The Project Gutenberg EBook of Mmoires du marchal Marmont, duc de Raguse
(8/9), by Auguste Frdric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse

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Title: Mmoires du marchal Marmont, duc de Raguse (8/9)

Author: Auguste Frdric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse

Release Date: October 18, 2010 [EBook #33875]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES
DU MARCHAL MARMONT
DUC DE RAGUSE

DE 1792  1841


IMPRIMS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR
AVEC
LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT
CELUI DU DUC DE RAGUSE
ET QUATRE FAC SIMILE de Charles X, DU DUC D'ANGOULME, DE L'EMPEREUR
NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE



TOME HUITIME



PARIS
PERROTIN, LIBRAIRE-DITEUR
41, RUE FONTAINE-MOLIRE, 41

L'diteur se rserve tous droits de traduction et de reproduction


1857


[Illustration: Lettre manuscrite date du 18 Aot 1830]




MMOIRES
DU
MARCHAL
DUC DE RAGUSE



LIVRE VINGT-TROISIME

1826-1829


SOMMAIRE.--Mesures sur la censure et sur les officiers gnraux.--Sacre
du roi  Reims.--Anecdote sur Moncey.--Premiers symptmes du changement
de l'opinion publique.--Influence croissante du
clerg.--Anecdote.--Indemnit des migrs.--Mort de l'empereur
Alexandre.--Circonstances qui accompagnrent l'arrive de Nicolas au
trne imprial.--Courage et inspiration heureuse de Nicolas.--Paroles de
l'impratrice-mre.--Je suis envoy ambassadeur extraordinaire en
Russie.--La cour de Weimar.--La cour de Berlin.--L'arme
prussienne.--Charlottenbourg.--Berlin.--Environs de
Saint-Ptersbourg.--L'empereur
Nicolas.--L'impratrice.--Saint-Ptersbourg et Pierre le
Grand.--Inondations de Saint-Ptersbourg.--M. le comte de la
Ferronays.--Portrait de l'empereur Nicolas.--Ses ides sur l'ducation
de ses enfants.--Conspiration de Pestel.--Magnanimit de
l'empereur.--Manufactures d'Alexandrowski.--La Monnaie.--cole des
mines.--Ponts et chausses.--cole du gnie.--tat-major.--Comit de
perfectionnement.--Hpitaux militaires.--Arsenal.--ducation
publique.--cole des cadets.--Couvent des filles.--Palais, glises et
aspect de Saint Ptersbourg.--Cronstadt.--Promenade dans la
rade.--Chteau d'Oranienbaum.--Anecdote sur
Orloff.--Peterhof.--Zarskoie-Selo.--Colpina.--Schlusselbourg.--Funrailles
de l'impratrice lisabeth.--Colonies militaires de
Wolcoff.--Novogorod.--Route jusqu' Moscou.--Moscou.
L'impratrice-mre.--La grande-duchesse Hlne.--Arrive de l'empereur 
Moscou.--Rapports entre l'empereur et l'impratrice-mre.--Garde
impriale.--Manoeuvres sous Moscou.--Gnraux russes.--Arrive inopine
de Constantin.--Caractre de ce prince.--Son attitude.
--Rconciliation.--Sacre de l'empereur.--Crmonies
touchantes.--Illumination du Kremlin.--Fte  la bourgeoisie.--Dner
intime chez l'empereur.--Adieux de l'empereur.--Champ de bataille de la
Moskova.--Smolensk.--La Brzina.--Le grand-duc Constantin 
Varsovie.--Son arme.--La princesse de Lovitz.--Retour dans les tats
autrichiens.--Arme russe.--Retour  Paris.--Ma ruine.--Bonts du
roi.--Je vends Chtillon.--Msaventure de Talleyrand.--Inhumation du duc
de Liancourt.--Revue de la garde nationale du 27 avril
1827.--Expressions du roi  cette occasion.--Anecdote.--Dissolution de
la garde nationale.--Camp de Saint-Omer.--Anecdote.--Nouvelles
lections.--M. de Villle est renvoy du ministre.--Nouvelle
administration.--Ministre Martignac.--Mouvement d'opinion en faveur des
Grecs.--Guerre des Russes et des Turcs.--Ministre Polignac.


Le nouveau rgne commena sous les plus heureux auspices. Charles X, 
son entre  Paris, fut accueilli par des expressions de joie sincre.
Quoique le temps ft mauvais, toute la population tait venue  sa
rencontre dans les Champs-lyses. Aussi cette entre avait-elle l'air
d'un triomphe. Les cris de _Vive le roi!_ sortaient de toutes les
bouches, et une satisfaction vritable animait toutes les figures. On
attendait beaucoup du nouveau roi; en ce moment et pendant longtemps
encore il fut puissant sur l'opinion. On avait du got pour lui et une
grande disposition  l'aimer. Son premier acte fut populaire, mais il
fut peut-tre prcipit. Se dsarmer compltement de la censure, sans
rien mettre  sa place, fut imprudent, et tout homme de bonne foi
convient aujourd'hui du mal qui en est rsult. L'opinion,  Paris, se
dveloppe quelquefois d'une manire capricieuse, et souvent un petit
nombre d'individus, placs d'une manire dtermine, suffit pour lui
donner une direction fcheuse et une grande activit.

Les gnraux de l'ancienne arme avaient toujours t l'objet de
l'intrt public. Ils formaient, hlas! les seuls monuments restant de
notre grande poque! Depuis quelques annes, objets d'une espce de
rprobation de la cour, il y avait eu autant d'injustice envers eux que
d'oubli d'une bonne politique; ils crurent  une rparation 
l'apparition du nouveau roi. Ils ne demandaient qu' le servir. Il les
accueillit avec cette bienveillance aimable qui caractrisait toutes ses
actions; mais, au lieu de voir leurs esprances ralises, leur sort fut
encore pire, et une circonstance particulire sembla ajouter  la
rigueur des procds du pouvoir envers eux.

Les officiers gnraux  demi-solde, dpourvus de chevaux, avaient suivi
le cortge funbre de Louis XVIII  pied. Charles X leur dit: Vous avez
accompagn  pied les restes de mon frre; c'est  cheval que dsormais
vous serez prs de moi. Que conclure de ces paroles, sinon d'y voir des
promesses d'activit et d'emploi? Peu de jours aprs, ils taient mis 
la retraite. La raction d'opinion qui en rsulta ne saurait tre
exprime. Depuis longtemps cet acte inique tait prpar dans les
bureaux. Le baron de Damas, ministre de la guerre, dont la carrire
s'tait faite dans une bonne arme, et par des services rels[1],
n'avait pas voulu consentir  dpouiller de braves vtrans du prix de
leurs longs travaux et de leurs nombreuses blessures; mais le marquis de
Clermont-Tonnerre, son successeur, militaire de parade et de cour, sorti
des troupes napolitaines et espagnoles, se chargea de l'accomplir. On
supposa, au surplus, que cette mesure violente fut exige par M. de
Villle qui, jaloux de l'espce de popularit que le roi venait
d'acqurir auprs des gnraux, voulut montrer, sans retard, qu'en lui
seul rsidait vritablement le pouvoir.

     [Note 1: En Russie. (_Note du duc de Raguse_.)]

La crmonie du sacre eut lieu l'anne suivante. Le roi s'tant rendu 
Reims, elle fut excute le premier dimanche de juin 1825. Elle prsenta
une circonstance unique dans l'histoire. Il y avait juste cinquante ans
qu'elle avait eu lieu pour Louis XVI, frre de Charles X, et galement
juste cent ans que leur grand-pre commun, Louis XV, en avait t
l'objet. Quelquefois les gnrations se pressent tellement, comme sous
Louis XIV, qu'un espace de temps fort petit en renferme toute une suite.
Quelquefois elles s'allongent et semblent embrasser les temps.

La crmonie fut belle et imposante. On en a vu les dtails partout, et
je n'entreprendrai pas de les donner. Elle rpondit  l'ide que je m'en
tais faite par sa pompe et par sa majest. Une chose singulire est
l'aberration de certaines gens qui, en voyant de pareilles crmonies,
n'en comprennent pas l'esprit et ne savent pas se rendre compte de la
pense qui prside au spectacle qui se passe sous leurs yeux. Je vais en
citer un exemple donn par un personnage qui semblait, par sa position
sociale, devoir ne pas manquer d'intelligence. Le marchal Moncey fut
choisi, comme doyen des marchaux, pour reprsenter le conntable au
sacre. Sa fonction est de se tenir prs du roi, avec l'pe nue, image
de la puissance militaire dont le roi est assist et qui dpend de lui.
Eh bien, ce pauvre marchal, ancien premier inspecteur de la
gendarmerie, pntr sans doute de la pense que rien n'tait plus beau
que cette dernire espce de fonctions, eut une tout autre ide. Il me
dit: C'est l'image des dangers dont les anciens rois taient autrefois
environns au milieu des grands vassaux de leur couronne; le conntable
tait charg de les surveiller et de les contenir. Et, en disant ces
paroles, il tournait la tte  droite et  gauche, en regardant comme un
factionnaire charg d'une consigne; il se trouvait,  ses yeux, tre
redevenu le chef de la gendarmerie.

Le lendemain du jour du sacre, le roi fut reu grand matre de l'ordre
du Saint-Esprit, crmonie d'une grande beaut. Nous fmes ensuite reus
chevaliers. Le troisime jour, le roi passa la revue de troupes peu
nombreuses, rassembles dans un camp  quelque distance, il accorda
diverses rcompenses, et nous obtnmes enfin qu'il les donnerait de sa
main, chose  laquelle il avait rpugn jusque-l, et qu'il n'a pas
rpte depuis, moyen bien simple cependant d'en doubler le prix. Il
tint chapitre du Saint-Esprit, et une promotion eut lieu. Elle comprit
les marchaux qui n'taient pas dcors de cet ordre,  l'exception de
deux, le marchal Gouvion-Saint-Cyr et le marchal Molitor.

Le retour du roi  Paris et son entre n'eurent pas  beaucoup prs le
mme clat que celle de l'anne prcdente. L'opinion changeait dj
d'une manire fcheuse. Cependant jamais plus de libert n'avait protg
les citoyens. Le commerce florissait; les manufactures avaient doubl
leurs produits, et la consommation, rsultat du bien-tre gnral,
s'tait leve  leur hauteur. Les terrains,  Paris et dans les grandes
villes, avaient acquis un prix si lev, que de grandes fortunes furent
la consquence de la possession de quelques arpents de terre. On
construisit en un moment plus de sept mille maisons  Paris, non pas
destines  une population nouvelle, mais  pourvoir aux besoins
nouveaux, produits par une augmentation de bien-tre et de richesses
gnrale. Malgr cet tat prospre dont la postrit ne pourra jamais se
figurer l'tendue, prosprit qui avait pour base le gouvernement le
plus lgal, l'administration la plus rgulire, une grande abondance de
capitaux, le bas prix de l'argent, enfin un mouvement, une activit
claire par les lumires Universellement rpandues et les exemples d'un
pays voisin, malgr, dis-je, tant de biens runis et de motifs d'tre
heureux, une inquitude sourde agissait sur les esprits. Une crainte de
l'avenir, une absence de scurit, que rien ne motivait suffisamment,
tait une vritable maladie morale qui affligeait la socit.

Il faut le dire, l'action intrigante du clerg franais se faisait
sentir partout. Or, si la nation franaise est religieuse et dispose 
rendre aux prtres tout ce qu'on leur doit dans les intrts de la
morale et de la religion, les prtres lui deviennent antipathiques
aussitt qu'ils se mlent des affaires du monde; et cependant, chez
nous, c'est leur manie. On les trouvait, dans la campagne, intolrants
et insubordonns envers leurs suprieurs, et,  la cour, saisissant
toutes les occasions d'intervenir dans les plus hautes questions
politiques. Quels que fussent les carts de leur conduite, ils taient
toujours assurs de l'impunit. Un mandement de l'archevque de Rouen,
grand aumnier, le cardinal de Cro, brave homme, mais instrument passif
des intrigants dont il tait entour, mit tout en moi. Dans cette
extravagante publication, il s'emparait de l'ordre civil et bouleversait
toutes les lois qui rgissent le royaume. Il n'en rsulta cependant rien
de fcheux pour lui. Le prince de Metternich, alors  Paris, me dit 
cette occasion ces propres paroles:  Vienne, le grand aumnier, pour
un fait semblable, aurait perdu sa charge et aurait t relgu dans un
sminaire. Mais le cardinal de Cro n'eut pas mme une expression de
mcontentement de la part du roi.

Cette action du clerg, si funeste, se faisait sentir partout et jusque
dans l'arme. Les aumniers des corps avaient reu un rang trop lev,
qui humiliait les officiers. Ils faisaient des rapports rguliers au
grand aumnier. Ils envoyaient des notes sur la conduite des officiers,
et c'tait souvent d'aprs ces notes que le ministre de la guerre
faisait les nominations. Plus d'une fois le travail du grand aumnier
l'a emport sur celui des inspecteurs. On se demande dans quel pays un
systme semblable aurait pu russir.

L'immense prosprit du pays, le bon tat de ses finances, permirent au
roi d'entreprendre l'excution d'un grand acte de justice et de
proposer la loi sur l'indemnit aux migrs. Malgr les efforts du parti
rvolutionnaire pour la discrditer, elle tait populaire, tant il est
naturel aux hommes d'aimer la justice quand leurs passions et leurs
intrts ne s'y opposent pas. Indpendamment d'un grand acte d'quit
consacr, cette loi tait politique; car c'est en rparant les dsastres
et cicatrisant les plaies qu'on ferme le gouffre des rvolutions. Elle
tait encore une loi de finance et d'administration, puisqu'elle rendait
 une classe de proprits une valeur dont l'opinion l'avait prive.
C'tait enfin une disposition sage, humaine et louable de toute manire.
M. de Villle l'excuta avec un grand succs. Ce genre d'ouvrage tait
particulirement propre  la nature de son talent. Financier profond,
administrateur habile, il sut aussi bien concevoir son plan que le
dfendre et l'excuter, et il reut une approbation universelle. Chose
remarquable! ceux qui ont le plus profit de son systme et dont la
fortune a t rpare par ses soins ont le plus contribu  sa chute, et
en ralit l'ont renvers.

L'anne 1825 tait presque coule, lorsqu'on apprit la nouvelle de la
mort de l'empereur Alexandre, immense vnement, vu la manire dont
l'Europe tait accoutume  plier sous ses volonts. Il se servait de la
magie d'une puissance morale, fonde sur ses nombreuses armes,
toujours prtes  entrer en campagne, organises en divisions, corps
d'arme, et munies de toutes choses comme si elles devaient combattre le
lendemain; du prestige qui accompagne ncessairement des tats si
tendus et composs de la septime partie de la surface des continents
du globe, tats invulnrables, ou au moins indestructibles,  cause de
leur position. Menacer souvent, frapper rarement, mais  coup sr, d'une
manire qui fasse impression et laisse des souvenirs, voil la politique
qui convient  la Russie et que l'empereur Alexandre a suivie pendant
les dernires annes de son rgne. Pendant les dix ans qu'Alexandre a
vcu depuis la seconde Restauration, il a gouvern le monde et fix les
destines de tous les peuples de l'Europe, sans engager un seul homme et
par la seule puissance de son nom.

L'tat dans lequel il laissait la Russie, l'incertitude de la
succession, ajoutaient  l'importance du moment. Le testament
d'Alexandre donnait la couronne  Nicolas, le second de ses frres. Les
droits tablis par la pragmatique de Paul investissaient au contraire
Constantin de cet immense hritage. Nicolas refusa d'abord. Il s'en tint
 la loi la plus ancienne et la plus reconnue. Il fit mme prter
serment  Constantin, qui rsidait  Varsovie. Constantin se souvint
des promesses qu'il avait faites  Alexandre, de la haine que les carts
de sa jeunesse avaient fait natre dans beaucoup d'esprits, et il
refusa. Dans ce combat de loyaut et de dsintressement entre les deux
frres, combat sans exemple dans l'histoire, Nicolas fut vaincu; il fut
oblig de se charger du fardeau. Les circonstances de son arrive au
trne sont si remarquables et si dramatiques, qu'elles mritent d'tre
racontes en dtail. Nicolas, si jeune et si tranger jusque-l aux
affaires, dploya sur-le-champ le plus grand caractre et cette
puissance morale, ce courage dont l'me et le for intrieur sont les
principaux lments.

Le sjour des troupes russes en France avait port ses fruits. Des ides
de rformes, de changements  oprer en Russie, remplissaient les ttes
d'un grand nombre d'officiers. L'empereur Alexandre, dont la vie se
composa de diverses phases sous le rapport politique, fut d'abord,
pendant un certain nombre d'annes, ennemi acharn de Napolon, puis,
pendant une autre poque, son admirateur passionn. Ensuite il devint
libral fanatique. Enfin, plus tard, il se livra  la mysticit, et
revint aux ides de pouvoir absolu et de gouvernement despotique. Quand
il tait dans la phase librale, il avait encourag toutes les ides
nouvelles et favoris leur dveloppement. Aussi divers projets
d'amlioration lui furent-ils soumis. Son changement dconcerta ses
anciens amis, et ils s'occuprent  s'affranchir par eux-mmes. Une
conspiration, dont les ramifications taient fort tendues, fut ourdie.
Elle avait pris naissance dans la garde et avait pntr dans presque
tous les corps de l'arme; mais, quand les projets furent connus, on put
voir quelles ttes folles les avaient conus. Les ides les plus
extravagantes, les plus inexcutables, accompagnes des mesures les plus
atroces, avaient t adoptes.

La conspiration tait au moment d'clater quand l'empereur Alexandre
mourut. Ce changement de rgne, quand l'incertitude de la succession
affaiblissait le pouvoir, tait trs-favorable aux conspirateurs. Je
l'ai dj dit, Nicolas, malgr le testament d'Alexandre, qui lui donnait
l'empire, s'tait empress de faire prter serment  Constantin.
L'officier envoy  celui-ci pour le lui annoncer fut mal reu et
rexpdi avec un refus formel. De retour, et ayant donn le titre de
_Majest_  Nicolas, il fut rprimand. Spectacle singulier que cette
lutte, cette horreur du trne et cette colre, tmoigne alternativement
au porteur d'une si grande nouvelle, ordinairement si bien accueilli et
si bien rcompens! Il n'en avait pas t ainsi  l'avnement de Paul,
qui donna le cordon bleu au comte Soubow, pour prix de la nouvelle de
la mort de sa mre, qu'il lui avait annonce. La rsistance tait
sincre de part et d'autre, et les deux frres, en s'exprimant ainsi,
montrrent le fond de leur coeur et s'honorrent beaucoup; mais, lorsque
le refus opinitre de Constantin eut dcid Nicolas  prendre la
couronne, les conspirateurs saisirent avidement la circonstance, encore
obscure aux yeux du peuple, pour garer l'opinion publique. Ils dirent
que Nicolas, usurpateur, profitait de l'absence de son frre pour
s'emparer d'un bien qui n'tait pas  lui, comme si la conduite tenue
d'abord ne rpondait pas d'avance  cette odieuse et injuste accusation.

Le 26 dcembre la garde impriale ayant reu l'ordre de prendre les
armes pour prter serment au nouveau souverain, l'insurrection souffle
par les conspirateurs clata. Les premires troupes qui se prsentrent
sur la place taient des rvolts. Nicolas, au premier bruit, sortit du
palais d'hiver, o  peine taient trois cents hommes de garde, et se
porta sur la place, accompagn de quelques officiers. L, seul et sans
dfense, il ne pouvait connatre encore quelles troupes lui seraient
fidles et jusqu'o irait l'insurrection. Un bataillon du rgiment de
Moscou, command par le major Paskoff, aprs s'tre prsent  la
forteresse, dont on lui avait refus l'entre, revenait sur ses pas.
L'empereur va  lui, et,  son apparition, les soldats crient: _Vive
Constantin!_ L'empereur, sans montrer la moindre crainte, et avec ce
calme imposant qui, dans le danger, agit si puissamment sur la
multitude, leur dit: Ah! vous tes de ces gens-l! Eh bien, votre place
n'est pas ici, elle est prs du Snat! Et, prenant le ton du
commandement, il ajouta: Par le flanc droit, marche! Et le bataillon
continua sa route et s'loigna.

Ce courage d'un ordre suprieur sauva Nicolas. S'il et montr la plus
lgre crainte, plac ainsi au milieu des rvolts, il et t perdu. Un
moment plus tard, un autre rgiment parat: c'est celui d'Ismailowsky,
dont Nicolas, comme grand-duc, a t propritaire. L'empereur s'avance
vers lui, et, trouvant les soldats mornes et silencieux, il leur dit:
Mes amis, nous avions reconnu Constantin pour empereur; il a refus la
couronne. Aprs lui elle me revient, et j'ai d la prendre. Mme
silence; aucun des hourras d'usage ne se fait entendre. Eh bien, il me
semble que vous tes mal disposs pour moi; je veux voir jusqu'o ira
votre mcontentement. Alors il ordonne de charger les armes et ajoute:
Maintenant, que me rpondez-vous? Ce tmoignage de confiance pntre
les soldats, les remplit d'admiration; ils crient et rptent: Vive
Nicolas! Quelle inspiration sublime! Il y a courage, gnrosit et
profonde connaissance des hommes, surtout des gens de guerre, toujours
sduits par ce qui est magnanime.

Mais les heures s'coulent, et, du ct du palais, les troupes fidles
se rassemblent, tandis que les rvolts et les factieux se runissent
sur la place du Snat. Ainsi ils sont en vue les uns des autres, et une
assez courte distance les spare. Le chef de l'entreprise, le prince
Trubezko, manque de coeur et ne parat pas  la tte des mcontents.
Ceux-ci, sans direction, n'entreprennent rien. Nicolas leur envoie des
officiers pour les rappeler  leur devoir, mais ces officiers sont du
nombre des conspirateurs. Au lieu de remplir la mission qu'il leur a
donne, ils exhortent les rvolts  persvrer, tandis qu'au retour ils
annoncent  l'empereur une prochaine soumission. Le but de ces officiers
tratres tait de gagner du temps, d'empcher Nicolas d'employer des
mesures de rigueur, et d'arriver ainsi, sans combat,  la fin du jour.
Alors, avec les ternelles nuits de Saint-Ptersbourg dans cette saison,
ils avaient de la marge devant eux pour se concerter et donner plus
d'ensemble et d'nergie  la rvolte.

Aprs des pourparlers inutiles pendant plusieurs heures, l'empereur,
sentant les dangers d'un plus long dlai, se dcide  agir. Une
batterie de six pices de canon est avance et place  une demi-porte
de mitraille des rvolts. Ceux-ci, sans chef, attendent stupidement le
feu qui va commencer; ils ne font ni un mouvement en avant ni un
mouvement en arrire. Trois salves en tuent bon nombre et dispersent le
reste, qui fuit dans la direction du quai Anglais. La cavalerie est
lance  leur poursuite pour achever de les dtruire ou pour les faire
prisonniers.

Nicolas, jeune encore, tout nouveau au pouvoir, et dans une circonstance
si grave, qui prsentait  l'esprit des consquences si confuses et si
menaantes, se trouva tout  coup  la hauteur de sa destine. Il montra
une grande force d'me, une grande modration et sut se rsoudre 
employer les moyens de rigueur ncessaires et  rpandre le sang au
moment o une fausse piti aurait entran aprs elle de grands
malheurs. Le mlange de ses diverses qualits mises en action lui a
conserv le trne et a prserv la Russie de l'anarchie et d'une
horrible rvolution. L'impratrice-mre, femme d'un grand caractre, et
qui avait prsid  l'ducation de Nicolas, dit, le soir de ce jour
clbre, ces paroles mmorables: Mon fils est sorti du palais jeune
adolescent: il y est rentr homme fait et monarque prouv.

L'avnement de Nicolas au trne de Russie motiva l'envoi, de la part de
toutes les puissances, de personnes charges de le complimenter. Plus
tard, il ncessita la nomination d'ambassadeurs extraordinaires pour
assister  son couronnement. Diverses personnes furent dsignes pour la
France. Il fallait, de toute ncessit, un militaire dont le nom ft
connu et qui rappelt notre grande poque. En Russie, tout a le
caractre militaire; tout se rsout, ftes, crmonies, etc., etc., en
parades et en exercices militaires. Un ambassadeur de l'ordre civil
serait tranger  tout. Il aurait moins de moyens qu'un autre de voir
l'empereur, de l'approcher et d'entrer dans une sorte d'intimit avec
lui. Il fallait, en outre, un homme du monde, ayant le got et
l'habitude de la socit. Le roi pensa que je remplissais la double
condition, et je fus choisi. J'en prouvai une grande satisfaction.
Cette mission me remettait en vidence aprs tant d'annes d'obscurit;
elle me donnait l'occasion de voir un pays que je ne connaissais pas, de
contempler de prs et d'tudier cette puissance russe qu'un sicle a
rendue si redoutable, et qui, chaque jour, acquiert plus de force et
exerce plus d'action sur les destines de l'Europe; enfin de voir le
commencement d'un rgne o le souverain, si jeune encore et si nouveau
aux affaires, avait dvelopp un si grand caractre et montr un si
grand courage. Cette mission tait un agrable pisode dans ma vie. Elle
m'a fait passer cinq mois d'une manire brillante; elle m'a laiss
d'agrables souvenirs, mais elle a eu une influence fcheuse sur mes
affaires de fortune; car mes entreprises si vastes, prives de ma
surveillance pendant un si long temps, ont d'abord priclit et sont
tombes ensuite dans un dsordre qui a entran ma ruine.

Ce fut  la fin de fvrier 1826 que le roi se dcida  me nommer
ambassadeur extraordinaire en Russie. Je fis mes prparatifs pour le
reprsenter dignement. Des fonds considrables furent mis  ma
disposition. Tout ce qu'il y avait de distingu, parmi la jeunesse de
Paris, sollicita la faveur de m'accompagner. Quinze gentilshommes
d'ambassade me furent donns, et parmi eux il y avait trois officiers
gnraux[2]. Jamais ambassade ne fut organise avec plus de choix et
mme plus d'clat. Tout tant dispos pour cette brillante mission, je
me mis en route. Je quittai Paris, le 19 avril, pour me rendre d'abord 
Berlin et ensuite  Ptersbourg.

     [Note 2: Liste des gentilshommes d'ambassade qui use
     furent donns pour m'accompagner: Le vicomte de Talon, le
     comte de Damrmont, le vicomte de Broglie, marchaux de camp;
     le comte de Caraman, le marquis de Castries, le marquis de
     Podenas, colonels; le comte Alfred de Damas, le vicomte
     Emmanuel de Brz, le comte de Biron, le comte de Maill, le
     vicomte de la Ferronays, le comte de Villefranche, le comte
     de Vog, le comte de Cro; et j'avais pour secrtaire un
     pote illustre, M. Ancelot.
                                (_Note du duc de Raguse_.)]

Je rencontrai, le 22, sur la grande route le duc de Wellington, revenant
de Saint-Ptersbourg. Nous nous arrtmes et nous causmes quelques
moments. Ces espces de liaisons, formes entre gnraux qui ont
combattu les uns contre les autres, sont dignes de remarque et d'un
intrt particulier; car l'estime rciproque, rsultant du souvenir des
actions passes, en fait la base, et  ce titre j'ai d tre flatt des
sentiments que le duc de Wellington n'a jamais nglig l'occasion de me
tmoigner.

J'arrivai, le 25 avril, de bonne heure  Weimar. Je fus  la cour o je
passai la soire, et vis le grand-duc et toute sa famille.

Cette petite cour, renomme par sa politesse, ne manque pas de
magnificence. Son tiquette ne trahit nullement l'intention de jouer le
grand souverain; bon calcul de la part de ces princes secondaires que
d'en agir ainsi. Quand il en est autrement, il en rsulte souvent
beaucoup de ridicule. Lorsque, au contraire, leur existence simple les
rend accessibles  tous leurs sujets et les loigne d'une reprsentation
prtentieuse, ils ont  la fois tous les avantages de leur situation
leve et tous les charmes de la vie prive. Cette manire d'exister
convient d'autant plus  la cour de Weimar, que, remplie de gens de
mrite, l'amour des lettres, des sciences et des arts y est rpandu
gnralement. Le grand-duc avait appel prs de lui beaucoup de gens
distingus, et entre autres le clbre Goethe, qui y a pass une grande
partie de sa vie. La grande-duchesse tait une femme d'un mrite reconnu
et d'une grande autorit. Elle sauva, par sa conduite prudente et
courageuse, ses tats aprs Ina. Elle ne s'effaroucha pas des dsordres
de la guerre. Elle attendit chez elle Napolon, dont elle fit la
conqute par son esprit et par sa raison. Je fis ma cour  la
grande-duchesse Marie, pouse du prince hrditaire et soeur de
l'empereur de Russie. Elle me toucha profondment par la douleur dont
elle tait pntre par la mort de l'empereur Alexandre. Au nombre de
ses enfants se trouvaient alors deux princesses charmantes, d'une rare
beaut et pleines d'attraits. Elles ont toutes les deux pous deux
princes de Prusse, gens trs-aimables et trs-distingus, les princes
Charles et Guillaume.

Je retrouvai  la cour de Weimar le marchal bavarois prince de Wrede,
qui revenait d'une mission  Ptersbourg. Compagnon de nos travaux, je
l'avais connu pondant nos campagnes, et je renouvelai connaissance avec
lui. Sa vue me fit faire cette rflexion, que les armes des puissances
du second ordre ont le singulier privilge d'tre toujours victorieuses.
Elles entrent ncessairement dans un systme politique, et s'attachent 
une grande puissance. Tant que la fortune couronne les efforts de
celle-ci, elles restent dans la mme alliance; mais, ds que la chance
tourne, elles l'abandonnent pour en contracter une contraire, de manire
que le vaincu voit, aprs des revers, ses forces diminues et celles de
son adversaire augmentes, ce qui assure  la nouvelle alliance une
srie de victoires. Aussi les gnraux qui les commandent ont-ils des
souvenirs communs avec tous les chefs des armes de l'Europe. De Wrede
se trouvait tre mon camarade d'Austerlitz, de Wagram, etc.; et, s'il se
ft trouv dans le mme salon que Blcher, Schwarzenberg ou Sacken, il
aurait pu s'entretenir et se fliciter avec eux des combats livrs en
commun en 1813 et 1814.

Je partis, le lendemain, pour continuer ma route, et, le 25, j'arrivai 
Berlin. Je fus sur-le-champ prsent au roi et  la famille royale. Je
restai huit jours dans cette rsidence pour voir tout ce que ce pays
prsente de curieux ou de remarquable. Berlin donne comme un avant-got
de Ptersbourg et de la Russie. Tout y a le caractre et la physionomie
militaire; mais l'ordre y rgne plus qu'en Russie. En Prusse
l'administration est probe autant qu'claire, le systme qui y est
adopt et strictement suivi quadruple les ressources et les moyens du
gouvernement.

En Prusse, le roi est, avant tout, le chef de l'arme. Son attitude, ses
moeurs, ses occupations, sont en harmonie avec ce titre et cette
fonction. Il entre dans le plus petit dtail de ce qui concerne ses
troupes. Ses fils, ses frres, ses cousins sont autant de gnraux
effectifs et d'inspecteurs qui remplissent avec zle les devoirs qui
leur sont imposs. Le roi reoit les rapports journaliers, comme un
gnralissime. Il est accessible  tous les officiers qui veulent lui
parler. Loin d'adopter les moeurs du Midi qui isolent les souverains,
qui en font des individus  part et les rendent trangers  tout ce qui
se passe, il donne frquemment  dner aux nationaux distingus et aux
trangers de marque qui s'arrtent chez lui. J'y fus invit, ainsi que
tous ceux qui m'accompagnaient.

L'tiquette place le roi au centre de la table.  ses cts sont les
princes et princesses de sa famille suivant leur rang, et, comme la
maison de Prusse est trs-nombreuse, elle remplit presque tout le ct
de la table o est le roi. L'tranger auquel le roi veut faire honneur
est sur le ct parallle du sien et en face de lui. De cette manire il
peut lui adresser la parole et causer avec lui, la table tant peu
large. La princesse de Liegnitz, femme du roi, est une agrable
personne; mais, quoique reconnue, son existence quivoque,  moins qu'un
sentiment trs-vif pour son mari ne remplisse son coeur, rend sa vie peu
digne d'envie. Elle n'a des grandeurs que les inconvnients, sans en
avoir les avantages.

Le roi fit excuter devant moi de grandes manoeuvres par la garnison de
Berlin. Il y avait quatorze bataillons, vingt-deux escadrons, et une
artillerie proportionne. Les mouvements furent faits avec une prcision
et une rapidit extrmement remarquables. Ce qui rendit  mes yeux ces
manoeuvres tonnantes, c'est que le tiers des soldats placs dans les
rangs se composait de recrues ayant rejoint leur rgiment  la fin de
l'anne prcdente. En quatre mois ils avaient t dresss, instruits et
mis  l'cole de bataillon. Les manoeuvres prussiennes, il est vrai,
sont aujourd'hui les plus simples de l'Europe. Autrefois tout tait
fantasmagorie dans cette arme, tout y tait compliqu. Aprs les revers
de 1806, on a abandonn ce systme de charlatanisme. Des hommes
clairs, des officiers habiles, aprs avoir cherch  reconnatre les
vritables besoins de la guerre, ont rduit l'ordonnance prussienne 
ses moindres termes, en supprimant tout ce qui est fait pour la parade
et destin seulement  parler aux yeux. Ce programme tait la
consquence ncessaire du systme militaire qui a t tabli et dans
lequel, comme tout le monde le sait, on appelle successivement la
population entire sous les armes, systme merveilleusement adapt  la
position faible, dpendante dans laquelle la Prusse tait tombe par ses
malheurs.

Aprs la paix de Tilsitt, la Prusse tait descendue au rang de puissance
de second ordre; mais elle avait tous ses souvenirs et toutes ses
passions nationales. Cela seul suffisait pour la rendre encore
redoutable. Napolon savait bien que l'amour-propre humili ne pardonne
pas: aussi se tint-il constamment en mfiance contre elle. La premire
preuve qu'il en donna fut de limiter la force de l'arme du roi de
Prusse. Mais le gouvernement prussien, voulant de bonne heure prparer
les moyens de son affranchissement quand les circonstances le rendraient
possible, adopta, tout en semblant obir, un mode de recrutement et de
cong qui prparait dans le silence une arme dont la force serait
immense en peu d'annes. Le gnral Scharenhorst en fut l'auteur. On
borna  trois ans le service des hommes appels sous les drapeaux. Ainsi
l'arme se renouvelait chaque anne par tiers. Les cadres des rgiments,
ainsi consacrs  instruire, devinrent une cole pour la nation
entire. Napolon ne s'aperut pas de l'intention, tandis que les
Prussiens, qui devinrent sur-le-champ le but de ce systme, le reurent
avec enthousiasme et y virent l'lment de leur salut. Les officiers et
sous-officiers, transforms tous en instructeurs, rendirent en peu de
temps des recrues animes d'un bon esprit, d'excellents soldats.

Quand, en 1815, la Prusse courut aux armes pour nous combattre, elle put
runir en un moment deux cent mille vieux soldats sous les drapeaux, et
toute la jeunesse des coles, pleine de passions gnreuses et
patriotiques, vint complter cette arme et lui donner cette nergie qui
la rendit si redoutable; car l'arme prussienne,  cette poque, nous
combattit avec plus de courage et plus d'acharnement que toutes les
autres.

Ce systme, tabli sous l'empire des circonstances exceptionnelles que
je viens d'indiquer, a t continu, et il existe encore au moment o
j'cris. Il exige, de la part des officiers et des sous-officiers, des
soins et des travaux presque incroyables, et que ne semblent pas
comporter des temps ordinaires. L'action personnelle du roi, le concours
de tous les princes de sa famille, ont maintenu jusqu' prsent le
mouvement imprim au dbut. C'est un prodige qui cependant doit avoir un
terme; car il exige des efforts inous et toujours renouvels de la
part des officiers de l'arme. On conoit que le sentiment du salut
public donne, pendant un certain temps, un zle soutenu et que nulle
fatigue n'arrte. Lorsque le but est atteint, on comprend que les
habitudes continuent encore pendant quelque temps; mais il y a un moment
o tout doit rentrer dans un ordre plus en rapport avec tes facults de
tous. Les officiers et sous-officiers, indpendamment des devoirs du
service journalier, sont assujettis  faire sans relche le mtier
d'instructeur. Ils recommencent chaque anne  instruire des hommes qui,
peu aprs, disparaissent pour tre remplacs par d'autres, qu'il faut
instruire encore, et qui doivent, immdiatement aprs, les quitter 
leur tour; et ainsi constamment: travail dcourageant et qui donne
l'ide du supplice des Danades.

On ne saurait, au surplus, trop admirer des troupes que leur excellent
esprit et leur zle ont maintenues et soutenues dans l'accomplissement
de devoirs aussi pnibles. Aussi ont-elles atteint le but qu'elles
avaient devant elles; car, je le rpte, l'instruction est parfaite et
satisfait  tous les besoins de la guerre. La marche est excellente et
facile, les distances et les directions se conservent, les feux sont
vifs et rguliers. Il n'en faut pas tant pour livrer et gagner des
batailles.

Une chose cependant justifie, en Prusse, la permanence du systme dont
j'ai dmontr l'pouvantable fatigue pour les officiers et
sous-officiers des rgiments: c'est la ncessit de former pour la
guerre toute la partie virile de la population. La monarchie prussienne,
dont la configuration est bizarre, n'a point de frontire dfensive.
Vulnrable partout, elle peut tre attaque par son milieu et coupe en
deux par un premier succs. Elle doit donc pouvoir se dfendre dans
chacune de ses parties.  cet effet, le pays tout entier doit tre
considr comme un camp, et la nation doit pouvoir se transformer en une
arme. Il faut que la population puisse partout se lever et se dfendre,
et, pour qu'elle le fasse avec succs, il faut la maintenir organise,
instruite et place dans les cadres. Sans cela, elle ne pourrait ni se
mouvoir ni combattre. Dans ce systme, et  quelque exception prs, les
places ne sont que des lieux de dpt et d'armement des corps d'arme,
o les approvisionnements de tout genre, faits d'avance, sont en sret.

J'allai visiter Postdam. Le roi voulut bien m'en faire voir la garnison.
Cette fois il ne fut plus question de manoeuvres, mais d'une parade avec
toutes les recherches d'une belle tenue. Les troupes taient magnifiques
et dfilaient devant le roi.

Le prince Albert, fils du roi, jeune homme de seize ans, tait
lieutenant dans un rgiment d'infanterie de la garde. Il dfila  la
tte de son peloton: beau spectacle et hommage flatteur rendu au service
militaire,  son importance,  ses droits, et manire puissante de
rehausser la considration dont il doit jouir  tant de titres; enfin,
rponse premptoire aux prtentions et aux ambitions dsordonnes. Nous
sommes loin de l en France! Et il semble que la raison, la partie
pratique des affaires et du gouvernement, soient seulement connues dans
le Nord. Au Midi, tout est caprice et misre. Chez nous, on donnait, il
n'y a pas longtemps,  un enfant en jaquette et ne sachant pas lire, des
aides de camp! Contre-sens misrable et digne de piti!

Aprs avoir dn chez le roi, je parcourus Postdam, Sans-Souci, et vis
ce que le parc renferme de curieux. Tout est plein des souvenirs du
grand Frdric, dont la mmoire est en vnration. Cinq aigles
franaises, prises en 1813 et 1814, sont dposes sur son tombeau:
hommage le plus digne de la mmoire d'un si grand capitaine.

Je visitai Charlottenbourg. Le chteau renferme le mausole lev  la
reine, ouvrage du clbre Rauch. La statue de la princesse, couche avec
grce, est le morceau de sculpture dont la vue m'a fait le plus de
plaisir. On la dit ressemblante, ce dont je ne puis juger, n'ayant
jamais connu la reine. Mais son attitude est remplie de grce; la
figure a une expression admirable; la vie et la mort s'y trouvent
runies; car l'existence vient de finir, et cependant on voit encore des
traces d'un sentiment de douceur et de bienveillance.

Parmi les choses curieuses de Berlin, on doit mettre en premire ligne
l'arsenal, beau btiment, renfermant de grands approvisionnements
d'artillerie de toute espce, une immense salle d'armes, remplie de plus
de cent mille fusils. Le prince Auguste de Prusse, chef de toute
l'artillerie prussienne, m'en fit les honneurs.

 peine entr dans la salle, je fus frapp des trophes qui la
dcoraient. Une immense quantit de drapeaux franais s'y trouvait. Mon
premier mouvement fut de regretter d'tre venu dans cette enceinte;
mais, une fois l, il fallait faire, contre mauvaise fortune, bon coeur.
Le nombre des drapeaux surtout me paraissait incroyable; mais ce nombre
lui-mme servit  m'clairer sur leur peu de valeur, et le peu de gloire
qui rsultait de leur possession. Ces drapeaux avaient appartenu aux
rgiments franais, avant le moment o les aigles, contre lesquelles ils
avaient t changs, leur eussent t donnes. Ainsi ils avaient t
trouvs dans un magasin, lors de l'occupation de Paris. Bien plus, dans
le nombre, se trouvaient des drapeaux de gardes nationales de village,
et jusqu' un drapeau rouge destin, d'aprs la loi de l'Assemble
constituante,  tre arbor lors des meutes et de la proclamation de la
loi martiale. Tous ces drapeaux, ramasss partout et prsents avec
orgueil aux yeux des ignorants, n'attestaient pas autre chose que
l'entre, en France et  Paris, des armes trangres, ce dont tout le
monde est inform.

