauvre comme auparavant.

Sa femme mourut, je crois,  Jersey. Il avait une fille qui tait ne
vers l'poque de l'migration. C'tait une belle et grande fille (tu ne
l'as vue que fane); elle avait de la sve de nature, un teint
splendide, un sang pur et fort. Il et fallu la marier jeune, mais
c'tait impossible. Ces faillis petits nobles de petite ville, qui ne
sont bons  rien et qui ne valaient pas le quart du vieux noble de
campagne, n'auraient pas voulu d'elle pour leurs fils. Les principes
empchaient de la marier  un paysan. La pauvre fille restait ainsi
suspendue comme une me en peine: elle n'avait pas de place ici-bas. Son
pre tait le dernier de sa race, et elle semblait jete  plaisir sur
la terre pour n'y pas trouver un coin o se caser. Elle tait douce et
soumise. C'tait un beau corps, presque sans me. L'instinct chez elle
tait tout. C'et t une mre excellente.  dfaut du mariage, on et
d la faire religieuse: la rgle et les austrits l'eussent calme;
mais il est probable que le pre n'tait pas assez riche pour payer la
dot, et sa condition ne permettait pas de la faire soeur converse. Pauvre
fille! jete dans le faux, elle tait condamne  y prir.

Elle tait ne droite et bonne, n'eut jamais de doute sur ses devoirs;
elle n'eut d'autre tort que d'avoir des veines et du sang. Aucun jeune
homme du village n'aurait os tre indiscret avec elle, tant on
respectait son pre. Le sentiment de sa supriorit l'empchait de se
tourner vers les jeunes paysans; pour ceux-ci, elle tait une
demoiselle; ils ne pensaient pas  elle. La pauvre fille vivait ainsi
dans une solitude absolue. Il n'y avait dans la maison qu'un jeune
garon de douze ou treize ans, neveu de Kermelle, que celui-ci avait
recueilli, et auquel le vicaire, digne homme s'il en ft, apprenait ce
qu'il savait: le latin.

L'glise restait la seule diversion de la pauvre enfant. Elle tait
pieuse par nature, quoique trop peu intelligente pour rien comprendre
aux mystres de notre religion. Le vicaire, un bon prtre, trs attach
 ses devoirs, avait pour le broyeur de lin le respect qu'il devait; les
heures que lui laissaient son brviaire et les soins de son ministre,
il les passait chez ce dernier. Il faisait l'ducation du jeune neveu;
pour la fille, il avait ces manires rserves qu'ont nos
ecclsiastiques bretons avec les personnes du sexe, comme ils disent.
Il la saluait, lui demandait de ses nouvelles, mais ne causait jamais
avec elle, si ce n'est de choses insignifiantes. La malheureuse
s'prenait de lui de plus en plus. Le vicaire tait la seule personne de
son rang qu'elle vt, s'il est permis de parler de la sorte. Ce jeune
prtre tait avec cela une personne trs attrayante.  la pudeur exquise
que respirait tout son extrieur se joignait un air triste, rsign,
discret. On sentait qu'il avait un coeur et des sens, mais qu'un principe
plus lev les dominait, ou plutt que le coeur et les sens se
transformaient chez lui en quelque chose de suprieur. Tu sais le charme
infini de quelques-uns de nos bons ecclsiastiques bretons. Les femmes
sentent cela bien vivement. Cet invincible attachement  un voeu, qui est
 sa manire un hommage  leur puissance, les enhardit, les attire, les
flatte. Le prtre devient pour elles un frre sr, qui a dpouill 
cause d'elles son sexe et ses joies. De l un sentiment o se mlent la
confiance, la piti, le regret, la reconnaissance. Mariez le prtre, et
vous dtruirez un des lments les plus ncessaires, une des nuances les
plus dlicates de notre socit. La femme protestera; car il y a une
chose  laquelle la femme tient encore plus qu' tre aime, c'est qu'on
attache de l'importance  l'amour. On ne flatte jamais plus la femme
qu'en lui tmoignant qu'on la craint. L'glise, en imposant pour premier
devoir  ses ministres la chastet, caresse la vanit fminine en ce
qu'elle a de plus intime.

La pauvre fille se prit ainsi pour le vicaire d'un amour profond, qui
occupa bientt son tre tout entier. La vertueuse et mystique race 
laquelle elle appartenait ne connat pas la frnsie qui renverse les
obstacles, et qui estime ne rien avoir si elle n'a pas tout. Oh! elle se
ft contente de bien peu de chose. Qu'il admt seulement son existence,
elle et t heureuse. Elle ne lui demandait pas un regard: une pense
et suffi. Le vicaire tait naturellement son confesseur; il n'y avait
pas d'autre prtre dans la paroisse. Les habitudes de la confession
catholique, si belles mais si prilleuses, excitaient trangement son
imagination. Une fois par semaine, le samedi, c'tait une douceur
inexprimable pour elle d'tre une demi-heure seule avec lui, comme face
 face avec Dieu, de le voir, de le sentir remplissant le rle de Dieu,
de respirer son haleine, de subir la douce humiliation de ses
rprimandes, de lui dire ses penses les plus intimes, ses scrupules,
ses apprhensions. Il ne faut pas croire nanmoins qu'elle en abust.
Bien rarement une femme pieuse ose se servir de la confession pour une
confidence d'amour. Elle y peut jouir beaucoup, elle risque de s'y
abandonner  des sentiments qui ne sont pas sans danger; mais ce que de
tels sentiments ont toujours d'un peu mystique est inconciliable avec
l'horreur d'un sacrilge. En tout cas, notre pauvre fille tait si
timide, que la parole et expir sur ses lvres. Sa passion tait un feu
silencieux, intime, dvorant. Avec cela, le voir tous les jours,
plusieurs fois par jour, lui, beau, jeune, toujours occup de fonctions
majestueuses, officiant avec dignit au milieu d'un peuple inclin,
ministre, juge et directeur de sa propre me! C'en tait trop. La tte
de la malheureuse enfant n'y tint pas, elle s'garait. Des dsordres de
plus en plus graves se produisaient dans cette organisation forte et qui
ne souffrait pas d'tre dvie. Le vieux pre attribuait  une certaine
faiblesse d'esprit ce qui tait le rsultat des ravages intimes de rves
impossibles en un coeur que l'amour avait perc de part en part.

Comme un violent cours d'eau qui, rencontrant un obstacle
infranchissable, renonce  son cours direct et se dtourne, la pauvre
fille, n'ayant aucun moyen de dire son amour  celui qu'elle aimait, se
rabattait sur des riens: obtenir un instant son attention, ne pas tre
pour lui la premire venue, tre admise  lui rendre de petits services,
pouvoir s'imaginer qu'elle lui tait utile, cela lui suffisait. Mon
Dieu, qui sait? pouvait-elle se dire, il est homme aprs tout;
peut-tre au fond se sent-il touch et n'est-il retenu que par la
discipline de son tat... Tous ces efforts rencontrrent une barre de
fer, un mur de glace. Le vicaire ne sortit pas d'une froideur absolue.
Elle tait la fille de l'homme qu'il respectait le plus; mais elle tait
une femme. Oh! s'il l'avait vite, s'il l'avait traite durement, c'et
t pour elle un triomphe et la preuve qu'elle l'avait atteint au coeur;
mais cette politesse toujours la mme, cette rsolution de ne pas voir
les signes les plus vidents d'amour, taient quelque chose de terrible.
Il ne la reprenait pas, ne se cachait pas d'elle; il ne sortait pas du
parti inbranlable qu'il avait pris de n'admettre son existence que
comme une abstraction.

Au bout de quelque temps, ce fut cruel. Repousse, dsespre, la
pauvre fille dprissait, son oeil s'gara, mais elle s'observait; au
fond personne ne voyait son secret, elle se rongeait intrieurement.
Quoi! se disait-elle, je ne pourrai arrter un moment son regard? il
ne m'accordera pas que j'existe? je ne serai, quoi que je fasse, pour
lui qu'une ombre, qu'un fantme, qu'une me entre cent autres? Son
amour, ce serait trop dsirer; mais son attention, son regard?... tre
son gale, lui si savant, si prs de Dieu, je n'y saurais prtendre;
tre mre par lui, oh! ce serait un sacrilge; mais tre  lui, tre
Marthe pour lui, la premire de ses servantes, charge des soins
modestes dont je suis bien capable, et de la sorte avoir tout en commun
avec lui, tout, c'est--dire la maison, ce qui importe  l'humble femme
qui n'a pas t initie  de plus hautes penses, oh! ce serait le
paradis! Elle restait des aprs-midi entiers immobile, assise en sa
chaise, attache  cette ide fixe. Elle le voyait, s'imaginait tre
avec lui, l'entourant de soins, gouvernant sa maison, baisant le bas de
sa robe. Elle repoussait ces rves insenss; mais, aprs s'y tre livre
des heures, elle tait ple,  demi morte. Elle n'existait plus pour
ceux qui l'entouraient. Son pre aurait d le voir; mais que pouvait le
simple vieillard contre un mal dont son me honnte ne pouvait mme
concevoir la pense?

Cela se continua ainsi peut-tre une anne. Il est probable que le
vicaire ne s'aperut de rien, tant nos prtres vivent  cet gard dans
le convenu, dans une sorte de rsolution de ne pas voir. Cette chastet
admirable ne faisait qu'exciter l'imagination de la pauvre enfant.
L'amour chez elle devint culte, adoration pure, exaltation. Elle
trouvait ainsi un repos relatif. Son imagination se portait vers des
jeux inoffensifs; elle voulait se dire qu'elle travaillait pour lui,
qu'elle tait occupe  faire quelque chose pour lui. Elle tait arrive
 rver veille,  excuter comme une somnambule des actes dont elle
n'avait qu'une demi-conscience. Nuit et jour, elle n'avait plus qu'une
pense; elle se figurait le servant, le soignant, comptant son linge,
s'occupant de ce qui tait trop au-dessous de lui pour qu'il y penst.
Toutes ces chimres arrivrent  prendre un corps et l'amenrent  un
acte trange qui ne peut tre expliqu que par l'tat de folie o elle
tait dcidment depuis quelque temps.

Ce qui suit, en effet, serait incomprhensible, si l'on ne tenait compte
de certains traits du caractre breton. Ce qu'il y a de plus particulier
chez les peuples de race bretonne, c'est l'amour. L'amour est chez eux
un sentiment tendre, profond, affectueux, bien plus qu'une passion.
C'est une volupt intrieure qui use et tue. Rien ne ressemble moins au
feu des peuples mridionaux. Le paradis qu'ils rvent est frais, vert,
sans ardeurs. Nulle race ne compte plus de morts par amour; le suicide y
est rare; ce qui domine, c'est la lente consomption. Le cas est frquent
chez les jeunes conscrits bretons. Incapables de se distraire par des
amours vulgaires et vnales, ils succombent  une sorte de langueur
indfinissable. La nostalgie n'est que l'apparence; la vrit est que
l'amour chez eux s'associe d'une manire indissoluble au village, au
clocher,  l'_Angelus_ du soir, au paysage favori. L'homme passionn du
Midi tue son rival, tue l'objet de sa passion. Le sentiment dont nous
parlons ne tue que celui qui l'prouve, et voil pourquoi la race
bretonne est une race facilement chaste; par son imagination vive et
fine, elle se cre un monde arien qui lui suffit. La vraie posie d'un
tel amour, c'est la chanson de printemps du Cantique des cantiques,
pome admirable, bien plus voluptueux que passionn. _Hiems transiit;
imber abiit et recessit... Vox turturis audita est in terra nostra...
Surge, amica mea, et veni!_


IV

Ma mre continua ainsi:

Tout n'est au fond qu'une grande illusion, et ce qui le prouve, c'est
que, dans beaucoup de cas, rien n'est plus facile que de duper la nature
par des singeries qu'elle ne sait pas distinguer de la ralit. Je
n'oublierai jamais la fille de Marzin, le menuisier de la Grand'Rue,
qui, folle aussi par suppression de sentiment maternel, prenait une
bche, l'emmaillotait de chiffons, lui mettait un semblant de bonnet
d'enfant, puis passait les jours  dorloter dans ses bras ce poupon
fictif,  le bercer,  le serrer contre son sein,  le couvrir de
baisers. Quand on le mettait le soir dans un berceau  ct d'elle, elle
restait tranquille jusqu'au lendemain. Il y a des instincts pour qui
l'apparence suffit et qu'on endort par des fictions. La pauvre Kermelle
arriva ainsi  raliser ses songes,  faire ce qu'elle rvait. Ce
qu'elle rvait, c'tait la vie en commun avec celui qu'elle aimait, et
la vie qu'elle partageait en esprit, ce n'tait pas naturellement la vie
du prtre, c'tait la vie du mnage. La pauvre fille tait faite pour
l'union conjugale. Sa folie tait une sorte de folie mnagre, un
instinct de mnage contrari. Elle imaginait son paradis ralis, se
voyait tenant la maison de celui qu'elle aimait, et, comme dj elle ne
sparait plus bien ses rves de ce qui tait vrai, elle fut amene  une
incroyable aberration. Que veux-tu! ces pauvres folles prouvent par
leurs garements les saintes lois de la nature et leur invitable
fatalit.

Ses journes se passaient  ourler du linge,  le marquer. Or, dans sa
pense, ce linge tait destin  la maison qu'elle imaginait,  ce nid
en commun o elle et pass sa vie aux pieds de celui qu'elle adorait.
L'hallucination allait si loin, que, ces draps, ces serviettes, elle les
marquait aux initiales du vicaire; souvent mme les initiales du vicaire
et les siennes propres se mlaient. Elle faisait bien ces petits travaux
de femme. Son aiguille allait, allait sans cesse, et elle filait des
heures dlicieuses plonge dans les songes de son coeur, croyant qu'elle
et lui ne faisaient qu'un. Elle trompait ainsi sa passion et y trouvait
des moments de volupt qui la rassasiaient pour des journes.

Les semaines s'coulaient de la sorte  tracer point par point les
lettres du nom qu'elle aimait,  les marier aux siennes, et ce
passe-temps tait pour elle une grande consolation. Sa main tait
toujours occupe pour lui; ces linges piqus par elle lui semblaient
elle-mme. Ils seraient prs de lui, le toucheraient, serviraient  ses
usages; ils seraient elle-mme prs de lui. Quelle joie qu'une telle
pense! Elle serait toujours prive de lui, c'est vrai; mais
l'impossible est l'impossible; elle se serait approche de lui autant
que c'tait permis. Durant un an, elle savoura ainsi en imagination son
pauvre petit bonheur. Seule, les yeux fixs sur son ouvrage, elle tait
d'un autre monde, se croyait sa femme dans la faible mesure du possible.
Les heures coulaient d'un mouvement lent comme son aiguille; sa pauvre
imagination tait soulage. Et puis elle avait parfois quelque
esprance: peut-tre se laisserait-il toucher, peut-tre une larme lui
chapperait-elle en dcouvrant cette surprise, marque de tant d'amour.
Il verra comme je l'aime, il songera qu'il est doux d'tre ensemble.
Elle se perdait ainsi durant des jours dans ses rves, qui se
terminaient d'ordinaire par des accs de complte prostration.

Enfin le jour vint o le mnage fut complet. Qu'en faire? L'ide de le
forcer  accepter un service,  tre son oblig en quelque chose,
s'empara d'elle absolument. Elle voulait, si j'ose le dire, voler sa
reconnaissance, l'amener par violence  lui savoir gr de quelque chose.
Voici ce qu'elle imagina. Cela n'avait pas le sens commun, c'tait cousu
de fil blanc; mais sa raison sommeillait, et depuis longtemps elle ne
suivait plus que les feux follets de son imagination dtraque.

On tait  l'poque des ftes de Nol. Aprs la messe de minuit, le
vicaire avait coutume de recevoir au presbytre le maire et les notables
pour leur donner une collation. Le presbytre touchait  l'glise. Outre
l'entre principale sur la place du village, il avait deux issues: l'une
donnant  l'intrieur de la sacristie et mettant ainsi l'glise et la
cure en communication; l'autre, au fond du jardin, dbouchant sur les
champs. Le manoir de Kermelle tait  un demi-quart de lieue de l. Pour
pargner un dtour au jeune garon qui venait prendre les leons du
vicaire, on lui avait donn la clef de cette porte de derrire. La
pauvre obsde s'empara de cette clef pendant la messe de minuit et
entra dans la cure. La servante du vicaire, pour pouvoir assister  la
messe, avait mis le couvert d'avance. Notre folle enleva rapidement tout
le linge et le cacha dans le manoir.

Au sortir de la messe, le vol se rvla sur-le-champ. L'moi fut
extrme. On s'tonna tout d'abord que le linge seul et disparu. Le
vicaire ne voulut pas renvoyer ses htes sans collation. Au moment du
plus vif embarras, la fille apparat: Ah! pour cette fois, vous
accepterez nos services, monsieur le cur. Dans un quart d'heure, notre
linge va tre port chez vous. Le vieux Kermelle se joignit  elle, et
le vicaire laissa faire, ne se doutant pas naturellement d'un pareil
raffinement de supercherie chez une crature  laquelle on n'accordait
que l'esprit le plus born.

Le lendemain, on rflchit  ce vol singulier. Il n'y avait nulle trace
d'effraction. La principale porte du presbytre et celle du jardin
taient intactes, fermes comme elles devaient l'tre. Quant  l'ide
que la clef confie  Kermelle et pu servir  l'excution du vol, une
pareille ide et sembl extravagante; elle ne vint  personne. Restait
la porte de la sacristie; il parut vident que le vol n'avait pu se
faire que par l. Le sacristain avait t vu dans l'glise tout le temps
de l'office. La sacristine, au contraire, avait fait des absences; elle
avait t  l'tre du presbytre chercher des charbons pour les
encensoirs; elle avait vaqu  deux ou trois autres petits soins; le
soupon se porta donc sur elle. C'tait une excellente femme, sa
culpabilit paraissait souverainement invraisemblable; mais que faire
contre des concidences accablantes? On ne sortait pas de ce
raisonnement: Le voleur est entr par la porte de la sacristie; or la
sacristine seule a pu passer par cette porte, et il est prouv qu'elle y
a pass en ralit; elle-mme l'avoue. On cdait trop alors  l'ide
qu'il tait bon que tout crime ft suivi d'une arrestation. Cela donnait
une haute ide de la sagacit extraordinaire de la justice, de la
promptitude de son coup d'oeil, de la sret avec laquelle elle
saisissait la piste d'un crime. On emmena l'innocente femme  pied entre
les gendarmes. L'effet de la gendarmerie, quand elle arrivait dans un
village, avec ses armes luisantes et ses belles buffleteries, tait
immense. Tout le monde pleurait; la sacristine seule restait calme et
disait  tous qu'elle tait certaine que son innocence claterait.

Effectivement, ds le lendemain ou le surlendemain, on reconnut
l'impossibilit de la supposition qu'on avait faite. Le troisime jour,
les gens du village osaient  peine s'aborder, se communiquer leurs
rflexions. Tous, en effet, avaient la mme pense et n'osaient se la
dire. Cette pense leur paraissait  la fois vidente et absurde: c'est
que la clef du broyeur de lin avait seule pu servir au vol. Le vicaire
vitait de sortir pour n'avoir pas  exprimer un doute qui l'obsdait.
Jusque-l, il n'avait pas examin le linge que l'on avait substitu au
sien. Ses yeux tombrent par hasard sur les marques; il s'tonna,
rflchit tristement, ne se rendit pas compte du mystre des deux
lettres, tant les bizarres hallucinations d'une pauvre folle taient
impossibles  deviner.

Il tait plong dans les plus sombres penses, quand il vit entrer le
broyeur de lin, droit en sa haute taille et plus ple que la mort. Le
vieillard resta debout, fondit en larmes. C'est elle, dit-il, oh! la
malheureuse! J'aurais d la surveiller davantage, entrer mieux dans ses
penses; mais, toujours mlancolique, elle m'chappait. Il rvla le
mystre; un instant aprs, on rapportait au presbytre le linge qui
avait t vol.

La pauvre fille, vu son peu de raison, avait espr que l'esclandre
s'apaiserait et qu'elle jouirait doucement de son petit stratagme
amoureux. L'arrestation de la sacristine et l'motion qui en fut la
suite gtrent toute son intrigue. Si le sens moral n'avait pas t chez
elle aussi oblitr qu'il l'tait, elle n'et pens qu' dlivrer la
sacristine; mais elle n'y songeait gure. Elle tait plonge dans une
sorte de stupeur, qui n'avait rien de commun avec le remords. Ce qui
l'abattait, c'tait l'avortement vident de sa tentative sur l'esprit du
vicaire. Toute autre me que celle d'un prtre et t touche de la
rvlation d'un si violent amour. Celle du vicaire n'prouva rien. Il
s'interdit de penser  cet vnement extraordinaire, et, ds qu'il vit
clairement l'innocence de la sacristine, il dormit, dit sa messe et son
brviaire avec le mme calme que tous les jours.

La maladresse qu'on avait faite en arrtant la sacristine parut alors
dans son normit. Sans cela, l'affaire aurait pu tre touffe. Il n'y
avait pas eu vol rel; mais, aprs qu'une innocente avait fait plusieurs
jours de prison pour un fait qualifi de vol, il tait bien difficile de
laisser impunie la vraie coupable. La folie n'tait pas vidente; il
faut mme dire que cette folie n'tait qu'intrieure. Avant cela, il
n'tait venu  la pense de personne que la fille de Kermelle ft folle.
Extrieurement elle tait comme tout le monde, sauf son mutisme presque
absolu. On pouvait donc contester l'alination mentale; en outre,
l'explication vraie tait si bizarre, si incroyable, qu'on n'osait mme
pas la prsenter. La folie n'tant pas constate, le fait d'avoir laiss
arrter la sacristine tait impardonnable. Si le vol n'avait t qu'un
jeu, l'auteur de l'espiglerie aurait d la faire cesser plus tt, ds
qu'une tierce personne en tait victime. La malheureuse fut arrte et
conduite  Saint-Brieuc pour les assises. Elle ne sortit pas un moment
de son complet anantissement; elle semblait hors du monde. Son rve
tait fini; l'espce de chimre qu'elle avait nourrie quelque temps et
qui l'avait soutenue tant tombe  plat, elle n'existait plus. Son tat
n'avait rien de violent, c'tait un silence morne; les mdecins alors la
virent et jugrent son fait avec discernement.

Aux assises, la cause fut vite entendue. On ne put tirer d'elle une
seule parole. Le broyeur de lin entra, droit et ferme, la figure
rsigne. Il s'approcha de la table du prtoire, y dposa ses gants, sa
croix de Saint-Louis, son charpe. Messieurs, dit-il, je ne peux les
reprendre que si vous l'ordonnez; mon honneur vous appartient. C'est
elle qui a tout fait, et pourtant ce n'est pas une voleuse... Elle est
malade. Le brave homme fondait en larmes, il suffoquait. Assez,
assez! entendit-on de toutes parts. L'avocat gnral montra du tact, et
sans faire une dissertation sur un cas de rare physiologie amoureuse, il
abandonna l'accusation.

La dlibration du jury ne fut pas longue non plus. Tous pleuraient.
Quand l'acquittement fut prononc, le broyeur de lin reprit ses
insignes, se retira rapidement, emmenant sa fille, et revint au village
de nuit.

Au milieu de cet clat public, le vicaire ne put viter d'apprendre la
vrit sur une foule de points qu'il se dissimulait. Il n'en fut pas
plus mu. Les faits vidents dont tout le monde s'entretenait, il
feignait de les ignorer. Il ne demanda pas son changement, l'vque ne
songea pas  le lui proposer. On pourrait croire que, la premire fois
qu'il revit Kermelle et sa fille, il prouva quelque trouble. Il n'en
fut rien. Il se rendit au manoir  l'heure o il savait devoir
rencontrer le pre et la fille. Vous avez pch gravement, dit-il 
celle-ci, moins par votre folie, que Dieu vous pardonnera, qu'en
laissant emprisonner la meilleure des femmes. Une innocente, par votre
faute, a t traite pendant plusieurs jours comme une voleuse. La plus
honnte femme de la paroisse a t emmene par les gendarmes,  la vue
de tous. Vous lui devez rparation. Dimanche, la sacristine sera  son
banc, au dernier rang, prs de la porte de l'glise; au _Credo_, vous
irez la prendre, et vous la conduirez par la main  votre banc
d'honneur, qu'elle mrite plus que vous d'occuper.

La pauvre folle fit machinalement ce qui lui tait enjoint. Ce n'tait
plus un tre sentant. Depuis ce temps, on ne vit presque plus le broyeur
de lin ni sa famille. Le manoir tait devenu une sorte de tombeau, d'o
l'on n'entendait sortir aucun signe de vie.

La sacristine mourut la premire. L'motion avait t trop forte pour
cette simple femme. Elle n'avait pas dout un moment de la Providence;
mais tout cela l'avait branle. Elle s'affaiblit peu  peu. C'tait une
sainte. Elle avait un sentiment exquis de l'glise. On ne comprendrait
plus cela maintenant  Paris, o l'glise signifie peu de chose. Un
samedi soir, elle sentit venir sa fin. Sa joie fut grande. Elle fit
appeler le vicaire; une faveur inoue occupait son imagination: c'tait
que, pendant la grand'messe du dimanche, son corps restt expos sur le
petit appareil qui sert  porter les cercueils. Assister  la messe
encore une dernire fois, quoique morte; entendre ces paroles
consolantes, ces chants qui sauvent; tre l sous le drap mortuaire, au
milieu de l'assemble des fidles, famille qu'elle avait tant aime,
tout entendre sans tre vue, pendant que tous penseraient  elle,
prieraient pour elle, seraient occups d'elle; communier encore une fois
avec les personnes pieuses avant de descendre sous la terre, quelle
joie! Elle lui fut accorde. Le vicaire pronona sur sa tombe des
paroles d'dification.

Le vieux vcut encore quelques annes, mourant peu  peu, toujours
renferm chez lui, ne causant plus avec le vicaire. Il allait 
l'glise, mais il ne se mettait pas  son banc. Il tait si fort, qu'il
rsista huit ou dix ans  cette morne agonie.

Ses promenades se bornaient  faire quelques pas sous les hauts
tilleuls qui abritaient le manoir. Or, un jour, il vit  l'horizon
quelque chose d'insolite. C'tait le drapeau tricolore qui flottait sur
le clocher de Trguier; la rvolution de juillet venait de s'accomplir.
Quand il apprit que le roi tait parti, il comprit mieux que jamais
qu'il avait t de la fin d'un monde. Ce devoir professionnel, auquel il
avait tout sacrifi, devenait sans objet. Il ne regretta pas de s'tre
attach  une ide trop haute du devoir; il ne songea pas qu'il aurait
pu s'enrichir comme les autres; mais il douta de tout, except de Dieu.
Les carlistes de Trguier allaient rptant partout que cela ne durerait
pas, que le roi lgitime allait revenir. Il souriait de ces folles
prdictions. Il mourut peu aprs, assist par le vicaire, qui lui
commenta ce beau passage qu'on lit  l'office des morts: Ne soyez pas
comme les paens, qui n'ont pas d'esprance.

Aprs sa mort, sa fille se trouva sans ressources. On s'entendit pour
qu'elle ft place  l'hospice; c'est l que tu l'as vue. Maintenant,
sans doute, elle est morte aussi, et d'autres ont occup son lit 
l'hpital gnral.




II

PRIRE SUR L'ACROPOLE

SAINT RENAN--MON ONCLE PIERRE

LE BONHOMME SYSTME ET LA PETITE NOMI


I

Je n'ai commenc d'avoir des souvenirs que fort tard. L'imprieux devoir
qui m'obligea, durant les annes de ma jeunesse,  rsoudre pour mon
compte, non avec le laisser aller du spculatif, mais avec la fivre de
celui qui lutte pour la vie, les plus hauts problmes de la philosophie
et de la religion, ne me laissait pas un quart d'heure pour regarder en
arrire. Jet ensuite dans le courant de mon sicle, que j'ignorais
totalement, je me trouvai en face d'un spectacle en ralit aussi
nouveau pour moi que le serait la socit de Saturne ou de Vnus pour
ceux  qui il serait donn de la voir. Je trouvais tout cela faible,
infrieur moralement  ce que j'avais vu  Issy et  Saint-Sulpice;
cependant la supriorit de science et de critique d'hommes tels
qu'Eugne Burnouf, l'incomparable vie qui s'exhalait de la conversation
de M. Cousin, la grande rnovation que l'Allemagne oprait dans presque
toutes les sciences historiques, puis les voyages, puis l'ardeur de
produire, m'entranrent et ne me permirent pas de songer  des annes
qui taient dj loin de moi. Mon sjour en Syrie m'loigna encore
davantage de mes anciens souvenirs. Les sensations entirement nouvelles
que j'y trouvai, les visions que j'y eus d'un monde divin, tranger 
nos froides et mlancoliques contres, m'absorbrent tout entier. Mes
rves, pendant quelque temps, furent la chane brle de Galaad, le pic
de Safed, o apparatra le Messie; le Carmel et ses champs d'anmones
sems par Dieu; le gouffre d'Aphaca, d'o sort le fleuve Adonis. Chose
singulire! ce fut  Athnes, en 1865, que j'prouvai pour la premire
fois un vif sentiment de retour en arrire, un effet comme celui d'une
brise frache, pntrante, venant de trs loin.

L'impression que me fit Athnes est de beaucoup la plus forte que j'aie
jamais ressentie. Il y a un lieu o la perfection existe; il n'y en a
pas deux: c'est celui-l. Je n'avais jamais rien imagin de pareil.
C'tait l'idal cristallis en marbre pentlique qui se montrait  moi.
Jusque-l, j'avais cru que la perfection n'est pas de ce monde; une
seule rvlation me paraissait se rapprocher de l'absolu. Depuis
longtemps, je ne croyais plus au miracle, dans le sens propre du mot;
cependant la destine unique du peuple juif, aboutissant  Jsus et au
christianisme, m'apparaissait comme quelque chose de tout  fait  part.
Or voici qu' ct du miracle juif venait se placer pour moi le miracle
grec, une chose qui n'a exist qu'une fois, qui ne s'tait jamais vue,
qui ne se reverra plus, mais dont l'effet durera ternellement, je veux
dire un type de beaut ternelle, sans nulle tache locale ou nationale.
Je savais bien, avant mon voyage, que la Grce avait cr la science,
l'art, la philosophie, la civilisation; mais l'chelle me manquait.
Quand je vis l'Acropole, j'eus la rvlation du divin, comme je l'avais
eue la premire fois que je sentis vivre l'vangile, en apercevant la
valle du Jourdain des hauteurs de Casyoun. Le monde entier alors me
parut barbare. L'Orient me choqua par sa pompe, son ostentation, ses
impostures. Les Romains ne furent que de grossiers soldats; la majest
du plus beau Romain, d'un Auguste, d'un Trajan, ne me sembla que pose
auprs de l'aisance, de la noblesse simple de ces citoyens fiers et
tranquilles. Celtes, Germains, Slaves m'apparurent comme des espces de
Scythes consciencieux, mais pniblement civiliss. Je trouvai notre
moyen ge sans lgance ni tournure, entach de fiert dplace et de
pdantisme. Charlemagne m'apparut comme un gros palefrenier allemand;
nos chevaliers me semblrent des lourdauds, dont Thmistocle et
Alcibiade eussent souri. Il y a eu un peuple d'aristocrates, un public
tout entier compos de connaisseurs, une dmocratie qui a saisi des
nuances d'art tellement fines que nos raffins les aperoivent  peine.
Il y a eu un public pour comprendre ce qui fait la beaut des Propyles
et la supriorit des sculptures du Parthnon. Cette rvlation de la
grandeur vraie et simple m'atteignit jusqu'au fond de l'tre. Tout ce
que j'avais connu jusque-l me sembla l'effort maladroit d'un art
jsuitique, un rococo compos de pompe niaise, de charlatanisme et de
caricature.

C'est principalement sur l'Acropole que ces sentiments m'assigeaient.
Un excellent architecte avec qui j'avais voyag avait coutume de me dire
que, pour lui, la vrit des dieux tait en proportion de la beaut
solide des temples qu'on leur a levs. Juge sur ce pied-l, Athn
serait au-dessus de toute rivalit. Ce qu'il y a de surprenant, en
effet, c'est que le beau n'est ici que l'honntet absolue, la raison,
le respect mme envers la divinit. Les parties caches de l'difice
sont aussi soignes que celles qui sont vues. Aucun de ces trompe-l'oeil
qui, dans nos glises en particulier, sont comme une tentative
perptuelle pour induire la divinit en erreur sur la valeur de la chose
offerte. Ce srieux, cette droiture, me faisaient rougir d'avoir plus
d'une fois sacrifi  un idal moins pur. Les heures que je passais sur
la colline sacre taient des heures de prire. Toute ma vie repassait,
comme une confession gnrale, devant mes yeux. Mais ce qu'il y avait de
plus singulier, c'est qu'en confessant mes pchs, j'en venais  les
aimer; mes rsolutions de devenir classique finissaient par me
prcipiter plus que jamais au ple oppos. Un vieux papier que je
retrouve parmi mes notes de voyage contient ceci:

     PRIRE QUE JE FIS SUR L'ACROPOLE QUAND JE FUS ARRIV  EN
     COMPRENDRE LA PARFAITE BEAUT.

 noblesse!  beaut simple et vraie! desse dont le culte signifie
raison et sagesse, toi dont le temple est une leon ternelle de
conscience et de sincrit, j'arrive tard au seuil de tes mystres;
j'apporte  ton autel beaucoup de remords. Pour te trouver, il m'a fallu
des recherches infinies. L'initiation que tu confrais  l'Athnien
naissant par un sourire, je l'ai conquise  force de rflexions, au prix
de longs efforts.

Je suis n, desse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les
Cimmriens bons et vertueux qui habitent au bord d'une mer sombre,
hrisse de rochers, toujours battue par les orages. On y connat 
peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les algues et les
coquillages coloris qu'on trouve au fond des baies solitaires. Les
nuages y paraissent sans couleur, et la joie mme y est un peu triste;
mais des fontaines d'eau froide y sortent du rocher, et les yeux des
jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines o, sur des fonds
d'herbes ondules, se mire le ciel.

Mes pres, aussi loin que nous pouvons remonter, taient vous aux
navigations lointaines, dans des mers que tes Argonautes ne connurent
pas. J'entendis, quand j'tais jeune, les chansons des voyages polaires;
je fus berc au souvenir des glaces flottantes, des mers brumeuses
semblables  du lait, des les peuples d'oiseaux qui chantent  leurs
heures et qui, prenant leur vole tous ensemble, obscurcissent le ciel.

Des prtres d'un culte tranger, venu des Syriens de Palestine, prirent
soin de m'lever. Ces prtres taient sages et saints. Ils m'apprirent
les longues histoires de Cronos, qui a cr le monde, et de son fils,
qui a, dit-on, accompli un voyage sur la terre. Leurs temples sont trois
fois hauts comme le tien,  Eurhythmie, et semblables  des forts;
seulement ils ne sont pas solides; ils tombent en ruine au bout de cinq
ou six cents ans; ce sont des fantaisies de barbares, qui s'imaginent
qu'on peut faire quelque chose de bien en dehors des rgles que tu as
traces  tes inspirs,  Raison. Mais ces temples me plaisaient; je
n'avais pas tudi ton art divin; j'y trouvais Dieu. On y chantait des
cantiques dont je me souviens encore: Salut, toile de la mer,... reine
de ceux qui gmissent en cette valle de larmes. ou bien: Rose
mystique, Tour d'ivoire, Maison d'or, toile du matin... Tiens, desse,
quand je me rappelle ces chants, mon coeur se fond, je deviens presque
apostat. Pardonne-moi ce ridicule; tu ne peux te figurer le charme que
les magiciens barbares ont mis dans ces vers, et combien il m'en cote
de suivre la raison toute nue.

Et puis si tu savais combien il est devenu difficile de te servir!
Toute noblesse a disparu. Les Scythes ont conquis le monde. Il n'y a
plus de rpublique d'hommes libres; il n'y a plus que des rois issus
d'un sang lourd, des majests dont tu sourirais. De pesants Hyperborens
appellent lgers ceux qui te servent... Une _pambotie_ redoutable, une
ligue de toutes les sottises, tend sur le monde un couvercle de plomb,
sous lequel on touffe. Mme ceux qui t'honorent, qu'ils doivent te
faire piti! Te souviens-tu de ce Caldonien qui, il y a cinquante ans,
brisa ton temple  coups de marteau pour l'emporter  Thul? Ainsi
font-ils tous... J'ai crit, selon quelques-unes des rgles que tu
aimes,  Thono, la vie du jeune dieu que je servis dans mon enfance;
ils me traitent comme un vhmre; ils m'crivent pour me demander quel
but je me suis propos; ils n'estiment que ce qui sert  faire
fructifier leurs tables de trapzites. Et pourquoi crit-on la vie des
dieux,  ciel! si ce n'est pour faire aimer le divin qui fut en eux, et
pour montrer que ce divin vt encore et vivra ternellement au coeur de
l'humanit?

Te rappelles-tu ce jour, sous l'archontat de Dionysodore, o un laid
petit Juif, parlant le grec des Syriens, vint ici, parcourut tes parvis
sans te comprendre, lut tes inscriptions tout de travers et crut trouver
dans ton enceinte un autel ddi  un dieu qui serait _le Dieu inconnu_.
Eh bien, ce petit Juif l'a emport; pendant mille ans, on t'a traite
d'idole,  Vrit; pendant mille ans, le monde a t un dsert o ne
germait aucune fleur. Durant ce temps, tu te taisais,  Salpinx, clairon
de la pense. Desse de l'ordre, image de la stabilit cleste, on tait
coupable pour t'aimer, et, aujourd'hui qu' force de consciencieux
travail nous avons russi  nous rapprocher de toi, on nous accuse
d'avoir commis un crime contre l'esprit humain en rompant des chanes
dont se passait Platon.

Toi seule es jeune,  Cora; toi seule es pure,  Vierge; toi seule es
saine,  Hygie; toi seule es forte,  Victoire. Les cits, tu les
gardes,  Promachos; tu as ce qu'il faut de Mars,  Ara; la paix est
ton but,  Pacifique. Lgislatrice, source des constitutions justes;
Dmocratie[6], toi dont le dogme fondamental est que tout bien vient du
peuple, et que, partout o il n'y a pas de peuple pour nourrir et
inspirer le gnie, il n'y a rien, apprends-nous  extraire le diamant
des foules impures. Providence de Jupiter, ouvrire divine, mre de
toute industrie, protectrice du travail,  Ergan, toi qui fais la
noblesse du travailleur civilis et le mets si fort au-dessus du Scythe
paresseux; Sagesse, toi que Zeus enfanta aprs s'tre repli sur
lui-mme, aprs avoir respir profondment; toi qui habites dans ton
pre, entirement unie  son essence; toi qui es sa compagne et sa
conscience; nergie de Zeus, tincelle qui allumes et entretiens le feu
chez les hros et les hommes de gnie, fais de nous des spiritualistes
accomplis. Le jour o les Athniens et les Rhodiens luttrent pour le
sacrifice, tu choisis d'habiter chez les Athniens, comme plus sages.
Ton pre cependant fit descendre Plutus dans un nuage d'or sur la cit
des Rhodiens, parce qu'ils avaient aussi rendu hommage  sa fille. Les
Rhodiens furent riches; mais les Athniens eurent de l'esprit,
c'est--dire la vraie joie, l'ternelle gaiet, la divine enfance du
coeur.

Le monde ne sera sauv qu'en revenant  toi, en rpudiant ses attaches
barbares. Courons, venons en troupe. Quel beau jour que celui o toutes
les villes qui ont pris des dbris de ton temple, Venise, Paris,
Londres, Copenhague, rpareront leurs larcins, formeront des thories
sacres pour rapporter les dbris qu'elles possdent, en disant:
Pardonne-nous, desse! c'tait pour les sauver des mauvais gnies de la
nuit, et rebtiront tes murs au son de la flte, pour expier le crime
de l'infme Lysandre! Puis ils iront  Sparte maudire le sol o fut
cette matresse d'erreurs sombres, et l'insulter parce qu'elle n'est
plus.

Ferme en toi, je rsisterai  mes fatales conseillres;  mon
scepticisme, qui me fait douter du peuple;  mon inquitude d'esprit,
qui, quand le vrai est trouv, me le fait chercher encore;  ma
fantaisie, qui, aprs que la raison a prononc, m'empche de me tenir en
repos.  Archgte, idal que l'homme de gnie incarne en ses
chefs-d'oeuvre, j'aime mieux tre le dernier dans ta maison que le
premier ailleurs. Oui, je m'attacherai au stylobate de ton temple;
j'oublierai toute discipline hormis la tienne, je me ferai stylite sur
tes colonnes, ma cellule sera sur ton architrave. Chose plus difficile!
pour toi, je me ferai, si je peux, intolrant, partial. Je n'aimerai que
toi. Je vais apprendre ta langue, dsapprendre le reste. Je serai
injuste pour ce qui ne te touche pas; je me ferai le serviteur du
dernier de tes fils. Les habitants actuels de la terre que tu donnas 
Erechthe, je les exalterai, je les flatterai. J'essayerai d'aimer
jusqu' leurs dfauts; je me persuaderai,  Hippia, qu'ils descendent
des cavaliers qui clbrent l-haut, sur le marbre de ta frise, leur
fte ternelle. J'arracherai de mon coeur toute fibre qui n'est pas
raison et art pur. Je cesserai d'aimer mes maladies, de me complaire en
ma fivre. Soutiens mon ferme propos,  Salutaire; aide-moi,  toi qui
sauves!

Que de difficults, en effet, je prvois! que d'habitudes d'esprit
j'aurai  changer! que de souvenirs charmants je devrai arracher de mon
coeur! J'essayerai; mais je ne suis pas sr de moi. Tard je t'ai connue,
beaut parfaite. J'aurai des retours, des faiblesses. Une philosophie,
perverse sans doute, m'a port  croire que le bien et le mal, le
plaisir et la douleur, le beau et le laid, la raison et la folie se
transforment les uns dans les autres par des nuances aussi
indiscernables que celles du cou de la colombe. Ne rien aimer, ne rien
har absolument, devient alors une sagesse. Si une socit, si une
philosophie, si une religion et possd la vrit absolue, cette
socit, cette philosophie, cette religion aurait vaincu les autres et
vivrait seule  l'heure qu'il est. Tous ceux qui, jusqu'ici, ont cru
avoir raison se sont tromps, nous le voyons clairement. Pouvons-nous
sans folle outrecuidance croire que l'avenir ne nous jugera pas comme
nous jugeons le pass? Voil les blasphmes que me suggre mon esprit
profondment gt. Une littrature qui, comme la tienne, serait saine de
tout point n'exciterait plus maintenant que l'ennui.

Tu souris de ma navet. Oui, l'ennui... Nous sommes corrompus: qu'y
faire? J'irai plus loin, desse orthodoxe, je te dirai la dpravation
intime de mon coeur. Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a de la
posie dans le Strymon glac et dans l'ivresse du Thrace. Il viendra des
sicles o tes disciples passeront pour les disciples de l'ennui. Le
monde est plus grand que tu ne crois. Si tu avais vu les neiges du ple
et les mystres du ciel austral, ton front,  desse toujours calme, ne
serait pas si serein; ta tte, plus large, embrasserait divers genres de
beaut.

Tu es vraie, pure, parfaite; ton marbre n'a point de tache; mais le
temple d'Hagia-Sophia, qui est  Byzance, produit aussi un effet divin
avec ses briques et son pltras. Il est l'image de la vote du ciel. Il
croulera; mais, si ta cella devait tre assez large pour contenir une
foule, elle croulerait aussi.

Un immense fleuve d'oubli nous entrane dans un gouffre sans nom. 
abme, tu es le Dieu unique. Les larmes de tous les peuples sont de
vraies larmes; les rves de tous les sages renferment une part de
vrit. Tout n'est ici-bas que symbole et que songe. Les dieux passent
comme les hommes, et il ne serait pas bon qu'ils fussent ternels. La
foi qu'on a eue ne doit jamais tre une chane. On est quitte envers
elle quand on l'a soigneusement roule dans le linceul de pourpre o
dorment les dieux morts.

II

Au fond, quand je m'tudie, j'ai en effet trs peu chang; le sort
m'avait en quelque sorte riv ds l'enfance  la fonction que je devais
accomplir. J'tais fait en arrivant  Paris; avant de quitter la
Bretagne, ma vie tait crite d'avance. Bon gr, mal gr, et nonobstant
tous mes efforts consciencieux en sens contraire, j'tais prdestin 
tre ce que je suis, un romantique protestant contre le romantisme, un
utopiste prchant en politique le terre--terre, un idaliste se donnant
inutilement beaucoup de mal pour paratre bourgeois, un tissu de
contradictions, rappelant l'_hircocerf_ de la scolastique, qui avait
deux natures. Une de mes moitis devait tre occupe  dmolir l'autre,
comme cet animal fabuleux de Ctsias qui se mangeait les pattes sans
s'en douter. C'est ce que ce grand observateur, Challemel-Lacour, a dit
excellemment: Il pense comme un homme, il sent comme une femme, il agit
comme un enfant. Je ne m'en plains pas, puisque cette constitution
morale m'a procur les plus vives jouissances intellectuelles qu'on
puisse goter.

Ma race, ma famille, ma ville natale, le milieu si particulier o je me
dveloppai, en m'interdisant les vises bourgeoises et en me rendant
absolument impropre  tout ce qui n'est pas le maniement pur des choses
de l'esprit, avaient fait de moi un idaliste, ferm  tout le reste.
L'application et pu varier; le fond et toujours t le mme. La vraie
marque d'une vocation est l'impossibilit d'y forfaire, c'est--dire de
russir  autre chose que ce pour quoi l'on a t cr. L'homme qui a
une vocation sacrifie tout involontairement  sa matresse oeuvre. Des
circonstances extrieures auraient pu, comme il arrive souvent, drouter
ma vie et m'empcher de suivre ma voie naturelle; mais l'absolue
incapacit o j'aurais t de russir  ce qui n'tait pas ma destine
et t la protestation du devoir contrari, et la prdestination et
triomph  sa manire en montrant le sujet qu'elle avait choisi
absolument impuissant en dehors du travail pour lequel elle l'avait
choisi. Toute application intellectuelle, j'y aurais russi. Toute
carrire ayant pour objet la recherche d'un intrt quelconque, j'y
aurais t nul, maladroit, au-dessous du mdiocre.

Le trait caractristique de la race bretonne,  tous ses degrs, est
l'idalisme, la poursuite d'une fin morale ou intellectuelle, souvent
errone, toujours dsintresse. Jamais race ne fut plus impropre 
l'industrie, au commerce. On obtient tout d'elle par le sentiment de
l'honneur; ce qui est lucre lui parat peu digne du galant homme;
l'occupation noble est  ses yeux celle par laquelle on ne gagne rien,
par exemple celle du soldat, celle du marin, celle du prtre, celle du
vrai gentilhomme qui ne tire de sa terre que le fruit convenu par
l'usage sans chercher  l'augmenter, celle du magistrat, celle de
l'homme vou au travail de la pense. Au fond de la plupart de ses
raisonnements, il y a cette opinion, fausse sans doute, que la fortune
ne s'acquiert qu'en exploitant les autres et en pressurant les pauvres.
La consquence d'une telle manire de voir, c'est que le riche n'est pas
trs considr; on estime beaucoup plus l'homme qui se consacre au bien
public ou qui reprsente l'esprit du pays. Ces braves gens s'indignent
contre la prtention qu'ont ceux qui font leur fortune de rendre par
surcrot un service social. Quand on leur avait dit autrefois: Le roi
fait cas des Bretons, cela leur suffisait. Le roi jouissait pour eux,
tait riche pour eux. Persuads que ce que l'on gagne est pris sur un
autre, ils tenaient l'avidit pour chose basse. Une telle conception
d'conomie politique est devenue trs arrire; mais le cercle des
opinions humaines y ramnera peut-tre un jour. Grce, au moins, pour
les petits groupes de survivants d'un autre monde, o cette inoffensive
erreur a entretenu la tradition du sacrifice! N'amliorez pas leur sort,
ils ne seraient pas plus heureux; ne les enrichissez pas, ils seraient
moins dvous: ne les gnez pas pour les faire aller  l'cole primaire,
ils y perdraient peut-tre quelque chose de leurs qualits et
n'acquerraient pas celles que donne la haute culture; mais ne les
mprisez pas. Le ddain est la seule chose pnible pour les natures
simples; il trouble leur foi au bien ou les porte  douter que les gens
d'une classe suprieure en soient bons apprciateurs.

Cette disposition, que j'appellerais volontiers romantisme moral, je
l'eus au plus haut degr, par une sorte d'atavisme. J'avais reu, avant
de natre, le coup de quelque fe. Gode, la vieille sorcire, me le
disait souvent. Je naquis avant terme et si faible que, pendant deux
mois, on crut que je ne vivrais pas. Gode vint dire  mre qu'elle avait
un moyen sr pour savoir mon sort. Elle prit une de mes petites
chemises, alla un matin  l'tang sacr; elle revint la face
resplendissante. Il veut vivre, il veut vivre! criait-elle.  peine
jete sur l'eau, la petite chemise s'est souleve. Plus tard, chaque
fois que je la rencontrais, ses yeux tincelaient: Oh! si vous aviez
vu, disait-elle, comme les deux bras s'lancrent! Ds lors, j'tais
aim des fes, et je les aimais. Ne riez pas de nous autres Celtes. Nous
ne ferons pas de Parthnon, le marbre nous manque; mais nous savons
prendre  poigne le coeur et l'me; nous avons des coups de stylet qui
n'appartiennent qu' nous; nous plongeons les mains dans les entrailles
de l'homme, et, comme les sorcires de Macbeth, nous les en retirons
pleines des secrets de l'infini. La grande profondeur de notre art est
de savoir faire de notre maladie un charme. Cette race a au coeur une
ternelle source de folie. Le royaume de ferie, le plus beau qui soit
en terre, est son domaine. Seule, elle sait remplir les bizarres
conditions que la fe Gloriande impose  qui veut y entrer. Le cor qui
ne rsonne que touch par des lvres pures, le hanap magique qui n'est
plein que pour l'amant fidle, n'appartiennent vraiment qu' nous.

La religion est la forme sous laquelle les races celtiques dissimulent
leur soif d'idal; mais l'on se trompe tout  fait quand on croit que la
religion est pour elles une chane, un assujettissement. Aucune race n'a
le sentiment religieux plus indpendant. Ce n'est qu' partir du XIIe
sicle, et par suite de l'appui que les Normands de France donnrent au
sige de Rome, que le christianisme breton fut entran bien nettement
dans le courant de la catholicit. Il n'et fallu que quelques
circonstances favorables pour que les Bretons de France fussent devenus
protestants, comme leurs frres les Gallois d'Angleterre. Au XVIIe
sicle, notre Bretagne franaise fut tout  fait conquise par les
habitudes jsuitiques et le genre de pit du reste du monde. Jusque-l,
la religion y avait eu un cachet absolument  part.

C'est surtout par le culte des saints qu'elle tait caractrise. Entre
tant de particularits que la Bretagne possde en propre, l'hagiographie
locale est srement la plus singulire. Quand on visite  pied le pays,
une chose frappe au premier coup d'oeil. Les glises paroissiales, o se
fait le culte du dimanche, ne diffrent pas essentiellement de celles
des autres pays. Que si l'on parcourt la campagne, au contraire, on
rencontre souvent dans une seule paroisse jusqu' dix et quinze
chapelles, petites maisonnettes n'ayant le plus souvent qu'une porte et
une fentre, et ddies  un saint dont on n'a jamais entendu parler
dans le reste de la chrtient. Ces saints locaux, que l'on compte par
centaines, sont tous du Ve ou du VIe sicle, c'est--dire de l'poque de
l'migration; ce sont des personnages ayant pour la plupart rellement
exist, mais que la lgende a entours du plus brillant rseau de
fables. Ces fables, d'une navet sans pareille, vrai trsor de
mythologie celtique et d'imaginations populaires, n'ont jamais t
compltement crites. Les recueils difiants faits par les bndictins
et les jsuites, mme le naf et curieux crit d'Albert Legrand,
dominicain de Morlaix, n'en prsentent qu'une faible partie. Loin
d'encourager ces vieilles dvotions populaires, le clerg ne fait que
les tolrer; s'il le pouvait, il les supprimerait. Il sent bien que
c'est l le reste d'un autre monde, d'un monde peu orthodoxe. On vient,
une fois par an, dire la messe dans ces chapelles; les saints auxquels
elles sont ddies sont trop matres du pays pour qu'on songe  les
chasser; mais on ne parle gure d'eux  la paroisse. Le clerg laisse le
peuple visiter ces petits sanctuaires selon les rites antiques, y venir
demander la gurison de telle ou telle maladie, y pratiquer ses cultes
bizarres; il feint de l'ignorer. O donc est cach le trsor de ces
vieilles histoires? Dans la mmoire du peuple. Allez de chapelle en
chapelle; faites parler les bonnes gens, et, s'ils ont confiance en
vous, ils vous conteront, moiti sur un ton srieux, moiti sur le ton
de la plaisanterie, d'inapprciables rcits, dont la mythologie compare
et l'histoire sauront tirer un jour le plus riche parti[7].

