The Project Gutenberg EBook of Barnave, by Jules Janin

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Title: Barnave

Author: Jules Janin

Release Date: September 15, 2010 [EBook #33734]

Language: French

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BARNAVE



DU MME AUTEUR


_Format in-8:_

La Religieuse de Toulouse                           2 vol.

Les Gats champtres                               2  ----


_Format grand in-18:_

Histoire de la Littrature dramatique, 2e dition   6 vol.

Les Contes du Chalet                                1  ----

Le Chemin de Traverse, nouvelle dition             1  ----

L'Ane mort, nouvelle dition                        1  ----

Contes littraires, nouvelle dition                1  ----

Contes fantastiques, nouvelle dition               1  ----

La Confession, nouvelle dition                     1  ----

Un Coeur pour deux Amours, nouvelle dition         1  ----



BARNAVE

PAR

M. JULES JANIN


NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE

PARIS

MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS

1860

Tous droits rservs




Ce livre est un des pchs de ma jeunesse: il fut _crit_, disons
mieux, il fut improvis le lendemain des trois journes, un temps si
loin de nous, hlas! Tout tremblait, tout esprait, tout se
dbattait avec courage, avec espoir, et pendant que S. M. le roi
Charles X tait reconduit, en grand honneur, par messieurs ses
gardes du corps jusqu'au vaisseau de Cherbourg, sur cet Ocan
ternellement tonn de se voir traverser, _dans des appareils si
divers, et pour des causes si diffrentes_, quelques vieillards qui
pleuraient _le Roi_, quelques jeunes gens qui avaient t, de bonne
heure, accoutums  l'entourer de leurs respects, profitant des
liberts que leur accordaient tant de grands esprits, runis autour
du nouveau trne, se montraient impatients d'accompagner ce bon
prince, l'honneur mme, uni  tout ce que la majest royale a de
clmence et de bont, d'une suite d'lgies, de respects, de
sympathies et de consolations que S. M. le roi Charles X entendit,
en effet, sur son passage. Il disait si bien, ce bon roi, lorsque,
nagures, il accomplissait son dernier voyage  travers la France,
aux courtisans qui l'entouraient et qui lui tmoignaient un peu
d'inquitude:--Allons! retirez-vous de mon soleil; faites qu'on me
voie, et rassurez-vous, vous ne savez pas encore l'autorit d'un roi
de France! Et vritablement, dans les derniers moments de sa
fortune royale, il lui avait suffi de se montrer, pour voir accourir
tout son peuple, autour de son visage radieux.

C'tait un roi affable, gnreux, bienveillant, loyal, d'une
clmence inpuisable, et qui se voyait respect mme par l'meute.
(En ce temps-l, elle n'allait jamais plus loin que la porte
Saint-Denis, l'meute, et l'ombre auguste du chteau des Tuileries
lui faisait peur). Certes, ce bon roi ne pouvait pas se douter qu'un
jour viendrait, si cruellement et si vite, avec tant d'ardeur, qui
briserait ce trne excellent, qui renverserait cette admirable
monarchie! Il ne s'en doutait gure, et, quand vint la tempte, il
se trouva sans dfense et sans peur. Son dpart fut semblable au
voyage d'un roi! Les peuples, sur les routes, accouraient et lui
disaient adieu! Les vieillards le montraient  leurs petits enfants,
comme un triste objet de leurs regrets, plus tard! Pas un cri qui ne
ft une sympathie, et pas un salut qui ne ft un adieu respectueux!
M. Thodore Anne, un digne garde du corps du roi Charles X, a
racont, dans un rcit plein de coeur, de vrit, de dvouement,
plein d'honneur, ce voyage de Cherbourg, qu'il accomplissait avec
les gardes du corps, ses dignes camarades, et comment, en les
quittant, le roi les avait dcors de son ordre et de son souvenir.
Rien n'est plus sympathique et plus touchant que cette page
loquente, et l'on y retrouve,  souhait, l'intime et glorieux
contentement qui surgit de ces pages fidles et loyales, o ce n'est
pas le vaincu et le dtrn qu'il faut plaindre, o le vainqueur
seul est le digne objet d'une intelligente piti. Ainsi, rien ne
vous a manqu,  Majest touchante!  protecteur de notre enfance et
des premires annes de notre jeunesse! O grce et bont
souveraines! Sacre ternel que Lamartine a chant!

    Viens donc, lu du ciel que sa force accompagne,
    Viens!--Par la Majest du divin Charlemagne,
    La valeur de Martel ou du soldat d'Ivri!
    Par la vertu du roi qu'a couronn l'glise!
            Par la noble franchise
            Du quatrime Henri!
    Par les brillants surnoms de cette race auguste!
    _Le Sage, le Vainqueur, le Bon, le Saint, le Juste..._

    La grce de Philippe ou de Franois premier!
    Par l'clat de ce roi dont l'ascendant suprme
            Imposa son nom mme
            Au sicle tout entier!
    Rgne! juge! combats! venge! punis! pardonne...!
    Par ce martyr des rois, qui mourut pour nos crimes,
    Par le sang consacr de cent mille victimes!
    Par ce pacte ternel qui rajeunit tes droits!
    Par le nom de Celui dont tout sceptre relve!
            Par l'amour qui t'lve
            Sur ce nouveau pavois!...
    Conduis! rgle! soutiens! commande! impose! ordonne!
    Par la vertu d'en haut sois couronn, sois roi!
    Ta main, ds cet instant, peut frapper, peut absoudre;
            Ton regard est la foudre
            Ta parole est la loi!
    Que la terre et les cieux et la mer te bnissent!
    Qu'au choeur des Chrubins les Sraphins s'unissent
    Pour clbrer le Dieu, le Dieu qui nous sauva!
    Saint! saint! saint est son nom! Que la foudre le gronde!
    Que le vent le murmure, et l'abme rponde:
            Jhovah! Jhovah!
    Qu'il gouverne  jamais son antique hritage!
    Sur les fils de nos fils qu'il rgne d'ge en ge;
    Nos cris l'ont invoqu, sa foudre a rpondu!
    De toute majest c'est la source et le pre!
    Le peuple qui l'attend, le sicle qui l'espre,
            N'est jamais confondu!
    Qu'il est rare,  mon Dieu! que ta main nous accorde
    Ces temps, ces temps de grce et de misricorde,
    O l'homme peut jeter ce long cri de bonheur,
    Sans qu'un soupir, faussant le cantique d'ivresse,
    Vienne en secret mler aux concerts d'allgresse
            L'accent d'une douleur...

Voil pourtant comme on en parlait, et voil comme on lui parlait, 
ce roi calme et bienfaisant qui tait au niveau de toutes les
louanges: or cette louange tait l'admiration sincre d'un grand
pote; elle eut un rapide cho dans toute la France; elle trouva
l'Europe attentive; elle tait le prsage heureux d'une grande
conqute et d'une victoire illustre entre toutes, une victoire dont
M. le duc d'Orlans, M. le duc d'Aumale, M. le duc de Nemours, le
gnral Lamoricire et le gnral Cavaignac devaient sortir.

Ce beau rgne! il tait annonc dans l'criture: _Orietur in diebus
ejus justitia et abundantia pacis._ Un autre pote, aussi grand que
le premier, la plus superbe et la plus vive inspiration de notre
ge, un grand homme, un hros, lorsqu'il voque  son tour la
royaut d'autrefois, rien n'est plus splendide et plus touchant que
ses paroles  propos du roi martyr et de l'enfant-roi, tu  coups
de pied dans la prison du temple:

    C'tait un bel enfant qui fuyait de la terre.
    Son oeil bleu du malheur portait le signe austre.
    Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits plissants,
    Et les vierges du ciel, avec des chants de fte,
    Aux palmes du martyre unissaient sur sa tte
          La couronne des innocents.
    --O donc ai-je rgn? demandait la jeune ombre.

La France entire pleurait  ces charmants souvenirs! La France
entire a rpt ces cantiques en l'honneur de tant de misres
passes, et de tant d'esprances prsentes:

    O Franais! louez Dieu, vous voyez un roi juste!

s'criait l'auteur des _Contemplations_, le jour glorieux o reparut
le roi Henri IV sur son pidestal:

    O juge! O triomphe! O mystre!
    Il est n, l'enfant glorieux...

s'criait le pote,  la naissance de Mgr. le duc de Bordeaux.

    Et toi, que le Martyr aux combats et guide,
                Sors de ta douleur,  Vende!
    Un roi nat pour la France, un soldat nat pour toi!

Voil pourtant les premiers vers que nous avons entendus retentir 
nos oreilles charmes! Enfants que nous tions encore, voil nos
motions, voil nos exemples, voil nos rves! Lui-mme, quand il
passait par sa ville en deuil, le roi Louis XVIII, ce dernier roi
qui ait eu l'honneur d'entrer mort en son glise royale de
Saint-Denis, il fut salu par un vrai pote; Victor Hugo, jeune
homme, ajoutait sa douleur imprissable au _De profundis_ de la
ville... _o jamais la couronne ne tombe_, disait l'ode inspire au
tombeau des rois; Victor Hugo, lui aussi, crivit une ode clatante,
au sacre du roi Charles X, et voici la prire que ses cantiques
adressaient au Tout-Puissant, agenouills  ses autels:

    O Dieu! garde  jamais ce roi qu'un peuple adore!
    Romps de ses ennemis les flches et les dards;
    Qu'ils viennent du couchant, qu'ils viennent de l'aurore,
              Sur des coursiers ou sur des chars!
    Charles, comme au Sina, t'a pu voir face  face!
              Du moins qu'un long bonheur efface
              Ses bien longues adversits!
    Qu'ici-bas des lus il ait l'habit de fte;
    Prte  son front royal deux rayons de ta tte;
              Mets deux anges  ses cts.

Rappelez-vous aussi, le jour mme o 1830 accomplissait sa
rvolution soudaine, ce vieillard couronn de sa gloire et de ses
cheveux blancs, le pote du _Christianisme_ et le chantre inspir
_des Martyrs_, entran dans la foule victorieuse, et proclam par
elle, au dernier moment des trois jours,  la mme heure o le
nouveau roi va chercher  l'Htel-de-Ville les pouvoirs que
l'Htel-de-Ville a briss. Qu'elle tait loquente, et qu'elle tait
coute avec respect, la voix de M. de Chateaubriand! Quelle majest
dans ces adieux suprmes, du haut de la tribune, o les pairs de
France coutaient, pleins d'attendrissement, de respect..., de
remords peut-tre, ces plaintes librales, ces accents prophtiques!
Et comment donc,  la mme heure, quand les plus grands potes de
l'ge ancien et des temps prsents se mettent  pleurer la royaut
qui s'en va, un crivain de vingt-cinq ans, docile  toutes ces
impressions surnaturelles, et-il nglig de mler sa douleur et son
deuil  cette louange unanime,  ce deuil reconnaissant?

Pouvait-il oublier, lui, enfant de la presse libre et de la libre
parole, un prince qui s'tait cri, le jour de son avnement au
trne de ses anctres: _Plus de censure!_ et qui avait renvoy dans
leurs cavernes les honteux mutilateurs de la presse honnte et
librale? Et de mme que le roi Charles X avait dit: _Plus de
censure!_ en montant sur le trne, il avait rpondu aux vieux potes
de l'empire qui, dans une ptition clbre, le sollicitaient, 
honte incroyable! contre les potes naissants: Je n'ai que ma place
au parterre! Il avait fait, il avait dit aussi bien, le jour o il
fit appeler l'auteur de _Marion Delorme_, en le priant de laisser en
repos l'ombre de son aeul, le roi Louis XIII. La date est certaine;
elle est consacre  tout jamais, aux royales Tuileries, dans ce
beau livre intitul: _les Rayons et les Ombres_, le digne pendant
des _Feuilles d'Automne_ et des _Contemplations_:

    Seuls dans un lieu royal, cte  cte marchant,
    Deux hommes, par endroits du coude se touchant,
    Causaient. Grand souvenir qui dans mon coeur se grave!
    Le premier avait l'air fatigu, triste et grave,
    Comme un front trop petit qui porte un lourd projet;
    Une double paulette  couronne chargeait
    Son uniforme vert  ganse purpurine,
    Et l'Ordre et la Toison faisaient sur sa poitrine,
    Prs du large cordon moir de bleu changeant,
    Deux foyers lumineux, l'un d'or, l'autre d'argent.
    C'tait un roi, vieillard  la tte blanchie,
    Pench du poids des ans et de la monarchie.
    L'autre tait un jeune homme, tranger chez les rois,
    Un pote, un passant, une inutile voix.
    Ils se parlaient tous deux, sans tmoins, sans mystre,
    Dans un grand cabinet, simple, nu, solitaire...
    Or, entre le pote et le vieux roi courb,
    De quoi s'agissait-il?...
    Le pote voulait faire, un soir, apparatre
    Louis Treize, ce roi sur qui rgnait un prtre;
    --Tout un sicle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs,--
    Et que la foule vnt, et qu' travers des pleurs,
    Par moments, dans un drame tincelant et sombre,
    Du ple cardinal on crt voir passer l'ombre...
    Le vieillard hsitait:--Que sert de mettre  nu
    Louis Treize, ce roi chtif et mal venu?
     quoi bon remuer un mort dans une tombe?
    Que veut-on? O court-on? Sait-on bien o l'on tombe?
    Tout n'est-il pas dj croulant de tout ct?
    Tout ne s'en va-t-il pas sous trop de libert?...
    Puis il niait l'histoire, et, quoi qu'il en puisse tre,
     ce jeune rveur disputait son anctre,
    L'accueillant bien, d'ailleurs, bon, royal, gracieux,
    Et le questionnant sur ses propres aeux!

Tel il nous est apparu, et dans sa vie et dans son rgne, le roi
Charles X, ce roi excellent que nous perdions! Tel nous le montrait
la posie, en attendant que l'histoire et adopt cette image
vraiment royale! Il avait laiss parmi nous, les uns et les autres,
tant de traces bienveillantes! Il avait t au-devant mme de ses
insulteurs, le coeur tout rempli de piti, les mains toutes pleines
de pardon! Je suis peu de chose, et je n'ai jamais t rien en toute
ma vie... Une seule fois, il me semble aujourd'hui que je fus un
homme important. Je me souviens, en effet, que j'eus l'honneur, au
nom du roi, de porter des paroles de piti et de pardon  M. Fontan,
enferm  Poissy pour avoir insult  la majest royale! Le roi
demandait  peine une excuse, et tout de suite il pardonnait... M.
Fontan ne voulut pas s'incliner devant ce pardon qui tombait de si
haut! Tout au fond de l'abme, il dfiait encore. Ah! je suis sr
que M. Fontan eut un vif regret de son obstination malsante... et
courageuse, lorsque un mois aprs notre ambassade  Poissy (Frdric
Souli en tait):

    Holyrood! le vieux roi, demandait  ton ombre
    Cette hospitalit mlancolique et sombre
    Qu'on reoit, et qu'on rend de Bourbons  Stuarts...

Donc ce livre, aujourd'hui rimprim, parce qu'enfin je ne pouvais
pas le laisser disparatre, et reparatre un jour, sans le
commentaire et sans l'explication qui dsormais lui serviront
d'excuse, tait tout  fait, dans mon ambition juvnile, et qui de
rien ne doute, un suprme adieu  la monarchie expire, une lgie
au roi que nous perdions. Dieu soit lou, qui m'a mis au rang des
honntes gens qui se plaisent  clbrer les causes vaincues! Ils
n'attendent rien de la fortune; ils n'ont rien  esprer du pouvoir;
ils se tiennent  l'ombre,  l'cart, cdant la place  qui veut
passer avant eux! Passez! La place est libre!... Arrivez, ambitieux!
Emparez-vous des rumeurs populaires! Tenez-vous du ct des
puissants de ce matin! Soyez forts avec les forts, puissants avec
les tout-puissants; oubliez la veille, et contemplez le lendemain!
Htez-vous! qui vous gne? Htez-vous! qui vous arrte? Htez-vous!
foulez  vos pieds victorieux ce que vous adoriez avec crainte, et
le foulez avec joie! Il est si beau de crier, dans la foule, avec la
foule!

Il est si bon, si charmant de suivre, au pas de course, un
triomphateur! Ceux qui, de loin, vous voient passer s'imaginent que
vous tes une part du triomphe, un fragment de la conqute, un
capitaine, un gnral!... Htez-vous bien fort, et prtez aux
nouveaux venus de ce soir les serments que vous avez prts aux
vainqueurs de la veille... Htez-vous!... pendant que dans l'ombre,
et d'une voix calme, il y a de bonnes gens qui s'obstinent  crier
au roi qui part: Adieu, Sire! Adieu Majest! Rappelez-vous ceux qui
vous pleurent! Bnissez-les! Bnissez-nous! Et puis, si l'on savait
combien c'est facile, et quel honneur inespr on en retire,
aussitt que l'on rencontre un de ces pauvres idiots obstins  la
fidlit, qui se souviennent du serment, et qui n'ont pas voulu des
sentiers nouvellement frays!

Ceci dit, reprenons la prface mme de l'an de grce 1830; cette
prface de _Barnave_, aujourd'hui, aprs tant d'annes et tant
d'oublis, nous la rimprimons telle qu'elle fut crite, au moment o
la France entire interrogeait l'avenir des successeurs du roi
Charles X. La voil! Je ne changerai pas un mot  cette prface, un
instant fameuse... Elle disait tout  fait, en ce temps-l, ce que
je voulais dire; elle tait toute ma pense; elle appartenait  mes
regrets,  ma sympathie,  mes respects pour le roi de
Chateaubriand, de M. Bertin l'an, de Victor Hugo, de Lamartine!

Et bientt, lorsqu'il apparut que le roi Louis-Philippe tait un
grand prince, un esprit ferme et libral, un vrai roi, pre heureux
d'une famille de grands capitaines, d'honntes femmes et d'un
vritable artiste, la princesse Marie,  l'heure clatante et libre,
entre toutes, o la France entrait  pleines voiles dans des
prosprits inconnues, comme un homme d'tat, un ministre du roi
Louis-Philippe me disait:--Monsieur, nous voil bien loin,
convenez-en, de la prface de Barnave?

-- coup sr, lui dis-je, et j'en conviens d'autant mieux, que nous
voil bien loin, trs-loin du prince de Polignac, bien prs du roi
Charles X... et du ministre de M. de Chteaubriand.




PRFACE

DE LA PREMIRE DITION.


Si vous me demandez quel est ce livre;  quel genre de littrature
il appartient, et quelles consquences en va tirer le lecteur, je
vous rpondrai ingnument que je suis fort empch de vous rpondre.
La chose est ainsi cependant.

En ce sicle ingnu des classifications, o, jusqu' la
littrature, tout est numrot par ordre et divis par familles, ce
n'est pas, je l'avoue, un mdiocre inconvnient que de publier un
ouvrage indcis, qui ne puisse absolument se placer dans un rayon
certain de la bibliothque, sans en troubler la savante harmonie, et
sans faire mentir la commune tiquette de tant de beaux livres
obissant  la loi des bibliothcaires de profession. Tels sont
cependant ces nombreux chapitres  propos de Marie-Antoinette, de
Mirabeau, de Barnave, du duc d'Orlans, en un mot, de tout ce qui a
illustr, boulevers, ennobli, souill la dernire priode du
dernier sicle. L'idal, le faux, l'impossible, et surtout
l'impossible, se rencontrent trop souvent dans mes rcits pour
qu'ils aillent grossir la case des historiens; en mme temps, les
faits y sont quelquefois si vrais, si rels, incontestables  ce
point que, parmi les oeuvres de pure imagination, ils sembleraient
une disparate.

Pourquoi cependant? Il est si peu d'ouvrages de pure invention o
la vrit ne se mle au mensonge, il est si peu d'histoires o le
mensonge ne s'allie  la vrit! Aujourd'hui surtout o l'histoire
est embarrasse de tant de systmes, de contradictions, de passions
opposes! Oui, je conois l'histoire, mais comme la faisaient
Xnophon, Thucydide et Tite-Live. Alors la tradition tait une; le
fait arrivait de bouche en bouche  l'historien, qui l'enregistrait
sans l'examiner; et quand il tait par des grces d'un style
lgant, ce fait mme aussitt devenait irrcusable. Le pauvre
annaliste n'tait pas occup  mettre d'accord des mmoires qui se
dmentaient l'un l'autre. L'cuyer de Cyrus, le secrtaire de
Pricls, la femme de chambre de Cornlie, ne s'taient pas mis aux
gages du libraire Ladvocat; ils n'avaient pas laiss de gros
volumes, remplis de mesquins dtails. Tout se bornait  l'vnement
principal que l'crivain racontait avec sa bonne foi et sa passion,
que le lecteur croyait avec simplicit! Cette franchise et ce bon
sens valaient mieux cent fois, que l'examen sans cesse et sans fin;
cette bonhomie et cette faon de croire  l'historien qui raconte,
taient cent fois prfrables  cette critique dont nous sommes si
fiers.

Mais l'histoire contemporaine! Il n'y a plus moyen de l'crire,
depuis qu'elle appartient  tout le monde! Dans ce labyrinthe o
tant de fils viennent se croiser, comment reconnatre le fil qui
peut vous guider et vous conduire  la lumire? En qui donc
aurez-vous foi, je vous prie?  Dumouriez,  M. de Bezenval! 
Prudhomme ou  Mme Campan! Les uns et les autres, ils ont vu, ce
qui s'appelle vu! les mmes vnements, et tous, d'une manire
diffrente, ils les ont arrangs, spars, dfigurs, au gr de
leurs haines, de leurs opinions, de leurs intrts. Lisez, par
exemple (et je vous plains!), tout ce que les amis et les ennemis de
M. de Lafayette ont crit  sa honte,  sa louange, dans les
premires annes de la rvolution, et, s'il se peut, formez-vous de
cet homme une ide complte et bien arrte. Ce que je dis ici d'un
homme, on le pourrait dire de tous les autres.

Je l'avouerai, mon humble esprit ne savait o se prendre au milieu
de tant d'incertitudes. Plus j'allais  la vrit, plus elle prenait
soin de me fuir. Enfin, dsesprant de l'atteindre, j'ai vu qu'il me
serait impossible de reconstruire l'histoire, et comme il m'en
fallait une, j'en ai fait une  mon usage. Deux grands faits,
seulement, m'ont paru assez clairs et positifs: la plus vieille
monarchie de l'Europe s'croulant en quelques jours, une tte de roi
tombant sur la place publique. En mme temps l'infortune, le talent,
l'erreur, le crime, mls  cette tonnante catastrophe... et voil
ce que j'ai voulu reprsenter en quelques personnages, rsumer en
quelques noms propres.

L'infortune, en mon livre, elle porte un nom qui fait courber les
ttes les plus hautes, elle a nom Marie-Antoinette. O l'hroque et
trs-haute image de cette monarchie encore belle et forte, mais
tourdie  la faon d'une jeune fille ignorante du monde et de ses
exigences; bienveillante  tous, et par tous abandonne!  force de
bienfaits elle n'a cr autour d'elle que d'inutiles amitis et
d'implacables haines. Que disons-nous? rien n'gale ses malheurs,
sinon le courage  les supporter.

Mirabeau, c'est le talent, c'est le gnie emport dans tous les
excs, par tous les vents de l'orage et des rvolutions. Il fut
l'inexplicable exemple de ce que peut un homme enivr de vice et
d'intelligence, quand chez lui l'orgueil et l'ambition conspirent
avec l'loquence, pour tout dtruire; roi par la parole,  qui ne
manque aucun genre de mpris, pas mme le sien; il fait trembler
tous les trnes de l'Europe, il finit par reculer devant sa propre
conscience. Il meurt enfin quand sa mission de renverser est
acheve; homme incapable, ou, qui pis est, parfaitement indigne de
faire le bien, et de se repentir utilement.

La vertu dans ces poques troubles, la vertu virile, eh bien!
j'avais choisi pour la reprsenter dans mon drame, mon hros mme,
Barnave, homme de moeurs lgantes et de langage fleuri;
dsintress au milieu de tant de corruptions; humain et charitable
au milieu de tant de frocit. Une fois seulement la sainte piti le
trouvera insensible, et, la vapeur du sang montant jusqu' son
faible cerveau, il calomniera la victime, au profit du meurtre
impitoyable. Oui, Barnave, en vain du haut de cette tribune
abominable o le paradoxe est matre, as-tu demand, avec surprise,
si le sang des meurtriers valait la peine d'tre dplor? Le sang
qui coule est toujours pur, quand il n'est pas vers par la loi pour
venger la socit, et les remords du reste de ta vie expieront 
peine ces cruelles paroles.

 mon sens, Barnave reprsente assez bien, par ses emportements
subits, par ses colres sans frein, par son muet repentir, par sa
mort atroce, et par la rhabilitation posthume qui fut faite autour
de son nom, cette belle part de la jeunesse condamne  l'obscurit
par sa naissance, et qui consent de tout son coeur  l'obscurit, 
condition que personne, autour d'elle, ne s'lvera au-dessus
d'elle.  des esprits ainsi faits, une rvolution portera toujours
prjudice; cette rvolution est, pour cette jeunesse, un grand
malheur: elle la rend ambitieuse; elle l'arrache  son repos; elle
l'entoure  l'improviste de grandeurs inoues et voles; elle la
dgage en mme temps de son premier serment, ce premier serment
solennel, le seul qui compte au tribunal de Dieu, au jugement du
genre humain, le serment qu'on ne fait qu'une seule fois. Il n'y a
qu'un serment, comme il n'y a qu'un baptme! Ajoutez  ces erreurs
de la jeunesse, aux temps cruels des rvolutions, que la rvolution
est fconde en parvenus du dernier tage, ce qui fait que nos jeunes
gens se regardent, et qu'ils se disent (chose trange! ils se disent
cela tout haut): Nous valons pourtant mieux que cela! Alors, dans
ces malaises, l'usurpation devient une contagion morale, chacun
voulant usurper quelque chose en ce gaspillage politique. Barnave
aussi. Comme il vit que Mirabeau, roi dans le peuple, tait
l'usurpateur de la couronne de Louis XVI, il a voulu tre,  son
tour, l'usurpateur de Mirabeau. Quoi d'tonnant? Quand il n'y a plus
de frein pour quelqu'un, il faut qu'il n'y ait plus de frein pour
personne! Aussitt que Mirabeau fut le matre, il n'y eut pas de
raison pour que Robespierre n'et pas son tour. Seulement, dans
cette lutte haletante et misrable de pouvoirs phmres qui
s'lvent et qui tombent, dans ce nombre incroyable d'ambitions
niaises ou sanglantes, plaignons les ambitions honntes, plaignons
Barnave; il eut l'ambition d'un honnte homme dont on a drang la
voie. On s'gare, on s'tonne, on se perd, on est perdu.

Pour figurer le crime (en cette histoire que je me faisais 
moi-mme, et que j'arrangeais au gr de mon conte d'enfant mal
instruit, qui veut tout savoir en vingt-quatre heures, qui n'coute
les conseils et les leons de personne), il ne s'offrait  moi que
trop de modles. J'ai pris le mien dans un palais, comme un
effrayant contraste, j'ai choisi, par une prfrence qui lui tait
due, et qui ne pouvait tonner personne, un prince affreux, tout
semblable  ce portrait que fait Tacite en parlant de ces neveux de
Tibre qui commencent  se montrer les hritiers du matre,  force
de dbauches secrtes et de forfaits ignors! Je l'avais sous la
main, et je m'en suis servi, comme on se sert d'un croquemitaine 
pouvanter les enfants. Ce brigand tnbreux, cet idiot, qui,
pouvant d'un mot racheter tous ses crimes, pouvanta les bourreaux
eux-mmes de sa cynique imprcation contre cet infortun, son parent
et son roi, dont la tte tait en jeu dans cette runion de
rgicides, le voil donc tel quel, et, s'il vous plat, pouvais-je
trouver quelque part un exemple plus frappant de folie et de
mchancet?

       *       *       *       *       *

Tel tait mon exorde... et tels taient, en effet, les divers
personnages de ce livre crit sans patience, arrang sans art,
conduit sans talent, plein de hasards et si mal dispos, qu'en le
relisant,  cette heure, et revenant sur ces pages oublies, il me
semble en effet que j'assiste au rve d'un malade. O donc avais-je,
en effet, rencontr cet Allemand que j'affublais d'un trs-grand nom
de l'Allemagne? O donc avais-je imagin cette fable o l'absurde et
le niais le disputent  l'impossible? En vain, mme aujourd'hui, j'y
voudrais remettre un peu d'ordre, en vain je voudrais arranger,
rparer, runir par un certain lien ces fictions malsantes, ce
serait entreprendre une oeuvre inextricable, et moi-mme je me
demande, en ce moment, par quelle indulgence incroyable, et par
quelle fascination que je ne saurais expliquer, le public
contemporain de _Notre-Dame de Paris_, du _Vase trusque_, des
premiers contes de Balzac, de _Volupt_, d'_Indiana_, et de tant de
belles oeuvres justement honores, et populaires  bon droit, a pu
tolrer la lecture de cette oeuvre informe? Il faut donc que la
jeunesse ait un grand charme? Il faut que les innocents dlires
portent en eux-mmes une inexplicable excuse, pour que ce _Barnave_,
 savoir, ce monstrueux ensemble d'opinions contradictoires, de
colres mauvaises, d'admirations stupides, cet enchevtrement
fabuleux des plus vulgaires accidents d'une si grande et si terrible
rvolution, ait trouv grce un instant aux yeux de ces lecteurs
dont les pres avaient t les tmoins, et quelques-uns les acteurs
de cette histoire que je dfigurais  plaisir. Voil ce qui
m'tonne, et, disons mieux, voil ce qui m'pouvante, en ce moment
de zle et de vrit avec moi-mme,  l'heure o la fiction se
dpouille de ses oripeaux et de ses mensonges;  l'heure o la
vrit, toute nue, apparat manifeste, irrsistible, et montrant, 
qui l'a outrage, un visage svre et voisin du mpris. Voil,
sincrement, ce que je pense,  cette heure o je suis juste avec
moi-mme, de ce fameux _Barnave_ et de sa fameuse prface, et s'il
tait possible d'anantir un livre qui a vcu mme une minute, une
seule,  coup sr je jetterais volontiers ce livre aux flammes
vengeresses, et de ses cendres inertes je ferais, sans peine, un
ridicule hommage aux quatre vents du ciel. Mais (voil la peine et
le chtiment) j'ai beau me repentir; en vain je connais les fautes
et les crimes de ce livre imprudent, je ne saurais l'effacer; il
suffit qu'il ait vcu... dix minutes, pour qu'il soit acquis 
l'accusation qui m'a frapp du ct des gens de got, des bons
esprits, des sages esprits, des prvoyants, des amis de la chose
honorable, honore et faite avec art.

Il y a, dans Plutarque, un livre intitul: _Des choses qui se
portent bien_... Heureux trois fois, et davantage, les livres sains,
vivants, vigoureux et bien portants! Honneur et gloire aux _livres
qui se portent bien_! Un livre en belle et bonne sant respire 
chaque page une suave odeur de contentement, de force et de calme!
Une passion bien portante est fire et forte; un vice mme, _bien
portant_, n'est pas digne absolument de nos mpris. Voyez Harpagon,
voyez don Juan! Tu te portes bien, c'est--dire, ami, te voil au
niveau de la renomme et de la gloire, au niveau de toutes les
fortunes! Tu te portes bien, c'est cela! Matre absolu de ton me,
tu vas marcher dans les bons sentiers, tu vas exprimer les nobles
sentiments, tu vas parler la belle langue  l'accent grave,
intelligente, loquente, au niveau des plus secrets penchants de
l'me humaine.... Hlas! jamais histoire ou roman ne fut plus malade
que ce triste _Barnave_, enfant mal venu d'un si jeune homme! Il n'y
a rien de plus triste  voir, et de plus triste  suivre que ce
fantme de Barnave! Il a la fivre, il a le dlire; il passe, et
coup sur coup, de l'exaltation sans cause au dcouragement sans
motif; c'est un accs de ttanos, un vritable _delirium tremens_!
Roman du vide et du nant! Marionnettes et polichinelles de
l'histoire! Un thtre o rien ne se passe, ou pas un ne parle  la
faon biensante, honorable et superbe de la force et de la sant.
Fausse loquence et fausse admiration! Hormis le pieux respect dont
la reine Marie-Antoinette est entoure, hormis quelques pages
vhmentes  propos de Mirabeau, et peut-tre aussi le _Retour de
Varennes_, tout est faux, absurde et trivial dans ce roman sans
forme; ici, le moindre bruit est le bruit d'une trompette; ici, le
silence est un rle! On n'a pas affaire  des hommes, tout au plus 
des fantmes. Je vis, un jour, dans l'ancienne salle des Doges, 
Gnes, un simulacre de statues recouvertes d'une toile blanche... on
les et prises, de loin, pour des marbres... ce n'taient que des
mannequins, remplaant misrablement des statues mutiles.

Que vous dirais-je? On peut comparer ce vieux livre, oubli dans les
limbes,  cette lanterne, o tantt la flamme envahit le verre
enfum, o tantt la flamme teinte emplit de nuages et de nuit ces
verres magiques, sur lesquels devraient briller et resplendir:
Madame la Lune et Monsieur le Soleil... Voil mon oeuvre! Hlas! il
n'y a rien de plus absurde et de plus mal fait. Un fagot mal li!
me disait un jour M. Sainte-Beuve.... et je le trouve indulgent,
comme s'il n'y avait pas: _fagots et fagots!_

Je ferme ici ma parenthse, et mme il me semble que voil bien
longtemps dj qu'elle est ouverte. Ainsi nous reprendrons, s'il
vous plat, la premire prface  l'endroit mme o nous l'avons
laisse il n'y a qu'un instant, mais cet instant de flagellation m'a
paru diablement long.


SUITE DE LA PREMIRE PRFACE.

Arrivons maintenant  la question difficile, une question de
personnes et de noms propres, et d'autant plus dangereuse  traiter,
que j'ai t averti avec tout l'intrt d'un pre (M. Bertin
l'an), par un homme  qui j'ai vou le respect d'un fils, et qui
doit m'aimer un peu, je le sens aux respectueux dvouement que j'ai
pour lui.

Mais comme  des conseils ainsi donns, si paternellement et de si
haut, il n'y a que deux manires de rpondre, l'obissance ou le
sincre aveu d'une passion bien sentie, je ne rpondrai pas,
publiquement,  ces conseils donns dans l'intimit, et dont l'oubli
ne peut tomber que sur moi seul.

Je n'ai  rpondre ici qu' ces questionneurs en titre, aux
trembleurs par mtier, aux gens de sang-froid par temprament, et
dont la fausse piti ne manquera pas d'accourir au premier mot qui
leur semblera trop vif. Le monde est plein de ces esprits timides
qui voient un danger dans tout, qu'une vrit historique effraie
autant qu'une aventure impossible, et qui, pour sauver le prsent,
vous font bon march du pass. Je vois dj un de ces peureux
arriver chez moi, tout alarm, tout en dsordre:--Ah! mon ami,
qu'avez vous fait? que vous tes jeune! Y pensiez-vous quand vous
barbouilliez de honte un premier prince du sang?

Ce prince, monsieur l'homme aux mnagements, ce prince, qui n'a
droit qu' l'impartialit, et que j'ai reprsent tel qu'il m'a
paru: avare et prodigue  la fois, dbauch sans vergogne et sans
plaisir, qui ne laissa pas mme au crime sa seule dignit,
l'nergie; un malheureux qui n'osa jamais regarder un homme en face,
et pas mme le roi Louis XVI; ce prince est  moi, il m'appartient
par tous les droits de l'histoire. Ses lchets, ses vices, ses
orgies, ses fanfaronnades, sont de mon domaine, et je ne m'en puis
dessaisir, par un misrable calcul d'intrt ou de peur. Je sais
bien quelles raisons vous allez me donner, entre autres raisons: que
la mmoire de ce prince est aujourd'hui  l'abri d'une couronne:
mais vos raisons ne sont pas les mmes que les miennes. Ce prince
dont je m'empare, c'est ma rvolution de 1830; c'est l'pave qui
m'est venue du grand naufrage. J'ai saisi corps  corps, ds que je
l'ai pu, en tout danger, cet trange hros, si bien fait pour
l'auteur dramatique. Ce qui et t lchet, il y a un an, est
devenu courage aujourd'hui;  chacun sa part du butin qu'on se
partage; au duc d'Orlans la couronne de France,  nous
Philippe-galit! Vous me demandez grce pour lui: mais lui, a-t-il
fait grce? A-t-il eu piti de la plus belle des femmes, de la plus
malheureuse des reines, de la plus contriste des mres? J'attache
son nom au poteau infamant... N'a-t-il pas dress l'chafaud o
Marie-Antoinette est monte, trane  ces hauteurs sanglantes par
la haine et par la calomnie? Non, pour cet homme je ne mentirai pas
 la vrit.

On ne me verra pas, historien paradoxal, rhabiliter sa mmoire et
faire pour lui ce qu'a fait Walpole pour Richard III; dans ma
galerie de tableaux il paratra en pied, je ne jetterai pas sur sa
laide figure le voile noir de Faliero: Faliero avait gagn des
batailles avant de trahir son pays.

Et puis voyez, monsieur, jusqu'o nous conduirait ce systme de
transactions avec l'histoire! Soit, j'y consens: je vais brler mon
livre, car j'aime mieux l'anantir que d'en arracher une page.
Allons, je ferai un autre livre, je peindrai une poque plus
recule: la vieillesse de Louis XV avec ses prodigalits, ses
scandales, ses faiblesses; je montrerai la monarchie expirante de
luxe et d'impuissance dans les bras de la Dubarry. Cependant il me
faut d'autres personnages que Louis XV et Mme Dubarry. On ne fait
pas un roman  deux personnages,  moins de rencontrer Paul et
Virginie, ou Manon Lescaut et le chevalier Desgrieux. Donc je
prendrai ncessairement ceux qui approchaient le trne de plus prs;
dans ce nombre, le plus lev par sa naissance, ne saurait tre
oubli. Aussi bien quelle figure  dessiner! quelle dpravation au
milieu de tant de dpravations! Ce prince, le fils de Henri IV, est
gros, pais, commun; le temps pse  ses jours dsoeuvrs; la chasse
seule occupe les facults de son me; sa force intellectuelle se
rsume entre un contre-pied du cerf et un dfaut de sa meute; s'il
pleut, si le soir il digre mal, ses courtisans et sa matresse
jouent la comdie pour le distraire: mais quelle comdie! Il faut
tre un prince ou bien Mme de Montesson, sa matresse, ou tout au
moins quelqu'un des leurs, pour entendre pareille comdie sans
rougir. Dj les polissonneries de Coll semblent trop voiles et
trop chastes  cette cour d'un got dlicat. Vad seul, Vad, son
langage des halles, ses jurons, ses ordures, ont le talent d'gayer
les trteaux de Bagneux et de Sainte-Assise, d'arracher un sourire 
ce prince subalterne et  sa Maintenon du second ordre.--Ah!
monsieur, m'allez-vous dire, un peu d'indulgence, un peu de
mnagement pour celui-l, car, aprs tout, c'est notre aeul.

C'est notre aeul! je me rends  cet argument. Remontons un peu
plus haut, j'espre que nous serons plus heureux.

Louis XV est jeune encore, charmant, aim, victorieux; Ses moeurs
faciles le poussent  l'amour, mais ses amours sont nobles et
lgantes.  ce brillant tableau vient s'opposer un contraste
singulier. Il n'est pas de romancier ou de pote comique qui
consentt  se priver d'un si grotesque personnage. Louis d'Orlans,
libertin dans sa jeunesse, est devenu dvot, ou plutt
superstitieux, dans son ge mr. Entour de livres asctiques,
lui-mme il compose des ouvrages de thologie, pour le malheur de
ses bons gnovfains, qu'il ennuie toute la journe de sa prose
srnissime et de ses subtilits monacales.  cette folie religieuse
il joint une folie d'un autre genre. Il ne veut pas croire que l'on
puisse mourir, il nie la mort pour lui chapper, comme un mdecin
nous conseillait de nier le cholra-morbus pour l'viter. Un jour,
que son intendant lui soumettait les comptes du trimestre, il
remarqua quelques diminutions dans la dpense; il en demanda la
cause.--Monseigneur, plusieurs rentes viagres que vous payiez se
sont teintes.--Comment?--Monseigneur, les rentiers sont morts.--Ce
n'est pas vrai, ce n'est pas possible. Vous tes bien os de me
tenir un pareil langage! Apprenez, monsieur, qu'on ne meurt plus
aujourd'hui. Arrangez-vous pour payer ces rentes, ou je vous
chasse.

Un tel personnage paratrait peut-tre assez original dans mon
roman, mon livre, mon histoire, comme vous voudrez l'appeler. Mais
je vous vois venir.--Ah! monsieur, laissez ce pauvre fou, qui n'a
fait de mal  personne! Chacun a ses travers; celui-l, vous en
conviendrez, est le plus innocent de tous. Il vaut mieux payer des
cranciers morts que ne pas les payer vivants. Et puis enfin,
monsieur, c'est notre trisaeul.

--C'est notre trisaeul! Je n'ai plus rien  dire. Paix  notre
trisaeul! Remontons encore.

Mais, hlas! je me trouve plus empch que jamais. Nous voici
arrivs  la Rgence. Au dehors, l'avilissement de notre dignit
nationale; au dedans, la banqueroute: partout la honte.

De la Rgence, le savez-vous, monsieur? datent tous nos malheurs.
Le caractre public de la nation s'efface ou plutt disparat:
l'antique bonne foi prit dans les calculs avides et insenss de
Law; les croyances religieuses tombent devant l'audace des
sceptiques. Les moeurs de la famille se corrompent pour imiter la
corruption de la cour. Dans cette cour, il n'est point de vice qui
ne soit reprsent par quelque grand nom. Les plus illustres
exemples ne manquent pas aux dsordres les plus criminels. L'inceste
les prside, une couronne en tte, un sceptre  la main.

Ajoutez que la libert civile ne gagne mme pas  cette licence des
moeurs. Tandis que l'on affiche un insolent mpris de la religion,
au nom d'une abominable bulle les cachots se remplissent des
citoyens les plus innocents et les plus vertueux. Voltaire est
enferm  la Bastille pour des vers qu'il n'a pas faits. Il est puni
comme s'il tait l'auteur d'une Philippique, comme s'il s'tait
cri, avec Lagrange Chancel:

    Nocher des rives infernales,
    Apprte-toi sans t'effrayer
     passer les ombres royales
    Que Philippe va t'envoyer.

Vous me demandez si je crois  toutes ces accusations? J'aime 
douter du crime. Mais, s'il me prenait fantaisie d'crire l'histoire
des Atrides, il me faudrait  toute force parler de meurtres et
d'adultres: de mme, si j'crivais l'histoire de la Rgence,
l'inceste et le poison devraient trouver place dans mes rcits.

Sans doute ce n'est pas l votre compte, et vous m'allez dire
encore:--Ne troublons pas la mmoire de ce bon Rgent! Je conviens
qu'il a eu quelques torts de famille, mais on exagre toujours; puis
il tait brave, spirituel;  force d'indiffrence il s'est montr
quelquefois clment; et, entre nous, c'est encore ce que nous avons
de mieux dans notre gnalogie.

Je cde  cet argument domestique. Volontiers, j'abandonne le
Rgent et ses matresses. Je vais aller encore un peu plus haut,
car, je vous l'ai dit, il me faut un roman dont les personnages
soient pris dans les temps modernes. Assez de grands talents se sont
occups du moyen ge et nous ont promens dans les sicles
lointains.

Voici Louis XIV entour de toutes les pompes de son rgne:  sa
voix, Versailles s'lve, le commerce renat, les arts fleurissent:
 tout ce qu'il touche le Roi imprime un caractre de grandeur, ses
faiblesses mmes sont ennoblies par je ne sais quel clat de bon
got.

Dans cette cour o le grand Cond, Turenne, Corneille, Racine,
Molire, donnent au trne plus de force et en reoivent plus de
dignit, dans cette cour brillante de tous les genres de splendeur,
un homme seul se rencontre comme pour la dparer; seul il reste
insensible  tant de merveilles. Immobile au milieu de cette
glorieuse activit, il s'habille en femme, Sardanapale aux genoux
d'une chambrire laide et intrigante; encore s'il ne s'abaissait pas
 d'autres amours, mais il en est que la nature rprouve autant que
la morale: ceux-l sont faits pour lui. Cet homme, ce prince, c'est
Monsieur, frre de Louis XIV et duc d'Orlans. Or, je vous le
demande, puis-je l'oublier, ou comment faut-il que j'en parle, si
j'en parle?

Vous voyez donc qu'avec la meilleure volont du monde, c'est l un
pass  ne pas dfendre. L'histoire est une trop grande dame pour se
plier  toutes les fantaisies de courtisans ns d'hier. Laissons 
l'histoire sa libre allure, comme on laisse sa libre allure  la
flatterie. N'avez-vous pas vu, au dernier salon, un duc d'Orlans
qui se casse, en dansant, le tendon d'Achille? La flatterie, faute
de mieux, a fait de cet accident grotesque un grave portrait
d'histoire. Le peintre nous a reprsent le duc au moment o il
tombe sur le plancher dans l'attitude d'un frotteur maladroit qui
cire un parquet. Le tableau existe; il deviendra peut-tre de
l'histoire. S'il lui fallait un pendant, laissez faire la flatterie,
elle saura le trouver, ce pendant historique: elle fera un tableau
dans lequel nous verrons le cardinal Dubois, par exemple, le pied
lev, lui aussi, et dguisant son noble matre jusqu' l'excs.

Il y aura toujours assez de gens pour draper majestueusement mme
un coup de pied au derrire. Laissez-nous donc tre vrais, nous
autres, quand nous l'osons.

Si j'ai un conseil  donner aux courtisans du nouveau rgime, c'est
de prendre leur parti sur nos livres, comme nous avons pris notre
parti sur leurs tableaux d'histoire.

 les entendre, et pour complaire  des vanits de famille, il
faudrait confisquer l'histoire d'un sicle et demi, et dsormais la
plus adroite flatterie de ce qui est serait l'oubli de ce qui fut.
Mais ces accommodements peuvent-ils entrer dans un esprit droit et
libre? Est-ce ma faute,  moi, si vous tes contraints de renier vos
aeux, comme un parvenu de la veille dsavoue son pre le malttier?
Je ne sais ce que je gagnerais  cette complicit de mensonges, mais
je sais qu'elle ne servirait de rien  ceux que j'adulerais si
bassement. Qu'importe, en effet, quels furent leurs anctres? Quels
ils sont, voil ce qu'on demande. Il se peut mme que, loin de
perdre  ces souvenirs historiques, ils grandissent, au contraire,
par la comparaison: la vertu ainsi que la royaut commence avec eux
dans leur race. Leur hritage n'est grev d'aucun de ces legs de
gloire qu'il est quelquefois difficile d'acquitter. Enfin, on les
louera davantage encore de n'avoir aucun des vices de leurs pres,
s'ils possdent toutes les vertus qui leur ont manqu.

       *       *       *       *       *

Telle tait cette fameuse prface; en voil tout le ct venimeux!
De ces pages misrables, est venu  mon triste roman son petit
succs d'un instant. Et maintenant que je les relis de sang-froid,
et que je me rends compte des injustices et des cruauts que
contenaient ces lignes fatales, la rougeur m'en monte  la joue, et
je me demande en effet si c'est bien moi qui ai sign ces violences
misrables? Remarquez aussi la forfanterie, et comme elle tait
biensante, en effet.

C'tait le meilleur, le plus libral et le plus clment de tous les
rois, que j'attaquais sans peur... et sans danger dans cette prface
misrable; et la belle oeuvre, aprs tout, de l'injurier dans ses
anctres, et la belle ambition de ressembler  ces misrables petits
tribuns qui menacent, du poing, le soleil! Que c'tait joli et bien
trouv de me mettre  trembler, sous une loi qui nous laissait toute
libert d'crire, et que je faisais l de l'hrosme  bon march!

Et quand je disais que les avertissements ne m'avaient pas manqu,
je ne disais que la moiti de la leon qui m'avait t faite par le
plus juste et le plus loyal des conseillers, M. Bertin l'an, mon
second pre. Il venait de m'adopter, comme un des siens; il venait
de m'ouvrir, paternellement, le _Journal des Dbats_ o, depuis
trente annes, j'ai trouv le travail et le pain de chaque jour; il
m'aimait dj, comme un vieillard aime un jeune homme honnte et
laborieux, qui n'a pas d'autre ambition que l'ambition de l'heure
prsente, et qui, dj, se sent tout pntr des exigences de la
terrible et dcevante profession du journaliste. Moi, de mon ct,
le voyant affable et bon, de cette inpuisable bont que je n'ai
jamais retrouve en personne, avec tant de grce et de douceur, je
lui disais toute chose; il tait si bon, qu'il voulut relire les
preuves de ce _Barnave_, une faveur qu'il avait faite  M. de
Chateaubriand pour les preuves de l'_Itinraire_ et des _Martyrs_.

Donc, obissant  ses moindres dsirs, qui taient des ordres pour
moi, je portai triomphalement  M. Bertin, dans cette belle maison
des Roches (O jardins,  douce valle, o Victor Hugo conduisait sa
muse, sa femme et les quatre enfants dont les voix fraches
remplissaient cet espace enchant!), mon pauvre manuscrit de
_Barnave_.  me voir passer, la tte haute et le regard superbe, les
gens qui ne me connaissaient pas, auraient pens que je portais avec
moi _Hernani_, _Marion Delorme_ ou _la Recherche de l'absolu_; je
devais avoir en ce moment quelque aspect du tribun, du tnor, du
capitaine, ou disons mieux, du matamore! Tu portes Csar et sa
fortune! Heureusement que j'avais affaire avec l'indulgence en
personne, et que M. Bertin me reut et m'couta le plus simplement
du monde. Il avait commenc par sourire; il devint srieux;  la fin
de ma lecture impitoyable il tait visiblement attrist, son bon
sens et sa prudence avaient subi une cruelle preuve  la lecture de
ce pathos sentimental; il avait trouv bien triste et bien pais, ce
nuage o brillaient quelques clairs. Notez que j'avais commenc par
le livre, et que j'avais gard la prface pour la fin, comme un
morceau d'une loquence irrsistible. Ah! le brave homme!... Et
songer  quel point cette lecture a d l'attrister!

Disons tout: mon enthousiasme et mon admiration pour cette belle
oeuvre,  peine tais-je arriv  la fin de la premire partie,
avaient dj perdu  mes propres yeux beaucoup de sa force et de son
gnie.  mesure que je lisais ce misrable roman,  ce grand juge,
et que je cherchais  deviner mes futurs destins sur ce noble et
sympathique visage, il me semblait que je descendais de mes
hauteurs. Parfois je m'arrtais:--Continuez, me disait-il. Parfois
je htais mon rcit qui m'impatientait moi-mme:--Or  n'allons pas
si vite, et modrez-vous, au moins, dans le dbit, reprenait M.
Bertin. Puis il m'interrompait, tantt en me disant:--Allons
djeuner! Tantt, sans mot dire, il se levait, et fermait mon livre,
avec un sourire assez voisin de l'ironie, et je le suivais dans les
belles alles de ce beau parc qu'il avait plant, sur les bords de
ces ruisseaux dociles  sa voix, sur les rives de ce lac qu'il avait
appel au milieu des vertes pelouses. Et comme s'il et voulu me
faire honte (il n'y pensait gure), chemin faisant, nous
rencontrions, oubli sur un banc de verdure, un volume de Voltaire,
un trait de Platon, un de ces chefs-d'oeuvre ternels dont il
faisait, tour  tour, la compagnie et l'enchantement de ses jardins.

Et lorsque enfin, aprs toutes ces haltes dans l'ennui, il eut subi
tout mon livre, il me prit  l'cart de trois ou quatre jeunes gens
qui devaient tre, avec tant de courage et de talent l'honneur et la
popularit du _Journal des Dbats_, et qui causaient en riant, dans
ces belles alles, de toutes les promesses de l'avenir:--Je vous ai
bien cout, me dit-il;  votre tour, coutez-moi, je verrai aprs,
si vous tes sage, et si vous mritez un bon conseil.

Alors, de cette voix qui et t toute-puissante  quelque tribune
librale (il n'a jamais accept un seul de ces honneurs trop
brlants pour lui!), ce brave homme, et ce digne homme, entreprit de
convaincre un obstin qui ne voulait rien entendre. Il reprsenta 
l'auteur de _Barnave_ qu'il tait trop jeune, et trop inhabile 
toutes les choses srieuses, pour se mler sans ordre  ces grands
vnements qui tenaient l'Europe inquite et le monde attentif; que
le nouveau roi de cette France en proie aux disputes, lorsqu'il
acceptait cette couronne expose  de si cruels prils, faisait une
action courageuse et d'un grand citoyen; donc celui-l sera un homme
injuste, un homme ingrat, qui s'attaquera si vite (avec si peu de
dangers pour soi-mme)  ce courage,  cette prvoyance,  cette
patience,  ce grand talent d'attendre et de prvoir. Quoi donc!
voil un prince prouv par toutes les vicissitudes les plus
cruelles et les plus inattendues de la fortune insolente, un pre de
famille  peine remis des confiscations et des exils, qui s'occupe 
rparer les ruines de sa maison,  retrouver ce qu'il a perdu dans
l'orage,  lever royalement une famille bourgeoise, un homme ami de
la paix, indulgent  tous, svre  lui-mme, intelligent du temps
prsent, plein de respect pour l'avenir, qui, nous trouvant tout
d'un coup tombs dans l'abme, arrive au premier cri de ce peuple au
dsespoir: Seigneur! Seigneur! sauvez-nous! Nous prissons,
Seigneur!

Il arrive, et dans cette balance o pse,... implacable, une
rvolution surnaturelle, il jette  l'instant ses biens, son nom,
ses enfants, ses chers enfants, sa femme elle-mme, un ange, une
sainte, une mre, et la plus tendre aussi de toutes les
mres:--Tout cela (dit-il) est  vous,  la France,  mon rgne.
Allons, suivez-moi.

Voil ce qu'il dit  la France. Il appelle en mme temps  l'aide,
au secours du nouveau trne et des liberts nouvelles les
historiens, les philosophes, avec les potes nouveaux, donnant sa
part  chacun d'eux dans cet tablissement qui devait durer dix-huit
annes, tout autant que les deux rois de la restauration, tout
autant que l'empereur, autant que le rgne du cardinal de Richelieu
lui-mme! Il a donc voulu rgner avec les plus beaux esprits et les
plus libres penseurs de son temps; bien plus, il accepte, imprudent
sublime, une royaut difficile, inquite, incomplte, agite au
dedans, humble au dehors, pleine d'meutes, de rsistances, de
rclamations, et, pour lui-mme, pleine d'escopettes et de
poignards!

Donc (c'est toujours M. Bertin qui parle  l'auteur de _Barnave_)
s'attaquer, de prime abord,  ce roi plein de justice, entour
d'embches et dsarm des remparts de la majest royale, tait chose
assez malsante.  quoi bon? De quel droit? Moi-mme, l'auteur de ce
_Barnave_ dclamateur, n'avais-je pas salu, nagure, dans son
Palais-Royal, entour de sa jeune et bienveillante famille, ce roi
Louis-Philippe, notre dernier espoir, notre dernier dfenseur?
Laissons, croyez-moi, disait M. Bertin, les insulteurs de profession
tourmenter ce brave homme; au contraire, honorons sa bont, son
travail, son zle et sa royaut naissante!... Tel fut le conseil que
me donnait M. Bertin;  ces conseils, il ajouta celui-ci: Respecter
le roi qui nous venait en aide, rassurer ces enfants qui seront
bientt les princes lgitimes de la jeunesse librale, et, si je
voulais dire un adieu suprme au roi Charles X, le dire hautement,
sans colre et sans injure,  celui qui vient, proclam par la reine
du monde et des rvolutions... la Ncessit.

Ceci dit, avec la plus sincre et la plus loyale conviction, mon
cher matre me suppliait de ne pas me fermer toute carrire,  mes
premiers pas dans la vie; il me disait que, ncessairement, dans les
sentiers que nous devions parcourir, les uns et les autres, d'un pas
ferme et sr, je me rencontrerais avec quantit de bons et beaux
esprits, bien dcids  maintenir l'tablissement d'hier, 
conserver ce qui n'avait pas pri dans le commun naufrage, et,
disons tout, si quelques-uns parmi les combattants d'hier
regrettaient d'avoir trop cruellement trait le roi qui partait,
c'tait  ceux-l mmes un motif excellent pour mnager le nouveau
roi, pour l'entourer de dfrences, pour le dfendre et pour
l'honorer.

Quant au livre en lui-mme, ici mon admirable conseiller disait que
c'tait une composition pleine de hte et de malaise, indcise et
mal noue; il n'y avait l ni commencement, ni milieu, ni dnoment.
Pour quelques chapitres dans lesquels on reconnat quelque talent
d'crire, et quelques passages qui sentaient l'inspiration, que de
fautes contre la logique et le sens commun! En mme temps, quels
affreux dtails! Quels pisodes qui touchaient au dlire! O donc
taient le calme et le sang-froid? O donc allais-je, au hasard,
cheminant sans but et sans frein?--Bref, ce _Barnave_ tait un livre
idiot dont on pourrait tout au plus sauver quelques bonnes pages....
et je ferai bien d'y renoncer.

Telle fut la conclusion de ce discours. Ceci fut dit avec une
nergie, une grce, un accent irrsistibles. Qui que vous soyez,
vous connaissez M. Bertin l'an,... vous l'avez vu (quel
chef-d'oeuvre!) sur cette toile imprissable o M. Ingres, dans tout
l'clat et toute la vrit de son gnie, a reprsent ce regard,
cette attitude et cette intelligence loquente... Tel il tait,
lorsqu'il parlait  coeur ouvert! Et le moyen de rsister  cet
ordre ainsi donn?--Non! non! me disais-je  moi-mme, il ne faut
pas pousser plus loin cette injustice, et malheur  moi, si je ne
suis pas convaincu que je viens d'crire un mauvais livre! Ainsi, je
reviens  Paris, bien dcid  tout brler.

Mais quoi! l'orgueil, la vanit, la fausse honte et les gens qui
vous disaient: C'est superbe! Y pensez-vous, brler un pareil
livre? Ou bien, il y en a d'autres qui vous disaient: Votre livre
est annonc! On sait dj ce qu'il renferme. Il est attendu par des
gens qui seront bien mcontents de votre manque de parole... Et
voil comme aprs une si bonne et si sage rsolution, quand mon
penchant mme tait de jeter au feu ces gerbes sans pis, ces fleurs
mal lies, ces fagots d'un fagotier ignorant, il advint que le
fameux _Barnave_ fut publi, sans que j'eusse t mme les fautes
les plus grossires, mme les folies les plus inutiles!... M. Bertin
en eut certes un chagrin bien sincre... il ne m'a jamais dit un mot
de ce _Barnave_! Il ne l'a pas relu, j'en suis sr, et, par un
chtiment svre, il n'en fut pas dit un mot dans le _Journal des
Dbats_.

Cela fit le bruit _d'une chtaigne qui pette au feu d'un fermier_...
et dit Shakespeare. O justice! O bon sens! Aprs deux ditions de
ce _Barnave_, il n'en fut plus question dans ce monde lettr o j'ai
pass ma vie!  coup sr, il en et t fait plus de bruit, si je
l'avais brl d'une main dlibre. On et dit: c'est dommage; et le
souvenir de ce livre ananti par moi m'et plac au rang des
crivains qui se sont fait justice. Ils sont rares; on les compte.
Eh! que j'ai perdu l une admirable occasion de rivaliser avec eux,
M. Bertin attestant de ma modestie et de ma docilit.

Heureusement que s'il a t fch contre mon oeuvre, il eut bien
vite oubli mon crime; et comme il me vit dsormais uniquement vou
 ma tche, attentif et plein de zle  tout ce qui touche  mes
devoirs, devenu prudent par ma chute, et rendu juste aussi par le
spectacle assidu des grands services que nous rendaient, chaque
jour, ce bon roi, cette reine admirable et ces princes, leurs nobles
enfants, il oublia tout  fait ce malheureux _Barnave_. Ainsi, plus
nous suivions ce grand sage en son sillon lumineux, plus nous
coutions sa parole, et plus nous nous sentions voisins de ce roi
juste, honorable et loyal. Jusqu' la fin, nous l'avons cout et
suivi; nous tions  son lit de mort o il attendait son heure
suprme avec le calme et la srnit des mes fortes.--Ne me
pleurez pas, nous disait-il: j'ai vcu heureux; je meurs heureux,
c'est vous que je pleure, et c'est sur vous que je pleure! Ah! M.
Bertin l'an! Il avait tant de prvoyance! Il savait si bien
l'avenir!

Et maintenant, si le lecteur voulait savoir pourquoi cette nouvelle
dition d'un si mchant livre, et pourquoi je rends aujourd'hui
cette vie phmre  ces pages mortes depuis si longtemps?

J'ai voulu, dirais-je au lecteur, sauver de l'immense oubli la
partie honnte et vaillante de ce livre o j'avais jet la premire
inspiration de ma jeunesse. En mme temps, je voulais tmoigner de
mon chtiment, de mon repentir! Je voulais dire aussi que le jeune
homme imprudent qui publiait ce _Barnave_ il y a trente six ans,
(c'est un sicle!) a rachet sa faute  force de dvouement et de
respect, lorsqu'aux jours de 1848, quand la France eut perdu son
dernier roi, quand mme son image tait insulte, aux heures sombres
o le nom seul du roi tait une rcrimination violente, l'auteur de
_Barnave_ eut l'honneur de crier aux insulteurs de son roi: _Vous
tes des lches!_ Puis, quand le roi mourut, en exil, l'auteur de
_Barnave_ eut l'honneur d'crire au milieu de Paris l'oraison
funbre de ce bon prince, et ces pages funbres furent soudain comme
une consolation dans tout ce royaume en deuil! Ajoutons ceci que
l'auteur de _Barnave_ avait conserv le droit de dfendre cette
royaut vaincue,  force de modestie et d'abngation.

Cette royaut dans l'abme, elle ne savait pas mme le nom de son
dfenseur, et, quand elle l'apprit par hasard, elle en eut une
certaine joie, en songeant qu'elle trouvait au moins justice et
reconnaissance dans un crivain pour qui elle n'avait rien fait...
et qui ne lui avait rien demand!

Qui que vous soyez, flicitez-vous d'un dvouement sans rcompense!
Heureux les rois que vous aimez et que vous pleurez, uniquement pour
la part qu'ils vous ont faite dans la libert commune et dans le
bonheur de tous! Ils peuvent se fier  des hommages qui les vont
chercher dans l'exil, et qui n'ont jamais eu rien de servile; leurs
enfants doivent, au fond de leur coeur, honorer un dvouement qui
les console au del des ocans.

Peut-tre aussi les braves gens, voyant ma peine, et tmoins de mon
travail de chaque jour, accepteront ce livre oubli comme un des
plus humbles tmoignages de ce grand rgne de dix-huit annes, qui
supportait de si mchantes rapsodies, et qui contenait de si belles
oeuvres! O rgne intelligent, clment, pacifique! Il a vu natre
_Hernani_ et les _Paroles d'un Croyant_; il contenait Armand Carrel
et M. de Balzac; il vit mourir Chateaubriand et venir au monde
Alfred de Musset! Il a vu, runis  son ombre indulgente tant de
grands ouvrages et tant d'crits loquents, de M. de Lamartine  M.
Thiers, de M. Cousin  M. Villemain, de Branger  M. Guizot! Ce
rgne est un monde o tout passe, o tout brille, o tout meurt! Il
a produit dans les arts _Robert le Diable_ et les _Huguenots_, la
_Stratonice_, de M. Ingres; la _Jane Grey_, de Paul Delaroche, la
_Marguerite_, d'Ary Scheffer, et la _Jeanne d'Arc_ de la princesse
Marie; il a rempli la double tribune et le monde entier des voix les
plus loquentes; il a fait du roman un pome, et du journal qui
passe, un livre immortel! Il a ouvert mme les tombeaux... ce
tombeau de Louis XIV, appel le chteau de Versailles, tonn de
retrouver mme une heure..., un instant, ses anciennes et royales
splendeurs.




BARNAVE

PREMIRE PARTIE




CHAPITRE I


Je ne suis plus gure qu'un malheureux prince allemand, vivant dans
le pass, fort indiffrent au temps prsent, et surtout m'inquitant
peu de l'avenir. Je ne tiens plus  rien, pas mme aux gothiques
prjugs de ma maison. Cependant, tel qu'on pourrait me voir,
enfonc dans mon fauteuil dont les armoiries s'effacent tous les
jours, j'ai t, bel et bien, Franais et Parisien, aux instants les
plus dangereux du dernier sicle. Malgr moi, j'ai vu natre et
grandir ce qu'on appelle, en nos coles, les _doctrines de la
Convention_. J'ai t le camarade innocent de tous ces terribles
pouvoirs des premiers temps de la rvolution franaise; je les ai
connus, je les ai touchs; ils n'ont pas t plus  nu, pour leurs
concitoyens, valets de chambre, qu'ils ne l'ont t pour moi-mme.
Aussi m'aurait-on bien tonn, si l'on m'et dit ce que ces hommes
seraient un jour,  quelle fortune ils taient destins, et que
devant eux devait crouler la plus vieille et la plus clatante
monarchie de l'univers.

Tout d'abord, je n'ai vu, dans ces hommes, que ce qu'ils taient en
apparence, ou plutt que ce qu'ils taient rellement avant que le
sort les plat si haut: de jeunes et ptulants esprits, pleins
d'audace, obissant au hasard, et se doutant peu qu'ils seraient un
jour de grands hommes. C'est ainsi qu'ils me sont apparus. Je les ai
quitts au moment o leur destine d'hommes publics allait
s'accomplir; depuis, j'en ai entendu parler de tant de faons
diffrentes, on leur a prodigu tant de gloire, on les a couverts de
tant d'infamie, et cela,  si peu de distance, que je sais  peine
aujourd'hui ce que j'en dois penser, et que choisir dans ces
jugements si opposs. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas,  Dieu ne
plaise! une histoire que je veux crire, c'est le frivole roman de
ma jeunesse. En ces pages malhabiles, il ne s'agira que de moi seul,
et non pas de trnes renverss et de sceptres briss, au pied des
chafauds sanglants. Songez, je vous prie, en lisant ce futile
rcit, que vous assistez aux souvenirs d'un vieillard ignorant et
fatigu, qui, par oisivet, se fait jeune encore une fois avant la
mort; rappelez-vous que ce sont les crits d'un homme incertain,
mme de ses opinions; d'un Allemand et d'un grand seigneur, double
raison pour douter de la libert. Ajoutez ceci: que je suis vieux,
que j'ai vu commencer la libert chez nos voisins, que je l'entends
gronder chez nous d'une manire formidable, et que j'ai peur de
cette libert moderne. Elle a bris tant de grandes choses! Elle a
vers tant de sang!

Ainsi je veux tre et je serai jeune encore, et tout un jour. Je
veux me parer des guirlandes fanes de ma jeunesse. Une rvolution,
quand on a vingt ans, c'est un spectacle. Il y a de la passion et de
la vie en ces grands drangements des peuples: c'est tout ce qu'il
faut au jeune homme. En mme temps n'oubliez pas que j'ai appris la
vie au milieu du Paris de Louis XVI; que je suis venu assez  temps
 Versailles mme, pour entendre les derniers soupirs de ces longues
volupts royales, pour assister aux dernires victoires de cette
incrdulit moqueuse et toute franaise, dont l'Allemagne a fait
raison. C'est un grand spectacle une royaut qui se meurt. Quand la
vieille force et les vieux dieux s'en vont, il se rencontre en cette
double agonie un moment d'hsitation qui n'est plus l'ordre, et qui
n'est pas le dsordre, auquel la curiosit humaine ne saurait
rsister.  cet instant mme j'tais en France, et ce moment
terrible, je ne l'ai pas compris, quand il tait sous mes yeux; je
m'en souviens,  prsent, comme si je l'avais parfaitement compris.

 peu d'exceptions prs, le mme accident attendait tous les hommes
de notre poque. Aussi bien leur plus grande et leur plus heureuse
occupation, dans ce sicle occup, a-t-elle t de se souvenir.
Marchons donc en arrire, il le faut; revenons  l'aurore de 1789,
retournons au Versailles des trois rois... trois fantmes! Rallumons
ces flambeaux teints, relevons ces palais en ruine, rendons  la
pierre lgante ses festons, ses guirlandes, ses peintures
mythologiques; rendons  ces jardins fameux leur symtrie et leurs
ombrages de l'autre monde. Ouvrez-vous,  tous vos battants, larges
portes de l'antique chteau! Montrez-vous dans la muraille
entr'ouverte, mystrieux boudoirs! Il en sera de mon livre, comme il
en est de ces drames qui pour tre compris ont besoin de tout l'art
du machiniste. Que de fois, dans ces annes supplmentaires, ne me
suis-je pas figur mon propre chteau, habit soudain par le roi de
France et la reine Marie-Antoinette d'Autriche! Une cour trange o
le temps qui fuit, se mle au nouveau sicle; un ple-mle clatant
de vertu et de faiblesse, de pur amour et de mprisables volupts!
Grands noms, clbrits perdues, renommes fameuses, intrigants
subalternes, dvouement sublime, le joueur, la courtisane, le
guerrier, le hros, le lche! O ciel! le plus faible et le plus
vertueux des monarques, la plus belle et la plus malheureuse des
reines!... tout tait l.

Au dehors, la hideuse banqueroute, le dshonneur national, l'ardente
calomnie! Et chez le roi, dans son Paris, dans son Versailles, des
rivalits presque royales, et je ne sais combien de rois populaires
qui sortent de la foule, couronns et briss de ses mains! Cela fait
peur  penser! Fermez la porte de mon chteau, monsieur le major!
Que mes fosss se remplissent jusqu'aux bords, que mon vieux
pont-levis se dresse sur toute sa hauteur. Obissez aux consignes,
ne laissez pas entrer chez moi ces temptes et ces orages! Et
puisqu'il nous reste  peine un jour, qu'on me laisse au moins
mourir en paix.

C'est cela, ferme ta porte, et dresse en haut ton pont criard!
Donnons le mot d'ordre aux sentinelles, et prparons toute chose
pour un long sige... Inutiles efforts! Ne vois-tu pas, monseigneur,
que tu agis comme un niais?

Eh! qui te parle, ami, de guerre, de bataille, d'assaut, de
surprise, de poudre  canon, de contrescarpes et de remparts?

La force n'est plus la mme; elle a chang de place, elle n'est plus
au chteau fort,  l'arrt du parlement,  la couronne du roi;
regardez  travers vos crneaux, au pied de la tour, le premier qui
passe et qui sait parler en plein vent.

Regardez le premier gentilhomme qui jette son titre  qui le
ramasse, et qui de sa pleine autorit se fait peuple... Ici la
fodalit va rendre enfin son dernier souffle. _Hic jacet!_ Ce qui
te reste  faire, ami, c'est de chanter, consquemment: _De
profundis!_




CHAPITRE II


Pour juger de mon origine, il et fallu entendre ma mre, une fois
qu'elle abordait ce chapitre-l. Ma mre tait, aprs S. M.
l'impratrice, la plus grande dame de la cour de Marie-Thrse; elle
savait  fond tout ce que nous avions t, nous autres, de Jules
Csar  l'empereur Joseph II, et ce que nous tions depuis tant de
sicles: princes de Wolfenbuttel, marquis de Ratzbourg, comtes de
Werdau, vicomtes d'Erlangen, barons de Reichenbach, burgraves
d'Undernach, hauts et puissants seigneurs d'Osterbourg, Gossnitz,
Altembourg et autres lieux.  tous ces titres, ma mre avait fait,
de l'tiquette, un devoir, que dis-je? une vertu, et j'aurais de la
peine  expliquer, moi-mme, par quelle suite de rvolutions j'ai
fini par oublier cette science auguste. Hlas! ce fut un grand
malheur pour les princes, quand cette barrire de l'tiquette fut
brise, et qu'on les put approcher  la faon des autres hommes; ce
fut une vanit qu'ils payrent bien cher, quand ils voulurent
ressembler  tout le monde. Ici, je reviens  ma mre: elle tait
une excellente princesse, occupe uniquement de blason, de
gnalogie, et qui savait par coeur, toute son antique famille. Elle
descendait en droite ligne, par les femmes, des princes de
Wolfenbuttel, illustre famille dont la branche cadette occupe
aujourd'hui le trne d'Angleterre, et qui a donn deux impratrices
 l'Allemagne.

Surtout, ce qui fit le bonheur et le juste orgueil de ma mre, c'est
qu'elle vit natre et grandir, et s'panouir au souffle enchant de
son quinzime printemps, cette jeune et brillante fleur,
Marie-Antoinette d'Autriche, qui languit et mourut si misrablement,
sous le beau ciel de France! En sa qualit de parente, elle avait
assist  l'ducation de cette jeune princesse, dont les premires
annes furent si compltement triomphantes, qu'il et t impossible
aux plus terribles prophtes de prvoir ces affreux retours de la
fortune. Tout entire  sa passion pour la reine future, ma mre
avait sembl m'oublier moi-mme, un Wolfenbuttel!

On ne sait plus gure aujourd'hui, mme en Allemagne, lever des
princes  l'ancienne mode, et les plus grands seigneurs vont 
l'cole des bourgeois; certes celui-l et t bien malavis qui et
prpar pareille ducation pour Son Altesse srnissime, le _Moi_,
que j'tais.

 ces causes, je fus lev comme une crature  part dans la race
humaine; heureusement que je me suis lev tout seul. Je suis mon
propre ouvrage, et je n'ai rien pris de personne. Il est vrai que
tout d'abord, je me fis une ducation si hautaine, que ma mre en
et t fire, et si je ne suis pas devenu le plus insupportable des
hommes en gnral, et des Allemands en particulier, je le dois, en
fin de compte,  l'admiration extraordinaire qui me saisit pour
Frdric II, le roi de Prusse, et qui renversa tous les plans de ma
mre et tous les projets de son fils. Admirer aujourd'hui le grand
Frdric, c'est chose assez simple et naturelle, mme en Allemagne.
Aux yeux de ses contemporains, tout au rebours, le roi de Prusse
tait un rvolutionnaire, un athe, un tratre envers la royaut qui
pesait sur sa tte!  peine on convenait que c'tait un grand roi,
un hros. Ses familires accointances avec M. de Voltaire avaient
perdu le roi de Prusse dans l'esprit des sages de sa nation. Les
courtisans blmaient  outrance un roi descendu jusqu' imprimer des
vers, qu'il avait faits lui-mme. Il n'y avait, dans toute
l'Autriche (on les comptait), que certains esprits forts qui se
fussent permis de penser que le conqurant de la Silsie et l'ami de
Voltaire tait le plus grand roi de son temps. Je me mis, un matin,
au nombre des esprits forts; je renonai  ma vanit de grand
seigneur, pour admirer mon hros tout  mon aise. Alors, me voil
pris de passion pour cet esprit libertin qui faisait affronter au
roi, mon hros, les dogmes les plus profonds, les prjugs les mieux
enracins, les passions les plus gothiques.  mes yeux, Frdric II
reprsentait, sur le trne, la philosophie elle-mme. Il tait le
roi philosophe... un rvolutionnaire! et dit ma mre;--un grand
homme, rpliquait mon esprit rvolt. Voil comment peu  peu je
dmentis ma brillante origine, et les esprances que tous les miens
avaient fondes sur mon orgueil.

En ce moment, si j'avais seulement soixante ans de moins, ou
soixante ans que je n'ai plus, je ne me ferais pas faute ici, 
propos de ma jeunesse, de quelques mots de posie, et j'invoquerais
_l'idal_ tout comme un autre. Oui, mais le mot n'tait pas invent
de mon temps, et nous ne connaissions gure cette race plaintive de
petits jeunes gens qui commencent la vie en regardant le ciel, les
eaux, les fleurs, avec des larmes dans les yeux. Fi de ces soupirs
touffs, de ces lans vers le ciel, de ces tristesses indicibles...
mais le fait est que je n'ai jamais rien senti de ces extases.
J'tais vraiment jeune, actif, plein de passion, plein de tumultes;
je me parais, je dansais, je chantais, j'aimais  me produire au
milieu du monde,  parler du grand Frdric,  passer pour un
philosophe. Un philosophe! Il a lu, bont divine! _l'Homme Statue_
et Condillac! Il a lu Voltaire et Diderot! C'est ainsi qu' dix-sept
ans j'avais dj rempli de mon nom et de la hardiesse de mes
opinions toutes les petites cours d'Allemagne: j'tais redoutable 
nos grands-ducs, et l'Allemagne, indcise sur mon sort, se demandait
si j'irais voyager au dehors, ou si je resterais dans la principaut
de mon pre, avec une pouse de mon choix? Grand sujet de
dlibrations, mme  la cour de Vienne, et sur lequel ma mre
n'avait garde de s'expliquer, comme il convenait  la majest d'une
descendante des princesses de Wolfenbuttel.

Je ne saurais dire aujourd'hui ce que j'tais alors, non plus que la
nation  laquelle j'appartenais. Je n'tais ni rveur, ni triste,
j'tais jeune et trs-curieux de tout savoir.  un homme de ma
qualit, il n'tait pas de proposition si haute  laquelle il ne pt
s'attendre, et vritablement j'tais dj fort tonn que S. M.
l'empereur ne m'et pas encore appel  ses conseils.

Marie-Thrse, ce grand roi, venait de mourir  Vienne agrandie par
ses soins, elle-mme, cette impratrice, qui  peine avait trouv
dans ses vastes tats, une ville pour faire ses couches. Elle tait
le dernier rejeton de la maison de Habsbourg, la dernire hritire
du bonheur de cette grande famille. Joseph II, plagiaire bourgeois
du roi de Prusse, venait de transporter dans sa nouvelle cour toute
la philosophie et tout le sans gne qu'il put ramasser en ses
voyages. Que fis-je alors? J'imaginai de le traiter comme on traite
un philosophe, un sage, et cela me parut de bon got d'aller voir,
sans tre prsent, un empereur d'Autriche... un cousin. J'entrai
donc sans faon, avec la foule des courtisans et des sujets de
toutes les classes, dans le palais... disons mieux, dans le logis de
Sa Majest.

La foule tait grande; elle observait le plus profond respect. La
familiarit des sujets envers le souverain n'tait pas encore une
habitude, le crmonial et le silence rgnaient aussi despotiquement
dans cette foule, que si Joseph II n'et pas t un roi populaire.
Aprs le premier instant d'tonnement, je trouvai que l'heure tait
lente, et je me mis  tuer le temps.

Je regardai les visages de mes compagnons, seigneurs et bourgeois,
et, dans ma suprme insolence, oubliant que j'tais un philosophe,
oubliant les respects que je devais  mon souverain, il me sembla
soudain que je n'tais pas  ma place, que l'empereur avait grand
tort de me faire attendre, et manquait vritablement  toute espce
de convenances. En ce moment, le Wolfenbuttel l'emportait sur le
disciple de Voltaire, et sur le lecteur de l'Encyclopdie! En ce
moment l'humble maison qu'habitait mon matre me semblait
humiliante, autant pour moi que pour lui-mme! Attendre autre part
qu' l'OEil-de-Boeuf un autre souverain que le roi Louis XIV, quelle
dgradation pour un seigneur tel que moi!

Tant j'tais, dans le fond de mon me, un vritable baron fodal!

Cependant chaque homme tait appel  son tour,  l'audience du
matre, et je les voyais sortir, l'un aprs l'autre, du cabinet de
l'empereur, celui-ci content, celui-l soucieux; l'un touchait la
terre  peine, et l'autre, on et dit qu'il avait le Brooken sur les
paules! Ils allaient ainsi du ciel  l'abme, heureux, dconcerts,
radieux, triomphants, et s'inquitant fort peu de la philosophie de
l'empereur.

De son ct, ma propre philosophie tait en pleine droute, et, pour
me rassurer quelque peu, moi-mme contre l'galit qui m'opprimait,
je regrettais sincrement (vous m'allez prendre en piti) de n'avoir
pas sous les yeux un vieil arbre gnalogique des Wolfenbuttel, que
j'avais courageusement et philosophiquement ddaign dans mes jours
d'indpendance et de libert! Que n'aurais-je pas donn  cette
heure, pour contempler  mon bel aise, avec les yeux de la foi,
cette longue pancarte sur laquelle mille noms divers formaient comme
un vrai labyrinthe sans issue! Alors, que d'orgueil  contempler
dans leur cours, ce mince filet d'eau, ce torrent, ce fleuve immense
et cet ocan d'enfants issus de mme race, abbs, marquis, princes,
comtes et ducs, gnraux, cardinaux, vques, abbesses, duchesses et
novices! Pas un marchand pour entacher la noble souche, et tous ces
membres d'une race authentique, et qui remonte  Jules Csar,
tiquets comme autant de vieilles bouteilles!... J'avais pourtant
ddaign tout cela, ce matin mme, avant ma triste visite 
l'empereur!

Je possdais aussi, comme pendant  ma gnalogie, une carte de mes
domaines paternels, et j'avais nagure, comme un hros que j'tais,
pouss l'hrosme  ce point que ces villes, ces chteaux, ces
prairies, ces tangs, ces parcs, ces pturages, m'apparaissaient
comme un point dans l'espace... on appelait tout cela ma
_principaut_, et ma principaut me semblait ridicule. O vanit!
m'criai-je, et trois fois vanit de ces possessions, reprsentes
par ces points dans l'espace! Ici, le printemps n'a plus de zphyr,
l't plus de beau soleil! ma terre est strile! Pas un grain de
bl dans ces sillons! Pas une fleur dans ces jardins! Ainsi parlant,
je traitais ma noblesse impitoyablement, aussi bien que ma fortune.

... En ces moments superbes, je touchais  l'apothose, ou tout au
moins au pidestal!... Voyez pourtant le changement de mon esprit!
Parce que l'empereur ne m'avait pas appel tout de suite, et parce
qu'il faisait entrer chez lui, avant moi, un capitaine, un
magistrat, un pote, eh! que dis-je? un laboureur,... je trouvai
qu'il agissait mal avec mes aeux, mal avec mes domaines, mal avec
mon gnie, et je me demandai si j'tais fait pour tre ainsi trait,
moi un prince Wolfenbuttel!

--Monseigneur, me dit un chambellan, S. M. vous attend. Elle ne
savait pas que vous vous tiez prsent chez elle; elle est fche
que vous ayez attendu...

 ce mot Monseigneur,  ces excuses royales, je sentis remonter mes
bouffes d'orgueil; soudain, le courtisan redevint un philosophe,
et, ddaigneux de cette faveur envie il n'y avait qu'un instant,
j'hsitais d'autant plus  entrer chez Sa Majest, que cette foule
merveille ne savait pas comment je pouvais hsiter.

Sur l'entrefaite, une pauvre dame  l'air timide, au regard timide,
s'tait leve, et se tenait debout contre la porte. Elle tait
suppliante, et, sans nul doute, sa vie entire tait en jeu, dans
cette minute formidable. Au moins, en ce moment, mon orgueil fit une
bonne action.--Faites-moi l'honneur de passer la premire, madame,
lui dis-je avec respect: je viens de m'avouer  moi-mme que je n'ai
rien  dire  l'empereur... Et la dame,  ces mots, se hta si fort,
qu'elle oublia de me remercier, comme c'tait sans doute son
intention.

Telle fut ma premire, et mon unique audience  la cour de S. M.
impriale. On peut juger si ce fut un scandale norme  cette cour,
obissant encore aux lois les plus absolues de l'tiquette... mais,
chose trange, incroyable, inoue!... il arriva que ma conduite
obtint un sourire de ma mre; elle approuva, d'un signe de main, 
la faon d'un Jupiter Tonnant, cette normit philosophique.--Oui
da! me dit-elle, notre matre a bris le premier toutes les
barrires, et il appartenait peut-tre  un Wolfenbuttel d'apprendre
au Csar, qu'on ne doit rendre au Csar que ce qui revient au Csar.
Vous voulez tre honor, Sire, honorez votre sceptre. Ainsi je vous
loue, et je vous dis sincrement que vous avez bien fait, monsieur
mon fils.




CHAPITRE III


Naturellement je reus de la cour le conseil officieux de voyager
longtemps, pour mon instruction, parce que, disait-on, j'avais
beaucoup  apprendre encore, et trs-volontiers je m'inclinai devant
ce conseil, qui rpondait  mes voeux de prince oisif et disgraci.
D'ailleurs, quel moment plus favorable  un voyage de longue
haleine? En ce moment solennel, o tout s'arrte, o rien ne
commence encore, l'Europe inquite, et pressentant ses nouveaux
labeurs, prenait haleine pour les bouleversements  venir. La paix
de 1783, pesante  tous depuis dj longtemps, tenait les peuples
sous un joug uniforme. Dans cette Europe que je voulais visiter,
tous taient vaincus galement: l'Angleterre avait perdu l'Amrique
du Nord, la France tait ruine d'argent et endette comme un cadet
de bonne maison; Gibraltar avait puis les forces et l'orgueil de
la vieille Espagne; la Russie, accable  la fois par le luxe de
l'Asie et la civilisation de l'Europe, ressemblait  un fruit pourri
avant d'tre mr; la Prusse et l'Autriche taient incessamment
occupes, l'une  lier ses conqutes, l'autre  courir, d'un pas
lourd et pesant, aux rformes htives que rvait son empereur, et
surtout  maintenir les Pays-Bas, qui commenaient  remuer de
nouveau, lasss qu'ils taient des furieuses leons auxquelles on
les avait soumis. Ainsi, par lassitude ou par misre, par prudence
ou par ncessit, tous les tats de l'Europe taient en somnolence 
l'heure o j'entrepris mon voyage  Paris... Toute l'Europe tait en
feu,  mon retour.

Voil comment j'tais devenu la terreur de la vieille Allemagne, 
l'heure o j'tais jeune! Ah jeunesse! est-elle assez belle et
charmante! Mais qu'elle parat plus belle encore aux heures sombres
des vieilles annes. En ce moment, les moindres faits de ces temps
fabuleux sont prsents  ma mmoire, et je me vois, moi-mme,
prenant cong de l'Allemagne. C'tait sur le perron de mon vieux
chteau, bti par mes anctres les Burgraves; les arbres avaient
encore toutes leurs feuilles, la vigne tait charge du vermillon de
l'automne, mes vassaux taient aux champs, mes chiens seuls me
dirent adieu par un hurlement plaintif. Une incomparable motion
s'empara de mon me; on et dit le pressentiment des terribles
choses que j'allais voir, des malheurs dont je serais le tmoin!--Je
partis en toute hte, et je m'abandonnai  cette ardeur de courir 
travers la ville et le dsert,  ctoyer tantt la foule, et tantt
le troupeau;  rver,  prvoir,  deviner ce qui se passe au livre
des hasards d'ici bas.