En gnral, il y a de l'esprit gascon chez les Prussiens, et beaucoup de
forfanterie. On vise  l'effet par des apparences. Les maisons semblent
des palais, et l'intrieur dment cette prtention. On peut appliquer au
gouvernement comme aux particuliers cette expression vulgaire de
tapisser sur la rue; mais, en reconnaissant cette vrit
incontestable, on ne peut s'empcher de voir aussi  quel point la
raison, une sage conomie, un admirable systme d'administration et de
gouvernement distinguent ce royaume. Une vigilance dont rien ne peut
donner l'ide est le cachet de tout ce qui se fait en Prusse. Le
sentiment des bienfaits de cette administration et de sa justice est
sans doute bien profond et bien intime, puisqu'il a suffi  satisfaire
ce peuple aprs les promesses, restes sans effet, d'institutions qui
lui ont t prodigues en 1815, dans le but de dvelopper le mouvement
nergique d'alors. Tous les souvenirs et toute l'influence morale de la
France ont disparu devant le bien-tre actuel. Personne ne pense plus 
des choses superflues, parce qu'on est en jouissance des meilleurs
rsultats possibles; et peut-tre aussi les secousses et les nouveaux
malheurs dont la France a t le thtre ont-ils clair les peuples sur
leurs vritables intrts. Souverains du monde, gouvernez bien, avec
fermet, justice, raison, et vous n'aurez pas de rvolutions.

Je me mis en route, le 3 mai, pour continuer mon voyage. Le pays que je
traversai est loin d'tre beau. Des sables, presque toujours des sables,
et la tristesse que donne  la nature un soleil ple et l'absence de
chaleur. La grande route, chausse faite avec empierrement, tait au
moment de son achvement. Ce beau, grand et utile travail mettra en
communication avec le midi et l'occident de l'Europe ces peuples
loigns et les rapprochera ainsi des foyers de la civilisation. La
campagne est couverte de blocs de granit erratiques, arrondis par les
frottements, et amens l des Karpathes ou de la Sude par les
rvolutions du globe. On brise ces blocs, seuls bons matriaux  porte,
et leurs dbris servent  former l'empierrement de la route. Je
m'arrtai  Mittau, o j'allai visiter le chteau, refuge de la famille
royale de France pendant plusieurs annes.  combien d'autres
plerinages, plus pnibles encore, cette malheureuse famille
n'tait-elle pas condamne!

Je m'arrtai un jour  Riga. J'y trouvai, comme gouverneur, un officier,
Italien de naissance, autrefois plac dans nos rangs, le gnral
Paolucci, homme d'esprit, et qui avait fait en Russie une fortune rapide
et extraordinaire. Il avait command dans cette place, sur cette
frontire, pendant la campagne de 1812, devant le marchal Macdonald.
Cette place de Riga, peu de chose comme place de guerre et d'une force
trs-mdiocre, est importante comme dbouch du commerce de la Russie
dans la Baltique. Il s'exporte, par la Dwina et le port de Riga, une
norme quantit de produits. Enfin, j'arrivai  Saint-Ptersbourg, le
samedi 13 mai, 1er mai du calendrier russe, jour de joie et de plaisir,
o l'on clbre la renaissance de la nature.

En approchant de Saint-Ptersbourg, on traverse une espce de dsert, un
vaste espace de terres incultes, de marcages et de plaines sans
habitants. Cet tat de choses est loin d'annoncer le voisinage d'une
capitale.  commencer de Strella, on trouve, faisant face  la Newa, une
multitude de jolies maisons de campagne de petites dimensions, mais
propres, ornes et lgantes. Ces habitations sont la consquence du
luxe et du bien-tre de la classe riche et leve; mais elles n'ont
point de rapport avec la population proprement dite, avec la masse des
habitants.

Arriv  Saint-Ptersbourg, on trouve une ville de la plus grande
beaut, btie sur un plan rgulier, avec des rues droites et larges.
Mais cette ville, btie par la volont toute-puissante d'un homme, est
l'expression d'une pense, mais non celle des besoins du pays. Or cette
dernire condition seule caractrise une capitale. Le temps, les
intrts, les habitudes, la crent. Elle se fait par la seule puissance
des sicles, et non autrement. D'aprs cela, Saint-Ptersbourg n'est
qu'une rsidence, une ville de commerce, mais non une capitale. Au
surplus Pierre le Grand n'a jamais eu la pense d'y faire son sjour
habituel, et la preuve, c'est qu'il n'y a bti, pour son usage, que de
chtives maisons. Les palais ont t construits par ses successeurs. Des
souverains, mal assis sur le trne, trangers  la nation, ont d
adopter le systme de gouverner de loin. Entours d'une garde fidle et
nombreuse, spars de populations qui pouvaient se mutiner et de grands
seigneurs redoutables, ils taient comme dans une forteresse
inattaquable, entoure de dserts. Les ukases arrivaient avec le
prestige caus par l'loignement et une espce de mystre. Les
souverains de Russie, ainsi invisibles  leurs sujets, apparaissaient 
leurs peuples comme le destin et les interprtes des arrts du ciel.

 mon arrive, l'empereur Nicolas me fit complimenter par un de ses
aides de camp. Peu de jours aprs, j'eus mes audiences avec le
crmonial accoutum. L'empereur me reut au palais de l'Ermitage.

Il m'est impossible de rendre ma sensation  la vue de ce jeune
souverain rempli de grce et de majest. Rien de plus imposant que sa
personne, rien de plus simple que ses manires. Il y a dans son regard
et dans son maintien une autorit impossible  dpeindre. Quand il est
hors de son cabinet, avec son chapeau sur la tte, personne, je pense,
n'prouve la tentation de se trouver sur son chemin. C'est  lui que
l'on peut faire l'application de ces vers clbres:

          Quel qu'et t le rang o le sort l'et fait natre,
          Le monde, en le voyant, et reconnu son matre.

Mais dans le tte--tte sa politesse est exquise. Ses manires
affables, sa haute raison, provoquent la discussion, et l'on croit
presque, au bout de peu de moments, tre avec son gal. Il me reut
seul, et je fus dispens de prononcer un discours public et solennel,
comme cela se fait en France. Il m'exprima sa satisfaction de me voir et
de faire la connaissance personnelle d'un gnral dont il avait souvent
entendu parler. Aprs avoir caus pendant une demi-heure de la France et
de la famille royale, de Napolon et des guerres passes, il sortit, et
je lui prsentai les quinze officiers qui m'accompagnaient, en qualit
de gentilshommes d'ambassade ou d'aides de camp.

Le lendemain je fus prsent  l'impratrice, au palais d'Aniskoff.
Cette princesse charmante, belle, aimable et sduisante, aurait des
succs aussi assurs dans la vie prive que sur le trne. Enfin, le
grand-duc Michel, frre de l'empereur, me reut, et l se termineront,
pour le moment, mes prsentations. Les deux impratrices Marie et
lisabeth, ainsi que la grande-duchesse Hlne, se trouvaient alors dans
le midi de l'empire.

Peu aprs mon arrive  Saint-Ptersbourg, on reut la nouvelle de la
mort de l'impratrice lisabeth. Cette princesse, tombe malade aprs la
mort d'Alexandre, avait fini par succomber  sa douleur. L impratrice,
sa belle-mre, partie pour aller la soigner, n'arriva pas  temps pour
lui fermer les yeux. Toute la famille impriale prouva une grande
douleur de cette perte. Cet vnement retarda le couronnement, me donna
l'occasion de voir la crmonie funbre qui en fut la consquence, et me
fit prolonger mon sjour  Saint-Ptersbourg. Ainsi j'eus le temps et
l'occasion de voir en dtail tout ce que cette ville et les environs
renferment de curieux, de voir frquemment l'empereur  la parade et
d'assister aux manoeuvres de Zarskoe-Slo, o une partie de la garde
tait runie et campe.

La vue imposante de Saint-Ptersbourg, la connaissance des immenses
travaux de son fondateur, de ses entreprises si vastes et si varies,
n'ont pas ajout  mon admiration pour Pierre le Grand. L'activit de ce
prince tait prodigieuse, la force de sa volont immense; mais son gnie
tait minemment imitateur. Il a trop servilement calqu ses projets sur
ce qu'il avait vu ailleurs. Il a fait souvent de fausses applications.
Saint-Ptersbourg en est un des plus vidents exemples.

Une pense-mre  ses veux tait d'avoir un grand tablissement
maritime, afin de mettre sa nation en communication prompte et facile
avec l'Europe. C'tait certainement une pense belle et fconde. Il
choisit d'abord les bords de la mer d'Azoff, dans ce but; les revers
prouvs dans la guerre contre les Turcs, les cessions qui en furent la
suite, et que le trait du Pruth consacra, ayant mis obstacle  ses
projets, il prit l'extrmit oppose de son empire, circonstance d'un
grand bonheur pour lui, car il n'aurait tir aucun parti dans le but
propos d'un tablissement dont l'action ne pouvait se faire sentir
d'une manire libre et efficace que sur les bords de la mer Noire,
habits par des peuples plus barbares encore que les siens. Les
Dardanelles et le Bosphore tant au pouvoir des Turcs, les rapports avec
l'Italie et la France devaient toujours tre incertains et douteux. En
s'tablissant sur la Baltique, il se trouva tout de suite en contact
avec toute l'Europe civilise.

Une fois l'ide de placer sa ville de commerce sur le bord de la
Baltique arrte, le choix de l'embouchure de la Nva tait bon. La
difficult de la navigation du lac de Ladoga, supple par un canal
parallle, travail d'une facile excution, assura la communication par
eau avec l'intrieur de l'empire. Les circonstances naturelles du sol de
cet immense empire sont telles, d'ailleurs, qu'aucun obstacle ne
s'oppose  ce qu'on lie, par des canaux, les diffrentes rivires qui le
traversent. Ces rivires sont presque toutes navigables. Aussi,
aujourd'hui, la navigation intrieure existe-t-elle du Midi au Nord dans
toute son tendue, et Saint-Ptersbourg est devenu le lieu le plus
important de l'exportation des produits de l'empire. Cette exportation,
dont je donnerai plus bas l'indication, est immense. Elle est telle,
qu'elle semble au-dessus de toute vraisemblance.

Mais Pierre Ier a-t-il choisi  l'embouchure de la Nva le point le plus
convenable pour y fonder une ville? Il est possible de le rvoquer en
doute. On ne peut mme l'excuser de l'avoir place de manire  rendre
son existence toujours incertaine et prilleuse  cause des
circonstances qui reviennent  des poques plus ou moins loignes, mais
toujours constamment. Ces circonstances sont maintenant parfaitement
connues et constates. D'abord ce sont des vents d'ouest violents qui
portent les eaux de la Baltique dans le golfe de Finlande et en lvent
le niveau. Ce sont ensuite les vents du nord qui, leur succdant
immdiatement, refoulent les eaux du golfe de Bothnie et les accumulent
tellement  l'embouchure de la Nva, que la mer envahit le lit du fleuve
et s'lve  Saint-Ptersbourg  une hauteur telle, que la ville est au
moment de prir, et prirait infailliblement, si cette disposition des
vents durait deux jours aprs le moment o la crue se fait sentir et o
les quais sont envahis.

Pierre Ier connaissait ce phnomne, et  cette occasion je raconterai
une anecdote que les recherches faites aprs la dernire inondation ont
fait connatre. Pierre tait dans l'le Basile et prsidait au
commencement des travaux. Tout  coup, il remarqua une croix place
au-dessus d'un arbre. Il s'informe  des pcheurs de ce qu'elle
signifie. On lui rpond qu'elle marque la hauteur des eaux de la
dernire inondation. Cette dcouverte tait de nature sans doute 
modifier son ouvrage. Il rflchit quelque temps et se borna  faire
couper l'arbre.

L'ide dominante, dans l'esprit de Pierre le Grand, a t, en
construisant sa ville, d'imiter Amsterdam. Il avait demeur en Hollande,
et il voulut faire une ville hollandaise. Il ne vit pas que les
Hollandais n'avaient pas eu le choix de construire autrement et devaient
multiplier les canaux pour assainir les terrains et pour lever
l'emplacement de leur ville. Ces canaux, en communication avec le port
rempli de btiments de commerce de toutes les grandeurs, sont d'une
grande utilit pour les transports des marchandises dans les magasins
situs sur leurs bords; mais,  Saint-Ptersbourg, ces canaux sont sans
emploi; ils se comblent chaque jour et n'apportent que des lments
d'insalubrit. Ensuite cette ville, consacre dans le principe
uniquement au commerce, est place en de d'une barre qui ne permet pas
aux btiments ayant plus de huit ou neuf pieds de tirant d'eau d'y
arriver.

Si Saint-Ptersbourg avait t plac o est aujourd'hui le chteau de
Peterhof, c'est--dire  six lieues plus bas, cette ville aurait t
dans un lieu sain,  l'abri des temptes et des eaux du fleuve. Son
port, plac en avant de la barre, aurait pu recevoir les btiments du
plus grand tonnage. Les eaux vives et abondantes, qui forment
aujourd'hui de belles cascades, auraient fourni  tous les besoins de la
population. L'emplacement des jardins du bas aurait pu servir  tous les
tablissements maritimes,  construire des bassins pour les vaisseaux, 
creuser une darse et  tout ce qu'exige un grand port. Une simple digue,
les enveloppant, appuye  la montagne en aval et en amont, les aurait
mis compltement  l'abri des accidents de la mer. Mais Pierre, servile
imitateur de ce qu'il avait vu, voulut copier et copia, sans motif et
sans raison, ce qui, par d'autres motifs et pour un but diffrent,
existait ailleurs.

Je ne prtends pas dprcier ce grand caractre, et je dirai que tout ce
qu'on voit  Saint-Ptersbourg de Pierre le Grand, tout ce qu'on raconte
de cet homme extraordinaire en Russie, prouve que jamais il n'a exist
une activit pareille  la sienne. Son ambition, applique  tout, tait
sans bornes. Il voulait tout faire, tout savoir, tout entreprendre, tout
excuter. Il ne rpugnait  aucune fatigue,  aucun travail. Il voulut
tre soldat, marin, ouvrier, artiste. Il prtendait suffire  tout et
rassembler en lui les facults qui sont rparties chez les individus de
diverses classes de la socit. Voil ce qui le distingue minemment
des autres hommes. Avec une disposition semblable, on fait de grandes
choses, on fait beaucoup; mais certes on ne suit pas la marche du gnie.
Le gnie s'lve au-dessus de l'action vulgaire; il conoit, il ordonne,
il juge, et il lui reste du temps pour mditer. Pierre poussa la passion
de l'universalit du savoir jusqu' vouloir tre chirurgien et dentiste,
et l'on montre  Saint-Ptersbourg les instruments dont il s'est servi
dans ses oprations, et avec lesquels il martyrisait probablement ses
courtisans. Cependant, occup de dtails si petits et si misrables, il
faut le dire, il n'y a aucune des grandes choses que son empire
comportait alors dont il ne se soit occup d'une manire efficace.
Fondation de villes, cration de ports et d'arsenaux, construction de
canaux qui lient les diverses mers entre elles, formation d'une arme
discipline, soumission des grands du pays, jusque-l en rvolte
habituelle, il a tout entrepris, il a tout excut, avec plus ou moins
de succs, et il est mort  cinquante-trois ans. La premire partie de
son rgne, partage d'abord avec son frre, a prouv de grandes
difficults et de grands obstacles. Une constitution forte et robuste
tait l'auxiliaire que la nature lui avait donn, et une me de feu dans
un corps de fer explique le spectacle qu'il a offert au monde.

Puisque je suis entr dj en tant de dtails sur le matriel de
Saint-Ptersbourg, je parlerai des moyens  employer pour mettre cette
grande et belle ville  l'abri des dangers qui la menacent. Le projet
ci-aprs m'a t communiqu par son auteur, le gnral Bazaine, Franais
de naissance, ancien lve de l'cole polytechnique, ingnieur des ponts
et chausses trs-distingu, chef des voies et communications sous
l'autorit du prince Alexandre de Wurtemberg. Son excution est facile,
et il est incroyable qu'avec le sens droit et exquis de l'empereur, et
attendu l'importance du rsultat, il ne soit pas dj mis  excution.

Les inondations de Saint-Ptersbourg sont causes par l'arrive et
l'invasion des eaux de la mer quand elles s'lvent, et non par la seule
suspension de l'coulement des eaux de la Nva. C'est donc contre cette
action puissante qu'il faut diriger les prcautions  prendre, et voici
ce que le gnral Bazaine propose. De la pointe de la cte, situe sur
la rive gauche du fleuve, o est plac le chteau d'Oranienbaum, un banc
lev et solide court perpendiculairement  la longueur du fleuve et le
barre dans son cours. Une passe, large et profonde, lui succde; ensuite
le banc se reproduit et vient aboutir  Cronstadt. Le gnral Bazaine
pense qu'en employant de gros morceaux de granit, faciles  tirer de
Finlande, et en construisant une digue sur le banc existant,  peine
couvert par l'eau dans les temps ordinaires, et en rduisant l'ouverture
de la Nva  la partie o elle est profonde, on lverait les eaux de
trois pieds environ, ce qui donnerait les mmes moyens d'coulement qu'
prsent. Les eaux trouvant en hauteur l'quivalent de ce qu'elles
perdraient en largeur, quand les eaux de la mer s'lveraient, elles
trouveraient la digue, qui les empcherait de pntrer. En outre, comme
dans ces circonstances l'lvation des eaux dans le lit de la rivire,
si menaante pour la ville, n'est pas seulement le rsultat de la
suspension du cours de la Nva, mais encore et surtout tient 
l'invasion des eaux de la mer, agissant avec une grande pression, le
rtrcissement de l'embouchure aurait pour effet, en diminuant la masse
des eaux introduites et leur pression, de diminuer les accidents, si
redoutables aujourd'hui. Il faudrait aussi barrer de mme le bras de la
Nva qui spare l'le de Cronstadt de la terre ferme. Ces travaux
rappelleraient parfaitement les _murazzi_ de Venise; ils seraient d'une
excution plus facile,  cause du voisinage des matriaux, de leur
nature et des moyens qu'on emploie en Russie. Indpendamment de la
conservation de Saint-Ptersbourg, qui serait assure, ce systme aurait
encore d'autres avantages. Presque tous les btiments de commerce qui
naviguent sur la Baltique pourraient franchir la barre et arriver 
Saint-Ptersbourg tout chargs. Aujourd'hui, les marchandises se
dbarquent  Cronstadt, et des allges les apportent  la capitale.
Ensuite, le niveau de la rivire tant chang, la rsistance des eaux de
la mer se trouverait plus bas dans son cours, et, par consquent, les
dpts dont la barre est augmente chaque jour se feraient ailleurs et
ne contribueraient pas  l'accrotre. En effet, la barre,  l'entre de
tous les fleuves, est toujours le rsultat du dpt des terres charries
et prcipites au moment o le repos est produit par le choc du courant
contre la mer. Ainsi la barre actuelle ne serait jamais augmente. On
pourrait mme y ouvrir un passage de quelques pieds, et, avant d'avoir 
redouter les effets de la nouvelle barre, on aurait la marge de quelques
milliers d'annes.

Quand on pense aux immenses rsultats d'un pareil travail, estim par
les calculs du gnral Bazaine  neuf millions de francs et  trois ans
de temps pour tre achev, on se demande comment un souverain aussi
clair que Nicolas ne l'a pas encore ordonn. Il est vrai qu'en Russie,
comme ailleurs, les choses les plus simples et les meilleures
rencontrent des difficults qui tiennent aux personnes, et le gnral
Bazaine me parlait avec douleur du triste sort d'un homme de mtier dont
les projets sont soumis  l'opinion et  la volont d'un prince amateur.
C'est ainsi qu'il dsignait le prince Alexandre de Wurtemberg.

Je trouvai  Ptersbourg, comme ambassadeur de France, M. le comte de la
Ferronays, homme aimable et spirituel, qui occupait ce poste depuis
plusieurs annes. Comme il est devenu ministre, j'entrerai dans quelques
dtails sur son compte.

M. de la Ferronays est un gentilhomme breton. Aprs avoir migr
trs-jeune avec ses parents, il s'attacha au duc de Berry, le suivit
partout, devint son compagnon de plaisirs et son ami. Plus tard et
pendant la Restauration, madame de la Ferronays, tant dame d'atours de
madame la duchesse de Berry, eut une querelle pour la possession de la
layette d'un enfant de madame la duchesse de Berry, mort en naissant.
Cette querelle devint vive. Des mots offensants furent prononcs. Cela
dcida M. le duc de Berry  se sparer de M. et madame de la Ferronays.
Cette circonstance a ouvert  ce dernier la carrire politique. Envoy
d'abord en Danemark, il eut peu aprs la mission de Saint-Ptersbourg,
qu'il remplit d'une manire satisfaisante.

M. de la Ferronays est peut-tre le seul migr qui n'ait conserv
aucun vernis de l'migration. Il a pouss mme quelquefois trop loin les
opinions librales, par besoin de popularit. Il est raisonnable et
dsintress, mais rempli d'amour-propre et de vanit. Sa vie tout
entire a t consacre  la sduction des femmes. C'est un mtier qu'il
entend et qu'il a fait avec succs. Il aurait d vivre  l'poque du
Louis XV. Il se ft alors trouv dans l'atmosphre qui lui convient. Je
l'ai entendu professer la thorie de la sduction avec une grande
supriorit, et il m'a mme,  cette occasion, racont des histoires
fort curieuses et fort plaisantes. D'un physique agrable, son commerce
est facile et doux. Il a un talent prodigieux pour occuper les autres de
lui et pour se faire valoir. On conoit qu'avec son habitude de tromper
les femmes son caractre a d en recevoir quelque atteinte. Aussi
n'est-ce pas un de ses moindres succs que d'avoir obtenu cette
rputation de chevalier, qu'il possde peut-tre  bon march. Une tte
haute, un air confiant, ont fait natre cette illusion chez beaucoup de
gens. Je sais par exprience, et  mes dpens, que M. de la Ferronays
n'est pas toujours sincre. Quand il arriva au ministre, qu'au surplus
il n'avait pas dsir, il a t l'esprance de beaucoup de gens.
J'ignore si la tche n'tait pas au-dessus des forces humaines; mais au
moins il est certain que, malgr de trs-bonnes intentions, il l'a
faiblement remplie.

Je vis avec dtail tout ce que Saint-Ptersbourg prsente de curieux;
mais ce qui, sans nulle comparaison, m'intressa le plus tait de voir,
d'tudier et de connatre l'empereur Nicolas. Cette haute raison  l'ge
o les passions ont tant de force et d'nergie, sa modration avec une
nature violente et emporte, cette domination qu'il exerce sur lui-mme,
qui est si mritoire quand on peut impunment s'abandonner  ses
passions, doivent inspirer une sincre admiration. Il sait qu'il a des
devoirs  remplir, et que tout n'est pas jouissance et plaisir dans la
rgion leve o il est plac. Je l'ai vu exercer ses troupes 
Ptersbourg, au camp de Zarskoe-Slo, et plus tard  Moscou. Je n'ai
jamais vu personne manier avec plus de facilite, d'aisance et un coup
d'oeil plus juste des masses de troupes considrables. Il entend
admirablement bien le mcanisme qui les fait mouvoir, et il en dirige
l'action avec une rare perfection.  son ge, avec ses gots et ses
armes, on aurait d croire qu'il chercherait les occasions de faire la
guerre; mais le temps a prouv le contraire. Sa modration d'un ct, et
une philanthropie pousse  l'excs, de l'autre, sont des obstacles  ce
qu'il soit belliqueux. L'preuve d'une campagne l'a clair, et il a eu
la haute vertu de s'abstenir d'un mtier qu'il faisait volontiers, et
de laisser un de ses gnraux, qu'il reconnaissait plus savant que lui,
acqurir une gloire qui aurait pu tre sa proprit. Il lui a laiss le
champ libre, il lui a donn avec profusion les moyens de bien faire et
l'a rcompens sans jalousie avec magnificence, aprs le succs. Cette
conduite suppose une si haute vertu, qu'elle parat au-dessus de
l'humanit.

Nicolas a t instruit avec soin. Il est modeste; il fait peu d'talage
de ses connaissances; il parle avec simplicit et rserve de ses
actions. Il tait peu aim  l'poque ou j'tais en Russie, et j'en
prouvais de l'indignation; mais on en trouve l'explication par le fait
suivant. Quoique destin au trne par Alexandre, il n'avait t en rien
associ au gouvernement: chose trange, et qui tenait peut-tre au
mystre qui environnait le testament, dont on ne voulait pas divulguer
les dispositions. Mais, enfin, telle tait sa condition. Sa seule
occupation tait de commander une brigade de la garde, et alors,
apportant dans ces fonctions l'activit de son ge et l'nergie de son
caractre, il tourmentait beaucoup soldats et officiers. Il voulait
arriver  une perfection que l'on ne peut atteindre et qu'on doit se
dispenser de chercher. De l est rsulte pour lui une rputation de
svrit et de duret qui avait donn de fcheuses prventions sur son
caractre. Or les prventions motives sur les premires actions d'un
homme qui commence sa carrire sont difficiles  dtruire. Il avait en
outre devant lui un autre obstacle: c'tait le souvenir de son
prdcesseur.

L'empereur Alexandre peut tre l'objet de diverses critiques; mais une
qualit sur laquelle personne n'est en dissidence, c'est une bont de
coeur sans limites. Son active bienveillance, son besoin de
bienfaisance, se montraient chaque jour et dans chaque occasion. Elle
tenait peut-tre  une conscience timore et au dsir d'une me tendre
de trouver des moyens de bndiction. Des habitudes gnreuses en
rsultaient, et quelquefois elles approchaient de la prodigalit.
Nicolas, au contraire, m par des sentiments de justice et d'conomie,
vritables rgles des souverains, a souvent t calomni par les
courtisans avides.

Une chose admirable est l'ducation donne par Nicolas  son fils,
prince charmant, d'une rare beaut, et dont le temps n'aura sans doute
fait que dvelopper les qualits. Je demandai  l'empereur  lui tre
prsent, et il me rpondit: Vous voulez donc lui tourner la tte. Ce
serait un beau motif d'orgueil pour ce petit bonhomme que de recevoir
les hommages d'un gnral qui a command les armes. Je suis fort
touch de votre dsir de le voir, et vous pourrez le satisfaire quand
vous irez  Zarskoe-Slo. On vous fera rencontrer mes enfants. Vous les
examinerez et vous causerez avec eux; mais une prsentation d'tiquette
serait une chose inconvenante. Je veux faire de mon fils un homme, avant
d'en faire un prince. Tout l'tat-major attach  cet hritier d'un
grand empire consistait en un lieutenant-colonel, son gouverneur, et en
des matres chargs de l'instruire. Plus d'une fois l'empereur, en
apprenant les dtails de l'ducation de M. le duc de Bordeaux, a gmi
avec moi de la pompe ridicule qui entourait ce prince dans sa plus
grande enfance.

Le grand-duc hritier est propritaire de deux rgiments de la garde, un
d'infanterie et celui des hussards; mais il y occupait alors un emploi
de sous-lieutenant et y paraissait en cette qualit dans les revues. Je
l'ai vu commander son peloton, compos de grenadiers dont la taille
tait double de la sienne. Ses manires avaient de la gravit et de
l'autorit. Je l'ai vu dfiler,  la tte de son peloton de hussards, et
se dmener  merveille, sur son trs-petit cheval, au milieu d'une
runion de plusieurs milliers de chevaux. L'empereur me disait, en
regardant son fils avec l'expression de la sollicitude la plus tendre:
Vous imaginez que j'prouve de l'agitation et de l'inquitude en
voyant cet enfant, qui m'est si cher, dans un pareil mouvement; mais
j'aime mieux m'y soumettre pour lui former le caractre et l'accoutumer
de bonne heure  tre quelque chose par lui-mme.

Voil ce qu'on peut appeler de bons principes d'ducation; et, quand ils
sont appliqus  l'ducation d'un homme destin  tre chef d'un grand
empire, on doit en prvoir les meilleurs rsultats.

Les libraux ont beaucoup accus l'empereur Nicolas d'un excs de
svrit  l'occasion de la conspiration qui a clat au moment o il
est mont sur le trne, et ils ont, en cette circonstance comme en mille
autres, t injustes et de mauvaise foi. Jamais conception plus
affreuse, plus odieuse que cette conspiration, n'est entre dans la tte
des hommes. Jamais plus d'ingratitude ne s'est montre  dcouvert.
Jamais entreprise plus folle n'a t commence. Si quelque chose peut
surpasser la draison des projets, c'est l'extravagance de la conduite
tenue dans l'excution. Ourdie d'abord contre Alexandre, contre le
souverain le plus philanthrope, le plus doux, le plus rempli de
bienfaisance, contre un souverain qui avait dignement port la couronne
et lev si haut le nom russe, elle fut continue ensuite contre
Nicolas, encore inconnu, et sur lequel on pouvait fonder des esprances
de bonheur public. Et quels sont les chefs de cette horrible
entreprise, dont la premire consquence, en cas de succs, tait la
mort de tous les membres de la famille impriale? Ce sont des gens
combls hors de mesure des bienfaits de cette auguste famille. Un d'eux,
nomm Pestel, avait t lev dans l'intrieur du palais et d'une
manire privilgie. Bless  la Moskowa, il avait t soign dans le
palais de l'impratrice-mre et trait comme aurait pu l'tre son fils;
et cet homme fut un des plus atroces! Les uns voulaient la division de
l'empire; d'autres une rpublique. Aucune ide raisonnable n'tait
entre dans les esprits; tout tait confusion et frnsie. Le nombre des
coupables tait grand, et l'empereur a rduit celui des condamns tant
qu'il l'a pu. Le petit-fils de Souwarow tait fortement compromis. Il
voulut l'interroger lui-mme. Son but tait de lui donner le moyen de se
justifier. Aussi, ds les premires rponses, il lui dit: J'tais bien
certain qu'un Souwarow ne pouvait tre complice d'une pareille infamie!
Et  chaque rponse ce fut la mme rplique. L'empereur a avanc cet
officier; il l'a envoy faire la guerre dans le Caucase; il a ainsi
conserv un grand nom dans sa puret et acquis un serviteur qui lui doit
plus que la vie.

J'tais  Saint-Ptersbourg pendant ce procs. Jamais instruction ne
s'est faite avec plus de soin, et jamais marche ne fut plus rgulire,
au moins comme le comporte l'organisation politique et judiciaire en
Russie. Jamais condamnations ne furent plus justes et mieux mrites.
L'empereur a commu beaucoup de peines. Cinq individus, condamns  tre
pendus, furent seuls excuts, et l'on a cri  la barbarie! A-t-on donc
oubli que l'empire avait t branl et la famille impriale menace
d'tre massacr? Si Nicolas avait, par une exagration de douceur, fait
grce  tous les coupables, il aurait donn une ide fausse de son
caractre: on aurait cru  une clmence motive par la peur. Il fallait
une satisfaction publique, une rparation envers la socit outrage,
menace, compromise; il fallait une punition exemplaire; mais il fallait
aussi mettre des limites  la svrit en ne faisant tomber la punition
que sur les vrais coupables. Tout homme de bonne foi conviendra qu'il en
a t ainsi. Les souverains doivent savoir punir. Institus pour
maintenir la paix entre les citoyens et conserver l'ordre public, ils ne
peuvent y parvenir s'ils n'effrayent les mchants et n'assurent le rgne
des lois.

Quand la justice, premier besoin des peuples, leur est garantie, ils
chrissent le pouvoir qui la leur donne, et, si ensuite les souverains
s'occupent du bien-tre des citoyens, ils sont considrs comme des
divinits sur la terre.

Pendant mon sjour en Russie, et malgr des souffrances trs-vives de
rhumatismes opinitres, je ne manquai pas une seule fols d'aller  la
parade et aux manoeuvres o se trouvait l'empereur. Mon devoir tait de
lui faire ma cour, de chercher  lui plaire et de consolider les bons
rapports existant entre lui et le roi de France. Je trouvais d'ailleurs
du plaisir et du charme  l'approcher. J'ai rencontr constamment chez
lui une bienveillance particulire pour moi, et une disposition pour la
France telle que je pouvais la dsirer. Sa politique comme ses
sentiments le rapprochaient de nous. Et on conoit cette politique:
jamais d'intrts opposs entre les deux pays, aucune source de dbats
et de discussions.

Si l'ambition venait s'emparer de son esprit, quelle meilleure alliance,
pour tenir ses ennemis en chec, que celle d'une puissance compacte,
place aux confins opposs de l'Europe, et possdant une marine capable
de prsenter un contre-poids  l'Angleterre? Si ses vues sont
pacifiques, modres, quel gage de paix dans ces rapports favorables et
cette unit des vues! En pais et en guerre, hors le cas de rvolution,
la France est l'allie dsirable pour la Russie; mais je ne conclurai
pas que la Russie doit tre au mme degr l'allie naturelle de la
France.

Il a fallu les tranges carts et les fautes inoues du ministre la
Ferronays pour suivre la politique tenue en 1828. Le caractre modr de
Nicolas s'est trouv, au surplus, le correctif de cette politique si
fausse; car il est exact de dire que la modration comme la loyaut sont
la base du caractre de ce souverain. Je ne sais ce que l'avenir lui
destine. Il a pass dj par bien des preuves; son rgne jusqu'ici n'a
pas t sans difficult et sans de grands embarras; mais son dbut a t
une double bonne fortune. Il a d se sentir, se juger, et il a appris
aux autres  le connatre. La droiture de ses intentions, l'nergie de
son caractre, sa modration et sa modestie sont d'utiles auxiliaires
pour surmonter les obstacles qu'il peut trouver sur sa route et vaincre
les difficults qu'il aura encore  combattre. Il a justifi mon opinion
sur sa sagesse par la manire dont il a envisag les projets
draisonnables de M. de Polignac au moment o il les a connus, et le
blme qu'il leur a donn dmontre suffisamment  quel point il aurait
t loin de son esprit de les conseiller.

Tout porte  croire que Nicolas s'est impos la tche particulire de
rgnrer l'intrieur en Russie et d'purer l'administration. Cette
tche est immense; il faut sa force, sa jeunesse et sa volont pour
l'entreprendre avec esprance de russir.

Tout le monde sait quelle corruption existait en Russie dans la haute
classe. Je m'abstiendrai d'en rien dire; mais je ferai observer
seulement, quant aux femmes, qu'il s'est fait, depuis vingt ans, une
grande rvolution en faveur des moeurs: car les dsordres qui avaient
lieu du temps de Catherine II ont  peine laiss des souvenirs.
L'exemple des souverains a toujours sur leur cour une grande influence,
et nulle part plus qu'en Russie cette influence ne se fait sentir. Aussi
l'impratrice-mre, dont la vie est au-dessus de tout soupon, a-t-elle
exerc l'action la plus salutaire. Depuis, les vertus domestiques de
Nicolas et de l'impratrice ont corrobor des principes respects par
tout le monde aujourd'hui. La socit de Saint-Ptersbourg est
remarquable par une grande rgularit. Quant aux hommes, la dlicatesse
de moeurs, habituelle  l'occident de l'Europe, leur est encore
inconnue, et peut-tre en trouverai-je une explication naturelle.

Les institutions et les circonstances dans lesquelles se trouvent les
socits sont dans des conditions dtermines. Les hommes en reoivent
plus particulirement l'empreinte. Or trois choses,  mon avis, ont
donn aux Allemands, aux Franais et aux Anglais cette noblesse de coeur
qui les distingue.

Je place en premire ligne la chevalerie et son esprit, cet effort des
temps barbares pour arriver  un tat meilleur: association des bons
contre les mauvais, lan gnreux vers la vertu la plus sublime, le
sacrifice de soi-mme au profit des autres. Elle a d avoir une grande
influence sur les moeurs; et, quand son but a t rempli, quand la
marche de la civilisation l'a rendue moins ncessaire, il en est rest
une galanterie, un respect de soi-mme, une dignit personnelle qui, en
gnral, ont t et sont encore l'apanage des classes leves.

Je place ensuite l'influence salutaire du clerg. Un clerg riche,
instruit et puissant, dont l'instruction suprieure a servi puissamment
au dveloppement des lumires, a t, aux yeux des peuples, un exemple
vivant de dignit et d'indpendance morale. Ses hautes vertus et ses
enseignements ont pur les moeurs; ses carts mmes ont sembl produire
le mme rsultat, car, si,  une poque dj loin de nous, la corruption
s'y est montre, la rforme en a t la suite, et alors le rigorisme a
remplac le relchement.

Enfin je mentionnerai une troisime puissance de la socit, l'ordre
judiciaire. La magistrature, de bonne heure, s'est rendue respectable
par ses lumires et par son intgrit. La justice, on le sait, est le
premier besoin des hommes. L o l'autorit l'assure, les individus se
dispensent de chercher  se la faire eux-mmes; et il en rsulte le
maintien du bon ordre et de la paix intrieure. Quand il en est
autrement, la confusion et les dsordres en sont les consquences; car,
sous prtexte de se faire justice, chaque individu, juge dans sa propre
cause, s'abandonne bientt  ses passions, et alors il n'y a aucun frein
aux crimes, aux vengeances,  la corruption.

En Russie, ces trois lments de bon ordre et d'ducation pour le peuple
ont manqu  la fois. La chevalerie n'y a jamais exist; le clerg est
ignorant et pauvre; la justice civile et criminelle avait un tarif pour
ses dcisions. L'tat de confusion, il est vrai, o se trouve la
lgislation, qui n'est qu'une collection des ukases rendus, en diverses
circonstances, pour des faits particuliers, vritable ddale o l'on ne
sait comment se retrouver; cet tat de confusion, dis-je, se prte
merveilleusement  l'arbitraire, au caprice et  la corruption. Ce sera
un des plus grands bienfaits de l'empereur actuel envers ses peuples que
le code dont il a ordonn la rdaction. Il tablira, dans peu d'annes,
un mode rgulier de jugement, et, en simplifiant les questions, il
garantira la surveillance du gouvernement, l'quit et la rgularit des
dcisions.

Les causes que je viens d'indiquer ont exerc une influence fcheuse
sur les moeurs de la haute classe de la socit. Si l'on ajoute  cela
la puissance immense du matre, qui, d'un mot, peut anantir ce qu'il y
a de plus grand ou lever ce qu'il y a de plus petit, sa prsence
partout, son action sur tout, on comprendra  quel point les caractres
ont pu se dgrader. On croira donc sans peine tout ce qui a t dit sur
la haute classe en Russie et rpt trop souvent ailleurs, pour que j'en
parle davantage ici; mais je dirai que l'administration proprement dite,
les agents du gouvernement, dpositaires de deniers et de matires,
passent en gnral pour tre dilapidateurs. On prtend qu'il n'y a pas
un rgiment sur lequel le colonel ne spcule; pas un magasin dont le
gardien ne vende une partie  son profit; pas un administrateur qui
n'ait des intrts personnels opposs  ceux du souverain. Tel capitaine
de vaisseau vendit, dans ses voyages, ses approvisionnements, ses agrs
et jusqu' ses canons. Comme il n'y avait pas, lorsque j'tais en
Russie, au moins, de mode rgulier et journalier de comptabilit, rien
ne garantissait la conservation des approvisionnements maritimes. Aussi,
au moment o l'empereur est mont sur le trne, il y avait trente ans
qu'aucune comptabilit n'avait t arrte. Nicolas, dont la pense et
la volont est de rtablir l'ordre, y parviendra s'il est dans la
puissance d'un homme de le faire. Actif, ferme, laborieux, ayant devant
lui un grand nombre d'annes  y consacrer, il a entrepris un travail 
l'imitation de ceux d'Hercule.

Peu aprs mon arrive  Saint-Ptersbourg, il envoya dans le port
d'Arkhangel un de ses aides de camp pour prendre une connaissance
dtaille des faits et de la situation des choses, et prparer des
poursuites. Ayant eu avis de graves dilapidations commises dans le port
de Cronstadt, il envoya, afin de les constater et de connatre les
coupables, un officier de confiance pour faire mettre devant lui les
scells sur les magasins. Cette dmarche annonait une suite
d'oprations; mais tous ces calculs furent djous. Un incendie consuma
les magasins, et les comptables eurent ainsi bientt rendu les comptes
de leur gestion pendant un grand nombre d'annes. Les sages mesures de
l'empereur se trouvrent ds lors sans effet.

Divers voyageurs ont rendu un compte dtaill des choses curieuses et
dignes de remarque que renferment Saint-Ptersbourg et les environs.
J'en dirai cependant un mot ici, et j'exprimerai succinctement les
rflexions que leur vue m'a inspires.

La manufacture d'Alexandrowsky, premier tablissement que je visitai,
est une filature de coton d'une grande beaut. Le nombre des ouvriers
s'lve  six mille. Il y rgne un grand ordre. Les machines  vapeur
sont belles. En gnral cette manufacture offre un coup d'oeil
satisfaisant et prsente l'ide d'une bonne direction. Un Anglais est
plac  sa tte. Les produits sont beaux; cependant les fils sont loin
d'atteindre la finesse obtenue en France et en Angleterre, et on a
renonc  produire divers numros.

Cette fabrique, appartenant  l'empereur, tait sous la protection
particulire de l'impratrice-mre, et le personnel des ouvriers,
compos uniquement d'enfants trouvs.  vingt ans, ils sont libres et
s'engagent volontairement  la fabrique, ou la quittent, s'ils le
prfrent. L'administration a pourvu, non-seulement  leur instruction
pour leur assurer les moyens de gagner leur vie par leur propre
industrie, mais encore elle tend  leur former, par des retenues sur le
prix de leurs travaux, un petit capital suffisant pour leur fournir une
premire ressource. Par suite il se trouve que les enfants trouvs sont
vritablement une classe privilgie. Un enfant lgitime, fils d'un
paysan, ne peut tre affranchi que par la volont de son seigneur. Il
est tel paysan, livr au commerce et ayant acquis des millions, qui ne
peut,  aucun prix, obtenir sa libert, tandis que l'enfant trouv,
n'appartenant  personne, mais protg par le gouvernement, entre dans
la socit avec tous les droits d'un citoyen. D'aprs cela, avec le
temps, cette classe aura beaucoup contribu  la formation d'une espce
de bourgeoisie enrichie par le commerce et l'industrie.