Ces rcits eurent la plus grande influence sur le tour de mon
imagination. Les chapelles dont je viens de parler sont toujours
solitaires, isoles dans des landes, au milieu des rochers ou dans des
terrains vagues tout  fait dserts. Le vent courant sur les bruyres,
gmissant dans les gents, me causait de folles terreurs. Parfois je
prenais la fuite perdu, comme poursuivi par les gnies du pass.
D'autres fois, je regardais, par la porte  demi enfonce de la
chapelle, les vitraux ou les statuettes en bois peint qui ornaient
l'autel. Cela me plongeait dans des rves sans fin. La physionomie
trange, terrible de ces saints, plus druides que chrtiens, sauvages,
vindicatifs, me poursuivait comme un cauchemar. Tout saints qu'ils
taient, ils ne laissaient pas d'tre parfois sujets  d'tranges
faiblesses. Grgoire de Tours nous a cont l'histoire de ce Winnoch, qui
passa par Tours en allant  Jrusalem, portant pour tout vtement des
peaux de brebis dpouilles de leur laine. Il parut si pieux, qu'on le
garda et qu'on le fit prtre. Il ne mangeait que des herbes sauvages et
portait le vase de vin  sa bouche de telle faon qu'on aurait dit que
c'tait seulement pour l'effleurer. Mais la libralit des dvots lui
ayant souvent apport des vases remplis de cette liqueur, il prit
l'habitude d'en boire, et on le vit plusieurs fois ivre. Le diable
s'empara de lui  tel point qu'arm de couteaux, de pierres, de btons,
de tout ce qu'il pouvait saisir, il poursuivait les gens qu'il voyait.
On fut oblig de l'attacher avec des chanes dans sa cellule. Ce fut un
saint tout de mme. Saint Cadoc, saint Iltud, saint Conry, saint Renan
ou Ronan, m'apparaissaient de mme comme des espces de gants. Plus
tard, quand je connus l'Inde, je vis que mes saints taient de vrais
_richis_, et que par eux j'avais touch  ce que notre monde aryen a de
plus primitif,  l'ide de solitaires matres de la nature, la dominant
par l'asctisme et la force de la volont.

Naturellement, le dernier saint que je viens de citer tait celui qui me
proccupait le plus; puisque son nom tait celui que je portais[8].
Entre tous les saints de Bretagne il n'y en a pas, du reste, de plus
original. On m'a racont deux ou trois fois sa vie, et toujours avec des
circonstances plus extraordinaires les unes que les autres. Il habitait
la Cornouaille, prs de la petite ville qui porte son nom (Saint-Renan).
C'tait un esprit de la terre plus qu'un saint. Sa puissance sur les
lments tait effrayante. Son caractre tait violent et un peu
bizarre; on ne savait jamais d'avance ce qu'il ferait, ce qu'il
voudrait. On le respectait; mais cette obstination  marcher seul dans
sa voie inspirait une certaine crainte; si bien que, le jour o on le
trouva mort sur le sol de sa cabane, la terreur fut grande alentour. Le
premier qui, en passant, regarda par la fentre ouverte et le vit tendu
par terre, s'enfuit  toutes jambes. Pendant sa vie, il avait t si
volontaire, si particulier, que nul ne se flattait de pouvoir deviner ce
qu'il dsirait que l'on ft de son corps. Si l'on ne tombait pas juste,
on craignait une peste, quelque engloutissement de ville, un pays tout
entier chang en marais, tel ou tel de ces flaux dont il disposait de
son vivant. Le mener  l'glise de tout le monde et t chose peu sre.
Il semblait parfois l'avoir en aversion. Il et t capable de se
rvolter, de faire un scandale. Tous les chefs taient assembls dans la
cellule, autour du grand corps noir, gisant  terre, quand l'un d'eux
ouvrit un sage avis: De son vivant, nous n'avons jamais pu le
comprendre; il tait plus facile de dessiner la voie de l'hirondelle au
ciel que de suivre la trace de ses penses; mort, qu'il fasse encore 
sa tte. Abattons quelques arbres; faisons un chariot, o nous
attellerons quatre boeufs. Il saura bien les conduire  l'endroit o il
veut qu'on l'enterre. Tous approuvrent. On ajusta les poutres, on fit
les roues avec des tambours pleins, scis dans l'paisseur des gros
chnes, et on posa le saint dessus.

Les boeufs, conduits par la main invisible de Ronan, marchrent droit
devant eux, au plus pais de la fort. Les arbres s'inclinaient ou se
brisaient sous leurs pas avec des craquements effroyables. Arriv enfin
au centre de la fort,  l'endroit o taient les plus grands chnes, le
chariot s'arrta. On comprit; on enterra le saint et on btit son glise
en ce lieu.

De tels rcits me donnrent de bonne heure le got de la mythologie. La
navet avec laquelle on les prenait reportait  des milliers d'annes
en arrire. On me conta la faon dont mon pre, dans son enfance, fut
guri de la fivre. Le matin, avant le jour, on le conduisit  la
chapelle du saint qui en gurissait. Un forgeron vint en mme temps,
avec sa forge, ses clous, ses tenailles. Il alluma son fourneau, rougit
ses tenailles, et, mettant le fer rouge devant la figure du saint: Si
tu ne tires pas la fivre  cet enfant, dit-il, je vais te ferrer comme
un cheval. Le saint obit sur-le-champ. La sculpture en bois a t
longtemps florissante en Bretagne. Ces statues de saints sont d'un
ralisme tonnant; pour des imaginations plastiques, elles vivent. Je me
souviens d'un brave homme, pas beaucoup plus fou que les autres, qui
s'chappait quand il pouvait, le soir. Le matin, on le trouvait dans les
glises en bras de chemise, suant sang et eau. Il avait pass la nuit 
dclouer les christs en croix et  tirer les flches du corps des saint
Sbastien.

Ma mre, qui par un ct tait Gasconne (mon grand-pre du ct maternel
tait de Bordeaux), racontait ces vieilles histoires avec esprit et
finesse, glissant avec art entre le rel et le fictif, d'une faon qui
impliquait qu'au fond tout cela n'tait vrai qu'en ide. Elle aimait ces
fables comme Bretonne, elle en riait comme Gasconne, et ce fut l tout
le secret de l'veil et de la gaiet de sa vie. Quant  moi, ce milieu
trange m'a donn pour les tudes historiques les qualits que je peux
avoir. J'y ai pris une sorte d'habitude de voir sous terre et de
discerner des bruits que d'autres oreilles n'entendent pas. L'essence de
la critique est de savoir comprendre des tats trs diffrents de celui
o nous vivons. J'ai vu le monde primitif. En Bretagne, avant 1830, le
pass le plus recul vivait encore. Le XIVe, le XVe sicle taient le
monde qu'on avait journellement sous les yeux dans les villes. L'poque
de l'migration galloise (Ve et VIe sicles) tait visible dans les
campagnes pour un oeil exerc. Le paganisme se dgageait derrire la
couche chrtienne, souvent fort transparente.  cela se mlaient des
traits d'un monde plus vieux encore, que j'ai retrouvs chez les Lapons.
En visitant, en 1870, avec le prince Napolon, les huttes d'un campement
de Lapons, prs de Tromsoe, je crus plus d'une fois, dans des types de
femmes et d'enfants, dans certains traits, dans certaines habitudes,
voir ressusciter devant moi mes plus anciens souvenirs. L'ide me vint
que, dans les temps antiques, il put y avoir des mlanges entre des
branches perdues de la race celtique et les races analogues aux Lapons
qui couvraient le sol  leur arrive. Ma formule ethnique serait de la
sorte: Un Celte, ml de Gascon, mtin de Lapon. Une telle formule
devrait, je crois, reprsenter, d'aprs les thories des
anthropologistes, le comble du crtinisme et de l'imbcillit; mais ce
que l'anthropologie traite de stupidit chez les vieilles races
incompltes n'est souvent qu'une force extraordinaire d'enthousiasme et
d'intuition.


III

Tout me prdestinait donc bien rellement au romantisme, je ne dis pas
au romantisme de la forme (je compris assez vite que le romantisme de la
forme est une erreur; que, s'il y a deux manires de sentir et de
penser, il n'y a qu'une seule forme pour exprimer ce qu'on pense et ce
qu'on sent), mais au romantisme de l'me et de l'imagination,  l'idal
pur. Je sortais de la vieille race idaliste en ce qu'elle avait de plus
authentique. Il y a dans le pays de Golo ou d'Avaugour, sur le Trieux,
un endroit que l'on appelle le Ldano, parce que, l, le Trieux
s'largit et forme une lagune avant de se jeter dans la mer. Sur le bord
du Ldano est une grande ferme qui s'appelait Keranblec ou Meskanblec.
L tait le centre du clan des Renan, bonnes gens venues du Cardigan,
sous la conduite de Fragan, vers l'an 480. Ils vcurent l treize cents
ans d'une vie obscure, faisant des conomies de penses et de
sensations, dont le capital accumul m'est chu. Je sens que je pense
pour eux et qu'ils vivent en moi. Pas un de ces braves gens n'a cherch,
comme disaient les Normands,  _gaaingner_; aussi restrent-ils toujours
pauvres. Mon incapacit d'tre mchant, ou seulement de le paratre,
vient d'eux. Ils ne connaissaient que deux genres d'occupations,
cultiver la terre et se hasarder en barque dans les estuaires et les
archipels de rochers que forme le Trieux  son embouchure. Peu avant la
Rvolution, trois d'entre eux grrent une barque en commun et se
fixrent  Lzardrieux. Ils vivaient ensemble sur la barque, le plus
souvent retire dans une anse du Ldano; ils naviguaient  leur plaisir
et quand la fantaisie leur en prenait. Ce n'taient pas des bourgeois,
car ils n'taient pas jaloux des nobles; c'taient des marins aiss et
ne dpendant de personne.

Mon grand-pre, l'un d'eux, fit une tape de plus dans la vie citadine;
il vint  Trguier. Quand clata la Rvolution, il se montra patriote
ardent, mais honnte. Il avait quelque argent; tous ceux qui taient
dans la mme situation que lui achetrent des biens nationaux: quant 
lui, il n'en voulut pas; il trouvait ces biens mal acquis. Il n'estimait
pas honorable de faire par surprise de grands gains n'impliquant aucun
travail. Les vnements de 1814 et 1815 le mirent hors de lui. Hegel
n'avait pas encore dcouvert que le vainqueur a toujours raison, et, en
tout cas, le bonhomme aurait eu peine  comprendre que c'tait la France
qui avait vaincu  Waterloo. Il me rservait le privilge de ces belles
thories, dont je commence du reste  me dgoter. Le soir du 19 mars
1815, il vint voir ma mre: Demain matin, dit-il, lve-toi de bonne
heure et regarde la tour. Effectivement, pendant la nuit, le sacristain
n'ayant pas voulu donner la clef de la tour, il avait escalad, avec
quelques autres patriotes, une fort d'arcs-boutants et de clochetons,
au risque de se rompre vingt fois le cou, pour arborer le drapeau
national. Quelques mois aprs, quand le drapeau contraire l'eut emport,
 la lettre il perdit la raison. Il sortit dans la rue avec une norme
cocarde tricolore. Je voudrais bien savoir, dit-il, qui est-ce qui va
venir m'arracher cette cocarde. On l'aimait dans le quartier.
Personne, capitaine, personne, lui rpondit-on, et on le ramena
doucement par le bras  la maison. Mon pre partageait les mmes
sentiments. Il fit les campagnes de l'amiral Villaret-Joyeuse. Pris par
les Anglais, il passa plusieurs annes sur les pontons. Chaque anne, sa
jouissance tait d'aller, le jour o l'on tirait au sort, humilier les
recrues nouvelles de ses souvenirs de volontaire. Regardant d'un oeil de
mpris ceux qui mettaient la main dans l'urne: Autrefois, disait-il,
nous ne faisions pas ainsi. Et il haussait ostensiblement les paules
sur la dcadence des temps.

C'est par ce que j'ai vu de ces excellents marins et ce que j'ai lu et
entendu des paysans de Lithuanie ou mme de Pologne, que j'ai form mes
ides sur la vertu inne de nos races, quand elles sont organises selon
le type du clan primitif. On ne comprendra jamais ce qu'il y avait de
bont dans ces vieux Celtes, et mme de politesse et de douceur de
moeurs. J'en ai vu encore le modle expirant, il y a une trentaine
d'annes, dans la jolie petite le de Brhat, avec ses moeurs
patriarcales, dignes du temps des Phaciens. Le dsintressement,
l'incapacit pratique de ces braves gens, dpassaient toute imagination.
Ce qui montrait leur noblesse, c'est que, ds qu'ils voulaient faire
quelque chose qui ressemblt  un ngoce, ils taient srement tromps.
Depuis que le monde existe, jamais on ne se ruina avec plus de fougue,
plus d'imagination, plus d'entrain, plus de gaiet. C'tait un feu
roulant de paradoxes pratiques, d'amusantes fantaisies. Impossible de
mpriser plus joyeusement toutes les lois du bon sens positif et de la
saine conomie.

Maman, demandai-je un jour  ma mre, dans les dernires annes de sa
vie, est-ce que vraiment tous ceux de notre famille que vous avez connus
taient aussi rfractaires  la fortune que ceux que j'ai connus
moi-mme?

--Tous pauvres comme Job, me rpondit-elle.  quoi penses-tu donc?
Comment veux-tu qu'il en ft autrement? Aucun d'eux ne naquit riche et
aucun d'eux n'a pill ni ranonn personne. En ce temps-l, il n'y avait
de riches que le clerg et les nobles. Il y a pourtant une exception,
c'est Z..., qui est devenu millionnaire. Ah! celui-l est un homme
considr, bien tabli dans le monde, presque un dput, susceptible au
moins de l'tre.

--Comment donc Z... a-t-il fait une fortune considrable, quand tous
autour de lui sont rests pauvres?

--Je ne peux pas te dire cela... Il y a des gens qui naissent pour tre
riches, d'autres qui ne le seront jamais. Il faut avoir des griffes, se
servir le premier. Or c'est ce que nous n'avons jamais su faire. Ds
qu'il s'agit de prendre la meilleure portion sur le plat qui passe,
notre politesse naturelle s'y oppose. Aucun de tes ascendants n'a gagn
d'argent. Ils n'ont rien pris  la masse, n'ont pas appauvri le monde.
Ton grand-pre ne voulut pas suivre l'exemple des autres, acheter des
biens nationaux. Ton pre tait comme tous les marins. La preuve qu'il
tait n pour naviguer et se battre, c'est qu'il avait une complte
inaptitude pour les affaires. Quand tu vins au monde, nous tions si
tristes, que je te pris sur mes genoux et pleurai amrement. Les marins,
vois-tu, ne ressemblent pas au reste du monde. J'en ai vu qui, au dbut
de leur engagement, avaient entre les mains des sommes assez fortes. Ils
imaginaient un divertissement singulier. Ils faisaient chauffer les cus
dans un polon, puis les jetaient dans la rue, riant aux clats des
efforts de la canaille pour s'en saisir. C'tait une faon de marquer
qu'on ne se fait pas tuer pour des pices de six francs, et que le
courage et le devoir ne se payent pas. Et ton pauvre oncle Pierre, en
voil encore un qui m'a donn du souci.  ciel!

--Parlez-moi de lui, dis-je; je ne sais pourquoi je l'aime.

--Tu l'as vu un jour; il nous rencontra prs du pont; il te salua; mais
tu tais trop respect dans le pays; il n'osa te parler, et je ne voulus
pas te dire. C'tait la meilleure crature de Dieu; mais on ne put
jamais l'astreindre  travailler. Il tait toujours par voies et par
chemins, passant ses jours et ses nuits dans les cabarets; avec cela,
bon et honnte; mais il fut impossible de lui donner un tat. Tu ne peux
te figurer comme il tait charmant avant que la vie qu'il menait l'et
puis. Il tait ador dans le pays, on se l'arrachait. Ce qu'il savait
de contes, de proverbes, d'histoires  faire mourir de rire ne peut se
concevoir. Tout le pays le suivait. Avec cela, assez instruit; il avait
beaucoup lu. Dans les cabarets, on faisait cercle autour de lui, on
l'applaudissait. Il tait la vie, l'me, le boute-en-train de tout le
monde. Il fit une vritable rvolution littraire. Jusque-l, _les
Quatre fils d'Aymon_ et _Renaud de Montauban_ avaient eu la vogue. On
connaissait tous ces vieux personnages, on savait leur vie par coeur;
chacun avait son hros particulier pour lequel il se passionnait. Pierre
fit connatre des histoires moins vieillies, qu'il prenait dans les
livres, mais qu'il accommodait au got du pays.

Nous avions alors une assez bonne bibliothque. Quand vinrent les Pres
de la mission, sous Charles X, le prdicateur fit un si beau sermon
contre les livres dangereux, que chacun brla tout ce qu'il avait de
volumes chez lui. Le missionnaire avait dit qu'il valait mieux en brler
plus que moins, et que d'ailleurs tous pouvaient tre dangereux selon
les circonstances. Je fis comme tout le monde; mais ton pre en jeta
plusieurs sur le haut de la grande armoire. Ceux-l sont trop jolis,
me dit-il. C'taient _Don Quichotte_, _Gil Blas_, _le Diable boiteux_.
Pierre les dnicha en cet endroit. Il les lisait aux gens du peuple et
aux gens du port. Toute notre bibliothque y a pass. De la sorte il
mangea le peu qu'il avait, une petite aisance, et devint un pur
vagabond; ce qui ne l'empchait pas d'tre doux, excellent, incapable de
faire du mal  une mouche.

--Mais pourquoi, dis-je, ses tuteurs ne le firent-ils pas embarquer
comme marin? Cela l'et entran et rgl un peu.

--'aurait t impossible; tout le peuple l'et suivi; on l'aimait trop.
Si tu savais comme il avait de l'imagination. Pauvre Pierre! je l'aimais
tout de mme; je l'ai vu parfois si charmant! Il y avait des moments o
un mot de lui vous faisait pmer de rire. Il possdait une faon
d'ironie, une manire de plaisanter sans qu'on ft averti, ni que rien
prpart le trait, que je n'ai vues  personne. Je n'oublierai jamais le
soir o l'on vint m'avertir qu'on l'avait trouv mort au bord du chemin
de Langoat. J'allai, je le fis habiller proprement. On l'enterra; le
cur me dit de bien bonnes paroles sur la mort de ces vagabonds, dont le
coeur n'est pas toujours aussi loin de Dieu que l'on pourrait croire.

Pauvre oncle Pierre! j'ai bien souvent pens  lui. Cette tardive estime
sera sa seule rcompense. Le paradis mtaphysique ne serait pas sa
place. Son imagination, son entrain, sa sensualit vive, firent de lui,
dans son milieu, une apparition  part. Le caractre de mon pre ne
ressemblait nullement au sien. Mon pre tait plutt doux et
mlancolique. Il me donna le jour vieux, au retour d'un long voyage.
Dans les premires lueurs de mon tre, j'ai senti les froides brumes de
la mer, subi la bise du matin, travers l'pre et mlancolique insomnie
du banc de quart.


IV

Je touchais par ma grand'mre maternelle  un monde de bourgeoisie
beaucoup plus range. Ma bonne maman, comme je l'appelais, tait un fort
aimable modle de la bourgeoisie d'autrefois. Elle avait t extrmement
jolie. Je l'ai connue dans ses dernires annes, gardant toujours la
mode du moment o elle devint veuve. Elle tenait  sa classe, ne quitta
jamais ses coiffes de bourgeoise, ne souffrit jamais d'tre appele que
_mademoiselle_. Les dames nobles l'avaient en haute estime. Quand elles
rencontraient ma soeur Henriette, elles la caressaient: Ma petite, lui
disaient-elles, votre grand'mre tait une personne bien recommandable,
nous l'aimions beaucoup; soyez comme elle. En effet, ma soeur l'aimait
extrmement et la prit pour exemple; mais ma mre, rieuse et pleine
d'esprit, diffrait beaucoup d'elle; la mre et la fille faisaient en
tout le contraste le plus parfait.

Cette bonne bourgeoisie de Lannion tait admirable de candeur, de
respect et d'honntet. Beaucoup de mes tantes restrent sans se marier,
mais n'en taient pas moins heureuses, grce  un esprit de sainte
enfance qui rendait tout lger. On vivait ensemble, on s'aimait; on
participait aux mmes croyances. Mes tantes X... n'avaient d'autre
divertissement que, le dimanche, aprs les offices, de faire voler une
plume, chacune soufflant  son tour pour l'empcher de toucher terre.
Les grands clats de rire que cela leur causait les approvisionnaient de
joie pour huit jours. La pit de ma grand'mre, sa politesse, son culte
pour l'ordre tabli, me sont rests comme une des meilleures images de
cette vieille socit fonde sur Dieu et le roi, deux tais qu'il n'est
pas sr qu'on puisse remplacer.

Quand la Rvolution clata, ma bonne maman l'eut en horreur, et bientt
elle fut  la tte des pieuses personnes qui cachaient les prtres
inserments. La messe se disait dans son salon. Les dames nobles tant
dans l'migration, elle regardait comme son devoir de les remplacer en
cela. La plupart de mes oncles, au contraire, taient grands patriotes.
Quand il y avait des deuils publics, par exemple  propos de la trahison
de Dumouriez, mes oncles laissaient crotre leur barbe, sortaient avec
des mines consternes, des cravates normes et des vtements en
dsordre. Ma bonne maman avait alors de fines railleries, qui n'taient
pas sans danger: Ah! mon pauvre Tanneguy, qu'avez-vous? quel malheur
nous est survenu? Est-ce qu'il est arriv quelque chose  ma cousine
Amlie? Est-ce que l'asthme de ma tante Augustine va plus mal?--Non, ma
cousine, la Rpublique est en danger.--Ce n'est que cela? Ah! mon cher
Tanneguy, que vous me soulagez! Vous m'enlevez un vritable poids de
dessus le coeur.

Elle joua ainsi pendant deux ans avec la guillotine, et ce fut miracle
si elle y chappa. Elle avait pour compagne de son dvouement une dame
Taupin, trs pieuse comme elle. Les prtres alternaient entre sa maison
et celle de madame Taupin. Mon oncle Y..., trs rvolutionnaire, au fond
excellent homme, lui disait souvent: Ma cousine, prenez garde; si
j'tais oblig de savoir qu'il y a des prtres ou des aristocrates
cachs chez vous, je vous dnoncerais. Elle rpondait qu'elle ne
connaissait que de vrais amis de la Rpublique, mais ce qui s'appelle de
vrais amis!...

C'est, en effet, madame Taupin qui fut guillotine. Ma mre ne me
racontait jamais cette scne sans la plus vive motion. Elle me montra,
dans mon enfance, les lieux o tout s'tait pass. Le jour de
l'excution, ma bonne maman emmena toute la famille hors de Lannion,
pour ne point participer au crime qui allait s'y accomplir. On se rendit
avant le jour  une chapelle situe  une demi-lieue de la ville, dans
un endroit dsert, et ddie  saint Roch. Beaucoup de personnes pieuses
s'y rencontrrent. Un signal devait les avertir du moment o la tte
tomberait, pour que tous fussent en prire quand l'me de la martyre
serait prsente par les anges au trne de Dieu.

Tout cela crait des liens d'une profondeur dont nous n'avons plus
l'ide. Ma bonne maman aimait les prtres, leur courage, leur
dvouement. Elle prouva leur glaciale froideur. Sous le Consulat, quand
le culte fut rtabli, le prtre qu'elle avait cach au pril de sa vie
fut nomm cur d'une paroisse prs de Lannion. Elle prit ma mre, alors
enfant, par la main, et elles firent ensemble un voyage de deux lieues,
sous un soleil ardent. Revoir celui qu'elle avait vu officier de nuit
chez elle, dans de si tragiques circonstances, lui faisait battre le
coeur. L'orgueil sacerdotal, peut-tre le sentiment du devoir, inspira au
prtre une trange conduite. Il la reconnut  peine, la reut debout et
la congdia aprs deux ou trois paroles. Pas un remerciement, pas une
flicitation, pas un souvenir. Il ne lui proposa mme pas un verre
d'eau. Ma grand'mre pensa dfaillir; elle revint  Lannion avec ma
mre, fondant en larmes, soit qu'elle se reprocht une erreur de son
coeur de femme, soit qu'elle ft rvolte contre tant d'orgueil. Ma mre
ne sut jamais si, dans le sentiment qui lui resta de ce jour, le
froissement ou l'admiration l'emportrent. Peut-tre finit-elle par
comprendre la sagesse profonde de ce prtre, qui sembla lui dire
brusquement: Femme, qu'y a-t-il de commun entre toi et moi? et ne
voulut pas reconnatre qu'il dt lui savoir quelque gr du bien qu'elle
avait fait. Les femmes admettent difficilement ce degr d'abstraction.
L'oeuvre se personnifie toujours pour elles en quelqu'un, et elles ont
peine  trouver naturel qu'on ait combattu cte  cte sans se connatre
ni s'aimer.

Ma mre, gaie, ouverte, curieuse, aimait plutt la Rvolution qu'elle ne
la hassait.  l'insu de ma bonne maman, elle coutait les chansons
patriotiques. Le _Chant du Dpart_ lui avait fait une vive impression,
elle ne rcitait jamais le beau vers prononc par les mres:

     De nos yeux maternels ne craignez point les larmes...

sans que sa voix ft mue. Ces grandes et terribles scnes avaient
laiss en elle une empreinte ineffaable. Quand elle s'garait en ces
souvenirs, indissolublement lis  l'veil de sa premire jeunesse,
quand elle se rappelait tant d'enthousiasmes, tant de joies folles, qui
alternaient avec les scnes de terreur, sa vie semblait renatre tout
entire. J'ai pris d'elle un got invincible de la Rvolution, qui me la
fait aimer malgr ma raison et malgr tout le mal que j'ai dit d'elle.
Je n'efface rien de ce que j'ai dit; mais, depuis que je vois l'espce
de rage avec laquelle des crivains trangers cherchent  prouver que la
rvolution franaise n'a t que honte, folie, et qu'elle constitue un
fait sans importance dans l'histoire du monde, je commence  croire que
c'est peut-tre ce que nous avons fait de mieux, puisqu'on en est si
jaloux.


V

Un personnage singulier, qui resta longtemps pour nous une nigme,
compta pour quelque chose parmi les causes qui firent de moi, en somme,
bien plus un fils de la Rvolution qu'un fils des croiss. C'tait un
vieillard dont la vie, les ides, les habitudes, formaient avec celles
du pays le plus singulier contraste. Je le voyais tous les jours,
couvert d'un manteau rp, aller acheter chez une petite marchande pour
deux sous de lait dans un vase de fer-blanc. Il tait pauvre, sans tre
prcisment dans la misre. Il ne parlait  personne; mais son oeil
timide avait beaucoup de douceur. Les personnes que des circonstances
tout  fait exceptionnelles mettaient en rapport avec lui taient
enchantes de son amnit, de son sourire, de sa haute raison.

Je n'ai jamais su son nom, et mme je crois que personne ne le savait.
Il n'tait pas du pays et n'avait aucune famille. Sa paix tait
profonde, et la singularit de sa vie n'excitait plus que de
l'tonnement; mais ce rsultat, il ne l'avait pas conquis tout d'abord.
Il avait fait bien des coles. Un temps fut o il avait eu des rapports
avec les gens du pays, leur avait dit quelques-unes de ses ides;
personne n'y comprit rien. Le mot _systme_, qu'il pronona deux ou
trois fois, parut drle. On l'appela _Systme_, et bientt il n'eut plus
d'autre nom. S'il et continu, cela et mal tourn, les enfants lui
eussent jet des pierres. En vrai sage, il se tut, ne dit plus mot 
personne et eut le repos. Il sortait tous les jours pour aller acheter
ses petites provisions; le soir, il se promenait dans quelque lieu
retir. Son visage tait srieux, mais non triste, plutt aimable que
malveillant. Dans la suite, quand je lus la _Vie de Spinoza_ par
Colerus, je vis que j'avais eu sous les yeux dans mon enfance un modle
tout semblable au saint d'Amsterdam. On le laissait tout  fait
tranquille; on le respectait mme. Sa rsignation, sa mine souriante,
paraissaient une vision d'un autre monde. On ne comprenait pas, mais on
sentait en lui quelque chose de suprieur; on s'inclinait.

Il n'allait jamais  l'glise et vitait toutes les occasions o il et
fallu manifester une foi religieuse matrielle. Le clerg le voyait de
trs mauvais oeil: on ne parlait pas contre lui au prne, car il n'y
avait pas scandale; mais, en secret, on ne prononait son nom qu'avec
pouvante. Une circonstance particulire augmentait cette animosit et
crait autour du vieux solitaire une sorte d'atmosphre de diaboliques
terreurs.

Il possdait une bibliothque trs considrable, compose d'crits du
XVIIIe sicle. Toute cette grande philosophie, qui, en somme, a plus
fait que Luther et Calvin, tait l runie. Le studieux vieillard la
savait par coeur et vivait des petits profits que lui rapportait le prt
de ses volumes  quelques personnes qui lisaient. C'tait l pour le
clerg une sorte de puits de l'abme, dont on parlait avec horreur.
L'interdiction de lui emprunter des livres tait absolue. Le grenier de
Systme passait pour le rceptacle de toutes les impits.

Naturellement je partageais cette horreur, et c'est bien plus tard,
quand mes ides philosophiques se furent assises, que je songeai que
j'avais eu le bonheur dans mon enfance de voir un vritable sage. Ses
ides, je les reconstruisis sans peine en rapprochant quelques mots qui
m'avaient paru autrefois inintelligibles, et dont je me souvenais. Dieu
tait pour lui l'ordre de la nature, la raison intime des choses. Il ne
souffrait pas qu'on le nit. Il aimait l'humanit comme reprsentant la
raison, et hassait la superstition comme la ngation de la raison. Sans
avoir le souffle potique que le XIXe sicle a su ajouter  ces grandes
vrits, Systme, j'en suis sr, vit trs haut et trs loin. Il tait
dans le vrai. Loin de mconnatre Dieu, il avait honte pour ceux qui
s'imaginent le toucher. Perdu dans une paix profonde et une sincre
humilit, il voyait les erreurs des hommes avec plus de piti que de
haine. Il tait vident qu'il mprisait son sicle. La renaissance de la
superstition, qu'il avait crue enterre par Voltaire et Rousseau, lui
semblait, dans la gnration nouvelle, le signe d'un complet
abtissement.

Un matin, on le trouva mort dans sa pauvre chambre, au milieu de ses
livres empils. C'tait aprs 1830; le maire lui fit le soir des
funrailles dcentes. Le clerg acheta toute sa bibliothque  vil prix
et la fit dtruire. On ne dcouvrit dans sa commode aucun papier qui pt
aider  percer le mystre qui l'entourait. Seulement, dans un coin, on
trouva soigneusement envelopp un bouquet de fleurs dessches, lies
par un ruban tricolore. On crut d'abord  quelque souvenir d'amour, et
plusieurs brodrent sur ce canevas le roman de l'inconnu; mais le ruban
tricolore troublait une telle hypothse. Ma mre ne croyait nullement
que ce ft l l'explication vritable. Quoiqu'elle et un respect
instinctif pour Systme, elle me disait toujours: C'est un vieux
terroriste. Je me figure par moments l'avoir vu en 1793. Et puis il a
juste les allures et les ides de M..., qui terrorisa Lannion et y tint
la guillotine en permanence tant que dura Robespierre.

Il y a quinze ou vingt ans, je lus, aux _faits divers_ d'un journal, 
peu prs ce qui suit:

     Hier, dans une rue carte, au fond du faubourg Saint-Jacques,
     s'est teint presque sans agonie un vieillard dont l'existence
     intriguait fort le voisinage. Il tait respect dans le quartier
     comme un modle de bienfaisance et de bont; mais il vitait tout
     ce qui et pu mettre sur la voie de son pass. Quelques livres, le
     _Catchisme_ de Volney, des volumes dpareills de Rousseau,
     taient pars sur la table. Une malle composait tout son avoir. Le
     commissaire de police, appel  l'ouvrir, n'y a trouv que quelques
     pauvres effets, parmi lesquels un bouquet fan, envelopp avec soin
     dans un papier sur lequel tait crit: _Bouquet que je portai  la
     fte de l'tre suprme_, 20 _prairial, an_ II.

Ce fut l pour moi un trait de lumire. Je ne doutai pas que le bouquet
de Systme ne se rattacht au mme souvenir. Je me rappelai les rares
adeptes de l'glise jacobine que j'avais pu connatre, leur ardente
conviction, leur attachement sans borne aux souvenirs de 1793 et 1794,
leur impuissance  parler d'autre chose. Ce rve d'une anne fut si
ardent, que ceux qui l'avaient travers ne purent dsormais rentrer dans
la vie. Ils restrent sous le coup d'une ide fixe, mornes, frapps de
stupfaction; ils avaient le _delirium tremens_ des ivresses sanglantes.
C'taient des croyants absolus; le monde, qui n'tait plus  leur
diapason, leur semblait vide et enfantin. Demeurs seuls debout comme
les restes d'un monde de gants, chargs de la haine du genre humain,
ils n'avaient plus de commerce possible avec les vivants. Je compris
l'effet que fit Lakanal quand il revint d'Amrique en 1833 et qu'il
apparut  ses confrres de l'Acadmie des sciences morales et politiques
comme un fantme... Je compris Daunou et son obstination  voir dans M.
Cousin, dans M. Guizot, les plus dangereux des jsuites. Par un
contraste assez ordinaire, ces survivants, parfois hideux, de luttes
titaniques taient devenus des agneaux. L'homme n'a pas besoin, pour
tre bon, d'avoir trouv une base logique  sa bont. Les plus cruels
inquisiteurs du moyen ge, Conrad de Marbourg, par exemple, taient les
plus doux des hommes. C'est ce qu'on verra quand notre grand matre, M.
Victor Hugo, donnera son _Torquemada_, et montrera comment on peut
devenir brleur d'hommes par sensibilit, par charit[9].


VI

Quoique l'ducation religieuse et prmaturment sacerdotale qui m'tait
donne ait empch pour moi les liaisons de jeunesse avec des personnes
d'un autre sexe, j'avais des petites amies d'enfance dont une surtout
m'a laiss un profond souvenir. Trs tt, le got des jeunes filles fut
vif en moi. Je les prfrais de beaucoup aux petits garons. Ceux-ci ne
m'aimaient pas; mon air dlicat les agaait. Nous ne pouvions jouer
ensemble; ils m'appelaient _mademoiselle_; il n'y avait taquinerie
qu'ils ne me fissent. J'tais, au contraire, tout  fait bien avec les
petites filles de mon ge: elles me trouvaient tranquille et
raisonnable. J'avais douze ou treize ans. Je ne me rendais aucun compte
de l'attrait qui m'attachait  elles. L'ide vague qui m'attirait me
semble avoir t surtout qu'il y a des choses permises aux hommes qui ne
sont pas permises aux femmes, si bien qu'elles m'apparaissaient comme
des cratures faibles et jolies, soumises, pour le gouvernement de leur
petite personne,  des rgles qu'elles acceptaient. Toutes celles que je
connaissais taient d'une modestie charmante. Il y avait dans le premier
veil qui s'oprait en moi le sentiment d'une lgre piti, l'ide qu'il
fallait aider  une rsignation si gentille, aimer leur retenue et la
seconder. Je voyais bien ma supriorit intellectuelle; mais, ds lors,
je sentais que la femme trs belle ou trs bonne rsout compltement,
pour son compte, le problme qu'avec toute notre force de tte nous ne
faisons que gcher. Nous sommes des enfants ou des pdants auprs
d'elle. Je ne comprenais que vaguement, dj cependant j'entrevoyais que
la beaut est un don tellement suprieur, que le talent, le gnie, la
vertu mme, ne sont rien auprs d'elle, en sorte que la femme vraiment
belle a le droit de tout ddaigner, puisqu'elle rassemble, non dans une
oeuvre hors d'elle, mais dans sa personne mme, comme en un vase myrrhin,
tout ce que le gnie esquisse pniblement en traits faibles, au moyen
d'une fatigante rflexion.

Parmi ces petites camarades, j'ai dit qu'il y en avait une qui avait
pour moi un effet particulier de sduction. Elle s'appelait Nomi.
C'tait un petit modle de sagesse et de grce. Ses yeux taient d'une
dlicieuse langueur, empreints  la fois de bont et de finesse; ses
cheveux taient d'un blond adorable. Elle pouvait avoir deux ans de plus
que moi, et la faon dont elle me parlait tenait le milieu entre le ton
d'une soeur ane et les confidences de deux enfants. Nous nous
entendions  merveille. Quand les petites amies se querellaient, nous
tions toujours du mme avis. Je m'efforais de mettre la paix entre les
dissidentes. Elle tait sceptique sur l'issue de mes tentatives.
Ernest, me disait-elle, vous ne russirez pas: vous voulez mettre tout
le monde d'accord. Cette enfantine collaboration pacifique, qui nous
attribuait une imperceptible supriorit sur les autres, tablissait
entre nous un petit lien trs doux. Maintenant encore, je ne peux pas
entendre chanter: _Nous n'irons plus au bois_, ou _Il pleut, il pleut,
bergre_, sans tre pris d'un lger tressaillement de coeur...
Certainement, sans l'tau fatal qui m'enserrait, j'eusse aim Nomi deux
ou trois ans aprs; mais j'tais vou au raisonnement; la dialectique
religieuse m'occupait dj tout entier. Le flot d'abstractions qui me
montait  la tte m'tourdissait et me rendait, pour tout le reste,
absent et distrait.

Un singulier dfaut, d'ailleurs, qui plus d'une fois dans la vie devait
me nuire, traversa cette affection naissante et la fit dvier. Mon
indcision est cause que je me laisse facilement amener  des situations
contradictoires, dont je ne sais pas trancher le noeud. Ce trait de
caractre se compliqua, en cette circonstance, d'une qualit qui m'a
fait commettre autant d'inconsquences que le pire des dfauts. Il y
avait, parmi ces enfants, une petite fille beaucoup moins belle que
Nomi, bonne et aimable sans doute, mais moins fte, moins entoure.
Elle me recherchait, peut-tre mme un peu plus que Nomi, et ne
dissimulait pas une certaine jalousie. Faire de la peine  quelqu'un a
toujours t pour moi une impossibilit. Je me figurais vaguement que la
femme qui n'est pas trs jolie est malheureuse et doit se dvorer
intrieurement, comme si elle avait manqu sa destine. J'allais avec la
moins aime plus qu'avec Nomi, car je la voyais triste. Je laissai
ainsi bifurquer mon premier amour, comme plus tard je laissai bifurquer
ma politique, de la faon la plus maladroite. Une ou deux fois, je vis
Nomi rire sous cape de ma navet. Elle tait toujours gentille pour
moi; mais il y avait par moments chez elle une nuance d'ironie qu'elle
ne dissimulait pas, et qui ne faisait que me la rendre plus charmante
encore.

La lutte qui remplit mon adolescence me la fit oublier  peu prs. Plus
tard, son image s'est souvent reprsente  moi. Je demandai un jour 
ma mre ce qu'elle tait devenue.

Elle est morte, me dit-elle, morte de tristesse. Elle n'avait pas de
fortune. Quand elle eut perdu ses parents, sa tante, une trs digne
femme qui tenait l'htellerie de ..., la plus honnte maison du monde,
la prit chez elle. Elle fit de son mieux. Tu ne l'as connue qu'enfant,
charmante dj; mais,  vingt-deux ans, c'tait un miracle. Ses cheveux,
qu'elle tenait en vain prisonniers sous un lourd bonnet, s'chappaient
en tresses tordues, comme des gerbes de bl mr. Elle faisait ce qu'elle
pouvait pour cacher sa beaut. Sa taille admirable tait dissimule par
une plerine; ses mains, longues et blanches, taient toujours perdues
dans des mitaines. Rien n'y faisait.  l'glise, il se formait des
groupes de jeunes gens pour la voir prier. Elle tait trop belle pour
nos pays, et elle tait aussi sage que belle.

Cela me toucha vivement. Depuis, j'ai pens beaucoup plus  elle, et,
quand Dieu m'a eu donn une fille, je l'ai appele Nomi.


VII

Le monde, en marchant, n'a pas beaucoup plus de souci de ce qu'il crase
que le char de l'idole de Jugurnath. Toute cette vieille socit dont je
viens d'essayer un crayon a maintenant disparu. Brhat n'existe plus; je
l'ai revu il y a six ans, je ne l'ai pas reconnu. On a dcouvert au
chef-lieu du dpartement que certains usages anciens de l'le ne sont
pas conformes  je ne sais quel code; on a rduit une population douce
et aise  la rvolte et  la misre. La petite marine que fournissaient
ces les et ces ctes n'existe plus. Les chemins de fer et les bateaux 
vapeur l'ont ruine. Et les vieux bardes!  ciel! en quel tat je les ai
vus rduits! J'en trouvai plusieurs, il y a quelques annes, parmi les
Bas-Bretons qui viennent  Saint-Malo demander aux plus sordides
besognes de quoi ne pas mourir de faim. L'un d'eux dsira me voir; il
tait sous-aide balayeur. Il m'exposa en breton (il ne savait pas un mot
de franais) ses ides sur la fin de toute posie et sur l'infriorit
des nouvelles coles. Il tait partisan de l'ancien genre, de la
complainte narrative, et il se mit  me chanter celle qu'il tenait pour
la plus belle. Le sujet tait la mort de Louis XVI. Il fondait en
larmes. Arriv au roulement de tambours de Santerre, il ne put aller
plus loin. S'il lui avait t permis de parler, me dit-il en se levant
firement, le peuple se serait rvolt. Pauvre honnte homme!

En prsence de pareils exemples, le cas de l'opulent Z... me devenait de
plus en plus nigmatique. Quand je demandais  ma mre de me donner
l'explication de cette singularit, elle rpondait toujours d'une
manire vasive, me parlait vaguement d'aventures dans les mers de
Madagascar, refusait de rpondre. Un jour, je la pressai plus vivement.

Mais comment donc, lui dis-je, le cabotage, qui n'a jamais enrichi
personne, a-t-il pu faire un millionnaire?

--Mon dieu, Ernest, que tu es entt! Je t'ai dj dit de ne pas me
demander cela. Z... est le seul homme un peu comme il faut de notre
entourage; il a une belle position; il est riche, estim, on ne lui
demande pas compte de la manire dont il a pu acqurir sa fortune.

--Dites-le moi tout de mme.

--Eh bien, que veux-tu? On ne devient pas riche sans se salir un peu. Il
avait fait la traite des ngres...

Un peuple noble, bon seulement pour servir des nobles, en harmonie
d'ides avec eux, est, de notre temps, un peuple plac  l'antipode de
ce qu'on appelle la saine conomie politique et destin  mourir de
faim. Pour les dlicats, retenus par une foule de points d'honneur, la
concurrence est impossible avec de prosaques lutteurs, bien dcids 
ne se priver d'aucun avantage dans la bataille de la vie. C'est ce que
je dcouvris bien vite, ds que je commenai  connatre un peu la
plante o nous vivons. Alors s'tablit en moi une lutte ou plutt une
dualit qui a t le secret de toutes mes opinions. Je n'abandonnai
nullement mon got pour l'idal; je l'ai plus vif que jamais, je l'aurai
toujours. Le moindre acte de vertu, le moindre grain de talent, me
paraissent infiniment suprieurs  toutes les richesses,  tous les
succs du monde. Mais, comme j'avais l'esprit juste, je vis en mme
temps que l'idal et la ralit n'ont rien  faire ensemble; que le
monde, jusqu' nouvel ordre, est vou sans appel  la platitude,  la
mdiocrit; que la cause qui plat aux mes bien nes est sre d'tre
vaincue; que ce qui est vrai en littrature, en posie, aux yeux des
gens raffins, est toujours faux dans le monde grossier des faits
accomplis. Les vnements qui suivirent la rvolution de 1848 me
fortifirent dans cette ide. Il se trouva que les plus beaux rves,
transports dans le domaine des faits, avaient t funestes, et que les
choses humaines ne commencrent  mieux aller que quand les idologues
cessrent de s'en occuper. Je m'habituai ds lors  suivre une rgle
singulire, c'est de prendre pour mes jugements pratiques le contre-pied
exact de mes jugements thoriques, de ne regarder comme possible que ce
qui contredisait mes aspirations. Une exprience assez suivie m'avait
montr, en effet, que la cause que j'aimais chouait toujours et que ce
qui me rpugnait tait ce qui devait triompher. Plus une solution
politique fut chtive, plus elle me parut ds lors avoir de chances pour
russir dans le monde des ralits.

En fait, je n'ai d'amour que pour les caractres d'un idalisme absolu,
martyrs, hros, utopistes, amis de l'impossible. De ceux-l seuls je
m'occupe; ils sont, si j'ose le dire, ma spcialit. Mais je vois ce que
ne voient pas les exalts; je vois, dis-je, que ces grands accs n'ont
plus d'utilit et que, d'ici  longtemps, les hroques folies que le
pass a difies ne russiront plus. L'enthousiasme de 1792 fut une
belle et grande chose, mais une chose qui ne peut se renouveler. Le
jacobinisme, comme M. Thiers l'a trs bien prouv, a sauv la France;
maintenant il la perdrait. Les vnements de 1870 ne m'ont pas
prcisment guri de mon pessimisme. Ce que j'appris cette anne-l,
c'est le prix de la mchancet, c'est ce fait que l'aveu hont qu'on
n'est ni sentimental, ni gnreux, ni chevaleresque, plat au monde, le
fait sourire d'aise et russit toujours. L'gosme est juste le
contraire de ce que j'avais t habitu  regarder comme beau et bien.
Or le spectacle de ce monde nous montre l'gosme seul rcompens.
L'Angleterre a t jusqu' ces dernires annes la premire des nations,
parce qu'elle a t la plus goste. L'Allemagne a conquis l'hgmonie
du monde en reniant hautement les principes de moralit politique
qu'elle avait autrefois si loquemment prchs.

L est l'explication de cette singularit que, ayant eu quelquefois 
mettre des conseils pratiques dans l'intrt de mon pays, ces conseils
ont t au rebours de mes opinions d'artiste. J'ai agi en homme
consciencieux. Je me suis dfi de la cause ordinaire de mes erreurs;
j'ai pris le contre-pied de mes instincts; je me suis mis en garde
contre mon idalisme. Je crains toujours que mes habitudes d'esprit ne
me trompent, ne me cachent un ct des choses. C'est comme cela qu'il se
fait que, tout en aimant beaucoup le bien, j'ai une indulgence peut-tre
fcheuse pour ceux qui ont pris la vie par un autre ct, et que, tout
en tant fort appliqu, je me demande sans cesse si ce ne sont pas les
gens frivoles qui ont raison.

Enthousiaste, je le suis autant que personne; mais je pense que la
ralit ne veut plus d'enthousiasme, et qu'avec le rgne des gens
d'affaires, des industriels, de la classe ouvrire (la plus intresse
de toutes les classes), des juifs, des Anglais de l'ancienne cole, des
Allemands de la nouvelle, a t inaugur un ge matrialiste o il sera
aussi difficile de faire triompher une pense gnreuse que de produire
le son argentin du bourdon de Notre-Dame avec une cloche de plomb ou
d'tain. Il est curieux, du reste, que, sans contenter les uns, je n'aie
pas tromp les autres. Les bourgeois ne m'ont su aucun gr de mes
concessions; ils ont vu plus clair que moi en moi-mme; ils ont bien
senti que j'tais un faible conservateur, et qu'avec la meilleure foi du
monde, je les aurais trahis vingt fois, par faiblesse pour mon ancienne
matresse, l'idal. Ils ont senti que les durets que je lui disais
n'taient qu'apparentes, et qu'au premier sourire d'elle, je faiblirais.

Il faut crer le royaume de Dieu, c'est--dire de l'idal, au dedans de
nous. Le temps n'est plus o l'on pouvait former des petits mondes, des
Thlmes dlicats, fonds sur l'estime et l'amour rciproques; mais la
vis bien prise et bien pratique, dans un petit cercle de personnes qui
se comprennent, est  elle-mme sa propre rcompense. Le commerce des
mes est la plus grande et la seule ralit. Voil pourquoi j'aime 
penser  ces bons prtres qui furent mes premiers matres,  ces
excellents marins, qui ne vcurent que du devoir;  la petite Nomi, qui
mourut parce qu'elle tait trop belle;  mon grand-pre, qui ne voulut
pas acheter de biens nationaux; au bonhomme Systme, qui fut heureux
puisqu'il eut son heure d'illusion. Le bonheur, c'est le dvouement  un
rve ou  un devoir; le sacrifice est le plus sr moyen d'arriver au
repos. Un des anciens bouddhas antrieurs  Sakya-Mouni atteignit le
_nirvana_ d'une trange manire. Il vit un jour un faucon qui
poursuivait un petit oiseau. Je t'en prie, dit-il  la bte de proie,
laisse cette jolie crature; je te donnerai son poids de ma chair. Une
petite balance descendit incontinent du ciel, et l'excution du march
commena. L'oisillon s'installa commodment dans un des plateaux; dans
l'autre, le saint mit une large tranche de sa chair; le flau de la
balance ne bougeait pas. Lambeau par lambeau, le corps y passa tout
entier; la balance ne remuait pas encore. Au moment o le dernier
morceau du corps du saint homme fut mis dans le plateau, le flau
s'abaissa enfin, le petit oiseau s'envola, et le saint entra dans le
_nirvana_. Le faucon, qui, aprs tout, avait fait une bonne affaire, se
gorgea de sa chair.

Le petit oiseau reprsente les parcelles de beaut et d'innocence que
notre triste plante reclera toujours, quels que soient ses
puisements. Le faucon est la part infiniment plus forte d'gosme et de
grossiret qui constitue le train du monde. Le sage rachte la libert
du bien et du beau en abandonnant sa chair aux avides, qui, tandis
qu'ils mangent ces dpouilles matrielles, le laissent en repos, ainsi
que ce qu'il aime. Les balances descendues du ciel sont la fatalit: on
ne la flchit pas, on ne lui fait point sa part; mais, au moyen de
l'abngation absolue, en lui jetant sa proie, on lui chappe; car elle
n'a plus alors de prise sur nous. Quant au faucon, il se tient
tranquille ds que la vertu, par ses sacrifices, lui procure des
avantages suprieurs  ceux qu'il atteindrait par sa propre violence.
Tirant profit de la vertu, il a intrt  ce qu'il y en ait; ainsi, au
prix de l'abandon de sa partie matrielle, le sage atteint son but
unique, qui est de jouir en paix de l'idal.




III

LE PETIT SMINAIRE SAINT-NICOLAS DU CHARDONNET


I

Beaucoup de personnes qui m'accordent un esprit clair s'tonnent que
j'aie pu, dans mon enfance et dans ma jeunesse, adhrer  des croyances
dont l'impossibilit s'est ensuite rvle  moi d'une faon vidente.
Rien de plus simple cependant, et il est bien probable que, si un
incident extrieur n'tait venu me tirer brusquement du milieu honnte,
mais born, o s'tait passe mon enfance, j'aurais conserv toute ma
vie la foi qui m'tait apparue d'abord comme l'expression absolue de la
vrit. J'ai racont comment je reus mon ducation dans un petit
collge d'excellents prtres, qui m'apprirent le latin  l'ancienne
manire (c'tait la bonne), c'est--dire avec des livres lmentaires
dtestables, sans mthode, presque sans grammaire, comme l'ont appris,
au XVe et au XVIe sicles, rasme et les humanistes qui, depuis
l'antiquit, l'ont le mieux su. Ces dignes ecclsiastiques taient les
hommes les plus respectables du monde. Sans rien de ce qu'on appelle
maintenant _pdagogie_, ils pratiquaient la premire rgle de
l'ducation, qui est de ne pas trop faciliter des exercices dont le but
est la difficult vaincue. Ils cherchaient, par-dessus tout,  former
d'honntes gens. Leurs leons de bont et de moralit, qui me semblaient
la dicte mme du coeur et de la vertu, taient pour moi insparables du
dogme qu'ils enseignaient. L'ducation historique qu'ils me donnrent
consista uniquement  me faire lire Rollin. De critique, de sciences
naturelles, de philosophie, il ne pouvait naturellement tre question
encore. Quant au XIXe sicle,  ces ides neuves en histoire et en
littrature, dj professes par tant de bouches loquentes, c'tait ce
que mes excellents matres ignoraient le plus. On ne vit jamais un
isolement plus complet de l'air ambiant. Un lgitimisme implacable
cartait jusqu' la possibilit de nommer sans horreur la Rvolution et
Napolon. Je ne connus gure l'Empire que par le concierge du collge.
Il avait dans sa loge beaucoup d'images populaires: Regarde
_Bonaparte_, me dit-il un jour en me montrant une de ces images; ah!
c'tait un patriote, celui-l! De la littrature contemporaine, jamais
un mot. La littrature franaise finissait  l'abb Delille. On
connaissait Chateaubriand; mais, avec un instinct plus juste que celui
des prtendus no-catholiques, pleins de naves illusions, ces bons
vieux prtres se dfiaient de lui. Un Tertullien gayant son
Apologtique par _Atala_ et _Ren_ leur inspirait peu de confiance.
Lamartine les troublait encore plus; ils devinaient chez lui une foi peu
solide; ils voyaient ses fugues ultrieures. Toutes ces observations
faisaient honneur  leur sagacit orthodoxe; mais il en rsultait pour
leurs lves un horizon singulirement ferm. Le _Trait des tudes_ de
Rollin est un livre plein de vues larges auprs du cercle de pieuse
mdiocrit o s'enfermaient par devoir ces matres exquis.

Ainsi, au lendemain de la rvolution de 1830, l'ducation que je reus
fut celle qui se donnait, il y a deux cents ans, dans les socits
religieuses les plus austres. Elle n'en tait pas plus mauvaise pour
cela; c'tait la forte et sobre ducation, trs pieuse, mais trs peu
jsuitique, qui forma les gnrations de l'ancienne France, et d'o l'on
sortait  la fois si srieux et si chrtien. lev par des matres qui
renouvelaient ceux de Port-Royal, moins l'hrsie, mais aussi moins le
talent d'crire, je fus donc excusable,  l'ge de douze ou quinze ans,
d'avoir, comme un lve de Nicole ou de M. Hermant, admis la vrit du
christianisme. Mon tat ne diffrait pas de celui de tant de bons
esprits du XVIIe sicle, mettant la religion hors de doute; ce qui
n'empchait pas qu'ils n'eussent sur tout le reste des ides fort
claires. J'appris plus tard des choses qui me firent renoncer aux
croyances chrtiennes; mais il faut profondment ignorer l'histoire et
l'esprit humain pour ne pas savoir quelle chane ces simples, fortes et
honntes disciplines craient pour les meilleurs esprits.