Je n'avais pas vingt ans encore; en ce moment, la vie et ses ftes
m'apparaissaient en pleine lumire; il n'y avait rien de si grand
qui m'tonnt, pas de si beau rve qui ne ft une ralit pour mon
me, encore enfant.

Au second jour de mon dpart, j'avais dj fait cinquante lieues, en
courant la nuit et le jour; mon esprit en avait fait cent mille, et
j'en tais arriv  ma plus belle rverie... En ce moment commenait
une de ces nuits limpides toutes remplies d'ineffables clarts;
j'tais plac dans cet tat de calme intime que donne le mouvement:
sous vos yeux passe un monde, encore un pas... vous tes au ciel!
Tout  coup l'essieu de ma voiture crie et se brise, et me voil
retomb sur la terre, simple mortel.

Ainsi je me trouvai tendu sur la grande route, aprs avoir descendu
et remont une ville franaise, situe entre deux montagnes; le choc
m'avait jet  dix pas, sur les bords de la chausse, et je voyais
confusment l'onde couler comme un serpent qui glisse dans le gazon.

--Il parat, me dis-je  moi-mme, que j'allais vraiment trop vite;
un grain de sable m'a jet brusquement dans l'immobilit:
profitons-en, reposons-nous. Celui-l est toujours arriv qui ne
sait pas o il va!

--Vous cependant qui passez par ici, bons paysans, relevez un prince
allemand dont la voiture a vers dans vos ornires, et qui s'est
bris la jambe droite, en rvant qu'il escaladait le ciel.

Aprs une longue attente, on vint enfin  mon aide, et je fus
transport, non loin de l, dans un calme et doux village flamand,
et dans la maison la plus hospitalire de cet aimable endroit. Cette
humble maison n'avait qu'un rez-de-chausse; deux lits occupaient
cette chambre. L'un de ces lits tait pour la vieille Marguerite, et
dans l'autre dormait sa jeune nice, Fanchon.--Quoi! dites-vous,
elle avait nom Fanchon?--Vraiment oui, c'tait le nom de mon ange
gardien, quand on m'apporta sous son toit, semblable au colombier de
Wolfenbuttel. De tous les accidents qui peuvent atteindre un jeune
homme, un bras fractur, une jambe brise, est le moindre accident,
sans nul doute.--Il peut prendre encore une pose hroque et se
draper dans son manteau. Votre garde, en parlant de vous, dit
trs-bien: _le bless!_ beaucoup mieux qu'elle ne dirait: _le
malade!_ Elle vous traite en enfant...; vous auriez une fivre
maligne, elle vous traiterait en vieillard; bientt mme elle
s'attache  vous par les soins qu'elle vous prodigue; elle veille,
et vous dormez; vous voyez sur vous, pos, tout le jour, ce doux
regard attentif qui vous calme et vous conseille: or, dans cette
cabane o j'tais si bien, j'avais deux gardes-malades, la
grand'mre et la petite-fille, l'hiver  ma droite et le printemps 
ma gauche.--Ami, me disait la vieille, ayez confiance et priez Dieu.

--Jeune homme, aie bon espoir, je veille sur toi, disait la
jeunesse.--Ah! ma petite Fanchon, votre mre m'a pans, mais c'est
vous qui m'avez sauv, ma Fanchon! Quand elle vint ainsi, confiante,
 mon aide, elle allait sur ses dix-huit ans; elle tait une fille
vive et joyeuse, au charmant sourire, au regard plein de piti. Il
tait bien convenu qu'elle me veillerait, pendant le jour et que sa
grand'mre aurait soin de moi pendant la nuit, mais pendant la nuit
dormait la grand'mre, et Fanchon veillait, comme si elle et dormi
tout le jour. Moi, cependant, je la laissais faire, et pour la
rcompenser de tant de veilles, je m'efforais de me gurir.
Pourtant je guris lentement, Fanchon fut patiente.  la fin, quand
je pus me lever, elle m'offrit son bras, elle m'apprit de nouveau
comment l'enfant met un pied devant l'autre, et je fis durer les
leons longtemps. Bientt, ce fut entre elle et moi une conversation
suivie. Elle riait, elle pleurait, elle rvait; elle avait des
gaiets sans cause et des larmes sans motif, et moi, je veillais sur
elle,  mon tour.

Seule pendant trois mois, elle occupa ma vie, et la remplit d'un
charme inconnu. En ce moment, je n'tais plus le sage, et le
philosophe allemand... j'tais un amoureux. Je l'aimais sans le
savoir; elle-mme, elle ne savait pas comment je l'aimais, et qui
lui et dit, l, tout d'un coup: Ma belle enfant, votre femme de
chambre est un des plus grands seigneurs de l'Allemagne, il ne l'et
pas intimide... Elle ne croyait pas qu'il y et au monde un plus
grand seigneur que le bailli, qui demandait sa main tous les trois
mois, et qu'elle refusait tous les trois mois.

 tant de sductions ingnues, je rsistais vainement. Chaque jour,
je me sentais vaincu par ce doux supplice.--Bonsoir, Fanchon, lui
disais-je; et chaque soir elle tait endormie avant que j'eusse eu
le temps de lui dire encore une fois: Bonsoir!

Dieu! si les reines de Vienne ou de Paris m'avaient vu dans ce
village enfum, plein de fileuses, et moi filant le parfait amour!
Que de rires! de sourires! que d'ironies! M. de Richelieu finissait
mieux que je ne commenais, sans nul doute. M. de Lauzun avait dj
dmontr aux marquises qu'il tait le digne fils de son pre, et
dj, dans toute l'Europe lgante on racontait  son propos de
grandes histoires des petits appartements, qui portaient avec elles
l'incendie, et que m'avait apprises monsieur mon prcepteur. Oui,
mais Fanchon tait protge et dfendue par son innocence et par ma
loyaut. J'tais dj philosophe en toute chose, et mme en amour...
Disons tout et ne faisons pas le Scipion: ce qui protgeait Fanchon
presque autant que sa propre innocence,  coup sr, c'tait ma
timidit naturelle, et que je n'osais pas oser. Voil comment les
hommes dcorent leurs faiblesses des noms les plus sonores! Quand
j'avais honte, innocent et furieux contre moi-mme, d'tre un
amoureux si craintif, j'aimais mieux croire en effet que j'tais
retenu par la vertu.

Et si loin allait _ma vertu_, que je pensai srieusement  pouser
Fanchon, elle-mme. Ainsi le comte d'Olban pousait Nanine; il est
vrai que je valais cent fois le comte d'Olban, mais Fanchon, elle
valait mille fois Nanine. Et si, boulevers par tant d'vnements
extraordinaires dont je me faisais le hros, je finissais par
m'endormir, ce court sommeil tait assig par mille fantmes. Je
voyais tous mes anctres fodaux s'lever contre moi; j'entendais
les clameurs de mes chevaleresques aeux, arms de pied en cap, les
maldictions de mes nobles aeules l'ironie  la lvre, et le feu au
regard; toute cette noble foule d'inconnus tait  mes genoux, me
priant, me suppliant les mains jointes, de ne pas dshonorer leur
race par une indigne msalliance. Que vous m'avez cot cher, 
princes et princesses de Wolfenbuttel!

Un jour (le temps tait mauvais, l'hiver commenait  se faire
sentir, et les oiseaux de la ferme taient blottis tristement sous
les buissons chargs de neige), je me dis  moi-mme:--Allons!
courage! et qu'importe, aprs tout,  l'Allemagne? Il faut en finir,
mon bonheur le veut; il faut que Fanchon sache enfin que je l'aime,
et que j'en veux faire au moins une margrave! Oui! Fanchon! loin
d'ici les vaines grandeurs! Loin de moi, mme le sceptre! Et, que
l'Europe entire l'apprenne avec frmissement, j'abjure  tes pieds
toutes mes grandeurs... J'en tais l de mon hrosme, et
trs-tonn que la foudre n'et pas clat dans le ciel offens de
ma rsolution sublime...

Survint Fanchon: elle tait rveuse et triste; elle s'approcha de
moi, et s'inclinant:--Voulez-vous poser mon chapeau sur ma tte,
monsieur Frdric? me dit-elle.

J'obis! Je posai le chapeau, un peu de ct, comme elle en avait
l'habitude. Je fus remerci par un sourire, et ce sourire
m'enhardit: pour la premire fois, j'embrassai Fanchon; elle ne
retira pas ses lvres: au contraire, s'approchant de moi avec un
regard caressant:

--Si je vous demande, me dit-elle, un rendez-vous, demain, puis-je
esprer que vous y viendrez, monseigneur?

--Certes, Fanchon, j'y viendrai: mais o donc allez-vous si vite?
Il pleut, il pleut, bergre... et c'est bien loin, demain, pour
notre rendez-vous!

--Il faut que je parte absolument, me rpondit Fanchon.  demain,
sur le grand chemin, au banc de pierre,  ct de la fontaine. Elle
me tendit la joue, une seconde fois. Je l'embrassai de nouveau, et
elle partit, me laissant seul, en proie  mes belles rsolutions.

Vint le lendemain! Il faisait encore plus froid que la veille. On
peut penser que j'arrivai le premier, au rendez-vous. Dans la nuit,
toute une rvolution s'tait opre, et le froid, avait fait de la
pluie une neige abondante. Hlas! le banc de pierre tait couvert de
neige; le vieil orme avait perdu ses dernires feuilles; on
n'entendait plus le murmure de la source, et les oiseaux ne
chantaient plus. Mon rendez-vous tait devenu le rendez-vous de la
brise et du tourbillon; tout gelait, tout se taisait!... Je sentis
une petite main s'appuyer lgrement sur mon paule: c'tait sa
main!--Bonjour, Fanchon! et je me sentis plus heureux que je ne
l'avais jamais t prs d'elle... Embrasse-moi donc, lui dis-je, en
la tutoyant pour la premire fois.

Alors seulement je m'aperus que Fanchon n'tait pas seule: elle
donnait le bras  certain petit valet franais nomm Julien, fifre
et tambour de son tat, qui avait quitt, pour me suivre, un
terrible Allemand, le baron de Meindorff, qui le battait comme
pltre, et qui ne lui payait pas ses gages... Que faites-vous ici,
Julien? lui dis-je assez mcontent de sa rencontre: allez m'attendre
 la maison!

Julien ne partit pas, Fanchon le retint. Avec quel sourire!... un
sourire qui lui disait: Julien, tu n'as plus de matre! Ainsi, elle
l'affranchit d'un regard, puis, sans autre prcaution, et d'un ton
qui ne voulait pas de rplique:--Ayez piti de ce pauvre garon,
monseigneur! Il est si brave et si modeste! Il va faire un si bon
mari pour votre petite Fanchon! Disant ces mots, elle se retourna
vers Julien; elle le regarda, elle lui sourit de nouveau, elle ne
fut pas inquite de ma rponse un seul instant. Quel changement,
grand Dieu! L'enfant joueur faisait place  la femme rsolue; 
prsent que je n'tais plus un malade, elle m'abandonnait comme on
quitte une tche accomplie! O mes rves!  mon hrosme!  mes
rsolutions!... Ma princesse tait servante!... Or, telle fut, bien
avant d'avoir habit Paris, ma premire leon d'galit! C'taient
l mes premires amours: pensez donc si je les ai pleures, pensez
aussi au ridicule qui m'attendait, si quelque beau de la cour de
France et devin mon idylle!... Ah! je suis vraiment un homme  qui
rien n'a manqu, sinon peut-tre un brin de vice, un brin de fard,
pour faire un grand chemin  travers les grandes corruptions de son
temps!

Dans l'histoire de Phdime et d'Agnor, un des petits livres de ma
jeunesse, au temps du _Sopha_ et des _Bijoux indiscrets_, je me
rappelle une phrase qui me revenait bien souvent en mmoire: _Il
devait_, _dans la minute_, _la retrouver sur une fleur o il l'avait
laisse_... Imprudent! quand tu reviendras, Phdime  jamais sera
partie, et les fleurs seront fanes, qui lui servaient de lit
nuptial. Ainsi j'tais, cherchant  mes tristes amours, un dnoment
o je ne fusse pas ridicule, lorsque, dans le lointain, bien au
loin, j'aperus une voiture arrivant au galop de six chevaux.
C'tait d'abord comme un point noir; bientt je distinguai une
berline lourdement charge, armorie et fortifie  l'avenant. Trois
laquais  cheval taient lancs  la suite; un chien dogue tait
assis sur le sige du carrosse... Au premier coup d'oeil, averti par
un vague instinct, je reconnus les armes et la livre de ma mre.
Dans la circonstance o j'tais, incertain de ce que j'allais
devenir, honteux de moi-mme, il me sembla que c'tait le Ciel qui
venait  mon aide, et que le dnoment de mon vilain petit drame ne
pouvait pas descendre d'une plus formidable machine: aussi bien la
voiture seigneuriale s'arrta lourdement  mes pieds.

Je relevai la tte, et je vis ma mre, elle-mme, tonne... elle
qui ne s'tonnait de rien.

--Je ne m'attendais gure, monseigneur,  vous retrouver sur cette
route en chevalier errant, aux cts de cette fillette?... Et que
faites-vous ici, s'il vous plat?

L'aspect de ma mre aussitt me rendit mon courage, et, cette fois,
mon parti fut pris sur-le-champ:--Vous le voyez, madame, rpondis-je
en m'inclinant, je bnis le mariage de monsieur Julien avec
mademoiselle Fanchon!

En mme temps, je pris la main de Fanchon, et, m'approchant de
Julien, que l'apparition de la princesse avait constern:--Soyez
heureuse, Fanchon, lui dis-je d'une voix mue. Et parlant ainsi, je
serrais la main de Fanchon; sa main resta immobile et glace! Ainsi,
cette enfant qui m'avait sauv, que j'avais tant aime, elle n'eut
pas un regard pour S. A. le prince de Wolfenbuttel, et pour ses
vingt ans!

Ma mre, au moment o je montais dans sa voiture, m'arrta, et de
cette voix faite pour commander:

--Quand un homme de votre rang, me dit-elle, s'abaisse  bnir le
mariage de ses domestiques, il leur donne une dot!

--Vous avez raison, madame, et qu'il soit fait ainsi que vous
l'ordonnez. Puis me tournant vers Fanchon:

--Je vous donne,  Fanchon! mon pe et mes pistolets, mon cordon
vert et mon habit brod, mon chapeau et mon plumet, mes talons
rouges et mon point d'Alenon, mon _Candide_ et mon _Hlose_, et
mon discours sur l'_Ingalit des conditions_.

Ceci dit, la berline, impatiente, obissait au triple galop de ses
six chevaux.

Je ne m'tais jamais vu, de ma vie, aussi prs de ma mre, et
j'tais fort troubl, je l'avoue, en pensant au compte que je lui
rendrais de ma conduite. Aussi bien je me laissai conduire sans
m'informer o nous allions. J'tais comme un homme  demi-veill
qui cherche  se rappeler un songe qu'il aurait fait, dans la nuit.

La voiture passa devant la cabane  Fanchon. Je revis ce toit de
chaume hospitalier, et la longue chemine d'o s'levait l'paisse
fume d'un feu allum, sans doute, en l'honneur de mon retour. Alors
je revins  ma situation prsente. Quelle diffrence entre ce jour
et celui d'hier! Hier, l'amour et l'espoir! Aujourd'hui, la honte et
le regret! Hier, j'tais le matre absolu de ma vie, et maintenant
j'avais retrouv mon matre, une Wolfenbuttel qui tait ma mre! Et
comme dans ce temps-l l'autorit des parents sur les fils restait
intacte, je ne songeai pas mme un instant  me drober  l'autorit
maternelle.

En ces temps, si loin de nous, le respect aux volonts paternelles
tait non-seulement un devoir de fils, mais encore un devoir de
gentilhomme et de chrtien.

Je restai plusieurs jours dans cette position quivoque; nous
gardions le silence, ma mre et moi, elle irrite et moi revenant
par mille dtours,  mes folles rveries.

Quelle que ft cependant ma soumission, le lecteur aura compris que
j'tais fort mcontent de moi-mme, et que je me plaignais
cruellement de ma chane.  la fin, lorsqu' force de courir et de
franchir l'espace, il advint que je me sentis plus calme et bientt
tout  fait calm, alors je commenai  m'inquiter du spectacle que
j'avais sous les yeux. Chaque heure alors nous rapprochait de Paris,
et dj je reconnaissais que nous tions en France,  toutes les
misres,  toutes les lamentations du grand chemin.  chaque pas,
sur notre route, nous rencontrions des corves, des receveurs, des
marchands de sel, des douaniers, des monastres, des chteaux
fodaux, force marchausse et force galriens se rendant  leur
bagne... videmment, nous approchions de Paris. Je sentais mon coeur
s'agiter  chaque pas que nous faisions vers ces abmes sans forme
et sans nom.

--Voyez-vous, madame, combien ces belles terres sont malheureuses,
combien ces paysans sont tristes, et quel silence affreux pse sur
ces contres! Ce ne sont pas l les joies de notre patrie, ce ne
sont point les plaisirs de nos bourgeois, la richesse de nos villes;
notre Allemagne est un beau pays!

Ma mre me rpondit avec plus de douceur que je n'aurais pens.

--Oui, l'Allemagne est un beau et riche pays, Frdric, non pas que
je me sois attache  tudier les moeurs bourgeoises, et  savoir si
le paysan est heureux ou malheureux, mais l'Allemagne est un vieux
et solide empire, elle compte des princes sans nombre, une noblesse
antique et sans mlange. Hlas! mon fils, je ne vous adresserai pas
de reproches inutiles; vous avez voulu montrer  l'empereur le
danger des familiarits du matre au sujet, c'tait bien fait cela,
mais partir sans avoir implor votre pardon! partir sans prendre
cong de votre matre! O mon fils! vous le voyez, cependant, votre
folle conduite m'a fait quitter cette cour superbe o je vivais en
reine d'Allemagne, et quand j'appris que vous tiez parti sans
quipage, avec un seul valet, comme un croquant, sans aucun titre et
dans la disgrce de l'empereur, le propre frre de notre cousine la
reine de France...; en mme temps, quand je me suis rappel que vous
tiez un admirateur de M. de Voltaire, un abonn  l'Encyclopdie,
un enthousiaste de ce damn qu'on appelle Diderot, je me suis dit
que sans moi vous tiez perdu: alors j'ai quitt ma charge  la
cour, j'ai renonc  mes emplois,  ma grandeur, et maintenant que
je vous ai retrouv, me voil rsolue  demander  S. M. la reine
Marie-Antoinette,  notre jeune et bien-aime archiduchesse, du
service  sa cour pour moi... et pour vous!

Ainsi parla ma mre. Dans mes ides de philosophe indpendant, ce
mot _service_! tait assez malsonnant. J'avais adopt  ce sujet les
opinions nouvelles.--_Service?_ avez-vous dit, madame, eh! qui vous
y force? N'tes-vous pas la souveraine de deux comts? N'avez-vous
pas,  vous, assez de paysans pour faire la fortune de deux
puissantes maisons? Mon pre ne vous a-t-il pas laiss, en douaire,
de vos biens propres, un chteau sur les bords du Rhin? Ou, si vous
aimez mieux habiter sur l'Oder, n'tes-vous pas encore, de votre
chef, reine et matresse d'une terre presque royale? Que parlez-vous
d'aller prendre du _service_  la cour de France?

J'aurais pu parler longtemps encore, la comtesse ne m'entendait
plus. Elle, abandonner la cour! ne plus hanter avec des rois et des
reines! elle, en un mot, ne plus servir! C'tait l'exil que je lui
proposais, c'tait la mort! Le plus grand philosophe, et Diderot
lui-mme, Diderot, le premier, aurait eu piti de cette douleur
muette, et de l'effroi qui se peignait sur la figure de cette
majest dsespre! Elle ne voulait pas pleurer, mais ses yeux
taient gonfls de larmes!  la fin, et parlant tout bas, sur un ton
solennel:

--Frdric, me dit-elle, vous me ferez mourir de chagrin, avec ces
opinions et ces discours de l'autre monde. Ayez piti, monsieur,
d'une mre au dsespoir, qui vous aime et qui vous honore, en dpit
de tant d'affreux paradoxes dont vous m'assassinez. Je ne sais par
quelle fatalit les doctrines des philosophes ont gt votre coeur,
mais votre coeur est gt sans retour. Vous aussi, vous, un prince
de la confdration germanique, un Wolfenbuttel, vous rvez
l'galit sociale, vous mprisez votre couronne, vous tes prt 
renoncer au nom de vos aeux, vous n'avez plus de foi  la royaut,
vous, le dernier descendant de tant de princes, dont la famille a
fourni des reines  deux trnes!

Sa voix, en ce moment, trahissait toutes les angoisses de la noble
dame; elle tomba dans un profond accablement; la dsolation et la
terreur taient graves sur ces traits superbes:  l'aspect de ce
dsespoir, je sentis toute ma faute, et j'attendis que ma mre
consentt  m'entendre, pour lui demander grce et pardon!

--Hlas! hlas! reprenait-elle, mon propre fils m'a tue sous le
dshonneur! Jetez-moi sous les pieds de mes chevaux, faites-moi
pouser un homme de finance, de roture ou de robe... Je suis perdue;
les rois me mprisent, les reines m'vitent, dsormais je n'ai plus
qu' vivre, abandonne et sans crdit, au fond de mon manoir! Ainsi
elle parlait, dsole, et pourtant elle ne pleurait pas, elle serait
morte plutt que de pleurer; mais elle priait tout bas le Dieu des
bons conseils et des sages consolations.

Ce noble coeur, dont l'orgueil mme tait une vertu, reprsentait
tout  fait ces obstins sublimes qui ne comprendront jamais que le
monde a chang. Le monde entier peut s'crouler, ils restent
immobiles sous les dbris de l'univers.

Voil comment, rvant beaucoup et parlant peu, nous arrivmes 
Paris, ma mre et moi, vers la fin de dcembre, par une nuit
d'hiver,  l'instant mme o toutes les petites maisons des
faubourgs profanes s'clairaient, l'une aprs l'autre, de feux
mystrieux.

Quand je fus bien assur d'tre  Paris, je me sentis mieux. Un
somptueux htel tait retenu pour ma mre, dans le beau quartier de
la ville, au faubourg Saint-Germain; c'est l que nous descendmes.
Le lendemain de notre arrive, la comtesse tait dj tout entire
aux longs prparatifs de sa prsentation  la cour de Versailles;
moi, je sortis  pied, afin de m'orienter dans ce rendez-vous de
tous les tonnements.

Paris offrait alors un spectacle incroyable, un Paris tout neuf, et
qui pourtant n'a dur qu'un jour. C'taient trois  quatre villes en
une seule; c'taient plusieurs peuples sous un seul nom. Peuple
trange et divers; en mme temps emport par une extrme jeunesse,
et frapp d'une horrible dcrpitude;  la fois pouss en avant et
retenu dans l'ornire; indcis dans ses volonts, inconstant dans
son amour. Ce qu'il y avait de plus nouveau, de plus attrayant, de
plus repoussant, de plus louable et de plus joli dans cette cit des
merveilles et dans cette _cour des miracles_, c'taient, aux deux
extrmits de la ville: le Palais-Royal et le faubourg
Saint-Antoine. Le nouveau propritaire du Palais-Royal, qui, tout
d'abord, tait le _Palais-Cardinal_, ne voulant plus se contenter
des apanages d'un prince, avait fait de son palais une boutique; il
avait cach sous ses vieux ombrages, un abominable assemblage de
boutiques et de maisons infmes, consacres au jeu et  la
prostitution. Le faubourg Saint-Antoine, enivr de rvoltes, et
murmurant sa joie et sa menace aux murailles de la Bastille, avait
le pressentiment de sa prochaine dlivrance.  la voir de prs, la
Bastille tombait en ruines, et non-seulement la Bastille, avec ses
sept tours et ses canons de fer, mais encore les monuments les plus
solides et les plus consacrs dans cette ville souveraine: la
Sorbonne et l'Archevch, Notre-Dame et le Louvre, tout ce qui se
tenait debout, depuis des sicles, tait croulant, tout ce qui
vivait tait mort! Ceux qui semblaient vivre encore... autant de
fantmes qui ont oubli de s'enfuir le matin, au premier chant du
coq. Entre ces vieux monuments qui croulaient, entre ces grands
htels chargs d'armoiries vermoulues, dans ces rues traverses de
tant d'quipages, duchesses se rendant  la cour, petits-matres
allant se battre  Vincennes, filles d'opra qui ont dormi chez le
ministre, abbs de cour allant  l'Acadmie, un peuple entier vivait
d'une vie active, ardente, impitoyable, et l'on comprenait,  le
voir agir, que ce grand peuple tait vraiment fait pour toutes les
conqutes de l'avenir.

Le bourgeois de Paris, au temps dont je parle, il n'avait rien
conserv de l'ancien bourgeois de la Ligue; il tait riche,
impassible, et tenant  ses franchises, mais dvou et fidle  son
roi. Le peuple de Paris, une heure avant 1789, tait un beau jeune
homme en guenilles, oisif, moqueur, prt  tout, terrible, habitu 
voir toutes les grandeurs,  les voir de trs-prs, et  les saler
au sel des chansons les moins quivoques.  un peuple ainsi fait, on
pouvait, sans craindre un refus, tout proposer.--Allons! peuple, et
portons  bras la chaise o se tient souriante Mme de Pompadour;
allons! bon peuple, et couvrons de boue et d'injures le cercueil de
ton matre. Ami-peuple, il s'agit de traner Beaumarchais 
Saint-Lazare... et le lendemain, tu renverseras, tu pilleras, tu
briseras Saint-Lazare, et tu ouvriras ces cachots  la douce
lumire... O peuple! interrog par tous les doctes, sollicit par
toutes les rvoltes, plein de chefs-d'oeuvre et plein d'esprances!
Il tait prt  toutes les hardiesses, il tait prpar  toutes les
rformes! Tout ce qu'on lui commandait (pour peu que l'on st s'y
prendre), il l'excutait sans remords, par plaisir ou par vanit. Il
se jouait galement du temps prsent et du temps pass; il sentait,
dans sa misre, que l'avenir appartenait  son gnie; il ne
s'inquitait ni d'opprobre, ni de gloire, il attendait. Il sentait
confusment que la ruine de ses matres tait partout; que le trne
avait t min sans retour, et il s'en remettait, sur une douzaine
de filles de joie et de malheur, dont il tait le pre et le
conseil, le fauteur et le complice, pour renverser le peu qui
restait debout en France: glise, Universit, noblesse. Il tait, ce
peuple, un roi dchu, qui se disait: demain je rgne  mon tour!

Pourtant cette force irrsistible tait encore une force ignore!
Elle obissait, somnolente, en attendant l'heure de sa rvlation
suprme; elle obissait (l'habitude!), au sceptre, au bton,  la
crosse,  la corde,  la Bastille, au Chtelet, au bon plaisir; et
celui-l et t, certes, un mortel prvoyant, qui et compris et
devin, sous cette obissance inerte et de pur instinct, que cette
obissance, en effet, cachait une rvolution!

Ces premiers moments de mon tude et de ma curiosit, au milieu de
la ville, taient pleins d'intrt pour moi. J'aurais dit,  voir
tout ce mouvement, que chaque jour tait un nouveau jour de fte; il
y avait pour chaque heure de la journe une nouvelle joie, un
divertissement tout nouveau: la fte commenait, ds le matin, au
premier rayon de beau soleil qui dorait les places publiques. On
riait, on chantait, on vendait, avec mille cris divers, mille
denres diverses; on ne souponnait pas le travail, dans cette
capitale aux mille ttes sans cervelle, o le peuple tait matre en
l'absence du roi. Versailles, en effet, a beaucoup travaill pour la
libert de Paris, pour la perte du trne de France. En ce Versailles
des mystres, la royaut s'tait exile, et elle ne comprit pas
qu'elle s'tait exile en mme temps de la confiance et des respects
de la cit souveraine.--Et vraiment il n'y pas de roi, pas de
prince, et pas de pote et pas d'artiste, et pas mme une femme  la
mode et jalouse de sa beaut, qui se soient loigns de Paris sans y
laisser un morceau de leur sceptre, un peu de leur gnie, un peu de
leur gloire ou de leur beaut.

Ce que j'aimais surtout dans cette ville  tout glorifier,  tout
briser, c'tait cette profusion d'ironie et de bel esprit que le
Parisien jette  pleines mains,  droite,  gauche, et sauve qui
peut! Dans chaque taverne, au coin de la rue, et partout o ce
peuple est oisif, vous rencontriez une assemble loquente,
intelligente et superbe de beaux esprits, d'artistes en chaussures
troues, sans feu ni lieu, mal nourris, peu vtus, qui se
consolaient de leur misre prsente par la parole et par
l'esprance. Ils brisaient, ils renversaient toute chose, en leur
improvisation furibonde, et maintenant je ne comprends pas que la
royaut de France ait rsist si longtemps  ces Platon de tabagie,
 ces Montesquieu de caf ou de cabaret,  ce ple-mle irrsistible
de lgislateurs en haillons,  ce peuple affam de pauvres diables
vivant de leur gnie, au jour le jour, sans inquitude et sans
lendemain, barbouillant au hasard une toile ou une feuille de papier
pour payer leur htesse; hommes d'un sens profond, toutes les fois
qu'il s'agissait d'art et de posie, intrpides railleurs du
pouvoir, ne croyant  rien, pas mme  leurs doutes les mieux
prononcs; ces hommes-l reprsentaient, nergiques et passionns,
le peuple clair, superbe et mcontent, un peuple  part, acceptant
un bienfait sans songer au bienfaiteur,  qui tout semblait d, qui
ne devait rien  personne, et qui disait volontiers, dans son
orgueil et sa toute-puissance  venir: le sol que je foule est 
moi!

On les voyait ces sophistes, ces philosophes, ces dclamateurs que
l'loquence attendait avec la libert, dj dlivrs de l'pe et de
la perruque, de la poudre et des manchettes, et de la broderie 
l'habit, de la boucle au soulier, en bas de laine, en chapeau tout
uni, sans dentelle et sans jabot, s'asseoir insolemment  la table
des grands, occuper les premires places, s'emparer de la
conversation, parler de tout, dcider de tout, commettre avec leurs
mpris, mal dguiss, mille insolences chez leurs imbciles Mcnes,
puis, quand ils taient bien repus, et que la dame de cans leur
avait donn un rendez-vous nocture, ils quittaient ces salons
serviles, ces maisons tremblantes de la peur que l'esprit inspirait,
sans saluer personne.  peine ils rendaient son salut au duc et
pair... En revanche, ils tutoyaient amicalement son matre
d'htel... Et voil ce que le riche ou le noble avait gagn  faire,
du mtier d'artiste et de la profession d'crivain, un mtier de
mendiant! On les forait, ces pauvres diables,  plier le genou pour
dner, mais une fois repus, le rle changeait, et c'tait au tour de
l'amphitryon  s'abaisser.

Croyez-moi, seigneurs, mes frres, respectons l'artiste, honorons
l'crivain, et, qui que nous soyons, prenons garde  ces hommes si
disposs  prendre une rude et cruelle revanche! Hlas! je l'ai
appris,  Paris mme, il n'en faut pas douter, le pote est plus
fort que le ministre qui le gouverne, et l'artiste est le matre
absolu du riche qui le paye. Il est plus fort, parce qu'il est plus
patient. Voyez tout ce sicle, il fltrit, de toute sa force et de
tout son ddain, le pote, l'artiste et le philosophe! Il en fait
son jouet, son esclave et son martyr! Ah! sicle idiot! royaut
insense! et grands seigneurs stupides! Ces mpriss, ces
dshrits, ces mendiants, ces parasites, quelle revanche ils
sauront prendre! O mes frres, les seigneurs fodaux, croyez-moi,
n'humilions personne et surtout le talent, car il se venge!

Or, voil ce que Louis XIV avait mis en pratique, voil ce que le
fameux roi Louis XV n'avait jamais voulu comprendre; il ne l'a
jamais compris!




CHAPITRE IV


Ainsi mon instinct ne me trompait gure, lorsqu'il me poussait 
envisager tout d'abord, comme le plus digne objet de mes tudes, ce
monde  part de littrateurs et d'artistes qui a laiss tant de
traces. Aujourd'hui ces apparitions dansent autour de moi,
confusment enveloppes d'ombre et de lueurs.

Visions tranges! Que de misres! que d'envie! Eh! que de gloire et
que d'injures! Voyez tout ce sicle anim de ces tristesses
formidables, obissant  ce suprme ennui! Le malheur a courb sa
tte lgre, la misre a charg ce front riant de rides prcoces;
mille tyrannies ridicules l'ont tortur  coups d'pingle, ce XVIIIe
sicle dou,  son berceau, des dons les plus heureux de la fe:
intelligence, esprit, courage, ardeur  tout comprendre et gnie 
tout produire! Il est semblable  l'enfant fltri par la frule, 
l'esclave cras sous le joug, au mendiant couvert d'humiliations
par le premier gentilhomme, condamn  la gne par le parlement, au
feu par l'archevque! Alors, comment vouliez-vous qu'il ne se
venget pas? Ce beau sicle est occup  tout souffrir! Souffrance
hroque et pleine de fivre! O misre et dsespoir des grands
travailleurs, qui ont t l'honneur de cet illustre moment dans la
vie et dans le labeur de cette nation! J'en ferais, au besoin, un de
ces tableaux tout chargs de l'histoire et de ses principaux acteurs
que l'on expose aux regards du passant.

Ce tableau, le voici, vous le pouvez contempler tout  votre aise et
non pas sans d'intimes frissonnements.

Et pour commencer le tableau de ces misrables, savez-vous quel est
cet homme ananti sous les mpris des gens de sa race et de sa
caste, qui suit le convoi de sa femme, seul et sans un ami pour
l'accompagner au cimetire, o la fosse commune attend cette
infortune!.. Hlas! la pauvre femme tait jeune et belle, elle
s'est noye avant-hier, sans donner d'autre raison que l'ennui  son
suicide; son poux, qui la suit, n'est pas assez riche pour acheter
son deuil, c'est l'auteur de _Mlanie_ et de _Warwick_. Voyez, au
sommet de la rue Saint-Jacques, ce petit abb qui s'chappe en riant
de ces murailles o il habitait un grenier qu'il appelait _sa
Chartreuse_... Allons, place  ce grand pote... il fuit ces sombres
murs, sa mansarde et sa chartreuse bien aime; il fuit sans
retourner la tte, et le voil dans le grand monde, oracle du jour,
matre de la Comdie, applaudi au thtre, enivr de gloire... Le
lendemain, honteux de ses incroyables succs, fatigu de sa gloire,
il se retire, en Parthe, de la vie active; il reprend les graves
fonctions du pdant, et il se flagelle enfin pour se chtier d'avoir
eu tant de grce et tant d'esprit en vers franais. Il avait nom
Gresset, cet homme-l, et sa gloire, un instant, inquita
Voltaire... Et cet autre, au sommet de cette maison, qui soupe  sa
fentre,  ct d'une ignoble servante!... Encore un peu, le monde
est  ses pieds! Chacune de ses paroles est un arrt; chacune de ses
plaintes est une menace... Attendez qu'il soit repu de gloire! Il
s'empoisonne, un jour d't, et sa femme lgitime devient la Marton
d'un palefrenier! O quelle misre en tout ce monde littraire,  la
fois si triste et si puissant! Diderot apporte en courant dix cus 
sa femme, et sa femme renvoie  l'instant ces dix cus au libraire:
elle a peur que le libraire ne soit vol. Marmontel invite  dner
un ami trs-pauvre, et, pour obtenir de la laitire un crdit
supplmentaire, il fait ce qu'il ne ferait pas pour Mme de
Pompadour, il adresse  la laitire une belle ptre en vers
harmonieux. Celui-ci tait n pote, il comprenait et traduisait
Virgile, il s'appelait Malfiltre!... Il meurt dans la misre, et
d'un mal honteux, en tendant la main.

Ce grabat qu'on transporte, et que deux soeurs de charit attendent
sur le seuil de l'Htel-Dieu...  malheur  ces temps gostes,
malheur  ces crimes de lse-posie! Il tait vraiment un pote, un
vrai pote, et le Juvnal de son temps, ce malheureux que l'on porte
 travers la rue, tendu sur cette civire abominable... il
s'appelait Gilbert. Voil mes fantmes... En mme temps
paraissaient, et sous mes yeux blouis, que dis-je? pouvants, dans
les phases diverses de leur fortune, tous les satellites subalternes
de cette gloire active, intelligente et remuante...  l'infini.
Voici Marmontel en sabots, voil Marmontel dans le carrosse  Mlle
Clairon! Par la barrire d'Enfer entrait Grtry, nouveau venu
d'Italie, et portant ses pauvres hardes sur son dos; Rtif de la
Bretonne et Mercier se disputaient un coin de la borne o ils
crivaient leurs tableaux de moeurs. M. Dorat, poudr, musqu,
port, pomponn, saluait  droite  gauche, et les gens de qualit
ne lui rendaient pas son salut; dans une riche berline attele de
deux excellents chevaux, Beaumarchais traversait la ville et brlait
le pav; on l'et pris pour son patron lui-mme, Pris de
Montmartel. M. de Buffon croisait M. de Montesquieu; La Chausse en
pleurant toujours, s'enivrait sans cesse avec Piron, qui riait
toujours. coutez ces pleurs, ces grincements, ces cris de joie, et
ces calomnies atroces, athisme, ovations, clameurs tranges, joies
d'ivrogne, anathmes et cantiques, odes et chansons, pots-pourris,
pont-neuf, stances, _Tristes Nuits_, scandales, chiffons,
persiflages de l'OEil-de-Boeuf, financiers, revendeuses  la
toilette, harengres, sages-femmes, appareilleuses, duchesses,
marquises, et danseuses, et Saint-Lazare et la petite maison, la
coulisse et les petites maisons, acadmiciens, cuisinires,
philosophes, racoleurs, coquines et coquins, bateleurs, joueurs,
matres d'armes, inventeurs, souffleurs, escamoteurs, magntiseurs,
gurisseurs, dgraisseurs, comdiens, comdiennes, rapins,
bondrilles, franciscains, capucins, bguines, confesseurs, bouffons
et nouvellistes, journaux et bouts-rims, Encyclopdie... et petits
livres, chez la petite Lolotte,  l'enseigne de _la Frivolit_,
c'est tout ce sicle! Il porte  la fois le sceptre et le crochet,
la hotte et l'ventail, la pourpre et la hure, il est ivre, il est
fou, il est... tout... il est l'abme, et pire encore, hardi jusqu'
la folie, insouciant jusqu' la btise, avare  faire honte, goste
et prodigue  faire peur.

Et tout au pied du grand escalier de la grand'chambre, je vis
monsieur le bourreau en petit costume, allumant un joli petit bcher
en miniature, o de sa main blanche il brlait des _missels_, des
_oremus_, des thses de thologie, aux lieux et place des livres que
le magistrat avait condamns  tre lacrs et brls vifs, le
magistrat lui-mme ayant grand soin de sauver ces livres du bcher,
et d'en parer les rayons de sa bibliothque. O mensonge!  flamme
absurde et ridicule!  pense imprissable et dfiant la flamme et
le bcher!

Pour l'observateur sans passion, c'tait piti de comparer la
violence de ces principes qui marchent, et la faiblesse des digues
qu'on leur oppose; c'tait piti de songer que ces lettrs, ces
hardis philosophes, perscuts  ce point-l qu'ils taient devenus
populaires comme des rois, vont disparatre de la face du monde
rel, pour faire place  quelque chose dont la littrature n'avait
pas d'ide,  l'loquence,  une autre force encore inconnue,  la
philosophie,  la politique! Or, ces deux forces, sorties tout
armes de la littrature, elles ont eu pour dernier rsultat, la
libre pense et la libre parole... un monde au del des mondes
crs.

Eh bien, ce monde  part dont on n'a jamais vu le pareil, cet empire
absolu des fantaisies, des liberts, des rves, des utopies, des
colres et des satires, si vaste et si grand, devait finir avec le
vieux marquis et frre capucin de Ferney, quand il rentra, le
sublime vieillard, riant d'un sourire ironique et triomphant dans ce
Paris, qui tait aussi sa capitale. Il revenait pour mourir dans ce
Paris, sa proie et sa conqute, malgr la cour et malgr l'glise,
deux forces vaincues. Voltaire fut le dernier roi qui triompha de
Paris. Il entra dans sa bonne ville, en dpit du roi qui croyait
rgner alors; il entra seul et l'arme au bras, content d'avoir gagn
la bataille  lui seul, que lui seul il avait livre! Il arriva
donc, vainqueur comme vint Henri IV, mais sans entendre la messe: au
contraire, en brisant le prtre et l'autel. Alors Paris s'est
prostern sous les mains du vieillard, comme se prosterna le fils de
Franklin. Dieu et la libert! disait Voltaire, et c'est pourquoi
depuis ce temps, Paris ne s'est plus prostern devant personne, et
pas mme devant le gnie... Il avait ador Voltaire, et dsormais il
se crut dispens de toute autre adoration.

Dans ce Paris, qui, vu de loin, est semblable  la fournaise, aux
temps dont je parle, il advint que le matre absolu, mme avant le
roi, mme avant M. de Voltaire, tait, qui le croirait? un vieil et
fidle ami du peuple franais, le fameux Polichinelle, enfant de
l'Italie, et bourgeois de Paris, sur le Pont-Neuf. Si quelqu'un eut
jamais plus d'esprit que Voltaire,  coup sr c'est Polichinelle.

Il riait de toute espce de pouvoir,  commencer par le prfet de
police! Il jetait  pleines mains l'ironie et le mpris; il
annonait confusment  ce peuple, voisin de tant de liberts
incroyables, la premire de toutes les liberts, la parole! On
l'coutait bouche bante, et chacun, lui voyant renverser le trne
et l'autel  coups de pied, se demandait si la Bastille tait un
rve, et si la lettre de cachet tait encore en honneur dans ce pays
du bon plaisir? Quel tumulte en ce Polichinelle, et quelle orgie
incroyable de paradoxes, de railleries, de sarcasmes publics, dans
les carrefours, encore imprgns du sel cre et montant de la
comdie ancienne! O donc tait maintenant ce peuple obissant  ses
rois, et qui, les voyant passer, se mettait  genoux comme pour le
bon Dieu? En mme temps la halle et la place Maubert taient
remplies de toutes sortes de tribuns sans nom, qui s'essayaient 
tous les bruits de l'meute, aux temptes les plus terribles des
rvolutions. Vous auriez dit une ville dchane,  la voir, 
l'entendre, et que Paris tait dj  cent lieues de Versailles,
tant l'abme tait vaste et profond qui sparait le roi du peuple,
et la cit de Voltaire du palais de Louis le Grand.

Tout autre  ma place et t grandement pouvant de ces fivres et
de ces symptmes, mais, Dieu merci! j'tais un philosophe, un pote,
un rveur. La rverie allemande m'a sauv dans ce Paris du dernier
sicle; elle m'a rassur dans les tristes angoisses dont j'ai t le
tmoin et la victime. Ainsi grce  mes rves, toutes les visions
cruelles qui ont assailli mon me, elles me sont arrives mousses
et sans force. Ainsi l'idal m'a protg longtemps, il est vrai;
mais j'ai pens mourir, quand il m'a rejet de ses bras. J'ai donc
port ma rverie en tout lieu, parmi le peuple, au palais du roi, au
milieu des enfants qui grandissent, imprvoyants de l'avenir.
Vraiment, tel tait aussi ce grand-peuple en ses bouleversements; il
offrait un grand spectacle... horrible et charmant, aimable et
furieux.

Et le soir, aprs mes rves du matin, je rvais encore. J'allais au
thtre en curieux: je m'abandonnais en pote aux illusions de la
scne, et j'coutais le vieux drame  la faon d'un homme de l'autre
sicle. Au fait, j'avais des rires et des larmes vritables, durant
ces reprsentations des vieux chefs-d'oeuvre. J'tais le seul qui
ft srieux et attentif, car c'tait la mode alors de ne plus
partager les motions qui avaient fait la gloire des grands auteurs
du grand sicle. En effet, dj la passion s'tait pervertie, et le
drame avait chang de but. La dclamation remplaait sur la scne
l'amour, la terreur, les larmes, tout ce qui faisait la tragdie au
temps de Corneille et de Racine. Je suis le dernier homme en France
qui se soit plu aux chefs-d'oeuvre nationaux. Je les ai regretts,
je les regrette encore, malgr mes deux fameux compatriotes, Goethe
et Schiller.

Quelquefois, las d'tre en dehors de la scne, j'arrivais sur le
thtre au moment o le drame tait  sa plus clatante priode, et
je me mlais aux comdiens,  l'instant le plus vif de leur passion.
Les voil tous! Silence  ces rois, et respect  ces hros!
Approchez-vous, entrez pleinement dans la vieille histoire ou dans
l'anecdote d'hier. Pendant trois heures vous avez sous les yeux une
reine, une ingnue; elle rentre en vain dans les coulisses, elle
vous parle encore en reine, en ingnue. Ah! que de fois cela m'est
arriv, de prendre au srieux cette passion de commande, et
d'couter ces soupirs, de pleurer sur ces malheurs. Alors on n'et
pas t le bien venu  me dire que tout cela tait un jeu; non! non!
Cette illusion et cet enivrement ne pouvaient pas tre une feinte,
quand j'tais prs de ces grands talents d'autrefois, quand de cette
me  moiti panche, je savourais le reste. Hlas! hlas! la toile
baissait aux applaudissements, aux murmures du parterre, et tout
tait dit pour ce soir-l. Alors ma desse devenait plus calme, sa
robe de reine faisait place  la robe vulgaire, ses bijoux
disparaissaient sous un chapeau fan, cette suite de serviteurs 
galons dors la laissait dans le dsert, elle renfermait dans sa
toilette le coloris de son visage, la blancheur de ses mains, la
majest de sa taille, sa passion, son me et tout elle-mme.

Je la voyais partir avec ddain, et sans regret.

Ce Paris, mon charme et mon pouvante, tait semblable  ces contes
des Mille et une Nuits, qui bercent notre enfance; on dirait une
ville de l'Orient, qui, le soir venu, ouvrirait soudain tous ses
harems. Croyez-moi, jeune homme, enivr du mystre de vos vingt ans,
attendez le soir, quand l'air est charg de parfums, quand les
chanteurs des carrefours jettent l'harmonie  tous les vents, quand
mille lueurs solitaires, comme autant d'toiles, nous font
comprendre que la vie est partout avec l'amour; alors, perdez-vous
dans cette foule, au milieu de ces piges charmants, des rires et
des surprises: pour peu que vous ayez vingt ans vous la rencontrerez
la desse errante et vivante, que le roi Louis XV emportait au
chteau de Luciennes, et faisait reine  son tour.

J'ai donc bien choisi mon heure et mon jour, en arrivant dans la
ville-matresse, au moment le plus dramatique de sa chute, au milieu
de cette meute du pass contre l'avenir, dans cette rencontre
ardente de tout ce qui voulait vivre, oppose  tout ce qui devait
mourir.

Surtout, parmi ces souvenirs de ruine et de dvastation, je me
rappelle un jour (ce fut la premire et la dernire fois) o j'eus
l'honneur de conduire ma mre au Thtre-Franais. On y devait
reprsenter un drame trange, une incroyable comdie, et il fallut
de vives protections pour nous procurer une loge; nous fmes rendus
au thtre de bonne heure, c'tait la premire fois que ma mre
attendait. Quand nous entrmes, la salle tait remplie du parterre
au sommet, c'tait une attente universelle. On et dit les
Isralites dans le dsert, quand la baguette de Mose demande au
rocher le fleuve qui va dsaltrer tout un peuple.

Je vois d'ici ma mre, auguste, imposante, et que rien n'tonne. On
et dit une reine, et quand la toile enfin se leva sur ces abmes,
son regard impassible et clair ne tmoigna ni surprise ni
tonnement,

Que vous dirais-je? Elle et moi nous assistmes  un drame inou que
nous n'avions pas souponn, mme dans les songes de la fivre.
Apparut d'abord  nos yeux incrdules un valet dor, fringant, beau
parleur, amoureux. Amoureux... un homme en galons! Ce valet parlait
de toute chose et se moquait de tout le monde, et de son matre plus
que de personne; il fronde, il intrigue, il ne respecte rien, pas
mme sa matresse; effront faiseur de quolibets de la plus vile
espce, hbleur, moraliste; libertin jovial, osant tout, prt 
tout, mme  l'adultre; orateur et pote, diplomate et musicien,
ancien journaliste et mdecin de cavalerie, toujours sautant, riant,
gambadant, le hros de la pice, en un mot; une toile, un sphinx...
Vous le menacez de la justice, il s'en moque, il rit au nez du
magistrat qui l'interroge en bgayant: Ah! le tratre, et le
brigand! qu'il tait gai, joli, jovial, ami de la joie, et serviteur
de toutes les licences! un philosophe! un enfant trouv!

Cependant, ma mre attentive, pouvante, osait  peine entendre et
comprendre! On aura chang, se disait-elle en rougissant sous son
rouge, la langue franaise, et les mots aujourd'hui n'ont plus le
sens d'autrefois.

Bientt quand monseigneur le valet avait fait la roue, et papillonn
tout  son aise, monsieur son matre arrivait  sa suite. Or, ce
nouveau venu dans cette comdie, il n'tait rien moins qu'un
imbcile! Au contraire, il tait un grand seigneur, un Espagnol,
noble mme pour un Espagnol, un bel esprit, lgant, affable et
sachant le prix d'une belle femme, excellent matre d'un excellent
chteau, ayant le droit de justice haute, et n'en abusant pas quand
il est sans passion, en un mot un bon seigneur. C'est justement ce
matre excellent qui va devenir un jouet, un bouffon sous la main de
son valet. Son valet l'attaque, le presse et le pousse, et le rduit
 rien; son valet lui dispute jusqu' une servante dont le pauvre
homme a quelque envie, et sous ce bon prtexte que lui, le valet, il
est le fianc de cette fillette. O temps!  moeurs!--Quoi donc? 
entendre l'impertinent, vous n'avez eu _que la peine de natre_,
Monseigneur. _La peine de natre_... Quelle phrase, et quel
contre-sens pour une princesse de Wolfenbuttel!

Ma mre tait hors d'elle-mme... Et la soubrette aussi ddaigne
Monseigneur, la soubrette qui redit tout  son poux futur! Vassale
indocile, espigle, insolente; lgante comme une dona, belle
parleuse aussi, folle d'amour et ne le cachant gure. Quelles moeurs
chez un grand d'Espagne, chez un seigneur de la Toison d'or! Quelle
maison, et comment tenue? Hlas! ma mre n'en revenait pas.

Mais son pouvante et sa profonde horreur furent portes  leur
comble, lorsqu'au milieu de l'intrigue elle vit arriver un grand
homme habill de noir, en longue soutane, et coiff d'un chapeau de
prtre, le rabat blanc, l'oeil creux, l'air hbt, les cheveux
huileux, la tournure ignoble, le sourire mchant, la dmarche
hypocrite, un petit-fils de ce Tartufe que ma mre appelait le crime
unique du grand roi Louis XIV... O ciel! (peu s'en fallait que ma
mre, ainsi parlant, ne ft un signe de croix), ils n'ont pas mme
respect leur glise, et les voil qui tranent dans leurs gmonies
le dpositaire et le reprsentant de l'antique foi! Lui-mme, ce
profane chapelain, ce prdicateur de salon, ce courtisan de toutes
les heures, le faiseur de bons mots du Matre, il est le complaisant
de Madame, le serviteur des valets de la maison, le flatteur en
titre, le compagnon du petit chien, le proxnte universel!... Au
mme instant, lger et brillant, comme un papillon  son premier
vol, se posant  peine, insouciant et volage, un printemps qui
chante, une fleur qui s'ouvre, un rve ignorant et naf, ah! mon
Dieu! voil un adolescent plus dprav qu'un chambellan de
l'empereur, un enfant qui raconte aux nuages, aux arbres, aux
fleurs,  la source limpide, et mme  une vieille femme les
premiers battements de son coeur.

Un enfant... dites-vous? Prenez garde  cet enfant, Mesdames!
Redoutez son premier feu, ses lvres de flamme, ses caresses
incertaines; redoutez son sourire, son regard, sa voix, son geste et
sa vague passion. Voyez: la soubrette l'embrasse avec joie et
remords. Voyez madame la comtesse; une comtesse, une femme marie 
un grand seigneur... elle le regarde en soupirant. Voyez, comme on
le dpouille, en hontoyant, dans le boudoir, comme on admire, avec
un grand soupir, sa main blanche et son bras charmant. Voyez, ce bel
enfant, on l'adore; il a des envieux, des ennemis, des jaloux, mais
on l'adore. Ah! ces femmes qu'il enveloppe, amoureuses, dans ses
naissantes amours, elles n'osent pas lui apprendre ce qu'il
apprendrait avec tant d'ardeur; mais aussi si tu savais cela,
Chrubin, _Chrubin d'amour_!

Cependant  ct de ce Chrubin il existe un tre encore plus
ignorant, une petite fille qui ne sait rien, qui se laisse
instruire, et qui n'apprendrait rien toute seule. Avec toi, petite
Fanchette, avec toi, Chrubin rpte hardiment les leons qu'il
drobe  Suzanne; avec Fanchette il est hardi comme un homme. Il
prend  celle-ci tous les baisers que celle-l lui refuse. Esprit,
chansons, rves brlants, tant de passions qui jasent et se taisent,
se montrant, se cachant tour  tour; hardies et craintives, ces
passions confondues, mles, presses l'une contre l'autre, arrivent
enfin  ce que ma mre appelait _l'abomination de la dsolation_.
C'tait vraiment la fin du monde; il n'y avait plus rien, au del,
que l'abme! Allons! c'en est fait, plus de trne et plus d'autel.

Dans ce drame infernal, anim de la verve et des mpris de Satan
lui-mme, et tout rempli de sa voix stridente et de son rire
affreux, tout l'difice tait ruin de fond en comble, toutes les
vertus publiques et prives taient voues au plus affreux ridicule.
Ici, le valet est hostile  son matre; ici, le mari trahit
l'pouse, et l'pouse est la honte de l'poux. Le dshonneur, le
dshonneur complet, sans rplique et sans rmission, est l'hte
assidu, froce, implacable, de ces demeures mal hantes. Cette mre
et ce pre ont expos cet enfant, le triste fruit de leurs banales
amours; cependant la mre absolument veut pouser son fils, le fils,
de son ct, insulte  la fois son pre et sa mre... Eh! dit-il
pour s'excuser: C'est le bon sens, ma mre! Dans cette dbcle
norme le juge est vnal, le paysan raisonne, la petite fille fait
l'amour, le jeune enfant est libertin avant toute science du bien et
du mal, l'homme d'glise est un entremetteur; dans cette Babel
immonde, chacun raisonne  la faon des dmons de l'encyclopdie, et
chacun parle hautement de ses droits et de ses devoirs. L, on se
ttonne, on se coudoie, on se tutoie, on se prend au hasard dans la
nuit, on ne se choisit pas, on se saisit, on se mle; il y a des
cabinets sombres, des bosquets nocturnes, des pres crdules, des
valets fourbes! Tout est mystre et confusion, ple-mle, hasard,
dilapidations; c'est tout le sicle agonisant! Tout se meurt, tout
se perd; tout est mort, tout est perdu! Maintenant la livre est
rgnante, et la seigneurie obit au laquais. Ce sont les valets qui
font les passions et qui les font  leur usage; ils forment
ple-mle toutes sortes d'intrigues pour leur propre compte, avec
l'argent du matre et dans son habit... et si parfois quelqu'un de
ces bandits qui ont plus d'esprit que Voltaire, prend encore la
livre,  coup sr, c'est par orgueil!

Telle tait la fte, horrible, abominable, impie,  laquelle ma mre
s'tait convie elle-mme!... et pourtant, miracle trange, la ville
et la cour applaudissaient  ce spectacle impossible. Le peuple,
auditeur actif et passionn, s'amusait,  en mourir de joie et
d'orgueil, de ce grand seigneur cruellement bafou; le peuple tait
heureux de voir enfin arriver sur le thtre le tour, non plus de
l'avare, de l'hypocrite ou du misanthrope, du ridicule et du
vicieux, mais bien cette fois le tour du fort et du puissant. La
comdie avait fait de singuliers progrs,  cette poque. Elle
s'attaquait au trne, aux croyances,  la force,  la justice; elle
brisait, en se jouant, des sceptres et des couronnes; elle
renversait des chteaux forts; elle marquait ses victimes au fer
chaud, elle les marquait au front, afin de reconnatre, au besoin,
toutes ses victimes. Ainsi l'enseignement de tous tait devenu la
flatterie adresse au pauvre aux dpens du riche, au faible aux
dpens du puissant; le peuple alors jouait le beau rle; l'habit de
cour s'clipsait devant l'habit bourgeois; le marquis, fustig par
Molire, tait frapp au coeur par Beaumarchais; mais aussi le
peuple applaudissait  outrance; il avait,  la fois, le fanatisme
et l'instinct de ses justes perversits contre le monde fodal; sa
joie tait srieuse  la faon d'une vengeance o d'un chtiment.

Hlas! c'est au pied de ce thtre incendiaire que va s'ouvrir,
tantt, ce sentier des rvolutions qui mne  l'chafaud!

Qui le croirait? Pas une rclamation dans cette salle o vivait
Molire, pas une voix dans ces chos du pass ne se fit entendre en
faveur d'autrefois! Aux premires loges, les femmes taient
attendries; elles suivaient, la bouche entr'ouverte, haletante, les
moeurs dissolues de ces cinq femmes, elles les accompagnaient de
leurs voeux. Les femmes de ce temps-l ne voyaient que l'amour;
l'amour tait la grande affaire; et comme elles sentaient que la fin
des temps tait proche, elles se htaient d'aimer.

Hte immense! hte incroyable! On et dit ces villes dvastes par
l'Etna! Chacun se remue, afin d'chapper  la lave ardente,
emportant ce qu'il a de plus prcieux. Ainsi, pendant que les femmes
se htaient sur les chemins de l'amour, l'ambitieux se htait sur le
chemin de l'ambition.--Allons! disaient les jeunes gens,
htons-nous, l'heure approche!--Htons-nous, disaient les
vieillards. Seul, le peuple tait patient. Il savait confusment
pourquoi!

Le peuple disait tout bas, comme Figaro: _Et moi, morbleu!_

Les grands seigneurs, saigns  blanc, par ce barbier maudit,
imaginrent de sourire  ces piqres. Cela leur parut beau de ne pas
sentir le supplice; il est vrai que les petits marquis de Louis XIV,
plus prvoyants et plus sages, s'taient plaints  outrance quand le
roi eut ordonn  Molire de les fustiger. Ainsi, par vanit, et
pour montrer qu'elle ne craignait rien des _petits esprits_ et des
_petites gens_, la cour se plaisait  ce spectacle, elle riait 
gorge dploye du comte Almaviva, plus spirituel, plus habile, plus
aimable et plus fin,  lui seul, que toute la cour. Voil qui est
bien! Puis cette piquante runion des plus jolies femmes de la
comdie ajoutait une grce nouvelle  toutes ces licences. En ce
moment la fte tait double, et pendant que les grandes dames des
premires loges s'obstinaient  faire, de Chrubin, un jeune homme,
le parant  loisir d'lgantes dentelles, de riches broderies, des
plumes lgres et des perons d'or d'un jeune page, les hommes du
parterre dpouillaient Chrubin de son habit de cour, ils voulaient
que don Chrubin ne ft qu'une femme. Ils lui rendaient, comme au
troisime acte, sa cornette, son jupon, sa couronne de fleurs, ses
fines dentelles attaches au bonnet de la nuit. tre double et
dangereux hermaphrodite, il peuplait la ville de Chrubins de quinze
ans, mais ceux-ci... _osaient oser_. Quant aux hommes, n'est-il pas
dit dans cette fameuse comdie: _Il n'y a que les petits hommes qui
s'effraient des petits crits?_

On voyait aussi, tals aux places les plus apparentes, et prenant
leur part de ces scandales, des abbs, des monseigneurs, des prlats
qui s'amusaient de Basile: en effet, le moyen de reconnatre
l'glise de France en ce cuistre abominable chapp, tout au plus,
des cuisines du cardinal de Rohan?

Ainsi, les uns et les autres, le prince et l'abb, le seigneur et le
bourgeois, la duchesse et la grisette, ils s'enivraient de cette
posie, ils tournaient sans peur autour de l'abme,  fantmes!

Seule en ce monde perdu, ma noble mre tait une crature
intelligente de ces tortures. Elle les sentait au fond de son coeur,
et jusqu'aux moelles.  chaque instant elle tait sur le point de
crier:  l'incendie! au meurtre! Longtemps elle attendit une
raction  tant d'infamies, une peine  tant de forfaits; longtemps
elle appela le spectre, emportant don Juan dans les flammes
vengeresses... le spectre ne vint pas. La pice se termina par un
tranquille mariage, et par des chansons obscnes... Madame la
princesse de Wolfenbuttel cacha sa figure dans ses mains.

Elle pensait  ce que dirait l'Allemagne, si l'Allemagne venait 
savoir qu'elle tait venue  ce spectacle, en pleine loge, et pare
de l'ordre de Marie-Thrse, avec son jeune fils!

Puis elle me regardait en rougissant, avec un air indicible de
regret et de piti. Son regard suppliant avait l'air de me dire:
Pardonnez-moi!

Elle attendit que la foule se ft retire, avant de se retirer
elle-mme. Elle qui marchait toujours le corps droit et la tte
haute,  la faon d'une noble dame, il me fallut l'entraner hors de
la salle; on et dit  son attitude humilie,  l'indignation de ce
noble visage, qu'elle avait t insulte et que je ne l'avais pas
dfendue; moi-mme j'tais honteux de voir  ma mre tant de honte
sans pouvoir en demander raison  personne.

En rentrant chez elle, elle chassa son majordome qu'elle ne trouva
pas assez respectueux: elle tenait beaucoup  cet intendant.

Je la reconduisis, ce soir-l, jusque sur le seuil de sa chambre 
coucher, et je lui prsentai mes plus humbles respects.

Elle ne me dit que ces mots, avec un soupir de terreur: Je le dirai
 la reine; la reine le saura demain!

En effet, je ne crois pas que jamais terreur ait eu une cause plus
juste que la terreur de ma mre... et j'ai vu o l'on arrivait, en
partant du _Mariage de Figaro_!




CHAPITRE V


Je sentais bien que j'tais en dehors de ce sicle, et que je ne le
comprenais pas. Je pensais souvent que la raison de ce dsordre
tait en de ou au del de mon intelligence, et qu' ce mouvement
terrible il devait y avoir une cause apparente ou cache, et que
cette cause, il fallait la savoir! Quel tait le hros, quels
taient les dieux de ce chaos politique? O se tenait vritablement
la cause de cette dcadence? Je l'ignorais entirement. Je n'tais
alors qu'un futile jeune homme, insouciant de ma nature, et fort peu
jaloux de creuser bien avant dans les choses humaines! Enfin je
m'inquitais fort peu, quand je voyais marcher une machine, des fils
qui la faisaient se mouvoir. Pour moi ce monde tait un spectacle
amusant, auquel cependant j'aurais prfr, si l'on m'et donn 
choisir, une simple promenade avec Fanchon, sous notre arbre favori.
Voil pourquoi je veux qu'on m'excuse, si, malgr le hasard qui m'a
favoris au point de me jeter sur la voie des secrets politiques de
ces temptes sans gales, j'ai eu si peu d'intelligence des faits et
des hommes. Encore une fois, ceci n'est rien moins qu'une
histoire...  peine est-ce un vieux conte,  mon usage! Ces
vnements qui reprsentent le chapitre le plus intressant de ma
jeunesse, je les ai vus, bien plus que je ne les ai compris; ces
hommes dont je vais parler, je n'ai connu que leur visage; il m'a
fallu refaire et deviner le reste. Mon peu d'intelligence va
jusque-l, que je n'oserais pas les nommer tous, d'abord parce que
je tiens  faire un vrai conte, de la prsente histoire, ensuite
parce que je suis l'homme de l'anachronisme et de l'erreur; je
serais trs-malheureux s'il fallait me fatiguer  ne confondre aucun
nom, aucune date, aucun fait; je laisse toutes ces peines aux
crivains de profession.

Le lendemain du jour funeste o ma mre avait t  la Comdie, elle
dormait profondment, fatigue qu'elle tait des pnibles motions
de la veille. L'appartement, contre l'usage, donnait sur la rue, et
du ct oppos  ce logis provisoire tait une joyeuse taverne o
nagure les jeunes gens  la mode avaient coutume de s'enivrer.
L'histoire de ce cabaret serait longue  crire. Il avait commenc
par tre un rendez-vous de beaux esprits. Il s'tait fait, en ce
lieu, plus de posie et de bons mots qu'on n'en fit jamais 
l'Acadmie! Aprs les gens d'esprit taient venus les gens d'pe;
enfin, les philosophes avaient remplac les soldats autour des brocs
cumants. Au temps o je parle, la politique avait envahi cette
maison, reine,  son tour, dans ces lieux hants par tant de
pouvoirs souverains. Donc aujourd'hui le gai cabaret avait pris une
teinte sombre, un air superbe; il ne jasait plus, il dclamait;
l'loquence avait remplac la chanson joyeuse; o rgnaient Coll et
Piron nagures, se montraient Puffendorf et le prsident de
Montesquieu. Ce cabaret tait une humble image du royaume de France,
et je finis par trouver qu'il serait un digne sujet d'tude et de
curiosit.

Chaque soir, c'taient, dans cette trange maison, des cris joyeux,
des chansons bachiques, des propos d'amour, de cruelles mdisances,
un jeu brutal..: voil pour les buveurs! C'taient des dissertations
sans fin, des projets inous, des accusations incroyables, des
rpubliques imaginaires, des utopies de toute espce, une rvolte
intelligente contre tout ce qui tait l'autorit: voil pour les
politiques! Plus d'une fois, que le club l'emportt sur le cabaret,
et, rciproquement, le cabaret sur le club, toutes ces disputes se
terminaient par des coups d'pe, et par l'intervention de la
marchausse! Ainsi, ma mre et moi, nous pouvions nous vanter d'un
voisinage assez fcond en tristes discordes, et en clameurs
insupportables aux amis de l'ordre et du repos. Pour ma part, le
voisinage ne me dplaisait pas; j'aimais ces bruits tranges, ces
subites clameurs, ces joies sans frein, ces dissertations lugubres
dont le bourdonnement arrivait  mes oreilles, comme l'cho d'un
canon d'alarme; j'aimais ces exercices oratoires, cette lgante
ivrognerie o perait le bel esprit et le bon sens; mme, plus d'une
fois, j'avais envi ces divertissements de chaque jour; mais ils
fatiguaient trangement ma mre, et ils lui auraient t tout  fait
odieux, si d'ordinaire les matines n'eussent pas t calmes, et
favorables au sommeil du quartier.

Donc, ce matin-l j'tais dans ma chambre, rvant encore et
regrettant, dans mon rve, mon Allemagne si tranquille et si rgle,
quand je fus rveill par d'horribles clameurs qui partaient du
cabaret voisin. Au premier abord, le bruit tait effrayant.
C'taient des hurlements, plutt que des cris. On jurait, on
chantait, on appelait  haute voix le matre de la maison; en un
instant, tout le repos du quartier fut troubl, les laquais
eux-mmes se rveillrent, comme au bruit d'une assemble
nationale... Or, ces messieurs se rveillaient de trop bonne heure,
et ils se remirent paisiblement  dormir, quand ils se furent
assurs qu'il ne s'agissait gure que d'une dispute entre quelques
jeunes seigneurs pris de vin, et qui faisaient plus de bruit qu'ils
n'avaient le droit d'en faire,  six heures du matin.

Malgr le bruit, ma mre dormait encore. Elle avait si grand besoin
de repos, son sommeil tait si prcieux pour moi! J'envoyai donc un
de mes gens  la taverne, priant ces messieurs de faire,  leur
plaisir, un peu moins de tapage... une dame habitant dans l'htel
voisin; elle dormait, elle avait pass une mauvaise nuit, et son
fils priait ces messieurs d'avoir quelques gards pour son sommeil.

L'instant d'aprs mon messager rentrait effar: son message avait
t reu avec des cris de fureur: on l'avait rappel _ l'ordre_! _
l'ordre!_ Mme il avait t menac du bton, s'il ne se retirait pas
sur-le-champ: c'tait donc une insulte  ne pas supporter.

Je pris mon pe, et, sans quitter mon habit du matin, je me rendis
 la taverne; j'tais de sang-froid; je vois encore l'enseigne de ce
lieu. Elle reprsentait un trompette de rgiment vidant sa bouteille
avec une fille de cabaret; au bas de l'enseigne taient crits ces
mots: _Au Trompette bless_. J'entrai d'un pas trs-calme dans la
chambre haute du _Trompette bless_.

Naturellement, je m'attendais  trouver en ce lieu quelques jeunes
militaires de bonne volont, et  terminer mon affaire  l'antique
faon: on se pique, on s'explique, et tout est dit... mais quel fut
mon tonnement!... Je cherchais des mousquetaires... je rencontrais
des lgislateurs! Je venais l'pe  la main, j'tais reu par une
exorde en: _Quousque tandem?_ Mes spadassins taient occups 
reconstruire l'difice social! Mon cabaret tait une chambre des
dputs! Bref, j'arrivais au beau milieu d'un combat de paroles
sonores, au moment o s'agitaient les plus terribles et les plus
brlantes questions.

C'tait la premire fois, certes, que j'entendais parler avec tant
d'audace et de licence de ces choses  part que toute l'Europe tait
encore habitue  respecter: du roi, de la reine, des nobles, des
prtres, du gouvernement, de la Bastille, des lettres de cachet, de
la libert moderne, de la lchet des anciens temps. Tout brlait,
tout croulait dans ces discours de la ruine et de l'incendie. 
peine, au premier abord, mon apparition fut-elle aperue, et j'eus
ainsi le temps de considrer cette runion tout  mon aise. Or ce
fut un grand tonnement pour moi quand j'entendis parler, dans cette
France obissant  tant de lois confirmes par tant d'annes de
soumission et de respect, de tant d'institutions formidables, avec
toute cette vhmence haineuse, par les hommes audacieux en prsence
desquels le hasard m'avait conduit.

Ces hommes nouveaux, ces porteurs de torches ardentes  travers les
gerbes, taient jeunes, pour la plupart, et de conditions
trs-diffrentes. Le plus grand nombre tait vtu trs-simplement et
sans recherche. Il y en avait d'autres habills  la faon de M. de
Lauzun lui-mme, et qui ne songeaient gure plus  leur habit brod
d'or, que ceux-ci  leur bure,  leur linge tout uni. Si bien qu'au
premier abord, il et t difficile de dire  quel ordre de l'tat
appartenaient ces gens-l. C'tait  la fois l'air du commandement
et la raillerie loquente des hommes faits pour obir; il y avait
sur ces figures, animes de la mme passion, le doute ml  la
croyance, l'espoir  la peur, le sentiment de la rvolte et
l'pouvante mme de ces meutes; on les et pris pour des
conspirateurs lgaux, si je puis parler ainsi. Dans le nombre, il y
avait de douces figures et des physionomies terribles, puis
d'horribles faces partant de haut en bas, comme celui de la brute...
surtout celui qui prsidait l'assemble, avait une de ces ttes
pleines d'nergie et d'intelligence, et faonnes de telle faon
qu'elles vous poursuivent jusqu'au tombeau.

Je vivrais mille annes que jamais je n'oublierais cet homme et son
premier aspect. Figurez-vous un gros corps assis  l'aise sur un
fauteuil de la taverne; il avait de grands bras, de larges mains,
une poitrine vaste et sonore, et sur les paules d'un portefaix,
cette tte norme, heureusement dessine, une bouche o le sarcasme
avait pos ses tabernacles, un sourire  la Voltaire, des yeux
d'escarboucle tincelants de malice et de gnie, le regard soucieux
d'un dbauch, le front olympien d'un pote! Dj mille passions
avaient ravag ce visage trange;  ces ravages du corps et de
l'me, la petite vrole avait ajout sa grle implacable; elle avait
sillonn dans tous les sens ce formidable ensemble de courage et de
vice, de despotisme et de libert; tout tait miracle, abme,
pouvante en cet homme extraordinaire... Il tait la lave ardente,
il tait la fume, il tait le volcan. Sa voix retentissait comme un
tonnerre, et tout en l'coutant parler vertu ou libert, avec la
vhmente conviction de l'orateur, vous ne saviez pas ce que vous
deviez croire, ou de la probit de ses paroles, ou du vice et de la
dgradation superbe imprims  tous ses traits.

Dieu merci! je le vis tout  mon aise, et, clou sur le seuil de la
taverne par cet tonnement voisin de l'pouvante, il me fut permis
de comprendre  quel point s'embellissait ce visage intelligent, 
la clart soudaine qui brillait sur ce front, sur ces lvres, dans
ces yeux; son attitude mme elle lui avait t rvle, et,
silencieux, il semblait parler encore. Ah! mystre! Il avait le
doigt appuy sur son front, comme s'il et voulu s'enfoncer le
crne, et il disait en montrant sa tte, en secouant ses cheveux
semblables aux anciennes forts de la Gaule dans les commentaires de
Csar: _Voil une tte dans laquelle il y a de quoi rformer les
empires_... En mme temps, il vida d'un geste nergique un grand
verre de vin de Champagne; et ses yeux noirs se tournrent vers moi
avec un sourire o respirait tout ce que le grand seigneur, le bel
esprit et le titan pouvaient contenir d'ironie et de mpris.

--Messieurs, s'cria-t-il un air singulirement effront, regardez
la bonne fortune qui nous arrive, et rendons grces au ciel de nous
divertir de si bon matin...  sa parole, ajoutez le geste et le
regard! Voyez-le, ce dbraill qui me toise et qui m'insulte, et moi
cherchant en vain une parole, un geste, un mpris... J'admirais!

--Hol! l'ami, reprit-il, en m'apostrophant, quel trange accident
te pousse, et t'amne en nos conciliabules de la nuit? Qui es-tu?
D'o viens-tu? Que nous veux-tu, fantme? Esprit d'autrefois,
Seigneur des temps fodaux, que diable viens-tu faire ici avec ta
casaque bariole, ton ruban vert autour de la tte, et tes cheveux
dans ton bonnet, comme une fille de soixante ans? As-tu donc perdu
au jeu ton dernier justaucorps? As-tu entendu des voleurs  ton
chevet, ou bien, malheureux poux, viendrais-tu me redemander ta
femme  main arme? Ah fi!... Au moins, si tu veux qu'on te la
rende, telle qu'elle est et se comporte, dis-nous le nom de la
belle, et ton nom  toi-mme, ombre immobile?... Ou plutt,
reprit-il, en s'adressant  ses amis, j'imagine que c'est l un
avertissement d'en haut, Messieurs; un fantme arrive tout exprs
des sombres bords, et des temps fodaux, pour nous avertir que nous
ne sommes plus jeunes, et qu'il faut mettre un terme  la vie
errante, aux songes lointains, aux vaines esprances, aux vastes
penses. Nanmoins, si ce fantme vous inquite, qui de vous sait,
par hasard, en quelle curie, en quel boudoir l'abb Maury a couch
cette nuit? J'enverrai un garon de cuisine lui emprunter son missel
 exorciser!

J'tais toujours immobile, coutant, contemplant, attendant! J'avais
certes un grand intrt  laisser tomber sans les relever ces
plaisanteries cruelles, et je me rsignai au silence. Pendant un
moment ce silence eut son effet; j'tais livide; habill d'une faon
bizarre, arm, je puis le dire,  la lgre! Les ples lueurs du
jour, jointes aux clarts vacillantes de la lampe, me jetaient dans
une fausse lumire qui me grandissait d'une coude.... En ce moment,
je suis sr qu'un visage moins hardi et pli,  me voir ce visage
de l'autre monde, et que plus d'un fidle, aux alentours de
Saint-Merry, et cri: _Vade retro!_ Je sentais bien que le Satan
qui m'interrogeait n'eut pas pris tant de peine, si je n'avais t
qu'un fantme  ses yeux.

Quand il eut cess de parler, je fis deux pas en avant, je pris
place  table sur un sige vacant, je plaai mon pe entre mes deux
jambes, et je m'appuyai sur la poigne.... Au milieu de ces
mouvements, tout solennels qu'ils taient, ma robe de chambre
s'tait entr'ouverte, ma poitrine tait nue, et l'homme pouvait voir
que si j'tais tonn, je n'tais pas un poltron.

Je m'inclinai d'un signe de tte:--Messieurs, leur dis-je, je suis
Allemand; on m'appelle encore avec respect, en tout lieu, Messieurs,
S. A. Srnissime le prince Frdric. Ma mre est cousine de la
reine de France, et descend des princes de Wolfenbuttel.

 ces grands noms, que je prononai, j'en conviens, avec un peu
d'emphase, il me semblait que tout le monde allait au moins me
saluer.... J'tais loin de mon compte avec ces gens-l... ils me
regardrent! Plus d'un mme se prit  sourire, et le gros homme, en
frappant sur la table  tout briser:--Et nous autres donc, nous
prenez-vous pour des croquants, Monseigneur? Tope-l! je suis
Franais; je m'appelle Gabriel Honor. Mon pre est marquis de
Sauveboeuf et de Biram, comte de Beaumont, vicomte de Saint-Mathieu
et premier baron du Limousin; mon frre est vicomte; moi, je suis
mieux que tout cela, je suis peuple. Encore une fois, fantme, que
nous veux-tu?

Alors je me levai.--Monsieur, dis-je, tout  l'heure, ici mme,
quand vos clameurs ont commenc, rveillant en sursaut toute la
ville, j'ai eu l'honneur de vous envoyer un de mes gens pour vous
prier, trs-poliment, au nom de l'hospitalit la plus vulgaire, de
faire un peu moins de tapage, et de respecter le sommeil d'une dame
trangre; non-seulement vous n'avez pas tenu compte de mon message,
mais encore vos cris ont redoubl avec plus de force, et vous avez
insult mon domestique. Or, vous le savez, Messieurs, cette insulte
est la mienne. Je viens donc  vous, comme c'est le droit d'un
gentilhomme, vous demander raison de vos injures, et puisque c'est
vous qui m'avez interpell le premier, M. Gabriel Honor, fils de
marquis, de comte, de vicomte et de baron, je vous somme de me
rendre raison!

Mon homme ne se dconcerta pas:--Monsieur, me dit-il presque en
souriant, vous tes un bon fils; on voit bien que votre pre et
madame votre mre ne vous ont pas fait jeter seize fois de suite
dans les divers cachots du royaume. Le commandement de Dieu, _pre
et mre honoreras_, vous portera bonheur, Monsieur, car si vous
n'tiez pas un tranger, vous sauriez que je ne me bats plus depuis
longtemps, et vous auriez honte de votre puril et misrable dfi.
Sachez donc, Monsieur le fils de prince allemand, que dsormais le
peuple est mon pre adoptif; je suis le frre du forgeron, le cousin
du tailleur de pierre, le commensal du porteur d'eau, le compre de
toutes les commres de la halle. Il n'y a pas une choppe, une
taverne, une boutique, un charnier, une nippe, un comptoir, une
hotte, un ventaire, une flte, une jupe, un violon, une trompette,
un pet-en-l'air, une charrette, un tombereau qui ne soient de ma
suite, et votre aimable pe, est-ce donc qu'elle daignerait toucher
mes crochets et mes cuelles? , mon prince, on a d'autres chiens 
fouetter que de croiser le fer avec vous! Est-ce aussi notre faute,
si vous tes log au-dessus de nos rvoltes? Rveiller une
Wolfenbuttel! dites-vous..., laissez-nous faire, on en rveillera
bien d'autres; tous les Bourbons, tous les Csars, tous les rois;
les trnes et les dominations, les baillis et les sergents, les
marchaux de France et les marchaux-ferrants, l'entendront avant
peu de temps, la trompette clatante, la trompette du dernier
jugement. Jugez donc si cela nous inquite et nous drange,
rveiller une princesse en voyage! Enfin, si Monsieur veut se battre
absolument, s'il est friand de la lame, et qu'il en veuille  tout
prix, il peut s'adresser  monsieur mon frre, le comte de Mirabeau,
un grand coeur,... un estomac immense... une pe... un tonneau!...

Notre homme,  ces mots, frappa la table d'une voix dlibre en
criant: _la sance est leve!_ Alors sans me laisser le temps de lui
rpondre, il me prit par le bras, avec un geste familier, charmant,
et qui touchait au respect.--Mon prince, me dit-il, renganez votre
pe et soyez indulgent pour un homme amoureux de popularit, un
gentilhomme cras longtemps par la force injuste, et qui se venge,
 la fois, de son pre et de son roi! Rien qu' me voir, vous avez
bien compris que je ne suis pas homme  viter la lutte. Attendez,
et vous verrez si le comte de Mirabeau sait se battre! Attendez,
vous verrez un duel... qui n'aura pas assez des deux mondes, pour
parrains et pour tmoins. Encore un jour, et je veux vous montrer
une rencontre  laquelle l'Europe entire servira de champ clos.
Cette fois, vritablement, ce sera l'arrt de Dieu, quand descendu
dans la lice, arm de tous les droits du genre humain... moi, le
champion de la libert, je me trouverai tout seul contre un
despotisme de tant de sicles. Ainsi, vous le voyez, j'attends, sans
remords et sans peur, tous les sicles fodaux pour les touffer de
la main que voil, pour les craser du pied que voici. Croyez-moi,
cependant, ne portez pas si haut vos dfis, et regardez  deux fois,
afin de savoir avec qui vous voulez vous battre. Eh quoi!  peine en
France, vous voulez vous battre en duel avec moi, le champion du
peuple? Allez, allez, Monseigneur! vous n'tes pas ambitieux, en
vrit! Mais soyez tranquille, ce n'est pas de votre main, ce n'est
pas d'une main mortelle que je suis destin  mourir. Si je meurs je
serai tu par une ide; si je suis vaincu, je serai vaincu par un
principe; si je succombe enfin, je succomberai sous des ruines
amonceles par moi-mme, et par moi seul. Encelade est mon nom de
guerre, et Typhe et Minas sont mes frres. Vous voyez qu'entre nous
deux la partie n'est pas gale, et que je suis invulnrable pour
tous les princes de la Confdration du Rhin. Donc votre dfi est
ridicule, eh bien! faites-moi le plaisir de le retirer; faites plus,
faites mieux, soyez, s'il vous plat, un de mes amis, ce sera,
quelque jour, un titre de gloire pour ceux qui osent l'tre,
aujourd'hui surtout, Monsieur! Dans tous les cas, et quoi que vous
dcidiez, cessez,  ma prire, de vous croire injuri, car les pes
et la bravoure vulgaire ne manqueraient pas ici; mais je n'aime
point cette espce de sang. Soyez donc le porteur de nos regrets et
de nos respects  Son Altesse madame la princesse votre auguste
mre, et, ceci dit, rentrez dans le fourreau votre pe et votre
colre, placez votre petite main royale dans cette large main
plbienne, et vous comprendrez, j'en suis sr, que vous avez bien
agi.

Cet homme tait  prsent si diffrent de ce que je l'avais vu
d'abord, il y avait tant d'autorit dans sa voix, dans son geste,
avec tant de bienveillance en son regard, d'ailleurs l'assemble
avait t si pleine de courtoisie et de rserve envers moi, que je
me sentis vaincu tout  fait. Je pris la main qu'on me tendit, nous
bmes tous  ma sant, et tout fut oubli.

--Aussi bien, reprit l'homme  la grande voix avec le plus aimable
sourire, savez-vous, Messieurs, que c'est un charmant cavalier ainsi
accoutr. Ce costume est le dernier habit de ma seconde jeunesse
ignore, ignorante, quand j'tais le jouet des lettres de cachet, la
victime des lieutenants de police, l'hte le plus assidu des
Bastilles du royaume, et la terreur des usuriers et des maris. O mes
bonnes aventures en robe de chambre et lger vtues, qu'tes-vous
devenues? O mes pantoufles! O ma nudit nocturne, quand je fuyais
sur les toits,  la voix de l'exempt! Riantes valles de Pontarlier,
bois pais du fort de Joux, bonnes filles, qui me cachiez tout
tremblant dans votre couche enrubane! O Sophie! et vous toutes, mes
chres amours! Qu'est devenu tout cela? Mes amis! mes amis! bnissez
la robe de chambre, et la conservez mieux que la robe d'innocence et
la feuille de figuier! Vtement doux, commode, heureux, us si tt,
quitt si vite! Hlas! moi qui vous parle, oui moi-mme, autrefois
j'en avais une, et je l'avais achete au petit-fils de M. Dimanche,
le tailleur de don Juan. Ce troisime Dimanche tait fripier au
pilier des halles, non loin du pilier de Poquelin, l'historien de
don Juan.

Un jour que je me glissais, comme un serpent,  travers ces
boutiques ou se cache assez volontiers plus d'un trsor de grce et
de beaut, je fus frapp par cette triste enseigne: _Au prince
dguenill_, _Dimanche_, _fripier de la cour_. J'entre, et je trouve
un bonhomme accroupi dans son comptoir, sur le fauteuil du _malade
imaginaire_.--Hol!... Eh! m'criai-je, est-ce vous, M. Dimanche, un
vrai Dimanche, hritier du nom et des armes du tailleur du seigneur
don Juan?--C'est moi-mme, rpondit une voix asthmatique... un petit
Dimanche; oui, c'est moi, un innocent ruin par M. le duc de
Richelieu, comme mon grand-pre avait t ruin par le seigneur don
Juan. Je suis Dimanche, et mon grand-pre tait un grand tailleur!
Mon pre ne fut plus qu'un ravaudeur, moi je suis  peine un
fripier; et, pour peu que M. de Lauzun soit  M. de Richelieu ce
qu'tait don Juan  ce dernier, mon fils ne sera plus qu'un
chiffonnier! Ainsi parlait ce brave homme, et, parlant ainsi, ses
yeux taient pleins de flamme... Il tait furieux, mais sa colre
tait impuissante; et bien vite,  l'aspect de ces loques, de ces
taches, de ces lambeaux, de ces friperies immondes, tristes jouets
des vents, il retomba dans son silence et dans sa mditation.