Malgr la belle apparence de cette fabrique, je la crois d'un faible
produit pour le gouvernement. Elle doit tre plus  sa charge qu' son
profit. En la considrant comme cole pour les ouvriers, elle devrait
favoriser par tous les moyens les tablissements particuliers et ne pas
leur prsenter souvent une rivalit funeste.

En gnral, quand un gouvernement veut naturaliser chez lui une
industrie, il doit faire les premiers frais, parce qu'il est assez riche
pour supporter les pertes qui accompagnent toujours les dbuts; mais,
quand l'ducation est faite, quand l'industrie, naturalise, peut tre
exploite avec succs par les particuliers, il doit se retirer de la
concurrence et leur cder ses tablissements. Tout le monde s'en trouve
bien; le gouvernement ne dpense plus, et les particuliers n'ont plus 
craindre un rival pourvu de trop d'avantages et trop favoris. C'est
d'aprs ce principe qu'il y a bien des annes, tant premier inspecteur
gnral de l'artillerie, j'ai dcid le gouvernement  renoncer  la
possession d'une manufacture d'armes de luxe, tablie  Versailles,
fort dispendieuse, mais qui n'en a pas moins prospr quand elle est
devenue proprit particulire.

La fabrique de glaces, que je vis ensuite, est remarquable par la
dimension des ouvrages qui en sortent; cette manufacture est productive
pour le gouvernement. On y polit les glaces  la machine; mais ce
polissage est moins parfait qu'en France, o il se fait  la main.

L manufacture de porcelaine, situe dans le voisinage, ne mrite aucune
mention et ne devrait pas tre montre aux trangers.

La Monnaie, place dans la forteresse, est trs-belle et trs-curieuse 
voir. Cet tablissement a atteint un degr de perfection trs-suprieur
 ce qui existe en France, ou au moins y existait il y a peu d'annes.
Une machine  vapeur de la force de soixante chevaux, construite 
Saint-Ptersbourg, est une des plus belles et des meilleures que j'aie
jamais vues fonctionner. Les Anglais ne font pas mieux, et nous, nous
faisons beaucoup moins bien. Toutes les pices de monnaie sont frappes
au moyen d'un moteur commun, et l'on en frappe jusqu' six et sept  la
fois. Le travail relatif  l'purement de l'or des mines de Sibrie
s'excute au moyen de l'acide nitrique. Cette mthode est plus
conomique que l'emploi du mercure, dont on fait usage dans d'autres
pays. Les pices de monnaie sont assez belles. Elles prsentent une
singularit remarquable. Elles ne sont pas  l'effigie du souverain.
Depuis Paul, les empereurs de Russie ont fait cet acte de modestie. Du
temps de Catherine II, elles portaient son image.

Une chose digne d'une grande admiration est l'cole des mines. La
manire dont elle est tenue et organise, ne laisse rien  dsirer.
L'instruction donne est complte et la place dj  la hauteur de tout
ce qu'il y a de mieux en Europe en ce genre. Des galeries, construites 
l'imitation de celles d'exploitation, o les diffrents minraux sont
placs dans leurs gangues habituelles, et avec leur physionomie
naturelle, compltent l'instruction des lves et leur donnent, pour
ainsi dire, des connaissances pratiques.

Rien, au surplus, n'est d'un plus grand intrt pour l'empire russe que
la formation de bons ingnieurs des mines. Les richesses immenses,
renfermes dans les monts Ourals, mises chaque jour davantage 
dcouvert, semblent destines  complter ses moyens de puissance.
Quand, aux avantages d'avoir  la fois des armes braves, nombreuses et
instruites, des peuples anims de ce dvouement sans bornes, apanage du
premier ge des nations sous une direction claire, il joindra encore
la possession de grands trsors, on se demande comment on pourra lui
rsister.

Les rsultats obtenus dans l'exploitation des mines d'or, en peu
d'annes, et avant d'avoir un grand nombre d'ingnieurs suffisamment
instruits, sont  peine croyables.  l'exploitation des mines de fer a
t ajoute celle des mines de cuivre, et maintenant voil des mines
d'or tellement riches, qu'on tait parvenu,  l'poque dont je parle, et
au moment o l'exploitation tait encore dans l'enfance,  rcolter par
an pour douze millions de francs d'or, quand les mines d'Amrique,
celles du Brsil, du Mexique et du Prou, n'ont jamais donn, d'aprs M.
de Humboldt, que soixante millions par anne. Au moment o j'cris, les
produits sont presque doubles.

Il y a deux natures d'exploitation, celle des mines en filon, et celle
des sables aurifres. Depuis le commencement de l'exploitation des mines
d'Amrique, le plus gros morceau d'or natif qu'on ait recueilli pse
trente-six livres. Il est dpos au cabinet d'histoire naturelle de
Sville.  peine quelques coups de marteau avaient t donns dans les
galeries des monts Ourals, qu'un morceau d'or de vingt-quatre livres a
t trouv. Il est expos  l'cole des mines de Saint-Ptersbourg.
L'espace occup par les sables aurifres prsente une surface de deux
mille verstes carres. L'exploitation de ces sables n'a rien de
dispendieux. Ils sont  la superficie. Ils rendent peu par le lavage;
mais, en traitant le minerai par le feu, avec le plomb ou au moyen du
mlange avec le mercure, les produits, d'abord tiercs, ont fini par
tre dcupls.

Pour donner une ide de la progression des recherches utiles faites dans
les exploitations, je citerai, comme exemple, ce qui s'est pass sur les
terres d'un particulier russe, le comte Demidoff, dont le nom est assez
connu. Il y a trente ans, ses forges en Sibrie lui rapportaient quinze
cent mille francs. Les mines de cuivre, trouves prs de ses mines de
fer, ont doubl sa fortune; et celles d'or, reconnues ensuite, l'ont
augmente encore d'une somme pareille.

L'cole des mines, si utile, si complte, ne cote presque rien 
l'tat, et cette observation s'applique  bien d'autres tablissements,
dont je rendrai compte; car leur bas prix est  peine croyable. Pour
celui-ci, l'empereur dbourse seulement cent trente mille francs par an.
Avec cette somme, soixante-dix lves, nomms par lui, sont entretenus.
L'tablissement reoit en outre trois cents trangers payant huit cents
francs, qui y acquirent l'instruction la plus tendue.

Un autre tablissement, dont j'ai approfondi les dtails avec un vif
intrt, est celui des voies de communication, autrement dit, dans le
langage franais, ponts et chausses. Fond par l'empereur Alexandre, au
moyen d'ingnieurs des ponts et chausses franais, mis  sa disposition
par Napolon, il est sous les ordres de l'un d'eux, le gnral Bazaine,
son chef aujourd'hui. Homme d'un mrite suprieur, le gnral Bazaine
jouit avec raison d'une clbrit mrite. Cet tablissement tait alors
sous une sorte de surintendance du duc Alexandre de Wurtemberg, oncle de
l'empereur, homme d'esprit, mais dont l'intervention tait plus nuisible
qu'utile. Instruit seulement d'une manire superficielle, il commettait
souvent de grandes erreurs qu'il soutenait par son esprit et sa
position.

Ce corps nombreux fait le service de tout l'empire. Il a t augment
depuis peu, et port jusqu' six cents ingnieurs. Les connaissances
exiges sont trs-tendues, et peut-tre trop tendues; car on y
comprend les connaissances propres aux ingnieurs militaires, afin de
les mettre  mme de remplacer ceux-ci au besoin.

L'cole se compose de cent lves, dont quatre-vingt-dix sont entretenus
aux frais de l'empereur, et les dix autres  leurs propres dpens ou 
ceux de l'impratrice ou des princes de la famille impriale. Elle ne
cote que cent trente mille francs par an. Les sommes consacres aux
travaux publics sont fixes chaque anne  six millions, dont moiti
pour entretien et moiti pour constructions nouvelles.

Une remarque faite par le gnral Bazaine, et dont il m'a fait part, est
digne d'tre consigne ici. Les Russes sont par leur nature minemment
gens d'imitation. Ils arrivent vite  un degr de connaissances assez
lev, mais s'arrtent  une limite qu'ils ne peuvent presque jamais
dpasser. La direction de cette cole lui a donn l'occasion de faire
constamment cette observation.

La Russie est trs-avance pour sa navigation intrieure. Ses belles et
grandes rivires ayant peu de pente, l'absence des montagnes sur cette
immense surface, entre les monts Karpathes et les monts Ourals, a rendu
facile la construction des canaux qui lient la navigation des fleuves et
la compltent. On y ajoute encore chaque jour; mais ds  prsent ou
d'ici  trs-peu de temps on pourra aller, par les eaux intrieures, de
la Baltique  la mer Glaciale, des mers Baltique et Glaciale aux mers
Noire et Caspienne. Tous les travaux s'excutent  si bas prix en
Russie, les moyens d'excution sont si abondants, qu'il n'y a pas
d'entreprise qu'il ne soit facile de mener  bien. La nature mme semble
s'y prter par le peu d'obstacles que les localits prsentent. On doit
donc trouver tout simple qu'ils soient dj trs-avancs.

Les principales communications, indpendamment de la navigation propre
de beaucoup d'autres rivires, sont les suivantes:

1 Communication de Saint-Ptersbourg avec le Volga et la mer Caspienne
par le canal de Ladoga.

2 Communication du Volga avec la mer Blanche et Arkhangel par la Dwina
du nord. Ainsi, ds  prsent, un bateau partant de Saint-Ptersbourg
peut aller  Arkhangel et de l  Astracan.

3 On tablit en ce moment une communication entre le Volga et la Dwina
du midi par la Moskowa.

4 On excute une communication, entre la Vistule, le Nimen et la mer,
qui dtournera ainsi tout le commerce dont Dantzig est l'entrept.

5 Enfin on lie le Don et le Volga de manire  tablir une navigation
directe entre la mer Noire et la mer Caspienne.

De pareilles lignes de communication sont de puissants lments de
richesse et de prosprit!

L'cole du gnie militaire est tablie dans le palais Michel, dans ce
palais qu'occupait Paul, o il s'tait fortifi et o il a pri. J'ai vu
cette cole en dtail, et je n'ai trouv que des loges  lui donner.
L'instruction des lves m'a paru complte et  peu prs la mme que
celle des lves de l'cole de Metz. Le gnral Opperman, sous les
ordres duquel elle est place, est un homme distingu. Des plans en
relief des places principales de l'empire,  l'instar de ce qui existe
aux Invalides, sont excuts. On y voit la place de Swenborg en
Finlande, sans doute aussi forte que Gibraltar. On a reprsent dans
cette collection de reliefs le champ de bataille de la Moskova. Des
reliefs de cette tendue ne satisfont pas l'esprit et ne donnent pas le
sentiment des localits. J'ai vu  cette cole des planches en cuivre,
revtues d'un enduit particulier, possdant les proprits des pierres 
lithographier, et formant un appareil portatif et propre au service de
la guerre.

On me montra en dtail l'tablissement de l'tat-major, dont les
attributions se composaient alors du personnel de l'arme, du mouvement,
des oprations et de la partie qui tient  l'art. Il rappelait assez
notre organisation sous l'Empire, o presque tout aboutissait au prince
de Neufchtel, major gnral. Une chose passagre et accidentelle chez
nous, et qui tenait  ce que Napolon tait son vritable ministre et
s'occupait des moindres dtails de son arme, avait t rendue
systmatique et permanente en Russie. Le vritable ministre de la guerre
y tait le major gnral, rendant ses comptes journaliers  l'empereur,
prenant ses ordres et les transmettant. Le ministre de la guerre tait
charg du matriel; mais l'empereur Nicolas a depuis dtruit cette
organisation insolite. Le ministre de la guerre aujourd'hui renferme
dans ses attributions tout ce qui concerne l'arme. Comme l'arme est
constamment organise en corps d'arme de deux ou trois divisions, avec
leur cavalerie, leur artillerie, leur administration, leurs ambulances,
etc., la correspondance avec les corps se fait par l'intermdiaire des
gnraux qui commandent.

Le dpt des cartes et des plans est extrmement soign. Tout ce qui
tient  la topographie ne laisse rien  dsirer. Le gnral Diebitsch,
alors  la tte de l'tat-major, avait des connaissances tendues et
donnait aux travaux une direction claire. Cent quatre-vingts commis
suffisaient  toute la correspondance. Toutes les branches des arts et
des sciences, qui ont rapport au service militaire, sont runies dans
cet tablissement. Il y a jusqu' des ateliers pour la fabrication des
instruments de mathmatiques et d'astronomie. Une imprimerie y est
attache; mais, comme le service particulier pour lequel elle est cre
ne suffit pas  l'employer constamment, elle sert au public.

On a attach  l'tat-major un comit de perfectionnement, pour juger
toutes les inventions nouvelles. Je regarde cette dernire institution
comme une des meilleures et des plus utiles; nous en aurions grand
besoin en France; car autant il est sage de se prserver des innovations
qui ne sont pas suffisamment motives, autant il est funeste de ngliger
d'adopter les inventions dont les effets peuvent tre salutaires. C'est
une vrit incontestable pour la socit en gnral, mais dont
l'application est plus vraie encore pour l'art de la guerre  l'poque
o nous sommes, si fconde en dcouvertes et en applications utiles.
Comme un premier succs a souvent des consquences graves pour l'avenir
et influe quelquefois puissamment sur la destine des tats, rien ne
doit tre nglig pour l'obtenir.

Nous avons, en France, une beaucoup trop grande ide de notre
supriorit, et en gnral de tout ce que nous possdons. Par suite de
ce sot et ridicule orgueil, nous sommes habituellement en arrire de
toutes les autres puissances pour l'emploi des choses utiles. En Russie,
c'est le contraire. On est avide de connatre et on cherche avec
empressement le meilleur emploi de ses moyens. L'tablissement de ce
comit de perfectionnement (ide heureuse), compos d'hommes capables, 
mme de choisir, d'adopter, d'approuver ou de rejeter, offre
certainement de grands avantages. J'ai pass ma jeunesse  entendre
vanter notre artillerie, et nous avions certainement alors le plus
mauvais matriel de l'Europe. Si on s'est occup d'une manire un peu
efficace des fuses  la Congrve, c'est  mes instances,  mon retour
de Russie, que la France en est redevable; c'est  une espce
d'obsession et de violence que j'ai exerce auprs du ministre de la
guerre.

Parmi les choses les plus dignes d'loges que renferment
Saint-Ptersbourg et les principales villes de Russie, je placerai les
hpitaux militaires. On a adopt l'usage des hpitaux rgimentaires. Les
malades ont, pour garantie des soins dont ils sont l'objet, l'esprit de
famille propre aux corps militaires et la sollicitude de leurs chefs.
Chaque rgiment a un tablissement pour trois cents hommes qu'il
entretient au moyen d'un abonnement. Une journe de malade lui est paye
par l'tat soixante-quinze centimes. Quand le rgiment se met en marche,
il emporte avec lui une partie de son matriel, de manire  pouvoir
soigner quatre-vingts hommes. S'il ne doit pas revenir, il remet le
surplus  l'administration, qui lui en tient compte. Pour assurer la
bonne qualit des mdicaments, l'tat se charge de les lui fournir
d'aprs un tarif. Les hpitaux, en gnral spacieux et ars, prsentent
l'aspect de soins satisfaisants et minutieux.

 Saint-Ptersbourg, il y a, indpendamment des hpitaux rgimentaires,
un grand hpital pour douze cents hommes, destin  recevoir, en cas de
mouvement, les malades que les corps seraient obligs de laisser en
arrire. Ce systme rgimentaire, bon partout, est indispensable dans un
aussi grand pays, o les villes sont rares et loignes les unes des
autres. Aussi donne-t-il les plus admirables rsultats. Les gurissons
sont promptes, les convalescences sont courtes, et l'arme russe, qui
est si nombreuse, ne compte pas en totalit, en y comprenant les troupes
sdentaires de police et tout ce qui reoit ration par jour, plus de
vingt ou vingt-cinq mille malades.

J'ai en beaucoup moins de motifs d'admiration en visitant l'arsenal. Il
y a de grands magasins et de beaux ateliers, mais fort infrieurs  ce
que l'on voit dans nos grands tablissements en France. La salle d'armes
cependant contient cent cinquante mille fusils. Ces fusils sont bons et
leur modle se rapproche de celui des ntres. Le prix en diffre
beaucoup. Ils cotent de seize  dix-huit roubles, environ moiti du
prix de France. La forgerie est belle. Les pices sont fores et tournes
en mme temps. La fonderie est misrable. Elle est encore dans l'enfance
de l'art. Il est singulier que les diverses branches du mme service
prsentent de pareils disparates. Les chefs de l'artillerie m'ont paru
avoir une instruction thorique fort borne, et je suis autoris 
croire que les troupes de l'artillerie, trs-fortes dans l'excution
des manoeuvres, sont commandes par un grand nombre d'officiers dont
l'instruction thorique laisse beaucoup  dsirer.

Une cole d'artillerie assez bonne fournit une partie des officiers, et
ceux-l sont les plus instruits. On peut comparer leurs connaissances 
celles que l'on exigeait en France, pour le mme service,  l'poque o
je suis entr dans l'artillerie. Le nombre des officiers admis par cette
voie est le plus petit de beaucoup. Ils reoivent divers avantages, et,
entre autres, ils ont en entrant un grade suprieur  celui des
officiers qui sortent du corps des cadets ou des sous-officiers. Ceux
qui sortent du corps des cadets sont les plus nombreux, et leurs
connaissances thoriques sont  peu prs nulles. Enfin, une troisime
classe tire son origine du corps des sous-officiers. On exige de ceux-ci
un examen  peu prs semblable  celui que subissent les cadets. Ainsi
ce ne sont pas des savants; mais ces connaissances, ajoutes  celles
qui rsultent de l'exprience et de l'habitude du service, leur donnent
une valeur relle, et peut-tre serait-il dans l'intrt bien entendu du
service d'augmenter le nombre des emplois qui leur sont donns, en
diminuant celui qui est dvolu aux cadets. Le corps des sous-officiers,
si important, en recevrait des encouragements et de la considration.

Il y a un autre tablissement, o des fils de soldats d'artillerie sont
runis. Ils reoivent quelque instruction thorique, une plus grande
instruction pratique, et sortent de l pour entrer dans le corps comme
sous-officiers.

Mais j'arrive maintenant  ce qui m'a paru au-dessus de tout loge:
c'est le systme adopt, avec autant d'intelligence que d'conomie, pour
venir au secours des serviteurs de l'tat et donner une ducation
convenable  leurs enfants. Le premier besoin d'une socit dont la
civilisation est encore recule consiste dans l'instruction. Aussi la
premire sollicitude du gouvernement, en Russie, est-elle de la
rpandre. Jamais conceptions plus vastes n'ont eu lieu en ce genre, et
jamais rsultats n'ont mieux rpondu aux calculs et aux esprances. Ces
tablissements, commencs sous Catherine II, continus sous Paul,
dvelopps sous Alexandre, ne pricliteront pas sous leur successeur
Nicolas, dont les sentiments sont paternels et l'esprit juste, qui a du
positif dans tout ce qu'il entreprend, en sent toute l'importance, et
j'ai la conviction qu'il trouve une grande douceur  rpandre un genre
de bienfait dont la distribution est si facile et dont les fruits sont
si assurs. Quel encouragement pour celui dont la vie est consacre  la
dfense de son pays,  la gloire de son souverain, que de voir le sort
de ses enfants assur d'avance par l'empereur, chef de la grande
famille qui les adopte et se charge de leur avenir! Je ne connais rien
de plus touchant, de plus moral et de plus politique. Voici un aperu de
ces tablissements.

Le premier corps des cadets reoit jusqu' douze cents enfants. Admis
ds l'ge de huit ans, ils sont diviss en cinq compagnies. Au-dessus de
dix ans, on les place dans un local spar; les autres sont soigns par
des femmes. Les plus gs, c'est--dire de dix ans et au-dessus, diviss
en quatre compagnies, apprennent successivement le russe, le franais et
l'allemand, la gomtrie, la fortification, les lments de chimie, de
physique et tout ce qui est relatif au service militaire. Quand ces
jeunes gens ont justifi qu'ils possdent les connaissances exiges, ils
sont envoys dans l'arme ou dans l'artillerie, o ils occupent des
emplois d'enseignes. Un muse, rempli de modles de tous les genres, est
 leur disposition. Des reliefs de fortifications indiquent les divers
systmes, comme aussi les travaux d'attaque et de dfense de place, et
facilitent merveilleusement l'tude de cette partie de l'art de la
guerre. Cette manire d'tudier ne suffirait pas pour faire des
ingnieurs, mais elle satisfait  tous les besoins du service de la
ligne.

Trois autres tablissements du mme genre existent: le deuxime corps
des cadets, le rgiment des nobles, les cadets de la marine, ainsi que
les pages, qui sont au nombre de cent quatre-vingts. L'empereur
entretient ainsi et pourvoit  l'ducation et au placement de quatre
mille enfants nobles ou fils d'officiers. Il y a d'autres tablissements
semblables  Moscou et dans d'autres gouvernements. Ainsi un officier,
homme de coeur, peut faire le sacrifice de sa vie  l'tat et mourir
pour l'empereur sans que des inquitudes sur sa famille viennent le
dtourner de ses devoirs et troubler ses derniers moments. Je le rpte,
je ne connais rien de plus admirable, rien de plus utile au monde. Six
cents francs par individu sont les frais supports par l'tat.

Le complment de ces tablissements de bienfaisance se trouve dans les
tablissements destins aux fils des soldats. Chaque rgiment de la
garde a une cole, et chaque chef-lieu de gouvernement a un
tablissement semblable. Moscou possde l'tablissement principal, il
renferme six mille enfants de tout ge, runis dans la mme maison. Le
nombre total des enfants des soldats entretenus et levs aux frais de
l'empereur, tait,  l'poque dont je parle, de soixante-cinq 
soixante-dix mille. Jamais bienfaisance n'a t plus claire et tablie
sur une aussi grande chelle.

La premire condition dans toutes ces coles, c'est--dire la salubrit,
est remplie par de vastes salles bien tenues, une grande propret, un
habillement convenable et une nourriture qui est saine et abondante sans
tre recherche. L'instruction se compose de l'tude de la langue russe,
du dessin, de la gomtrie, de la musique, de l'arpentage et de quelques
autres arts. Une discipline svre y est maintenue, et les soins les
plus minutieux se rencontrent constamment et partout. Des officiers de
l'arme et des lves sortant de ces maisons d'ducation en sont les
chefs et les instituteurs.

L'conomie est si bien observe dans ces tablissements, que, quoiqu'ils
soient pourvus convenablement de toutes choses, la dpense totale, dans
un des lieux les plus chers,  Moscou, ne s'lve, en y comprenant tous
les frais quelconques, les appointements des chefs et l'entretien des
btiments, qu' soixante francs par an et par individu. C'est une chose
 peine croyable, mais constate. Quand on calcule les effets qui
doivent en rsulter pour la prosprit intrieure, on ne saurait trop
admirer l'ingnieuse pense, mre de cette cration.

Les lves, une fois forms, satisfont aux divers besoins de la socit.
Une partie est envoye dans les rgiments pour y remplir les fonctions
de sous-officiers; d'autres sont placs comme arpenteurs-gomtres dans
les gouvernements; d'autres deviennent des musiciens dans les chapelles,
dans les thtres, et enfin chaque propritaire riche qui, pour ses
exploitations ou ses manufactures,  besoin d'individus intelligents et
instruits en demande et en obtient. Dans un certain nombre d'annes, ils
auront contribu puissamment  la cration d'une classe intermdiaire
dont la Russie est presque totalement prive.

Mais ces tablissements ne sont pas les seuls sur lesquels la
bienfaisance de l'empereur s'est tendue. Elle embrasse aussi les
enfants de l'autre sexe. Le plus important est connu sous le nom de
couvent. Il renferme sept cents jeunes filles. Il est divis en deux
parties distinctes: l'une, pour la noblesse, se composait de quatre cent
soixante individus; l'autre, pour la bourgeoisie et les filles de
sous-officiers faits officiers. Cette maison d'ducation tait place
sous la protection de l'impratrice-mre. Les enfants y sont reus de
huit  dix ans. L'instruction qu'on y donne porte sur une multitude
d'objets; mais elle est trs-superficielle et traite de choses fort
abstraites; elle-ne peut pas porter des fruits durables. De l sortent
les gouvernantes destines  lever les enfants dans les grandes maisons
et dans les instituts particuliers et de province.

Les filles de beaucoup de gnraux et de gens trs considrables y sont
leves. Elles y trouvent l'avantage d'tre connues et distingues par
l'impratrice et la famille impriale, qui portent un vif intrt  cet
tablissement. En gnral, les sujets qui en sortent rpondent aux soins
dont ils ont t l'objet, principalement sous le rapport des moeurs et
de la religion. On leur apprend le russe, le franais, l'allemand, la
littrature de ces langues, la gographie, l'arithmtique et la
gomtrie, la physique, la chimie, l'histoire naturelle, le dessin, la
musique et les ouvrages de main. Elles chantent ensemble et en parties
sans instrument, jusqu'au nombre de deux cents, avant leur repas. Ces
belles voix fraches et virginales, ces concerts, excuts avec une rare
perfection, donnent un avant-got de la musique des anges.

Les professeurs des sciences m'ont paru d'une instruction fort mdiocre.
Madame Adelsberg, place  la tte depuis vingt-cinq ans, est une femme
considre et fort respectable. Elle a lev dans leur premier ge
l'empereur actuel et le grand-duc Michel.

Une grande mulation se montre parmi toute cette jeunesse. Les punitions
sont trs-rares, et les moyens d'encouragement fonds sur des
distinctions. Les fonds annuels formant la dotation du couvent montent
 cent mille francs. L'empereur y ajoute chaque anne cent quatre-vingt
mille francs de sa cassette. Il nomme  cent places de demoiselles
nobles, et  autant de filles de bourgeois. Les autres places sont
remplies par des enfants levs aux frais de leurs familles. Dans la
section des filles nobles, elles payent onze cent quatre-vingt-dix
francs par an, et dans celle des filles de bourgeois, six cents francs
seulement. Il y a aussi quelque diffrence dans l'tendue de
l'instruction de ces deux classes.

J'ai rendu un compte succinct des tablissements de bienfaisance que
j'ai visits; mais je ne saurais trop faire l'loge de tous les soins
clairs et minutieux qui ont prsid  leur cration, et qui sont
observs dans leur direction. Tout y est plus beau et mieux qu'ailleurs.
La cause en est facile  dcouvrir. On les a faits d'un seul jet et
assez rcemment. On a pu tailler en plein drap. Avant de commencer, on a
pris pour modles les meilleurs tablissement de l'Europe, et l'on a
souvent apport  ceux-ci des perfectionnements reconnus utiles. En
France, par exemple, et dans les vieux pays, la charit a fond, il y a
plusieurs sicles, des hpitaux; mais alors mille soins, dont
aujourd'hui on connat l'importance, taient inconnus. Ce sont d'anciens
btiments, dans de vieux quartiers, qui prsentent peu de salubrit. On
les a amliors sans doute, mais sans pouvoir dtruire compltement les
vices primitifs. En Russie, c'est tout autre chose: on a trouv table
rase, et tout a t fait sur un plan arrt d'avance, aprs avoir tout
prvu.

Avant de rendre compte de ce que j'ai vu dans les environs de
Saint-Ptersbourg, je dirai encore un mot sur cette ville et sur le
caractre particulier de son matriel. Je consignerai ici les
observations qui me sont venues  l'esprit. Elle est sans contredit la
ville la plus rgulire de l'Europe, ayant t construite comme on
ferait btir un chteau, aprs en avoir adopt le plan. Son architecture
est prtentieuse, et les colonnes, bel ornement des palais et des
tablissements publics, ont t prodigues partout. Chaque maison
particulire un peu importante a sa colonnade et son pristyle. Ces
pristyles ouverts, ces cotonnades entourant autrefois les temples des
anciens, taient appropris au climat et offraient un supplment de
logement et d'abri pour les subalternes et pour le peuple. Dans les
climats du Nord, elles prsentent un contre-sens, et ici l'abus est
pouss  un excs dont on ne peut pas se faire ide. La grande largeur
des rues, le peu d'lvation des maisons, rpandent la population sur
une surface immense. Cette ville, qui est au moins aussi grande que
Paris, n'a pas quatre cent mille habitants: on juge de l'effet. En
gnral, une ville est vivante par l'accumulation de sa population
runie sur une petite surface. Pour cela les maisons doivent tre
leves et les rues troites. Ici c'est tout juste l'oppos. On peut
bien avoir, comme  Paris, des quartiers  places et  rues de larges
dimensions, mais il faut d'autres quartiers o la population soit
entasse. Pendant le jour elle se dverse et circule dans les quartiers
moins populeux; elle leur donne ainsi la vie qui leur manque. Ensuite,
cette direction droite des rues, permettant d'embrasser un espace
immense d'un seul coup d'oeil, ajoute  la tristesse et  la monotonie
de cette ville, malgr son lgance et sa beaut.

Le palais, en le considrant dans son ensemble, c'est--dire avec
l'Ermitage, est trs-vaste, beaucoup moins grand cependant que
l'ensemble des Tuileries et du Louvre. L'architecture du palais d'hiver
est lourde et de mauvais got. Bti  une mauvaise poque pour les
beaux-arts, vers le premier tiers du sicle dernier, plus grand dans ses
dimensions, il rappelle le palais de Berlin. On croirait ces deux palais
construits par le mme architecte, curieux de rpter son premier
ouvrage. Des statues fort mdiocres en dcorent le fate.
Saint-Ptersbourg, comme toutes les villes russes, renferme une
multitude d'glises, mais elles sont trs-petites. Elles passeraient
chez nous pour des chapelles. La plus grande, d'une construction
rcente, btie ou finie sous Alexandre, l'glise de Kasan, est cependant
d'une certaine grandeur. Elle est obstrue par une multitude de colonnes
de granit qui occupent une grande partie de l'intrieur, dont la
dimension n'est en rapport ni avec l'lvation ni avec sa surface. On
s'occupe de la construction de l'glise d'Isaac. Ici tout sera d'un
grand style et de la plus vaste dimension. Cette glise, assure-t-on,
sera, aprs Saint-Pierre de Rome et Saint-Paul de Londres, la plus
grande de la chrtient. Elle est construite toute en granit rouge de
Finlande. Quarante-huit colonnes de la mme matire, de cinquante pieds
de hauteur, et chacune d'un seul morceau, la dcoreront  l'extrieur.
Ces colonnes, du poids de deux cent cinquante mille livres, sont
transportes sur des btiments faits exprs, du port de cinq cents
tonneaux. Chaque btiment en reoit deux  la fois. M. de Montgeraud,
architecte franais, dirige tous les travaux. Il a imagin les appareils
ncessaires pour mouvoir ces masses. Quarante-huit poles doivent tre
placs dans l'intrieur pour la chauffer; mais une partie sera place 
la rgion suprieure, afin de rendre la temprature uniforme et
d'empcher les vapeurs condenses de retomber en pluie, comme il arrive
quelquefois dans l'glise de Kasan. On estimait alors la dpense totale
 vingt-cinq millions de francs, et le temps ncessaire  son
achvement,  vingt-quatre ans. Ce sera un grand et beau monument, digne
de la capitale d'un grand souverain.

Beaucoup de choses encore sont  remarquer  Saint-Ptersbourg: le
palais de marbre, situ sur le quai, plus haut que l'Ermitage,
l'habitation du grand-duc Constantin, quand il venait 
Saint-Ptersbourg; le palais d'Anitchkov, situ sur la Perspective,
demeure du grand-duc Nicolas, avant son arrive au trne; le palais de
la Tauride, construit par Potemkin pour donner une fte  l'impratrice
Catherine; le palais du grand-duc Michel, construction toute nouvelle,
dlicieuse habitation, o le bon got le dispute  la magnificence; le
muse, dont le vaste btiment dsert attend les tableaux et les statues,
destins sans doute un jour  l'orner; enfin de trs-grandes et
trs-magnifiques casernes, o quarante mille hommes peuvent tre
sainement et commodment tablis.

Il y a encore  Saint-Ptersbourg deux choses qu'on ne saurait trop
admirer. La premire, la statue questre de Pierre le Grand, ouvrage
immortel du fondeur franais Falconet, la plus belle de cette espce
existante au monde. Son attitude est sublime et correspond  la pense.
Pierre, aprs avoir gravi le rocher qui sert de base, tendant la main,
semble dire: C'est l que je btirai ma ville! Et la seconde, le
superbe quai de la Nva, de prs d'une lieue de longueur, d'une grande
largeur, revtu du ct de la rivire par des constructions en granit,
dont chaque pierre est de quatre-vingts  cent pieds cubes, et bord du
ct oppos par des palais ou de beaux htels. Cette immense rivire,
avec l'le Basile, quivalant elle seule  une ville, la forteresse et
les constructions de la rive droite forment un ensemble dont il est
impossible de se faire une ide quand on ne l'a pas vu. Mais une pense
triste vient diminuer l'impression ressentie. Cette belle ville,
rsultat de plusieurs milliards employs  sa construction, ne peut tre
conserve qu'au pris de continuelles dpenses et de rparations
constantes  cause de la rigueur de son climat destructeur. Le jour o
l'loignement du souverain, o l'abaissement de sa prosprit,
diminueraient les moyens consacrs  son entretien, sa perte serait
assure. Ainsi on peut dire, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que
cette ville est condamne  une ternelle jeunesse ou  prir.

Une circonstance embellit Saint-Ptersbourg et y ajoute un charme qu'on
ne trouve que dans cette capitale. L'loignement o Saint-Ptersbourg
est du centre de l'empire, les devoirs ou les intrts qui fixent une
grande quantit de noblesse  la cour, empchent beaucoup de grands
seigneurs d'habiter leurs terres, situes  de grandes distances. Il en
est rsult le besoin de crer une multitude de jolies maisons de
campagne dans les environs, et particulirement dans les iles de la
Nva. Dans les autres capitales, dans la belle saison, ou un peu plus
tt ou un peu plus tard, chacun s'loigne. Ici on se contente de changer
de logement pour s'tablir  une ou deux lieues au plus, et ce qui
compose la haute classe se trouve toujours runi. On pourrait appeler
cette runion de jolies campagnes dans les les de Caminostro, de
Yelagin, etc, la _Ville d't_. L'empereur Alexandre avait une maison
charmante  Caminostro, et en a fait construire une autre  Yelagin.
Cette dernire est la plus dlicieuse rsidence que l'imagination puisse
crer. Il en fit hommage  sa mre, l'impratrice Marie. Elle est
meuble uniquement avec des produits des manufactures du pays. Tout y
est simple et magnifique  la fois. C'est la petite maison d'un
trs-grand souverain.

Je commenai mes excursions autour de Saint-Ptersbourg par Cronstadt.
Ce point, par sa grande importance, mritait la prfrence. Je me rendis
 Cronstadt sur un bateau  vapeur; ce fut la premire fois que je fis
usage de ce moyen de navigation. C'est une admirable application de
cette nouvelle force, devenue, pour ainsi dire, intelligente, qui se
charge de produire tous les grands effets demands, puissance nouvelle
qui change l'tat des socits et dont l'hommage a t fait  Napolon.
Il n'a tenu qu' lui de s'en servir le premier pour l'excution de ses
desseins contre l'Angleterre, et, sans doute alors, il aurait russi;
mais son esprit routinier, si je puis m'exprimer ainsi sur un gnie
aussi extraordinaire, l'emporta alors sur ses autres facults: _sic
voluere fata_.

L'adoption de la navigation  vapeur diminue, en beaucoup de
circonstances, l'importance de la science de la marine, mais cependant
ne pourra jamais la dtruire tout  fait. La sensation prouve sur un
bateau  vapeur est qu'aucune combinaison n'est ncessaire  sa
direction, tandis qu'elles sont si vastes, si varies et si multiplies
dans la conduite des btiments  voile. Un btiment est dirig par son
timonier, comme un gros animal dompt obit aux ordres et aux
indications de son conducteur.

Les effets produits par l'inondation de 1824 taient encore visibles.
Deux forts, construits en bois, et destins  la dfense de la rade,
avaient t rass et dtruits de fond en comble par les eaux: un seul
tait reconstruit. Un vaisseau de cent vingt canons, ayant t port 
terre, n'avait pu tre remis  flot, et on s'occupait  le dmolir. Les
conditions naturelles de cet important tablissement sont peu
favorables. Le projet du gnral Bazaine, dont j'ai rendu compte, y
remdierait en partie; car les vaisseaux pourraient mouiller dans la
passe en arrire de la digue, et, par consquent, tre garantis contre
une partie des grands efforts de la mer. En btissant des forts en
pierre pour protger la rade dans le lieu mme o sont les forts en
bois, on aurait d'autres abris d'un usage facile.

L'tablissement de Cronstadt est grand et vaste, les casernes sont
considrables, les magasins en rapport avec les besoins; mais tout est
moins beau et beaucoup moins complet que dans nos grands ports: tout
semble avoir encore un caractre de provisoire. Il est vrai que presque
tout date de Pierre Ier. Une chose seulement est remarquable et digne
d'envie: c'est l'immense bassin divis en huit formes, pouvant servir 
construire ou  radouber sept vaisseaux et une frgate  la fois.
Chacune de ces formes peut se vider sparment au moyen d'une machine 
vapeur.

L'armement de Cronstadt est trs-considrable; mais les batteries du
ct de la mer sont trop basses et auraient de la peine  rsister au
feu des vaisseaux. Il n'y a point de fourneaux  rverbre pour rougir
les boulets, et une grande partie des parapets est en bois. La rade est
dfendue par divers forts, les uns en bois, les autres en pierre, qui
croisent leurs feux entre eux et avec ceux du corps de la place. Malgr
les mauvaises dispositions de dtail, l'immense artillerie accumule
rendrait toujours l'attaque de Cronstadt une affaire difficile et
chanceuse. Et puis, combien le grand loignement des puissances qui
pourraient avoir intrt et moyen de l'entreprendre, la nature de la mer
et de la cte, ajouteraient aux obstacles et aux dangers de cette
opration!

Il existe  Cronstadt une cole de pilotage et de bas officiers. Elle
est bien tenue et tablie sur un bon pied. L'instruction thorique qui y
est donne est suffisante sans tre pousse trop loin. Cet
tablissement, comme tous les autres d'une nature analogue, est men
d'une manire paternelle et avec une grande conomie. Il est de la plus
grande utilit, et voici pourquoi: La navigation russe est encore peu
tendue; le commerce forme peu de matelots. Il ne peut donc pas, comme
en France et en Angleterre, offrir des ressources  la marine militaire
ni lui fournir des hommes propres aux fonctions de contre-matres et de
chefs d'quipage. Ds lors la prvoyance du gouvernement doit y
pourvoir.

En gnral, je le dis de nouveau, on ne saurait trop admirer les soins
pris en Russie pour l'ducation des enfants des serviteurs de l'tat.
Fils de matelots, fils d'employs, fils de soldats, tous sont adopts
par le souverain, qui se charge de les rendre utiles  son service et de
leur ouvrir la carrire de la fortune s'ils sont dignes de la parcourir.
Les soins pris par Alexandre pour l'ducation de la jeunesse peuvent 
peine se concevoir, monument durable et glorieux pour son coeur et son
esprit, conforme aujourd'hui aux plus grands intrts de la Russie.

Peu de jours aprs ma visite  Cronstadt, l'empereur s'y rendit pour
inspecter la flotte, qui tait au moment de sortir pour voluer dans la
Baltique. Il me fit dire de me rendre dans la rade, sur le bateau 
vapeur, d'o je viendrais le trouver  bord de son yacht. L'escadre se
composait de trois vaisseaux de ligne et de neuf frgates. Je me rendis
prs de l'empereur, et je l'accompagnai  bord des principaux btiments
dont il fit la visite. Ces btiments taient assez bien tenus, mais on
pouvait reconnatre sans peine que les quipages taient peu instruits.
J'en fus surtout frapp sur le yacht de l'empereur, alors  la voile et
mont par des marins de la garde. Les moindres manoeuvres semblaient
les embarrasser, et je fus au moment de donner mon avis sur la manire
d'orienter les voiles pour virer de bord, aprs que ce btiment et
manqu  virer une premire fois par la maladresse de l'quipage.
L'impratrice tait  bord du yacht. Rien ne peut rendre son amabilit,
sa grce et les agrments qui la distinguent. Combien ce couple, si
tendrement uni, est beau  voir, et qu'il est naturel de faire des voeux
pour son bonheur et sa prosprit!

L'empereur me fit remarquer que l'quipage du yacht tait compos du
soldats mitraills au mois de dcembre. Je lui rpondis: Ah! Sire, on
fait des hommes ce que l'on veut, et vous avez pris le moyen de vous
assurer de leur fidlit par vos gnreuses inspirations et votre
confiance noble et magnanime. Quand on les ressent et qu'on sait y cder
 propos, on a le gnie du gouvernement!