La base de ces anciennes ducations tait une svre moralit, tenue
pour insparable de la pratique religieuse, une manire de prendre la
vie comme impliquant des devoirs envers la vrit. La lutte mme pour se
dbarrasser d'opinions en partie peu rationnelles avait ses avantages.
De ce qu'un gamin de Paris carte par une plaisanterie des croyances
dont la raison d'un Pascal ne russit pas  se dgager, il ne faut
cependant pas conclure que Gavroche est suprieur  Pascal. Je l'avoue,
je me sens parfois humili qu'il m'ait fallu cinq ou six ans de
recherches ardentes, l'hbreu, les langues smitiques, Gesenius, Ewald,
pour arriver juste au rsultat que ce petit drle atteint tout d'abord.
Ces entassements d'Ossa sur Plion m'apparaissent alors comme une norme
illusion. Mais le Pre Hardouin disait qu'il ne s'tait pas lev
quarante ans  quatre heures du matin pour penser comme tout le monde.
Je ne puis admettre non plus que je me sois donn tant de mal pour
combattre une pure _chimra bombinans_. Non, je ne peux croire que mes
labeurs aient t vains, ni qu'en thologie on puisse avoir raison 
aussi bon march que le croient les rieurs. En ralit, peu de personnes
ont le droit de ne pas croire au christianisme. Si tous savaient combien
le filet tiss par les thologiens est solide, comme il est difficile
d'en rompre les mailles, quelle rudition on y a dploye, quelle
habitude il faut pour dnouer tout cela!... J'ai remarqu que
d'excellents esprits, qui s'taient mis trop tard  cette tude, se sont
pris  la glu et n'ont pu s'en dtacher.

Mes matres m'enseignrent, d'ailleurs, quelque chose qui valait
infiniment mieux que la critique ou la sagacit philosophique: ils
m'apprirent l'amour de la vrit, le respect de la raison, le srieux de
la vie. Voil la seule chose en moi qui n'ait jamais vari. Je sortis de
leurs mains avec un sentiment moral tellement prt  toutes les
preuves, que la lgret parisienne put ensuite patiner ce bijou sans
l'altrer. Je fus fait de telle sorte pour le bien, pour le vrai, qu'il
m'et t impossible de suivre une carrire non voue aux choses de
l'me. Mes matres me rendirent tellement impropre  toute besogne
temporelle, que je fus frapp d'une marque irrvocable pour la vie
spirituelle. Cette vie m'apparaissait comme la seule noble; toute
profession lucrative me semblait servile et indigne de moi. Ce bon et
sain programme de l'existence, que mes professeurs m'inculqurent, je
n'y ai jamais renonc. Je ne crois plus que le christianisme soit le
rsum surnaturel de ce que l'homme doit savoir; mais je persiste 
croire que l'existence est la chose du monde la plus frivole, si on ne
la conoit comme un grand et continuel devoir. Vieux et chers matres,
maintenant presque tous morts, dont l'image m'apparat souvent dans mes
rves, non comme un reproche, mais comme un doux souvenir, je ne vous ai
pas t aussi infidle que vous croyez. Oui, j'ai reconnu que votre
histoire tait insuffisante, que votre critique n'tait pas ne, que
votre philosophie naturelle tait tout  fait au-dessous de celle qui
nous fait accepter comme un dogme fondamental: Il n'y a pas de
surnaturel particulier; nanmoins je suis toujours votre disciple. La
vie n'a de prix que par le dvouement  la vrit et au bien. Ce bien,
vous l'entendiez d'une manire un peu troite. Cette vrit, vous la
faisiez trop matrielle, trop concrte; au fond, cependant, vous aviez
raison, et je vous remercie d'avoir imprim en moi comme une seconde
nature ce principe, funeste  la russite mondaine, mais fcond pour le
bonheur, que le but d'une vie noble doit tre une poursuite idale et
dsintresse.

Tout le milieu o je vivais m'inspirait les mmes sentiments, la mme
faon de prendre la vie. Mes condisciples taient pour la plupart de
jeunes paysans des environs de Trguier, vigoureux, bien portants,
braves, et, comme tous les individus placs  un degr de civilisation
infrieure, ports  une sorte d'affectation virile,  une estime
exagre de la force corporelle,  un certain mpris des femmes et de ce
qui leur parat fminin. Presque tous travaillaient pour tre prtres.
Ce que j'ai vu alors m'a donn une grande aptitude pour comprendre les
phnomnes historiques qui se passent au premier contact d'une barbarie
nergique avec la civilisation. La situation intellectuelle des Germains
 l'poque carlovingienne, l'tat psychologique et littraire d'un Saxo
Grammaticus, d'un Hrabanus Maurus, sont choses trs claires pour moi. Le
latin produisait sur ces natures fortes des effets tranges. C'taient
comme des mastodontes faisant leurs humanits. Ils prenaient tout au
srieux, ainsi que font les Lapons quand on leur donne la Bible  lire.
Nous nous communiquions sur Salluste, sur Tite-Live, des rflexions qui
devaient fort ressembler  celles qu'changeaient entre eux les
disciples de saint Gall ou de saint Colomban apprenant le latin. Nous
dcidions que Csar n'tait pas un grand homme, parce qu'il n'avait pas
t vertueux; notre philosophie de l'histoire tait celle d'un Gpide ou
d'un Hrule par sa navet et sa simplicit.

Les moeurs de cette jeunesse, livre  elle-mme, sans surveillance,
taient  l'abri de tout reproche. Il y avait alors au collge de
Trguier trs peu d'internes. La plupart des lves trangers  la ville
vivaient dans les maisons des particuliers; leurs parents de la campagne
leur apportaient, le jour du march, leurs petites provisions. Je me
rappelle une de ces maisons, voisine de celle de ma famille, et o
j'avais plusieurs condisciples. La matresse, courageuse femme s'il en
ft, vint  mourir. Son mari avait aussi peu de tte que possible, et le
peu qu'il en avait il le perdait tous les soirs dans les pots de cidre.
Une petite servante, une enfant extrmement sage, sauva la situation.
Les jeunes tudiants rsolurent de la seconder; la maison continua de
marcher, nonobstant le vieil ivrogne. J'entendais toujours mes camarades
parler avec une rare estime de cette petite servante, qui tait en effet
un modle de vertu, et joignait  cela la figure la plus agrable et la
plus douce.

Le fait est que ce qu'on dit des moeurs clricales est, selon mon
exprience, dnu de tout fondement. J'ai pass treize ans de ma vie
entre les mains des prtres, je n'ai pas vu l'ombre d'un scandale; je
n'ai connu que de bons prtres. La confession peut avoir, dans certains
pays, de graves inconvnients. Je n'en ai pas vu une trace dans ma
jeunesse ecclsiastique. Le vieux livre o je faisais mes examens de
conscience tait l'innocence mme. Un seul pch excitait ma curiosit
et mon inquitude. Je craignais de l'avoir commis sans le savoir. Un
jour, je pris mon courage  deux mains, et je montrai  mon confesseur
l'article qui me troublait. Voici ce qu'il y avait: Pratiquer la
simonie dans la collation des bnfices. Je demandai  mon confesseur
ce que cela signifiait, si je pouvais avoir commis ce pch-l. Le digne
homme me rassura et me dit qu'un tel acte tait tout  fait hors de ma
porte.

Persuad par mes matres de deux vrits absolues: la premire, que
quelqu'un qui se respecte ne peut travailler qu' une oeuvre idale, que
le reste est secondaire, infime, presque honteux, _ignominia seculi_; la
seconde, que le christianisme est le rsum de tout idal, il tait
invitable que je me crusse destin  tre prtre. Cette pense ne fut
pas le rsultat d'une rflexion, d'une impulsion, d'un raisonnement.
Elle allait en quelque sorte sans le dire. La possibilit d'une carrire
profane ne me vint mme pas  l'esprit. tant, en effet, entr avec le
srieux et la docilit la plus parfaite dans les principes de mes
matres, envisageant comme eux toute profession bourgeoise ou lucrative
comme infrieure, basse, humiliante, bonne tout au plus pour ceux qui ne
russissent pas dans leurs tudes, il tait naturel que je voulusse tre
ce qu'ils taient. Ils devinrent le type de ma vie, et je n'eus d'autre
rve que d'tre, comme eux, professeur au collge de Trguier, pauvre,
exempt de souci matriel, estim, respect comme eux.

Ce n'est pas que les instincts qui plus tard m'entranrent hors de ces
sentiers paisibles n'existassent dj en moi; mais ils dormaient. Par ma
race, j'tais partag et comme cartel entre des forces contraires. Il
y avait, comme je l'ai dit, dans la famille de ma mre des lments de
sang basque et bordelais. Un Gascon, sans que je le susse, jouait en moi
des tours incroyables au Breton et lui faisait des mines de singe... Ma
famille elle-mme tait partage. Mon pre, mon grand-pre paternel, mes
oncles, n'taient rien moins que clricaux. Mais ma grand'mre
maternelle tait le centre d'une socit o le royalisme ne se sparait
pas de la religion. Dernirement, en classant de vieux papiers, je
trouvai une lettre d'elle qui m'a frapp. Elle est adresse  une
excellente demoiselle Guyon, bonne vieille fille, qui me gtait beaucoup
quand j'tais enfant, et que rongeait alors un affreux cancer.

     Trguier, 19 mars 1831.

     Aprs deux mois couls depuis que Natalie m'a fait part de votre
     dpart pour Trglamus, j'ai un petit moment  moi pour vous
     exprimer, ma chre et bien bonne amie, toute la part que je prends
      votre triste position. L'tat de souffrance o vous tes me
     pntre le coeur; il a fallu que des circonstances bien imprieuses
     m'aient empche de vous crire. La mort d'un neveu, fils an de
     ma dfunte soeur, nous a plongs dans la plus vive douleur. Peu de
     jours aprs, le pauvre petit Ernest, fils de ma fille ane et
     frre d'Henriette, ce petit pour lequel vous aviez tant de bonts
     et qui ne vous a pas oublie, est tomb malade. Il a t quarante
     jours entre la mort et la vie, et nous sommes au
     cinquante-cinquime jour de sa maladie, et sa convalescence
     n'avance pas. Le jour, il est passablement; mais les nuits sont
     cruelles pour lui: agitation, fivre, dlire, voil son tat depuis
     dix heures du soir jusqu' cinq ou six heures du matin, et
     constamment tous les soirs. C'est assez parler pour ma
     justification  l'amie  laquelle je m'adresse; son coeur m'est
     connu; son indulgence m'excusera. Que ne suis-je auprs de vous, 
     mon amie, pour vous rendre les soins que vous m'avez prodigus avec
     tant d'amiti, de zle et de bienveillance! Toute ma peine est de
     ne pouvoir vous tre utile.

     20 mars.

     On m'a cherche pour me rendre auprs de mon petit chri; j'ai t
     oblige d'interrompre mon entretien avec vous. Je reprends, ma
     chre et bien bonne amie, pour vous exhorter  mettre en Dieu seul
     toute votre confiance; il nous afflige, mais il nous console par
     l'espoir d'une rcompense bien au del et sans proportions avec ce
     que nous souffrons. Prenons courage; nos peines, nos douleurs ne
     sont que pour un temps limit par sa providence, et la rcompense
     sera ternelle.

     La bonne Natalie m'a fait part de votre soumission, de votre
     patience et de votre rsignation dans les peines les plus aigus.
     Ah! je vous reconnais bien  ces beaux sentiments! Pas une plainte,
     me marque-t-elle, dans les plus grandes souffrances! Combien, ma
     chre amie, vous tes agrable et chre  Dieu par votre patience
     et votre rsignation  sa sainte volont! Il vous afflige, car il
     chtie ceux qu'il aime. tre aime de Dieu, y a-t-il un bonheur
     comparable? Je vous envoie _l'me sur le Calvaire_; vous trouverez
     dans ce livre des motifs d'une bien grande consolation par
     l'exemple d'un Dieu souffrant et mourant pour nous. Madame D...
     aura la complaisance, si vous ne pouvez lire vous-mme, de vous
     lire un chapitre par jour. Assurez-la bien de mon sincre
     attachement; je la prie instamment de me donner de ses nouvelles et
     des vtres, ce que j'attends avec bien de l'impatience. Puis, si
     cela ne vous importune pas, je vous crirai plus assidment. Adieu,
     ma chre et bonne amie; que Dieu vous comble de ses grces et de
     ses bonts! De la patience et du courage, ce sont les voeux bien
     sincres de votre toute dvoue amie.

     Ve ***.

     Ma communion d'aujourd'hui s'est faite  votre intention. Ma fille,
     Henriette, Ernest, qui a pass une bien meilleure nuit, se
     rappellent  votre souvenir, ainsi que Clara. Nous nous entretenons
     bien souvent de vous. De vos nouvelles, je vous en prie! Lorsque
     vous aurez lu _l'me sur le Calvaire_, vous me le renverrez, et je
     vous ferai passer _l'Esprit consolateur_.

La lettre et le livre ne partirent point. Ma mre, qui tait charge de
l'expdition, apprit la mort de mademoiselle Guyon et garda la lettre.
Quelques-unes des consolations qu'elle renferme peuvent paratre
faibles. Mais en avons-nous de meilleures  offrir  une personne
atteinte d'un cancer? Elles valent bien le laudanum.

En ralit, la Rvolution avait t non avenue pour le monde o je
vivais. Les ides religieuses du peuple n'avaient pas t atteintes; les
congrgations se reformaient; les religieuses des anciens ordres,
devenues matresses d'cole, donnaient aux femmes la mme ducation
qu'autrefois. Ma soeur eut ainsi pour premire matresse une vieille
ursuline qui l'aimait beaucoup et lui faisait apprendre par coeur les
psaumes qu'on chante  l'glise. Aprs un ou deux ans, la bonne vieille
fut au bout de son latin et vint consciencieusement trouver ma mre: Je
ne peux plus lui rien apprendre, dit-elle; elle sait tout ce que je sais
mieux que moi. Le catholicisme revivait dans ces cantons perdus, avec
toute sa respectable gravit et, pour son bonheur, dbarrass des
chanes mondaines et temporelles que l'ancien rgime y avait attaches.

Cette complexit d'origine est en grande partie, je crois, la cause de
mes apparentes contradictions. Je suis double; quelquefois une partie de
moi rit quant l'autre pleure. C'est l l'explication de ma gaiet. Comme
il y a deux hommes en moi, il y en a toujours un qui a lieu d'tre
content. Pendant que, d'un ct, je n'aspirais qu' tre cur de
campagne ou professeur de sminaire, il y avait en moi un songeur.
Durant les offices, je tombais dans de vritables rves; mon oeil errait
aux votes de la chapelle; j'y lisais je ne sais quoi; je pensais  la
clbrit des grands hommes dont parlent les livres. Un jour (j'avais
six ans), je jouais avec un de mes cousins et avec d'autres camarades;
nous nous amusions  choisir notre tat pour l'avenir:--Et toi,
qu'est-ce que tu seras? me demanda mon cousin.--Moi, rpondis-je, je
ferai des livres.--Ah! tu veux tre libraire?--Oh! non, dis-je, je veux
faire des livres, en composer.

Pour se dvelopper, ces dispositions  l'veil avaient besoin de temps
et de circonstances favorables. Ce qui manquait totalement autour de
moi, c'tait le talent. Mes vertueux matres n'avaient rien de ce qui
sduit. Avec leur solidit morale inbranlable, ils taient en tout le
contraire de l'homme du Midi, du Napolitain, par exemple, pour qui tout
brille et tout sonne. Les ides ne se choquaient pas dans leur esprit
par leurs parties sonores. Leur tte tait ce que serait un bonnet
chinois sans clochettes; on aurait beau le secouer, il ne tinterait pas.
Ce qui constitue l'essence du talent, le dsir de montrer la pense sous
un jour avantageux, leur et sembl une frivolit, comme la parure des
femmes, qu'ils traitaient nettement de pch. Cette abngation exagre,
cette trop grande facilit  repousser ce qui plat au monde par un
_Abrenuntio tibi, Satana_, est mortelle pour la littrature. Mon Dieu!
peut-tre la littrature implique-t-elle un peu de pch. Si le penchant
gascon  trancher beaucoup de difficults par un sourire, que ma mre
avait mis en moi, et dormi ternellement, peut-tre mon salut et-il
t plus assur. En tout cas, si j'tais rest en Bretagne, je serais
toujours demeur tranger  cette vanit que le monde a aime,
encourage, je veux dire  une certaine habilet dans l'art d'amener le
cliquetis des mots et des ides. En Bretagne, j'aurais crit comme
Rollin.  Paris, sitt que j'eus montr le petit carillon qui tait en
moi, le monde s'y plut, et, peut-tre pour mon malheur, je fus engag 
continuer.

Je raconterai plus tard comment des circonstances particulires
amenrent ce changement, o je restai au fond trs consquent avec
moi-mme. L'ide srieuse que je m'tais faite de la foi et du devoir
fut cause que, la foi tant perdue, il ne m'tait pas possible de garder
un masque auquel tant d'autres se rsignent. Mais le pli tait pris. Je
ne fus pas prtre de profession, je le fus d'esprit. Tous mes dfauts
tiennent  cela; ce sont des dfauts de prtre. Mes matres m'avaient
appris le mpris du laque et inculqu cette ide que l'homme qui n'a
pas une mission noble est le goujat de la cration. J'ai toujours ainsi
t trs injuste d'instinct envers la bourgeoisie. Au contraire, j'ai un
got vif pour le peuple, pour le pauvre. J'ai pu, seul en mon sicle,
comprendre Jsus et Franois d'Assise. Il tait  craindre que cela ne
ft de moi un dmocrate  la faon de Lamennais. Mais Lamennais changea
une foi pour une autre; il n'arriva que dans sa vieillesse  la critique
et  la froideur d'esprit, tandis que le travail qui me dtacha du
christianisme me rendit du mme coup impropre  tout enthousiasme
pratique. Ce fut la philosophie mme de la connaissance qui, dans ma
rvolte contre la scolastique, fut profondment modifie en moi.

Un inconvnient plus grave, c'est que, ne m'tant pas amus quand
j'tais jeune, et ayant pourtant dans le caractre beaucoup d'ironie et
de gaiet, j'ai d,  l'ge o on voit la vanit de toute chose, devenir
d'une extrme indulgence pour des faiblesses que je n'avais point eu 
me reprocher; si bien que des personnes qui n'ont peut-tre pas t
aussi sages que moi ont pu quelquefois se montrer scandalises de ma
mollesse. En politique surtout, les puritains n'y comprennent rien;
c'est l'ordre de choses o je suis le plus content de moi, et cependant
une foule de gens m'y tiennent pour trs relch. Je ne peux m'ter de
l'ide que c'est peut-tre aprs tout le libertin qui a raison et qui
pratique la vraie philosophie de la vie. De l quelques surprises,
quelques admirations exagres. Sainte-Beuve, Thophile Gautier, me
plurent un peu trop. Leur affectation d'immoralit m'empcha de voir le
dcousu de leur philosophie. La peur de sembler un pharisien, l'ide,
tout vanglique du reste, que l'immacul a le droit d'tre indulgent,
la crainte de tromper si, par hasard, tout ce que disent les professeurs
de philosophie n'tait pas vrai, ont donn  ma morale un air
chancelant. En ralit, c'est qu'elle est  toute preuve. Ces petites
liberts sont la revanche que je prends de ma fidlit  observer la
rgle commune. De mme, en politique, je tiens des propos ractionnaires
pour n'avoir pas l'air d'un sectaire libral. Je ne veux pas qu'on me
croie plus dupe que je ne le suis en ralit; j'aurais horreur de
bnficier de mes opinions; je redoute surtout de me faire  moi-mme
l'effet d'un placeur de faux billets de banque. Jsus, sur ce point, a
t mon matre plus qu'on ne pense, Jsus, qui aime  provoquer, 
narguer l'hypocrisie, et qui, par la parabole de l'Enfant prodigue, a
pos la morale sur sa vraie base, la bont du coeur, en ayant l'air d'en
renverser les fondements.

 la mme cause se rattache un autre de mes dfauts, une sorte de
mollesse dans la communication verbale de ma pense qui m'a presque
annul en certains ordres. Le prtre porte en tout sa politique sacre;
ce qu'il dit implique beaucoup de convenu. Sous ce rapport, je suis
rest prtre, et cela est d'autant plus absurde que je n'en retire aucun
bnfice ni pour moi, ni pour mes opinions. Dans mes crits, j'ai t
d'une sincrit absolue. Non seulement je n'ai rien dit que ce que je
pense; chose bien plus rare et plus difficile, j'ai dit tout ce que je
pense. Mais, dans ma conversation et ma correspondance, j'ai parfois
d'tranges dfaillances. Je n'y tiens presque pas, et, sauf le petit
nombre de personnes avec lesquelles je me reconnais une fraternit
intellectuelle, je dis  chacun ce que je suppose devoir lui faire
plaisir. Ma nullit avec les gens du monde dpasse toute imagination. Je
m'embarque, je m'embrouille, je patauge, je m'gare en un tissu
d'inepties. Vou par une sorte de parti pris  une politesse exagre,
une politesse de prtre, je cherche trop  savoir ce que mon
interlocuteur a envie qu'on lui dise. Mon attention, quand je suis avec
quelqu'un, est de deviner ses ides et, par excs de dfrence, de les
lui servir anticipes. Cela se rattache  la supposition que trs peu
d'hommes sont assez dtachs de leurs propres ides pour qu'on ne les
blesse pas en leur disant autre chose que ce qu'ils pensent. Je ne
m'exprime librement qu'avec les gens que je sais dgags de toute
opinion et placs au point de vue d'une bienveillante ironie
universelle. Quant  ma correspondance, ce sera ma honte aprs ma mort,
si on la publie. crire une lettre est pour moi une torture. Je
comprends qu'on fasse le virtuose devant dix comme devant dix mille
personnes; mais devant une personne!... Avant d'crire, j'hsite, je
rflchis, je fais un plan pour un chiffon de quatre pages; souvent je
m'endors. Il n'y a qu' regarder ces lettres lourdement contournes,
ingalement tordues par l'ennui, pour voir que tout cela a t compos
dans la torpeur d'une demi-somnolence. Quand je relis ce que j'ai crit,
je m'aperois que le morceau est trs faible, que j'y ai mis une foule
de choses dont je ne suis pas sr. Par dsespoir, je ferme la lettre,
avec le sentiment de mettre  la poste quelque chose de pitoyable.

En somme, dans tous mes dfauts actuels, je retrouve les dfauts du
petit sminariste de Trguier. J'tais n prtre _a priori_, comme tant
d'autres naissent militaires, magistrats. Le seul fait que je
russissais dans mes classes tait un indice.  quoi bon apprendre le
latin, sinon pour l'glise? Un paysan, voyant un jour mes dictionnaires:
Ce sont l, sans doute, me dit-il, les livres qu'on tudie quand on
doit tre prtre. Effectivement, au collge, tous ceux qui apprenaient
quelque chose se destinaient  l'tat ecclsiastique. La prtrise
galait celui qui en tait revtu  un noble. Quand vous rencontrez un
noble, entendais-je dire, vous le saluez, car il reprsente le roi;
quand vous rencontre un prtre, vous le saluez, car il reprsente Dieu.
Faire un prtre tait l'oeuvre par excellence; les vieilles filles qui
avaient quelque bien n'imaginaient pas de meilleur emploi de leur petite
fortune que d'entretenir au collge un jeune paysan pauvre et laborieux.
Ce prtre tait ensuite leur gloire, leur enfant, leur honneur. Elles le
suivaient dans sa carrire, et veillaient sur ses moeurs avec une sorte
de soin jaloux.

La prtrise tait donc la consquence de mon assiduit  l'tude. Avec
cela, j'tais sdentaire, impropre par ma faiblesse musculaire  tous
les exercices du corps. J'avais un oncle voltairien, le meilleur des
hommes, qui voyait cela de mauvais oeil. Il tait horloger, et
m'envisageait comme devant tre le continuateur de son tat. Mes succs
le dsolaient; car il sentait bien que tout ce latin contreminait
sourdement ses projets et allait faire de moi une colonne de l'glise,
qu'il n'aimait pas. Il ne manquait jamais l'occasion de placer devant
moi son mot favori: Un ne charg de latin! Plus tard, lors de la
publication de mes premiers crits, il triompha. Je me reproche
quelquefois d'avoir contribu au triomphe de M. Homais sur son cur. Que
voulez-vous? c'est M. Homais qui a raison. Sans M. Homais, nous serions
tous brls vifs. Mais, je le rpte, quand on s'est donn bien du mal
pour trouver la vrit, il en cote d'avouer que ce sont les frivoles,
ceux qui sont bien rsolus  ne lire jamais saint Augustin ou saint
Thomas d'Aquin, qui sont les vrais sages. Gavroche et M. Homais arrivant
d'emble et avec si peu de peine au dernier mot de la philosophie! c'est
bien dur  penser.

Mon jeune compatriote et ami, M. Quellien, pote breton d'une verve si
originale, le seul homme de notre temps chez lequel j'aie trouv la
facult de crer les mythes, a rendu ce tour de ma destine par une
fiction trs ingnieuse. Il prtend que mon me habitera, aprs ma mort,
sous la forme d'une mouette blanche, autour de l'glise ruine de
Saint-Michel, vieille masure frappe par la foudre, qui domine Trguier.
L'oiseau volera toutes les nuits avec des cris plaintifs autour de la
porte et des fentres barricades, cherchant  pntrer dans le
sanctuaire, mais ignorant l'entre secrte; et ainsi, durant toute
l'ternit, sur cette colline, ma pauvre me gmira d'un gmissement
sans fin.--C'est l'me d'un prtre qui veut dire sa messe, murmurera
le paysan qui passe.--Il ne trouvera jamais d'enfant pour la lui
servir, rpliquera un autre. Effectivement, voil ce que je suis: un
prtre manqu. Quellien a trs bien compris ce qui fera toujours dfaut
 mon glise, c'est l'enfant de choeur. Ma vie est comme une messe sur
laquelle pse un sort, un ternel _Introbo ad altare Dei_, et personne
pour rpondre: _Ad Deum qui ltificat juventutem meam_. Ma messe n'aura
pas de servant. Faute de mieux, je me la rponds  moi-mme; mais ce
n'est pas la mme chose.

Ainsi tout me prdestinait  une modeste carrire ecclsiastique en
Bretagne. J'eusse t un trs bon prtre, indulgent, paternel,
charitable, sans reproche en mes moeurs. J'aurais t en prtre ce que
j'ai t en pre de famille, trs aim de mes ouailles, aussi peu gnant
que possible dans l'exercice de mon autorit. Certains dfauts que j'ai
fussent devenus des qualits. Certaines erreurs que je professe eussent
t le fait d'un homme qui a l'esprit de son tat. J'aurais supprim
quelques verrues, que je n'ai pas pris la peine, n'tant que laque,
d'extirper srieusement, mais qu'il n'et dpendu que de moi d'arracher.

Ma carrire et t celle-ci:  vingt-deux ans, professeur au collge de
Trguier; vers cinquante ans, chanoine, peut-tre grand vicaire 
Saint-Brieuc, homme trs consciencieux, trs estim, bon et sr
directeur. Mdiocrement partisan des dogmes nouveaux, j'aurais pouss la
hardiesse jusqu' dire, comme beaucoup de bons ecclsiastiques, aprs le
concile du Vatican: _Posui custodiam ori meo_. Mon antipathie pour les
jsuites se ft exprime en ne parlant jamais d'eux; un fond de
gallicanisme mitig se ft dissimul sous le couvert d'une profonde
connaissance du droit canonique.

Un incident extrieur vint changer tout cela. De la petite ville la plus
obscure de la province la plus perdue, je fus jet, sans prparation,
dans le milieu parisien le plus vivant. Le monde me fut rvl; mon tre
se ddoubla; le Gascon prit le dessus sur le Breton; plus de _custodia
oris mei_; adieu le cadenas que j'aurais sans cela mis  ma bouche! Pour
le fond, je restai le mme. Mais,  ciel! combien les applications
furent changes! J'avais vcu jusque-l dans un hypoge, clair de
lampes fumeuses; maintenant le soleil et la lumire allaient m'tre
montrs.


II

Vers le mois d'avril 1838, M. de Talleyrand, en son htel de la rue
Saint-Florentin, sentant sa fin approcher, crut devoir aux conventions
humaines un dernier mensonge et rsolut de se rconcilier, pour les
apparences, avec une glise dont la vrit, une fois reconnue par lui,
le convainquait de sacrilge et d'opprobre. Il fallait, pour cette
dlicate opration, non un prtre srieux de vieille cole gallicane,
qui aurait pu avoir l'ide de rtractations motives, de rparations, de
pnitence, non un jeune ultramontain de la nouvelle cole, qui et tout
d'abord inspir au vieillard une complte antipathie; il fallait un
prtre mondain, lettr, aussi peu philosophe que possible, nullement
thologien, ayant avec les anciennes classes ces relations d'origine et
de socit sans lesquelles l'vangile a peu d'accs en des cercles pour
lesquels il n'a pas t fait. M. l'abb Dupanloup, dj connu par ses
succs au catchisme de l'Assomption, auprs d'un public plus exigeant
en fait de jolies phrases qu'en fait de doctrine, tait juste l'homme
qu'il fallait pour participer innocemment  une collusion que les mes
faciles  se laisser toucher devaient pouvoir envisager comme un
difiant coup de la grce. Ses relations avec madame la duchesse de
Dino, et surtout avec sa fille, dont il avait fait l'ducation
religieuse, sa parfaite entente avec M. de Qulen, les protections
aristocratiques qui, ds le dbut de sa carrire, l'avaient entour et
l'avaient fait accepter dans le faubourg Saint-Germain comme quelqu'un
qui en est, le dsignaient pour une oeuvre de tact mondain plutt que de
thologie, o il fallait savoir duper  la fois le monde et le ciel.

On prtend qu'au premier moment, surpris de quelques hsitations de la
part de celui qui allait le convertir, M. de Talleyrand aurait dit:
Voil un jeune prtre qui ne sait pas son tat. S'il dit cela, il se
trompa tout  fait. Ce jeune prtre savait son art comme personne ne le
sut jamais. Le vieillard, dcid  ne biffer sa vie que quand il
n'aurait plus une heure  vivre, opposait  toutes les supplications un
obstin Pas encore! Le _Sto ad ostium et pulso_ dut tre pratiqu avec
une rare habilit. Un vanouissement, une brusque acclration dans la
marche de l'agonie, pouvait tout perdre. Une importunit dplace
pouvait amener un _non_ qui et renvers l'oeuvre si savamment concerte.
Le 17 mai, jour de la mort du vieux pcheur, au matin, rien n'tait
sign encore. L'angoisse tait extrme. On sait l'importance que les
catholiques attachent au moment de la mort. Si les rmunrations et les
chtiments futurs ont quelque ralit, il est clair que ces
rmunrations et ces chtiments doivent tre proportionns  une vie
entire de vertu ou de vice. Le catholique ne l'entend pas ainsi. Une
bonne mort couvre tout. Le salut est remis au hasard de la dernire
heure. Le temps pressait; on rsolut de tout oser. M. Dupanloup se
tenait dans une pice  ct du malade. La charmante enfant que le
vieillard admettait toujours avec un sourire fut dpche prs de son
lit.  miracle de la grce! la rponse fut _oui_; le prtre entra; cela
dura quelques minutes, et Dieu dut se montrer content: on lui avait fait
sa part. Le jeune catchiste de l'Assomption sortit, tenant un papier
que le mourant avait sign de sa grande signature complte:
_Charles-Maurice de Talleyrand-Prigord, prince de Bnvent_.

Ce fut une grande joie, sinon dans le ciel, au moins dans le monde
catholique du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint-Honor. On sut
gr de cette victoire, sans doute, avant tout  la grce fminine qui
avait russi, en entourant de caresses le vieillard,  lui faire
rtracter tout son pass rvolutionnaire, mais aussi au jeune
ecclsiastique qui avait su, quoi qu'on en dise, avec une habilet
suprieure, amener  bonne fin une ngociation o il tait si facile
d'chouer. M. Dupanloup fut de ce jour un des premiers prtres de
France. Le monde le plus riche et le plus influent de Paris lui offrit
ce qu'il voulut, places, honneurs, importance, argent. Il accepta
l'argent. Gardez-vous de croire que ce ft l un calcul personnel;
jamais homme ne porta plus loin le dsintressement que M. Dupanloup; le
mot de la Bible qu'il citait le plus souvent, et qu'il aimait doublement
parce qu'il tait biblique et qu'il finissait par hasard comme un vers
latin, tait: _Da mihi animas, cetera tolle tibi_. Un plan gnral de
grande propagande par l'ducation classique et religieuse s'tait ds
lors empar de son esprit, et il allait s'y vouer avec l'ardeur
passionne qu'il portait dans toutes les oeuvres dont il s'occupait.

Le sminaire Saint-Nicolas du Chardonnet, situ  ct de l'glise de ce
nom, entre la rue Saint-Victor et la rue de Pontoise, tait devenu,
depuis la Rvolution, le petit sminaire du diocse de Paris. Telle
n'avait pas t sa destination primitive. Dans le grand mouvement de
rforme ecclsiastique qui marqua en France la premire moiti du XVIIe
sicle et auquel se rattachent les noms de Vincent de Paul, d'Olier, de
Brulle, du Pre Eudes, l'glise Saint-Nicolas du Chardonnet joua un
rle analogue  celui de Saint-Sulpice, quoique moins considrable.
Cette paroisse, qui tirait son nom du champ de chardons bien connu des
tudiants de l'Universit de Paris au moyen ge, tait alors le centre
d'un quartier riche, habit surtout par la magistrature. Comme Olier
fonda le sminaire Saint-Sulpice, Adrien de Bourdoise fonda la compagnie
des prtres Saint-Nicolas du Chardonnet, et fit de la maison ainsi
constitue une ppinire de jeunes ecclsiastiques qui a exist jusqu'
la Rvolution. Mais la compagnie de Saint-Nicolas du Chardonnet ne fut
pas, comme la socit de Saint-Sulpice, mre d'tablissements du mme
genre dans le reste de la France. En outre, la socit des nicolates ne
ressuscita pas aprs la Rvolution comme celle des sulpiciens; le
btiment de la rue Saint-Victor demeura sans objet; lors du Concordat,
on le donna au diocse de Paris pour servir de petit sminaire. Jusqu'en
1837 cet tablissement n'eut aucun clat. La renaissance brillante du
clricalisme lettr et mondain se fait entre 1830 et 1840. Saint-Nicolas
fut, durant le premier tiers du sicle, un obscur tablissement
religieux; les tudes y taient faibles; le nombre des lves restait
fort au-dessous des besoins du diocse. Un prtre assez remarquable le
dirigea pourtant, ce fut M. l'abb Frre, thologien profond, trs vers
dans la mystique chrtienne. Mais c'tait l'homme le moins fait pour
veiller et stimuler des enfants faisant leurs tudes littraires.
Saint-Nicolas fut sous sa direction une maison tout ecclsiastique, peu
nombreuse, n'ayant en vue que la clricature, un sminaire par
anticipation, ouvert aux seuls sujets qui se destinaient  l'tat
ecclsiastique, et o le ct profane des tudes tait tout  fait
nglig.

M. de Qulen eut une vise de gnie en confiant la direction de cette
maison  M. Dupanloup. L'aristocratique prlat n'apprciait pas beaucoup
la direction toute clricale de l'abb Frre; il aimait la pit, mais
la pit mondaine, de bon ton, sans barbarie scolastique ni jargon
mystique, la pit comme complment d'un idal de bonne socit, qui
tait,  vrai dire, sa principale religion. Si Hugues ou Richard de
Saint-Victor se fussent prsents  lui comme des pdants ou des
rustres, il les et pris en maigre estime. Il avait pour M. Dupanloup la
plus vive affection. Celui-ci tait alors lgitimiste et ultramontain.
Il a fallu les exagrations des temps qui ont suivi pour intervertir les
rles et pour qu'on ait pu le considrer comme un gallican et un
orlaniste. M. de Qulen trouvait en lui un fils spirituel, partageant
ses ddains, ses prjugs. Il savait sans doute le secret de sa
naissance. Les familles qui avaient veill paternellement sur le jeune
ecclsiastique, qui en avaient fait un homme bien lev et qui l'avaient
introduit dans leur monde ferm, taient celles que connaissait le noble
archevque et qui formaient pour lui les confins de l'univers. J'ai vu
M. de Qulen; il m'a laiss l'ide du parfait vque de l'ancien rgime.
Je me rappelle sa beaut (une beaut de femme), sa taille lgante, la
ravissante grce de ses mouvements. Son esprit n'avait d'autre culture
que celle de l'homme du monde d'une excellente ducation. La religion
tait pour lui insparable des bonnes manires et de la dose de bon sens
relatif que donnent les tudes classiques. Telle tait aussi la mesure
intellectuelle de M. Dupanloup. Ce n'tait ni la belle imagination qui
assure une valeur durable  certaines oeuvres de Lacordaire et de
Montalembert, ni la profonde passion de Lamennais; l'humanisme, la bonne
ducation, taient ici le but, la fin, le terme de toute chose; la
faveur des gens du monde bien levs devenait le suprme criterium du
bien. De part et d'autre, absence complte de thologie. On se
contentait de la rvrer de loin. Les tudes thologiques de ces hommes
distingus avaient t trs faibles. Leur foi tait vive et sincre;
mais c'tait une foi implicite, ne s'occupant gure des dogmes qu'il
faut croire. Ils sentaient le peu de succs qu'aurait la scolastique
auprs du seul public dont ils se proccupaient, le public mondain et
assez frivole qu'a devant lui un prdicateur de Saint-Roch ou de
Saint-Thomas d'Aquin.

C'est dans ces dispositions d'esprit que M. de Qulen remit entre les
mains de M. Dupanloup l'austre et obscure maison de l'abb Frre et
d'Adrien de Bourdoise. Le petit sminaire de Paris n'avait t
jusque-l, aux termes du Concordat, que la ppinire des prtres de
Paris, ppinire bien insuffisante, strictement limite  l'objet que la
loi lui prescrivait. C'tait bien autre chose que rvait le nouveau
suprieur port par le choix de l'archevque  la fonction, peu
recherche, de diriger les tudes des jeunes clercs. Tout lui parut 
reconstruire, depuis les btiments, o le marteau ne laissa d'entier que
les murs, jusqu'au plan des tudes, que M. Dupanloup rforma de fond en
comble. Deux points essentiels rsumrent sa pense. D'abord, il vit
qu'un petit sminaire tout ecclsiastique n'avait  Paris aucune chance
de succs, et ne suffirait jamais au recrutement du diocse. Il conut
l'ide, par des informations s'tendant surtout  l'ouest de la France
et  la Savoie, son pays natal, d'amener  Paris les sujets d'esprance
qui lui taient signals. Puis il voulut que sa maison ft une maison
d'ducation modle telle qu'il la concevait, et non plus un sminaire au
type asctique et clrical. Il prtendit, chose dlicate peut-tre, que
la mme ducation servt aux jeunes clercs et aux fils des premires
familles de France. La russite de la difficile affaire de la rue
Saint-Florentin l'avait mis  la mode dans le monde lgitimiste;
quelques relations avec le monde orlaniste lui assuraient une autre
clientle dont il n'tait pas bon de se priver.  l'afft de tous les
vents de la mode et de la publicit, il ne ngligeait rien de ce qui
avait la faveur du moment. Sa conception du monde tait trs
aristocratique; mais il admettait trois aristocraties, la noblesse, le
clerg et la littrature. Ce qu'il voulait, c'tait une ducation
librale, pouvant convenir galement au clerg et  la jeunesse du
faubourg Saint-Germain, sur la base de la pit chrtienne et des
lettres classiques. L'tude des sciences tait  peu prs exclue; il
n'en avait pas la moindre ide.

La vieille maison de la rue Saint-Victor fut ainsi, pendant quelques
annes, la maison de France o il y eut le plus de noms historiques ou
connus; y obtenir une place pour un jeune homme tait une grce
chrement marchande. Les sommes trs considrables dont les familles
riches achetaient cette faveur servaient  l'ducation gratuite des
jeunes gens sans fortune qui taient signals par des succs constants.
La foi absolue de M. Dupanloup dans les tudes classiques se montrait en
ceci. Ces tudes, pour lui, faisaient partie de la religion. La jeunesse
destine  l'tat ecclsiastique et la jeunesse destine au premier rang
social lui paraissaient devoir tre leves de la mme manire. Virgile
lui semblait faire partie de la culture intellectuelle d'un prtre au
moins autant que la Bible. Pour une lite de la jeunesse clricale, il
esprait qu'il sortirait de ce mlange avec des jeunes gens du monde,
soumis aux mmes disciplines, une teinture et des habitudes plus
distingues que celles qui rsultent de sminaires peupls uniquement
d'enfants pauvres et de fils de paysans. Le fait est qu'il ralisa sous
ce rapport des prodiges. Compose de deux lments en apparence
inconciliables, la maison avait une parfaite unit. L'ide que le talent
primait tout le reste touffait les divisions, et, au bout de huit
jours, le plus pauvre garon dbarqu de province, gauche, embarrass,
s'il faisait un bon thme ou quelques vers latins bien tourns, tait
l'objet de l'envie du petit millionnaire qui payait sa pension sans s'en
douter.

En cette anne 1838, j'obtins justement, au collge de Trguier, tous
les prix de ma classe. Le _palmares_ tomba sous les yeux d'un des hommes
clairs que l'ardent capitaine employait  recruter sa jeune arme. En
une minute, mon sort fut dcid. Faites-le venir, dit l'imptueux
suprieur. J'avais quinze ans et demi; nous n'emes pas le temps de la
rflexion. J'tais en vacances chez un ami, dans un village prs de
Trguier; le 4 septembre, dans l'aprs-midi, un exprs vint me chercher.
Je me rappelle ce retour comme si c'tait d'hier. Il y avait une lieue 
faire  pied  travers la campagne. Les sonneries pieuses de l'_Angelus_
du soir, se rpondant de paroisse en paroisse, versaient dans l'air
quelque chose de calme, de doux et de mlancolique, image de la vie que
j'allais quitter pour toujours. Le lendemain, je partais pour Paris; le
7, je vis des choses aussi nouvelles pour moi que si j'avais t jet
brusquement en France de Tahiti ou de Tombouctou.


III

Oui, un lama bouddhiste ou un faquir musulman, transport en un clin
d'oeil d'Asie en plein boulevard, serait moins surpris que je ne le fus
en tombant subitement dans un milieu aussi diffrent de celui de mes
vieux prtres de Bretagne, ttes vnrables, totalement devenues de bois
ou de granit, sortes de colosses osiriens semblables  ceux que je
devais admirer plus tard en gypte, se dveloppant en longues alles,
grandioses en leur batitude. Ma venue  Paris fut le passage d'une
religion  une autre. Mon christianisme de Bretagne ne ressemblait pas
plus  celui que je trouvais ici qu'une vieille toile, dure comme une
planche, ne ressemble  de la percale. Ce n'tait pas la mme religion.
Mes vieux prtres, dans leur lourde chape romane, m'apparaissaient comme
des mages, ayant les paroles de l'ternit; maintenant, ce qu'on me
prsentait, c'tait une religion d'indienne et de calicot, une pit
musque, enrubanne, une dvotion de petites bougies et de petits pots
de fleurs, une thologie de demoiselles, sans solidit, d'un style
indfinissable, composite comme le frontispice polychrome d'un livre
d'Heures de chez Lebel.

Ce fut la crise la plus grave de ma vie. Le Breton jeune est
difficilement transplantable. La vive rpulsion morale que j'prouvais,
complique d'un changement total dans le rgime et les habitudes, me
donna le plus terrible accs de nostalgie. L'internat me tuait. Les
souvenirs de la vie libre et heureuse que j'avais jusque-l mene avec
ma mre me peraient le coeur. Je n'tais pas le seul  souffrir. M.
Dupanloup n'avait pas calcul toutes les consquences de ce qu'il
faisait. Sa manire d'agir, imprieuse  la faon d'un gnral d'arme,
ne tenait pas compte des morts et des malades parmi ses jeunes recrues.
Nous nous communiquions nos tristesses. Mon meilleur ami, un jeune homme
de Coutances, je crois, transport comme moi, excellent coeur, s'isola,
ne voulut rien voir, mourut. Les Savoisiens se montraient bien moins
acclimatables encore. Un d'eux, plus g que moi, m'avouait que, chaque
soir, il mesurait la hauteur du dortoir du troisime tage au-dessus du
pav de la rue Saint-Victor. Je tombai malade; selon toutes les
apparences, j'tais perdu. Le Breton qui est au fond de moi s'garait en
des mlancolies infinies. Le dernier _Angelus_ du soir que j'avais
entendu rouler sur nos chres collines et le dernier soleil que j'avais
vu se coucher sur ces tranquilles campagnes me revenaient en mmoire
comme des flches aigus.

Selon les rgles ordinaires, j'aurais d mourir; j'aurais peut-tre
mieux fait. Deux amis que j'amenai avec moi de Bretagne, l'anne
suivante, donnrent cette grande marque de fidlit: ils ne purent
s'habituer  ce monde nouveau et repartirent. Je songe quelquefois qu'en
moi le Breton mourut; le Gascon, hlas! eut des raisons suffisantes de
vivre. Ce dernier s'aperut mme que ce monde nouveau tait fort curieux
et valait la peine qu'on s y attacht.

Au fond, celui qui me sauva fut celui qui m'avait mis  cette cruelle
preuve. Je dois deux choses  M. Dupanloup: de m'avoir fait venir 
Paris et de m'avoir empch de mourir en y arrivant. La vie sortait de
lui; il m'entrana. Naturellement, il s'occupa d'abord peu de moi.
L'homme le plus  la mode du clerg parisien, ayant une maison de deux
cents lves  diriger ou plutt  fonder, ne pouvait avoir le souci
personnel de l'enfant le plus obscur. Une circonstance singulire fut un
lien entre nous. Le fond de ma blessure tait le souvenir trop vivant de
ma mre. Ayant toujours vcu seul auprs d'elle, je ne pouvais me
dtacher des images de la vie si douce que j'avais gote pendant des
annes. J'avais t heureux, j'avais t pauvre avec elle. Mille dtails
de cette pauvret mme, rendus plus touchants par l'absence, me
creusaient le coeur. Pendant la nuit, je ne pensais qu' elle; je ne
pouvais prendre aucun sommeil. Ma seule consolation tait de lui crire
des lettres pleines d'un sentiment tendre et tout humides de regrets.
Nos lettres, selon l'usage des maisons religieuses, taient lues par un
des directeurs. Celui qui tait charg de ce soin fut frapp de l'accent
d'amour profond qui tait dans ces pages d'enfant. Il communiqua une de
mes lettres  M. Dupanloup, qui en fut tout  fait tonn.

Le plus beau trait du caractre de M. Dupanloup tait l'amour qu'il
avait pour sa mre. Quoique sa naissance ft, par un ct, la plus
grande difficult de sa vie, il honorait sa mre d'un vrai culte. Cette
vieille dame demeurait  ct de lui; nous ne la voyions jamais; nous
savions cependant que, tous les jours, il passait quelque temps avec
elle. Il disait souvent que la valeur des hommes est en proportion du
respect qu'ils ont eu pour leur mre. Il nous donnait  cet gard des
rgles excellentes, que j'avais du reste toujours pratiques, comme de
ne jamais tutoyer sa mre et de ne jamais finir une lettre  elle
adresse sans y mettre le mot _respect_. Par l, il y eut entre nous une
vraie tincelle de communication. Le jour o ma lettre lui fut remise
tait un vendredi. C'tait le jour solennel. Le soir, on lisait en sa
prsence les places et les notes de la semaine. Je n'avais pas cette
fois-l russi ma composition: j'tais le cinquime ou le sixime. Ah!
dit-il, si le sujet et t celui d'une lettre que j'ai lue ce matin,
Ernest Renan et t le premier. Ds lors, il me remarqua. J'existai
pour lui, il fut pour moi ce qu'il tait pour tous, un principe de vie,
une sorte de dieu. Un culte remplaa un culte, et le sentiment de mes
premiers matres s'en trouva fort affaibli.

Ceux-l seuls, en effet, qui ont connu Saint-Nicolas du Chardonnet dans
ces annes brillantes de 1838  1844, peuvent se faire une ide de la
vie intense qui s'y dveloppait[10]. Et cette vie n'avait qu'une seule
source, un seul principe, M. Dupanloup lui-mme. Il tait sa maison tout
entire. Le rglement, l'usage, l'administration, le gouvernement
spirituel et temporel, c'tait lui. La maison tait pleine de parties
dfectueuses; il supplait  tout. L'crivain, l'orateur, chez lui,
taient de second ordre; l'ducateur tait tout  fait sans gal.
L'ancien rglement de Saint-Nicolas du Chardonnet renfermait, comme tous
les rglements de sminaire, un exercice appel _la lecture
spirituelle_. Tous les soirs, une demi-heure devait tre consacre  la
lecture d'un ouvrage asctique; M. Dupanloup se substitua d'emble 
saint Jean Climaque et aux _Vies des Pres du dsert_. Cette demi-heure,
il la prit pour lui. Tous les jours, il se mit directement en rapport
avec la totalit de ses lves par un entretien intime, souvent
comparable, pour l'abandon et le naturel, aux homlies de Jean
Chrysostome dans la _Pala_ d'Antioche. Toute circonstance de la vie
intrieure de la maison, tout vnement personnel au suprieur ou  l'un
des lves, tait l'occasion d'un entretien rapide, anim. La sance des
notes du vendredi tait quelque chose de plus saisissant et plus
personnel encore. Chacun vivait dans l'attente de ce jour. Les
observations dont le suprieur accompagnait la lecture des notes taient
la vie ou la mort. Il n'y avait aucune punition dans la maison; la
lecture des notes et les rflexions du suprieur taient l'unique
sanction qui tenait tout en haleine et en veil.

Ce rgime avait ses inconvnients, cela est hors de doute. Ador de ses
lves, M. Dupanloup n'tait pas toujours agrable  ses collaborateurs.
On m'a dit que, plus tard, dans son diocse, les choses se passrent de
la mme manire, qu'il fut toujours plus aim de ses laques que de ses
prtres. Il est certain qu'il crasait tout autour de lui. Mais sa
violence mme nous attachait; car nous sentions que nous tions son but
unique. Ce qu'il tait, c'tait un veilleur incomparable; pour tirer de
chacun de ses lves la somme de ce qu'il pouvait donner, personne ne
l'galait. Chacun de ses deux cents lves existait distinct dans sa
pense; il tait pour chacun d'eux l'excitateur toujours prsent, le
motif de vivre et de travailler. Il croyait au talent et en faisait la
base de la foi. Il rptait souvent que l'homme vaut en proportion de sa
facult d'admirer. Son admiration n'tait pas toujours assez claire
par la science; mais elle venait d'une grande chaleur d'me et d'un coeur
vraiment possd de l'amour du beau. Il a t le Villemain de l'cole
catholique. M. Villemain fut, parmi les laques, l'homme qu'il a le plus
aim et le mieux compris. Chaque fois qu'il venait de le voir, il nous
racontait la conversation qu'il avait eue avec lui sur le ton de la plus
chaleureuse sympathie.

Les dfauts de l'ducation qu'il donnait taient les dfauts mmes de
son esprit. Il tait trop peu rationnel, trop peu scientifique. On et
dit que ses deux cents lves taient destins  tre tous potes,
crivains, orateurs. Il estimait peu l'instruction sans le talent. Cela
se voyait surtout  l'entre des nicolates  Saint-Sulpice, o le
talent n'avait aucune valeur, o la scolastique et l'rudition taient
seules prises. Quand il s'agissait de faire de la logique et de la
philosophie en latin barbare, ces esprits, trop nourris de
belles-lettres, taient rfractaires et se refusaient  une aussi rude
nourriture. Aussi les nicolates taient-ils peu estims 
Saint-Sulpice. On n'y nommait jamais M. Dupanloup; on le trouvait trop
peu thologien. Quand un ancien lve de Saint-Nicolas se hasardait 
rappeler cette maison, quelque vieux directeur se trouvait l pour dire:
Oh! oui, du temps de M. Bourdoise..., montrant clairement qu'il
n'admettait pour cette maison d'autre illustration que son pass du
XVIIe sicle.

Faibles  quelques gards, ces tudes de Saint-Nicolas taient trs
distingues, trs littraires. L'ducation clricale a une supriorit
sur l'ducation universitaire, c'est sa libert en tout ce qui ne touche
pas  la religion. La littrature y est livre  toutes les disputes; le
joug du dogme classique y est moins lourd. C'est ainsi que Lamartine,
form tout entier par l'ducation clricale, a bien plus d'intelligence
qu'aucun universitaire; quand l'mancipation philosophique vient
ensuite, cela produit des esprits trs ouverts. Je sortis de mes tudes
classiques sans avoir lu Voltaire; mais je savais par coeur les _Soires
de Saint-Ptersbourg_. Ce style, dont je ne vis que plus tard les
dfauts, m'excitait vivement. Les discussions du romantisme pntraient
dans la maison de toutes parts; on ne parlait que de Lamartine, de
Victor Hugo. Le suprieur s'y mlait, et, pendant prs d'un an, aux
lectures spirituelles, il ne fut pas question d'autre chose. L'autorit
faisait ses rserves; mais les concessions allaient bien au del des
rserves. C'est ainsi que je connus les batailles du sicle. Plus tard,
la libert de penser arriva galement jusqu' moi par les _Solvuntur
objecta_ des Thologies. La grande bonne foi de l'ancien enseignement
ecclsiastique consistait  ne rien dissimuler de la force des
objections; comme les rponses taient trs faibles, un bon esprit
pouvait faire son profit de la vrit o il la trouvait.