J'en eus piti!--Voil pourtant, me disais-je en moi-mme, ce que
nos anctres, et nous autres, leurs pires enfants, avec cette rage
de vivre en pressurant nos vassaux, de ne pas payer nos dettes, et
d'abuser du crdit, nous avons fait du bourgeois de Paris! Louis XIV
en avait fait le roi de la bonne ville, et nous en avons fait un
paria. O fils de M. Dimanche!... et petit-fils de Mme Jourdain,
prends patience encore: un jour viendra, le jour des chtiments et
des vengeances... alors, ami Dimanche, alors tu prendras ta
revanche, alors tu verras les petits Lauzun, les petits Richelieu,
les petits don Juan entrer humblement dans ta boutique glorifie,
et, le chapeau  la main, te demander ton suffrage, au nom mme des
liberts populaires. Quels serments ils vont te faire, ami Dimanche,
et quels respects te prodiguer! Mais toi, leur rendant mpris pour
mpris:--Hors d'ici, hors d'ici, tratres, flons et menteurs, je ne
veux pas de vous, pour reprsenter ma volont suprme, et je donne
ma voix  Riquetti, mon confrre,  _Riquetti, marchand de draps_!

--Prenez garde, Monsieur le marchand, dis-je  Mirabeau, que vous
voil dj bien loin du vtement dont vous me parliez tout 
l'heure, et permettez que je vous y ramne; on ne renonce pas si
vite  une histoire qui commenait si bien.

--Le fait est, reprit Mirabeau, que j'eus grand' piti de ce
malheureux Dimanche:--Eh! lui dis-je, avez-vous au moins quelque
habit qui ait appartenu au seigneur don Juan?

--Je n'ai, reprit-il, qu'un habit du matin; il l'avait command 
mon grand-pre, afin de s'en parer, pour clbrer ses noces avec
dona Elvire... Ah! le mcrant, l'habit n'tait pas cousu que dona
Elvire avait chang de nom, et s'appelait l'_abandonne_! Aussi bien
mon pre fut cruellement puni, lorsqu'il apporta cet habit du matin
 don Juan.--Que diable veux-tu que j'en fasse  prsent
(disait-il)? Dona Elvire aimait la couleur tanne, et la petite
Charlotte ne peut pas la souffrir. Et voil comment cette relique
est reste entre les mains de mon pre, qui la coucha sur son
mmoire, o elle dort depuis cent ans.

--Nous la rveillerons, dis-je  Dimanche IIIe,  coup sr, nous la
rveillerons, et elle sera porte au compte dfinitif... Mais
cependant, ne voudriez-vous pas vous en dfaire en ma faveur?

Or, le croyez-vous, Messieurs, Dimanche IIIe, quand il m'eut tois
de la tte aux pieds, hsita  me confier cette guenille.--Hum!
disait-il, vous m'avez tout  fait l'air, monsieur le marchand de
draps mon confrre, d'appartenir  l'ancien rgime, et je ne sais
pas si je dois vous accorder ce que j'ai refus  M. Diderot. Je
sais bien que c'est un chiffon, cette robe  la don Juan, chiffon
tant que vous voudrez, mais c'est tout ce qui me reste de l'hritage
de mon grand-pre... Enfin, soit,  la grce de Dieu! Emportez le
laisse-tout-faire et l'habit de combat du seigneur don Juan!

Comme en ce moment l'loquent nous vit encore attentifs, et fort
persuads que son histoire avait une fin, qu'il ne disait pas.--Ah!
pauvre de moi (s'cria-t-il en se frappant le front)! malheureux
Dimanche et cruel Riquetti, je me rappelle, en ce moment, que je
n'ai pas pay  Dimanche IIIe la robe de chambre que Dimanche Ier
avait faite pour don Juan!

Ce qui prouve absolument, Messieurs, qu'il est impossible que nous
ne fassions pas une rvolution!

C'est ainsi qu'il tait tour  tour sublime et bouffon, gai jusqu'
la folie, et triste jusqu' la mort! Il allait de la navet mme 
la rverie, et sans cesse et sans fin il touchait aux extrmits les
plus violentes; il riait, il jurait, il pleurait, il s'enivrait, il
attirait, il repoussait, il charmait, il tonnait, il enchantait!
Pendant ces dissertations, de l'autre monde... et du monde 
venir... la ville entire tait rveille, et la rue,  chaque
instant, se peuplait... Je demandai  mon nouvel ami la permission
d'aller mettre un habit plus dcent.--Allez! allez! disait-il, allez
vite; et moi, je vais me coucher. Criez-moi: _bonsoir!_ je vous
dirai: _bonjour!_ J'espre au moins que nous nous reverrons bientt;
partout o _tu_ voudras,  l'Opra, au cabaret, au bal,  la
taverne, au jeu, chez Mesmer, chez la Fillon!... Bref, il me
tutoyait.

Si bien qu'en me retirant, j'tais sur le point d'aimer cet homme,
que j'aurais tu de si bon coeur il n'y avait qu'un instant.

Je m'aperus, en descendant l'escalier, que j'tais suivi;  vingt
pas de l, je m'entendis appeler par un jeune homme de cette socit
joyeuse dont j'avais remarqu les yeux noirs, le beau visage, et la
taille lgante. Celui-l tait un homme  coup sr mieux lev que
tous les membres de cette runion politique.--Monsieur, me dit le
jeune homme, voulez-vous me permettre de vous reconduire jusqu'
votre htel?

Arrivs  la porte:--Merci, Monsieur, lui dis-je, de ces bonnes
faons d'agir, et tenez-vous pour assur que je saisirai volontiers
les occasions de me rencontrer avec vous.




CHAPITRE VI


 la fin, arriva le jour de notre prsentation  la cour de la reine
Marie-Antoinette, ce jour impatiemment attendu par ma mre. Elle
s'tait pare extraordinairement pour cette crmonie imposante.
Jamais ses vastes paniers n'avaient t plus chargs de dentelles,
jamais elle n'avait pouss sa chevelure  de plus hauts sommets, et
rarement autant de perles et de diamants avaient brill autour de sa
personne. En un mot, ma mre avait pris, ce jour-l, toute la
vieille parure allemande, avant Marie-Thrse. Autant que je puis
m'en souvenir, c'est la dernire fois que j'ai vu ce noble et riche
costume en toute son ampleur: ainsi faite, et le visage
honorablement couvert de mouches et de rouge, une grande dame tait
vraiment imposante. On et dit une citadelle imprenable;  peine le
bras,  demi-nu, tait-il libre d'agiter un ventail. Ma mre fut
longtemps  sa toilette, et rien n'y manquait, lorsqu'elle monta
dans son carosse, en me faisant toutes sortes de recommandations sur
la manire de me conduire  cette nouvelle cour.

--Votre fuite de Vienne, me disait-elle, m'a accable de douleur; un
instant j'ai trembl de n'avoir enfant qu'un philosophe. Il faut
laisser, Monsieur,  plus grand que vous, ce funeste travers. Notre
empereur n'en est pas innocent, mais ce sont des folies d'empereur.
Pour nous, soyons les premiers  respecter notre rang, si nous
voulons qu'on nous respecte. N'assistons plus, sans protester de
toutes nos forces, au hideux spectacle de dgradation sociale que
nous avons trouv partout en ce royaume, oublieux de l'ancienne
croyance et de l'ancien respect. C'est un crime... une impit pour
un gentilhomme, de dchirer les titres de ses aeux et de ses petits
enfants; ces titres sacrs reprsentent un dpt inviolable dont
nous devons compte au pass, aussi bien qu' l'avenir. Croyez-moi,
l'esprit d'galit est une contagion funeste, et par respect pour ce
que nous sommes, gardons-nous d'imiter les malheureux qui se
dpouillent de leur dignit en change d'une gloire populaire, sous
laquelle ils finiront par succomber.

Ma mre ajoutait: Enfin songez, Monsieur, que nous allons voir la
premire cour du monde et le premier roi de l'Europe; songez surtout
que c'est  S. M. la reine Marie-Antoinette elle-mme, que nous
allons prsenter nos respects,  la fille de Marie-Thrse et de
tant de rois!... On ne saurait imaginer toutes les recommandations
que me faisait ma mre. Au souvenir de mon irrvrence passe, elle
entrait en pouvante. Pour moi, bien rsolu  ne plus lui dplaire,
effray de toute la philosophie  l'abandon que j'avais dj
apprise, en ce plaisant pays de France, effray de l'galit qui
dbordait de toutes parts, je me sentais tout dispos  couter
respectueusement ces sages conseils. Hlas! dans le doute o
j'tais, je m'abandonnais toujours  la dernire voix qui frappait
mon oreille,  la dernire pense qu'entendait mon esprit, que
comprenait mon coeur. J'tais, tour  tour, dvou aux droits du
peuple, aux privilges du trne, homme indcis, s'il en fut. Ce qui
fait qu'en revenant aujourd'hui sur les opinions de ma jeunesse, je
me trouve assez souvent coupable d'avoir manqu tantt d'esprance,
et tantt de charit... comme si ce n'tait pas assez d'tre 
plaindre, et comme s'il dpendait de nous-mmes d'avoir une opinion.

Que voulez-vous? Dans cette lutte ardente des pouvoirs qui
s'lvent, contre les pouvoirs qui s'en vont, il arrive un instant
de gne pendant lequel il est bien difficile de savoir o s'arrter.
Retenu, d'un ct, par l'habitude et le souci des traditions,
emport, d'autre part,  l'enthousiasme,  l'admiration, pour les
thories nouvelles et perscutes, il est bien difficile, en ces
annes ignorantes du mal et du bien, du faux et du vrai, de choisir
entre le pass auquel on appartient, et le prsent auquel on
voudrait appartenir. Ainsi j'tais. Ah! sur la route mme de ce
grand Versailles, vis--vis de ma mre, si grande dame et si pare,
orn de mes ordres et par fabuleusement de mon habit de cour,
vaincu comme je l'avais t dj, deux fois,  mon premier amour,
par un valet,  ma premire excursion dans le monde rel, par ce
hanteur de clubs, ce fauteur de rvolutions et ce chercheur
d'utopies qui s'appelait tantt Riquetti le marchand de draps,
tantt le comte de Mirabeau, ou, plus firement: Mirabeau, et dont
le nom vritable tait _Lgion_..; honteux de ma nullit,  une
poque et dans un pays o chaque citoyen commenait  compter par sa
valeur relle, je me surpris, plus d'une fois, regrettant, au fond
de l'me, et Fanchon, et mon mariage avec elle, sur le banc couvert
de neige, sous le toit de chaume clair par la lune, dans une belle
nuit d'hiver.

La voiture allait lentement, mes rflexions taient profondes.

--Et quel besoin, me disais-je, aprs tout, quel devoir pourrait
m'arracher  mon doute,  mon rve,  ma curiosit de chaque jour?
De quel droit, irais-je interrompre violemment ce repos de mon me,
cet innocent loisir de mon esprit dans lesquels j'ai vcu jusqu'
prsent? Que me font  moi, les rvolutions trangres? Suis-je
attach  ces rvolutions qui grondent? Suis-je un Parisien, ou
suis-je un Allemand qui voyage et veut s'instruire? Et si la route
enfin me parat longue, n'ai-je pas, toujours le moyen de faire
verser ma chaise au milieu du chemin,  ct d'une chaumire, ou de
l'arrter  la porte de mon chteau, sur les bords du Rhin, par
exemple, dans les grandes herbes qui les bordent, sous les arbres
qui l'ombragent?

Je me sentais tranquillis, m'tant dit tout cela.

--Oui, me disais-je encore, et vraiment je serais une bonne dupe de
perdre ici mon plus beau privilge: un tranger qui voyage, et qui
n'a pris parti pour personne. Oui, j'aurais grand tort de
m'inquiter, ici, d'ordre ou de dsordre, et je n'irai point, non
certes, tirer l'pe contre des ides; je ne dclarerai point la
guerre  des faits, je ne m'intitulerai pas un hros,  propos de
systmes politiques, je ne prendrai point mon rve au srieux, ou
tout au rebours. Club, taverne ou palais, que m'importe? Mon rle, 
moi, c'est d'tre un tmoin futile, et ne jurer par aucun matre.
Avant tout, je suis le poursuivant de l'inconnu, sous toutes ses
formes, le hardi dfenseur des passions innocentes, le chevalier
errant des petits faits de la vie humaine. Enfin, n'ai-je pas, pour
me guider, l'exemple de ma mre elle-mme? Elle est impassible, elle
est calme, elle attend... Faisons comme elle, attendons. Tels
taient mes raisonnements d'goste, et voil par quels moyens je
m'loignais de la vie active, en ces temps douteux,  l'heure o
plus que jamais c'tait mon droit et mon devoir de me mler
hautement et sans crier: Gare! aux passions de mon sicle,  ses
batailles,  ses hasards!

La voiture allait toujours: nous parcourions la route _ternelle_
(on le disait) qui conduit de Paris  Versailles. La route est
borde, hlas, de chaumires, de masures, de petits jardins entre
deux remparts de boue, en hiver; entre quatre murailles de
poussire, en t. Voil donc le chemin des gants? Voil l'unique
sentier qui mne aux honneurs, au crdit, au pouvoir? Par ce sentier
mal pav et plein d'abmes, a pass tout le grand sicle. O grande
poque de l'histoire et du monde, vous avez foul cette route
abominable dans tout l'clat de la gloire des lettres et de la vertu
guerrire! O sentiers du soleil, traverss par tant de passions, par
tant de vertus, par tant de pouvoirs, par tant de revers! Voici
pourtant le chemin de Louis XIV et de madame de La Vallire, du
grand Cond et de Bossuet, de Jean Bart et de Racine!... O donc
tes-vous, trace auguste de tant de grandeurs? Demandez  cette
voie,  ce soleil,  cette poussire,  cette fange, combien a pes
le grand sicle, et si la roue, en tournant, s'est brise au contact
de la borne olympique?... Un seul arbre, un seul des grands ormes
qui avaient vu passer tant de merveilles dans leur plus splendide
appareil, restait debout sur la route.... Il avait t frapp de la
foudre, et de toutes les choses qu'il avait vues il avait perdu, le
souvenir.

Cette route o courait le tonnerre, o roulait la victoire, o se
jouait la fortune insolente, elle a t parcourue,  son tour, par
le sicle des philosophes: insouciants voyageurs, ils vont  pied,
ils ddaignent les chevaux fringants de la cour, ils marchent
lentement, toujours srs d'arriver. Alors, quand le XVIIe sicle eut
accompli sa tche, et quand le roi Louis XV eut remplac le rgent
d'Orlans, le voyage  Versailles recommence avec le mme ordre,
mais l'heure du voyage est change, les voyageurs ne sont plus les
mmes; et le but seul est rest le mme but: fortune et pouvoir.
C'en est fait; le grand sicle a fini son voyage, il s'est arrt
haletant sous la gloire et n'en pouvant plus, et maintenant nul ne
songe  voir que ce chemin sillonn d'clairs soit le chemin de
Versailles. En ce moment la nuit succde au grand jour. Les
voyageurs se rapetissent, le pote fait des vers  Chloris, le
prosateur crit des contes, le chrtien dpouille la foi de ses
pres. Voyez! dans l'art tout est rose et joli. Qui reconnatrait ce
chemin de l'ancien Versailles, parcouru  grands pas par des gants?
tait-ce donc pour si peu, quand la royaut de France fit cette
halte misrable entre la vieillesse d'un roi et la jeunesse de
l'autre, que le rgent d'Orlans avait donn  la France le temps de
rparer cette route effondre? Quand Philippe se tenait  Paris,
fuyant Versailles, tait-ce donc qu'il et peur, ou qu'il respectt
le palais du grand roi, le trouvant trop difficile  remplir par sa
majest viagre et d'un jour, majest de second ordre et faite  sa
taille  lui, le spirituel rhteur, le sceptique et l'audacieux qui
met en doute mme la monarchie, et qui rit sur le volcan? En mme
temps rpondez: qu'tes-vous devenues, passions franaises si
correctes, mme dans vos carts? Le sicle est l chancelant sous
l'ivresse! Il s'est gorg d'esprit, de doute et de paradoxes sous
cet imprvoyant gouverneur, et sous son digne disciple, tratres 
la royaut, tous les deux. Hlas! hlas! la France en est rduite 
se parodier elle-mme. O honte! le Bossuet de ce temps perverti
entretient des filles d'Opra; madame de Maintenon s'en va dans les
champs, la gorge haletante et les cheveux pars; Philippe et madame
de Parabre, Louis XV et madame de Pompadour, le duc de Richelieu et
le lieutenant de police ont infect cette route consacre par tant
de grands rois, de grands potes, o d'lgantes amours avaient
laiss leur trace honorable ou charmante. Ils ont indignement sali
les sentiers pleins de fleurs; ils les ont indignement jonchs de
honte, de terreur, d'gosme et de fausse gloire; ils les ont
dgrads de toute la force de leur caducit et de leur dshonneur!

Non, ce n'est pas le grand chemin, le srieux chemin, le vrai chemin
de Versailles: je suis, tout au plus, sur le chemin de traverse 
l'usage des filles perdues, des ministres prvaricateurs, des
goujats et des voleurs. Voie immonde et funeste, entremle
horriblement de mille pas rtrogrades, et de mille sentiers qui se
croisent, et qui finissent par se rencontrer, au bord des abmes!
Que d'mes errantes sur ces bords! que de gnies plors dans ces
forts! Que la danse des morts doit tre solennelle en ces
carrefours de chasse, o tous les vents se sont donn rendez-vous...
au sommet des grands arbres,  l'heure o l'toile du soir jette en
silence sa ple clart sur les gazons desschs, fouls par des
ombres muettes! Ainsi je rvais, et cependant notre carrosse allait
toujours.

Les rgnes qui finissent, les opinions que le temps abolit, les
croyances qui se dtruisent, toutes choses immatrielles et sans
forme, laissent pour moi des ruines visibles et pleines d'intrt;
je les vois, je les touche, et je les consacre aussi par mes regrets
et par mes larmes; bien plus, je les ranime  mon usage et pour moi
seul. Quand je le veux, aujourd'hui mme,  soixante ans de
distance, je rends la vie aux palais, aux hros, au jeune roi, aux
jolies femmes, aux beaux jours d'autrefois. J'entends de nouveau le
son du cor dans les chos de la fort, je revois la nymphe errante
sur son cheval, agaant le roi des chasseurs; je me figure aussi la
prostitue arrache  son boudoir mercenaire et sortant, souille un
peu plus, du lit royal. Si je le veux, j'assiste  une prise de
voile, au banquet des noces, au carrousel des rois. Je runis,  mon
bon plaisir, ces temps d'amour et ces temps de dbauche, je me
promne  la fois entre les jets d'eau de Chantilly et les
malheureuses filles du Parc-aux-Cerfs. Parlez-moi des contrastes,
pour donner la toute-puissance aux souvenirs! Parlez-moi des longs
rgnes et des saturnales de la royaut; des vieux palais, des
anciennes amours, des grands noms, voil pour le pass; et si vous
joignez  ces poussires,  ces chos dans le temps prsent, des
craintes folles, des inquitudes sans cesse renaissantes, des
rvolutions qui menacent, une jeune reine, belle et  ce point
malheureuse, certes, vous comprendrez quel fut mon premier voyage 
Versailles.

Une rencontre inattendue vint m'arracher  mes tranges rflexions.




CHAPITRE VII


Nous entrions dans la dernire avenue,  la nuit tombante. Le ciel
tait sombre et pluvieux, et j'avais peine  distinguer, dans ces
longues ranges de maisons attristes, quelques-uns des htels de la
ville; la faade mme du palais m'apparaissait comme une masse
imposante;  peine quelques lueurs arrivaient jusqu' nous. Dans
cette circonstance de la nuit et de l'orage, le cocher avait retard
sa course, cherchant du regard  quelle porte il devait se
prsenter? Tout  coup un homme passe en courant, l'habit en
dsordre et la tte nue; il tait tout souill de pluie; un instant
je le vis courir, bientt sa course se ralentit, puis enfin je le
vis chanceler et tomber tout  coup dans un foss... On et dit
qu'il tait mort. Aussitt je m'lanai au secours du pauvre diable,
et bientt je fus prs de lui, malgr les exclamations de ma mre,
qui ne comprenait pas que l'on s'arrtt pour si peu.

Quand j'arrivai prs du foss o l'inconnu tait tomb, le digne
homme s'tait dj relev, il souriait doucement; sa tte tait
belle et calme; il tait dans la force de l'ge, et dans son regard
il y avait pour le moins autant de passion que d'garement; j'ai
entendu peu de voix d'un accent plus doux.

--Grand merci, Monsieur, me dit-il; grand merci de votre piti; je
me suis trop ht, j'ai couru, je suis tomb dans ce foss; mais,
par le ciel! dites-moi donc si je suis prs du chteau? Hlas!
hlas! il fait nuit, la promenade est sombre, et je ne verrai pas la
reine aujourd'hui, je suis venu trop tard.

Le malheureux se tordait les mains; dsol, il reprenait:

--Voyez-vous, quand ces arbres sont couverts de feuilles qui
frmissent, quand ces plates-bandes sont en fleurs, quand la mousse
est l, recouvrant de son manteau les blanches paules de ces
statues, je n'arrive jamais trop tard; je dors o je suis, peu
m'importe, et partout, sous le ciel. Et le matin, tous les matins,
je vois de loin Marie-Antoinette; elle se lve avec l'aurore et
comme elle. Le soleil vient de ce ct toujours, moi je tourne le
dos au soleil, et je la vois, elle admirant le ciel empourpr. Mon
Dieu, je fais alors ma prire,  genoux devant elle, et je prie avec
ardeur pendant six mois de l'anne. Hlas! jamais je ne prie en
hiver. Elle ne sort pas l'hiver; il n'y a pas de soleil et je ne
vois plus rien, pas un coin de sa robe ou de son chapeau. On dirait
que tout est mort, autour de ma reine qui n'est plus. Ah! tristesse!
Ah! terreur!

J'eus en piti le pauvre fou; ma mre, en poursuivant sa route, me
fit signe qu'elle allait m'attendre au chteau; je pris mon fou sous
le bras, et le menai chez le concierge, qui le reconnut
sur-le-champ.

--Pauvre homme! dit le concierge. C'est l'amoureux de la reine,
Monsieur! La reine a bien dfendu qu'on lui ft du mal!... Entrez,
Messieurs.

Nous entrmes. Un grand feu clairait l'appartement; tout tait
reluisant et calme en cette demeure: un vrai royaume, moins les
chagrins, les douleurs et les veilles de la royaut.

Quand mon fou eut senti la douce chaleur du foyer domestique, et
qu'il eut repris quelque force  la table du concierge:--Oui, me
dit-il, en me regardant avec un profond sentiment de conviction, je
l'aime, et de toute la force de mon me! J'ai tout perdu pour elle,
et ma raison, pour commencer. Quand je la vis, mon Dieu! mon Dieu,
quand je la vis pour la premire fois, elle entrait dans une tente,
sur les frontires de l'Allemagne et de la France, vtue en simple
Allemande;... elle sortit de l'autre ct, habille en reine de
France! Elle a voulu rire de son fou, sans doute; et pourtant, quand
je pense qu'au milieu mme de cet abri d'un instant, il y eut plus
qu'une archiduchesse d'Autriche, et plus qu'une reine de France, il
y eut une fiance... Allons, allons, calmons-nous! Tout beau, mon
coeur!...

L'instant d'aprs, j'eus l'honneur de saluer S. M. la reine,  la
tte de ma compagnie. Eh! tel que vous me voyez, j'ai t magistrat,
j'ai port la robe de magistrat; j'tais du parlement de Besanon,
c'est moi qui portai la parole, et, ne sachant comment l'appeler, je
l'appelai tout simplement: _Madame!_ Elle parut me sourire, et elle
me regarda;... elle me parla mme, et la veille...

La veille de ce jour glorieux, j'avais condamn aux galres un
malheureux paysan qui avait tu un lapin dans une fort
ecclsiastique. J'avais condamn ce malheureux: sa femme tait venue
 mes pieds, me priant et me suppliant en grce, en piti, avec ses
enfants, ses tout petits enfants! Dans la nuit, nuit de remords et
de confusions, j'avais revu en songe le condamn, sa femme, ses
enfants, le lapin, le furet...; j'tais bourrel; c'tait ma
premire sentence, et je pleurais, me sentant charg d'un grand
crime. Ah! Dieu! si j'tais las  jamais de cette magistrature
abominable!... Eh bien! ma reine  moi, elle m'a absous de mon
crime, elle m'a dlivr de mon remords, elle a dit  mon condamn:
Sois libre!  la femme: ayez confiance! Aux petits enfants: je vous
adopte! O grce!  bont! Elle a donn un dmenti  ma sentence, 
ma justice,  ma loi, voil ce qu'elle a fait pour moi, cette reine,
 son premier instant de royaut. Depuis ce jour, je n'ai plus eu de
mauvais rve, je n'ai plus vu de misrables pendant mon sommeil, je
n'ai plus port de robe sanglante, je n'ai plus de remords. Aussi,
depuis ce jour de clmence et de pardon, je n'ai plus pens qu' la
reine, je n'ai plus appartenu qu' la reine, je n'ai plus port que
sa livre, et je lui appartiens; si elle meurt, je meurs... Mon
Dieu, je l'aime tant!

Disant cela, il tait calme et son front tait radieux.

--Hlas! lui dis-je, Monsieur, quel dommage de porter si haut son
rve et de mourir, jeune encore, d'un amour sans espoir!

Il me rpondit ainsi, et je crois bien qu'en ce moment il avait
toute sa raison:--J'avoue, en effet, Monsieur, que voil une
tmraire entreprise: aimer cette dame!... Eh! ne croyez pas que je
sois tomb, tout d'un coup, dans le gouffre. Au contraire, j'ai vu
le prcipice, et j'en ai sond toute la profondeur, avant d'y
tomber! Mais, plus j'ai rflchi, plus j'ai vu que cet amour
impossible tait ma vocation sur la terre. Que voulez-vous donc que
je fasse ici-bas, si je ne l'aime pas? Qui, moi? moi seul je serais
sage, quand tous sont insenss? moi seul je vivrais sans passion, en
ce sicle de passions sans bride et sans frein? Laissons aller le
sicle, et le laissons se ruer dans le nant. Allons, courage,
insenss, jouez sur une carte la fortune de vos pres! Insenss,
prostituez votre cusson au char de Phryn! Insenss, profanez le
saint ministre de Dieu dans vos orgies nocturnes! En mme temps
refaites les lois du pays; jetez le trne dans la poudre, arrachez
de votre chapeau ducal la dernire plume qui le pare, pousez vos
servantes, et quand tout sera dit, brlez-vous le crne!... Or, dans
ce dvergondage universel, je serai tout d'un coup raisonnable  moi
tout seul?

N'avez-vous pas entendu dire aussi qu'il y avait chez nous des gens
qui faisaient la guerre  Dieu le fils; qui, de leur propre
autorit, retranchaient deux parts de la Trinit sainte, et qui
criaient: victoire! quand le Dieu tait bless?

Quoi donc! tout cela, moi vivant? On escalade, en blasphmant, le
ciel tomb de la nue, on tue  plaisir des dieux immortels, on
dtrne, en hurlant, des rois, dont la race n'avait pas son gale
sous le soleil:  ce prix, on est un grand homme, on est promen
dans la ville aux acclamations du peuple, on est couronn au
thtre, on meurt au milieu des hymnes solennels, et moi je suis un
fou... un fou, un pauvre fou!

Un fou, parce que je l'aime, et parce que j'ai fait mon bonheur de
l'entendre et de la voir, mon bonheur de suivre ses traces
charmantes, mon bonheur de la guetter  travers le bosquet charg de
neige,  travers le buisson charg de fleurs, mon bonheur de
prononcer son nom, tout bas, quand je suis seul, un nom qui me
charme et me fait pleurer, je suis un fou! Que vous tes injustes,
vous autres, les hommes senss. Vous dfendez jusqu' l'adoration!
Vous ne savez pas tre superstitieux, vous n'osez pas; vous vous
tracez une ligne, et vous dites: Tout ce qui n'est pas nous, n'est
rien; tout ce qui passera au del de cette ligne est folie!... Oh!
vous me faites piti!

Voil comme il me parla; cependant, il finit par se calmer aux
douteuses clarts de cette lune d'hiver qu'il avait prises pour le
crpuscule du matin.--Silence, dit-il, voici l'heure: elle se
lve... En mme temps, il prtait l'oreille et redoublait
d'attention:--Non, dit-il, elle n'ira pas dans la fort ce matin;
elle va venir sur sa terrasse. Et, l'instant d'aprs:--Voici la
nuit, il fait nuit, elle va venir!... au bas du palais, vis--vis de
ces eaux qui murmurent, sur ces gazons peupls de statues
immobiles... Dj vous voyez la terrasse claire... coutez!
Entendez-vous, dans le feuillage, ces concerts invisibles, qui
viennent du ciel en chantant les louanges de la reine?... Oh! qui me
rendra ces nuits d't, ces mystres vaporeux sous un ciel toil,
cet air charg de parfums et d'harmonie, et tant de jeunes femmes,
silencieuses et ravies? O tes-vous, belles soires d'autrefois,
quand pour moi toute femme pouvait tre Marie-Antoinette elle-mme?
J'tais, comme elle, sur cette terrasse, et moi, vivant comme elle,
et respirant le mme air, coutant les mmes sons, sur ce banc,
adoss au _Gladiateur_; mme une fois, j'tais si prs d'elle...
elle a parl... j'ai entendu sa voix, elle m'a parl; elle m'a parl
du ciel, des fleurs, des eaux jaillissantes, du calme de la nuit, de
quoi m'a-t-elle parl? Puis, avant que j'eusse pu rpondre un mot,
elle s'est leve, elle m'a salu, elle a repris sa promenade, et
tout... a disparu pour moi, la terre et le ciel!

Ce malheureux m'intressait vivement:--Venez, me dit-il, en baissant
la voix, venez l-bas,  gauche, sur le bord de l'avenue, et vous
comprendrez ce que je souffre; j'ai un secret  vous dire, au _Bain
d'Apollon_; un grand secret, ajouta-t-il en mettant son doigt sur sa
bouche, et je ne le dirai qu' vous; c'est mon secret et le sien,
c'est moi qui l'ai dcouvert, moi seul. Je vous dirai mon secret, ce
soir, aprs le soleil; ou demain avant le soleil, ne manquez pas de
venir... Vous tes de son pays; eh bien! vous reverrez l'Allemagne
demain. Je vous conduirai dans les lacs, dans les montagnes de votre
nation... je sais un sentier qui y conduit, je vous guiderai dans
les gras pturages de vos gnisses; n'oubliez pas de venir...

Il me prit la main, il me dit adieu; je lui promis de me rendre 
son rendez-vous, il m'intressait trop vivement pour que ma parole
ne ft pas sincre. Enfin, je me demandai si tout cela tait un
mystre aussi simple que le mot _folie_?... Ainsi rvant, je
rencontrai un _valet bleu_ apportant l'ordre que l'on m'ouvrit la
porte du chteau... Il tait onze heures du soir, et ma mre, entre
avant moi, avait t introduite aussitt dans les petits
appartements.




CHAPITRE VIII


Ce palais de Versailles, ce _favori sans mrite_, au dire de M. le
duc de Saint-Simon, tait pourtant,  le bien voir, un monument
digne du monarque auguste qui l'avait construit, pour y loger sa
monarchie. Il est difficile d'imaginer une profusion plus royale
d'or et de peintures; les plafonds en sont surchargs, les portes,
sculptes avec le soin d'un ouvrier chinois faisant une pagode,
reprsentent un entassement de chefs-d'oeuvre; les salons sont
vastes et pleins de magnificence; et partout sur les murs, sur les
corniches, sur le marbre et sur les cuivres, sur l'or, sur le fer,
sur le bois de cdre et sur la laine des tapis, on retrouve 
profusion le soleil de Louis XIV. Certes, le grand roi vivait
encore, en ce palais de Sa Majest, le jour o nous y fmes admis ma
mre et moi. Tout tait silence et repos,  cette heure. Au sommet
de l'escalier de marbre, un garde-du-corps du roi se promenait  pas
compts; dans le grand salon, quelques seigneurs de la chambre du
roi se livraient  un jeu effrn; dans la salle des gardes, de
vieux officiers runis autour de l'tre immense parlaient de
batailles et de philosophie, et un peu plus loin, de jeunes gardes
cadenaient des vers, ou se promenaient l'arme au bras.

Alors nous traversmes l'OEil-de-Boeuf, cette antichambre du grand
sicle o se pressait la plus belle cour de l'univers; en passant,
nous jetmes un coup d'oeil dans la vaste galerie o Lebrun a
reprsent tout le rgne; la galerie tait dserte, les ombres du
foyer s'alongeaient sur le mur attrist; les hros paraissaient se
battre encore; les tentes taient agites par le vent du nord; les
armes s'branlaient, et le Rhin, notre Rhin, enflait son onde
menaante; la grande France allait,  grandes enjambes, enseignes
dployes, toute brode et charge  profusion de plumets et
d'ornements, comme  un tournoi. Voil vraiment la bannire antique,
et voici les belles charpes, les couleurs des dames, le bruit des
potes, la grce accorte des comdiennes: Racine et Despraux,
Molire et Mlle Bjart, les fantaisies et les potes qui courent les
camps, voil le bel ge! Arrt sur le seuil de cette vaste galerie,
il me semblait que tout  coup ces gants allaient descendre de la
muraille, que ces chevaliers et ces nobles dames allaient se mouvoir
de nouveau,... j'tais prt  tomber  genoux!

 cette heure, autrefois si bruyante et qui rsonnait de tout
l'esprit, de toutes les musiques, de toutes les ambitions de
Versailles, le nouveau roi disparaissait, la cour se taisait, le
bruit rentrait dans l'ombre, et cette vaste demeure tait en proie
au silence! Ainsi quand j'eus rpar le dsordre de ma toilette et
retrouv ma mre:--Ah! mon fils, me dit ma mre, n'oubliez pas que
nous habitons le toit mme de celui qui disait: J'ai failli
attendre!... Il est vrai que voil bien longtemps qu'il est mort.

La reine tait absente, et ma mre avait t introduite, par la
volont de Sa Majest, dans l'appartement mme de la reine. C'tait
une vaste chambre, un appartement royal. On y voyait le portrait de
l'infortun roi Louis XVI, il tait entour de Mesdames, filles de
Louis XV; ces portraits taient empreints d'une svrit
inaccoutume, et reprsentaient les princesses dans les habitudes de
leur vie,  l'ombre, en mme temps que l'accessoire adoptait le got
le plus moderne. Il y en avait une qui lisait un livre pieux appuy
sur les ailes d'un amour, l'autre tenait entre ses genoux une lourde
basse dont elle paraissait jouer solennellement; il y avait dans les
autres portraits, des petits chiens et des vases de fleurs. Ma mre,
au moment o je vins la rejoindre, tait occupe  considrer le
portrait de Marie-Antoinette. L'artiste avait plac cette aimable et
noble figure au fond d'une rose panouie, lgant et diaphane
compliment  la Dorat.

C'tait, dans ce beau lieu, une exquise lgance, une richesse
intelligente et pleine de got. N'et t l'aigle aux deux ttes de
la maison d'Autriche, et la couronne de France, qui clataient de
toutes parts, on et plutt souponn dans ces retraites la jeune
femme que la reine. Ma mre, plus heureuse que moi, l'tiquette et
le respect me retenant sur le seuil de la chambre  coucher, put
contempler  son aise cet intrieur plus que royal. Ma mre se
souvenait encore, il y a vingt ans, de tous ces dtails du coucher
de la reine; elle me les a raconts bien souvent. Chaque fois que
nous parlions de la reine, elle me racontait qu'elle avait vu, le
soir dont je parle, un spectacle inattendu, charmant et d'une
simplicit qui ne pouvait se pardonner qu' une reine de cette grce
exquise et de cette auguste beaut. En mme temps, ma mre,
enchante et chagrine  la fois, racontait tout ce qu'elle avait
entrevu dans ces tnbres claires: les simples prparatifs de la
toilette du soir, le manteau pour la nuit, la longue camisole
blanche et boutonne du corsage au menton, simple et chaste vtement
du sommeil, le simple mouchoir et la longue coiffe qui devaient
envelopper cette tte royale; au pied du lit, sur un tapis des
Gobelins reprsentant un paysage allemand deux pantoufles, dignes
d'une grande dame chinoise, attendaient le plus joli pied qui fut en
France.--Ah! je me vois encore en la chambre de notre jeune
archiduchesse, reprenait ma mre en soupirant, tant il y avait de
simplicit et de got autour de cette couche d'une reine que la
France salua avec tant de transports d'amour et d'orgueil, quand
elle lui donna son premier dauphin!

Souvent, depuis ce temps, en rsumant mes souvenirs, j'ai cherch 
me figurer quel dut tre l'effroi et l'tonnement du premier brigand
qui pntra, l'horrible nuit du 6 octobre, dans la chambre de Sa
Majest. La porte se brise, et la reine, en sursaut rveille,
chappe,  demi-vtue,  ce brigand, rest seul dans ce sanctuaire,
pouvant et comprenant  peine son audace! Indigne populace! Ah!
l'indigne! Elle ne sait pas s'arrter aux rideaux de l'alcve
royale! Elle a impitoyablement foul  ses pieds sanglants le
sommeil du roi, le silence de sa demeure, l'alcve de la reine et
son lit, fouill par les baonnettes de ces misrables!...
L'invasion de Versailles! Elle a plus dshonor ce peuple affreux
que l'chafaud du 21 janvier sur la place de la Rvolution!

Certes, nous comprenons Marie-Antoinette allant  la mort, sur une
charrette, au milieu de l'injure et des respects; mais la reine,
enferme  Versailles et voue aux tortures de l'meute, entre les
ttes coupes de ses gardes-du-corps... Voil ce qui va au del de
toute espce d'invention!... Ce sont l de ces enseignements qui ont
manqu  Bossuet.

 ma premire entre au chteau de Versailles, j'tais loin de
prvoir toutes ces ruines; je jouissais de tout ce que je voyais, en
vrai jeune homme, et je tchais de deviner,  force de passion, tout
ce que je ne voyais pas. Je portais envie  ma mre, qui me laissait
sur le seuil de la chambre royale; nagure j'tais entr dans la
chambre du grand Frdric, je m'tais agenouill devant le lit de
camp sur lequel il tait mort, j'avais pos mes lvres sur la table
o il crivait ses histoires, ses musiques, ses lettres  Voltaire,
les pitaphes de ses chiens et ses plans de bataille. Eh bien! les
murs habits par ce grand homme, les lieux o il rendit le dernier
soupir, les meubles consacrs par cette pense royale, ont produit
sur moi, Allemand et encore enfant, moins d'effet que n'en
produisirent le salon de la reine, son portrait si moderne au milieu
des portraits de la famille royale dj si gothiques; j'aurais donn
l'pe et le sceptre de Frdric le Grand pour le miroir de la
reine; Dieu sait pourtant si j'admire, en mon par dedans, le roi de
Prusse, moi qui admire jusqu' ses vers!

Vous croirez peut-tre que ce fut ici l'effet des influences
secrtes, des invisibles parfums, des traces indicibles que laisse
une femme aux lieux qu'elle habite, jetant  pleines mains je ne
sais quel charme ineffable qui la fait reconnatre; non,  coup sr,
ce n'tait ni le mme parfum, ni l'lgance et le got; malgr moi,
malgr la reine peut-tre, je me sentis dans une atmosphre plus
leve, et dans un air plus vaste et plus pur. Qu'on me pardonne ces
folles paroles, l'expression me manque; hlas! je suis forc d'aller
au del de ma pense, il m'est impossible de la dire exactement...
Un grand pote se tirerait de cette peine avec une ode, et l'orateur
chrtien se rfugierait sur les hauteurs de l'oraison funbre... Que
de fois, songeant  ces visions, j'ai regrett de ne pas tre, un
jour, un seul jour, Tacite ou Juvnal, Pindare ou Bossuet!

Nous attendmes ainsi longtemps, ma mre et moi; ma mre, en
s'tonnant qu'une reine de France pt n'tre pas chez elle,  cette
heure; et moi, en me htant de comprendre l'inconcevable bonheur qui
m'avait amen du fond de l'Allemagne, en ce lieu splendide, o la
plus grande dame et la plus vraiment royale du monde entier allait
venir.




DEUXIME PARTIE




CHAPITRE I


La reine (et ma mre ignorait cette habitude) passait la plupart de
ses soires chez la surintendante de sa maison, madame de Polignac,
en compagnie des seigneurs les plus spirituels et des femmes les
plus aimables de la cour. C'tait l'heure o, dlivre enfin de
l'tiquette et matresse  son tour de sa parole et de son geste,
elle jouissait des douceurs de l'intimit. La maison de la comtesse
Jules de Polignac occupait une aile du chteau de Versailles,  ct
mme du grand escalier, et la matresse de cans, pour plaire  sa
souveraine, s'efforait de donner  son logis la grce et le sans
faon d'une simple maison bourgeoise; c'taient l'abandon, la grce
facile, les conversations interrompues, les rires clatants, les
rcits burlesques, les superstitions populaires, les bons mots d'une
maison bourgeoise, hante royalement, runis  l'esprit, 
l'lgance,  l'envie de plaire, au ton exquis des plus grands
seigneurs. Dans cette socit de son choix, la reine tait une jeune
femme, la premire de la socit, parce qu'elle tait la plus belle
et la mieux coute, uniquement pour la vivacit, le charme et
l'entrain de son bel esprit.

Le soir dont je parle, en vain son monde accoutum s'tait empress
pour complaire  la reine, elle avait tmoign de vives impatiences;
que dis-je? elle et t maussade, si jamais elle avait pu l'tre.
Il faisait au dehors un de ces silencieux orages d'hiver, parsem
d'clairs sans tonnerre; une pluie abominable battait contre les
murs, les oiseaux de nuit volaient en poussant leur cri funbre; le
roi, qui tait  causer gographie et voyages lointains (ses rves!)
ne s'en allait pas. La prsence du roi (si voisin de Louis XV!)
jetait toujours un peu de contrainte dans cette socit intime. Il
fallait tre absolument plus grave et moins rieur, quand le prince
tait l; c'tait, de sa nature, un poux plein de soins, un bon
matre, mais un homme accabl de soucis cuisants et de tant de
malheurs, dont il avait le pressentiment.

--Que cette aiguille est lente, et que l'heure est lointaine, ma
princesse, dit la reine  demi-voix, nous ne serons jamais  minuit;
avancez, s'il vous plat, cette aiguille inerte; on se meurt
d'impatience et d'ennui.

La princesse avana l'aiguille, et la reine avec un regard triste et
doux:

-- prsent, dit-elle, voil que l'heure va trop vite; puis, se
penchant vers une jeune femme assise  ses pieds:--Allons, Thas,
l'heure approche et le sorcier va venir. Es-tu fche, et veux-tu
bien me permettre de retrancher quelques minutes  ta belle vie?
Enfin, que voulez-vous, c'est un caprice de reine, princesse de
Montbarrey.

Pour toute rponse la princesse de Montbarrey leva ses grands yeux
noirs du ct de la reine, avec une singulire expression
d'enthousiasme et de dvouement.

--On voit bien, reprit madame de Lamballe, que la reine a des jours
et des printemps devant elle! Puisque vous le voulez, Madame, faites
un geste, ou soufflez sur l'hiver. Le vieil hiver remportera ses
glaons et ses temptes, faisant place au jeune printemps qui dit en
nous frappant de sa tide haleine: Me voil!

--Non pas, non pas! ma jolie veuve, reprenait la reine, en parlant 
madame de Lamballe, non pas encore le printemps. Ne chassons pas le
vieil hiver, par amour pour votre amoureux que voici, M. de
Bezenval. L'hiver et ses glaons ont leur charme aussi bien que des
cheveux blancs sur un front cicatris; attendons le printemps
patiemment. Mais quoi! le printemps ramne, entre autres fleurs, ces
pauvres et modestes violettes qui te font tant de mal. Eh quoi!
s'vanouir  l'aspect de cette humble fleur? La violette est timide,
elle se cache, elle exhale de douces odeurs, tu es ple comme elle;
et pour quoi donc en avoir si grand peur, je te prie? Or , nous
ferons en sorte de t'y accoutumer; un peu de courage, et la fleur
proscrite va reparatre en nos jardins rjouis; je veux que
Bezenval, lui-mme, t'en apporte un bouquet, au premier jour du mois
d'avril.

Madame de Lamballe, entendant parler de violettes, pencha la tte et
ferma les yeux, ses beaux cheveux se rpandirent sur ses paules, on
et dit qu'elle allait mourir...--Ne parlons plus de ces maudites
fleurs; reviens  toi, Marie! Il n'y a plus de violettes ici que
toi-mme,  beaut! disait la reine, en l'embrassant.

La pendule, avance d'un quart d'heure, sonna onze heures... Alors,
le roi, toujours ponctuel, se leva; il baisa la reine au front, en
jetant un coup d'oeil d'intrt sur la princesse vanouie: _Ce ne
sera rien!_ dit-il; puis, saluant la matresse de l'appartement, il
retrouva quelques-uns de ses gentilshommes dans le salon voisin, la
moiti du service ayant manqu, justement par cette pendule avance
un instant.

La reine suivit son mari du regard, avec un doux sourire, puis se
tournant vers la comtesse Jules;--Nous avons fait une grande faute,
ce soir, ma mignonne, nous avons oubli les respects... Eh bien!
pour nous chtier, renonons  ces curiosits malsantes, et
renvoyons  sa caverne le sorcier qui doit venir sur le minuit.

--Si Votre Majest veut me permettre un conseil, reprit le marquis
de Vaudreuil, je serais d'avis en effet de renvoyer ce magicien; la
soire est funbre, et tout annonce au dehors une tristesse
abominable. Ainsi le sorcier aura tort, et nous dirons, s'il vous
plat, des vers de Voltaire ou du nouveau pote, M. de Parny; cela
sera plus sage et plus amusant. Ainsi parla M. de Vaudreuil. Ici la
princesse de Lamballe sortit de sa lthargie:--Ne verrons-nous donc
pas le sorcier? dit-elle avec cette air pench qu'elle avait mis 
la mode, et qui lui allait si bien.

--On m'a cont cependant que la lune et les astres taient
favorables, reprit la duchesse de Fitz-James, en faisant sa grosse
voix, et la princesse de Tarente vient de me dire  l'oreille,
qu'elle serait inconsolable si elle ne voyait pas le magicien nous
arriver, comme un fantme,  l'heure fatale de minuit.

--Je voudrais savoir,  ce sujet, l'opinion du prince d'Esterhazy,
reprit la reine; car vraiment, s'il n'y a pas trop d'obstacles, il
serait douloureux de renoncer aux dlicieuses terreurs que nous nous
sommes promises depuis si longtemps.

--Je n'ai rien  dire, Madame, reprit le prince d'Esterhazy;
seulement je ferai observer aux plus poltrons que l'homme attendu
n'est pas absolument  nos ordres, et mme il n'a pas t facile de
le dcider  venir ce soir; c'est un homme atrabilaire et quinteux,
et je puis assurer  Sa Majest qu'il m'en a cot bien des
arguments pour en venir  bout.

--Du moins, reprit le marquis de Vaudreuil, on ne lui a pas dit en
quel lieu il devait tre amen, quelle socit l'appelait,  quel
auguste personnage il parlerait ce soir! Vous vous tes bien gard
de compromettre la reine, M. d'Esterhazy?

La reine reprit:--Vous voil bien toujours, prudent et bon
Vaudreuil, dvou  ma trs-imprudente majest, plein de prcaution
et de minutieuses prvenances! Pourriez-vous cependant me dire
comment se porte madame la marquise de Vaudreuil?

Cette question imprvue interrompit toute conversation. Le penchant
de la reine pour M. de Vaudreuil, et la noble rsolution du marquis,
lorsqu'il chappa, par un mariage,  son fatal amour, n'taient un
secret pour personne. Madame de Polignac et madame de Lamballe se
jetrent sur les mains la reine. La reine, comme si elle en et trop
dit, avait le regard baiss et plein de larmes; le marquis de
Vaudreuil seul garda son courage et son sang-froid... Il tait
difficile aux amis de la reine de sortir de ce silence inquitant.

 la fin, madame de Chlons, se rappelant  propos la visite de ma
mre, et voulant donner aux ides un autre cours:

--S'il plaisait, dit-elle,  Votre Majest, de recevoir en ce moment
votre cousine, madame la princesse de Wolfenbuttel; elle attend,
l-haut, dans les petits appartements, le bon plaisir de Votre
Majest.

 ces mots, la reine soulage d'un grand poids:--Amenez-la tout de
suite, ma bonne Chlons, s'cria-t-elle; j'ai oubli que j'avais
donn ce soir mme un rendez-vous  ma cousine... Hlas! le roi est
rentr, madame de Wolfenbuttel peut venir sans tre prsente, et
vous, Mesdames, honorez d'un bon accueil ma chre compatriote, mme
quand vous la trouveriez encore un peu trop Allemande pour nous.

Une dame du palais vint, en effet, nous chercher, ma mre et moi;
elle nous fit traverser les petits appartements de la reine, sa
demeure intime, sa bibliothque et son boudoir orn des plus belles
glaces que Venise ait biseautes. Ce rduit cach lui plaisait par
sa solitude, et faisait un contraste heureux avec le reste du
palais, retraite austre et profonde o la reine tait cache  tous
les yeux.

Dans ces cachettes, Marie-Antoinette se drobait aux fracas du
palais, aux lignes droites de ses jardins, au murmure impatientant
de ses eaux. Elle tait seule, inaccessible aux lches, aux
intrigants, aux flatteurs, aux courtisans. Trs-souvent la reine
disparaissait tout  coup de ses appartements, et c'tait un bonheur
pour elle d'chapper un instant aux hommages, aux respects, aux
demandes, aux adorations.

Un escalier drob conduisait, de ce rduit,  l'appartement de
madame de Polignac; ainsi la reine pouvait voir son amie  toutes
les heures. Ma mre descendit cet escalier  grand'peine,
embarrasse qu'elle tait dans l'ampleur de sa robe. J'ignore ce qui
se passait dans l'me de ma mre, mais cette rception nocturne et
cache; et cet escalier difficile, troit,.. bourgeois, l'heure
avance de la nuit, toutes ces choses si peu semblables 
l'tiquette d'une cour, devaient la jeter dans un indicible
tonnement.

Tout  coup s'ouvrit une porte, et nous nous trouvmes, ma mre et
moi, dans un salon moderne, faiblement clair, en prsence de
plusieurs femmes en nglig, qui me parurent, les unes et les
autres, d'une clatante beaut. Je n'ai jamais vu un assemblage plus
choisi de jolies ttes; elles taient groupes dans un coin du
salon, les yeux ouverts, la bouche ouverte, curieuses, empresses,
avec un sourire  moiti commenc, qui n'attendait qu'un signal pour
devenir ironique; au fond du salon toutes ces ttes formaient un
bloc de beauts de toutes sortes, blondes et brunes, joyeuses,
tristes, graves, riantes; toutes ces formes se confondaient d'une
faon ravissante; au premier coup d'oeil,  la premire motion, il
et t impossible de faire un choix dans cette masse enchante; on
ne distinguait personne et pas mme la reine; car c'tait, parmi ces
dames,  qui l'approcherait de plus prs; la reine tait assise sur
un tabouret; les unes taient  ses pieds devant elle, d'autres 
genoux lui servaient d'appui comme les bras d'un fauteuil; plusieurs
taient derrire elle, penches sur elle, l'abritant sous leurs
poitrines de vingt ans; les hommes se tenaient dans un coin oppos
du salon; ils s'taient levs pour nous recevoir.

Ma mre se tira bien de cette inquitante prsentation. Elle avait
t belle et sa dmarche tait naturellement pleine de noblesse et
d'aisance. Elle avait connu Marie-Antoinette enfant; elle fut donc
reue avec bienveillance, en dpit de sa robe  vastes paniers et de
ses diamants gothiques. D'ailleurs, la reine se levant brusquement,
et se faisant un passage  travers le groupe qui l'entourait, alla
au-devant de ma mre et la baisa  deux reprises:--Soyez la
bienvenue, ma cousine, dit-elle  ma mre, soyez la bienvenue  ma
cour; je vous rends grces de vous tre souvenue de moi.

Puis, se tournant vers moi, qui suivais ma mre:--C'est donc vous,
Monsieur, me dit-elle, qui vous tes enfui si brusquement de la cour
du roi mon frre? Nous avons ici de vos nouvelles, Monsieur, vous
tes un philosophe dangereux, un esprit fort qu'il faut dompter et
que nous dompterons, soyez-en sr, si vous voulez y mettre un peu de
bonne volont.

Disant ces mots, elle se tourna vers les dames de son intime
compagnie.--Or , dit-elle, on vous dnonce ici une jeune
demoiselle d'honneur qui garde un secret mieux que personne. Et
c'est  vous que le compliment s'adresse,  vous, la mystrieuse
Hlne de Salzbourg.--Vous ne m'aviez pas dit, comtesse Hlne, que
nous avions un cousin de cet ge et de cette tournure, ajouta la
reine en souriant.

Cette beaut, que la reine interpellait si vivement, tait, en
effet, une aimable et charmante personne de l'antique maison de
Salzbourg, allie aux Wolfenbuttel; elle avait nom Hlne, et,
jusqu' l'ge heureux de quinze ans, elle et moi, nous avions tudi
dans les mmes livres, jou aux mmes jeux enfantins, et chant les
mmes chansons. Puis,  l'heure des noces royales, la jeune Hlne
de Salzbourg tait partie avec la jeune archiduchesse, qui l'avait
amene avec elle  Versailles, promettant chaque jour de la rendre 
la cour de Vienne, et chaque jour la jeune reine et la jeune
comtesse taient plus ncessaire, celle-ci  celle-l. Cependant
Hlne avait rougi aux paroles de la reine, puis, s'avanant en
tremblant, elle vint embrasser ma mre, et elle rpondit  mon
profond salut par une rvrence aussi crmonieuse qu'amicale, pour
le moins. En Allemagne, elle m'appelait son frre;  la cour de
France, elle ne me traitait plus qu'en tranger!

Aprs les premires salutations, la reine fit asseoir ma mre; elle
revint  sa place ordinaire, et m'ordonna d'un geste de me placer 
ses cts; j'tais debout,  sa gauche, ma cousine Hlne tait
assise  sa droite; la reine avait pass son bras autour de ce cou
charmant, et jouait avec ces beaux cheveux.

--Dites-moi, ma cousine, dit la reine  ma mre, vous avez laiss
l'empereur, mon frre, travaillant au bonheur de ses peuples,
parlant beaucoup de libert et de finances, plus souvent vtu en
bourgeois qu'en monarque, invitant  sa table tous ceux qui lui
plaisent, dnant  ses heures, parcourant la ville  pied, la canne
 la main, jouissant de l'incognito, jusque sur le trne, et sans
gardes, sans aumnier, sans mdecin, sans courtisans?... Ah!
l'heureux prince! Ah! la dlicieuse cour! Puis, se tournant vers
moi:

--Comment se porte mon professeur, Monsieur? Comment va l'abb
Mtastase, mon lgant crivain, mon pote favori?

--Madame, le professeur chante son lve, l'Allemagne l'applaudit et
rpte ses chants; nous avons tous partag la joie de Mtastase
quand il a vu ses vers imprims  l'imprimerie du Louvre, aussi bien
que les chefs-d'oeuvre de la langue franaise: il n'y a que Votre
Majest qui sache honorer, et rcompenser comme cela.

--J'aime, en effet, ce Mtastase; il est le seul qui m'ait appris
quelque chose, et, sans lui, je n'aurais pas mme su l'italien.
Quand j'tais petite fille, et que, par hasard, je dnais  la table
de ma mre, vous ne sauriez croire tout ce que faisait l'impratrice
pour faire valoir ce qu'on appelait mes talents. On m'apprenait des
longs discours par coeur, on distribuait prcieusement des dessins
que j'avais faits, disait-on; c'tait  qui vanterait ma prose et
mes vers; j'ai parl latin, moi, qui vous parle... Hlas! de tous
mes prcepteurs, il n'y a que l'abb Mtastase qui ait t fidle 
sa mission.

--Mon Dieu, ma cousine, disait ensuite la reine  ma mre, vous
devez bien vous souvenir de mes espigleries de petite fille, de nos
longues promenades dans le parc, de mon dpart pour cette belle
France, o je suis si heureuse, et qui me faisait tant de peur; mais
n'ayez crainte: si je suis Franaise avant tout, je suis Allemande
aussi, je n'ai pas oubli mon pays, ma famille et mes jeunes annes;
nous en parlerons, n'est-il pas vrai? D'abord, je ne veux pas que
nous nous sparions; je veux que vous soyez de ma famille; je vous
prsenterai au roi mon poux, je vous montrerai mes enfants, mon
dauphin, d'une si belle et si srieuse figure; mon petit Louis, si
joli, ma fille, un ange...; enfin, vous verrez tous mes trsors. Je
sais que vous n'aimez gure les ftes. Ce n'est plus le temps des
ftes chez nous; il fallait venir quand je n'tais que dauphine, et
quand vivait le roi Louis XV. Cependant, Monsieur le comte, ajouta
Marie-Antoinette en se tournant vers moi, rassurez-vous, nous allons
encore au bal.

Ma mre ne savait que rpondre  tant de grce et de bont.
L'impratrice Marie-Thrse elle-mme n'avait jamais t plus loin
dans ses familiarits les plus aimables. D'ailleurs, c'tait une
grande tude pour ma mre de reconnatre aux traits de la reine de
France le joli enfant qu'elle avait tenu si souvent dans ses bras.
La reine tait tout simplement d'une beaut royale. On ne pouvait
qu'admirer sa taille arienne, on tait sduit par son sourire; elle
tait d'une admirable blancheur. Rien n'galait la forme clatante
de son cou et de ses paules; il n'y eut jamais des bras aussi
beaux, des mains aussi belles. Ajoutez qu'avant tout, mme en ces
instants o elle aspirait au bonheur de n'tre que jolie, elle avait
la figure et la majest d'une reine; enfin quoique brillante d'une
grce toute franaise,  l'attitude un peu fire de sa tte et de
ses paules, on reconnaissait toujours la fille des Csars.

Il fallait toute la majest de la reine Marie-Antoinette pour
clipser madame la princesse de Lamballe, si bien faite, et jolie 
ravir; elle tait toute semblable  la fleur qui penche sur sa tige;
elle avait des yeux tendres qui avaient dj beaucoup pleur, tant
ils avaient pleur de bonne heure... Elle tait apparue  sa royale
amie, un jour d'hiver, dans un rapide traneau, enveloppe de
fourrures, clatante de sa fracheur de vingt ans; on disait: Voyez
le printemps, couvert de l'hermine et des martres de l'hiver!

Nos regards s'arrtrent sur madame de Polignac. Aprs la reine,
elle tait la plus belle; elle portait, ce soir l, un nglig blanc
comme la neige; elle avait une rose  ses cheveux relevs sur les
tempes; elle tait lgrement pose au-devant d'une glace qui
refltait son image; elle ressemblait  un mail de madame de La
Vallire... On et dit une reine qui allait jouer un rle de bergre
dans un opra de Monsigny.

Quelquefois,  la drobe, et redoutant dj de la compromettre, je
regardais ma cousine Hlne; elle tait belle, elle tait fire et
charmante; elle avait, dans ses traits rguliers, quelques-uns des
traits de la reine elle-mme, et que Dieu me punisse si je mens!

La reine s'aperut de l'motion de ma mre. Pour bien juger de la
beaut des femmes, pour la sentir compltement, il faut tre une
femme... Alors, Sa Majest se penchant  l'oreille de la
comtesse:--Eh! fit-elle, avec un petit cri joyeux, croiriez-vous, ma
cousine, que toutes ces dames que vous voyez, et bien d'autres
encore de notre socit, moins intimes, mais aussi belles, se sont
runies, il n'y a pas longtemps, pour tirer au sort  qui
embrasserait les grosses joues rubicondes d'une espce de rustre
appel Benjamin Franklin, qui est venu du fond de l'Amrique pour
nous demander des armes, des vaisseaux, des canons et la libert des
peuples de l-bas?

Bientt la conversation devint gnrale. En ce moment, les hommes se
rapprochrent des dames, on parla beaucoup des affaires, des
ministres, et des princes, chacun selon ses antipathies ou ses
amitis particulires: d'o je compris que c'tait la conversation
de chaque jour, puisque, tout frondeur et dnigrant qu'il tait,
s'attaquant au pouvoir et le heurtant de front, cette espce
d'entretien avait mme gagn les plus secrtes retraites du palais,
dont le frivole cho rptait encore,  la faon de l'oiseau
moqueur, le fameux mot du grand roi: l'_tat, c'est moi!_

Telle tait cette intime socit; elle n'avait pas eu d'exemple
avant la reine, elle ne trouva pas d'imitateurs. Cette runion de
femmes charmantes et d'hommes aimables autour d'une si grande
princesse, et qui font toute leur tude d'tre ses gaux, tait un
spectacle trange et plein d'intrt. Dans ce lieu chri par la
fantaisie, le palais de la reine tait  peine une maison
bourgeoise; les courtisans taient des amis, les dames d'honneur des
compagnes; l'abandon remplaait l'tiquette; l'heure fuyait sur une
aile rapide, oubliant la cour. Quant aux plaisirs, au langage, aux
dlassements de ce monde  part, il et t difficile d'imaginer
plus de grce et de got, de finesse et de science exquise en toutes
choses de la causerie et du maintien. Sous ce rapport, comme sous
bien d'autres, Marie-Antoinette tait vraiment une Franaise; elle
en eut l'activit, l'intelligence, la rpartie avec une gaiet
trs-naturelle, une me bien gale, et qui savait le prix de
l'amiti.

Il et t impossible de trouver, quelque part, plus de fatuit sans
morgue, plus de prjugs sans malice et de rancunes sans colre;
plus d'admirations imprudentes, de mdisances cruelles, de projets
en l'air, de plans singuliers pour le bonheur du royaume, de
dcisions burlesques, comme aussi nulle part, dans tout le monde, on
n'et rencontr plus d'esprit, d'incrdulit, d'ironie et de
jeunesse qu'on n'en mettait dans ces entretiens oisifs, qui
touchaient pourtant aux doctrines les plus respectables, aux
fondements les plus srieux de l'tat.

Tout  coup l'horloge, au bruit de sa roue intrieure avait sonn
minuit... Et minuit fut rpt par toutes les horloges de ce pays
des fables, o chaque heure apporte avec soi une rsolution
srieuse. Au bruit strident de ces vibrations souveraines, soudain
l'assemble resta immobile, comme si l'heure et sonn pour la
premire fois. L'instant d'aprs, nous entendmes frapper  la
porte... un lger frisson saisit l'assemble... en ce moment, on ne
songeait dj plus au sorcier.




CHAPITRE II


Au mme instant un des gens de madame de Polignac parut dans le
salon. Cet homme, voyant la pleur sur tant de visages, devint ple
 son tour. Il annonait M. le prince de Tarente, qui menait en
laisse un homme inconnu et dont les yeux taient bands.

Le silence tait profond dans cet auditoire, habitu  tant de
grands spectacles.--Votre Majest veut-elle, en effet, entendre cet
homme aujourd'hui? murmura tout bas madame de Polignac.

--On dit que sa prdiction est infaillible, reprit la reine; tout ce
qu'il a prdit au duc d'Orlans est arriv.

--D'ailleurs, Mesdames, reprit gaiement Adhmar, que risquez-vous?
Vous ne voyez dj pas trop de sorciers, pour refuser d'en voir un
ce soir. Quoi qu'il vous dise, il ne vous empchera pas de danser
demain. Fiez-vous  votre jeunesse, aux astres clments qui ont
clair votre berceau; fiez-vous aux clestes influences de votre
vie; essayez du magicien, s'il vous amuse ou s'il vous fait peur:
qu'il entre; seulement je porte envie au maraud  qui vont tre
prsentes, ouvertes, toutes ces belles mains.

Le marquis de Vaudreuil tait naturellement triste, et la gaiet du
comte Adhmar fut impuissante auprs de ce beau tnbreux.--Ces
jeux-l ne sont pas de mon got, dit-il; je ne suis pas un esprit
fort; j'ai vu d'tonnants effets de la magie, et je sais
d'incroyables rvlations; mme j'ai connu, en cosse, une femme
doue de seconde vue; elle voyait distinctement ce qui se passait
dans la chambre de Louis XV, quand il est mort; et puisque vous
parlez des mains de ces dames, comte Adhmar, je voudrais que la
vieille et seulement touch votre main de ses doigts gluants, tout
votre bras se serait paralys d'horreur. Ne jouons donc pas, je vous
prie, avec les sorciers, ils ont de mystrieuses et inquitantes
paroles qui font frissonner les plus braves. Enfin, l'avenir est si
plein de nuages... Ne touchons pas, croyez-moi,  ce fer chaud qui a
nom l'_avenir_.

En ce moment, le mme personnage annona que l'inconnu
s'impatientait, qu'il ne voulait pas attendre, et qu'il menaait de
se retirer...

--Allons, dit la reine, le Rubicon est pass; qu'on introduise le
sorcier, je le veux. Si Vaudreuil a peur, il se cachera derrire
moi. Vous, Mesdames, en avant les ventails; qu'on enlve une grande
partie des lumires. Messieurs, soyez forts. Vous, ma cousine, vous
tes trangre, vous ne risquez pas d'tre reconnue, non plus que M.
votre fils. Quant  toi, ma chre Hlne, il me plat que nous nous
cachions sous le mme voile. Tu es de ma taille, on dit que tu me
ressembles, va! va! nous embarrasserons le sorcier.

En mme temps, la reine,  demi-rieuse,  demi-pensive, jetait
prcipitamment un voile sur sa tte et sur celle d'Hlne: on les
et prises pour les deux soeurs.

Tout  coup, prcd du prince de Tarente, dont l'air tait plus
solennel que d'habitude, apparut au milieu de nous un homme trange,
d'une quivoque beaut: sa taille tait au-dessus d'une taille
mdiocre; sa figure tait immobile; quand on eut dbarrass ses yeux
du bandeau qui les couvrait, ils se portrent hardiment sur
l'assemble, et il ne parut pas fch de voir tant de femmes
effrayes  son aspect. Des femmes, son regard se porta sur les
hommes; la contenance de ceux-ci tait moins favorable  la
sorcellerie. On voyait cependant, sous ce froid maintien, un vague
et puissant intrt.

Le sorcier se tenait debout, attendant que quelqu'un l'ost
interroger...--Je m'exposerai le premier, dit Bezenval. Seigneur
sorcier, lui dit-il,  l'inspection des lignes de ma main,
pourrez-vous me dire  moi, et  ces dames, de quelle mort je dois
mourir?

_Le sorcier._--Si vous chappez aux influences de l'habit rouge,
vous ne mourrez que d'une indigestion.

Il y eut quelques sourires dans l'assemble, et M. de Bezenval:--Le
sorcier a du bon, dit-il, c'est un sorcier jovial; j'accepte
volontiers ton augure, mon ami.

On se rassura quelque peu. La fin prdite  Bezenval n'avait rien de
triste. M. de Vaudreuil qui tremblait, voulant en finir tout d'un
coup avec les prdictions:--Voil ma main, sorcier; dites-moi quel
est mon sort  venir,  quels malheurs je suis rserv; car, je le
sens, si je vis, c'est assurment pour le malheur. Ici la voix de M.
de Vaudreuil tait douce et pleine de charme. Le sorcier, avec le
ton du respect, et aprs un instant de silence, rpondit en ces
termes:

--Cette main est la main d'un franc gentilhomme, un noble coeur bat
dans cette poitrine, une me gnreuse anime ce regard; mais le
coeur et l'me, la passion a tout us. Homme faible, ton grand
malheur est d'avoir jou avec ta passion, de t'en tre mfi,
d'avoir eu peur de ton bonheur, d'avoir recul devant ta fortune. Ta
fortune! elle et fait envie  tous les rois de la terre; ton
bonheur! il et dpass tous les rves de l'ambition la plus
forcene! Malheureux, tu n'as pas os tre heureux. Ta main a
trembl, ton regard s'est troubl, tu as voulu donner le change 
ton amour; tu l'as perdu dans une liaison fatale; tu l'as profan
dans un lien coupable; meurs de chagrin et de repentir; meurs,
victime de tes regrets!... depuis longtemps tout est fini pour toi!

 mesure que cet homme parlait, sa taille et sa voix semblaient
grandir... Il y avait dans cette voix autant d'motion que de
terreur. Le prophte lui-mme tait mu. Quant  M. de Vaudreuil,
accabl, muet, pouvant, il jetait un regard d'effroi sur
l'inflexible visage du magicien... dans cet tat, c'tait piti de
voir M. de Vaudreuil.

--Pour vous, dit le sorcier au prince d'Esterhazy, vous, simple et
bon, vivant d'amiti et de dvouement, votre vie est attache 
celle d'une autre crature... Ainsi, veillez sur cette tte si
chre, protgez-la, dfendez-la contre la calomnie et l'injure... O
elle ira, vous irez; si elle meurt, vous tes mort!

Adhmar qui voyait que la sorcellerie allait au noir:--Sorcier, mon
ami, tu es obscur comme feu l'almanach de Lige, et je ne croirai
pas un mot de ta science, ou bien tu nous diras un peu mieux que tu
ne fais  quelles destines nous sommes clairement rservs.

Donc parlons sans mtaphore, et dis-nous ce que tu veux dire avec
_cet habit rouge_ qui est un signe de mort.

--N'tes-vous pas tous gentilshommes, reprit le sorcier. Eh bien!
malheur  vous! Malheur  vous qui, par vos folies, vos prodigalits
insolentes, et par vos injustes privilges, avez lass la patience
ternelle du peuple! Malheur  vous, qui avez lev des Bastilles, 
vous qui peuplez les bagnes!  vous qui baignez les chafauds du
sang des misrables! Vous tes gentilshommes, et vous demandez ce
qui vous menace? coutez les cris des filles que vous avez sduites;
voyez les pleurs des maris dshonors; regardez, _au pharaon_, la
capitation de vingt villages; rappelez-vous les lettres de cachet,
les corves, les justices secondaires, les excutions seigneuriales,
les pigeons de vos colombiers, les sangliers de vos forts, et vous
comprendrez quel est l'habit que vous portez, quelle est la couleur
qui vous dsignera aux coups du peuple dans les jours de sa justice;
or, comprenez-vous, Messieurs les gentilshommes, mon nigme ou ma
rvlation, comme vous voudrez l'appeler?

 ces mots du sorcier, Adhmar s'emportant:--Tu mens, dit-il, de
quel droit, misrable, viens-tu porter l'effroi dans un salon
paisible, o tu n'as t introduit que comme un simple amusement?

--Ah! reprit le sorcier, vous y voil donc. Ceci est un jeu, 
votre sens, _un jeu!_ Vous avez voulu vous amuser de ma crdulit;
vous avez cru qu'on pouvait dire  un homme: Viens , laisse ton
livre au milieu de sa page commence; viens, que l'hiver, la nuit,
le bandeau plac sur tes yeux ne t'arrtent pas dans ta marche, et
tu nous amuseras comme un bateleur, comme un histrion. C'est
trs-bien dit, Messieurs, mais je ne suis pas un bateleur. Je suis
ici parce que vous m'y avez appel; je suis ici pour vous dire, 
vous, Messieurs,  vous, Mesdames, quelques-unes des menaces de
l'avenir! Vous l'avez voulu, vous m'avez cherch, vous ne m'viterez
pas!

Ma mre,  ces mots, pour en finir avec cet homme, imagina de lui
confier sa main loyale et ferme... Elle tait peut-tre la seule
femme de cette assemble qui n'et pas peur.

--Voici, dit le sorcier (l'interrogeant  peine), une heureuse
main; mais je n'ai rien  vous annoncer, Madame; votre main et le
visage de votre fils sont mme chose. Si la mer est calme, et si le
vent se tait, celui-l est un plus grand sorcier que moi, qui
annonce orage et mauvais temps.

Ma mre, avec un geste de mpris, retira sa main, toute honteuse, et
dj elle congdiait le sorcier, quand celui-ci s'arrtant devant la
princesse de Lamballe,  peine remise de son effroi: Hlas! dit-il,
hlas! que de malheurs empreints sur cette noble tte! Ah! quels
orages dans cette jeune et frle existence!... Il y avait, en ce
moment, des larmes dans les yeux, des larmes dans la voix de cet
homme... Il se parlait  lui-mme, il n'tait plus de ce monde!
Infortunes, disait-il,  l'aspect de ces beauts, de ces
jeunesses! Malheureuses! la prison, le sang, l'exil, la ncessit,
la ruine et la mort!

 ces mots qu'elle devinait, entrecoups de mystres et de sanglots,
madame de Polignac se leva pouvante, et comme si elle obissait au
vertige, en jetant un cri effroyable.

-Consolez-vous, Madame, lui dit le sorcier, vous mourrez dans un
lit, vous seule ici, vous seule aurez un tombeau digne de votre
rang, avec les armes de votre famille, une urne en marbre et des
anges de pierre pour vous pleurer...  victime innocente de l'exil
ternel!  ces mots, madame de Polignac restait immobile; elle
tait roide et froide  faire peur; on et dit le marbre mme qui
pose,  Vienne, sur son tombeau.

La scne en ce moment devenait effrayante; le silence et la terreur
taient  leur plus haut degr; la duchesse de Fitz-James et la
comtesse Diane cachrent leur tte boucle entre leurs mains
tremblantes, et se plirent en deux pour chapper  cet oeil
fascinateur. Restaient la reine et la comtesse Hlne, caches
toutes deux sous le voile noir; le voile en ce moment tremblait,
mais c'tait un tremblement ingal, comme deux motions diverses,
comme le battement de deux coeurs... deux pouvantes. Les reines ont
des peines faites pour leur me: les autres terreurs ne sont rien,
compares  celles-l.

L'homme alors approcha lentement. Sous ce voile uni deux mains lui
taient tendues, deux mains agites. Il en prit une, et les
considrant toutes les deux: Je vois, dit-il, deux mains
allemandes. La main que voici appartient  une jeune femme destine
 tous les chagrins,  tous les plaisirs, aux folles joies, aux
vives douleurs, aux fugitives amours, dont le plus grand malheur
sera le veuvage, peut-tre. Cessez donc de vous flatter, Madame
l'inconnue, et ne pensez pas que je confonde, aujourd'hui ni jamais,
ces doigts charmants avec cette main superbe... Et vous, Madame (en
mme temps il se mit  genoux),  Dieu ne plaise que jamais vous
soyez confondue avec personne! Il n'y a l-haut qu'une toile, elle
est vtre! Une destine... une seule est semblable  la vtre!...
Cependant, Madame, agrez mon silence, agrez mes respects!...

Ici la reine rejeta son voile, et relevant la tte:--Je veux que
vous parliez, Monsieur, je veux tout savoir. Puis voyant que M. de
Vaudreuil tait tout mu:--Du courage, et soyez un homme! Allons,
Monsieur de Vaudreuil, mettez-vous  mon ombre, et voyez si j'ai
peur.

--Madame, reprit le sorcier, debout devant la reine, il y a deux
portraits, dans ce palais, qui mritent toute votre attention. Vous
avez le portrait de Charles Stuart, achet pour Louis XV par Mme
Dubarry. Ce portrait, il faudrait le regarder souvent, reine, c'est
un des ouvrages les plus intressants du grand peintre Van Dick.

Quant  votre image  vous, Majest, le tableau dans lequel madame
Lebrun vous a reprsente assise au milieu de vos enfants, ne
trouvez-vous point qu'il ressemble au portrait d'Henriette de
France? tudiez-le avec soin, de grce! et demandez-vous d'o peut
venir tant de mlancolie,  propos d'un si aimable sujet?

Reine, il existe de grands noms dans le monde. Ces noms rsonnent
comme un tonnerre au fond des mes faibles; ils nous poursuivent
dans nos rves, ils nous rveillent en sursaut, ils nous obsdent;
ils s'interposent entre nous et le sommeil; nous avons beau faire,
il n'est rien qui puisse imposer silence au murmure effrayant de ces
noms qui se dressent en notre me comme la flche de Saint-Denis aux
yeux de Louis XIV, et quand nous murmurons tout bas les noms de
Lauzun, de Coigny ou de Vaudreuil, l'inflexible cho nous renvoie,
avec des larmes et des cris funbres, les noms de Cromwell et de
Mirabeau!

Vous eussiez vu, en ce moment, le dsordre universel. Tout
tremblait, tout frmissait; la reine accable et voulu rentrer sous
terre; au mme instant les courtisans tiraient leur pe, et c'en
tait fait du magicien, si le prince de Tarente ne l'et protg.
Cependant, l'effroi de la reine, la colre des seigneurs, ni son
propre danger n'pouvantrent l'inconnu; sous les glaives nus, son
visage tait immobile; aprs la prdiction fatale, il se retira
lentement, sans avoir donn aucun signe d'pouvante ou de piti.




CHAPITRE III


Le dpart du sorcier fut suivi d'une immense angoisse; videmment sa
prdiction touchait  toutes les fibres de ces coeurs dvous et
malades; sa voix retentissait encore, et ces pauvres femmes,
plores, entouraient la reine, muette de terreur; les hommes
gardaient un profond silence... et la reine tait au dsespoir:

--Vous l'avez entendu! disait-elle. Il a nomm Coigny, Vaudreuil,
Lauzun! puis Charles Stuart et sa femme! Ces Stuarts qui occupent le
roi, nuit et jour... puis Cromwell et Mirabeau! Mirabeau, cet homme
dshonor, que je n'ai pas voulu acheter! Ah! Marie! ah! Thas, mes
amies que je trane aux abmes, je ne le sens que trop, le sorcier a
dit vrai; nous sommes perdues, le trne est croulant, le peuple est
roi, la royaut s'efface  jamais; ces grands noms de reine et de
roi se perdent chaque jour, nous sommes perdus, moi la reine, et
vous, les amis de la reine!... Ah! meurtres! exil! prisons!
supplices!... Charles Stuart!... lord Cromwell!

--Madame, reprenait madame de Lamballe,  ma reine! coutez-nous!
calmez-vous! Ah! tant pleurer les vains discours d'un fanatique!
N'tes-vous donc pas la reine du beau royaume de France, la fille de
l'impratrice Marie-Thrse, l'pouse du roi, la soeur de
l'empereur?

--Hlas! disait la reine, hlas! Vaudreuil avait raison. Ces paroles
ne sont pas vaines. Ce n'est pas la premire fois que j'en ai fait
l'affreux essai. Fiez-vous aux tristes pressentiments. Je suis ne
malheureuse, et je mourrai malheureuse. Je vins au monde un jour...
le jour mme du tremblement de terre de Lisbonne; j'ai t vomie par
le volcan, le volcan viendra pour me rclamer. Enfant, mille
terreurs accompagnrent ce triste prsage. L'empereur Franois, mon
auguste pre, partait pour Inspruck; il tait dj sorti de son
palais, il partait, quand s'arrtant tout  coup (madame de
Wolfenbuttel vous le dira, car c'est elle-mme qui m'a porte  mon
pre), l'empereur voulut embrasser sa fille encore une fois: Ma
fille, disait-il, je veux la voir! Quand je fus arrive au niveau de
son coeur, l'empereur tendit les bras pour me recevoir; il
m'embrassa tendrement:--Ah! dit-il, me voil mieux! vraiment,
j'avais besoin d'embrasser encore une fois cette enfant de ma
tendresse... Hlas! les pressentiments de mon pre ne l'avaient pas
tromp; la mort l'atteignit dans sa route, et sa fille ne le revit
plus!

Mais voici bien une autre misre. coutez-moi. Quand l'empereur
Joseph II perdit sa femme, ma jeune soeur Josphe, un ange par la
beaut, un ange par le coeur, venait d'tre accorde au roi de
Naples; elle partait le lendemain. L'impratrice, avant le dpart de
Josphe, ordonna que la jeune princesse irait prier sur le tombeau
de sa belle-soeur. La jeune reine,  cet ordre, devint tremblante;
l'ide horrible de s'agenouiller seule sur ce cercueil, dans ce
caveau funbre, et de joindre les mains sur ces restes d'une
horrible maladie, tait une ide insupportable... O mon Dieu! J'en
mourrai, j'en mourrai, ma soeur! me rptait Josphe... Il fallut
obir. Ce fut moi qui la rassurai, moi qui l'encourageai, moi qui la
conduisis jusqu' la porte du caveau fatal; bien plus, j'y voulus
entrer, afin de l'encourager par ma prsence... elle priait... elle
pleurait... et lorsqu'enfin nous quittmes le cercueil, je fus
oblige de soutenir ma pauvre soeur. Vous le savez, ma cousine,
trois jours aprs elle tait morte, et cette fois elle redescendit
dans le caveau funbre pour n'en plus sortir. Alors la couronne
prpare pour Josphe retomba sur la tte de sa soeur... On et dit
la pierre mme du tombeau.

Il y avait  Vienne un savant docteur, un homme simple et poli, dont
la voix tait touchante, et qui ne cherchait pas  faire peur. Il
passait pour un saint: sa parole tait prophtique.  peine tais-je
appele au trne de France, ma mre,  son tour, voulut consulter le
docteur.--Ne sera-t-elle pas bien heureuse? Est-il un plus bel
avenir dans le monde que le sien?--Majest, reprit-il gravement,
sans rpondre aux instances inquites, au regard suppliant de ma
mre, Majest, il y a des croix pour toutes les paules.--Vous le
voyez, ils s'accordent tous dans leurs prsages. Faut-il  prsent,
mes amis, que ces prdictions vous atteignent avec moi?

Nous voulmes rpliquer. La reine continua:--Et la place Louis XV,
ce jour de fte qui devint un jour de deuil; et le pavillon qui me
reut en France, le pavillon de mes noces; vous souvenez-vous
quelles tentures? Toute l'histoire des Atrides tait reprsente en
ces tapisseries formidables, horrible assemblage de meurtres sans
fin, de trahisons, de flots de sang; un repas funeste! Ah! reine
infortune... un pareil spectacle  tes premiers regards... c'tait
encore une prdiction!

L'instant d'aprs la reine se leva. Quatre bougies au milieu du
salon brlaient sur une table de marbre... une des bougies
s'teignit tout  coup.

La reine dit adieu  ses amies; elle tendit la main  la comtesse
Jules; la seconde bougie s'teignit comme la premire, sans cause
apparente.

--Ceci est trange! dit tout bas le superstitieux marquis de
Vaudreuil.

--trange, en effet, reprit madame de Lamballe, et je voudrais qu'on
m'expliqut ce hasard.

Madame de Lamballe achevait  peine de parler, quand la troisime
bougie vint  s'teindre; une seule bougie restait, sa lumire tait
vive et pure.

--Si cette bougie s'teint comme les trois autres, dit la reine,
d'un ton rsolu et solennel, le sorcier a dit vrai! Nous sommes
perdues!...

La quatrime bougie...  ces mots... s'teignit.




CHAPITRE IV


Je passai la nuit au chteau: on conoit que je dormis peu; toutes
les motions de la journe et de ce terrible soir me poursuivirent
dans mon sommeil. J'avais donc vu cette reine en son intimit! Du
premier abord j'tais entr dans ce salon dont on disait tant de
fables... Un pote allemand a fait, de nos jours, une ballade... et
le refrain de cette ballade, il convient fort au rcit que je vous
fais en ce moment... _Les morts vont vite!_

J'aime assez cette trange ballade, et je la compare avec l'trange
histoire de 1789. coutez! La ballade commence au milieu d'une nuit
d'orage. Eh! l-bas, la chaumire est ferme; eh! la jeune fille
endormie... elle rve... Eh! tout  coup, dans le lointain, se font
entendre les pas d'un cheval, le cheval approche; on frappe  la
porte de la chaumire.--Allons, descends, Louise, allons. Et la
voil, rveille en sursaut, qui descend vtue  peine:--Ah! voil
mon amoureux, Frdric! Bonjour, Frdric, revenu de la guerre. Mais
Frdric: Hte-toi, Louise et monte en croupe, sur mon
cheval!--Alors elle monte en croupe, entourant de ses deux bras le
cavalier au corsage de fer, et les voil au galop... Derrire eux
disparaissent les valles charges de moissons, les hautes montagnes
o grimpe la vigne... en mme temps, disparaissent la ville et le
hameau. Louisa tremble, et Frdric s'en va, disant toujours: _Les
morts vont vite,--ils vont vite, les morts!_

La ballade finit dans une caverne,  l'heure o dansent les morts;
leurs os se dressent, leurs tendons renaissent, leurs ttes osseuses
se balancent sur les anneaux cliquetants de leur col dcharn.
Frdric baisse alors sa visire, il te son casque, et montre un
crne dpouill; il te ses gantelets... on ne voit plus que sa main
de squelette.  la fin Louisa meurt...  la lune nouvelle elle
reviendra pour ouvrir avec son amant-fantme la danse des morts.

Dans mon songe, entre la veille et le sommeil la cabane de la
ballade, c'tait le chteau de Versailles, la fiance tait la reine
elle-mme, et le cavalier noir ressemblait  beaucoup de figures,
entre autres  l'homme de la taverne du _Trompette bless_. J'eus 
subir ainsi tout le reste d'un cauchemar potique! Et voil comme on
doit dormir au bruit du vent, sous le cadavre d'un malfaiteur, entre
deux gibets de carrefour!

Quand je me rveillai dans ces demeures de la toute-puissance et de
la majest royale,  bont divine! il n'y avait plus dans ces murs
que la Majest souriante! Le jour tait beau, le soleil radieux, le
ciel vaste et pur; tout le chteau s'animait des plus belles
passions de la vie...  la fin j'tais sr d'tre  Versailles, et
d'habiter le palais du roi. Tout s'veillait, tout rsonnait! La
garde montante allait au son des musiques remplacer les gardes de la
nuit passe; les Suisses du baron de Bezenval taient rangs dans la
cour du chteau; les ministres se rendaient dans la chambre du
conseil; toute la noblesse du royaume de France, la robe, et l'pe,
et le cardinal, venaient faire leur cour au roi; dans un coin du
chteau on prparait la meute et les quipages de chasse; la galerie
se remplissait d'trangers et de sujets. Bientt le roi passa, les
trompettes sonnrent, les tambours battirent aux champs, les
cent-suisses, espce de gants arms, portrent les armes, les
gentilshommes de service arrivrent, en grand habit;... dans les
jardins le peuple, accouru pour saluer ce grand lever, criait: Vive
le roi!

Fiez-vous aux songes, aux sorciers, aux mensonges, me dis-je en
moi-mme. Cette monarchie... elle tait croulante hier, elle est
forte, elle est riche, elle est grande ce matin! Et je fus tout
afflig d'avoir perdu la veille, sur des malheurs impossibles, tant
de larmes et tant d'motions.