Au surplus, ces soldats rvolts de Saint-Ptersbourg ne doivent pas
tre confondus avec les misrables qui les commandaient et les ont
entrans dans la rbellion. Autant ceux-ci taient infmes et
criminels, autant les autres taient dignes d'indulgence. De leur part
c'tait un acte de vertu, et ils ont cru tre des hros de fidlit et
se sacrifier  leur devoir. En effet, huit jours avant la rvolte, ils
avaient prt serment de fidlit  Constantin. On leur demande un
nouveau serment en vers un prince prsent, et Constantin est absent. Ne
sont-ils pas autoriss  douter de la validit des droits,  craindre
une usurpation? Ils ne sont pas au fait de ce qui s'est pass. La
publicit est peu habituelle en Russie, et elle arriv difficilement
jusqu'aux classes infrieures. Les vnements qui venaient de se
succder, presque incroyables pour les gens bien informs, taient tout
 fait incomprhensibles pour ces soldats. Ds lors la dfiance est
explique, mme lgitime, et de l  la rvolte il n'y a qu'un pas.
Induits en erreur par leurs propres officiers, ils persistent dans le
serment dj prt et sont victimes d'un sentiment louable de fidlit
et de constance  leur devoir, tandis qu'on les accuse du crime oppos.
Ces malheureux doivent inspirer une grande piti, car ils ont t punis
pour une action dont le principe mrite une rcompense. Ainsi, autant
les officiers conspirateurs doivent inspirer d'horreur, autant les
soldats sont dignes d'intrt, et c'est ce que Nicolas a senti. Aussi
n'avait-il aucune inquitude, aucune crainte, en se confiant de nouveau
 la garde de ceux-ci.

En revenant de Cronstadt, je visitai deux chteaux impriaux. Celui de
Oranienbaum, qui est fort peu de chose et trs-dlabr, rappelle
cependant deux vnements importants. Catherine II, encore
grande-duchesse, faillit y prir en descendant une montagne russe. Le
char qui ta portait, tant sorti de sa rainure, allait tre prcipit,
quand Orloff, dont la force tait prodigieuse, saisit le char en
mouvement et l'arrta. Probablement cette circonstance a eu de
l'influence sur la puissance qu'il exera sur elle et sur le rle
politique qu'il a jou. Dans ce chteau Pierre III fut arrt, prcipit
du trne et confin ensuite dans une prison, o peu aprs il trouva la
mort.

Peterhof, que je visitai ensuite, est  une assez faible distance
d'Oranienbaum, sur la mme rive de la Nva. Le chteau est beau et
vaste, mais son architecture est mesquine. Le btiment est peu lev; il
manque de grandeur et de dignit. Une rivire, riche en belles eaux, a
donn le moyen de faire des cascades magnifiques, des jets d'eau et
d'autres choses de cette nature, dont l'intention est de rappeler les
eaux de Versailles, sans cependant en approcher. Des jardins, situs
au-dessous du coteau o le chteau est bti, sont grands, bien tenus et
dans le style des jardins de le Ntre. Une petite maison en briques,
habite par Pierre le Grand, y est conserve avec un respect religieux,
comme tout ce qui rappelle cet homme extraordinaire.

En gnral, les Russes, dont l'origine comme puissance est si nouvelle,
et qui sont admis  peine depuis un sicle dans la famille europenne,
attachent beaucoup de prix  se crer des souvenirs et  en prparer
pour leur postrit. Les peuples, comme les hommes privs, prouvent le
besoin de reconnatre la source dont ils descendent et de se livrer aux
souvenirs qui s'y rattachent. On trouve un charme mystrieux  se livrer
 ces penses et  conserver tout ce qui les rveille. Dans notre
vieille Europe, anciennement civilise, dont l'histoire est prsente 
notre esprit, nous trouvons  chaque pas des monuments qui en rappellent
les grandes poques, et les poques remontent jusqu' celle de la
puissance romaine. En Russie, o tout est d'hier, tout, except le
Kremlin de Moscou, dont l'existence se lie avec l'invasion des Tartares
et la lutte des grands-ducs de Moscovie contre eux, tout date de Pierre
le Grand. Aussi on a recueilli avec soin ce qui lui a appartenu, ainsi
qu' ses successeurs.

Dans tous les chteaux, et  Peterhof particulirement, il y a une
grande quantit d'habits et de cannes de Pierre Ier; des robes de
Catherine Ire, d'lisabeth; l'habit de cheval en taffetas vert que
portait Catherine Ire le jour o elle s'empara du pouvoir. Le trsor de
Moscou, plus riche en objets de souvenirs, remonte un peu plus haut;
maison dirait ici que l'on cherche  suppler par le nombre des objets
au nombre de sicles qui manquent.

Peterhof est le lieu, chaque anne, d'une fte populaire
trs-remarquable. Elle est clbre  une poque dtermine. Quand la
cour occupe le chteau, quarante ou cinquante mille individus viennent
se rjouir dans les jardins en toute libert; ils s'y tablissent, y
couchent, y restent pendant plusieurs jours et sont nourris aux frais de
l'empereur, avec son argenterie et par sa maison. L'empereur et sa
famille se promnent au milieu de cette foule sans garde et sans
appareil, et n'en sont que plus respects. Une fte analogue a lieu 
Saint-Ptersbourg au 1er janvier de chaque anne. Il y a un bal o tout
le peuple, sans exception, est admis dans le palais; il y vient un grand
nombre de milliers de personnes. L, l'empereur est accessible au
dernier de ses sujets. Des repas servis en argenterie sont galement
donns, et jamais ni dsordre, ni tumulte, ni vol, ne s'y commettent.
Ces ftes populaires, institues dans presque tous les pays soumis  des
gouvernements absolus et arbitraires, consacrent momentanment une
libert sans limites pour le peuple, espce d'indemnit donne de la
perte de ses droits, et hommage rendu  la pense qui reprsente le
souverain comme chef de la famille. C'est enfin un moyen de flatter, de
caresser l'opinion des masses et de conqurir leur affection, affection
prcieuse et ncessaire; car cette espce de souverain n'a d'autre appui
que la multitude et les soldats. Si cet appui, si cette affection,
venaient  leur manquer, si la haine succdait  l'amour, la rvolte
serait immdiate et ferait crouler le trne. Quand, au contraire, les
gouvernements cherchent la base de leur puissance et la garantie de leur
dure dans un ordre rgulier, dans le rgne des lois et le respect pour
toutes les existences que la succession des sicles et les services
rendus  l'tat ont grandies, ils ont des appuis moins variables, plus
solides, et ils conservent plus de dignit et de vritable indpendance.

J'allai passer une journe  Zarskoe-Slo, belle habitation, mais que
les Russes, comme toujours, pour ce qui les concerne, placent trop haut.
La comparaison de ce palais avec Versailles est une impertinence. Il est
fort vaste. Il prsente un bel aspect, mais il n'a rien de ce grandiose
qui caractrise l'oeuvre de Louis XIV. Les jardins sont beaux, bien
dessins et tenus dans une rare perfection. Il s'y trouve, comme
ornement et pour donner de la vie, des tablissements d'agriculture. On
pourrait comparer ces jardins  ceux de Laxembourg, jardin imprial de
Vienne; ils les rappellent par leur nature et par la manire dont ils
sont soigns; mais il y a quelques mouvements de terrain naturels dans
ceux de Zarskoe-Slo, et des eaux rares et factices, tandis qu'
Laxembourg tout est parfaitement plat, et les eaux abondantes et
magnifiques.

J'ai visit l'intrieur du palais et vu l'appartement qu'occupait
Alexandre. Tout y est rest intact, comme il l'a laiss en partant de
Zarskoe-Slo pour commencer le voyage o il a trouv la mort. Il avait
le pressentiment d'une fin prochaine. Il parcourut, avant de partir,
toutes les alles de son jardin; puis, s'tant mis en route, il s'arrta
 la distance dont on voit encore Zarskoe-Slo pour lui jeter un coup
d'oeil et lui faire un dernier adieu, inspiration inoue, car il ne
devait plus revoir ce lieu qu'il chrissait. La chambre d'Alexandre 
Zarskoe-Slo renferme une trs-petite bibliothque, o les ouvrages de
Fnelon ont la place d'honneur. Les ouvrages de cet homme clbre
devaient tre dans le got d'un souverain d'un coeur tendre, rempli de
douceur et de bienfaisance.

Je ne puis m'empcher de revenir encore sur les souvenirs qu'il a
laisss en Russie. Il n'y a pas une famille  Saint-Ptersbourg qui ne
soit son oblige. Faire du bien tait son premier besoin. Une mre de
famille lui demandait-elle une audience pour l'entretenir de ses
intrts privs, il arrivait inopinment chez elle et s'occupait ensuite
 remplir le but de ses dsirs. Il y avait chez lui quelque chose
d'anglique.

L'appartement occup par Catherine II est dlicieux: tout y respire la
volupt, et elle s'y entendait. La colonnade de marbre et la terrasse
donnant sur le lac devaient tre, pour une cour gaie, spirituelle et
occupe de plaisirs, des lieux de runion charmants  la fin d'une belle
journe.

J'ai vu, pour la premire fois, dans le jardin de Zarskoe-Slo, les
enfants de l'empereur, et, en particulier, le grand-duc hritier. J'ai
dj parl de lui, et je dirai cependant combien sa vue m'intressa, et
 quel point son air rsolu me sduisit. Il maniait une petite barque
sur la rivire anglaise, et, un des officiers qui m'accompagnaient lui
ayant demand de traverser cette rivire sur cette barque, la barque
fit, au moment o il s'embarqua brusquement, un mouvement si marqu, que
l'eau y entra. Un autre enfant de son ge aurait jet un cri. Lui ne
montra pas la moindre motion, saisit son crochet pour la pousser au
large, et ensuite ses rames pour la conduire. Il eut un aplomb et un
calme admirables. Que Dieu le conserve, et que ce jeune prince donne 
son pre tout le bonheur qu'il a droit d'en attendre!

Aprs avoir vu en dtail Zarskoe-Slo, j'allai visiter Paolowsky, situ
 peu de distance. C'tait la rsidence de prdilection de
l'impratrice Marie, le lieu qu'elle a habit avec Paul, du temps de
Catherine II. C'est aussi le lieu o Paul apprit son avnement au trne.
Bonne habitation, commode, agrable, un peu sauvage, parce qu'elle est
environne de bois, mais donnant l'ide seulement d'appartenir  un
riche particulier. Les mouvements de terrain y sont plus prononcs qu'
Zarskoe-Slo, o la nature se montre beaucoup moins que l'art. Ici les
bois sont venus d'eux-mmes;  Zarskoe-Slo, c'est la main de l'homme
qui les a plants.

Un des tablissements les plus curieux situs dans les environs de
Saint-Ptersbourg, la manufacture de Colpina, est une des plus belles
fabriques que l'on puisse voir. Ses produits sont tous relatifs au
service de la marine. On y forge des ancres pour les vaisseaux; on y
construit des machines  vapeur, des affts pour les canons, des
cuisines de vaisseau; on y lamine des cuivres pour le doublage des
btiments; on y fait des clous et des boulons en cuivre, des instruments
d'astronomie, etc. Enfin on s'occupe de tout ce qui tient  l'armement
et l'amnagement des vaisseaux.

Elle forme un immense fer  cheval, au milieu duquel est un grand bassin
servant de port, et d'o les bateaux se rendent sur la Nva, au moyen
d'une rivire navigable. Un Anglais, nomm Wilson, est charg de diriger
cette fabrique. Un calculait alors qu'avec un travail de quatre annes
et une dpense de quinze cent mille francs elle serait porte  sa
perfection.

Aprs avoir visit Colpina, j'allai voir Schlusselbourg, point ou le
canal de Ladoga dbouche dans la Nva. De magnifiques cluses venaient
d'tre acheves. L'activit de la navigation a oblig d'en runir deux
ensemble pour le mme objet. Dans quelques circonstances de l'anne, on
doit mnager l'eau du canal, et en diminuer autant que possible la
consommation.  cet effet, on a imagin un moyen fort ingnieux. Deux
cluses jumelles sont accoles l'une  l'autre. Quand les bateaux
descendants sont dans un des sas, au lieu de verser l'eau dans le canal
infrieur, avant d'ouvrir l'cluse, on la fait couler dans l'cluse
voisine. Les eaux des deux sas se mettent de niveau alternativement, et
ce mouvement conserve une partie de l'eau, qui sans cela serait verse
dans le canal infrieur et serait perdue. Il y a plusieurs canaux en
France o ce moyen d'conomiser l'eau devrait tre employ. En portant
le nombre des cluses ainsi accoles  trois ou plus, on diminuerait
encore davantage la consommation de l'eau, dont la dpense serait ainsi
rduite a fort peu de chose.

Les exportations faites par ces dbouchs sont si considrables et la
navigation si active, qu'anne commune il passe par les cluses de
Schlusselbourg de vingt-six  vingt-huit mille btiments, du port de
cent vingt  deux cents tonneaux, ou des trains de bois qui les
reprsentent. Pour donner un terme de comparaison, je dirai que, dans
les meilleures annes, la navigation du canal de Languedoc ne consiste
que dans le passage de quinze cents bateaux d'une moindre grandeur.

lisabeth fit enfermer, depuis sa plus tendre enfance, dans le chteau
de Schlusselbourg, Ivan, petit-neveu de Pierre 1er, qui avait t
dclar hritier du trne par l'impratrice Anne. Ce malheureux prince y
prit, par l'ordre de Catherine II,  l'occasion d'une entreprise faite
en sa faveur.

J'assistais habituellement aux manoeuvres de la garde quand elle
s'exerait par brigade. Je vis successivement les rgiments de
Probragensky et de Moscou, les chasseurs de Finlande et les chasseurs
de la garde, les rgiments d'Ismailowsky et Pawlowsky, enfin ceux
d'Alemanowsky, et les grenadiers du corps; infanterie superbe et fort
instruite; un peu lourde, un peu pesante, mais dont la composition, pour
la taille et la tournure des hommes, est admirable. Elle est, il est
vrai, l'objet d'un choix tout particulier, et recrute dans les
grenadiers, qui sont eux-mmes choisis dans l'arme, o les conditions
imposes sont remplies et au del.

J'accompagnai l'empereur au camp de Zarskoe-Slo, o une grande partie
de la garde fut runie. J'y passai trois jours  voir manoeuvrer les
troupes, que l'empereur commandait en personne. On y fit aussi la petite
guerre. J'eus l'occasion d'admirer l'aplomb et la facilit avec laquelle
l'empereur dirigeait les mouvements et son coup d'oeil pour remuer des
masses considrables; mais j'aurai l'occasion de traiter plus en dtail
cet objet en parlant des manoeuvres de Moscou, et de donner des
renseignements circonstancis sur l'arme russe.

Je fus frapp, en ce moment, de la promptitude et de la facilit avec
laquelle l'infanterie russe se fatigue. Aprs une marche de quatre
heures, les soldats semblaient aussi puiss que les ntres aprs une
journe entire. L'instruction remarquable des rgiments, pris
sparment, est suprieure  celle des chefs. Les gnraux ne m'ont pas
satisfait. L'empereur est le meilleur manoeuvrier de tous ceux que j'ai
vus  ces runions.

Il y avait aussi de la cavalerie de la garde au camp de Zarskoe-Slo;
cavalerie superbe. Les cuirassiers, chevaliers-gardes et gardes  cheval
sont monts sur des chevaux immenses, qui cependant sont trs-maniables
et ont une grande souplesse, la cavalerie lgre, hussards, chasseurs,
lanciers et dragons, est monte plus haut que dans l'arme franaise;
mais ces diffrentes troupes doivent tre considres comme destines 
combattre en ligne, attendu que les Cosaques suffisent  tous les
services des avant-postes et des reconnaissances. Aussi les hussards,
chasseurs, etc., n'ont ni l'habitude ni l'exprience de ce genre de
service.

L'arrive du corps de l'impratrice lisabeth fut suivie de ses
funrailles. Son entre  Saint-Ptersbourg eut lieu avec la plus grande
solennit. L'empereur, l'impratrice, le reurent  la barrire et
l'accompagnrent  pied jusqu' l'glise de la forteresse, lieu de
spulture des souverains russes depuis Pierre 1er. Le cortge tait
immense et occupait plus d'une lieue de longueur. En faire la
description me serait impossible. Dans aucun autre pays, une crmonie
semblable n'offre quelque chose d'aussi imposant, ni d'une aussi grande
pompe, ni d'un caractre plus religieux.

Le corps diplomatique y fut invit, et nous nous rendmes tous 
l'glise pour assister au service et  l'inhumation, glise petite et
mesquine, dont la construction est rcente comme celle de la ville. Le
terrain sur lequel elle est construite est si bas et si
rapproch des eaux, qu'il semble soumis  mille chances de destruction.
Les souvenirs des ges anciens n'y figurent pas, et cependant ces
impressions conviennent beaucoup aux solennits qui rappellent
l'ternit. Les restes mortels des souverains de ce grand empire,
dposs dans un lieu aussi moderne, sont un tmoignage du peu
d'anciennet politique de ce peuple. Il en rsulte, pour ainsi dire, un
manque de dignit pour ce grand pays. Combien Moscou est prfrable pour
recevoir les dpouilles des empereurs: vieille ville et vritable
capitale, dont l'action se fait sentir tout  la fois sur l'Asie et sur
l'Europe; vieux Kremlin et accumulation de tombes, dans l'glise la plus
ancienne de cette ancienne rsidence!

Quand l'empereur, le jour de son sacre, va faire, comme chose de
crmonie, une station et une prire dans l'glise de ses anctres,
remplie de leurs cercueils, on prouve, malgr soi, un pieux
recueillement et une sainte motion. Cette crmonie parle tout  la
fois au coeur et  l'esprit.

Aprs les funrailles de l'impratrice lisabeth, tout le monde se
disposa  partir pour Moscou. L'empereur se mit en route immdiatement
aprs le jugement dfinitif du procs de la conspiration et aprs avoir
fait tous les actes de clmence compatibles avec la justice et une bonne
politique. Je quittai Saint-Ptersbourg la veille du jour o les cinq
individus, condamns  tre pendus, devaient tre excuts; je pris ma
route par les colonies militaires, situes sur le Volcoff, que
l'empereur m'avait autoris  visiter, et dont je vais rendre compte.

L'empereur Alexandre avait t frapp des avantages de toute nature que
l'empereur d'Autriche tire des rgiments frontires, tablis sur les
confins de ses tats du ct de la Turquie. Le but de cette
organisation, indpendamment de la garde de la frontire, est
d'entretenir en temps de paix, et de former pour la guerre, un grand
nombre de soldats avec une faible dpense; de tirer d'une population
assez faible des soldats dans une proportion trs-forte, mais  la
condition de les laisser habituellement dans leurs familles, et occups
de leurs travaux, quand la guerre ne les appelle pas ailleurs. Dans les
provinces civiles d'Autriche, un rgiment d'infanterie est entretenu par
une population de quatre cent mille mes, et dans les provinces
militaires par une population de cinquante ou soixante mille mes.
Celles-ci donnent donc huit fois autant de soldats que les premires. Le
succs de cette organisation en Autriche, dans l'intrt du souverain,
dans l'intrt de la population, de son bien-tre et des progrs de la
civilisation, justifie la proportion adopte, et prouve combien le
systme est bon et salutaire.

Les faiseurs en Russie imaginrent de coloniser des rgiments sans les
placer au milieu d'une population correspondante par sa force aux
besoins qu'exige leur entretien. Chose inoue! on prit pour base d'un
rgiment une population de trois, quatre ou cinq mille mes, soumise
violemment  ce rgime; et cette population, d'ailleurs peu propre au
mtier qu'on voulait lui faire faire, se composait en grande partie de
bateliers du Volcoff, riches de leur industrie; ainsi la nature et le
dfaut de population, tout tait contraire.

Ou avait donc renvers la question, et, au lieu de faire des soldats
avec des paysans, on faisait des paysans avec des soldats. Un rgiment
tant plac dans un canton, la population lui fut donne. Les filles
devinrent les femmes des soldats, et le soldat, institu chef de
famille, commanda dans la maison. Beau-pre, belle-mre et belle-soeur,
tout lui fut soumis. On btit des villages en forme de camps baraqus,
et on donna aux familles des terres  dfricher. De belles constructions
pour les officiers, pour les hpitaux, pour les exercices  couvert,
furent excutes avec magnificence, et de la manire la plus large et la
plus intelligente; mais tout, en dfinitif, n'tait qu'une manire de
casernement. Ce systme isol ne pouvait se soutenir par lui-mme. Ces
rgiments, n'tant pas forms et entretenus par la population du
territoire, ne pouvaient rester au complet qu'au moyen de recrues
fournies par les provinces de l'empire. Les soldats enrles,
indpendamment de leurs services militaires, tant tenus de consacrer la
plus grande partie de leur temps  cultiver la terre, formrent ainsi
des colonies agricoles, organises militairement, et non des colonies
militaires; corps de laboureurs recrut par l'arme, et non runion de
soldats faite avec des laboureurs. Le troisime bataillon, attach au
sol, ne devait jamais sortir, et cependant ceux qui le composaient
taient assujettis aux mmes exercices militaires: vritable
contre-sens. Il y a une grande diffrence  tre soumis  l'autorit
militaire, comme en Autriche,  porter le nom de soldat afin d'en
prendre plus ou moins l'esprit, ou bien d'tre oblig de remplir sa vie
des dtails qui constituent ce mtier, indpendamment des devoirs
imposs comme cultivateurs et comme colons. Il y avait donc autant
d'erreur dans l'application des principes et dans le rgime que dans les
bases dont on tait parti. Aussi a-t-on abandonn cette institution, et,
si elle n'est pas dtruite formellement par un ukase, le respect port
au nom de l'empereur Alexandre en est le seul motif. Les immenses
constructions excutes n'ont d'autre destination aujourd'hui que de
loger des troupes de la garde ou de l'arme.

Les colonies militaires de cavalerie, situes en Ukraine, sont tout
autre chose. tablies sur des bases raisonnables, conduites par un homme
d'esprit, actif et minemment propre  la direction de semblables
tablissements, le gnral de Witt, elles ont obtenu le succs le plus
complet. J'aurai ailleurs l'occasion d'entrer dans quelques dtails sur
ce sujet.

Des colonies militaires, je me rendis  Novogorod, qui fut une ville
riche et prospre aux temps du moyen ge, avec laquelle les souverains
taient oblig de compter, mais qui prsente aujourd'hui le spectacle le
plus misrable, la grande enceinte qui la contenait  peine autrefois
existe encore; mais la plus grande partie de la surface qu'elle enferme
est un dsert aujourd'hui, et la partie habite elle-mme ne prsente
que quelques chtives cabanes; triste spectacle offert aux yeux du
voyageur par cette cit clbre, qui fut autrefois rpublique puissante.

Les villes de Russie que je visitai alors ne m'offrirent rien de
sduisant. Un peuple a besoin de la succession d'un grand nombre
d'annes pour se policer et s'enrichir. Une aisance gnrale, un
bien-tre universel, une grande scurit, et la conscience d'une
protection efficace de la part du pouvoir, peuvent seuls donner le got
d'embellir sa demeure. Des rvolutions ayant autrefois dtruit
Novogorod, des ruines l'ont remplace, et, jusqu' prsent, aucune
circonstance n'en a favoris lu renaissance.

Chose singulire et digne de remarque: la marche politique de la socit
a t, en Russie, en sens inverse de celle du reste de l'Europe. Tandis
que l'Occident tait soumis  la plus dure fodalit, tout le Nord tait
libre. Les circonstances qui ont fond chez nous la fodalit
l'expliquent: effet de la conqute, elle devint la base de l'ordre
social. Dans le Nord, berceau des conqurants, la libert s'tait
conserve; mais l'ordre de choses changea successivement en Occident, et
particulirement en France et en Angleterre. La formation des communes
et leur affranchissement, l'alliance des souverains avec les peuples
modifia, diminua l'existence et les droits des seigneurs; et, tandis que
la marche progressive des temps protgeait ces peuples, un acte isol
attacha les paysans russes  la glbe. Sous le rgne de Boris Godunow,
usurpateur qui s'empara du trne des czars en 1598 et ne rgna que cinq
ans, un ukase changea le sort de toute la population. Sur la
reprsentation des seigneurs, pour empcher les paysans de quitter leurs
villages et de laisser les terres sans culture, il fut ordonn que les
paysans ne pourraient s'loigner  l'avenir et appartiendraient au sol
qui les avait vus natre. Le seigneur, matre du sol, devint ainsi
propritaire de leurs personnes. Cet ukase, reu sans contradiction,
devint et forme encore le fondement de la socit en Russie.

De Novogorod, je continuai ma route pour Moscou, o j'arrivai en quatre
jours. Le passage des monts Valda coupe un peu la monotonie du voyage.
Ces monts, placs au point de partage des eaux qui se rendent dans la
Baltique et dans la mer Caspienne, prsentent  peine  l'oeil une
lvation suprieure de deux ou trois fois  celle de Montmartre. Au
pied du versant mridional se trouvent de beaux et vastes lacs, dont la
navigation se lie  celle des rivires et des canaux qui traversent
l'empire.

Le pays que j'ai parcouru est souvent marcageux, d'autres fois riche et
bien cultiv. La plaine de Tarjock en prsente un remarquable exemple.
On excute une grande chausse de Saint-Ptersbourg  Moscou, chose de
luxe, car les grands transports se font ou par les canaux et les
rivires, ou par le tranage en hiver. Cette route servira donc
seulement aux voyageurs. Au reste, l'importance de la communication
entre les deux capitales en justifie suffisamment la construction.
Toutefois, dans un but aussi restreint, elle m'a paru trop large; mais
tout, en Russie, se conoit et s'excute dans des dimensions
gigantesques. L'immense tendue de l'empire a sans doute accoutum les
esprits  des nombres et des proportions suprieurs  tout ce que l'on
conoit ailleurs. Ce bel ouvrage, qui tait,  cette poque, au tiers de
son excution, est termin compltement aujourd'hui; mais alors on
parcourait encore deux cent quarante verstes de route sur des rondins,
espce de route odieuse, produisant des secousses insupportables, et
cependant c'tait le seul moyen d'arriver.

Ce genre de construction exige une norme consommation de bois, car 
peine la dure des arbres employs est-elle de quatre ans. On rend les
chemins moins rudes en quarrissant les bois, mais ceux-ci alors
deviennent plus chers, soit  cause de la quantit de bois perdu, soit 
cause de l'accroissement de la main-d'oeuvre. Je m'arrtai  Tiver,
l'une des villes les plus importantes de la Russie. Elle est grande,
mais dpeuple: aussi offre-t-elle le spectacle le plus triste. Elle ne
porte le caractre ni d'une ville nouvellement btie, par la beaut des
difices, ni celui d'une ancienne ville, par les vestiges d'une ancienne
population. Elle est situe sur le Volga, fleuve qui traverse presque
toute la Russie en y portant l'abondance et la richesse. Ce fleuve est
la grande artre de cet immense corps.

Le 29 juillet, j'arrivai  Moscou, ville qui ne ressemble  aucune
autre, et dont la vue tonnerait mme celui dont l'esprit serait le plus
prvenu. Son tendue immense, le caractre de ses difices, les mille ou
onze cents dmes dors ou peints qui s'lvent dans les airs, les
intervalles cultivs, les vallons qui sparent les diffrents quartiers
et font de chacun une ville  part, trois boulevards circulaires
concentriques, plants d'arbres, formant la plus magnifique promenade du
monde, enfin le Kremlin avec ses tours, ses crneaux et ses
fortifications du moyen ge, composent un ensemble dont il est
impossible de donner une juste ide. On dirait une agrgation de villes;
et cette ville est comme une image de l'empire lui-mme, qui est une
agrgation de royaumes.

Le Kremlin, situ sur une lvation, domine un peu la ville. Tout y
porte le cachet du moyen ge. Ancien fort, ancienne rsidence des
grands-ducs de Moscovie, il renferme encore aujourd'hui le palais
qu'habite l'empereur. Sa surface, assez peu tendue, contient cependant
huit glises, le palais et une place suffisante pour les parades
journalires. Diverses architectures, orientales et chinoises, ont t
suivies dans la construction de ces glises. Une d'elles renferme les
tombeaux des czars, dont elle est entirement remplie.

Du haut des remparts, cette immense ville parle puissamment 
l'imagination. Mais quelle impression sa vue ne devait-elle pas faire
sur un Franais! Comment ne pas se rappeler que cette ville avait t
entre nos mains, et que la puissance de nos armes s'tait tendue
jusqu'au centre de l'empire russe,  l'extrmit de l'Europe, aux
confins de l'Asie, et cela, il y avait  peine quinze ans! Alors tout
pliait devant nous; alors tout se prosternait sur nos pas. Mais ce
triomphe d'un moment fut achet au prix de quatre cent mille hommes
laisss dans les dserts, au prix de l'invasion de la France et de
l'entre dans Paris des armes de toute l'Europe! Il me semblait voir
apparatre, avec un clat extraordinaire, notre grandeur passe et
l'immense chute qui l'a suivie, dans ce lieu mme o tant de souvenirs
sont encore rcents. Grand exemple des vicissitudes humaines et de la
justice divine! L'abus de la force appelle une rsistance lgitime; la
rsistance amne la victoire, et, bientt aprs, la vengeance. Les
cendres de Moscou devinrent comme l'lment rgnrateur de la monarchie
russe. Notre destine avait t de parcourir toutes les priodes de la
fortune pour arriver aux plus grands malheurs. La compensation des maux
qui nous avaient frapps s'tait trouve dans la possession d'un
gouvernement doux et paternel, dans ta jouissance d'une libert
vritable, d'un tat tranquille et d'une prosprit sans exemple. Mais,
ces biens, mal apprcies au bout de seize ans, devaient nous tre
enlevs pour faire place au chaos; et, tandis que les principaux auteurs
des grandes scnes passes disparaissaient du monde, Moscou, thtre de
tant de dsolation et de tant de calamits, plus belle et plus imposante
que jamais, tait devenue le sjour paisible et brillant d'un empereur
clatant de jeunesse et de beaut, au moral comme au physique.

L'impratrice-mre tait reste  Moscou depuis la mort de l'impratrice
lisabeth. Je fus prsent, immdiatement aprs mon arrive, avec toute
mon ambassade,  cette princesse. Je fus frapp de son air imposant,
mais thtral. Elle avait une sorte de grandeur dans les manires, un
air grave et digne. Elle cherchait videmment  faire effet par ses
discours et quelques mots marquants. Sa grande gloire est d'avoir lev
Nicolas: tche qui, par la manire dont elle l'a remplie, honore sa
haute intelligence. Son esprit actif la rendait ambitieuse et avide de
pouvoir. Pour donner quelque aliment  ses facults, elle s'tait
charge de la direction suprieure et de l'inspection de divers
tablissements d'ducation, de bienfaisance et d'industrie. Au moment o
son jeune fils monta sur le trne, elle se crut destine  rgner sous
son nom; mais lui, malgr son respect religieux pour elle, sut bientt
s'affranchir d'une dpendance que son droit, comme son devoir, lui
dfendait de supporter.

La plus tendre union n'a jamais cess d'exister parmi les membres de la
famille impriale. On l'attribue avec raison  l'autorit et 
l'influence constante de l'impratrice-mre sur ses enfants. On
l'accusait de manquer de franchise; j'ignore si cette accusation tait
fonde. Son regard incertain ne contredirait pas cette assertion. Elle a
renouvel, pour ainsi dire, la race de Romanow. Son mari, l'empereur
Paul, tait horriblement laid, et aujourd'hui la maison impriale de
Russie est une des plus belles de l'Europe. Certes, cet avantage,
ddaign habituellement dans notre Occident, est prcieux et donne de
grands moyens d'action sur l'esprit des peuples. Elle l'a releve aussi
au moral. La puret de ses moeurs, la rgularit de sa conduite, ont
effac, pour ainsi dire, les souvenirs des dsordres de Catherine.

Je vis ensuite la grande-duchesse Hlne, princesse charmante, remplie
de beaut et d'esprit; comme l'impratrice Marie, de la maison de
Wurtemberg, et tout  la fois sa petite-nice et sa belle-fille,
princesse galement remarquable par son amabilit, les grces de son
esprit et ses avantages extrieurs.

L'empereur arriva enfin  Moscou, et y fit son entre. Le cortge et les
quipages taient mdiocres. Les Russes, sentant le besoin de se
vieillir, portent jusqu'au ridicule l'emploi de choses qui chez nous
seraient mises au rebut. Ainsi, par exemple, de vilaines voitures, comme
on en avait il y a soixante ans, sont prcieusement conserves  la cour
pour les crmonies. On en ferait au besoin faire de cette forme, pour
tre gtes ensuite, plutt que de faire usage de voitures lgantes et
commodes comme celles d'aujourd'hui. L'empereur,  cheval, avec son
tat-major, par sa bonne grce et son grand air, faisait tout l'clat de
cette fte. De belles troupes en grand nombre bordaient la haie depuis
la barrire jusqu'au Kremlin.

L'empereur donna, peu de jours aprs son arrive, la mesure de son
caractre, de sa volont et de son jugement sain. Sa mre, loigne de
lui depuis deux mois, et trangre aux affaires, crut qu' l'arrive de
son fils tout lui serait communiqu et que tout serait soumis  sa
dcision. Il en fut autrement, et les soins d'une tendresse active ne
furent entremls d'aucune confidence. L'impratrice s'en formalisa.
Elle s'en plaignit, et son fils, en lui montrant un tendre respect,
rsista  ses volonts. Il lui dit: Ma mre, des hommages, des soins,
de la tendresse, il sera toujours doux  mon coeur de vous les
tmoigner, et ce sera mme un de ses premiers besoins. Concourir  vos
dsirs, vous donner les moyens de faire prosprer vos tablissements de
bienfaisance, vos fabriques, etc., tout cela est sacr pour moi, et le
trsor de l'empire vous sera toujours ouvert pour cet objet; mais les
affaires de l'tat me regardent, souffrez que je les fasse seul. Et,
deux jours aprs, une revue de soixante mille hommes avait lieu. C'tait
un hommage rendu  l'impratrice-mre. L'empereur dfilait  la tte de
ses troupes et saluait sa mre: jamais il ne s'est cart de cette
conduite.

Cette revue fut suivie de beaucoup d'autres, de manoeuvres et de petites
guerres. Le camp tabli prs de Moscou se composait de huit bataillons
de la garde, du corps de grenadiers de vingt-quatre bataillons, du
cinquime corps de dix-huit bataillons. Il y avait trente-trois
escadrons, dont dix-sept de la garde, et cent soixante-huit bouches 
feu atteles. Tous ces corps taient au grand complet et prsentaient un
effectif prsent sous les armes de cinquante-trois mille sept cents
hommes. Je n'ai rien vu de plus beau en ma vie. Les troupes de ligne
pouvaient supporter sans inconvnient la comparaison avec la garde, et,
sous certains rapports, elles m'ont paru lui tre prfrables.
L'instruction y tait meilleure et leurs officiers valaient videmment
mieux. Ils taient jeunes, comme ceux de la garde, matis savaient mieux
leur mtier. Dans la garde,  cette poque, les soldats taient
suprieurs aux officiers, aimables de salon, beaucoup plus occups 
plaire aux femmes qu' remplir les fonctions de leurs grades. L'empereur
Nicolas, dont la sollicitude est si grande pour tout ce qui est utile,
aura, j'en suis convaincu, modifi cet ordre de choses. Quand les
officiers de la garde vaudront leurs soldats, ce corps ne laissera
absolument rien  dsirer.

Le got de l'empereur et les usages de la Russie rendent les exercices
militaires l'objet de plaisirs journaliers. Tantt c'tait la cavalerie,
toute runie et seule, qui manoeuvrait dans les grandes plaines
environnant Moscou; tantt c'taient vingt ou trente bataillons
d'infanterie; une autre fois, toute l'artillerie. On fit la petite
guerre  plusieurs reprises: une fois elle dura deux jours.

L'empereur commandait constamment lui-mme. Je n'ai pas cess d'admirer
son aplomb, son calme, son coup d'oeil,  lui qui n'avait jusque-l
command qu'une brigade. Il est n avec un instinct particulier pour
manier les troupes; mais il attache peut-tre  des minuties plus
d'importance qu'il ne convient  un gnral d'arme et encore bien plus
 un souverain. La force de son caractre et son courage taient dj
prouvs. L'amour de la gloire, dans une me comme la sienne, ne pouvait
pas tre mis en doute. La bont et la force de son arme lui donnaient
le moyen de se livrer  tous les calculs de l'ambition. Ainsi tout
devait le faire supposer amoureux de la guerre et avide de gloire
militaire. Une vritable et grande philanthropie semble tre un
contre-poids  ces qualits, et dtruire un instinct belliqueux, sans
lequel on ne fait rien de grand. Cette modification de son caractre est
sans doute un bienfait de la Providence pour assurer le repos du monde,
car personne plus que lui n'aurait pu le troubler. Sans doute il en
rsultera aussi un grand bien pour ses peuples. Tout entier  ses
devoirs de souverain, clair par un esprit juste et par la voix de sa
conscience, soutenu par un zle infatigable et la force de la jeunesse,
il rgnrera son peuple et formera un ordre de choses meilleur que
celui qu'il a trouv. Alors il aura rempli la tche dont le succs
intresse le plus la Russie. Les lments qui composent ce pays, les
circonstances naturelles qui lui sont propres, garantissent suffisamment
la puissance que la Providence lui rserve dans l'avenir.

 l'occasion de ces exercices, j'ai beaucoup vcu avec les officiers
gnraux russes, et je les ai souvent reus chez moi. Il y eut
promptement entre nous une grande cordialit, resserre par les
souvenirs du champ de bataille. Le mtier des armes comporte et amne
une fraternit qui tablit des rapporte faciles entre les gens de guerre
de tous les pays, et particulirement entre ceux qui se sont vus en face
les uns des autres, noble mouvement du coeur humain, dont l'application
se trouve dans l'estime qui rsulte en soi-mme et aux yeux des autres
de l'accomplissement de ses devoirs; car les meilleurs juges en cette
circonstance sont ceux qui en ont t les victimes. On fait un triste
accueil  un gnral qui s'est laiss facilement battre, et lui-mme ne
se rappelle une poque honteuse qu'avec embarras. On prouve des
sentiments d'une tout autre nature pour celui qui nous a battu ou pour
celui qui, quoique battu, n'a cd qu' la puissance du nombre et a fait
une longue et vigoureuse rsistance. Il est dans la nature de l'homme de
respecter ce qui a le caractre de la force. On redoute celle qui nous
menace; on chrit celle qui nous protge, et l'ide de la force porte
avec elle un caractre toujours imposant. Or rien ne la constate, rien
ne la caractrise davantage et ne l'embellit plus que le courage dans
les revers et dans le malheur. En rapportant ces observations  ce qui
me concerne, je dirai qu'en 1813 et 1814 j'ai presque constamment
combattu les Russes et les Prussiens, et que, quand je ne les ai pas
battus, je leur ai fait payer cher leur victoire. C'est  ces souvenirs
que j'attribue l'accueil personnel si favorable et si bienveillant que
j'ai reu en Russie.

Je parlerai de l'tat-major russe avec une grande rserve. Beaucoup
d'officiers gnraux n'taient ni  Ptersbourg ni  Moscou, et les
absents pouvaient tre les plus distingus. Toutefois, aprs avoir cit
le comte Michel Woronzoff, exprim la haute estime que je porte  son
caractre et  sa capacit, ainsi que l'tonnement qu'un homme de cette
distinction soit aussi peu employ, je dirai qu'en masse les gnraux
que j'ai vus m'ont paru assez faibles. Je parle ici non de l'instruction
proprement dite, que j'ai t peu  mme de juger  fond, mais de cette
physionomie  laquelle nous autres gens de guerre nous reconnaissons
assez vite les bons officiers. Toutefois j'ai remarqu un gnral
Vassiltchicoff qui a toute l'apparence d'un militaire distingu; le
gnral Benkendorf qui commandait une division de cuirassiers de la
garde; le gnral Tolsto, homme de jugement et d'exprience. Il est
indubitable qu'il y a un grand nombre de gnraux  la hauteur de ceux
que je viens de nommer.

Dans les grandes armes, aprs de longues guerres, il se forme
ncessairement beaucoup de gnraux capables de conduire et de bien
commander huit  dix mille hommes; car, pour cet emploi, il ne faut que
trois choses: du courage, du bon sens et de l'exprience; mais, pour les
fonctions d'un ordre suprieur, il faut bien d'autres qualits. Aussi,
dans tous les pays et dans tous les temps, les gens capables de les
remplir sont rares.

Je dois parler ici du gnral Diebitsch dont la vie, quoique courte, a
t marque par des succs brillants et des revers qui ont empoisonn
les derniers moments de sa carrire. Le gnral Diebitsch tait un homme
trs-distingu, trs-instruit, ayant des ides saines et toutes les
bonnes doctrines sur la guerre. J'ai eu de trs-longues conversations
avec lui, et je l'ai vu pntr de ces principes simples qu'une
exprience plus longue que la sienne m'a montrs tre l'essence du
mtier. Son activit tait extrme, sa bravoure brillante, sa volont
forte. Il avait donc toutes les qualits ncessaires pour commander. La
mauvaise campagne de 1828, contre les Turcs, n'est pas son ouvrage.
Celle de 1829 lui appartient et lui fait honneur. Quant  sa campagne de
Pologne, la premire partie, quoique malheureuse, a dpendu de
circonstances qui taient en dehors des calculs qui devaient le diriger.
On ne peut, avec justice, le rendre responsable du mauvais succs; car
il a t le jouet des caprices de la fortune, auxquels tous les
vnements de la guerre sont plus ou moins soumis. La seconde partie de
cette campagne peut seule tre l'objet d'un blme mrit. Il s'est
abandonn  une scurit coupable. Le gnral Diebitsch avait la
confiance absolue de l'empereur Nicolas, et il m'a sembl la mriter.
Parmi les gnraux que j'ai vus en Russie il n'en est pas un seul qui
pt lui tre compar, except le comte Woronzoff et le comte Paskewitz.
Et Nicolas n'avait pas pu faire un meilleur choix. Au reste, ce choix
avait t d'abord celui d'Alexandre.

 l'occasion des petites guerres aux environs de Moscou, je dois
raconter un fait qui peint le caractre russe. Le mot _impossible_ n'est
pas compris par les Russes; on est mme en droit de supposer qu'il
n'existe pas dans leur dictionnaire. En consquence, un ordre n'est
jamais comment par les subalternes. On ne s'occupe que de son
excution. Il est vrai que pour arriver au but, quel qu'il soit, on
prodigue les moyens. L'empereur avait dtermin, en arrtant le plan
d'une opration, que le rassemblement d'un des corps se ferait sur un
point dtermin. Pour y arriver, il fallait traverser un vallon
marcageux d'une longueur de cent toises environ et un ruisseau. On y
accumula les travailleurs, qui se relevaient de deux en deux heures. On
passa la nuit  ce travail. Le lendemain, la digue et le pont taient
achevs. En France, un pareil travail aurait dur quinze jours. Je fus
stupfait du rsultat, dont le souvenir ne s'est pas effac de ma
mmoire. La volont russe est une chose  part, et on ne saurait trop
l'admirer.