Le cours d'histoire fut pour moi une autre cause de vif veil. M. l'abb
Richard[11] faisait ce cours dans l'esprit de l'cole moderne, de la
manire la plus distingue. Je ne sais pourquoi il cessa de professer le
cours de notre anne; il fut remplac par un directeur, trs occup
d'ailleurs, qui se contenta de nous lire d'anciens cahiers, auxquels il
mlait des extraits de livres modernes. Or, parmi ces volumes modernes,
qui dtonnaient souvent avec les vieilles routines des cahiers, j'en
remarquai un qui produisait sur moi un effet singulier. Ds que le
charg de cours le prenait et se mettait  le lire, je n'tais plus
capable de prendre une note; une sorte d'harmonie me saisissait,
m'enivrait. C'tait Michelet, les parties admirables de Michelet, dans
les tomes V et VI de l'_Histoire de France_. Ainsi le sicle pntrait
jusqu' moi par toutes les fissures d'un ciment disjoint. J'tais venu 
Paris form moralement, mais ignorant autant qu'on peut l'tre. J'eus
tout  dcouvrir. J'appris avec tonnement qu'il y avait des laques
srieux et savants; je vis qu'il existait quelque chose en dehors de
l'antiquit et de l'glise, et en particulier qu'il y avait une
littrature contemporaine digne de quelque attention. La mort de Louis
XIV ne fut plus pour moi la fin du monde. Des ides, des sentiments
m'apparurent, qui n'avaient eu d'expression ni dans l'antiquit, ni au
XVIIe sicle.

Ainsi le germe qui tait en moi fut fcond. Quoique antipathique par
bien des cts  ma nature, cette ducation fut comme le ractif qui fit
tout vivre et tout clater. L'essentiel, en effet, dans l'ducation, ce
n'est pas la doctrine enseigne, c'est l'veil. Autant le srieux de ma
foi religieuse avait t atteint en trouvant sous les mmes noms des
choses si diffrentes, autant mon esprit but avidement le breuvage
nouveau qui lui tait offert. Le monde s'ouvrit pour moi. Malgr sa
prtention d'tre un asile ferm aux bruits du dehors, Saint-Nicolas
tait  cette poque la maison la plus brillante et la plus mondaine.
Paris y entrait  pleins bords par les portes et les fentres, Paris
tout entier, moins la corruption, je me hte de le dire, Paris avec ses
petitesses et ses grandeurs, ses hardiesses et ses chiffons, sa force
rvolutionnaire et ses mollesses flasques. Mes vieux prtres de Bretagne
savaient bien mieux les mathmatiques et le latin que mes nouveaux
matres; mais ils vivaient dans des catacombes sans lumire et sans air.
Ici, l'atmosphre du sicle circulait librement. Dans nos promenades 
Gentilly, aux rcrations du soir, nos discussions taient sans fin. Les
nuits, aprs cela, je ne dormais pas: Hugo et Lamartine me remplissaient
la tte. Je compris la gloire, que j'avais cherche si vaguement  la
vote de la chapelle de Trguier. Au bout de quelque temps, une chose
tout  fait inconnue m'tait rvle. Les mots talent, clat, rputation
eurent un sens pour moi. J'tais perdu pour l'idal modeste que mes
anciens matres m'avaient inculqu; j'tais engag sur une mer o toutes
les temptes, tous les courants du sicle avaient leur contre-coup. Il
tait crit que ces courants et ces temptes emporteraient ma barque
vers des rivages o mes anciens amis me verraient aborder avec terreur.

Mes succs dans les classes taient trs ingaux. Je fis un jour un
_Alexandre_, qui doit tre au _Cahier d'honneur_, et que je publierais
si je l'avais. Mais les compositions de pure rhtorique m'inspiraient un
profond ennui; je ne pus jamais faire un discours supportable.  propos
d'une distribution de prix, nous donnmes une reprsentation du concile
de Clermont; les diffrents discours qui purent tre tenus en cette
circonstance furent mis au concours. J'chouai totalement dans Pierre
l'Ermite et Urbain II; mon Godefroy de Bouillon fut jug aussi dnu que
possible d'esprit militaire. Un hymne guerrier en strophes saphiques et
adoniques fut trouv moins mauvais. Mon refrain, _Sternite Turcas_,
solution brve et tranchante de la question d'Orient, fut adopt dans la
rcitation publique. J'tais trop srieux pour ces enfantillages. On
nous donnait  faire des rcits du moyen ge, qui se terminaient
toujours par quelque beau miracle; j'abusais dplorablement des
gurisons de lpreux. Le souvenir de mes premires tudes de
mathmatiques, qui avaient t assez fortes, me revenait quelquefois.
J'en parlais  mes condisciples, que cela faisait beaucoup rire. Ces
tudes leur paraissaient quelque chose de tout  fait bas, compares aux
exercices littraires qu'on leur prsentait comme le but suprme de
l'esprit humain. Ma force de raisonnement ne se rvla que plus tard, en
philosophie,  Issy. La premire fois que mes condisciples m'entendirent
argumenter en latin, ils furent surpris. Ils virent bien alors que
j'tais d'une autre race qu'eux et que je continuerais  marcher quand
ils auraient trouv leur point d'arrt. Mais, en rhtorique, je laissai
un renom douteux. crire sans avoir  dire quelque chose de pens
personnellement me paraissait ds lors le jeu d'esprit le plus
fastidieux.

Le fond des ides qui formait la base de cette ducation tait faible;
mais la forme tait brillante, et un sentiment noble dominait et
entranait tout. J'ai dit qu'il n'y avait dans la maison aucune
punition; il serait plus exact de dire qu'il n'y en avait qu'une,
l'expulsion.  moins de faute trs grave, cette expulsion n'avait rien
de blessant; on n'en donnait pas les motifs: Vous tes un excellent
jeune homme; mais votre esprit n'est pas ce qu'il nous faut;
sparons-nous amis; quel service puis-je vous rendre? Tel tait le
rsum du discours d'adieu du suprieur  l'lve congdi. On prisait
si haut la faveur de participer  une ducation tenue pour
exceptionnelle, que cette paternelle dclaration tait redoute comme un
arrt de mort.

L est une des supriorits que prsentent les tablissements
ecclsiastiques sur ceux de l'tat; le rgime y est trs libral, car
personne n'a droit d'y tre; la coercition y devient tout de suite la
sparation. L'tablissement de l'tat a quelque chose de militaire, de
froid, de dur, et avec cela une cause de grande faiblesse, puisque
l'lve a un droit obtenu au concours dont on ne peut le priver. Pour ma
part, j'ai peine  comprendre une cole normale, par exemple, o le
directeur ne puisse pas dire, sans s'expliquer davantage, aux sujets
dnus de vocation: Vous n'avez pas l'esprit de notre tat; en dehors
de cela, vous devez avoir tous les mrites; vous russirez mieux
ailleurs. Adieu. La punition mme la plus lgre implique un principe
servile d'obissance par crainte. Pour moi, je ne crois pas qu' aucune
poque de ma vie j'aie obi; oui, j'ai t docile, soumis, mais  un
principe spirituel, jamais  une force matrielle procdant par la
crainte du chtiment. Ma mre ne me commanda jamais rien. Entre moi et
mes matres ecclsiastiques tout fut libre et spontan. Qui a connu ce
_rationabile obsequium_ n'en peut plus souffrir d'autre. Un ordre est
une humiliation; qui a obi est un _capitis minor_, souill dans le
germe mme de la vie noble. L'obissance ecclsiastique n'abaisse pas;
car elle est volontaire, et on peut se sparer. Dans une des utopies de
socit aristocratique que je rve il n'y aurait qu'une seule peine, la
peine de mort, ou plutt l'unique sanction serait un lger blme des
autorits reconnues, auquel aucun homme d'honneur ne survivrait. Je
n'aurais pu tre soldat; j'aurais dsert ou je me serais suicid. Je
crains que les nouvelles institutions militaires, n'admettant ni
exception ni quivalent, n'amnent un affreux abaissement. Forcer tous 
subir l'obissance, c'est tuer le gnie et le talent. Qui a pass des
annes au port d'armes  la faon allemande est mort pour les oeuvres
fines; aussi l'Allemagne, depuis qu'elle s'est donne tout entire  la
vie militaire, n'aurait plus de talent si elle n'avait les juifs, envers
qui elle est si ingrate.

La gnration, qui avait de quinze  vingt ans au moment d'clat que je
raconte et qui fut court, a maintenant de cinquante-cinq  soixante ans.
A-t-elle rempli les esprances illimites qu'avait conues l'me ardente
de notre grand ducateur? Non assurment; si ses esprances avaient t
ralises, c'est le monde entier qui et t chang de fond en comble,
et on ne s'aperoit pas d'un tel changement. M. Dupanloup aimait trop
peu son sicle et lui faisait trop peu de concessions pour qu'il pt lui
tre donn de former des hommes au droit fil du temps. Quand je me
figure une de ces lectures spirituelles o le matre rpandait si
abondamment son esprit, cette salle du rez-de-chausse, avec ses bancs
serrs o se pressaient deux cents figures d'enfants tenus immobiles par
l'attention et le respect, et que je me demande vers quels vents du ciel
se sont envoles ces deux cents mes si fortement unies alors par
l'ascendant du mme homme, je trouve plus d'un dchet, plus d'un cas
singulier. Comme il est naturel, je trouve d'abord des vques, des
archevques, des ecclsiastiques considrables, tous relativement
clairs et modrs. Je trouve des diplomates, des conseillers d'tat,
d'honorables carrires dont quelques-unes eussent t plus brillantes si
la tentative du 16 mai et russi. Mais voici quelque chose d'trange. 
ct de tel pieux condisciple prdestin  l'piscopat, j'en vois un qui
aiguisera si savamment son couteau pour tuer son archevque, qu'il
frappera juste au coeur... Je crois me rappeler Verger; je peux dire de
lui ce que disait Sacchetti de cette petite Florentine qui fut
canonise: _Fu mia vicina, andava come le altre_. Cette ducation avait
des dangers: elle surchauffait, surexcitait, pouvait trs bien rendre
fou (Verger l'tait bel et bien).

Un exemple plus frappant encore du _Spiritus ubi vult spirat_ fut celui
de H. de ***. Quand j'arrivai  Saint-Nicolas, il fut ma plus grande
admiration. Son talent tait hors ligne: il avait sur tous ses
condisciples de rhtorique une immense supriorit. Sa pit, srieuse
et vraiment leve, provenait d'une nature doue des plus hautes
aspirations. H. de *** ralisait, d'aprs nos ides, la perfection mme;
aussi, selon l'usage des maisons ecclsiastiques, o les lves avancs
partagent les fonctions des matres, tait-il charg des rles les plus
importants. Sa pit se maintint plusieurs annes au sminaire
Saint-Sulpice. Durant des heures, aux ftes surtout, on le voyait  la
chapelle, baign de larmes. Je me souviens d'un soir d't, sous les
ombrages de Gentilly (Gentilly tait la maison de campagne du petit
sminaire Saint-Nicolas); serrs autour de quelques anciens et de celui
des directeurs qui avait le mieux l'accent de la pit chrtienne, nous
coutions. Il y avait dans l'entretien quelque chose de grave et de
profond. Il s'agissait du problme ternel qui fait le fond du
christianisme, l'lection divine, le tremblement o toute me doit
rester jusqu' la dernire heure en ce qui regarde le salut. Le saint
prtre insistait sur ce doute terrible: non, personne, absolument
personne, n'est sr qu'aprs les plus grandes faveurs du ciel il ne sera
pas abandonn de la grce. Je crois, dit-il, avoir connu un
prdestin!... Un silence se fit; il hsita: C'est H. de ***,
ajouta-t-il; si quelqu'un peut tre sr de son salut, c'est bien lui. Eh
bien, non, il n'est pas sr que H. de *** ne soit pas un rprouv.

Je revis H. de *** quelques annes plus tard. Il avait fait dans
l'intervalle de fortes tudes bibliques; je ne pus savoir s'il tait
tout  fait dtach du christianisme; mais il ne portait plus l'habit
ecclsiastique et il tait dans une vive raction contre l'esprit
clrical. Plus tard, je le trouvai pass  des ides politiques trs
exaltes; la passion vive, qui faisait le fond de son caractre, s'tait
tourne vers la dmocratie; il rvait la justice, il en parlait d'une
manire sombre et irrite; il pensait  l'Amrique, et je crois qu'il
doit y tre. Il y a quelques annes, un de nos anciens condisciples me
dit qu'il avait cru reconnatre parmi les noms des fusills de la
Commune un nom qui ressemblait au sien. Je pense qu'il se trompait. Mais
srement la vie de ce pauvre H. de *** a t traverse par quelque grand
naufrage. Il gta par la passion des qualits suprieures. C'est de
beaucoup le sujet le plus minent que j'aie eu pour condisciple dans mon
ducation ecclsiastique. Mais il n'eut pas la sagesse de rester sobre
en politique.  la faon dont il prenait les choses, il n'y aurait
personne qui n'et, dans sa vie, vingt occasions de se faire fusiller.
Les idalistes comme nous doivent n'approcher de ce feu-l qu'avec
beaucoup de prcautions. Nous y laisserions presque toujours notre tte
ou nos ailes. Certes la tentation est grande pour le prtre qui
abandonne l'glise de se faire dmocrate; il retrouve ainsi l'absolu
qu'il a quitt, des confrres, des amis; il ne fait en ralit que
changer de secte. Telle fut la destine de Lamennais. Une des grandes
sagesses de M. l'abb Loyson a t de rsister sur ce point  toutes les
sductions et de se refuser aux caresses que le parti avanc ne manque
jamais de faire  ceux qui rompent les liens officiels.

Durant trois ans, je subis cette influence profonde, qui amena dans mon
tre une complte transformation. M. Dupanloup m'avait  la lettre
transfigur. Du pauvre petit provincial le plus lourdement engag dans
sa gaine, il avait tir un esprit ouvert et actif. Certes quelque chose
manquait  cette ducation, et, tant qu'elle dut me suffire, j'eus
toujours un vide dans l'esprit. Il y manquait la science positive,
l'ide d'une recherche critique de la vrit. Cet humanisme superficiel
fit chmer en moi trois ans le raisonnement, en mme temps qu'il
dtruisait la navet premire de ma foi. Mon christianisme subit de
grandes diminutions; il n'y avait cependant rien dans mon esprit qui pt
encore s'appeler doute. Chaque anne,  l'poque des vacances, j'allais
en Bretagne. Malgr plus d'un trouble, je m'y retrouvais tout entier,
tel que mes premiers matres m'avaient fait.

Selon la rgle, aprs avoir termin ma rhtorique  Saint-Nicolas du
Chardonnet, j'allai  Issy, maison de campagne du sminaire
Saint-Sulpice. Je sortais ainsi de la direction de M. Dupanloup pour
entrer sous une discipline absolument oppose  celle de Saint-Nicolas
du Chardonnet. Saint-Sulpice m'apprit d'abord  considrer comme
enfantillage tout ce que M. Dupanloup m'avait appris  estimer le plus.
Quoi de plus simple? Si le christianisme est chose rvle, l'occupation
capitale du chrtien n'est-elle pas l'tude de cette rvlation mme,
c'est--dire la thologie? La thologie et l'tude de la Bible allaient
bientt m'absorber, me donner les vraies raisons de croire au
christianisme et aussi les vraies raisons de ne pas y adhrer. Durant
quatre ans, une terrible lutte m'occupa tout entier, jusqu' ce que ce
mot, que je repoussai longtemps comme une obsession diabolique: Cela
n'est pas vrai! retentt  mon oreille intrieure avec une persistance
invincible. Je raconterai cela dans les chapitres suivants. Je peindrai
aussi exactement que je pourrai cette maison extraordinaire de
Saint-Sulpice, qui est plus spare du temps prsent que si trois mille
lieues de silence l'entouraient. J'essayerai enfin de montrer comment
l'tude directe du christianisme, entreprise dans l'esprit le plus
srieux, ne me laissa plus assez de foi pour tre un prtre sincre, et
m'inspira, d'un autre ct, trop de respect pour que je pusse me
rsigner  jouer avec les croyances les plus respectables une odieuse
comdie.




IV

LE SMINAIRE D'ISSY


I

Le petit sminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet n'avait point d'anne
de philosophie, la philosophie tant, d'aprs la division des tudes
ecclsiastiques, rserve pour le grand sminaire. Aprs avoir termin
mes tudes classiques dans la maison dirige si brillamment par M.
Dupanloup, je passai donc, avec les lves de ma classe, au grand
sminaire, destin  l'enseignement plus spcialement ecclsiastique. Le
grand sminaire du diocse de Paris, c'est le sminaire Saint-Sulpice,
compos lui-mme en quelque sorte de deux maisons, celle de Paris et la
succursale d'Issy, o l'on fait les deux annes de philosophie. Ces deux
sminaires n'en font,  proprement parler, qu'un seul. L'un est la suite
de l'autre; tous deux se runissent en certaines circonstances; la
congrgation qui fournit les matres est la mme. L'institut de
Saint-Sulpice a exerc sur moi une telle influence et a si compltement
dcid de la direction de ma vie, que je suis oblig d'en esquisser
rapidement l'histoire, d'en exposer les principes et l'esprit, pour
montrer en quoi cet esprit est rest la loi la plus profonde de tout mon
dveloppement intellectuel et moral.

Saint-Sulpice doit son origine  un homme dont le nom n'est point arriv
 la grande clbrit; car la clbrit va rarement chercher ceux qui
ont fait profession de fuir la gloire et dont la qualit dominante a t
la modestie. Jean-Jacques Olier, issu d'une famille qui a donn  l'tat
un grand nombre de serviteurs capables, fut le contemporain et le
cooprateur de Vincent de Paul, de Brulle, d'Adrien de Bourdoise, du
Pre Eudes, de Charles de Gondren, de ces fondateurs de congrgations
ayant pour objet la rforme de l'ducation ecclsiastique, qui ont eu un
rle si considrable dans la prparation du XVIIe sicle. Rien n'gale
l'abaissement des moeurs clricales sous Henri IV et dans les
commencements de Louis XIII. Le fanatisme de la Ligue, loin de servir 
la rgle des moeurs, avait beaucoup contribu au relchement. On s'tait
tout permis, parce qu'on avait mani l'escopette et port le mousquet
pour la bonne cause. La verve gauloise du temps de Henri IV tait peu
favorable  la mysticit. Tout n'tait pas mauvais dans la franche
gaiet rabelaisienne qui,  cette poque, n'tait pas tenue pour
incompatible avec l'tat ecclsiastique.  beaucoup d'gards, nous
prfrons la pit amusante et spirituelle de Pierre Camus, l'ami de
Franois de Sales,  la tenue raide et guinde qui est devenue plus tard
la rgle du clerg franais et a fait de lui une sorte d'arme noire 
part du monde et en guerre avec lui. Mais il est certain que, vers 1640,
l'ducation du clerg n'tait pas au niveau de l'esprit de rgle et de
mesure qui devenait de plus en plus la loi du sicle. Des cts les plus
divers on appelait la rforme. Franois de Sales avouait n'avoir pas
russi dans cette tche. Il disait  Bourdoise: Aprs avoir travaill
pendant dix-sept ans  former seulement trois prtres tels que je les
souhaitais pour m'aider  rformer le clerg de mon diocse, je n'ai
russi  en former qu'un et demi. Alors apparaissent les hommes d'une
pit grave et raisonnable que je nommais tout  l'heure. Par des
congrgations d'un type nouveau, distinct des anciennes rgles monacales
et imit en quelques points des jsuites, ils crent le sminaire,
c'est--dire la ppinire soigneusement mure o se forment les jeunes
clercs. La transformation fut profonde. De l'cole de ces grands matres
de la vie spirituelle sort ce clerg d'une physionomie si particulire,
le plus disciplin, le plus rgulier, le plus national, mme le plus
instruit des clergs, qui remplit la seconde moiti du XVIIe sicle,
tout le XVIIIe et dont les derniers reprsentants ont disparu il y a une
quarantaine d'annes. Paralllement  ces efforts d'une pit orthodoxe
se dresse Port-Royal, trs suprieur  Saint-Sulpice,  Saint-Lazare, 
la Doctrine chrtienne et mme  l'Oratoire, pour la fermet de la
raison et le talent d'crire, mais  qui manque la plus essentielle des
vertus catholiques, la docilit. Port-Royal, comme le protestantisme,
eut le dernier des malheurs. Il dplut  la majorit, fut toujours de
l'opposition. Quand on a excit l'antipathie de son pays, on est trop
souvent amen  prendre son pays en antipathie. Deux fois malheur au
perscut! car, outre la souffrance qui lui est inflige, la perscution
l'atteint dans sa personne morale; presque toujours la perscution
fausse l'esprit et rtrcit le coeur.

Olier, dans ce groupe de rformateurs catholiques, prsente un caractre
 part. Sa mysticit est d'un genre qui lui appartient; son _Catchisme
chrtien pour la vie intrieure_, qu'on ne lit plus gure hors de
Saint-Sulpice, est un livre des plus extraordinaires, plein de posie et
de philosophie sombre, flottant sans cesse de Louis de Lon  Spinoza.
Olier conoit comme l'idal de la vie du chrtien ce qu'il appelle
l'tat de mort.

     Qu'est-ce que l'tat de mort? C'est un tat o le coeur ne peut tre
     mu en son fond, et, quoique le monde lui montre ses beauts, ses
     honneurs, ses richesses, c'est tout de mme comme s'il les offrait
      un mort, qui demeure sans mouvement et sans dsirs, insensible 
     tout ce qui se prsente... Le mort peut bien tre agit au dehors
     et recevoir quelque mouvement dans son corps; mais cette agitation
     est extrieure; elle ne procde pas du dedans, qui est sans vie,
     sans vigueur et sans force. Ainsi une me qui est morte
     intrieurement peut bien recevoir des attaques des choses
     extrieures et tre branle au dehors, mais au dedans de soi elle
     demeure morte et sans mouvement pour tout ce qui se prsente.

Ce n'est pas assez dire. Olier imagine comme bien suprieur  l'tat de
mort l'tat de spulture.

     Le mort a encore la figure du monde et de la chair; l'homme mort
     parat encore tre une partie d'Adam; encore parfois le remue-t-on;
     il donne encore quelque agrment au monde; mais de l'enseveli, on
     n'en dit plus mot, il n'est plus dans le rang des hommes; il est
     puant, il est en horreur; il n'a plus rien qui agre; il est foul
     aux pieds dans un cimetire, sans que l'on s'en tonne, tant le
     monde est convaincu qu'il n'est rien et qu'il n'est plus du nombre
     des hommes.

Les sombres rves de Calvin sont presque de l'optimisme plagien auprs
des affreux cauchemars que le pch originel cause  notre pieux
contemplatif.

     Pourriez-vous encore ajouter quelque chose pour me faire concevoir
     comment la chair n'est que pch?--Elle est tellement pch,
     qu'elle est toute inclination et mouvement au pch et mme  tout
     pch; en sorte que, si le Saint-Esprit ne retenait notre me et ne
     l'assistait des secours de sa grce, elle serait emporte par les
     inclinations de la chair, qui tendent toutes au pch.

     --Mon Dieu! qu'est-ce donc que la chair?--C'est l'effet du pch,
     c'est le principe du pch...

     --Si cela est, pourquoi ne tombez-vous pas  toute heure dans le
     pch?--C'est la misricorde de Dieu qui nous en empche...

     --Je suis donc oblig  Dieu de ce que je ne commets pas tous les
     pchs du monde?--Oui... c'est le sentiment ordinaire des saints,
     parce que la chair est entrane par un tel poids vers le pch que
     Dieu seul peut l'empcher d'y tomber.

     --Mais encore voudriez-vous bien m'en dire quelque chose?--Ce que
     je puis vous en dire est qu'il n'y a aucune sorte de pch qui
     puisse se concevoir; il n'y a ni imperfection, ni dsordre, il n'y
     a point d'erreur ni de drglement dont la chair ne soit remplie,
     tellement qu'il n'y a sorte de lgret, ni de folie, ni de sottise
     que la chair ne soit capable de commettre  toute heure.

     --Eh quoi! je serais fou et je ferais le fou par les rues et par
     les compagnies sans le secours de Dieu?--C'est peu que cela, qui ne
     regarde que l'honntet civile; mais il faut que vous sachiez que,
     sans la grce de Dieu, sans la vertu de son esprit, il n'y a aucune
     espce d'impuret, de vilenie, d'infamie, d'ivrognerie, de
     blasphme, en un mot, il n'y a sorte de pch auquel l'homme ne
     s'abandonnt.

     --La chair est donc bien corrompue?--Vous le voyez.

     --Je ne m'tonne plus si vous dites qu'il faut har sa chair, que
     l'on doit avoir horreur de soi-mme, et que l'homme, dans son tat
     actuel, doit tre maudit, calomni, perscut; non, je n'en suis
     plus surpris. En vrit, il n'y a aucune sorte de maux et de
     malheurs qui ne doivent tomber sur lui  cause de sa chair.--Vous
     avez raison; toute la haine, toute la maldiction, la perscution
     qui tombent sur le dmon, doivent tomber sur la chair et sur tous
     ses mouvements.

     --Il n'y a donc aucune espce d'injure qu'on ne doive supporter et
     qu'on ne doive croire vous tre bien dues?--Non.

     --Les mpris, les injures, les calomnies ne doivent donc point nous
     troubler?--Non. Il faut faire comme ce saint qui autrefois fut
     conduit au supplice pour un crime qu'il n'avait point commis et
     dont il ne voulut pas se justifier, disant en lui-mme qu'il
     l'aurait commis, et de bien plus grands encore, si Dieu ne l'en et
     empch.

     --Les hommes, les anges et Dieu mme devraient donc nous perscuter
     sans cesse?--Oui, cela devrait tre ainsi.

     --Quoi! les pcheurs devraient donc tre pauvres et dpouills de
     tout comme les dmons?--Oui; et mme les pcheurs devraient tre
     interdits de toutes leurs facults corporelles et spirituelles et
     dpouills de tous les dons de Dieu.

Hros de l'humilit chrtienne, Olier croit bien faire en bafouant la
nature humaine, en la tranant dans la boue. Il avait des visions, des
faveurs intrieures dont on possde  Saint-Sulpice le cahier
autographe, crit pour son directeur. Il s'interrompt de temps en temps
par des rflexions comme celle-ci: Mon courage est parfois tout abattu
en voyant les impertinences que j'cris. Elles me semblent tre de
grandes pertes de temps pour mon cher directeur, que j'ai crainte
d'amuser. Je plains les heures qu'il doit employer  les lire, et il me
semble qu'il devrait me faire cesser d'crire ces niaiseries et ces
impertinences tout  fait insupportables.

Mais, chez Olier, comme chez presque tous les mystiques,  ct du
rveur bizarre, il y avait le puissant organisateur. Engag jeune dans
l'tat ecclsiastique, il fut nomm, par l'influence de sa famille, cur
de la paroisse de Saint-Sulpice, qui tait alors une dpendance de
l'abbaye de Saint-Germain des Prs. Sa pit tendre et susceptible
s'offusqua d'une foule de choses qui, jusque-l, avaient paru
innocentes, par exemple d'un cabaret qui s'tait tabli dans les
charniers de l'glise et o les chantres buvaient. Il rva un clerg 
son image, pieux, zl, attach  ses fonctions. Beaucoup d'autres
saints personnages travaillaient au mme but; mais la faon dont Olier
s'y prit fut tout  fait originale. Seul, Adrien de Bourdoise comprit
comme lui la rforme ecclsiastique. L'ide vraiment neuve de ces deux
fondateurs fut de chercher  procurer l'amlioration du clerg sculier
au moyen d'instituts de prtres mls au monde et joignant le ministre
des paroisses au soin d'lever les jeunes clercs.

Olier et Bourdoise, en effet, tout en devenant rformateurs et chefs de
congrgations, restrent curs, l'un de Saint-Sulpice, l'autre de
Saint-Nicolas du Chardonnet. Ce fut la cure qui engendra le sminaire.
Ces saints personnages runirent leurs prtres en communauts, et ces
communauts devinrent des coles de clricature, des espces de pensions
o se formrent  la pit les jeunes gens qui se prparaient  l'tat
ecclsiastique. Une circonstance rendait de telles crations faciles et
sans danger pour l'tat, c'est qu'elles n'avaient pas de professorat
intrieur. Le professorat thologique tait tout entier  la Sorbonne.
Les jeunes sulpiciens ou nicolates qui faisaient leur thologie y
allaient assister aux leons. L'enseignement restait ainsi national et
commun. La clture du sminaire n'existait que pour les moeurs et les
exercices de pit. C'tait l'analogue de ce qu'est aujourd'hui un
internat envoyant ses lves au lyce. Il n'y avait qu'un seul cours de
thologie  Paris: c'tait le cours officiel profess  la facult. Dans
l'intrieur du sminaire, tout se bornait  des rptitions,  des
confrences. Il est vrai que cela devint assez vite une fiction. J'ai
ou dire aux anciens de Saint-Sulpice que, vers la fin du XVIIIe sicle,
on n'allait gure  la Sorbonne; qu'il tait reu qu'on n'y apprenait
pas grand'chose; que la confrence intrieure, en un mot, prit tout 
fait le dessus sur la leon officielle. Une telle organisation rappelait
beaucoup, on le voit, le systme actuel de l'cole normale et de ses
relations avec la Sorbonne. Depuis le Concordat, l'enseignement du
sminaire devint tout intrieur. Napolon ne pensa pas  relever le
monopole de la facult de thologie. Il et fallu pour cela demander 
la cour de Rome une institution canonique dont le gouvernement imprial
ne se souciait pas. M. mery, d'ailleurs, se garda de lui en suggrer
l'ide. Il n'avait pas conserv un bon souvenir de l'ancien systme; il
prfrait beaucoup garder ses jeunes clercs sous sa main. Les
confrences _intra muros_ devinrent ainsi des cours. Cependant, comme 
Saint-Sulpice rien ne change, les anciennes dnominations restrent. Le
sminaire n'a pas de _professeurs_; tous les membres de la congrgation
ont le titre uniforme de _directeur_.

La socit fonde par Olier garda jusqu' la Rvolution son respectable
caractre de modestie et de vertu pratique. En thologie, son rle fut
faible. Elle n'eut pas l'indpendance et la hauteur de Port-Royal. Elle
fut plus moliniste qu'il n'tait ncessaire de l'tre, et n'vita pas
ces mesquines vilenies qui sont comme la consquence des ides arrtes
de l'orthodoxe et le rachat de ses vertus. La mauvaise humeur de
Saint-Simon contre ces pieux prtres a pourtant quelque chose d'injuste.
C'taient, dans la grande arme de l'glise, des sous-officiers
instructeurs, auxquels il et t injuste de demander la distinction des
officiers gnraux. La compagnie, par ses nombreuses maisons en
province, eut une influence dcisive sur l'ducation du clerg franais;
elle conquit sur le Canada une sorte de suzerainet religieuse, qui
s'accommoda fort bien de la domination anglaise, conservatrice des
anciens droits, et qui dure jusqu' nos jours.

La Rvolution n'eut aucun effet sur Saint-Sulpice. Un de ces esprits
froids et fermes, comme la socit en a toujours possd, rebtit la
maison exactement sur les mmes bases. M. mery, prtre instruit et
gallican modr, par la confiance absolue qu'il sut inspirer  Napolon,
obtint les autorisations ncessaires. On l'et fort tonn si on lui et
dit que la demande d'une telle autorisation constituait une basse
concession au pouvoir civil et une sorte d'impit. Tout fut donc
rtabli comme avant la Rvolution; chaque porte tourna dans ses anciens
gonds, et, comme d'Olier  la Rvolution rien n'avait subi de
changement, le XVIIe sicle eut un point dans Paris o il se continua
sans la moindre modification.

Saint-Sulpice fut, au milieu d'une socit si diffrente, ce qu'il avait
toujours t, tempr, respectueux pour le pouvoir civil, dsintress
des luttes politiques[12]. En rgle avec la loi, grce aux sages mesures
prises par M. mery, il ne sut rien de ce qui se passait dans le monde.
Aprs 1830, l'motion fut un moment assez vive. L'cho des discussions
passionnes du temps franchissait parfois les murs de la maison; les
discours de M. Mauguin (je ne sais pas bien pourquoi) avaient surtout le
privilge d'mouvoir les jeunes. Un jour, l'un de ceux-ci lut au
suprieur, M. Duclaux, un fragment de sance qui lui parut d'une
violence effrayante. Le vieux prtre,  demi plong dans le Nirvana,
avait  peine cout.  la fin, se rveillant et serrant la main du
jeune homme: On voit bien, mon ami, lui dit-il, que ces hommes-l ne
font pas oraison. Le mot m'est dernirement revenu  l'esprit,  propos
de certains discours. Que de choses expliques par ce fait que
probablement M. Clemenceau ne fait pas oraison!

Ces vieux sages consomms ne s'mouvaient de rien. Le monde tait pour
eux un orgue de Barbarie qui se rpte. Un jour, on entendit quelque
bruit sur la place Saint-Sulpice: Allons  la chapelle mourir tous
ensemble, s'cria l'excellent M. ***, prompt  s'enflammer.--Je n'en
vois pas la ncessit, rpondit M. ***, plus calme, plus prmuni contre
les excs de zle; et l'on continua de se promener en groupe sous les
porches de la cour.

Dans les difficults religieuses du temps, ces messieurs de
Saint-Sulpice gardrent la mme attitude sage et neutre, ne montrant un
peu de chaleur que quand l'autorit piscopale tait menace. Ils
reconnurent trs vite le venin de M. de Lamennais et le repoussrent. Le
romantisme thologique de Lacordaire et de Montalembert les trouva aussi
peu sympathiques. L'ignorance dogmatique et l'extrme faiblesse de cette
cole, en fait de raisonnement, les choquaient. Ils virent toujours le
danger du journalisme catholique. L'ultramontanisme ne parut d'abord 
ces matres austres qu'une faon commode d'en appeler  une autorit
loigne, souvent mal informe, d'une autorit rapproche et plus
difficile  tromper. Les anciens qui avaient fait leurs tudes  la
Sorbonne avant la Rvolution tenaient hautement pour les quatre
propositions de 1682. Bossuet tait en tout leur oracle. Un des
directeurs les plus respects, M. Boyer, lors de son voyage  Rome, eut
une discussion avec Grgoire XVI sur les propositions gallicanes. Il
prtendait que le pape ne put rien rpondre  ses arguments. Il
diminuait, il est vrai, sa victoire en avouant que personne  Rome ne le
prit au srieux et qu'on rit beaucoup au Vatican de _l'uomo
antediluviano_: c'tait lui que l'entourage du pape appelait ainsi. On
et mieux fait de l'couter. Vers 1840, tout cela changea. Les vieux
d'avant la Rvolution taient morts; les jeunes passrent presque tous 
la thse de l'infaillibilit papale; mais il resta encore une profonde
diffrence entre ces ultramontains de la dernire heure et les hardis
contempteurs de la scolastique et de l'glise gallicane sortis de
l'cole de Lamennais. Saint-Sulpice n'a jamais trouv sr de faire
litire  ce point des rgles tablies.

On ne saurait nier qu'il ne se mlt  tout cela une certaine antipathie
contre le talent et quelque chose de la routine de scolastiques gns
dans leurs vieilles thses par d'importuns novateurs. Mais il y avait
aussi dans la rgle suivie par ces prudents directeurs un tact pratique
trs sr. Ils voyaient le danger d'tre plus royalistes que le roi et
savaient qu'on passe facilement d'un excs  l'autre. Des hommes moins
dtachs qu'eux de tout amour-propre auraient triomph le jour o le
matre de ces brillants paradoxes, Lamennais, qui les avait presque
argus d'hrsie et de froideur pour le saint-sige, devint lui-mme
hrtique et se mit  traiter l'glise de Rome de tombeau des mes et de
mre d'erreurs. Ce qui est vieux doit rester vieux; comme tel, il est
respectable; rien de plus choquant que de voir l'homme d'un autre ge
dissimuler ses allures et prendre les modes des jeunes gens.

C'est par ce franc aveu des choses que Saint-Sulpice reprsente en
religion quelque chose de tout  fait honnte.  Saint-Sulpice, nulle
attnuation des dogmes de l'criture n'tait admise; les Pres, les
conciles et les docteurs y paraissaient les sources du christianisme. On
n'y prouvait pas la divinit de Jsus-Christ par Mahomet ou par la
bataille de Marengo. Ces pantalonnades thologiques, qu'on faisait
applaudir  Notre-Dame,  force d'aplomb et d'loquence, n'avaient aucun
succs auprs de ces srieux chrtiens. Ils ne pensaient pas que le
dogme et besoin d'tre mitig, dguis, costum  la jeune France. Ils
manquaient de critique en s'imaginant que le catholicisme des
thologiens a t la religion mme de Jsus et des aptres; mais ils
n'inventaient pas pour les gens du monde un christianisme revu et adapt
 leurs ides. Voil pourquoi l'tude (dirai-je la rforme?) srieuse du
christianisme viendra bien plutt de Saint-Sulpice que de directions
comme celle de M. Lacordaire ou de M. Gratry,  plus forte raison de M.
Dupanloup, o tout est adouci, fauss, mouss, o l'on prsente non
point le christianisme tel qu'il rsulte du concile de Trente et du
concile du Vatican, mais un christianisme dsoss en quelque sorte, sans
charpente, priv de ce qui est son essence. Les conversions opres par
les prdications de cette sorte ne sont bonnes ni pour la religion ni
pour l'esprit humain. On croit avoir fait des chrtiens: on a fait des
esprits faux, des politiques manqus. Malheur au vague! mieux vaut le
faux. La vrit, comme a trs bien dit Bacon, sort plutt de Terreur
que de la confusion.

Ainsi, au milieu du pathos prtentieux qui a envahi, de nos jours,
l'apologtique chrtienne, s'est conserve une cole de solide doctrine,
rpudiant l'clat, abhorrant le succs. La modestie a toujours t le
don particulier de la compagnie de Saint-Sulpice. Voil pourquoi elle ne
fait aucun cas de la littrature; elle l'exclut presque, n'en veut pas
dans son sein. La rgle des sulpiciens est de ne rien publier que sous
le voile de l'anonyme et d'crire toujours du style le plus effac, le
plus teint. Ils voient  merveille la vanit et les inconvnients du
talent, et ils s'interdisent d'en avoir. Un mot les caractrise, la
mdiocrit; mais c'est une mdiocrit voulue, systmatique. Ils font
exprs d'tre mdiocres. Mariage de la mort et du vide, disait
Michelet de l'alliance des jsuites et des sulpiciens. Sans doute; mais
Michelet n'a pas assez vu que le vide est ici aim pour lui-mme. Il
devient alors quelque chose de touchant; on se dfend de penser, de peur
de penser mal. L'erreur littraire parat  ces pieux matres la plus
dangereuse des erreurs, et c'est justement pour cela qu'ils excellent
dans la vraie manire d'crire. Il n'y a plus que Saint-Sulpice o l'on
crive comme  Port-Royal, c'est--dire avec cet oubli total de la forme
qui est la preuve de la sincrit. Pas un moment ces matres excellents
ne songeaient que, parmi leurs lves, dt se trouver un crivain ou un
orateur. Le principe qu'ils prchaient le plus tait de ne jamais faire
parler de soi et, si l'on a quelque chose  dire, de le dire simplement,
comme en se cachant.

Vous en parliez bien  votre aise, chers matres, et avec cette complte
ignorance du monde qui vous fait tant d'honneur. Mais, si vous saviez 
quel point le monde encourage peu la modestie, vous verriez combien la
littrature aurait de la peine  s'accommoder de vos principes. Que
serait-il arriv si M. de Chateaubriand avait t modeste? Vous aviez
raison d'tre svres pour les procds charlatanesques d'une thologie
aux abois, cherchant les applaudissements par des procds tout
mondains. Mais, hlas! votre thologie  vous, qui est-ce qui en parle?
Elle n'a qu'un dfaut, c'est qu'elle est morte. Vos principes
littraires ressemblaient  la rhtorique de Chrysippe, dont Cicron
disait qu'elle tait excellente pour apprendre  se taire. Ds qu'on
parle ou qu'on crit, on cherche fatalement le succs. L'essentiel est
de n'y faire aucun sacrifice, et c'est l ce que votre srieux, votre
droiture, votre honntet enseignaient dans la perfection.

Sans le vouloir, Saint-Sulpice, o l'on mprise la littrature, est
ainsi une excellente cole de style; car la rgle fondamentale du style
est d'avoir uniquement en vue la pense que l'on veut inculquer, et par
consquent d'avoir une pense. Cela valait bien mieux que la rhtorique
de M. Dupanloup et le gongorisme de l'cole no-catholique.
Saint-Sulpice ne se proccupe que du fond des choses. La thologie y est
tout, et, si la direction des tudes y manque de force, c'est que
l'ensemble du catholicisme, surtout du catholicisme franais, porte trs
peu aux grands travaux. Aprs tout, Saint-Sulpice a eu, de notre temps,
comme thologien, M. Carrire, dont l'oeuvre immense est, sur quelques
points, remarquablement approfondie; comme rudits, M. Gosselin et M.
Faillon,  qui l'on doit de si consciencieuses recherches; comme
philologues, M. Garnier et surtout M. Le Hir, les seuls matres minents
que l'cole catholique en France ait produits dans le champ de la
critique sacre.

Mais ce n'est point par l que ses pieux ducateurs veulent tre lous.
Saint-Sulpice est avant tout une cole de vertu. C'est principalement
par la vertu que Saint-Sulpice est une chose archaque, un fossile de
deux cents ans. Beaucoup de mes jugements tonnent les gens du monde,
parce qu'ils n'ont pas vu ce que j'ai vu. J'ai vu  Saint-Sulpice,
associs  des ides troites, je l'avoue, les miracles que nos races
peuvent produire en fait de bont, de modestie, d'abngation
personnelle. Ce qu'il y a de vertu dans Saint-Sulpice suffirait pour
gouverner un monde, et cela m'a rendu difficile pour ce que j'ai trouv
ailleurs. Je n'ai rencontr dans le sicle qu'un seul homme qui mritt
d'tre compar  ceux-l, c'est M. Damiron. Ceux qui ont connu M.
Damiron ont connu un sulpicien. Les autres ne sauront jamais ce que ces
vieilles coles de silence, de srieux et de respect renferment de
trsors pour la conservation du bien dans l'humanit.

Telle tait la maison o je passai quatre annes au moment le plus
dcisif de ma vie. Je m'y trouvai comme dans mon lment. Tandis que la
plupart de mes condisciples, affaiblis par l'humanisme un peu fade de M.
Dupanloup, ne pouvaient mordre  la scolastique, je me pris tout d'abord
d'un got singulier pour cette corce amre; je m'y passionnai comme un
ouistiti sur sa noix. Je revoyais mes premiers matres de basse Bretagne
dans ces graves et bons prtres, remplis de conviction et de la pense
du bien. Saint-Nicolas du Chardonnet et sa superficielle rhtorique
n'taient plus pour moi qu'une parenthse de valeur douteuse. Je
quittais les mots pour les choses. J'allais enfin tudier  fond,
analyser dans ses derniers dtails cette foi chrtienne qui, plus que
jamais, me paraissait le centre de toute vrit.


II

Ainsi que je l'ai dj dit, les deux annes de philosophie qui servent
d'introduction  la thologie ne se font pas  Paris; elles se font  la
maison de campagne d'Issy, situe dans le village de ce nom, un peu au
del des dernires maisons de Vaugirard. La construction s'tend en
longueur au bas d'un vaste parc, et n'a de remarquable qu'un pavillon
central qui frappe le connaisseur par la finesse et l'lgance de son
style. Ce pavillon fut la rsidence suburbaine de Marguerite de Valois,
la premire femme de Henri IV, depuis 1606 jusqu' sa mort en 1615.
L'intelligente et facile princesse, envers qui il ne convient pas d'tre
plus svre que ne le fut celui qui eut le droit de l'tre le plus, s'y
entoura de tous les beaux esprits du temps, et _le Petit Olympe d'Issy_
de Michel Bouteroue[13] est le tableau de cette cour,  laquelle ne
manqua ni la gaiet ni l'esprit.

     Je veux d'un excellent ouvrage,
     Dedans un portrait racourcy,
     Reprsenter le pasage
     Du petit Olympe d'Issy,
     Pourveu que la grande princesse,
     La perle et fleur de l'univers,
      qui cest ouvrage s'addresse
     Veuille favoriser mes vers.

     Que l'ancienne posie
     Ne vante plus en ses crits
     Les lauriers du Daphn d'Asie
     Et les beaux jardins de Cypris,
     Les promenoirs et le bocage
     Du Temp frais et ombrag,
     Qui parut lors qu'un marescage
     En la mer se fust descharg.

     Qu'on ne vante plus la Touraine
     Pour son air doux et gracieux,
     Ny Chenonceaus, qui d'une reyne
     Fut le jardin dlicieux,
     Ny le Tivoly magnifique
     O, d'un artifice nouveau,
     Se faict une douce musique
     Des accords du vent et de l'eau.

     Issy de beaut les surpasse
     En beaux jardins et prs herbus,
     Dignes d'estre au lieu de Parnasse
     Le sjour des soeurs de Phbus.
     Mainte belle source ondoyante,
     Dcoulant de cent lieux divers,
     Maintient sa terre verdoyante
     Et ses arbrisseaux toujours verds.
     . . . . . . . . . . . . . . . . . .

     Un vivier est  l'advene
     Prs la porte de ce verger,
     Qui, par une sente cogne,
     En l'estang se va descharger;
     Comme on voit les grandes rivires
     Se perdre au giron de la mer,
     Ainsi ces sources fontenires
     En l'estang se vont renfermer.
     . . . . . . . . . . . . . . . . . .

     Une autre mare plus petite,
     Si l'on retourne vers le mont,
     Par l'ombre de son boys invite
     De passer sur un petit pont,
     Pour aller au lieu de dlices,
     Au plus doux sjour du plaisir,
     Des mignardises, des blandices.
     Du doux repos et du loysir.

Aprs la mort de la reine Margot, le casin fut vendu et appartint 
diverses familles parisiennes, qui l'habitrent jusque vers 1655. Olier
sanctifia la maison que rien jusque-l n'avait prpare  une
destination pieuse, en l'habitant dans les dernires annes de sa vie.
M. de Bretonvilliers, son successeur, la donna  la compagnie de
Saint-Sulpice et en fit la succursale de la maison de Paris. Rien ne fut
chang au petit pavillon de la reine; on y ajouta de longues ailes et on
retoucha lgrement les peintures. Les Vnus devinrent des Vierges; avec
les Amours, on fit des anges; les emblmes  devises espagnoles, qui
remplissaient les espaces perdus, ne choquaient personne. Une belle
pice orne de reprsentations toutes profanes a t badigeonne il y a
une cinquantaine d'annes; un lavage suffirait peut-tre encore
aujourd'hui pour tout retrouver. Quant au parc chant par Bouteroue, il
est rest tout  fait sans modification; des dicules pieux, des statues
de saintet y ont seulement t ajoutes. Une cabane, dcore d'une
inscription et de deux bustes, est l'endroit o Bossuet et Fnelon, M.
Tronson et M. de Noailles eurent de longues confrences sur le quitisme
et tombrent d'accord sur les trente-quatre articles de la vie
spirituelle, dits articles d'Issy. Plus loin, au fond d'une alle de
grands arbres, prs du petit cimetire de la compagnie, se voit une
imitation intrieure de la Santa-Casa de Lorette, que la pit
sulpicienne a choisie pour son lieu de prdilection et dcore de ces
peintures emblmatiques qui lui sont chres. Je vois encore la Rose
mystique, la Tour d'ivoire, la Porte d'or, devant lesquelles j'ai pass
de longues matines en un demi-sommeil. _Hortus conclusus, fons
signatus_, trs bien figurs en des espces de miniatures murales, me
donnaient fort  rver; mais mon imagination, tout  fait chaste,
restait dans une douce note de pit vague. Hlas! ce beau parc mystique
d'Issy, je crois que la guerre et la Commune l'ont ravag. Il a t,
aprs la cathdrale de Trguier, le second berceau de ma pense.

Je passais des heures sous ces longues alles de charmes, assis sur un
banc de pierre et lisant. C'est l que j'ai pris (avec bien des
rhumatismes peut-tre) un got extrme de notre nature humide,
automnale, du nord de la France. Si, plus tard, j'ai aim l'Hermon et
les flancs dors de l'Antiliban c'est par suite de l'espce de
polarisation qui est la loi de l'amour et qui nous fait rechercher nos
contraires. Mon premier idal est une froide charmille jansniste du
XVIIe sicle, en octobre, avec l'impression vive de l'air et l'odeur
pntrante des feuilles tombes. Je ne vois jamais une vieille maison
franaise de Seine-et-Oise ou de Seine-et-Marne, avec son jardin aux
palissades tailles, sans que mon imagination me reprsente les livres
austres qu'on a lus jadis sous ces alles. Malheur  qui n'a senti ces
mlancolies et ne sait pas combien de soupirs ont d prcder les joies
actuelles de nos coeurs!

Les rapports des directeurs de Saint-Sulpice avec les lves ont un
caractre large et grave. Il n'y a srement pas un tablissement au
monde o l'lve soit plus libre.  Saint-Sulpice de Paris on pourrait
passer trois annes sans avoir eu aucune relation srieuse avec un seul
des directeurs. On suppose que le rgime de la maison agit par lui-mme.
Les directeurs mnent exactement la vie des lves et s'occupent d'eux
aussi peu que possible. Si l'on veut travailler, on y est admirablement
plac pour cela. Si l'on n'a point l'amour du travail, on peut ne rien
faire, et il faut avouer qu'un grand nombre usent largement de la
permission. Les interrogations, les examens sont presque nuls;
l'mulation n'existe  aucun degr et serait tenue pour un mal. Si l'on
considre l'ge des lves, en moyenne de dix-huit  vingt-quatre ans,
on peut trouver qu'une telle rserve est presque exagre. Elle nuit
srement aux tudes. Mais, quand on y a rflchi, on trouve que ce
respect suprme de la libert, cette faon de traiter comme des hommes
faits des jeunes gens dj consacrs par l'intention du sacerdoce, sont
la seule rgle convenable  suivre dans la tche pineuse de former des
sujets pour le ministre le plus lev qu'il y ait d'aprs les ides
chrtiennes. J'estime mme, pour ma part, que d'excellentes applications
pourraient en tre faites aux services de l'instruction publique, et que
l'cole normale, en particulier, devrait, sur certains points,
s'inspirer de cet esprit.

Le suprieur de la maison d'Issy, quand j'y passai, tait M. Gosselin.
C'est l'homme le plus poli et le plus aimable que j'aie jamais connu. Sa
famille appartenait  cette partie de l'ancienne bourgeoisie qui, sans
tre affilie aux jansnistes, partageait l'attachement extrme de ces
derniers pour la religion. Sa mre,  laquelle il parat qu'il
ressemblait beaucoup, vivait encore, et il l'entourait de respects
touchants. Il aimait  rappeler les premires leons de politesse
qu'elle lui donnait vers 1799. Dans son enfance, il s'tait habitu,
selon un usage auquel il tait dangereux de se soustraire,  dire
citoyen. Ds les premiers jours o l'on clbra la messe catholique,
aprs la Rvolution, sa mre l'y mena. Ils se trouvrent presque seuls
avec le prtre. Va offrir  monsieur de lui servir la messe, lui dit
madame Gosselin. L'enfant s'approcha et balbutia en rougissant:
Citoyen, voulez-vous me permettre de vous servir la messe?--Chut!
reprit sa mre; il ne faut jamais dire citoyen  un prtre. Il est
impossible d'imaginer une plus charmante affabilit, une amnit plus
exquise. Il n'avait que le souffle et il atteignit la vieillesse par des
prodiges de soin et de sobre hygine. Sa jolie petite figure, maigre et
fine, son corps fluet, remplissant mal les plis de sa soutane, sa
propret raffine, fruit d'une ducation datant de l'enfance, le creux
de ses tempes se dessinant agrablement sous la petite calotte de soie
flottante qu'il portait toujours, formaient un ensemble trs distingu.

M. Gosselin tait un rudit plutt qu'un thologien. Sa critique tait
sre dans les limites d'une orthodoxie dont il ne discuta jamais
srieusement les titres; sa placidit, absolue. Il a compos une
_Histoire littraire de Fnelon_, qui est un livre fort estim. Son
trait _du Pouvoir du pape sur les souverains au moyen ge_[14] est
plein de recherches. C'tait le temps o les crits de Voigt et de
Hurter rvlrent aux yeux des catholiques la grandeur des pontifes
romains du XIe et du XIIe sicle. Cette grandeur n'tait pas sans causer
plus d'un embarras aux gallicans; car il faut avouer que Grgoire VII et
Innocent III ne conformrent en rien leur conduite aux maximes de 1682.
M. Gosselin crut avoir rsolu par un principe de droit public, reu au
moyen ge, toutes les difficults que causent aux thologiens modrs
ces histoires grandioses. M. Carrire souriait un peu de son assurance
et comparait l'essai de son savant confrre aux efforts d'une vieille
qui cherche  enfiler son aiguille en la tenant bien fixe entre la lampe
et ses lunettes. Un moment, le fil passe si prs du trou qu'elle
s'crie: M'y voil! Hlas! non; il s'en faut de la largeur d'un atome;
c'est  recommencer.

Mon inclination et les conseils d'un pieux et savant ecclsiastique
breton qui tait grand vicaire de M. de Qulen, M. l'abb Tresvaux, me
firent prendre M. Gosselin pour directeur. J'ai gard de lui un prcieux
souvenir. Il n'est pas possible d'imaginer plus de bienveillance, de
cordialit, de respect pour la conscience d'un jeune homme. La libert
qu'il me laissa tait absolue. Comme il voyait l'honntet de ma nature,
la puret de mes moeurs et la droiture de mon esprit, l'ide ne lui vint
pas un instant que des doutes s'lveraient pour moi sur des matires o
lui-mme n'en avait aucun. Le trs grand nombre de jeunes
ecclsiastiques qui avaient pass entre ses mains avaient un peu mouss
son diagnostic; il procdait par catgories gnrales, et je dirai
bientt comment quelqu'un qui n'tait pas mon directeur vit dans ma
conscience beaucoup plus clair que lui et que moi.