Libre enfin de mes terreurs de la veille, heureux, content, dispos,
je descendis en triomphateur dans ce parc enchant. Cet imposant
appareil de force et de pouvoir, au milieu du plus clatant
appareil, me rassurait compltement et dissipait tous les nuages.
C'tait la premire fois,  ce degr suprme, que je comprenais
l'intime union de la monarchie et de la noblesse; la force du roi
tait la mienne: hier j'avais port le deuil de la monarchie;
aujourd'hui j'tais fier comme elle; aujourd'hui je relevais le
trne croulant; je rendais  la reine ses sujets empresss, son
pouvoir auguste; je lui rendais le charme intime de son intrieur,
ses causeries sans fiel, ses amitis sans nuages; bien plus, je
revoyais Hlne elle-mme, et, mettant  profit la force du monarque
et la stabilit du trne, je revenais  mon rve d'amour. Insens
que j'tais! Je me laissais prendre  ces vaines apparences! Je
prenais cette _maison du roi_, ces soldats, ces courtisans, ces
Suisses, ces chasseurs, ces gentilshommes, ces vains bruits de cor
et de tambour, pour la monarchie elle-mme... Il me semblait qu'elle
tait tout entire au milieu de ces bruits confus, de ces armes
sonores, de ces riches uniformes, de ces regrets silencieux... O
fantmes!... J'avais sous les yeux des fantmes. Hlas! ces bruits,
ces uniformes, ces capitaines des gardes, ces btons fleurdeliss,
ces pes, ces trompettes, ce mot d'ordre et ces tambours, n'taient
plus gure que les dernires et frivoles apparences de la monarchie
puise... _Ici, le champ o fut Troie... Ici, les domaines du roi
Louis XIV!_... On avait arrach mme les arbres sculaires que Sa
Majest avait plants... Le grand roi les avait plants pour lui
seul; il avait cru btir un ombrage comme on lui creusait des
fleuves, comme on lui btissait des montagnes; l'arbre avait t
aussi phmre que le matre, ils s'taient schs tous les deux le
mme jour. Louis XV n'avait foul que des feuilles mortes; Louis XVI
venait de remplacer ces arbres d'un jour par des chnes, qui veulent
des sicles pour grandir.

Quand j'eus tout vu dans ces jardins: les jets d'eau, les cygnes,
les statues, les grottes,  prsent sans mystres, les pins taills
en pyramides, les chiffres, jeunes encore, de tant de beauts
vanouies, les htres  l'corce raboteuse, o l'amour traait tant
de serments que l'air emporta, les flatteries emblmatiques, et les
dieux de la mythologie amoureuse dans leurs attributs divers, je
revins sur mes pas, cherchant les _Bains d'Apollon_ o le pauvre fou
devait m'attendre. Il avait un secret  me dire; il m'intressait
vivement. Je dcouvris les _Bains d'Apollon_. C'tait encore un
rocher factice, une fontaine tombante, un Ocan d'une coude, une
le enfantine, un abme de trois pieds. Au sommet du rocher, on
voyait les neuf Muses entourant Apollon; Apollon, c'tait toujours
Louis XIV.  droite du rocher, un grand cheval de marbre, au jarret
tendu, la tte courbe et la crinire flottante au sommet, semblait
vouloir se dsaltrer dans l'Hippocrne; et l'Hippocrne, mince
filet d'eau, fuyait ses lvres haletantes; image trop vritable de
la posie en ces temps de rvolution!

Mon premier coup d'oeil fut pour le groupe en marbre; en me
retournant, je dcouvris, assis sur un banc, l'amoureux de la reine.
Il tait moins dfait que la veille, et son habit tait dcent.
Quand il me vit, il me salua poliment; je lui rendis son salut: nous
fmes bientt  ct l'un de l'autre, en vrais amis.--Vous voyez,
Monsieur, que je suis exact au rendez-vous, lui dis-je en
l'abordant.--J'y comptais, Monsieur, vous tes trop bien n, vous
avez une trop noble figure pour vouloir manquer de parole  un
pauvre fou. D'ailleurs, vous tes son compatriote et vous devez
aimer la reine; or c'est d'elle que je dois vous parler.

 ces mots, le pauvre diable ayant tourn la tte d'un ct, pour
voir si nous tions seuls, et baissant la voix:--Vous allez savoir
mon secret, me dit-il; c'est  vous seul,  vous qui m'avez tendu la
main, que je veux me confier; coutez-moi, soyez discret. La reine
(et ici il tourna encore ses regards  et l), la reine... elle
n'est pas une reine, je le sais, je l'ai vu... j'en suis sr!

Je reculai d'tonnement; oubliant que je parlais  un fou. Mon
pouvante et ma surprise lui firent plaisir.

--Vous croyez, me dit-il, habiter le palais d'un roi; vous dites que
ceci, ce ciel gristre, est la France! Quand le tambour bat aux
champs, et que vous entendez le bruit sec du mousquet que le soldat
prsente, vous vous dcouvrez, et vous dites: C'est la reine qui
passe!... Et tout droit devant vous, vous arrivez  un palais de
belle apparence, et vous vous croyez au palais de madame de
Maintenon,  la vieillesse du roi Louis XIV, quand il devint
malheureux et dvot. Eh bien! non, vous vous trompez, ce sont autant
d'illusions de vos sens; tout ceci n'est pas Versailles, ce palais
l-bas n'est pas Trianon, cette reine... mais ne le dites pas, elle
est faite pour l'tre, elle sera toujours la reine pour vous et pour
moi.

J'coutais srieusement cet inconcevable discours; je me laissai
guider par le fou. Il me mena au petit Trianon que je n'avais pas vu
encore:  Trianon, ce lieu fameux, o la renomme (elle est si
bte!) jetait l'or et les pierreries  pleines mains. On nous ouvrit
les portes, grce  mon fou.

Je vis Trianon; je cherchai en vain le luxe oriental dont on parlait
dans le peuple et dans les pamphlets contre Sa Majest, la _chambre
en diamants_ que demandaient  voir tous les trangers qui
accouraient  Versailles; je fus tonn de la rusticit du petit
Trianon. La maison tait toute simple, elle et indign une fille
d'Opra. Le jardin anglais grimpait et tournait, et jetait  et l
ses branches bouriffes dans l'espace de quatre arpents. On entrait
par une porte bourgeoise, une sonnette avertissait le portier. On se
perdait tout d'abord entre deux montagnes, on traversait un pont
suspendu entre deux rocs, au bout de ce pont se trouvait _la
grotte_; de cette grotte on montait au sommet du pic par cinq
marches, o se trouvait un banc de pierre... Alors de ces hauteurs
l'oeil dominait la campagne environnante. Ici, sur ce banc, la reine
aimait  s'asseoir: souvent elle y restait des heures entires,
seule et pensive, coutant nonchalamment les moindres bruits de la
campagne, le son du cor dans les bois, le chant des oiseaux sous les
branches. Elle tait encore assise sur ce banc le jour mme o ses
serviteurs tremblants et ses femmes plores, haletantes comme si
elles avaient vu un assassin, vinrent l'avertir que le peuple
envahissait le chteau, criant: La reine! et hurlant des
blasphmes... Elle se leva... elle prit cong de ces chres
solitudes... Elle savait dj qu'elle ne les devait plus revoir.

Nous traversmes la grotte en rocaille; nous montmes les cinq
marches de la montagne, nous arrivmes sur ces hauteurs factices,
aussi mus que si nous eussions foul la cime la plus haute du
Mont-Blanc. Mon guide alors se retourne vers moi, et pousse un cri
de joie.

--Ah! voyez-vous, dit-il, voyez-vous  nos pieds ce joli village?...
Ici nous sommes  cent lieues de Versailles,... voici le petit
village... Admirez le presbytre, la cabane du garde champtre,
l'glise surmonte d'une croix. Cette grande maison, revtue
d'ardoises, c'est la maison du seigneur; la demeure du bailli, la
voil. Voyez la vacherie aux flancs de la montagne; la laiterie est
 ct; reconnaissez-vous la Suisse, un pays fait pour le laitage et
la chanson, je le reconnais  ses montagnes charges de neige,  ses
petites gnisses,  son lac,  sa paix intrieure, au chaume de ses
toits. Approchez, s'il vous plat, montons dans cette barque, elle
nous conduira sur l'autre rive, et nous entendrons toutes sortes de
chansons qui ne sont pas de chez nous!

En effet, rien n'tait plus villageois et plus rustique; on
n'entendait que murmures et blements, on ne voyait que chaume et
cabanes villageoises... Quels domaines pour une reine de France! et
quel got champtre avait lev ce village? Salut, paysage de la
sainte Allemagne! salut, tableau srieux de notre bonheur
domestique!

En ce moment, j'aurais lu volontiers, mme une idylle de Gessner.

Mon guide tait  mes cts, partageant mon extase; il me conduisit
 l'table, o ruminaient deux gnisses enfouies sur une paisse
litire. Il les flatta de la main, en les appelant par leurs
noms:--Bonjour Brunette et bonjour Blanchette!--Ici mme, sur cette
paille, il avait vu la reine elle-mme qui trayait les vaches. Elle
tenait d'une main un vase de terre, sous l'autre main le lait
ruisselait en cumant comme les cascades de son jardin.

Tout le reste tait  l'avenant, la laiterie tait au grand complet,
vases grands et petits, battoirs, tamis.--Je l'ai vue, elle battait
le beurre! Un jour,  cette fentre, au mois de mai, elle tait
debout et se reposait de son travail; je pris mon chapeau d'une
main, et, baissant la tte, je lui dis d'un ton de voix
pleureur:--Pour l'amour de Dieu, ma bonne dame, s'il vous plat!
Aussitt, en riant, elle me donna de son pain, de son beurre.  ces
souvenirs, une larme roula dans les yeux du pauvre fou.

--Sur cette pelouse verte, je l'ai vue en jupon court, en gros
souliers, en bas de laine, en mouchoir de grosse indienne... au
soleil, riant, sautant, chantant, se livrant aux clats d'une gaiet
champtre; l, vous dis-je, et se tressant une couronne de bluets.

Il me fit ainsi la description de cette maison rustique. Il en
savait les dtours, il en avait vu toutes les ftes, il avait t
paysan dans ce hameau dont le roi tait le bailli; moissonneur dans
cette ferme dont la reine tait la fermire; il avait sem ces
champs; il avait gard ces troupeaux; il avait pri dans cette
chapelle qui avait un cardinal pour cur; tout cela tait son bien,
son domaine et son Allemagne;... il s'tait fait Allemand pour tre
de la mme nation que la reine, et de cette nature allemande il me
faisait les honneurs.

Quand nous emes tout vu, et qu'il eut dit tout ce qu'il avait  me
dire, il nous fallut quitter ce jardin rempli de souvenirs. Arrivs
 la porte, il se retourna vers moi.--Croyez-vous, me dit-il, que
ce soit une reine  prsent?

Pauvre insens! cette reine  ce point calomnie, mconnue,
injurie, et il n'y a que toi qui l'aies aime avec passion! qui
l'aies comprise aussi bien!

 un certain endroit de l'avenue, il m'arrta.--C'est ici, Monsieur,
que se cacha Damiens pour frapper Louis XV. Le coup manqua.
L'avertissement du ciel fut inutile;  la mme place, ici, vous
dis-je, le vieux roi fut atteint, quinze annes plus tard, des
premiers symptmes du mal qui l'emporta... C'tait justice... il
mourut trop tard... en plein dluge... Aprs moi le dluge! tait
son mot favori... et voil comme il se fait que la majest est
morte, et que le royaume est submerg.

Il ajouta tristement:--Ces terres, que la chasse a dvastes, cette
plaine et ces forts, tout ce monde royal ont t tmoins de bien
des tristesses et de bien des douleurs. Louis XIV s'est promen dans
ces alles, couvert d'un cilice et menac par l'Europe... Il
s'ennuyait... L'ennui tira Mme de Maintenon de ces belles demeures,
pour la jeter  Saint-Cyr, sous le rire moqueur du czar Pierre le
Grand, qui souleva la couverture de son lit, et la vit toute nue, et
ride abominablement, cette femme au dsespoir de ces grands rves
qui s'achevaient dans le mpris et l'abandon!

--Avancez,  chaque pas vous heurtez des souvenirs de mort; partout
la lancette au frre Cme, et partout des cadavres. Ici, est mort le
premier dauphin; ici, sa femme saxonne expira de douleur, sous les
tentures grises de son deuil. Il y a vingt ans,  cette maison
blanchie  la chaux vive que vous voyez l-bas, si vous vous tiez
approch la nuit, et que vous eussiez prt une oreille attentive,
vous eussiez entendu  toute heure (hlas!) les vagissements d'un
enfant nouveau-n, les cris plaintifs des mres, le murmure de la
vierge enleve  ses parents, ou vendue par eux, qui se livre  son
sducteur; bruits tranges et confus, pleins de terribles mystres
et de dshonneurs inous! Les saturnales de la royaut
s'accomplissaient dans cette maison du Parc-aux-Cerfs!  toute
heure, en ces tnbres obscnes, le sang royal jaillissait de toutes
parts, abtardi par le viol ou par l'inceste; un peuple btard de
princes honteux et de princesses misrables sortait de ces portes
drobes, livr  toute les misres,  toutes les indigences, aux
supercheries les plus abominables... Ces petits Bourbons, celui-ci
devenait abb, celle-l devenait, comme mademoiselle sa mre... une
prostitue, et le vieillard, leur pre d'un instant, ne demanda
jamais ce que l'on faisait de ses filles et de ses garons!... Dieu
soit lou! cette demeure abjecte est muette  la faon de ces lacs
sulfureux de l'criture, excrs de la terre et du ciel!

--Sans doute, vous ignorez l'horrible histoire de cette cour faite 
l'image odieuse du feu roi... Au premier abord vous la croiriez
pleine de volupts et de bonheur, c'est une drision de la renomme,
qui dnature tout ce qu'elle raconte. Louis XV est la pierre
angulaire d'un difice qui va crouler; il ne parle  ses
complaisants que de la mort qui s'avance, il respire une odeur de
funrailles, mme au sein de ses matresses. Dans les bras de sa
marquise ou de sa comtesse, les parfums les plus doux ont pour ce
fantme une exhalaison de cadavre. Au milieu d'une chasse  Marly
(vous avez vu l'Atalante de Marly, comme elle ressemble 
Marie-Antoinette!), le roi rencontre un paysan qui portait une
bire:--Pour qui cette bire, demanda le roi, pour un homme ou pour
une femme?--Pour un homme, dit le rustre.--Et de quoi est-il
mort?--Cet homme est mort de faim!... reprit l'homme en portant sa
bire. Ici le fou se prit  rire:--Allons, roi, cherche  te
divertir, si tu peux; rassemble en troupeau tes matresses nubiles,
fais un haras de femmes dans ton parc dshonor, chasse, honnte
roi, le cerf dix-cors... tu dois tre heureux,  cette heure, o
l'on t'apprend que, dans ton royaume, et si prs de ta majest
paternelle, un homme est mort de faim!

--Monsieur! Monsieur! continuait le fou,  deux lieues d'ici, sur
une hauteur, on a plac un joli cimetire: les murs sont garnis de
buis et de clmatites, les croix de bois passent leurs ttes noires
au-dessus du mur, comme si elles appelaient chaque jour de nouveaux
morts; la cloche  la porte obit au vent qui souffle, et se balance
avec un tintement ingal et capricieux, vritable musique de l'autre
monde. Un jour, le feu roi passait sous ces murailles silencieuses;
sa belle marquise en riant lui faisait mille joyeux et mdisants
rcits, lui jetant au visage, par intervalles, les fleurs tides et
parfumes qu'elle tenait caches en son corsage.--Allons voir, dit
le roi, s'il y a des tombes ouvertes sous les cyprs...

Ils allrent au cimetire; en ce moment, trois tombes taient
ouvertes toute fraches, la terre tait amoncele ici et l, noire
et friable et prte  retomber des deux cts.

--Voici trois tombes! dit le roi, les mains crispes, les yeux
ouverts... C'est beaucoup!...

--C'est  en faire venir l'eau  la bouche, reprit la marquise.

Ils plaisantrent sur ces trous, artistement creuss.

Le roi ne songeait pas en ce moment qu'il y a toujours un tombeau
tout prt  Saint-Denis, un _en cas_ funraire pour la mortalit des
rois. Eh bien! ces trois tombes fraches taient un jouet du
fossoyeur; il les avait creuses en un moment de zle et
d'oisivet... Depuis ce temps la tombe royale s'est ouverte et
referme  trois reprises... Les trois tombeaux villageois se sont
remplis de fleurettes et de gazons... Ainsi parlant et mditant,
nous arrivmes, le fou et moi, jusque dans la grande avenue entre
Versailles et Paris, ou mon carrosse m'attendait.




CHAPITRE V


Un homme tait assis dans mon carrosse. Au premier coup d'oeil je le
reconnus pour l'avoir rencontr dans la chambre haute du _Trompette
bless_. Il m'avait mme accompagn jusqu' mon logis avec une
politesse qui lui tait naturelle. Il avait une de ces nobles et
tristes figures qui vous suivent, une fois qu'on les a vues. On
comprenait confusment que, sous cette apparence indolente, se
cachait une me active, que ce doux visage annonait un coeur
souffrant, et qu'il y avait un but, irrvocablement trac  cette
vie, obissante, en apparence,  tous les hasards.

Ncessairement, dans les ttes franaises de cette poque devaient
survenir une foule de rflexions bien faites pour donner de grandes
inquitudes. Il ne s'agissait, pour les ambitieux ou tout simplement
pour les poltrons, rien moins que de rompre avec les traditions
passes, avec les leons de l'enfance et les pouvoirs constitus
depuis le commencement de la monarchie, et pour peu que l'on ft
sorti du peuple, on comprenait vite et bien la force du peuple et la
faiblesse du trne, on se disait confusment: _Je tiens l'avenir!_
et si l'on se demandait ce qu'on allait en faire, ici la rponse
tait pleine d'inquitude et de confusion.

Le jeune homme en m'apercevant me tendit la main, comme s'il et t
dans sa propre voiture.--Je retourne  Paris, me dit-il, et j'ai
pens que vous me donneriez volontiers une place  ct de vous. Au
mme instant il aperut prs de moi _l'amoureux de la reine_, et
tout de suite il courut au-devant de ce brave homme avec le plus
amical empressement.--Bonjour, Monsieur le conseiller, lui dit-il en
lui tendant la main, que je suis aise de vous voir, et quel bonheur
de vous rencontrer!

Un clair de joie brilla dans les yeux du pauvre fou; il rflchit
un instant, puis il me regarda profondment, se consultant en
lui-mme s'il pouvait parler devant moi;  la fin emport par son
motion:--C'est toi, Joseph, dit-il; c'est donc toi que je vois, mon
enfant, toi perdu depuis si longtemps dans la foule, et mon rival,
Joseph! Laisse-moi te voir  mon aise, hlas! c'est la premire fois
que nous nous rencontrons, depuis que nous sommes devenus, toi plus
qu'un homme, et moi moins qu'un homme. Ami, crois-moi, cependant, si
tu ne m'as pas encore rencontr, c'est parce que je cherche au fond
des bois ce que tu cherches dans les villes; je suis fou ici; toi,
l-bas. Puis, s'approchant de lui, et cherchant  le
reconnatre:--Oh! mon Joseph, que te voil chang! Tu n'es plus
jeune, ami; j'aurais peine  te reconnatre. Ah! quelle diffrence 
l'heure o tu essayais ton loquence naissante au parlement de
Grenoble! Tes yeux lanaient la foudre et les clairs; ta voix tait
prompte et le digne cho des plus grandes penses; ton me honnte
et vaillante tait pousse  toutes ces grandeurs de la parole; 
matre!  volcan! Et si parfois tu revenais sur la terre,  Dieu! tu
n'tais plus alors que l'oiseau qui chante; on n'et jamais dit que
Diderot tait ton pre, et que l'Encyclopdie tait ta mre, avec
Voltaire pour ton parrain! Je te disais souvent:--Enfant du
paradoxe... ami de la vrit, te voil en deux mots, Joseph, prends
garde au paradoxe, il te perdra. Touche avec prcaution cette arme
loquente; elle blesse; elle tue. Oui, tels taient mes conseils;
mais quoi! tu ne m'as pas cout; tu es devenu l'esclave des
thories brillantes et des rveries impossibles; toi, si bon, tu es
venu dans ce Paris des tnbres, pouss par d'horribles projets; si
modeste, une ambition fatale a gt ton coeur; si calme et si doux,
tu n'as plus t qu'un homme absolument incapable d'couter la
moindre parole d'humanit ou de raison. Tu es venu reprsenter le
peuple, ici, et tu le reprsentes en effet comme s'il t'avait donn
mission pour tout dtruire en ce royaume perdu! Joseph est parti en
colre, il est arriv en colre, il a parl en furieux, il s'est
irrit follement; il a port une main sans piti sur le trne, afin
qu'on dise autour de Joseph: Quel est ce hardi jeune homme?... O
misrable, indigne vanit de destruction, dans laquelle
malheureusement tu as t vaincu! Ainsi tu as accompli les doctrines
de tes matres, les dmocrates du carrefour; tu as pris au srieux
leurs romans frivoles;  ces folles doctrines tu as sacrifi le
bonheur, le repos, le charme et l'enchantement de ta jeunesse; adieu
aux joies innocentes de la famille, aux innocentes amours, aux
honntes plaisirs! tu ne les connais plus! Comme te voil fait,
jeune homme! abattu, rveur, plein de regrets de tes dmences... on
te prendrait pour un conspirateur... Ainsi parlait le fou sans que
l'inconnu songet  l'interrompre en ses imprcations... Puis,
s'animant peu  peu, il ajoutait:--Malheureux, vous l'avez voulu...
vous voil dans les abmes!... portez la peine excrable, honteuse,
de vos folies; supportez le remords de vos crimes; expiez vos cruels
sophismes... Ambitieux d'un jour, vous avez bris le trne, insult
l'autel, flatt la force, ananti le droit, reni la justice,
invoqu le parricide et dfi la tempte... eh bien! vous saurez un
jour ce que c'est que d'tre un rengat de sa raison et de son
coeur; vous saurez si jamais les passions pardonnent! Non, non, les
passions veulent qu'on leur obisse et qu'on les flatte; elles sont
impitoyables; elles sont ingrates et menteuses; elles sont gostes
et cruelles. Voyez, elles vous tiennent; elles vous enchanent;
elles vous dominent; elles obissaient nagures, elles commandent
aujourd'hui; vous les conduisiez autrefois, elles vous entranent 
prsent. Dans quel abme tes-vous tomb, malheureux, dont le nom
est devenu une pouvante, une meute, une condamnation?

En ce moment, je vis se troubler et rougir l'inconnu qui s'appelait
Joseph, et soit qu'il et honte de ces reproches mrits encore
cette fois, il en voulut finir avec cette philippique en plein
air:--Monsieur le conseiller, dit-il, vous n'avez pas encore parl
de vos amours.

Le fou soupira, et aprs un silence, il reprit d'un air touch:--Ah!
Joseph! Joseph! point d'ironie, et trve aux questions indiscrtes!
J'aurais une trop belle revanche  prendre avec vous. Ainsi,
croyez-moi, ne parlez pas de mon amour, ou n'en parlez qu'avec
respect: je connais des amours d'hommes raisonnables qui ne sont pas
moins folles que les miennes... J'en sais qui parlent comme des
hommes, et que des hommes choisissent pour les reprsenter; ceux-l
sont proclams sages et habiles, ils parlent en public; ils
raisonnent tout haut; ils dtruisent les vieux principes; ils font
de nouveaux principes; on vante  haute voix leur loquence et leur
logique. Admirables logiciens, en effet! Intelligences
toutes-puissantes! ils attaquent, ils renversent, ils brisent, ils
ruinent de fond en comble; et quand tout est fini, renvers,
dtruit, ils s'arrtent, ils regardent autour d'eux, et, dans ce
chaos lamentable, ils font un choix, ils se passionnent pour une
infortune isole; ils veulent relever sur sa base phmre le
chef-d'oeuvre ternel qu'ils ont foul aux pieds; ils se prosternent
devant le chef-d'oeuvre, ils l'adorent; ils lui demandent pardon en
silence. Insenss, eux qui l'ont dgrad, qui l'ont perdu! insenss
et malheureux! D'autant plus malheureux que les ruines qu'ils ont
faites pour plaire  la foule appartiennent dsormais  la foule;
elle y pose en sursaut son pied couvert de fange et de sang, et elle
dit: Cette ruine est ma ruine! Et si le ravageur veut relever
quelques fragments de ses ravages, le peuple aussitt l'appelle un
tratre, un goste; c'est l'histoire du vase de Soissons dont
Clovis prend envie, et que le soldat de Clovis brise  coups de
hache!... Il n'y a point de faveur pour toi, notre chef, dit le
soldat, point de passion  ton usage;  toi comme aux autres, aux
autres comme  toi! rien de moins, rien de plus.

Et maintenant, je te dirai  mon tour: comment se porte votre
passion, monsieur le tratre? et quels projets formez-vous pour vos
amours? Vous, cependant, le bel amoureux... un rengat, un ravageur,
un furieux qui veut se faire aimer parce qu'il se fait redoutable,
un idiot qui ne voit pas qu'il est dj dpass dans ses sentiers
furieux... Ah! le malvenu, ce Joseph... Il a beau parler haut et
brutalement, grossir sa voix et grandir sa menace; il ne voit pas
qu'il est vaincu sans peine et sans effort par un plus hardi courage
et plus audacieux que le sien; une voix plus formidable que la
sienne clate et tonne, touffant toutes les voix de l'entourage.
Entre ton amour et toi, monsieur Joseph, il existe un homme qui
t'clipse et t'crasera toujours. Tu es vaincu trois fois, Joseph;
vaincu, dans les projets de ton ambition, dans les efforts de ton
esprit, dans les voeux de ton coeur! Avec tes haines lamentables, il
ne te manquait plus qu'un amour malheureux... Dis-moi, cependant, je
te prie, as-tu jamais song au rsultat de toutes ces rvoltes?
As-tu jamais pens au bourreau qui tue, en l'adorant, la victime
qu'on lui jette? Ah! l'excrable attentat! le supplice affreux!

Cependant nous tions arrivs au bout de l'avenue:--Adieu donc,
adieu, Monsieur de Castelnaux! dit Joseph  l'inflexible conseiller,
et ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre.

--Adieu, reprit le fou, adieu, jeune homme, avec tant de gnie et de
vertu, que le gnie et la vertu ne sauveront pas! Adieu! tu portes
dans ton coeur un ver qui le ronge. Adieu, tu ferais mieux de
renoncer  tre un grand homme, que d'obir  ta passion comme
j'obis  la mienne; et de redevenir tout simplement ce que je t'ai
connu. Je te le jure, ici, Joseph, j'aimerais mieux encore te voir
fou comme moi, que persistant dans ce que tu appelles ta sagesse.
Hlas! quelle diffrence, ami, si tu voulais partager ma folie et ne
pas aller plus loin que mes rveries en plein air! que je serais
heureux et content de partager avec toi ma folie, et quel triomphe
aussi de te ramener vaincu et pardonn aux pieds charmants de tout
ce que j'aime!.. Hlas! hlas! vaine esprance! il n'y faut plus
penser... L-dessus, il prit cong de nous, et, nous laissant sur la
grande route, il nous suivait encore du regard.

 vingt pas de l, Joseph, mon compagnon, quelque peu calm, se
retourna pour saluer une dernire fois l'_amoureux de la reine_.--Il
est mon compatriote, il m'a vu natre; il n'y a pas, ici-bas, de
plus digne objet de mon estime et de mes respects, et de ma profonde
piti! ajouta Joseph en soupirant.

Nous montmes en voiture, et comme s'il et fait les honneurs de son
propre carrosse, il me dit:--Placez-vous l; marchons au pas, et
causons. Qu'avez-vous fait hier, je vous prie? et songez avant de me
rpondre que la question est importante et mrite qu'on y rponde
srieusement.

--Mon Dieu! lui dis-je, en le regardant d'un air tonn, quand j'ai
quitt l'Allemagne, il me semblait que j'tais ce qu'on appelle un
esprit fort; je passais  la cour pour un philosophe au moins gal 
l'empereur Joseph II. Mon dpart fit autant de bruit qu'en et pu
faire une rbellion ou une disgrce. Cependant,  peine en France,
il arrive, en effet, que je suis le moins complet de tous les
hommes; je rencontre ici, l, partout, dans les clubs, sur les
grands chemins,  l'hpital des fous, des matres inconnus qui me
dominent  leur premire parole, et qui s'emparent de ma volont 
leur premier geste; ils me donnent des ordres comme d'autres
donneraient des conseils; en un mot, j'tais venu ici pour apprendre
au moins agrablement les droits de l'homme, et moi, si volontaire
en Allemagne, et si libre, je courbe la tte ici, chez vous,
j'accepte avec rsignation votre joug superbe, et j'obis
volontiers; j'admire aussi; je reconnais tacitement ces nouveaux
pouvoirs que je ne puis nier, et dont je n'ai pas vu les titres.
Parlez donc, Monsieur, parlez sans crainte, on vous coute;
interrogez, je rpondrai; dites  mes chevaux d'aller au pas, ils
iront au pas. Je comprends  prsent ces puissances inconnues dont
il est parl dans les livres, qu'on ne peut nier, et auxquelles on
obit malgr soi.

Quand j'eus tout dit, mon trange compagnon reprit la parole, et,
fort peu touch de ma soumission, il ne changea rien  son air
svre; un vrai juge interroge avec plus de rserve et de
civilit.--Vous tes all  la cour hier? me dit-il.

Je rpondis:--Je suis all  la cour.

--Et vous avez vu la reine?--J'ai vu la reine.--Le soir mme?--Le
soir mme.-- quelle heure?-- dix heures.--O tait la reine hier
soir, s'il vous plat?

--Croyez-vous, repris-je, en fronant mon sourcil olympien (c'est un
mot de landgrave!) que je puisse honorablement rpondre  cette
question? Je consens bien  vous raconter ce qui m'est personnel,
vous dire mes propres aventures  moi, je le veux bien; mais
l'intrieur de la reine, son secret et sa vie! En vrit, monsieur,
je ne comprends pas que vous osiez m'adresser une pareille question!

Il s'emporta.--Oh! dit-il, trve  tant de dlicatesse. Songez,
Monsieur, que c'est ici une srieuse affaire. Rpondez-moi, de
grce, et nettement; il s'agit peut-tre de personnes pour qui vous
donneriez votre sang! Rpondez-moi, il y va de l'honneur!

--Ou plutt, reprit-il, car il me voyait rsolu  ne rien rpondre,
ou plutt, si vous ne voulez pas rpondre, coutez-moi, coutez; je
vais vous dire ici, moi-mme, tout ce que vous avez fait cette nuit;
je vais vous raconter ce que vous avez vu dans les cachettes de ce
palais... Eh! quelle horrible imprudence, attentif  ces fatals
secrets!

Il porta sa main  ses yeux: on voyait qu'il se faisait violence
pour me parler; j'attendis.

--Hier, reprit-il, la reine a pass la soire chez madame de
Polignac; vous y avez t introduit avec madame votre mre  dix
heures; vous y tes rest jusqu' minuit. Ici il s'arrta, et d'un
ton solennel et suppliant: Rpondez-moi, de grce! rpondez: y
tiez-vous  minuit?

--Ainsi, reprit-il  voix basse et chagrine, vous avez vu
Cagliostro?

--Le sorcier tait le comte Cagliostro?... m'criai-je.

--Allons donc, est-ce possible? Il est encore  Rome, au fort
_Saint-Ange_, le seigneur Cagliostro. Cependant vous devez savoir
que dans cet imbcile et crdule pays Cagliostro ne meurt pas;
vritable patrie des charlatans, des alchimistes et des faussaires,
la France,  tout prix, veut savoir ce qu'il y a de nouveau chaque
jour...  force de ne pas croire en Dieu, elle interroge,  chaque
instant, le pass, le prsent et l'avenir; la France appartient aux
sorciers beaucoup plus qu'aux philosophes. Voyez la honte! aux pieds
de Cagliostro s'agenouille un cardinal-duc, qui se fait rajeunir! Ce
misrable Cagliostro vole et ment  perdre haleine... On le chasse,
on l'enferme; une monarchie est trouble et dshonore, ou peu s'en
faut, par ses trahisons et par ses mensonges; une reine est charge
d'outrages, et le lendemain du jour o le fourbe est puni, au lieu
d'un seul Cagliostro, Paris en a dix. On ne sait plus leur nombre,
on ne les compte pas. La cour veut savoir l'avenir comme les gens du
peuple; aussitt toutes les portes, des portes qui m'auraient t
fermes  moi-mme, impitoyablement fermes, s'ouvrent au devin; il
gratte  la porte et la porte lui est ouverte,  lui, un bouffon de
carrefour; il s'empare, au bal, de la main d'une reine; cette main
lui est laisse, il a le droit de la toucher, il la touche, et il se
penche  la ternir de son souffle impur! Damnation! imbcile cour!
imbcile femme! Oui, malheureuse, infortune!... en effet, livrer sa
main  ce misrable,  ce mercenaire! O ces femmes! ces reines!
elles sont folles! Ouvrir sa porte  Cagliostro... pendant qu'
moi... mais moi, je n'oserais pas y poser mes lvres  genoux! 
reine!  femme! Alors, c'est seulement alors qu'un vritable devin
serait  tes ordres, alors vraiment tu saurais l'avenir; car c'est
moi qui te dirais l'avenir; moi tremblant pour ton sort, moi qui
voudrais te sauver, pauvre trangre! Ah! cette main! ce Cagliostro!
cette confiance  lui... cette haine  moi,  moi terrible,  moi
tout-puissant,  moi bless au coeur,  moi qui l'aime,  moi dvou
si elle voulait! Mais, me dis-je, elle ne me fait mme pas l'honneur
de me craindre, ou de me har... Elle n'a pas mme du mpris pour
moi; elle mprise un seul homme dans l'assemble nationale, et cet
homme ce n'est pas moi! Elle ne craint qu'un homme, un seul... elle
me ddaigne... Il est vrai que je l'ai personnellement raille, et
que je lui ai fait de grandes peurs; j'ai menac, j'ai cri, j'ai
prononc d'horribles voeux; j'ai t quelquefois orateur, j'imagine;
et vil ou glorieux, elle n'a jamais voulu me voir! Or, n'ayant pas
voulu me voir, et moi, voulant lui parler, fatigu de tant
d'efforts, j'ai choisi un intermdiaire qui ft  la taille d'une
reine, je lui ai ressuscit Cagliostro.

Et dites-moi, Monsieur, mon Cagliostro a-t-il t bien terrible, la
nuit passe? Cette ddaigneuse majest, la reine surtout, la reine
a-t-elle eu peur?

--Oui, Monsieur, rpondis-je, oui, vous pouvez vous rjouir, votre
projet a russi; votre Cagliostro a fait peur, et moi, tranger, moi
peu habitu aux devins, j'ai pris facilement le faux Cagliostro pour
le vritable. Encore une fois, flicitez-vous, la reine a eu peur!
Ah! si vous avez voulu attrister cette soire, si vous avez voulu
vous jouer de la crdulit des femmes, si vous avez voulu prouver
par vous-mme le courage des hommes et combien c'est peu de chose
que ces brillants courages arrachs  leurs habitudes ordinaires,
certainement vous avez russi; jamais terreur ne fut plus grande, et
dcouragement plus universel, plus complet...  mon tour, si vous me
permettez de vous interroger, de quel droit, je vous prie, osez-vous
troubler ainsi la reine dans son intimit? Comment, vous, jeune
homme, pour me servir de votre langage, venez-vous empoisonner ces
joies innocentes et ces confidences d'intrieur, par les
pouvantables prdictions d'un charlatan? J'ai entendu parler
autrefois d'une socit de mauvais plaisants, qui s'amusaient  se
moquer des incrdules; oseriez-vous vous attaquer  des crdulits
royales? iriez-vous de Poinsinet et du prince d'Hnin jusqu' la
femme de votre matre,  la fille de Marie-Thrse d'Autriche? En ce
cas, Monsieur, ceci serait une injure punissable, une injure mme
personnelle; car moi aussi j'ai t la victime de votre
plaisanterie; moi aussi j'ai eu peur, et la peur ne se pardonne pas!

Il reprit:--Que parlez-vous de jeu, de fte et de plaisir?
sommes-nous  une poque plaisante?  coup sr, ceci n'est point un
jeu. J'y vais srieusement, je vous jure, en cette tentative inoue.
Or, ne pouvant parler  la reine, et lui dire en mme temps qui je
suis; ne pouvant la voir et l'approcher qu' son grand concert ou 
sa chapelle, et voulant donner  cette frivole majest quelques
avertissements salutaires, j'ai choisi des moyens frivoles; j'ai
parl  son imagination plus qu' son esprit; je lui ai fait dire
hier encore par une voix trangre tout ce que pensait la ville, et
les menaces du peuple, enfin les temptes dont le temps est gros. 
ces menaces vous avez eu peur, dites-vous; la reine a frmi... je le
crois bien, que vous avez eu peur; moi-mme je tremblais en dictant
ces rvlations suprmes. En effet, tout cela est la vrit mme; en
effet cet avenir terrible arrive, il nous opprime, il est dans les
faubourgs, il est partout en France, en Europe et dans le monde.
Est-ce que vous n'entendez pas les menaces? est-ce que vous ne voyez
pas les cueils o viendra se briser irrparablement cette monarchie
haute de neuf sicles, dont les clats disperss au loin branleront
tous les trnes de l'univers?

--Mais quoi! on dirait que le tonnerre est impuissant  rveiller
ces royauts endormies! Cette nuit mme, avez-vous remarqu le nom
terrible et glorieux que mon sorcier a jet dans les oreilles de la
reine?... Un nom sonore et d'une physionomie active et redoutable,
un lamentable cho; il a retenti comme le nom de Cromwell. Mirabeau:
ce nom seul a glac toutes les mes imprvoyantes... Mirabeau... Lui
tout seul, il va suffire  briser un monde...

Oui! mais quand le frisson a pass, tout s'oublie. Ils ont peur sans
rien comprendre; ils se disent entre eux: _C'est un jeu!_ et ils
s'endorment paisiblement, sans prvoir que le lendemain sera le jour
sans lendemain peut-tre... Insens que je suis de m'inquiter de
cette reine inintelligente qui se tient l-bas bien tranquille, et
qui ne conoit pas un mot des avertissements que je lui envoyais!
Malheureuse!... ah! malheureuse!--Ainsi il parla longtemps, exalt,
furieux.

--Monsieur, me dit-il d'une voix trs-calme, avant peu, j'en ai
peur, vous comprendrez si la scne de la nuit passe tait une
jonglerie, et si nos esprits forts ne devaient pas en tirer quelque
profit. Quant  moi, j'y renonce... Assez longtemps j'ai attendu
qu'ils eussent des yeux pour voir, et des oreilles pour entendre...
Ils sont sourds... Elle est aveugle... Elle est perdue
irrvocablement, sans retour et sans espoir.

--Pourquoi perdue? et pourquoi sans espoir? m'criai-je pouvant
moi-mme de cet accent plein de tristesse et de vrit.

--Oh! reprit-il, vous ne comprenez pas ces choses; elles sont sous
votre regard et vous ne les voyez pas; si vous vouliez en avoir
quelques salutaires explications, il faudrait savoir, auparavant, si
nous pourrions compter sur vous?

--Je ne puis rien vous dire  ce sujet, rpondis-je; en ce moment
j'ignore  quelle conspiration vous obissez et de quels dangers la
reine est menace; avant tout je dois me souvenir que je suis
tranger, fort ignorant des choses du temps prsent et qu'il m'est
dfendu, plus qu' tout autre tranger, de me mler aux intrigues de
la cour ou du peuple. En effet, je comprends qu'ici l'intrigue est
double, quoique je sois en peine de comprendre comment vous vous
trouvez dans cette double intrigue; vous, Monsieur, que j'ai
rencontr dans le club du _Trompette bless_, parmi les dtracteurs
les plus ardents de l'autorit royale, et que je retrouve
aujourd'hui dans les jardins de Versailles estim et connu du fou de
la reine: videmment vous jouez deux jeux, Monsieur: vous tes un
tratre ici ou l. De deux trahisons: ou vous trahissez la reine, ou
vous trahissez le parti du peuple auquel vous appartenez; voil des
choses vraiment que je ne saurais comprendre et que je comprends
pas! Disant ces mots, je regardais mon compagnon; il ne changea pas
de couleur, et me dit:

--Oui, j'appartiens au peuple, et j'en sors; je veux, moi aussi, le
perdre  jamais ce trne insens et chancelant du fate  la base,
et ce n'est pas de ce projet-l que je vous parle. Un prince, un
Allemand, un seigneur, travailler  la libert franaise; y
pensez-vous, Monseigneur? La libert ne voudrait pas de vos
services; aussi bien n'est-ce pas de libert que je vous parle.
Ainsi, croyez-moi, ne vous inquitez donc pas de nos projets;
laissez le tribun  ses propres forces; je n'ai que trop la
puissance de dtruire ce que je veux dtruire; en revanche (et voil
pourquoi je m'adresse  vous) j'ai besoin de tous les appuis, et du
vtre peut-tre, afin de sauver la fille de vos rois, votre
archiduchesse, Marie-Antoinette d'Autriche... et maintenant,
Monsieur, rpondez, me comprenez-vous?

--Sauver la reine et briser le trne! Eh bien! je ne comprends pas
cela, je ne le comprends pas.

--Au fait! s'cria-t-il, qui vous parle ici de la reine? Est-ce
qu'on vous dit un mot de la reine? On vous parle, et je vous ai
parl uniquement de Marie-Antoinette; on vous parle au nom de la
femme innocente et belle, au nom de ses chagrins, de ses malheurs,
de sa ruine imminente et des prils qui l'entourent. Et maintenant
comprenez-vous comment je suis double, et que je le suis sans trahir
personne? Oui, je perdrai le trne, oui, je sauverai
Marie-Antoinette sans tre infidle  ma mission; et voil comme, et
voil pourquoi je puis avoir besoin de vous, prince de l'empire
allemand!

--Monsieur, lui dis-je, il y a bien de la mobilit dans votre
conduite, et vos discours sont  double sens; donc permettez que je
m'explique, et voyez si j'ai compris tout ce que je puis comprendre
 vos projets. Vous aimez, vous hassez; vous tes sr de vos
haines, vous doutez de vos amours, et parce qu'en effet votre
trange passion a besoin de mes services, il faut que je fasse ici,
par vertu, ce que vous faites par gosme! Ainsi pour vous tous les
plaisirs de l'amour et de la haine; et pour moi, toutes les
inquitudes les plus cruelles du dvouement absolu; il faut
dsormais que je conspire avec vous, contre vous-mme, que je vous
aide  sauver la reine (encore est-ce bien la reine?) des dbris du
trne que vous allez renverser; il faut que je rpare,  force de
courage et de vertu, les crimes que vous mditez. En un mot, je suis
votre esclave, et je dois vous obir aveuglment; je veux sauver la
soeur de notre empereur, en pensant que je n'ai le droit de rien
demander, si je ne veux point partager vos projets parricides contre
la reine. Est-ce bien cela, Monsieur? et cependant savez-vous une
position plus quivoque et plus malheureuse? Eh bien! voyez si toute
votre orgueilleuse dmocratie accomplirait l'action que vous
demandez  ma seigneurie; il faut que je vous obisse et je vous
obirai; j'accepte avec orgueil cet humble rle, et je vous obirai
comme un esclave...  condition que vous sauverez ma princesse...
Ainsi vous le voulez, conspirons l'un l'autre, et seulement
tenez-vous pour averti que je veux sauver la femme... et la reine,
si je puis.

--Prenez garde, reprit-il, de perdre en mme temps la reine et la
femme par trop de bonne volont et trop de hte. Enfin, n'oubliez
pas que nous courons un grand danger.

--Je n'ai pas vu encore le danger dont vous me parlez, rpondis-je;
 vous dire vrai, je n'y crois pas, mais je vais l'tudier.

Ici s'arrta cette conversation fort incomplte et fort obscure, et
cependant je me voyais charg d'une grande responsabilit par un
homme tel que moi, ignorant des choses et des hommes que j'avais
sous les yeux. J'tais malheureux de l'obscurit dans laquelle je
marchais; j'tais malheureux de me savoir ncessaire  quelqu'un
dans ce pays, plein d'embches, de mystres, de menaces...
Qu'allais-je faire et comment retrouver ma vie en ces tnbres?...
Je fus interrompu dans ces rflexions trs-srieuses par mon
complice intelligent.

--Prenez garde  ne rien changer  vos habitudes, me dit-il; au
contraire, abandonnez-vous  vos penchants de jeune homme,  votre
rverie allemande. Allez au bal, si vous aimez le bal; faites
l'amour, si vous aimez l'amour: seulement htez-vous, quand tout se
hte; il serait malhabile et malsant aujourd'hui de consacrer plus
d'une heure  l'amour ternel.

L-dessus, il me quitta... Et je respirai comme un colier  qui son
matre a donn un jour de cong.




CHAPITRE VI


Le lendemain de mon innocente conjuration, le surlendemain de ma
prsentation  Versailles, et ma mre absente, il me prit une
trange fantaisie:--Allons, me dis-je, allons au bal de l'Opra!

Ce bal de l'Opra fut le dernier auquel assista le Paris de la
rvolution. Depuis ce temps je ne crois pas que ces ftes nocturnes,
 l'usage de la cour, se soient renouveles. Des ftes semblables ne
se voient pas deux fois en deux sicles. Au moment dont je parle, au
plus fort des enivrantes solennits du carnaval, le bal de l'Opra
tait le seul moment d'galit qui ft en France... pouvantable et
charmante faon de runir tous les extrmes, de combler toutes les
distances! Il est nuit, les bougies tincellent, la vaste salle est
jonche de fleurs, l'orchestre chante, et dj tout est prt pour
cette confusion des confusions. ! ruez-vous dans ces abmes de la
chair frache et pare,  peuple! Arrivez, grands seigneurs,
comdiens, grandes dames, courtisanes, princesses et danseuses,
escrocs et princes du sang, trangers, gens d'glise; arrivez,... il
est temps; venez, dpouillez vos titres, oubliez votre rang, passez
au niveau; mademoiselle Guimard,  dfaut de toute autre, sera la
reine de cette nuit de plaisir; Vestris ou Gardel seront les dieux.
 ces despotes souverains de ce monde nocturne, apportez en tribut
beaut, jeunesse, esprit, talent, fortune et sant, afin que le
genre humain se roule en ces enivrements. C'est cela! Tout se
confond: les soupirs, les remords, les trahisons, les volupts. Et
cela se presse et se mle, et comme il est convenu que dans ces
abmes il ne peut y avoir que des grands seigneurs ou des femmes
dshonores, vous voyez se glisser sourdement les puissances
naissantes sorties du sein du peuple; irrgulires puissances, qui
bientt remplaceront toutes les autres; elles se cachent encore dans
la foule des grands; elles observent, elles tudient; elles
partagent cette immorale nuit invente aux coles de Sardanapale! O
ruine! abjection! fivre impudique!  splendide prostitution des
corps et des mes! quand tout se dguise et s'avilit  plaisir,
quand le cordon bleu se cache sous l'habit d'Arlequin, quand le
prtre arrive en Gilles, dansant, comme David, la danse aux gestes
obscnes; quand la grande dame tale  plaisir sa gorge en avant des
gorges prostitues; quand la prostitue arrive et jette aux vents
les lascifs hennissements de son argot! Il y a l quelques heures de
dlire, une vraie nuit de Ptrone. En ce moment montent au coeur
enfivr la vapeur des femmes assembles, le murmure des voix qui
s'appellent, le bruit des mains qui se cherchent. Il y a des clats
terribles, des silences affreux... Voyez! partout l'galit a pass
son joug, l'humanit est rabaisse au moins de trois pieds.  cette
heure, il n'y a plus de nom propre et plus de moi humain qui ose ici
se rvler; les fanges chantent leur cantique, le ruisseau se
lamente, le carrefour danse avec la borne.  cette heure, il n'y a
point de honte au front, point de remords au coeur, pas de frein au
langage, et la nudit mme des corps n'a rien qui les effraie!

Entendez-vous ces cris, ces rires, ces blasphmes, ces mugissements,
ces rugissements?

J'entrai donc  ce bal de l'Opra comme on entre au milieu de la
fournaise ardente... Ah! quel dlire! Ah! quels rves! Tout
brlait... Je brlais! Jamais bruits si tranges n'avaient frapp
mon oreille, et jamais plus vifs dsirs n'avaient pntr jusqu'
mon me en mme temps; j'tais ivre et j'tais fou; je cherchais 
qui parler dans cette foule... Oui, mais cette foule ardente tait
un rendez-vous gnral o tout tait dcid  l'avance, o chacun se
rencontrait  coup sr, et jamais on ne fut plus seul que j'tais
seul.  cette heure, en ce lieu, la dernire des courtisanes
doublait de valeur... Il fallait tre un des seigneurs de Versailles
ou de la Comdie, un mousquetaire, un vque, un duc et pair, un
prince du sang, pour obtenir un sourire... Eh! que vouliez-vous que
ces dames fissent d'un burgrave allemand?

Souvent, dans ces bruits divers, un frmissement nouveau se faisait
entendre: alors, avertie  je ne sais quelles palpitations, la foule
allait se prcipitant dans les loges. On montait sur les banquettes,
une haie active et curieuse se formait subitement; dans cette haie
arrivaient et passaient, masqus, silencieux, de nouveaux masques,
et l'on se disait tout bas, dsignant chacun les nouveaux
venus:--C'est monseigneur! c'est le duc d'Orlans! c'est la reine! 
quoi l'on devinait, je l'ignore, et peut-tre tait-ce un mensonge
de plus, et celle qu'on saluait pour la reine tait  peine une
danseuse de l'Opra.

Revenu de ma premire surprise et tchant de me calmer, je
m'ennuyais, quand tout  coup la foule s'cria:--Voil M. de
Mirabeau!  ce grand nom, je me retourne, et je vois justement mon
hros de l'autre jour. C'tait bien lui, mais tout glorieux, tout
gonfl, tout rempli de son importance! Il passait, semblable au feu
qui passe et se fraie une route en brlant. Ce hardi gentilhomme
tait videmment plong dans une ivresse joviale; il arrivait  ce
bal pouss par l'amour; il cherchait je ne sais quelle femme
obissante qu'il appelait  haute voix, apostrophant de ct et
d'autre ses amis et ses ennemis, tendant la main  tous les
mousquetaires de sa connaissance, un vrai mauvais sujet de caserne,
enlumin, gourmand, charmant!... Tel il tait; et maintenant, 
cette heure, il me semblait que je le voyais pour la premire fois.
Il allait plein de force et de grce, acceptant galement la
raillerie et la louange, coutant le sarcasme et rpondant par un
bon mot, gai jusqu' la licence, imprudent jusqu' la folie,
abordant l'une, abord par l'autre et tutoyant et tutoy. Il avait
toutes les physionomies, il parlait toutes les langues, dans tous
les accents. Il tait bien l'homme loquent des plus grandes
affaires et l'homme ingnieux des plus charmants plaisirs; si vif,
si gai, si fin, si joyeux, si grand seigneur, riant comme un fou,
causant comme on crie. Les mains d'une femme et le regard d'un
aigle... il attirait, il fascinait, il brlait... Et moi, je le
suivais dans sa lumire et dans son sillon, oubliant toute chose; et
que j'aurais bien donn la plus belle part de ma principaut pour
qu'il m'accordt un coup d'oeil...

Il ne me voyait pas; il voyait tout le monde et ne regardait
personne; il s'enivrait de l'enivrement universel... On et dit que
parfois le donjon de Vincennes, le fort de Joux, toutes les prisons,
passaient sous ses yeux blouis, comme un encouragement  s'emparer
de la vie et de la gloire. Et songez que cet homme tait l'appui, le
dernier appui de tant de sicles que sa parole avait fait crouler!

Je me trompais en pensant que M. de Mirabeau ne m'avait pas vu dans
la foule. Un petit masque, enruban de la tte aux pieds, vint
s'asseoir prs de moi, et d'une voix fute, il me dit:--Seigneur,
vous tes invit  souper, ce matin, aprs le bal.

Et voyant que je m'tonnais:

--Oui, reprit-elle, avec des demoiselles de ma sorte et les plus
grands seigneurs de la cour; nous disons les plus grands noms et les
plus rvrs de la monarchie,  savoir: le marquis de Fnelon, le
prince de Monaco, le prince de Bauffremont, le prince de Montbarrey,
le duc de Fitz-James et, par-dessus le march, mes grandes cousines
et mes petites soeurs de l'opra, mesdemoiselles Guimard, Adeline,
mademoiselle Luzy, mademoiselle Arnoult. Nous y joindrons, si vous
voulez, quelques bouffons de renom, des gens de lettres, La Harpe,
Laclos, Chamfort, et, si nous pouvons l'avoir, Rtif de La Bretonne,
un rustre en baillons. L, voyons, laissez-vous faire, obissez et
trouvez-vous sous la loge de la reine  deux heures du matin.

--Et toi, mon petit masque, o vas-tu? Comment, tu m'abandonnes  la
solitude, esprit follet?--J'en suis fche, me dit-elle; mais, avec
la permission de Monseigneur, j'irai rejoindre un prince qui vaut
mieux que vous, Monseigneur... Et elle s'en fut lgre et piquante
comme une abeille!

Et moi, rest seul, plein d'envie  l'aspect de ce Mirabeau, roi des
aventures galantes et des rencontres joviales, je revins par un long
dtour  mes sombres penses. Ces plaisirs, o je trouvais si peu ma
part, me parurent bientt misrables. Cet amour banal, dont je
n'avais ni le secret ni le langage, me trouva timide, et je me
retirais  l'cart, loin de ces intrigues croises o je ne pouvais
tre qu'un embarras, justement au coin de la reine,  cette mme
place o dj s'tait opre une rvolution.

Rvolution innocente, et toute en faveur de l'art, quand la jeune
Marie-Antoinette, dauphine alors sous un roi qui se meurt, jeune et
chaste princesse expose au contact de la comtesse du Barry, la
consolation et l'espoir de tout un peuple afflig par le hideux
spectacle d'une royaut avilie, s'en vint un soir  l'opra, tenant
par la main le rvolutionnaire Gluck; Gluck, le Mirabeau de la
musique en France, celui qui donna  la France _Armide_, _Alceste_,
_Orphe_, et les deux _Iphignies_. Digne de l'_Iphignie_ de
Racine, l'_Iphignie_ de Gluck, c'tait toute une rvolution,
c'tait un des premiers bienfaits de Madame la Dauphine. La premire
elle soutint les novateurs dans leurs essais les plus hardis. Sous
les yeux de Marie-Antoinette, et parce qu'elle applaudissait Gluck
jusqu' l'admiration, on applaudit Gluck jusqu'au duel. La
rvolution musicale s'accomplit avec des transports de joie et des
cris de plaisir; elle triompha comme toutes les rvolutions
triomphent, par la force, jointe  la conviction; l'art, obissant 
cette vie inespre, marcha en avant, aux grands transports de la
jeune Dauphine tonne et charme aussi de son triomphe! Aussi le
peuple entier lui avait consacr la belle chanson: Chantons,
clbrons notre Reine!... Et les plus douces larmes venaient  ces
beaux yeux, chaque fois qu'elle l'entendait chanter.

Et maintenant, me disais-je  moi-mme, que sont devenues ces
disputes animes, le soir, quand le lustre tincelle,  l'heure o
le roi et la reine, assis dans leur loge, donnaient le signal au
vieux Gluck, quand les dieux et les desses de l'Olympe descendent
du ciel, quand l'harmonie emporte en haut toutes les mes, quand on
crie  la fois: Vive Gluck! vive la reine! quand J.-J. Rousseau s'en
vient, timide et superbe, assister aux enchantements du _Devin du
Village_?.. O sont-ils ces instants d'un dlire ingnieux?
Artistes, qu'avez-vous fait de ces illusions dcevantes?

Hlas! le vieux Gluck est mort  Vienne, en priant pour la reine de
France, sa protectrice et son lve; J.-J. Rousseau, le musicien,
est mort en pleurant sa jeunesse et ses rves; la rvolution faite
pour les arts, et qui leur est si favorable, a pass de l'art  la
politique; elle ddaigne en ce moment les jeux futiles; elle en veut
aux rois  prsent.

Ainsi, toujours proccup du pass ou de l'avenir, toujours loin du
prsent, je m'inquitais tout  mon aise et je serais rest  la
mme place, toute la nuit, proccup des mmes penses, si je
n'avais pas t interrompu dans ma rverie par une aventure trange,
 laquelle je n'avais nul droit de m'attendre. Or, cette aventure a
dcid de ma vie entire, et peu s'en faut qu'elle n'ait fait de
moi, qui vous parle, un marquis de l'OEil de Boeuf, un rou du
Palais-Royal, un Lauzun, un Richelieu, le Moncade errant  travers
tous les amours, sans y jamais rien laisser; mais, Dieu soit lou!
nul ne saurait mentir  son me,  son esprit,  son coeur... et
dans ce bonheur inespr, dans cette minute heureuse...  gloire et
bonheur, et le premier enivrement tant pass, je suis rest le
galant homme que j'tais.

Mais quoi! je suis attendu par la fte de tout  l'heure:

Allons, saute, marquis! prends ta part de ces folies de la nuit
suprme, et demain,.. demain, tu raconteras l'aventure de cette
nuit!

J'eus d'abord quelque peine  retrouver mon introducteur dans la
fte o il devait me conduire; il avait oubli l'heure, et, lanc
dans la foule, il s'abandonnait librement  tous ses dlires; mais
enfin le hasard le poussa vers moi qui l'attendais...

Il n'tait pas seul; il tenait dans ses bras une femme clatante et
trs-jolie: une brune,  l'oeil vif, aux lvres rebondies, au teint
color: c'tait sa conqute heureuse de ce moment o il ne pensait
qu'au plaisir. Cette lgante, svelte et charmante femme avait t
son masque, et, contente et fire de son cavalier, elle le regardait
avec un sourire... Il y avait dans ce sourire une double joie...
videmment cette femme tait doublement heureuse; elle aimait et
elle tait aime, et puis elle trahissait quelque brave homme qui se
fiait  ses serments.

--Il est temps de partir, Clary; votre mari ne vous attend plus 
cette heure; donnez-moi la nuit tout entire, ainsi nous arrangerons
tout cela demain.

La femme aux yeux noirs rpondit par un sourire, et nous fmes
souper tous les trois, remettant le mari au lendemain.

Le souper tait dress sur le rempart, dans le faubourg, en
quelqu'une de ces petites et discrtes maisons bties, vernies,
dores, tapisses pour le mystrieux accomplissement des vices du
peuple d'en haut. Dans ces murs sombres au dehors, pleins de lumire
et de parfums, les seigneurs et ce monde croulant amenaient les
tristes complices de leurs volupts passagres; le vice habitait ce
somptueux htel; _la petite maison_ tait son logis; et pas un
tranger, mme un pre au dsespoir et redemandant sa fille gare,
un amant dont la matresse est perdue, un mari courant aprs sa
femme arrache  ses bras, n'auraient frapp  cette porte
inflexible... Elle ne s'ouvrait qu'au vice,  la dbauche, 
l'adultre,  l'inceste; elle et repouss la loi mme... Un boudoir
pour la courtisane, une bastille pour l'honnte femme...

 peine entr dans ces salons mystrieux, je fus tout bloui du luxe
et des splendeurs que j'avais sous les yeux. Je sortais de ce bal o
tous les visages taient masqus, o des femmes sans forme et sans
nom,... accourues des deux extrmits du monde aux lieux o commence
le trne, o s'ouvre aux filles perdues l'abme de Saint-Lazare,
allaient cherchant dans la foule un coeur... un souper; je me
trouvais tout  coup face  face de femmes demi-nues et pares comme
des duchesses, prpares  tout entendre et prtes  tout dire;
leurs robes de gaze taient dcolletes et tenaient  peine  leur
paule haletante; c'taient des vtements si lgers qu'un souffle
les et soulevs: le cou de ces femmes tait charg de diamants, des
fleurs paraient leur corsage: et pourtant, malgr les plus
sduisants apprts de la coquetterie, il s'en fallait de beaucoup
qu'elles fussent trs-belles. Au contraire, elles n'taient gure
que des beauts mdiocres, des grces vulgaires: Agla mal jambe,
Euphrosine au nez retrouss. Ce qui les faisait belles et dsires,
c'tait le vice; il tait leur femme de chambre, il tait leur pre
et leur mre  la fois! Le vice entourait ces ttes impudiques d'une
aurole irrsistible,.. il y avait autour de ces femmes tant de
petits boudoirs, bleus, roses, blanc ple, clairs  demi par des
lampes complaisantes... En mme temps les hommes taient beaux et
bien faits, et d'un ton exquis qui rachetait le sans-gne et la
vulgarit de ces dames; en ce lieu, peint par Beaudoin, le peintre
des Indes galantes, le grand seigneur faisait passer la courtisane:
il s'appelait Bourbon, il s'appelait Montmorency. Ajoutez que je
sortais de l'enivrement, de la vapeur, des extases de ce bal de
l'Opra o j'tais venu pour la premire... et pour la dernire
fois... Dans cette nuit des volupts paennes, le hasard m'avait
combl de ses faveurs les plus inespres: j'avais encore l'oeil
humide de bonheur, les mains tremblantes de volupt, volupt
incomplte, inoue, et que je ne m'expliquais pas.

Les femmes de cette socit perdue taient peu habitues  tonner,
 surprendre; on les savait par coeur, il n'tait pas un jeune homme
 la mode qui ne les et vues sans ceinture; l'amour tait 
l'poque de ces corruptions une superfluit bourgeoise, un pis aller
de grand seigneur, dont un homme du monde et rougi de s'occuper
trop longtemps. tre amoureux... fi donc! qu'aurait dit la
philosophie?... Amoureux d'une fille, y pensez-vous?.. On se ruine
 plaisir pour ces espces... On peut mme au besoin les pouser,
mais les aimer... Elles n'y pensaient gure; elles avaient t les
premires  rire de ces sottes amours... Je conviens cependant qu'au
premier abord, dans ce salon des prostitutions les plus fameuses, je
ne pus cacher mon trouble; il fut remarqu, et, chose trange! il ne
nuisit pas  ma prsentation. Au contraire, la premire impression
me fut assez favorable. Les hommes me regardrent avec envie, tant
je leur semblais jeune, innocent et timide, et les femmes
m'accueillirent comme une nouvelle espce de Chrubin.

Je ne sais qui avait dj dit  tout le monde que j'tais ce qu'on
appelle un grand seigneur, et je trouvais sans peine obissance,
admiration et bon accueil.

On se mit  table aprs les prsentations qui se firent lestement;
peu de convives se choisirent, les autres se placrent au hasard. On
mangeait peu; mais en revanche on parlait beaucoup, et je commenai
par m'tonner de cette ardente causerie...  la franaise. Elle
tait toute ironie; elle allait  et l vagabonde, active,
brillante et folle; sans respect pour personne et sans peur; elle
tait sans dcence et sans honte; elle tait tour  tour grave et
pdante jusqu' l'ennui, spirituelle et mprisante jusqu' la
fureur. Elle fut donc amoureuse et libertine, incrdule et mystique,
un flux de paroles sans frein, sans logique et sans but, mais non
pas sans chaleur et sans grce. Ah! quelle socit mal habile!...
Elle avait cependant la conscience de sa mort prochaine; elle savait
confusment que l'heure allait lui manquer; elle se htait de vivre
et de sourire; elle se disait tout bas que les temps taient
proches, que l'anarchie accourait  tire-d'aile, que le silence
allait remplacer tous ces grands bruits qui se faisaient autour de
l'Acadmie, autour du trne, autour de tout ce qui vivait et rgnait
encore, et, semblable au chien qui porte au cou le dner de son
matre, au moins elle voulait avoir sa part dans ces franches et
terribles lippes de chaque heure et de chaque jour.

Cependant, j'eus quelque peine  me faire  cette conversation
lgre, en bons mots, en petites phrases, en compliments galants, en
dissertations bouffonnes, en propos sans suite...  l'aventure du
bel esprit. Le repas mme se sentait de la recherche et des
mivreries de cette conversation o personne, homme ou femme, ne
disait ce qu'il voulait dire... On mangeait du bout des lvres, des
mets sucrs, sans substance et sans saveur; les porcelaines
reprsentaient des fantmes perdus dans l'mail bleu du ciel, les
cristaux taient taills  facettes, les peintures reprsentaient
des bergres en guirlandes de roses, une tabatire  la main,
conduisant des moutons poudrs dans des champs sems de violettes et
de lis. On sentait partout le musc et l'ambre; il n'y avait de franc
et de pur que le vin; il tait exquis, et coulait  longs flots.
Involontairement, dans ce pique-nique o la poire et l'oeillet
jouaient leur rle entre le cytise et l'glantier, je pensais  nos
bons gros soupers allemands, et je m'tonnais qu'au milieu de ces
volupts de la nuit,  ct de ces femmes transparentes, dans cette
atmosphre aux acres parfums, pas un convive ne songet  regarder
sa voisine ou  s'inquiter des beauts absentes...

La premire venue! tait sre de l'emporter sur toutes les autres;
mais _la premire venue_, au bout de dix minutes, tait toute
semblable  la dernire arrive... On ne la regardait plus, on ne
l'coutait plus, on n'en voulait plus!

J'tais plac  table entre deux femmes d'un certain ge; elles
m'accablaient de petites questions: si l'on portait encore autant de
paniers en Allemagne? si l'empereur Joseph II m'avait jamais parl
de mademoiselle Compan? si nous avions des potes, des fermiers
gnraux, des danseuses, et des cardinaux dans nos glises? et
autres questions, toutes semblables  celle que faisait le roi Louis
XV  son ambassadeur  Venise: _De combien de conseillers se compose
le conseil des Dix?_ De mes deux voisines, l'une et l'autre avaient
embelli en vieillissant.

C'est le privilge de beaucoup de femmes en France.  mesure que
vient l'ge, leur visage gagne de l'embonpoint, leur taille se
forme, leur main blanchit, leur esprit plus  l'aise devient plus
facile et plus enjou. Rien n'est dangereux pour un jeune homme 
ses dbuts comme les femmes du second printemps; elles runissent 
la fois l'clat de la jeunesse et le calme de l'ge mr: vieilles
filles, jeunes veuves, habiles  choisir, se dcidant promptement,
allant droit  leur but, estimant la rputation  sa juste valeur;
au demeurant,  mrite gal avec les autres coquettes, elles n'ont
gure besoin que d'une moiti de bonne renomme... et voil les
femmes qui constamment, en France, ont fait les moeurs, la
rputation et la politique!--Elles ont fait l'amour, la posie et le
plaisir de ce grand royaume. Expliquez cependant, si vous le pouvez,
une origine si grave, pour tant et tant de futiles passions.

Mes deux voisines de droite et de gauche, ayant bien questionn, se
mirent a me rpondre  leur tour sans attendre mes questions. O
donc elles prenaient tant d'histoires, je n'en sais rien. Je me
souviens seulement que c'taient de charmantes choses fines,
dlies, quelquefois gazes, pour peu que la chose n'et pas besoin
de voiles. Il fallait avoir tudi  fond la langue franaise pour
comprendre, et mme confusment, ce petillement, ce tourbillon,
cette malice et ce sifflement de couleuvre au soleil. On regarde, on
est bloui, on est piqu, et chacun rit de votre tonnement.

Dans la conversation vint  tomber le mouchoir d'une de mes
voisines, un chiffon brod par les fes... Un gentilhomme franais
se ft prcipit pour le ramasser... je n'y pris garde, et ce fut un
laquais qui releva le beau mouchoir.

Ma voisine en souriant:--Voire empereur Franois II tait plus
galant que vous, monsieur; il a ramass la jarretire de madame du
Barry.

--Et l'on ne dit pas, reprit mon autre voisine, qu'il ne l'ait pas
remise  sa place; une jarretire dtache par un roi!

Ici Chamfort prit la parole. Chamfort tait le bel esprit de la
bande joyeuse, un petit homme  l'oeil vif,  l'air caustique, au
sourire matin; son visage tait ple, et son oeil tait noir;
l'esprit dominait dans toute sa personne, et tout cet esprit
n'empchait pas Chamfort d'arriver  l'loquence, et fort souvent.

--Et quand mme, s'cria Chamfort, l'empereur Franois II et remis
 sa place, au-dessus du genou, la jarretire de madame du Barry, il
en avait bien le droit, j'imagine, puisqu'il l'avait ramasse. Et
vous, Messieurs les grands philosophes, qui de vous ramasserait si
peu que cela... une jarretire aux armes de France? Eh! vous vous
croiriez dshonors pour un si doux service rendu par vous  cette
fille charmante dont l'archevque a ramass la pantoufle, 
pudibonds!... Vous eussiez fait nagure de cette pantoufle une faon
de Saint-Esprit que vous auriez port sur la poitrine! En ce
temps-l vous faisiez des visites mme au sapajou de la favorite; et
si la dame et daign vous sourire, ah! quel intime contentement! la
reine a cependant donn l'exemple de la piti pour cette beaut qui
n'a fait de mal  personne...

Un soir, aux ftes de la reine, deux personnes s'taient introduites
qui n'taient pas invites, le cardinal de Rohan et madame du Barry;
la reine fit chasser le cardinal, mais elle voulut qu'on laisst en
paix cette femme voile qui se tenait cache  l'ombre des arbres,
assistant de loin  ces ftes dont elle avait t l'toile, sous ces
bosquets o chaque rosier avait pour elle un souvenir, o,  chaque
banc de gazon, elle avait vu le roi  ses pieds.

En mme temps Chamfort, emport par son sujet et se parlant 
lui-mme comme s'il et t seul:

--Oui, sans doute, il n'y a rien de plus touchant que de voir cette
ombre errante au hasard, sans un courtisan qui l'accompagne, sans un
flatteur qui la suive, et sans monarque; errante autour du mme
palais o elle entrait, les deux battants ouverts. C'est piti de la
voir expose aux mpris des mmes hommes qui sollicitaient ses
faveurs, comme la passion sollicite. Il faut qu'un empereur
philosophe et une reine sans tache viennent nous donner des leons
de bon got! En vrit, je ne vous en fais pas mes compliments,
messieurs!

Messieurs, en ceci la femme dcouronne a le droit de nous dire: 
misrables vertueux! je la connais votre odieuse vertu! Vous avez la
vertu des lches contre les faibles! vous avez peur d'une infortune
qui ne peut plus vous donner qu'un sourire!

Elle et dit cela, Messieurs, madame du Barry et bien parl; elle
tait dans son droit de parler ainsi. Elle avait eu piti de notre
humble monarque accabl de tristesse; et vritablement, de ces deux
amants, l'un, roi de France et roi souverain, l'autre, fille de joie
et jolie, obissante  tous les caprices, l'oblig, c'tait le roi
lui-mme. L'oblig, c'est le roi qui dpouille la pauvrette de sa
joie et de ses haillons; c'est le roi qui la dpouille de son jupon
trou, de ses dentelles fanes, de son diamant d'Alenon... Le roi
qui l'a faite, en vingt-quatre heures, dame et comtesse et reine des
petits appartements, il l'a perdue, il l'a dshonore; il a drang
sa vie et ses amours; il l'a soumise  son joug,  sa vieillesse, 
sa honte,  ses ennuis,  ses ministres,  ses courtisans,  ses
volupts,  sa chapelle,  ses cuisines,  ses jardins, aux
salutations des ambassadeurs, aux corruptions des princes du sang
royal.  quel abaissement es-tu descendue,  pauvre courtisane
royale!--Qu'as-tu fait de ta fiert, noble comtesse? O le temps
heureux o tu choisissais tes amants dans la foule, o tu les
prenais au hasard, o, pare  la fentre, en jupon blanc, comme un
chasseur  l'afft, tu disais: Si je le veux, chaque homme qui passe
est  mes pieds? Qu'est devenu le temps, beaut sans voile et sans
honte, o l'amour arrivait et s'en allait  ton ordre, o ta porte
obissante se fermait et s'ouvrait  tes heures, o tu pouvais
chasser ton amant,  ton premier ennui, avec l'assurance heureuse de
ne plus le revoir? Ah! vraiment, tu tais reine alors, tu n'es
devenue une prostitue que lorsque tu es tombe  la prostitution de
ton roi! Que ce fut l, dans ta vie, un changement impitoyable, et
combien tu devais te mpriser toi-mme, offerte  ce timide libertin
qui balbutiait comme un enfant je ne sais quelle plainte
inarticule!

Hlas! toujours le mme libertin et le mme libertinage, et quel
ennui! Toujours dans tes bras le mme vieillard, qui seul se
souvient de sa royaut pendant que tu l'oublies! Toujours toi assise
aux genoux de cette royaut cagneuse, et tremblante de peser trop 
cette dbile vieillesse, toi nagures si complaisante  t'taler sur
le grabat de ta vingtime anne... Il y a dans le pome de Virgile
une histoire o l'on voit un corps vivant attach  un cadavre...
ici, le cadavre tait le roi Louis XV. Imaginez Voltaire valet de
chambre de Frron, J.-J. Rousseau secrtaire de M. de Beaumont,
Diderot censeur royal, et vous aurez  peine une ide approchante
des douleurs de cette infortune.  ce jeu brillant et fastidieux de
favorite, elle a perdu l'existence la plus difficile  perdre, elle
a oubli les habitudes les plus difficiles  oublier. D'o je
conclus que S. A. le prince de Wolfenbuttel a eu grand tort de ne
pas ramasser le mouchoir que lui jetait la petite Luzzi, et que ce
fut chose honorable  l'empereur Franois quand il se baissa pour
ramasser la jarretire de la comtesse du Barry... on a fait un ordre
de chevalerie avec moins que cela.

--N'est-ce pas votre avis,  vous, M. de Mirabeau? ajouta Chamfort.

Au nom seul de Mirabeau s'vanouirent soudain les fantmes qui
m'entouraient dans ce souper o j'tais venu pour Mirabeau lui-mme,
et dsormais, en dpit de toutes les coquineries de mon entourage,
il n'y eut plus d'autre intrt pour moi que celui-l.

Notre homme occupait l'extrmit de la table;--il avait  ses cts
la jolie et piquante femme aux yeux noirs; on voyait qu'il s'tait
mis  l'aise en ce coin pour tre seul, autant que possible, avec sa
nouvelle matresse; il lui souriait  chaque instant, il n'tait
occup que d'elle et d'elle seule, oubliant tout le reste. Il
l'entourait de prvenances, il lui servait  boire et buvait dans
son verre, ou bien il relevait ses beaux cheveux avec complaisance
en lui souriant d'une faon charmante et lui disant  demi voix
mille tendresses; il tait le seul qui s'occupt avec tant de grce
et d'attention de sa voisine: aussi la dame tait-elle envie ici,
l, partout. Les hommes disaient:--Qu'elle est charmante! Les femmes
disaient:--Qu'il est heureux!

En revanche, et comme un contraste, se tenait  la gauche de
Mirabeau une femme au regard plein de fivre, au sourire ironique et
superbe; elle parlait peu; elle buvait beaucoup; une large moustache
et remontante aux sourcils coupait en deux le visage de cette
virago. Je n'avais jamais vu de figure extraordinaire autant que
celle-l, et je m'tonnais de n'avoir pas t frapp plutt par
cette extraordinaire et trs-extravagante physionomie, o se
mlaient l'homme et la femme en ce qu'ils ont de plus trange et de
plus hardi.

Quand donc il s'entendit interpeller si brusquement par Chamfort,
Mirabeau se retourna comme s'il et t rveill en
sursaut:--Parbleu! dit-il  Chamfort, si vous avez de pareilles
questions, vous ferez bien de les adresser  de plus savants que moi
dans ces matires. Voici, par exemple, mademoiselle d'Eon, qui se
connat en filles de joie, et qui ne serait pas embarrasse  vous
rpondre. Puis se tournant vers la femme aux moustaches:--Bonjour 
vous, madame et monsieur. Te voil donc encore parmi nous, intrpide
cavalier? Vous tes donc de retour, madame? O en sont tes exploits
guerriers? O en sont tes exploits galants? Sans doute,  dame et
monsieur! sur cette large poitrine o rien ne manque, les cicatrices
ne manquent pas, non plus que dans ce tendre coeur. Inconcevable
nigme! ingnue aux accents virils, homme intrpide  l'paule
blanche, il faudra bien que nous sachions, un jour, quel est ton
sexe et ton vrai nom; mystre! et comment me conduire avec vous, 
ma reine! avec toi, mon chevalier! Car, si je ne me trompe, ou j'ai
pour vous, madame, une vive sympathie, ou bien je t'ai connu quelque
part, chevalier!

La dame au double aspect, rejetant de ct une plume qui tombait sur
sa joue, et souriant d'une faon toute guerrire:--J'y allais
quelquefois, en effet, monsieur le comte, et je vous y ai vu bien
souvent.

--Mais o donc nous sommes-nous rencontrs, chevalier? dans quel
mauvais lieu assez ftide, dans quel donjon assez noir, pour que
nous nous y soyons trouvs, en mme temps, tous les deux? dis-moi,
est-ce au fort de Joux, au donjon de Vincennes? Est-ce dans les
cachots de Pontarlier, ou chez les libraires de la Hollande?

On a vu tant de choses,  mon ge! on s'est piqu  tant d'pes, on
s'est bris  tant d'ventails! J'ai fait aussi de bien mauvais
rves dans mes diverses prisons,

Prisonnier  trente ans! Ne plus voir un sourire, et ne plus
entendre une parole d'amour!

Oh! par le ciel! mesdames, si la moins belle d'entre vous tait 
Vincennes, qu'elle serait belle et charmante! quelle autorit sur
ces mes captives! quel charme au son de votre voix! Que de
battements de coeur au seul bruit de vos souliers! De quelle flamme
surnaturelle vous seriez revtues! De quel amour plus puissant vous
seriez entoures! En mme temps que de rois vous feriez d'un regard!
 la Bastille! au donjon de Vincennes, l est ne, et j'en suis sr,
la Venus aphrodite... Une fois que j'tais prisonnier, par la
volont de mon pre et par la faiblesse de mon roi, que Dieu
pardonne, au fond des cachots du fort de Joux... mais c'est une
histoire que je n'ose gure vous raconter, et d'ailleurs tu en
serais jalouse, reprit-il en parlant  la jeune femme qu'il tenait
attentive, mue et curieuse  ses cts.

Il reprit:--J'tais en prison au fort de Joux, spar de ma femme et
de ma soeur, spar du monde entier. Personne, except toi
peut-tre, ma Clary, n'a gal ma soeur en beaut.--Elle tait la
plus belle du monde, aux yeux noirs; elle avait votre bouche, 
belle Guimard, et votre taille,  gentille Olivier, souple comme un
jonc... En ce temps-l, j'tais prisonnier pour avoir donn un
soufflet  un gentilhomme qui avait refus de se battre avec moi.
Car, moi aussi, je me battais trs-volontiers, ajouta Mirabeau en me
regardant.

La prison est fconde en rves, en extases; un jour que je songeais
 la vie,  l'amour, au jeu, au festin, aux pomes, aux bons vins,
aux chansons, aux riches habits,  Voltaire,  l'Hlose,  Mlle
Vronse,  Mlle Sylvia,  Rameau,  la belle Eurydice,  Properce,
 Vestris,  la Guimard, aux roses, aux violettes, aux jasmins, 
l'eau qui chante,  l'oiseau bleu,  la Dauphine, au prince de
Conti,  matre Arlequin,  Mme Panache,  la petite comtesse,  la
marquise de Brinvilliers,  Watteau,  Wandermeulen,  Beaudoin, 
Coysvox,  la Diane d'Allegry, au prince de Hongrie,  l'eau de
Luce, aux ds, aux cartes,  la chasse, aux beaux chevaux,  Mme de
Tencin,  la procession, aux Rcollets, au bourdon de Notre-Dame, 
Greuze, aux checs, au Caf de la Rgence,  l'cole de natation,
aux les de la Seine,  la terrasse de Saint-Germain, aux
rtisseries de la rue Dauphine, aux balayeuses du Pont-Neuf, aux
rverbres, au portier des Chartreux,  la comdie, aux trteaux, 
la petite rue Chassagne,  Ramponneau,  M. de Malesherbe, 
St-Ovide,  la foire aux jambons,  l'Encyclopdie,  Gilblas, 
Saint-Roland l'conomiste,  Mesmer,  Triboulet, au neveu de
Rameau,  Mme de Maintenon, aux jsuites, au diacre Paris,  la
bulle Unigenitus,  M. le rgent,  Law,  Mme de Parabre,  Mme la
Ressource, au Mont-de-Pit,  Panckoucke, au baron d'Holbach,  Mme
d'Houdetot,  Saint-Lambert,  la Samaritaine, au Suisse du bord de
l'eau, au jardin du Luxembourg,  l'Acadmie,  Nicolet,  la
Sorbonne,  Jean qui pleure,  Jean qui rit...

J'entendis une voix touchante, une voix qui chantait et qui
pleurait! c'tait M. le cantinier qui battait sa femme. Elle criait:
 l'aide! au secours! Le brutal et l'imbcile! il avait arrach le
mouchoir qui couvrait ce beau sein, le noeud qui relevait ces beaux
cheveux, les souliers qui contenaient ces pieds charmants!  ces
chants,  ces larmes,  ces pitis, je vins en aide  la jeune
cantinire... Elle cessa de pleurer, mme quand son mari la
battait!... Je m'aperus qu'elle avait quarante ans, au moment o
s'ouvrit ma prison... Elle et moi, nous aurions jur pour dix-huit
ans, tout au plus!

--Bien oblig de vos jeunesses et de vos beauts, monsieur le comte,
reprit la jeune femme aux yeux noirs! Fi! de ces cachots qui
rajeunissent! Fi de ces chanes de fer qui nous font charmantes! Les
pauvres femmes qui vous ont aim, je les plains, s'il vous fallait
l'antre des Bastilles pour tre amoureux, fidle et reconnaissant;
je les plains sincrement!

--Tu as raison, Clary, elles ont t pour moi, par moi, bien
malheureuses! Il en est ainsi pour qui m'approche... bien
malheureuses! et toi aussi, ma douce et vive Clary, tu mourras
malheureuse si tu veux m'aimer comme elles m'ont aim. Elles m'ont
aim de tout leur coeur; elles m'ont aim malheureux, et quand
j'tais proscrit, mendiant, rou en effigie, elles sont venues  mon
aide, elles m'ont pris par la main. Celle-ci m'a suivi  l'tranger;
elle a partag ma misre en Hollande, quand j'tais aux gages des
libraires. O Sophie!--aim par elle, et par moi console, ainsi nous
avons parcouru toute la route, nous aimant plus que jamais; l'exempt
de police lui-mme eut piti de notre amour, il ne nous spara qu'
Paris; le digne exempt! Puis je fus enferm  Vincennes; on enferma
Sophie en quelque horrible maison de filles repenties; puis mes deux
enfants moururent le mme jour, l'enfant de ma femme et l'enfant de
ma matresse, enfants de mon amour! Il y avait de quoi s'trangler
de dsespoir; d'autant plus qu'une fois  Vincennes, et seulement 
Vincennes, je compris tout ce que j'avais perdu. Sophie!  misre!
pouvante et damnation! Seul, dans cet affreux donjon, sans un livre
et sans linge, cras, perdu, plein de fivre, appelant Sophie ou la
mort... en plein dlire, en pleine obscnit! moi, le gentilhomme
voquant le dmon de la dbauche, appelant dans mon cachot les
saturnales entires, rugissant comme un satyre et dansant comme un
faune... Ah! quel supplice! Ah! quelle fureur! J'crivais des
lettres folles; elles faisaient piti mme  l'exempt qui les
remettait au lieutenant de police,  M. Lenoir, et M. Lenoir les
vendait, pour mon compte,  d'honntes libraires, qui vous les
vendaient  vous, mesdames... quand vos laquais n'en voulaient plus.

J'en reviens  mon texte, chevalier d'on: vous auriez t bien
sduisante...  Vincennes... ou au fort de Joux.

Il dit ces derniers mots avec un rire infernal; son rire pouvanta
la jeune femme, et la voyant ple et tremblante:

--Oh! ma trs-chre Clary, s'cria-t-il avec un son de voix
flatteur, ne craignez rien! mon sang s'est apais; je suis libre, 
prsent; je suis le matre. Hlas! ne craignez rien; je ne suis pas
dangereux!

Clary leva des yeux pleins d'effroi sur ce visage infernal.

--Cependant, monsieur, lui dit-elle, vous tiez libre au moment o
madame de Monnier se tua de chagrin.

--Libre, ai-je t libre un seul jour, ma Clary? J'ai t misrable
et pauvre: perscut par mon pre, abandonn par ma femme, et
faisant pour vivre des livres obscnes! J'ai fait d'un charmant
pote, appel Tibulle, un libertin du dernier ordre, pour cent cus;
empruntant au premier venu, sans jamais rendre, aussi vil que le
neveu de Rameau! Que n'ai-je pas tent, pour vivre au jour le jour,
comme un malheureux sans asile et sans pain! J'crivais des
journaux, des pamphlets, des livres obscnes, des iniquits; je me
suis vendu  M. de Calonne, et j'espionnais en Prusse en mme temps
que vous tiez espion en Angleterre, madame le chevalier d'on.
Comment voulais-tu, ma Clary, que ces pauvres femmes ne mourussent
pas d'effroi, me voyant si laid, si mendiant, si vil? Moi-mme je
dsirais les voir mourir, si honteux que j'tais de me voir! En ces
temps misrables je portais le linge et les habits de mon
secrtaire; ma compagne se faisait des coiffes avec la doublure de
mes vieux habits; Dupont lui proposait de l'acheter, elle, pour
quelques cus, et je tendais la main  Rulhire; c'est comme si
Voltaire et emprunt de l'argent  Frron, ou Diderot  Palissot.
Et ces pauvres femmes ne seraient pas mortes d'effroi! Mais songez
donc, ma vie et ma fte, que je n'avais aucun rang dans ce monde, o
j'tais comte et marquis; songez que j'tais un mchant crivain,
plus boursoufl que monsieur mon pre, _l'ami des hommes_; que
j'crivais mal, que je parlais de tout au hasard, mme de finances;
que le dernier gredin avait le droit de me lancer mille ordures; que
Beaumarchais faisait contre moi une brochure aussi sanglante que les
Mmoires contre Goezman.