Le temps s'coulait; le moment fix pour le couronnement et le sacre
approchait. Il devait avoir lieu le dimanche 27 aot. Quelques
circonstances particulires le firent remettre au dimanche suivant. Il
survint, sur ces entrefaites, un vnement imprvu d'une grande
importance, l'arrive inopine du grand-duc Constantin. Pour en faire
bien comprendre toutes les consquences, je vais reprendre les choses de
plus haut.

On se rappelle les circonstances de la rvolte clate au moment o
Nicolas tait mont sur le trne. Constantin s'tait conduit loyalement
envers son frre et avait refus une couronne qui lui tait dcerne,
mais  laquelle il avait dj renonc dans des temps antrieurs. En
faisant cet acte louable, il avait prouv un combat intrieur et un
regret secret de perdre un semblable hritage. Ces sentiments se
montrrent dans mille occasions, et l'aigreur de sa correspondance avec
Nicolas en tait un indice suffisant. Nicolas avait dsir voir
Constantin  Ptersbourg. La prsence de son frre lui paraissait devoir
tre une approbation solennelle de sa conduite, et une confirmation de
la reconnaissance de ses droits; mais celui-ci, sous diffrents
prtextes, s'y tait constamment refus. Il craignait, en paraissant,
disait-il, de causer des troubles. Il terminait habituellement ses
rponses en disant: Cependant, si Votre Majest me l'ordonne, je me
rendrai prs d'elle, mais de ce ton quivalant  un refus quand celui
auquel on crit est rsolu aux gards.

Nicolas avait renonc  l'esprance de voir son frre cder  ses
dsirs. Il en avait pris son parti. Aprs sa conduite envers lui  la
mort d'Alexandre, aprs la dfrence que depuis il lui avait montre, il
ne pouvait rien se reprocher; aussi se dit-il probablement: Mon frre
n'a pas voulu de la couronne, il faut que quelqu'un rgne: je suis
charg, malgr moi, du fardeau, mais je saurai le porter et me mettre
au-dessus de ses caprices.

Les choses en taient l quand la rflexion, et peut-tre plus encore
les sages conseils de la princesse de Lovitz[3] vinrent clairer
Constantin. Il dut penser que l'indulgence de Nicolas aurait des bornes,
qu'aprs avoir respect des caprices le matre pourrait parler, et
qu'alors sa position serait insupportable. La marche sage et prudente de
Nicolas assurait la dure de son pouvoir. Chaque jour le consolidait
davantage, Constantin rsolut donc, par une dmarche inopine, de
rparer ses torts passs et de rentrer dans les bonnes grces de son
frre. Il se mit en marche, sans tre annonc, pour Moscou, voyagea
rapidement, empcha tous les courriers de le devancer, tomba comme une
bombe  Moscou, et se prsenta inopinment au Kremlin et au palais de
l'empereur. Nicolas tait occup d'un travail avec le prince Galitzin,
gouverneur de Moscou, lorsqu'on lui annona le grand-duc. L'empereur
rpondit qu'il le recevrait aprs le travail qu'il faisait, croyant
parler du grand-duc Michel. Mais, comme on lui rpliqua que c'tait
Constantin, il se leva subitement en disant: Constantin! Et il courut
dans la pice voisine et se prcipita dans ses bras. Dans une heure,
cette ville immense de Moscou, et en deux heures tous les environs,
furent informs de son arrive, tant cette nouvelle paraissait grande 
tous les esprits.

     [Note 3: pouse morganatique du grand-duc Constantin.
                                   (_Note de l'diteur_.)]

Constantin, en partant de Varsovie, avait cru remplir un devoir; mais,
comme il le faisait  contre-coeur, il voulait en restreindre autant que
possible les consquences. Il avait calcul sa marche pour arriver la
veille du couronnement, et il comptait repartir le lendemain.
Heureusement, le couronnement avait t retard de huit jours et
renvoy au dimanche suivant. Constantin fut ainsi forc de passer une
semaine entire  Moscou. Un symptme de la violence qu'il s'tait faite
se montrait dans sa physionomie et son humeur. On le voyait soumis aux
impressions les plus contraires, et on reconnaissait que les passions
les plus fortes et les plus opposes se combattaient dans son coeur.

Jamais vnement de cette nature ne fit une impression plus vive et plus
universelle. Le peuple russe est fidle par sa nature. La question des
droits de Nicolas n'tait pas compltement claire aux yeux des masses.
Il y avait encore dans les esprits un fond d'inquitude et de dfiance.
L'arrive volontaire de Constantin, sa prsence au sacre, expliquaient
tout, confirmaient tout; aussi, ds ce moment, l'opinion la plus
favorable se pronona-t-elle en faveur du jeune empereur, et, le
lendemain, vingt mille individus taient, rassembls au Kremlin pour
assister  la parade et constater par leurs yeux un fait qui les
remplissait de joie et de bonheur.

Je me rendis  la parade suivant mon usage, et je revis le grand-duc
Constantin, que j'avais beaucoup connu  Paris en 1814 et 1815, et dans
plusieurs voyages faits depuis dans cette ville. Sa figure,
habituellement laide, anime par de mauvais sentiments, tait devenue
atroce et indiquait videmment des combats intrieurs. On voyait avec
quel regret il tait venu  Moscou, dont le sjour lui tait
insupportable. Aprs la parade, il me reut chez lui. Il me fut facile
de reconnatre,  ses discours, ses vritables sentiments et la
confirmation de mes soupons. Ses paroles taient incohrentes. Il me
raconta ce qui s'tait pass d'une manire confuse, me dit avoir t
bless du doute qu'on avait sur la persvrance de ses rsolutions. Au
surplus, ajoutait-il, il n'tait pas fait pour rgner et se sentait tout
 fait impropre aux soins du gouvernement. Il me fit,  cette occasion,
une comparaison triviale avec un domestique  lui, qui, ayant t quinze
ans cuirassier, avait refus d'tre fait brigadier, parce qu'il ne se
trouvait pas capable. Je le quittai, le laissant visiblement dvor de
regrets et en proie  mille sentiments contraires.

L'empereur ne cessa d'tre admirable pour le grand-duc Constantin, il
lui montra constamment la plus grande dfrence; mais ce caractre
farouche recevait les soins dont il tait l'objet sans en paratre
touch. Il y eut des grandes manoeuvres et des petites guerres. Il
prenait  tche de tout critiquer d'une manire amre et  haute voix.
Son langage avait quelque chose de si inconvenant, que plusieurs fois je
m'loignai pour ne pas l'entendre, et j'vitai habituellement d'tre
auprs de lui. Mais,  la fin, les attentions dlicates de Nicolas
parvinrent  le toucher. La satisfaction de l'impratrice-mre, qui lui
savait un gr infini de ce voyage, gage de la bonne harmonie qui
rgnerait  l'avenir dans sa famille, la joie publique exprime chaque
jour avec plus d'nergie, le sentiment universel que le principe des
troubles dont l'empire pouvait tre menac avait disparu pour jamais,
tout cela finit par l'mouvoir. Il se sut gr de ce qu'il avait fait; il
en reconnut l'utilit, non-seulement pour lui, mais encore pour le pays.
Il prouva ce bonheur intrieur que produit une bonne conscience, et,
ds ce moment, ses impressions, devenues douces, se peignirent sur sa
figure. Cette figure prit une expression de contentement et de joie
extraordinaires; d'horrible qu'elle tait, elle devint presque belle. Je
n'ai jamais vu une mtamorphose pareille. Arriva le dimanche, 4, jour du
couronnement. Constantin y remplit les fonctions de premier aide de camp
de l'empereur. Sa bonne grce, sa joie et sa satisfaction frappaient
tous les yeux, et la vue de sa personne dans de pareilles dispositions
donna un caractre particulier  cette crmonie.

Lu petitesse de l'glise o se fait la crmonie, local peu favorable,
rduit ncessairement  peu d'individus le nombre des tmoins de ce
spectacle auguste. Les autorits d'un ordre lev y furent seules
places. Cette glise ne peut tre compare qu' une chapelle. Pour
donner  la crmonie plus d'clat et y faire participer le peuple, on
eut soin de runir, par un amphithtre en plein air, trois glises, que
l'empereur et sa famille vont visiter processionnellement. Six mille
spectateurs pouvaient y tre placs. Les dtails du couronnement et du
sacre ressemblent assez  ce qui se passe  Reims; mais la diffrence du
local y apporte des changements. Une chose digne de remarque consiste
dans ce que le couronnement du prince prcde le sacre, tandis qu'en
France la couronne n'est place sur sa tte et l'intronisation n'a lieu
qu'aprs le sacre. On conoit les ides qui se rattachent  cette
diffrence et la motivent.

La partie morale de la crmonie fut une des plus belles choses que
l'imagination puisse concevoir. L'empereur, plac sur son trne, reut
les hommages de tous les membres de su famille. L'impratrice-mre la
premire vint s'agenouiller devant lui. Alors l'empereur dposa le
sceptre et la main de justice, descendit du trne avec prcipitation, et
baisa la main de sa mre qui l'embrassa et le serra dans ses bras.
Constantin vint  son tour pour baiser la main de son frre. Celui-ci
lui ouvrit les bras, l'embrassa et le serra dans de douces treintes.
Plus tard, au moment o l'empereur descend du trne pour se rendre au
sanctuaire et aller  la communion, il remet son pe nue  l'aide de
camp de service. Constantin, remplissant ces fonctions, reut cette pe
avec grce. On et cru, en la voyant entre ses mains, qu'elle tait bien
garde! Aprs les dtails minutieux des crmonies grecques, l'empereur
sortit avec son cortge, marcha au pied de l'amphithtre, se rendit 
l'glise des anctres, o il fit une station et des prires. Lorsqu'il
parut ainsi en public, les plus vives acclamations, les transports de
joie les plus unanimes et les plus sincres, l'accueillirent. L'union de
la famille impriale compltait le bonheur gnral. Le temps tait
magnifique. Jamais fte ne put avoir un plus grand clat ni paratre
plus auguste.

Un repas d'tiquette eut lieu en public pour la famille impriale dans
les vieux appartements du Kremlin. Le soir une illumination, dont il est
difficile de donner une juste ide, vint terminer cette belle journe.

Le Kremlin, bti sur un plateau, domine un peu la ville. Du ct de la
rivire, il est  pic. Ces fortifications du moyen ge ne manquent pas
d'lgance, et les vieux difices qu'elles renferment leur servant
d'ornement. La tour d'Ivan, qui est fort leve, domine le tout. Les
illuminations indiquaient l'architecture dans tous ses dtails, et des
masses de feu, leves au milieu des airs sur la tour d'Ivan,
couronnaient dignement ce spectacle et semblaient associer le ciel  la
parure de la terre. Le lieu le plus avantageux pour voir l'illumination
tait le bord de la Moskowa, au point o la rivire fait un coude, et
d'o l'on voyait galement la magnifique illumination de la promenade
au-dessous du Kremlin, au bout de laquelle se trouve l'immense salle
d'exercice.

Les ftes d'usage eurent lieu aprs le couronnement, et voici dans quel
ordre:

La premire fut donne au Kremlin, et les premires classes seules y
furent admises. Cette runion de toute la cour, qui fut fort belle et
trs-nombreuse, fut aussi de peu de dure.  peine eut-on le temps de se
reconnatre. La famille impriale, aprs une courte apparition de moins
d'une heure, se retira.

La seconde fte, ddie par l'empereur  la bourgeoisie, eut pour local
la salle du spectacle. Les femmes portaient, presque toutes, des
costumes de quelques provinces russes, costumes trs-riches et fort
lgants. Les hommes taient en uniforme, sans pe ou en domino. Rien
de plus beau que cette varit, en quelque sorte infinie, que la
richesse des costumes et la profusion de perles et de diamants dont les
femmes taient couvertes.

Une table tait dresse sur le thtre pour la famille impriale. Les
ambassadeurs, les ambassadrices, les dames  portrait et le marchal
Sacken y furent seuls admis.

La troisime fte fut donne  l'empereur par les marchands. On choisit
l'immense salle d'exercice. Elle se composa d'un dner, o huit cents
officiers furent invits. Le milieu de la salle, divise en trois
parties, servait au banquet, et les deux extrmits taient disposes en
jardin.

La quatrime fut celle de la noblesse. Elle eut lieu dans le btiment du
club de la noblesse, local magnifique, un des plus vastes et des mieux
disposs pour cet objet qui puissent exister. Elle se composa d'un bal
brillant et d'un souper avec l'tiquette d'usage. La runion tait
immense. Rien de plus splendide que cette fte.

Je donnai la cinquime. J'occupais le palais Kourakin, un des plus
grands de Moscou, un de ceux que le hasard a fait chapper  l'incendie
de 1812. Quoique vaste, il se trouva trop petit pour le nombre des
invits. Je fis construire une magnifique salle  manger, dcore en
tente, avec des trophes, et des ornements convenables  la
circonstance. Une cantate avait t faite exprs et prpare pour cette
fte; mais l'empereur me fit dfendre de la donner. Toutes les femmes
recevaient des bouquets. Un ordre remarquable rgna partout. Le service
se fit, pendant toute cette soire, avec autant de facilit et de
prcision que s'il et t question d'une petite runion.

L'empereur fut charmant et causa pendant plus d'une heure avec moi. Il
resta au bal jusqu' deux heures, ce qui, pour lui, tait sans exemple.
Il me combla de tmoignages de bont. Lors du souper, les femmes, qui
furent seules d'abord introduites aux diverses tables, prsentaient un
coup d'oeil blouissant  cause de la richesse de leurs parures et de
leurs bijoux. Dix-sept cents bougies clairaient la salle et donnaient 
la lumire un clat qui rappelait celui du soleil. Je ne quittai pas de
vue l'empereur, sans cependant le fatiguer de ma prsence; mais je fus
toujours  porte de lui pour remplir ses moindres dsirs. Enfin, je pus
croire qu'aucune fte n'avait mieux russi et travail eu un plus grand
succs.

Les dernires furent celles du duc de Devonshire, ambassadeur
extraordinaire d'Angleterre. Celles-ci taient mdiocres et mal
diriges: il y eut aussi peu de monde. Vinrent ensuite les ftes des
grands personnages russes, celle du prince de Yousoupoff et celle de la
comtesse Orloff, o la plus grande magnificence fut dploye.

Tout fut enfin termin par une fte populaire hors de la ville. Des
constructions considrables avaient t leves exprs. Au milieu tait
un beau pavillon pour l'empereur, sa famille et toute la cour; autour et
 distance se trouvaient des amphithtres, les uns garnis de musique,
d'autres remplis de comestibles dont la distribution se faisait au
peuple. On avait, en outre, runi tout ce qui, en pareille circonstance,
doit amuser la multitude. La fin de la fte rappela ce qu'il y a encore
de sauvage dans les moeurs russes. Tout fut livr au pillage; chacun
emporta ce qu'il voulut des dbris de toute espce qui tombrent sous sa
main.

Avant de quitter Moscou, je fis quelques excursions dans les environs
pour voir les principaux chteaux et les maisons de campagne du
voisinage. En gnral, elles sont assez peu nombreuses: il y en a
beaucoup moins qu'on ne devrait le supposer,  cause du nombre
considrable de grands seigneurs qui habitent Moscou, et dont les
fortunes passent pour immenses. Celle du comte Cheremetoff, situe 
Staulies,  peu de distance de la ville, o il y a eu des ftes
magnifiques autrefois, tait dans un tat de dlabrement extraordinaire
L'intrieur est rempli d'objets d'art du plus grand prix, entasss avec
profusion, mais la maison menace ruine; et cependant le comte
Cheremetoff a un revenu de trois millions. Sa fortune, pendant sa
minorit, a t liquide, et ses dettes ont t payes. On ne comprend
rien  ces fortunes russes; elles effrayent, pour ainsi dire,
l'imagination par leur chiffre; puis elles disparaissent et sont
remplaces par des dettes et la gne.

La plus belle campagne des environs de Moscou,  mon got, appartient 
un prince Galitzin. Elle est situe  Kaulminik, sur un affluent de la
Moskowa. C'est un lieu dlicieux; tout y est arrang et entretenu avec
le plus grand soin. Cette campagne aurait une rputation, mme dans les
environs de Paris et dans les environs de Londres. Le pays environnant
Moscou est ondul; le plateau est creus par les courants d'eau qui le
sillonnent. Des bois et des champs le divisent, et cependant il est
triste et monotone. Il y manque une population suffisante pour lui
donner la vie.

Le moment du dpart approchait. L'empereur me donna l'ordre de
Saint-Andr pour tmoignage de sa satisfaction et de son estime. Cet
ordre, le plus ancien[4] et le plus considr en Russie, donne ceux de
Saint-Alexandre et de Sainte-Anne. Les Russes lui ont conserv une
grande valeur par la rserve avec laquelle il est distribu.  l'poque
o je l'ai reu, il y avait seulement trente-cinq chevaliers de
Saint-Andr, y compris les trangers. L'empereur y ajouta d'autres dons,
des objets de malachite et une pelisse de martre.

     [Note 4: Fond par Pierre Ier in 1689.
                        (_Note du duc de Raguse._)]

L'empereur, qui m'avait donn  dner comme ambassadeur et en
reprsentation, voulut me recevoir comme particulier. Je dnai chez lui,
moi cinquime, avec lui, l'impratrice, le prince Charles de Prusse, son
beau-frre, et le prince Philippe de Hesse, son parent. Rien ne peut
exprimer la simplicit de cet intrieur, le bon got qui y prside et la
politesse qui y rgne. L'empereur me dit en riant quand j'entrai: Je
vous ai fait inviter  dner sans faon; c'est chez madame de Nicolas
que vous venez dner. Il se montra matre de maison aimable et
bienveillant pour ses convives, plein de soins, de gaiet et
d'attention. Le grand-duc hritier vint, pendant le repas, voir ses
parents. Le dner fini, il se retira; puis, peu aprs, il reparut avec
son habit de soldat et son fusil, et fit l'exercice devant nous.

Toutes les ftes devaient tre termines par le feu d'artifice prpar
par l'artillerie de la garde. Ce spectacle fut sans contredit le plus
magnifique que j'aie jamais vu. J'en dirai deux mots. On vit d'abord,
comme partout, des pices d'artifice de diverse nature, un temple, le
tout excut avec des feux de couleur d'une grande perfection; ensuite
on vit apparatre un cirque d'une vaste tendue avec des portiques
ouverts; trois chars de forme antique, couverts d'artifice, trans par
des chevaux, conduits par des hommes aussi vtus  l'antique, galement
couverts d'artifice, taient places dans l'intrieur, et s'y disputrent
le prix de la course. Ils firent deux fois le tour du cirque. Le feu
d'artifice fut termin par un bouquet dont l'imagination peut  peine
comprendre la dimension. Il y avait cinquante-quatre mille fuses et
cent mille serpenteaux; et toutes ces pices, partant  la fois,
reprsentrent l'ruption d'un volcan. Pendant que le feu d'artifice
parlait aux yeux, quarante pices de canon, tirant continuellement,
parlaient aux oreilles.

Aprs ce beau spectacle, je pris un dernier cong de l'empereur. Il
m'embrassa avec une expression d'amiti et d'intrt dont le souvenir ne
s'effacera jamais de ma mmoire. Il m'engagea, avec une bienveillance
toute particulire,  ne pas oublier la promesse que je lui avais faite
de venir le voir dans quelques annes, promesse que j'ai t au moment
de tenir, mais sous des auspices bien diffrents de ceux sous lesquels
je l'avais faite. S'il plat  Dieu, je la remplirai un jour. Le
lendemain je me mis en route pour Varsovie. Mes premiers pas sur cette
route me conduisirent sur le terrain de la bataille de la Moskowa.

Mon intention tant de visiter avec dtail le champ de bataille de la
Moskowa, appel par les Russes Borodino, et d'apprcier sur les lieux
les circonstances qui ont accompagn ce grand vnement, j'emportai les
trois relations publies sur cette bataille, celle de Chambrai, celle de
Sgur et celle de Boutourlin. J'avais, parmi les gentilshommes
d'ambassade, des officiers qui s'y taient trouvs; j'emmenai plusieurs
officiers russes qui y avaient combattu: ainsi j'eus tous les moyens
possibles pour recueillir, sur le terrain mme, les renseignements
dsirables. Le champ de bataille est d'ailleurs assez petit; en peu de
moments on peut le traverser dons toute son tendue.

Des trois relations que j'ai cites, celle de Sgur est la meilleure, la
plus intelligible et doit tre la plus vraie. Tout a d se passer comme
il le dit. On voit le lieu o Napolon s'est tenu pendant la bataille,
et l'on conoit qu'il n'a rien pu voir, rien pu juger, rien pu ordonner
 propos. Les dispositions premires ont t faites videmment avec
l'ide que la garde entrerait en ligne s'il tait ncessaire, et
appuierait les corps de Davoust et de Ney. Avec cette condition, les
dispositions taient bonnes. Quand on la demanda, elle fut refuse, ce
qui changea toute l'conomie de la bataille. Si elle n'avait pas d
marcher, la disposition tait fautive; il y avait trop de troupes au
centre, o tait une fausse attaque, pas assez  la droite, o devaient
se porter les grands coups et se faire le grand effort. Aprs
l'enlvement des flches qui couvraient le village de Semanovsky et la
prise de ce village, les corps de Davoust et de Ney taient hors d'tat
de combattre. Les pertes effectues et la dispersion des hommes taient
toute consistance  ces corps. Il fallait ncessairement des troupes
fraches pour les soutenir et mme pour les remplacer. La cavalerie,
faute de mieux, s'en chargea. Elle perdit beaucoup de monde par le feu
de l'ennemi. Elle culbuta cependant ce qu'elle avait devant elle; elle
tourna la redoute situe au centre, s'en empara et la livra au vice-roi,
qui, ds ce moment, put dboucher.

Alors la bataille tait gagne; mais, pour avoir des rsultats, il
fallait marcher franchement, avec des moyens compactes et runis sur le
chemin de Moscou. Aucune rsistance n'aurait t oppose aux troupes
franaises qui se seraient montres sur ce point, parce que l'arme
russe, en cet instant, tait dans le dsordre et la confusion. C'est en
ce moment que le gnral Belliard vint trouver l'Empereur et lui
demander sa garde pour soutenir la cavalerie. Il la refusa, et l'on
perdit tout le fruit des succs obtenus. Aucun engagement srieux
n'aurait eu lieu, et l'arme russe, hors d'tat de se reformer et de
combattre, aurait t dtruite ou prise en grande partie.

Assurment un gnral habile doit viter de faire donner trop tt ses
rserves. Il doit refuser le premier secours qu'on lui demande; car ceux
qui sont aux prises sont toujours empresss  en rclamer. Il faut tirer
de chaque individu tout le parti possible, forcer chacun  employer
toute l'nergie et toutes les facults qu'il possde; mais il y a un
moment (et le talent est de le juger) o il est aussi important de faire
accourir le secours qu'auparavant il tait utile d'en suspendre l'envoi,
et c'est en cela que Napolon a failli  la Moskowa. Il a t
d'ailleurs, ce jour-l, infidle  un principe que je lui ai entendu
tablir et soutenir toute sa vie: c'est que les gnraux qui conservent
les troupes pour le lendemain de la bataille sont toujours battus. Quand
le succs est complet, quand le jour est dcisif, les rserves sont
superflues le lendemain. C'est donc au jour de la bataille, jour
vritable de la crise, qu'il faut tout sacrifier, sans s'occuper de
l'avenir. Alors Napolon n'a pas agi ainsi quand il pouvait suivre et
appliquer son principe sans danger; car, je le rpte, sa garde n'aurait
eu aucun engagement srieux.

Napolon, pendant toute cette campagne de Russie, n'tait plus le mme
homme, son gnie militaire avait pli, son activit avait disparu; une
grande insouciance, une grande apathie, avait remplac sa sollicitude
d'autrefois; une irrsolution habituelle tait devenue le fond de son
caractre; et M. de Sgur, tout en gmissant d'un si grand changement,
l'a peint avec vrit. Il est reprsent en 1812 tel que je l'avais
trouv en 1815. Le grand capitaine s'tait survcu  lui-mme.

Aprs avoir pass une journe entire sur le champ de bataille de la
Moskowa, je continuai ma route et je m'arrtai  Smolensk. Mmes
observations pour le combat malheureusement trop clbre qui y fut
livr. On ne peut concevoir quel gnie infernal a pu inspirer l'ide de
se ruer contre des murailles hautes de trente pieds, dans lesquelles il
n'y avait aucune brche, et de les escalader sans chelles? Comment
a-t-on pu concevoir la pense de les ouvrir avec des pices de campagne?
Ces murailles sont trs-paisses et construites en briques. Aussi huit 
dix mille hommes restrent sur la place et furent sacrifis sans aucune
espce d'utilit. Un homme raisonnable ne pouvait pas se faire illusion
 cet gard. Ceux qui virent Napolon ce jour-l m'ont tous parl de son
indiffrence  tout ce qui se passait sous ses yeux, et de l'insouciance
dont chacune de ses paroles tait empreinte.

Aprs Smolensk, j'allai voir la Brzina, lieu tristement clbre, o
tous les dbris de l'arme semblaient devoir prir. La poursuite des
armes de Koutousoff et Wittgenstein fut molle et timide. L'arme
franaise, si peu en tat de combattre, et t facilement prcipite
dans la rivire si elle et t attaque avec un peu de vigueur; mais
une chose inexplicable, c'est la conduite tenue par l'amiral Tischakoff,
qui, avec une belle arme intacte, tait plac sur la rive droite de la
rivire. Au moment mme o il voyait l'arme franaise occupe de
prparer son passage et des travaux prliminaires, il donna ordre  la
division Chaplitz, place en face, de s'loigner, et en partant il ne
fit pas brler les ponts tablis sur les marais de la route de Wilna.
Leur destruction et suffi pour mettre un obstacle insurmontable  la
marche de l'arme, aprs son passage de la Brzina. Elle et t alors
dtruite sans combat; car, une fois tablie sur la rive droite, elle
tait dans l'impossibilit aussi bien d'avancer que de reculer. Un
enchanement de circonstances si extraordinaires autorisa Napolon 
croire, malgr tant de maux ressentis, que son toile n'avait pas
renonc  le protger.

J'arrivai  Varsovie. Le lendemain j'allai voir le grand-duc Constantin,
qui me conduisit  la parade. Aprs la parade, nous allmes voir le
corps polonais, tout entier sous les armes dans la plaine de Vola.
Pendant trois heures, cette arme excuta de grandes manoeuvres avec une
rare perfection. Je n'ai vu des troupes aussi belles, aussi instruites,
que chez nous, dans notre beau temps et par exception. Elles ne
laissaient rien, absolument rien  dsirer. Le lendemain et le jour
suivant, j'accompagnai de mme le prince  la parade. Nous vmes ensuite
la cavalerie runie, et le jour d'aprs l'artillerie. Ces diffrentes
armes taient  la hauteur de l'infanterie.

Si le grand-duc Constantin, comme on l'assure, n'tait pas un grand
gnral (et  cet gard il lui manquait, dit-on, une des qualits les
plus essentielles), c'tait certainement le meilleur inspecteur qui ft
jamais et l'homme le plus capable de former des troupes. Aprs avoir
rendu justice  son mrite personnel sous ce rapport, je ferai remarquer
que jamais gnral n'a eu, autant que lui, de moyens  sa disposition
pour crer de bonnes et belles troupes. La matire sur laquelle il
oprait est excellente; car les Polonais sont essentiellement
belliqueux et naissent gens de guerre. Bon nombre d'officiers de ces
troupes avaient servi et fait la guerre avec nous.

L'arme polonaise tait campe, par divisions, dans la belle saison, aux
portes de Varsovie. Ces magnifiques camps baraqus m'ont rappel le
camp de Zeist de ma jeunesse. On sait combien les runions permanentes
contribuent  former l'esprit militaire et  complter l'instruction.
L'arme polonaise, paye en argent, avait la solde franaise, et, eu
gard au prix des denres, ces soldats taient les plus riches de
l'Europe.

Le grand-duc Constantin nommait directement  tous les emplois, jusqu'au
grade de lieutenant-colonel inclusivement. Ce droit de promotion, donn
 un homme qui connaissait tous les officiers de cette arme, qui vivait
avec eux et tait, plus que qui que ce soit, capable de les juger,
garantissait la justice et le discernement des choix. Enfin, pour donner
une ide de l'instruction exige, je vais dire ce qui prcdait la
nomination des sous-officiers au grade de sous-lieutenant. Le grand-duc
me prsenta une trentaine de sous-lieutenants qui taient nouvellement
promus aprs avoir satisfait aux conditions imposes et qui attendaient
des emplois vacants. Un sous-officier, avant d'tre reu officier,
devait d'abord commander un peloton, puis un bataillon, puis une
brigade. Quel que soit le prix mis  l'instruction, ici il y a
exagration. Aussi m'criai-je, en rpondant au grand-duc, que cette
troupe de gnraux, si subalternes dans leurs vritables fondions,
serait bien difficile  contenter,  conduire, et deviendrait une
source d'embarras pour ses chefs naturels.

L'arme polonaise, dont le grand-duc avait l'entire disposition, se
composait de douze rgiments d'infanterie  trois bataillons, de huit
rgiments de cavalerie de quatre escadrons, et en outre de deux
rgiments de troupes  cheval des gardes; enfin de six compagnies
d'artillerie.

L'arme polonaise tait si bien instruite, qu'on aurait pu, en cas de
guerre, la ddoubler pour y placer un nombre de recrues gal  celui des
soldats. Au bout de trois mois, cette nouvelle composition aurait fourni
des troupes excellentes pour combattre.

J'eus occasion de juger, pour la premire fois, du grand parti que l'on
peut tirer des fuses  la Congrve. Le tir en fut si juste et la
manoeuvre, avec des chevalets  main, si facile, que je fus frapp des
applications qu'on peut en faire. Cette nouvelle arme peut jouer,  la
premire guerre, un rle trs-important.

J'en rendis compte  mon retour en France. Je pressai le gouvernement de
s'en occuper. Il l'a fait, et aujourd'hui la France est en mesure. Le
gnral d'arme qui s'en servira le plus habilement  la premire
campagne aura une suite de succs non interrompus. La tactique moderne
recevra probablement des changements, et, par suite, l'organisation des
armes et les proportions existantes entre elles. Ces fuses feront
poque dans la science militaire. Je vais indiquer les causes et dduire
les principales consquences de cette invention.

On connat l'influence de l'artillerie aux jours de bataille, et le rle
qu'elle joue  la guerre. Ce rle est devenu de plus en plus important,
non-seulement en raison de son augmentation dans les armes, mais encore
 cause de son extrme mobilit qui donne le moyen de combiner ses
mouvements  l'infini: cependant cette mobilit a encore des limites, et
le nombre des canons  conduire  la guerre est born, non-seulement par
la dpense, mais encore par l'embarras qu'un excs de matriel
apporterait avec lui; embarras pouvant tre tel, qu'il dpasserait de
beaucoup en inconvnients dans les marches les avantages qu'il
promettrait pour le moment de l'action.

L'exprience a dmontr que les limites  observer ne doivent pas
dpasser quatre pices par mille hommes, et encore, ce principe suivi,
cette proportion se trouve-t-elle toujours franchie, aprs quelques mois
de campagne, la diminution du matriel n'tant pas soumise aux mmes
causes que celle de l'infanterie et de la cavalerie. Les fuses  la
Congrve ont reu successivement un grand perfectionnement. Diriges
maintenant avec une assez grande justesse, elles forment aujourd'hui
une artillerie auxiliaire destine  devenir bientt une arme principale
par le dveloppement qu'on peut lui donner dans son action.

En effet, quand l'arme se compose seulement du projectile employ, quand
aucune machine n'est ncessaire pour le lancer, et ne prsente pas au
feu de l'ennemi de surface sur laquelle il puisse diriger ses coups;
quand enfin on peut, par des dispositions trs-simples, donner
momentanment  ce feu un dveloppement tel, que le front d'un seul
rgiment soit couvert par une pluie de boulets qui reprsentent le feu
d'une batterie de cent pices de canon; alors les moyens de destruction
sont tels, qu'il n'est plus possible de lutter contre eux, en suivant
les rgles et les principes que l'tat actuel de l'art de la guerre a
consacrs.

Voici comment je concevrais l'emploi des fuses  la Congrve. Je ferais
former dans chaque rgiment six cents hommes au service de cette arme
nouvelle. Deux chariots suffisent pour porter cent chevalets tels que
les Autrichiens les ont adopts, et,  l'ordre donn, ces cent
chevalets, servis chacun par trois ou quatre hommes, dploieraient un
feu dont l'imagination peut  peine concevoir l'ide.  un feu pareil
peut-on opposer et exposer des masses? mme des troupes en bataille et
plusieurs lignes parallles? Non assurment. Mais, le gain de la
bataille consistant  faire reculer l'ennemi, il faut marcher  lui et
traverser l'espace qui nous spare de lui. Or, pour le faire avec le
moins de danger possible, on doit employer l'arme qui parcourt les
distances le plus rapidement. Ds lors la cavalerie doit tre employe
de prfrence, et cette cavalerie devra tre soumise  une nouvelle
manire de manoeuvrer, afin de se prsenter au feu de l'ennemi avec
moins de chances de destruction, c'est--dire parpille en tirailleurs,
et cependant prte  se runir  un signal donn pour se prparer au
choc qui doit suivre la charge excute. Dans ce systme de guerre et
dans cette nouvelle manire de combattre, l'infanterie, changeant de
rle, devient l'auxiliaire ds fuses  la Congrve, ou plutt ces
fuses sont sa vritable arme, et les fusils de simples accessoires pour
repousser ceux qui viennent l'aborder.

L'infanterie devra donc avoir une instruction toute diffrente. Elle
devra se diviser en deux parties: la premire, charge de tirer des
fuses; la seconde, destine  appuyer la premire et  lui servir de
point de ralliement au moment o elle sera en contact immdiat avec
l'ennemi. Alors la proportion des armes doit changer. Il faut plus de
cavalerie et moins d'infanterie. Il faut une cavalerie exerce d'une
manire toute diffrente de ce qu'elle l'est aujourd'hui. Il faut une
infanterie-artillerie, si je puis m'exprimer ainsi, et dont l'emploi
soit born au service des fuses,  les soutenir et  les appuyer, 
occuper les postes retranchs,  dfendre les places,  faire la guerre
de montagne.

Mais cette nouvelle artillerie prend une grande importance en mille
circonstances o l'artillerie  canon ne joue aucun rle. Dans les
montagnes ou transporte aujourd'hui  grand'peine un petit nombre de
pices qui y fait peu d'effet. Avec des fuses, on a une arme  longue
porte, facile  tablir partout et  profusion sur la cime des rochers,
comme sur les plateaux infrieurs. Dans les plaines rases, chaque
difice est transform en forteresse, et la tour ou la terrasse d'une
glise de village devient  volont la plate-forme d'une batterie
formidable. Enfin cette invention, telle qu'elle est aujourd'hui, et
avec les perfectionnements qu'elle comporte, se prte  tout, se plie 
mille circonstances diverses,  toutes les combinaisons possibles et
doit prendre un ascendant immense sur le destin des armes.

Si les fuses sont servies par un corps spcial, si elles sont traites
comme l'artillerie, tant ncessairement rares et leur direction
toujours un peu incertaine, elles ne produiront que peu d'effet. Un
dveloppement immense leur donnera seul le moyen d'tonner et
d'pouvanter, de foudroyer; c'est ainsi seulement qu'elles peuvent tre
employes avec utilit, et pour cela elles doivent devenir l'arme de
l'arme proprement dite.

Les hommes rflchissent peu sur la nature des choses. On admet
volontiers et de confiance ce que d'autres ont dtermin. On agit
souvent par routine, sans avoir employ son intelligence  modifier et 
amliorer ce qui en est susceptible. Aussi ce ne sera qu' la longue que
la puissance des fuses  la Congrve sera apprcie et sentie; mais, si
 la premire guerre un gnral habile et calculateur entrevoit la
question dans tous ses dveloppements, s'il embrasse toutes les
consquences qu'il est permis d'en tirer, s'il prpare ses moyens dans
le silence pour les dployer sur le premier champ de bataille, il
obtiendra des succs tels, que, jusqu' ce que l'ennemi ait employ les
mmes moyens, rien ne pourra lui rsister. Au moment de cette grande
exprience, le gnie personnel du chef aura un grand ascendant, une
immense action sur le sort de la guerre.

Cependant, quoique tous les calculs de la raison, toutes les prvisions
puissent annoncer les rsultats que je prdis, l'exprience seule
tablira d'une manire incontestable le mrite de cette nouvelle
invention. Il y a tant de circonstances imprvues qui modifient les
prvisions les plus fondes, les apparences les plus sduisantes, que
l'homme sage et prudent ne sera convaincu dune manire absolue que
lorsque les faits seront venus raliser ces esprances; mais les
apparences sont telles, les probabilits se montrent d'une manire si
concluante, qu'un gnral calculateur doit,  la premire guerre,
prparer d'avance ses moyens, comme je l'ai dit, et tonner son ennemi
par leur emploi. S'il est seul  en faire usage, il est probable qu'il
sera matre de la campagne. Si son adversaire a t aussi prvoyant et
aussi vigilant que lui, il se garantira au moins d'tre sa victime, et,
si les rsultats ne correspondent pas compltement  ses esprances, il
en sera pour quelques travaux inutiles et pour quelques dpenses. Mais
la prvoyance doit embrasser, non-seulement l'emploi immdiat de cette
arme nouvelle, mais encore toutes les consquences qui en rsultent
relativement aux autres armes,  leurs proportions et  leurs
manoeuvres.

L'accueil du grand-duc avait t rempli d'amabilit pour moi; et, si je
pus me rassasier de jouissances militaires, il me donna aussi des
plaisirs d'un autre genre qui n'eurent pas moins de charmes  mes yeux.
Il me prsenta  la princesse de Lovitz, sa femme. Chaque jour je dnais
avec elle et le grand-duc. Je passais trois ou quatre heures ensuite
dans leur intimit. Rien n'tait comparable  la douceur,  la bont et
 l'amabilit de cette femme charmante. La vivacit de son esprit n'en
tait pas le principe, mais une douceur, une raison, une bont, un
laisser aller simple et bienveillant que l'on ne saurait exprimer.

La princesse de Lovitz, sans tre belle, sans tre mme trs-jolie,
avait tout ce qui peut sduire. Sa douce influence avait calm l'humeur
farouche de Constantin, adouci son caractre violent. Elle exerait
d'une manire salutaire pour tout le monde son empire sur lui. Vritable
ange descendu sur la terre, la manire dont elle a fini confirme les
loges que je donne  sa mmoire et que j'aurais voulu pouvoir offrir 
sa personne. Dans ces causeries familires, le grand-duc fut d'une
amabilit et d'une gaiet constantes. Il y aurait de quoi remplir un
volume des histoires qu'il m'a racontes, toutes plus ou moins remplies
d'intrt pour moi, en raison des personnes et des lieux qui en taient
l'objet. Enfin, aprs trois jours de manoeuvres et de cette socit
intime, je continuai mon voyage pour Paris, en passant par Vienne.

Le royaume de Pologne jouissait dj des fruits d'une administration
claire. De belles routes se traaient de toutes parts. J'tais venu de
Breizt  Varsovie sur une magnifique chausse. Il en existait une
pareille pour aller  Kalisch. Dans la direction que je suivis, elle
tait moins avance; mais dj des parties considrables de route
taient termines, et, au moment o la rvolution a clat, tout tait
achev. J'avais retrouv plusieurs officiers polonais fort distingus
qui avaient anciennement servi avec moi, entre autres le gnral
Zimersky, et un capitaine ou major nomm Zemanovsky. J'eus grand plaisir
 les revoir. Je me rendis  Cracovie, o je passai la Vistule pour
entrer dans les tats autrichiens.

Avant de poursuivre mes rcits, je vais donner un aperu sur l'arme
russe, telle qu'elle tait  cette poque, qui pourra donner des ides
sur son organisation d'alors, son administration, ses moeurs et les
circonstances particulires dans lesquelles elle est place. Depuis,
cette organisation a prouv de grands changements, et un autre ouvrage
renferme des documents complets  cet gard. Ces doubles renseignements
ne seront pas sans intrt pour les militaires.

ARME RUSSE.

La situation particulire de l'empire russe, son immense tendue, la
population rpandue sur sa surface, qui,  quelques provinces exceptes,
est peu agglomre, rendent le recrutement difficile et lent, et
forcent l'empereur de Russie, pour peu qu'il veuille jouer en Europe un
rle en rapport avec sa puissance,  entretenir son arme toujours au
complet, et  avoir, en temps de paix, sous les armes tout ce qu'il faut
pour la guerre.