Deux directeurs, M. Gottofrey, l'un des professeurs de philosophie, et
M. Pinault, professeur de mathmatiques et de physique, taient en tout
le contraste absolu de M. Gosselin. M. Gottofrey, jeune prtre de
vingt-six ou vingt-huit ans, n'tait, je crois, qu' demi de race
franaise. Il avait la ravissante figure rose d'une miss anglaise, de
beaux grands yeux, o respirait une candeur triste. C'tait le plus
extraordinaire exemple que l'on puisse imaginer d'un suicide par
orthodoxie mystique. M. Gottofrey et certainement t, s'il l'avait
voulu, un mondain accompli. Je n'ai pas connu d'homme qui et pu tre
plus aim des femmes. Il portait en lui un trsor infini d'amour. Il
sentait le don suprieur qui lui avait t dparti; puis, avec une sorte
de fureur, il s'ingniait  s'anantir lui-mme. On et dit qu'il voyait
Satan dans les grces dont Dieu avait t pour lui si prodigue. Un
vertige s'emparait de lui; il se prenait de rage en se voyant si
charmant; il tait comme une cellule de nacre o un petit gnie pervers
serait toujours occup  broyer sa perle intrieure. Aux temps hroques
du christianisme, il et cherch le martyre.  dfaut du martyre, il
courtisa si bien la mort, que cette froide fiance, la seule qu'il ait
aime, finit par le prendre. Il partit pour le Canada. Le typhus, qui
svit  Montral en 1847, lui offrit une belle occasion de contenter sa
soif. Il soigna les malades avec frnsie et mourut.

J'ai toujours pens qu'il y eut en la vie de M. Gottofrey un roman
secret, quelque erreur hroque sur l'amour. Il en attendit trop
peut-tre; ne le trouvant pas infini, il le brisa comme un faux dieu. Au
moins ne fut-il pas de ceux qui, sachant aimer, n'en ont pas su
mourir. Tantt je le vois perdu au ciel parmi les troupes d'anges roses
d'un paradis du Corrge; tantt je me figure la femme qu'il et pu
rendre folle d'amour le flagellant durant toute l'ternit. Ce qu'il y
avait d'injuste, c'est qu'il se vengeait des troubles de sa nature
inquite sur la raison, qui peut-tre n'y tait pour rien. Il pratiquait
l'absurdit voulue de Tertullien, se complaisait en la folie de saint
Paul. Il tait charg d'un des cours de philosophie: jamais on ne vit
plus amre trahison; son ddain pour la philosophie perait  chaque
mot; c'tait un perptuel sarcasme, o il dveloppait une sorte de
talent pre. M. Gosselin, qui prenait au srieux la scolastique,
ragissait silencieusement contre ces excs. Mais le fanatisme rend
parfois trs sagace. M. Gottofrey me remarqua, me suivit; il dmla ce
que l'optimisme paterne de M. Gosselin ne savait point voir. Il porta la
foudre dans ma conscience, comme je le dirai bientt, et, d'une main
brutale, dchira tous les bandages par lesquels je me dissimulais 
moi-mme les blessures d'une foi dj profondment atteinte.

M. Pinault ressemblait beaucoup  M. Littr par sa passion concentre et
par l'originalit de ses allures. Si M. Littr et reu une ducation
catholique, il et t un mystique exalt; si M. Pinault avait t lev
en dehors du catholicisme, il et t rvolutionnaire et positiviste.
Les natures absolues ont besoin de ces partis tranchs. La physionomie
de M. Pinault frappait tout d'abord. Cribl de rhumatismes, il semblait
cumuler en sa personne toutes les faons dont un corps peut tre
contrefait. Sa laideur extrme n'excluait pas de ses traits une
singulire vigueur; mais il n'avait pas t lev comme M. Gosselin; il
ngligeait la propret  un degr tout  fait choquant. Dans son cours,
son vieux manteau et les manches de sa soutane servaient  essuyer les
instruments et en gnral  tous les usages du torchon; sa calotte,
rembourre pour prserver son vieux crne des nvralgies, formait autour
de sa tte un bourrelet hideux. Avec cela, loquent, passionn, trange,
parfois ironique, spirituel, incisif. Il avait peu de culture
littraire, mais sa parole tait pleine de saillies inattendues. On
sentait une puissante individualit, que la foi s'tait assujettie, mais
que la rgle ecclsiastique n'avait pas dompte. C'tait un saint;
c'tait  peine un prtre; ce n'tait pas du tout un sulpicien. Il
manquait  la premire rgle de la compagnie, qui est d'abdiquer tout ce
qui peut s'appeler talent, originalit, pour se plier  la discipline
d'une commune mdiocrit.

M. Pinault avait commenc par tre professeur de mathmatiques dans
l'Universit. Comment associa-t-il  des tudes qui, selon nous,
excluent la foi au surnaturel, un catholicisme fervent? De la mme
manire que M. Cauchy fut  la fois un mathmaticien de premier ordre et
un fidle des plus dociles; de la mme manire que l'Acadmie des
sciences possde encore aujourd'hui dans son sein un grand nombre de
croyants. Le christianisme se prsente comme un fait historique
surnaturel. C'est par les sciences historiques qu'on peut tablir (et,
selon moi, d'une manire premptoire) que ce fait n'a pas t surnaturel
et que, mme, il n'y a jamais eu de fait surnaturel. Ce n'est point par
un raisonnement _a priori_ que nous repoussons le miracle; c'est par un
raisonnement critique ou historique. Nous prouvons sans peine qu'il
n'arrive pas de miracles au XIXe sicle, et que les rcits d'vnements
miraculeux donns comme ayant eu lieu de nos jours reposent sur
l'imposture ou la crdulit. Mais les tmoignages qui tablissent les
prtendus miracles du XVIIIe, du XVIIe, du XVIe sicle, ou bien ceux du
moyen ge, sont plus faibles encore, et on peut en dire autant des
sicles antrieurs; car plus on s'loigne, plus la preuve d'un fait
surnaturel devient difficile  fournir. Pour bien comprendre cela, il
faut avoir l'habitude de la critique des textes et de la mthode
historique; or voil ce que les mathmatiques ne donnent en aucune
faon. N'a-t-on pas vu, de nos jours, un mathmaticien minent tomber
dans des illusions que la familiarit la plus lmentaire avec les
sciences historiques lui aurait appris  viter?

La foi vive de M. Pinault le porta vers le sacerdoce. Il fit peu de
thologie; on se contenta pour lui d'un minimum, et on l'appliqua tout
d'abord aux cours de sciences, qui, dans le cadre des tudes
ecclsiastiques, sont l'accompagnement ncessaire des deux annes de
philosophie.  Saint-Sulpice de Paris, avec sa nullit thologique et
son ardente imagination mystique, il et paru trange. Mais,  Issy, en
contact avec de tout jeunes gens qui n'avaient pas tudi les textes, il
acquit bien vite une influence considrable. Il fut le chef de ceux
qu'entranait une ardente pit, des mystiques, comme on les appelait.
Il tait leur directeur  tous; cela faisait une coterie  part, une
sorte d'cole d'o les profanes taient exclus et qui avait ses hauts
secrets. Un auxiliaire trs puissant de ce parti tait le concierge
laque de la maison, celui qu'on appelait le pre Hanique. J'tonne
toujours les ralistes quand je leur dis que j'ai vu de mes yeux un type
que leur connaissance insuffisante du monde humain ne leur a pas permis
de trouver sur leur chemin, je veux dire le portier sublime, arriv aux
degrs les plus transcendants de la spculation. Dans sa pauvre loge de
concierge, Hanique avait presque autant d'importance que M. Pinault.
Ceux qui visaient  la saintet le consultaient, l'admiraient. On
opposait sa simplicit  la froideur d'me des savants; on le citait
comme un exemple de la gratuit absolue des dons de Dieu.

Tout cela constituait une division profonde dans la maison. Les
mystiques vivaient dans un tat de tension si extraordinaire, que
quelques-uns d'entre eux moururent. Cela ne fit qu'augmenter
l'exaltation des autres. M. Gosselin avait trop de tact pour lever
drapeau contre drapeau. Il y avait cependant bel et bien deux partis
dans le jeune bataillon de ce Saint-Cyr ecclsiastique, les mystiques
recevant la direction intime de M. Pinault et du portier Hanique, les
bons enfants (c'tait ainsi que nous nous appelions avec une modestie
d'assez bon got) recevant la direction plane, simple, droite, et tout
bonnement chrtienne de M. Gosselin. Cette division perait trs peu
chez les matres. Cependant le sage M. Gosselin, oppos  tous les
excs, en suspicion contre les singularits et les nouveauts, fronait
le sourcil devant certaines bizarreries. Dans les rcrations, il
affectait une conversation gaie et presque profane, en opposition avec
les entretiens toujours sublimes de M. Pinault. Il avait peu d'gards
pour le bonhomme Hanique et n'aimait pas qu'on parlt de lui avec
admiration. Peut-tre trouvait-il, au point de vue de la correction
hirarchique, plus d'un inconvnient  ce qu'un concierge ft un trop
grand docteur. Quelques livres qui taient la lecture favorite des
mystiques, tels que ceux de Marie d'Agreda, il les condamnait hautement
et les interdisait.

Le cours de M. Pinault tait la chose du monde la plus singulire. Il ne
dissimulait pas son mpris pour les sciences qu'il enseignait et pour
l'esprit humain en gnral. Quelquefois il s'endormait presque en
faisant sa classe. Il dtournait tout  fait ses adeptes de l'tude. Et
pourtant il restait en lui des parties de l'esprit scientifique, qu'il
n'avait pu dtruire. Par moments, il avait des clairs surprenants.
Quelques leons qu'il nous fit sur l'histoire naturelle ont t une des
bases de ma pense philosophique. Je lui dois beaucoup; mais l'instinct
d'apprendre qui est en moi et qui fera, j'espre, que j'apprendrai
jusqu' l'heure de ma mort, ne me permettait pas d'tre de sa bande. Il
m'aimait assez, mais ne cherchait pas  m'attirer. Son brlant esprit
d'apostolat s'indignait de mes paisibles allures, de mon got pour la
recherche. Un jour, il me trouva dans une alle du parc, assis sur un
banc de pierre; je me rappelle que je lisais le trait de Clarke sur
_l'Existence de Dieu_. Selon mon habitude, j'tais envelopp dans une
paisse houppelande. Oh! le cher petit trsor, dit-il en s'approchant.
Mon Dieu, qu'il est donc joli l, si bien empaquet! Oh! ne le drangez
pas. Voil comme il sera toujours... Il tudiera, tudiera sans cesse;
mais, quand le soin des pauvres mes le rclamera, il tudiera encore.
Bien fourr dans sa houppelande, il dira  ceux qui viendront le
trouver: Oh! laissez-moi, laissez-moi. Il s'aperut que le trait avait
port juste. J'tais troubl, mais non converti. Voyant que je ne
rpondais rien, il me serra la main. Ce sera un petit Gosselin, dit-il
avec une nuance lgre d'ironie; et il me laissa continuer ma lecture.

Certes, M. Pinault tait fort suprieur  M. Gosselin par la force de sa
nature et la hardiesse de ses partis pris. Vrai Diogne, il voyait le
creux d'une foule de conventions qui taient des articles de foi pour
mon excellent directeur. Mais il ne m'branla pas un moment. J'ai
toujours cru  l'esprit humain. M. Gosselin, par sa confiance en la
scolastique, m'encourageait dans mon rationalisme. Un autre directeur,
M. Manier, l'un des professeurs de philosophie, m'y encourageait plus
encore. C'tait un parfait honnte homme, dont les opinions se
rapprochaient de celles de l'cole universitaire modre, si dcrie
alors dans le clerg. Il affectionnait la philosophie cossaise et me
fit lire Thomas Reid. Il calma beaucoup ma pense. Son autorit et celle
de M. Gosselin m'aidaient  repousser les exagrations de M. Pinault. Ma
conscience tait tranquille; j'arrivais mme  croire que le mpris de
la scolastique et de la raison, hautement profess par les mystiques,
sentait l'hrsie et justement celle des hrsies que les sulpiciens
orthodoxes trouvaient la plus dangereuse, je veux dire le _fidisme_ de
M. de Lamennais.

Je m'abandonnai ainsi sans scrupule  mon got pour l'tude. Ma solitude
tait absolue. Pendant deux ans, je ne vins pas une seule fois  Paris,
quoique les permissions s'accordassent bien facilement. Je ne jouais
jamais; je passais les heures de rcration assis, cherchant  me
dfendre contre le froid par de triples vtements. Ces messieurs, plus
sages que moi, me faisaient remarquer combien ce rgime d'immobilit, 
l'ge que j'avais, tait prjudiciable  ma sant. Ma croissance tait 
peine acheve; ma taille se votait. Mais ma passion l'emporta. Je m'y
livrai avec d'autant plus de scurit que je la croyais bonne. C'tait
une sorte de fureur; mais pouvais-je croire que l'ardeur de penser, que
je voyais louer dans Malebranche et dans tant d'autres hommes illustres
et saints, ft blmable et dt me mener  un rsultat que j'eusse
repouss de toutes mes forces si j'avais pu l'entrevoir?

L'enseignement philosophique du sminaire tait la scolastique en latin,
non la scolastique du XIIIe sicle, barbare et enfantine, mais ce qu'on
peut appeler la scolastique cartsienne, c'est--dire ce cartsianisme
mitig qui fut adopt en gnral pour l'enseignement ecclsiastique, au
XVIIIe sicle, et fix dans les trois volumes connus sous le nom de
_Philosophie de Lyon_. Ce nom vient de ce que le livre fit partie d'un
cours complet d'tudes ecclsiastiques rdig il y a une centaine
d'annes par l'ordre de M. de Montazet, l'archevque jansniste de Lyon.
La partie thologique de l'ouvrage, entache d'hrsie, est maintenant
oublie; mais la partie philosophique, empreinte d'un rationalisme fort
respectable, tait encore vers 1840 la base de l'enseignement dans les
sminaires, au grand scandale de l'cole no-catholique, qui trouvait le
livre dangereux et inepte. Les problmes taient au moins assez bien
poss, et toute cette dialectique en syllogismes constituait une
gymnastique excellente. Je dois la clart de mon esprit, en particulier
une certaine habilet dans l'art de diviser (art capital, une des
conditions de l'art d'crire), aux exercices de la scolastique et
surtout  la gomtrie, qui est l'application par excellence de la
mthode syllogistique. M. Manier mlait  ces vieilles thses les
analyses psychologiques de l'cole cossaise. Il devait  la
frquentation de Thomas Reid une grande aversion pour la mtaphysique et
une confiance absolue dans le bon sens. _Posuit in visceribus hominis
sapientiam_ tait son texte favori; il ne songeait pas que, si, pour
trouver le vrai et le bien, l'homme n'a qu' rentrer dans le plus
profond de son coeur, le _Catchisme_ de M. Olier croulait par sa base.
La philosophie allemande commenait  tre connue; ce que j'en
saisissais me fascinait trangement. M. Manier me faisait remarquer que
cette philosophie changeait trop vite et que, pour la juger, il fallait
attendre qu'elle et achev son dveloppement. L'cosse rassrne, me
disait-il, et conduit au christianisme; et il me montrait ce bon Thomas
Reid  la fois philosophe et ministre du saint vangile. Reid fut de la
sorte longtemps mon idal; mon rve et t la vie paisible d'un
ecclsiastique laborieux, attach  ses devoirs, dispens du ministre
ordinaire pour ses recherches. La contradiction des travaux
philosophiques ainsi entendus avec la foi chrtienne ne m'apparaissait
point encore avec le degr de clart qui bientt ne devait laisser  mon
esprit aucun choix entre l'abandon du christianisme et l'inconsquence
la plus inavouable.

Les crits de la philosophie moderne, en particulier ceux de MM. Cousin
et Jouffroy, n'entraient gure au sminaire. On ne parlait pourtant pas
d'autre chose, par suite des vives polmiques que ces crits
provoquaient alors de la part du clerg. C'tait l'anne de la mort de
M. Jouffroy. Les belles pages de ce dsespr de la philosophie nous
enivraient; je les savais par coeur. Nous nous passionnions pour les
dbats que souleva la publication de ses oeuvres posthumes. En ralit,
nous connaissions Cousin, Jouffroy, Pierre Leroux, comme on connat
Valentin et Basilide, je veux dire par ceux qui les ont combattus. Le
formalisme rigide de la scolastique ne permet pas de clore la
dmonstration d'une proposition sans l'avoir fait suivre de la rubrique:
_Solvuntur objecta_. L sont exposes avec honntet les objections
contre la proposition qu'il s'agit d'tablir; ces objections sont
ensuite rsolues, souvent d'une manire qui laisse toute leur force aux
ides htrodoxes qu'on prtend rduire  nant. Ainsi, sous le couvert
de rfutations faibles, tout l'ensemble des ides modernes venait 
nous. Nous vivions d'ailleurs beaucoup les uns des autres. L'un de nous,
qui avait fait sa philosophie dans l'Universit, nous rcitait M.
Cousin; un autre, qui avait des tudes historiques assez tendues, nous
disait Augustin Thierry; un troisime venait de l'cole de MM. de
Montalembert et Lacordaire. Il nous plaisait par son imagination; mais
la _Philosophie de Lyon_ l'irritait; il ne put s'accoutumer au pain bis
de la scolastique; il partit.

M. Cousin nous enchantait; cependant Pierre Leroux, par son accent de
conviction et le sentiment profond qu'il avait des grands problmes,
nous frappait plus vivement encore; nous ne voyions pas bien
l'insuffisance de ses tudes et la fausset de son esprit. Mes lectures
habituelles taient Pascal, Malebranche, Euler, Locke, Leibnitz,
Descartes, Reid, Dugald Stewart. Comme livres de pit, je lisais
surtout les _Sermons_ de Bossuet et les _lvations sur les mystres_.
Je connaissais aussi trs bien Franois de Sales, par la continuelle
lecture qu'on faisait au sminaire de ses oeuvres et surtout du charmant
livre que Pierre Camus a crit sur son compte. Quant aux crits d'une
mysticit plus raffine, tels que sainte Thrse, Marie d'Agreda, Ignace
de Loyola, M. Olier, je ne les lisais pas. M. Gosselin, comme je l'ai
dj dit, m'en dissuadait. Les Vies de saints crites d'une faon trop
exalte lui dplaisaient galement. Fnelon tait sa rgle et sa limite.
Tel saint d'autrefois et excit chez lui des prventions invincibles, 
cause de son peu de souci de la propret, de sa faible ducation, de son
mdiocre bon sens.

Le vif entranement que j'avais pour la philosophie ne m'aveuglait pas
sur la certitude de ses rsultats. Je perdis de bonne heure toute
confiance en cette mtaphysique abstraite qui a la prtention d'tre une
science en dehors des autres sciences et de rsoudre  elle seule les
plus hauts problmes de l'humanit. La science positive resta pour moi
la seule source de vrit. Plus tard, j'prouvai une sorte d'agacement 
voir la rputation exagre d'Auguste Comte, rig en grand homme de
premier ordre pour avoir dit, en mauvais franais, ce que tous les
esprits scientifiques, depuis deux cents ans, ont vu aussi clairement
que lui. L'esprit scientifique tait le fond de ma nature. M. Pinault
et t mon vritable matre, si, par le plus trange des travers, il
n'et mis une sorte de rage  dissimuler et  fausser les plus belles
parties de son gnie. Je le comprenais malgr lui et mieux qu'il n'et
voulu. J'avais reu de mes premiers matres, en Bretagne, une ducation
mathmatique assez forte. Les mathmatiques et l'induction physique ont
toujours t les lments fondamentaux de mon esprit, les seules pierres
de ma btisse qui n'aient jamais chang d'assise et qui servent
toujours. Ce que M. Pinault m'apprit d'histoire naturelle gnrale et de
physiologie m'initia aux lois de la vie. J'aperus l'insuffisance de ce
qu'on appelle le spiritualisme; les preuves cartsiennes de l'existence
d'une me distincte du corps me parurent toujours trs faibles; ds
lors, j'tais idaliste, et non spiritualiste, dans le sens qu'on donne
 ce mot. Un ternel _fieri_, une mtamorphose sans fin, me semblait la
loi du monde. La nature m'apparaissait comme un ensemble o la cration
particulire n'a point de place, et o, par consquent, tout se
transforme[15]. Comment cette conception, dj assez claire, d'une
philosophie positive, ne chassait-elle pas de mon esprit la scolastique
et le christianisme? Parce que j'tais jeune, inconsquent, et que la
critique me manquait. L'exemple de tant de grands esprits, qui avaient
vu si profond dans la nature et qui pourtant taient rests chrtiens,
me retenait. Je pensais surtout  Malebranche, qui dit sa messe toute sa
vie, en professant sur la providence gnrale de l'univers des ides peu
diffrentes de celles auxquelles j'arrivais. Les _Entretiens sur la
Mtaphysique_ et les _Mditations chrtiennes_ taient l'objet perptuel
de mes rflexions.

Le got de l'rudition est inn en moi. M. Gosselin contribua beaucoup 
le dvelopper. Il eut la bont de me prendre pour son lecteur. Tous les
jours,  sept heures du matin, j'allais dans sa chambre, et je lui
lisais, pendant qu'il se promenait de long en large, toujours vif,
anim, tantt s'arrtant, tantt prcipitant le pas, m'interrompant
frquemment par des rflexions judicieuses ou piquantes. Je lui lus de
la sorte les longues histoires du Pre Maimbourg, crivain maintenant
oubli, mais qui fut en son temps estim de Voltaire; diverses
publications de M. Benjamin Gurard, dont la science le frappait
beaucoup; quelques ouvrages de M. de Maistre, en particulier sa _Lettre
sur l'inquisition espagnole_. Ce dernier opuscule ne lui plut gure. 
chaque instant, il me disait en se frottant les mains: Oh! comme on
voit bien, mon cher, que M. de Maistre n'est pas thologien! Il
n'estimait que la thologie, et avait un profond mpris pour la
littrature. Il perdait peu d'occasions de traiter de fadaises et de
futilits les tudes si estimes des nicolates. M. Dupanloup, dont le
premier dogme tait que sans une bonne ducation littraire on ne peut
tre sauv, lui tait peu sympathique. Il vitait en gnrai de
prononcer son nom.

Pour moi, qui cros que la meilleure manire de former des jeunes gens
de talent est de ne jamais leur parler de talent ni de style, mais de
les instruire et d'exciter fortement leur esprit sur les questions
philosophiques, religieuses, politiques, sociales, scientifiques,
historiques; en un mot, de procder par l'enseignement du fond des
choses, et non par l'enseignement d'une creuse rhtorique, je me
trouvais entirement satisfait de cette nouvelle direction. J'oubliai
qu'il existait une littrature moderne. Le bruit qu'il y avait des
crivains dans le sicle arrivait quelquefois jusqu' nous; mais nous
tions si habitus  croire qu'il ne pouvait plus y en avoir de bons,
que nous ddaignions _a priori_ toutes les productions contemporaines.
Le _Tlmaque_ tait le seul livre lger qui ft entre mes mains, et
encore dans une dition o ne se trouvait pas l'pisode d'Eucharis, si
bien que je n'ai connu que plus tard ces deux ou trois adorables pages.
Je ne voyais l'antiquit que par _Tlmaque_ et _Aristonos_. Je m'en
rjouis. C'est l que j'ai appris l'art de peindre la nature par des
traits moraux. Jusqu'en 1865, je ne me suis figur l'le de Chio que par
ces trois mots de Fnelon, l'le de Chio, fortune patrie d'Homre.
Ces trois mots, harmonieux et rythms, me semblaient une peinture
accomplie, et, bien qu'Homre ne soit pas n  Chio, que peut-tre il ne
soit n nulle part, ils me reprsentaient mieux la belle (et maintenant
si malheureuse) le grecque que tous les entassements de petits traits
matriels.

J'allais oublier un autre livre qui, avec le _Tlmaque_, constitua
longtemps pour moi le dernier mot de la littrature. Un jour, M.
Gosselin me prit  part et, aprs un long prambule, me dit qu'il avait
pens, pour mes lectures,  un livre que certaines personnes trouvaient
dangereux, qui l'tait peut-tre en effet pour quelques-uns,  cause de
la vivacit avec laquelle la passion y est exprime; toutefois il me
croyait capable de porter cette lecture. Il s'agissait du _Comte de
Valmont_. Beaucoup de personnes demanderont srement ce qu'tait cet
ouvrage, pour lequel mon respectable directeur croyait qu'il fallait une
prparation spciale de jugement et de maturit. _Le Comte de Valmont,
ou les garements de la raison_, est un roman de l'abb Grard, o, sous
le couvert d'une intrigue des plus innocentes, l'auteur rfute les
doctrines du XVIIIe sicle et inculque les principes d'une religion
claire. Sainte-Beuve, qui connaissait _le Comte de Valmont_, comme il
connaissait toute chose, clatait de rire quand je lui contais cette
histoire. Eh bien, oui! _le Comte de Valmont_ est un livre assez
dangereux[16]. Le christianisme dont on y fait l'apologie n'est que le
disme; la religion du _Tlmaque_, un culte qui est la pit _in
abstracto_, sans tre aucune religion en particulier. Tout me confirmait
ainsi dans une paix trompeuse. Je m'imaginais qu'en tant poli comme M.
Gosselin et modr comme M. Manier, j'tais chrtien.

Je ne peux pas dire, en effet, que ma foi chrtienne ft rellement
diminue. Ma foi a t dtruite par la critique historique, non par la
scolastique ni par la philosophie. L'histoire de la philosophie et
l'espce de scepticisme dont j'tais atteint me retenaient dans le
christianisme plutt qu'elles ne m'en chassaient. Je me rptais souvent
ces vers que j'avais lus dans le vieux Brucker[17]:

     Discussi fateor, sectas attentius omnes,
     Plurima qusivi, per singula quque cucurri,
     Nec quidquam inveni melius quam credere Christo.

Une certaine modestie me retenait. Jamais la question capitale de la
vrit des dogmes chrtiens, de la Bible, ne se posait pour moi.
J'admettais la rvlation en un sens gnral, comme Leibniz, comme
Malebranche. Certes ma philosophie du _fieri_ tait l'htrodoxie mme;
mais je ne tirais pas les consquences. Aprs tout, mes matres taient
contents de moi. M. Pinault ne me troublait gure. Plus mystique que
fanatique, il s'occupait peu de ceux qui n'taient point dans sa voie.
Le coup de pointe me fut port par M. Gottofrey, avec une audace et une
justesse qui ne me sont apparues que plus tard. Un moment, cet homme
vraiment suprieur arracha les voiles que le prudent M. Gosselin et
l'honnte M. Manier avaient disposs autour de ma conscience pour la
calmer et l'endormir.

M. Gottofrey me parlait trs rarement, mais il m'observait attentivement
avec une trs grande curiosit. Mes argumentations latines, faites d'un
ton ferme et accentu, l'tonnaient, l'inquitaient. Tantt j'avais trop
raison; tantt je laissais voir ce que je trouvais de faible dans les
raisons donnes comme valables. Un jour que mes objections avaient t
pousses avec vigueur, et que, devant la faiblesse des rponses,
quelques sourires s'taient produits dans la confrence, il interrompit
l'argumentation. Le soir, il me prit  part. Il me parla avec loquence
de ce qu'a d'antichrtien la confiance en la raison, de l'injure que le
rationalisme fait  la foi. Il s'anima singulirement, me reprocha mon
got pour l'tude. La recherche!...  quoi bon? Tout ce qu'il y a
d'essentiel est trouv. Ce n'est point la science qui sauve les mes.
Et, s'exaltant peu  peu, il me dit avec un accent passionn: Vous
n'tes pas chrtien!

Je n'ai jamais ressenti d'effroi comme celui que j'prouvai  ce mot
prononc d'une voix vibrante. En sortant de chez M. Gottofrey, je
chancelais; ces mots: Vous n'tes pas chrtien! retentirent toute la
nuit  mon oreille comme un coup de tonnerre. Le lendemain, je confiai
mon angoisse  M. Gosselin. L'excellent homme me rassura: il ne vit
rien, ne voulut rien voir. Il ne me dissimula mme pas tout  fait
combien il tait surpris et mcontent de cette entreprise d'un zle
intempestif sur une conscience dont il tait plus que personne
responsable. Il tint, j'en suis sr, l'acte illumin de M. Gottofrey
pour une imprudence, qui ne pouvait tre bonne qu' troubler une
vocation naissante. Comme beaucoup de directeurs, M. Gosselin croyait
que les doutes sur la foi n'ont de gravit pour les jeunes gens que si
l'on s'y arrte, qu'ils disparaissent quand les engagements sont pris et
que la vie est arrte. Il me dfendit de penser  ce qui venait
d'arriver; je le trouvai mme ensuite plus affectueux que jamais. Il ne
comprit rien  la nature de mon esprit, ne devina pas ses futures
volutions logiques. Seul, M. Gottofrey vit clair. Il avait raison,
pleinement raison; je le reconnais maintenant. Il fallait ses lumires
transcendantes de martyr et d'ascte pour dcouvrir ce qui chappait si
compltement  ceux qui dirigeaient ma conscience avec tant de droiture,
du reste, et de bont.

Je causai aussi avec M. Manier, qui m'engagea vivement  ne pas faire
dpendre ma foi chrtienne d'objections de dtail. Sur la question de
l'tat ecclsiastique, il mettait toujours beaucoup de discrtion. Il ne
me disait jamais rien qui ft de nature  m'engager ou  me dissuader.
C'tait l pour lui en quelque sorte une chose secondaire. Pour lui,
l'essentiel tait le vritable esprit chrtien, insparable de la vraie
philosophie. Prtre ou professeur de philosophie cossaise dans
l'Universit lui paraissait la mme chose. Il me faisait souvent
envisager ce qu'une telle carrire a d'honorable, et plus d'une fois il
pronona le nom de l'cole normale. Je ne parlai pas de cette ouverture
 M. Gosselin; car certainement la seule pense de quitter le sminaire
pour l'cole normale lui et paru une ide de perdition.

Il fut donc dcid qu'aprs mes deux ans de philosophie, je passerais au
sminaire Saint-Sulpice pour faire ma thologie. L'clair qui avait
travers un moment l'esprit de M. Gottofrey n'eut pas de consquence.
Mais, aujourd'hui,  trente-huit ans de distance, je reconnais la haute
pntration dont il fit preuve. Lui seul fut clairvoyant, car c'tait
tout  fait un saint. Certes, je regrette maintenant que je n'aie point
suivi son impulsion. Je serais sorti du sminaire sans avoir fait
d'hbreu ni de thologie. La physiologie et les sciences naturelles
m'auraient entran; or, je peux bien le dire, l'ardeur extrme que ces
sciences vitales excitaient dans mon esprit me fait croire que, si je
les avais cultives d'une faon suivie, je fusse arriv  plusieurs des
rsultats de Darwin, que j'entrevoyais. J'allai  Saint-Sulpice,
j'appris l'allemand et l'hbreu; cela changea tout. Je fus entran vers
les sciences historiques, petites sciences conjecturales qui se dfont
sans cesse aprs s'tre faites, et qu'on ngligera dans cent ans. On
voit poindre, en effet, un ge o l'homme n'attachera plus beaucoup
d'intrt  son pass. Je crains fort que nos crits de prcision de
l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres, destins  donner quelque
exactitude  l'histoire, ne pourrissent avant d'avoir t lus. C'est par
la chimie  un bout, par l'astronomie  un autre, c'est surtout par la
physiologie gnrale que nous tenons vraiment le secret de l'tre, du
monde, de Dieu, comme on voudra l'appeler. Le regret de ma vie est
d'avoir choisi pour mes tudes un genre de recherches qui ne s'imposera
jamais et restera toujours  l'tat d'intressantes considrations sur
une ralit  jamais disparue. Mais, pour l'exercice et le plaisir de ma
pense, je pris certainement la meilleure part.  Saint-Sulpice, en
effet, je fus mis en face de la Bible et des sources du christianisme;
je dirai, dans le prochain rcit, l'ardeur avec laquelle je me mis 
cette tude, et comment, par une srie de dductions critiques qui
s'imposrent  mon esprit, les bases de ma vie, telle que je l'avais
comprise jusque-l, furent totalement renverses.




V

LE SMINAIRE SAINT-SULPICE


I

La maison fonde par M. Olier, en 1645, n'tait pas la grande
construction quadrangulaire,  l'aspect de caserne, qui forme maintenant
un ct de la place Saint-Sulpice. L'ancien sminaire du XVIIe et du
XVIIIe sicle couvrait toute l'tendue de la place actuelle et masquait
compltement la faade de Servandoni. L'emplacement du sminaire
d'aujourd'hui tait occup autrefois par les jardins et par le collge
de boursiers qu'on appelait les robertins. Le btiment primitif disparut
 l'poque de la Rvolution. La chapelle, dont le plafond passait pour
le chef-d'oeuvre de Lebrun, a t dtruite, et, de toute l'ancienne
maison, il ne reste qu'un tableau de Lebrun reprsentant la Pentecte
d'une faon qui tonnerait l'auteur des _Actes des aptres_. La Vierge y
est au centre et reoit pour son compte tout l'effluve du Saint-Esprit,
qui, d'elle, se rpand sur les aptres. Sauv  la Rvolution, puis
compris dans la galerie du cardinal Fesch, ce tableau a t rachet par
la compagnie de Saint-Sulpice; il orne aujourd'hui la chapelle du
sminaire.

 part les murs et les meubles, tout est ancien  Saint-Sulpice; on s'y
croit compltement au XVIIe sicle. Le temps et les communes dfaites
ont effac bien des diffrences. Saint-Sulpice cumule aujourd'hui les
choses autrefois les plus dissemblables; si l'on veut voir ce qui, de
nos jours, rappelle le mieux Port-Royal, l'ancienne Sorbonne et, en
gnral, les institutions du vieux clerg de France, c'est l qu'il faut
aller. Quand j'entrai au sminaire Saint-Sulpice, en 1843, il y avait
encore quelques directeurs qui avaient vu M. mery; il n'y en avait, je
crois, que deux qui eussent des souvenirs d'avant la Rvolution. M.
Hugon avait servi d'acolyte au sacre de M. de Talleyrand  la chapelle
d'Issy, en 1788. Il parat que, pendant la crmonie, la tenue de l'abb
de Prigord fut des plus inconvenantes. M. Hugon racontait qu'il
s'accusa, le samedi suivant, en confession, d'avoir form des jugements
tmraires sur la pit d'un saint vque. Quant au suprieur gnral,
M. Garnier, il avait plus de quatre-vingts ans. C'tait en tout un
ecclsiastique de l'ancienne cole. Il avait fait ses tudes aux
robertins, puis  la Sorbonne. Il semblait en sortir, et,  l'entendre
parler de monsieur Bossuet, de monsieur Fnelon[18], on se serait
cru devant un disciple immdiat de ces grands hommes. Ces
ecclsiastiques de l'ancien rgime et ceux d'aujourd'hui n'avaient de
commun que le nom et le costume. Compar aux pitistes exalts d'Issy,
M. Garnier me faisait presque l'effet d'un laque. Absence totale de
dmonstrations extrieures, pit sobre et toute raisonnable. Le soir,
quelques-uns des jeunes allaient dans la chambre du vieux suprieur pour
lui tenir compagnie pendant une heure. La conversation n'avait jamais de
caractre mystique. M. Garnier racontait ses souvenirs, parlait de M.
mery, entrevoyait sa mort prochaine avec tristesse. Cela nous tonnait
par le contraste avec les brlantes ardeurs de M. Pinault, de M.
Gottofrey. Tout dans ces vieux prtres tait honnte, sens, empreint
d'un profond sentiment de droiture professionnelle. Ils observaient
leurs rgles, dfendaient leurs dogmes comme un bon militaire dfend le
poste qui lui a t confi. Les questions suprieures leur chappaient.
Le got de l'ordre et le dvouement au devoir taient le principe de
toute leur vie. M. Garnier tait un savant orientaliste et l'homme le
plus vers de France dans l'exgse biblique, telle qu'elle s'enseignait
chez les catholiques il y a une centaine d'annes. La modestie
sulpicienne l'empcha de rien publier. Le rsultat de ses tudes fut un
immense ouvrage manuscrit, reprsentant un cours complet d'criture
sainte, selon les ides relativement modres qui dominaient chez les
catholiques et les protestants  la fin du XVIIIe sicle. L'esprit en
tait fort analogue  celui de Rosenmller, de Hug, de Jahn. Quand
j'entrai  Saint-Sulpice, M. Garnier tait trop vieux pour enseigner; on
nous lisait ses cahiers. L'rudition tait norme, la science des
langues, trs solide. De temps en temps, certaines navets faisaient
sourire; par exemple, la faon dont l'excellent suprieur rsolvait les
difficults qui s'attachent  l'aventure de Sara en gypte. On sait que,
vers la date o le Pharaon conut pour Sara cet amour qui mit Abraham
dans de si grands embarras, Sara, d'aprs le texte, aurait t presque
septuagnaire. Pour lever cette difficult, M. Garnier faisait observer
qu'aprs tout pareille chose s'tait vue, et que mademoiselle de
Lenclos inspira des passions, causa des duels  soixante-dix ans. M.
Garnier ne s'tait pas tenu au courant des derniers travaux de la
nouvelle cole allemande; il resta toujours dans une quitude parfaite
sur les blessures que la critique du XIXe sicle avait faites au vieux
systme. Sa gloire est d'avoir form en M. Le Hir un lve qui, hritier
de son vaste savoir, y joignit la connaissance des travaux modernes et,
avec une sincrit qu'expliquait sa foi profonde, ne dissimula rien de
la largeur de la plaie.

Accabl par l'ge et absorb par les soucis du gnralat de la socit,
M. Garnier laissait au directeur, M. Carbon, tout le soin de la maison
de Paris. M. Carbon tait la bont, la jovialit, la droiture mmes. Il
n'tait pas thologien; ce n'tait nullement un esprit suprieur; on
pouvait d'abord le trouver simple, presque commun; puis on s'tonnait de
dcouvrir sous cette humble apparence la chose du monde la moins
commune, l'absolue cordialit, une maternelle condescendance, une
charmante bonhomie. Je n'ai jamais vu une telle absence d'amour-propre.
Il riait le premier de lui-mme, de ses bvues  demi intentionnelles,
des plaisantes situations o le mettait sa navet. Comme tous les
directeurs, il faisait l'oraison  son tour. Il n'y pensait pas cinq
minutes d'avance; il s'embrouillait parfois dans son improvisation d'une
manire si comique, qu'on s'touffait pour ne pas rire. Il s'en
apercevait, et trouvait cela tout naturel. C'tait lui qui lisait, au
cours d'criture sainte, le manuscrit de M. Garnier. Il pataugeait
exprs, pour nous gayer, dans les parties devenues surannes. Ce qu'il
y avait de singulier, en effet, c'est qu'il n'tait pas trs mystique.
Quel peut tre, pensez-vous, le mobile de vie de M. Carbon? demandai-je
un jour  un de mes condisciples.--Le sentiment le plus abstrait du
devoir, me rpondit-il. M. Carbon m'adopta tout d'abord; il reconnut
que le fond de mon caractre est la gaiet et l'acceptation rsigne du
sort. Je vois que nous ferons bon mnage ensemble, me dit-il avec son
excellent sourire. Effectivement M. Carbon est un des hommes que j'ai le
plus aims. Me voyant studieux, appliqu, consciencieux, il me dit au
bout de trs peu de temps: Songez donc  notre socit; l est votre
place. Il me traitait dj presque en confrre. Sa confiance en moi
tait absolue.

Les autres directeurs, chargs de l'enseignement des diverses branches
de la thologie, taient sans exception de dignes continuateurs d'une
respectable tradition. Sous le rapport de la doctrine, cependant, la
brche tait faite. L'ultramontanisme et le got de l'irrationnel
s'introduisaient dans la citadelle de la thologie modre. L'ancienne
cole savait dlirer avec sobrit; elle portait dans l'absurde mme les
rgles du bon sens. Elle n'admettait l'irrationnel, le miracle, que dans
la mesure strictement exige par l'criture et l'autorit de l'glise.
La nouvelle cole s'y complat et semble  plaisir rtrcir le champ de
dfense de l'apologtique. Il ne faut pas nier, d'un autre ct, que la
nouvelle cole ne soit  quelques gards plus ouverte, plus consquente,
et qu'elle ne tienne, surtout de son commerce avec l'Allemagne, des
lments de discussion qu'ignoraient absolument les vieux traits _de
Locis theologicis_. Dans cette voie pleine d'imprvu et, si l'on veut,
de prils, Saint-Sulpice n'a t reprsent que par un seul homme; mais
cet homme fut certainement le sujet le plus remarquable que le clerg
franais ait produit de nos jours; je veux parler de M. Le Hir. Je l'ai
connu  fond, comme on le verra tout  l'heure. Pour comprendre ce qui
va suivre, il faut tre trs vers dans les choses de l'esprit humain et
en particulier dans les choses de la foi.

M. Le Hir tait un savant et un saint; il tait minemment l'un et
l'autre. Cette cohabitation dans une mme personne de deux entits qui
ne vont gure ensemble se faisait chez lui sans collision trop sensible;
car le saint l'emportait absolument et rgnait en matre. Pas une des
objections du rationalisme qui ne soit venue jusqu' lui. Il n'y faisait
aucune concession; car la vrit de l'orthodoxie ne fut jamais pour lui
l'objet d'un doute. C'tait l, de sa part, un acte de volont
triomphante plus qu'un rsultat subi. Tout  fait tranger  la
philosophie naturelle et  l'esprit scientifique, dont la premire
condition est de n'avoir aucune foi pralable et de rejeter ce qui
n'arrive pas, il resta dans cet quilibre o une conviction moins
ardente et trbuch. Le surnaturel ne lui causait aucune rpugnance
intellectuelle. Sa balance tait trs juste; mais dans un des plateaux
il y avait un poids infini, une foi inbranlable. Ce qu'on aurait pu
mettre dans l'autre plateau et paru lger; toutes les objections du
monde ne l'eussent point fait vaciller.

La supriorit de M. Le Hir venait surtout de sa profonde connaissance
de l'exgse et de la thologie allemandes. Ce qu'il trouvait dans cette
interprtation de compatible avec l'orthodoxie catholique, il se
l'appropriait. En critique, les incompatibilits se produisaient 
chaque pas. En grammaire, au contraire, l'accord tait facile. Ici M. Le
Hir n'avait pas de suprieur. Il possdait  fond la doctrine de
Gesenius et d'Ewald, et la discutait savamment sur plusieurs points. Il
s'occupa des inscriptions phniciennes et fit une supposition trs
ingnieuse, qui depuis a t confirme. Sa thologie tait presque tout
entire emprunte  l'cole catholique allemande,  la fois plus avance
et moins raisonnable que notre vieille scolastique franaise. M. Le Hir
rappelle,  beaucoup d'gards, Doellinger par son savoir et ses vues
d'ensemble; mais sa docilit l'et prserv des dangers que le concile
du Vatican a fait courir  la foi de la plupart des ecclsiastiques
instruits.

Il mourut prmaturment en 1868, au milieu des projets du concile, aux
travaux prparatoires duquel il tait appel. J'avais toujours eu
l'intention de proposer  mes confrres de l'Acadmie des inscriptions
et belles-lettres de le nommer membre libre de notre compagnie. Il et
rendu, je n'en doute pas,  la commission du _Corpus_ des inscriptions
smitiques des services considrables.

 son immense savoir M. Le Hir joignait une manire d'crire juste et
ferme. Il aurait eu beaucoup d'esprit s'il se ft permis d'en avoir. Sa
mysticit tendue rappelait celle de M. Gottofrey; mais il avait bien
plus de rectitude de jugement. Sa mine tait trange. Il avait la taille
d'un enfant et l'apparence la plus chtive, mais des yeux et un front
indiquant la comprhension la plus vaste. Au fond, il ne lui manqua que
ce qui l'et fait cesser d'tre catholique, la critique. Je dis mal: il
avait la critique trs exerce en tout ce qui ne tient pas  la foi;
mais la foi avait pour lui un tel coefficient de certitude, que rien ne
pouvait la contre-balancer. Sa pit tait vraiment comme les
mres-perles de Franois de Sales, qui vivent emmy la mer sans prendre
aucune goutte d'eau marine. La science qu'il avait de l'erreur tait
toute spculative; une cloison tanche empchait la moindre infiltration
des ides modernes de se faire dans le sanctuaire rserv de son coeur,
o brlait,  ct du ptrole, la petite lampe inextinguible d'une pit
tendre et absolument souveraine. Comme je n'avais pas en mon esprit ces
sortes de cloisons tanches, le rapprochement d'lments contraires qui,
chez M. Le Hir, produisait une profonde paix intrieure, aboutit chez
moi  d'tranges explosions.


II

En somme, malgr des lacunes, Saint-Sulpice, quand j'y passai il y a
quarante ans, prsentait un ensemble d'assez fortes tudes. Mon ardeur
de savoir avait sa pture. Deux mondes inconnus taient devant moi, la
thologie, l'expos raisonn du dogme chrtien, et la Bible, cense le
dpt et la source de ce dogme. Je m'enfonai dans le travail. Ma
solitude tait plus grande encore qu' Issy. Je ne connaissais pas une
me dans Paris. Je fus deux ans sans suivre d'autre rue que la rue de
Vaugirard, qui, une fois par semaine, nous menait  Issy. Je parlais
extrmement peu. Ces messieurs, pendant tout ce temps, furent pour moi
d'une bont extrme. Mon caractre doux et mes habitudes studieuses, mon
silence, ma modestie leur plurent, et je crois que plusieurs d'entre eux
firent tout bas la rflexion que me communiqua M. Carbon: Voil pour
nous un futur bon confrre. Le 29 mars 1844, j'crivais  un de mes
amis de Bretagne, alors au sminaire de Saint-Brieuc:

     Je me trouve fort bien ici. Le ton de la maison est excellent,
     galement loign de la rusticit, d'un gosme grossier et de
     l'affterie. On se connat peu, et le coeur est un peu  froid; mais
     les conversations sont dignes et leves; il s'y mle peu de
     banalits et de commrages. On chercherait en vain entre les
     directeurs et les lves la cordialit; c'est l une plante qui ne
     crot gure qu'en Bretagne; mais les directeurs ont un certain
     esprit large et bon, qui plat et convient parfaitement  l'tat
     moral des jeunes gens tels qu'ils leur arrivent. Leur gouvernement
     est  peine sensible: c'est la maison qui marche, ce ne sont pas
     eux qui la conduisent. Le rglement, les usages et l'esprit de la
     maison font tout; les hommes sont passifs, ils sont l seulement
     pour conserver. C'est une machine bien monte depuis deux cents
     ans; elle marche toute seule; le mcanicien n'a qu' veiller sur
     elle, tout au plus, de temps en temps,  tourner un crou et 
     huiler les ressorts. Ce n'est pas comme  Saint Nicolas, par
     exemple, o on ne laissait jamais la machine aller seule; le
     mcanicien tait toujours l, volant  droite,  gauche, mettant
     partout le doigt, essouffl, empress, parce qu'on ne songeait pas
     que la machine la mieux monte est celle qui exige le moins
     d'action de la part du moteur. Le grand avantage que je trouve ici,
     ce sont les remarquables facilits que l'on a pour le travail,
     lequel est devenu pour moi un besoin et, eu gard  mon tat
     intrieur, un devoir. Le cours de morale est trs bien fait; il
     n'en est pas de mme du cours de dogme: le professeur est nouveau,
     ce qui, joint  l'importance majeure, et personnelle pour moi, des
     traits _de la Religion_ et _de l'glise_, m'arrangerait fort mal,
     si je ne trouvais auprs de ces autres messieurs le moyen d'y
     suppler.

J'avais, en effet, pour les sciences ecclsiastiques un got
particulier. Les textes se cantonnaient bien dans ma mmoire; ma tte
tait  l'tat d'un _Sic et Non_ d'Ablard. Tout entire construction du
XIIIe sicle, la thologie ressemble  une cathdrale gothique: elle en
a la grandeur, les vides immenses et le peu de solidit. Ni les Pres de
l'glise, ni les crivains chrtiens de la premire moiti du moyen ge
ne songrent  dresser une exposition systmatique des dogmes chrtiens
dispensant de lire la Bible avec suite. La _Somme_ de saint Thomas
d'Aquin, rsum de la scolastique antrieure, est comme un immense
casier, qui, si le catholicisme est ternel, servira  tous les sicles:
les dcisions des conciles et des papes  venir y ayant leur place en
quelque sorte d'avance tiquete. Il ne peut tre question de progrs
dans un tel ordre d'exposition. Au XVIe sicle, le concile de Trente
dtermine une foule de points qui taient jusque-l controversables;
mais chacun de ces _anathmes_ avait dj sa rubrique ouverte dans
l'immense cadre de saint Thomas. Melchior Canus et Suars refont la
_Somme_ sans y rien ajouter d'essentiel. Au XVIIe et au XVIIIe sicle,
la Sorbonne compose, pour l'usage des coles, des traits commodes, qui
ne sont le plus souvent que la _Somme_ remanie et amoindrie. Partout ce
sont les mmes textes dcoups et spars de ce qui les explique, les
mmes syllogismes triomphants, mais posant sur le vide, les mmes
dfauts de critique historique, provenant de la confusion des dates et
des milieux.

La thologie se divise en dogmatique et en morale. La thologie
dogmatique, outre les Prolgomnes comprenant les discussions relatives
aux sources de l'autorit divine, se divise en quinze traits ayant pour
objet tous les dogmes du christianisme.  la base est le trait _de la
Vraie Religion_, o l'on essaye de dmontrer le caractre surnaturel de
la religion chrtienne, c'est--dire des critures rvles et de
l'glise. Puis tous les dogmes se prouvent par l'criture, par les
conciles, par les Pres, par les thologiens. Il ne faut pas nier qu'un
rationalisme trs avou ne soit au fond de tout cela. Si la scolastique
est fille de saint Thomas d'Aquin, elle est petite-fille d'Ablard. Dans
un tel systme, la raison est avant toute chose, la raison prouve la
rvlation, la divinit de l'criture et l'autorit de l'glise. Cela
fait, la porte est ouverte  toutes les dductions. Le seul accs de
colre que Saint-Sulpice ait prouv, depuis qu'il n'y a plus de
jansnisme, fut contre M. de Lamennais, le jour o cet exalt vint dire
qu'il faut dbuter, non par la raison, mais par la foi. Et qui reste
juge en dernier lieu des titres de la foi, si ce n'est la raison?

La thologie morale se compose d'une douzaine de traits, comprenant
tout l'ensemble de la morale philosophique et du droit, complts par la
rvlation et les dcisions de l'glise. Tout cela fait une sorte
d'encyclopdie trs fortement enchane. C'est un difice dont les
pierres sont lies par des tenons en fer; mais la base est d'une
faiblesse extrme. Cette base, c'est le trait _de la Vraie Religion_,
lequel est tout  fait ruineux. Car non seulement on n'arrive pas 
tablir que la religion chrtienne soit plus particulirement que les
autres divine et rvle, mais on ne russit pas  prouver que, dans le
champ de la ralit attingible  nos observations, il se soit pass un
vnement surnaturel, un miracle. L'inexorable phrase de M. Littr:
Quelque recherche qu'on ait faite, jamais un miracle ne s'est produit
l o il pouvait tre observ et constat, cette phrase, dis-je, est un
bloc qu'on ne remuera point. On ne saurait prouver qu'il soit arriv un
miracle dans le pass, et nous attendrons sans doute longtemps avant
qu'il s'en produise un dans les conditions correctes qui seules
donneraient  un esprit juste la certitude de ne pas tre tromp.

En admettant la thse fondamentale du trait _de la Vraie Religion_, le
champ de bataille est restreint; mais la bataille est loin d'tre finie.
La lutte est maintenant avec les protestants et les sectes dissidentes,
qui, tout en admettant les textes rvls, refusent d'y voir les dogmes
dont l'glise catholique s'est charge avec les sicles. Ici, la
controverse porte sur des milliers de points; son bilan se chiffre en
dfaites sans nombre. L'glise catholique s'oblige  soutenir que ses
dogmes ont toujours exist tels qu'elle les enseigne, que Jsus a
institu la confession, l'extrme-onction, le mariage; qu'il a enseign
ce qu'ont dcid plus tard les conciles de Nice et de Trente. Rien de
plus inadmissible. Le dogme chrtien s'est fait, comme toute chose,
lentement, peu  peu, par une sorte de vgtation intime. La thologie,
en prtendant le contraire, entasse contre elle des montagnes
d'objections, s'oblige  rejeter toute critique. J'engage les personnes
qui voudraient se rendre compte de cela  lire dans une Thologie le
trait des sacrements: elles y verront par quelles suppositions
gratuites, dignes des vangiles apocryphes, de Marie d'Agreda, ou de
Catherine Emmerich, on arrive  prouver que tous les sacrements ont t
tablis par Jsus-Christ  un moment de sa vie. Les discussions sur la
matire et la forme des sacrements prtent aux mmes observations.
L'obstination  trouver en toute chose la matire et la forme date de
l'introduction de l'aristotlisme en thologie au XIIIe sicle. Or on
encourait les censures ecclsiastiques, si l'on repoussait cette
application rtrospective de la philosophie d'Aristote aux crations
liturgiques de Jsus.

L'intuition du devenir, dans l'histoire comme dans la nature, tait ds
lors l'essence de ma philosophie. Mes doutes ne vinrent pas d'un
raisonnement, ils vinrent de dix mille raisonnements. L'orthodoxie a
rponse  tout et n'avoue pas une bataille perdue. Certes, la critique
elle-mme veut que, dans certains cas, on admette une rponse subtile
comme valable. Le vrai peut quelquefois n'tre pas vraisemblable. Une
rponse subtile peut tre vraie. Deux rponses subtiles peuvent mme 
la rigueur tre vraies  la fois. Trois, c'est plus difficile. Quatre,
c'est presque impossible. Mais que, pour dfendre la mme thse, dix,
cent, mille rponses subtiles doivent tre admises comme vraies  la
fois, c'est la preuve que la thse n'est pas bonne. Le calcul des
probabilits appliqu  toutes ces petites banqueroutes de dtail est
pour un esprit sans parti pris d'un effet accablant. Or Descartes
m'avait enseign que la premire condition pour trouver la vrit est de
n'avoir aucun parti pris. L'oeil compltement achromatique est seul fait
pour apercevoir la vrit dans l'ordre philosophique, politique et
moral.