Croyez-moi, Clary, j'tais bien malheureux! Si vous m'aviez aim
alors, vous seriez morte de douleur, de misre ou d'effroi. Morte en
posant votre main sur ma tte, en signe de bndiction. Il se tut un
instant n'tant plus le matre de son motion; bientt il releva
firement la tte:--Or ! vous tous qui m'coutez, s'cria-t-il,
vous savez si depuis j'ai pris ma revanche avec l'opinion publique,
et si l'opinion publique est revenue entire, clatante et superbe,
 Mirabeau! Le premier cri de libert, messieurs, que la France ait
jet, c'est moi qui l'ai jet le premier; j'ai t absous de mon
pass par la libert prsente, et maintenant ce furieux que vous
avez connu si mendiant et si faible, il est roi aujourd'hui comme
l'tait Voltaire, au mme titre; il est le matre, il est le plus
fort, et pour rgner il ne flatte aucun pouvoir. Cette fois, j'ai
rencontr le seul lment dans lequel je puisse vivre, et j'y vis.
Je suis encore, il est vrai, parmi vous, le joyeux compagnon,
amoureux  outrance, homme de feu et de plaisir comme j'tais
autrefois. Oui, j'aime encore aujourd'hui l'orgie et ses flammes,
l'amour et ses ftes, le jeu et ses dlires; mais de tous mes vices
je suis absous, parce que je suis un grand citoyen! La France est ma
matresse  cette heure, et, si l'amour m'a puni longtemps, l'amour
me rcompense enfin. Je le savais bien, moi, que cette proscription
finirait; dans mes plus grandes infortunes, je me consolais  force
d'tre aim: l'homme qui est aim n'est pas mchant; l'amour est le
plus grand et le plus immortel des pouvoirs!

--Certes, reprit le chevalier d'on, un grand pouvoir, M. le comte.
La renomme, aujourd'hui, disait qu'hier vous aviez remport une
victoire assez complte sur le grave prcepteur d'un prince du sang.

--La renomme a dit cela? reprit Clary vivement.

--Moins que rien, reprit Mirabeau, la renomme est folle et
menteuse, Clary; je me suis veng, une bonne fois, de ce mchant
prcepteur en jupon, et voici comment:

Le petit Sillery a pris une femme, jolie, accorte, alerte, agaante
et pleine de bonnes qualits que la pdanterie a gtes. La petite
femme,  peine marie, allait, le nez au vent, faisant de la vertu
et de la peinture, un peu de musique, un peu de morale et de petits
vers, tout ce que fait une honnte femme aussitt qu'elle n'a rien 
faire.  force de gros livres, de contes moraux et de chansons
plaintives sur la harpe, la petite femme  la fin s'ennuya de ses
propres vertus; elle fit de l'intrigue; elle se faufila au
Palais-Royal o elle devint pour tout de bon _le prcepteur_ d'un
prince-enfant, le premier prince du sang trouvant qu'il tait sage 
lui de faire lever messieurs ses fils par cette dame d'honneur, de
harpe et de vertu. Jusque-l rien de mieux; je savais  peine
l'existence de la dame, quand tout  coup il me revient qu'elle
dclame contre moi, comme si j'avais fait _Mahomet_ et le
_Dictionnaire philosophique_. Bon! me dis-je  moi-mme, et je me
vengerai quand j'aurai le temps.

J'avais oubli la petite dame et ma vengeance; hier cependant je
rencontre (elle tait chez Chamfort!) une commre en rabat-joie, une
belle parleuse en sentences, en rvrences, en bons mots bien
choisis...--Bon! me dis-je, elle tient son pied de boeuf, et moi je
tiens ma pdante. Aussitt je fais l'aimable et je prends ma douce
voix! Je plaisante, je plais, on me dit: Laisse-moi, je _te_ prie!
on s'en va, je propose ma voiture: or, je n'avais pas de voiture, et
nous prenons bel et bien un fiacre, un mchant fiacre... Elle allait
en fiacre aussi, la belle et charmante Manon Lescaut. Nous allons,
alors les stores baisss, je me garde bien de viser  l'esprit; je
fais mieux, je prte l'oreille  l'esprit qu'on me fait; parfois je
porte  ma lvre indiscrte (et trs-discrtement) cette main-ci,
cette main-l; bientt je me remets  couter, bref, je deviens plus
entreprenant, et quand on me trouve enfin par trop hardi...
j'coute; je n'coute pas si bien quand Barnave est  la tribune. En
un mot, j'ai tant cout, j'ai si peu parl, qu'arriv au perron du
Palais-Royal, o par parenthse on vous a vue, belle Luzzi,
descendre de voiture avec le comte Orloff...

--Eh bien! reprit Clary, vous avez tant cout?

Mirabeau continua:--Donc j'ai tant cout, tant cout, qu'elle
avait les yeux humides et bien tendres quand le fiacre s'arrta.

--Et c'est l tout? demanda Rivarol.

--Si tu ne trouves pas que ce soit assez, dit Mirabeau, inscris-toi
en faux.

--Mais, dit Rivarol, il faut une conclusion  l'histoire.

--Voici la conclusion, dit Mirabeau:

Voyant  la dame empourpre un regard humide... et content, j'tais
redevenu un bltre, un beau parleur, un bavard mme;  prsent
c'tait elle  son tour qui gardait un silence modeste, et c'tait
moi qui faisais de l'esprit; nous avions chang de rle elle et
moi... Cocorico!

 la fin, comme je ne disais pas ce que je devais dire, elle se
hasarde, en hontoyant,  demander le nom de son sducteur. C'tait
l justement que je l'attendais.

Je lui dis mon nom tout simplement, sans emphase, et j'y mis aussi
peu de prtention que si je me fusse appel Sillery... tout
btement.

Mais quand elle entendit ce nom de Mirabeau, elle fut si violemment
frappe qu'elle oublia de s'vanouir.

--Madame, lui dis-je, en voil, j'espre, un beau chapitre  ajouter
aux _annales de la vertu_.

Et confuse, honteuse et non repentante...

Et je te demande pardon, Clary, d'une vengeance assez facile, et
dont j'ai regret, te voyant bonne et douce et si peu dispose  te
venger.




CHAPITRE VII


Je sais bien que je gte  les raconter ces aventures, ces
paradoxes, ces bruits arms et charmants d'autrefois! Ce Mirabeau
que je contemple  tant de distance, et dans cette inexprimable
confusion, que je suis loin d'en donner la plus faible image! A-t-on
jamais dfini le tonnerre, et l'clair, et le nuage? Et l'cho seul
de Mirabeau, qui peut le dire?  peine il en est rest des paroles
crites, des paroles sans son me et sans sa figure, veuves de son
geste, et dcolores de ces veines bleues qui se croisaient sur son
front comme un rseau mouvant! C'tait un homme... un gant d'une
race  part, qui s'est perdue, et quand on retrouvera ses ossements
fossiles, dans mille ans d'ici, au fond des catacombes de 1789, on
les prendra pour les restes d'Encelade entassant Plion sur Ossa.

Cependant, ayant vu Mirabeau face  face et complet, j'ai voulu le
dire et m'en vanter. J'ai suivi pendant vingt-quatre heures la vie
ardente que cet homme a mene pendant trente annes, et ces
vingt-quatre heures de spectacle, elles m'ont fatigu comme
n'eussent pas fait cinquante ans d'une existence  l'allemande, au
coin du feu l'hiver,  l'ombre en t.--Aussi bien les moindres
dtails de cette nuit sont prsents  ma pense, elle est pleine de
Mirabeau. La belle heure aussi, pour le voir, ces moments d'ivresse
et de folles joies, o l'homme abandonn  ses penchants se montrait
familirement dans la corruption de son esprit, dans l'loquence de
son gnie et dans la bont de son coeur!

On n'expliquera jamais ce qu'il y avait de charme et d'entranement
dans ce merveilleux personnage. Il tait, tour  tour, affable et
moqueur, ddaigneux, enthousiaste, intrpide, emport, srieux,
bouffon...; le plus aimable et le plus vrai des libertins, le plus
imprieux des grands seigneurs... Il tait toujours au niveau de
toutes les positions, au-dessus de tous les excs! On tait grave,
il tait sublime; on parlait d'art et de posie, il tait un grand
pote; il pleurait  un conte bien fait, il riait  un bon mot, il
jouissait de toute chose en enfant, du vin, des parfums, des
motions du jeu, de la beaut des femmes, de tous les frissons
intimes; il tait tout me et tout esprit...; il tait un gnie, il
tait un grand coeur. Les femmes qui l'entouraient le dvoraient du
regard; les hommes coutaient et se soumettaient  ses moindres
caprices, le reconnaissant tacitement pour leur matre. Esprits,
grandeurs militaires, abbs, hommes d'tat, dbauchs, joueurs, les
philosophes eux-mmes et les gens de lettres les plus insolents,
s'inclinaient devant ce gnie excellent et superbe. Les anciens
matres de la socit franaise comprenaient, en voyant Mirabeau,
qu'ils avaient un matre  leur tour. Cet homme tait encore un
progrs de la toute-puissance: le pape, le roi, la philosophie et le
peuple enfin! Grgoire VII, Louis XIV, Voltaire, Mirabeau; et aprs
Mirabeau, Bonaparte; aprs la libert, la force... Une histoire 
recommencer, un monde  rgnrer, une libert  conqurir!


Au milieu de ces rflexions confuses, un nouveau sujet d'attention
attira tous mes regards. Non loin de moi tait assis un gentilhomme
de noble faon, et qui paraissait s'occuper trs-peu de ce qui se
disait autour de lui. La figure de cet homme tait belle et
rgulire, sa tte tait couverte de longs cheveux grisonnants, sa
physionomie tait calme... Il riait parfois, et son rire tait sans
piti; son ge tait tel qu'il et t impossible de dire s'il tait
plus prs de la vieillesse que de l'ge mr, tant il s'tait
maintenu habilement dans ce moment fugitif de la vie, o la jeunesse
vous dit adieu avec un air de regret et de piti, et vous jette
entre les bras inexorables de la raison.

J'avais remarqu cet homme  quelques paroles pleines de sens qui
lui taient chappes. videmment c'tait un esprit plein
d'exprience et de sagesse; il tait l'objet de l'attention
gnrale; les dames cherchaient dans son costume riche et dcent
quelques vestiges des modes antiques; les hommes le regardaient, les
uns avec dfiance, et les autres d'un air incrdule; quelques jeunes
gens avec un intrt rel, et comme le seul vieillard qui ft assez
g pour tre au-dessus d'eux.

Il se tenait  cette table comme est la statue au _Festin de
Pierre_, ni mangeant, ni buvant, parlant peu et parlant bien, sans
que personne et song  l'inquiter: il fallait que ce ft une des
habitudes connues de sa vie qu'on ne voulait pas contrarier.

Le repas fini, vint le dessert. Les valets couvrirent la table de
fruits et de fleurs, de temples chinois, de vins clbres, de mille
inventions faites pour le got et pour les yeux. En ce moment o la
joie et le bruit accomplissaient leurs plus rares folies, ces dames,
sans y songer, dtachrent le dernier lacet de leur gorgerette; un
repas franais,  cette poque, tait compos comme une sonate
allemande, le grave _andante_, le tendre _adagio_, et, pour finir,
le vif et rapide _rondo_, qui met en train la tte et le coeur: nous
tions arrivs au _rondo_.

On porta des toasts aux femmes, aux grands hommes,  la gloire,  la
libert des deux mondes. Vint le tour de Mirabeau. Mirabeau ne porta
pas de sant politique.-- la sant de notre aeul toujours jeune...
 la sant du plus aimable et du plus g vieillard de l'univers
(jeunes femmes, mfiez-vous de lui); messieurs et mesdames,...  la
sant du comte de Saint-Germain!

Le toast fut accept avec transport. Tous les verres se levrent
lgrement couronns d'un ptillement joyeux, le choc sonna
doucement; au-dessous de ces bras tendus, M. de Saint-Germain
relevait la tte, souriant et rendant mille grces aux convives.

--Il faut nous rendre notre toast, monsieur le comte, dit Mirabeau;
nous y tenons d'autant, qu'on nous a dit que vous ne buviez jamais.

--Qu'on me donne un verre, dit le comte.

--Voil le verre de Clary, monsieur, rpondit Mirabeau; buvez et
dites-moi: grand merci! Vous tes le seul, monsieur le comte,  qui
je voudrais accorder cette faveur. Mais vous, sage vieillard, vous
ne distingueriez pas sur ce verre enchant la place heureuse o
toucha cette lvre amoureuse... Ainsi buvez sans peur dans le verre
o buvait ma belle Clary.

M. de Saint-Germain prit le verre qu'on lui offrait, et d'une voix
lgrement tremblante:  la sant, dit-il, des rpubliques  venir!
 votre sant, Clary, qui avez dompt le lion, je bois  vous aussi!
On buvait  Cloptre quand on disait  Antoine: _Je bois  toi!_

Quand il eut bu, le bonheur se peignit sur son visage; on et dit
qu'il retrouvait une sensation de bonheur oublie depuis longtemps,
mme il parut tout  coup rajeuni.--Mais pourquoi  la sant des
rpubliques, monsieur le comte? pourquoi, je vous prie,  la sant
d'Antoine et de Cloptre? s'cria Mirabeau.

Le comte reprit:

--C'est qu' prsent c'est au tour des monarchies  mourir. J'ai vu
tant de rpubliques tomber: la Grce expire, est assez semblable 
la fleur qui se fane au soleil. J'ai vu mourir la rpublique
romaine... au milieu d'une fte nocturne, en prsence des rhteurs,
des sceptiques, des philosophes, des athes et des femmes, les plus
charmantes, un soir d'orgie, une nuit de fte, au milieu de la
dgradation universelle. Voil pourquoi, me souvenant de toutes ces
choses, j'ai bu  la sant des rpubliques  venir, comme autrefois
j'avais port la sant des monarchies. Quant  Cloptre... il me
souvenait que c'est moi qui ai bu le reste de sa coupe insolente:
eh! croyez-moi, cent fois je prfre  ce vinaigre o disparut la
perle orientale, le beau verre effleur par ces lvres roses, et le
reste de ce bon vin d'A.

--Vous avez donc connu Cloptre? demanda Mirabeau.

--Je l'ai connue, et beaucoup: c'tait une toute petite femme, mince
et frle, du corsage le plus lgant, aux yeux noirs et langoureux,
 la peau brune et douce; le plus aimable contraste qui se pt voir
avec ce robuste, ce gros et jovial soldat qu'on appelait Antoine,
l'homme le plus amoureux et le plus brave de la rpublique, et qui
fut vaincu par un lche. Mais ce serait une longue histoire  vous
raconter.

--Contez-nous cette histoire, je vous prie, dit Mirabeau,
contez-nous-la. J'aime ces temps de luxe et de misre, ces poques
fatales o l'humanit, arrive au plus haut progrs, ne peut plus
que reculer, passant par le vice afin d'arriver plus vite 
l'esclavage, s'tourdissant de ses propres lments, oubliant les
vrais principes, et se faisant folle, de gaiet de coeur, pour tre
dispense de toute peur et de toute prvoyance. Parlez-nous de ces
temps que vous avez vus, de ces hommes que vous avez connus;
parlez-nous de Cloptre: et toi, Clary, appuie ta tte sur le sein
de ton Antoine, mon disciple bien aim.

Alors, sans viser  l'effet, trs-simplement, et comme s'il et
racont une histoire de tous les jours, le fameux comte de
Saint-Germain:

--C'est l'heure ou jamais, messieurs, nous dit-il, de nous rappeler
en quel tat misrable tait ce bas-monde,  l'heure o Jules Csar,
habile et dment continuateur de Sylla, eut enseign, une dernire
fois, au Capitole humili, que dsormais Rome elle-mme tait une
esclave et que le Capitole avait un matre. O l'abominable et
douloureuse leon! Elle attend, invitablement toutes les grandes
choses dont la chute est d'autant plus cruelle et complte qu'elles
tombent de plus haut! La leon profita surtout  trois hommes:
Octave, un lche habile, Antoine, un brave idiot, Lpide, un caprice
du hasard; ces trois hommes furent un instant les trois colonnes sur
lesquelles reposait l'univers; mais lorsque Lpide eut t jet de
ct comme un paradoxe qui a fait son temps, il arriva qu'entre
Octave et Marc-Antoine le dbat fut long et disput. Le monde alors
se partagea entre ces deux matres, prt  battre des mains au
vainqueur; et, comme  ce monde, abandonn aux plus tristes hasards,
il fallait  toute force une occupation puissante qui pt remplacer
la libert  laquelle il renonait, on se rejeta dans les thories
philosophiques, dans les doctrines du bien et du mal; tantt le
spiritualisme, et plus souvent la sensation; aujourd'hui l'Acadmie
et demain le Portique. Mais ces graves questions avaient t
dbattues dans la Grce avec un clat imprissable; elles avaient
dj assist  la dcadence de cette rpublique enchante; elles
avaient t embellies par ce langage ingnieux et cadenc que Platon
avait apport du ciel. Aussi fut-ce un vain effort quand l'oisivet
romaine voulut aller sur les brises de l'oisivet athnienne; elle
se perdit dans ce ddale loquent dont l'loquence seule a trouv
les dtours; Cicron lui-mme les dnatura dans sa maison de
_Tusculum_. En dernier rsultat, loin d'avancer, la morale fit un
pas rtrograde; elle prit un masque, comme dans les histoires de
Salluste. Ainsi, pour la vertu, elle s'en tint  la dfinition du
dernier Brutus.

J'ignore, si l'esprit humain  cet instant prilleux n'et pas eu
d'autre dbouch,  quels excs il se ft port. Peut-tre bien que,
faute de mieux, Rome se ft mise encore  faire de la libert, bien
qu' ce mtier elle se ft fatigue et perdue. Heureusement qu'elle
fit de la politique, ce qui n'est pas la mme chose. Alors mille
recherches furent entreprises sur le gnie et l'avenir des nations,
sur l'excellence des gouvernements, sur les meilleures lois de
l'avenir. C'est ainsi que mon ami Thomas Morus, malgr mes conseils
et mes prires, crivait l'_Oceana_ sous le rgne de Henri VIII, et
se dpouillait de son habit de chancelier d'Angleterre pour monter 
l'chafaud. La politique tait donc la principale occupation du
monde romain pendant qu'Octave et Marc-Antoine, tantt unis, tantt
spars, se battant l'un contre l'autre ou poursuivant ensemble
Cnius, le fils du grand Pompe, amis insparables, ennemis jurs,
runis ensuite par l'hymen d'Octavie, la soeur d'Auguste, dont la
touchante beaut et les vertus simples et modestes auraient d
enchaner ce soldat mal lev, mditaient chacun de son ct
l'asservissement de l'univers.

Pour moi, insouciant voyageur dans ce monde ainsi divis, moi qui,
en fin de compte, n'appartenais  aucun parti, j'avais cependant
suivi Octave en Orient, parce que l'Orient devait tre le thtre de
ces grands dbats... Jamais dans vos livres, jamais dans vos extases
de jeunesse, et dans vos plus beaux jours de gloire,  l'heure o
vos dmes tincelants et chargs de drapeaux resplendissaient sous
les feux du soleil, vous n'avez vu, vous n'avez imagin rien de
comparable  l'Alexandrie de Cloptre. Figurez-vous l'Italie en sa
force, la Grce aux formes riantes, l'Orient et sa richesse, enfin
ce que la rpublique a de grandeur, ce que la royaut a de grce et
de majest, deux mondes confondus sur un seul point;  la tte du
premier monde Antoine, l'ami de Csar, son lieutenant dans ses
conqutes, accompagn de ses vieilles cohortes, gant au coeur de
lion, au sourire de jeune homme;  la tte de l'autre monde arrivait
Cloptre, entoure encore de l'amour de Csar, reine  la tte de
jeune fille, aux blanches mains,  la dmarche de desse, monte sur
un vaisseau d'ivoire et d'or aux cordages de soie, aux voiles de
pourpre; et tant de jardins, de palais suspendus au-dessus de ces
deux puissances, vous aurez  peine une ide approchante de la
splendeur et de la beaut d'Alexandrie.

Hlas! dans cette ville mme la politique nous avait suivis.
Incurable maladie des nations oisives et fatigues, la politique
tait partout, dans le palais du proconsul et sous la tente du
soldat, en Orient, en Occident, dans les maisons mmes. Les Romains
de la rpublique se trouvant en prsence d'une reine affable et
pleine d'attraits, les sujets de Cloptre, au contraire, appels 
considrer de plus prs la bonhomie guerrire d'Antoine, il se fit
que chez les rpublicains survint un grand amour de monarchie; et
que les sujets du trne furent envahis d'un grand dsir de
rpublique. Cela ne prouvait qu'une chose,  savoir que des deux
cts, reine ou empereur, chacun dissimulait, chacun se faisait
meilleur que de coutume, uniquement par envie de plaire, car ni l'un
ni l'autre n'avait besoin de descendre  flatter le peuple: ils s'en
souciaient fort peu, j'imagine; et lorsque la reine souriait aux
cohortes, elle souriait  leur gnral; le gnral, de son ct,
faisait sa cour  Cloptre en parlant aux sujets de la reine;
c'tait toujours la mme dception, ce qui n'empchait pas en
thorie que le principe ne restt pur et  l'abri de toute atteinte;
il ne s'agissait que de savoir  qui resterait l'empire.  ce sujet
je me pris de grande dispute avec un stocien du vieux systme, imbu
des doctrines svres de son cole. Il se nommait Scaurus; il tait
le frre d'un des partisans d'Antoine, mais sa conscience, qui lui
dfendait de frquenter un courtisan, les avait spars depuis
longtemps. C'tait,  tout prendre, un homme d'une pense nergique
et d'un beau langage. Cependant il est demeur sans nom, parce qu'il
est donn  peu de philosophes de se faire un nom durable. Il avait
quatre-vingt-dix ans, lorsque je lui fermai les yeux dans la
dlicieuse maison de Campanie que lui avait laisse son frre en
mourant: je le vois encore, orn d'une longue barbe noire et se
promenant  grands pas sous les portiques en rcitant tout ce qu'il
avait ajout  la Rpublique de Platon, tout ce qu'il savait du mme
trait de Cicron, que le temps a fait disparatre et que peut-tre
un jour je retrouverai dans mes papiers; sans compter qu'il avait
toujours prsentes les belles pages d'Aristote contre la tyrannie,
et en particulier _contre ces hommes sortis de la classe des
dmagogues, forts de la confiance du peuple  force d'avoir calomni
les hommes puissants_[1]. Ainsi arm, et m'crasant de l'exemple de
Philon  Argos, de Phalaris dans l'Ionie, de Pisistrate  Athnes,
de Denys  Syracuse, mon stocien sortait souvent vainqueur dans nos
disputes de chaque jour; car pour moi, peu jaloux de m'appuyer
d'exemples passs et de rappeler ces grandes monarchies si
admirablement constitues qui avaient fourni  Alexandre le modle
de la sienne, je me retranchais dans la discussion du principe, dont
je vous ferai grce parce que, tout grands politiques que vous tes,
je vous ennuierais mortellement.

[Footnote 1: Aristote, _de la Politique_.]

Nous tions donc toujours en discussion, Scaurus et moi; et, comme
j'avais apport tout mon sang-froid dans cette dispute et que
j'attendais avec patience quelque bon argument bien dcisif en
faveur de la royaut, je me repaissais  loisir des belles et
grandes rveries du philosophe. Cette belle imagination prenait
toutes les formes, parcourait tous les sentiers, passait en revue
toutes les opinions: tantt, comme Bias, elle dfinissait la
_rpublique_ un respect pour les lois, gal  la terreur des tyrans;
ou bien, comme Thals, un nombre gal de riches et de pauvres;
d'autres fois, avec Pittacus, elle appelait de tous ses voeux un
tat o les sclrats seraient exclus de la magistrature; enfin,
avec Chilon, elle chassait les orateurs de la tribune pour ne
laisser rgner que la raison. Vous ne sauriez croire avec quel
ravissement j'coutais ces rveries touchantes; car, autant les
thories politiques sont  redouter parmi la foule ignorante et
grossire, autant ces mmes thories sont intressantes dans la
bouche d'un sage.

Une nuit o tout reposait, except nous et les sentinelles des deux
camps, dont les lances au fer blouissant renvoyaient au loin les
ples rayons de la lune d'avril, assise sur son trne d'argent, nous
nous promenions, mon philosophe et moi, dans les murs silencieux
d'Alexandrie, sous ces portiques de marbre blanc, au milieu de ces
fontaines qui ne se taisaient ni jour ni nuit, et comme domins par
le fleuve aux flots d'argent o se balanait mollement la galre de
Cloptre. Nous nous taisions. Ce silence qui succdait  tant de
tumulte n'tait pas sans charmes; nous poursuivmes notre route
jusqu' ce que nous fussions arrivs au palais de la reine. C'tait
un vaste et lgant difice entour et dfendu de toutes parts, il
s'appuyait sur cette mme tour au sommet de laquelle Antoine fut
enlev, frapp d'un coup mortel. Tout tait silencieux dans le
palais; pas une lumire qui indiqut un de ces festins somptueux
dont chaque toast tait annonc  la ville par des fanfares, comme
s'il se ft agi d'un triomphe; une nuit de paix et de calme, au
temps de Ptolme, une de ces nuits silencieuses comme si Csar,
envelopp dans l'ombre, et se cachant  tous les regards par un
dernier respect pour le snat et le peuple romain, et d venir le
soir mme et sans bruit visiter cette voluptueuse reine d'Asie
adore entre tous les amours.

Cette nuit sans orgie et silencieuse nous surprit quelque peu; nous
tions encore  chercher en quels lieux se divertissait l'empereur,
lorsqu' l'angle du palais nous apermes une petite porte... un
mystre, qui s'ouvrit lentement. Bientt un esclave en sortit; il
referma la porte avec prcaution, aprs quoi il se dirigea vers la
ville o tout dormait. Il portait sur ses paules un tapis de Perse
aux couleurs sombres, et roul avec soin. Nous fmes curieux de
savoir  qui ce tapis pouvait s'adresser; peut-tre tait-ce un
prsent que la reine envoyait  quelque capitaine romain. Nous
suivmes donc, presque sans le vouloir, le tapis et l'esclave: ils
entrrent d'abord chez un devin clbre par ses prdictions et son
inflexible avenir.

--Vous verrez, me dit Scaurus, qu'il s'agit de quelque enchantement,
d'un philtre amoureux sans doute.

Ainsi parlant, il levait les paules, comme un homme qui ne croit ni
aux astres ni  leur influence ici-bas.

Bientt l'esclave et le tapis reparurent, et nous les vmes entrer
dans la tente d'nobarbus. nobarbus tait l'intime d'Antoine, un
glouton et jovial compagnon de ses guerres et de ses plaisirs.

--Par Jupiter! m'criai-je, mes pressentiments ne m'auront pas
tromp: nobarbus aura ce beau tapis.

Mais le tapis et l'esclave reparurent quelque temps aprs, et ils se
dirigrent dans un quartier tout oppos, chez Mcnes, le favori
d'Auguste. Cach dans Alexandrie, il mditait en secret la ruine
d'Antoine. Mcnes n'tait pas encore ce que je l'ai vu depuis,
gros, gras et lourd, tout parfum des louanges d'Horace et des
apothoses de Virgile: il tait tout simplement un diplomate  la
main blanche, avec le bout de l'oreille dj rouge, et d'un
embonpoint trs-dcent qui, de nos jours, n'et pas outrepass les
bornes d'un fauteuil de conseiller d'tat.

--Je n'y comprends plus rien, dis-je  mon compagnon, et vous?

--Moi non plus, reprit-il. Ce sont de trop grands seigneurs pour
conspirer par l'entremise inoffensive d'un vil eunuque. Quant au
tapis,  quoi peut-il servir? Je l'ignore, mais, foi de philosophe!
on donnerait vingt tapis comme celui-l pour le savoir.

--Nous le saurons peut-tre, lui rpondis-je; il ne s'agit que
d'attendre.

En effet, nous attendmes beaucoup plus longtemps  la porte de
Mcnes qu' celle d'nobarbus.  la fin le tapis se montra de
nouveau, et ce ne fut pas sans surprise qu'au dtour du mle de
Csarion nous le vmes entrer, devinez o?  la caserne mme des
gardes prtoriennes. C'taient d'anciennes troupes de Csar, les
premiers vainqueurs de l'gypte, les mmes qui avaient imagin de
frapper au visage ses jeunes et beaux guerriers plus jaloux de
sauver leur beaut que leur vie elle-mme. Nous fmes sur le point
de renoncer  la recherche de cette nigme.-- qui donc en veut cet
esclave? et que veut-il? o va-t-il?--La caserne le retint
longtemps. Quand il en sortit, plusieurs soldats le suivirent jusque
sur le seuil et baisrent avec respect la pourpre tyrienne;  la
clart des flambeaux nous apercevions la couleur douteuse du
mystrieux tapis.

--Vous m'avouerez, me disait tout bas mon stocien, que voil un
singulier messager: gnraux et soldats, la tente du diplomate et la
simple caserne, tout lui convient; il se glisse et partout avec la
mme scurit... Et, si je ne me trompe, le voil qui entre dans le
palais d'Antoine, aussi facilement qu'un Athnien entrerait 
l'Acadmie,

En effet, au milieu de mille acclamations bruyantes, le mystrieux
tapis fut introduit dans le palais. Le palais du gnral clatait de
mille feux; chauffs par le vin, les convives, Africains ou
Romains, esclaves parvenus ou nobles descendant de familles
patriciennes, se livraient  cette gaiet bruyante qui plaisait si
fort  l'empereur. Savant dans les volupts de l'Asie, on avait vu
Marc-Antoine donner une ville pour un bon plat de poisson, honorer
son cuisinier  l'gal d'un homme de guerre; et mme ce soir-l le
festin tait plus somptueux que jamais, car on parlait dans le
public d'un dfi entre Antoine et Cloptre, d'une lutte inoue
entre ces deux puissances, d'un triomphe ineffable de volupt qu'il
s'agissait de remporter. L'arrive de l'esclave au tapis de pourpre
fut donc brillante et anime;  ce moment le banquet recommena de
plus belle et les flambeaux jetrent une clart plus vive. Pour
nous, assis  la porte du palais, et sans nous communiquer nos
doutes, nous nous livrions  mille pensers divers.--L'me de Scaurus
tait en souffrance et sa svre indignation ne pouvait se contenir
 l'aspect de ce Romain qui se jouait d'un monde et qui aurait donn
le Capitole pour une nuit de plaisir. Moi, en homme habile et
prudent, que rien ne saurait tonner, je trouvais plaisante cette
destine de la vieille Rome qui venait aboutir, en dernier rsultat,
aux plaisirs d'un dbauch et d'une reine adultre. En vrit, pour
celui qui sait l'histoire et qui la voit de prs, c'est une bien
misrable chose, ces empires dont la chute a fait tant de bruit. Il
faut avoir de la piti de reste pour s'apitoyer sur ces masses
inertes qui s'croulent, ds qu'elles ne peuvent plus soutenir leur
propre grandeur; un royaume qui s'croule est un quilibre perdu,
voil tout. Cependant, pour celui qui doit survivre  cette norme
chute, c'est un singulier spectacle: voir tomber un empire et
comprendre combien ridicule est sa chute.--Il obit dsormais, s'il
est favoris du ciel,  des barbares qui l'envahissent, ou, moins
heureux, il est envahi par quelques palmiers striles du dsert et
par des herbes rampantes, comme vous pouvez voir les ruines de
Thbes et de Memphis.

Cependant la nuit s'avanait: les toiles jetaient un clat moins
vif, on entendait dj le bruit naissant d'une grande ville qui
s'veille  la tche de chaque jour: le vent du matin circulait en
sifflant dans les voiles du port, et nous allions nous retirer quand
la porte d'Antoine s'ouvrit encore une fois. Alors nous apermes
cette _troisime colonne de l'univers_ recharger en chancelant, sur
les paules de son esclave, le tapis mystrieux.  ma grande
surprise, je reconnus dans l'esclave ros, bon et valeureux soldat,
le mme qui devait apprendre  son matre comment il fallait mourir.
Il tait facile de voir qu'ros avait pris sa part du festin: son
pas tait mal assur, et souvent il s'arrtait, pour retrouver sa
route. Il allait ainsi, hors de lui, lorsqu'un incident trange vint
ajouter  son trouble. Nous tions encore en prsence du palais
d'Antoine: l'_Imperator_, entour de ses courtisans, et charg comme
eux de la couronne de lierre des banquets, respirait machinalement
l'air frais du matin, tout tonn de voir se lever l'aurore
autrement qu' la tte d'une arme. En ce moment se fit entendre une
musique... Elle n'tait pas de la terre!... C'taient des sons doux
et tristes qui n'taient pas sans charme, et qui n'avaient rien
d'humain.  ce bruit les Romains trent leurs couronnes; ros
s'arrta:

--Les dieux s'en vont, dit-il; Bacchus nous abandonne! O dieux! mon
matre est mort!

En mme temps de grandes larmes roulaient dans ses yeux. Je
m'approchai de ce brave ros.

--Salut, lui dis-je; et que les Heures aux doigts de rose et toutes
les divinits du matin te soient propices!... Mais il me parat,
ros, que vous menez une vie assez pnible, et comment se fait-il
qu' cette heure, aprs les libations de la nuit, vous n'tes pas
tendu tout du long dans le _triclynium_ de votre matre, entre ses
deux molosses bretons, et serrant dans vos bras quelque bonne
esclave sicilienne qu'il vous aura donne en un moment de belle
humeur?

--Par Hercule! et c'est bien parler, mon matre! reprit ros: m'est
avis que je travaille comme un consul, tandis que je devrais tre
heureux comme un grand-prtre.

Puis levant les yeux vers son tapis avec un air langoureux et
sentimental, qu'il avait puis dans une vieille amphore de vin de
Chypre;

--Un joli fardeau, disait-il. Que ne suis-je le Grec Anacron! je te
ferais une petite chanson de dix syllabes, toi qui es l'arbre sous
lequel repose mon matre, dans les grandes chaleurs de l't:

--Quel est donc cet arbuste que tu portes? reprit l'impatient
Scaurus.

ros reprit en chantant, sur un air de courtisane:

    Un joli arbre, sur ma foi: ses fleurs sont des perles blanches,
    Ses fleurs sont d'or comme la fleur du saule.
    Trop heureux qui peut serrer ce jeune tronc dans les deux mains!
    Trop heureux qui peut embrasser ses racines!

Je vous demande pardon, mesdames, dit le comte en s'arrtant: j'ai
honte moi-mme de ces vers blancs, qui me feront prendre pour une
traduction de Shakespeare; mais vous m'excuserez si vous songez sous
combien de rvolutions potiques il m'a fallu courber la tte.
Enfant, j'ai commenc par scander les vers de Sophocle et d'Homre;
homme fait, je me suis occup de l'alexandrin de Virgile et des vers
saphiques d'Horace; sous le grand pote Ronsard, je me souviens
d'avoir t un des meilleurs potiseurs franais.  prsent votre
mode potique est trop variable pour que je puisse aussi m'y
soumettre. Pardonnez-moi donc mes vers blancs, s'il vous plat...
Pardon encore, et je ne sais plus o j'en tais de mon rcit.

--Vous en tiez  l'esclave, reprit vivement la belle Clary, penche
 demi sur son amant.

--Et le chanteur chancelait de plus belle en riant.

Si tu voulais me confier ton fardeau, ros, lui dis-je, je le
porterais sans peine et sans peur.

--C'est un pesant fardeau, disait ros, que de porter la Cilicie
avec la Cappadoce et le Pont-Euxin, et je ne sais combien de villes
nombreuses...

--Mais je suis aussi fort que toi, ce me semble, et si, tu portes
tout cela, je pourrai bien le porter moi-mme.

--Aussi fort que moi? disait ros; c'est impossible! tu es un homme
libre, et j'ai sur toi l'avantage et l'honneur d'tre un esclave.

Et il poursuivait sa pense tout en se parlant  soi-mme:

--Un bon esclave est le matre de son matre; et si son matre est
le matre du monde, il est, lui aussi, le matre absolu du monde; si
la fortune sourit  son matre, il a la plus grande part de ce
sourire; et quand la beaut se rend  son matre, il a encore le
droit de s'en fliciter... Voil bien la peine d'tre libre!
reprit-il aprs un instant de silence. Tout homme libre que tu es,
si tu laissais tomber ce fardeau, tu serais mort: il y aurait un
tremblement de terre au premier choc, et l'abme  l'instant
s'ouvrirait pour te dvorer comme Curtius. De ce fardeau il n'y a
que moi qui aie le droit de me jouer; moi seul je pourrais le
laisser cheoir sans mourir, parce que je suis l'esclave d'Antoine.
Aussi bien est-ce piti lorsque, dans l'antichambre de mon seigneur,
je rencontre des rois timides et tremblants. Ils se lvent  mon
aspect, et, saisissant leur couronne  deux mains:--Salut, me
disent-ils, salut au seigneur ros! vive  jamais le clment
ros!... Et ils sont heureux de me prendre la main, parce qu'ils
savent que souvent, de la main que voil, un sceptre peut tomber.

Ainsi parlait ros. Au son emphatique de sa parole on voyait qu'il
tait convaincu de sa dignit d'esclave et de sa supriorit sur les
hommes libres. En mme temps, il jouait avec son redoutable fardeau
comme un enfant jouerait avec un hochet, le changeant d'paule 
chaque instant; aprs quoi, tout fier de son audace, il me regardait
firement pour me dfier d'en faire autant.

--Donne-moi ton fardeau, mon cher ros, repris-je encore une fois:
tu dois tre assez fatigu de l'avoir port toute cette nuit!

Il me le cda sans mot dire; en le chargeant sur mon paule, il
avait je ne sais quel sourire sardonique qui n'annonait rien de
bon.

--Puisque tu veux  toute force emprunter mon fardeau, le voici.
Imprudent! que dirais-tu si ce tapis devenait tout  coup une jeune
lionne prte  te dvorer? Ce tapis est comme un rosier de l'gypte:
ne remuez pas sa tte rose et parfume, vous en verriez sortir un
aspic au noir venin. Rends-moi, homme libre, rends-moi mon fardeau,
car la libert te sera un mchant bouclier  l'instant du danger.

Cependant j'tais dcid  voir la fin de cette trange aventure; je
ne voulais pas, par une vaine terreur, perdre le fruit d'une nuit
d'attente, et malgr les sinistres prdictions d'ros je marchais
toujours  ses cts. D'ailleurs mon fardeau n'tait pas sans
charmes: c'tait un poids lger, inoffensif, mais, autant que je
pouvais le comprendre, avec des formes charmantes et cette douce et
pntrante chaleur qui donnerait des forces au plus faible. Nous
repassmes devant la caserne.

--Est-ce l qu'il faut entrer, demandai-je  ros?

--Par Apollon! disait ros, pas  prsent: il fait trop jour, tu
ferais reculer le soleil!

En effet le jour tait arriv; et quand nous fmes en prsence du
palais de la reine nous pmes le voir distinctement, envelopp de la
blanche lumire du matin, comme un cadavre dans un linceul. Arrivs
prs de la porte, ros se retourna vers nous:

--Il en est temps encore, nous dit-il: rendez-moi mon fardeau, et
vous tes sauvs.

--Nous entrerons, ros, reprit le brave Scaurus, et nous verrons si
tu es assez esclave pour avoir le droit de sauver des hommes libres.

Nous entrmes, en effet. Nous tions seuls. Le vestibule tait de
marbre; une savante mosaque droulait  nos pieds mille peintures
riantes; le plafond dor tait clair par les restes mourants d'une
lampe  quatre becs suspendue  une longue chane de bronze. Dj
nous frappions  une seconde porte, quand ros eut piti de nous:

--Imprudents! nous dit-il, n'allez pas plus loin! Vous tomberiez
parmi les gardes de la reine et sous les flches de ses archers. Il
ne tiendrait qu' moi de vous punir de m'avoir espionn toute une
nuit; mais mon noble matre Antoine m'a appris qu'il tait doux de
pardonner... coute, me dit-il d'un ton solennel de commandement,
mets  terre ce tapis, droule-le doucement, et tu comprendras,
malheureux,  quels prils tu t'exposais!

J'obis; je plaai mon fardeau par terre, et, prenant par les deux
mains l'extrmit de la pourpre tyrienne, d'abord j'aperus une
lueur fugitive, une forme idale qui se cachait sous ces plis de
pourpre, jusqu' ce qu'enfin,  l'extrmit mme du tapis, je
dcouvris, le dirai-je? Cloptre elle-mme, la reine d'Alexandrie,
la matresse d'Antoine, endormie et plonge dans une ivresse
lthargique!

Vous ne seriez gure avancs si,  ce propos, j'avais besoin de vous
prmunir contre tous les mensonges de l'histoire. On en a fait
beaucoup sur Cloptre; elle tait petite et mignonne! Elle avait la
ptulance et la vivacit d'une jeune panthre, la peau lgrement
brunie, une voix aigre et colre, un visage d'enfant ddaigneux et
boudeur: telle tait la reine. Ainsi elle parcourait les rues de sa
capitale,  l'abri de ce tapis complaisant.

Toutefois ce fut un trange spectacle, pour nous surtout, qui
n'avions aperu cette grande puissance de l'Orient qu' travers les
pompes de la cour et les apprts minutieux de sa coquetterie
insatiable, de la voir tendue  nos pieds, ivre-morte et dans un
dsordre  ce point complet, que vous l'eussiez prise pour une
bacchante en un jour d'orgie, oublie par les satyres au coin d'un
bois. Elle tait l immobile et ple comme la lumire qui frappait
sur son ple visage; ses cheveux taient en dsordre, elle tait 
peine vtue; il et t difficile de reconnatre  ces yeux gars,
 cette bouche entr'ouverte, l'ancienne amante de Csar, la jeune et
belle reine assise sur le trne d'Orient; d'autant plus qu'avant
cette ivresse nous nous souvenions d'un souvenir invincible de ses
visites multiplies, autre part qu'au palais d'Antoine.

Et voil l'affligeant spectacle qui frappa nos regards. Pour moi,
j'en fus constern. Je me suis toujours senti un grand faible pour
le pouvoir dans les mains des femmes; quand la loi salique fut
promulgue je fus chass du conseil des vieux barons, pour m'y tre
oppos trop vivement.--ros jouissait de ma consternation, il
l'attribuait  la peur.

Il n'en tait pas ainsi de mon compagnon: perdu toute la nuit dans
ses belles rveries de grandeur et de majest populaires, il venait
de trouver, tout  coup, un terrible argument en faveur de son amour
pour la rpublique.

--Donc vois-tu, me dit-il en s'approchant prs de la reine tendue,
et vois-tu ce corps inanim, cette me anantie, et ce gracieux
sourire effrayant par son immobilit mme? vois-tu cette ivresse
profonde, et ces traces hideuses d'une dbauche nocturne? Eh bien!
tout ceci, c'est pourtant la royaut!

Sans rpondre  cet accent terrible, je me mis  baisser la toge de
la reine,  l'arranger elle-mme dans une position plus dcente; je
rparai de mon mieux le dsordre de sa toilette. Il tait complet.
Bien plus, je remarquai que, dans le vagabondage de sa nuit, la
reine avait perdu une des perles qu'elle portait  ses oreilles, aux
grands jours, En effet, l'oreille droite tait nue, tandis qu'
l'autre oreille tait suspendue encore la seconde merveille de
l'Orient. La Reine tenait dans ses mains une large pancarte: il
s'agissait de plusieurs royaumes que lui avait donns Antoine
pendant la nuit. Je m'emparai  mon tour de cet argument sans
rplique:

--Cet homme idiot qui paie avec des villes et des populations
entires une palpitation d'un instant, cet amant fougueux qui donne
 sa matresse des milliers d'hommes pour un baiser, ce terrible
empereur qui joue la vie et les destines de Rome sur un sourire,
cet poux de la jeune et timide Octavie, qui vit en plein jour avec
une prostitue, cet homme enfin dont les esclaves sont salus 
genoux par les rois, voil pourtant la rpublique, Scaurus!
Oserais-tu la prfrer  la royaut?

Ici se termina notre dispute. ros, dont l'ivresse se dissipait,
comprit enfin son imprudence. Il replia la reine endormie en son
manteau, il nous fit sortir en toute hte du palais, referma la
porte, et tout finit.

--Voil, mesdames, comment se termina cette discussion politique.
Elle eut le sort de toutes les questions qui s'agitent dans ce
monde; aprs bien des explications, bien des clameurs, bien des
sophismes, et quelquefois de grosses et interminables injures,
chacun reste obstinment dans son opinion; misrable et triste
penchant de notre espce, qui des choses humaines n'aperoit jamais
qu'un seul ct.

Ainsi parla le vnrable comte de Saint-Germain. Malgr soi, telle
tait la vivacit, telle tait la conviction de sa parole, que l'on
assistait  ces ftes qu'il racontait en tmoin oculaire,
irrsistible. On le voyait, on l'entendait, on le suivait au milieu
de ces parfums, de ces femmes, de ces jeunes esclaves; on retrouvait
dans son discours comme un souvenir de cette langue ionienne qui,
aprs avoir travers l'Italie, s'est retrempe dans la bouche des
conqurants. C'tait alors, en Orient, comme en France avant la
rvolution de 1789. Le sophisme et le plaisir dbordent de toutes
parts dans la terre des Pharaons et des Pyramides; le vieil Orient
lui-mme est soumis  une dcomposition sociale. Cela commence et
finit par des femmes et des dbauches, comme dans le Paris de Louis
XV.

Voil comment l'histoire de Cloptre nous fut raconte, et j'ai vu
rarement une plus noble attitude que celle du comte de
Saint-Germain, quand, arriv  la fin de son rcit,  cinq heures du
matin, par la ville d'Alexandrie, et l'aurore tincelante dans le
ciel lact, entre deux brises froides et sonores, et la galre
d'ivoire aux voiles de pourpre se balanant dans le fleuve, on
entendit dans les airs cette musique plaintive annonant aux mortels
la fuite des Dieux qui s'en vont!




TROISIME PARTIE




CHAPITRE I


Quand tout fut dit, chant, dclam, nos convives des deux sexes,
rpandus dans les petits salons frmissants de toutes les gaiets de
l'orgie, appelrent le jeu  leur aide, et Mirabeau ne fut pas le
dernier  ces tables qui furent bientt couvertes de louis d'or. Si
Mirabeau n'tait pas un joueur d'habitude,  peine il en avait senti
le premier aiguillon, il obissait  cette passion si vite veille;
il en tait du jeu comme de l'amour, comme de la colre, et de tous
les transports de cette me en plein dlire, une fois lanc, on ne
savait plus o il s'arrtait.

Mirabeau, tait superbe, une carte  la main; il n'et pas tenu,
d'une faon plus magistrale, la carte mme de l'Europe  dpecer, et
je ne saurais dire, au milieu des pertes les plus acharnes,
l'orgueil et le sang-froid de ce joueur admirable. Ah oui! l'or
glissait dans ses mains avec une effrayante rapidit, et sa figure
restait calme et tranquille; une fortune tait tale au hasard sur
le tapis; vous auriez dit,  voir cet homme couter une plaisanterie
et la rendre  qui de droit, qu'il jouait la fortune de son
voisin...  vrai dire aussi, ces derniers seigneurs taient de beaux
joueurs.  peine chapps  la tutelle importune de leurs pres, qui
n'avaient pas t plus sages qu'eux, ces jeunes gens jouaient sur
une carte ou sur un d leur fortune et leur avenir; ils auraient
jou jusqu'au nom de leur pre qu'ils avaient souill, et dont leurs
matresses elles-mmes ne voulaient plus.

Rien qu' les voir les uns et les autres, obissant au hasard, le
plus aveugle et le plus triste de tous les dieux, vous eussiez
compris que la fin du monde tait proche; ils jouaient sans peine et
sans peur, le gain leur arrachait  peine un sourire, et la perte 
peine un cri de dtresse! videmment, ils pressentaient que d'autres
motions, cette fois plus terribles, les attendaient au sortir de
ces repaires; ils pressentaient les supplices, ils devinaient
l'chafaud.

Ils comprenaient confusment que cette socit faite ainsi ne
pouvait pas vivre, et ils se htaient de _dvorer_ ces derniers
jours de fortune et d'autorit. Mirabeau, calme et bonhomme au
milieu de ce jeu funeste, tait inaccessible  toute motion
vulgaire. Il causait, il riait, il souriait  sa matresse; il
racontait les histoires qu'il avait apprises chez la belle madame
Lejay, son amie, ou bien, un crayon  la main, il crivait sur une
carte dchire les principaux passages de son discours du lendemain.
Il aimait le jeu pour le bonheur mme de jouer, non pour le gain,
entassant l'or devant soi sans mthode et sans calcul quand il tait
en veine, et le rendant sans se plaindre aussitt que la chance
avait tourn. En mme temps, qu'il gagnt ou qu'il perdt, le
premier venu avait droit de puiser au monceau: la bourse de Mirabeau
riche tait ouverte; on lui pouvait emprunter la moiti de sa
rserve, ou bien il la donnait tout entire.  son tour, s'il tait
dcav, il puisait dans toutes les bourses, sans se rappeler, le
lendemain,  quelle bourse il avait puis.

Admirable instinct de cet homme excellent! Il avait tout oubli de
sa vie et de ses douleurs d'autrefois, sinon qu'il avait contract
des dettes ternelles dont il devait se souvenir toujours,  propos
de l'infortune,  propos de la prodigalit la plus folle,  propos
des plus tranges folies. Il fut ainsi toute sa vie, accordant
toutes choses et prodiguant tout ce qu'il possdait au premier venu,
puis se faisant des cranciers de tous les hommes qui lui tendaient
la main. J'avoue aussi que Mirabeau, jetant au hasard sa fortune et
celle de ses amis, m'tonna d'abord, et qu'il me rendit jaloux
ensuite. Nous tions alors dans un sicle de moralistes  la faon
de Snque. On discutait beaucoup sur la temprance et sur la
charit, sur toutes les vertus qui n'taient plus en usage; on
attaquait sans rserve et sans piti la passion du jeu, on la
reprsentait sous d'atroces couleurs; on montrait sur la scne un
joueur appel Beverley, au moment o ce malheureux va poignarder son
enfant; bref, le jeu tait  l'index presque autant que la religion
chrtienne, et par esprit de contradiction je me sentis intress 
ces ruines du roi de carreau et du valet de coeur presque autant que
si j'eusse rencontr sur les autels renverss de Port Royal des
Champs, un des solitaires de la valle de Chevreuse, M. Lemaistre ou
M. Arnauld.

J'ai toujours eu, Dieu merci, assez de bon sens pour prendre en
grand mpris les dclamations toutes faites, et j'en suis fch pour
messieurs les moralistes, le grand Jeu ne sera jamais la passion des
lches ou des stupides. Dans cette dernire moiti d'un grand
sicle, la France, l'Angleterre et la Russie, ont t gouvernes par
des joueurs.

Singulier empire des mes fortes qui cherchent le danger; elles font
de leurs moindres divertissements une occasion de courage et
placent, de prfrence, le thtre de leurs plaisirs sur les bords
glissants d'un abme o elles sont toujours sres de tomber.

Cependant le jeu s'animait de plus en plus; les tout nouveaux jeunes
gens succombaient sous le poids de ces motions trop svres pour
leur inexprience; les femmes s'abandonnaient  cette volupt de
l'or, oublieuses de tout le reste, et mme de leur grce et de leur
beaut. Mirabeau avait l'air d'tre le dieu de ce silence et de ces
transports inarticuls; il fallait toute cette me en peine pour
suffire aux accidents de cette nuit. La nuit tait dj passe, il
avait vu le bal, il avait travers les vapeurs enivrantes du festin,
 prsent il jouait, dans une heure il devait parler  la tribune...
attendu par le monde, attentif aux moindres accents de cette voix o
grondait le tonnerre... il oubliait l'heure, il oubliait la tribune,
il oubliait au jeu, sa matresse elle-mme... Il allait  la drive,
 l'abandon de l'heure prsente, heureux de son vice accompli, et ne
pensant gure, aux ambitions, aux rves, aux folies, aux
gouvernements, aux intrigues qui l'attendaient sur le seuil de sa
porte,  son retour!

Hommes et femmes autour de lui succombaient  la fatigue, au
sommeil; moi-mme fatigu de choses extraordinaires, je me disais,
voyant l'assemble  bout de tant d'motions si diverses: Jamais je
ne retrouverai, non, jamais, runis sur un seul point, tant de
moeurs incroyables, tant de puissances irrgulires et d'aventures
inoues, et comme si je n'en voulais rien perdre, je me tenais  la
porte extrieure de cette maison, je voyais s'avancer une  une,
toutes ces apparitions formidables ou gracieuses de cette nuit de
fte et d'illusion de toute espce. Alors Mirabeau, mon fantme,
accompagna galamment la charmante femme qu'il avait amene, il la
remit dans sa voiture en lui disant: Au revoir!

Lui-mme il monta dans un carrosse qui l'attendait; j'entendis son
laquais crier au cocher: En toute hte,  Versailles! Le cocher
partit pour Versailles; et moi, honteux du repos que j'allais
prendre.-- Versailles! m'criai-je  mon tour,  Versailles! Je
voulais voir enfin ce qu'on appelle une tribune populaire  la cour
d'un roi de France, un orateur au XVIIIe sicle, enfin quel tait ce
phnomne, et cet excs en toute chose appel Mirabeau!

Nous partmes. On allait vite alors, sur ce chemin des rvolutions
et des temptes, et mme avant Mirabeau; j'entrai dans cette
assemble unique au monde, o furent dbattues, pour la premire
fois, les destines nouvelles de la France. En ce moment, dj la
noblesse et le clerg ne formaient plus qu'un seul et mme corps
avec les reprsentants de la bourgeoisie.  peine entr dans cette
salle, je compris l'galit ou plutt je compris que les privilges
taient dplacs, qu'ils avaient pass de la noblesse au peuple, du
clerg au peuple, du roi au peuple, car le peuple tait roi en ce
lieu des changements; les simples habits de la bourgeoisie
clataient de plus de majest que toutes les broderies de l'arme et
de la cour. Du reste, rien ne ressemblait l  ce que je m'tais
figur des assembles, des tribunes et des orateurs antiques. Chacun
parlant  haute voix, chaque dispute interrompue et reprise avec une
ardeur ineffable, les prjugs se heurtaient contre les prjugs,
les privilges contre les privilges; c'tait un informe et furieux
chaos de vieux noms et de noms nouveaux, de vieux et de jeunes
principes; tous les lments d'ordre public et de discordes
ternelles taient l, mlangs, presss, heurts. Dans ce tumulte
organis comme une force irrsistible, on copiait ple-mle, au
hasard, sans choix et sans plan, tout ce qu'on savait du snat
romain, des parlements anglais, des lits de justice de la vieille
France, et tout ce mlange allait au hasard, sans mthode, et par je
ne sais quelle inspiration de rvolte, que l'on ne saurait imaginer.

Certes, vous eussiez dit,  voir tant de frivolit unie  tant de
sang-froid... un vrai joueur qui pour se dpiquer de sa perte, finit
par jouer sa fortune et sa vie. Aussi, malheur  ceux qui perdent:
ils se troublent, ils hsitent, ils tiennent le cornet fatal d'une
tremblante main; ils perdent toujours, on dirait que les ds sont
pips; cependant le peuple, heureux joueur, gagne et gagne encore,
et la revanche et la revanche; il joue autant qu'on veut qu'il joue,
et plus qu'il ne peut perdre; il accepte avec rage tous les paris,
il se fie  toutes les chances, il gagne... et chose trange, lui
seul, en commenant la partie, a jou srieusement; lui seul il a
pens qu'il y allait d'un immense hasard; lui seul a gard son
sang-froid, arrivant tte nue  l'assemble, en vrai polisson qui
n'est pas invit, attendant  la porte, et par un temps d'orage,
qu'il plaise  l'huissier royal d'ouvrir cette porte, et se baissant
pour y entrer en mettant le genou en terre aux pieds du trne! Il
fallait bien qu'il et une envie extrme de tenter la fortune, ce
joueur nu et dpouill, qui passe humblement par tant
d'humiliations, pour venir hasarder, sur quelques paroles,  une
tribune qui n'existait pas, le pauvre rien qui lui reste, et pour
tenir tte  ces violents joueurs des salons de Marly!... Il n'avait
cependant qu'une mise  perdre en commenant; cette mise perdue,
aussitt tout tait perdu... Le matre des crmonies entrait dans
la salle, et renvoyait les joueurs malheureux.

 cette lutte immense o la libert de ce peuple tait en jeu, un
homme se rencontra dans la foule de ces nobles, qui accepta les ds
plbiens; il se fit peuple au moment o la chance allait tourner;
il se livra en aveugle  cette chance plutt qu'il ne la dirigea;
pouss par un instinct sublime il devina dans cette dcomposition
sociale, qui faisait justice de tous les despotismes,  quelle borne
fatale on devait s'arrter! Incroyable vertu par laquelle cet homme,
intelligent d'une situation si nouvelle se trouva, tout  coup,
brave et vertueux, comme on entend la bravoure et la vertu dans les
rpubliques, orateur plus que Dmosthne et plus que Cicron, et
dpassant, de toute la hauteur d'un front olympien, tout ce que
l'imagination antique avait rv d'un orateur!

Tout ce qu'on voyait en ce lieu tait son ouvrage; les lois
enfantes, les lois  natre, la nouvelle politique appartenaient 
cette loquence. Ah! le vif plaisir, couter l'cho qui rptait son
ardente parole, admirer les visages o se refltait son mle
courage, assister  ce pouvoir plbien dont il tait l'me et le
roi!  Louis XI, au cardinal de Richelieu, ardents faucheurs de
puissances tyranniques, succdait Mirabeau. Mais il leur succde
avec un autre but, un autre plan, un autre gnie; il quitte
absolument cette ligne trace, et le voil qui fait du pouvoir
contre le trne, pour le peuple. Aussi voyez comme il arrive habile
et superbe  cette tribune, entour de vices, charg de dettes,
accus de tous les crimes, ayant pass la nuit en dbauches sans
fin! Le voil! c'est lui! le sourire  la lvre, et l'aurole  son
front! Silence et respect! Le voil! Il sera mieux reu que le
puissant cardinal en habit rouge, entour de ses gardes. Voici donc
Mirabeau, le Mirabeau charg du mpris public, le roi de son temps,
le roi des temps  venir, le fondateur d'une dynastie loquente
d'hommes libres; Mirabeau qui, pour dernier honneur, sera livr aux
gmonies, aprs sa mort.

Ma tte, en ce moment, se remplissait des bruits les plus tranges;
mon coeur battait  se briser, je voyais tous les objets comme dans
un nuage confus; cette salle, ouverte  la libre parole, avait pour
moi l'aspect d'un sabbat, comme en a vu Goethe notre pote.
C'taient de grandes ombres de diverses couleurs, noires, blondes,
horribles  voir, doctes ou charmantes; les uns portaient le deuil,
les autres taient en habits de fte; tous taient jeunes,  les
bien voir, seulement c'tait une jeunesse folle d'une part; c'tait,
d'autre part, une vieillesse inquitante et dlabre. En ces lieux
de la discussion universelle, on se battait jusqu' la mort; on se
heurtait  se briser. La confusion augmentait  chaque instant, 
chaque instant augmentait la terreur, puis tout cela disparaissait
dans un abme insens o pataugeaient comme en l'_Enfer_ du pote
florentin, les vainqueurs, les vaincus, les nobles et les plbiens,
les prtres et les rois: Battez-vous! Dchirez-vous! Mordez-vous! a
grouillait, a hurlait, a jurait, a damnait... c'tait damn!

La France tait  mes yeux un pays de visions surnaturelles. Tout y
tait mystre et confusion, je rvais tout veill, mes yeux taient
dans un nuage, un perptuel bourdonnement obsdait mon oreille
pouvante. Alors je compris ce qu'il y a de vrai dans les fictions
potiques, comment il est des faits au del du langage des hommes,
et comment, si la navet et la clart sont le caractre de la
posie aux temps primitifs, la vhmence de l'expression est une
tache invitable au milieu de ces conflits sans relche et sans
repos. Sur ces entrefaites, je vis entrer Mirabeau.

Il avait un peu rpar le dsordre de ses vtements; sa figure tait
calme et repose; il et t impossible, en ce moment, de souponner
qu'il avait pass la nuit dans les dlires du bal masqu, d'un
souper licencieux, d'un rcit fantastique et d'un jeu infernal
entrecoup d'un travail assidu. Il faut  l'loquence, au bruit, 
l'impossibilit mme, des hommes de cette force morale et physique,
pour y suffire. On et dit,  voir Mirabeau, le visage calme et
souriant, qu'il avait pass une paisible nuit dans son lit chaste et
solitaire, qu'il s'tait lev ce matin mme pour se promener dans
ses jardins, mditant quelques-unes de ces belles et grandes ides
qui embellissaient les frais ombrages de Tusculum.

Notre homme tait semblable  un bel orage, et tout d'abord, il fut
salu par les vives acclamations de son peuple: --Ah! le voil! le
voil! vive  jamais Mirabeau!  bas la droite! Au mme instant un
gros homme que j'avais dj remarqu au bal de l'Opra et qui tait,
lui aussi, un des membres de l'assemble, se levait plein de fureur!

--Veux-tu faire silence,  foule idiote et brutale, et crier vive le
roi! Puis aprs avoir apostroph la masse, il provoquait plusieurs
individus, les montrant du doigt et les appelant  haute voix.--Si
vous n'tes pas content, Monsieur, je puis vous faire
raison.--Huissier, apportez-nous ce cuisinier qui se plaint l-bas,
que je lui coupe les deux oreilles!--Peuple stupide, idiot!... te
tairas-tu! Et le gros homme tait l, rugissant, menaant, s'agitant
sur son banc, plein de rage et de mpris.

Mirabeau vint  lui, et lui prenant la main:--Bonjour, monsieur mon
frre, lui dit-il; vous tes bien en colre et mal embouch, ce
matin, contre nos amis.

--Vous avez l de beaux amis, reprit le vicomte de Mirabeau, et je
vous en fais mes compliments, monsieur mon frre! Oui da, vous voil
bien fier de cette alliance de bottiers, de tailleurs et de
cuisiniers, vous, le fils an de la famille des Riquety! Cela est
noble et beau!

--Je suis tonn, vicomte, reprit Mirabeau, que tu dises tant de mal
des cuisiniers, ce matin; il faut que tu aies bien djeun!

La galerie se mit  rire, et Mirabeau, sans mot dire, revint  sa
place ordinaire, sur le banc oppos  celui o sigeait son frre;
il porta ses yeux aux tribunes, saluant ses connaissances et ses
amis, encourageant le peuple d'un regard; je le vis sourire  une
grande femme qui se tenait sur la tribune la plus avance; elle
tait belle et dj violente, autant que si la bataille oratoire en
tait  son premier feu: on me dit que cette dame,  l'aspect
martial, tait une des soeurs de Mirabeau. Famille intrpide,
ardente! italienne  demi! Famille de gants!

L je retrouvai, pour la premire fois, presque toute la socit que
j'avais vue au _Trompette bless_: Maury  droite et Barnave 
gauche! Or voil ce que je n'ai pas dit encore, mon ami inconnu,
celui qui me conduisait  sa volont: il s'appelait Barnave. Il
tait ple et fatigu; lui seul peut-tre, en cette assemble, il
avait pass la nuit loin du bruit, des ftes, du jeu et de cette
volupt sans frein qui mordait cette poque de plaisirs cuisants.
Tous ces noms qui sont devenus si beaux, taient presque inconnus
alors. J'en ai oubli beaucoup... je n'oublierai jamais l'aspect
imposant de ces hommes que je considrais avec mes ides d'Allemand,
et mon admiration pour le rgne du grand Frdric, comme des
rvolts constitus.

Si Mirabeau n'et pas t le roi de l'assemble,  coup sr je
n'aurais vu que Barnave! Mirabeau m'occupait tout entier. Dans cette
assemble o tous les regards, tous les coeurs, toutes les motions
taient pour lui, jamais roi de France, jamais dauphin de France,
aprs de longues annes de strilit, jamais jeune reine,  sa
premire entre au milieu de sa capitale, n'occuprent les mes et
les coeurs autant que Mirabeau les occupa: il tait impossible de
l'aimer ou de le har mdiocrement. Lui, sans s'inquiter de tant de
regards fixs sur sa personne, causait familirement avec ses
voisins, lisait, saluait! et, parfois se baissant, leur faisait
mille niches plaisantes comme ferait un jeune colier  ses
camarades; cependant sa figure tait calme, son air tait froid, et
la discussion commence allait, suivant son chemin, attendant
l'obstacle... et l'obstacle aussitt rendait la vie et le mouvement
 ces langueurs.

Barnave en ce moment parlait: je me souviens confusment de son
discours, c'tait la parole austre d'un jeune homme, et si la vertu
et emprunt un langage, elle et emprunt celui de Barnave. Il
reprsentait fort bien, cet homme ingnu et bel esprit, dans sa
pense et dans sa parole, l'inflexible courage qui s'attacha de
prfrence, aux temps de rvolution,  quelques jeunes gens d'lite,
sublimes rveurs;  peine chapps  l'antiquit, chaste objet de
leurs tudes, ils se htent de raliser les institutions des peuples
d'autrefois qui leur sont apparues  travers le style des historiens
et l'emphase ardente des orateurs; jeunes gens, dangereux dans les
monarchies et dans les rpubliques modernes, parce qu'ils ne voient
pas que l'histoire qu'ils ont tudie au milieu des livres, ils
l'ont tudie telle qu'elle a t faite, pure et dgage de tout
alliage; une histoire hroquement drape, dont les vices mme sont
pars avec un art exquis; en un mot, une abstraction ralise par
les rhtoriques; quelque chose d'idal comme les lois de Platon; un
rve  la faon de Thomas Morus; et, dans ce rve o la libert
dominait, triomphante, tel tait le fanatisme ardent des jeunes
lgislateurs, que nul obstacle ne les arrtait! Une fois lancs, ils
allaient toujours. Allons, en avant, jeune homme; et marche, et
marche, et renverse abominablement sur ton passage, brise et
dtruis, l'autel et le prtre, et le trne et le roi! Bientt le
songe aux noires couleurs devient un cauchemar, la parole de
l'orateur est haletante, il parle haut, il parle de meurtre et de
sang. Ainsi parla Barnave. Ah! que ses paroles m'attristrent! Dans
quel effroi me jeta cette colre inutile, et sans frein! Que Barnave
dut tre pouvant de ses paroles sanglantes, quand, descendu de la
tribune, il se rveilla, voyant dj monter  sa lvre le sang qu'il
avait demand!

L'effet de cette tribune leve au-dessus d'un trne tait le mme
que le trpied de la Pythonisse; il s'exhalait du pied de cet antre,
je ne sais quelles influences perverses qui jetaient l'me au
dsordre, et le coeur au dsespoir! Notez que dans cette runion de
fanatiques, pour le bien et pour le mal, les plus mchants taient
les plus jeunes, que les plus vertueux taient les plus acharns,
que la plupart de ces voeux qui me faisaient frmir d'horreur
n'taient en rsultat qu'un effort de vertu. Et quel temps fut
jamais plus dfavorable  l'exercice honnte et dvou du grand art
de la lutte et du combat? Quel plus dangereux contraste avec les
nobles penses et les philanthropiques projets! Il arrive, en ces
instants sombres, que l'homme de bien s'emporte... il n'a plus ni
gards ni respects pour personne; il juge en dernier ressort, et
sans appel, comme un juge de chambre ardente; il ne laisse pas mme
une heure aux faibles, aux innocents pour se dfendre ou se
repentir. Ainsi faisait Barnave, ainsi Vergniaud, ainsi tous ces
hardis courages, ces imaginations gnreuses qui ne voulaient rien
entendre, et qui moururent, portant la peine de leur vertu sans
patience et de leurs voeux sans piti.

Je me sentis de la piti pour Barnave, et du mpris pour ses
antagonistes: le vieux clerg et la vieille noblesse de cette
assemble taient deux choses vermoulues.  les voir,  les
entendre, les prjugs les plus gothiques rgnaient encore, aux yeux
de ces hommes aveugls. Pour eux, l'avenir n'tait qu'un mensonge,
et le pass seul tait rel; le pass rempli de leur puissance,
expos  leurs privilges, humili par leur orgueil; le pass que
leur ignorance avait fltri, que leurs dissipations avaient perdu,
que leurs folies de courtisans avaient rduit  rougir mme de sa
gloire!

Aux yeux de ces hommes, le cri du peuple tait le cri d'un fou, d'un
lche, heureux d'implorer son pardon, avant qu'il soit huit jours.
La libert, c'tait une comdie au Jeu de Paume, que la cour
s'apprtait  parodier, aussitt que le thtre de Versailles serait
dbarrass du plancher lev pour le festin des gardes du corps...
Ils ont subi, les uns et les autres, cette exorbitante comdie! Elle
s'est change en drame, et ce drame a tout bris!

Quand Barnave eut parl, Mirabeau se leva de son banc;  peine
avait-il cout le discours auquel il allait rpondre; il marcha
lentement  la tribune, en ctoyant les bancs de la gauche et de la
droite, et prtant l'oreille  tous les murmures; du plus lger
murmure il faisait son profit, plus d'une fois, d'un mot en l'air,
il a fait un mot sublime! Il gravissait les marches gmissantes de
cette tribune o son pas rsonnait lourdement. Le silence tait
grand, Barnave avait repris sa place, vainqueur et compliment par
ses amis. Mirabeau se posa lentement, croisa les bras, et jetant ses
regards  et l, il commena. D'abord sa parole fut lente et brve,
on et dit d'un soupir tir avec peine de sa vaste poitrine, aprs
une orgie. En commenant son discours, il bgayait: cela durait
quelques minutes. Peu  peu l'homme, obissant  des visions
surnaturelles, devenait loquent. Cette langue hsitante et tout
d'un coup chappe  ses liens, brisait, torturait et violentait la
parole humaine dans cette bouche ouverte  toutes les passions; au
mme instant ce regard s'animait de mille feux, cette paisse
chevelure se relevait sur ce vaste front comme la crinire d'un lion
en colre ou en amour; le feu sacr circulait dans tout cet homme;
il s'emportait, il riait, il insultait, il plaisantait, il tonnait,
il clatait; tour  tour moqueur et grave, attrist, jovial,
ironique et tendre, blasphmant, menaant, criant, puis calme et
doux, passionn avec mesure et bien-disant, lgant et chti; puis
soudain jetant le barbarisme avec toute la hardiesse d'un
improvisateur qui ne veut pas donner de relche au carrefour,
prophte, enfin, du haut de la tribune, et grand seigneur
d'autrefois, peuple d'aujourd'hui; il est impossible,  qui ne l'a
pas vu, le monstre,  qui ne l'a pas entendu mugir, de se figurer
quelle abondance et quelle varit, au milieu des ressources
infinies de la parole et de la passion; quel sublime pouvoir de la
langue franaise oblige de suffire  ce coeur,  cette me,  ces
passions sublimes,  ces vils besoins,  cette lvation de penses,
d'ides, de faste, de pouvoir, qui respirait par l'organe clatant
de cet entasseur de foudres et d'clairs.

Cette fois tout est boulevers dans l'loquence; et c'est  ne plus
s'y reconnatre; il n'y a plus de calcul, plus d'art, plus de ces
savants rsultats d'une vie entire consacre  l'tude austre des
prceptes et des modles; cette fois c'est le hasard qui parle avec
les fureurs, les rencontres, les violences du hasard. Jamais vous ne
saurez comme il tait orateur; jamais dans les pages imprimes vous
ne retrouverez ce qu'il y avait de force et de majest dans cette
parole au-dessus de la tribune et plus haut que le ciel! Pour moi,
fanatique, gar, perdu, terrass  l'annonce incroyable de ces
maximes,  l'aspect de ces projets, en prsence de cet ancien
esclave des bastilles, du bon plaisir et de la lettre de cachet, qui
tue  plaisir les lois, les institutions, les hommes, renversant
l'obstacle et franchissant l'abme, je ne savais gure ce que je
devais admirer le plus, ou du gnie obissant  ces inspirations
sublimes, ou du gnie acharn  sa proie,  sa vengeance, au
renversement de tout ce qui l'avait accabl si longtemps.

Telle tait l'autorit de cette loquence! Elle avait fait, de moi
qui vous parle, un rvolutionnaire, et si Mirabeau, comme c'tait
quelquefois son habitude, et quand il avait besoin d'un argument
irrsistible, s'tait cri: _ moi le peuple!_... Eh bien, j'aurais
mis la main sur mon pe et je me serais lev contre mes dieux, pour
combattre et renverser mes propres autels!




CHAPITRE II


Tant d'motions extrmes m'avaient jet dans un indicible
accablement; si bien que je n'tais plus le mme homme, au sortir du
Jeu de Paume. J'allais devant moi, sans savoir o j'allais. Vous qui
tes jeunes et sans ambition, il est une chose plus redoutable  vos
jeunes mes que la passion la plus dangereuse, c'est le spectacle
insens d'une immense supriorit. Ce spectacle, aussitt qu'il vous
arrive inattendu et dans tout son clat, fltrit l'me et la
dshonore. Que vous vous trouvez malheureux et petit quand les mmes
hommes qui vous ont vaincus dans les emportements de la jeunesse,
hros brillants du vice  sa plus brillante priode, vous les
retrouvez une heure aprs, dominant de leur gnie et de leur volont
ce qu'il y a de plus imposant dans le monde, une rvolution qui
renverse et qui fonde en tout brisant! Et de mme qu'ils se
faisaient tout  l'heure obir par les courtisanes les plus
insolentes et les plus fires de leur beaut, voil les libertins,
les Don Juan, les amoureux des Cydalises qui s'en vont, guidant, par
un fil, cette rvolution qui s'est faite aux accents de leur voix,
jetant la couronne du buveur pour s'envelopper dans le manteau du
stocien!

tonnants prodiges, dont le ciel mme est pouvant presque autant
que la terre!... Ils sont rservs au destin de ces astres errants
qui menacent le monde, emport par eux. Encore une fois, c'est un
grand malheur pour qui n'est pas un lche, quand il lui est donn de
mesurer l'abme qui le spare de ces grands gnies; le mme homme
qui s'estimait encore ce matin, se fait piti le soir; il se prend
dans un profond mpris  considrer sa nullit, il sent le besoin de
s'arracher  ces humiliantes comparaisons; son coeur est dvor
d'une tristesse plus pnible et plus triste que l'envie: enfin pour
chapper  ces douloureuses angoisses, il n'y a pas d'autre moyen
que de fuir et de se cacher dans une patrie o il est encore permis
d'tre mdiocre. Heureuse situation d'un empire qui ne se sent pas
vieillir, tranquille paix des vieux tats despotiques, que tous les
empires despotiques de l'Europe ont perdue aujourd'hui!

Ainsi accabl, perdu, abm dans mes dsolantes rflexions, tranant
avec peine mon amour-propre humili, j'ignore comment cela arriva,
mais je me trouvai tout  coup dans la cour de la poste aux chevaux.
Justement, au milieu de cette vaste cour se tenait tout grand ouvert
un large coche aux vastes portires, dj rempli de voyageurs: on me
dit que ce coche allait aux frontires, une place y restait vacante,
et je l'arrtai! On n'attendait plus pour partir, que le conducteur
et les chevaux.

Alors je me dis  moi-mme:  quoi bon rester en France? et qu'ai-je
 faire en ce monde o je ne comprends rien, au milieu de ces hommes
qui m'pouvantent, entour de ces ruines qui tombent, et qui
peut-tre finiront par m'craser, sans que j'aie eu la gloire et
l'honneur d'y porter une main prudente? Eh oui! l'ennui mme un
ennui calme et naturel convient beaucoup mieux  mon me, que ces
fougueux plaisirs que mon coeur ne peut contenir. Une passion
modeste et malheureuse expose  des chagrins modestes, ne
saurait-elle pas remplacer ces pileptiques transports d'une socit
qui se hte de vivre et qui tourne obissante  des hasards pires
que la mort?--N'ai-je pas vu, d'ailleurs, tout ce qu'il y avait 
voir en France,  l'heure o nous sommes: Les ruines de la Bastille,
et le bal de l'Opra; Notre-Dame de Paris et le Waux-Hall, les
boutiques du Palais-Royal et _le Mariage de Figaro_, Barnave et
Mirabeau, mademoiselle Guimard et la Reine; le cabaret, le Jeu de
Paume, et la cour? O ma tranquille et ma rveuse Allemagne! Il n'y a
rien qui te vaille et rien qui me convienne autant que ton nuage et
ta paix domestique!... Allons! ! je veux partir!

 peine arriv, j'crirai  ma mre pour implorer mon pardon! Elle
ne peut pas me condamner  ce bruit abominable,  cette fournaise o
l'on brle,  ce Paris plein de menaces... Mais juste ciel! que
cette diligence est lente  partir!

Rien n'agite le sang comme le repos et le calme en de certains
moments. Une voiture immobile,  l'heure o l'on voudrait tre
emport au galop de ses chevaux, ressemble  un sourd-muet en
colre. Il se fche... On rit! Il veut parler... on l'crase  force
d'ironie.--Est-ce que nous ne partirons jamais, Monsieur?

--O donc allez-vous, Monsieur? dis-je,  mon voisin de droite, un
homme, aux yeux bleus; il me rpondit gravement:

--Je suis un amateur de roses: dans mon jardin de la barrire de
Fontainebleau j'en possde un compte de trois cent trente-deux
espces; je n'ai pu avoir encore un beau plan de la _Felicia_, il
faut que je me complte, et je vais en Suisse pour la chercher.

--Pour moi, reprit le voisin de gauche, on aime autant que monsieur
les choses compltes. Je possde dans ma bibliothque une admirable
suite des ditions d'Horace, et c'est le seul livre raisonnable que
je connaisse; aussi je puis me vanter de l'dition _princeps_,
imprime  Milan, en 1470 ou 71, par les soins d'Antoine Zaroth de
Parme, une dition de Venise  la fin du XIe sicle, une de Ferrare
et celle de Florence, on possde un bel exemplaire sorti des presses
d'Antoine Miscominus, d'Alexandre Minutianus et de Jean de Forli.
J'ai trouv, nagure, sur le Pont-Neuf, l'dition Aldine de 1501, et
l'dition d'Alde le jeune, de 1551. J'ai hrit de l'Horace de
Jocodus-Badius-Allusius; je possde aussi l'Horace de Daniel
Heinsius, imprim par les Elzvier, en 1612. L'Horace de Jacques
Talbot de Cambridge, et celui de La Haye, et l'Horace de Baxter,
mais je n'ai pas encore trouv l'Horace publi  Lyon en 1511, et je
vais  Lyon pour le chercher.

--J'aime les papillons, dit le troisime et j'en ai chez moi de
mille sortes, fleurs volantes dans l'air, charges de peinture et
d'azur; j'ai pass ma vie  les mettre en ordre,  les ranger par
espces. Avant-hier ma gouvernante a bris l'aile droite de mon
_papilio atropos_ du lac de Genve, et je vais en Suisse pour le
chercher.

--Et vous, Madame, avez-vous aussi une collection  complter? Elle
me rpondit en souriant:

--J'ai six enfants dont je suis la mre: le premier s'appelle Jules,
il fait dj des lgies et des drames; le second s'appelle Ernest,
et il ne parle que de fleurets et de tambours; Antoine est beau
comme un ange, et ne parle que du ciel d'o il est venu; Tom est
charmant dans son air malin et boudeur; vous n'avez rien vu
d'aimable et de bon comme mon gros et jovial Grgoire; mon tout
petit Gabriel vient d'tre dlivr de ses premires dents; je suis
une heureuse mre, ajouta-t-elle d'un air pntr. Si vous tiez
venu plus tt, vous les auriez vus tous les cinq autour de moi me
donnant le baiser d'adieu; mais j'ai encore un autre enfant, une
jeune fille de seize ans, ma Clmence, et je vais en Suisse pour la
chercher.

Ces trois rponses me jetrent dans une profonde rverie. En ce
moment je venais de comprendre, enfin, comment et pourquoi je ne
pouvais plus partir.

--Mon Dieu! m'criai-je en relevant la tte pniblement, mon Dieu,
Madame et Messieurs, que vous m'avez fait de mal, sans le vouloir!
Vritablement je ne saurais partir avec vous: gens heureux, partez
sans moi: les chevaux arrivent, les postillons sont prts... 
l'instant mme o je mettais le pied  terre, la lourde voiture
s'branlait, les passants se pressaient contre la muraille, les
chiens hurlaient, et je restai seul au milieu de Versailles, moi qui
tout  l'heure encore m'en croyais absent  jamais.

Or, (voici que je reviens  mon accident du bal masqu), tel fut le
raisonnement qui m'empcha de quitter Paris et Versailles, comme
c'tait tout  l'heure encore ma trs-formelle volont. Quoi donc,
me disais-je, il y a, dans cette diligence embourbe une
demi-douzaine de trs-honntes gens qui s'arrachent aux habitudes
les plus chres de leur vie et qui partent, un jour d'automne, pour
courir aprs une fleur, un enfant, un insecte qui leur manque, et
moi, moi seul avant de partir, je n'ai pas song  complter le seul
moment de bonheur qui me soit arriv en ma vie? Insens que j'tais!
j'aurais donc emport un bonheur incomplet, un bonheur misrable, et
rempli de tnbres, rempli de regrets!

Je sais bien que je parle en ce moment, par nigme, et que mon rcit
tourne au mystre... il faut cependant pour que je m'explique, et
pour que vous compreniez ma peine, que je vous raconte le plus grand
vnement de mon trange soire au bal masqu de l'Opra.

Cet aveu me cote  faire, encore aujourd'hui,  l'ge o les
honntes gens, leur tche tant accomplie, et la mort tant proche,
ne redoutent plus le ridicule. Ainsi, pensez, si j'tais embarrass
avec moi-mme, au moment o je voulus me rendre compte enfin de
cette aventure incroyable!... Il serait bon peut-tre (ainsi me
disais-je) d'crire instant par instant les moindres motions de
cette nuit qui ne viendra plus!

Dj je cherchais le papier, la plume et l'encre, quand un vieux
valet poussant la porte de mon salon:

--S'il plaisait  Monseigneur, me dit-il, un pauvre diable attend,
qui dsire lui vendre un encrier.

--C'est bien vu, dis-je, et faites entrer ce brave homme... il
arrive  propos.

L'homme entra. Il portait, de ses deux mains, une lourde et massive
critoire en pierre de taille, qu'il posa gravement sur mon bureau.
Cette pierre avait la forme d'une tour, les crneaux, les cercles de
fer, les fentres troites, la porte oblongue, en un mot rien n'y
manquait. Dans un trou qui reprsentait les fosss fangeux, l'encre
flottait, image exacte de la limpidit des eaux du foss.

Ce je ne sais quoi, d'une forme hideuse me fit peine 
voir:--tes-vous fou, Monsieur? m'criai-je, et remportez cette
machine horrible,  l'instant.

--Monsieur, reprit l'homme  l'encrier, ceci est trs-srieux, je ne
suis pas fou, et je ne plaisante gure; il y a dj longtemps que
nous ne plaisantons plus, nous autres du faubourg. L'encrier que
voil, et dont la masse attristante psera tantt d'un poids cruel
sur les penses lgres de votre jeunesse heureuse, il faut
ncessairement que vous le contempliez avec respect. Je l'ai faonn
de mes propres mains, avec une pierre de la Bastille, aprs avoir
renvers la Bastille de ces mains que voici!

Ainsi parlant, le rude ouvrier s'approcha de son ouvrage, il le
contempla d'un regard plein d'orgueil, puis il reprit:--J'ai fait ce
que j'ai pu, mon prince, il est vrai que je ne suis pas un
trs-habile maon; il peut se faire aussi que cette tour ne soit pas
positivement une tour, et vous comprendrez facilement que la
vritable Bastille tait plus belle. Au fait, vous pardonnerez 
l'ouvrage en faveur de l'ouvrier. Ce que je puis affirmer ici, c'est
que la pierre que voil, je l'ai prise au coin le plus sombre et le
plus terrible de notre ancienne prison d'tat. Ce fragment
appartient  la plus triste des quatre tours,  la tour de la
libert. Cette pierre est suintante encore; en vain, je l'ai polie,
en vain je l'ai lime, en vain je l'expose au soleil levant, au
clair soleil qu'elle n'a jamais vu, cela sent toujours l'odeur de la
tombe et la moisissure du cachot. Cela nuira peut-tre  la qualit
de votre encre;  coup sr, cela doit ajouter  la valeur de
l'encrier. Tenez, Monseigneur, voil encore la trace d'un anneau de
fer qui tait attach  ce coin-l! Vous possderez vraiment un
excellent chantillon de notre ancienne Bastille, et quand vous en
aurez bien compris toute la valeur, je suis sr que vous le
montrerez avec orgueil.

Cet homme aurait pu parler jusqu'au lendemain, je ne l'coutais pas!
Je me promenais dans l'appartement, cherchant les recoins les plus
sombres pour viter l'aspect de cette Bastille en miniature. Ainsi
la voil donc rduite  cette dimension frivole, cette forteresse
insense o pendant tant de minutes sculaires, tant de sang fut
ml  tant de larmes! La voil donc sur ma table, imbcile jouet
d'enfant, cette pouvante du Paris fodal. Tyrannie! On y brisait
les mes, on y brisait les corps! Toute la France guerrire et
pensante a t renferme en ce lieu funeste. Il tait pour le roi
Louis XI un lieu de plaisance! Il servait de coffre  Henri IV!
Richelieu n'et pas gouvern huit jours, s'il et t priv de sa
chre Bastille, et Louis XIV se ft cri: ma royaut n'a plus de
remparts! Un abme... un tombeau... un chafaud... parfois mme un
pidestal. Le grand Cond et Voltaire ont t renferms dans ces
murs; l'un, vaincu par la Bastille, tout grand qu'il tait; l'autre,
faible et pauvre, et vainqueur de la Bastille! Qu'es-tu donc devenu,
symbole nerv des vieux pouvoirs? Est-ce bien toi, Bastille, qui
gis ainsi sur une table, prtant la boue et le flot de ton foss 
ma plume oisive, ternelle prison o s'touffaient les cris des
misrables, donjon sans loi et sans piti o l'crivain expiait ses
plus beaux rves! Murailles froces sur lesquelles se sont briss
tant d'amours malheureux, tant d'opinions gnreuses, tant de
croyances, tant d'crits brls par la main du bourreau! Mais, Dieu
soit lou! ces cendres ont fini par retomber sur ta tte comme un
linceul?... Ainsi je rvais... autour de cette machine d'tat,
trange relique du pouvoir absolu.