S'il agissait autrement (les vnements arrivant d'une manire inopine,
les prvisions de la politique tant facilement en dfaut, et dans tous
les cas les moyens fort borns), s'il devait les prparer seulement 
l'instant o il calcule leur emploi, il ne serait alors jamais prt 
temps pour agir d'une manire efficace, et souvent les rsultats
dfinitifs seraient obtenus au moment o il serait  peine en tat de
les favoriser ou de les contrarier. J'ai vu tel soldat qui avait march
pendant onze mois, en parlant de son village, pour rejoindre le corps
auquel il avait t destin. Comme ces longues routes se font avec des
recrues fort jeunes, avec des hommes nouveaux et nullement accoutums 
se tirer d'affaire au milieu de semblables difficults, comme les
secours qui leur seraient ncessaires sont souvent incomplets, il en
rsulte une perte d'hommes considrable, qui rduit souvent  moiti le
produit du recrutement ordonn. Ainsi cent mille hommes levs se
trouvent donner, dans les cadres, un effectif de cinquante mille hommes.
Ces cinquante mille hommes n'arrivent, terme moyen, que six mois aprs
avoir t levs, et encore il leur faut au moins, pour tre dresss et
instruits convenablement, le double de temps ncessaire aux autres
soldats de l'Europe, et particulirement aux Franais, c'est--dire un
an pour l'infanterie, et deux ans pour la cavalerie.

Ainsi trois causes rendent les effets du recrutement lent et les leves
inapplicables aux besoins immdiats. Il faut donc, lorsque les
circonstances paraissent les plus simples, les besoins les plus faibles,
et quand la politique n'entrevoit aucun vnement probable qui rclame
le concours des armes; il faut, dis-je, dans ces hypothses, que l'arme
russe soit cependant au complet, prte  marcher effectivement, afin
que, le cas arrivant, elle puisse le faire. Or, comme la population de
la Russie est  prsent de plus de cinquante millions d'habitants, elle
a ainsi la facult de recruter de trs-nombreuses armes. La
considration de cette puissance en Europe dpendant des forces qu'elle
dploie; de plus, quand elle agit au loin, ses armes devant tre
d'autant plus fortes pour fournir les chelons dont elle ne peut se
passer et rparer les pertes que les longues marches occasionnent, il
lui faut avoir constamment de nombreux cadres au complet.

Il n'en est pas de mme des puissances d'Occident, o la population
agglomre permet de lever et de rassembler en peu de temps les recrues
dont on a besoin. En Autriche, o chaque rgiment a son territoire, o
le cadre d'un bataillon reste toujours sur place, surveille les hommes
en cong qui sont envoys dans leurs familles, et o on les runit quand
il le faut pour les exercices prescrits, on a tout  la fois une arme
nombreuse pour la guerre et un nombre plus ou moins grand de soldats
dans la paix, suivant la volont du souverain. Ainsi tous les avantages
se trouvent runis, toutes les conditions sont remplies. En France, o
l'on n'a pas cette organisation lastique qui se prte  toutes les
circonstances, deux choses y supplent: la grande population sur une
tendue de pays fort borne, et la facilit avec laquelle les paysans
franais deviennent soldats. Avec de bons cadres, on peut, en trois
mois, dresser des soldats pour la guerre et au bout de ce temps les
prsenter  l'ennemi. J'en ai fait l'exprience plusieurs fois.

Pour appuyer par un exemple mes observations sur les lenteurs
indispensables du recrutement de l'arme russe, je citerai un fait
rcent qui est sans rplique.  l'poque o je quittai la Russie,
l'arme russe tait d'une force telle, qu'aprs avoir dfalqu les
troupes d'Asie, de Finlande, et les garnisons de l'intrieur
indispensables, il y avait trois cent mille hommes de troupes de ligne
disponibles pour tre ports partout, non compris l'arme polonaise et
les Cosaques. Les deux campagnes de Turquie ont consomm par les
maladies, la peste, etc., et le feu de l'ennemi deux cent mille hommes.
Cette valuation paratra peut-tre bien considrable; mais elle a t
faite par un des gnraux les plus distingus de la Russie, un homme
vrai, capable de bien juger, et dont l'assertion est une autorit pour
moi, le gnral Woronzoff. L'tat de l'Europe n'tant pas alarmant, on
ne se pressa pas de les remplacer. Arriva la rvolte de Pologne en 1830,
et l'on ne put jamais parvenir  runir plus de cent vingt mille hommes.
Dans le cours de cette guerre, qui a dur neuf mois, on n'eut pas la
facult de mettre en action au del de cent cinquante mille hommes, ce
qui prolongea la lutte. Ce grand complet de l'arme russe, en 1826,
tait encore le rsultat des leves extraordinaires de 1812 et de 1813,
disponibles seulement en 1815, et qui se sont conserves, la paix ayant
dur depuis cette poque.

Aprs tre entr dans ces dtails pour expliquer les principes sur
lesquels l'arme russe est fonde, je vais entrer dans ceux de son
organisation. L'infanterie de l'arme russe se composait alors de cent
quatre-vingt-trois rgiments  trois bataillons, savoir:

Garde impriale, dix rgiments;
Grenadiers, seize;
Carabiniers, sept;
Infanterie de ligne, cent;
Chasseurs, cinquante.

Total, cent quatre-vingt-trois.

Il y avait en outre vingt-quatre bataillons de garnisons dtachs, qui
formaient deux divisions en Sibrie.

La cavalerie se composait de soixante-seize rgiments, savoir:

Garde impriale, dix rgiments;
Cuirassiers, huit;
Dragons, dix-sept;
Lanciers, vingt;
Chasseurs, huit;
Hussards, douze;
Cosaques de la garde, un.

Total, soixante-seize.

L'artillerie tait forme, savoir:

L'artillerie  pied, de trente-deux brigades  cinq compagnies chacune;
L'artillerie  cheval, de trente-sept compagnies;
Les pionniers, de huit bataillons;
Le train, de quarante bataillons.

Enfin, il existait hors ligne cinquante-deux rgiments de Cosaques 
pied ou  cheval.

En outre l'arme polonaise tait forme de:

Rgiments d'infanterie, huit;
Rgiments de chasseurs  pied, quatre;
--de chasseurs  cheval, quatre;
--de lanciers, quatre;
Brigades d'artillerie, deux.

Dans lesquelles sont quatre compagnies  cheval.

Indpendamment de l'arme proprement dite, telle qu'on vient de la
dpeindre, il existe des troupes hors de ligne:

Soixante-seize bataillons de garnison;
Cinq cent quatre compagnies  district;
Douze _idem_ d'ambulance;
Quarante-deux _idem_.

L'arme tait organise en vingt-neuf divisions d'infanterie, qui,
ajoutes aux deux divisions des gardes et aux deux divisions polonaises,
formaient un total de trente-trois divisions. Chaque division tait
forme de six rgiments: quatre de ligne, deux de chasseurs, et se
composait de trois brigades. Beaucoup de ces rgiments n'avaient que
deux bataillons dans la formation de ces brigades, quatre-vingt-seize
troisimes bataillons tant organiss en divisions de rserve, et
employs  des travaux du gouvernement.

La cavalerie formait dix-huit divisions de quatre rgiments chacune, et
chaque rgiment  quatre escadrons. Toutes ces divisions taient
organises en divers corps d'arme, de deux ou trois divisions
d'infanterie, et d'une ou de deux de cavalerie. Ces corps d'arme
taient celui de la garde, celui des grenadiers, et sept corps
distingus par leur taille et le choix des hommes. Ensuite existaient:
le corps de Lithuanie, celui de Finlande, celui du Caucase, celui de
Sibrie, et le corps d'Orembourg (ces deux derniers composs seulement
d'une division d'infanterie chacun, et de cavalerie irrgulire).  ces
corps il fallait ajouter l'arme polonaise. Tous ces corps, ceux de
Finlande, de Sibrie, d'Orembourg  part, formaient trois commandements.

Le premier, sous le nom de premire arme, se composait de la garde, du
corps de grenadiers et des cinq premiers corps;

Le second, sous le nom de seconde arme, des sixime et septime corps;

Enfin le troisime, sous le nom d'arme polonaise, des troupes
polonaises et du corps de Lithuanie.

D'aprs des bases qui m'ont paru assez exactes et dont il serait trop
long de donner le dtail ici, l'effectif approximatif des sept corps
d'arme et du corps de Lithuanie s'levait  trois cent dix-huit mille
hommes d'infanterie et soixante-trois mille sept cents chevaux. Ainsi,
en tant les malades et non-valeurs de toute espce, on est encore dans
la vrit en disant que l'empereur de Russie pouvait,  cette poque,
aprs avoir pourvu  tous les besoins de l'intrieur et des lignes du
Midi, agir hors de chez lui avec trois cent mille hommes, sans y
comprendre l'arme polonaise et les Cosaques.

L'artillerie attele tait, sur le pied de paix, alors de mille
quatre-vingt-douze bouches  feu, et devait tre augmente de moiti au
moment d'une entre en campagne, en portant les batteries de huit 
douze bouches  feu.

Les bataillons taient composs de quatre compagnies, chaque compagnie
forte par organisation de deux cent cinquante-huit hommes; cinq
officiers par compagnie, et deux officiers suprieurs par bataillon.
Chaque rgiment de cavalerie tait compos de six escadrons de campagne,
de cent quarante chevaux, sept officiers, et d'un septime escadron de
dpt.

Except  Saint-Ptersbourg,  Moscou, et un fort petit nombre de villes
o il y a garnison et o les troupes sont casernes, l'arme russe est
place dans des cantonnements. Ces cantonnements tant fort tendus, il
en rsulte une grande dispersion qui nuit  l'instruction. Voici comment
on y supple et ce qui se passe, chaque anne, dans toutes les diverses
divisions de l'arme.


INFANTERIE.--Au 1er avril, les compagnies sont runies au chef-lieu de
bataillon et exerces pendant un mois au dtail. Les bataillons de
chaque rgiment se runissent au 1er mai, et l'on manoeuvre pendant
vingt jours par rgiment.

Les manoeuvres par brigade ont lieu pendant les dix premiers jours de
juin, et les divisions sont campes et manoeuvrent en division du 10
juin au 10 juillet, et, aprs le 10 juillet, la dislocation a lieu; les
troupes retournent dans les cantonnements o elles ont pass l'hiver.
Les capitaines sont responsables de l'instruction de leur compagnie. On
calcule qu'il faut un an pour former un soldat d'infanterie.


CAVALERIE.--Au printemps on resserre les cantonnements pendant un mois,
et on fait manoeuvrer pendant ce temps les escadrons du mme rgiment.
En automne, les rgiments se rapprochent, manoeuvrent par brigade
pendant quinze jours, ensuite par division pendant dix jours. Les
commandants d'escadron sont responsables de l'instruction de leurs
escadrons. Les principes d'quitation sont les mmes qu'en Prusse. La
tenue est roide, et les chevaux sont assis sur leurs jarrets. Les
mouvements se font par trois, ce qui exige une grande prcision pour les
demi-tours. Les officiers,  ce que l'on assure, taient alors peu
instruits. Les corps d'arme, infanterie et cavalerie, doivent tre
runis tous les deux ans, et manoeuvrer pendant un temps plus ou moins
long.

Les ordonnances des manoeuvres d'infanterie et de cavalerie sont,  peu
de chose prs, les mmes qu'en France; mais l'ordonnance pour le
campement des troupes est entirement diffrente de la ntre et me
parat prfrable. Chez nous, les troupes campent en front de bandire,
et, en sortant du camp, elles sont naturellement formes en bataille. Il
en rsulte que nos camps occupent un espace norme et sont trs-minces;
que les troupes ainsi tendues, si elles sont surprises par de la
cavalerie, peuvent tre dtruites. En Russie, le campement se fait en
colonne par bataillon; les rues du camp sont perpendiculaires au front
de bandire, et leur largeur permet aux soldats qui sortent de leur
tente de composer, par un  droite et  gauche, les deux sections du
peloton que leur runion doit former. Ainsi, en un moment, toute l'arme
est forme en colonne par bataillon, prte  dboucher, et la profondeur
du camp en fait comme une forteresse contre la cavalerie. L'habitude de
faire la guerre contre les Turcs, les ncessits qui en sont la suite,
ont fait natre chez les Russes l'ide de cette manire de camper, qui
devrait tre suivie constamment et partout; car, en sortant du camp, des
troupes doivent tre formes, non pour combattre, mais pour marcher.

Il existe  Saint-Ptersbourg une cole de cavalerie, o les rgiments
envoient des lves, qui retournent  leurs corps comme cuyers.

Un rgiment d'infanterie, connu sous le nom de rgiment d'instruction,
est attach  la garde. Il est compos de dtachements de tous les corps
d'infanterie de l'arme. Ces dtachements sont relevs et rapportent
ainsi dans leurs rgiments respectifs une instruction uniforme.


AVANCEMENT.--L'avancement se fait, en temps de paix,  l'anciennet,
jusqu'au grade de colonel: dans chaque rgiment, jusqu'au grade de
capitaine inclusivement; jusqu' celui de major dans la division, et
mme quelquefois dans le corps d'arme. Les lieutenants-colonels et les
colonels roulent sur toute l'arme et peuvent changer d'armes. Les
avancements sont mis  l'ordre par le lieutenant gnral, en consquence
des tableaux existants. Si un officier est absolument incapable, mais
n'a pas dmrit au point d'tre renvoy du service, on prend celui qui
le suit sur le tableau, et le motif de cette disposition est mis 
l'ordre du jour. Cette obligation rend cette disposition trs-rare.

Personne, sans exception,  quelque famille qu'il appartienne, ne peut
tre officier sans avoir t soldat et sous-officier. Une cole de
sous-officiers de la garde sert  donner aux jeunes gens protgs le
moyen de remplir la disposition de la loi sans compromettre leurs
moeurs. Aprs douze ans de service sans reproche et sans punition, un
sous-officier est de droit officier. Il reoit un emploi de ce grade ou
une destination civile de ce rang. La qualit d'officier subalterne
donne les droits de la noblesse, mais non transmissibles. Huit cents
officiers  peu prs sont nomms ainsi chaque anne. L'officier de la
vieille garde (il y a cinq rgiments d'infanterie vieille garde et six
de troupes  cheval) a deux grades au-dessus de son emploi. Ainsi le
capitaine est lieutenant-colonel, et passe souvent colonel dans l'arme;
le lieutenant est major et passe souvent lieutenant-colonel dans
l'arme; le sous-lieutenant est capitaine et passe major. Dans la jeune
garde, il n'y a qu'un grade au-dessus de l'emploi. L'avancement de la
garde est si rapide, qu'un jeune homme est, au bout de dix ans de
service, ordinairement colonel. Il prend alors son rang d'anciennet
avec les colonels de l'arme.


ARMEMENT.--Les troupes sont munies de bonnes armes faites dans les
manufactures, sous la direction de l'artillerie. Les principales
manufactures sont  Toula. L'infanterie est arme avec un fusil du
modle franais, dit de 1777 corrig. Les chasseurs ont des fusils de
deux pouces plus courts, mais garnis de baonnettes de deux pouces de
plus de longueur. Les cuirassiers ont la double cuirasse comme en
France.


ADMINISTRATION.--L'administration de chaque rgiment est entre les mains
du colonel. Il en rend compte au lieutenant gnral, qui remplit en mme
temps les fonctions d'inspecteur gnral et d'intendant. Aucun autre
contrle ne vient clairer le gouvernement.

Les rgles de l'administration n'ont rien de fixe. Les abus sont grands;
dans la cavalerie, ils sont pires que dans l'infanterie  cause des
fourrages, remontes, etc. Le prix des fourrages est bas sur les
mercuriales; mais les mercuriales sont fixes par les chefs de
l'tat-major des corps d'arme, qui les augmentent d'aprs les besoins
des rgiments. On voit quelle confusion doit exister dans les dpenses
et dans la comptabilit.

Les non-complets sont grands; ils favorisent les intrts privs et
fournissent aussi aux besoins du corps. Ainsi, par exemple, le prix des
fourrages du septime escadron, qui ordinairement n'a pas de chevaux,
sert  complter le prix des chevaux des remontes, pour lequel
l'empereur ne donne que cent vingt roubles. Les rgiments de cavalerie
coloniss ont leurs remontes assures au moyen des haras que ces
tablissements renferment. Dans la garde, on prend un autre moyen pour
avoir des chevaux de grand prix. On accorde  un officier riche un cong
de six mois ou d'un an, qu'il demande,  condition de faire une remonte
de dix, quinze, vingt et trente chevaux pour le rgiment, suivant sa
fortune. Les chevaux de remonte pour le rgiment de la garde sont amens
 la parade et vus par l'empereur, qui sait quel officier les a fournis.
Une grande mulation en rsulte parmi les officiers, et souvent leur
cong leur cote ainsi quinze  vingt mille francs.

Except  Saint-Ptersbourg, Moscou et un petit nombre de villes, les
troupes sont cantonnes. Les paysans nourrissent les soldats placs chez
eux, et doivent recevoir en indemnit les trois livres de farine de
seigle fournies par l'tat. Mais habituellement le rgiment ne donne
rien au paysan et vend la farine. On exige de l'administration des
seigneurs un certificat de la dlivrance; mais ordinairement le
certificat est donn sans que la dlivrance ait eu lieu.

Les rations de la caserne sont augmentes de quatre onces de gruau. Les
soldats achtent des choux aigres avec le prix d'une portion de la
farine. Ils boivent du _koas_, liqueur fermente faite avec de la
farine. Les soldats caserns reoivent la permission de travailler, ce
qui amliore un peu leur condition. La garde a, indpendamment des
distributions d'une livre et demie de viande et d'une demi-livre de
poisson par semaine, des lgumes  discrtion au moyen de jardins qui
lui sont donns, et qui sont cultivs par les soldats. Dans d'autres
localits, les rgiments sont l'objet d'une semblable faveur, et ont des
terrains  leur disposition. Souvent les produits sont assez abondants
pour qu'une partie puisse tre vendue au profit de l'ordinaire.

Une chose singulire est la duret du rgime journalier du soldat russe.
Les casernes n'ont aucunes fournitures, et les soldats couchent sur des
lits de camp en bois, comme en France les soldats dans les corps de
garde. Au surplus cette manire d'tre se trouve conforme au got de la
nation; car, dans les classes leves, on se sert de matelas dont la
duret est  peu prs gale  celle du bois, et j'ai remarqu chez
l'empereur le mme usage.

L'habillement des troupes russes est beau, de bonne qualit, et la forme
est lgante. La dure de l'habit n'est que de deux ans et de la capote
de trois. Dans la garde, les soldats ont un habit neuf tous les ans. La
solde des officiers subalternes est trs-faible; celle des officiers
suprieurs, au moyen de diverses allocations, s'lve au mme taux
qu'en France. Ainsi ces officiers sont plus riches que les ntres.
Celle des soldats n'est que de dix roubles en papier par an; celle d'un
soldat de la garde, douze; celle du cavalier, douze. Les choses de
premire ncessit et les objets de consommation des troupes sont  si
bas prix en Russie, que la dpense totale, faite par l'empereur pour
l'entretien d'un soldat d'infanterie, en y comprenant tous les lments
qui le composent, ne s'lve, en mettant en ligne de compte l'armement 
remplacer tous les vingt ans; ne s'lve, dis-je, qu' cent vingt
roubles en papier par an; la cavalerie avec l'entretien, la nourriture
et le remplacement qu'.... Enfin la dpense approximative d'un
rgiment d'infanterie,  trois bataillons sur le pied de paix, est de
deux cent trente-six mille huit cent quarante roubles, et celle d'un
rgiment de cavalerie de six escadrons, compos de treize cents chevaux,
est de trois cent quatre-vingt mille. Si la situation de l'empire russe,
et les circonstances particulires dans lesquelles il est plac, exigent
indispensablement qu'il entretienne, en temps de paix, de trs-grandes
forces sous les armes, le correctif se trouve dans le bas prix de
l'entretien des troupes. La puissance des tats se compose d'lments
variables. L'argent et la population, dans certaines proportions, se
tiennent comme en quilibre. Dans cette combinaison de forces, la
France est un des tats les mieux partags. Possdant une grande
population, agglomre et belliqueuse, on peut runir avec facilit la
portion rclame par les besoins de l'arme, et elle possde des
ressources financires suffisantes pour faire face  toutes les dpenses
utiles.

J'ai dj parl ailleurs de l'artillerie; mais j'en dirai encore un mot.
L'artillerie est organise en brigades de cinq compagnies. Une brigade
est attache  chaque division de l'arme. Quatre compagnies doivent
servir chacune douze bouches  feu; la cinquime est au parc. Ainsi
chaque division doit avoir quarante-huit bouches  feu, ce qui fait au
del de quatre bouches  feu par mille hommes, proportion la plus forte
qui jamais ait t admise, et qui n'est pas videmment sans de grands
inconvnients. La rpartition de toute l'artillerie dans les divisions
est d'ailleurs mauvaise; elle doit les rendre trs-peu mobiles. Quand on
a besoin de grands effets d'artillerie, on en retire momentanment des
divisions; mais cette mesure doit amener toujours de la confusion.
L'organisation de cette arme doit consacrer deux espces d'artillerie:
celle des divisions, qui doit tre suffisante, mais sans excs, et celle
de rserve, qui doit tre en dehors des divisions. Celle-ci doit
appartenir  toute l'arme. Elle est place sous la main du chef
suprme, qui la met, par sa prvoyance, toujours  porte du lieu o
elle peut tre la plus utile, sans en embarrasser la marche des
divisions dans leurs mouvements respectifs. Le mouvement d'une arme en
gnral est toujours lent. Aussi est-il indispensable pour un gnral
habile et manoeuvrier que les fractions de l'arme, c'est--dire les
divisions, puissent se combiner de diverses manires entre elles avec
rapidit.

La compagnie d'artillerie a avec elle ses attelages, qui en font partie
intgrante. Le nombre des canonniers servants, canonniers conducteurs,
etc., et des chevaux, se compose, par batteries de douze et de grosses
licornes, de trois cent vingt et un hommes et cent quatre-vingts
chevaux. Dans l'artillerie  cheval, la compagnie est de deux cent
soixante-six hommes et quatre cent un chevaux. Chaque batterie est
commande par un colonel ou lieutenant-colonel, et il y a par compagnie
six officiers, savoir: un capitaine (en premier ou en second), deux
lieutenants en second et deux enseignes, un sergent-major et vingt-trois
sous-officiers. En gnral l'instruction thorique est faible; mais
l'exercice du canon, l'excution des manoeuvres et la promptitude des
mouvements sont dignes des plus grands loges.

L'avancement de l'artillerie a lieu, sur tous les corps,  l'anciennet,
jusqu'au grade de gnral, qui est rserv au choix. Le grand matre de
l'artillerie fait le travail de ce corps avec le major gnral de
l'empereur. Il a sous sa direction suprieure l'instruction, les
arsenaux, les fonderies. Le service de tout l'empire est assur par
quatre grands arsenaux, savoir: l'arsenal de Saint-Ptersbourg, celui de
Kazan, ceux de Kiew et de Biansk. L se trouvent aussi les fabriques de
poudre. Des dpts d'artillerie sont tablis dans un grand nombre de
villes en raison de leur position gographique. Les parcs  la suite des
troupes sont placs au centre des cantonnements des corps d'arme; enfin
il existe aussi des compagnies d'artillerie de garnison sdentaires. Les
places fortes de l'empire se trouvent former onze arrondissements,
savoir: Saint-Ptersbourg, la vieille Finlande, la nouvelle Finlande, la
Livonie, Kiew, le Danube, le Sud, le Caucase, la Gorgie, Orembourg et
la Sibrie.

Je terminerai cet aperu succinct sur l'arme russe en parlant de son
esprit. Parmi les soldats on trouve un grand patriotisme, un grand amour
du pays, un grand dvouement pour sa gloire et pour le souverain. Ce
sentiment appartient  la nation. Le paysan russe, serf et esclave, a
des sentiments pour la patrie qui l'honorent et qui surpassent souvent
ceux des peuples qui font de ce mot sacr la base de leur langage. Chose
bizarre! l o la nation n'a aucun droit personnel, les individus sont
dvous, et ailleurs, quand il semble que la cause du souverain est la
sienne propre, on est moins sensible  ce qui la concerne. Tout est
contradiction dans le coeur humain; mais, en approfondissant ce
phnomne, on en trouve l'explication dans le fait suivant:

Dans l'tat de barbarie, les hommes ne connaissent que les jouissances
naturelles, dont l'origine est place dans la famille. Tout le charme
des souvenirs se trouve concentr dans le lieu qui les rappelle. En se
civilisant, le cercle des jouissances s'agrandit, et on se trouve
bientt en communaut de sensations et de plaisirs avec des gens qu'on
n'a jamais vus. En faisant intervenir les passions et l'amour-propre
avec une vie qui matriellement est la mme, il arrive un moment o il y
a plus d'analogie, des rapports plus naturels, et plus de sympathie
entre les mmes classes des divers pays qu'entre les individus de
diffrentes classes appartenant  la mme nation.

Au surplus, l'esclavage, chez les Russes, est moins dur que le nom ne
l'indique. En gnral, les paysans russes sont heureux matriellement.
La protection de leurs seigneurs leur est, non-seulement utile, mais
quelquefois si ncessaire, qu'il y a des exemples de serfs qui ont
refus leur affranchissement. Une seule circonstance le rend dur, c'est
que le serf ne puisse pas s'affranchir ni se racheter quand il en a
runi les moyens et lorsqu'il en a la volont. Il y a des exemples de
paysans russes qui, autoriss par leurs seigneurs  s'tablir  Moscou,
y ont fait fortune et sont devenus millionnaires. Le seigneur est fier
d'avoir un serf aussi riche, dont les biens pourraient lui appartenir,
mais dont cependant il ne le dpouille pas. Sans le mettre 
contribution, il lui refuse une libert qui serait la garantie de son
avenir et le complment de son bien-tre.

L'esprit de religion est gnral dans le peuple et dans l'arme. Pour
favoriser cet esprit et le satisfaire, on a tabli dans chaque rgiment
une chapelle sous l'invocation d'un saint. Les soldats clbrent la fte
du patron de leur rgiment, comme les paysans celui de leur paroisse.
Dans la garde on y met une grande solennit, et cette fte devient fort
touchante par la prsence du souverain. L'empereur va au rgiment,
assiste au service divin et prend place  un repas de corps donn par
les officiers, auquel sont invits un nombre dtermin de soldats, pris
parmi les plus anciens, les plus recommandables, et l'empereur les
embrasse. En gnral, rien n'est omis en Russie de ce qui peut honorer
ce mtier, tout  la fois si beau et si dur, dont le prix et la
rcompense ne peuvent se trouver que dans l'opinion et la considration
publique.

Une autre chose remarquable en Russie, qui n'existe nulle part ailleurs,
ce sont d'immenses salles d'exercice, tablies  Saint-Ptersbourg, 
Moscou et dans quelques autres villes, qui permettent d'exercer les
troupes dans la mauvaise saison. Leur dimension donne la facult  un
fort bataillon, joint  un dtachement de cavalerie et d'artillerie, de
s'y former en bataille. Il peut y rompre et y dfiler. La rigueur du
climat explique ces constructions, qui auraient peu d'utilit ailleurs.
Les charpentes de ces difices, ordinairement faits d'aprs le systme
de Philibert Delorme, sont des modles de lgret et de grce. Paul Ier
fit tablir les premires salles d'exercice.

Encore un mot sur le rgime d'hiver. Pendant les grands froids, la
cavalerie n'exerce pas; les chevaux restent  l'curie. On est parvenu 
les entretenir dans le meilleur tat avec une ration extrmement faible.
Au commencement de leur retraite, on les nourrit trs-fortement en grain
pendant huit jours; ensuite on peut diminuer la ration  un point
extraordinaire, sans inconvnient. Les chevaux ne souffrent pas et se
conservent en bonne sant et dans un embonpoint suffisant.

Aprs avoir termin cette digression sur l'arme russe, je reviens  mon
voyage.

Je pris cong du grand-duc Constantin et continuai ma route pour Vienne,
fort satisfait de ce que j'avais vu en Russie et en Pologne. Aprs avoir
travers Cracovie, petite rpublique dont la cration a t l'objet d'un
singulier caprice de l'empereur Alexandre, je visitai les salines de
Wieliczka, les plus belles mines de ce genre existant au monde. Je
traversai la Silsie autrichienne, pays charmant, riche, peupl et
prospre. Une grande industrie s'y trouve tablie. Le pays est
pittoresque et les villes se touchent. Ds ce moment, on jouit d'un
spectacle qui ne cesse de s'offrir aux yeux des voyageurs dans les tats
autrichiens, hors la Hongrie et la Galicie. On voit un peuple heureux,
riche, jouissant d'une vritable libert, conduit avec douceur et
justice, soumis  l'ordre lgal le plus rgulier, pntr de l'ide de
la protection spciale dont il est l'objet, et profondment attach 
son souverain.

J'eus un vritable bonheur  revoir Vienne. Le voyage que j'y avais
fait, il y avait sept ans, tait encore bien prsent  ma pense. Je
renouvelai les expressions de ma reconnaissance  l'empereur pour les
bonts dont j'avais t l'objet. Je passai trois jours avec le prince
de Metternich, et je continuai ma route pour Paris, bien loign de
penser que, la premire fois que je reviendrais  Vienne, ce serait sous
les auspices de mes malheurs personnels et des dsastres de mon pays. Je
pressai ma marche pour tre  Paris avant le jour de la Saint-Charles,
fte du roi, et j'y arrivai le 2 novembre.

Le roi me reut avec une grce parfaite, et me tmoigna son entire
satisfaction de la manire dont je l'avais reprsent et dont j'avais
rempli la mission qu'il m'avait donne. Le dernier pisode brillant de
ma vie venait de finir.

Aprs avoir racont  Paris ce que mon voyage avait eu d'agrable et
joui quelque temps des souvenirs encore vivants qu'il m'avait laisss,
j'eus bientt des motifs de vifs chagrins. Pendant mon absence de cinq
mois, le dsordre s'tait mis dans mes affaires. Je les trouvai dans un
tat dplorable. Aprs de nouveaux et incroyables efforts pour sortir
d'embarras, je dus me rsoudre  voir tout l'difice s'crouler, 
prendre des arrangements avec mes cranciers, et  vendre le patrimoine
de mes pres, le lieu o j'tais n, que j'avais embelli et dans lequel
je croyais devoir passer les dernires annes de ma vie avec
tranquillit et considration. J'esprais, pour prix d'une vie si
agite, si laborieuse, jouir de ce qu'Horace vante avec raison, et
dsigne ainsi: _Otium cum dignitate_. Mais il devait en tre tout
autrement, et une horrible tempte devait encore troubler mon existence.
Aprs avoir arrt la vente de tous mes tablissements, de toutes mes
proprits, j'affectai tous mes autres revenus  mes cranciers et ne
conservai que le ncessaire le plus strict pour vivre: douze mille
francs par an. Enfin le roi me prta cinq cent mille francs pour
faciliter ces arrangements: j'omets  cet gard des dtails inutiles
dont les souvenirs seraient pnibles. L'ordre tabli fut suivi. Il en
tait rsult une amlioration considrable dans ma position, quand la
Rvolution de juillet vint tout dtruire de nouveau. J'avais la
certitude, aprs avoir tout pay, de rentrer en possession du chteau et
du parc, seuls objets de mon ambition. Des conventions particulires,
faites avec le nouveau propritaire, m'en avaient conserv le droit
pendant cinq ans; mais, la Rvolution m'ayant priv des moyens de
liquidation, je n'ai pu jouir de cette facult, qui alors formait la
plus chre esprance de ma vie.

Au commencement de 1827, un vnement priv occupa tout Paris. M. de
Talleyrand tant all, le 21 janvier, au service de Louis XVI, 
Saint-Denis, y reut une insulte publique et trouva le prix d'un projet
criminel auquel sans doute il n'avait pas t tranger en 1814. Un
comte ou marquis de Maubreuil, gentilhomme d'une province de l'Ouest et
servant dans nos armes, avait montr une espce de frnsie lgitimiste
au moment de la Restauration. C'tait un homme d'une moralit plus que
douteuse. Les entours de M. de Talleyrand, d'accord probablement avec
lui, MM. de Vitrolle et Roux-Laborie, lui proposrent d'aller assassiner
Napolon pendant son voyage  l'le d'Elbe. Sous divers prtextes, on
lui fit donner des ordres pour requrir les troupes allies, et il se
mit en campagne.

Au lieu de courir aprs Napolon, Maubreuil alla arrter la reine de
Westphalie, et lui enleva ses diamants. Poursuivi pour ce mfait, il fut
mis en prison. Les diamants se retrouvrent dans la Seine. Depuis,
Maubreuil rechercha en vain la protection de M. de Talleyrand. Fatigu
de dmarches inutiles, il jura  celui-ci une haine ternelle, et
rpandit partout le rcit de la commission dont il avait t charg,
mais qu'il n'avait accepte, disait-il, que dans l'intention de sauver
Napolon. Ne trouvant pas sa vengeance suffisante, il attendit son
ennemi dans une occasion solennelle pour le frapper. Aprs cet acte, il
n'essaya pas mme de fuir. Il fut mis en jugement. Il raconta devant la
justice ses griefs et sa vengeance avec un grand calme. M. de Talleyrand
attachait beaucoup de prix  persuader qu'on avait voulu attenter  sa
vie; il insistait surtout pour tablir qu'un horrible coup de poing lui
avait t assn sur le front. Maubreuil rpondit: J'ai donn  M. de
Talleyrand un soufflet sur la joue gauche. Il a cri parce qu'il a eu
peur, et il est tomb parce qu'il a de mauvaises jambes. Maubreuil fut
condamn  une dtention, par voie de police correctionnelle, et chacun
rit de la msaventure du grand personnage.

Quelque temps aprs cette aventure, des discussions s'levrent entre le
roi et la rgence d'Alger. La guerre s'ensuivit. On parla d'une
expdition devenue ncessaire pour faire disparatre enfin la piraterie
 jamais, en dtruisant les puissances barbaresques et en tablissant
des colonies  leur place. Je me mis de bonne heure sur les rangs, pour
avoir le commandement, si l'expdition tait jamais entreprise. J'tais,
il me semblait, indiqu par mes antcdents, par les divers
commandements que j'avais exercs et les expditions auxquelles j'avais
pris part. On traita,  la fin de 1827, la question de savoir si cette
expdition tait opportune: en ce moment, on conclut pour la ngative;
mais je reus l'assurance du roi et du ministre d'alors, dont M. de
Villle tait le prsident, que, si jamais elle tait entreprise, ce
serait moi qui en serais charg. J'attendais donc. Je fis divers
projets pour la prparer, et je m'occupai sans relche  tablir
l'opinion de sa ncessit. En mme temps, j'eus la pense, pour me crer
un intrt permanent, de commencer la rdaction de mes Mmoires, et de
vivre ainsi de mes souvenirs.

L'anne 1827 se montrait fertile en vnements prcurseurs et symptmes
de rvolutions prochaines. L'influence de la Congrgation augmentait
chaque jour. Les jsuites, dont les tablissements se multipliaient
rapidement, semblaient acqurir un pouvoir capable de tout envahir.
Aussi chaque circonstance tait saisie avec empressement par les
mcontents pour manifester les sentiments dont ils taient anims.

Le duc de Liancourt vint  mourir. C'tait un homme de bien, un
philanthrope. Son nom tait populaire et donnait  son insu de
l'autorit aux factieux, dont il encourageait sans le vouloir les
intentions coupables. Les honntes gens sont ainsi presque toujours
complices des rvolutions. Eux seuls leur donnent le moyen d'clore.
Leur critique fonde de la marche du gouvernement sert d'appui aux
ennemis de la socit pour attaquer le pouvoir et en affaiblir l'action.
Quand, par la suite des vnements, l'existence de celui-ci est
compromise, les honntes gens, effrays de l'avenir, veulent le
soutenir; mais alors leurs efforts sont impuissants, et ils sont les
premiers qu'crase l'difice en venant  crouler. Le duc de Liancourt
avait dj jou ce rle d'opposant, et le recommenait au moment o il
termina sa carrire. De choquantes maladresses de la police
occasionnrent une collision entre les jeunes gens des coles et
l'autorit. Le refus de leur laisser porter le cercueil causa un
dsordre momentan et une espce de scandale. Avec la disposition des
esprits qui existait alors, le moindre vnement prenait un caractre de
gravit extraordinaire. Mais, quelque temps plus tard, un vnement
d'une bien autre importance eut lieu. Celui-ci prpara d'une manire
directe et puissante l'croulement du trne et de la dynastie.

En commmoration de l'expression nergique des sentiments des habitants
de Paris au moment de la Restauration, Louis XVIII avait dcid que, le
3 mai de chaque anne, anniversaire du jour de son entre  Paris, le
service serait fait au chteau uniquement par la garde nationale. La
garde royale et les gardes du corps lui cdaient leurs postes, et le roi
livrait entirement les soins de sa sret aux citoyens: prrogative qui
flattait leur amour-propre. Cet usage fut conserv par Charles X, et
l'exercice en fut fix au 12 avril, jour anniversaire de son entre en
1814. Ordinairement, une grande revue de la garde nationale avait lieu 
cette occasion. Effray des symptmes d'une opinion hostile, le roi
hsita  l'ordonner; mais, sur la reprsentation du marchal duc de
Reggio, commandant en chef de la garde nationale, qui tenait  voir ce
corps conserver son importance, elle fut fixe au dimanche 27 avril. On
disposa tout pour en faire une fte publique.

En mme temps, la Congrgation, toujours livre  l'intrigue, ne cessait
d'afficher des craintes d'un danger alors purement imaginaire, et
voulait,  toute force, sparer le roi de son peuple pour l'empcher de
cder  l'opinion. Un instinct funeste lui faisait dsirer des troubles.
On disait que la vie du roi serait compromise  cette revue. On consigna
les troupes dans leurs casernes et on en mit dans des emplacements
retirs  porte du Champ de Mars, lieu de la runion, aprs leur avoir
distribu des cartouches et choisi, pour le jour de la revue, le moment
o les rgiments de la garde se relevaient et doublaient la force des
troupes prsentes  Paris. Dsirant juger par moi-mme de l'tat des
choses, quoique je ne fusse pas de service, je me dcidai  accompagner
le roi et  rester trs-prs de lui pendant toute la revue.

Une affluence extraordinaire de peuple garnissait les amphithtres du
Champ de Mars. Jamais la garde nationale n'avait t si nombreuse.
Cinquante mille hommes d'une tenue superbe se trouvrent runis sous
les armes. Les choses se passrent tout autrement qu'on l'avait suppos.
Des cris de _Vive le roi!_ se firent entendre avec la plus grande
unanimit. Dans trois lgions seulement, on y joignit ceux de _ bas les
ministres!  bas Villle!_ et quelques-uns: _ bas les jsuites!_ Dans
deux de ces lgions ces cris taient isols; dans une seule ils furent
fort nombreux, et dans l'immense population situe sur les tertres on ne
fit entendre que _Vive le roi!_ Ces faits sont de la plus exacte vrit.
Je dclare les avoir constats moi-mme.

La mme chose arriva au moment du dfil. Neuf lgions crirent
uniquement _Vive le roi!_ et les trois autres exprimrent les sentiments
qu'elles avaient montrs au moment o le roi avait pass devant leur
front. Le roi n'en reut pas une trop mauvaise impression. Aprs le
dfil, le marchal duc de Reggio s'approcha du roi pour prendre ses
ordres. Charles X lui rpondit en ma prsence: Monsieur le marchal,
vous ferez un ordre du jour o vous exprimerez  la garde nationale ma
satisfaction sur le nombre et la belle tenue de ceux qui l'ont compose
 la revue, ainsi que sur les sentiments qui m'ont t tmoigns, en
exprimant mes regrets que quelques cris, pnibles  entendre, y aient
t mls.

Le roi se mit en route pour tes Tuileries. Arriv au chteau et ayant
mis pied  terre, il nous congdia au bas de l'escalier, connu sous le
nom d'escalier du roi. Il s'approcha de moi et me dit avec un air de
bonhomie qui lui tait familier: Enfin il y en a plus de bons que de
mauvais.--Comment! lui rpondis-je, les trois quarts et demi sont bons.
Telle tait la disposition du roi, quand il rentra chez lui; mais la
lgion de la Chausse-d'Antin, celle dont les cris avaient t hostiles,
ayant pass sous les fentres du ministre des finances, cria avec
acharnement, tout en marchant: _ bas Villle!_ Le ministre dnait chez
M. Appony, ambassadeur d'Autriche; il fut aussitt inform de cette
insulte. Hors de lui, exaspr par la colre, il sort de table, se rend
aux Tuileries et entrane le roi  ordonner le licenciement de la garde
nationale. L'ordonnance est signe et remise au duc de Reggio, au moment
o il venait soumettre la rdaction de l'ordre du jour qui devait
exprimer la satisfaction du roi. Les hommes de service de la garde
nationale sont renvoys brusquement et honteusement chez eux, au milieu
de la nuit, sans avoir mme t relevs dans les postes qu'ils occupent.

Cet incroyable vnement a eu une immense influence sur nos destines.
Il a prpar et facilit la Rvolution de juillet. On voit en cette
circonstance  quel point la colre conseille mal. On casse, on fltrit,
on chasse ignominieusement un corps de cinquante mille hommes, compos
de toute la bourgeoisie de Paris, quand quarante-cinq mille ont montr
les meilleurs sentiments, et cinq mille seulement se sont carts du
respect d au souverain. Singulire justice! on renvoie chez eux, sans
les dsarmer, des individus vaniteux, aprs les avoir mcontents et
offenss; singulire prudence! Enfin on oublie la politique la plus
vulgaire. Dans les poques de division, il est d'usage, quand on parle
de ses amis, d'en exagrer le nombre, et au contraire de rduire presque
 rien celui de ses ennemis, et ce mange a souvent un effet utile sur
l'opinion; ici c'est tout le contraire: on tablit aux yeux de tout
Paris,  ceux du royaume,  ceux des trangers, que le roi de France est
brouill avec sa capitale! On ne sait quel nom donner  une pareille
mesure. La raison et permis, command mme, de casser deux lgions pour
les rorganiser ensuite. On aurait fait ainsi, dans une mesure
convenable, un acte utile de svrit.