III

La lutte thologique prenait pour moi un caractre particulier de
prcision sur le terrain des textes censs rvls. L'enseignement
catholique, se croyant sr de lui-mme, acceptait la bataille sur ce
champ, comme sur les autres, avec une parfaite bonne foi. La langue
hbraque tait ici l'instrument capital, puisque, des deux Bibles
chrtiennes, l'une est en hbreu et que, mme pour le Nouveau Testament,
il n'y a pas de complte exgse sans la connaissance de l'hbreu.

L'tude de l'hbreu n'tait pas obligatoire au sminaire; elle tait
mme suivie par un trs petit nombre d'lves. En 1843-1844, M. Garnier
fit encore, dans sa chambre, le cours suprieur, celui o l'on
expliquait les textes difficiles  deux ou trois lves. M. Le Hir,
depuis quelques annes, faisait le cours de grammaire. Je m'inscrivis
tout d'abord. La philologie exacte de M. Le Hir m'enchanta. Il se montra
pour moi plein d'attentions; il tait Breton comme moi; nos caractres
avaient beaucoup de ressemblance; au bout de quelques semaines, je fus
son lve presque unique. Son exposition de la grammaire hbraque, avec
comparaison des autres idiomes smitiques, tait admirable. Je le
regarde comme un vrai savant, crivais-je  mon ami du sminaire de
Saint-Brieuc. Si Dieu lui donne encore dix ans de vie, ce qui
malheureusement semble douteux, nous pourrons l'opposer  ce que la
science critique de l'Allemagne a de plus colossal. L'tude de l'hbreu
est, par ses leons, singulirement facilite. Je suis tomb de surprise
quand je me suis trouv en prsence de cette langue si simple, sans
construction, presque sans syntaxe, expression nue de l'ide pure, une
vraie langue d'enfant.

J'avais,  ce moment, une force d'assimilation extraordinaire. Je suai
tout ce que j'entendais dire  mon matre. Ses livres taient  ma
disposition, et il avait une bibliothque trs complte. Les jours de
promenade  Issy, il m'emmenait sur les hauteurs de la Solitude, et l
il m'apprenait le syriaque. Nous expliquions ensemble le Nouveau
Testament syriaque de Gutbier. M. Le Hir fixa ma vie; j'tais philologue
d'instinct. Je trouvai en lui l'homme le plus capable de dvelopper
cette aptitude. Tout ce que je suis comme savant, je le suis par M. Le
Hir. Il me semble mme parfois que tout ce que je n'ai pas appris de
lui, je ne l'ai jamais bien su. Ainsi il n'tait pas trs fort en arabe,
et c'est pour cela que je suis toujours rest mdiocre arabisant.

Une circonstance due  la bont de ces messieurs vint me confirmer dans
ma vocation de philologue, et,  l'insu de mes excellents matres,
entre-biller pour moi une porte que je n'osais ouvrir moi-mme. En
1844, M. Garnier, vaincu par la vieillesse, dut cesser de faire le cours
suprieur d'hbreu. M. Le Hir fit ce cours et, sachant combien je
m'tais bien assimil sa doctrine, il voulut que je fusse charg du
cours de grammaire. Ce fut M. Carbon qui, avec sa bienveillance
ordinaire, m'annona en souriant cette bonne nouvelle, et m'apprit que
la compagnie me donnait pour honoraires une somme de trois cents francs.
Cela me parut colossal; je dis  M. Carbon que je n'avais pas besoin
d'une somme aussi norme; je le remerciai. M. Carbon m'imposa d'accepter
cent cinquante francs pour acheter des livres.

Une bien autre faveur fut de me permettre d'aller suivre, au Collge de
France, deux fois par semaine, le cours de M. tienne Quatremre. M.
Quatremre prparait peu son cours; pour l'exgse biblique, il tait
rest volontairement en dehors du mouvement scientifique. Il ressemblait
bien plus  M. Garnier qu' M. Le Hir. Jansniste  la faon de
Silvestre de Sacy, il partageait le demi-rationalisme de Hug, de
Jahn,--rduisant autant que possible la part du surnaturel, en
particulier dans les cas de ce qu'il appelait les miracles d'une
excution difficile, comme le miracle de Josu,--retenant cependant le
principe, au moins pour les miracles du Nouveau Testament. Cet
clectisme superficiel me satisfit peu. M. Le Hir tait bien plus prs
du vrai en ne cherchant pas  attnuer la chose raconte, et en tudiant
attentivement,  la faon d'Ewald, le rcit lui-mme. Comme grammairien
comparatif, M. Quatremre tait aussi trs infrieur  M. Le Hir; mais
son rudition orientale tait colossale. Le monde scientifique s'ouvrait
devant moi; je voyais que ce qui en apparence ne devait intresser que
les prtres pouvait aussi intresser les laques. L'ide me vint ds
lors plus d'une fois qu'un jour j'enseignerais  cette mme table, dans
cette petite Salle des langues, o j'ai en effet russi  m'asseoir,
en y mettant une dose assez forte d'obstination.

Cette obligation de clarifier et de systmatiser mes ides, en vue de
leons faites  des condisciples du mme ge que moi, dcida ma
vocation. Mon cadre d'enseignement fut ds lors arrt; tout ce que j'ai
fait depuis en philologie est sorti de cette modeste confrence que
l'indulgence de mes matres m'avait confie. La ncessit de pousser
aussi loin que possible mes tudes d'exgse et de philologie smitique
m'obligea d'apprendre l'allemand. Je n'avais  cet gard aucune
prparation;  Saint-Nicolas, mon ducation avait t toute latine et
franaise. Je ne m'en plains pas. L'homme ne doit savoir littrairement
que deux langues, le latin et la sienne; mais il doit comprendre toutes
celles dont il a besoin pour ses affaires ou son instruction. Un bon
condisciple alsacien, M. Kl..., dont je vois souvent le nom cit pour
les services qu'il rend  ses compatriotes  Paris, voulut bien me
faciliter les dbuts. La littrature tait pour moi chose si secondaire,
au milieu de l'enqute ardente qui m'absorbait, que j'y fis d'abord peu
d'attention. Je sentis cependant un gnie nouveau, fort diffrent de
celui de notre XVIIe sicle. Je l'admirai d'autant plus que je n'en
voyais pas les limites. L'esprit particulier de l'Allemagne,  la fin du
dernier sicle et dans la premire moiti de celui-ci, me frappa; je
crus entrer dans un temple. C'tait bien l ce que je cherchais, la
conciliation d'un esprit hautement religieux avec l'esprit critique. Je
regrettais par moments de n'tre pas protestant, afin de pouvoir tre
philosophe sans cesser d'tre chrtien. Puis je reconnaissais qu'il n'y
a que les catholiques qui soient consquents. Une seule erreur prouve
qu'une glise n'est pas infaillible; une seule partie faible prouve
qu'un livre n'est pas rvl. En dehors de la rigoureuse orthodoxie, je
ne voyais que la libre pense  la faon de l'cole franaise du XVIIIe
sicle. Mon initiation aux tudes allemandes me mettait ainsi dans la
situation la plus fausse; car, d'une part, elle me montrait
l'impossibilit d'une exgse sans concessions; de l'autre, je voyais
parfaitement que ces messieurs de Saint-Sulpice avaient raison de ne pas
faire de concessions, puisqu'un seul aveu d'erreur ruine l'difice de la
vrit absolue et la ravale au rang des autorits humaines, o chacun
fait son choix, selon son got personnel.

Dans un livre divin, en effet, tout est vrai, et, deux contradictoires
ne pouvant tre vraies  la fois, il ne doit s'y trouver aucune
contradiction. Or l'tude attentive que je faisais de la Bible, en me
rvlant des trsors historiques et esthtiques, me prouvait aussi que
ce livre n'tait pas plus exempt qu'aucun autre livre antique de
contradictions, d'inadvertances, d'erreurs. Il s'y trouve des fables,
des lgendes, des traces de composition tout humaine. Il n'est plus
possible de soutenir que la seconde partie d'Isae soit d'Isae. Le
livre de Daniel, que toute l'orthodoxie rapporte au temps de la
captivit, est un apocryphe compos en 169 ou 170 avant Jsus-Christ. Le
livre de Judith est une impossibilit historique. L'attribution du
Pentateuque  Mose est insoutenable, et nier que plusieurs parties de
la Gense aient le caractre mythique, c'est s'obliger  expliquer comme
rels des rcits tels que celui du paradis terrestre, du fruit dfendu,
de l'arche de No. Or on n'est pas catholique si l'on s'carte sur un
seul de ces points de la thse traditionnelle. Que devient ce miracle,
si fort admir de Bossuet: Cyrus nomm deux cents ans avant sa
naissance? Que deviennent les soixante-dix semaines d'annes, bases des
calculs de l'_Histoire universelle_, si la partie du livre d'Isae o
Cyrus est nomm a t justement compose du temps de ce conqurant, et
si pseudo-Daniel est contemporain d'Antiochus piphane?

L'orthodoxie oblige de croire que les livres bibliques sont l'ouvrage de
ceux  qui les titres les attribuent. Les doctrines catholiques les plus
mitiges sur l'inspiration ne permettent d'admettre dans le texte sacr
aucune erreur caractrise, aucune contradiction, mme en des choses qui
ne concernent ni la foi, ni les moeurs. Or mettons que, parmi les mille
escarmouches que se livrent la critique et l'apologtique orthodoxe sur
les dtails du texte prtendu sacr, il y en ait quelques-unes o, par
rencontre fortuite et contrairement aux apparences, l'apologtique ait
raison: il est impossible qu'elle ait raison mille fois dans sa gageure,
et il suffit qu'elle ait tort une seule fois pour que la thse de
l'inspiration soit mise  nant. Cette thorie de l'inspiration,
impliquant un fait surnaturel, devient impossible  maintenir en
prsence des ides arrtes du bon sens moderne. Un livre inspir est un
miracle. Il devrait se prsenter dans des conditions o aucun livre ne
se prsente. Vous n'tes pas si difficile, dira-t-on, pour Hrodote,
pour les pomes homriques. Sans doute; mais Hrodote, les pomes
homriques ne sont pas donns pour des livres inspirs.

En fait de contradictions, par exemple, il n'y a pas d'esprit dgag de
proccupations thologiques qui ne soit forc de reconnatre des
divergences inconciliables entre les synoptiques et le quatrime
vangile, et entre les synoptiques compars les uns avec les autres.
Pour nous rationalistes, cela n'a pas grande consquence; mais
l'orthodoxe, oblig de prouver que son livre a toujours raison, se
trouve engag en des subtilits infinies. Silvestre de Sacy tait
surtout proccup des citations de l'Ancien Testament qui sont faites
dans le Nouveau. Il trouvait tant de difficults  les justifier, lui si
exact en fait de citations, qu'il avait fini par admettre en principe
que les deux Testaments, chacun de leur ct, sont infaillibles, mais
que le Nouveau n'est pas infaillible quand il cite l'Ancien. Il faut
n'avoir pas la moindre habitude des choses religieuses pour s'tonner
que des esprits singulirement appliqus aient tenu en des positions
aussi dsespres. Dans ces naufrages d'une foi dont on avait fait le
centre de sa vie, on s'accroche aux moyens de sauvetage les plus
invraisemblables plutt que de laisser tout ce qu'on aime prir corps et
biens.

Les gens du monde qui croient qu'on se dcide dans le choix de ses
opinions par des raisons de sympathie ou d'antipathie s'tonneront
certainement du genre de raisonnements qui m'carta de la foi
chrtienne,  laquelle j'avais tant de motifs de coeur et d'intrt de
rester attach. Les personnes qui n'ont pas l'esprit scientifique ne
comprennent gure qu'on laisse ses opinions se former hors de soi par
une sorte de concrtion impersonnelle, dont on n'est en quelque sorte
que le spectateur. En me livrant ainsi  la force des choses, je croyais
me conformer aux rgles de la grande cole du XVIIe sicle, surtout de
Malebranche, dont le premier principe est que la raison doit tre
contemple, et qu'on n'est pour rien dans sa procration; en sorte que
le devoir de l'homme est de se mettre devant la vrit, dnu de toute
personnalit, prt  se laisser traner o voudra la dmonstration
prpondrante. Loin de viser d'avance certains rsultats, ces illustres
penseurs voulaient que, dans la recherche de la vrit, on s'interdt
d'avoir un dsir, une tendance, un attachement personnel. Quel est le
grand reproche que les prdicateurs du XVIIe sicle adressent aux
libertins? C'est d'avoir embrass ce qu'ils dsiraient, c'est d'tre
arrivs aux opinions irrligieuses parce qu'ils avaient envie qu'elles
fussent vraies.

Dans cette grande lutte engage entre ma raison et mes croyances,
j'vitai soigneusement de faire un seul raisonnement de philosophie
abstraite. La mthode des sciences physiques et naturelles, qui,  Issy,
m'tait apparue comme la loi du vrai, faisait que je me dfiais de tout
systme. Je ne m'arrtai jamais  une objection sur les dogmes de la
Trinit, de l'incarnation, envisags en eux-mmes. Ces dogmes, se
passant dans l'ther mtaphysique, ne choquaient en moi aucune opinion
contraire. Rien de ce que pouvaient avoir de critiquable la politique et
l'esprit de l'glise, soit dans le pass, soit dans le prsent, ne me
faisait la moindre impression. Si j'avais pu croire que la thologie et
la Bible taient la vrit, aucune des doctrines plus tard groupes dans
le _Syllabus_, et qui, ds lors, taient plus ou moins promulgues, ne
m'et caus la moindre motion. Mes raisons furent toutes de l'ordre
philologique et critique; elles ne furent nullement de l'ordre
mtaphysique, de l'ordre politique, de l'ordre moral. Ces derniers
ordres d'ides me paraissaient peu tangibles et pliables  tout sens.
Mais la question de savoir s'il y a des contradictions, entre le
quatrime vangile et les synoptiques est une question tout  fait
saisissable. Je vois ces contradictions avec une vidence si absolue,
que je jouerais l-dessus ma vie, et par consquent mon salut ternel,
sans hsiter un moment. Dans une telle question, il n'y a pas de ces
arrire-plans qui rendent si douteuses toutes les opinions morales et
politiques. Je n'aime ni Philippe II ni Pie V; mais, si je n'avais pas
des raisons matrielles de ne pas croire au catholicisme, ce ne seraient
ni les atrocits de Philippe II ni les bchers de Pie V qui
m'arrteraient beaucoup.

De trs bons esprits m'ont quelquefois fait entendre que je ne me serais
pas dtach du catholicisme sans l'ide trop troite que je m'en fis,
ou, si l'on veut, que mes matres m'en donnrent. Certaines personnes
rendent un peu Saint-Sulpice responsable de mon incrdulit et lui
reprochent, d'une part, de m'avoir inspir pleine confiance dans une
scolastique impliquant un rationalisme exagr; de l'autre, de m'avoir
prsent comme ncessaire  admettre le _summum_ de l'orthodoxie; si
bien qu'en mme temps ils grossissaient outre mesure le bol alimentaire
et rtrcissaient singulirement l'orifice de dglutition. Cela est tout
 fait injuste. Dans leur manire de prsenter le christianisme, ces
messieurs de Saint-Sulpice, en ne dissimulant rien de la carte de ce
qu'il faut croire, taient tout simplement d'honntes gens. Ce ne sont
pas eux qui ont ajout la qualification _Est de fide_  la suite de tant
de propositions insoutenables. Une des pires malhonntets
intellectuelles est de jouer sur les mots, de prsenter le christianisme
comme n'imposant presque aucun sacrifice  la raison, et,  l'aide de
cet artifice, d'y attirer des gens qui ne savent pas ce  quoi au fond
ils s'engagent. C'est l l'illusion des catholiques laques qui se
disent libraux. Ne sachant ni thologie ni exgse, ils font de
l'accession au christianisme une simple adhsion  une coterie. Ils en
prennent et ils en laissent; ils admettent tel dogme, repoussent tel
autre, et s'indignent aprs cela quand on leur dit qu'ils ne sont pas de
vrais catholiques. Quelqu'un qui a fait de la thologie n'est plus
capable d'une telle inconsquence. Tout reposant pour lui sur l'autorit
infaillible de l'criture et de l'glise, il n'y a pas  choisir. Un
seul dogme abandonn, un seul enseignement de l'glise repouss, c'est
la ngation de l'glise et de la rvlation. Dans une glise fonde sur
l'autorit divine, on est aussi hrtique pour nier un seul point que
pour nier le tout. Une seule pierre arrache de cet difice, l'ensemble
croule fatalement.

Il ne sert non plus de rien d'allguer que l'glise fera peut-tre un
jour des concessions, qui rendront inutiles des ruptures comme celle 
laquelle je dus me rsigner, et qu'alors on jugera que j'ai renonc au
royaume de Dieu pour des vtilles. Je sais bien la mesure des
concessions que l'glise peut faire et de celles qu'il ne faut pas lui
demander. Jamais l'glise catholique n'abandonnera rien de son systme
scolastique et orthodoxe; elle ne le peut pas; c'est comme si l'on
demandait  M. le comte de Chambord de n'tre pas lgitimiste. Il y aura
des scissions, je le crois, plus que jamais; mais le vrai catholique
dira inflexiblement: S'il faut lcher quelque chose, je lche tout; car
je crois  tout par principe d'infaillibilit, et le principe
d'infaillibilit est aussi bless par une petite concession que par dix
mille grandes. De la part de l'glise catholique, avouer que Daniel est
un apocryphe du temps des Macchabes serait avouer qu'elle s'est
trompe; si elle s'est trompe en cela, elle a pu se tromper en autre
chose; elle n'est plus divinement inspire.

Je ne regrette donc nullement d'tre tomb, pour mon ducation
religieuse, sur des matres sincres qui se seraient fait scrupule de me
laisser aucune illusion sur ce que doit admettre un catholique. Le
catholicisme que j'ai appris n'est pas ce fade compromis, bon pour les
laques, qui a produit de nos jours tant de malentendus. Mon
catholicisme est celui de l'criture, des conciles et des thologiens.
Ce catholicisme, je l'ai aim, je le respecte encore; l'ayant trouv
inadmissible, je me suis spar de lui. Voil qui est loyal de part et
d'autre. Ce qui n'est pas loyal, c'est de dissimuler le cahier des
charges, c'est de se faire l'apologiste de ce qu'on ignore. Je ne me
suis jamais prt  ces mensonges. Je n'ai pas cru respectueux pour la
foi de tricher avec elle. Ce n'est pas ma faute si mes matres m'avaient
enseign la logique, et, par leurs argumentations impitoyables, avaient
fait de mon esprit un tranchant d'acier. J'ai pris au srieux ce qu'on
m'a appris, scolastique, rgles du syllogisme, thologie, hbreu; j'ai
t un bon lve; je ne saurais tre damn pour cela.


IV

Telles furent ces deux annes de travail intrieur, que je ne peux
comparer qu' une violente encphalite, durant laquelle toutes les
autres fonctions de la vie furent suspendues en moi. Par une petite
pdanterie d'hbrasant, j'appelai cette crise de mon existence
_Nephtali_[19], et je me redisais souvent le dicton hbraque:
_Naphtoul lohim niphtalti_: J'ai lutt des luttes de Dieu. Mes
sentiments intrieurs n'taient pas changs; mais, chaque jour, une
maille du tissu de ma foi se rompait. L'immense travail auquel je me
livrais m'empchait de tirer les consquences; ma confrence d'hbreu
m'absorbait; j'tais comme un homme dont la respiration est suspendue.
Mon directeur,  qui je communiquais mes troubles, me disait exactement
comme M. Gosselin  Issy: Tentations contre la foi! N'y faites pas
attention; allez droit devant vous. Il me fit lire un jour la lettre
que saint Franois de Sales crivait  madame de Chantal: Ces
tentations ne sont que des afflictions comme les autres. Sachez que j'ai
vu peu de personnes avoir t avances sans cette preuve; il faut avoir
patience. Il ne faut nullement rpondre, ni faire semblant d'entendre ce
que l'ennemi dit. Qu'il clabaude tant qu'il voudra  la porte, il ne
faut pas seulement dire: Qui va l?

La pratique des directeurs ecclsiastiques est, en effet, le plus
souvent, de conseiller  celui qui avoue des doutes contre la foi de ne
pas y faire attention. Loin de reculer les voeux pour ce motif, ils les
prcipitent, pensant que ces troubles disparaissent quand il n'est plus
temps d'y donner suite, et que les soucis de la vie active du ministre
chassent plus tard ces hsitations spculatives. Ici, je dois le dire,
je trouvai la sagesse de mes pieux directeurs un peu en dfaut. Mon
directeur de Paris, homme trs clair cependant, voulait que je prisse
rsolument le sous-diaconat, le premier des ordres sacrs constituant un
lien irrvocable. Je refusai net. Quant aux premiers degrs de la
clricature, je lui avais obi. C'est lui-mme qui me fit remarquer que
la formule exacte de l'engagement qu'ils impliquent est contenue dans
les paroles du psaume qu'on prononce: _Dominus pars hreditatis me et
calicis mei. Tu es qui restitues hreditatem meam mihi_. Eh bien, la
main sur la conscience, cet engagement-l, je n'y ai jamais manqu. Je
n'ai jamais eu d'autre intrt que celui de la vrit, et j'y ai fait
des sacrifices. Une ide leve m'a toujours soutenu dans la direction
de ma vie; si bien mme, que l'hritage que Dieu devrait me rendre,
d'aprs notre arrangement rciproque, ma foi! je l'en tiens quitte. Mon
lot a t bon, et je peux ajouter en continuant le psaume: _Portio
cecidit mihi in prclaris; etenim hreditas mea prclara est mihi_.

Mon ami du sminaire de Saint-Brieuc[20], aprs de grandes hsitations,
s'tait dcid  prendre les ordres sacrs. Je retrouve la lettre que je
lui crivis  ce sujet le 29 mars 1844, dans un moment o mes doutes sur
la foi me laissaient un calme relatif.

       *       *       *       *       *

J'ai t heureux, mais non surpris, en apprenant que tu avais fait le
pas dcisif. Les inquitudes dont tu tais agit devront toujours
s'lever dans l'me de celui qui envisage srieusement la porte du
sacerdoce chrtien. Ce sont des preuves pnibles, mais au fond
honorables et salutaires, et je n'estimerais pas beaucoup celui qui
arriverait au sacerdoce sans les avoir traverses... Je t'ai dit comment
une force indpendante de moi branlait en moi les croyances qui ont
fait jusqu'ici le fondement de ma vie et de mon bonheur. Oh! mon ami,
que ces tentations sont cruelles et comme j'aurais des entrailles de
compassion, si Dieu m'amenait jamais quelque malheureux qui en ft
travaill! Comme ceux qui ne les ont pas prouves sont maladroits
envers ceux qui en souffrent! Cela est tout simple; on ne sent bien que
ce qu'on a prouv, et ce sujet est si dlicat, que je ne crois pas
qu'il y ait deux hommes au monde plus incapables de s'entendre qu'un
croyant et un doutant, quand ils se trouvent en face l'un de l'autre,
quelles que soient leur bonne foi et mme leur intelligence. Ils parlent
deux langues inintelligibles, si la grce de Dieu n'intervient entre eux
comme interprte. Que j'ai bien senti combien ces grands maux sont
au-dessus de tout remde humain et que Dieu s'en est rserv le
traitement, _manu mitissima et suavissima pertractans vulnera mea_,
comme dit saint Augustin, qu'on s'aperoit bien avoir pass par cette
filire,  la faon dont il en parle!... Parfois l'_Angelus Satan qui
me colaphizet_ se rveille. Que veux-tu, mon pauvre ami! c'est notre
sort. _Converte te supra, converte te infra_, la vie de l'homme et
surtout du chrtien est un combat, et en dfinitive, ces temptes lui
sont peut-tre plus avantageuses qu'un trop grand calme, o il
s'endormirait... Je ne reviens pas, mon cher ami, en songeant qu'avant
un an tu seras prtre, toi, mon cher Liart, qui as t mon condisciple,
mon ami d'enfance. Nous voil plus qu' moiti de notre vie, selon
l'ordre ordinaire, et l'autre moiti ne sera probablement pas la plus
agrable. Comme cela nous engage  regarder ce qui passe comme n'tant
pas et  supporter patiemment des peines de quelques jours, dont nous
rirons dans quelques annes et auxquelles nous ne penserons pas dans
l'ternit! Vanit des vanits!

       *       *       *       *       *

Un an aprs, le mal que je croyais passager avait envahi ma conscience
tout entire. Le 22 mars 1845, j'crivis  mon ami, une lettre qu'il ne
put lire. Il tait mourant quand elle lui parvint.

       *       *       *       *       *

Ma position au sminaire n'a reu, depuis nos derniers entretiens, aucun
changement bien sensible. J'ai la facult d'assister rgulirement au
cours de syriaque de M. Quatremre, au Collge de France, et j'y trouve
un intrt extrme. Cela me sert  bien des fins: d'abord  acqurir des
connaissances belles et utiles, puis  me distraire de certaines choses
en m'occupant  d'autres... Il ne manquerait rien  mon bonheur, si les
dsolantes penses que tu sais ne m'affligeaient continuellement l'me,
et cela selon une effroyable progression d'accroissement. Je suis bien
dcid  ne pas accepter le sous-diaconat  la prochaine ordination.
Cela ne devra paratre singulier  personne, puisque l'ge m'obligerait
 mettre un intervalle entre mes ordres. Du reste, que m'importe
l'opinion? Il faut que je m'habitue  la braver pour tre prt  tout
sacrifice. Je passe bien des moments cruels; cette semaine sainte
surtout,  t pour moi douloureuse; car toute circonstance qui
m'arrache  ma vie ordinaire me replonge dans mes anxits. Je me
console en pensant  Jsus, si beau, si pur, si idal en sa souffrance,
qu'en toute hypothse j'aimerai toujours. Mme si je venais 
l'abandonner, cela devrait lui plaire; car ce serait un sacrifice fait 
la conscience, et Dieu sait s'il me coterait!

Je crois que toi, du moins, tu saurais le comprendre. Oh! mon ami, que
l'homme est peu libre dans le choix de sa destine! Voici un enfant qui
n'agit encore que par impulsion et imitation; et c'est  cet ge qu'on
lui fait jouer sa vie; une puissance suprieure l'enlace dans
d'indissolubles liens; elle poursuit son travail en silence, et, avant
qu'il commence  se connatre, il est li sans savoir comment.  un
certain ge, il se rveille; il veut agir. Impossible...; ses bras et
ses mains sont pris dans d'inextricables rseaux; c'est Dieu mme qui le
serre, et la cruelle opinion est l, faisant un irrvocable arrt des
vellits de son enfance, et elle rira de lui s'il veut quitter le jouet
qui amusa ses premires annes. Oh! encore s'il n'y avait que l'opinion!
Mais tous les liens les plus doux de la vie entrent dans le tissu du
filet qui l'entoure, et il faudra qu'il arrache la moiti de son coeur,
s'il veut s'en dlivrer. Que de fois j'ai dsir que l'homme naqut ou
tout  fait libre ou dnu de libert. Il serait moins  plaindre s'il
naissait comme la plante invariablement fixe au sol qui doit la
nourrir. Avec ce lambeau de libert, il est assez fort pour rsister,
pas assez pour agir...  mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous
abandonn? Comment concilier tout cela avec l'empire d'un pre? Il y a
l des mystres, mon ami. Heureux qui peut ne les sonder qu'en
spculation!

Il faut que tu sois bien mon ami pour que je te dise tout cela. Je n'ai
pas besoin de te demander le silence. Tu comprends qu'il faut des
mnagements pour ma mre. J'aimerais mieux mourir que de lui causer une
minute de peine.  Dieu, aurai-je la force de lui prfrer mon devoir?
Je te la recommande; elle aime beaucoup tes attentions; c'est le plus
grand service que tu puisses me rendre.


V

J'arrivai ainsi aux vacances de 1845, que j'allai passer, comme les
prcdentes, en Bretagne. L, j'eus beaucoup plus de temps pour
rflchir. Les grains de sable de mes doutes s'agglomrrent et
devinrent un bloc. Mon directeur, qui, avec les meilleures intentions du
monde, me conseillait mal, n'tait plus auprs de moi. Je cessai de
prendre part aux sacrements de l'glise, tout en ayant le mme got que
par le pass pour ses prires. Le christianisme m'apparaissait comme
plus grand que jamais; mais je ne maintenais plus le surnaturel que par
un effort d'habitude, par une sorte de fiction avec moi-mme. L'oeuvre de
la logique tait finie; l'oeuvre de l'honntet commenait. Durant deux
mois  peu prs, je fus protestant; je ne pouvais me rsoudre  quitter
tout  fait la grande tradition religieuse dont j'avais vcu jusque-l;
je rvais des rformes futures, o la philosophie du christianisme,
dgage de toute scorie superstitieuse et conservant nanmoins son
efficacit morale (l tait mon rve), resterait la grande cole de
l'humanit et son guide vers l'avenir. Mes lectures allemandes
m'entretenaient dans ces penses. Herder tait l'crivain allemand que
je connaissais le mieux. Ses vastes vues m'enchantaient, et je me disais
avec un vif regret: Ah! que ne puis-je, comme un Herder, penser tout
cela et rester ministre, prdicateur chrtien! Mais, avec la notion
prcise et  la fois respectueuse que j'avais du catholicisme, je
n'arrivais point  concevoir une honnte attitude d'me qui me permt
d'tre prtre catholique en gardant les opinions que j'avais. J'tais
chrtien comme l'est un professeur de thologie de Halle ou de Tubingue.
Une voix secrte me disait: Tu n'es plus catholique; ton habit est un
mensonge: quitte-le.

J'tais chrtien, cependant; car tous les papiers que j'ai de ce temps
me donnent, trs clairement exprim, le sentiment que j'ai plus tard
essay de rendre dans la _Vie de Jsus_, je veux dire un got vif pour
l'idal vanglique et pour le caractre du fondateur du christianisme.
L'ide qu'en abandonnant l'glise, je resterais fidle  Jsus, s'empara
de moi, et, si j'avais t capable de croire aux apparitions, j'aurais
certainement vu Jsus me disant: Abandonne-moi pour tre mon disciple.
Cette pense me soutenait, m'enhardissait. Je peux dire que, ds lors,
la _Vie de Jsus_ tait crite dans mon esprit. La croyance  l'minente
personnalit de Jsus, qui est l'me de ce livre, avait t ma force
dans ma lutte contre la thologie. Jsus a bien rellement toujours t
mon matre. En suivant la vrit au prix de tous les sacrifices, j'tais
convaincu de le suivre et d'obir au premier de ses enseignements.

J'tais maintenant si loin de mes vieux matres de Bretagne, par
l'esprit, par les tudes, par la culture intellectuelle, que je ne
pouvais presque plus causer avec eux. Un d'eux entrevit quelque chose:
Ah! j'ai toujours pens, me dit-il, qu'on vous faisait faire de trop
fortes tudes. L'habitude que j'avais prise de rciter mes psaumes en
hbreu, dans un petit livre crit de ma main que je m'tais fait pour
cela, et qui tait comme mon brviaire, les surprenait beaucoup. Ils
taient presque tents de me demander si je voulais me faire juif. Ma
mre devinait tout sans bien comprendre. Je continuais, comme dans mon
enfance,  faire avec elle de longues promenades dans la campagne. Un
jour, nous nous assmes dans la valle du Guindy, prs de la chapelle
des Cinq-Plaies,  ct de la source. Pendant des heures, je lus  ct
d'elle, sans lever les yeux. Le livre tait bien inoffensif; c'taient
les _Recherches philosophiques_ de M. de Bonald. Ce livre nanmoins lui
dplut; elle me l'arracha des mains; elle sentait que, si ce n'tait
lui, c'taient ses pareils qui taient les ennemis de sa plus chre
pense.

Le 6 septembre 1845[21], j'crivis  M. ***, mon directeur, la lettre
suivante, dont je retrouve la copie dans mes papiers. Je la reproduis
sans rien attnuer de ce qu'elle a de contradictoire et de lgrement
fivreux.

     Monsieur,

     Quelques voyages que j'ai d faire au commencement de mes vacances
     m'ont empch de correspondre avec vous aussitt que je l'eusse
     dsir. C'tait pourtant un besoin bien pressant pour moi que de
     m'ouvrir  vous sur des peines qui deviennent chaque jour de plus
     en plus vives, d'autant plus vives que je ne trouve ici personne 
     qui je puisse les confier. Ce qui devrait faire mon bonheur cause
     mon plus grand chagrin. Un devoir imprieux m'oblige  concentrer
     mes penses en moi-mme, pour en pargner le contre-coup aux
     personnes qui m'entourent de leur affection, et qui, d'ailleurs,
     seraient bien incapables de comprendre mon trouble. Leurs soins et
     leurs caresses me dsolent. Ah! si elles savaient ce qui se passe
     au fond de mon coeur!

     Depuis mon sjour en ce pays, j'ai acquis des donnes importantes
     pour la solution du grand problme qui me proccupe. Plusieurs
     circonstances m'ont tout d'abord fait comprendre la grandeur du
     sacrifice que Dieu exigeait de moi, et dans quel abme me
     prcipitait le parti que me conseille ma conscience. Inutile de
     vous en prsenter le pnible dtail, puisqu'aprs tout, de
     pareilles considrations ne doivent tre d'aucun poids dans la
     dlibration dont il s'agit. Renoncer  une voie qui m'a souri ds
     mon enfance, et qui me menait srement aux fins nobles et pures que
     je m'tais proposes, pour en embrasser une autre o je n'entrevois
     qu'incertitudes et rebuts; mpriser une opinion qui, pour une bonne
     action, ne me rserve que le blme, et t peu de chose, s'il ne
     m'et fallu en mme temps arracher la moiti de mon coeur, ou, pour
     mieux dire, en percer un autre auquel le mien s'tait si fort
     attach. L'amour filial avait grandi en moi de tant d'autres
     affections supprimes! Eh bien, c'est dans cette partie la plus
     intime de mon tre que le devoir exige de moi les sacrifices les
     plus douloureux. Ma sortie du sminaire sera pour ma mre une
     nigme inexplicable; elle croira que c'est pour un caprice que je
     l'ai tue.

     En vrit, monsieur, quand j'envisage cet inextricable filet o
     Dieu m'a enlac durant le sommeil de ma raison et de ma libert,
     alors que je suivais docilement la ligne que lui-mme traait
     devant moi, de dsolantes penses s'lvent dans mon me. Dieu le
     sait, j'tais simple et pur; je ne me suis ingr  rien faire de
     moi-mme; le sentier qu'il ouvrait devant moi, je m'y prcipitais
     avec franchise et abandon, et voil que ce sentier m'a conduit  un
     abme!... Dieu m'a trahi, monsieur! Je n'ai jamais dout qu'une
     providence sage et bonne ne gouvernt l'univers, ne me gouvernt
     moi-mme pour me conduire  ma fin. Ce n'est pourtant pas sans
     efforts que j'ai pu appliquer un dmenti aussi formel aux faits
     apparents. Je me dis souvent que le bon sens vulgaire est peu
     capable d'apprcier le gouvernement providentiel soit de
     l'humanit, soit de l'univers, soit de l'individu. La considration
     isole des faits ne mnerait gure  l'optimisme. Il faut du
     courage pour faire  Dieu cette gnrosit, en dpit de
     l'exprience. J'espre n'hsiter jamais sur ce point, et, quels que
     soient les maux que la Providence me rserve encore, je croirai
     toujours qu'elle me mne  mon plus grand bien possible par le
     moindre mal possible.

     D'aprs des nouvelles que je viens de recevoir d'Allemagne, la
     place qui m'y tait propose est toujours  ma disposition[22];
     seulement je ne pourrai en prendre possession avant le printemps
     prochain. Tout cela me rend ce voyage bien problmatique et me
     replonge dans de nouvelles incertitudes. On me propose toujours une
     anne d'tudes libres dans Paris, durant laquelle je pourrais
     rflchir sur l'avenir que je devrais embrasser, et aussi prendre
     mes grades universitaires. Je suis bien tent, monsieur, de choisir
     ce dernier parti; car, bien que je sois dcid  descendre encore
     au sminaire, pour confrer avec vous et avec mes suprieurs,
     nanmoins j'aurais beaucoup de rpugnance  y faire un long sjour
     dans l'tat d'me o je me trouve. Je ne vois approcher qu'avec
     effroi l'poque o l'tat intrieur le plus indtermin devra se
     traduire par les dmarches les plus dcisives. Mon Dieu! qu'il est
     cruel d'tre oblig de remonter ainsi le courant qu'on a longtemps
     suivi, et o l'on tait si doucement port! Encore si j'tais sr
     de l'avenir, si j'tais sr que je pourrai un jour faire  mes
     ides la place qu'elles rclament, et poursuivre  mon aise et sans
     proccupations extrieures l'oeuvre de mon perfectionnement
     intellectuel et moral! Mais, quand je serais sr de moi-mme,
     serais-je sr des circonstances qui s'imposent  nous si
     fatalement? En vrit, j'en viens  regretter la misrable part de
     libert que Dieu nous a donne; nous en avons assez pour lutter,
     pas assez pour dominer la destine, tout juste ce qu'il faut pour
     souffrir.

     Heureux les enfants qui ne font que dormir et rver, et ne songent
     pas  s'engager dans cette lutte avec Dieu mme! Je vois autour de
     moi des hommes purs et simples, auxquels le christianisme suffit
     pour tre vertueux et heureux. Ah! que Dieu les prserve de jamais
     rveiller en eux une misrable facult, cette critique fatale qui
     rclame si imprieusement satisfaction, et qui, aprs qu'elle est
     satisfaite, laisse dans l'me si peu de douces jouissances! Plt 
     Dieu qu'il dpendt de moi de la supprimer! Je ne reculerais pas
     devant l'amputation si elle tait licite et possible. Le
     christianisme suffit  toutes mes facults, except une seule, la
     plus exigeante de toutes, parce qu'elle est de droit juge de toutes
     les autres. Ne serait-ce pas une contradiction de commander la
     conviction  la facult qui cre la conviction? Je sais bien que
     l'orthodoxe doit me dire que c'est par ma faute que je suis tomb
     en cet tat. Je ne disputerai pas; nul ne sait s'il est digne
     d'amour ou de haine. Volontiers donc je dirai: C'est ma faute!
     pourvu que ceux qui m'aiment consentent  me plaindre et  me
     garder leur amiti.

     Un rsultat qui me semble maintenant acquis avec certitude, c'est
     que je ne reviendrai plus  l'orthodoxie, en continuant  suivre la
     ligne que j'ai suivie, je veux dire l'examen rationnel et critique.
     Jusqu'ici, j'esprais qu'aprs avoir parcouru le cercle du doute,
     je reviendrais au point de dpart; j'ai totalement perdu cette
     esprance; le retour au catholicisme ne me semble plus possible que
     par un recul, en rompant net la ligne o je me suis engag, en
     stigmatisant ma raison, en la dclarant une fois pour toutes nulle
     et sans valeur, en la condamnant au silence respectueux. Chaque pas
     dans ma carrire critique m'loigne de mon point de dpart. Ai-je
     donc perdu toute esprance de revenir au catholicisme? Ah! cette
     pense serait pour moi trop cruelle. Non, monsieur, je n'espre
     plus y revenir par le progrs rationnel; mais j'ai t souvent
     assez prs de me rvolter  tout jamais contre un guide dont
     parfois je me dfie. Quel serait alors le mobile de ma vie? Je ne
     sais; mais l'activit trouve partout son aliment. Croyez bien qu'il
     faut que j'aie t rudement prouv, pour m'tre arrt un instant
      une pense qui me parat plus affreuse que la mort. Et pourtant,
     si ma conscience me la prsentait comme licite, je la saisirais
     avec empressement, ne ft-ce que par pudeur humaine.

     Au moins ceux qui me connaissent avoueront, j'espre, que ce n'est
     pas l'intrt qui m'a loign du christianisme. Tous mes intrts
     les plus chers ne devaient-ils pas m'engager  le trouver vrai? Les
     considrations temporelles contre lesquelles j'ai  lutter eussent
     suffi pour en persuader bien d'autres; mon coeur a besoin du
     christianisme; l'vangile sera toujours ma morale; l'glise a fait
     mon ducation, je l'aime. Ah! que ne puis-je continuer  me dire
     son fils? Je la quitte malgr moi; j'ai horreur de ces attaques
     dloyales o on la calomnie; j'avoue franchement que je n'ai rien
     de complet  mettre  la place de son enseignement; mais je ne puis
     me dissimuler les points vulnrables que j'ai cru y trouver et sur
     lesquels on ne peut transiger, vu qu'il s'agit d'une doctrine o
     tout se tient et dont on ne peut dtacher aucune partie.

     Je regrette quelquefois de n'tre pas n dans un pays o les liens
     de l'orthodoxie fussent moins resserrs que dans les pays
     catholiques; car,  tout prix, je veux tre chrtien, mais je ne
     puis tre orthodoxe. Quand je vois des penseurs aussi libres et
     aussi hardis que Herder, Kant, Fichte, se dire chrtiens, j'aurais
     envie de l'tre comme eux. Mais le puis-je dans le catholicisme?
     C'est une barre de fer; on ne raisonne pas avec une barre de fer.
     Qui fondera parmi nous le christianisme rationnel et critique? Je
     vous avouerai que je crois avoir trouv dans quelques crivains
     allemands le vrai mode de christianisme qui nous convient.
     Puiss-je voir le jour o ce christianisme prendra une forme
     capable de satisfaire pleinement tous les besoins de notre temps!
     Puiss-je moi-mme cooprer  cette grande oeuvre! Ce qui me dsole,
     c'est que peut-tre il faudra un jour tre prtre pour cela, et je
     ne peux me faire prtre sans une coupable hypocrisie.

     Pardonnez-moi, monsieur, ces penses, qui doivent vous paratre
     coupables. Vous le savez, tout cela n'a pas en moi une consistance
     dogmatique, et, au milieu de tous ces troubles, je tiens encore 
     l'glise, ma vieille mre. Je rcite les psaumes avec coeur; je
     passerais, si je me laissais aller, des heures dans les glises; la
     pit douce, simple et pure me touche au fond du coeur; j'ai mme de
     vifs retours de dvotion. Tout cela ne peut coexister sans
     contradiction avec mon tat gnral. Mais j'ai pris l-dessus
     franchement mon parti; je me suis dbarrass du joug importun de la
     consquence, au moins provisoirement. Dieu me condamnera-t-il pour
     avoir admis simultanment ce que rclament simultanment mes
     diffrentes facults, quoique je ne puisse concilier leurs
     exigences contraires? N'y a-t-il pas des poques dans l'histoire de
     l'esprit humain o la contradiction est ncessaire? Du moment que
     l'examen s'applique aux vrits morales, il faut qu'on en doute, et
     pourtant, durant cette poque de transition, l'me pure et noble
     doit encore tre morale, grce  une contradiction. C'est ainsi que
     je parviens par moments  tre  la fois catholique et
     rationaliste; mais prtre, je ne puis l'tre: on n'est pas prtre
     par moments, on l'est toujours.

     Les bornes d'une lettre m'obligent  terminer ici la longue
     confidence de mes luttes intrieures. Je bnis Dieu, qui me
     rservait de si pnibles preuves, de m'avoir mis en rapports avec
     un esprit comme le vtre, qui sait si bien les comprendre et  qui
     je peux les confier sans rserve.

M. *** fit  ma lettre une rponse pleine de coeur. Il n'y combattait
plus que faiblement mon projet d'tudes libres. Ma soeur, dont la haute
raison tait, depuis des annes, comme la colonne lumineuse qui marchait
devant moi, m'encourageait, du fond de la Pologne, par ses lettres
pleines de droiture et de bon sens. Je pris ma rsolution dans les
derniers jours de septembre. Ce fut un acte de grande honntet; c'est
maintenant ma joie et mon assurance d'y penser. Mais quel dchirement!
De beaucoup, c'tait ma mre qui me faisait le plus saigner le coeur.
J'tais oblig de lui porter un coup de poignard, sans pouvoir lui
donner la moindre explication. Quoique fort intelligente  sa manire,
ma mre n'tait pas assez instruite pour comprendre qu'on changet de
foi religieuse parce qu'on avait trouv que les explications
messianiques des Psaumes sont fausses, et que Gesenius, dans son
commentaire sur Isae, a raison sur presque tous les points contre les
orthodoxes. Certes, il m'en cotait aussi beaucoup de contrister mes
anciens matres de Bretagne, qui continuaient d'avoir pour moi une si
vive affection. La question critique, telle qu'elle tait pose dans mon
esprit, leur et paru quelque chose d'inintelligible, tant leur foi
tait simple et absolue. Je partis donc pour Paris sans leur laisser
entrevoir autre chose que des voyages  l'tranger et une interruption
possible dans mes tudes ecclsiastiques.

Ces messieurs de Saint-Sulpice, habitus  une plus large vue des
choses, ne furent pas trop surpris. M. Le Hir, qui avait une confiance
absolue dans l'tude, et qui savait de plus le srieux de mes moeurs, ne
me dtourna pas de donner quelques annes aux recherches libres dans
Paris, et me traa le plan des cours du Collge de France et de l'cole
des langues orientales que je devais suivre. M. Carbon fut pein; il vit
combien ma situation allait devenir difficile et me promit de chercher
pour moi une position tranquille et honnte. Je trouvai chez M.
Dupanloup cette grande et chaleureuse entente des choses de l'me qui
faisait sa supriorit. Je fus avec lui d'une extrme franchise. Le ct
scientifique lui chappa tout  fait; quand je lui parlai de critique
allemande, il fut surpris. Les travaux de M. Le Hir lui taient presque
inconnus. L'criture,  ses yeux, n'tait utile que pour fournir aux
prdicateurs des passages loquents; or l'hbreu ne sert de rien pour
cela. Mais quel bon, grand et noble coeur! J'ai l sous mes yeux un petit
billet de sa main: Avez-vous besoin de quelque argent? ce serait tout
simple dans votre situation. Ma pauvre bourse est  votre disposition.
Je voudrais pouvoir vous offrir des biens plus prcieux... Mon offre,
toute simple, ne vous blessera pas, j'espre. Je le remerciai, et n'eus
 cela aucun mrite. Ma soeur Henriette m'avait donn douze cents francs
pour traverser ce moment difficile. Je les entamai  peine. Mais cette
somme, en m'enlevant l'inquitude immdiate pour le lendemain, fut la
base de l'indpendance et de la dignit de toute ma vie.

Je descendis donc, pour ne plus les remonter en soutane, les marches du
sminaire Saint-Sulpice, le 6 octobre 1845; je traversai la place au
plus court et gagnai rapidement l'htel qui occupait alors l'angle
nord-ouest de l'esplanade actuelle, laquelle n'tait pas encore dgage.




VI

PREMIERS PAS HORS DE SAINT-SULPICE


I

J'ai dit comment, le 6 octobre 1845, je quittai dfinitivement le
sminaire de Saint-Sulpice et j'allai prendre une chambre  l'htel le
plus voisin. Je ne sais pas quel tait le nom de cet htel; on
l'appelait toujours l'htel de mademoiselle Cleste, du nom de la
personne recommandable qui en avait l'administration ou la proprit.

C'tait srement un htel unique dans Paris que celui de mademoiselle
Cleste, une espce d'annexe du sminaire, o la rgle du sminaire se
continuait presque. On n'y tait reu que sur une recommandation de ces
messieurs ou de quelque autorit pieuse. C'tait le lieu de sjour
momentan des lves qui, en entrant au sminaire ou en en sortant,
avaient besoin de quelques jours libres; les ecclsiastiques en voyage,
les suprieures de couvent qui avaient des affaires  Paris, y
trouvaient un asile commode et  bon march. La transition de l'habit
ecclsiastique  l'habit laque est comme le changement d'tat d'une
chrysalide; il y faut un peu d'ombre. Certes, si quelqu'un pouvait nous
dire tous les romans silencieux et discrets que couvrit ce vieil htel
maintenant disparu, nous aurions d'intressantes confidences. Il ne
faudrait cependant pas que les conjectures des romanciers fissent fausse
route. Je me rappelle mademoiselle Cleste; dans le souvenir
reconnaissant que beaucoup d'ecclsiastiques conservaient d'elle, il n'y
avait rien qui, au point de vue des canons les plus svres, ne se pt
avouer.

Pendant que j'attendais, chez mademoiselle Cleste, que ma mtamorphose
ft acheve, la bont de M. Carbon ne restait pas inactive. Il avait
crit pour moi  M. l'abb Gratry, alors directeur du collge Stanislas,
et celui-ci me fit offrir un emploi de surveillant dans la division
suprieure. Je vis M. Dupanloup, qui me conseilla d'accepter: Ne vous y
trompez pas, me dit-il; M. Gratry est un prtre distingu, tout ce qu'il
y a de plus distingu. J'acceptai; je n'eus qu' me louer de tout le
monde; mais cela dura quinze jours  peine. Je trouvai que ma situation
nouvelle impliquait encore ce  quoi j'avais voulu mettre fin en sortant
du sminaire, je veux dire une profession extrieure avoue de
clricature. Je n'eus ainsi avec M. Gratry que des rapports tout  fait
passagers. C'tait un homme de coeur, un crivain assez habile; mais le
fond tait nul. Le vague de son esprit ne m'allait pas. M. Carbon et M.
Dupanloup lui avaient dit le motif de ma sortie de Saint-Sulpice. Nous
emes ensemble deux ou trois entretiens, o je lui exposai mes doutes
positifs, fonds sur l'examen des textes. Il n'y comprit rien, et son
transcendant dut trouver ma prcision bien terre  terre. Il n'avait
aucune science ecclsiastique, ni exgse ni thologie. Tout se bornait
 des phrases gnrales,  des applications puriles des mathmatiques 
ce qui est matire de fait. L'immense supriorit de la thologie de
Saint-Sulpice sur ces combinaisons creuses, se donnant pour
scientifiques, me frappa bien vite. Saint-Sulpice sait d'original ce
qu'est le christianisme; l'cole polytechnique ne le sait pas. Mais, je
le rpte, l'honntet de M. Gratry tait parfaite, et c'tait un homme
trs attachant, un vrai galant homme.

Je me sparai de lui avec regret, mais je le devais. J'avais quitt le
premier sminaire du monde pour un autre qui ne le valait pas. La jambe
avait t mal remise; j'eus le courage de la casser de nouveau. Le 2 ou
3 novembre 1845, je franchis le dernier seuil par lequel l'glise avait
voulu me retenir, et j'allai m'tablir dans une institution du quartier
Saint-Jacques, relevant du lyce Henri IV, comme rptiteur _au pair_,
c'est--dire, selon le langage du quartier Latin d'alors, sans
appointements. J'avais une petite chambre, la table avec les lves, 
peine deux heures par jour occupes, beaucoup de temps par consquent
pour travailler. Cela me satisfaisait pleinement.


II

Avec la facult que j'ai de suffire  mon propre bonheur et d'aimer par
consquent la solitude, la petite pension de la rue des Deux-glises[23]
et t, en effet, pour moi un paradis, sans la crise terrible que
traversait ma conscience et le changement d'assise que je devais faire
subir  ma vie. Les poissons du lac Bakal ont mis, dit-on, des milliers
d'annes  devenir poissons d'eau douce aprs avoir t poissons d'eau
de mer. Je dus faire ma transition en quelques semaines. Comme un cercle
enchant, le catholicisme embrasse la vie entire avec tant de force,
que, quand on est priv de lui, tout semble fade. J'tais terriblement
dpays. L'univers me faisait l'effet d'un dsert sec et froid. Du
moment que le christianisme n'tait pas la vrit, le reste me parut
indiffrent, frivole,  peine digne d'intrt. L'croulement de ma vie
sur elle-mme me laissait un sentiment de vide comme celui qui suit un
accs de fivre ou un amour bris. La lutte qui m'avait occup tout
entier avait t si ardente, que maintenant je trouvais tout troit et
mesquin. Le monde se montrait  moi mdiocre, pauvre en vertu. Ce que je
voyais me semblait une chute, une dcadence; je me crus perdu dans une
fourmilire de pygmes.

Ma tristesse tait redouble par la douleur que j'avais t oblig de
causer  ma mre. J'employai, pour lui arranger les choses de la manire
qui pouvait lui tre le moins pnible, quelques artifices auxquels j'eus
peut-tre tort de recourir. Ses lettres me dchiraient le coeur. Elle se
figurait ma position encore plus difficile qu'elle ne l'tait, et,
comme, en me gtant malgr notre pauvret, elle m'avait rendu trs
dlicat, elle croyait qu'une vie rude et commune ne pourrait jamais
m'aller. Toi qu'une pauvre petite souris empchait de dormir,
m'crivait-elle, comment vas-tu faire?... Elle passait ses journes 
chanter les cantiques de Marseille, qui taient son livre de
prdilection[24], surtout le cantique de Joseph:

      Joseph,  mon aimable,
     Fils affable,
     Les btes t'ont dvor;
     Je perds avec toi l'envie
     D'tre en vie;
     Le Seigneur soit ador!

Quand elle m'crivait cela, mon coeur tait navr. Dans mon enfance,
j'avais l'habitude de lui demander dix fois par jour: Maman, tes-vous
contente de moi? Le sentiment d'un dchirement entre elle et moi
m'tait cruel. Je m'ingniais alors  inventer des moyens pour lui
prouver que j'tais toujours le mme fils affable que par le pass.
Peu  peu, la blessure se cicatrisa. Quand elle me vit rester pour elle
aussi bon et aussi tendre que je l'avais jamais t, elle admit
volontiers qu'il y a plusieurs manires d'tre prtre et que rien
n'tait chang en moi que le costume; et c'tait bien la vrit.