En mme temps je cherchais  me rappeler cette histoire; il me
semblait que je dcouvrirais dans cette pierre arrache aux cachots
sculaires, la trace et le souvenir de tant de misres imposes 
tant de grands hommes; il me semblait que ce monument froce et tout
d'un coup infidle  sa mission, rejetait par tous ses pores, les
penses de rvolte et de rvolution que le pouvoir confiait  sa
garde abominable, impie! En effet, pour peu que vous soyez attentif
vous verrez que ce n'est pas l'eau qui suinte en cette pierre
arrache aux tnbres, ce ne sont pas les cris des misrables qui se
font entendre... coutez, et voyez! ce qui suinte ici c'est le
gnie; et si ces murs pais vont crouler et remplir de leurs ruines
le monde ancien, c'est la libert des vieux ges qui brise  tout
jamais ces murailles lzardes. O drision de la force! Honte
ternelle de la tyrannie! O retour implacable, inespr de la
toute-puissance... une heure a suffi pour renverser ce rempart, et
voici les jouets que l'on fabrique de ses dbris!

En mme temps, mon rve allait toujours, et refaisait  ma faon,
sur l'immense et terrible _ou-dire_ du genre humain, une Bastille 
mon usage: il me semblait que j'tais mont sur la plus haute tour,
et soudain, de ces hauteurs, le spectacle le plus anim et le plus
dramatique s'offrait  mes regards. Ah! quelle histoire! Hlas!
quelle pouvante! O mon Dieu! que de souvenirs! Tout se courbe  tes
pieds, Bastille impitoyable!  ton seul aspect les plus grands
esprits tremblent, les plus grands coeurs frmissent, les hros se
troublent, les saints rvent le martyre et les innocents le
supplice... et puis, tout d'un coup, victoire ternelle! Il n'y a
plus de Bastille! Les cachots sont muets, les fosss sont combls,
les chanes sont brises, les tortures sont abolies, les corps sont
dlivrs, les mes ont des ailes, la pense est libre! Et tout ce
qui est mort ressuscite! Et tout ce qui tait billonn parle 
haute voix! Les cachots sont ouverts! Les tombeaux chantent des
hymnes! Triomphe au fond des abmes et dlivrance au plus haut des
cieux!

Quant  toi, fabricant de petites Bastilles, parodiste idiot des
grandes vengeances, colporteur de ces pierres insultes, emporte 
l'instant ce monument de ton gnie! Elle n'a que faire ici, chez
moi, ta Bastille impuissante, et j'aurais grande honte d'en faire un
meuble,  mon usage! Ainsi, va-t'en, et si tu trouves que cette
pierre, enfin soit lourde  porter, va-t'en la dposer chez
Mirabeau, Vergniaud, Barnave, Duport, Lameth, chez les vainqueurs
vritables de la Bastille!  ceux-l seulement un pareil encrier
peut convenir. Ceux-l ont bris tous les vieux instruments qui
servaient  donner un corps  la pense humaine, ils en ont invent
de nouveaux et de plus srs; ils ont effac les vieilles rgles mme
de l'loquence; ils sont grands, sublimes et politiques, comme on ne
l'avait pas t avant eux. Si J.-J. Rousseau vivait encore, il
faudrait lui porter cette pierre; elle irait  merveille  sa
colre,  ses mpris,  ses vengeances,  sa haine pour l'autorit
sans forme et sans nom. Donc loin d'ici, hors de moi ce fragment de
la Bastille: tez cet encrier de ma vue, il est fait pour contenir
les grandes penses, pour servir le vrai courage et les passions
populaires. Non! non! je ne saurais employer  mes vaines critures
ce travail d'un peuple entier; encore une fois, loignez de mes yeux
cette Bastille... elle me fait honte... elle me fait peur!

L'homme partit emportant firement la Bastille entre ses bras: il
alla la vendre  la comtesse Dubarry qui partit d'un beau rire 
l'aspect de cette grossire image d'un monument qui l'avait dfendue
et courtise _in extremis_.

--Vous tes un grand niais, Monsieur, dis-je  mon valet de chambre,
avec vos encriers de pierre ternelle... l'critoire de M. Dorat me
suffisait.

Quand je fus un peu calm...--Monseigneur (me dis-je  moi-mme),
essayez maintenant d'crire ici, avec cette plume innocente et ce
peu d'encre oubli au fond d'un cornet, la terrible aventure dont le
souvenir vous enferme au milieu de Paris, plus srement que si vous
tiez enferm dans le cachot le plus profond de _la tour de la
libert_!

Donc, Monseigneur, souvenez-vous, qu'il y a trois jours, dans un
moment d'oisivet et de curiosit, vous tes entr sur le minuit,
dans la salle de l'Opra, au beau milieu du bal masqu. Vous tiez
seul, inconnu de tous, ne connaissant personne, coutant sans rien
entendre, et voyant tout... sans rien voir. Des ombres passaient 
et l, murmurant tout bas des paroles sans suite et sans accent. Des
passions vous frlaient, souriantes! Des yeux vous regardaient...
brillants! Des bouches riaient... ironiques! _Chacun pour soi_ tait
le mot d'ordre et le but de la fte, et puis, je n'tais qu'un
tranger dans ces rencontres d'une ville entire qui se cherche, et
s'appelle et se reconnat,  certains signes, dont elle seule elle a
le secret. Je restais dans cette foule immobile, inquiet,
malheureux, quand tout  coup une petite main se posa sur mon
paule, une voix douce avec cet accent d'innocence que j'aime tant
dans les femmes de mon pays, murmura de tendres paroles  mon
oreille enchante:

On te connat, disait-elle, on sait que tu es un philosophe, un
Allemand, un jeune homme honnte et rserv comme un vieillard...
Ah! jeune homme  l'abri des passions, que viens-tu faire en ces
lieux o tout brle? Ainsi parlait la voix charmante, agaante, et
la beaut qui s'emparait de mon me et de mon coeur! Figurez-vous
une voix d'un beau timbre, une taille leve, un geste ingnu,
l'esprit lger, le rire et la bonne humeur de la vingtime anne,
enfin je ne sais quoi de vivant et passionn dans le peu que je
pouvais deviner de ce visage inconnu; tant de grce et tant de
baisers! Jamais jeunesse et beaut ne m'avaient parl si tendrement
et de si prs! Tu me connais? lui dis-je en tremblant d'une
irrsistible motion, tu me connais beau masque, tu es plus heureux
que moi.

Elle prit place  mes cts et sa robe, en frissonnant, faisait de
beaux plis autour de sa personne, entoure  la fois de mystre et
de contentement.

--Oui, dit-elle, on te connat: un homme irritable et jovial, triste
et rveur sans savoir pourquoi, grand observateur de riens, grand
faiseur de petites choses, trs-mdiocrement bon ou mchant,
philosophe absurde, amoureux manqu. Beau masque... on te connat...
Mais vous, Monseigneur, vous ne me connaissez pas?

--Si je te connais, lui dis-je? Une ombre, une dame errante, une
aventure, une habitante de Luciennes ou de Marly, une bergre de
Boucher, une pampine de Clodion, une houlette, un jupon court, tout
vice et tout sourire... un pige o l'on tombe, une imprudence, et
trs-jolie,  qui l'amour fait trop de peur, et que l'amour prendra
ce soir. Est-ce bien cela, bergre, et voyez si l'on ne sait point
parler votre jargon?

Elle reprit, toujours avec la plaisanterie et ce sentiment qui
devaient nous mener si loin:--Que fais-tu ici,  cette heure, et
pourquoi donc ne pas rester chez vous dans un calme repos? Do! do!
l'enfant do! C'est une chanson allemande! Il me semble,  te voir
huch dans ce tumulte, une de ces sentinelles perdues qui cherchent
l'ennemi de tous leurs regards, et qui s'endorment avant de l'avoir
dcouvert.

Elle me dit mille autres folies pleines de grce et de got; puis je
lui parlai comme on parle  ses amours, et lui parlant tendrement,
sans audace et sans peur, je donnais une expression  cette bouche,
un mouvement  ses yeux, une couleur  ses longs cils; j'tais comme
le statuaire  son dernier coup de ciseau; encore un instant, voil
ma Galate! O ma reine!  ma vie! Ainsi je lui disais! Puis, sans
le savoir, sans le vouloir, je l'entranais loin de la foule et
quand nous fmes seuls:-- prsent, lui dis-je, assis  ses cts
prs d'elle, et respirant sa tide haleine;  prsent, par grce et
par piti, permettez que je vous contemple,  mon aise; oublions ces
licences, permettez que je vous dise enfin, srieusement, que je
vous aime! Allons! fi du masque! Et, dmasqu, je voulais la
dbarrasser de ce voile importun.

--Non pas, disait-elle, en se dfendant d'un geste nergique, non
pas, messire, non, vous ne verrez pas mon visage;  Dieu ne plaise
en effet, que je joue ici mme, en cette folle nuit, sur un regard,
tout le bonheur de ma soire. Est-ce donc ainsi que vous obissez 
la rverie,  rveur? Donc fiez-vous  moi, comme  vous je me fie.
Et elle ajoutait je ne sais combien de saillies vives et tendres,
agaantes et timides. J'tais muet, j'tais fou. Cependant tout 
ct de cette retraite mystrieuse o M. le rgent avait laiss son
empreinte et ses souvenirs, les sons bruyants de l'orchestre
ajoutaient un enivrement mortel,  mon enivrement.

--Au moins, repris-je, au moins laissez-moi, en partant, un nom que
je puisse murmurer dans mes beaux jours, un nom auquel je rattache
une ide, un souvenir... une obissance, un respect. Ceci est
trs-srieux, madame, et je ne plaisante plus.

Elle reprenait sur un ton incroyable de causticit fminine:

Oh! oh! nous voil, en effet, tombs dans le srieux! _Madame!_ Ah!
fi le gros mot pour cette heure emporte et frivole! Ami,
croyez-moi, obissons  l'heure prsente, et gardons-nous de
renvoyer ce fraternel _toi_ dans le sjour des ombres, comme un
fantme aprs minuit. Quoi donc! tu veux tre srieux  propos
d'amour, srieux au milieu de la vapeur d'un bal masqu? Regarde,
autour de toi tout est ruine, et menace; il n'y a plus rien qui soit
debout dans l'ancien monde. Et pourquoi ne serions-nous pas, toute
une heure, oubliant vous, ce que je suis; moi, ce que vous tes,
Monseigneur? Ici mme, ici, un premier prince du sang se laissait
tutoyer par madame de Phalaris?

--Qu'il en soit ainsi, lui dis-je, et puisque madame ne veut pas
qu'on la voie, au moins a-t-elle un nom qui la rappelle  mon
souvenir quand je n'entendrai plus ce bel esprit qui parle avec tant
de grce... et de tristesse...

--Et quoi! dit-elle, ma voix ne dit rien de plus, non pas mme un
brin de tendresse... un peu d'amour?

Je sentis sa main trembler dans la mienne... Il y eut comme une
larme  travers la dentelle jalouse... Ah! qu'elle tait belle! Elle
exhalait les plus charmantes odeurs de la jeunesse. Elle tait toute
grce et tout sentiment.., elle se livrait... elle se dfendait...
elle voulait... elle ne voulait pas... elle avait des licences qui
me semblaient venir du ciel mme d'Anacron ou de Gentil Bernard!

C'tait bien la femme abandonne  l'extase,  la crainte, aux
transports d'une minute ineffable... Ignorante, elle interrogeait
une me ignorante, elle pensait, elle pleurait tout bas! Tantt elle
m'attirait dans ses bras, sur son sein charmant, tantt elle me
repoussait, avec tant de force et d'nergie!
Heureuse--pouvante--insolente--altire--humble  mes
pieds--agonisante! Elle tait toute flamme et tout frisson, tout
dlire, haletante, perdue... et moi, je passais par toutes ses
transes, je provoquais toutes ses esprances, je subissais toutes
ses douleurs. Je priais, j'ordonnais, je pleurais, je me fchais...
je lui disais: _va-t'en!_ Je la rappelais... console! O lutte
trange!  mystre! Enfin, tout d'un coup, lorsqu'elle eut demand
grce et piti, je m'emparai de cette inconnue et, sans rien
attendre, bloui, furieux, j'ouvris ses bras  mon amour; ses bras
me retinrent avec une passion silencieuse et frntique. Oh
malheureux! je ne songeais qu' mes transports du moment, je me
livrai  cette femme comme  moi elle se livrait; inconnu  elle
inconnue, et dlirante, elle  moi dlirant,  moi tout jeune,  moi
timide, amoureux, plein de fivre...  bonheur! Elle tait donc 
moi cette beaut invisible!... elle tait  moi, elle vivait pour
moi, et j'embrassais un fantme! Hlas! tant de passion... et dj
tant de remords! Pygmalion, ta statue est un marbre inerte... O dieu
d'amour, fais au moins que je la voie, et qu'elle me sourie! et
qu'elle me donne... un baiser. Elle tait l furieuse, insense et
pleurante! Elle m'appelait un tratre, elle m'appelait un lche!
Elle se maudissait... elle me maudissait. En vain par ma crainte et
par mes respects, je voulais protester contre l'entranement qui
l'avait perdue... Elle tait immobile! Elle tait silencieuse!
tonne, elle-mme, de ce grand crime dont elle tait la complice
innocente... Oui! Elle avait honte et je partageais sa honte... Elle
avait peur et j'avais peur! Ces grands yeux qui me regardaient
semblaient mettre au dfi ma probit, ma loyaut, ma chevalerie!...
Enfin, quand elle me vit  genoux, baisant ses mains, et demandant 
mon tour: grce! piti! pardon!

--Tu ne me verras pas, dit-elle! Et tu ne l'auras pas, ce baiser que
ta bouche implore!--Adieu!

Il faut bien que je le chtie et que je me chtie! Adieu! Elle tait
dj sur le seuil de cette porte o l'avaient conduite sa hardiesse
et sa mauvaise toile... Elle s'arrta, comme obissante  un
remords ml de piti, et d'une voix plus douce, et d'un regard plus
tendre, elle ajouta: Pourtant si bientt arrivait ton dernier
jour... mon dernier jour!... Si ton souvenir et ta piti me
restaient fidles... ou tout au moins si par quelque grande action
vous vous montrez digne enfin de ce qu'on a fait pour vous... vous
verrez mon visage... ami, vous saurez mon nom... nous mourrons dans
notre premier... dans notre dernier baiser!

 ces mots... elle disparut, comme une apparition, dans cette
muraille du Palais-Royal et de l'Opra o tant de vices avaient
pass!




CHAPITRE III


Rest seul, je me sentis pris par un grand doute... Allons! me
dis-je, elle a bien jou son rle... et je la reverrai demain! Tant
le doute est un corrupteur certain des mes les mieux trempes!
Certes, j'tais convaincu de l'honntet de cette femme autant que
de sa beaut suprme... Eh bien! lche et misrable ergoteur,
j'aimais mieux la nier  moi-mme que d'entourer son cher souvenir
de ma reconnaissance et de mes respects. Ingrat que j'tais, ingrat
et lche amoureux, quand tout me disait que j'tais le premier amour
de cette beaut sans nom... Je me faisais toutes sortes de
raisonnements misrables pour me bien dmontrer  moi-mme que
j'avais affaire au vain caprice de quelque dame oisive, et qui se
moquait de ma navet...

Heureusement que j'eus donn bien vite un dmenti sans rplique aux
sophismes qui s'arrtaient dans mon cerveau, et ce dmenti qui me
sauvait de ma honte, je le trouvais dans les transports de mon
coeur. Cette fois enfin l'amour l'emportait sur le paradoxe, et par
la sincrit de ma douleur, de mes regrets, je comprenais tout ce
qui manquait au parfait accomplissement de mon bonheur. J'aimais!
J'tais aim! Elle s'tait livre  moi toute entire... Oui! mais
je n'ai pas vu son visage... oui, mais je n'ai pas effleur cette
lvre o murmuraient ces tendres paroles...  l'instant mme o
j'avais le droit de la retenir! Et maintenant si loin d'elle, et
pris d'un regret ineffable, en vain je l'appelle, en vain je la
cherche... ou bien la voil qui me revient, mais toujours
invisible... Est-ce vous... est-ce toi, mon fantme... Et veux-tu me
donner enfin ton sourire et ton baiser?

Telle tait mon anxit! Voil ma peine!  l'instant mme o je
quittais la France, pouvant du bruit, des tnbres, et de
l'immensit de l'abme, il m'a suffi de rencontrer cet ami des
papillons, cet amateur des belles roses, ces faiseurs de collections
compltes, ces rveurs  la poursuite de tant de misrables petits
bonheurs, pour comprendre  quel point il serait misrable et
honteux de ne pas chercher  complter, moi aussi, la plus belle
heure de mon premier amour.

Ainsi je me rendais compte,  moi-mme, et ne voulant rien oublier
de cette aventure trange, des moindres incidents de cette nuit de
folie et d'enivrements de tous genres. Il me semblait que cela me
consolait de me raconter  moi-mme les plus fugitifs souvenirs...
Un peu calm par ces confidences, je revins  Versailles, dans cette
ville  part qui n'avait pas, mme  cette heure o s'clipsait la
royaut de la France, son gale sous le soleil! En ce moment, la
ville tait dserte, le roi, la reine et la cour fatigus du
spectacle ternel de la cit devenue trop grande pour la royaut
nouvelle, avaient cherch une ombre, un refuge, un peu de calme et
d'oubli dans le palais de Saint-Cloud o la mort avait fait tant de
ravages. Trop heureux ce roi dont le trne est chancelant, trop
heureuse aussi cette reine expose  tant de clameurs,  tant de
violences, d'chapper  la fatigue,  l'isolement, aux ennuis de la
ville de marbre et d'or.

Versailles, la ville esclave o tout passe, o le grand sicle a
pass... Cit d'un jour!... Caprice phmre d'un seul roi qui
n'avait pas song que ses enfants et ses petits-enfants ne
suffiraient pas  remplir cet asile exagr de sa propre grandeur.
Rien qu' parcourir cette ville sonore, on comprenait confusment
que sa prosprit n'tait plus qu'un mensonge, et sa grandeur un
rve. Ce palais dont Louis XIV seul fut le chtelain, dont les deux
rois ses successeurs, ne furent que les portiers, encore un jour,
encore une heure, il sera trop troit pour le peuple souverain,
pendant que ces htels btis pour ces ministres, ces capitaines, ces
vques, ces seigneurs seraient trop vastes et trop beaux pour de
simples citoyens. La mort pesait dj sur cette ville insense 
force de richesse et de grandeur, comme elle a pes sur les villes
des lacs sulfureux de l'criture, ou sur les villes profanes de la
molle Ionie, et sur toi, Venise,  reine,  prostitue!  peine elle
a perdu sa loi, sa force, elle se fait courtisane, et elle se perd
dans la dbauche et le plaisir.

Telle elle m'a paru vide, endormie, oublieuse du pass, sans souci
du prsent, et dj courbant la tte sous la main pesante de
l'avenir, telle on m'a dit qu'elle tait encore aujourd'hui, cette
ville ouverte  toutes les dgradations. Comme elle vivait de la
royaut, elle est morte avec elle. Elle a succomb sous le poids de
ses habitudes paresseuses; elle est semblable  ces grands spulcres
ouvrags, taills et cisels par les grands artistes que la
postrit tudie et contemple sans trop s'inquiter du nom des
morts, enfouis dans ce magnifique cercueil. Quand je le vis, pour la
dernire fois, ce temple dgrad o se tenait la majest de Louis
XIV, dj tout tait sombre et mort, l'herbe, ornement des
cimetires croissait dj dans les places publiques, les volets de
ses maisons se fermaient silencieusement comme on les ferme 
l'heure o l'on part pour un long voyage, tout est ferm au dehors;
tout est sombre au dedans; le feu est teint; le lit est dfait; le
meuble est recouvert de ses toiles, la pendule a cess de sonner les
heures, le jardin est mort, vide est le bcher; la vie est absente 
jamais de ces murailles; plus d'enfant qui va natre et plus de
vieillard qui va mourir! spectacle pouvantable! Une ville entire
qui se meurt! Un rgne entier qui s'efface! Une maison pareille, la
maison de Bourbon qui tombe en ruine! Versailles aux abois, tout
Versailles!... Moi, cependant, je la contemplais dans son agonie, et
dans son abandon, cette antique cit des miracles, lorsque au bas de
l'escalier du palais j'aperus un tranger dont la figure douce et
calme, l'attitude aimable et le sourire bienveillant attiraient tous
mes regards... Il se tenait devant un autre personnage qui portait
sur sa poitrine une croix militaire, et qui vendait des petits
gteaux.

Je m'approchai de l'tranger, il me salua.--Voulez-vous manger un
petit gteau avec moi, Monsieur? La reine et le roi sont 
Saint-Cloud, et Leurs Majests ne nous verront pas.

--Je suis bien sr, rpondis-je en acceptant l'offre de l'tranger,
que si le roi et la reine nous voyaient, plutt que de nous blmer,
ils partageraient notre repas, rien que pour faire honneur  cette
croix de Saint-Louis.

--La reine surtout, reprit mon homme en puisant de nouveau  la
corbeille, elle est si belle... et si bonne.

--Oui, rpondis-je, et cette croix est la meilleure preuve que Sa
Majest n'a pas mang de ces gteaux; cette croix, elle l'aurait
vue; elle voit les malheureux de si loin!

--Et cependant, reprit l'amateur de petits gteaux, vous voyez bien
cette dalle de pierre; elle a cd de deux pouces depuis que ce
brave officier est venu se poser  cette place, pour la premire
fois.

Ainsi nous devismes, lui, l'officier et moi. Lui tait affectueux,
bienveillant et causeur, l'officier tait simple et rserv, moi
j'tais fort  l'aise en cette socit d'honntes gens sans
prtentions, et je trouvais les petits gteaux excellents.

L'tranger tait un causeur trs-fin, et trs-ingnieux; il courait
aprs les plus imperceptibles nuances de la pense et des objets
extrieurs. Je ne saurais vous dire toutes les histoires dont il
tait le hros, il en avait de charmantes,  propos de rien. Par
exemple, il nous montra ses gants, et il nous raconta comment il les
avait achets...--Dans une humble boutique claire  demi; le
comptoir est tenu par une aimable et charmante femme aux yeux noirs,
 la peau blanche, et qui sourit  merveille...

Ainsi la confiance allait s'tablissant entre nous; j'tais tout
oreille et le bon chevalier de Saint-Louis souriait doucement  sa
corbeille  peu prs vide... encore un gteau, j'allais savoir toute
sa vie... un importun qui descendait par le grand escalier et qui
vint  moi, les bras ouverts, en me saluant de tous mes titres,
emporta la confiance de ces deux hommes... Au premier salut du
courtisan, le pauvre chevalier de Saint-Louis releva la tte, il
prit sa corbeille des deux mains, et se retira lentement d'un air
calme et rsign; l'tranger, le suivit, en me jetant un regard de
reproche et de piti.--Je les suivis longtemps des yeux l'un et
l'autre, et quand ils eurent disparu, je sentis que je les aimais.

Je fus dsespr de les avoir perdus si vite.--Mon Dieu! Monsieur,
m'criai-je en parlant au courtisan, vous me tirez de la plus
agrable conversation qui se puisse entendre: ces deux hommes sont
vraiment d'honntes gens. Pourquoi donc votre aspect leur a-t-il
fait tant de peur?

--Mais, reprit l'homme  l'habit, je l'ignore; on n'est pas fait,
que je sache,  pouvanter ces messieurs: l'un est un pauvre diable
qui a la rage, malgr la consigne, de faire son commerce sur les
marches du chteau; l'autre, savez-vous qui est l'autre?

--Je voudrais bien savoir son nom, rpondis-je avec empressement.

--Je vais vous le dire, monseigneur, et quand vous le saurez,
plaignez-vous encore de mon intervention... L'autre n'est rien moins
que le fou en titre du roi d'Angleterre,  qui je viens de faire
dlivrer un passe-port.

--Et son nom, je vous prie, Monsieur?

--Dame un nom de bouffon:... il s'appelle Yorick.




CHAPITRE IV


Le secret que j'avais confi au papier, je l'aurais dit volontiers 
Mirabeau; mais s'il aimait beaucoup les dames, en revanche il les
estimait assez peu, et je craignais son ironie... Au contraire, il
me sembla que Barnave tait tout  fait le confident que je
cherchais, et je lui racontai non pas sans un peu de honte, ma bonne
fortune et les doutes qu'elle avait fait natre en mon esprit.

--Bon! dit-il, vous avez trouv la fin du roman! quelle trange
passion, et quel scrupule incroyable? Une inconnue... Un bonheur
incomplet... un baiser qu'on vous a refus... Ah! triple Allemand
que vous tes, et que dirait M. de Lauzun, s'il avait entendu votre
histoire?... Au fait d'o vous vient cet embarras inexplicable? 
tout prendre, l'accident qui vous arrive est un accident heureux.
Une seule femme que vous ne connaissez pas, si vous savez profiter
de l'aventure, peut vous tenir lieu de toutes les autres. Vous donc
qui preniez en piti le fou de la reine, on ne vous manquerait pas
de respect en vous donnant un grain d'ellbore!--Ah! dites-vous, la
dame tait masque!--Eh bien! prtez-lui tous les visages qui lui
conviennent le mieux! Son masque a cach cette femme  vos yeux, il
en cache, en mme temps mille autres plus belles et plus charmantes,
celle-ci que celle-l... Pour vous cette femme est partout; elle a
tous les noms, elle prend tous les visages, elle est jeune, elle est
belle, elle est noble... elle a tout... Rvez le reste, et ne
pleurez pas! Ainsi parlait Barnave, avec un accent lger, vif,
pntrant, en homme habitu aux objections... Puis, comme il ne me
voyait pas calm...

--O fortune!  destin, disait-il: une monarchie est en pril, un
peuple est renouvel, l'Europe entire est haletante  l'annonce des
plus grands vnements, Mirabeau monte  la tribune, clipsant tout
ce qui se prsente, et moi, Barnave un lu du peuple, en ce moment
je suis le confident des incroyables amours d'un grand prince! 
cette heure, et bon gr, malgr moi, et toute affaire cessante, il
faut que je m'occupe  complter une intrigue de bal; il faut que
j'assiste aux commencements d'une passion finie! Hol! le joli
mtier pour toi, Barnave! Et cependant, ajouta-t-il en me prenant la
main, je ne trouve pas cela ridicule, je vous assure. Je suis assez
malheureux pour respecter toutes les passions; cherchons donc,
puisque vous le voulez, quelque remde  vos douleurs d'amour.

--Il faudrait, repris-je un peu rassur, dcouvrir quelle tait
cette femme, comment elle tait venue  ce bal et pourquoi donc elle
m'a choisi dans la foule, et laiss l, l'instant d'aprs, sans me
dire: _Au revoir!_

--Ma foi, reprit mon nouvel ami, si j'tais que de vous... je me
ferais le plus beau du monde, et la tte haute, et le jarret tendu,
j'irais, je viendrais, je chercherais... je ne m'adresserais pas 
un orateur populaire, anim de toutes les passions d'une rvolution
sans piti, je voudrais deviner,  moi tout seul, la dame et
souveraine de ma pense; je la reconnatrais  sa voix,  son geste,
au feu de ses yeux,  ses mains,  sa parole,  son silence, aux
rvlations du sixime sens... et puis, si elle chappait  ma
recherche,  mes transports, voulant complter absolument l'amour et
le bonheur qu'elle m'a donns, je chercherais dans la plus belle
foule, et quand j'aurais rencontr assez de beaut, de jeunesse et
de grce amoureuse, alors, prostern sous le regard de cette beaut,
je lui dirais: O Madame, un baiser! un seul baiser!... Je ferais
mieux, j'irais drober, comme un voleur de nuit, la sensation qui
vous manque, aprs quoi, j'en demanderais pardon  la dame!... Il y
a des injures que les femmes pardonnent toujours. Ainsi, bel et bien
votre motion sera complte, ainsi rien ne manque  votre roman de
vingt ans!

Et comme il vit  mon dsespoir muet que le remde tait trop grand
pour le mal:--Non, non, me dit-il, ne faites pas cela. Faites mieux;
recommencez un autre amour, un amour complet, retournez au bal et
gardez assez de sang-froid pour arracher le masque de la premire
qui se livrera. Vous avez raison, point de moiti de bonheur, je
n'en veux pas pour moi, nous n'en voulons pas, nous autres qui avons
une me. Et cependant, cher prince, moi, qu'un abme aussi spare 
jamais de l'amour qui me tue, ah! si j'avais touch seulement sa
main, si son regard tait tomb sur moi, agenouill,  ses pieds, si
j'avais entendu sa voix m'appeler par mon nom: _Franois Barnave!_
En ce moment, je n'aurais plus t Barnave. En ce moment, dompt,
docile et soumis aux moindres caprices de la beaut que j'aime, et
dont nul ne saura le nom, jamais, Franois Barnave serait descendu
de cette tribune clatante... il et dsert la cause de Mirabeau,
la cause du peuple; il et tout foul aux pieds: honneur, devoir,
conscience; et plus sage et plus amoureux que vous, Monseigneur, il
et trouv son bonheur complet! Dieu du ciel! j'aurais t heureux
autant qu'un mortel peut l'tre ici-bas! Hlas! je ne vaux pas un
sourire de sa lvre, un regard de ses yeux, un soupir de son coeur.
Ce nom-l: Barnave! En vain je l'ai fait terrible... en vain je le
veux clbre, elle l'ignore! En vain ma voix puissante a pes dans
les affaires de ce monde, elle n'a rien entendu, rien compris...
Elle ne m'a pas vu une seule fois dans la foule; elle ne me connat
pas assez pour me craindre; et me voil si loin de mon esprance...
et si loin de son dsespoir!

Disant ces mots, Barnave tait hors de lui. Je le regardais avec un
tonnement qui le dconcerta, il domina son trouble, et reprenant
son sang-froid:

--Vous voyez, me dit-il, que votre passion n'est pas la seule
ridicule! Et moi aussi j'ai ressenti des passions inexplicables;
mais j'en suis le matre et je m'en sers pour avoir du coeur.
D'ailleurs, quelle que soit la passion qui occupe les hommes,
croyez-moi, elle est toujours couverte d'un masque, et le plus sage
est de ne pas chercher  le soulever.

Il reprit, d'un air de rsolution effrayant:--Voulez-vous que je
vous dise absolument, le voulez-vous? quelle tait votre
inconnue?... Interrogez votre me et sondez votre coeur!...
Rpondez-moi!

--Quoi qu'il arrive, et quel que soit le danger qu'elle et moi, nous
courions, Barnave, eh bien oui, je veux le savoir.

--Prenez garde, jeune homme, rpondit Barnave. Il y a de grands
repentirs dans votre curiosit satisfaite. Encore une fois, le
mystre est souvent un grand bonheur; songez-y. Qu'aurez-vous de
plus, je vous en prie, aussitt que vous saurez ce nom-l, ce nom
cach? Comme il sonnera tristement  vos oreilles, quand vous
l'aurez entendu! Combien les faveurs de cette nuit d'ivresse et de
fivre innocente vous paratront cruelles, quand vous saurez d'o
elles viennent! Mais, vous le voulez... prparez-vous  tout savoir.

J'attendis.

Il reprit en ces termes:--Vous connaissez, ou du moins vous avez vu,
sur le chemin de Luciennes, une femme  la dmarche lgante et
molle,  la taille svelte et lgre, un oeil qui brille, un regard
qui blesse, un pied qui glisse en passant!

--Mais, lui dis-je, o prenez-vous le chemin de Luciennes?... Et
cependant, j'tais dj fort inquiet.

--Oh! oh! reprit Barnave, ainsi que tout chemin mne  Rome, il y a
mille sentiers qui mnent au chteau de Luciennes. Dans ce chteau,
la dame est un mystre, une fable, une aventure, un accident! Rien
de trop haut pour elle... et rien de trop perdu dans les fanges. Les
uns la saluent jusqu' terre et par habitude, les autres font
semblant de ne pas la reconnatre, ingrats!  qui cette femme a tout
donn!

Quant aux duchesses, aux marquises, aux tabourets de la cour, elles
couvrent de leurs mpris cette infortune... Il est vrai que ces
mpris sont bel et bien de l'envie, uniquement de l'envie... Elle,
alors arrogante et superbe comme une fille de joie et de fortune
royale, elle mprise galement ces respects et ces ddains; elle
marche, et le front lev dans ce Paris, dont elle fut la souveraine;
et elle va partout, en simple artiste, qui est reste et femme et
reine, en dpit de tous les changements de son visage et de sa
destine...

--Or a, repris-je, mu jusqu'au fond du coeur, si je vous comprends
bien, cette femme est une prostitue, une honteuse personne leve 
toutes les grandeurs de la prostitution! Elle  vcu de honte et
d'infamie; elle a fait pleurer le misrable; honor le lche, ador
le brigand; elle a rempli les Bastilles et vid le trsor?

--Oui, dit Barnave, et c'est cela pour quelques-uns; mais pour les
autres, c'est une idale crature, encore adorable! Elle est le rve
enchanteur de la dernire passion des rois de France. Elle a
remplac Agns Sorel, dame de beaut, comme le feu roi remplaait
Pharamond; authentique et prcieuse relique de l'amour, comme
l'entendaient les vieux Bourbons de France, au temps du pouvoir
absolu; c'est une savante  chasser les nuages d'un front couronn;
c'est un jovial cynique exhalant les parfums les plus rares, vtu de
gaze et charg de fleurs; c'est un des lutins de Cazotte, un
prophte; c'est mieux qu'une femme, il y a bien des jeunes gens, et
des plus beaux qui la rvent. Comprenez-vous? c'est la seule entre
toutes les choses qu'il allait perdre  jamais qu'ait regrette, 
son lit de mort, le roi Louis XV dans ce beau royaume qui fut  lui
le dernier.

Je me levai presque dsespr.--Assez, assez, Barnave; cessez de
grce, et brisons l cette excrable moquerie. O ciel! serait-ce
possible et vraisemblable, en effet? Cette femme... aurait-elle  ce
point l'ingnuit, la grce et le charme? Aurait-elle, en son
abandon mme, la voix, la plainte et la douleur de la vertu qui
succombe... Ah! feindre ainsi! jouer ce rle affreux de la
courtisane amoureuse, oublier si compltement ce qu'elle tait dans
ces palais fangeux, dans les bras de ce vieillard, dans le tumulte
et le bruit de ses tristes amours... Madame du Barry sous ce masque,
y pensez-vous?

--Qui vous dit que ce n'est pas madame du Barry elle-mme? Elle a
l'habitude et la conduite de ces sortes d'intrigues; elle a prsid,
la premire,  ces bals o tout est possible, o tout est permis;
elle est la vanit mme, elle n'a plus de roi de France  sduire;
elle a voulu savoir ce qu'il fallait penser d'un prince de
Wolfenbuttel...

--Et je suis parfaitement de votre avis, reprit une grosse voix...
Voil, trait pour trait, l'image exacte de la plus sduisante
coquine qui se soit assise au trne de France... Et, vive Dieu! mon
prince... il faut que vous soyez n sous une heureuse toile pour
avoir rencontr madame du Barry.




CHAPITRE V


L'homme qui parlait ainsi, c'tait Mirabeau lui-mme! Il avait
l'oeil du lynx et l'oreille de la taupe; il concevait, il
comprenait, il entendait toute chose; et de toute chose il faisait
un profit, disant que c'tait dans son domaine... Enfin ce qu'il
n'entendait pas, il le devinait.--Vive  jamais la comtesse du
Barry! s'cria-t-il... Et plt au ciel, mon confrre... et mon
rival, Barnave, que vous n'ayez pas d'autre amour...

Interpell brusquement par cette voix irrsistible, Barnave tonn
s'loigna sans mot dire, et s'inquitant fort peu des doutes dans
lesquels il m'avait plong... Mirabeau suivit du regard Barnave qui
s'loignait. Il y avait dans ce regard de l'intrt et de la
piti:--Noble jeune homme, dit-il, sublime enfant, dont le coeur
vaut mieux que la tte! Gnie inquiet dont l'loquence n'a pas
d'gale! Barnave, emport par la passion qui te brle! Infortun!
comme il a menti  sa vocation, lorsqu'il a pris sa place au premier
rang des grands dmolisseurs...

--Dites-moi, pourtant, Monseigneur, reprit Mirabeau, ce que venait
faire ici madame du Barry, quel chagrin pressait Barnave et pourquoi
fuit-il ainsi  mon aspect?

--Vous tes entr dans un de ces moments de malaise qui attristent
souvent notre ami, rpondis-je, il n'et pas voulu tre surpris,
surtout par vous, dans cet tat de faiblesse et d'garement.

--C'est grand dommage, en vrit, que toute cette me et tout ce
coeur en soient rduits l qu'ils n'osent plus se montrer, dit
Mirabeau; en vrit, c'est un grand malheur d'aller si vite, quand
on marche dans un sentier si mal fray et si obscur!

--Mais, repris-je, est-ce bien vous, Monsieur, qui parlez ainsi, et
ces regrets conviennent-ils  la bouche de Mirabeau! Il me semble,
en effet, que si la France obit aux passions qui l'emportent, et si
elle parcourt des sentiers obscurs, c'est bien vous qui l'avez
voulu. C'est votre main qui l'a pousse hors des sentiers battus,
c'est aux accents de cette voix souveraine qu'elle s'est mise 
courir  et l, chevele et saisie de terreur. Voyez, monsieur,
que d'pouvante! En ce moment, le trne est branl, l'ardente
calomnie entoure incessamment votre jeune reine, le vieux temps est
perdu, les vieilles moeurs sont effaces, les ruines s'amoncellent
dans ce royaume o rien ne se fonde... o tout est mort. Le hasard,
aveugle dieu, prside aux destines de ce beau royaume. coutez!
mille prdictions sinistres psent sur ce roi plein de respect! En
ce moment, plus d'appui pour le trne au dedans, au dehors la
vieillesse des uns et la jeunesse des autres lui sont galement
funestes; en vrit je ne sais rien de plus triste que cette
position des affaires qui ne fait le bonheur de personne; il est
vrai qu'elle a fait votre gloire  vous, Mirabeau, mais que de doute
et de malaise au fond de cette gloire unique et sans rivale! Hlas
la triste position! qui a rduit notre Barnave  cette lutte
terrible de son esprit et de son coeur, et qui le perdra, n'en
doutez pas!

Mirabeau se prit  rflchir profondment:--Je conviens, reprit-il
aprs un silence, et j'avoue en effet que ce sont l de grands
malheurs gnraux et particuliers. Toutefois c'est bien malgr moi
que le trne en est venu  cette extrmit. Je suis n un sujet du
roi, un sujet loyal, et rien ne m'et t facile comme d'oublier les
abus cruels du pouvoir, sur ma personne et sur ma libert.
Malheureusement le roi est mal conseill; il est aveugle! Il ne
comprend pas! Il ne sait pas que la parole est la force et la vie...
Et quand je venais au roi, le regard plein de piti, le coeur plein
de pardons, quand j'implorais... la permission de me perdre en
sauvant le trne... ils se sont cris que je jouais ma comdie, et
que le trne serait dshonor d'tre sauv par Mirabeau! Les voil
bien... les voil tous!... Et maintenant ils m'implorent, ils me
supplient, ils se prosternent: Mirabeau, sauvez-nous! Sauvez-nous,
Mirabeau... Il est trop tard! Je voudrais les sauver, mais que
faire?  royaut misrable! C'est la faute de son orgueil et non pas
la mienne,  moi, abreuv de tous ses ddains!

J'observais Mirabeau disant ces paroles. Son front tait charg de
nuages, son visage, ouvert et franc, s'tait contract sous une
sensation pnible; il y avait dans toute sa personne loquente et
superbe quelque chose qui ressemblait au remords, mais  un remords
combattu.

Le Titan... le voil cras sous les montagnes qu'il a souleves!
Phaton, le voil bris sous le char qu'il a conduit! Le rvolt
recule  l'aspect de sa rvolte! Ah! tu veux dtruire et
renverser... ruine et dtruis, brise et renverse afin que l'heure
arrive o ton crime apparaisse  ta conscience, ivre de vengeance et
de remords.

Cependant, nous restions plongs l'un et l'autre dans une mditation
profonde, interrogeant l'avenir, pouvants de l'heure prsente...
Et Mirabeau reprenant la parole, en secouant la tte avec
fiert:--Certes, il y aurait de la lchet  dsesprer du trne:
avec la constitution telle qu'elle est, tout peut se rparer encore
 condition que les mmes hommes qui ont pouss le royaume  ces
progrs inesprs arrteront le char dans sa course... il n'y a pas
d'autre remde, et pas d'autre secours.

--Et voil prcisment, monsieur de Mirabeau, o est mon doute.
C'est un singulier matre et difficile  rgler, le mouvement: quand
une fois on lui a livr l'me d'un peuple, et sitt que le peuple
aveugle s'est mis en marche emportant les voeux, les esprances et
les craintes d'un royaume, allez dire  ce peuple: _Halte-l!_

--C'est vrai, Monsieur, le char est lanc, mais peut-tre, en me
plaant tout vivant sous sa roue, au risque d'tre cras,
pourrai-je l'arrter un instant? Rien qu'une heure et tout serait
sauv. On revient si vite en France  la vrit, au bon sens, pour
peu que la France ait le temps de se reconnatre. Enfin, croyez-moi,
voil mon ambition prsente... Sauver le roi ou prir. Car, entre
nous, mon entreprise est une tche odieuse, absurde, impossible, et
ma royaut me poursuit comme une honte. J'tais n peut-tre, comme
mon cousin le duc de Guise, pour tre un hros des dissensions
armes, des guerres civiles, des rvoltes de citoyens; mais jamais
je n'aurais accept ces meutes que pour venir, aprs un jour de
victoire, m'agenouiller orgueilleusement devant la majest soumise
de mon roi. Oui, j'aurais t heureux et fier de me montrer sujet
fidle, aprs avoir prouv que j'tais un sujet redoutable. 
l'heure o nous sommes la sdition est change, et la rvolte a
perdu toute sa grce  mes yeux, depuis qu'elle n'aboutit plus aux
pieds du trne... Ah! fi d'une sdition en guenilles! Fi de ces
mains mal laves! Que m'importe, en effet, d'avoir bris le joug
lger de la cour, s'il faut porter le joug d'un autre souverain
qu'on appelle le peuple? Sous cet trange souverain que nous nous
sommes donn, l'esclavage est une honte et devient un joug
insupportable; moi-mme, le matre absolu de ce peuple, dont j'ai
retrouv le nom perdu, aprs que Montesquieu eut retrouv ses titres
gars,  quelles humiliations m'a condamn son caprice! Allons,
Mirabeau, parle haut, dis ceci, dis cela, si tu veux qu'on
t'applaudisse; allons, Mirabeau, notre histrion Mirabeau, de la
colre ou de la haine, si tu veux que nous soyons contents; allons,
Mirabeau, clate et tonne, prie et pleure et calomnie, au gr de nos
passions, renverse et brise et tue! O popularit fatale! humiliante
protection! indigne succs!  ce vil mtier j'ai perdu toute mon
me; pour cette vile royaut j'ai renonc  mes prjugs les plus
chers; j'ai bris ma prcieuse couronne de comte, que j'avais
dfendue contre les Caramans eux-mmes; je suis devenu un fanatique!
Mes vices, mes vices si chers, je les ai oublis et je leur impose
un frein. Je me cache, oh! qui l'et dit! pour aimer ma chre
matresse, et je me drape en vertueux. Que je m'ennuie et quel vide
en tout ceci! Pour moi, la vie est le nant, elle me pse et me
lasse; et je sens dans mon coeur le plus poignant des remords, non
pas le remords d'un crime inutile, mais le remords d'une folie sans
excuse; le remords d'une faute! Enfin quand je songe aussi que
l'opposition n'est plus de mon ct; que c'est moi qui suis le
matre, et qu'il y a  dfendre une monarchie... un roi, quinze
sicles; quand je me vois,  prsent le matre absolu, sans
obstacle, et que l-bas une reine de France, une femme... appelle en
vain le ciel et les hommes  son aide!... et que moi je suis l,
frappant cette monarchie  terre, mpris par cette reine, odieux 
ce bon roi qui m'a dlivr!... Non certes! non, cela ne peut durer;
il faut que je sorte  tout prix de ce malaise et de cette honte; il
faut que j'en sorte ou que je meure!...

Ainsi il parlait dsespr; il attendait une rponse; il hsitait.

--Ne craignez-vous pas, lui dis-je enfin, de rencontrer des
obstacles, mme dans votre bonne volont pour cette monarchie au
dsespoir?

--Vous, voulez parler des courtisans, reprit-il; vous avez raison,
c'est une race dangereuse. Mais populace pour populace, et tout bien
pes, j'aime encore mieux celle-l que celle-ci; celle-l rampe, et
je l'crase; au contraire, l'autre est reine, et c'est moi qui la
flatte. La plus dangereuse des populaces, c'est la vraie populace,
qui hurle et qui s'en va dans la rue en criant: _tue et tue!_ Elle
hait la guerre, elle hait le gnie et le linge blanc. Elle a cru me
faire une grce extrme en me permettant la poudre  mes cheveux, un
carosse et derrire mon carosse un laquais. Dcidment, c'est un
parti pris; l, dans mon me, et l, dans ma tte, il faut, sujet,
que je revienne au roi; homme, que je revienne  la reine...
orateur, que j'impose au peuple qui m'entend, mes volonts
suprmes... Seulement, dites-moi, dans cette grande rsolution que
je prends aujourd'hui, voulez-vous me servir?

--Vous ne doutez pas de mon zle  vous servir, monsieur de
Mirabeau! je suis tout  vous, ordonnez.  mon premier voyage 
Versailles, je l'ai promis  Barnave; pour sauver la reine de
France, pour sauver la soeur de notre empereur, rien ne doit me
coter; ma vie est  vous,  ce prix.

--Ainsi, ce soir,  onze heures, vous consentez  me prter un
cheval et  me suivre, vous-mme, vous tout seul, au rendez-vous de
cette nuit?

--Mes chevaux seront prts  onze heures.

--Il faudra prendre garde  ne pas tre remarqu, ce soir. Il y va
du salut de la monarchie, il y va de ma vie, une vie aujourd'hui
prcieuse entre toutes, car bien certainement, si le loyal parti
dont je me suis fait l'esclave vient  me deviner, je suis mort! et,
vritablement, avant ma tche accomplie, il me serait pnible, il me
serait affreux de mourir.

--Que dites-vous, Monsieur? votre mort ce serait un grand deuil pour
les mes intelligentes qui vous suivent dans cette ardente carrire;
ce serait un coup fatal qui drangerait cette lutte ingale entre le
roi et le peuple,  laquelle seul, tout seul, vous pouvez mettre un
terme. Enfin, pour ma part, ce me serait une profonde, une
inconsolable douleur de vous perdre  l'heure o je commence  vous
connatre,  vous, mon grand homme et mon hros!

--Votre hros! aprs Barnave pourtant.

--Barnave est si malheureux!

--Ajoutez, il est si jeune et si grand rveur, si cruellement marqu
par le destin! Ici il passa la main sur son front en relevant sa
crinire.

--Mais qui de nous n'est pas frapp  mort? Moi mme je sens  mon
front le signe fatal.

Puis se retournant vivement:--Ce soir  onze heures dans votre cour.

--Les chevaux et le courrier de M. le comte... seront prts 
partir!




CHAPITRE VI


 onze heures du soir nous tions  cheval. Mirabeau se mit en selle
en excellent cavalier qu'il tait. Avant de sortir dans la rue, il
s'enveloppa de son manteau, et le voil parti les yeux baisss.
D'abord nous marchmes avec prcaution; nous fmes plusieurs dtours
pour n'tre pas suivis; puis bientt quittant Versailles, nous
entrions dans ces bois pais qui mnent de Versailles 
Saint-Germain. La nuit tait sombre, le vent agitait la cime des
arbres, l'herbe se froissait sous les pas des chevaux, le gibier de
la fort passait et repassait avec mille bruits confus... Mirabeau
marchait le premier, moi, je le suivais en silence avec l'obissance
passive d'un cavalier qui suit son capitaine, et sans avoir demand
o nous allions.

J'en tais venu, encore une fois,  jouer le rle secondaire auquel
je m'tais vu condamn tout d'abord;--le rle d'un agent sans
intelligence, qui ne sait mme pas pourquoi il est dvou, et qui
cependant se dvoue, entran par une force irrsistible. Ainsi
j'allais subjugu par Mirabeau, le suivant en aveugle et sur de
vagues promesses chappes  son dcouragement. Le Mirabeau
populaire, en ce moment le voil qui trahit sa cause et qui revient
par instinct  ses amours primitives; le voil qui va sauver le
trne qu'il a perdu; il se glisse en ces tnbres, cachant son
visage et dissimulant sa route, livr aux angoisses d'un nouvel
avenir et d'un pass qui le lie troitement avec les principes qu'il
va combattre.-- quelle lutte horrible tait soumise cette me
ardente, active et pleine d'incertitude! Il ne restait plus rien de
l'chapp de la Bastille, du calomni, du mpris qui se venge, et
qui devient dieu dans la foule; c'tait l'homme d'tat, pensif et
rflchi, s'arrtant honteux devant des ruines, et tir de son
enivrement par des voix de dtresse. O misre! Il tremble  l'ide
que de toutes ces ruines il n'en saurait relever une seule! Aussi
bien je n'ai jamais vu plus d'abattement et de tristesse que dans la
marche silencieuse de Mirabeau traversant la longue fort: sa tte
tait penche sur sa poitrine, et de temps  autre de violents coups
d'perons dans les flancs de son cheval venaient attester la
violence des passions qui le brlaient.

Nous marchions toujours, lui, silencieux et proccup; moi, pensif
et tout entier  mille ides tranges que je rougissais de m'avouer;
hros tous deux, lui,  la faon d'un grand homme qui s'est tromp;
moi, comme un homme faible et qui va au hasard sans savoir o.

La fort tait sombre et le ciel tait noir, la route ne finissait
pas. O allions-nous?

Hlas, je vous porte envie,  Mirabeau! Votre toile vous guide: une
reine est l-bas qui vous attend; vous savez o vous allez; quelle
voix vos oreilles vont entendre; et quelles prires, quelles
paroles! quelle main vous sera tendue en signe de confiance! Pour
moi, je vais  votre bon plaisir; je ne sais d'o je viens, o je
vais, et ce que je suis aujourd'hui, sinon le trs-humble valet des
passions et des hommes qui ont besoin de moi!

Nous n'avions pas encore rompu le silence, quand nous arrivmes au
carrefour de la fort: six chemins  la fois se prsentrent  nos
pas incertains, un poteau unique tendant six bras de chne
indiquait aux passants la route  suivre; mais la nuit tait dj
sombre, et il devenait impossible de lire les inscriptions traces
sur le poteau.

Mirabeau s'arrta; il releva la tte, il tourna autour du poteau
indicateur, cherchant sa route, et dj fort inquiet, et tremblant
de laisser passer l'heure du rendez-vous.

Plus il cherchait, plus il tournait dans le rond point, plus les
chemins se croisaient, se heurtaient, se mlaient; c'tait comme une
danse chevele o les arbres tournent, remuant leurs branches avec
l'lgance d'un danseur dont la tte est charge de plumes: ainsi
dansait la fort. On et dit, la voyant se mouvoir en cercle devant
nous, d'une roue de fortune entranant avec les voeux anims, les
esprances, la bonne humeur, et les imprcations terribles des
joueurs.

Mirabeau tait immobile, perdu, bant; il sentait qu'il tait
doublement hors de sa route, gar  jamais, doublement gar, comme
un homme qui ne peut avancer ni reculer.

Les nuages marchaient dans le ciel parsem de taches lactes,
c'tait au ciel un mouvement inverse avec celui de la terre, c'tait
une rotation double en sens divers, double et sur un mouvement
ingal, sur une mesure entrecoupe; un chaos sans rgle, un
mouvement sans cause, un ple-mle, une fascination nocturne
impossible  dcrire et dont il tait impossible en effet de se
tirer.

Le chaos tait l, avanant, reculant, s'alongeant  terre et
s'levant jusqu'aux cieux; il se cachait dans l'arbre pineux, il
soupirait dans le buisson touffu, il riait  gorge dploye,
accroupi au sommet du poteau invisible; le chaos, ple et
gigantesque, flagrant, moqueur, il nous tendait ses sept bras
mystrieux pour nous touffer.

On entendait  la fois des bruits tranges; des ombres glissaient,
voiles et soupirant; le carrefour s'approchait, reculait, prenait
toutes les formes, carr, long, oblong, rond, en pointe, en
pyramide, en trapze, ou plat comme la pierre d'une tombe, lev
comme une colonne triomphale, saisissant  faire peur toutes les
formules gomtriques; il et fallu un gnie  la Newton pour
soumettre  la moindre quation ces lignes brises, ces trapzes
fantastiques, ces capricieux sphrodes qui naissent, qui
grandissent, qui s'effacent, comme grandit et s'efface en se
dridant le cercle fragile de l'onde ouverte au caillou.

Arrivs  cet endroit du chemin, nous sentmes que nous tions
gars, gars jusqu'au lendemain, sans un bruit qui nous guide, un
frisson, un tintement, un cri de bte fauve, un chant d'oiseau, une
onde, un murmure, un cho, une fume au-dessus des arbres, sans une
toile dans le ciel... Perdus, perdus, absolument perdus!

Mirabeau descendit de cheval, il s'assit au pied du poteau, il porta
sa main sur ses yeux, et je l'entendis soupirer profondment.
C'taient de rudes soupirs, partis du fond d'une vaste poitrine; il
y avait dans ce soupir je ne sais quoi de ferme et de rsolu, qui
attestait le dcouragement d'une homme suprieur.

Il resta un quart d'heure  se lamenter tout bas. J'tais descendu
de cheval  son exemple, et je m'tais assis  ses cts.

--Vous voyez que le ciel ne veut pas la sauver, me dit-il en me
montrant le ciel.

Puis il reprit:--Oui, l-haut un nuage, un mince nuage au-dessus
d'une mince toile, et voil une reine  jamais perdue! Une reine!
une femme! une femme qui m'attend, sous ce ciel glac; elle frmit,
elle plit, elle tremble au souvenir de mon nom; elle prte,
attentive, l'oreille  l'horloge de son chteau, pour savoir si
l'horloge sonnera minuit, l'heure o vient le fantme!--et cette
nuit le fantme attendu ne viendra pas! La grille de fer restera
ferme;  tous mes crimes envers elle, elle ajoutera un nouveau
crime, elle dira: _C'est un lche!_ Et elle sera irrite, non pas en
reine, en femme; elle se mprisera d'avoir song  moi, qu'elle
mprise! Alors le mpris plein le coeur, elle regagnera la couche de
son triste poux, et cet poux endormi, qui ronfle, insouciant comme
un villageois dont la rcolte est acheve, elle le regardera avec
complaisance, et, songeant  moi, elle le trouvera beau! Moi,
cependant je vaudrai  ce mari vulgaire un baiser de sa femme, et je
rchaufferai cette couche inerte. Ah! femme et reine, elle imaginera
que je me suis vant auprs de la reine et qu'on m'a vant prs de
la femme! Ah! je ne suis ni le tribun qu'on lui a dit, ni l'amoureux
qu'on lui a vant. Elle croira qu'une nuit passe  tous les vents
d'un ciel orageux me fait peur. Alors dans cette obscure fort
s'accomplira ma vie, et je mourrai en conspirateur subalterne! Aprs
quoi elle racontera que je venais pour demander pardon, et qu'elle
m'a fait fermer sa porte! Ah! maldiction sur moi, Mirabeau!
maldiction sur la terre et sur le ciel, sur cette terre qui tourne
et sur ce ciel qui reste noir!

Il frappait sa poitrine et sa tte, il tait hurlant. J'en eus
piti, je ne lui parlai pas.

--Malheureuse! Ah! malheureuse! reprenait-il, je venais si content
et si fier de la sauver! Je portais  ces pieds sacrs et charmants
tant de zle et tant de respects! Je lui voulais crier grce! et
merci! pardon!... mais ce maudit nuage a tout effac, tout bris!
tout dshonor! Pourtant cette royaut que j'allais sauver,
qu'a-t-elle fait au ciel, pour qu'il se voile ainsi sans piti?
Vieille monarchie, antique rempart... Royaut de la France! morte!
morte! morte! Morte! parce que j'ai pass la jeunesse d'un libertin;
parce que j'ai t dsoeuvr et joueur. Morte! parce que j'ai fait
des dettes que je n'ai pas payes, parce que j'ai t sducteur
adultre et vagabond sans respect pour mon pre, et sans obissance
 mon roi! Parce que j'ai enlev la jeune femme  son vieil poux.
Morte! parce qu'un nuage passe dans le ciel effaant les lettres de
ce poteau au moment o je franchis ce carrefour. Je voudrais bien
tenir ici quelque philosophe, un philosophe chrtien, pour lui
expliquer la vanit de l'histoire du monde, et pour lui dire 
combien peu tient un sage,  commencer par un aptre,  finir par
moi, dont mon cheval aurait piti!

Il se mit  pousser un clat de rire, comme s'il et entendu lire en
cet instant l'Histoire universelle de Bossuet.

Ce fut tout  fait comme s'il et parl; son rire ici, dans la
fort, autant que sa parole  la tribune, rencontra l'cho
obissant! Il fut se briser contre le tronc des arbres, contre la
pierre du rocher, contre la vote du ciel, il se prolongea bien
loin, plus loin que nos oreilles purent l'entendre; il ne s'arrta
que dans le jardin de la reine,  la place mme o Mirabeau tait
attendu.

--On m'a parl, reprit-il, des stociens. Pour tre stocien il
fallait avoir un manteau; j'ai un manteau; le stocien s'enveloppait
dans un manteau, et il attendait. C'est ainsi qu'on a tu Csar: il
tait appuy contre la statue du grand Pompe, comme je suis appuy
contre ce htre...

Il ajouta, toujours avec la voix du dsespoir:--Je ne voudrais pas
tre Brutus, j'aimerais mieux mourir dans le manteau de Csar!

Il s'enveloppa dans son manteau; il s'tendit de tout son long
auprs du htre, et, chose trange... il s'endormit.

Il rva, il rva tout haut. Il rva de noblesse et de libert; il
rva de la reine et de ses matresses; il rva la plus extrme
indigence et la plus incroyable richesse; il rva de Maury et de
Duport; il rva de l'Angleterre et de la France; il eut des clats
de rire et des sanglots; il sentit ses mains charges de chanes, et
il entendit tomber la Bastille; joie immense et sans frein, atroces
douleurs, orgueil satisfait, inpuisable repentir, cris, larmes,
sanglots, sourires, chansons, baisers lascifs, procs, calomnies,
tribune, loquence, ivresse, travail, perte ou gain, amiti, haine,
dvoment et vengeance, ah! les passions viles, les passions d'un
noble coeur! Il y eut de tout cela dans son rve. Un rve affreux,
le rve idiot d'un gant ivre mort; le rve enchant des plus belles
annes! C'tait de l'pouvante, et c'tait de l'extase, ici, l
haut, l bas, dans l'enfer! Le vieux htre, enivr de ce sommeil
douloureux, se balanait sur cette tte volcanique; la brise
soufflait dans cette paisse chevelure, un buisson ardent.
J'assistais, sans le savoir,  l'un de ces sommeils solennels;
sommeil de visions tranges comme en eut un le dernier Brutus aux
champs de Philippes, dernier sommeil d'un grand homme qui rsume sa
vie, et qui sent au dedans de lui-mme qu'il va mourir.

Tout  coup, sans aucun bruit avant-coureur, et comme s'il se ft
chapp de l'arbre entr'ouvert, je vis un homme auprs de Mirabeau
qui dormait. Cet homme tait vtu de noir; il me parut d'une taille
gigantesque, il tendit une large main sur l'orateur endormi, et le
secouant fortement:

--Debout! debout! disait-il d'une voix basse et solennelle, allons,
debout! Est-ce bien le temps de dormir, ouvrier maladroit qui
reviens si tard  la vigne de ton seigneur! Ne voil-t-il pas,
Monseigneur, une aventure hroque? O l'vnement honteux! Cet homme
sort de sa maison comme un voleur; il se cache dans l'ombre, il se
drobe  ses espions, il part sous la sauvegarde et sur l'honneur
d'un tranger; il marche vite parce qu'il sait combien le retard
peut tre funeste et quel but dangereux il se propose; il remonte 
rebours de sa vie, il nage contre le torrent qu'il a suivi
jusqu'alors, et puis  la moindre difficult de la route, au moindre
obstacle,  douleur, ce hros, sorti de chez lui pour tre un hros,
il hsite, il s'arrte, il s'assied sur l'herbe, il s'endort; il
dort, comme si la question qu'il va dbattre tait une simple
question de vie et de mort. Oh! courageux pour tout dtruire, lche
au contraire et nonchalant quand il faut rparer! Prt  dormir, 
rver quand il faut agir! il lui faut pour tre un homme une
tribune, un cho! seul avec lui-mme, il n'est plus qu'un lche et
un fou! C'est un prsomptueux qui se perd, qui perd tout le monde,
oubliant mme sa passion pour les femmes, la seule passion de son
coeur, sa plus criminelle passion, la passion la plus chre  son
me! Or, il faut que ce soit moi qui le rveille, et j'ai beau le
secouer, il ne se rveille pas!

Et il le secouait toujours, mais en vain! C'tait un sommeil de
plomb, un rve enracin dans l'me, un drame hardiment commenc dans
une partie de ce crne inaccessible  tout bruit terrestre, et qui
s'accomplissait lentement! Alors l'inconnu se penchant sur Mirabeau:

--Mirabeau! comte de Mirabeau! cria-t-il.

--Qui m'appelle? allons! me voici! cria  la fin Mirabeau du fond de
sa poitrine avec une voix lointaine, une voix qui s'chapperait du
tombeau!

--Mirabeau! comte de Mirabeau! n'avez-vous pas promis d'tre exact 
un rendez-vous, cette nuit mme? Avez-vous tendu la main  la
monarchie aux abois? Avez-vous quitt votre banc  l'assemble pour
aller donner un dmenti formel  vos rvoltes passes? N'tes-vous
pas un tratre  votre parti plbien? ne marchez-vous pas, dans la
nuit, sur les bords d'un abme sans fin? Comte de Mirabeau! pourquoi
donc vous endormir sur les bords de cet abme? Il sera toujours
assez temps de vous reposer quand vous y serez tomb;
rveillez-vous, comte de Mirabeau! rveille-toi, Mirabeau!

Mirabeau se leva sur son sant. Ses yeux taient ouverts, mais il ne
voyait pas; son regard tait transparent et terne, il le fixait sur
l'inconnu:

--Oh! dit-il, par piti! laisse-moi dormir, je dors! La fatigue  la
fin m'a pris, il faut que je me repose et que je dorme, absolument
je veux dormir! Il y a si longtemps que je suis actif! Tiens, prends
mes mains, attache-les; lie avec des chanes de fer ces deux pieds
inutiles, apportez ici la Bastille, entourez-moi de ses murs pais,
j'y consens, je le veux, je t'en prie, et qu'on me ramne en prison.
En prison, on dort, on pense, on fait l'amour, on vit d'amour, on
n'est pas enivr par cette fausse gloire, on n'entend pas ces
clameurs d'un peuple injuste, on n'a pas  revenir sur ses actions
de la veille, on n'a pas  renier son nom et sa gloire, on n'a pas
de remords. C'en est fait, ma route est finie,  jamais finie, et je
reste ici, ici  jamais! Ainsi parlait ce lutteur encore endormi.

Mais l'inconnu reprenait, toujours d'une voix grave et
lente:--Mirabeau, comte de Mirabeau, rveillez-vous, debout! 
cheval!  cheval! le temps fuit, minuit approche, une femme vous
attend!

Et Mirabeau dj plus veill:--Une femme, en effet... elle
m'attend; elle est belle et jeune et m'appelle, elle me sourit; une
crature  part dont l'aspect m'tait dfendu et dont j'approcherai
assez prs, cette nuit, pour respirer le parfum de ses vtements.
Que de progrs n'as-tu pas faits, Mirabeau, depuis la femme du
cantinier, au fort de Joux?--Mais qui donc me dira le nom de la
grande dame qui m'attend? reprit-il en levant la voix.

--Monsieur de Mirabeau, s'cria l'inconnu, un galant homme, un
seigneur, a-t-il jamais oubli le nom de la femme qui l'attend?

Mirabeau releva la tte:--O Mirabeau! pauvre homme et pauvre fou,
dit-il, que tu es diffrent de toi-mme!  me voir tendu et
dormant, dirait-on que je marche  la faveur la plus envie? Ah!
certes, j'en ai bien connu des hommes, des rpublicains qui
donneraient leur vie en change du quart d'heure qui m'attend.
Surtout, et disant ces mots il mettait son doigt sur sa bouche en
faon de secret; surtout, il est un jeune homme accompli en gnie et
en amour, qui languit et qui se meurt, parce qu'il m'a trouv sur
son chemin, moi plus puissant que lui dans le peuple, et parce que
je l'ai cach dans mon ombre, lui si jeune et si beau, et que les
regards qui m'arrivaient n'ont pas su l'atteindre. Ainsi va le
monde! Il est fait ainsi! Ce jeune homme et tout sauv!...
Versailles ne sait pas mme le nom de ce jeune homme! Et moi,
vaincu, bris, on m'appelle! Cette aimable et jeune renomme, on
l'ignore dans ces hautes rgions, pendant que mon pouvantable renom
m'ouvre  tous battants toutes les portes. Il irait, lui,  cette
cour tremblante et qui demande enfin pardon  l'loquence, au gnie,
 la libert, il irait pour sauver la femme uniquement; j'y vais,
moi, pour sauver la reine. Et maintenant que j'y songe, ami, tu as
raison, le temps presse, htons-nous, j'ai trop dormi; debout!
debout!  cheval!  cheval! comte de Mirabeau! Disant ces mots, il
tait dj  cheval.

L'inconnu s'enfona dans un des six chemins, en nous disant:
_Suivez-moi!_...

Nous le suivmes quelque temps. Arrivs  une hauteur, nous
dcouvrmes  nos pieds le chteau de Saint-Cloud qui dormait au
milieu de son parc immense, au bruit des flots.

--Voil votre chemin, nous dit le guide; allez  votre but, M. le
comte, et rendez-moi grce enfin de vous avoir rveill, le sommeil
le plus involontaire peut tre un crime en ces temps de rvolutions.
Or vous ayant tir de ce mauvais pas, coutez ma prire au nom de
votre me, au nom de votre honneur: sauvez la reine et sauvez-la par
tous les moyens que vous trouverez dans votre coeur ou dans votre
gnie. Au nom du ciel, sauvez-la! au nom des hommes, sauvez-la!
Enfin, si j'ose ainsi parler, au nom des combats qui dchirent mon
me, au nom des angoisses les plus cruelles qui puissent fltrir la
jeunesse et l'intelligence, au nom d'un amour insens, en mon propre
nom...  matre absolu des opinions et des volonts de la France!...
ayez piti de la reine. Ah! sauvez-la! sauvez-la!

--Oui, oui, je la sauverai, en ton nom et par piti pour toi,
Barnave! Au nom de ton amour, s'cria Mirabeau.

Je m'criai:--Barnave!

--Oui, reprit l'inconnu, Barnave! Et malheur  ceux qui douteraient
de la reine! et malheur  vous, Mirabeau, si jamais cette illustre
occasion tait perdue! Ah! que de repentirs! quels remords  notre
dernier jour!

 ces mots, il partit.--Barnave, o vas-tu? cria Mirabeau. Il se fit
un moment de silence, et nous entendmes une voix dans le
lointain:--Je retourne  l'assemble, o je veux abattre  tout
jamais le trne que tu vas sauver.




CHAPITRE VII


Nous tions, sans le savoir, sous les murs du chteau de
Saint-Cloud. Au mot d'ordre et prononc tout bas, la grille s'ouvrit
pour nous laisser passer et se renferma en silence; nous parcourmes
lentement la vaste avenue entre la Seine et le palais sombre.
Arrivs au grand bassin, couvert de mousse, o dormait le cygne 
l'abri de son aile, un homme attendait qui nous invita  descendre,
et qui prit nos chevaux, nous indiquant du geste un sentier escarp
qui grimpait en ctoyant les cascades du jet d'eau, jusqu' la
plate-forme, au sommet du chteau. Mirabeau grimpa pniblement 
travers le sentier glissant, et, en s'appuyant sur mon bras, il
parvint  un certain point de l'avenue o il s'arrta.

L'endroit tait parfaitement dcouvert, un vase italien charg d'un
palmier indiquait le lieu du rendez-vous. L s'arrta
Mirabeau.--Tenez-vous  l'cart, me dit-il, et asseyez-vous sur ce
banc, dans le feuillage. Il me fallait un tmoin de ce qui va se
passer ici, et je vous ai choisi, parce que je n'en connais pas un
qui soit plus dsintress dans ces questions formidables. Vous
tmoignerez pour moi, quoi qu'il arrive, et vritablement j'ai
mrit assez de haines dans ce palais pour avoir quelque raison de
n'y tre pas en sret. Ainsi ne me perdez pas de vue, et, quoi
qu'il arrive, il y aura l quelqu'un pour attester que Mirabeau
arrivait en ce lieu sans haine et sans peur, mais aussi plein de
zle et de bonnes intentions.

Mon mandat tait d'obir, j'obis. J'abandonnai cet homme  ses
rflexions; je me plaai sous une tonnelle d'o je pouvais tout
voir, et je me mis  penser aux chances funestes d'une rvolution
qui,  cette heure, en cette nuit douteuse, arrachait la fille des
Csars au lit de son royal poux, la forant d'implorer la grce et
la piti de ce demi-dieu que la foule avait port sur ses autels.
Trop heureuse encore,  majest! que ce tout-puissant vous pardonne
et vous protge! Heureuse aussi qu'il vous ait accord ce moment
d'audience! Htez-vous donc, reine! htez-vous, le tribun n'est pas
fait pour attendre; il est un homme impatient, de sa nature; il
croira, si vous tardez, que vous manquez  sa dignit personnelle,
ou bien encore, il n'attendra plus la reine, il attendra
Marie-Antoinette... alors il sera patient, il attendra jusqu'au
jour, et tant que vous voudrez. Reine, htez-vous, il vaut mieux
encore,  majest vaincue! implorer la piti du tribun triomphant,
que de venir, femme superbe et vaine, et longtemps attendue, couter
les prires de Mirabeau agenouill.

J'en tais l de mes tristes penses, quand du ct du palais, je
vis arriver trois femmes... on et dit trois ombres qui glissaient
sur le gazon, elles se htaient lentement; elles avaient peur.
Cependant, Mirabeau, calme et fier, se promenait  pas compts et
rguliers avec l'habitude d'un homme qui s'est longtemps promen sur
la plate-forme circonscrite des donjons.

En hsitant les trois femmes s'approchrent; deux d'entre elles
passrent devant moi. C'tait la reine et ma mre avec elle. La
reine tait ple, elle allait, les yeux baisss et les deux mains
jointes, elle tremblait... elle tait rsolue. Une robe blanche, 
longs plis enfls par le vent du soir, dessinait sa taille; ses
cheveux blonds couvraient ses paules: figurez-vous, par une lune
voile,  minuit, l'apparition d'une jeune femme enleve, il n'y a
pas trois heures, par une mort implacable, et qui revient avec le
nglig de sa nuit de noces sur une terre o ses pas n'ont plus
d'cho, o son corps n'a plus d'ombre, o son souffle, hlas! n'a
plus de bruit!

Ma mre suivait la reine et de trs-prs. Ma mre tait toujours
impassible; son pas tait grave et sa tte immobile: elle marchait
comme si elle et t en prsence de toute la cour, un jour de
rception solennelle dans la grande salle du palais.

C'est  peine si je m'aperus que la troisime de ces dames entrait
sous la tonnelle o je me trouvais, tant j'tais attentif  regarder
le spectacle imposant que j'avais sous les yeux!

Ce fut d'abord la plus trange et la plus entire confusion. La nuit
tait profonde autour de nous; le ciel tait tach de blancheur, 
de rares intervalles; sa clart incertaine imposait et prenait
toutes les formes: le silence tait effrayant!

Quand la reine eut dpass le berceau sous lequel je me trouvais,
elle hta le pas, comme si elle et oubli ce qu'elle cherchait dans
ce jardin; puis, tout  coup, face  face avec Mirabeau elle poussa
un cri et elle recula d'un pas. Alors seulement je m'aperus que je
n'tais pas seul sous la charmille o je m'tais cach.

Une femme tait l qui voulait s'lancer au cri de la reine... je la
retins:--Pardon, Madame! et patience, je vous prie! Il ne s'agit pas
ici d'un cri de dtresse... un peu d'tonnement, voil tout. Donc ne
troublons pas cette entrevue en prvenances inutiles; ceci est une
ncessit qu'il faut subir: subissons-la.

Aussi bien, vous le voyez, la reine est remise et salue. En ce
moment l'homme approche... Il s'incline avec le plus profond
respect... Ils se parlent; la confrence est commence, et
puisse-t-elle bien finir!

La dame  qui je parlais tremblait comme une feuille au souffle du
vent d'hiver. Hlas! disait-elle, elle a trembl toute la nuit! Elle
pronona  voix basse des mots entrecoups de sanglots... Ah!
Monsieur, qui ne serait touch par tant de grce et de malheur!

La voix qui me parlait tait si douce et si touchante que, malgr le
spectacle qui m'occupait, je retournai la tte, et je reconnus ma
cousine Hlne, elle-mme!  peine si je l'avais entrevue 
Versailles dans la nuit mme o le devin nous avait annonc tant de
peines, de menaces d'chafaud, d'exils et de prisons!

--O ma cousine Hlne, est-ce donc vous que je revois? Vous  ct
de moi, dans l'ombre! aussi ple que la reine elle-mme! et qui
m'avez  peine reconnu! Parlez-moi de grce; me reconnaissez-vous, 
prsent?

Elle me regarda tendrement, elle me tendit la main.--Frdric!

--Hlas! lui dis-je, il me semblait qu'Hlne avait oubli mme le
nom d'un proche parent! Il y a si longtemps dj que vous m'appeliez
si bien... Frdric!

Elle rougit, et d'une voix tremblante:--coutez! la reine
appelle!... elle a besoin de moi.

--La reine est l-bas tout entire aux paroles qu'elle prononce, aux
paroles qu'elle coute! Il y va de la vie et de la mort,
gardons-nous bien de l'interrompre! En ce moment vont s'accomplir
toutes ses destines... Que de temptes! Qui dirait que la propre
fille de Marie-Thrse est l, dans cette ombre immense, implorant
le pardon de tant de grandeurs! Quant  moi,  peine ai-je mis le
pied sur ce volcan, j'aurais voulu partir et revenir en notre
Allemagne heureuse et bien aime... Est-ce donc que vous n'y pensez
jamais, Madame, et que vous ayez tout oubli?

Elle m'coutait... attentive, autant que l'tait la reine aux
paroles de Mirabeau. Mme je vis dans ses veux briller une larme, et
d'une voix qui me fit tressaillir:

--O destin! fit-elle... et d'une voix plus calme elle reprit: Une
patrie, un ciel allemand! un royaume heureux et tranquille! un trne
affermi! une royaut respecte! un peuple obissant! Si vous saviez,
Monseigneur, ces hurlements, ces volonts, ces menaces, ces cris du
peuple!  quelles fureurs il s'abandonne!  quel point il est
implacable! Il est l, menaant, furieux, affam, son enfant  sa
gauche, et sa femme  sa droite... Il a le feu dans les yeux, la
menace  la bouche et la fureur dans le coeur... Que vous dites
vrai! notre Allemagne! Allemagne! Hlas! qui me rendra mon Allemagne
et son peuple et son beau ciel? Il fait froid ici; la bise est
glace! On est mal en France. O peine!  terreur!.. Ainsi elle
parlait, et de ses belles mains glaces, elle disputait son voile au
vent funbre de minuit.

--Eh bien! chre Hlne, eh bien! qui vous arrte et qui vous
empche? Elle est l-bas, la chre et sainte patrie! Elle appelle!
elle nous tend les bras  nous ses fils. Voyez au del du Rhin nos
chteaux forts, nos gothiques cathdrales, nos vieilles galeries,
nos jardins, nos remparts... Tout cela nous attend, nous appelle,
allons-y...

--Tout cela se trompe, ou nous trompe, ami! Notre patrie... elle est
ici! Elle est ici, aussi longtemps que cette humble et triste fille
des Csars, cette reine au dsespoir que vous voyez l-bas perdue,
et plaintive, et tremblante, n'aura pas repass la frontire o
s'arrte enfin son triste royaume! Hlas! pensez-vous donc que je
puisse redevenir Autrichienne aussi longtemps que notre
archiduchesse, elle, sera Franaise, une Franaise accuse,
insulte, accable,  misre! d'humiliations, rduite  implorer,
dans la nuit, dans un horrible tte--tte, je ne sais quelle
trange puissance assez semblable aux dieux occultes qu'adoraient
les anciens Germains! Non, non, il n'est plus de patrie, il n'est
plus rien pour moi qui vous parle, au del de ces cueils, au-dessus
de ces abmes! Je reste ici comme elle, avec elle, et c'est
l'honneur qui le veut.

Elle parlait si bien, que je l'coutais mme quand elle eut cess de
parler... Cependant nous pouvions suivre et reconnatre  sa robe
blanche,  ct de ce manteau noir, la forme exquise qui
reprsentait la reine de France... On entendait parfois une
exclamation pleine de piti et de douleur...

--Monsieur, reprit Hlne aprs un silence, peut-on vous demander
qui donc est cet homme appel par la reine?  son ordre, elle a tout
quitt pour l'attendre, il lui parle... elle coute, elle pleure,
elle a peur! Vous, cependant un prince de l'Empire, vous voil
servant de piqueur  ce fantme.... Il faut que ce soit le dmon!

--Si ce n'tait que le dmon! repris-je; ah! Dieu du ciel! si nous
n'avions  conjurer, cette nuit, que la puissance infernale!... Un
mot de la reine et suffi pour le dompter!

--Vous avez raison, reprit-elle. Il tient de quelque dieu plus
sombre! Il appartient  une ternit plus farouche! Il rsiste... il
se dbat! La reine pleure... Il ne l'entend pas pleurer... 
monstre! Et j'ai bien peur d'avoir devin ce nom-l!

--La chose est ainsi! cet homme est un gnie! Il peut tout perdre...
ou tout sauver. Il est le matre! il faut courber la tte, il faut
obir!

--Toujours obir! toujours trembler! toujours implorer ces regards
sans piti, ces coeurs sans pardon, ces puissances d'en bas! Quelle
vie, hlas! quelle vie... et mieux vaudrait mourir!

Toute notre me et tout notre coeur restaient suspendus au plus
lger bruit qui nous venait de cette rencontre abominable et
surnaturelle. Un grain de sable, un cri d'oiseau, une feuille, une
branche, un soupir... Tantt la voix de l'homme clatante et
dompte... ou bien la voix timide et touchante de la femme! Elle
plaidait pour son mari, pour son roi, pour ses enfants, pour les
droits de sa race; elle plaidait, loquente, inspire, indigne,
attestant le pass, invoquant l'avenir, appelant  son aide tous les
sicles et toutes les grandeurs de la maison de Bourbon; elle disait
ses transes, ses peines, ses journes de haine et d'insulte, et ses
nuits sans sommeil! Elle racontait les pamphlets, les calomnies, les
injures, le duc d'Orlans, le cardinal de Rohan, le fameux collier,
par quelles misres elle en tait venue  redouter les colres de ce
peuple qui l'adorait nagure, et comment elle doutait,  cette heure
funeste, de l'ternit de sa race et de la grandeur de sa maison!...
De ces plaintes, de ces terreurs pas un mot n'arrivait jusqu' nous,
et cependant nous n'en perdions pas une, Hlne et moi, tant elle
tait intelligente, et tant j'tais moi-mme intelligent de ces
royales misres; elle retenait son souffle! Elle tait une me, un
esprit, un ange gardien! Elle apposait, pour mieux entendre, son
bras charmant sur mon paule, et sa joue  ma joue, elle coutait,
parfaitement oublieuse de ses dix-huit ans, de mes vingt ans.

De son ct... le monstre (elle l'appelait ainsi), rpondait au
discours de la reine, et par quelques paroles chappes  cette voix
porte  l'clat, nous refaisions, Hlne et moi, tout son discours.
Il expliquait... ses rvoltes, ses colres, sa dclaration de guerre
 cette royaut qui l'avait tenu captif: parce que c'tait son bon
plaisir. Il disait, lui aussi, ses angoisses, ses douleurs, sa
propre ruine, et comment il se trouvait attach par des chanes de
fer  cette popularit qui lui faisait peur; que du reste, il tait
bon gentilhomme, ami du roi, plein de respect pour la reine, et
qu'il sentait dans ses veines que bon sang ne pouvait pas mentir.
Tant qu'il parlait, nous suivions son sourire et le feu de ses yeux!
Il tait dans l'ombre, et pourtant son attitude et son geste taient
si vivement dessins que l'ombre mme en conservait la grce et
l'nergie! On comprenait que le lion baissait la tte! on
reconnaissait qu'il tait musel! O reine, en ce moment quel
triomphe!  majest, quel retour! Hlne et moi, dans la mme
motion et dans le mme enthousiasme, heureux, charms, fascins,
nous nous disions tout bas: la reine est sauve! Elle est
victorieuse!  joie!  bonheur!  fte trange! Ah! dit Hlne... 
la fin, je le reconnais, c'est bien lui, c'est le comte de
Mirabeau... Et dans son pouvante, et contente, elle se jeta dans
mes bras... Quelle violence il me fallut en ce moment pour rsister
 la tentation de lui dire: _Hlne, aimez-moi!_

En ce moment, la lune au ciel, que voilait un pais nuage,
entr'ouvrit ce voile funbre, et de son ple et doux rayon elle
claira le visage aimable et charmant, le front terrible et
tout-puissant! Que la reine tait belle et touchante, en ce dernier
moment de sa grandeur! Que le tribun tait superbe et semblable au
Titan frapp de la foudre, au moment o, sur le clair gazon, et sous
le regard limpide, il tombait agenouill  ces pieds charmants!

Elle tait l, les yeux baisss sur cet homme  genoux; elle
triomphait de la victoire avec un sourire!... Elle se croyait
sauve... il avait jur de la sauver!--Madame,  Reine! dit-il,
quand S. M. l'impratrice, votre auguste mre, envoyait un capitaine
 la bataille, elle lui donnait sa main  baiser... Alors la reine
tendit sa main royale... Il la toucha de ses lvres, et relevant la
tte:--Allons! dit-il, obissons au destin, au devoir,  la volont
de ma reine, et perdons-nous avec elle, s'il ne m'est pas permis de
la sauver.

On et dit, en ce moment, qu'il portait  son front l'aurole, et
qu'il venait de dcouvrir une toile inconnue au plus haut des
cieux.

La reine en mme temps s'loigna sans mot dire, Hlne et ma mre la
suivant d'un pas calme et silencieux. Mirabeau et moi nous
redescendmes par le chemin qui nous avait conduits sur la terrasse.
Il marchait le premier, tout pensif et comme accabl sous le poids
de ses visions... Nous emes bientt rejoint la grande alle o nous
avions laiss nos chevaux.

Le mme homme  qui nous les avions confis les promenait, au pas,
au milieu de l'alle, avec la patience d'un laquais qui attend son
matre...

Par je ne sais quelle prfrence, il visita avec soin la sangle du
cheval de Mirabeau, mme il voulut lui tenir l'trier quand il
remonta  cheval.

Alors seulement Mirabeau reconnut le fou de la reine et avec le plus
charmant sourire:

--Ah! monsieur le marquis, lui dit-il, vous me pardonnerez d'avoir
souffert qu'un premier prsident me tnt l'trier, ce soir, puisque
j'ai pour cuyer un prince de l'Empire, un parent de Sa Majest.

M. de Castelnaux rpondit plein d'motion:

--Et puisqu'il en est ainsi, monsieur le comte, puisqu'enfin vous
revenez  la reine, quand je serais un Riquety ou un Montmorency, je
consentirais  vous servir de laquais pour le reste de mes jours.

--Non! Monsieur, reprit le tribun, des serviteurs tels que vous
n'appartiennent qu' des reines; quant  moi, je vous demande
humblement la permission de me dire, aprs vous, un serviteur de Sa
Majest.--Vous tes plus que son serviteur, Monsieur, vous serez son
sauveur et son ami. Moi je serai son valet toute ma vie, et pourvu
que je la voie heureuse, alors je suis heureux! Adieu donc!... et
que rien ne vous retienne en vos projets sauveurs; adieu, notre
espoir, adieu notre force, adieu, Mirabeau; adieu aussi  vous, cher
Seigneur, me dit-il en se tournant vers moi, votre coeur est honnte
et vous aimez notre reine autant que vous pouvez aimer.

--Monsieur le marquis, reprit Mirabeau, voyez-vous cette toile au
plus haut du ciel? c'est l'toile de la reine et le plus brillant de
tous les astres,  dater de ce soir.

Castelnaux ta son chapeau, Mirabeau ta le sien, j'tais tte nue,
et tous les trois nous avons salu la ple et douce constellation.

Et partis au galop, nous entendmes dans le lointain la voix de
Castelnaux qui s'criait: _Tout mon sang est  vous, comte de
Mirabeau!_




QUATRIME PARTIE




CHAPITRE I


Tels sont les vnements dont je me souviens comme s'ils taient
d'hier!... Tout le reste chappe  mon souvenir, et le premier venu
saura mieux que moi l'histoire appartenant  tout le monde! Un bruit
confus m'est rest des paroles de la tribune, des hurlements de la
foule, de cette royaut sur laquelle un peuple agit, furieux,
frappe  toute heure sans rmission! Je me rappelle aussi
trs-confusment l'agitation des provinces, la misre publique,
l'infme banqueroute et l'meute allant dans la ville  main arme!
Mais quoi... les dtails de cette abominable histoire devaient
m'chapper; fatigu de tant de passions diverses, las de souffrir
sans oser me plaindre, honteux de mon peu d'intelligence,
indiffrent  la cour qui n'avait aucun besoin de mes services
flegmatiques, inaperu dans le peuple, qui n'en voulait qu'aux
sommits franaises, je m'tais plong de nouveau dans les
contemplations si chres  ma paresse et dont j'avais t distrait
violemment.