Les deux lgions coupables avaient pour colonels, toutes les deux, des
hommes de la cour, M. le comte de Boisgelin et Sosthne de la
Rochefoucauld. Par cette seule raison, elles devaient avoir un moins
bon esprit. Ces choix avaient t absurdes; mais alors on semblait
prendre  tache de tout faire en raison inverse du sens commun. Une
garde nationale, par sa nature mme, ne peut tre conduite ni par des
punitions ni par des rcompenses; elle peut tre soumise seulement  des
influences. Or on n'a d'influence qu'au moyen des rapports personnels
naturellement tablis, et par consquent entre gens de la mme classe.
Un grand fabricant, qui emploie beaucoup d'ouvriers, un banquier qui
peut ouvrir des crdits, voil les hommes appels par la nature des
choses  ces commandements dans leurs propres quartiers; mais un grand
seigneur, qui traite les gardes nationaux avec hauteur, qui a des
exigences envers eux, comme avec des troupes de ligne, sera bientt en
horreur, et on prendra  tche de lui dplaire ou de le contrarier.
Enfin, pour achever ce triste chapitre de la garde nationale,
j'ajouterai encore un mot. Si l'on et voulu seulement s'en dbarrasser,
un moyen tout simple tait de supprimer son service, en lui adressant
des remercments et des compliments. Tout le monde et t content, car
chacun tait fatigu et dsirait le repos. Mais il fallait toujours
maintenir l'organisation et conserver les contrles; car dans tous les
cas il y a toujours un avantage immense pour l'ordre public et pour le
gouvernement  ce que cinquante mille hommes arms soient encadrs et
sous les ordres de chefs reconnus par eux et choisis par l'autorit. On
pouvait difficilement parvenir  leur retirer leurs armes, et, en cas de
trouble, on a action sur eux. Si la totalit n'est pas fidle, une
grande partie reste au moins, et celle-ci est la force lgitime,
rgulire et lgale.

Les vnements dont je viens de rendre compte furent le principe et la
cause des sentiments constamment hostiles des Parisiens contre le roi.
Les lecteurs, toujours contraires aux desseins de la cour, les
exprimrent suffisamment, et, depuis, ces sentiments amenrent
l'explosion du mois de juillet, explosion qui, faute d'une garde
nationale, ne put tre combattue que par l'action directe de la force,
et qui, par suite de l'absence de moyens coercitifs suffisants runis
d'avance, amena le renversement du trne.

Dans la session, le gouvernement avait prsent  la Chambre des pairs
un code de lois militaires. Deux commissions se divisrent le travail,
et je fus nomm prsident de la commission principale, charge de fixer
les peines, l'organisation des tribunaux et leur comptence. Un travail
consciencieux, auquel je pris une part active, et o je fus puissamment
second par un homme trs-capable, de beaucoup de lumires et du
caractre le plus honorable, le gnral d'Ambrugac, membre de la
Chambre des pairs, fut le rsultat de nos soins. Soumis  la Chambre des
dputs, il n'eut pas le temps d'tre vot avant la fin de la session et
resta imparfait. Jamais meilleur travail n'a t fait et ne sera fait
sur cette matire. Il est dsirable qu'il soit consacr un jour par le
vote lgislatif.

Immdiatement aprs la fin de la session, une ordonnance royale rtablit
la censure. On ne peut pas disconvenir que le besoin de cette mesure ne
se ft sentir; mais aussi on doit regretter que le mouvement d'une
opinion oppose n'et agi prcdemment et dtruit, deux ans auparavant,
une disposition que le temps aurait fini par consacrer.

Le roi se rendit ensuite au camp de Saint-Omer, o douze  quinze mille
hommes taient rassembls, et visita les principales villes de la
Picardie, de la Flandre et de l'Artois. Cette runion de troupes, utile
 l'instruction de l'arme, avait t l'objet de mille discours. En
France on fait souvent de peu de chose beaucoup de bruit. On avait
prtendu que le roi, plac au milieu de ces troupes, devait rformer la
lgislation et modifier la Charte, bruits rpandus  dessein pour agiter
l'opinion, mais sans aucun fondement.

Le roi fut bien reu par les troupes et trs-content de leur esprit. Un
lger mouvement de jouissance absolutiste s'empara de lui, et il dit, 
la fin d'un jour de manoeuvre, au duc de Mortemart: Avec ces braves
gens, on pourrait se faire obir et beaucoup simplifier la marche du
gouvernement.--Oui, lui rpondit Mortemart; mais le roi ne devrait plus
descendre de cheval, et dj il est fatigu.--Cela est vrai, dit le
roi.

Le ministre Villle, dans sa marche incertaine, avait dplu  tous les
partis. Si on pouvait contester au chef du cabinet de hautes vues
politiques, on ne pouvait cependant se dispenser de lui reconnatre une
grande capacit administrative et de la prudence. M. de Villle, dou de
beaucoup de courage, d'un esprit fin et dli, louvoyait au milieu des
factions contraires et courait aprs la popularit, tout en cherchant 
conserver les faveurs de la cour, chose toujours difficile en temps de
partis, mais impossible  l'poque o il se trouvait. Une Chambre
servile, produit d'lections scandaleusement frauduleuses, l'avait
soutenu et servi avec un dvouement absolu. On peut reprocher au
ministre de n'avoir pas mis plus  profit sa docilit pour fonder des
institutions monarchiques et rformer les torts dont l'ordre de choses
existant tait rempli; mais telle n'tait pas la porte de son esprit.
Il se renfermait avec une sorte de passion dans les limites
administratives, et croyait avoir beaucoup fait pour le pays en
tablissant, dans le budget vot, la spcialit, mesure funeste qui a
plac le gouvernement dans les Chambres; car, si l'ordre dans les
finances est un lment de stabilit pour le gouvernement, l'esclavage
des finances est un obstacle immense  la marche du pouvoir, dont il
entrave tous les mouvements. Dans un gouvernement semblable au ntre, la
loi doit se borner  dterminer les grandes masses de dpenses. Ses
divisions doivent tre fixes par le gouvernement; et autant une
spcialit minutieuse, consacre par ordonnance, pouvant tre au besoin
modifie par une autre ordonnance, est utile, autant il est contraire au
bien public de la voir tablir par une loi. Cette erreur funeste, une
des causes de la marche incertaine du gouvernement et de nos malheurs,
est l'ouvrage de M. de Villle.

Cependant, malgr ses efforts, M. de Villle tait devenu impopulaire,
et l'opinion publique se retirait de lui. Il se soumit volontairement au
danger de nouvelles lections. Il fit ainsi un appel  l'opinion du
pays, mesure imprudente et que rien ne commandait, car la Chambre avait
encore deux annes d'existence lgale. Cette mesure tait mme hors de
son caractre circonspect. En mme temps il nomma soixante-seize pairs
pour asseoir son pouvoir dans la Chambre haute. Cette nomination, que
rien ne justifiait, blessa l'opinion publique. Les lections lui furent
en partie contraires; elles rendirent la dure de son pouvoir
incertaine, tandis que des mouvements populaires hostiles, que je fis
rprimer avec assez de facilit, se succdaient dans la rue Saint-Denis.
Cependant le courage de M. de Villle ne s'branlait pas; les nouveaux
obstacles qui se prsentaient semblaient au contraire le dvelopper, et
il comptait lutter avec succs contre ses ennemis; mais ceux qui
devaient le renverser taient au milieu des rangs qui auraient d le
soutenir.

Les ultra-royalistes, mcontents de sa modration, le parti dvot, les
intrigants ambitieux, dpourvus de talents et de lumires, mais infatus
de leur prtendu gnie,  la tte desquels se trouvaient le prince de
Polignac et le duc de Rivire, n'eurent ni contentement ni repos qu'ils
ne l'eussent perdu dans l'esprit du roi, dans l'esprance de le
remplacer. Et c'taient ces mmes hommes envers lesquels M. de Villle
venait de consacrer ce grand acte de justice, de l'indemnit des
migrs, et d'excuter avec une habilet et un succs inous cette
opration colossale! Ils croyaient bien hriter de son pouvoir; mais,
pour cette fois, ils se tromprent.

Le roi, aprs avoir renvoy M. de Villle au commencement de 1828,
frapp de la physionomie de la Chambre, prit ses successeurs dans la
nuance de l'opinion librale. MM. de la Ferronays, de Caux, Portalis,
Roi, Martignac, Saint-Cricq, Feutrier, Hyde de Neuville et Vatismenil
composrent cette administration. Les deux derniers appartenaient  la
coterie connue sous le nom de la _dfection_, et dont M. de
Chateaubriand tait le chef. Cette administration, dbile par le dfaut
de talent, plus dbile encore par la faiblesse des caractres, par la
jalousie d'amours-propres misrables, qui empchrent de nommer un
prsident, et par une rivalit bourgeoise, perdit toute espce de
dignit au moment o une attaque de paralysie fora M. de la Ferronays 
se retirer des affaires. Cependant, comme la modration tait le
caractre dominant de ce ministre, il calma les esprits; et le roi,
ayant fait un voyage dans la Lorraine et l'Alsace, fut reu en triomphe.
Partout on lui donna des preuves d'amour et d'une grande popularit.
Quelques concessions que le ministre avait faites avaient t blmes
par la cour, mais aucune d'elles n'avait de graves consquences. Le mal
vritable qui minait l'difice nouvellement lev tait le peu d'appui
que lui prtait le roi. On savait que les hommes de son affection et de
sa confiance intime restaient dans une opposition dclare. Aussi ce
gouvernement, faible de sa nature, avait encore  combattre l'influence
du roi, employe  contrarier sa marche au lieu de la favoriser. Un
ordre de choses semblable ne pouvait pas avoir de dure, et cependant
une sorte de calme qui rgnait dans les esprits aurait pu servir 
fonder quelque chose de stable.

Un des premiers actes de ce nouveau ministre fut de former un conseil
suprieur de la guerre, dans lequel je fus appel. Trois marchaux de
France s'y trouvaient. M. le Dauphin le prsidait, et, sous lui, chacun
des marchaux prsidait une fraction du conseil, forme en commission.
Charg particulirement de la commission de cavalerie, je prsidais
souvent le conseil dans ses travaux prparatoires. Nous nous livrmes
avec ardeur aux recherches et aux discussions les plus approfondies. Il
n'est aucune question d'organisation que nous n'ayons aborde; mais
l'incapacit de M. le Dauphin neutralisa tout. Le seul et unique travail
qui obtint la sanction de l'autorit royale et son excution fut
l'organisation de l'artillerie, telle qu'elle est aujourd'hui, vritable
chef-d'oeuvre, organisation qui satisfait  tous les besoins du service.
L'artillerie n'est plus divise en personnel, en matriel et en
attelage. L'unit est la batterie, c'est--dire des pices avec ce qu'il
faut pour les servir et pour tes traner. Tout est plac sous les
ordres des mmes officiers. Le matriel reut aussi une simplification
impossible  porter plus loin, et je ne conois aucun dsir  former
dans l'intrt d'un meilleur emploi de cette arme importante.

Nous avions voulu tablir pour l'infanterie un systme mixte qui se
rapprocht un peu de ce qui existe en Autriche. Nous avions divis la
France on cinq grands arrondissements; les rgiments qui s'y seraient
recruts n'en seraient pas sortis habituellement. Ainsi ces rgiments
auraient toujours t  porte de leurs moyens de recrutement et de
leurs bataillons de rserve. Ces derniers bataillons eussent t
composs uniquement des hommes ayant encore trois ans  servir, qui
devaient tre envoys en cong aprs avoir pass cinq ans sous les
drapeaux. Ces bataillons de rserve n'auraient d comprendre que des
hommes du mme arrondissement que ceux des corps dans lesquels ils
avaient t incorpors. Ainsi un rgiment de trois mille hommes, par
exemple, aurait t compos de quinze cents hommes, ayant moins de cinq
ans de service, et prsents au corps, venant de dix ou douze
dpartements diffrents, et de quinze cents hommes ayant plus de cinq
ans de service, absents du corps, appartenant  un seul et mme
dpartement. Ce systme aurait eu presque tous les avantages du systme
autrichien, sans avoir aucun des inconvnients qu'on peut lui reprocher:
mais tout resta indcis, et M. le Dauphin ne sut se rsoudre  rien.

L'administration nouvelle avait consenti au dmembrement du ministre de
la guerre, et M. le Dauphin avait voulu se charger du personnel.  cet
effet, M. de Champagny, un de ses aides de camp, avait t nomm
directeur et travaillait avec lui. Les promotions ainsi faites, les
nominations officielles taient signes par le ministre qui acceptait
ainsi la responsabilit des choix du prince. Cette mesure impolitique
donna  M. le Dauphin l'odieux des refus, tandis que le ministre
semblait distribuer les faveurs. On ne peut blmer les actes de M. le
Dauphin, qui taient en gnral rguliers et lgaux; mais les rapports
forcs, rsultant de ses nouvelles fonctions, avec les officiers de
l'arme, lui firent, eu gard  ses manires naturelles, une foule
d'ennemis. Cette division de l'autorit affaiblit encore cette
administration dj si dbile.

Les affaires de la Grce occupaient les esprits depuis plusieurs annes.
La cause de la religion et de la libert de ce peuple barbare semblait
la pense intime de chacun. Singulire disposition de la nation
franaise, qui lui inspira subitement un engouement que rien ne
justifiait. Les libraux exploitrent cette mine et se mirent  la tte
de l'opinion. On s'associa au sort des Grecs; on fit des qutes pour
eux; un comit se forma pour diriger les secours  leur donner, et il
semblait,  tes entendre, que les destines du monde dpendaient de
quelques milliers de bandits qu'on aurait d apprcier  leur juste
valeur. Je fus sollicit pour entrer dans ce comit grec; mais j'ai
toute ma vie rpugn  faire partie des associations politiques
extra-lgales, les croyant toujours composes de niais, de dupes et de
fripons, et ne voulant figurer ni parmi les uns ni parmi les autres.
Sans doute, les dsordres de la Turquie et le sort des Grecs opprims
devaient veiller l'attention et inspirer de l'intrt; mais la
politique devait suivre une autre marche.

Les puissances de l'Europe avaient  choisir entre deux partis: ou
intervenir dans le but simple de l'humanit, ou prparer le remplacement
de la puissance turque par une puissance nouvelle, forte et redoutable.
Dans le premier cas, il fallait obtenir du Grand Seigneur, en lui
conservant la souverainet de la More, de donner  ce pays une
organisation se rapprochant de celle de la Valachie et de la Moldavie,
et les Grecs, affranchis d'une tyrannie journalire, auraient respir en
paix. Dans le second, il fallait embrasser, dans ce nouvel ordre de
choses, une grande tendue de pays et former un corps d'tat assez
puissant pour jouer un rle politique et occuper un jour Constantinople
quand le destin aura amen le dernier jour de l'existence de ce trne en
dbris. Au lieu de cela, on a rv un royaume l o il y avait  peine
des lments pour une organisation provinciale; on a mis une couronne
royale sur la tte du chef d'une population de huit cent mille
malheureux mourant de faim; on a appel  un rgime constitutionnel une
masse d'individus qu'on ne peut conduire autrement que par la force. Une
organisation militaire, dont le but spcial et t d'assurer
l'obissance, tait seule en rapport avec les besoins de cette
population. C'est le genre de gouvernement qui convient le mieux aux
barbares; il suffit que les chefs soient clairs. Un tel systme
conomique, facile dans son jeu, prompt et puissant dans son action,
garantit l'ordre et prpare la civilisation. Ce petit pays, dans son
rgime actuel, est et sera longtemps un embarras pour l'Europe.

Le systme adopt s'est trouv dans l'intrt de la Russie, dont le but
devait tre l'affaiblissement de l'empire ottoman. Il a t dans les
vues de l'Angleterre, qui, possdant les iles Ioniennes, a cru pouvoir
facilement y dicter des lois et en faire comme une annexe, chose dans
laquelle elle s'est trompe. Les vues seules de la Russie taient saines
et selon les intrts d'une politique personnelle claire. La France
et l'Angleterre ont jou, en cette circonstance, le rle de dupes; mais
l'Angleterre a t trompe par ses calculs, et la France par l'illusion
de sentiments gnreux, la puissance d'une opinion passagre, d'une mode
capricieuse et fugitive.

Ds le 20 octobre, les escadres franaise, anglaise et russe avaient
attaqu l'arme navale du Grand Seigneur et l'avaient rduite en cendres
 Navarin. Ainsi les deux tats les plus intresss  la conservation de
sa puissance navale avaient inconsidrment aid une troisime, qui
tait intresse  la dtruire. Mais la victoire navale n'empchait pas
la More d'tre occupe par l'arme gyptienne, alors fidle au Grand
Seigneur. Pour terminer enfin cette affaire longue et pnible, une
expdition fut juge ncessaire. Le commandement en fut donn au gnral
Maison. Son opposition directe aux Bourbons aurait d l'empcher
d'obtenir cette marque de confiance; mais ce faible ministre crut
obtenir, en choisissant ce gnral, le concours et l'appui de l'opinion
librale. Maison, homme de nulle activit, gnral de peu d'anciennet
et ne jouissant d'aucune action sur l'arme, ne lui apporta de secours
d'aucune espce. Ce choix dconsidra le pouvoir; mais le gouvernement
se dconsidra bien davantage encore quand, plus tard, sans un seul
fait de guerre, le roi nomma marchal un des gnraux de l'arme qui y
avait le moins de droits. Je m'en expliquai avec abandon et franchise
avec Charles X, et lui demandai ce qu'il ferait pour un gnral qui
aurait sauv le royaume, puisqu'il accordait une pareille rcompense 
celui qui n'avait ni droits anciens ni droits rcents  faire valoir.

Je m'tais fix  la campagne, et j'y demeurais autant que mes
occupations du conseil de la guerre et mes devoirs de cour me le
permettaient. C'est dans le noble et vieux chteau Dpoisse, en
Bourgogne, chez de bons amis et  ct d'aimables voisins, M. et madame
de Guitaut, que je commenai, cette anne, le travail que j'achve en ce
moment, et que les circonstances ont rendu d'un si grand prix pour moi.
Je m'tablis aussi  Saint-Germain et au chteau de Grandchamp, situ
dans le voisinage, chez une famille que j'aime tendrement. Le mari, le
gnral de Damrmont, est mon parent; pendant plusieurs annes il a t
mon premier aide de camp, et s'est form  son mtier prs de moi. C'est
un officier distingu que j'honore et estime. Sa femme, personne remplie
de talents, fille du gnral Baraguey-d'Hilliers, est ma pupille, sa
famille m'ayant nomm son tuteur  la mort de son pre en 1813, au
retour de la Russie. Le temps s'coulait doucement, et j'attendais de
l'avenir une amlioration de ma position. Mes dettes se liquidaient; en
huit ans j'avais la certitude de les payer et de rentrer dans la
possession du manoir paternel, principale ambition dont mon esprit tait
encore rempli, et but de mes efforts. Cependant la fortune sembla
vouloir m'accorder un sourire, m'offrir une occasion de sortir une
dernire fois du repos et de rentrer encore dans les enivrantes scnes
de la guerre. On parlait de nouveau de l'expdition d'Alger.

Au commencement de cette anne, la guerre avait clat entre la Russie
et la Porte. Le 4 juin, l'arme russe avait pass le Danube et pris
Isastcha. Les portes de cette forteresse s'taient ouvertes  la vue de
l'ennemi. Le passage d'un aussi grand fleuve, excut avec succs, avait
jet la terreur et l'effroi parmi les Turcs. Aucun moyen de rsistance
n'tait prpar et les Russes n'avaient qu' marcher; mais, chose
inoue! les forces russes n'avaient pas t rassembles d'avance, les
troupes disponibles ne parurent pas suffisantes pour s'avancer dans le
pays, et l'empereur resta avec une quinzaine de mille hommes, pendant
dix-huit jours, dans les lignes de Trajan. Le retard de l'arrive des
troupes avant l'opration est impardonnable, et la suspension de
l'offensive, mme avec des troupes peu nombreuses, l'est galement.
Quinze mille hommes suffisent pour battre une grande arme turque, et
les Russes n'avaient alors personne devant eux. Dans une guerre
semblable, l'arrive successive des troupes est fort avantageuse. On a
peu de moyens pour vivre, les communications sont naturellement
couvertes, et les pertes, constamment rpares, maintiennent les corps
dans un complet suffisant. On mit le comble aux fautes alors, en
s'occupant sans retard du sige de Brahilow, et en consacrant  cette
opration immdiate des moyens qui ailleurs auraient t employs plus
avantageusement. On suspendit donc une offensive qu'on n'aurait pu trop
hter. Schumla, qui, au dbut de la campagne, tait sans dfense, eut le
temps de recevoir une garnison, et la campagne, manque ds les
premires marches, ne se composa plus que d'une srie de fautes.

En marchant vite, on aurait pris Schumla sans combat et on se serait
empar des dfils du Balkan. La difficult de cette guerre tait
principalement dans le dfaut de vivres: en ne s'arrtant pas, on la
diminuait de beaucoup: en stationnant, comme on l'a fait, on prouva de
grandes privations et de grandes souffrances. On eut la malheureuse ide
du sige de Varna, opration sans utilit et sans objet. Varna est un
mauvais port marchand; il ne peut tre le lieu de rassemblement d'une
arme pour les Turcs, et n'tait utile  rien aux Russes une fois entre
leurs mains. Se donner la peine d'en faire le sige tait donc superflu;
autre chose et t de s'emparer de la rade de Bourgas et du fort de
Sisopoli, qui en dfend l'entre. Mouillage excellent, propre  contenir
les plus grandes escadres au del du Balkan, ce lieu tait indiqu aux
Russes pour y faire un tablissement de dpt pour les vivres, les
blesss, les malades.

L'arme russe, matresse de ce point, avait, aprs le passage du Balkan,
une double ligne de communication et des magasins de toute espce 
porte. Huit jours de travaux et six mille hommes de dbarquement,
soutenus par une flotte, leur donnaient le moyen de s'y dfendre contre
toutes les forces de la Turquie. Il fallait donc s'emparer d'abord de ce
point, puis passer le Balkan, et on dictait la paix ou on entrait 
Constantinople. On tint cette conduite en 1829. Les Turcs cependant, 
cette poque, avaient runi quelques moyens, et ce qui alors fut excut
sans peine et t fait encore d'une manire plus facile en 1828.

Le gouvernement franais, dispos favorablement et avec raison, envers
la Russie, se laissa entraner  concourir  ses vues, d'une manire
oppose  une saine politique. L'intervention de la France aurait d
avoir lieu sous d'autres auspices.

La France a toujours le choix de deux alliances en Europe: elle peut
s'unir  la Russie, ou  l'Autriche. Cette dernire alliance lui donne
la garantie de la paix en Europe, car l'Autriche, puissance centrale,
modratrice, ne pouvant avoir l'ambition d'acqurir parce qu'elle
possde tout ce qu'elle peut raisonnablement dsirer, est intresse au
repos.  l'Autriche et la France se joint naturellement l'Angleterre, et
cette alliance contient la Russie, dont la puissance colossale, les
moyens immenses et l'ambition ne cessent de menacer l'Europe! Dans la
position particulire o tait la maison de Bourbon, une alliance russe
promettait d'autres avantages, en favorisant un agrandissement dont la
France a besoin et qui eut popularis sa dynastie. Le gouvernement
franais pouvait hsiter entre le parti  prendre; mais, une fois dcid
 favoriser les Russes, il fallait faire valoir cette amiti, en tirer
parti et entamer une opration qui, en nous donnant les bords du Rhin et
le grand-duch, satisfit les intrts moraux et matriels de la France.
Cette alliance seule peut un jour donner les moyens d'atteindre ce but.

L'Autriche est trop jalouse de la France, pour consentir volontiers 
augmenter ses forces. Elle a encore des souvenirs trop rcents de son
humiliation, pour tre dispose  la bienveillance. La Russie, au
contraire, loigne et ayant devant elle un champ immense  exploiter,
ne saura jamais payer trop cher l'alliance et l'amiti de la France.

Un moyen terme tait  prendre, et une politique circonspecte et t
encore  la porte du gouvernement franais. Il fallait, avant le
commencement des hostilits, effrayer la Turquie par une menace directe.
Il fallait envoyer une escadre dans le Levant avec quelques troupes,
s'interposer comme mdiateur, et forcer le Grand Seigneur  faire
justice aux Russes, dont les rclamations taient pour la plupart
fondes et motives par la ncessit. Il fallait enfin traiter les Turcs
comme des enfants qu'on empche de s'exposer  un danger qui doit les
faire prir. Mais on ne sut ni prendre un parti hardi, qui nous et
remis au premier rang en Europe et nous et prpar de grandes
destines, ni s'tablir en pacificateur prvoyant et prudent. On exprima
des voeux pour les succs des Russes; on s'y associa d'intention et
d'action mme jusqu' un certain point, en menaant l'Autriche
d'intervenir contre elle si elle agissait dans l'intrt des Turcs. On
contribua enfin puissamment  l'annihilation de la puissance turque,
sans spcifier pour la France ni garantir  cette puissance aucun
avantage; conduite inepte et sans aucune porte.

Pendant ce temps, le ministre se tranait pniblement. M. de Chabrol,
qui d'abord tait entr dans sa composition, aprs l chute de celui de
M. de Villle, auquel il appartenait, avait bientt senti la ncessit
de se sparer d'une administration dont la nuance politique n'tait pas
la sienne. Il avait, en consquence, donn sa dmission, et avait t
remplac par Hyde de Neuville; mais, en quittant les affaires, M. de
Chabrol avait conserv la confiance du roi et restait en rapports
frquents avec lui. Dix-huit mois d'une administration douce et calme,
mais faible et dcolore, s'taient couls, et les ministres pleins de
scurit, se confiant dans les expressions bienveillantes que le roi
leur adressait chaque jour, se virent tout  coup dpossds, loigns
des affaires et privs de leurs portefeuilles.

M. de Chabrol, dont l'ambition insatiable n'avait pu s'accoutumer au
repos, dont l'esprit et l'instinct le portaient  l'intrigue, quoique
son caractre ne manqut pas d'honntet, profitait de ses relations
avec le roi pour recevoir la confidence de son mcontentement, qu'il
aggravait par une approbation habituelle et par une critique journalire
des oprations du ministre. Il fut charg de former un nouveau
ministre, dont M. de Polignac serait le chef; ide funeste, presque
folle, dont les consquences devaient tre la perte de la monarchie. M.
de Chabrol, en s'y prtant, devint ainsi l'artisan de nos malheurs.
Entr lui-mme dans ce ministre, il y associa quelques hommes
raisonnables, mais faibles, incapables d'arrter le torrent auquel on
allait s'exposer. Les ministres nomms eurent peine  s'entendre, et le
ministre fut remani et compos dfinitivement de MM. de Polignac, de
Chabrol, Courvoisier, Bourmont, d'Haussez, Montbel et Guernon de
Banville, jusqu'au moment, en 1830, o, l'poque des mesures violentes
approchant, M. de Chabrol et M. Courvoisier, voyant le prcipice ouvert
devant eux et ne voulant pas s'y jeter avec le trne qu'il allait
engloutir, abandonnrent leurs postes, lis furent remplacs par MM. de
Peyronnet, Chantelauze et Capelle. J'tais en Normandie, dans le chteau
de Dangu, chez une femme distingue de mes amies, la comtesse de la
Grange, marie  un gnral longtemps mon compagnon d'armes, quand parut
l'ordonnance funeste du 7 juillet. J'en fus atterr, et je n'en croyais
pas mes yeux. Ds ce moment, je ne prvis plus que malheurs et dsastres
pour mon pays.




LIVRE VINGT-QUATRIME

1830-1831


SOMMAIRE.--Mes efforts pour faire entreprendre l'expdition
d'Alger.--Mes relations avec le gnral Bourmont et avec les autres
membres du ministre.--Dloyaut de Bourmont.--Plaisanterie de mauvais
got du Dauphin.--Dceptions diverses.--Caractre du
Dauphin.--Ordonnances du 25 juillet 1830.--Ordre de me rendre 
Paris.--Occupation militaire de Paris.--27, 28, 29 juillet.--Je remets
le commandement  M. le Dauphin.--Situation d'esprit du roi.--Discussion
sur les oprations de Paris.--Discussion avec M. le Dauphin sur le
retrait des ordonnances.--Je fais un ordre du jour pour retenir les
troupes sous les drapeaux.--Scne violente du Dauphin.--Retraite du
roi.--Il arrive  Rambouillet.--vnement de Trappes--Je conseille au
roi l'abdication en faveur du duc de Bordeaux.--Arrive des commissaire
auprs du roi.--Ils retournent  Paris.--Arrive des colonnes
parisiennes.--Les commissaires sont introduits prs du roi.--Dpart de
Rambouillet.--Changement de rsolution du roi.--Retraite sur
Cherbourg.--Voyage du roi.--Son embarquement  Cherbourg.--Apprciation
du ministre Villle.--Des fautes qui ont amen la rvolution de
1830.--Londres.--Je passe en Hollande, puis  Vienne.--Le prince de
Metternich.--Anecdote sur le duc d'Orlans.--Anecdote sur Eugne
Beauharnais.--L'empereur d'Autriche et sa famille.--La Socit de
Vienne.--Le gouvernement autrichien.--Nos travaux.--Je rencontre le duc
de Reichstadt.--Conversation.--Mes rapports intimes avec ce prince.--Son
intelligence.--Son opinion sur sa position.--Mes rcits des campagnes de
son pre.--Ses adieux.--Sa maladie.--Sa mort.--Portrait du duc de
Reichstadt.--Voyage en Hongrie.--Lintz.--Ichll.--Salzbourg. Travaux de
la route entre la valle du Rhin et celle du P.--La Suisse en
1833.--les Borromes.--Cme.--Milan.--Arc de triomphe.--Champ de
bataille de 1796.--Monument lev par
Eugne.--Vrone.--Venise.--Question d'Orient.--Solution possible, o la
France aurait sa lgitime part.


Huit mois d'un doux loisir s'taient couls  la campagne. J'avais
retrouv dans la dlicieuse habitation du gnral de Damrmont une vie
d'intrieur, une vie de famille qui m'tait inconnue depuis longtemps,
un bien-tre et un calme tout nouveaux pour moi. Livr  la rdaction de
ces _Mmoires_, nourrissant mon esprit des plus beaux souvenirs, le
pass se prsentait  moi sous des couleurs brillantes. Le moment de
quitter cette douce existence tait venu, et, vers le 15 janvier,  mon
grand regret, je rentrai  Paris.

On se rappelle que, depuis le commencement des hostilits avec Alger, le
rve de ma vie avait t de commander l'expdition qui, tt ou tard,
serait dirige contre cette ville. Les diverses administrations avaient
sembl consacrer en principe que moi seul je pouvais tre charg de
cette opration. Aussi je m'tais regard constamment comme ayant des
droits acquis et comme le gnral dsign de cette expdition future.
Effectivement, je paraissais remplir mieux qu'un autre les conditions
exiges. Le grade de marchal tait jug ncessaire pour un commandement
de cette nature, se composant de trente mille hommes de troupes de
terre, se compliquant de marine et devant s'exercer au loin. Les grades
n'ont pas t imagins pour le plaisir de ceux qui en sont revtus, mais
faits pour tablir les commandements et assurer l'obissance. En temps
de paix, dans les circonstances ordinaires, rien n'est plus facile  un
gnral que de se faire obir; mais, au milieu des obstacles et des
complications de la guerre, rien n'est si difficile. Quand les dangers,
les passions, les souffrances, agissent sur les hommes, tout les arrte,
tout devient cause ou prtexte de rsistance. Le chef doit tre le plus
grand possible pour avoir plus de chances de tout surmonter. Il lui faut
l'autorit du grade, qui lui donne d'une manire constante une
supriorit sociale; il doit y ajouter l'autorit du caractre, celle de
l'opinion de sa capacit, fonde sur ses actions antrieures, et celle
de son crdit. Alors, s'il ne rencontre pas des obstacles rellement
suprieurs aux forces humaines, il russira l o et chou un autre
gnral auquel aurait manqu quelques-uns de ces moyens d'action. C'est
ce qui fait que,  galit de talents, de bravoure et de caractre, une
naissance illustre est encore un avantage, et qu'un gnral d'un sang
royal doit tre prfr  tout autre.

Ce raisonnement, pris dans la nature mme des choses, dans la
connaissance du coeur humain et dans l'exprience des conditions et des
ncessits de la guerre, suffisait pour dmontrer que, pour le
commandement de l'expdition d'Alger, un marchal devait tre prfr 
un simple lieutenant gnral, qui n'apporterait ni l'autorit du grade
ni celle de la rputation, et dont le devoir, au milieu des difficults
d'une guerre d'une nature nouvelle, serait de prononcer souverainement,
et au del des mers, sur ses gaux.

Plusieurs circonstances militaient encore en ma faveur et me dsignaient
particulirement parmi les marchaux: j'tais le seul qui et fait la
guerre d'gypte. Or la guerre qu'on mditait tait de mme nature.
J'avais t en outre longtemps en rapport avec les musulmans, et je
connaissais leurs moeurs. Il tait question d'un sige, et j'avais
parcouru la premire partie de ma carrire dans le service de
l'artillerie. Enfin ma position politique devait inspirer toute
confiance. Tout semblait donc me promettre qu'aucun changement ne serait
apport aux rsolutions antrieurement prises, et tout semblait me
garantir la ralisation de mes esprances.

 l'poque funeste o M. de Bourmont fut nomm ministre de la guerre,
j'abordai cette question avec lui. Je lui fis part des promesses faites
par le roi, de mes dsirs et de ce que je croyais pouvoir appeler mes
droits. Je rclamai son concours et son appui. Il me promit l'un et
l'autre. Je lui parlai franchement de ce qui lui tait personnel. Il me
dclara formellement, m'en dduisant les raisons, qu'il ne pensait pas
et ne pouvait penser pour lui  ce commandement. Il ne voyait que moi,
disait-il, qui pt en tre charg.

Je le remerciai, mais je lui rpondis que je prenais cette dclaration
pour une politesse, et j'ajoutai qu'il me paraissait tout simple qu'un
ministre lieutenant gnral profitt de son crdit pour arriver  un
commandement dont le bton de marchal de France paraissait devoir tre
la consquence. Il persista dans ses dngations, il renouvela ses
assurances, et avec des expressions telles, que je ne pouvais pas
raisonnablement douter de sa sincrit. Cette persuasion redoubla mon
zle pour faire entreprendre l'expdition.

De temps  autre M. de Bourmont m'entretenait de ses projets relatifs 
l'expdition. Il demanda  me communiquer le mmoire qu'il avait fait
pour dmontrer la ncessit de son excution et en dvelopper les
moyens. Je me rendis chez lui suivant ses dsirs. Nous consacrmes trois
heures  discuter son travail. En gnral, il me parut bon et mriter
d'tre adopt, sauf quelques lgres modifications. Mais les choses
n'avanaient pas, et cela par une premire raison: c'est que M. de
Bourmont est par sa nature d'une lenteur inoue; le temps s'coule avec
lui sans emploi utile; il semble n'en pas connatre le prix. Aussi les
jours se succdaient sans qu'il ft aucune proposition srieuse, et
cependant on avait toujours reconnu deux choses sur lesquelles tout le
monde tait d'accord: que quatre mois au moins taient ncessaires pour
les prparatifs, et que l'poque la plus favorable pour entreprendre
l'expdition tait le commencement du mois de mai.

La fin de l'anne approchait, mais je pressais frquemment le ministre
de la guerre pour le dcider  entrer en matire avec ses collgues, et
toujours inutilement. Il hsitait  lever srieusement cette question
d'Alger,  laquelle il savait M. le Dauphin contraire.

Un jour, vers la fin de dcembre, ayant t chez lui, il me prit  part
et me dit: Notre affaire va mal; la marine ne veut pas de l'expdition
et prsente obstacles sur obstacles. Elle prtend qu'il est trop tard
pour y penser cette anne.--Mais l'amiral Mackau y est favorable,
faites-le venir, endoctrinez-le et mettez-le en avant.--Lui-mme,
rpondit-il, adopte l'opinion manifeste par son ministre.--Je le
verrai, rpliquai-je, je ne conois rien  ce changement de langage,
car, il n'y a pas longtemps, il m'a parl tout autrement.

L-dessus je quittai le ministre. J'crivis un petit mot  M. de Mackau,
et il vint chez moi. Il me dit ces propres paroles: Jamais M. de
Bourmont ne nous a parl de l'expdition d'une manire ni srieuse ni
officielle. tant  dner avec lui chez le ministre de Sude, au moment
du caf, il nous runit, le ministre de la marine et moi, dans un coin
du salon et nous parla vaguement de l'expdition. Nous lui rpondmes
qu'il semblait rester peu de temps d'ici au printemps pour les
prparatifs; qu'aucune disposition premire n'ayant t prise, avant que
tout ne ft en train, si on s'y rsolvait, il s'coulerait un temps bien
prcieux.--Aprs dix minutes de conversation sur ce ton, ajouta-t-il,
nous nous sparmes sans que rien n'annont l'intention de traiter cet
objet de nouveau.

Je fus tonn, comme on le suppose, de cette explication, et la
conclusion entre M. de Mackau et moi fut que M. de Bourmont, ni
personne, hors moi, ne voulait de l'expdition. C'tait un leurre, un
aliment pour l'opinion publique, mais il n'y avait aucun projet rel.

M. de Polignac avait eu l'trange pense de faire vider notre querelle
avec le dey d'Alger par le pacha d'gypte, et de charger celui-ci de le
mettre  la raison au moyen d'un subside. L'ide tait folle. Jamais le
pacha d'gypte, plac  une si grande distance d'Alger, dpourvu alors
de moyens en matriel rgulirement construits, et d'un personnel
instruit, en rapport avec les besoins d'un sige, n'aurait pu russir
dans une pareille entreprise. C'tait M. Drovetti, consul de France,
li d'intrt avec le pacha, auquel il aurait fait gagner de l'argent
qu'il aurait partag sans doute avec lui, qui avait suggr cette ide
bizarre. M. de Polignac l'adopta. Un aide de camp du gnral
Guilleminot, nomm Huder, fut charg de la ngociation et envoy  cet
effet  Alexandrie.

Bourmont m'en avait prvenu dans le temps, et, comme moi, il trouvait la
chose extravagante. Huder tait venu prendre ses ordres. Il lui avait
parl longuement et l'avait convaincu, me dit-il, des inconvnients de
ce projet. Il lui avait recommand spcialement de faire sentir au pacha
les immenses difficults de son excution. Pour encourager cet envoy
dans cette marche, oppose au but apparent de sa mission, il lui avait
donn d'avance la dcoration de la Lgion d'honneur.

Mais Mhmet-Ali, qui avait vu de bons millions  prendre et  garder,
car il en aurait t quitte pour une petite dmonstration, endoctrin
d'ailleurs par Drovetti, avait accept toutes les propositions, et
renvoy M. Huder avec une rponse favorable.

Celui-ci tant arriv au lazaret, Drovetti partit pour Toulon, afin de
confrer avec lui et de hter l'accomplissement de ses dsirs. On tait
au 15 janvier, poque o, de retour de la campagne, j'tais tabli pour
le reste de l'hiver  Paris.  mon arrive, tant all, suivant
l'usage, voir les divers ministres au jour de leur rception, celui de
la marine me parla vaguement d'Alger, ensuite me prit  part, et me dit:
Monsieur le marchal, vous avez beaucoup rflchi sur cette opration,
je voudrais avoir l'occasion d'en causer avec vous d'une manire un peu
suivie et connatre votre opinion sur les moyens de son excution. Je
lui dis que j'tais  ses ordres, et lui offris de venir ds le
lendemain chez lui. Le rendez-vous pris, nous dcidmes d'y appeler M.
de Mackau.

Dans cette confrence, o tous les projets faits par diverses
commissions mixtes de terre et de mer furent lus, je dmontrai  M.
d'Haussez qu'il y avait beaucoup d'exagration dans les demandes, en
prenant pour point de comparaison l'expdition d'gypte, et en profitant
des diverses circonstances aujourd'hui en notre faveur. Je prouvai qu'il
ne fallait ni le nombre de btiments demand, ni le nombre de chevaux,
ni, par consquent, le temps indiqu comme ncessaire pour les
prparatifs. Cette confrence fit impression sur M. d'Haussez; mais,
tout  fait nouveau dans l'administration de la marine, et forc pour
ainsi dire de s'en rapporter  ses bureaux et aux amiraux qui, en
gnral, taient contraires  l'expdition, il hsitait encore dans
l'opinion qu'il devait adopter.

Je prvins M. de Bourmont de cette confrence, en l'engageant  chercher
 en tirer parti. Il me le promit, quoiqu'il me part sans aucun espoir.
Les choses restrent quelques jours dans cet tat. Nous tions arrivs 
la fin de janvier. Encore quinze jours, et il n'y avait aucune
possibilit de rien entreprendre cette anne. La conclusion de ce trait
ridicule avec le pacha d'gypte paraissait devoir tre immdiate, et
j'en gmissais  tous les titres.

J'avais souvent entretenu M. de Chabrol de mes dsirs et de mes
esprances personnelles, lorsque, faisant partie du ministre Villle
comme ministre de la marine, il avait particip  la rsolution prise 
cette poque de me confier le commandement quand l'expdition aurait
lieu. Continuant  m'tre favorable, je lui en reparlai de nouveau aux
Tuileries, le dimanche 31 janvier, et l'informai de la confrence que
j'avais eue avec M. d'Haussez. Il me dit:

En avez-vous parl  M. de Polignac?