Mon ignorance du monde tait complte. Tout ce qui n'est pas dans les
livres m'tait inconnu. Comme, d'ailleurs, je n'ai jamais bien su que ce
que j'ai appris  Saint-Sulpice, la consquence a t qu'en affaires je
suis toujours rest un enfant. Je ne fis donc aucun effort pour rendre
ma situation aussi bonne que possible. Penser me paraissait l'objet
unique de la vie. La carrire de l'instruction publique tant celle qui
ressemble le plus  la clricature, je la choisis presque sans
rflexion. Certes, il tait dur, aprs avoir touch  la plus haute
culture de l'esprit et avoir occup une place dj honore, de descendre
au degr le plus humble. Je savais mieux que personne en France, aprs
M. Le Hir, la thorie compare des langues smitiques, et ma position
tait celle du dernier matre d'tude; j'tais un savant et je n'tais
pas bachelier. Mais la satisfaction intime de ma conscience me
suffisait. Je n'eus jamais, au sujet de mes rsolutions dcisives du
mois d'octobre 1845, une ombre de regret.

Une rcompense, d'ailleurs me fut rserve ds le lendemain mme de mon
entre dans la pension obscure o je devais occuper durant trois ans et
demi la situation la plus chtive. Parmi les lves, il y en avait un
qui,  raison de ses succs et de son avancement, occupait un rang 
part dans la maison. Il avait dix-huit ans, et dj l'esprit
philosophique, l'ardeur concentre, la passion du vrai, la sagacit
d'invention, qui plus tard devaient rendre son nom clbre, taient
visibles pour ceux qui le connaissaient; je veux parler de M. Berthelot.
Ma chambre tait contigu  la sienne, et, ds le jour o nous nous
connmes, nous fmes pris d'une vive amiti l'un pour l'autre. Notre
ardeur d'apprendre tait gale; nos cultures avaient t trs diverses.
Nous mmes en commun tout ce que nous savions; il en rsulta une petite
chaudire o cuisaient ensemble des pices assez disparates, mais o le
bouillonnement tait fort intense. Berthelot m'apprit ce qu'on
n'enseignait pas au sminaire; de mon ct, je me mis en devoir de lui
apprendre la thologie et l'hbreu. Berthelot acheta une Bible
hbraque, qui est encore, je crois, non coupe dans sa bibliothque. Je
dois dire qu'il n'alla pas beaucoup au del des _shevas_; le laboratoire
me fit bientt une concurrence victorieuse. Notre honntet et notre
droiture s'embrassrent. Berthelot me fit connatre son pre, un de ces
caractres de mdecins accomplis comme Paris sait les produire. M.
Berthelot pre tait chrtien gallican de l'ancienne cole et d'opinions
politiques trs librales. C'tait le premier rpublicain que j'eusse
vu; une telle apparition m'tonna. Il tait quelque chose de plus; je
veux dire homme admirable par la charit et le dvouement. Il fit la
carrire scientifique de son fils en lui permettant de se livrer,
jusqu' l'ge de plus de trente ans,  ses recherches spculatives, sans
fonction, ni concours, ni cole, ni travail rmunrateur. En politique,
Berthelot resta fidle aux principes de son pre. C'est l le seul point
sur lequel nous ne soyons pas toujours d'accord; car, pour moi, je me
rsignerais volontiers, si l'occasion s'en prsentait (je dois dire
qu'elle s'loigne de jour en jour),  servir, pour le plus grand bien de
la pauvre humanit,  l'heure qu'il est si dsempare, un tyran
philanthrope, instruit, intelligent et libral.

Nos discussions taient sans fin, nos conversations toujours
renaissantes. Nous passions une partie des nuits  chercher, 
travailler ensemble. Au bout de quelque temps, M. Berthelot, ayant
achev ses mathmatiques spciales au lyce Henri IV, retourna chez son
pre, qui demeurait au pied de la tour Saint-Jacques de la Boucherie.
Quand il venait me voir, le soir,  la rue de l'Abb-de-l'pe, nous
causions pendant des heures; puis j'allais le reconduire  la tour
Saint-Jacques; mais, comme d'ordinaire la question tait loin d'tre
puise quand nous arrivions  sa porte, il me ramenait  Saint-Jacques
du Haut-Pas; puis je le reconduisais et ce mouvement de va-et-vient se
continuait nombre de fois. Il faut que les questions sociales et
philosophiques soient bien difficiles pour que nous ne les ayons pas
rsolues dans notre effort dsespr. La crise de 1848 nous mut
profondment. Pas plus que nous, cette anne terrible ne devait rsoudre
les problmes qu'elle posait. Mais elle montra la caducit d'une foule
de choses tenues pour solides; elle fut, pour les esprits jeunes et
actifs, comme la chute d'un rideau de nuages qui dissimulait l'horizon.

Le lien de profonde affection qui s'tablit ainsi entre M. Berthelot et
moi fut certainement du genre le plus rare et le plus singulier. Le
hasard rapprocha en nous deux natures essentiellement objectives, je
veux dire aussi dgages qu'il est possible de l'troit tourbillon qui
fait de la plupart des consciences un petit gouffre goste comme le
trou conique du formica-leo. Habitus  nous regarder trs peu
nous-mmes, nous nous regardions trs peu l'un l'autre. Notre amiti
consista en ce que nous nous apprenions mutuellement, en une sorte de
commune fermentation qu'une remarquable conformit d'organisation
intellectuelle produisait en nous devant les mmes objets. Ce que nous
avions vu  deux nous paraissait certain. Quand nous entrmes en
rapports, il me restait un attachement tendre pour le christianisme;
Berthelot tenait aussi de son pre un reste de croyances chrtiennes.
Quelques mois suffirent pour relguer ces vestiges de foi dans la partie
de nos mes consacre aux souvenirs. L'affirmation que tout est d'une
mme couleur dans le monde, qu'il n'y a pas de surnaturel particulier ni
de rvlation momentane, s'imposa d'une faon absolue  notre esprit.
La claire vue scientifique d'un univers o n'agit d'une faon
apprciable aucune volont libre suprieure  celle de l'homme devint,
depuis les premiers mois de 1846, l'ancre inbranlable sur laquelle nous
n'avons jamais chass. Nous n'y renouerons que quand il nous sera donn
de constater dans la nature un fait spcialement intentionnel, ayant sa
cause en dehors de la volont libre de l'homme ou de l'action spontane
des animaux.

Notre amiti fut ainsi quelque chose d'analogue  celle des deux yeux
quand ils fixent un mme objet et que, de deux images, rsulte au
cerveau une seule et mme perception. Notre croissance intellectuelle
tait comme ces phnomnes qui se produisent par une sorte d'action de
voisinage et de tacite complicit. M. Berthelot aimait autant que moi ce
que je faisais; j'aimais son oeuvre presque autant qu'il l'aimait
lui-mme. Jamais il n'y eut entre nous, je ne dirai pas une dtente
morale, mais une simple vulgarit. Nous avons toujours t l'un avec
l'autre comme on est avec une femme qu'on respecte. Quand je cherche 
me reprsenter l'unique paire d'amis que nous avons t, je me figure
deux prtres en surplis se donnant le bras. Ce costume ne les gne pas
pour causer des choses suprieures; mais l'ide ne leur viendrait pas,
en un tel habillement, de fumer un cigare ensemble, ou de tenir
d'humbles propos, ou de reconnatre les plus lgitimes exigences du
corps. Ce pauvre Flaubert ne put jamais comprendre ce que Sainte-Beuve
raconte, dans son _Port-Royal_, de ces solitaires qui passaient leur vie
dans la mme maison en s'appelant _monsieur_ jusqu' la mort. C'est que
Flaubert ne se faisait pas une ide de ce que sont des natures
abstraites. Non seulement, M. Berthelot et moi, nous n'avons jamais eu
l'un avec l'autre la moindre familiarit; mais nous rougirions presque
de nous demander un service, mme un conseil. Nous demander un service
serait  nos yeux un acte de corruption, une injustice  l'gard du
reste du genre humain; ce serait au moins reconnatre que nous tenons 
quelque chose. Or nous savons si bien que l'ordre temporel est vide,
vain, creux et frivole, que nous craignons de donner du corps mme 
l'amiti. Nous nous estimons trop pour convenir l'un vis--vis de
l'autre d'une faiblesse. galement convaincus de l'insignifiance des
choses passagres, pris du mme got de l'ternel, nous ne pourrions
nous rsigner  l'aveu d'une distraction consentie vers le fortuit et
l'accidentel. Il est certain, en effet, que l'amiti ordinaire suppose
qu'on n'est pas trop convaincu que tout est vain.

Dans la suite de la vie, une telle liaison a pu par moments cesser de
nous tre ncessaire. Elle reprend toute sa vivacit chaque fois que la
figure de ce monde, qui change sans cesse, amne quelque tournant
nouveau sur lequel nous avons  nous interroger. Celui d'entre nous qui
mourra le premier laissera  l'autre un grand vide. Notre amiti me
rappelle celle de Franois de Sales et du prsident Favre: Elles
passent donc ces annes temporelles, monsieur mon frre; leurs mois se
rduisent en semaines, les semaines en jours, les jours en heures et les
heures en moments, qui sont ceux-l seuls que nous possdons; mais nous
ne les possdons qu' mesure qu'ils prissent... La conviction de
l'existence d'un objet ternel, embrasse quand on est jeune, donne  la
vie une assiette particulire de solidit.--Que tout cela, direz-vous,
est peu humain, peu naturel! Sans doute, mais on n'est fort qu'en
contrariant la nature. L'arbre naturel n'a pas de beaux fruits. L'arbre
produit de beaux fruits ds qu'il est en espalier, c'est--dire ds
qu'il n'est plus un arbre.


III

L'amiti de M. Berthelot et l'approbation de ma soeur furent les deux
grandes consolations qui me soutinrent dans ce difficile moment o le
sentiment d'un devoir abstrait envers la vrit m'imposa de changer, 
vingt-trois ans, la direction d'une vie dj si fortement engage. Ce ne
fut, en ralit, qu'un changement de domicile et d'extrieur. Le fond
resta le mme; la direction morale de ma vie sortit de cette preuve
trs peu inflchie; l'apptit de vrit, qui tait le mobile de mon
existence, ne fut en rien diminu. Mes habitudes et mes manires ne se
trouvrent presque en rien modifies.

Saint-Sulpice, en effet, avait laiss en moi une si forte trace, que,
pendant des annes, je restai sulpicien, non par la foi, mais par les
moeurs. Cette ducation excellente, qui m'avait montr la perfection de
la politesse en M. Gosselin, la perfection de la bont en M. Carbon, la
perfection de la vertu en M. Pinault, M. Le Hir, M. Gottofrey, avait
donn  ma nature docile un pli ineffaable. Mes tudes, vivement
continues hors du sminaire, me confirmrent si absolument dans mes
prsomptions contre la thologie orthodoxe, qu'au bout d'un an j'avais
peine  comprendre comment autrefois j'avais pu croire. Mais, la foi
disparue, la morale reste; pendant longtemps, mon programme fut
d'abandonner le moins possible du christianisme et d'en garder tout ce
qui peut se pratiquer sans la foi au surnaturel. Je fis en quelque sorte
le tirage des vertus du sulpicien, laissant celles qui tiennent  une
croyance positive, retenant celles qu'un philosophe peut approuver.
Telle est la force de l'habitude. Le vide fait quelquefois le mme effet
que le plein. _Est pro corde locus_. La poule  qui l'on a arrach le
cerveau continue nanmoins, sous l'action de certains excitants,  se
gratter le nez.

Je m'efforai donc, en quittant Saint-Sulpice, de rester aussi sulpicien
que possible. Les tudes que j'avais commences au sminaire m'avaient
tellement passionn, que je ne songeais qu' les reprendre. Une seule
occupation me parut digne de remplir ma vie: c'tait de poursuivre mes
recherches critiques sur le christianisme par les moyens beaucoup plus
larges que m'offrait la science laque. Je me figurais toujours en la
compagnie de mes matres, discutant avec eux les objections et leur
prouvant que des pages entires de l'enseignement ecclsiastique sont 
rformer. Quelque temps, je continuai de les voir, surtout M. Le Hir.
Puis je sentis que les rapports de l'homme de foi avec l'incrdule
deviennent vite assez pnibles, et je m'interdis des relations qui ne
pouvaient plus avoir d'agrment ni de fruit que pour moi seul.

Dans l'ordre des ides critiques, je cdai galement le moins possible,
et c'est ce qui fait que, tout en tant rationaliste sans rserve, j'ai
nanmoins plus d'une fois paru un conservateur dans les discussions
relatives  l'ge et  l'authenticit des textes. La premire dition de
mon _Histoire gnrale des langues smitiques_ contient ainsi, en ce qui
concerne l'Ecclsiaste et le Cantique des cantiques, des faiblesses pour
les opinions traditionnelles que j'ai depuis successivement limines.
Dans mes _Origines du christianisme_, au contraire, cette rserve m'a
bien guid; car, dans ce travail, je me suis trouv en prsence d'une
cole exagre, celle des protestants de Tubingue, esprits sans tact
littraire et sans mesure, auxquels, par la faute des catholiques, les
tudes sur Jsus et l'ge apostolique se sont trouves presque
exclusivement abandonnes. Quand la raction viendra contre cette cole,
on trouvera peut-tre que ma critique, d'origine catholique et
successivement mancipe de la tradition, m'a fait bien voir certaines
choses et m'a prserv de plus d'une erreur.

Mais c'est surtout par le caractre que je suis rest essentiellement
l'lve de mes anciens matres. Ma vie, quand je la repasse, n'a t
qu'une application de leurs qualits et de leurs dfauts. Seulement, ces
qualits et ces dfauts, transports dans le monde, ont amen les
dissonances les plus originales. Tout est bien qui finit bien, et, le
rsultat de l'existence ayant t en somme pour moi trs agrable, je
m'amuse souvent, comme Marc-Aurle sur les bords du Gran,  supputer ce
que je dois aux influences diverses qui ont travers ma vie et en ont
fait le tissu. Eh bien, Saint-Sulpice m'en apparat toujours comme le
facteur principal. Je parle de tout cela fort  mon aise, car j'y ai peu
de mrite. J'ai t bien lev; voil tout. Ma douceur, qui vient
souvent d'un fonds d'indiffrence;--mon indulgence, qui, elle, est trs
sincre et tient  ce que je vois clairement combien les hommes sont
injustes les uns pour les autres;--mes habitudes consciencieuses, qui
sont pour moi un plaisir;--la capacit indfinie que j'ai de m'ennuyer,
venant peut-tre d'une inoculation d'ennui tellement forte en ma
jeunesse, que j'y suis devenu rfractaire pour le reste de ma vie;--tout
cela s'explique par le milieu o j'ai vcu et les impressions profondes
que j'ai reues. Depuis ma sortie de Saint-Sulpice, je n'ai fait que
baisser, et pourtant, avec le quart des vertus d'un sulpicien, j'ai
encore t, je crois, fort au-dessus de la moyenne.

Il me plairait d'expliquer par le dtail et de montrer comment la
gageure paradoxale de garder les vertus clricales, sans la foi qui leur
sert de base et dans un monde pour lequel elles ne sont pas faites,
produisit, en ce qui me concerne, les rencontres les plus
divertissantes. J'aimerais  raconter toutes les aventures que mes
vertus sulpiciennes m'amenrent et les tours singuliers qu'elles m'ont
jous. Aprs soixante ans de vie srieuse, on a le droit de sourire: et
o trouver une source de rire plus abondante, plus  porte, plus
inoffensive qu'en soi-mme? Si jamais un auteur comique voulait amuser
le public de mes ridicules, je ne lui demanderais qu'une seule chose,
c'est de me prendre pour collaborateur; je lui conterais des choses
vingt fois plus amusantes que celles qu'il pourrait inventer. Mais je
m'aperois que je manque outrageusement  la premire rgle que mes
excellents matres m'avaient donne, qui est de ne jamais parler de soi.
Je ne traiterai donc cette dernire partie de mon sujet que tout  fait
en raccourci.


IV

Quatre vertus me semblent rsumer l'enseignement moral que me donnrent,
surtout par leurs exemples, les pieux directeurs qui m'entourrent de
leurs soins jusqu' l'ge de vingt-trois ans: le dsintressement ou la
pauvret, la modestie, la politesse et la rgle des moeurs. Je vais
m'examiner sur ces quatre points, non pour relever le moins du monde mes
propres mrites, mais pour fournir  ceux qui profrent la philosophie
du doute aimable l'occasion de faire,  mes dpens, quelques-unes de
leurs fines observations.

1.--La pauvret est celle des vertus de la clricature que j'ai le mieux
garde. M. Olier avait fait faire dans son glise un tableau o saint
Sulpice tablissait la rgle fondamentale de ses clercs: _Habentes
alimenta et quibus tegamur, his contenti sumus_. Voil bien ma rgle.
Mon rve serait d'tre log, nourri, vtu, chauff, sans que j'eusse  y
penser, par quelqu'un qui me prendrait  l'entreprise et me laisserait
toute ma libert. Le rgime qui s'tablit pour moi le jour o j'entrai
au pair dans la petite pension du faubourg Saint-Jacques devait tre
la base conomique de toute ma vie. Une ou deux leons particulires me
permettaient de ne pas toucher aux douze cents francs de ma soeur.
C'tait bien la rgle que j'avais vue observe par mes matres de
Trguier et de Saint-Sulpice: _Victum et vestitum_, la table, le
logement, et de quoi s'acheter une soutane par an. Je n'avais jamais
dsir autre chose pour moi-mme. La petite aisance que j'ai maintenant
ne m'est venue que tard et malgr moi. J'envisage le monde comme
m'appartenant, mais je n'en prends que l'usufruit. Je quitterai la vie
sans avoir possd d'autres choses que celles qui se consomment par
l'usage, selon la rgle franciscaine. Toutes les fois que j'ai voulu
acheter un coin de terre quelconque, une voix intrieure m'en a empch.
Cela m'a sembl lourd, matriel, contraire au principe: _Non habemus hic
manentem civitatem_. Les valeurs sont choses plus lgres, plus
thres, plus fragiles; elles attachent moins, et on risque plus de les
perdre.

Au train que prend maintenant le monde, c'est l un amer contresens, et,
quoique la rgle que j'ai choisie m'ait men au bonheur, je ne
conseillerais  personne de la suivre. Je suis maintenant trop vieux
pour changer, et d'ailleurs je suis content; mais je croirais duper les
jeunes gens en leur disant de faire de mme. Tirer de soi toute la
mouture qu'on en peut tirer, voil ce qui devient la rgle du monde.
L'ide que le noble est celui qui ne gagne pas d'argent, et que toute
exploitation commerciale ou industrielle, quelque honnte qu'elle soit,
ravale celui qui l'exerce et l'empche d'tre du premier cercle humain,
cette ide s'en va de jour en jour. Voil ce que produit une diffrence
de quarante ans dans les choses humaines. Tout ce que j'ai fait
autrefois paratrait maintenant acte de folie, et parfois, en regardant
autour de moi, je crois vivre dans un monde que je ne reconnais plus.

L'homme vou aux travaux dsintresss est un mineur dans les affaires
du monde; il faut qu'il ait un tuteur. Or notre monde est assez vaste
pour que toute place  prendre soit prise; tout emploi cre en quelque
sorte celui qui doit le remplir. Je n'avais jamais imagin que le
produit de ma pense pt avoir une valeur vnale. Toujours j'avais song
 crire; mais je ne croyais pas que cela pt rapporter un sou. Quel fut
mon tonnement le jour o je vis entrer dans ma mansarde un homme  la
physionomie intelligente et agrable, qui me fit compliment sur quelques
articles que j'avais publis et m'offrit de les runir en volumes! Un
papier timbr qu'il avait apport stipulait des conditions qui me
parurent tonnamment gnreuses; si bien que, quand il me demanda si je
voulais que tous les crits que je ferais  l'avenir fussent compris
dans le mme contrat, je consentis. Il me vint un moment l'ide de faire
quelques observations; mais la vue du timbre m'interdit: l'ide que
cette belle feuille de papier serait perdue m'arrta. Je fis bien de
m'arrter. M. Michel Lvy avait d tre cr par un dcret spcial de la
Providence pour tre mon diteur. Un littrateur qui se respecte doit
n'crire que dans un seul journal, dans une seule revue, et n'avoir
qu'un seul diteur. M. Michel Lvy et moi n'emes ensemble que des
rapports excellents. Plus tard, il me fit remarquer que le contrat qu'il
m'avait prsent n'tait pas assez avantageux pour moi, et il en
substitua un autre plus large encore. Aprs cela, on me dit que je ne
lui ai pas fait faire de mauvaises affaires. J'en suis enchant. En tout
cas, je peux dire que, s'il y avait en moi quelque capital de production
littraire, la justice voulait qu'il y et sa large part; c'est bien lui
qui l'avait dcouvert, je ne m'en tais jamais dout.

2.--Il est trs difficile de prouver qu'on est modeste, puisque, du
moment qu'on dit l'tre, on ne l'est plus. Je le rpte, nos vieux
matres chrtiens avaient l-dessus une rgle excellente, qui est de ne
jamais parler de soi, ni en bien, ni en mal. Voil le vrai; mais le
public est ici le grand corrupteur. Il encourage au mal. Il induit
l'crivain  des fautes pour lesquelles il se montre ensuite svre,
comme la bourgeoisie rgle d'autrefois applaudissait le comdien et en
mme temps l'excluait de l'glise. Damne-toi, pourvu que tu m'amuses!
voil bien souvent le sentiment qu'il y a au fond des invitations, en
apparence les plus flatteuses, du public. On russit surtout par ses
dfauts. Quand je suis trs content de moi, je suis approuv de dix
personnes. Quand je me laisse aller  de prilleux abandons, o ma
conscience littraire hsite et o ma main tremble, des milliers me
demandent de continuer.

Eh bien, malgr tout, et une fois l'indulgence obtenue pour les pchs
vniels, oui, j'ai t modeste, et ce n'est pas sur ce point que j'ai
manqu  mon programme de sulpicien obstin. La vanit de l'homme de
lettres n'est pas mon fait. Je ne partage pas l'erreur des jugements
littraires de notre temps. Je sais que jamais un vrai grand homme n'a
pens qu'il ft grand homme, et que, quand on broute sa gloire en herbe
de son vivant, on ne la rcolte pas en pis aprs sa mort. Je n'ai
quelque temps fait cas de la littrature que pour complaire  M.
Sainte-Beuve, qui avait sur moi beaucoup d'influence. Depuis qu'il est
mort, je n'y tiens plus. Je vois trs bien que le talent n'a de valeur
que parce que le monde est enfantin. Si le public avait la tte assez
forte, il se contenterait de la vrit. Ce qu'il aime, ce sont presque
toujours des imperfections. Mes adversaires, pour me refuser d'autres
qualits qui contrarient leur apologtique, m'accordent si libralement
du talent, que je puis bien accepter un loge qui dans leur bouche est
une critique. Du moins n'ai-je jamais cherch  tirer parti de cette
qualit infrieure, qui m'a plus nui comme savant qu'elle ne m'a servi
par elle-mme. Je n'y ai fait aucun fond. Jamais je n'ai compt sur mon
prtendu talent pour vivre; je ne l'ai nullement fait valoir. Ce pauvre
Beul, qui me regardait avec une sorte de curiosit affectueuse mle
d'tonnement, ne revenait pas que j'en fisse si peu d'usage. J'ai
toujours t le moins littraire des hommes. Aux moments qui ont dcid
de ma vie, je ne me doutais nullement que ma prose aurait le moindre
succs.

Ce succs, je n'y ai point aid. Qu'il me soit permis de le dire: il et
t plus grand si j'avais voulu. Je n'ai nullement cultiv ma veine; je
me suis plutt appliqu  la driver. Le public aime qu'on soit
absolument ce que l'on est; il veut qu'on ait sa spcialit; il
n'accorde jamais  un homme des matrises opposes. Si j'avais voulu
faire un _crescendo_ d'anticlricalisme aprs la _Vie de Jsus_, quelle
n'et pas t ma popularit! La foule aime le style voyant. Il m'et t
loisible de ne pas me retrancher ces pendeloques et ces clinquants qui
russissent chez d'autres et provoquent l'enthousiasme des mdiocres
connaisseurs, c'est--dire de la majorit. J'ai pass un an  teindre
le style de la _Vie de Jsus_, pensant qu'un tel sujet ne pouvait tre
trait que de la manire la plus sobre et la plus simple. Or on sait
combien la dclamation a d'attrait pour les masses. Je n'ai jamais forc
mes opinions pour me faire couter. Ce n'est pas ma faute si, par suite
du mauvais got du temps, un filet de voix claire a retenti au milieu de
notre nuit, comme rpercut par mille chos.

3.--Sur le chapitre de la politesse, je trouverai moins d'objections que
sur celui de la modestie; car,  s'en tenir aux apparences, j'ai t
beaucoup plus poli que modeste. La civilit extrme de mes vieux matres
m'avait laiss un si vif souvenir, que je n'ai jamais pu m'en dtacher.
C'tait la vraie civilit franaise, je veux dire celle qui s'exerce,
non seulement envers les personnes que l'on connat, mais envers tout le
monde sans exception[25]. Une telle politesse implique un parti gnral
sans lequel je ne conois pas pour la vie d'assiette commode; c'est que
toute crature humaine, jusqu' preuve du contraire, doit tre tenue
pour bonne et traite avec bienveillance. Beaucoup de personnes, surtout
en certains pays, suivent la rgle justement oppose; ce qui les mne 
de grandes injustices. Pour moi, il m'est impossible d'tre dur pour
quelqu'un _a priori_. Je suppose que tout homme que je vois pour la
premire fois doit tre un homme de mrite et un homme de bien, sauf 
changer d'avis (ce qui m'arrive souvent) si les faits m'y forcent. C'est
ici la rgle sulpicienne qui, dans le monde, m'a men aux situations les
plus singulires et a fait le plus souvent de moi un tre dmod,
d'ancien rgime, tranger  son temps. La vieille politesse, en effet,
n'est plus gure propre qu' faire des dupes. Vous donnez, on ne vous
rend pas. La bonne rgle  table est de se servir toujours trs mal,
pour viter la suprme impolitesse de paratre laisser aux convives qui
viennent aprs vous ce qu'on a rebut. Peut-tre vaut-il mieux encore
prendre la part qui est la plus rapproche de vous, sans la regarder.
Celui qui, de nos jours, porterait dans la bataille de la vie une telle
dlicatesse serait victime sans profit; son attention ne serait mme pas
remarque. Au premier occupant est l'affreuse rgle de l'gosme
moderne. Observer, dans un monde qui n'est plus fait pour la civilit,
les bonnes rgles de l'honntet d'autrefois, ce serait jouer le rle
d'un vritable niais, et personne ne vous en saurait gr. Ds qu'on se
sent pouss par des gens qui veulent prendre les devants, le devoir est
de se reculer, d'un air qui signifie: Passez, monsieur. Mais il est
clair que celui qui tiendrait  cette prescription en omnibus, par
exemple, serait victime de sa dfrence; je crois mme qu'il manquerait
aux rglements. En chemin de fer, combien y en a-t-il qui sentent que se
presser sur le quai pour gagner les autres de vitesse et s'assurer de la
meilleure place est une suprme grossiret?

En d'autres termes, nos machines dmocratiques excluent l'homme poli.
J'ai renonc depuis longtemps  l'omnibus; les conducteurs arrivaient 
me prendre pour un voyageur sans srieux. En chemin de fer,  moins que
je n'aie la protection d'un chef de gare, j'ai toujours la dernire
place. J'tais fait pour une socit fonde sur le respect, o l'on est
salu, class, plac d'aprs son costume, o l'on n'a point  se
protger soi-mme. Je ne suis  l'aise qu' l'Institut et au Collge de
France, parce que nos employs sont tous des hommes trs bien levs et
nous tmoignent une haute estime. L'habitude de l'Orient de ne marcher
dans les rues que prcd d'un kavas me convenait assez; car la modestie
est releve par l'appareil de la force. Il est bien d'avoir sous ses
ordres un homme arm d'une courbache dont on l'empche de se servir. Je
serais assez aise d'avoir le droit de vie et de mort, pour ne pas en
user, et j'aimerais fort  possder des esclaves, pour tre extrmement
doux avec eux et m'en faire adorer.

4.--Mes ides clricales m'ont encore bien plus domin en tout ce qui
touche  la rgle des moeurs. Il m'et sembl qu'il y avait de ma part un
manque de biensance  changer sur ce point mes habitudes austres. Les
gens du monde, dans leur ignorance des choses de l'me, croient, en
gnral, qu'on ne quitte l'tat ecclsiastique que pour chapper  des
devoirs trop pesants. Je ne me serais point pardonn de prter une
apparence de raison  des manires de voir aussi superficielles.
Consciencieux comme je le suis, je voulus tre en rgle avec moi-mme et
je continuai de vivre dans Paris ainsi que j'avais fait au sminaire.
Plus tard, je vis bien la vanit de cette vertu comme de toutes les
autres; je reconnus, en particulier, que la nature ne tient pas du tout
 ce que l'homme soit chaste. Je n'en persistai pas moins, par
convenance, dans la vie que j'avais choisie, et je m'imposai les moeurs
d'un pasteur protestant. L'homme ne doit jamais se permettre deux
hardiesses  la fois. Le libre penseur doit tre rgl en ses moeurs. Je
connais des ministres protestants, trs larges d'ides, qui sauvent tout
par leur cravate blanche irrprochable. J'ai de mme fait passer ce que
la mdiocrit humaine regarde comme des hardiesses grce  un style
modr et  des moeurs graves.

Les raisonnements du monde en ce qui concerne les rapports des deux
sexes sont bizarres comme les volonts de la nature elle-mme. Le monde,
dont les jugements sont rarement tout  fait faux, voit une sorte de
ridicule  tre vertueux quand on n'y est pas oblig par un devoir
professionnel. Le prtre, ayant pour tat d'tre chaste, comme le soldat
d'tre brave, est, d'aprs ces ides, presque le seul qui puisse sans
ridicule tenir  des principes sur lesquels la morale et la mode se
livrent les plus tranges combats. Il est hors de doute qu'en ce point,
comme en beaucoup d'autres, mes principes clricaux, conservs dans le
sicle, m'ont nui aux yeux du monde. Ils ne m'ont pas nui pour le
bonheur. Les femmes ont, en gnral, compris ce que ma rserve
affectueuse renfermait de respect et de sympathie pour elles. En somme,
j'ai t aim des quatre femmes dont il m'importait le plus d'tre aim,
ma mre, ma soeur, ma femme et ma fille. Ma part a t bonne et ne me
sera pas enleve; car je m'imagine souvent que les jugements qui seront
ports sur chacun de nous dans la valle de Josaphat ne seront autres
que les jugements des femmes, contresigns par l'ternel.

Ainsi, tout bien examin, je n'ai manqu presque en rien  mes promesses
de clricature. Je suis sorti de la spiritualit pour rentrer dans
l'idalit. J'ai observ mes engagements mieux que beaucoup de prtres
en apparence trs rguliers. En m'obstinant  conserver dans le monde
des vertus de dsintressement, de politesse, de modestie qui n'y sont
pas applicables, j'ai donn la mesure de ma navet. Je n'ai jamais
cherch le succs; je dirai presque qu'il m'ennuie. Le plaisir de vivre
et de produire me suffit. Ce qu'y y a d'goste dans cette faon de
jouir du plaisir d'exister est corrig par les sacrifices que je crois
avoir faits au bien public. J'ai toujours t aux ordres de mon pays;
sur un signe, en 1869, je me mis  sa disposition. Peut-tre lui
aurais-je rendu quelques services; il ne l'a pas cru; je suis en rgle.
Je n'ai jamais flatt les erreurs de l'opinion; je n'ai pas manqu une
seule occasion d'exposer ces erreurs, jusqu' en paratre aux
superficiels un mauvais patriote. On n'est pas oblig au charlatanisme
ni au mensonge pour obtenir un mandat dont la premire condition est
l'indpendance et la sincrit. Dans les malheurs publics qui pourront
venir, j'aurai donc ma conscience tout  fait en repos.

Tout pes, si j'avais  recommencer ma vie, avec le droit d'y faire des
ratures, je n'y changerais rien. Les dfauts de ma nature et de mon
ducation, par suite d'une sorte de providence bienveillante, ont t
attnus et rduits  tre de peu de consquence. Un certain manque
apparent de franchise dans le commerce de la vie m'est pardonn par mes
amis, qui mettent cela sur le compte de mon ducation clricale. Je
l'avoue, dans la premire partie de ma vie, je mentais assez souvent,
non par intrt, mais par bont, par ddain, par la fausse ide qui me
porte toujours  prsenter les choses  chacun comme il peut les
comprendre. Ma soeur me montra trs fortement les inconvnients de cette
manire d'agir, et j'y renonai. Depuis 1851, je ne crois pas avoir fait
un seul mensonge, except naturellement les mensonges joyeux, de pure
eutraplie, les mensonges officieux et de politesse, que tous les
casuistes permettent, et aussi les petits faux-fuyants littraires
exigs, en vue d'une vrit suprieure, par les ncessits d'une phrase
bien quilibre ou pour viter un plus grand mal, qui est de poignarder
un auteur. Un pote, par exemple, vous prsente ses vers. Il faut bien
dire qu'ils sont admirables, puisque sans cela ce serait dire qu'ils ne
valent rien et faire une sanglante injure  un homme qui a eu
l'intention de vous faire une politesse.

Il a fallu bien plus d'indulgence  mes amis pour me pardonner un autre
dfaut: je veux parler d'une certaine froideur, non  les aimer, mais 
les servir. Une des choses les plus recommandes au sminaire tait
d'viter les amitis particulires. De telles amitis taient
prsentes comme un vol fait  la communaut. Cette rgle m'est reste
trs profondment grave dans l'esprit. J'ai peu encourag l'amiti;
j'ai fait peu de chose pour mes amis, et ils ont fait peu de chose pour
moi. Une des ides que j'ai le plus souvent  combattre, c'est que
l'amiti, comme on l'entend d'ordinaire, est une injustice, une erreur,
qui ne vous permet de voir que les qualits d'un seul et vous ferme les
yeux sur les qualits d'autres personnes plus dignes peut-tre de votre
sympathie. Je me dis quelquefois, selon les ides de mes anciens
matres, que l'amiti est un larcin fait  la socit humaine et que,
dans un monde suprieur, l'amiti disparatrait. Quelquefois mme je
suis bless, au nom de la bienveillance gnrale, de voir l'attachement
particulier qui lie deux personnes; je suis tent de m'carter d'elles
comme de juges fausss, qui n'ont plus leur impartialit ni leur
libert. Cette socit  deux me fait l'effet d'une coterie qui rtrcit
l'esprit, nuit  la largeur d'apprciation et constitue la plus lourde
chane pour l'indpendance. Beul me plaisantait souvent sur ce travers.
Il m'aimait assez et essaya de me rendre service, quoique je n'eusse
rien fait pour lui. Dans une circonstance, je votai contre lui pour une
personne qui s'tait montre malveillante  mon gard. Renan, me
dit-il, je vais vous faire quelque mauvais trait; par impartialit, vous
voterez pour moi.

Tout en ayant beaucoup aim mes amis, je leur ai donc trs peu donn. Le
public m'a eu autant qu'eux. Voil pourquoi je reois un si grand nombre
de lettres d'inconnus et d'anonymes; voil pourquoi aussi je suis si
mauvais correspondant. Il m'est arriv frquemment, en crivant une
lettre, de m'arrter pour tourner en propos gnral les ides qui me
venaient. Je n'ai exist pleinement que pour le public. Il a eu tout de
moi; il n'aura aprs ma mort aucune surprise: je n'ai rien rserv pour
personne.

Ayant ainsi prfr par instinct tous  quelques-uns, j'ai eu la
sympathie de mon sicle, mme de mes adversaires, et cependant peu
d'amis. Ds qu'un peu de chaleur commence  natre, mon principe
sulpicien: Pas d'amitis particulires, vient comme un glaon troubler
le jeu de toutes les affinits.  force d'tre juste, j'ai t peu
serviable. Je vois trop bien que, rendre un bon service  quelqu'un,
c'est d'ordinaire en rendre un mauvais  un autre; que s'intresser  un
comptiteur, c'est le plus souvent commettre un passe-droit envers son
rival. L'image de l'inconnu que je lse vient ainsi m'arrter tout court
dans mon zle. Je n'ai oblig presque personne; je n'ai pas su comment
l'on russit  faire donner un bureau de tabac. Cela m'a rendu sans
influence en ce monde. Mais cela m'a t bon au point de vue littraire.
Mrime et t un homme de premier ordre s'il n'et pas eu d'amis. Ses
amis se l'approprirent. Comment peut-on crire des lettres quand on a
la facilit de parler  tous? La personne  qui vous crivez vous
rapetisse; vous tes oblig de prendre sa mesure. Le public a l'esprit
plus large que n'importe qui. Tous renferme beaucoup de sots; c'est
vrai; mais tous renferme les quelques milliers d'hommes ou de femmes
d'esprit pour qui seuls le monde existe. crivez en vue de ceux-l.


V

Je termine ici ces souvenirs, en demandant pardon au lecteur de la faute
insupportable qu'un tel genre fait commettre  chaque ligne.
L'amour-propre est si habile en ses calculs secrets, que, tout en
faisant la critique de soi-mme, on est suspect de ne pas y aller de
franc jeu. Le danger, en pareil cas, est, par une petite rouerie
inconsciente, d'avouer, avec une humilit sans grand mrite, des dfauts
lgers et tout extrieurs pour s'attribuer par ricochet de grandes
qualits. Ah! le subtil dmon que celui de la vanit! Aurais-je, par
hasard, t sa dupe? Si les gens de got me reprochent de m'tre montr
fils de mon sicle en prtendant ne pas l'tre, je les prie d'tre bien
persuads au moins que cela ne m'arrivera plus.

     Claudite jam rivos, pueri; sat prata biberunt.

Il me reste trop de choses  faire pour que je m'amuse dsormais  un
jeu que plusieurs taxeront de frivole. Ma famille maternelle de Lannion,
du ct de laquelle vient mon temprament, a offert beaucoup de cas de
longvit; mais des troubles persistants me portent  croire que
l'hrdit sera drange en ce qui me concerne. Dieu soit lou, si c'est
pour m'pargner des annes de dcadence et d'amoindrissement, qui sont
la seule chose dont j'aie horreur! Le temps qui peut me rester  vivre,
en tout cas, sera consacr  des recherches de pure vrit objective. Si
ces lignes taient les dernires confidences que j'change avec le
public, qu'il me permette de le remercier de la faon intelligente et
sympathique dont il m'a soutenu. Autrefois toute la faveur  laquelle
pouvait aspirer l'homme qui maintenait sa personnalit en dehors des
routines tablies tait d'tre tolr. Mon sicle et mon pays ont eu
pour moi bien plus d'indulgence. Malgr de sensibles dfauts, malgr
l'humilit de son origine, ce fils de paysans et de pauvres marins,
couvert du triple ridicule d'chapp de sminaire, de clerc dfroqu, de
cuistre endurci, on l'a tout d'abord accueilli, cout, choy mme,
uniquement parce qu'on trouvait dans sa voix des accents sincres. J'ai
eu d'ardents adversaires, je n'ai pas eu un ennemi personnel. Les deux
seules ambitions que j'aie avoues, l'Institut et le Collge de France,
ont t satisfaites. La France m'a fait bnficier des faveurs qu'elle
rserve  tout ce qui est libral, de sa langue admirable, de sa belle
tradition littraire, de ses rgles de tact, de l'audience dont elle
jouit dans le monde. L'tranger mme m'a aid dans mon oeuvre autant que
mon pays; je mourrai ayant au coeur l'amour de l'Europe autant que
l'amour de la France; je voudrais parfois me mettre  genoux pour la
supplier de ne pas se diviser par des jalousies fratricides, de ne pas
oublier son devoir, son oeuvre commune, qui est la civilisation.

Presque tous les hommes avec lesquels j'ai t en rapport ont t pour
moi d'une bienveillance extrme. Au sortir du sminaire, je traversai,
ainsi que je l'ai dit, une priode de solitude, o je n'eus pour me
soutenir que les lettres de ma soeur et les entretiens de M. Berthelot;
mais bientt je trouvai de tous cts des sourires et des
encouragements. M. Egger, ds les premiers mois de 1846, devenait mon
ami et mon guide dans l'oeuvre difficile de reprendre tardivement mes
tudes classiques. Eugne Burnouf, sur la vue d'un essai bien imparfait
que je prsentai au concours du prix Volney, en 1847, m'adopta comme son
lve. M. et madame Adolphe Garnier furent pour moi de la plus grande
bont. C'tait un couple charmant Madame Garnier, rayonnante de grce et
de naturel, fut ma premire admiration dans un genre de beaut dont la
thologie m'avait sevr. M. Victor Le Clerc faisait revivre devant mes
yeux toutes les qualits d'tude et de savante application de mes
anciens matres. Ds mon sjour  Saint-Sulpice, j'avais appris 
l'estimer: c'tait le seul laque dont ces messieurs fissent cas; ils
lui enviaient son extraordinaire rudition ecclsiastique. M. Cousin,
quoiqu'il m'ait plus d'une fois tmoign de l'amiti, tait trop entour
de disciples pour que j'essayasse de percer cette foule, un peu lie 
la parole du matre. M. Augustin Thierry, au contraire, fut pour moi un
vrai pre spirituel. Ses conseils me sont tous prsents  l'esprit, et
c'est  lui que je dois d'avoir vit dans ma manire d'crire quelques
dfauts tout  fait choquants, que de moi-mme je n'aurais peut-tre pas
dcouverts. C'est par lui que je connus la famille Scheffer,  laquelle
je dois une compagne qui s'est toujours montre si parfaitement assortie
aux conditions assez serres de mon programme de vie, que parfois je
suis tent, en rflchissant  tant d'heureuses concidences, de croire
 la prdestination.

Ma philosophie, selon laquelle le monde dans son ensemble est plein d'un
souffle divin, n'admet pas les volonts particulires dans le
gouvernement de l'univers. La providence individuelle, comme on
l'entendait autrefois, n'a jamais t prouve par un fait caractris.
Sans cela, certainement, je m'inclinerais reconnaissant devant des
concours de circonstances o un esprit moins domin que le mien par les
raisonnements gnraux verrait les traces d'une protection particulire
de dieux bienveillants. Les hasards qu'il faut pour amener un terne ou
un quaterne ne sont rien auprs de ce qu'il a fallu pour que la
combinaison dont je touche les fruits ne ft pas drange. Si mes
origines eussent t moins disgracies selon le monde, je ne fusse point
entr, je n'eusse point persvr dans cette royale voie de la vie selon
l'esprit,  laquelle un voeu de nazaren m'attacha ds mon enfance. Le
dplacement d'un atome rompait la chane de faits fortuits qui, au fond
de la Bretagne, me prpara pour une vie d'lite; qui me fit venir de
Bretagne  Paris; qui,  Paris, me conduisit dans la maison de France o
l'on pouvait recevoir l'ducation la plus srieuse; qui, au sortir du
sminaire, me fit viter deux ou trois fautes mortelles, lesquelles
m'auraient perdu; qui, en voyage, me tira de certains dangers o, selon
les chances ordinaires, je devais succomber; qui fit, en particulier,
que le docteur Suquet put venir  Amschit me tirer des bras de la mort,
o j'tais dj enserr. Je ne conclus rien de l, sinon que l'effort
inconscient vers le bien et le vrai qui est dans l'univers joue son coup
de d par chacun de nous. Tout arrive, les quaternes comme le reste.
Nous pouvons dranger le dessein providentiel dont nous sommes l'objet;
nous ne sommes pour presque rien dans sa russite. _Quid habes quod non
accepisti?_ Le dogme de la grce est le plus vrai des dogmes chrtiens.

Mon exprience de la vie a donc t fort douce, et je ne crois pas qu'il
y ait eu, dans la mesure de conscience que comporte maintenant notre
plante, beaucoup d'tres plus heureux que moi. J'ai eu un got vif de
l'univers. Le scepticisme subjectif a pu m'obsder par moments; il ne
m'a jamais fait srieusement douter de la ralit; ses objections sont
par moi tenues en squestre dans une sorte de parc d'oubli; je n'y pense
jamais. Ma paix d'esprit est parfaite. D'un autre ct, j'ai trouv une
bont extrme dans la nature et dans la socit. Par suite de la chance
particulire qui s'est tendue  toute ma vie et qui a fait que je n'ai
rencontr sur mon chemin que des hommes excellents, je n'ai jamais eu 
changer violemment les partis pris gnraux que j'avais adopts. Une
bonne humeur, difficilement altrable, rsultat d'une bonne sant
morale, rsultat elle-mme d'une me bien quilibre et d'un corps
supportable, malgr ses dfauts, m'a jusqu'ici maintenu dans une
philosophie tranquille, soit qu'elle se traduise en optimisme
reconnaissant, soit qu'elle aboutisse  une ironie gaie. Je n'ai jamais
beaucoup souffert. Il ne dpendrait que de moi de croire que la nature a
plus d'une fois mis des coussins pour m'pargner les chocs trop rudes.
Une fois, lors de la mort de ma soeur, elle m'a,  la lettre, chloroform
pour que je ne fusse pas tmoin d'un spectacle qui et peut-tre fait
une lsion profonde dans mes sens et nui  la srnit ultrieure de ma
pense.

Ainsi, sans savoir au juste qui je dois remercier, pourtant je remercie.
J'ai tant joui dans cette vie, que je n'ai vraiment pas le droit de
rclamer une compensation d'outre-tombe; c'est pour d'autres raisons que
je me fche parfois contre la mort; elle est galitaire  un degr qui
m'irrite; c'est une dmocrate qui nous traite  coups de dynamite; elle
devrait au moins attendre, prendre notre heure, se mettre  notre
disposition. Je reois plusieurs fois par an une lettre anonyme,
contenant ces mots, toujours de la mme criture: Si pourtant il y
avait un enfer! Srement la personne pieuse qui m'crit cela veut le
salut de mon me, et je la remercie. Mais l'enfer est une hypothse bien
peu conforme  ce que nous savons par ailleurs de la bont divine.
D'ailleurs, la main sur la conscience, s'il y en a un, je ne crois pas
l'avoir mrit. Un peu de purgatoire serait peut-tre juste; j'en
accepterais la chance, puisqu'il y aurait le paradis ensuite, et que de
bonnes mes me gagneraient, j'espre, des indulgences pour m'en tirer.
L'infinie bont que j'ai rencontre en ce monde m'inspire la conviction
que l'ternit est remplie par une bont non moindre, en qui j'ai une
confiance absolue.

Et maintenant je ne demande plus au bon gnie qui m'a tant de fois
guid, conseill, consol, qu'une mort douce et subite, pour l'heure qui
m'est fixe, proche ou lointaine. Les stociens soutenaient qu'on a pu
mener la vie bienheureuse dans le ventre du taureau de Phalaris. C'est
trop dire. La douleur abaisse, humilie, porte  blasphmer. La seule
mort acceptable est la mort noble, qui est non un accident pathologique,
mais une fin voulue et prcieuse devant l'ternel. La mort sur le champ
de bataille est la plus belle de toutes; il y en a d'autres illustres.
Si parfois j'ai pu dsirer d'tre snateur, c'est que j'imagine que,
sans tarder peut-tre, ce mandat fournira de belles occasions de se
faire assommer, fusiller, des formes de trpas, enfin, bien prfrables
 une longue maladie qui vous tue lentement et par dmolitions
successives. La volont de Dieu soit faite! Dsormais, je n'apprendrai
plus grand'chose; je vois bien  peu prs ce que l'esprit humain, au
moment actuel de son dveloppement, peut apercevoir de la vrit. Je
serais dsol de traverser une de ces priodes d'affaiblissement o
l'homme qui a eu de la force et de la vertu n'est plus que l'ombre et la
ruine de lui-mme, et souvent,  la grande joie des sots, s'occupe 
dtruire la vie qu'il avait laborieusement difie. Une telle vieillesse
est le pire don que les dieux puissent faire  l'homme. Si un tel sort
m'tait rserv, je proteste d'avance contre les faiblesses qu'un
cerveau ramolli pourrait me faire dire ou signer. C'est Renan sain
d'esprit et de coeur, comme je le suis aujourd'hui, ce n'est pas Renan 
moiti dtruit par la mort et n'tant plus lui-mme, comme je le serai
si je me dcompose lentement, que je veux qu'on croie et qu'on coute.
Je renie les blasphmes que les dfaillances de la dernire heure
pourraient me faire prononcer contre l'ternel. L'existence qui m'a t
donne sans que je l'eusse demande a t pour moi un bienfait. Si elle
m'tait offerte, je l'accepterais de nouveau avec reconnaissance. Le
sicle o j'ai vcu n'aura probablement pas t le plus grand, mais il
sera tenu sans doute pour le plus amusant des sicles.  moins que mes
dernires annes ne me rservent des peines bien cruelles, je n'aurai,
en disant adieu  la vie, qu' remercier la cause de tout bien de la
charmante promenade qu'il m'a t donn d'accomplir  travers la
ralit.




APPENDICE


L'impression de ce volume tait acheve quand M. l'abb Cognat a publi,
dans _le Correspondant_ (25 janvier 1883), les lettres que je lui
crivis en 1845 et 1846[26]. Quelques amis m'ayant tmoign les avoir
lues avec intrt, je les reproduis ici.

     Trguier, 24 aot 1845.

     Mon cher ami,

     Peu d'vnements considrables, mais beaucoup de penses et de
     sentiments se sont presss pour moi depuis le jour de notre
     sparation. Je cde d'autant plus volontiers au besoin de vous les
     dire, que je n'ai personne ici  qui je les puisse confier. Sans
     doute je ne suis pas seul quand je suis auprs de ma mre; mais que
     de choses que ma tendresse pour elle me commande de lui taire, et
     qu'aprs tout elle ne pourrait comprendre!...

     Nul fait important n'est venu avancer la solution du grand problme
     qui me proccupe  si juste titre. Je n'ai rien appris, sinon
     l'normit du sacrifice que Dieu allait exiger de moi. Mille
     circonstances dsolantes que je ne souponnais pas sont venues
     compliquer ma situation et me prouver que le parti que ma
     conscience me conseillait ouvrait devant moi un abme de peines. Il
     me faudrait de longs et pnibles dtails pour tous les faire
     comprendre: qu'il vous suffise de savoir que les obstacles dont
     nous avons quelquefois caus ne sont rien en comparaison de ceux
     que j'ai vus tout  coup surgir devant moi. Mpriser une opinion
     qui sera bien svre, traverser de longues annes d'une vie pnible
     pour arriver  un but incertain, tait dj beaucoup, mais ne
     suffisait pas. Dieu me commande encore de percer de ma propre main
     un coeur sur lequel s'est dverse toute l'affection du mien.
     L'amour filial avait absorb en moi toutes les autres affections
     dont j'tais capable et auxquelles Dieu ne m'a pas appel; et puis
     il y avait entre ma mre et moi des liens tout spciaux tenant 
     mille circonstances dlicates qu'on ne peut que sentir. Eh bien,
     c'est l que Dieu a plac mon sacrifice le plus pnible. Je ne lui
     ai parl encore que de l'Allemagne, et cela a suffi pour la
     dsoler.  mon Dieu! que sera-ce?... Ses caresses me dsolent; ses
     beaux rves, dont elle me parle sans cesse et que je n'ai pas le
     courage de contredire, me navrent le coeur. Elle est l,  deux pas
     de moi, pendant que je vous cris ces lignes. Ah! si elle
     savait!... Je lui sacrifierais tout, except mon devoir et ma
     conscience. Oui, si Dieu me demandait, pour lui pargner cette
     peine, d'teindre ma pense, de me condamner  une vie simple et
     vulgaire, j'accepterais. Que de fois j'ai cherch  me mentir 
     moi-mme? Mais est-il au pouvoir de l'homme de croire ou de ne pas
     croire? Je voudrais qu'il me ft possible d'touffer la facult qui
     en moi requiert l'examen; c'est elle qui a fait mon malheur.
     Heureux les enfants qui ne font toute leur vie que dormir et rver!
     Je vois autour de moi des hommes purs et simples auxquels le
     christianisme a suffi pour les rendre vertueux et heureux; mais
     j'ai remarqu que nul d'entre eux n'a la facult critique; qu'ils
     en bnissent Dieu!

     Je suis ici choy, caress, plus que je ne peux vous le dire; cela
     me dsole. Ah! s'ils savaient ce qui se passe dans mon coeur! Je
     tremble quelquefois de voir en ma conduite une sorte d'hypocrisie;
     mais j'ai srieusement raisonn l-dessus ma conscience: Dieu me
     garde de scandaliser ces simples!

     Quand je considre dans quel inextricable filet Dieu m'a englob
     tandis que je dormais, il me vient des penses de fatalisme, et
     souvent j'ai pu pcher en cela; pourtant je n'ai jamais dout de
     mon Pre qui est au ciel, ni de sa bont. Toujours, au contraire,
     je l'ai remerci; jamais je ne l'avais touch de plus prs que dans
     ces moments-l. Le coeur n'apprend que par la souffrance, et je
     crois, comme Kant, que Dieu ne s'apprend que par le coeur. Alors
     aussi j'tais chrtien et j'ai jur que je le serais toujours. Mais
     l'orthodoxie est-elle critique? Ah! si j'tais n protestant en
     Allemagne!... L tait ma place. Herder a bien t vque, et
     certes il n'tait que chrtien; mais, dans le catholicisme, il faut
     tre orthodoxe. C'est une barre de fer; il n'entend pas raison.

     Pardonnez-moi, mon ami, un souhait comme celui que je viens
     d'noncer, et que je ne fais mme pas en ma partie qui croit encore
     sans savoir pourquoi. Vous tes oblig, pour tre orthodoxe, de
     croire que je suis en cet tat par ma faute; cela est dur. Pourtant
     je suis bien dispos  croire qu'il y a beaucoup de ma faute. Celui
     qui connat son coeur dira toujours: Oui, oui! sitt qu'on lui
     dira: C'est ta faute. Rien dans ma position ne m'est plus facile
      admettre que cela. Je ne serai pas aussi tenace que Job sur le
     chapitre de mon innocence. Me croirais-je pur, je prierais
     seulement Dieu d'avoir piti de moi. Cette lecture de Job me ravit;
     j'y trouve tout mon coeur; l est le divin de la posie, j'entends
     la haute posie. Elle vous fait toucher ces mystres qu'on sent en
     son propre coeur, et qu'on cherche pniblement  se formuler.