Je ne saurais vous dire aujourd'hui combien j'ai subi de dceptions
en ce genre. Hlas! ce dix-huitime sicle a fini dans le nuage, et
j'y rencontre,  chaque pas, cette espce de mensonge ambulant au
moyen duquel il tait convenu qu'un homme tait juste et bon,  la
condition que pour la justice et pour la bont il ne sortirait pas
de certaines limites qu'il se traait  lui-mme, et qu'il avait
soin de se tracer aussi peu recules que possible. Le fabuleux roi
Louis XV avait mis  la mode (avec tant de lchet!) cette bont
facile et misrable qui consiste  tre myope et presque sourd; de
ces hommes bons...  si bon march, j'en trouvais partout; ils
affluaient  Paris, ils remplissaient le royaume, ils venaient du
dedans, ils arrivaient du dehors; aussi bien cette philanthropie
a-t-elle port des fruits dignes d'elle, et quand elle fut pousse
au bout de ses limites, la terreur s'empara en souveraine de ces
justices douteuses, de ces bonts limites, de tous ces gosmes
honteux; elle trancha la tte  ces vertus, elle les frappa l'une
aprs l'autre, et sans qu'elles songeassent  sortir des bornes
qu'elles s'taient imposes,  se secourir l'une et l'autre, en
combattant, ou du moins en criant ensemble _au secours_!

C'tait acheter bien cher cette fureur de comploter lentement,
minutieusement; trange erreur des temps de sophisme! Ils ne
comprennent pas l'unit; ils rvent une fausse unit qu'ils ne
sauraient atteindre! Ainsi fut le sicle, ainsi tais-je aussi,
moi-mme, incessamment tent de faire un tout, avec des parties
parses, comme si l'unit se composait de fragments! En ce moment,
la France, encore une fois, changeait d'aspect, elle succombait
enfin sous la dvorante pilepsie d'opinions et d'ides qui la
devaient perdre. Ah! Dieu! si la crise tait longue et si le
dnoment fut terrible! en ce monde ouvert aux plus grands crimes
tout tait mystre ou conspiration. C'tait je ne sais quoi de plus
dangereux que le creuset de l'alchimiste ou la conjuration
diabolique du sorcier. La magie ordinaire travaillait seule; or, la
conspiration, qui fut la magie et le pril du dix-huitime sicle,
se runissait, s'agglomrait, ne faisait qu'un seul et mme corps,
et se cachait uniquement pour se donner un air plus solennel. 
cette heure de l'histoire de France, les ttes tournaient, les
esprits se dnaturaient, le mensonge et le faux planaient en matres
sur cette socit pervertie! Il y avait la peur, la haine, la
vengeance, l'envie et le dsespoir sans frein, les ambitions
dchanes, les vices hideux, les sophismes menaants, la colre
aveugle et les passions mauvaises, dlire, ivresse et sommeil, les
rves; la philosophie en manteau, la religion vtue en fille de
joie! Ici, le vieux temps masqu et burlesque, et plus loin, le
temps prsent dans sa nudit misrable avec la dbauche et le jeu,
l'anglomanie et le Nouveau Monde... un tas de paradoxes; tout cela
s'emparait de la France,  la faon de ce livre du pome de Virgile
o les Grecs, vainqueurs par la ruse, s'emparent de Troie  la
clart des flammes, au rle des mourants!

C'tait donc une confusion profonde, incroyable, un bourdonnement
sans frein; vengeances, paradoxes, passions, dlires, assouvissement
de la bte fauve acharne  sa proie... une folie, une honte, une
ivresse... et cette ivresse, o le sang se mle au vin des coupes,
se communique, abominable,  la ville,  la cour,  Paris,  la
province. Tout chancelle en cette France au dsespoir. O ruine! 
meurtre! Il lui fallut trente annes de combats et de gloire avant
de se remettre de ses frayeurs.

Ainsi press, ainsi pouvant moi-mme, ainsi fatigu de ce rve
ingrat que je faisais tout veill, vous comprenez ma hte au
dpart, et mon dsir immense, inassouvi de revoir ma chre patrie!
Absolument, cette fois encore, il me semblait que je pouvais partir.

--Allons, me disais-je, il faut renoncer  mes rves, il faut obir
au conseil de Barnave, il faut partir. Cependant, avant mon dpart,
je voulus revoir Barnave et Mirabeau, mes deux _camarades_! Depuis
longtemps Barnave m'vitait.  peine il avait l'air de me
reconnatre, si le hasard me mettait sur sa route, et souvent je
n'obtenais qu'un froid salut! Jamais il ne me parlait des
confidences que je lui avais faites, il semblait uniquement occup
des affaires publiques et de ces discours courageux et funestes qui
paralysaient l'loquence mme de Mirabeau.

Quant  celui-ci, depuis son voyage nocturne, il n'tait plus le
mme homme... On et dit qu'il avait la conscience enfin du mal
qu'il avait fait et du bien qu'il pouvait faire. Ange et dmon, il
portait la mme activit dans tout son rle. Sa vie tait grave et
laborieuse. Plus de jeux, plus de ftes, de festins somptueux, de
femmes enleves, de filles sduites, plus rien de l'ancien Mirabeau
que l'loquence et le gnie. En ce moment de son retour aux
doctrines des royalistes, il se disait qu'il tait fait pour
gouverner la France, et s'il l'et gouverne  son gr elle pouvait
tre sauve; ainsi, il redoublait de travail et de zle chaque jour.
Ses premiers succs de tribune, entranants, victorieux,
irrsistibles tant qu'il parlait de sa voix de tonnerre aux passions
de la multitude, taient devenus une lutte, un combat, un danger,
aussitt qu'il voulut mettre un frein aux passions qu'il avait
souleves et qui ne lui obissaient plus.

Je ne saurais dire exactement quel fut cet unique instant dans la
vie et dans l'honneur de ces deux hommes, quand Mirabeau se mit 
peser sa parole, et quand Barnave  son tour devint tout  fait un
orateur. Un changement dans les saisons, un astre inconnu dans le
ciel m'auraient frapp moins vivement que le tribun devenu sage et
prudent, o Barnave accomplissait chaque jour son projet de
remplacer Mirabeau lui-mme dans l'admiration, l'enthousiasme et les
respects qu'il inspirait  son peuple. videmment, les rles de ces
deux hommes taient changs. Mais si je comprenais la conversion du
premier, je cherchais  comprendre  qui donc en voulait Barnave, et
d'o lui venait cet incroyable acharnement?

Barnave en ce moment vitait ma prsence, ont et dit qu'il ne
m'avait jamais connu; il tait tout entier  sa rage,  sa joie, aux
accents de la foule, aux fureurs de l'assemble, aux cris de la rue,
aux violences du journal,  ses tranes sanglantes, prsages
funestes des plus mauvais jours de cette rvolution qui semblait
emporter la terre elle-mme! Ah! ce Barnave... un jour cependant
comme il entrait dans le jardin des Tuileries, je le rencontre, et
je l'arrte.

--Un moment, lui dis-je, et permettez que je vous demande si j'ai
dmrit de vous?

--Monsieur, me dit-il, d'une voix brusque, vitez, croyez-moi, toute
explication inutile! Vous tes tranger, vous tes un seigneur: nous
marchons sur des charbons ardents; mon amiti pouvait tre fatale 
votre bonne renomme, et votre amiti pouvait me rendre suspect au
despote que je sers; voil pourquoi j'ai rompu avec vous...
j'imagine aussi que nous n'avons plus rien  nous dire  prsent.

--Monsieur! lui dis-je, entre vous et moi, il y avait d'abord une
amiti commence, il y avait ensuite un double secret, et je ne
comprendrais gure que ce petit danger d'amoindrir une popularit si
brillante ait tant de pouvoir sur votre esprit, que vous soyez forc
d'oublier que vous avez t mon confident et que je suis le vtre! 
coup sr, je sais votre secret, citoyen Barnave, et vous savez le
mien, ou du moins vous en savez tout ce que j'en sais moi-mme, et
dans ma _navet_ allemande, il me semblait que ce double lien ne
pouvait pas et ne devait pas se rompre ainsi...

--Monsieur, reprit Barnave, on est presque en rpublique... et l'on
n'est pas toujours son matre! Un jour de plus, dans les temps o
nous sommes, a souvent chang bien des mes. La dernire fois que je
vous ai vu, vous m'avez racont une histoire galante  laquelle vous
avez attach plus d'intrt qu'il ne convient, et que j'ai tout 
fait oublie... Oubliez aussi quelques paroles imprudentes que j'ai
pu dire... et dont je me souviens  peine. Et puis la belle heure,
et bien choisie, aprs tout, pour ces belles passions!

Pourtant, reprit-il, si je le voulais bien, je vous raconterais...
mais on m'attend, ce sera, s'il vous plat, pour un autre jour!

--Non, non, m'criai-je, et vous vous expliquerez  l'instant.

--Apprenez donc, Monseigneur, qu'il y a peu de jours, comme j'tais
 rver dans un coin de mon logis, je vis entrer... une dame
voile... Elle pleurait,  travers son voile; elle tait belle, elle
me parla avec dsespoir. Elle rougit quand elle me raconta ce que
vous m'avez racont vous-mme: l'ivresse du bal, son masque et sa
faiblesse en ce lieu d'enivrement, et les remords de son amour pour
vous, ses terreurs d'tre dcouverte, et la peine que vous lui
causiez, vous, si jeune, et qui perdiez dans cette recherche les
plus belles heures de votre jeunesse! Ah! vous aviez raison, mon
prince, et voil certes la beaut mme, et la grce en personne.
Elle me connat, certes, et moi, je ne sais pas o donc je l'ai
vue... Et quand elle eut ajout que vous deviez l'oublier, que vous
ne la verriez plus jamais, non, plus jamais, elle ajouta, de sa voix
la plus touchante, qu'elle vous priait et vous suppliait de ne plus
vous occuper d'elle, et de cesser tout reproche inutile.--Et
dites-lui bien, monsieur Barnave, vous son ami, que je veux qu'il
parte,  l'instant, et qu'il retourne au fond de l'Allemagne... et
qu'il m'oublie!... Ah! oui... Elle pleurait, elle suppliait et quand
elle eut essuy ses yeux, elle pleura; puis voyant qu'elle tait
reste avec moi trop longtemps, elle rougit, elle se leva; elle me
fit jurer de ne pas la suivre, et de ne pas la reconnatre si je
venais  la retrouver; elle me dit adieu pour vous et pour moi. Je
n'ai jamais vu plus de noblesse et plus de grce, unies  plus de
dcence et de dsespoir!

--Mon Dieu! Barnave, pourquoi ne m'avoir pas dit un mot de cette
rencontre? Votre conduite envers moi est dure, convenez-en.

--Eh! je savais bien que mon rcit aurait l'effet tout contraire de
celui qu'attendait la belle inconnue; en mme temps j'esprais, 
vous voir calme et rsign, que vous aviez oubli cette heure
d'enivrement. Mais puisqu'enfin vous y pensez encore, eh bien!
j'obirai  la dame inconnue... Oui, cette femme est jeune; elle est
belle! et, vous l'aviez devine. En mme temps, elle est une femme
honnte et srieuse, elle pleure avec des larmes de sang la folie et
l'ivresse de cette nuit folle, et quand, par ma voix, elle vous
commande,  vous, de partir, de l'oublier, pour votre honneur!... il
me semble, en effet, que vous devez obir.

--Non, Monsieur, non, vous dis-je, et tant qu'elle ne me l'aura pas
command elle-mme, et tant qu'elle me devra... cet adieu que
j'invoque, eh bien! je m'obstine  sa recherche, et je reste au
milieu de cet horrible Paris o tout se dnature, au milieu de ce
peuple affreux qui me regarde avec dfiance, au milieu de ces cris,
de cette ivresse, de cette famine, de cette lse-majest divine et
humaine, de ces meurtres sans fin! Elle le veut!... Je reste,
immobile tmoin, au hideux spectacle de cette anarchie violente;
encore une fois je ne partirai pas d'ici, Barnave, et vous me direz
qui elle est, vous me direz o elle est, que je la voie et que je
lui parle... enfin!

--Monsieur, reprit Barnave aprs un silence, il y a des
circonstances de la vie o la passion est un contre-sens. Voyez-moi,
vous savez combien j'ai souffert d'un amour sans espoir;  prsent,
je n'y songe plus. Faites comme je fais, occupez-vous. Deux grandes
parties se jouent en France; les paris sont ouverts, la chance,
avant peu, sera dcide; intressez-vous  cette partie clatante et
terrible dont votre tte sera l'enjeu. Voyez, je suis ferme et loyal
avec vous. Vous tes arriv chez nous comme un gentilhomme rvolt
contre les prjugs de sa caste et partisan de toutes les
innovations! Moi seul, et parce qu'en effet c'tait votre devoir, je
vous ai maintenu dans le parti de la cour. Je sentais qu'il y allait
de votre gloire et de votre honneur de rester  ct de votre mre
et de votre archiduchesse; homme de parti, je vous en ai pargn
toutes les peines; je vous ai aplani toutes les voies; je vous ai
fait le reprsentant de la bonne moiti de moi-mme, et c'est vous,
Monsieur, que j'ai charg de mon dvouement  la reine; voulant
sauver la reine, moi, l'ennemi du roi, je vous ai choisi pour mon
second; je me suis fi  vous pour accomplir la partie honorable et
sainte de la mission que je me suis donne! Or , soyez un homme,
et patientez encore un jour! Barnave, le rvolutionnaire accomplira
seul la tche imprieuse de sa rvolution, Barnave le royaliste, a
besoin de vous, mon prince, pour sauver la reine de France!... Elle
est perdue...  moins d'un miracle... Or, ce miracle,  nous deux,
nous l'accomplirons, je l'espre, et quand vous l'aurez accompli, je
vous en laisserai tout l'honneur. Pensez donc  la reconnaissance, 
l'orgueil du peuple allemand, quand vous lui ramnerez
Marie-Antoinette, et si l'Allemagne vous recevra  bras ouverts.

Ou bien, si je succombe, si je meurs  la peine, j'aurai besoin de
vous pour dire  la reine que jamais Barnave n'a t son ennemi
personnel, malgr tous les outrages dont il l'a abreuve; que
Barnave a suivi sans colre et sans passion la voie que les progrs
du temps et les besoins de la France lui avaient trace, et que si
Mirabeau ne se ft pas rencontr sur le passage de Barnave, pour
l'clipser et le rduire  la seconde place, j'aurais t moins
emport, moins fanatique! Ainsi vous me ferez pardonner, si je
meurs! Ainsi, vous sauverez la reine, si le trne s'croule! Ainsi,
vous le voyez, votre part est assez belle, vous tes destin ou 
sauver ma mmoire, ou  sauver la reine... Allons! vivez!
oubliez!... et souvenez-vous!

Il me parla fort longtemps avec l'affection d'un pre; il me fit
honte enfin de moi-mme et de mes lchets; il rendit quelque repos
 mon me, un peu de srnit  mon coeur en me prouvant que j'tais
utile.

--Utile, indispensable, et parce que vos services n'auront pas
d'clat, parce que vous aurez le courage d'accomplir les fonctions
d'un subalterne qui trouve sa plus douce rcompense en son coeur,
parce que si vous mourez, vous, vous mourrez inconnu! Si bien,
Monseigneur, que vous serez un des hommes de coeur de cette
rvolution!

--Oh! repris-je, accomplir ce qu'on appelle une illustre action, et
me faire un nom dans votre histoire, ce n'est pas cela que
j'ambitionne. Le premier jour o je vous ai rencontr, vous vous
tes empar de toutes mes volonts, comme un matre. Le rle le plus
subalterne, vous le savez, ne m'a jamais fait peur. J'ai servi
d'cuyer au comte de Mirabeau, et maintenant, puisqu'il vous faut un
subalterne, je vous obirai, j'y consens; mais quand j'aurai tout
fait pour vous, quand j'aurai oubli, pour vous, mon nom, ma
seigneurie et jusqu'aux vagues rveries de mon amour malheureux...
ne ferez-vous rien pour moi?

--Il y aura un moment, soyez en sr, o Barnave, qu'il soit
triomphant ou vaincu, ne saurait pas refuser l'homme gnreux que
Barnave a charg de sa gloire et de son propre honneur! Que je joue
encore un jour le rle de Mirabeau, encore un jour que je sois le
premier  cette tribune dont il fut le roi jusqu' son voyage de
Saint-Cloud! Que la France, attentive  ma parole, espre, et que le
roi tremble! En mme temps que les derniers abus soient effacs, que
les privilges soient anantis jusqu'au dernier... et puis, je vous
dirai:--Elle est l... la femme que vous cherchez! ma gloire m'a
dli de mon serment.

Oui! que je sois Mirabeau! que je force,  mon tour, la reine
elle-mme  m'appeler dans la nuit, qu'elle vienne  moi en
s'criant: Sauvez-moi, Barnave! et que je meure empoisonn comme
Mirabeau!...

Je poussai un cri terrible.--O Dieu! que parlez-vous de poison et de
Mirabeau?

--Quoi! reprit-il, l'ignorez-vous? Mirabeau se meurt...

--Mirabeau! notre espoir, notre dernier espoir, l'an de sa race et
le premier n de l'loquence?

--Il n'y a qu'un Mirabeau dans ce monde... il se meurt... il est
mort!

--Empoisonn, Barnave! Et par qui?

--Par la main terrible, implacable! Elle a frapp tous les grands
pouvoirs quand leur tche est finie. Un grain de sable dans l'urtre
de Cromwell, ou un grain d'arsenic dans la coupe de Mirabeau! Il
faut qu'elles tombent  un jour marqu, ces extraordinaires
puissances qui changent le monde; et c'est un de leurs privilges
les plus sacrs, les plus incontestables: mourir  temps!




CHAPITRE II


Vritablement, ce dernier soutien d'une cause perdue, il se
mourait... je l'ai vu mourir. D'abord il avait lutt contre le mal,
le mal avait t plus fort que ce gnie... Il tait vaincu, pour la
premire fois. Cet homme (il touchait  l'immortalit de tant de
cts divers), cet homme, il allait si vite et si droit! la mort
l'arrte en son ardente carrire, elle le terrasse; il tombe, cras
par la logique meurtrire des partis; il tombe, hroque victime de
son propre ouvrage,  savoir: l'mancipation de l'humanit.
Croyez-moi, il fallait un grand courage, un dvouement extrme aux
liberts qui venaient de se faire jour en France, pour hasarder cet
immense attentat... la mort de Mirabeau. Il fallait que
l'mancipation des peuples se sentt bien forte en effet pour
assassiner son pre et pour se passer, au premier moment de gne, de
la force qui l'avait fait natre. Enfin pour se dlivrer de
l'obissance par un crime... un crime funeste! et qui se paie avec
des crimes au del de toute prvoyance et de toute vraisemblance. 
l'aspect de cette joie immense, il tait facile  l'Assemble
nationale de prvoir son sort  venir!

On n'a pas assez parl de cette mort. Elle a chang les destines de
l'Europe. La rvolution, en perdant Mirabeau, son matre, a jet
plus de bave et de venin qu'elle n'et pu en jeter s'il et vcu
pour la comprimer. S'il et vcu, le hros des temps modernes, la
France n'aurait connu ni Robespierre, ni Bonaparte. Bonaparte, en
venant au monde, aurait trouv un matre, et il n'et point song 
le devenir. Dans mon opinion, Mirabeau reprsente, et compltement,
le pouvoir populaire, aussi compltement que Richelieu l'autorit du
prtre et Louis XIV le pouvoir royal. Mirabeau mort, le peuple est
mort, et maintenant que le sceptre a pass dans tant de mains, 
prsent qu'il a t violemment arrach de toutes ces mains, devenues
trop faibles pour le soutenir, que deviendrait le vieux sceptre
impossible  porter? Par quelle flatterie ou par quelle gloire,
ajoutez par quelles grandes actions se maintiendra l'autorit dans
la main qui le porte? Difficile question, qui ne peut tre rsolue
que par le temps.

Je reviens  Mirabeau. Quand il sut qu'il fallait mourir,
absolument, et qu'il tait au del de toute esprance, il se rsigna
 la mort. Il rejeta bien loin tous les secours de la mdecine...;
il comprenait qu'un homme de sa sorte tait fait pour bien mourir.

Amis qui le pleurez, adorateurs de son gnie, esprits reconnaissants
de tant de biens qu'il a rvs pour son peuple, accourez  son aide!
coutez sa plainte suprme! Ouvrez la fentre qui donne sur les
jardins, approchez son lit de l'arbre en fleurs, laissez pntrer
les rayons du soleil printanier et les premiers chants de l'oiseau;
le soleil est clair comme au jour o mourut Jean-Jacques; l'air est
embaum; l'abeille bourdonne et l'oiseau chante; la nature est
presque aussi belle qu'elle tait belle au Bignon, quand le jeune
homme, agriculteur sous son pre, allait parcourant les campagnes,
rvant tout haut, jetant au vent la posie et les soupirs de son
me. Hlas! hlas! c'est bien le mme soleil, ce sont les mmes
fleurs, c'est le mme chant des oiseaux: rien ne meurt, rien ne
change,  bruits, chansons, parfums! Rien n'est chang dans cette
France, que la loi, et le roi et la royaut: rien n'est chang... il
est l tendu, le roi de son temps, le Mirabeau qui parcourait les
joyeux chemins, en criminel d'tat, le Mirabeau du fort de Joux et
du donjon de Vincennes: alors aussi, il voyait le soleil tincelant
 travers les grilles; il lui tendait les mains de sa fentre; 
mains impuissantes  l'atteindre hier comme aujourd'hui: hier retenu
par ses fers, aujourd'hui retenu par la mort!

Le voil donc arriv tout  fait, le matre jour, brisant les
derniers verroux, ouvrant le dernier cachot! Approchez, bons
serviteurs; venez, votre matre appelle: il s'agit de le dpouiller
de ses habits de malade, et de le parer de son habit de cour!
Allons! des fleurs! des broderies: le talon rouge au soulier, la
poudre aux cheveux, l'pe au ct; Mirabeau, _marchand de draps_,
redevient un gentilhomme! Il veut mourir debout, souriant, calme et
fort, et que son dernier jour soit un jour de fte. Il renonce, et
sans pleurer,  ce bel avenir qu'il s'tait ouvert.

Hlas! il mourait au moment o il venait de comprendre toute sa
force, et comme il tait sr que le monde,  son tour, saurait
quelle perte il avait faite en perdant son tribun, Mirabeau donc
pouvait mourir. Ouvrez les portes de sa chambre et laissez entrer
ses amis, sa matresse et ses enfants, ses soeurs, tout ce qu'il
aime... il n'a plus qu'un instant  les entendre...  les bnir.

Il est donc vrai! encore une heure et tout sera mort. Grce, esprit,
loquence, autorit, geste et regard, intelligence, me et coeur!
Tant de qualits mles  tant de vices! tant de vertus, tant de
courage! O matre...  fantme! Ainsi, grce  cette mort
imprvue... et trop heureux, il ne verra pas mourir la monarchie
ternelle qu'il voulait sauver! Il n'assistera pas au convoi de ce
monarque auquel il a pardonn, lui, si souvent emprisonn et
mendiant! Il ne le suivra pas dans ses fanges et dans ses chutes
ternelles le tombereau de cette reine infortune, aux touchants
souvenirs, quand elle portait sur l'chafaud sa tte blanchie avant
l'heure! Ah! pauvre femme,  peine vtue de la robe noire qu'elle
avait raccommode de ses mains! Ah! Majest!... _Un cercueil pour la
veuve Capet...sept francs!_

Heureux de mourir, Mirabeau, trop heureux, avant d'entendre  son
oreille indigne ces bruits sinistres de rpublique  peine fonde,
et d'chafauds permanents sur les places les plus vastes de ce Paris
des lgances et des posies! Trop heureux en effet au seul aspect
de ce matre... appel la Terreur, il et rclam ses titres de
noblesse, ou bien, si, malgr sa noblesse et ses preuves ardentes,
le bourreau l'et pargn par respect, vous l'eussiez vu, quand vint
la raction thermidorienne, rclamer son titre de citoyen dans le
peuple! Il tait un de ces hardis courages qui ont peur du sang, et
qui meurent, plutt que d'en respirer la vapeur.

Il meurt! Adieu, Mirabeau! Adieu au dix-huitime sicle! Adieu nos
annes de dlivrance! Adieu le rgne clatant de Voltaire et de
l'esprit franais! Adieu, vieux monde, qui ne te soutiens plus que
par le souvenir! Autel, adieu! Trne, adieu! Majests souveraines,
posie et philosophie, histoire, aristocratie et majests de l'autre
monde, adieu! L'ancien monde  Mirabeau s'arrte... ainsi que le
Nouveau Monde fut l'Europe, le jour mme o Christophe Colomb porta
le pied sur ces terres ignores. Silence donc et courage!  prsent
que Mirabeau n'est plus, vous n'avez qu'un choix, vous qui vivez
encore: allons! vivre en plein chaos... ou mourir!

Longue et triste agonie!  lente, impitoyable et superbe douleur!
Parfois la nature prenait le dessus, le malade semblait renatre! Le
sang circulait dans ce vaste corps, le feu remontait  ce regard
teint; le mal vaincu se taisait, alors il redevenait tout  fait
Mirabeau.

Ce fut dans un de ces instants de calme et de paix qu'il me vit au
pied de son lit, comme je le regardais mourir. Il m'appela, du
regard,  son chevet, et la tte penche il me parla de la reine.
L'avez-vous vue... et n'aura-t-elle pas un mot  me dire avant la
mort? Et le roi, lui pour qui je meurs! Son regard inquiet
cherchait en vain le messager royal... personne de cette cour
ingrate ne vint au lit de mort de Mirabeau.

Tout  coup la porte s'ouvrit  deux battants; un clair de joie et
d'orgueil brilla dans ses yeux teints:--Qui va l? demanda-t-il.

--C'est une dputation de l'Assemble nationale qui vient pour
saluer son hros; Barnave la conduit.

Il se leva en souriant; il salua de la main ses collgues; puis il
prit Barnave de ses deux mains, et l'attirant  soi comme pour
l'embrasser:--Barnave,  bon jeune homme!  Barnave, eh bien! C'est
vrai, je meurs! Dsormais, soyez le premier  la tribune, et si vous
avez t jaloux de Mirabeau, pardonnez-lui, Barnave, il vous bnit
au lit de mort; vous tes un grand coeur! Vous tes un orateur  ma
taille, et vous mourrez comme moi, assassin; cela est sr, aussi
sr que je meurs... Htez-vous de montrer qui vous tes, vous
mourrez avant peu. Vous tes tous morts, moi mort. Je te bnis donc,
Barnave; esprit loyal! honnte coeur! Dvou! fidle... et
malheureux! Adieu donc!... Et baissant la voix: Si vous aimez la
reine (et vous l'aimez!) dites-lui que tout est perdu!... Qu'ils la
tueront... Qu'ils tueront le roi... et son enfant... que ce sont des
btes froces... et qu'il n'est plus de salut que dans la fuite, 
prsent que Mirabeau est mort... Il entrait, en ce moment, dans les
douleurs de la suprme agonie... et de l'agonie, il entrait dans le
rle... il dormait, puis il se rveillait, pour embrasser ses amis;
il leur tendait la main avec un muet sourire. Il songea  dicter son
testament... Il n'avait rien  donner. Un de ses amis, le plus
hardi, le plus heureux, lui donna sa fortune, afin qu'il et quelque
chose  donner. Mirabeau l'accepta.

Mme il y eut une scne d'une effrayante solennit.

Nous entourions le lit du moribond, il reposait. Tout  coup entre
un homme, il marchait doucement, respirant  peine, son visage tait
rsolu; il se posa devant Cabanis, et lui tendant son bras nu, il
lui dit  demi voix:

--Mirabeau n'a plus de sang: son sang est brl et perdu; la prison
et l'amour ne lui en ont pas laiss. Les Anglais savent ranimer les
cadavres par la transfusion, il ne s'agit que de trouver du sang 
remplir les veines du cadavre. Voici ma veine, ouvrez-la, prenez mon
sang, un sang pur et fort, honnte et dvou, qui remontera au coeur
de la monarchie expirante sur ce lit. Prenez mon sang, docteur, il
appartient  Mirabeau, prenez! qu'il vive, et que je meure en
criant: _Vive le roi!_

On regardait cet homme avec admiration: des larmes, les larmes
retenues jusqu'alors, tombaient en silence de toutes les paupires,
on cherchait  se souvenir si jamais le deuil du peuple tait all
jusque-l? J'eus encore,  ce propos, un vil moment de jalousie et
je m'criai tout bas: _C'est le fou de la reine, Messieurs!_ Mais
lui, reprenant la parole, et tendant son bras de nouveau:

--Non pas, non pas, dit-il, je ne suis pas un fou; ceci n'est pas
l'action d'un fou, il me semble; je n'ai jamais t un insens,
comme vous dites. Si c'est vraiment Mirabeau qui est couch sur ce
lit, ple et blme et pris par le rle, eh bien! c'est chose sage et
sense au premier venu de dire  ce cadavre: Ami, prends mon sang!
C'est chose honnte et prudente de donner tout son sang  ce
cadavre! Il ne s'agit pas d'un homme isol, un pre, un fils, un
poux, un de ces malades vulgaires que l'on pleure, dont on porte le
deuil, auquel on lve un tombeau sous un cyprs... douleur d'un
jour, que le temps emporte aux premires feuilles du cyprs. Ceci,
c'est la monarchie expirante! Ceci, c'est la France au dsespoir...
c'est vraiment la France qui rle et qui est morte! Si je suis un
fou, Messieurs, de venir apporter mon sang dans ces veines, c'est
que peut-tre arriv-je trop tard. En ce cas seulement je suis un
fou, je le veux bien, j'y consens, je suis des vtres... un fou...
je ne l'ai pas toujours t!

Il s'approcha du lit, et se penchant sur le corps tendu du mourant:
Tu meurs, dit-il, utile, intelligent, dvou! vaincu, pardonn,
impuissant et glorieux ami de la bonne cause! Ainsi tu meurs
entour, honor, pleur;... encore un jour, et tu venais  bout de
ta noble entreprise! O ciel!... Le ciel ne veut pas, il te rappelle,
et personne ici-bas ne prendra ta place, personne! et pas mme un
royaliste de ma sorte qui te donne tout mon sang, si tu veux vivre
encore huit jours!

Ses paroles furent touffes par les sanglots.

On tira un coup de canon  l'intrieur: Mirabeau se leva sur son
sant, et d'une voix encore sonore et franche: _N'est-ce pas le
commencement des funrailles d'Achille?_

C'tait mieux que les funrailles d'Achille, c'tait la mort
d'Hector.

C'tait la constitution franaise qui venait de perdre, elle aussi,
son premier Dieu, comme toutes les religions accomplies.

Soudain il fut saisi de ces atroces douleurs sous lesquelles il se
tordait comme du fer. Il voulut parler, la parole haletante chappa
 sa lvre... et cette voix loquente, qui avait suffi  donner la
libert  tout un peuple, elle resta muette!

Il ferma les yeux quelque temps, il opposa l'inertie  la douleur,
il se laissa tenailler comme un martyr  la question, aprs quoi il
ouvrit les yeux, et, sur une page commence, il crivit en grosses
lettres ce simple mot: DORMIR!

Il avait vu le ciel, il avait respir les derniers parfums, il avait
entendu les derniers concerts de la terre, il avait dit adieu  ses
amis,  sa soeur,  son enfant; il avait entendu les derniers
sanglots de sa matresse qui pleurait agenouille au seuil de sa
porte... il avait compris les angoisses de la foule...  prsent il
voulait dormir.

Il s'endormait, quand il fut rveill au nom de Pitt. Ce nom d'un
commenant politique le tira de sa lthargie et lui rendit un
instant la parole:--Euh! si j'avais vcu, je lui aurais t fatal.

Fatal, en effet, car si la mme France avait eu, tenu dans son sein
un Bourbon lgitime, une constitution lgale, Mirabeau ministre, et
Bonaparte gnral, je vous demande o serait la grandeur de M. Pitt?

Il dit  l'ami qui soutenait sa tte accable et couverte de sueur:
_Tu soutiens cependant la tte la plus forte de la monarchie!_

 ces mots j'entendis _le fou de la reine_ qui disait tout bas:

--Et la plus forte tte, aprs celle de Mirabeau, c'est la mienne...
O! la tte d'un pauvre fou, qui n'est bonne  rien, pas mme  jeter
 la populace,... un jour de crime et de fureur!

Quand la tte de Mirabeau retomba sur l'oreiller, nous tions 
genoux. Il y a des ttes privilgies dans le monde, leur dernier
bond a de singuliers chos. La tte d'Alexandre retombe en brisant
la monarchie universelle. La tte de Mirabeau brisait plus que la
tte d'Alexandre n'a bris, elle faisait voler en clats la
monarchie _immortelle_ de saint Louis, de Henri IV et de Louis le
Grand!




CHAPITRE III


Ainsi plus d'espoir! Le dernier soupir exhal de cette vaste
poitrine emportait toute une monarchie; il me semblait que le ciel
aurait d se couvrir,  ce triste et solennel moment. Je sortis de
cette maison funbre; je traversai cette galerie encombre de livres
en dsordre, ces cabinets dont les murs taient chargs de portraits
de femmes; je vis, sans les voir, tous ces appartements consacrs
aux festins,  l'tude,  l'loquence,  l'amour, dsormais pleins
de deuil. Il avait laiss, en ce logis, la trace vidente de son
gnie et de son dsordre, il en avait fait un ple-mle trange o
se retrouvaient les passions, les habitudes et les instincts de sa
vie entire! videmment, cette demeure abritait autant de vices que
de vertus! Le bois de chne sculpt, les vieux cadres entours de
guirlandes, les fauteuils aux larges bras, la bergre en vieille
toffe, emprunte aux vieux salons du grand roi, la tenture 
l'aiguille, et tout le vieux sicle toff, reluisant, pais et
riche! En mme temps, sur ces meubles magnifiques, taient pars
dans la poussire et le mpris des livres, des journaux, des
discours, des pamphlets, tout l'attirail moderne de la pense
rvolte... On voyait que cet homme avait vcu  la hte, et qu'il
tait mort brusquement. Comme il tait un bon homme  la maison,
chez lui, ses domestiques le pleuraient, le vieux chien hurlait, et
la soeur du mort, appuye au marbre d'une console, tait plonge
dans les plus amres rflexions.

 la porte, il y avait des mendiants en guenilles, au teint hve;
ils avaient l'air fort tristes d'avoir perdu _leur bon seigneur_;
car  force de bienfaisance et d'urbanit la fodalit chasse de
toutes parts se retrouvait encore  la porte de Mirabeau avec ses
respectueuses formules;  la porte de Mirabeau, il y avait mme un
prtre... un prtre en surplis qui consolait les pauvres, en leur
distribuant les dernires aumnes de Mirabeau.

O Mirabeau! gnie! audace! intelligence! esprit bizarre! esprit
charmant! grce et bont! force et courage!... Un monument plac sur
les limites de la philosophie et de la politique! Il a runi, par un
privilge unique,  l'entranement du grand sicle, le doute et
l'ironie ingnieuse du sicle de Voltaire; il a forc mme ses
passions  l'obissance, il a dompt mme son gnie, il est mort
aprs l'avoir vaincu, aprs l'avoir fait rentrer dans la voie
troite qui lui dplaisait! Pleurez, vous qui aimez la patrie! Il
est revenu le nouveau Coriolan, de son exil chez les Volsques; lui
aussi, il a t flchi par la voix d'une femme; il a embrass avec
transports les portes de la ville natale. Pleurez-le, rpublicains
et gentilshommes; aux rpublicains il a donn le vrai et sincre
langage qui se doit parler parmi les hommes attachs  la chose
publique... et s'il meurt c'est, en fin de compte, parce qu'au
milieu de sa victoire, il n'a pas consenti entirement  son tat
d'homme nouveau, de citoyen, d'galit.

Il tait n pour la fte, pour le plaisir, cet homme loquent dvor
par la politique; il aimait les danses, les festins, les musiques,
les menuets, les rondes, les gavottes, les musettes. Ce hardi
compagnon avait bris les outres dans lesquelles taient contenus
tous les vents de l'orage et les temptes les plus bruyantes du
genre humain.--L'outre une fois perce, il n'en fut plus matre, et
le voil qui succombe  son tour, sous les vents qu'il a dchans.
Ainsi, grand homme-enfant, tu n'as pas eu de rivaux, tu n'auras pas
d'imitateurs, et maintenant que te voil mort tout entier, le trne
de France renvers de fond en comble te servira d'oraison funbre,
d'pitaphe et de tombeau!

J'arrivai jusqu'au fond du jardin, malheureux, perdu, ne concevant
rien  la douleur qui me saisissait  l'me; jamais je n'avais
ressenti pareille douleur; hlas! jamais je n'aurais imagin que la
perte de cet homme amnerait pour moi un dcouragement si complet.
Mirabeau mort, adieu la fiction, adieu les rves de l'avenir, adieu
mon ami qui me protgeait, adieu la reine, adieu Barnave; il tait
la reine, il tait Barnave, il tait moi-mme; il tait le drame
autour duquel nous tournions les uns et les autres, incessamment
pousss par une force invisible. Il me semblait que l'histoire et le
roman de ma jeunesse taient finis  ce cercueil. Mort Mirabeau,
mort le joyeux convive et l'aventureux jeune homme aux bondissantes
amours; morte aussi cette voix puissante qui avait un cho dans
toutes les capitales du monde; il n'est plus ce gnie, il ne bat
plus ce grand coeur, elle est puise, enfin (qui l'et dit?) cette
passion qui s'emportait  et l, abandonne  ses propres
hennissements.

Au dtour de l'alle o l'Amour, en riant, posait le pied sur la
flamme teinte de son flambeau renvers, je rencontrai un homme 
demi pench sur un rosier mousseux dont il tudiait l'architecture.
La mditation de cet homme tait profonde, et l'enthousiasme perait
dans tous ses traits. Je reconnus mon amateur de roses; il avait
trouv dans ces jardins abandonns la fleur qui manquait  sa
collection, et courb jusqu' terre, il tait devant cet arbuste,
ivre, heureux, content.... Si l'on disait  cet homme: ami, de cette
fleur qui vient de natre et du bouton qui s'panouira demain, je te
prie, faisons un funbre hommage  ce grand esprit qui vient de
s'teindre?--Oh! que non pas, dirait-il, cette rose est rare, elle
est  moi, c'est ma collection! c'est ma vie! et puis, vous avez
tant d'autres fleurs pour composer vos couronnes! Vous avez
l'oeillet, le lys, l'anmone et la pervenche, et le laurier, et
l'_immortelle_... Ah! de grce, pargnez ma collection!

C'est ainsi que la nation franaise a port le deuil de Mirabeau!
Elle a fait comme l'amateur de roses, elle a dfendu sa passion
jusqu' la fin, puis au mort qu'elle pleurait, elle a sacrifi tout
le reste. Aussi, quand l'heure est venue, et qu'il s'agit d'honorer
ces dpouilles mortelles, demandez  ce peuple loign de son Dieu,
qui ne lit plus l'vangile, et qui ne va plus aux anciens autels, le
plus grand, le plus beau de ses temples, pour y dposer ce corps...
le peuple aussitt donnera ce temple qui n'entre plus dans sa
collection favorite; il chassera le Dieu du sanctuaire, il
renversera les saints de leur base, il prendra la pierre consacre
de l'autel, et charge encore de reliques, il la posera sur le
tombeau de son hros d'hier... Voil tout ce qu'il peut faire en ce
moment; un temple o le Dieu n'est plus! Mais demandez  ce peuple
ingrat, au nom de son grand homme, en souvenir des services rendus,
l'oubli d'une colre, ou le renoncement  une injustice: au nom de
Mirabeau, son Dieu qui vient de mourir, priez cette nation
d'pargner une seule tte... une seule... Elle dira, comme l'amateur
de roses: c'est ma collection qui l'ordonne... il me faut cette tte
encore... Il me la faut! J'ai donn un de mes vieux temples 
Mirabeau... il peut bien me laisser sa reine et son roi, pour que
j'en fasse  mon plaisir!

Voil comment le paradoxe enfante invitablement tout ce qu'il y a
de plus lche et de plus cruel!

Et maintenant que Mirabeau, mon matre, a laiss sans condition son
humble cuyer, je veux quitter ce volcan qui me ddaigne; il faut
m'arracher  la perptuelle moquerie, au sarcasme impitoyable. Il
est mort, Barnave me ddaigne, et la cour m'est ferme; ici je ne
suis aim de personne; ici je ne puis rien voir de ce qui se passe
en ce monde; ici j'touffe et je meurs; je ne crois plus  rien; en
si peu de jours, j'ai tout puis, partons.

Adieu donc Paris, la cit reine; adieu, Versailles, la cit morte;
adieu, le petit Trianon; adieu les bains d'Apollon; adieu, l'Opra
et ses nocturnes saturnales; adieu aux petites maisons lambrisses
et dores par le vice; adieu  cette socit farde, en noeuds roses
et en larges manchettes; adieu, France, adieu, belle ruine, adieu!
Je pars!... En quelque endroit o j'habite, en ce bas monde, hlas!
le bruit de ta chute arrivera jusqu' moi!




CHAPITRE IV


Ma rsolution prise une fois, les prparatifs de mon dpart furent
bientt arrts. C'tait par une chaude journe, au mois de juin,
j'tais prt ds le matin; mais avant de partir, je voulus saluer
une dernire fois tous ces lieux o j'avais laiss tant de
souvenirs. Je me rendis  la taverne du _Trompette bless_, je
montai dans la salle haute, o j'avais vu, pour la premire fois,
les hros de ce nouveau monde vanoui dj! Quel bruit c'tait
alors! les brlantes paroles! les cruels sarcasmes!... quel silence
aujourd'hui, quel abandon! Les anciens habitus de ce cabaret, si
vifs, si jeunes et si forts, taient vaincus ou dpasss! Ils
taient dj vieux, perdus et morts: le vieux Saturne avait dvor
ses enfants. Aujourd'hui, dans ce cabaret, sur ces mmes bancs,
tachs du vin de la dernire orgie, taient assis les pouvoirs
nouveaux de la France! L'enthousiasme tait moins sincre, il avait
oubli le magnifique et superbe cho de ces voix solennelles. Il est
donc vrai, _la thorie_ est une grce, une force, une fte... et
l'exprience apporte avec soi une tristesse abominable. O donc
taient les orateurs de ce club innocent encore? Ils taient
remplacs par des conspirateurs, cachs dans l'ombre, et chargs des
livres de l'meute!... O tonnait Mirabeau gloussait une ignoble
terreur enfante au beau milieu du club des Jacobins... Ces femmes
gorges de vin seront bientt des tricoteuses; ces Brutus et ces
Scipions, demain seront des pourvoyeurs d'chafauds!

Ainsi la taverne tait un club; l'Opra tait une caverne, et dans
cette caverne arrivaient,  pied, les anciennes divinits de cet
olympe ananti! Madame Guimard sans carosse et madame Camargo sans
livre!

Divinits dtrnes et humilies, on vendait leurs chevaux et leurs
htels, on les interrompait dans leurs danses les plus gracieuses;
l'art tait cach, plaintif, en haillons! Il avait froid; il avait
faim!... Poursuivi par ces tristes images, je cherchais en vain
autour du monument dgrad quelques ombres errantes des sourires
d'autrefois.

Aux colonnes du Thtre-Franais, le _Mariage de Figaro_ avait
disparu de l'affiche; il tait remplac par des drames de son cole,
avec moins d'esprit, de style et de talent! Voil ce que c'est! vous
semez la rvolte et l'ironie, tonnez-vous de recueillir le doute et
l'abandon.

La rue ouverte  la ruine tait un immense, un incomparable encan.
Les livres, les tableaux, les statues, les gravures, les mdailles,
les chevaux pour la course et les meutes pour la chasse, en un mot,
tout ce qui faisait jadis l'intrieur d'un gentilhomme, et tout ce
qui composait nagure une vie lgante, heureuse, abondante, ces
trsors du luxe et du got taient tendus au hasard, sur les quais
et sur les places publiques; ils taient exposs sans ordre et sans
choix  la curiosit indiffrente des passants. On comprenait que
les portraits de famille arriveraient  leur tour dans cet encan 
l'usage de la populace; non-seulement les enfants ont souffert des
rigueurs de cette poque, mais encore leurs pres et leurs mres,
arrachs aux nobles lambris o ils taient fixs depuis le grand
roi!

C'est grand dommage, en vrit, de porter des mains impures sur les
gnrations anciennes, de les arracher violemment  cette vie
intelligente que leur donne la toile ou le ciseau, d'exposer tant de
figures vnrables sur les places publiques et dans les carrefours,
de dshonorer l'intrieur des familles, de profaner leurs souvenirs.
 l'poque dont je parle, il n'y avait dj plus de logis pour
personne en France, le logis du roi lui-mme avait t profan, le
premier.

Je l'avoue, hlas! j'eus la faiblesse aussi de repasser devant cette
maison aux fentres mystrieuses o j'avais vu tant de personnages
divers, o j'avais entendu tant de choses inoues; cette lgante
petite maison... elle appartenait aux sans culottes, aux bonnets
rouges...  ce qu'il y avait de plus dguenill et de plus hideux.

 la porte de Mirabeau, une pancarte flottante indiquait que
l'appartement tait  louer. On passait devant la maison, sans se
dcouvrir.

J'avais voulu m'assurer, avant mon dpart, que rien ne pouvait plus
me retenir. Partons donc, puisqu'ils ont tout gt en si peu de
temps. Ils ont t sa majest  la maison de Mirabeau, ses grces 
l'Opra, son esprit  la Comdie-Franaise, son inviolabilit  la
vie intrieure; ils ont gt, jusqu'aux joies du cabaret, les
malheureux!

Tel fut l'emploi, le triste emploi de ma dernire journe...
Htons-nous, me disais-je, et partons!

J'en ai trop vu! Je suis vaincu; je suis mort... je veux partir!

Ici je fus pris de vertige.--Eh quoi, partir sans voir Barnave, et
sans dire adieu  ma mre? Partir sans revoir Hlne, et sans
prsenter mes respects  la reine; enfin quitter Paris, comme j'ai
quitt Vienne, en colier dlivr de son prcepteur! Certes, je ne
saurais partir ainsi; je ferai, du moins, mes adieux  ma mre... et
pourtant je quitterai Paris ce soir.

Quand j'eus mis ordre  mon dpart, je quittai mon htel de Paris,
pour me rendre en toute hte chez ma mre... Il tait huit heures du
soir; cette nuit d't rayonnait de mille toiles. Je ne sais quelle
ville incroyable, en ce moment, j'avais sous les yeux, dans quel
tumulte et dans quel bruit, dans quelle tempte et dans quels
prils. Tout hurlait, criait, transportait, menaait et dclamait!
Le Palais-Royal tait soulev par Camille Desmoulins! Chaque feuille
emprunte  ses arbres devenait une cocarde et chaque cho devenait
une menace aux carrefours; sur chaque place et sur tous les seuils,
en voiture,  cheval, sur les bancs, sur les chaises des jardins, au
balcon des maisons, sur la borne et dans l'choppe, on trouvait, 
cette heure, des nergumnes qui faisaient entendre ternellement
des cris de mort. Les citoyens s'assemblaient autour de ces forcens
et les coutaient bouche bante; on et dit des Italiens runis, par
un beau clair de lune, autour d'un improvisateur favori; les rues
taient pleines de gardes nationaux et de soldats, les
corps-de-garde tincelaient de feux sinistres, les chevaux des
officiers traversaient la ville en piaffant; tel tait l'aspect
gnral, une inquitude immense, un malaise incomparable! Ainsi
j'allais, comme on va dans un rve... Et, dans ma course, il survint
plusieurs accidents qui me parurent de mauvais prsage: je heurtai,
en marchant, un homme qui remettait la boucle de son soulier; cet
homme avait les traits du roi; au coin d'une rue o je voulus
appeler un fiacre, le cocher se retourna pour me dire qu'il tait
retenu, cet homme...  vision! ressemblait au comte de Fersen; un
postillon passa, solidement assis sur son cheval... je crus
reconnatre un cuyer de la reine, M. de Valory. Cependant, je me
dirigeais toujours vers les Tuileries surveilles, tortures,
espionnes, fermes. Aux approches du palais, je rencontre une femme
d'une taille lgante et d'une noble dmarche, elle baissait la
tte, elle donnait le bras  un jeune homme... elle allait
tremblante... et malgr moi, je htai le pas pour la voir... Tout 
coup passe au galop un grand carrosse, entour de gardes et de
laquais. Les laquais portaient des torches brlantes, comme
autrefois la livre au devant du carrosse du roi!...

Ce carrosse... il ramenait, en grand triomphe, aux Tuileries, M. de
Lafayette... et cette femme inconnue, allant seule  travers la rue
ameute... O misre!... et pensez si j'eus peur... je reconnus  son
orgueil,  l'clair de ses yeux,  la majest de sa dmarche... Oui,
je reconnus la reine!... Elle tait libre... elle allait dans la
ville...

Eh quoi! toute la cour vagabonde? Eh! quoi! le roi et la reine dans
les rues de Paris,  l'heure de leur sommeil! Est-ce veille ou
songe?

Et tout  coup, poussant un grand cri:--Et la comtesse Hlne. Et ma
mre, o sont-elles? qu'en a-t-on fait? Qui les dfendra sinon moi,
le fils et le cousin? Et je me prcipitai dans les cours du chteau.

La sentinelle me demanda o j'allais?

--Je vais, lui dis-je, au pavillon de Marsan, chez madame la
douairire de Wolfenbuttel.




CHAPITRE V


Dans la cour du chteau, tout au bas du perron de Leurs Majests, je
vis arrt le carrosse aux flambeaux. Plusieurs gardes s'taient
groups autour de cette apparition; d'autres gardes se promenaient
en grand nombre, au milieu de la vaste cour; tout tait tranquille
en ce moment; l'horloge sonnait onze heures; on entendait les pas
rguliers de la garde nationale dont on relevait les sentinelles;
tout le chteau avait l'aspect accoutum. Je pensai que j'tais le
jouet d'une folle vision, et que tout ce que j'avais vu appartenait
 l'exaltation de ma tte: alors je me rassurai quelque peu, et je
ralentis le pas.

La mme voiture arrive au galop, repartit au galop: les sentinelles
portrent les armes, la grande porte se referma, et tout rentra dans
le repos.

Cependant, je demandai ma mre. Elle tait chez elle; je montai, un
domestique vint m'ouvrir.

--Madame n'y est pour personne, ce soir, me dit-il. Il refusa de
m'annoncer.

Je voulus entrer dans l'appartement: la porte tait ferme en
dedans... ce que ma mre ne faisait jamais.

Je grattai  la porte: d'abord on ne me rpondit pas; je frappai de
nouveau. Une voix faible et tremblante cria:--_Que me veut-on?_

--C'est moi, c'est moi, Madame, ouvrez-moi!

J'entendis ma mre qui faisait un effort pour se lever; mais elle
retomba sur son sige:--Les jambes me refusent tout service, Hlne!

--Je vais ouvrir, Madame, rpondit une voix qui m'tait bien connue,
et la porte s'ouvrit.

Hlne me salua tristement d'un signe de tte; ma mre,  mon
aspect, sembla se ranimer, elle me regarda d'un air suppliant. Ce
regard me toucha jusqu'au fond du coeur... nous changemes alors de
rle, ma mre et moi; elle m'avait guid jusqu'ici, dsormais je
comprends que je suis son guide et son appui.

La comtesse avait repris sa place  la fentre... elle tenait sa
tte entre ses deux mains.

Voyant que l'une et l'autre gardaient le silence:--Je viens de
rencontrer Sa Majest, Madame, dis-je  ma mre avec l'accent de la
plus profonde affliction.

--Quelle Majest? reprit vivement Hlne, et ses joues se couvrirent
de rougeur: de quelle Majest parlez-vous, monsieur?... il y en a
tant aujourd'hui!

--Vous savez, ma cousine, que je n'en connais que deux... le roi et
la reine. Oui, repris-je et j'ai vu... le roi et la reine dans la
rue,  cette heure, et si je viens au palais, cette nuit, c'est pour
vous, ma mre! et pour vous sauver, ma cousine, l'une et l'autre de
la fureur du peuple, aussitt qu'il apprendra que ses victimes lui
chappent; donc je vous sauve, ou bien je meurs avec vous,
choisissez!

--Vous avez vu le roi? reprit ma mre.

--Oui, Madame, le roi, bien dguis; j'ai reconnu la reine aux
flambeaux d'un carrosse qui vient d'entrer dans la cour, il n'y a
qu'un instant.

Les deux femmes plirent.--Quoi! la reine a rencontr cette fatale
voiture?.. s'cria ma mre en joignant les mains.

--Oui, Madame, elle l'a rencontre; et elle ne s'est pas contenue,
elle l'a frappe de son fouet, et quand ces flambeaux ont pass,
elle ne s'est plus cache, et c'est  sa royale allure que je l'ai
reconnue; elle doit tre bien loin  prsent.

--O ma noble matresse!  ma fille! s'cria ma mre, en pleurant, te
voil sauve. Et bni soit Dieu qui t'a conduite  travers tant
d'obstacles!  prsent, ma chre Hlne, il ne nous reste plus qu'
la rejoindre, et  partager de nouveau ses prils.

--Madame, repris-je, agrez tous mes services. Ma chaise de poste
m'attend  la porte Saint-Denis; quel que soit le chemin qu'aient
pris Leurs Majests, nous pouvons arriver presque en mme temps  la
frontire. Allons, venez, ma mre; et venez, ma cousine, allons,
rentrons dans notre heureuse, notre paisible Autriche, et fuyons ce
volcan, il finira par tout engloutir.

--Rejoignons la reine! Allons  notre oeuvre!  notre devoir,
Monsieur, reprit Hlne,  ct de la reine est ma patrie; votre
patrie,  vous, c'est votre mre; en ces prils pressants, soyons 
la hauteur de tant d'infortunes, n'oublions jamais, vous ni moi,
notre devoir.

Ma mre tait agenouille  son prie-Dieu! Elle fit une humble
prire, et se releva pleine de courage... Les deux femmes se
revtirent d'un mantelet noir, elles se cachrent sous de vastes
chapeaux, et, me prenant le bras, les voil qui s'abandonnent  tous
les hasards.

Quand j'eus au bras ces deux femmes qui m'taient si chres, que je
les sentis  mes cts, perdues et tremblantes, la ville me parut
beaucoup plus sombre et plus menaante. La nuit s'paissit  mes
yeux, et je marchai dans ces rues, presque au hasard. Hlas! ma
pauvre mre,  pied,  cette heure, elle s'abandonnait, pour la
premire fois de sa vie  ma conduite, et Dieu sait, malgr tant
d'angoisses, si j'tais fier de l'emporter!

 ma droite et s'appuyant  peine  mon bras, marchait ma cousine
Hlne. Bien plus que ma mre, elle avait la conscience du danger
que nous courions.  chaque instant elle prtait l'oreille; on et
dit que Paris se rveillait en sursaut et que la grande voix du
peuple ameut se dmenait autour de ce palais dshonor dont il
avait fait une prison!... Quelquefois Hlne htait le pas, comme si
nous eussions t poursuivis. Ce fut un horrible, un dangereux
moment! Ma mre allait  peine, Hlne aurait voulu courir; j'aurais
voulu porter ma mre, et courir avec Hlne! O fatale,  fatale
nuit!

Nous avancions, peu  peu, jusqu' la porte Saint-Denis; nous avions
dj dtourn plus d'une rue;  la lueur du rverbre, Hlne
aperut un homme qui nous suivait, envelopp dans un large manteau.

Il nous suivait, rasant la muraille; o nous allions... il allait:
nous faisions halte, il s'arrtait. Nous allions  gauche, il tait
 gauche: on et dit une ombre impassible qui suivait tous nos
mouvements, avec le sang-froid et le silence d'un espion qui tient
sa proie.  cette vue, il me sembla que nous tions perdus.

Je regardai ma mre qui se tranait  peine, n'ayant aucune ide du
danger que nous courions; Hlne, avait l'oeil fix sur l'homme au
manteau noir, elle tremblait autant que moi.

 la fin, elle me dit tout bas:--Si nous allons plus loin, nous
trahissons la reine... On nous suit, prenez garde, changeons de
route,...  coup sr, nous sommes pis!

Je sentis en mme temps que les forces de ma mre l'abandonnaient.

Je dis  Hlne:--Il est impossible d'aller plus loin, ma mre est
accable... attendons sur cette borne jusqu'au jour, nous ne
trahirons pas le chemin de la reine... elle sera sauve... au petit
jour, et dj bien loin de ses gliers.

La rue tait troite.  la porte d'une maison de peu d'apparence il
y avait un banc de pierre, o je les fis asseoir... je me tins
debout dans l'angle de la porte; ainsi nous tions dans l'ombre! 
quelques pas, du ct oppos, se tenait notre espion, immobile, et
dans l'ombre aussi!

La nuit tait profonde et le silence tait terrible... Serrs tous
les trois l'un contre l'autre, nous attendions.

Tout  coup,  travers les fentres de la maison oppose, 
l'instant le plus grand de notre dcouragement, une trange
apparition attira nos regards. Une vive lumire vint  frapper sur
cette fentre, et dans l'appartement ainsi clair, nous vmes
entrer plusieurs figures d'une apparence triste et pensive qui se
placrent  genoux contre les murailles.

Quand ces personnages furent  genoux, un enfant alluma le lustre
attach au plancher de la salle, et cette scne lugubre fut claire
 la faon d'un spectacle qui se serait donn pour nous seuls.

 la premire lueur de la fentre, Hlne et moi nous avions regard
de toutes nos forces cette scne nocturne; ma mre tenait toujours
la tte baisse. Inquiet de ce que nous allions voir, je portais mes
regards de cette scne trange  ma mre, et bientt, quand nos
yeux, habitus  cette obscurit claire, purent distinguer les
objets, nous apermes toutes ces ombres  genoux, hommes et femmes,
prtres en surplis, jeunes filles en robes blanches qui priaient et
se frappaient la poitrine.  la fin, s'ouvrit une porte latrale, et
nous vmes sortir de cette porte un vieux prtre qui tranait une
croix de bois; cette croix tait noire et massive, et le vieux
prtre avait peine  la traner. Quand la croix fut pose au milieu
de l'appartement, l'enfant passa au prtre son surplis; le prtre 
genoux, on alluma un cierge, on apporta l'eau bnite, on apporta les
clous et les clous furent bnits. Quand tout fut prpar, la mme
porte latrale s'ouvrit de nouveau; cette fois la victime venait
aprs l'instrument du supplice. Deux femmes ges conduisaient,
appuye sur leurs bras, une jeune fille aux yeux hagards. La victime
tait de petite taille,  la tte penche, au sourire grimaant; ses
paules taient couvertes de longs cheveux, ses pieds taient
envelopps de linges sanglants; elle tenait ses deux mains jointes;
une force surnaturelle s'empara de ses sens, quand elle vit la croix
et les clous.  cette vue, elle se leva par un mouvement convulsif,
elle marcha seule, elle grandit de deux coudes; elle arracha
elle-mme ses charpies (ses pieds saignaient encore du supplice de
la veille), elle se coucha sur la croix, levant la tte, et croisant
ses pieds l'un sur l'autre, tendant les deux bras, ouvrant ses deux
mains, deux mains sanglantes... en cette posture elle attendait;
elle se tenait patiente et rsigne... elle aussi:--_Je sauverai le
monde  force de douleurs._

Voici ce qu'on lisait dans son regard, fascin par le jene et la
mortification.

Je m'assurai, d'un coup d'oeil rapide, que ma mre avait toujours la
tte penche; et, plein de fivre, je reportai mes regards vers ce
drame pouvantable, dont la ralit me paraissait douteuse, en dpit
du tmoignage de mes yeux. Hlne s'tait leve de son sige, elle
se tenait debout, pour mieux voir.

Horrible nuit! La croix, le prtre et la victime tendue; ici, les
assistants immobiles, nous dans la rue, et ma mre endormie, et, l
bas, l'espion immobile qui nous regarde, clairs par le reflet de
la faible lumire... et je revenais toujours  ce chapitre en action
de la Passion de Notre-Seigneur.

La victime tait prte. Alors le vieux prtre s'approcha d'elle; il
baisa ses pieds et ses mains avec le respect du moribond qui baise
les sept plaies du Christ. En mme temps l'enfant lui prsente un
marteau de fer sur un plat d'argent. Le marteau enfonce un grand
clou sur les pieds, un clou entre les mains de la victime... Et le
clou spara les chairs, carta les tendons, pntra les os, le sang
coula sur le sein de la crucifie! Et l, crucifie, elle tait
attache  la croix... l'oeil gonfl, les joues pendantes, le sein
qui bat, le cou parsem de veines bleues, la tte expirante... 
profanation!

Nous assistions, sans nous en douter, au dernier effort du
dix-huitime sicle pour croire encore  cette religion chrtienne,
qui avait fait toutes les destines de la France. En ce lieu, plein
de tnbres, ces hommes et ces femmes, ces malheureux parodistes
taient les seuls chrtiens que la France et gards, ils taient
les seuls croyants que le doute et pargns sur son passage.
tranges chrtiens, qui dmontrent la divinit de leur Dieu par le
cadavre d'une femme attache  une croix! trange foi, qui se
rattache  ces preuves toutes matrielles! Digne rsultat de tant de
sophismes!.. de tant de miracles! Voil une femme appele en
tmoignage de la divinit, d'un Dieu. Que si cette femme et faibli,
si seulement elle et appel  son secours le vinaigre et le fiel,
c'tait fait de l'vangile dans le coeur des assistants!

Il y eut un moment de cette affreuse scne o ma jeune compagne
poussa un grand cri.

Ce cri rveilla ma mre.  son premier regard, ma mre dcouvrit
cette croix noire, attache au mur blanchi, et sur cette croix ce
cadavre, au bas de ce cadavre le cierge qui vacillait dans la main
de l'enfant de choeur.

Elle se mit  fuir en appelant l'exorcisme  son aide... elle voyait
l'enfer!

Elle serait tombe avant que j'eusse pu la rejoindre, elle se serait
bris le crne contre le pav; mais l'espion se dtachant de la
muraille, elle tomba vanouie entre ses bras...

--O ma mre! m'criai-je, sentant que ses mains taient froides;
puis me retournant vers son trange sauveur, je reconnus _le fou de
la reine_...

Il tenait dans ses bras ma mre vanouie; il me reconnut, d'un
regard, et sans mot dire, il marcha devant nous, portant ma mre;
Hlne et moi, nous le suivions sans parler.

Nous arrivmes ainsi  une maison peu loigne, et dont la porte
basse tait entr'ouverte. Castelnaux entra le premier; tout tait
sombre. Un tapis moelleux tait tendu sur l'escalier; d'invisibles
parfums,  peine entr dans ce lieu, vous saisissaient; d'invisibles
chos rptaient vos pas dans un vide invisible; des ombres erraient
sur les murs, comme en un miroir, les plafonds taient chargs de
figures mystrieuses qui, dans la nuit, semblaient gigantesques;
l'appartement tait vaste,  peine clair de ce ple crpuscule du
matin, qui n'est plus la nuit, qui n'est pas le jour; c'taient
partout, dans ce lieu, des lustres teints, des miroirs voils de
gaze, des siges de soie, des peintures bizarres. Castelnaux dposa
ma mre contre un meuble inconnu, qui rptait les paroles et
jusqu'aux soupirs de cette pouvante... Il y avait, en ces
tnbres, une horrible et mystrieuse confusion!

Nous tions seuls. Castelnaux appela du secours: l'instrument
d'airain lui rpondit par un sourd gmissement, il ne vint personne
et pas une lumire ne brilla, pas une porte ne s'ouvrit, pas une
voix ne se fit entendre...  la fin, ma mre reprenait ses sens: je
sentis le sang revenir  sa joue, et le battement  son coeur.

--Personne ici! dit Castelnaux, personne pour porter secours  une
femme vanouie, en cette maison qui gurissait tous les maux! O
est-il donc all, le grand mdecin? Qu'est-il devenu l'infaillible
et le gurisseur? Autrefois, cette salle tait pleine de malades de
tout rang et de tout sexe; autrefois, la sant planait au sommet de
ce plafond solennel; hier encore, aux bords de cette grande cuve
d'airain vous eussiez trouv des consolations pour toutes les
douleurs, des parfums pour les maux de l'me, un feu cach pour les
maux du corps!... Puis, voyant ma mre ouvrir les yeux enfin, il
prenait ses deux mains et les plaant sur les bords de la cuve:--Ne
sentez-vous pas, Madame, une force nouvelle? Votre me n'est-elle
pas remise de toutes ses secousses? Penchez-vous, disait-il,
penchez-vous sur cet abme. Il est trs-vrai que moi qui vous parle,
je suis entr malade ici, j'en suis sorti guri!

Ce remde indiqu par Castelnaux me fit peur.--De grce, un verre
d'eau pour ma mre, un peu d'air, je la sens qui revient, et si vous
voulez nous aider, nous pourrons partir; il est temps de partir; le
jour vient, dans une heure nous sommes perdus!

Il sortit. J'entendis ma mre qui m'appelait.--O sommes-nous, me
dit-elle d'une voix faible, et pourquoi ne fait-il pas jour?--Nous
sommes dans la maison d'un mdecin, ma mre, et le jour va bientt
venir.

La cuve d'airain rptait chacune de mes paroles; ma mre se
retourna  ce bruit; et fatigus que nous tions tous les trois,
nous nous trouvmes alors, sans nous en douter, autour du baquet de
Mesmer, attendant le retour de Castelnaux.

Debout, machinalement appuys sur les bords de la cuve, nos ides
n'allrent pas plus loin que l'heure prsente. La fatigue, la
terreur, la nuit, nous retenaient  cette place, autour de cette
cuve reluisante autant que l'or. Peu  peu je m'abandonnais aux
visions qui voltigeaient informes et sans bruit, entre les mille
branches d'airain croises les unes sur les autres, sur les bords de
ce gouffre, au fond du gouffre, au-dessus du gouffre, assemblage
inou d'ombres lgres, de bruits tranges, cho mouvant qui et
rpt les battements du coeur.

L'me entire, abandonne, sduite  ces harmonies invisibles, se
plongeait dans cette vague obscurit. Bientt je cherchai 
dcouvrir Hlne... Elle ne parlait pas, mais je sentais qu'elle
tait fascine et que son regard plongeait o plongeait mon regard!
Chre me, en ce moment elle cherchait mon me;  cette heure et
dans cette muette contemplation il se formait entre elle et moi une
union inexplicable et certaine. Oh! si Mesmer et t l, donnant la
chaleur  l'airain, faisant jaillir la flamme lectrique de ce fer,
 prsent refroidi... si la foule et entour le baquet magique de
ses mille regards, de ses mille esprances, de ses mille terreurs;
si  chaque nouveau venu, il nous et t donn de comprendre enfin
qu'un nouveau malade arrivait pour partager avec nous son malaise;
et si l'imagination, vague dsir, et la peur, sa plus puissante
compagne, eussent prsid  ces enchantements; si j'avais ignor
qu'Hlne tait prs de moi dans l'ombre, et qu'au milieu de la
foule muette, au milieu de ces soupirs qui s'lvent et qui
s'abaissent en cadence, au milieu de ce monde confus, ple-mle,
malade, et blas, crdule aussi, j'eusse pu deviner  son soupir, 
son regard, aux parfums de sa robe,  ses frissons, la femme
inconnue... et ma matresse que je cherchais depuis si longtemps; 
coup sr, guid par le sixime sens, et le suivant dans le sentier
lumineux, si j'avais pu la saisir dans l'ombre, et rclamer tous mes
droits, acquis dans le bal... si j'avais pu toucher seulement sa
lvre de mes lvres, et la prendre enfin dans la foule:  bonheur! 
miracle!  Mesmer!

En ce moment de peine et de doute, aussitt j'aurais reconnu ton
pouvoir, j'aurais proclam ta science en appelant Mesmer mon
sauveur. Ce qui est vrai, c'est que malgr moi je fus soumis  une
puissante fascination. Le regard tendu, et cherchant au fond du
baquet des restes de magntisme  mon usage, il me sembla que je
trouverais une explication  tous ces mystres! Je voulais retenir 
mon profit quelques-uns de ces violents plaisirs, qui donnaient aux
corps tant de secousses. Je cherchais, dans cette solitude, une part
du drame accompli dans ces tnbres.  force d'attention, je tombai
dans une rverie trange, le rve magntique s'empara de mon me;
ainsi j'allai de la terre au ciel, du rire aux larmes, de
l'esprance  la terreur; j'entendis des voix clestes et des
hurlements d'enfer; dans le fond de la cuve o s'agitait mon rve,
mon rve se nouait et se dmenait comme ferait un ballet de l'Opra
jou en grand costume, et srieusement, dans la nuit profonde, et
quand le lustre est teint.

Ah! ce sicle tait un sicle infini de paradoxes tels que jamais le
monde autrefois n'en avait vu! Il faisait du sophisme  propos de
tout; sophiste  propos des maladies de l'me, il crucifie une femme
pour dmontrer un Dieu! Sophiste  propos des maladies du corps, il
invente un sixime sens pour n'avoir plus  s'occuper des cinq
autres. Triste condition de la religion et de la science en cette
France au dsespoir!.. D'abord sujets fconds en moqueries
indestructibles, puis enfin parodies l'une et l'autre, jusqu'au
crime,  l'absurde, et jusqu' ce qu'il n'en reste plus rien, pas
mme le nom!




CHAPITRE VI


Le retour de Castelnaux me rendit  moi-mme; en ce moment ma mre
allait mieux; notre voiture, grce  Castelnaux, tait  la
porte.--Partez, nous dit-il, il est temps;  prsent, s'il y a un
Dieu dans le ciel, la reine est sauve, et la rvolution a perdu sa
proie... Et demain le faubourg Saint-Antoine n'aura plus de lit
royal  fouiller avec ses baonnettes, plus de ttes royales 
souiller de son bonnet rouge; demain les mgres des faubourgs ne
souilleront plus les chastes oreilles des enfants de
Marie-Antoinette avec leurs propos de mauvais lieux et leurs
blasphmes de carrefour;  prsent la royaut est sauve! Allons,
partez, vous ne courez plus le danger de mettre l'ennemi sur ses
traces; partez, le peuple va se rveiller dans une heure... et je
veux assister  son rveil.

Oui je tirerai ma vengeance! et de ce pas je vais m'asseoir aux
Tuileries,  l'angle du pont, vis--vis la fentre de la reine,
ferme encore, et garde, et surveille. Ah! ma sentinelle bien
veille! Ah! mon peuple... eh bien! hurle et calomnie... Ah! ah!
l'entendez-vous! il crie, il vocifre, il maudit la reine.--_ bas
la reine!  bas la reine!_ et cependant la fentre est toujours
ferme. _ bas la reine! mort  la reine!_ Et quand il verra, malgr
ses cris, que la reine enfin ne vient pas le saluer humblement, lui
le souverain dguenill, quand il ne verra pas la reine en larmes,
son dauphin dans les bras, lui rendre un sourire pour un blasphme,
un _bonjour_ pour ses cris de mort; le peuple,  lui-mme, il se
dira:--(il sait que sa victime est matinale... il a tu son
sommeil!) il dira:--pardieu, l'_Autrichienne_ a diablement pri ce
matin! Et quand ce peuple hideux la sait  genoux, en prires, pour
son poux, pour ses enfants, pour la France, il redouble, 
blasphmateur, de rage et de fureur:

--_La Reine  mort!...  la lanterne!.._ Elle est le fragile jouet
du peuple. Il s'est donn rendez-vous autour de sa tte, et la fait
pleurer  volont. Il la fait sourire, il la menace, il la pousse,
il l'emprisonne, il la chasse, et le tigre tenant sa proie, il se la
renvoie comme un jouet; la mordant jusqu'au sang, en attendant qu'il
la dvore...  Versailles mme, et dans le palais des rois, ce
peuple impie est entr chez elle, une nuit, comme un poux jaloux,
aprs un long plerinage, en brisant les portes, en se prcipitant
au lit nuptial...--Ah! foule insolente!...  la fin, ta proie, elle
chappe  tes apptits! et maintenant qu'elle est partie... et
qu'elle est sauve... allons, va le chercher ton jouet: _la reine!
eh! la reine!_ Plus de reine et plus de jouet, plus de femme et plus
de mre, et plus d'pouse et plus de prisonnire, et plus de
victime, et plus d'injures... Or , citoyens, vous n'avez plus que
le ciel  blasphmer!

Ainsi parlant, Castelnaux se frottait les mains de joie, il
bondissait autour du salon, il crachait dans le baquet de Mesmer, il
tait triomphant, il tait fou tout  fait... fou de triomphe et de
bonheur.

--Dans une heure ou deux, disait-il, on frappe au palais; on frappe
 la porte du roi. On entre en mme temps chez le roi. Personne! On
se trouble, on court, on cherche, on appelle... Il est perdu. Plus
de roi! Croyez-vous qu'il y ait de la pleur,  cette heure, dans
l'histoire de France,  cette nouvelle impitoyable: Il n'y a plus de
roi, et le roi n'est pas mort! Il y aura un jour, dans la cration,
o la voix venue de l'Orient dira aussi  la terre... Il n'y a plus
de soleil! Eh bien! ce mot sans forme et sans nom: plus de roi! plus
de roi  immoler! plus de reine  charger d'outrages! plus de
royaut qu'on insulte, et plus rien dans ce royaume!... Il faut que
je sois le premier  l'entendre,  m'en rjouir! Cette effrayante
pleur d'un peuple sans piti, Castelnaux veut la voir, pour se
venger; ces palais dserts, ces temples dserts, parce que les
palais sont dserts, Castelnaux les veut parcourir, pour savoir ce
que c'est qu'un trne inoccup... un sanctuaire inerte et vide. Il
veut savoir ce que dit l'cho de pareilles solitudes, et si cela
fait peur aux nations, quand le trne et l'autel rendent un son
funbre, priv de son roi dgrad, de son Dieu! Victoire 
Castelnaux, cette nuit est une nuit de triomphe. Il est l'Achille et
l'Ajax Tlamon de cette nuit troyenne.  moi l'honneur, chassant les
sans-culottes, les sans roi et les sans Dieu, d'ventrer, le
premier, la muraille de la ville assige. Aussitt vous voyez
entrer, de toutes parts et par la brche, la mort, la peur, la
famine et la vengeance du ciel et le chtiment des hommes, les
meurtres sans fin, le pillage, les ractions sanguinaires, les
longues terreurs, l'anarchie et la guerre civile avec la banqueroute
et les misres accomplies des bourreaux, enfantant des massacres et
des chafauds sanglants! Entrez, tout cela, entrez! Le roi et la
reine, il n'y en a plus; entrez, tout cela, c'est Castelnaux qui
vous ouvre la porte! Entrez, dissensions intestines, bavardages sans
fin; entrez, brigands arms; entrez, populace; entrez, femmes sans
honte et sans robe nuptiale; entrez, faubourgs; entrez, armes
trangres: Anglais, Prussiens, hordes sauvages, vagabonds,
Cosaques, Russiens, gorgez-vous d'or et de sang, pillez les glises,
renversez les chteaux, incendiez les chaumires, dvalisez les
sacristies, ouvrez les tombeaux, brlez les livres, dchirez les
chartes, violez les vierges, chassez les saintes filles des saints
monastres, ruez-vous dans le dsordre,  la proie, au meurtre, 
l'incendie; allons! ! brisez les statues et les images, dmolissez
les maisons royales pour en vendre le plomb et la pierre; saccagez,
brlez, dvorez tout sur votre passage...  vous la France! Elle est
 vous,  vous seuls; elle n'est plus ni  Dieu, ni au Roi; elle est
 vous; venez, venez tous, Castelnaux vous appelle, entrez, et si en
passant vous avez un chapeau ou un bonnet, tirez votre chapeau ou
votre bonnet devant Castelnaux!

Et nous le vmes ainsi bondir tout un quart d'heure, et jamais dans
tout Paris logis plus sombre et plus cach n'avait entendu un si
grand bruit; la cuve,  ces cris, retentissait comme un tonnerre, et
l'cho troubl balbutiait  peine ces paroles presses et
haletantes. Or ma mre, hbte, tait l, contemplant toutes ces
choses sans y rien comprendre, Hlne,  mes cts, se pressait
effraye et muette. Castelnaux brisait tout ce qui tombait dans ses
mains.--O la belle nuit! disait-il; la belle nuit! Paris a perdu un
roi, il a crucifi un Dieu, il a chass Mesmer: royaut, religion,
charlatanisme, et psit... tout est parti; tout a quitt Paris, cette
nuit; il n'y a plus rien  Paris. Paris n'est plus! _De profundis...
Alleluia!_

Quand il eut repris son sang-froid, il nous conduisit jusqu' notre
voiture, et il nous dit adieu en pleurant!

C'est ainsi que je le quittai, ce fameux Paris que je ne devais plus
revoir. Je le laissai vide; il tait si rempli quand j'y entrai,
pour la premire fois! J'tais si jeune alors, j'tais devenu si
vieux en peu de temps! Tout ce que j'admirais tait tomb! Je
laissais dans ces ruines mes illusions, mes esprances, et
maintenant je ne pensais plus qu' suivre,  mes risques et prils,
les traces de cette royaut perdue au milieu des grands chemins.

Triste retour! tristes sentiers battus par des rois tremblants! Ma
mre tait retombe en ce triste tat d'anantissement, voisin du
rve... ma cousine Hlne, abattue et pensive, semblait dvorer
l'espace qui s'tendait devant nous. Elle oubliait ses dangers, 
force de terreur.

Qui l'et vue ainsi penche  mon ct, et nous deux, au matin,
courant la grande route o le soleil courait aprs nous, celui-l
nous et pris pour deux amants heureux qui se sont rencontrs dans
l'ombre, et qui s'enfuient loin de leur vieux tuteur.

Qui m'et vu l'entourant d'une tendresse ineffable et jur ses
grands dieux que nous accomplissions un de ces drames enchants de
la jeunesse heureuse, quand l'amour jouait un si grand rle en ce
royaume, clairant les palais, illuminant les chaumires, animant le
grand chemin, jetant partout la vie et les sourires dans ce beau
pays, sous ces pais ombrages, dans ces vieux chteaux aux gothiques
souvenirs.

Je dis  Mlle de *** en lui prenant les mains, en signe de
tmoignage et de serment:--Voulez-vous, Hlne, en ce pril, unir
votre destine  la mienne, et ne plus nous quitter jamais?
Voulez-vous que je rveille en ce moment, qui peut tre un moment
solennel, ma mre endormie, et que je lui demande sa bndiction
pour nous deux?  cette brusque demande, elle ne parut pas tonne,
et comme je lui avais parl simplement, elle me rpondit simplement:

--coutez, Frdric, nous n'avons pas de temps  perdre en vaines
esprances; il ne faut pas esprer que nos destines soient unies;
notre sparation est proche, et, je le sens, deux devoirs diffrents
nous appellent. J'appartiens  la reine, et vous appartenez  votre
mre. Ainsi nous irons, vous et moi, o elles iront, chacun de son
ct: nous ferons notre devoir, tout srieux qu'il puisse tre, et
que Dieu nous protge! Hlas! l'heure est srieuse, et nous devons,
avant tout, racheter les fautes de notre jeunesse  force de
dvoment au malheur! Ainsi nous nous partagerons la ruine et les
misres de cette royaut qui s'en va, comme nous avons partag sa
gloire et sa folie. O Frdric! vous ne savez pas toutes les fautes
que nous avons commises! toutes les erreurs dont nous devons porter
la peine; et si vous saviez cela, mon cousin, combien nous avons t
tous coupables, vous plaindriez ce peuple perdu qui gronde et tue;
vous trouveriez qu'il est juste en ses vengeances, vous comprendriez
ces cris furibonds de libert! Pour moi, je ne m'aveugle pas sur
cette rvolution. Cette rvolution, c'est notre mort  tous... Mais
vous ne comprenez pas cela, mon cousin; vous ne comprenez rien aux
menaces d'un temps que vous n'avez pas vu, d'une histoire que vous
ne savez pas. Vous n'avez vu, de la cour, que la surface, et du
peuple que la lie immonde! Vous tes venu en France au moment o
nous renfermions nos vices en nous-mmes, surpris par le grand jour,
au moment o le peuple obissait aux vengeances de quatre sicles de
servitude. Hlas! notre malheur vous a tromp sur notre compte;
innocent au milieu de nos corruptions et de nos vices, vous avez cru
 notre innocence, et maintenant vous voulez partager notre
infortune, et vous me dites  moi: Je suis  vous, Hlne! Imprudent
que vous tes! Ne voyez-vous pas que cette infortune est infamante,
et ne voyez-vous pas que vous n'avez aucun droit, vous si jeune, 
venir porter la peine de tous les crimes de Louis XV? Disant ces
mots, elle appuya sa main droite sur ma tte, comme un tmoignage
d'une ineffable protection.

Je lui rpondis avec toute l'assurance et toute la conviction qui
taient en moi; je me montrai bien dcid  ne la plus quitter,  la
suivre,  l'aimer,  vivre  ct d'elle,  mourir avec
elle...--Non, lui dis-je, il n'en sera pas, cette fois, comme de ma
premire passion d'amour!

Je n'ai pas peur de vous; je ne crains pas vos ddains; vous
m'aimerez, vous m'aimerez, je vous aime et j'en suis sr!...
Innocent, dites-vous! mais j'ai partag, j'ai copi tous ces vices!
Innocent, en effet, et plus  plaindre que si j'avais t coupable!
Un matin, capricieux jeune homme, je quitte l'Allemagne, exprs pour
vous voir, ma cousine! et me voil parti pour la France, que vous
habitez; chemin faisant, je me rappelle avec une joie ineffable
votre naissante et charmante beaut; j'entends vos chansons, je vous
vois me sourire... Ainsi rvant me voil tomb sur les chemins, et
bris  demi je rencontre une petite fille agaante et rieuse, et
pour la petite fille aussitt je vous oublie... Alors, me voil, sur
le chemin, aux genoux de cette fillette, et la suppliant d'accepter
ma fortune et ma main! Voyez si j'tais sage!... Heureusement la
fillette me rit au nez, et, sage autant que j'tais fou, elle
pouse,  mon nez, mon valet de chambre. Dsol, je viens en France,
et je vais  la cour, je vous vois, la nuit, prs de la reine, sous
un voile noir; on vous et dit morte, et chez la reine vous me
recevez avec une froide rserve... On et dit que vous saviez mes
infidlits de grande route... conduit par vous, faiblement reu
par la reine, oubli de ma mre, alors je vais au hasard, et je
rencontre en tout lieu des hommes plus puissants que le roi: des
libertins qui rgnent au nom de la vertu; des charlatans qui
proclament la vrit. Le vice est partout, l'gosme et la vanit
encombrent toutes les mes, la peur rgne en souveraine, enfin vous
tremblez tous. Moi, je fais un effort pour tre,  l'exemple
universel, un brouillon, un meutier, un Don Juan de carnaval. Je
prends Mirabeau pour matre et seigneur; je choisissais bien,
convenez-en.

Ainsi...  mon premier pas,  mon premier appel, le vice aussitt
vient  moi dans ses atours les plus charmants. Rien de plus gai, de
plus vif, de plus joli: l'esprit au regard, la grce  la lvre, un
feu de vingt ans... Mon premier bal masqu fut un vnement... J'en
rve encore, et voyez ma plainte!... Il advint que je sortis de
cette fte amoureux comme un fou. De qui? je l'ignore... pourquoi?
je le sais bien. Malheureux que je suis! je la regrette encore, et
(soyons vrai!) j'ai bien peur de la regretter jusqu'au dernier de
mes jours, cette nuit d'ivresse et de fte qui devait me dgager des
illusions de ma jeunesse: au contraire, elle les renouvelle, elle
les prolonge, elle les ravive, et voil mes illusions qui me
reviennent! Ds ce moment je suis poursuivi par les spasmes infinis
de cette minute heureuse, et je n'entends plus rien, je ne vois plus
rien, je cours aprs une ombre! Ah! Dieu du ciel! je reste un
Allemand, rien qu'un Allemand, un Allemand sans vice et sans vertu.
Pour un parfum... pour un sourire... pour une jupe fripe... Alors
voyant que je n'tais qu'un faux vicieux, un Don Juan de hasard, je
retourne  Mirabeau: Tu m'as tromp, lui dis-je... et c'est  peine
s'il se rappelle une seule des leons qu'il m'a donnes! Le Mirabeau
que j'avais vu au bal, en plein dlire, amoureux jusqu'au
blasphme... en vingt-quatre heures il tait devenu un grand
homme... un homme d'tat! La veille encore il m'avait fait le
compagnon de son orgie; aujourd'hui il me fait monter  cheval, et,
dans la nuit, envelopp d'un manteau, seul avec lui, comme un fidle
cuyer, il me conduit  une confrence politique. Et de loin je le
vois, rglant les destines du royaume, et sans vous, que j'ai
retrouve, je jouais cette nuit-l le rle d'Osmin ou de tout autre
confident de tragdie! Honteux de moi-mme, et poursuivi par mes
rves, je n'avais plus qu'un espoir, j'esprais en Barnave. Il tait
amoureux d'un amour sans espoir, j'tais possd, moi aussi, d'un
amour sans espoir. Donc, je le rencontre esprant qu'il me
consolerait par le spectacle d'une misre semblable  la mienne...
Barnave tait chang autant que Mirabeau. Plus d'amour dans le coeur
de Barnave et plus de vice dans la tte de Mirabeau: ils m'chappent
l'un et l'autre, aprs avoir commenc mon ducation tous les deux.

Je trouve alors un nouveau Barnave... un Barnave austre,
inflexible, ennemi de la reine, implacable... et voici que le mme
jour, la rpublique dresse la tte  la voix de Barnave, et que la
monarchie expire au lit de mort de Mirabeau! Moi rest seul, seul et
cherchant dans mon me  quoi m'a servi mon dvouement  Mirabeau et
 Barnave,  quoi m'ont servi ma science et mon amour; je reviens 
vous, ma chre Hlne,  vous dont le regard me ravive, et dont la
voix me console: c'est vous qui me faites oublier  la fois tout ce
que je voudrais oublier: mon isolement, mes vices inutiles, mon peu
d'intelligence des faits et des hommes, mes regrets du pass, mon
dsespoir pour l'avenir!... et vous ne voulez pas m'pouser!

 ce long discours qu'elle coutait, attentive et calme:--Votre
malheur est trange et me fait piti, reprit Hlne.  vous entendre
on dirait que le vice seul a manqu  votre bonheur! Certes, voil
de ces malheurs qui ne sont arrivs qu' vous; cependant, mon
malheureux cousin, je vous porte envie,  vous, malheureux de si
peu!

Disant ces mots, Hlne se prit  rougir; et moi, la suppliant du
regard, j'essayai de donner le change  ma passion:--Non, non!
m'criai-je;  prsent je n'ai plus d'amour que pour vous; la femme
elle-mme que si longtemps j'ai cherche, elle serait devant moi, je
ne voudrais pas la voir; je suis  vous,  vous seule,  la reine
aussi, puisque vous pardonnez  la reine; enfin, pour vous, j'ai
entrepris mon voyage en France, et je veux le finir avec vous!