     Je continue cependant avec courage l'avancement de ma pense. Rien
     ne me fera abandonner cette oeuvre, duss-je tre oblig de la
     sacrifier en apparence  l'acquisition de mon pain matriel. Dieu,
     pour me soutenir, m'avait rserv pour ce moment un vrai vnement
     intellectuel et moral. J'ai tudi l'Allemagne et j'ai cru entrer
     dans un temple. Tout ce que j'y ai trouv est pur, lev, moral,
     beau et touchant.  mon me, oui, c'est un trsor, c'est la
     continuation de Jsus-Christ. Leur morale me transporte. Ah! qu'ils
     sont doux et forts! Je crois que le Christ nous viendra de l. Je
     considre cette apparition d'un nouvel esprit comme un fait
     analogue  la naissance du christianisme, sauf la diffrence de
     forme. Mais ceci importe peu; car il est sr que, quand le fait
     rnovateur du monde reviendra, il ne ressemblera pas pour le mode
     de son accomplissement  celui qui a dj eu lieu. Je suis avec
     attention l'tonnant mouvement enthousiaste qui la travaille en ce
     moment dans le Nord. M. Cousin vient de partir afin de l'tudier
     aussi de plus prs. Je veux parler de Ronge et de Czerski, dont
     vous avez d entendre parier. Dieu me pardonne de les aimer, mme
     quand ils ne seraient pas purs: car ce que j'aime en eux, comme
     dans tous les autres hommes  qui je voue mon enthousiasme, c'est
     un certain type beau et moral que je m'en forme; c'est mon idal
     que j'aime en eux. Maintenant sont-ils conformes  ce type? C'est
     ce qui m'importe assez peu.

     Oui, cette Allemagne me ravit, moins dans sa partie scientifique
     que dans son esprit moral. La morale de Kant est bien suprieure 
     toute sa logique ou philosophie intellectuelle, et nos Franais
     n'en ont pas dit un mot. Cela se comprend; nos hommes du jour n'ont
     pas de sens moral. La France me parat de plus en plus un pays vou
      la nullit pour le grand oeuvre du renouvellement de la vie dans
     l'humanit. On n'y trouve qu'une orthodoxie sche, anticritique,
     raide, infconde, petite: type Saint-Sulpice; ou bien un niais
     creux et superficiel, plein d'affectation et d'exagration: le
     no-catholicisme; ou bien enfin une philosophie sche et sans coeur,
     revche et mprisante: l'Universit et son esprit. Jsus-Christ
     n'est nulle part. J'ai t tent de croire qu'il nous viendrait de
     l'Allemagne; non que j'imagine que ce soit un individu, ce sera un
     esprit; et, quand nous disons Jsus-Christ, nous entendons, sans
     doute, dsigner plutt un certain esprit qu'un individu: c'est
     l'vangile. Non que je croie aussi que cette apparition soit un
     renversement ou une dcouverte; Jsus-Christ n'a ni renvers ni
     dcouvert. Il faut tre chrtien, mais on ne peut tre orthodoxe.
     Il faut un christianisme pur. L'archevque serait dispos 
     comprendre cela; il est capable de fonder le christianisme pur en
     France. J'imagine que l'une des suites du mouvement d'instruction
     et d'tude qui a lieu en France dans le clerg, sera de nous
     _rationaliser_ un peu. D'abord, ils s'ennuieront de la scolastique;
     la scolastique jete de ct, on changera la forme des ides, et
     puis on reconnatra l'impossibilit de l'explication orthodoxe de
     la Bible, etc., etc. Mais il y aura bataille. Car vos bonnes gens
     ont une verve de dogmatisme tout  fait tenace; et puis ils se
     donneront un certain vernis d'Athanases qui leur fera boucher les
     yeux et les oreilles. Mon Dieu! oui, je voudrais tre l! Et je
     vais peut-tre me couper les bras; car les prtres feront beaucoup
     en ce moment; peut-tre faudra-t-il tre prtre pour y pouvoir
     quelque chose; Ronge et Czerski taient prtres. J'ai lu une lettre
     de la mre de Czerski  son fils, o elle lui rappelle les
     sacrifices qu'elle a faits pour son ducation clricale, et le
     supplie de rester fidle au catholicisme. Mais peut-il le servir
     plus sincrement qu'en se vouant  ce qu'il croit la vrit?

     Ami, pardonnez-moi ce que je viens de vous dire. Ah! si vous
     connaissiez ma tte et mon coeur! Ne croyez pas que tout cela ait en
     moi une consistance dogmatique; non, je n'exclus rien. J'admets des
     contradictoires, au moins provisoirement. Eh! n'y a-t-il pas des
     tats o il faut de force que l'individu et l'humanit posent sur
     l'instable. On n'y peut tenir, direz-vous, c'est une souffrance.
     Oui, mais qu'y faire? Il faut passer par l. Il a t ncessaire
     qu' une poque on ft scientifiquement sceptique sur la morale, et
     pourtant,  cette poque, les hommes purs taient et pouvaient tre
     moraux, moyennant une contradiction. Les scolastiques se
     moqueraient de cela et triompheraient  montrer l un dfaut de
     logique. En vrit, beau triomphe de montrer ce qui est clair! Ils
     veulent un tat moral o tout soit rigoureusement formul, et ils
     se contenteront d'un fond misrable, pourvu qu'on leur accorde
     cette forme  laquelle ils tiennent tant. Ils ne connaissent ni
     l'homme ni l'humanit tels qu'ils existent de fait.

     Oui, mon ami, je crois encore: je prie, je dis le _Pater_ avec
     dlices. J'aime beaucoup  tre dans les glises; la pit pure,
     simple, nave me touche beaucoup dans mes moments lucides, quand je
     sens l'odeur de Dieu; j'ai mme des accs de dvotion, j'en aurai
     toujours, je crois; car la pit  une valeur, ne ft-elle que
     psychologique. Elle nous moralise dlicieusement et nous lve
     au-dessus des misrables soucis de l'utile; or l o finit l'utile
     commence le beau, Dieu, l'infini, et l'air pur qui vient de l est
     la vie.

     Ils me prennent ici pour un bon petit sminariste, bien pieux et
     bien doux. Ma foi, ce n'est pas ma faute. Cela me peine
     quelquefois, car je crains d'y voir quelque chose qui ne soit pas
     vrai et droit; mais je ne feins rien, Dieu le sait; seulement je ne
     dis pas tout. Vaudrait-il mieux engager avec eux ces misrables
     controverses, o ils auraient l'avantage de soutenir le beau et le
     pur, et o j'aurais l'air de m'assimiler  ce qu'il y a de plus
     vil; car l'antichristianisme a, dans ce pays, une couleur si
     dtestable, si basse, si dgotante, qu'en vrit il y aurait de
     quoi m'loigner, ne ft-ce que par modestie naturelle. Et puis ils
     n'y entendraient rien. On ne trouve pas mauvais que je ne leur
     parle pas allemand. D'ailleurs, je vous l'ai dit, mon ami, telle
     est ma position intellectuelle, que je puis paratre telle chose 
     celui-ci, telle chose  celui-l, sans rien feindre, sans que l'un
     ni l'autre se trompe, grce au joug de la contradiction dont je me
     suis dbarrass pour un temps.

     Et puis savez-vous qu'il y a des moments o j'ai t  deux doigts
     d'un revirement complet, et o j'ai dlibr si je ne serais pas
     plus agrable  Dieu en coupant net, au point o j'en suis, le fil
     de mon examen, et en me reculant de deux ou trois ans! C'est que je
     ne vois plus en progressant la possibilit d'arriver au
     catholicisme; chaque pas m'en loigne de plus en plus. Quoi qu'il
     en soit, l'alternative s'est prsente  moi trs nettement: je ne
     puis plus revenir au catholicisme que par l'amputation d'une
     facult, en stigmatisant dfinitivement ma raison et lui commandant
     pour toujours le silence respectueux, et mme plus, le silence
     absolu. Oui, si je revenais, je cesserais ma vie d'tude et
     d'examen, persuad qu'elle ne peut me mener qu'au mal, et je ne
     vivrais plus que de la vie mystique, telle que l'entendent les
     catholiques. Car, pour la vie banale, Dieu, je l'espre, m'en
     dlivrera toujours. Le catholicisme suffit  toutes mes facults,
     sauf ma raison critique; je n'espre pas pour l'avenir de
     satisfaction plus complte; il faut donc ou renoncer au
     catholicisme, ou amputer cette facult. Cette opration est
     difficile et douloureuse; mais croyez bien que, si ma conscience
     morale ne s'y opposait pas, si Dieu venait ce soir me dire que cela
     lui est agrable, je le ferais. Vous ne me reconnatriez plus
     alors, je n'tudierais plus, et ne penserais plus critiquement, je
     serais un mystique dtermin. Croyez bien aussi qu'il faut que
     j'aie t rudement secou pour m'arrter  la possibilit d'une
     pareille hypothse, qui se prsente  moi plus affreuse que la
     mort. Mais je ne dsesprerais pas d'y trouver une veine d'activit
     qui pt me suffire.

     Et en pratique, que ferai-je? C'est avec un effroi indicible que je
     vois approcher la fin des vacances, poque o je devrai
     ncessairement traduire par les actes les plus dcisifs l'tat
     intrieur le plus indtermin. C'est cette complication de
     l'extrieur et de l'intrieur qui fait le cruel de ma position.
     Tout ce souci m'ennuie, me distrait. Et puis je sens si bien que je
     n'entends rien  ces sortes de choses, que je n'y ferai que des
     sottises, que j'aurai  essuyer des rises et des rebuts. Je ne
     suis pas n chevalier d'industrie. Ils se moqueront de ma
     simplicit et me prendront pour un imbcile. Encore si j'tais sr
     de moi! Mais si j'allais perdre par leur contact la puret de mon
     coeur et ma conception de la vie? s'ils venaient  m'infecter de
     leur positivisme? Et quand je serais sr de moi, serais-je sr de
     l'extrieur, qui agit sur nous si fatalement? Et qui peut se
     connatre lui-mme sans craindre sa faiblesse? En vrit, mon ami,
     n'est-il pas vrai que Dieu m'a jou un bien mauvais tour? Il semble
     qu'il ait dploy toutes ses voies pour m'envelopper de toutes
     parts; et il n'en fallait pas tant contre un pauvre enfant qui n'y
     voyait pas malice. N'importe, je l'aime, et je suis persuad qu'il
     a tout fait pour mon bien, malgr la contradiction des faits. Il
     faut tre optimiste pour l'individu comme pour l'humanit, malgr
     la perptuelle opposition des faits isols. C'est l qu'est le
     courage; il n'y a que moi qui puisse me faire du mal  moi-mme.

     Je pense souvent  vous, mon bon ami; vous devez tre bien heureux.
     Un avenir favorable et dtermin s'ouvre devant vous; vous voyez le
     but, vous n'avez qu' marcher vers lui... Vous aurez un avantage
     immense, un dogme rigoureusement formul... Vous conserverez de la
     largeur; puissiez-vous ne jamais dcouvrir une dsolante
     incompatibilit entre deux besoins de votre coeur et de votre
     esprit. Une cruelle option vous serait alors impose. Quelque
     opinion que vous soyez oblig d'avoir de ma situation actuelle et
     de l'innocence de mon me, conservez-moi du moins votre amiti. Des
     erreurs et mme des fautes ne peuvent suffire pour la rompre.
     D'ailleurs, je le rpte, j'ai confiance en votre largeur, et Dieu
     me garde de chercher  vous prouver qu'elle n'est pas orthodoxe;
     car je veux que vous la conserviez, et pourtant je veux aussi que
     vous soyez orthodoxe. Vous tes presque le seul dpositaire de mes
     penses les plus secrtes; au nom du ciel, montrez-moi de
     l'indulgence, et consentez encore  m'appeler votre frre. Quant 
     mon affection, mon bon ami, elle vous est acquise pour toujours...

     Paris, 12 novembre 1845.

     Ce n'tait pas sans surprise, mon cher ami, que j'avais vu se
     terminer les vacances sans recevoir de rponse de vous. Aussi ma
     premire question en arrivant  Saint-Sulpice fut pour vous
     demander, afin d'apprendre la cause de ce silence, et plus encore
     afin de m'entretenir avec vous. Jugez de la peine que j'prouvai
     quand j'appris qu'une maladie grave avait t la cause qui avait
     entrav votre correspondance. Bientt, il est vrai, les dtails que
     l'on me donna suffirent pour lever toutes mes inquitudes; mais ils
     me laissrent toujours le regret de voir recule peut-tre pour
     longtemps l'poque o nous pourrons nous entretenir. Que de
     rflexions, mon bon ami, fit natre en moi cette nouvelle
     inattendue qui concourait avec une phase si singulire de mon
     existence! Croiriez-vous que j'ai envi votre sort, et que
     j'appelais de mes voeux une cause quelconque qui retardt pour moi
     mon entre dans le tourbillon de la vie active, en prolongeant
     l'assoupissement de la vie domestique si calme, si insoucieuse.
     Vous le comprendrez, mon ami, quand je vous aurai expos les
     preuves par lesquelles j'ai d passer, et celles qui me sont
     encore rserves. Je n'entreprendrai pas de vous en faire un rcit
     dtaill, ce sera l'objet de nos futures conversations. Je vous en
     dirai seulement les faits principaux et ceux qui ont amen un
     rsultat durable.

     Ma rsolution inbranlable en venant  Saint-Sulpice tait de
     rompre enfin avec un pass qui n'tait plus en harmonie avec mes
     dispositions actuelles et de quitter un extrieur qui ne pouvait
     plus tre qu'un mensonge. Mais je voulais tout faire gravement et
     lentement, d'autant plus qu'une raction dans un avenir plus ou
     moins loign ne me paraissait pas improbable. Une circonstance
     extrieure vint hter, malgr moi, mes pas un peu lents.  mon
     arrive  Saint-Sulpice, on m'apprend que je ne fais plus partie du
     sminaire, mais bien de la maison des Carmes, que l'archevque
     vient enfin de fonder dfinitivement, et l'on m'intime l'ordre
     d'aller dans la journe lui porter moi-mme ma rponse. Jugez de
     mon embarras. Il redouble encore quand, quelques heures aprs, on
     m'apprend que l'archevque est venu lui-mme au sminaire et
     demande  nous parler. Accepter tait immoral, donner la vraie
     raison du refus tait impossible, en donner une fausse me
     rpugnait. J'eus recours au bon M. Carbon, qui se chargea de tout
     et m'pargna cette fatale entrevue. Je crus devoir poursuivre ds
     lors ce que les circonstances avaient si bien commenc pour moi; je
     fis en un jour ce que je comptais faire en quelques semaines, et,
     le soir mme de mon arrive, je ne faisais partie ni du sminaire
     ni de la maison des Carmes.

     Que de liens, mon ami, rompus en quelques heures! J'en tais
     effray; j'eusse voulu arrter cette marche fatale, trop rapide 
     mon sens; mais la ncessit me poussait en avant, et il n'y avait
     plus moyen de reculer. C'est alors, mon ami, que je passai les
     jours les plus cruels de ma vie. Figurez-vous l'isolement le plus
     complet, sans ami, sans conseil, sans connaissance, sans appui au
     milieu de personnes froides et indiffrentes, moi qui venais de
     quitter ma mre, ma Bretagne, ma vie toute dore, tant d'affections
     pures et simples. Seul maintenant dans ce monde, pour qui je suis
     un tranger.  maman, ma petite chambre, mes livres, mes tudes
     calmes et douces, mes promenades  ct de ma mre, adieu pour
     toujours! Adieu  ces joies pures et douces o je me croyais prs
     de Dieu; adieu  mon aimable pass, adieu  ces croyances qui m'ont
     si doucement berc. Plus pour moi de bonheur pur. Plus de pass,
     pas encore d'avenir. Et ce monde nouveau voudra-t-il de moi? J'en
     quitte un autre qui m'aimait et me caressait. Et ma mre, dont la
     pense autrefois tait mon soulagement dans mes peines, cette fois
     c'tait mon souvenir le plus douloureux. Je la poignardais presque.
      Dieu, fallait-il me rendre le devoir si cruel? Et l'opinion qui
     rira de moi! Et l'avenir!... Oh! qu'il m'apparaissait ple et
     dcolor. L'ambition ne pouvait soulever ce voile de tristesse et
     de regrets qui enveloppait mon coeur. Je maudissais ma destine, qui
     m'avait amen de force entre de si fatales contradictions. Et la
     vie matrielle qui m'apparaissait avec ses besoins grossiers et
     imprieux! J'enviais le sort des simples qui naissent, vivent et
     meurent sans bruit et sans pense, suivant bonnement le courant qui
     les entrane, adorant un Dieu qu'ils appellent leur Pre. Oh! que
     j'en voulais  ma raison de m'avoir ravi mes rves! Je passais une
     partie de mes soires dans l'glise de Saint-Sulpice, et l je
     cherchais  croire; mais je ne pouvais. Oh! oui, mon ami, ces jours
     compteront dans ma vie; s'ils n'en furent les plus dcisifs, ils en
     furent au moins les plus pnibles.  vingt-trois ans, recommencer
     comme si je n'avais pas encore vcu! Je me figurais au milieu d'une
     foule turbulente, grossirement ambitieuse, et moi, au milieu,
     simple et timide; et il fallait se mler  cette tourbe. Que de
     fois je fus tent de choisir une vie simple et vulgaire, que
     j'aurais su ennoblir par l'intrieur. J'avais perdu le besoin de
     savoir, de scruter, de critiquer; il me semblait qu'il m'et suffi
     d'aimer et de sentir; mais je sentais bien qu'au premier jour o le
     coeur cesserait de battre si fort, la tte recommencerait  crier
     famine.

     Il fallait pourtant chercher  me crer une nouvelle existence dans
     ce monde pour lequel j'tais si peu fait. Je vous pargne le rcit
     de ces complications, qui vous seraient aussi ennuyeuses qu'elles
     me furent pnibles. Figurez-vous votre pauvre ami courant des
     journes entires de visite en visite. J'en avais honte; mais que
     faire contre la ncessit? L'homme ne vit pas seulement de pain,
     mais il vit aussi de pain. Je n'ai pourtant pas cess un instant de
     regarder le ciel.

     Il suffit de vous dire que, pour obir aux conseils de M. Carbon et
     pour une autre raison premptoire dont je vous parlerai tout 
     l'heure, je crus devoir refuser quelques propositions assez
     avantageuses, pour accepter,  l'cole prparatoire annexe au
     collge Stanislas, une petite place qui, sous plusieurs rapports,
     tait assez bien en harmonie avec ma situation actuelle. Cette
     place ne m'occupait pas plus d'une heure et demie par jour, et je
     trouvais l des cours spciaux de mathmatiques, de physique, etc.,
     sans parler des cours prparatoires  la licence dont l'un, entre
     autres, fait deux fois par semaine par M. Lenormant. J'ai t
     d'ailleurs surpris de la bont cordiale et franche que j'ai trouve
     en ces jeunes gens: je puis dire que je n'ai pas eu en cette maison
     une ombre de dsagrment et que j'ai prouv de sincres regrets en
     la quittant. Mais ce que cette courte priode de ma vie a eu de
     remarquable, ce sont certainement mes rapports avec M. Gratry;
     directeur du collge. Je vous en parlerai beaucoup, et je suis
     enchant d'avoir fait sa connaissance. C'est une miniature exacte
     de M. Bautain, dont il est l'lve et l'ami. Nous entrmes, ds la
     premire minute, en contact immdiat, et ds lors nos rapports se
     continurent sur un pied tout  fait singulier et dont je n'avais
     jamais trouv l'analogue en moi. Sur plusieurs points nos ides se
     rencontraient merveilleusement: pour lui aussi, tout est
     philosophie. En somme, c'est un esprit spculatif remarquable, mais
     sur certains points il sonne creux.

     Qu'est-ce donc, me demanderez-vous, qui m'a oblig  quitter cette
     position o, aprs tout, je ne me trouvais pas si mal, et o je
     pouvais si facilement poursuivre mes projets actuels? Ceci est, mon
     ami, une des passes les plus singulires de ma vie; j'aurais mille
     peines  le faire comprendre  qui que ce soit: nul ne l'a, je
     pense, bien compris. C'est encore le devoir. Oui, mon ami, la mme
     raison qui m'a oblig  quitter Saint-Sulpice,  refuser les
     Carmes, m'a oblig encore  quitter le collge Stanislas... M.
     Dupanloup et M. Manier m'entranaient d'ailleurs en avant; je
     marchai en avant, et ce fut  recommencer. En vrit, mon cher, il
     faut qu'il m'arrive toujours des aventures uniques, et je me
     rjouirais de celle-ci, ne ft-ce que pour les singulires
     positions o elle m'a plac, lesquelles m'ont fourni l'occasion
     d'apprendre une foule de choses.

     Il me fut facile, en sortant de Stanislas, de renouer une des
     ngociations que j'avais rompues pour y entrer, et de suivre mon
     plan primitif qui tait simplement de prendre dans Paris une
     chambre d'tudiant. Telle est, mon ami, ma position actuelle. J'ai
     pris une chambre comme pensionnaire libre dans une institution,
     prs du Luxembourg, et quelques rptitions de mathmatiques et de
     littrature dont je me suis charg me mettent  peu prs, comme
     l'on dit, _au pair_. Je n'en demandais pas tant. Du reste j'ai ma
     journe  moi, et je peux faire  la Sorbonne et dans les
     bibliothques des sances aussi longues qu'il me plat. Ce sont l
     mes vrais domiciles et ceux o je passe les moments les plus
     agrables. Cette vie me serait bien douce, si de pnibles
     souvenirs, des inquitudes trop bien fondes, et surtout un
     terrible isolement n'y mlaient encore bien des peines. Venez donc
     avec moi, cher ami, et nous passerons ensemble d'agrables moments.

     Je ne vous ai entretenu jusqu'ici que des faits qui ont concouru 
     fixer momentanment ma position dans Paris, et je ne vous ai encore
     rien dit des projets ultrieurs auxquels ces dmarches se
     rattachent; car vous prsumez, je pense, que je n'ai prtendu en
     tout ceci que me procurer une position transitoire, commode pour la
     continuation de mes tudes. C'est, en effet, vers un avenir
     ultrieur que se dirigent mes penses, depuis que ma position
     actuelle est fixe. Nouvelles sources de peines intellectuelles
     excessivement vives, et auxquelles je suis actuellement en proie;
     car c'est pour moi un supplice de me spcialiser, et, de plus,
     nulle spcialit ne cadre parfaitement avec les divisions de mon
     esprit. Et pourtant il le faut.  mon ami, qu'il est cruel d'tre
     gn dans son dveloppement intellectuel par des circonstances
     extrieures! Jugez combien je souffre, moi surtout qui avais donn
      mon esprit une si franche libert pour suivre sa ligne de
     dveloppement.

     J'ai d'abord fait quelques dmarches du ct des langues
     orientales; on m'a promis des confrences avec M. Quatremre et M.
     Julien, professeur de chinois au Collge de France, et le rsultat
     a t que telle ne serait pas ma spcialit extrieure (je dis
     extrieure, car intrieurement je n'en aurai jamais,  moins qu'on
     n'appelle la philosophie une spcialit, ce qui  mon sens serait
     inexact). L'Universit s'est alors offerte  moi: ici, vous le
     comprendrez, nouvelles difficults. Le professorat proprement dit
     m'est  peine supportable, et, en supposant qu'on n'y reste pas
     toujours, il faut au moins y passer longtemps. La philosophie seule
     me sourirait, encore faudrait-il me laisser faire, et ils ne me
     laisseraient pas. Et puis il faudrait pour y arriver faire des
     annes de ce que j'appelle littrature colire, vers latins,
     discours de rhtorique, etc. Jugez quel supplice!... J'ai t
     tellement effray de cette perspective, que je fus quelque temps
     dcid  m'agrger  la classe des sciences; mais ce serait alors
     plus que jamais qu'il faudrait me spcialiser; car, enfin, dans
     leur _littrature_, ils admettent bien encore une sorte
     d'universalit. Et puis cela m'carterait de mes ides chries.
     Non, non; je me rapprocherai le plus possible de ce centre qui est
     philosophie, thologie, science, littrature, etc., _qui est Dieu_,
     suivant moi. Ainsi donc, mon ami, je regarde comme probable que je
     viserai aux lettres, afin de m'agrger  la philosophie. Ah! croyez
     que tout cela est ple pour moi, et que cet esprit universitaire
     m'est profondment antipathique. Mais il faut tre quelque chose,
     et j'ai d chercher  tre ce qui s'carte le moins de mon type
     idal. Et puis, qui sait? j'arriverai peut-tre par l  faire jour
      mes ides. Il arrive tant de choses inattendues, qui djouent
     tous les calculs! Il faut donc se prparer  tout, et se tenir prt
      dployer sa voile au premier vent qui souffle[27]...

     Il faut aussi que je vous parle, mon ami, d'un fait intellectuel
     qui m'a beaucoup soutenu et consol en ces moments pnibles; ce
     sont mes rapports avec M. Dupanloup. Je lui fis d'abord connatre
     par une lettre mon tat intrieur et les dmarches que je croyais
     devoir faire en consquence. Il me comprit parfaitement, et il
     s'ensuivit entre nous une longue confrence d'une heure et demie,
     o, pour la premire fois de ma vie, j'exposais  un homme le fond
     de mes ides et de mes doutes sur le catholicisme. Ah! j'avoue
     n'avoir jamais rien rencontr de plus distingu; j'ai trouv en lui
     de la vraie philosophie et un esprit dcidment suprieur; ce n'est
     que de ce moment que j'ai appris  le connatre. Nous ne nous
     abordmes point de front; nous ne fmes qu'exposer, moi, la nature
     de mes doutes, lui, le jugement qu'il devait en porter comme
     orthodoxe. Il fut extrmement svre et me dclara nettement: 1
     qu'il n'tait nullement question de _tentations_ contre la foi,
     terme dont je m'tais servi dans ma lettre, par l'habitude que
     j'avais contracte de me conformer  la terminologie sulpicienne
     pour me faire entendre, mais bien d'une perte totale de la foi; 2
     que j'tais hors de l'glise; 3 qu'en consquence je ne pouvais
     approcher d'aucun sacrement, et qu'il ne m'engageait pas 
     pratiquer l'extrieur de la religion; 4 que je ne pouvais sans
     mensonge continuer un jour de plus  paratre ecclsiastique, etc.,
     etc. Du reste, en tout ce qui ne tenait pas  l'apprciation de mon
     tat, il fut bon autant qu'on peut l'tre... Ces messieurs de
     Saint-Sulpice et M. Gratry taient bien loin d'en juger aussi
     rondement, et prtendaient que je devais toujours me considrer
     comme tent... J'ai obi  M. Dupanloup et je le ferai toujours
     dsormais. Pourtant je me confesse encore, et, comme je n'ai plus
     M. B., je le fais  M. Le Hir, que j'aime  la folie. Je remarque
     que cela m'amliore et me console beaucoup. Je me confesserai 
     vous quand vous serez prtre.--Pourtant, par condescendance, comme
     il disait, pour le sentiment des autres, M. Dupanloup voulut
     qu'avant de quitter Stanislas je fisse une retraite. Cette
     proposition, dans sa bouche surtout, me fit d'abord clater de
     rire. Je changeai de ton, quand il me proposa de la faire avec M.
     de Ravignan. J'aurais accept; car c'et t finir noblement avec
     le catholicisme. Malheureusement M. de Ravignan ne devait tre 
     Paris que vers le 10 novembre, et dans l'intervalle M. Dupanloup a
     cess d'tre suprieur du petit sminaire, et moi de faire partie
     du collge Stanislas. La ralisation de ce projet me parat au
     moins bien ajourne...

     Adieu, bon et cher ami, pardonnez-moi de ne vous avoir parl que de
     moi. Pour vous et pour vos amis, je vous supplie de mnager votre
     sant durant la convalescence et de ne point la compromettre de
     nouveau par un travail prmatur. Je ne demande de rponse qu'au
     cas o cela ne vous fatiguerait pas. La vraie rponse sera quand
     nous nous embrasserons. En attendant, croyez  ma bien sincre
     amiti.

     Paris, 5 septembre 1846.

     Merci, mon cher ami, pour votre excellente lettre. Elle m'a t une
     grande joie et un grand secours durant ces tristes vacances que je
     passe dans le plus pnible isolement qui se puisse imaginer. Pas
     une me humaine  qui je puisse ouvrir mon coeur, bien plus, avec
     qui je puisse avoir de ces conversations qui, pour tre
     indiffrentes, ne laissent pas de dlasser l'esprit et de
     satisfaire au besoin de socit. On peut tre  Paris bien plus
     seul qu'au fond d'un dsert, et je l'prouve. Ce n'est pas de voir
     des hommes qui constitue la socit, c'est d'avoir avec eux
     quelques-uns de ces rapports qui rappellent qu'on n'est pas seul au
     monde. Quelquefois, quand l'occasion m'engage dans ces foules
     indiffrentes qui remplissent nos rues, je me figure au milieu
     d'une fort d'arbres qui marcheraient. C'est absolument la mme
     chose. Quand je songe au bonheur si pur dont je jouissais
     autrefois,  pareille poque, je suis pris d'une grande tristesse,
     surtout quand je songe que j'ai dit  ces jours un adieu ternel.
     Je ne sais si vous tes comme moi; mais il n'y a rien qui me pse
     plus que de dire, mme pour les choses les plus indiffrentes:
     C'est fini, absolument fini pour toujours! Jugez donc quand il
     s'agit des jouissances les seules chres  mon coeur. Mais qu'y
     faire, mon ami? Je ne me repens de rien, et il y a  souffrir pour
     son devoir une joie bien suprieure  toutes celles dont on a pu
     faire le sacrifice. Je bnis Dieu, mon cher, de m'avoir donn en
     vous quelqu'un qui sait si bien me deviner que je n'ai pas besoin
     de lui exposer l'tat de mon coeur; oui, c'est une de mes plus
     grandes peines que de songer que les personnes dont l'approbation
     me serait la plus chre doivent me blmer et me trouver coupable.
     Heureusement que cela ne doit pas les empcher de me plaindre et de
     m'aimer.

     Je ne suis pas, mon cher, de ceux qui prchent sans cesse la
     tolrance aux orthodoxes; c'est l pour les esprits superficiels de
     l'un et de l'autre parti la cause d'innombrables sophismes. C'est
     faire tort au catholicisme que de l'accommoder ainsi  nos ides
     modernes, outre qu'on ne le fait que par des concessions verbales
     qui dnotent mauvaise foi ou frivolit. Tout ou rien, les
     no-catholiques sont les plus sots de tous.

     Non, mon ami, ne craignez pas de me dire que je suis dans cet tat
     par ma faute; je sais que vous devez le croire. Il m'est sans doute
     bien pnible de songer que la moiti peut-tre du genre humain
     clair me dirait que je suis dans l'inimiti de Dieu, et, pour
     parler la vieille langue chrtienne, qui est la vraie, que, si la
     mort venait  me surprendre, je serais damn  l'instant mme. Cela
     est affreux, et me faisait frmir autrefois, car je ne sais
     pourquoi la pense de la mort m'apparat toujours comme trs
     prochaine. Mais je m'y suis aguerri, et je ne souhaite aux
     orthodoxes qu'une paix d'me gale  celle dont je jouis. Je puis
     dire que, depuis que j'ai accompli mon sacrifice, au milieu de
     peines extrieures plus grandes qu'on ne saurait croire et qu'une
     dlicatesse fausse peut-tre me force de cacher  tous, j'ai got
     un calme qui m'tait inconnu  des poques de ma vie en apparence
     plus sereines. Il faut se garder, mon cher ami, de croire sur le
     bonheur certaines gnralits trs fausses, supposant toutes qu'on
     ne peut tre heureux que consquemment et avec un systme
     intellectuel parfaitement harmonis.  ce prix, nul ne serait
     heureux, ou celui-l seul le serait dont l'intelligence borne ne
     pourrait s'lever  la conception du problme et du doute.
     Heureusement il n'en est pas ainsi; nous sommes heureux grce  une
     inconsquence et  un certain tour qui nous fait prendre en
     patience ce qui avec un autre tour deviendrait un supplice.
     J'imagine que vous avez d prouver ceci: il se passe en nous,
     relativement au bonheur, une espce de dlibration, o du reste
     nous sommes fatalement dtermins, par laquelle nous dcidons sur
     quel tour nous prendrons telle ou telle chose; car il n'est
     personne qui ne doive reconnatre qu'il porte en lui mille causes
     actuelles qui pourraient le rendre le plus malheureux des hommes.
     Il s'agit de savoir s'il leur donnera droit d'agir ou s'il en fera
     abstraction. Nous ne sommes heureux qu' la drobe, mon cher ami;
     mais qu'y faire? Le bonheur n'est pas quelque chose d'assez saint
     pour qu'il ne faille l'accepter que d'une parfaite raison.

     Vous trouverez peut-tre singulier, mon cher ami, que, ne croyant
     pas au christianisme, je puisse me tenir en une telle assurance.
     Sans doute, mon cher, si je doutais encore; mais, s'il faut tout
     vous dire, je vous avouerai que je ne doute plus gure.
     Expliquez-moi donc un peu comment vous faites pour croire. Mon
     pauvre ami, c'est trop tard pour vous dire: Prenez garde! Si vous
     n'tiez pas ce que vous tes, je me jetterais  vos genoux, devant
     vous, pour vous demander, au nom de notre amiti, si vous vous
     sentez capable de jurer de vous-mme que vous ne changerez d'avis 
     aucune poque de votre existence. Songez-y, jurer de l'avenir de sa
     pense!... J'ai t dsol que notre pauvre ami X*** se soit li;
     je parierais mille contre un qu'il a dout ou qu'il doutera. On
     verra dans vingt ans. Mon cher ami, je ne sais ce que je vous dis;
     mais je ne puis m'empcher de dsirer, comme saint Paul, _omnes
     fieri qualis et ego sum_, heureux de n'avoir pas  ajouter
     _expectis vinculis his_. Quant aux chanes qui me liaient dj, je
     ne me repens pas de les avoir acceptes. Quelle est la philosophie
     qui ne doit dire: _Dominus pars..._? C'est la profession de la vie
     belle et pure, et, grce  Dieu, j'en conserve toujours un got
     trs sensible. Je vous ferai une confidence, mon cher, puisque je
     puis vous tout dire; aussi bien est-ce une des penses qui me
     reviennent avec le plus de charme.

     Au moment o je marchais  l'autel pour recevoir la tonsure, des
     doutes terribles me travaillaient dj; mais on me poussait et
     j'entendais dire qu'il est toujours bon d'obir. Je marchai donc;
     mais je prends Dieu  tmoin de la pense intime qui m'occupait et
     du voeu que je fis au fond de mon coeur. Je pris pour mon partage
     cette vrit qui est le Dieu cach; je me consacrai  sa recherche,
     renonant pour elle  tout ce qui n'est que profane,  tout ce qui
     peut loigner l'homme de la fin sainte et divine  laquelle
     l'appelle sa nature. Ainsi je l'entendais, et mon me m'attestait
     que je ne me repentirais jamais de ma promesse. Et je ne m'en
     repens pas, mon ami, et je rpte sans cesse avec bonheur ces
     douces et suaves paroles: _Dominus pars..._ et je crois tre tout
     aussi agrable  Dieu, tout aussi fidle  ma promesse, que celui
     qui croit pouvoir les prononcer avec un coeur vain et un esprit
     frivole. Alors seulement elles me seront un reproche quand,
     prostituant ma pense  des soins vulgaires, je donnerai  ma vie
     un de ces mobiles grossiers qui suffisent aux hommes profanes, et
     prfrerai les jouissances infrieures  la sainte poursuite du
     beau et du vrai. Jusque-l, mon ami, je me rappellerai sans regrets
     le jour o je les prononai. L'homme ne peut jamais tre assez sr
     de sa pense pour jurer fidlit  tel ou tel systme qu'il regarde
     maintenant comme le vrai. Tout ce qu'il peut, c'est de se consacrer
      la vrit, quelle qu'elle soit, et de disposer son coeur  la
     suivre partout o il croira la voir, dt-il lui en coter les plus
     pnibles sacrifices.

     Je vous cris ces lignes, mon ami,  la hte et tout proccup du
     travail, fort peu attrayant, de ma prparation  la licence...
     Excusez donc le dsordre de mes penses. J'attends de vous une
     longue lettre qui me rafrachisse un peu au milieu de ces aridits.

     Adieu, cher ami, croyez  la sincrit de mon affection et
     promettez-moi que la vtre m'est toujours acquise.

     Paris, 11 septembre 1846.

     Je voudrais pouvoir commenter, ligne par ligne, votre lettre que je
     viens de recevoir, il y a une heure, et vous communiquer les
     rflexions qu'elle a fait natre en moi en mille sens divers. Mais
     d'imprieux travaux me l'interdisent. Je ne puis pourtant
     m'empcher de jeter  la hte sur le papier les principaux points
     sur lesquels il est important que,  l'heure mme, nous nous
     entendions.

     J'ai beaucoup souffert de vous entendre dire qu'il y a dsormais un
     abme entre vos croyances et les miennes. Non, mon cher; nous
     croyons les mmes choses, vous sous une forme, moi sous une autre.
     Les orthodoxes sont trop concrets; ils tiennent  des faits,  des
     riens,  des minuties. Rappelez-vous cette dfinition que donnait
     du christianisme ce proconsul (_ni fallor_) dont il est parl dans
     les _Actes_: Il s'agit d'un certain Jsus. Paul dit qu'il est en
     vie, les autres disent qu'il est mort. Prenez garde de ramener la
     question  de si misrables termes. Que peut faire, je vous le
     demande,  la valeur morale d'un homme la croyance  tel fait, ou
     plutt la manire d'apprcier et de critiquer tel fait? Oh! que
     Jsus tait bien plus philosophe! Il n'a pas t dpass; mais
     l'glise, de bonne foi, l'a t.

     Vous me direz: Dieu veut que l'on croie ces petites choses,
     puisqu'il les a rvles. Prouvez-le; l est mon fort. Je n'aime
     pas la mthode par objections. Mais vous n'avez pas une preuve qui
     tienne devant la critique psychologique ou historique. Jsus seul
     tient. Mais il est pour moi comme pour vous. Pour tre platonicien,
     fallait-il adorer Platon et croire toutes ses paroles?

     Je ne trouve pas, dans la classe des hommes qui ont crit, des gens
     plus sots que tous vos apologistes modernes: esprits plats, ttes
     sans critique. Il en est d'autres plus fins, mais ils n'abordent
     pas la question.

     Vous me direz, comme j'entendais dire au sminaire: Ne jugez pas
     l'intrinsque des preuves par la petite manire dont elles sont
     prsentes. Nous n'avons pas de vigoureux hommes, mais nous
     pourrions en avoir: cela ne fait rien  la vrit intrinsque. Je
     rponds: 1 une bonne preuve, surtout en critique historique, est
     toujours bonne, de quelque manire qu'elle soit prsente; 2 si la
     cause tait absolument la vraie, elle aurait de meilleurs
     dfenseurs. Je classe ainsi les orthodoxes:

     1. Esprits vifs, non dnus de finesse, mais superficiels. Ceux-l
     se dfendent mieux; mais l'orthodoxie rejette leur systme de
     dfense, ils ne comptent donc plus.

     2. Esprits dprims, vieux radoteurs... Ceux-ci sont les stricts
     orthodoxes.

     3. Ceux qui ne croient que par le coeur, comme des enfants, sans
     entrer dans tout cet attirail apologtique. Oh! ceux-ci, je les
     aime, j'en conois un ravissant idal; mais nous sommes en
     critique, ils ne comptent pas. En morale, je fraterniserais avec
     eux.

     D'autres ne se dfinissent pas, sont incrdules sans le savoir:
     l'incrdulit est dans leurs principes, mais ils ne les poussent
     pas  bout... D'autres croient en rhteurs, parce que les auteurs
     auxquels ils ont vou un culte ont t de cette opinion: sorte de
     religion classique, littraire. Ils croient au christianisme comme
     les sophistes de la dcadence croyaient au paganisme.--Je regrette
     de n'avoir pas le temps d'achever et de mettre en ordre cette
     classification.

     Vous vous dfiez de la raison individuelle, quand elle cherche  se
     dresser un systme de vie. Fort bien; donnez-moi mieux, j'y
     croirai. Je la suis, faute de mieux, cette raison, et je me dpite
     souvent contre elle.

     Quant  la position extrieure que tout cela me fera, n'importe. Je
     ne me classerai nulle part. Si par le fait je me trouve class, ce
     sera un fait, rien de plus. Si je trouve des personnes qui voient
     comme moi, nous sympathiserons; sinon je serai seul. Je suis fort
     goste: retranch en moi-mme, je me moque de tout. J'espre me
     faire de quoi vivre. Les gens qui ne me connatront pas me
     classeront parmi ceux avec qui je sympathise le moins: tant pis,
     ils se tromperont.

     Pour avoir de l'influence, il faut arborer un drapeau et tre
     dogmatique. Allons, tant mieux pour ceux qui en ont le coeur. Moi,
     j'aime mieux caresser ma petite pense et ne pas mentir.

     Que si, par un retour qui n'est pas sans exemple, une telle manire
     devient influente, c'est bon; on viendra  moi, mais je ne me
     mlerai pas  ces tourbes. J'aurais pu mettre dans la
     classification que je faisais tout  l'heure une catgorie de plus:
     ceux qui ne voient rien au-dessus de l'action et prennent le
     christianisme comme un moyen d'action: esprits communs, si on les
     compare au penseur. Celui-l est le Jupiter Olympien, l'homme
     spirituel qui juge tout et n'est jug par personne. Que les mes
     simples possdent beaucoup de vrai, oh! mon Dieu! je le crois; mais
     la forme sous laquelle elles le possdent ne peut suffire  celui
     dont la raison est en juste proportion avec les autres facults.
     Cette facult limine, discute, pure, et impossible de l'touffer.
     Ah! si j'avais pu, je l'eusse fait. Quant au _cupio omnes fieri_,
     voici mon ide. Je ne l'applique qu' ma libert. Il faut, autant
     que possible, se maintenir dans une position o l'on soit prt 
     virer de bord, alors que change le vent de la croyance. Et combien
     de fois doit-il changer dans la vie? Cela dpend de sa longueur.
     Or, un lien n'est pas ce qu'il y a de plus propre  cela. On
     respecte plus la vrit en se tenant dans une position telle qu'on
     puisse lui dire: Trane-moi o tu voudras; je suis prt. Un
     prtre ne peut pas dire cela commodment. Il lui faut plus que du
     courage pour reculer. S'il n'est pas cleste, aprs cela, il est
     horrible; et cela est si vrai, que je ne vois pas un seul beau type
     en ce genre, pas mme M. de Lamennais. Il faut marcher et se
     dclarer trs positivement: Je verrai toujours comme j'ai vu par
     le pass, et je ne verrai pas autrement. Comment vivre un instant
     en se disant cela?

     Quant  l'affaire de M. X., en dehors de toute considration
     personnelle, voici mon syllogisme. On ne doit pas jurer de ce dont
     on n'est pas sr. Or, on n'est pas sr de ne pas changer de
     croyance  l'avenir, quelque certitude qu'on ait du prsent et du
     pass. Donc... Moi aussi, autrefois, j'aurais jur, et pourtant...

     Ce que vous dites des antagonistes du christianisme est trs vrai.
     J'ai mme fait incidemment sur ce point des recherches assez
     curieuses qui, compltes, pourraient faire une histoire
     intressante, intitule: _Histoire de l'incrdulit dans le
     christianisme_. Les rsultats paratraient triomphants aux
     orthodoxes et surtout le premier,  savoir que le christianisme n'a
     gure t attaqu jusqu'ici qu'au nom de l'immoralit et des
     doctrines abjectes du matrialisme, par des polissons, en un mot.
     Voil le fait et je le prouverai. Mais j'explique cela.  ces
     poques-l, on devait croire aux religions. C'tait la loi d'alors;
     et ceux qui n'y ont pas cru ont t en dehors de l'ordre commun. Il
     est temps qu'un autre ordre commence. Je crois mme qu'il a
     commenc, et la dernire gnration de l'Allemagne en a offert
     d'admirables exemples: Kant, Herder, Jacobi, Goethe mme.

     Mon cher ami, excusez-moi, je vous prie, de vous crire de la
     sorte. Mais je fais pour vous ce que je ne fais pas pour ce que
     j'ai de plus cher au monde, ma soeur, par exemple,  qui hier j'ai
     expdi une lettre d'un quart de page, tant je suis accabl de
     travail. Je me dlecte en songeant aux conversations que nous
     aurons ensemble, aprs mon examen surtout, car alors je prendrai
     mes vacances. J'aurais pourtant encore mille choses  vous dire sur
     ce que vous me dites de vous. L encore, je jouerais le rle
     rfutatif,  meilleur droit sans doute. Mon ami, concevoir
     certaines choses, c'est tre appel  les raliser.

     Adieu, mon trs cher... Croyez  mon affection toute sincre.




NOTES


[1: Le jour mme o j'allais donner le bon  tirer de cette feuille, la
mort de mon frre est venue rompre le dernier lien qui m'attachait aux
souvenirs du toit paternel. Mon frre Alain fut pour moi un ami bon et
sr; il me comprit, m'approuva, m'aima toujours. Sa claire et ferme
intelligence, sa grande puissance de travail, l'appelaient soit aux
carrires qui supposent l'tude des sciences mathmatiques, soit aux
fonctions de la magistrature. Les malheurs de notre famille lui firent
prendre une autre direction, et il traversa de dures preuves, o son
courage ne se dmentit pas un seul instant. Il ne se plaignit jamais de
la vie, quoique la vie n'ait gure eu pour lui que les rcompenses qu'on
se donne par les joies de l'intrieur. Celles-l sont assurment les
meilleures.]

[2: M. Amiel, de Genve.]

[3: J'crivais ce morceau  Ischia, dans l'automne de 1875.]

[4: Je raconterai peut-tre un jour ces histoires.]

[5: Quels beaux chefs de _Landwehr_ ces gens-l eussent fait! On ne
remplacera pas cela.]

[6: [Grec: ATHNAS DMOKRATIAS]. Le Bas, _Inscr._, I, 32e.]

[7: Un consciencieux et infatigable chercheur, M. Luzel, sera, j'espre,
le Pausanias de ces petites chapelles focales et fixera par crit toute
cette magnifique lgende,  la veille de se perdre.]

[8: La forme ancienne est Ronan, qui se retrouve dans les noms de lieu,
_Loc-Ronan_, les eaux de Saint-Ronan (pays de Galles), etc.]

[9: J'crivais ceci en 1876. La belle oeuvre de M. Victor Hugo a paru
depuis.]

[10: Ce tableau a t trs bien trac par M. Adolphe Morillon:
_Souvenirs de Saint-Nicolas_. Paris, Lecoffre.]

[11: Voir l'excellente notice que M. Foulon, maintenant archevque de
Besanon, a consacre  M. l'abb Richard.]

[12: Mes souvenirs se rapportent aux annes 1842-1845. Je pense que
depuis rien n'a chang.]

[13: Paris, 1609, in-12.]

[14: Premire dition, 1839; deuxime dition, fort augmente, 1845.]

[15: Un crit qui reprsente mes ides philosophiques de cette poque,
mon essai sur l'_Origine du langage_, publi pour la premire fois dans
_la Libert de penser_ (septembre et dcembre 1848), marque bien la
manire dont je concevais le tableau actuel de la nature vivante comme
le rsultat et le tmoignage d'un dveloppement historique trs ancien.]

[16: J'allai dernirement  la Bibliothque nationale pour rafrachir
mes souvenirs sur _le Comte de Valmont_. En ayant t dtourn, je priai
M. Soury de parcourir pour moi l'ouvrage. J'tais curieux d'avoir son
impression. Voici ce qu'il me rpondit:

J'ai bien tard  vous faire connatre mon sentiment sur _le Comte de
Valmont, ou les garements de la raison_. C'est qu'il m'a fallu des
efforts presque hroques pour l'achever. Non que cet ouvrage ne soit
honntement pens et assez bien crit. Mais l'impression de mortel ennui
qui se dgage de ces milliers de pages permet  peine d'tre quitable
pour cette oeuvre difiante de l'excellent abb Grard. On lui en veut
d'tre si ennuyeux. Vraiment, il et pu l'tre moins.

Comme il arrive souvent, ce qu'il y a de meilleur en ce livre, ce sont
les notes, c'est--dire une foule d'extraits et de morceaux choisis,
tirs des crivains clbres des deux derniers sicles, surtout de
Rousseau. Toutes ces preuves, tous ces arguments apologtiques ruinent
malheureusement l'oeuvre de fond en comble, l'loquence et la dialectique
de Rousseau, de Diderot, d'Helvtius, d'Holbach, voire de Voltaire,
diffrant trs fort de celles de l'abb Grard. Il en est de mme des
raisons des libertins que rfute le marquis, pre du comte de Valmont.
Qu'il doit tre dangereux de prsenter avec tant de force les mauvaises
doctrines! Elles ont une saveur qui rend fades et insipides les
meilleures choses. Et ce sont celles-ci, les bonnes doctrines, qui
remplissent les six ou sept volumes du _Comte de Valmont_! L'abb Grard
ne voulait pas qu'on appelt ce livre un roman. De fait, il n'y a ni
drame ni action dans ces interminables lettres du marquis, du comte et
d'milie.

Le comte de Valmont est un de ces incrdules qu'on doit souvent
rencontrer dans le monde. Esprit faible, prtentieux et fat, incapable
de penser et de rflchir par lui-mme, d'ailleurs ignorant et sans
connaissances d'aucune sorte sur aucun sujet, il oppose  son malheureux
pre des foules de difficults contre la morale, la religion et le
christianisme en particulier, comme s'il avait le droit d'avoir une
opinion sur des matires dont l'tude demande tant de lumires et
consume tant d'annes. Ce que ce pauvre garon a de mieux  faire, c'est
d'abjurer son inconduite, et il n'a garde d'y manquer presque  chaque
tome.

Le septime volume de l'dition de cet ouvrage, que j'ai sous les yeux,
est intitul: _la Thorie du bonheur, ou l'Art de se rendre heureux mis
 la porte de tous les hommes, faisant suite au Comte de Valmont_.
Paris, Bossange, 1801, 11e dition. C'est un autre livre, quoi qu'en
dise l'diteur, et j'avoue n'avoir pas t sduit par cet art d'tre
heureux mis ainsi  la porte de tout le monde.]

[17: Ces vers sont d'Antonius, pote chrtien du IVe sicle.]

[18: Qu'il me soit permis  ce sujet de faire une remarque. On s'est
habitu, de notre temps,  mettre _monseigneur_ devant un nom propre, 
dire _monseigneur Dupanloup_, _monseigneur Affre_. C'est l une faute de
franais; le mot monseigneur ne doit s'employer qu'au vocatif ou
devant un nom de dignit. En s'adressant  M. Dupanloup,  M. Affre, on
devait dire: _monseigneur_. En parlant d'eux, on devait dire: _monsieur
Dupanloup_, _monsieur Affre_, _monsieur_ ou _monseigneur l'archevque de
Paris_, _monsieur_ ou _monseigneur l'vque d'Orlans_.]

[19: _Lucta mea_, Gense, XXX, 8.]

[20: Il se nommait Franois Liart. C'tait une trs honnte et trs
droite nature. Il mourut  Trguier dans les derniers jours de mars
1845. Sa famille me fit rendre, aprs sa mort, les lettres que je lui
avais crites; je les ai toutes.]

[21: M. l'abb Cognat, cur de Notre-Dame des Champs, qui fut, avec M.
Foulon, actuellement archevque de Besanon, mon meilleur ami au
sminaire, a communiqu au _Figaro_ (3 avril 1879) et publi dans _le
Correspondant_ (10 mai, 10 juin et 10 juillet 1882) divers extraits de
lettres de moi crites  la mme date que celle que je donne ici.
J'aimerais certes  relire toutes ces lettres, qui me rappelleraient
bien des nuances d'un tat d'me disparu depuis trente-sept ans. Pour
moi, M. Foulon et M. Cognat sont d'anciens amis, qui me sont rests trs
chers. Pour eux, j'espre que je suis cela aussi; mais je dois tre de
plus un adversaire du dogme qu'ils professent, quoique,  vrai dire,
dans l'tat d'esprit o je suis, il n'y ait rien ni personne dont je
sois l'adversaire. Depuis nos anciennes relations, je n'ai revu M.
Cognat qu'une seule fois: c'tait aux funrailles de M. Littr. Nous
tions en chappe tous les deux, lui comme cur, moi comme directeur de
l'Acadmie; nous ne pmes causer.]

[22: Il s'agit ici d'une ducation prive dont il fut question pour moi
durant quelque temps.]

[23: Maintenant rue de l'Abb-de-l'pe.]

[24: Recueil de cantiques du XVIe sicle, de la plus extrme navet.
J'ai le vieux volume de ma mre; peut-tre le dcrirai-je un jour.]

[25: J'ajouterai mme envers les animaux. Il me serait impossible de
manquer d'gards envers un chien, de le traiter rudement et avec un air
d'autorit.]

[26: Voir ci-dessus,  V.]

[27: M. Cognat se contente d'analyser ce qui suit en ces termes: M.
Renan entre ensuite dans quelques dtails sur sa prparation  l'examen
d'admission  l'cole normale et  la licence s lettres. Quant 
l'examen du baccalaurat qu'il n'a pas encore pass, il s'en inquite
peu. Il a eu cependant de grandes difficults pour s'y faire admettre et
ne s'en est tir qu'en produisant un certificat d'tudes domestiques,
malgr la rpugnance que lui inspirait ce moyen obreptice. Il n'avait
pas cru devoir se refuser une facult que tout le monde s'accordait et
qui semblait tolre par la loi du monopole de l'enseignement
universitaire, afin de diminuer l'odieux de sa prescription. Quoi qu'il
en soit, ajoute-t-il, je lui en veux beaucoup de m'avoir forc  mentir;
et le directeur de l'cole normale qui venait, aprs cela, me vanter la
libralit de l'Universit!]







End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'enfance et de jeunesse, by 
Ernest Renan (1823-1892)

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE ***

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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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