Ainsi je lui parlai longtemps; elle m'coutait tantt avec peine et
parfois avec bonheur, souvent mue; et moi, misrable! si j'eus un
instant de calme, oh! je le dis  ma honte, ce fut dans cette fuite
o je foulais des traces royales sur ces chemins couverts de tant de
dsolations, dans ce jour d'effroi o la monarchie de Louis XIV,
s'avouant vaincue, accepta les chanes de la Convention, et s'en
revint, esclave et dsole, au milieu de la fournaise ardente et
souille o elle devait mourir  petit feu.




CHAPITRE VII


Nous avions couru tout le jour: sur le chemin tout semblait
tranquille; en ce moment, le soir tombait, et la Champagne, au loin,
s'tendait devant nous. La chaleur du jour avait t suffocante, et
la fatigue, unie aux terribles inquitudes de la nuit, nous avait
plongs dans cette espce d'abattement du sommeil qui n'est pas sans
charme. C'est un sommeil de seconde vue et rempli de visions
surnaturelles;  ce moment, l'imagination peu  peu s'arrte, le
coeur bat moins vite, et le malheur disparat. Dj mme nous
pensions voir la reine sauve au del du Rhin, et reue  bras
ouverts, quand notre voiture arrta au relais, pour changer de
chevaux.

C'tait dans un misrable petit village, entre pernay et Dormans.
Comme nous tions sans inquitude et srs d'arriver, nous fmes
d'abord fort peu d'attention  ce qui se passait autour de nous.
Cependant plus d'un indice annonait je ne sais quelle hsitation
qui nous fut bientt suspecte. La population du village, inquite,
obissait  un peu plus de curiosit qu' l'ordinaire au passage
d'une chaise de poste; on s'assemblait, on prorait. Les orateurs de
l'endroit (car alors quel est le village qui n'avait pas son Barnave
ou son Danton?) montaient sur les bornes de l'htellerie,
invoquaient les soins de la police et les soucis de la libert;
bientt,  ne plus en douter, nous remarqumes des signes de
dfiance; enfin, le matre de poste, aprs avoir consult son
entourage, nous annona qu'il lui tait impossible de nous laisser
continuer notre route avant d'en avoir reu l'ordre de Paris mme...
En ce moment je me rveillai tout  fait..... je compris que le roi
tait perdu.

Comment je le compris, je l'ignore; en ces malheurs extraordinaires,
la catastrophe aussitt se devine.  la plus lgre secousse, on
comprend que la terre tremble;  la premire fume, on se dit: le
volcan s'est ouvert! C'est ainsi qu'il y a des gens qui ont prdit,
 cent lieues de Paris, la Saint-Barthlemy et l'assassinat de Henri
IV, vingt-quatre heures avant que personne et rien su des crimes et
des horreurs de Paris.

Je dis  ma mre:--S'il vous plat, vous reposerez ici cette nuit,
ma mre; aprs cette pnible journe, il faut dormir dans cette
htellerie, et demain nous regagnerons le temps perdu.

C'est ainsi que je cherchais  la rassurer sur l'interruption de
notre route. Ah! soins inutiles! elle ne m'entendait pas.
L'intelligence avait manqu  cette dame  l'ancienne marque; elle
ne comprenait plus rien  ce qui se passait devant elle, et, ne
voulant pas ajouter foi au rve funeste qui l'agitait, elle s'tait
abandonne au mouvement de la voiture; elle avait renonc  la
crainte,  l'espoir,  la joie, aux larmes, au sourire, elle
obissait.

Hlne, au contraire, anime  bien faire, et prte  l'exil,  la
mort, hostie expiatoire du vieux temps, me comprit  mon premier
regard. Elle vit tout d'un coup que quelque chose avait manqu 
cette fuite royale, et que tout tait perdu.

Elles descendirent en silence dans l'htellerie. Hlne entrana ma
mre dans une chambre retire o elles restrent, ma mre endormie 
demi et priant Dieu, Hlne obissante  la force implacable... et
prte  tout!

Ces deux femmes,  mon sens, reprsentaient fort bien cette poque,
abandonne  tant de malheurs: d'une part, une vieillesse aveugle,
perdue, et qui tombe au premier souffle en courbant la tte, et
cherchant en vain au chevet de son lit un prtre pour la bnir, un
fils pour le bnir, des vassaux pour porter son deuil; tristes
moribonds! Ils meurent isols dans le plus stupide tonnement...
Cependant ne les plaignons pas; par leur vieillesse mme ils sont
dlivrs de toutes les terreurs, et par la mort de tous les dangers.

Mais d'autre part, et quand les vieillards expirent, les jeunes
gens, voyant le volcan dbord, choisissent une place apparente o
ils attendent le volcan, de pied ferme. Ils savent que la fuite est
inutile, ils se disent qu'on les garde et d'en haut et d'en bas et
qu'il faut avoir du coeur.

Pour moi, quand ma mre et ma cousine furent retires dans leur
chambre  coucher, je revint sur la porte de l'auberge o je me
mlai  cette vie active, exalte et violente. En vain, ce soir-l,
vous eussiez cherch autour de l'auberge et dans l'intrieur de
l'auberge une scne de repos et de gaiet;  l'intrieur, tout tait
morne et sombre; les fourneaux taient teints, les tables taient
dgarnies, aucune voix de buveur ne s'levait dans l'enceinte,
attriste et dserte; au dehors, sous le brouillard si joyeux
nagure, on n'entendait ni chansons ni gaiet; du silence encore, ou
bien, plus effrayant que le silence, un perptuel chuchotement, des
rires nigmatiques, des regards pitoyables. Les hommes, grands
politiques, dissertaient tout bas avec motion et chaleur; les
femmes, animes comme  un conte plein de terreurs, se montraient du
doigt la grande route. Elles avaient vu passer, sur le midi,
l'norme voiture; elles avaient donn  boire au joli enfant; elles
avaient vu les pauvres du chemin tendre une main reconnaissante  la
belle dame, qui leur avait fait l'aumne; elles avaient vu tout
cela, les femmes, et elles avaient compris qu'il y avait fuite et
douleur, qu'il y avait bienfaisance dans ce carrosse; elles avaient
vu des femmes tremblantes, une jeune fille timide, un pre de
famille rsign, un jeune enfant insouciant et joueur. Pauvre
enfant! c'tait la dernire fois qu'il allait dans les champs; il
saluait la foule heureuse; il tendait sa joue aux bonnes femmes, ses
mains aux arbres du sentier, son regard bleu au ciel bleu; elles
avaient vu tout cela, les femmes, elles avaient compris ces misres,
ces malheurs, ces tendresses, et, les larmes dans les yeux et dans
le coeur, elles avaient pri pour cette fuite, elles avaient
embrass leurs enfants avec plus d'amour; elles avaient souri  leur
pauvre chaumire, au mur tapiss de lierre,  la vigne grimpante, au
pigeon familier qui s'abat sous les tuiles comme un familier gnie.
Elles comprenaient tes douceurs,  sainte pauvret du travail et du
toit domestique! elles savaient que le Louvre tait vide, Trianon
ferm, Saint-Cloud garni de canons; elles se disaient que l'air, la
campagne et l'ombrage des forts, la clart du ciel, les eaux
limpides, les fleurs, la vie et la libert, manquaient au roi,  la
reine,  sa soeur,  leur fille,  leur fils, le petit dauphin.

La France, en ce moment suprme, appartenait aux indicibles
angoisses d'une nation sans prsent, qui renonce au pass, et qui
doute de l'avenir. C'est une singulire pouvante pour les peuples
si longtemps gouverns par des intelligences honntes et par des
pouvoirs rguliers, que d'attendre une chose qui ne vient pas,
ft-ce la peste ou l'anarchie! Et quand enfin le silence et la peur
se sont empars de cette nation malheureuse, quand elle est l sur
sa porte, oisive, inquite, attriste, et voyant passer  chaque
instant des bourreaux et des victimes; quand chaque jour son coeur
s'endurcit  l'aspect des crimes et du sang, il arrive alors qu'elle
se spare en deux fractions bien distinctes: les faibles qui
agissent et les forts qui souffrent; les faibles qui plongent leurs
mains dans le sang des innocents, et les forts qui tendent la tte;
les faibles qui insultent la royaut qui passe et la couvrent
d'injures; les forts qui pleurent sur sa destine et qui, l'ayant
accompagne au pied de l'chafaud, meurent sur sa tombe vide, en
voyant au loin ses ossements disperss.

Ah! s'il y a de la gloire, enfants, pour ceux qui pleurent, pour
ceux qui souffrent, pour les hros de la foule osant saluer, quand
la royaut passe en tranant ses fers, pardonnons aux criminels leur
faiblesse; hlas! elle portera sa peine assez vite. Ainsi j'tais,
moi, pendant cette soire,  la porte de l'auberge, attendant des
nouvelles que j'aurais pu dire  tout le monde. En ce moment,
j'avais besoin de consolation et de piti, donc je laissai les
hommes  leur faiblesse, et, content de moi, je fus m'asseoir parmi
les rouets et les travaux  l'aiguille,  ct de ces femmes fortes
et pitoyables, qui n'avaient vu passer ni le roi ni la reine. Elles
avaient vu passer un famille d'exils: pre, mre, enfants, et
maintenant, charitables et chrtiennes, elles faisaient des voeux
dans leur me, pour que cette famille et le bonheur de l'exil.

Dans ces alternatives de piti, de terreurs, la soire avanait.
Tout entier  mes inquitudes, j'avais fini par ne plus faire
attention  ce qui se passait autour de moi; d'ailleurs les
habitants du petit village, un instant distraits par tant de bruits
tranges, taient rentrs, l'un aprs l'autre, en leur logis, et
dans leurs habitudes ordinaires. L'intrieur de ces maisons
s'clairait peu  peu; le villageois, voyant son troupeau revenu 
l'table, rentrait  la maison; le repas du soir arrachait les
hommes  la politique en plein vent; l'enthousiasme et l'motion de
la journe, alors s'abaissant peu  peu, les femmes, les enfants, le
coin du feu, reprenaient leur influence accoutume;  cette heure
enfin, les jacobins les plus forcens du village taient redevenus
d'honntes laboureurs trs-disposs  l'indulgence pour tout le
monde et mme pour les rois malheureux.

Si vous saviez combien c'tait un pays calme et rgl, la France!
ancienne et potique patrie o vivent en chrtiens des hommes
simples et bons! Chaque heure, en ce vaste royaume, tait une heure
de travail; le royaume s'endormait  la mme heure, il se
rveillait, il priait  la mme heure! Trente millions d'hommes
passaient leur vie  l'ombre d'un chteau ou d'une abbaye; la cloche
de leur baptme tait aussi la cloche de leurs funrailles. On parle
beaucoup de l'esprit de la France, en fait de bel esprit  cette
poque... il n'y eut jamais en France que Paris mme; et,
non-seulement Paris avait gard tout l'esprit, mais encore (et comme
cela tait juste) tous les vices de la France et tous ses vertiges;
la France ne se perdit que le jour o Paris eut trop d'esprit. Alors
il jeta son superflu sur les provinces, et la contagion gagnant les
extrmits... tout fut perdu.

Rest seul, assis, je suivais, non sans intrt, le mouvement de ces
populations soumises encore  leurs modestes habitudes domestiques.
Je voyais les groupes se dissoudre et les curieux les plus anims
s'loigner lentement; j'entendais la sonnette et le blement des
troupeaux; je prtais l'oreille au bruit de la fontaine
jaillissante, dont le murmure touff par les clameurs de la foule
reprenait sa mlancolie. Aussi bien, grce  la nuit, la campagne et
le village avaient retrouv leur calme et leur charme; on respirait
de nouveau la paix des chaumires; le pain cuisait au four banal;
les grenouilles du foss dfiaient le matre du chteau voisin;
l'auberge mme avait retrouv le mouvement, l'activit; les
fourneaux s'allumaient, les chiens hurlaient, les buveurs
chantaient; la vie, un instant suspendue, arrivait et s'emparait de
ce monde villageois. Hlas! ce fut un grand malheur pour le repos de
ces campagnes, quand le malheur des temps fit passer sous leurs yeux
attrists ces exils, ces crimes, ces douleurs; quand on les rassasia
soudain de piti, d'hrosme et de terreur!

Tout  coup j'entendis dans le lointain, venant  nous, du ct de
Paris, les grelots d'un cheval, le bruit du fouet et la voix du
postillon qui demandait des chevaux.

Le postillon et le voyageur qu'il escortait s'arrtrent devant la
porte de l'auberge; et le postillon descendit, le voyageur restant
en selle, en criant: _un cheval! un cheval!_

Le postillon vint lui dire que depuis trois heures la poste ne
donnait plus de chevaux  personne, en preuve il me montra du doigt,
tranquillement assis  la porte, et regardant le voyageur d'un air
curieux.

Ce voyageur, c'tait Castelnaux.  ma vue il se jetait en bas de son
cheval, il vint  moi, et les bras croiss:--Toujours Allemand! me
dit-il, toujours couch, assis, patient, patient sur des ruines,
patient sur un volcan qui brle! Et vous ne demandez pas ce que fait
Paris  cette heure?...  cette heure il est en route, il s'agite et
se dmne, insultant le ciel et les hommes, marchant  grands pas
sur les traces de ses victimes; Paris, c'est l'ogre aux enjambes de
sept lieues!... vous, cependant, vous l'attendez tranquillement 
cette porte! et vous esprez que la ville aux cent mille ttes va
passer devant vous, dans l'ordre d'une sainte procession des
quatre-temps! Ah! si vous l'aviez vu comme je l'ai vu, moi qui vous
parle, s'veillant en sursaut, ce peuple enivr de carnage, et
s'arrachant les cheveux de dsespoir; tour  tour muet, hurlant,
abattu, emport, frappant ses chefs, aiguisant ses piques, tirant
ses couteaux, rougissant ses bonnets, dchirant ses culottes: tte
et sang! ruine et feu!...

Si vous l'aviez vu se frappant lui-mme au visage et poussant son
dsespoir jusqu' sa propre insulte,  coup sr vous ne resteriez
pas ainsi comme un campagnard sur sa porte, et vous ne prteriez pas
si complaisamment l'oreille au bruit lointain du torrent; le
tonnerre approche, il arrive en hurlant, en brisant... Mais quoi!
vous n'tes qu'un Allemand, sans passion, sans amour, sans crainte.
Or vous ne savez pas un mot des destins de la reine! vous ignorez si
elle a touch la frontire, elle et son mari et ses enfants, et je
suis sr que vous allez dormir, cette nuit, d'un sommeil allemand!
Puis se tournant vers les curies:--Un cheval! criait-il, un cheval,
ma vie entire pour un cheval! un cheval, messieurs! un cheval 
moi, homme du peuple, un cheval  moi, qui suis rpublicain! un
cheval  moi, aide de camp de Marat, cousin de Robespierre, ami de
Danton, le valet du bourreau! Un cheval  moi, qui poursuis les
traces de ce sclrat de Capet... un cheval, citoyens! il faut que
j'arrte au passage ce tas de brigands, et que je vous les ramne
pieds et poings lis; un cheval! je vous ramnerai, demain matin, la
reine; alors vous vous assemblerez sur vos portes, en haillons; vous
vous armerez de haine et d'insulte, vos femmes se mettront derrire
vous et vous souffleront mille gentillesses de leur vocabulaire; au
milieu de vous, bien fouls, je promnerai lentement la reine, et
bien lentement... pour que chacun la couvre de boue  plaisir.....
vous verrez, ce sera drle, et pour que vous ayez tout le temps de
la voir, je veux mettre un cheval dcharn  sa voiture: le chemin
sera long, soyez-en srs; une injure  chaque pas,  chaque tour de
la roue une torture. O mes bons villageois! fiez-vous  moi: je suis
un brigand!--Un cheval! et pour prix de ce cheval, vous insulterez
la reine  votre aise une heure de plus que ceux de Varennes, de
Sainte-Menehould, que ceux d'pernay et de Dormans; vous serez
traits comme le faubourg Saint-Antoine, et ni plus ni moins,
citoyens laboureurs! Mais un cheval! par piti, un cheval!

Je suis un sclrat, voyez-vous, je dteste les aristocrates; j'ai
march sur le crucifix avant de partir; je suis entr le premier
dans la chambre de la reine; et c'est moi qui hurlais dans la cour,
le jour de Versailles: _Plus d'enfant!_ Le jour o l'on a voulu
l'assassiner, c'est moi qui l'ai mise en joue, et c'est moi qui ai
manqu tuer pour elle madame lisabeth de France. Il y a sur mon
bonnet du sang des suisses et des gardes du corps; c'est moi qui
crivais les biographies et les pamphlets venus d'Angleterre; oui,
je suis un biographe  telle enseigne que j'ai vol le collier de la
reine.

Voulez-vous tout savoir, messieurs? je vais tout vous dire, 
condition que vous me donnerez un cheval; je vous dirai mon nom et
vous verrez que je suis un pur, messieurs, et vous verrez si je veux
trahir la bonne cause; coutez mon vrai nom et qui je suis; mais, de
grce, donnez-moi un cheval! un cheval! un cheval  Philippe
galit! Et Castelnaux, disant ce nom formidable, recula pouvant
de ce qu'il avait dit.

Les cris de cet homme, ses prires, ses larmes, sa voix mue et son
geste anim, tout le bruit qu'il faisait, attirrent  lui toute
l'auberge.

On se pressait autour de Castelnaux, les uns avec admiration, les
autres avec dfiance!... Il n'coutait rien et ne connaissait
personne; il se ft lanc  pied sur la route, s'il avait pu
marcher!




CHAPITRE VIII


Cependant trois nouveaux venus taient entrs dans l'auberge,  la
faveur du bruit, sans avoir t aperus; Castelnaux criait encore:
_Un cheval! un cheval!_ Un cheval  moi! Philippe galit! quand
l'un des trois hommes le frappant sur l'paule:--Pourquoi donc un
cheval  cette heure, Monseigneur? lui dit-il d'un air srieux et
afflig.

Castelnaux se retourna au son de cette voix si connue. Et voyant
Barnave, il plit, il s'appuya contre la table.--Voici le peuple;
allons, tout est dit, tout est perdu!

Puis se retournant vers la foule avec la lenteur d'un homme qui
prend un parti violent, mais ncessaire:--Assez de mensonges comme
cela, dit-il, respectez-moi, messieurs, et ne m'obissez pas; je ne
suis pas Philippe galit.

--Cependant tu m'avoueras, Joseph, dit-il  Barnave, qu'un pareil
mensonge tait fait pour obtenir un cheval!

Il prit la main de Barnave et la mienne; il nous entrana tous les
deux hors de l'auberge; il nous mena en silence sur le seuil de
l'curie, et quand il se fut assur que nous tions seuls:--coute,
ami Joseph, dit-il  Barnave,  Joseph! mon ami, mon fils, toi que
j'ai tant aim, je ne veux pas te faire de reproche. Tu tais un
honnte homme, et tu te conduis comme un sclrat; tu pouvais te
couvrir de gloire, et te voil dans l'infamie! un peu de courage, et
tu sauvais le trne! hlas! tu ne l'as pas voulu! mais pardonne aux
reproches d'un insens!

Qui suis-je, pour te donner des conseils, pour te faire des
reproches? Tu sais bien que je suis un fou, comme cela est convenu;
je suis un fou, tu es un rpublicain, et il n'y a rien de commun
entre nous deux que mon amiti pour toi, et ta piti pour moi. Tu
sais bien que nous sommes amis, que nous avons t rivaux un
instant... Oh! ne te fche pas! Je ne t'en veux pas, Joseph!

Tu es un noble rival, ma jalousie tait absurde, enfin tu n'as pas
voulu faire un si grand mal  ton pauvre ami Castelnaux; tu n'as pas
voulu te faire aimer de la femme qu'il aimait. Au contraire, ami
Joseph, tu l'as perscute et tu as dclam contre elle, en la
couvrant d'humiliations;  prsent qu'elle fuit la prison dure, et
qu'elle est arrte  vingt pas de son pays natal... c'est toi qui
la ramneras dans sa prison, et tout cela tu l'as fait, Joseph, pour
rassurer Castelnaux, bon Joseph! Mais aussi Castelnaux est
reconnaissant, il t'aime, il t'honore, il ne t'adresse plus qu'une
prire, une seule. Eh! oui, si tu es vraiment du peuple, ami, tu
prendras piti de moi, pauvre malade, et tu me laisseras partir! si
tu es vraiment roi aujourd'hui, protge-moi, je suis ton sujet,
Joseph!

C'est bon  toi, mon ami, de t'arrter et de prendre un moment de
repos, toi qui n'aimes plus rien, tu es un Stocien, un Brutus, un
rpublicain de Plutarque, et tu frapperais tes enfants  mort, si tu
avais des enfants, Joseph! Gloire  toi! mais moi je suis un fou, je
tremble et je pleure; et je ne saurais me reposer ni dormir. Il y a
l-bas, coute bien cela, Joseph, il y a l-bas, au del de la
frontire, une femme que j'aime et qui m'attend, et qui ne saurait
partir sans m'avoir avec elle. Ainsi laisse-moi partir, je vais la
rejoindre au del du fleuve allemand.

Barnave ici frona le sourcil:--Plt  Dieu, dit-il, ah! plt  Dieu
que la reine et pass le Rhin!... Aprs un silence, il ajoutait 
voix moins haute:--Elle est prise, elle est arrte, elle est 
nous, la reine, elle sera ici demain.

--O Barnave!  Barnave! ayez piti de moi, s'cria le pauvre fou,
laissez-moi partir! que je la voie!

Une fois encore, oh! faites cela par piti! Que la reine heurte,
crase et jouet de la foule, ait du moins un ami  voir dans cette
foule. Oh! faites cela! Que ses yeux, au milieu de ces regards
flamboyants, trouvent des yeux remplis de larmes! que son sourire au
moins rencontre un sourire! que ses oreilles, au milieu des
blasphmes, entendent une prire, un cri de piti dans ces accents
de mort! _Dieu protge la reine!_

Ayez piti d'elle et de vous!... Il faut absolument que j'aille
au-devant de la reine. Qu'elle retrouve au moins son pauvre fou,
cette femme seule, abandonne au dsespoir, et qui n'a pas mme un
chien pour la dfendre ou pour la consoler. Voyez, Barnave! et si,
durant la route, une longue route, la pauvre reine n'a pas une
consolation, elle mourra; vous ne la verrez plus; vous perdrez cette
belle proie... Or, si vous m'envoyez au-devant d'elle, en me voyant
dans la foule, elle pensera que tout n'est pas perdu, qu'elle a
encore des amis: elle saura qui chercher sur le chemin. Elle m'aura
vu, moi, toujours moi, la regardant. Esclave et reine, prisonnire
et libre, Dauphine et fugitive, c'est toujours Castelnaux qu'elle a
vu le premier dans son triomphe et dans son abaissement, dans sa
douleur et dans sa joie... Et puis, elle est faite  moi: je suis
l'astre autour duquel elle tourne. Elle a commenc par dtourner sa
vue  mon aspect...

Un fou qui la dvorait du regard, qui tait toujours  ses pieds et
qui la suivait toujours!... Cependant elle m'a souffert par piti;
elle n'a pas voulu me faire mourir en me chassant de sa vue, elle
s'est faite  ma vue  force d'tre moins heureuse, et elle m'a
trouv plus supportable, enfin elle m'a cherch quelquefois, tant
elle tait malheureuse! Puis ses amis l'ont quitte; ils ont eu
peur; ils se sont sauvs, les lches! Puis elle a forc madame de
Polignac de partir: elle est reste abandonne; alors tant seule
elle a cherch Castelnaux du regard, et toujours elle a trouv
Castelnaux; puis le peuple est entr chez elle, il en a fait une
prisonnire, il l'a ramene  Paris violemment; alors au milieu des
ttes coupes elle a vu la tte de Castelnaux, mon regard lui
disait: _Bon courage!_

On n'est pas seule, hlas! quand il y a quelqu'un qui vous aime. On
se dit: C'est lui, c'est mon fou! a occupe, on sourit, on oublie.
Insensiblement on se reporte encore aux temps heureux; on a vu le
fou  Versailles,  ct du jet d'eau; la nuit par le clair de la
lune, et le matin, par le soleil levant. Ces yeux, pleins de piti
et de respect, sont un miroir o se montre une lueur des beaux
jours; c'est une distraction innocente  laquelle on s'abandonne:
oui, je suis une des distractions de la reine; oui, je suis son
unique soutien dans ses voyages  travers les peuples: laissez-moi
partir, laissez-moi la voir! Un cheval! un cheval! un cheval!

En mme temps, par la permission tacite de Barnave, il choisit un
des bons chevaux de l'curie; il le sella lui-mme, et le cheval fut
prt en un clin d'oeil. Castelnaux le flattait de la main: c'tait
merveille de voir ce pauvre homme htant ces prparatifs, et
cependant prtant l'oreille au moindre bruit venu du dehors, au
moindre geste de Barnave: il fallait le voir, quand le cheval fut
quip, se glisser le long du mur, comme un voleur, se faire petit
lui et son cheval! Arriv  la porte de l'curie, il mit le pied 
l'trier, et il allait se mettre en selle, lorsque Barnave le
retint:--Notez bien que vous faites ceci contre mon gr, Castelnaux!
Je manque pour vous  tous mes devoirs.

--Adieu, Joseph, adieu! Tu es un digne homme, et je vais chercher la
reine, et je te la ramne. Adieu, Joseph!

--Dites  la reine que c'est Barnave qui vient au-devant d'elle et
qui la ramne  Paris!

Castelnaux se mit en selle; il fit avancer, trs-naturellement, son
cheval de deux pas; puis, sans affectation:--Mais es-tu seul  venir
au-devant de la reine, Barnave! Comment s'appelle le second de tes
compagnons? Je veux dire aussi ce nom  la reine, afin qu'elle se
rassure un peu.

--Il s'appelle le citoyen Latour-Maubourg, dit Barnave.

Ici Castelnaux fit encore un pas en avant, puis se retournant 
mi-corps, et s'appuyant de la main droite  la croupe du cheval:

--Et le troisime nom, Barnave?

 ces mots, le cheval fit volte-face:--Adieu, Barnave, adieu! Ce
troisime nom, je le sais; ton chef  toi, misrable, le chef que tu
ne nommes pas, il a nom Ption. Honte  toi, Barnave!  subalterne
d'un Ption, quoi que tu fasses! Vaincu deux fois, d'abord par
Mirabeau, puis vaincu par Ption! Vaincu dans l'loquence et vaincu
dans le crime! Tran  la remorque de Ption! Tremble, et
repens-toi pour le ciel, Barnave...  cette heure... tu es perdu
pour la terre, et ta mission est acheve! Ainsi sois content, tu as
commis tous les crimes que tu pouvais commettre; indigne et
dshonor successeur de Mirabeau, tu avais refus son joug; tu as
courb la tte sous un joug infme; tu as trouv pour matres les
derniers des criminels; tu tais un homme de parti, tu es devenu un
homme de complot; tu tais chef d'une rvolution, tu es le courtier
d'un meute. Honte  toi! maldiction!

Malheur  toi!... Je vais dire  la reine, oui, je le lui dirai, que
c'est Ption qui l'attend; encore une fois, la reine ne saura pas
ton nom, Barnave; elle saura celui de Ption... elle a su le nom de
Mirabeau... Disant ces mots, il piqua des deux et disparut en
criant: _Vive le roi!_

--Je regardais Barnave. Il tait accabl.--Qu'allez vous devenir,
Barnave, et ne trouvez-vous pas que monsieur de Castelnaux a raison?

--Cet homme a raison, reprit Barnave, il a dit vrai, je ne suis plus
mon matre, et je ne m'appartiens plus. Le mouvement m'emporte et la
passion m'aveugle; je suis arriv, trop jeune et trop novice, aux
affaires de ce monde, et je me suis us tout de suite;  prsent je
suis fini; il n'y a pas de force humaine qui me puisse faire avancer
ou reculer d'un pas. Cependant ne soyez pas cruel  la faon de
Castelnaux; ne me frappez pas  terre, et laissez-moi attendre
humblement cette reine que le peuple a voulu reprendre, et reprend
en effet par mes mains. Vous avez lu souvent, dans l'histoire de
France, comment les Franais amenaient  leurs rois des pouses
venues d'Angleterre ou d'Allemagne... On vous disait comment le
jeune monarque attendait, patiemment, sa fiance; ou bien, comme
Henri IV, impatient, il montait  cheval et il allait au-devant
d'elle avec la foule, et perdu dans la foule. Eh bien! je suis le
roi qui attend sa fiance. On me la ramne, elle traverse, en
tremblant, les populations pour venir  moi, son matre... O mon
rgne... il va durer trois jours... Je vais donc enfin la tenir,
cette reine superbe! Je vais donc enfin lui parler! Elle saura qui
je suis, moi Barnave.... Aprs ces deux jours, moi aussi je pourrai
mourir.

Il cacha sa tte dans sa main droite, et quand il eut song, il
reprit en ces termes:

--Heureux Mirabeau! Certes je l'ai bien envi dans sa vie, il m'a
fait passer bien des nuits sans sommeil; mais sa mort au milieu de
son triomphe,  l'instant o il changea le monde une seconde fois,
sa mort qui souillait une rvolution, prcdant le dernier jour de
la monarchie, elle tait le complment de ce bonheur surnaturel...
elle fut la dernire supriorit de Mirabeau!

Monsieur, quelque jour vous comprendrez quel tait ce grand homme,
et quelle me, et quel courage, et comme il avait devin, bien 
temps, les honntes gens courant aprs les chimres! Quel dmenti
cet homme a donn  notre rpublique! O donc est-elle? O sont nos
institutions grecques et romaines? Athnes, Rome,  vanit! O
sont-ils, ces orateurs de l'antiquit, ces sages qui devaient surgir
parmi nous? O rveurs, rveurs que nous sommes! Athnes! Sparte!
Rome! Impossibles! Trois utopies qui nous coteront bien cher 
tous!

Barnave,  son tour, m'inspirait une profonde piti. Nous rentrmes
ensemble  l'auberge, o sur une table, dresse au milieu de la
salle principale, le souper tait servi. Ption, morne, idiot, ivre
 demi, dveloppait  grand bruit ses thories d'galit et de
libert. Je n'ai jamais vu de plus grand contraste! Ption  ct de
Barnave! ils reprsentaient les deux forces..... 1792 et..... 1793!
Barnave, doux, mlancolique, lgant, rpublicain, sublime rveur,
orateur savant et passionn, entran, pouss dans l'abme, et se
perdant pour la politique, comme autrefois il se ft perdu pour une
passion d'amour... Ption tait le Falstaff cynique et jovial de ce
moment misrable; il reprsentait toute la partie matrielle de
l'atroce pouvoir de 93. C'tait, chez cet homme, un enthousiasme
idiot, un grossier instinct de puissance; on l'et pris pour un
Marat gonfl de vent; il s'avanait dans la rvolution d'un pas bte
et lourd, sans rien savoir, sans rien prvoir: heureusement pour
lui, il eut peur de lui-mme aussitt qu'il eut vu Robespierre et
d'assez prs pour le comprendre. Alors il s'arrta pouvant de se
voir dpass dans ses rves les plus sanguinaires; un jour que
l'chafaud l'attendait, il fut dvor par les loups; il mourut  peu
prs comme Marie-Antoinette et Barnave, seulement son trpas fut
plus doux.

La nuit tait avance, et de nouveau le silence rgna dans l'auberge
o se tenaient les trois dputs du peuple; ils se logrent au
hasard; Ption s'tendit sur un banc et se prit  ronfler. Pour moi,
inquiet, perdu, je me promenai longtemps de long en large, enviant
le sommeil de ce malheureux, et plaignant Barnave. Je me figurais
son affreux rveil, tantt, dans une heure. Oh! que deviendras-tu,
Barnave,  l'aspect de cette infortune aux yeux gonfls de pleurs,
appuye sur ses enfants en deuil, et jetant sur toi, Barnave, un
regard solennel avec ces mots: _Retournons  Paris, Monsieur!_

Autour de moi tout dormait; vaincu par le sommeil, je m'endormis 
mon tour.

Sans doute afin qu'il ft dit que de ces cinq personnes qui
attendaient le roi captif avec des sentiments si divers, pas une
d'elles: amour, haine ou piti, ait eu la force de veiller pour
l'attendre.

O sicle imbcile et barbare! Il dormait: les uns dormaient sur le
tribunal, les autres sur l'chafaud... seul, le bourreau ne dormait
pas!




CHAPITRE IX


Ds qu'il fit jour, un mouvement inusit commena dans le village.
Le village se trouva press entre deux bruits qui lui venaient de
loin, et de deux cts opposs. D'une part, c'taient ceux de Paris
accourant au-devant de la royaut captive... et d'autre part,
c'taient ceux de Varennes qui ramenaient enchane cette royaut
douloureuse. Vous n'avez jamais entendu pareille pouvante! Ici la
menace, et la mort rpondait  la menace, au meurtre le meurtre, et
tout cela confusment, bien au loin, bien loin, il s'en fallait
encore de plusieurs milles que ceux de Varennes se rencontrassent
avec ceux de Paris; si bien que le bruit tait aux deux extrmits
de la route, et le calme nulle part.

Je regardais Barnave.... Il tait ple et dfait; il sortait d'un
songe horrible. Il regarda longtemps autour de soi... cherchant 
reprendre ses esprits; en me voyant il me tendit la main.

--Voici le grand jour, Monsieur... c'est aujourd'hui qu'on me livre
 la reine; et, avec un sourire amer:--Ne m'estimez-vous pas bien
heureux? me dit-il.

Je voulus en vain rpliquer; l'ide et la voix me manqurent
galement. Il retomba peu  peu dans ses rflexions profondes, j'en
eus piti!

Sur ces entrefaites, la porte de la chambre o reposaient ma cousine
et ma mre s'entr'ouvrit doucement; Hlne,  travers la porte
entr'ouverte, regarda si j'tais seul. J'tais seul en effet,
l'appartement tait dsert. Barnave attendait dans l'angle obscur;
la vaste salle, en dsordre, tait sombre. Hlne attendait, j'allai
pour lui parler  demi-voix:

Elle tait abattue et dfaite; ses beaux yeux taient rougis par les
larmes; sa figure tait livide; elle avait mis une robe blanche, une
ceinture noire en signe de deuil. Elle me regarda tendrement.

--Je sais tout, me dit-elle, et j'ai tout devin. Votre mre dort
encore, elle ne se rveillera que trop tt. Mais la reine...
htons-nous de la rejoindre. Il faut que je la revoie; il faut
partir. Par piti, par devoir, par amour, s'il le faut! donnez-moi
le bras, partons!

Elle tait hors d'elle-mme: elle avait des sanglots dans la voix,
son sein battait, son oeil brillait. Elle tait rsolue et prte 
tout.

--Hlas! lui dis-je, vous savez si je vous suivrai o vous irez!
vous savez si je suis prt  mourir pour la reine et pour vous!
Partons, je le veux. Donnez-moi le bras, allons  pied. Mais comment
partir? tous les chemins sont gards! Le peuple est sur pied, tout
rveill, tout arm, et qui regarde! En ce moment le farouche Ption
est  la porte entour de meurtriers; le ciel et la terre sont
contre nous: comment voulez-vous partir? Et quand bien mme nous
rejoindrions la reine, esprez-vous percer la foule qui l'entoure,
et renverser ce rempart mouvant qui la tient captive? Ah! Dieu du
ciel! comment votre voix si faible et si douce ira-t-elle au-dessus
des voix du peuple en fureur? Croyez-moi, chre Hlne, attendons!
La reine approche, ils la tranent ici, elle sera infailliblement
ici dans trois heures; alors nous pourrons la voir et lui parler?
Voyez-vous sur cette table un homme endormi? c'est un des
commissaires de la Convention nationale, un homme d'honneur qui nous
protgera.

En mme temps, je lui montrai Barnave... immobile et silencieux.

Hlne alors s'avana prs de l'homme endormi. En ce moment la porte
de la chambre, abandonne  elle-mme, s'ouvrit tout  fait; les
premiers rayons du soleil levant inondrent l'appartement, et ils
allrent frapper d'aplomb sur la tte de Barnave. Alors seulement il
leva les yeux.

Quand il vit, dans cette lumire subite et surnaturelle, cette femme
blanche et mlancolique, ce fantme attrist, superbe et charmant,
qui s'avanait lentement vers lui, Barnave, encore occup des songes
de la nuit, se leva brusquement frapp d'un incroyable effroi:

Cependant la vision approchait, et elle dit:

--Barnave!

--Qui m'appelle? dit-il, l'oeil hagard. Puis avanant d'un pas, les
mains tendues  l'adorable vision:--C'est la reine! dit-il; dj la
reine! Alors se mettant  genoux:--Pardon, Majest! pardon! je suis
coupable! Oh! si vous connaissiez le coeur de Barnave et si vous
saviez tout ce qui se passe au fond de son coeur! Si vous saviez
tout ce qu'il y avait, pour vous, dans mon me, ah! vous me
regarderiez avec moins de courroux! Vous auriez piti de moi,
Majest! Majest, j'ai t entran, j'ai t perdu, j'ai t pouss
contre vous par mille passions diverses; j'ai voulu attirer votre
regard, bon ou mauvais; j'ai voulu tre redoutable  vos yeux, qui
ne voulaient pas me voir... c'est pourquoi je vous ai poursuivie. et
de toutes mes forces; je vous croyais au-dessus de ma colre, vous,
la reine! Oh! pardon! pardon!

Ma victoire a dpass ma volont!..... Je n'avais pas compt
moi-mme sur ce triomphe, abominable, impie...  reine que j'admire
et que j'adore! En ce moment j'ai honte et j'ai peur de ma
toute-puissance. Oh! si je vous ai force  quitter Versailles; si
je vous ai enferme au fond des Tuileries; si je vous ai chasse des
tribunes rserves; si je vous ai ferm les jardins de Saint-Cloud;
si je vous ai force enfin d'abandonner furtivement votre capitale
et votre royaume; si je vous force aujourd'hui  rentrer captive,
errante et sans voix, sous le poids de trois cents mille baonnettes
ennemies, pardon! pardon! j'ai t plus puissant que je n'aurais pu
le croire, et me voil, Dieu le sait, horriblement servi dans ma
colre et dans ma vengeance. O reine!  captive! hlas! vous le
savez, peut-tre, nous autres, les rois du peuple, les rois d'un
jour, nous avons des flatteurs comme de vrais princes; le peuple
obit  nos moindres dsirs; nous faisons un geste, et soudain,  ce
geste, il brle, il tue, il renverse, il dtruit; il n'entend plus
rien. Le peuple, un lche flatteur, se met  deviner nos dsirs, et
quand nous sommes tristes, il tuerait un roi vritable pour nous
distraire!

O ma reine!  reine, ayez piti!... Pardonnez  un roi du peuple!
Ils sont bien malheureux, les rois du peuple, ils ont une puissance
abominable, ils sont peu couts et peu obis, eux, comme tous les
rois que l'on flatte! En ce moment voyez la foule. Si je lui dis:
Tue! elle tue! et si je lui disais: Sauvons cette femme!... elle
tue! Et si je crie: Honorons le roi qui passe, ayons piti du roi
qui revient, et qui n'a pas vers une goutte de sang, qui t'a faite
libre,  nation! qui s'est dpouill pour toi, qui t'a fait
distribuer jusqu'au dernier morceau d'or de sa vaisselle!...

Aussitt ce peuple, rvolt contre son ami Barnave, immolera le
petit-fils de Saint-Louis!... Si je dis  mon peuple: O peuple
indulgent, charitable et juste, prends piti de la jeune fille, un
ange, qui a pans tes blessures, une innocente qui a sauv la reine
aux prils de ses jours!... aussitt le peuple obissant la tuera,
la sainte lisabeth! Si je dis  mon peuple: Au moins, piti pour le
petit enfant royal qui tend ses petites mains  tes baisers; piti
pour ton dauphin qui sourit... car il joue ignorant avec ta colre;
vois-le pleurer, si tu pleures; vois-le sourire  ton sourire!... eh
bien! mon peuple gorgera ce bel enfant!

Car je suis le roi du peuple, et je suis obi comme un roi! je suis
un roi vaincu, un roi suspect, un roi dont la voix n'est plus
entendue, un roi dtrn, sans _veto_... cependant si vous me
pardonnez,  reine! un roi tout prt  mourir, dchir, lui aussi,
par ses propres sujets.

Barnave, aux pieds d'Hlne, emport par ses douleurs, achevant
ainsi, tout haut, des rves commencs dans l'ombre, tait sublime!
En ce moment, sa voix, son attitude et son geste appartenaient  la
plus haute loquence; en le voyant si prs de la mort, il tait
impossible de ne pas l'aimer!

Hlne lui tendit la main, et le releva:

--Plt  Dieu, lui dit-elle, que je fusse la reine, en effet, et que
le peuple voult se contenter de moi! Je vous suivrais sans peine et
sans peur, Barnave; avant la mort, je vous pardonnerais tous mes
malheurs!... Ces paroles, prononces avec l'accent de la piti,
firent rentrer Barnave en lui-mme; il ne parut nullement chagrin de
la mprise, il reprit en ces mots:

--J'aurais d penser, en effet, que vous n'tiez pas loin, madame la
comtesse, digne servante de tant de malheurs.

--Et je donnerais ma vie afin de la rejoindre, une heure plus tt!
dit Hlne. tes-vous dtrn  ce point dj que vous ne puissiez
satisfaire  mon envie? Avouez alors que ce n'tait gure la peine
de dtrner votre matre lgitime, au profit de je ne sais quelle
puissance honteuse et cache  laquelle vous obissez en rougissant!

En ce moment, nous entendmes une lgre rumeur au dehors. La porte
extrieure de l'auberge s'ouvrit brusquement, et nous vmes entrer,
 pas prcits, plusieurs hommes et plusieurs femmes, qui tous
portaient sur leur visage l'expression de la plus profonde terreur.

Les nouveaux venus dans la grande salle de l'auberge arrivaient
cependant l'un aprs l'autre, en assez bonne contenance. Ils
obissaient  une peur stupide et calme. Ces gens-l ne fuyaient pas
un danger, ils marchaient en arrire, au pas, retenus par une
irrsistible curiosit; vous eussiez dit des premires feuilles
d'automne qui se dtachent au premier souffle avant-coureur de la
tempte. Oh! ce fut parmi nous un moment de transes inexprimables,
quand nous vmes tous ces trangers se blottir dans un coin de
l'appartement, et rester assis bouche bante, l'oeil ouvert, sous
une force crasante qui les empchait de faire un pas en arrire...
en avant!

Nous, qui savions au fond du coeur tout ce que ces gens-l auraient
 rpondre  nos questions, nous gardions le silence; Hlne appuye
 la muraille et Barnave qui la regardait, croyant voir la reine,
moi occup  tout voir,  tout entendre, et tous trois comprenant
que le dnoment approchait.

Je vis donc entrer ces voyageurs tremblants. Hier encore, heureux et
tranquilles, ils rentraient dans leur patrie; ils revoyaient en
esprance amis, famille et maison, quand ils furent rejoints par
l'affreux cortge. Au bruit qui se faisait derrire eux, ils avaient
retourn la tte, et ils avaient vu (chose horrible!) trans, dans
un char misrable, ce roi et cette reine, et tant de sicles de
royaut dont le souvenir et le regret les ramenaient dans leur pays.

Alors ils avaient voulu rebrousser chemin; mais les dbris d'un
trne bris s'tendent si loin que la voie et l'espoir du retour
taient ferms; force avait t d'aller en avant, balays, entrans
par le flot populaire qui ne devait s'arrter qu'aprs avoir tout
renvers.

L'inondation avait mont jusqu'aux bords, l'abme avait appel tous
les abmes, le fleuve avait vomi toute sa rserve; Eh! l-bas,
l-bas, cette frle nacelle au-dessus de ces ttes mues! Eh! la
vague... Or la nacelle qui portait la France et sa fortune... elle
n'arrivera pas au port!

Vraiment, s'il n'y et pas eu, quelque part, ce pauvre esquif si
cruellement charg, faible barque en proie  l'orage, et portant
l'enfant, la mre et la fille, le trne et l'autel, les dieux
pnates et les vieilles lois, et l'antique croyance et l'antique
fidlit, notre position et t cruelle  nous qui allions nous
trouver entre deux vagues, dans ce dbordement du peuple. En effet,
de ct et d'autre,  chaque instant, nous arrivait un nouveau venu:
l'un venait de Paris, effray par des cris de rage, et l'autre
arrivait de Varennes, effray par des cris de mort. Ah! quand ces
deux colres vont se trouver face  face, voil un double incendie,
un double meurtre, un choc  briser la terre et le ciel!

Vous autres, Allemands, mes frres, qui chantez en choeur les
chansons de Koerner, qui faites vos rvolutions dans les tavernes,
et qui buvez joyeusement  la libert du monde, vous ne savez pas ce
que c'est qu'un peuple qui crie! On n'a rien entendu de pareil, dans
le Sabbat de Faust. C'est un bruit  briser la tte, un bruit 
briser le coeur! Un peuple hurlant, les narines enfles, l'oeil en
feu, la lvre livide, les dents serres, la joue haletante et les
poings ferms! Un peuple hurlant:  _Mort! mort! mort!_ Un peuple
enivr de haine et de rage et de la poussire du chemin... Rien ne
l'arrte et rien ne l'apaise...

Il ne voit pas le soleil sur sa tte, il ne voit pas les ronces 
ses pieds; pas de remords, de piti, pas de respects! Ah! vile
engeance! Au milieu du chemin, dans la poussire et sous la roue
ardente, elle accourt en poussant son cri de mort!... Un bruit  ne
pas s'entendre! un enivrement, un dlire, un oubli de tout ce qui
tient  l'me, au coeur, aux larmes,  l'intelligence humaine... une
ivresse hideuse, un cauchemar  l'opium, ml de salptre,
d'eau-de-vie et de nudits obscnes... un chaos dans lequel il faut
avoir t ml, non pas pour le dcrire... uniquement pour le
comprendre. Enfin, permettez-moi ce blasphme affreux: si ce cri
d'un peuple est vraiment le cri de Dieu, c'est le cri de Dieu devenu
fou!

Le bruit tait encore loign de plusieurs milles, que nous en
avions le pressentiment confus, mme nous l'entendions
distinctement; ces espces de bruits ddaignent d'arriver 
l'oreille par les moyens ordinaires; le joyeux cho, capricieux
messager de l'air, est inhabile  supporter des bruits si normes; 
ces bruits qui ne sont pas du ciel, et qui ne sont pas de la terre,
 ces fracas de l'abme, il frissonne, il se cache, il se blottit
dans un endroit retir, il se tait, l'cho jaseur! jusqu' ce
qu'enfin le bruit arrive,  la voix rauque, inarticule, prise de
vin, semblable  la voix d'une poissarde, un jour de rvolution.

Alors, plus le bruit est grand l-bas, autour de vous, plus le
silence est effrayant  l'endroit o vous tes. C'est  peine si
vous entendez dans l'air l'oiseau qui vole  tire d'aile, poussant
un cri plaintif, comme s'il avait  rendre compte d'une couronne 
ce peuple en fureur.

Moi, voyant ma cousine hors d'elle-mme, et Barnave obissant  la
mme fascination, l'oeil fix sur Hlne et la dvorant du regard,
et toujours prt,  chaque instant,  l'appeler: Majest! j'eus peur
de ce que Barnave allait dire, et je songeai  fixer autre part son
attention.

Justement le hasard m'avait fait reconnatre en ces voyageurs gars
plusieurs acteurs subalternes du drame inextricable et puril dont
j'avais t la victime et le hros.

Je disais  Barnave, en lui montrant le premier voyageur qui tait
entr du ct de Varennes:--Voyez-vous cet homme? il tremble, et
savez-vous d'o vient sa terreur? Cet homme, je le connais, et peu
s'en faut que je ne sois parti avec lui pour la Suisse... Il allait
en Suisse y chercher un papillon qui lui manque. Il revient! Il
rencontre en son chemin cette monarchie parse en mille fragments,
et le voil qui abrite son chapeau sous sa poitrine et qui va tte
nue, expos, l'imprudent!  saluer le roi et la reine, comme ferait
un Montmorency. Mais s'il va tte nue, au moment o le roi passe
insult par ses propres sujets, ce n'est point par respect pour la
royaut ou par respect pour le malheur, c'est uniquement afin que sa
collection soit complte, uniquement pour protger son insecte
favori, pour que l'aile d'azur ne perde rien de la poussire qui la
dore!... Oh! vous tes d'une nation bien mprisable,  mon sens!

Comme j'achevais ces mots, et comme Barnave allait sourire, je vis
entrer un autre voyageur; il s'assit au coin de la chemine, et je
le reconnus aussitt.

--Cet homme abandonn, que vous voyez l-bas prs du foyer teint,
courber sa tte sous ce beau rayon de soleil, je l'ai vu heureux et
bien portant, par une froide matine en hiver, se mettre en qute
d'une dition d'Horace. Rien ne lui cotait pour possder son auteur
favori. Il en parlait avec l'ardeur d'un amant d'autrefois, courant
aprs sa matresse. Eh bien! cet homme entt de posie, il a pass,
tantt, devant le char funbre; il a vu le roi tte nue, et couvert
d'opprobre, le roi de France... Or , je vous prie,  quoi sert la
posie,  quoi sert l'enseignement du pote qui se flicitait de
l'amiti d'Auguste? voil un adorateur d'Horace, un pote, un
savant, un artiste... Il n'a pas assez d'me, assez d'honneur pour
faire un instant cortge  son roi! Il fuit devant la foule, en
dpit de sa posie, et pourtant il traduit l'loge de Caton, debout
sur les ruines du monde! O posie!  vanit royale! tu n'as pas
trouv un mot de consolation pour le petit-fils du grand roi! pas un
mot de reconnaissance ou de piti! vous tes d'une nation bien
dshonore et bien lche aussi, Monsieur Barnave, convenez-en.

Au milieu de mon discours, une femme tait entre, elle tenait une
fille de quatorze ans, par la main. La mre tait clatante de
bonheur. Elle fit asseoir sa belle enfant  la table de l'auberge;
elle lui donna  boire, en buvant avant elle, et soufflant sur le
verre pour le rchauffer: puis elle dchaussa son enfant; elle
essuya ses pieds fatigus; puis elle arrangea ses cheveux; elle lui
lava les mains et le visage; elle l'embrassa; puis la petite fille
appuya sa tte sur les genoux de sa mre et s'endormit: la mre ne
fit plus un seul mouvement... Elle veillait, bien heureuse, et
retenant son souffle, elle veillait pour son enfant.

Je poursuivis, montrant du regard cette femme et son enfant.--Les
mres elles-mmes, les femmes intelligentes de tout ce qui touche 
la passion maternelle, ne comprennent rien  l'trange phnomne qui
se passe en ce moment. Je vous en fais juge, est-ce juste, est-ce
vrai, cela? Voici une femme, une mre! Elle a laiss chez elle
quatre enfants en bas ge! Elle a son fils an qui, pour elle, a
pri nuit et jour! Elle a son fils cadet, une tte blonde et boucle
et qui fait des lgies, un autre qui ne pense qu' Turenne et au
grand Cond: que vous dirai-je? Elle les a quitts tous les quatre,
pour aller chercher son autre enfant, sa Clmence! Elle arrive, et
contente, et triomphante, ayant complt sa collection de beaux
enfants, elle rencontre en son chemin une mre, un enfant, une mre
qui pleure et son enfant qui la console; elle entend maudire...
excrer cette femme et cet enfant...

Cette femme heureuse et mre de cinq enfants, la voil qui passe
indiffrente aux larmes de la reine! Elle essuie, avec une tendresse
ineffable, les pieds de sa petite Clmence, et pour le dauphin de
France elle n'a pas un regard de piti!

Son coeur de mre ne lui dit pas que ces deux enfants se tiennent;
que ces deux mres se tiennent, l'une captive au fond de ce carrosse
excrable, et l'autre allant librement sur le grand chemin o tout
l'accompagne, espace et soleil; elles sont pourtant, l'une et
l'autre, unies par le mme lien!

Elle ne comprend pas, cette mre heureuse, que tout cela ne fait
qu'une famille, une seule vie, une seule captivit, une seule
royaut!

Elle ne comprend pas qu'il faut que les pres rgnent ensemble ou
meurent le mme jour; qu'il en sera ainsi pour les mres; que les
enfants, jeunes branches si peu vivaces, se scheront sur le mme
tronc dessch, et la voil tranquillement assise auprs de son
enfant, comme s'il ne s'agissait que d'un papillon!

Il faut que vous soyez d'un pays bien  plaindre,  Barnave! pour
que les mres elles-mmes en soient venues  cet excs d'gosme et
de tranquillit, d'ingratitude et d'aveuglement!




CHAPITRE X


Voil comment je parlais pour empcher quelque imprudence inutile,
et pendant que ma chre Hlne effraye cherchait  retrouver son
courage et ses sens.

J'ai dit que nous tions resserrs entre deux bruits.  chaque
instant les deux bruits que nous avions entendus de si loin
s'affaiblissaient, ou prenaient un accent plus sauvage en se
rapprochant. Quelle piti! Quelle immense terreur! Que faire et que
devenir? La chose allait et roulait, hurlante, et le moyen de ne pas
tre envahi et bris, dans ce choc immense, entre ces deux
invasions!

Le moment certes tait terrible; en vain je cherchais  calmer les
terreurs de ma cousine et de Barnave,... ils me faisaient piti tous
les deux: elle tait si faible, il tait si craintif! elle tait
rsigne au sort qui l'accablait, il se sentait cras par la force
mme dont il tait le dpositaire et le valet.

Bientt les premiers Parisiens arrivrent, ivres de colre et de
vin. Cette trange populace allait par monceaux, comme les
sauterelles d'gypte, elle vivait comme elles, en ravageant.

C'tait une masse haletante, informe, aveugle, hideuse! un ramassis
des plus abominables et des plus bruyantes clameurs! Tantt a
hurlait  abaisser le ciel! Tantt a se taisait  charmer l'enfer.
Une fume immense accompagnait cet incendie... Et a roulait,
lentement, sans suite et sans fin... tantt s'arrtant... tantt
marchant... a n'a de nom dans aucun langue, un bruit pareil!... 
ce bruit de l'autre monde nous nous sentmes dfaillir.

En ce moment l'aimable amateur de papillons regarda son brillant
insecte au fond de son chapeau; l'homme aux bouquins ouvrit son
Horace; la mre appela sa Clmence... O profondeur de l'gosme
humain!

Mme, ces trois personnages qui,  mon avis, taient possds d'un
assez innocent gosme compar  l'gosme gnral, trouvrent le
moyen de parler dans cet horrible moment: leurs paroles roulrent
toutes sur l'objet de leur passion.

L'un disait, regardant son insecte:--C'est un vrai papillon  tte
de mort, _papilio atropos_; il a cinq pouces de vol, il est nuanc
de raies noires et jaunes; il sera d'un bel effet dans ma
collection.

L'autre murmurait tout bas cette ptre d'goste, qui n'est pas la
moins belle de celles d'Horace: _Ne s'tonner de rien,  Numicius!
voil le secret du vrai bonheur!_

La bonne mre appelait: Clmence! arrive ici, Clmence, tu verras
bien ce qui va passer, mon enfant!

Barnave, Hlne et moi, sur cette route de l'pouvante, nous
attendions, pareils  des malheureux que l'on vient chercher pour
les conduire  l'arbre du malheur.

Tout  coup nous voyons Castelnaux... O misre,  piti! ce n'tait
pas le fou de la reine... O douleur! c'tait la tte de Castelnaux!
l'oeil sanglant, la bouche ouverte et les cheveux
pendants--empreinte de cet effroi que jette la mort quand elle est
lente  venir.

Cette tte, asile ingnu de tant de courage et d'un si pur
dvouement, se balanait au hasard. Penche, elle voltigeait autour
de la tte de Barnave. Elle voltigeait, obissante,  un caprice
bizarre, et sans rien dire, et sans rien voir, muette, et se
balanant joyeusement,  tout prendre; jamais tte d'homme ne
s'tait balance ainsi.

Et l'homme qui la portait au bout d'une pique s'assit sur le banc de
l'auberge en criant: _ boire!  boire!_ Il avait bien jou son rle
en cette tragi-comdie, il avait soif, il voulait boire et se
reposer un peu, et pendant qu'il parlait, la tte de Castelnaux
allait  et l, nonchalamment, comme une girouette par un vent
faible et douteux.

Dans cette pouvantable rvolution o la force venait d'en bas, de
si bas, ils avaient pris l'habitude, une fois pour toutes, de couper
ainsi les ttes et de les placer au sommet des piques, comme les
Romains y plaaient une botte de foin... rien ne leur semblait plus
simple et plus naturel. Une pique appelait la tte, une tte
appelait la pique; on vous tuait pour un soupir, pour une larme, une
grce, une piti, un regard sympathique au malheur! Votre tte,
aussitt qu'elle dplaisait au peuple, tait une tte coupe!...
Ainsi, ils avaient coup la tte de Castelnaux pour lui apprendre 
saluer la reine,  se dcouvrir  son passage,  l'appeler Majest,
 crier: _vive le roi!_ Castelnaux! Castelnaux! parfaite image de
l'antique fidlit! Castelnaux, vieux sujet d'autrefois, qui meurs
et qui reviens, mort, faisant cortge aux cts de son roi
malheureux!  l'aspect de cette tte, Barnave se sentit mourir.

Cela fut si fort que l'Horace tomba des mains du savant, que la mre
en oublia sa fille, et l'homme aux insectes, son papillon  tte de
mort.

Moi je m'lanai au-devant du char funbre, en criant: _Au crime! au
meurtre!_ et cette avant-garde qui se reposait haletante comme le
tigre repu, je la tirai de son repos.

Alors, si vous eussiez t l, vous l'eussiez entendue rugir, cette
foule:--_ la lanterne!  la lanterne!  la lanterne, l'Autrichien!
Mort  l'Allemand!_

Ah! le hoquet avin et sanglant de cette horrible foule! Elle avait
oubli le roi et la reine.--_ la lanterne!  mort!  mort,
l'Autrichien!_ et la tte de Castelnaux, tout  l'heure abandonne 
la nonchalance du sans-culotte qui la portait, s'agitait
terriblement, accusant toutes les passions de la foule. Qui et dit
 Castelnaux qu'il serait un jour l'expression de la colre
populaire? mais aussi qui l'et dit  Barnave?... En ce moment, je
me crus perdu: si la colre du peuple ne se ft calme,  l'instant
j'tais un homme mort!

Je voulus en finir avec cette populace innomme; une fois au moins,
je la voulais mpriser  mon aise, et vritablement, je la regardai
avec ce profond mpris qu'elle comprenait si compltement et si
bien, et qui l'et pousse aux dernires violences... En un mot,
j'tais perdu et dchir en mille pices,.. si tout  coup le
torrent qui descendait n'et rencontr le torrent qui montait...
Ah! les voil! les voil! les voil enfin! criaient les gorgeurs
de Paris... Nous vous les ramenons, rpondaient les gorgeurs du
grand chemin... Si bien qu'ils oublirent de m'gorger.

En ce moment affreux, j'aurais voulu tre mort!... J'enviais
Castelnaux!

La voiture tait l... comme un convoi funbre... Elle s'arrta sur
la place, au pied d'une croix brise... Elle contenait... tout un
monde! O fils de saint Louis!  fille des Csars! La reine, au
milieu de ce flot qui monte en grondant, se tenait immobile et calme
et patiente. Il y avait sur cette place une fontaine... Elle n'osa
pas demander  boire, mais son regard, tourn vers l'humble
villageoise qui remplissait sa cruche  la fontaine, tait si
triste! Alors la villageoise,  courage! eut piti de cette reine,
et de sa main gnreuse elle lui tendit un pot de cette eau
frache... Elle but la dernire, aprs son mari et ses enfants; et
pour la jeune villageoise elle trouva encore un sourire.

Elle tait l sous ce soleil!... Autrefois, quand le clocher de
l'glise tait debout, il y avait de l'ombre  cette place, une
ombre crnele et gothique au-dessus de laquelle s'agitait la cloche
villageoise... Plus d'ombre,  prsent qu'il n'y a plus de roi. Cela
dura longtemps ainsi, on changeait les chevaux. Nous voyions tout
cela de bien prs.

Quand Hlne aperut sa royale matresse au soleil, brle et
protgeant de ses bras son cher enfant, elle se mit  fondre en
larmes! Elle priait, elle pleurait, elle voulait sortir; mais la
foule tait grande  la porte de l'htellerie, on eut dit une
cloison vivante qui nous retenait prisonniers comme dans une tour.
Hlne revint  la fentre, entendant ses bras  la reine... Hlas!
la reine tait plonge en ses contemplations funestes... elle ne
voyait rien, elle n'entendait rien!

 la fin, Hlne, perdue, hors d'elle-mme, et priant
Barnave:--Monsieur, monsieur, lui dit-elle, elle est l, votre
proie, enfin la voil, cette reine; elle vous attend, elle est 
vous, allez la prendre; et par piti, faites-moi prisonnire aussi,
prisonnire avec la reine,  qui j'appartiens! Donc, Monsieur,
htons-nous! tirez-moi d'ici, partons! partons! partons!

Barnave hsitait, il chancelait; il tenait sa proie, il n'osait pas
la regarder en face; il n'osait pas toucher  ce prsent que lui
faisait le peuple.--O vanit de ces victoires misrables! vanit de
ces haines impuissantes! Tribun vaincu! vous voil bien embarrass
de vos fameux pouvoirs! Eh quoi! le peuple, ton matre, a confi 
ta garde la reine et le roi, leur fils et leur fille, et leur soeur;
tout cela est  toi, c'est ton bien, c'est ta gloire!  la fin ton
rve est rempli, tu es au but... le char est prt, monte enfin dans
le char de ton dernier triomphe et trane enfin tes victimes au
bourreau.

Ce malheureux me fit piti.--Venez, Barnave! et soyez homme, encore
une fois! lui dis-je; une heure encore soyez le matre! Ouvrons-nous
un passage au milieu de cette foule horrible! Allons  la reine,
elle nous attend; ne la faisons pas attendre au grand soleil. Venez,
Barnave! et vous, ma cousine! allez au secours de tant de
malheurs... Retournons  Paris, nous aussi, dussions-nous y rentrer
comme Castelnaux!

Nous partions; nous tions  la porte tous les trois, cherchant 
l'ouvrir, mais contre la porte se tenait une masse inerte. Essayez
de la remuer, cette masse occupe  regarder une rvolution qui
passe au milieu de l'insulte et des maldictions!

Tout  coup (hlas! malheureux que j'tais, j'oubliais ma mre!)
tout  coup je vis ma mre! Attire  son tour par le bruit, elle se
tenait sur la porte de sa chambre, et elle regardait!

Alors Hlne, se tournant vers moi, me dit d'un ton rsolu: Soyez
bni pour votre dvouement et votre courage! Hlas! vous tiez digne
en effet de mourir pour une si belle cause, et j'aurais accept
gnreusement votre sacrifice... il est vrai! Mais votre mre...
irez-vous l'abandonner au milieu de ces tristes sentiers?

Elle alla  ma mre.--Ordonnez, Madame,  votre fils de ne pas vous
quitter!

Ma mre s'approcha de moi, elle prit mes deux mains, elle se mit 
genoux, baignant mes mains de ses larmes.

Je sentis ces larmes prcieuses qui roulaient de ses yeux, et sur
mes mains sa bouche dessche....

Alors, Barnave eut piti de moi,  son tour.

--Monsieur, me dit-il d'une voix forte, vous avez mal pris votre
temps pour venir en France. Heureusement que votre devoir est
ailleurs. Vous appartenez  votre mre, allez, et sauvez-la de son
pouvante! Mademoiselle appartient  la reine, je suis au peuple.
Ainsi, laissez-moi remplir mon devoir de dput; souffrez qu'elle
accomplisse avec honneur ses devoirs d'amie et de sujette. En mme
temps, mais d'une voix plus basse et plus douce:--Adieu! me
dit-il... si vraiment vous me trouvez  plaindre, et si vraiment
vous m'avez aim... embrassez-moi, embrassons-nous!

Et il se jeta dans mes bras en suffoquant.

En mme temps, pench  mon oreille:--coutez, me dit-il, vous
m'avez promis de quitter la France quand je vous aurais montr la
femme que vous cherchez! Plus d'une fois vous m'avez dit  moi:
Barnave, je n'ai plus qu'une chose  faire en France, un baiser 
donner, et je pars! Vous m'avez dit cela souvent, vous me l'avez
jur sur votre parole d'honneur! Eh bien! au nom de votre mre et de
votre honneur!... quittez la France... et touchez de vos lvres,
avant de partir... les deux lvres que voici: en mme temps il me
montrait mademoiselle Hlne de ***, qui prenait cong de ma mre en
lui demandant sa bndiction.

Barnave essuya ses yeux pleins de larmes. Il ceignit son charpe, et
par la vertu de ces couleurs redoutes, la haie aussitt se forma,
et laissa la place libre au reprsentant du peuple... Une fois la
place libre, il revint  nous, et me voyant encore auprs d'Hlne
immobile et sans voix:

--Embrassez-la, me dit-il, pour la premire... et pour la dernire
fois. Accomplissez courageusement tout votre mystre, et s'il y eut
entre vous une faute, allons, courage, et songez que cette faute est
cruellement expie!

En ce moment, il me sembla que les cieux venaient de s'entr'ouvrir,
tant il y avait de grce et de pardon, d'esprance et de
contentement, dans l'attitude et dans les yeux de mademoiselle de
***. Elle me pardonnait! Elle se pardonnait  elle-mme...

--Oh! dit-elle,  mon poux!... mon cher poux que j'aime!... Mais
je ne veux pas, tu ne veux pas tant de bonheur en prsence de tant
d'infortune... Adieu donc!... Nous nous embrasserons dans le ciel!

Elle suivit Barnave qui l'entranait... Soudain la foule, obissante
un instant, se referma sur elle et nous fmes spars, Hlne et
moi, jusqu'au commencement de l'ternit!

J'eus assez de force encore pour remonter avec ma mre dans la
chambre de l'auberge... je fus assez courageux pour me mettre  la
fentre, et bientt, la tte nue et m'inclinant, comme un courtisan
d'autrefois, je le vis passer, ce chariot funeste o ma vie entire
tait renferme. O misre!  douleur! Piti! Providence! Au fond du
carrosse,  la place d'honneur,  ct de la reine tait assis
Ption... ce vil Ption, l'insulte en personne! Il avait la reine 
son ct! Il brisait de son sabre  la poigne horrible les bras du
petit dauphin! Il avait assis, devant lui, le roi qui saluait la
foule! Il heurtait madame lisabeth! Sur la banquette,  ct du
roi, vis--vis de la reine, tait assis, humble et les yeux baisss,
Barnave!...  voir ce Barnave humili,  voir cette reine auguste et
clmente, on et dit que c'tait la reine qui s'emparait de Barnave.
O vertu! Majest! Grandeur! Crime! Impit! Rvolte!... O ple-mle
abominable, impie! O ce chemin de Varennes, que les sicles les plus
pervers n'oublieront pas!

Et tout passa... Roi, reine, enfant, larmes, terreur, soupirs,
gmissements, remords, foule hurlante, et prire et piti,
souffrances de l'me et souffrances du corps... Tout s'vanouit dans
cette poussire ardente et tout se perdit dans les abmes... Ma
mre, un instant rveille en sursaut, fit le signe de la croix, en
criant: _Vive le roi!_... Humble cri qui se perdit dans le ciel! Je
m'inclinai en pleurant sur tant de malheurs... Puis, je vis dans le
lointain, comme en un rve... la main de ma cousine Hlne... Elle
m'envoyait un baiser.




CHAPITRE XI


Ainsi fut engloutie au fond des abmes cette monarchie, et cette
maison de Bourbon qui n'avait pas son gale sous le soleil!
Maintenant que la route tait libre, et dj se repentait de ses
violences, je ramenai ma mre en son paisible manoir de l'Allemagne.
En passant  Varennes, je revis l'ornire o ma voiture s'tait
brise en venant en France!  cette mme ornire, hlas! la reine et
le roi s'taient briss! Qui que vous soyez, parcourez lentement
l'espace troit qui spare le pont de la ville; les rivages
d'Actium, les champs de Philippes, la fertile plaine d'Ivry, ces
lieux solennels que consacrent la chute ou la grandeur des empires,
n'ont pas,  mon sens, un intrt gal  l'intrt que m'inspire
encore cette borne fatale, o le petit-fils de Louis XIV s'avoua
vaincu et fugitif, o il fut dcid, irrvocablement dcid, que la
France, elle aussi, aurait son Charles Stuart. La monarchie, en
cette ornire, ne trouva pas une main tendue pour la secourir; moi,
j'avais trouv  cette place le bras et le secours de la jolie
villageoise Fanchon. Que dis-je? Elle tait assise encore sur le
banc de ses noces, son chapeau sur le ct de sa tte, comme si elle
m'attendait.

Je n'eus pas la force de lui parler. Je la vis, qui nous suivait
d'un regard inquiet et plein de larmes, comme si chaque voiture qui
passait sur la route et d contenir un roi fugitif. Bonne Fanchon!
ce regard de piti me rconcilia avec elle. En la voyant si triste,
j'oubliai sa cruaut envers moi.

Arriv  la frontire, le Rhin pass, ma mre abattue et muette
d'effroi, je rsolus d'attendre sur les bords du fleuve des
nouvelles de la France et de sa reine, et de son roi. Pensez donc si
je suis rest longtemps, attentif aux moindres bruits qui venaient
de ce royaume gorg dans mon chteau des bords du Rhin!

Je l'aime et je l'honore, ce vieux pre aux flots d'azur! C'est le
fleuve par excellence, et le fleuve de mon choix. J'ai vu le Rhne,
errant et capricieux comme le gnie de la France; j'ai vu la Loire,
patiente et marchant lentement, comme le rcit d'un vieux trouvre
de la Bretagne; la Seine aussi a son embouchure royale; mais le Rhin
se glorifie  bon droit de ses vieux chteaux sur ses deux rives; de
ses villes crneles, de ses forts qui le protgent de leur ombre.
Ah! que d'annes j'ai passes sur les bords riants ou sombres du
vieux fleuve allemand! J'y suis encore et j'y veux mourir, pour peu
que les guerres et les rvolutions me le permettent.

Si c'est l't, je vais plonger dans l'ombre errante des vieux murs
et des tours qui le bordent. Qu'il fait bon chercher sous cette eau
plaintive le secret de ces ruines; quelle tche aimable  suivre au
courant du flot ces seuils et ces balcons qui ruissellent et
murmurent, et s'loignent jusqu'au fond de son lit! Si c'est
l'hiver, je m'asseois dans la barque des pcheurs, et je souris 
mon fleuve sous le nuage glac. C'est lui! Je le connais  toute
heure, le matin quand il s'veille, en grondant comme un peuple
oisif, et le soir quand il s'endort avec la cornemuse des veilleurs.

Parcourez ses bords. Que de monuments debout encore, et que de
champs de bataille, ensemencs dj! Partout ce sont des moissons ou
des cathdrales qui jettent leur ombre  ces champs engraisss par
les ossements mls des Allemands et des Franais. Les flches
perdues dans le nuage,  savoir Cologne, Bonn, Mayence, Worms, Spire
et Strasbourg, ces forts de pierre, protgent toujours le vieux
sol, foul si souvent et si longtemps par les pieds des bataillons.
Ces vastes champs de houblon, qui grandissent pour les solennelles
orgies des tudiants de l'universit voisine, ils ont t parcourus
par la rvolution franaise. Le pas des soldats franais retentit en
ces campagnes, o l'histoire se mle  la fiction.

Je vois passer... sur la mme route, ici, le coursier de Bonaparte
et l'attelage aux quatre chevaux d'Hermann et Dorothe. Le mme cho
m'apporte  la fois les cris de guerre et les sons du clavecin sous
la main du matre d'cole, ou le bruit des choeurs qui
s'interrompent en tombant dans les prs. Toute l'histoire que j'ai
vue finir dans ma jeunesse, vieillard, je l'ai vue recommencer sur
ls mmes bords.

Hlas! la tte tranche de Marie-Antoinette, notre archiduchesse,
n'a pas-empch, vingt-cinq ans plus tard, une archiduchesse, jeune
et belle, de passer le Rhin, elle aussi, pour aller chercher en
France un trne, un poux, un matre! Ah! vanit du pass! Les
leons du pass ne profitent pas au prsent: j'aurais pu avertir
cette autre archiduchesse du danger que les reines couraient l-bas,
elle ne m'et pas cout.... Triomphante, elle passa le Rhin soumis;
plus tard, elle repassa en fugitive le Rhin qui s'tait rvolt.
L'histoire... un vain jouet d'enfant!

Nous avons eu cela de bon, chez nous, Allemands, c'est que toute
l'histoire moderne a t faite  notre profit. L'Allemagne a tenu
l'trier  la France, comme je l'ai tenu  Mirabeau. Quand l'Europe
entire faisait de l'histoire, une histoire sanglante, l'Allemagne
faisait de la posie et du drame; aujourd'hui avant de mourir, il
m'a t donn de voir encore une rvolution franaise, la rvolution
de 1830, comme si la France avait le monopole des rvolutions!
Rvolution qui frappera, cette fois, sur l'Allemagne, et qui
troublera bien autrement ton onde,  mon beau fleuve!

C'est trs-vrai, nos villages sont encore en apparence aussi
paisibles et contents qu'il y a sept mois; ils resplendissent de
toutes les couleurs tranches d'une moissonneuse au jour de fte...
au dedans combien tout est chang! Sous ces toits aigus, derrire
ces vitraux de plomb, les hommes ne s'abandonnent plus uniquement 
la fume des tabagies; ballotts jour et nuit entre deux
civilisations puissantes, le Nord et le Midi, l'Allemagne et la
France, qui les tiraillent  chaque instant, ils songent  prendre
un parti dfinitif.

Il ne s'agit pas d'un drapeau nouveau, il faut choisir, cette fois,
entre deux races, deux climats, deux mondes! Sans doute, il est
grand, l'effroi qu'on a de voir le noyer qu'on a plant, le bois et
le champ paternel, monds par la mitraille et les pas des
chevaux... pourtant c'est une des ncessits de l'Allemagne de se
soumettre  ces rvolutions qui ne s'arrtent pas. La rsistance de
l'Allemagne  la premire rvolution franaise a t belle et
grande... il faut qu'elle cde  la seconde.  l'insu mme de
l'Allemagne, l'attraction muette de la France est l s'exerant sans
relche  complter ses destines. Dsormais, malgr tous les
obstacles, les deux climats sont jets dans le mme avenir... mais
quel choc avant de se rejoindre, et que de sang rpandu avant de
s'entendre et de se runir!

J'ai vu sur ces bords nuageux toute la grande migration franaise.
C'tait une honte pour cette vieille noblesse qui fuyait son pays,
vagabonde et tremblante, abandonnant son roi prisonnier. Cependant
ces frivoles gentilshommes, tournant le dos  la France,
imprvoyants, se livraient  la plus folle gaiet, comme s'ils
eussent fait  l'tranger un voyage de quelques jours. De toute
cette noblesse perdue, je n'ai vu qu'un homme qui comprt toute sa
position.

Un matin (j'tais ce jour-l plus inquiet que jamais de la France,
et je m'en approchais de toutes mes forces, car la tempte grondait
au loin), je vis venir  moi un gentilhomme franais qui paraissait
accabl de fatigue. Les marches forces, l'insomnie et la privation
de tout ce qui faisait sa vie et ses loisirs d'autrefois, ne
l'avaient pas tellement dfigur que je ne pusse reconnatre le
vicomte de Mirabeau.  son aspect je me sentis saisi d'une profonde
piti. Il vint s'asseoir  ct de moi, triste et silencieux, ce
brusque et hardi parleur, nagure si plein de joie et de gros bons
mots. Lui, si fier et si brutal, dont la voix tait connue en tous
les lieux consacrs  la bonne chre, au bon vin, il demanda
modestement _de quoi manger un morceau, car il n'avait rien pris
depuis vingt-quatre heures_; disant cela, il poussait le soupir
plaintif d'un homme  jeun de la veille. Ce ne fut qu'aprs qu'il
eut bu lentement une bouteille de vin du Rhin, que je me hasardai 
lui parler:

--Me permettrez-vous, M. le vicomte, de vous demander des nouvelles
de la France et de sa royaut?

Il parut tonn de ma politesse, et sans rpondre  ma question
directement:--Puisque vous osez donner ses titres  un gentilhomme,
appelez-moi comte de Mirabeau, me dit-il; je suis le comte de
Mirabeau ici; l-bas, je ne suis plus que le citoyen Riqueti en
veste courte, en bonnet rouge, en gros souliers.--Disant ces mots,
il soupira profondment, regardant sa bouteille vide, attendant le
djeuner qu'il avait demand.

--Et le roi, M. le comte? comment va le roi? je vous prie.

Il me regarda d'un air dfiant; puis sa srnit naturelle reprenant
le dessus:--Figure-toi, citoyen, c'est--dire figurez-vous,
Monsieur, que les infmes jugent le roi... demain!

En mme temps, il posait son sabre sur la table, il tait son
chapeau, il s'essuyait le visage, il faisait tous ses prparatifs
comme un convive qui se rend  un repas convi. Puis son regard
venant  rencontrer la table nue et la chaise de paille, et moi qui
l'observais, il songea  sa situation prsente et reprit en ces
mots:

--Jugez de tout ce qui se passe en ces endroits maudits! Les cheveux
de la reine ont blanchi en vingt-quatre heures: c'est piti
maintenant de la voir, cette reine, notre amour et notre orgueil,
surprise avant l'ge par la vieillesse; on dirait l'amandier en
fleurs par une gele de printemps!

Quand il eut dvor son maigre repas et la premire faim calme, son
visage devint plus serein; et, voyant que je l'coutais de toute mon
me, il reprit la conversation interrompue:

--Il est pass, le temps o, quand l'tranger demandait au passant:
_O demeure le vicomte de Mirabeau?_ le passant lui rpondait
gravement: _ ce monceau d'cailles d'hutres, Monsieur!_

Il soupira, puis revenant  une expression plus grave:

--Par grce et par piti, croyez-moi, ne parlons pas de la France!
un si doux royaume! et si fertile, o les femmes taient si belles,
et les vins si choisis!  cette heure, ami, vous ne reconnatriez
pas la France... Et tant de ruines, et tant de malheurs, parce qu'il
a plu  monsieur mon frre de se faire marchand drapier!

Puis se levant brusquement:

--Comme ils l'ont rcompens, mon frre! Et c'tait bien la peine,
en vrit, d'tre un hros d'loquence, un rvolutionnaire
irrsistible, un Jupiter tonnant! Figurez-vous, Monsieur, qu'ils
l'avaient port triomphalement... vous ne devineriez jamais dans
quel panthon? Ils l'avaient port, ils l'avaient enseveli dans
l'glise Sainte-Genevive. La Vierge sainte avait fait place 
l'amant de Sophie, et les saints, tonns de cet trange camarade,
en faisaient des gorges chaudes sur leurs autels dlabrs. Mais
quoi! Monsieur mon frre a gard son temple, moins longtemps que la
sainte elle-mme. Le peuple a repris  Mirabeau le tombeau qu'il lui
avait donn; ils ont bris sa pierre et son pitaphe et l'urne
lacrymale; ils ont repris ce corps en pourriture; ils l'ont tran
sur la claie, aprs quoi ils l'ont jet  la voirie! Ainsi s'est
accompli le triomphe ternel de cet ami du peuple. Ah! ce pauvre
diable, au fond de l'me, il tait un bonhomme; il avait beau nier
et renier, sa ngation respirait la grce chevaleresque des temps
anciens. C'tait un lion sous plusieurs peaux de btes puantes, un
vrai gentilhomme en dpit de sa carmagnole. Il et mieux fait d'tre
honntement et simplement un grand homme, et de se venger en
pardonnant. Prisonnier et roi, dieu et pourriture,  l'autel,  la
voirie! Son sort est le mme durant sa vie, aprs sa mort!

 ce nom de Mirabeau, je me sentis remu presque autant que je
l'avais t au nom de la reine. Mirabeau, mon hros, mon ami, mon
matre,  qui je portais un dvouement mme domestique... J'allais
parler de Mirabeau et le pleurer tout  mon aise, lorsqu'un jeune
homme, un nouveau venu, vint s'asseoir  nos cts, et tout de suite
il aborda la grande question:--Quelles nouvelles de la France,
Messieurs? Puis, sans trop hsiter: Comment va la reine? dit-il en
s'inclinant.

Nous comprmes tout d'abord, le vicomte de Mirabeau et moi, que cet
tranger tait de nos amis.

Ce jeune homme tait un Allemand de la vieille race; au premier coup
d'oeil, on comprenait que le gnie avait envahi ce front jeune
encore et dj dpouill; sa taille tait dj lgrement courbe
vers la terre, sur laquelle il ne devait pas rester longtemps.

Je lui rpondis, charm de le voir  mes ctes:--La reine est en
prison, Monsieur; ses cheveux ont blanchi dans l'espace d'une nuit,
 force de tourments.

O Dieu! fit-il, o donc est ta justice?  peuple ingrat! o donc
est ta piti? O ma reine! Ah! qu'elle tait belle et charmante en
ses jours de vie et de splendeur! Je n'tais qu'un petit enfant, un
pauvre enfant allemand; j'avais quatre ans alors; je mendiais ma vie
et j'allai mendier en France: en France, il n'y eut que la reine qui
me fit l'aumne d'une louange,  la prire de Haydn, en souvenir du
vieux Glck!

Le vicomte de Mirabeau nous voyant, le jeune homme et moi, tout
remplis d'une vague curiosit, nous prit tous les deux par la
main:--Je vous rpte que je ne vous dirai pas un mot de la France!
Mais voulez-vous savoir ce que j'ai vu avant de quitter Paris,
Messieurs? C'est une histoire assez plaisante, et si vous tiez
pote, ami jeune homme, comme je le crois, dit-il au nouveau venu,
vous pourriez en faire une bonne comdie un jour  venir.

Le vicomte tait retomb dans une de ses gaiets d'autrefois, mais
celle-ci tait empreinte d'une indicible tristesse; il avait le
sourire d'un homme frapp  mort.

--Figurez-vous, nous dit-il, que le mme jour sont revenus de
Londres madame la comtesse Dubarry et S. A. R. le duc d'Orlans,
comme un honnte taureador qui veut assister  un combat de
taureaux. Arrivs  Paris,  la mme heure, le prince et la
courtisane se rencontrent  la mme porte de la ville. Alors les
voil qui se font politesse et mille compliments  qui passera le
premier. C'est  vous  entrer, Madame, qui avez jet la monarchie
en ce dsordre!--C'est  vous, Monseigneur, qui avez vendu le roi et
la reine! Et voil ces deux crimes qui se complimentent  qui mieux
mieux. Il faut avouer que Son Altesse est bien modeste! Nos deux
crimes seraient encore  la mme place  se complimenter, si le
prince, en toute hte, n'avait pas eu  voter la mort du roi: vous
concevez qu'il se soit ht!

Notre jeune homme coutait ces choses dans le plus morne
tonnement:--Mais, dit-il, je croyais que le plus criminel de ces
criminels de l-bas, c'tait Mirabeau, non pas Mirabeau l'honnte
homme, mais celui qui est mort.

Le vicomte, hors de lui-mme, leva les mains au ciel!--Oui,
s'criait-il, vous dites bien, vous tes dans la vrit! sinon dans
la dmence.  coup sr, le plus sclrat, c'est Mirabeau! Honte 
lui, honte  Mirabeau, celui qui est mort! maldiction sur Mirabeau!

--Messieurs, Messieurs, m'criai-je, il ne faut pas tre injuste
pour le gnie, et croyez-moi, ne maudissez pas Mirabeau! Il a t
pardonn par la reine; moi qui vous parle, j'ai vu aux pieds de la
reine Mirabeau vaincu par Sa Majest!--Donc silence  vous, jeune
homme, et silence  vous, son frre! Il est mort innocent. Il est le
seul qui ait compris son poque, et vous ne l'avez pas plus
comprise, vicomte, que Marat lui-mme ne l'avait comprise. Ainsi,
bnissez le nom de votre frre, et loin de le maudire, honorez sa
mmoire! Soyez-en fier, et puisque son temple est bris par ce
peuple impie, ardent  dtruire avec rage ce qu'il adorait avec
crainte, rendons dans notre coeur son temple  Mirabeau!

Le vicomte se dcouvrit, ses yeux se remplirent de larmes: Vous me
soulagez d'un grand malheur, me dit-il, et d'un grand doute. 
prsent je puis mourir avec le nom de mon frre;  prsent je
mourrai en gentilhomme, en confessant que je suis le frre de
Mirabeau.

Il se leva. Il reprit son sabre et le remit  sa ceinture.--J'ai sur
le flanc une blessure que m'a faite Barnave, un coup d'pe qu'il
m'a donn dans ses beaux jours, et qui me fait toujours souffrir.
Pourtant j'imagine que j'aurais rendu un grand service  Barnave, si
je l'avais tu, ce jour-l. Pauvre Barnave! Hlas! que d'honntes
gens se sont perdus dans ce gouffre, sans me compter!  ces mots, il
prit cong de nous deux, en homme qui se fait violence; il prit ma
main et celle de l'tranger.--Je m'appelle Mirabeau, nous dit-il;
_Dieu sauve le roi et la reine!_

Le jeune homme rpondit modestement:--_Sauve Dieu la reine et le
roi!_ Je m'appelle Mozart.

Je dis avec eux: _Sauve Dieu le roi et la reine!_ Nos adieux furent
une prire. Je priai aussi pour vous, Hlne, et cette prire, je la
fis tout bas dans mon coeur. Quant  mon nom, je n'osai pas le dire
aprs ceux de Mirabeau et de Mozart.

Nous nous sparmes pour ne plus nous revoir. Chacun de nous finit
comme il devait finir. Le gentilhomme est mort de misre; l'artiste
mourut d'ennui, victimes l'un et l'autre de la rvolution.

Et moi, rest seul de ce grand naufrage, errant autour du Rhin,
ombre vieille et grondeuse, je m'aperois que je viens de vous faire
un conte allemand.... Mon conte finit comme tous les vieux contes
franais commencent: _Il y avait autrefois un roi et une reine._


FIN


PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7.





End of the Project Gutenberg EBook of Barnave, by Jules Janin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARNAVE ***

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