--Non, lui dis-je.

--Je vous engage, rpliqua-t-il,  le faire; cela est indispensable pour
le succs.

 l'instant mme je m'adressai  M. de Polignac, qui, tant souffrant ce
jour-l, venait seulement d'entrer dans le cabinet du conseil, et je lui
fis la demande d'un rendez-vous. C'tait la premire fois de ma vie que
j'allais l'entretenir d'une affaire importante et me rendre chez lui
pour autre chose que pour lui faire une simple politesse. Il fixa notre
entretien au lendemain lundi, 1er fvrier,  midi.

J'entrai immdiatement en matire, en lui demandant pardon d'aborder de
moi-mme des questions de politique et d'tat que je n'tais pas appel
 traiter; mais j'ajoutai: Les circonstances de ma vie, les
connaissances qui en rsultent, seront mon excuse. Je lui dis ensuite:
Le bruit public, prince, est gnralement rpandu que le gouvernement
est dans l'intention de charger, au moyen d'un trait et de subsides, le
pacha d'gypte de venger notre querelle avec Alger, et d'obtenir pour
nous satisfaction. Je suis autoris  penser, si ces bruits sont fonds,
que votre but ne sera pas atteint. Le pacha d'gypte peut vous faire
telles promesses qu'il voudra, mais il est hors de sa puissance de les
tenir. O est l'artillerie de sige qui lui est ncessaire? o sont ses
canonniers, ses sapeurs, ses officiers du gnie, etc.? Une opration de
cette nature, aussi complique, est au-dessus des facults des Turcs,
par les difficults naturelles qu'elle prsente et l'ensemble qu'elle
exige.

--Mais, rpondit-il, son arme viendra par terre et son matriel par
mer.

--Mais, prince, il y a cinq cents lieues de distance d'Alexandrie 
Alger; il y a des dserts  traverser, il y a des rgences  vaincre,
des tribus d'Arabes  subjuguer ou  sduire. La conqute de l'Asie par
Alexandre tait plus facile  excuter que celle de la cte d'Afrique
par Mhmet-Ali. Je suppose mme non la conqute, mais une rvolution en
sa faveur, ce que tant d'intrts opposs rendent impossible, aurait-il
des myriades d'Arabes  ses ordres, les sept ou huit mille Turcs qui
sont dans Alger s'y dfendraient avec succs.

--Mais la place d'Alger n'est pas forte par terre.

--Elle est imprenable pour des gens qui n'ont pas de canons ou qui n'ont
qu'une mauvaise artillerie mal servie.  la guerre, comme presque
partout ailleurs, rien n'est absolu, tout est relatif. L o les moyens
d'attaque sont nuls, les moyens de dfense sont faciles. Contre une
arme munie d'une mauvaise artillerie, de simples murailles sont
imprenables, tandis que Metz et Lille doivent succomber au bout d'un
temps donn devant les moyens que l'art de la guerre et le dveloppement
des connaissances actuelles permettent de consacrer aujourd'hui au sige
des places.

--Mais la France pourrait fournir sa marine, les canonniers, les
officiers du gnie, etc., etc.

--Oubliez-vous, prince, que l'arme protectrice qui tient la campagne
est toujours le principal, que l'artillerie, malgr sa haute importance
dans cette circonstance, n'est qu'accessoire? Ses oprations, quoique
spciales, sont cependant subordonnes. Eh bien, la mettrez-vous sous
les ordres du pacha, et les troupes du roi de France seront-elles
rduites  tre les auxiliaires d'un barbare ignorant? Leur sret
dpendra-t-elle de ses dispositions? Cela prsenterait un scandale
capable de rvolter l'arme entire. Il n'y a qu'une manire raisonnable
d'envisager la question: c'est de faire faire l'expdition par une arme
franaise, munie de tous ses moyens; et, si l'on veut y faire participer
le pacha d'gypte, employer un corps de ses troupes comme auxiliaires.
Il faut retourner la question: agir avec une arme franaise sous le
commandement d'un Franais, et y runir un dtachement d'gyptiens.
Comme cela je comprends l'opration; comme cela je vois dans le concours
des Turcs une certaine utilit. Les oprations vritables sont faites
par l'arme. Les obstacles rels, c'est elle qui les surmonte, tandis
que le corps turc prouve, par sa prsence, aux habitants de l'intrieur,
que nous ne faisons pas une guerre de religion. Des turbans aux
avant-postes doivent dsarmer tous les Maures, laisser la milice turque
isole et ainsi abandonne  la haine dont partout elle est l'objet.
Tout autre systme, croyez-moi, est pure illusion et n'aurait pas
d'autre rsultat que d'enrichir le pacha et de nous rendre la fable de
l'Europe.

M. de Polignac se rabattit sur l'impossibilit de rien entreprendre
cette anne, eu gard  l'poque  laquelle on tait arriv et les
moyens immenses ncessaires  rassembler. Alors je lui fis voir qu'en ne
perdant pas un moment il tait encore temps. On pourrait rduire sans
inconvnient les demandes qu'on avait faites, et qui taient
vritablement exagres; je choisis pour exemple les dispositions prises
lors de l'expdition d'gypte. Je traitai  fond la question des moyens
d'excution. Aprs quelques moments de rflexion, le prince me dit:
Monsieur le marchal, vous venez de changer toutes mes ides, et la
manire dont vous avez envisag les choses est toute nouvelle pour moi.
Je vous demande d'y rflchir et de vous en reparler.

Le premier rsultat de cet entretien fut l'abandon immdiat du projet de
Drovetti. On y substitua quelque chose d'analogue  ce que j'avais
indiqu  M. de Polignac. M. de Langsdorf, attach d'ambassade, qui se
trouvait alors  Paris, fut envoy sur-le-champ  Alexandrie pour rompre
 tout prix la ngociation entame avec Mhmet-Ali. Il devait proposer
au pacha un autre projet, dont la base tait une expdition simultane
par terre contre les rgences de Tripoli et de Tunis. M. de Langsdorf,
malgr ses efforts auprs d'Ibrahim et de Mhmet-Ali, ne put russir 
leur faire accepter ces nouvelles propositions. Le vice-roi craignait de
compromettre par cette alliance sa popularit parmi les populations
musulmanes. Cette ngociation, qui avait vivement inquit les agents
anglais, se perdit au milieu du fracas de l'expdition et de la prise
d'Alger.

Le mercredi suivant, 3 fvrier, je reus un billet de M. de Polignac qui
m'engageait  passer sur-le-champ chez lui. Il sortait du conseil et me
dit: Vos raisonnements m'ont compltement convaincu. Cette conviction
est partage par le roi et par mes collgues, et l'expdition est
rsolue. Une commission de gnraux de terre et de mer va se runir pour
discuter, la plume  la main, quels sont les moyens d'excution
indispensablement ncessaires. Si tous les calculs confirment votre
opinion, comme je n'en doute pas, on se mettra  l'oeuvre  l'instant
mme. Je vous engage  voir le ministre de la guerre sans retard, pour
vous concerter avec lui, afin de fournir  cette commission, qui, ds
demain, commencera son travail, tous les renseignements dont elle a
besoin.

Je lui parlai de mes intrts propres et du commandement. Il me
rpondit: Je ne pense pas qu'il puisse tre remis en de meilleures
mains, et c'est toute ma pense; c'est aussi celle de mes collgues;
et, n'en doutez pas, vous ne trouverez aucune opposition du ct du roi;
il m'en a dj parl. Le seul conseil que j'aie  vous donner, c'est de
voir M. le Dauphin, et de lui faire parler.

Je me rendis chez le ministre de la guerre, qui me confirma cette bonne
disposition, et me fit hommage d'un succs sur lequel il n'avait pas
compt. Je lui parlai de la runion du lendemain. Il en dsigna devant
moi tous les membres; mais il me dit qu'il croyait convenable  mes
intrts de ne pas m'y mettre, pour ne pas irriter M. le Dauphin,
mcontent de la rsolution prise, et qu'il m'attribuait. En effet,
ajouta-t-il, M. de Polignac a dit au roi et au conseil que vous l'aviez
convaincu, et, comme il y est oppos, il vaut mieux ne pas mettre votre
nom constamment en avant.

Cette prcaution me parut de la bienveillance, et je l'en remerciai.
C'tait, au contraire, un commencement de trahison envers moi.

Je sus, quelques jours aprs, que M. le Dauphin, dans son emportement,
avait dit: Et de quoi se mle le duc de Raguse? il n'est pas membre du
gouvernement; il n'est pas appel  dlibrer sur ces projets.
D'ailleurs, si cette expdition se fait, il ne la commandera pas.

On travailla avec une grande activit  la discussion des projets.
J'entranai plusieurs membres de la commission, et elle reconnut la
possibilit de l'expdition pour cette anne. Le 7 fvrier, les ordres
dfinitifs furent donns aux ministres de la guerre et de la marine.

Il tait assez naturel de faire d'abord le choix du commandant. Il
devait influer sur celui des principaux agents; mais le roi, me dit le
ministre de la guerre, avait ajourn cette nomination pour le moment. Il
ajouta: Cela nous donnera le temps de tout arranger pour faire tomber
le choix sur vous. Ne faites aucune dmarche. Laissez-moi les commencer,
en entretenir le roi et surtout M. le Dauphin.

Je croyais encore  sa loyaut, et je gardai le silence. Cependant mes
rflexions et quelques avis firent natre des inquitudes dans mon
esprit. J'eus une nouvelle explication avec Bourmont, qui n'hsita pas 
me renouveler les mmes assurances.

M. de Polignac tait ou paraissait tre toujours dans la mme conviction
pour ce qui me concernait.

Fatigu d'attendre en vain que Bourmont et parl, j'allai trouver M. le
Dauphin. Je lui rappelai ses promesses anciennes; je lui prsentai et
lui fis valoir mes titres. Il m'accueillit bien, sembla m'couter
volontiers, et me dit que, comme ma dmarche avait t prvue, il avait
demand au roi ce qu'il devait me rpondre. Le roi lui avait dit de ne
prendre aucun engagement, et il se conformait  ses ordres, ne voulant
ni dtruire des esprances qui peut-tre taient fondes, ni les
encourager, car peut-tre aussi ne se raliseraient-elles pas. Il ajouta
qu'il m'coutait avec plaisir. Je terminai cette conversation par un
rsum de mes titres, et je lui dis en riant: Monseigneur, si le
commandement de cette expdition m'est enlev, j'en prouverai, je
crois, un tel chagrin et un tel dgot, qu'il ne me restera plus qu' me
faire capucin.

M. le Dauphin rit beaucoup de cette plaisanterie, et mon audience se
termina.

L'impression que j'avais reue tait assez favorable. Je n'ai jamais t
gt par M. le Dauphin. Ce prince m'a mme toujours montr peu de
bienveillance; mais ses manires brusques et habituellement dplaisantes
avaient disparu en ce moment, et je le crus favorable  mes dsirs.
J'allai voir le roi le soir.

Le roi a toujours eu, pour tout le monde et pour moi en particulier, des
manires aimables et gracieuses. Je lui exposai ce qui m'amenait auprs
de lui. Il commena  rpondre par des choses vagues sur l'incertitude
de l'expdition et sur son importance, qu'il cherchait  diminuer. Mes
rponses taient faciles: j'tablis mes droits. Quand je vins  ceux
que je fondai sur ma fidlit, il m'interrompit et me dit: Oh! pour
ceux-l, je les reconnais!

--Et les autres, Sire! Est-ce donc rien d'avoir command en chef des
armes pendant dix ans, d'avoir t en gypte, en Turquie, et d'tre, de
plus, officier d'artillerie, quand il est question d'un sige?

Le roi convint de tout cela et me fit une rponse obligeante, mais
vague. Je sortis de chez lui moins satisfait que de chez M. le Dauphin.
Cependant je ne pouvais pas mettre en comparaison le sentiment de l'un
et de l'autre pour moi. Les jours s'coulaient, et cette nomination, qui
aurait d prcder les autres, ne se faisait pas. Tout le travail
s'expdiait, et, la nomination des agents principaux, dont le contact
avec le gnral en chef est habituel, tant termine, je crus y voir
l'indication positive d'un choix arrt en secret et se portant sur le
gnral Bourmont. Je m'en ouvris  M. de Polignac, qui parut surpris et
ne pas le croire. Rien, me dit-il, ne le lui avait indiqu. J'ignore
s'il me trompait: mais je serais dispos  en douter; car le lendemain
il me dit, aprs avoir parl au roi, qu'effectivement il y avait des
chances pour Bourmont, mais aussi pour moi, qu'il fallait attendre en
balanant les craintes par les esprances. Mais je m'aperus enfin 
quel point j'tais dupe de ma crdulit et de ma bonne foi. Bourmont
n'avait pas voulu se mettre en avant pour faire dcider l'expdition, de
peur de dplaire  M. le Dauphin. Il m'avait fait promesses sur
promesses pour m'engager  faire les dmarches ncessaires  son
excution. Ce but rempli, tous ses efforts tendaient  m'carter afin de
se rserver  lui-mme le commandement.

Aprs six semaines d'angoisses de ma part, il fut nomm.

J'ai rarement prouv en ma vie une peine aussi vive; je voyais
renverse l'esprance d'entendre encore prononcer mon nom avec louange,
et de rappeler les services passs par des services nouveaux, d'tre le
vengeur de la civilisation sur la barbarie, d'effacer la honte sculaire
de la chrtient; enfin de faire une guerre qui pouvait peut-tre
contrarier la politique de quelque gouvernement, mais dont le succs
aurait les applaudissements du monde civilis. Je m'tais berc de
l'ide d'tre l'agent d'un pareil bienfait pour l'humanit. Toutes ces
esprances disparurent comme un songe.

M. le Dauphin, dont le naturel l'a toujours port  se livrer  des
sentiments hostiles aux autres, parut jouir dans cette circonstance de
ma dconvenue. Il eut bien soin de se rappeler la plaisanterie que je
lui avais faite six semaines auparavant. Comme j'tais absent, le soir
mme, d'un grand cercle de la cour, madame la duchesse de Berry ayant
demand o j'tais, M. le Dauphin prit la parole et rpondit tout haut:
Le marchal! il s'est retir dans un couvent et se fait moine.

La plaisanterie ne fut pas comprise d'abord; mais, lorsqu'elle fut
explique, on la trouva de mauvais got. Les gens qui n'avaient pas
d'amiti pour moi en portrent le mme jugement.

La peine que je ressentis de la nomination de Bourmont aurait t bien
plus vive encore si j'avais pu en deviner toutes les consquences. Je ne
voyais et ne pouvais voir alors que la perte de grands avantages; mais
comment deviner la masse de maux dont une absence de Paris m'aurait
garanti!

Je fus un moment tent de donner ma dmission de la place de major
gnral. Un motif de dlicatesse m'en empcha. J'avais consacr presque
tous mes appointements  payer mes dettes. En les diminuant j'en privais
mes cranciers. Toutefois je m'absentai de la cour et n'y revins qu'au
1er mai, pour prendre mon service. Les ministres, et particulirement M.
de Polignac, avaient senti combien ma situation tait pnible, et  quel
point on avait t injuste envers moi; car mes droits au commandement
taient incontestables, d'abord  raison de promesses anciennes,
ensuite, et c'tait mon premier titre, parce que moi seul j'avais
dmontr la possibilit de l'expdition et l'avais fait dcider par mes
dmarches. Elle tait pour ainsi dire mon ouvrage. J'avais empch la
plus fausse et la plus mauvaise des combinaisons, celle d'avoir recours
au pacha d'gypte. Par l j'avais prserv le gouvernement d'un ridicule
ineffaable et le ministre d'une responsabilit d'argent terrible; car,
 coup sur, les millions donns  Mhmet-Ali n'auraient rien produit,
et leur emploi n'aurait jamais pu tre justifi ni approuv. Le
gouvernement, se sentant mon oblig, avait une dette  acquitter. Il le
reconnut, et l'assurance m'en fut donne de toutes parts et  plusieurs
reprises. D'abord il fut arrang qu'aussitt la ville d'Alger conquise
le ministre de la guerre reviendrait, et qu'alors j'aurais la mission
d'achever la conqute de ce pays. Le gouvernement m'en serait donn, et
je serais charg de fonder une colonie.

Mon amour-propre pouvait souffrir de cette combinaison; mais je me mis
au-dessus de considrations vulgaires. J'envisageai la beaut,
l'importance et les difficults de la mission, sans me rappeler ce que
la conqute de la ville aurait ajout  son clat. Je fis ce
raisonnement. Dans un temps rgulier et loin du moment de la conqute,
un semblable commandement, avec les pouvoirs qu'il comporte, serait
recherch par les individus de la plus haute position. Au moment o il
fallait fonder, tablir, crer, il tait plus beau, plus important, plus
difficile, par consquent plus dsirable, et, parce que l'clat de la
premire conqute en tait spar, ce n'tait pas un motif pour le
ddaigner. Je me croyais minemment propre  cette mission. La nature de
mon caractre, l'esprit de suite qui m'est propre, ma grande activit,
des connaissances dont je trouverais l'application  chaque instant, mon
aptitude  gouverner des peuples de divers degrs de civilisation,
prouve par les succs obtenus dans les provinces illyriennes, o mon
nom est encore vivant et prononc avec respect et bienveillance,
m'avaient dcid  accepter ventuellement cette mission. Je crus
pouvoir la regarder comme assure aprs la reddition d'Alger, reddition
opre aprs une canonnade de quatre heures contre le fort imprial, et
sans sige rgulier.

J'attendais les ouvertures officielles de mon envoi prochain dans ce
pays, mais en vain. Tout avait t chang par l'influence de la
politique extrieure, qui empchait d'y fonder une colonie.

Je fis exprimer le dsir d'avoir l'ambassade de Russie, que la retraite
du duc de Mortemart devait laisser vacante, et  laquelle j'avais
l'esprance que l'empereur Nicolas me verrait arriver avec plaisir. Je
sus qu'elle serait donne  un autre. Ainsi, cette dette reconnue envers
moi, on ne s'occupait pas de l'acquitter, et cependant on ne la niait
pas. tait-il donc dj arrt dans la pense du gouvernement que ses
dons perfides envers moi se composeraient de la plus cruelle mission,
d'une mission qui aurait pour rsultat de me mettre dans la position la
plus difficile, la plus dchirante dans laquelle un homme puisse jamais
tre plac: position pire pour moi que pour tout autre, parce que mes
opinions bien connues, mes doctrines politiques, proclames et
incontestables, taient en tous points et en toutes choses opposes  la
marche du gouvernement. Le fond qu'on faisait sur moi tait uniquement
bas sur mes sentiments d'honneur et ma religion  remplir mes devoirs,
mais non sur mes intrts et ma conviction; chose honorable sans doute
et qui tmoigne de l'ide qu'on s'tait faite de ma loyaut, et qu'en
effet j'ai justifie au prix de tout mon avenir.

La marche du gouvernement augmentait mes inquitudes. L'extravagant
renvoi de la Chambre pour l'expression des sentiments quelle prouvait,
droit qu'elle possdait et dont elle fit usage dans des formes
respectueuses; les doctrines, plus extravagantes encore, soutenues par
les journaux dfenseurs du ministre, cette assertion insense que le
renvoi  la Chambre nouvelle de deux cent vingt et un dputs qui
avaient sign l'Adresse tait une insulte faite au roi, prouvrent
jusqu' quel point d'aberration taient tombs les dpositaires du
pouvoir. Aussi le sentiment de leur inconcevable incapacit tait dans
la conscience publique. Un des traits les plus remarquables de cette
incapacit tait leur confiance absolue au milieu des immenses
difficults qui les entouraient. En effet, une grande confiance ne
rsulte jamais que de deux choses: ou du sentiment de ses forces, qu'un
gnie d'un ordre suprieur a presque toujours en lui-mme, et de la
puissance qu'il exerce sur la multitude par les souvenirs qu'il lui
rappelle; ou de la stupidit qui ne voit rien, n'entend rien, ne
comprend rien, et se jette, sans s'en douter, dans l'abme ouvert sous
ses pas. Dans la circonstance, l'incertitude entre ces deux explications
ne pouvait pas exister un moment.

Le spectacle prsent par la famille royale n'tait pas plus rassurant.
On connat la porte d'esprit de M. le Dauphin. Elle ne va pas jusqu'
combiner deux ides; mais, en revanche, il y a, dans son absurdit, une
rsolution, une volont inimaginables, et cependant cette dcision
absolue, qu'aucun raisonnement ne parvient  changer, c'est presque
toujours le hasard qui l'a fait natre. Aussi est-il impossible de mener
 bien avec lui la moindre affaire. Son concours au pouvoir tait donc
funeste. Il empchait d'apporter aucun remde efficace aux immenses
difficults du moment. Le roi Charles X a de la douceur, de la
bienveillance; il sait que la nature, en lui donnant des avantages qui
le font aimer, ne l'a pas pourvu de ces qualits minentes capables de
subjuguer et de tout matriser. Il est facile de remuer son coeur. On
agit mme momentanment sur son esprit. L'action est fugitive, mais on
peut la renouveler. Il est d'ailleurs rest soumis  l'empire des
opinions de sa jeunesse. Je pourrais raconter mille traits qui
rappellent le prince de Coblentz dans toute sa puret: mais enfin il y a
chez lui de la bont et du mouvement. Eh bien, toutes ces qualits-l,
mises en oeuvre  propos, pouvaient le sauver et nous sauver; mais elles
taient ananties par la rudesse et par l'orgueil sauvage de son fils.

Mcontent pour ce qui me concernait personnellement, effray de
l'avenir, je ne rvais qu'une chose, c'tait mon loignement. Aussi
attendais-je, avec la plus vive impatience, la fin de mon service. Le
1er septembre, je devais tre libre.

J'avais tout dispos pour une longue absence, et j'avais rsolu de
partir ds le mois d'octobre pour l'Italie. Je comptais y passer
l'hiver et le printemps. Mon intention tait de revoir les immortels
champs de bataille de ma jeunesse. L je trouverais des souvenirs qui me
ddommageraient des misres prsentes, me rajeuniraient en me rappelant
les vives sensations que m'avait causes une gloire clatante, en me
rappelant le premier ge dans le plus beau pays du monde. Si le
bouleversement de cette pauvre France ft arriv pendant mon absence,
des devoirs imprieux n'auraient pas uni mon nom  la catastrophe.

C'est dans cette disposition d'esprit et au milieu de ces projets que
m'ont surpris les ordonnances tristement clbres du 25 juillet.

Le plus profond secret fut gard le dimanche, 25, et personne ne sut que
le roi venait de signer l'arrt de mort de la monarchie. Le lundi, 26,
au matin, le _Moniteur_,  son arrive, apprit la rsolution de la
veille. Le roi venait de partir pour Rambouillet, et personne ne le vit
dans la journe.

Je me rendis  Paris. N'ayant pas encore vu le _Moniteur_, je le fis
demander chez le baron de Faguel, ministre des Pays-Bas, log dans
l'htel qui touchait le mien. Ma surprise fut d'autant plus grande en
lisant ces ordonnances, que M. de Polignac avait donn sa parole 
l'ambassadeur de Russie, Pozzo di Borgo, dans la nuit du samedi au
dimanche, qu'il n'y aurait point de coup d'tat. Tmoin de l'agitation
gnrale dont tous les esprits taient saisis, je rentrai  Saint-Cloud,
o le roi n'arriva qu' dix heures trois quarts. En descendant de
voiture, il me demanda si j'avais t  Paris et ce qu'il y avait de
nouveau.

--Un grand effroi, un grand abattement, Sire, et une chute de fonds
extraordinaire.

M. le Dauphin suivait le roi, et me dit:

--De combien les fonds sont-ils tombs?

--Monseigneur, de quatre pour cent.

--Ils remonteront, me dit le prince.

Nous arrivmes dans le cabinet; le roi me donna le mot d'ordre, et
sur-le-champ fut se coucher.

J'tais dans l'usage d'aller passer la journe du mardi dans les
environs de Saint-Germain, et je me disposais  m'y rendre quand un
message du roi m'apporta l'ordre de me rendre chez lui aprs la messe, 
onze heures et demie. Lorsque je fus entr dans son cabinet, le roi me
dit: Il parat que l'on a quelques inquitudes pour la tranquillit de
Paris. Rendez-vous-y, prenez le commandement, et passez d'abord chez le
prince de Polignac. Si tout est en ordre le soir, vous pouvez rentrer 
Saint-Cloud.

Cet ordre tait la consquence naturelle de mes fonctions. Il ne me
restait qu' obir. Je demandai mes chevaux et partis. Le prince de
Polignac me donna connaissance de l'ordonnance qui m'investissait du
commandement[5], et j'allai m'tablir au logement du major gnral de
service.

     [Note 5: Charles, par la grce de Dieu, roi de France et
     de Navarre, salut Sur le rapport du prsident du conseil des
     ministres, Nous avons ordonn et ordonnons ce qui suit:

     ARTICLE PREMIER.

     Notre cousin le marchal duc de Raguse est charg du
     commandement suprieur des troupes de la premire division
     militaire.

     ARTICLE II.

     Notre prsident du conseil, charg par intrim du
     portefeuille de la guerre, est charg de l'excution de la
     prsente ordonnance.

     Donn en notre chteau de Saint-Cloud, le 27 juillet de l'an
     de grce 1830, et de notre rgne le sixime.

     _Sign_: CHARLES.

     Par le roi:

     Le prsident du conseil des ministres, charg par intrim du
     portefeuille de la guerre,

     Le prince DE POLIGNAC.

     Pour ampliation:

     Le prsident du conseil des ministres, charg par intrim du
     portefeuille de la guerre,

     Le prince DE POLIGNAC.]

Une grande agitation rgnait dans les esprits. Du mouvement, des
groupes, se faisaient remarquer; mais d'abord aucunes dispositions
n'annonaient des intentions minemment hostiles. Cependant les
rassemblements de la rue Saint Honor commencrent  grossir; ils se
portrent ensuite sur la place du Palais-Royal. L, on jeta des pierres
aux gendarmes qui s'y trouvaient; on les assaillit; enfin on les mit
dans le cas de faire usage de leurs armes. Une trentaine de coups de
fusil furent tirs en cette circonstance. Ces vnements pouvaient faire
craindre des choses plus graves pour la soire.

Je donnai l'ordre  toutes les troupes de sortir des casernes et de
venir occuper les positions suivantes:

Le 1er rgiment de la garde vint occuper le boulevard des Capucines,
avec deux pices de canon et cinquante lanciers;

Le 3e, le Carrousel, avec quatre pices de canon et cent cinquante
lanciers;

Les Suisses, la place Louis XV, avec six pices de canon;

Le 15e occupa le pont Neuf;

Le 5e, la place Vendme;

Le 50e, les boulevards Poissonnire et Saint-Denis;

Le 53e avec les cuirassiers, la place de la Bastille.

Toutes ces troupes taient en position  cinq heures; elles se mirent en
communication entre elles par des patrouilles dans toutes les
directions, et ne rencontrrent nulle part de rsistance. Vers les sept
heures, des attroupements se portrent encore dans la rue Saint-Honor,
en arrivant par les rues transversales. Deux barricades, commences
prs des rues du Duc-de-Bordeaux et de l'chelle furent dtruites par
mon ordre. Les troupes s'tant retires, on les recommena. Il fallut y
retourner. Des matriaux de construction, qui se trouvrent l,
servirent d'armes contre les troupes. Quelques soldats furent blesss
par des pierres, et  deux reprises ils furent obligs de faire feu. Ces
hostilits de la part des Parisiens ne pouvaient pas tre srieuses, et
ces espces de retranchements, construits si prs des lieux o des
forces considrables taient runies, semblaient n'avoir d'autre but que
de provoquer et de juger les dispositions des troupes.

Des patrouilles ont pu avoir quelque rencontre ailleurs, et cela est
probable, puisqu'un homme a t tu vers la rue Feydeau; mais cependant
rien de plus important ne se passa dans cette journe.

 neuf heures, les groupes se dissiprent d'eux-mmes. Chacun rentra 
son logis, et,  dix heures et demie, toutes les rues devinrent libres.
La tranquillit tant parfaitement rtablie, rien absolument n'annonant
des projets de dsordre pour la nuit, les troupes reurent l'ordre de
rentrer dans les casernes.

Le mercredi, 28, de grand matin, les groupes se reformrent, et une
extrme agitation se manifesta dans la population. Les choses pouvant
devenir graves, j'expdiai des officiers  Versailles et  Saint-Denis
pour en faire venir les garnisons, et des courriers  Melun, Provins,
Fontainebleau, Beauvais, Compigne et Orlans. J'envoyai un officier
au-devant du 4e rgiment de la garde, venant de Caen et devant arriver
seulement le 3 aot, afin de hter sa marche.

L'agitation se changea bientt en tumulte. Ds sept heures, les
dsordres prirent le caractre le plus hostile. On brisait partout les
armes de France; on coupait les cordes des rverbres; on tranait les
drapeaux blancs des mairies dans le ruisseau, et on criait: _ bas les
Bourbons!_

J'crivis immdiatement au roi pour l'informer de ce qui se passait.

J'envoyai partout l'ordre aux troupes de sortir des casernes aussitt
aprs avoir mang la soupe, et de s'tablir de la manire suivante:

Le 1er rgiment de la garde, boulevard des Capucines, avec deux pices
de canon et cent lanciers;

Le 6e  son arrive de Saint-Denis, devait se placer en rserve  la
Madeleine;

Le 3e de la garde et deux cents lanciers sur le Carrousel, aussitt
aprs avoir t remplac par le 2e rgiment venant de Versailles, avec
le 2e de grenadiers  cheval;

Le 15e rgiment fut plac sur le pont Neuf;

Le 5e et le 50e sur la place Vendme;

Le 53e et les cuirassiers sur la place de la Bastille.

 huit heures, je fus inform que, par la plus trange fatalit, deux
gendarmes d'lite, chargs de porter ma lettre au roi, l'avaient perdue.
Le mal tait fait, il fallait se hter de le rparer. J'crivis une
autre lettre qui lui parvint sans retard [6].

     [Note 6: Sire, j'ai dj eu l'honneur de rendre compte 
     Votre Majest de la dispersion des groupes qui ont troubl la
     tranquillit de Paris.--Ce matin, ils se reforment plus
     nombreux et plus menaants.--Ce n'est plus une meute, c'est
     une rvolution. Il est urgent que Votre Majest prenne des
     moyens de pacification. L'honneur de la couronne peut encore
     tre sauv.--Demain, peut-tre, il ne serait plus temps.

     Je prends mes mesures pour combattre la rvolte. Les troupes
     seront prtes  midi; mais j'attends avec impatience les
     ordres de Votre Majest.

     L'officier d'ordonnance, porteur de cette lettre, me dit, au
     retour, que, remise au moment o le roi allait  le messe,
     elle resta dpose sur un tabouret de la galerie, et ne fut
     ouverte par le roi qu'au retour de la chapelle. Il n'y fut
     pas fait de rponse.]

 neuf heures, un jeune homme, envoy par le prfet de police pour
demander un renfort de troupes, s'informa prs de mes officiers s'il
tait vrai que la ville ft mise en tat de sige. Prvenu de cette
question, j'envoyai chez M. de Polignac pour savoir ce que cela voulait
dire.

Sur ces entrefaites, et vers dix heures, je fus mand chez le prsident
du conseil ou je trouvai les ministres runis.

Ils me remirent l'ordonnance du roi, qui dclarait la ville de Paris en
tat de sige[7]. Et, comme je ne connaissais pas au juste l'tendue des
pouvoirs que cette ordonnance me confrait, un des ministres me lut
l'article du Code, et ils me prvinrent que, pour faciliter leurs
rapports avec moi, ils allaient venir s'tablir aux Tuileries, et me
demandaient de leur faire prparer des logements.

     [Note 7: Charles, par la grce de Dieu, roi de France et
     de Navarre,  tous ceux qui ces prsentes verront, salut;

     Vu les articles 53, 101, 102 et 103 du dcret du 24 dcembre
     1811;

     Considrant qu'une sdition intrieure a troubl, dans la
     journe du 27 de ce mois, la tranquillit de Paris;

     Notre conseil entendu,

     Nous avons ordonn et ordonnons ce qui suit:

     ARTICLE PREMIER.

     La ville de Paris est mise en tat de sige.

     ARTICLE II.

     Cette disposition sera publie et excute immdiatement.

     ARTICLE III.

     Notre ministre secrtaire d'tat de la guerre est charg de
     l'excution de la prsente ordonnance.

     Donn en notre chteau de Saint-Cloud, le vingt-septime
     jour de juillet de l'an de grce 1830, et de notre rgne le
     sixime.

     _Sign_: CHARLES.

     Par le roi:

     Le prsident du conseil des ministres, charg par intrim du
     portefeuille de la guerre.

     Le prince DE POLIGNAC.

     Pour ampliation:

     Le prsident du conseil des ministres, charg par intrim du
     portefeuille de la guerre,

     Le prince DE POLIGNAC.]

 midi, ne recevant aucune instruction de Saint-Cloud, et le dsordre
croissant toujours, je crus urgent de mettre  profit la disposition
favorable des troupes, dont le bon esprit pouvait changer. J'tais
d'autant plus autoris  le craindre, que soixante hommes du 50e
avaient, ds les huit heures du matin, abandonn leurs drapeaux, et
s'taient runis au peuple. Ce funeste exemple avait dj t offert,
ds la veille, par quelques hommes du 5e rgiment de ligne; je donnai
donc l'ordre de marcher sur les rassemblements et de les disperser.

Le gnral Saint-Chamans, charg du commandement de la colonne de
gauche, devait suivre le boulevard jusqu' la place de la Bastille,
disperser les rassemblements qui s'opposeraient  sa marche, rallier le
53e et les cuirassiers, prendre le commandement de ces corps, observer
le faubourg Saint-Antoine, et se mettre en communication avec la place
de Grve. Le gnral Talon devait aller, avec un bataillon du 3e de la
garde, un bataillon suisse, cinquante lanciers et deux pices de canon,
occuper la place de Grve, en passant par l'le et dbouchant par le
pont au Change. Il devait tre soutenu au besoin par le 15e rgiment,
plac au pont Neuf, et se mettre en communication avec les troupes qui
occupaient la place de la Bastille.

Le gnral Quinsonnas devait partir du Carrousel avec deux bataillons du
3e rgiment, deux pices de canon et des gendarmes, pour nettoyer la rue
Saint-Honor, et occuper le march des Innocents. Enfin, le gnral
Wall, avec un rgiment de la ligne et des gendarmes, avait ordre
d'occuper la place des Victoires.

Tous ces chefs eurent pour instruction de disperser par leur marche tous
les rassemblements qui se trouveraient devant eux, de dtruire les
barricades qui s'opposeraient  leur marche, et de ne faire usage de
leurs armes que s'ils taient attaqus. J'ajoutai: Vous entendez bien:
vous ne devez tirer que si on engage sur vous une fusillade; et
j'entends par fusillade, non pas quelques coups de fusil isols, mais
cinquante coups de fusil tirs d'ensemble sur les troupes.

Les colonnes s'branlrent.  peine mises en mouvement, les groupes
placs devant elles se dispersrent; mais une horrible fusillade sortit
des fentres de presque toutes les maisons. Les troupes ripostrent et
excutrent les mouvements avec vigueur et rsolution. Elles montrrent
en cette circonstance un courage admirable.

J'appelai  moi le 6e rgiment, et le 2e fut charg d'occuper tout  la
fois la place Louis XV et la Madeleine. Je fis renforcer les troupes du
pont Neuf par un bataillon suisse, afin de mettre  l'abri de tout
danger ma communication avec la place de Grve. Cette marche des troupes
ne fut partout qu'un long combat. Cependant elles parvinrent  occuper
les postes qui leur avaient t assigns, et  s'y maintenir tout le
reste de la journe. La colonne du gnral Wall, n'ayant pas reu de
coups de fusil dans la rue des Petits-Champs, n'en rendit pas, et, dans
sa marche, tout se passa d'une manire assez pacifique. Il n'y eut, de
ce ct, des hostilits qu' la place des Victoires.

L'engagement du gnral Talon fut extrmement vif  la place de Grve,
et l'Htel de Ville fut occup. Le gnral Quinsonnas, qui avait ordre
de s'tablir sur la place du march des Innocents, et d'clairer ensuite
la rue Saint-Denis, jeta imprudemment trop en avant un bataillon du 3e,
 la tte duquel se trouvait le colonel Plaineselves. Ce bataillon,
n'tant pas soutenu, se trouva spar du reste de la colonne. Assailli
par un feu meurtrier, son colonel a la cuisse casse. Ce brave bataillon
fait un brancard avec des fusils et emporte son chef toujours en
combattant. Oblig d'viter le boulevard, o les barricades se sont
multiplies aprs le passage du gnral Saint-Chamans, il arrive
heureusement  l'hpital de la garde au Gros-Caillou, aprs avoir pass
par la rue de Clichy. D'un autre ct, le gnral Quinsonnas tait
bloqu. Il me fait informer de sa dtresse par son aide de camp, le
capitaine Courtigis. Cet officier ne peut parvenir au quartier gnral
que dguis, et aprs avoir couru les plus grands dangers.

J'envoie le bataillon suisse, plac sur le pont Neuf, pour le dgager.
Il y parvient, et le gnral Quinsonnas prend position sur le quai de
l'cole.

 trois heures, l'affaire avait un caractre trs-grave, et je dus en
informer le roi. Tous les calculs avaient t faits contr une meute,
une insurrection partielle; mais, ds le moment o la population entire
prenait part  la rvolution, il n'y avait d'autre ressource pour
rtablir l'ordre que des ngociations; car, pour la soumettre, il et
fallu d'autres moyens, et les moyens n'taient pas  ma disposition.
L'insuffisance du nombre de troupes tait vidente. Il et donc t
ncessaire d'vacuer momentanment Paris, en convoquant la garde
nationale et lui confiant la police de la ville; d'tablir ailleurs le
sige du gouvernement, etc, etc. Mais ce sont l des mesures de
gouvernement qui sont au-dessus des pouvoirs d'un gnral charg du
commandement d'une ville; au surplus, je discuterai plus tard ce qui est
relatif aux oprations et  la direction qu'a reue l'affaire militaire.
Toutefois le rsultat n'tait plus quivoque en ce moment. Il fallait
ngocier et faire des concessions, en profitant, pour en diminuer
l'tendue, de l'effet moral produit sur les esprits par un combat
vaillamment soutenu, et la crainte que cet tat de choses ne se
prolonget.

J'tais occup  crire au roi quand on m'annona cinq notables de
Paris. C'taient MM. Casimir Prier, Laffitte, Grard, Lobau et Mauguin.
Je les reus immdiatement. Laffitte porta la parole; il me dit:
Monsieur le marchal, nous venons, au milieu des angoisses que nous
cause l'tat des choses, vous demander de faire arrter l'effusion du
sang.--Et nous adresser, ajouta le gnral Grard,  un gnral qui a le
coeur franais.

--Messieurs, leur rpondis-je, je vous fais la mme demande. Des
troubles graves se sont manifests ce matin et ont prsent tous les
signes d'une rbellion. J'ai ordonn de disperser les rassemblements et
de rtablir le bon ordre. Les troupes, en se rendant sur les points qui
leur avaient t indiqus, ont t assaillies par une fusillade
meurtrire. Elles ont rpondu  ce feu, et elles ont d y rpondre. Que
les Parisiens suspendent leurs hostilits, et les ntres cesseront 
l'instant mme. Ceux qui ont commenc doivent finir les premiers; cela
est de justice et de droit; on ne peut se laisser tuer sans se
dfendre.

Pour l'obtenir, me dirent-ils, il faudrait pouvoir annoncer le retrait
des ordonnances, et, dans ce cas, ils s'engageaient  employer leur
influence pour rtablir la paix. Je leur rpliquai que, n'ayant pas de
pouvoirs politiques, je ne pouvais prendre aucun engagement  cet gard;
mais je leur proposai, s'ils faisaient cesser le feu des citoyens, de me
rendre  leur tte  Saint-Cloud pour donner plus de poids  leurs
rclamations. MM. Mauguin et Laffitte ayant voulu dvelopper leurs
griefs contre la marche du gouvernement, je leur dis: Messieurs,
n'entrons pas dans une discussion superflue et sans objet. Ce serait
perdre notre temps, car vous blmeriez des choses que je suis loin
d'approuver; mais il y a une question militaire. En ce moment elle prime
toutes les autres  mes yeux, et je ne peux l'abandonner.

J'interpellai mes camarades prsents, les gnraux Grard et Lobau, et
ils ne purent s'empcher de le reconnatre.

Voyez, messieurs, quelle puissance j'aurais pour soutenir vos voeux si
le calme tait rtabli! Au surplus la fatalit m'a charg de ce cruel
commandement. C'tait le plus grand chagrin qui pt accabler ma vie.
Mais je ne puis transiger avec mes devoirs, dussent la proscription et
la mort tre le prix de leur accomplissement. Aidez-moi  tout concilier
en faisant cesser, de la part des habitants, des hostilits qui ont
prvenu et motiv celles des troupes.

L-dessus ces messieurs rclamrent de moi d'envoyer au roi sur-le-champ
l'expression de leurs demandes, et je le fis immdiatement. Je leur
proposai de voir M. de Polignac, qui tait dans la pice voisine avec
tous les ministres. Ils l'acceptrent; mais M. de Polignac s'y refusa.
Cette lettre importante, qui faisait connatre au roi le vritable tat
des choses et la gravit des circonstances, fut confie  mon premier
aide de camp, le colonel Komirowski, avec ordre d'aller vite, de la
remettre lui-mme au roi, et de donner des explications verbales sur la
situation de la capitale. Il partit avec une escorte de vingt-cinq
lanciers, et arriva  Saint-Cloud avant quatre heures. Il fut introduit
prs du roi par M. le duc de Duras. Le roi lut la dpche et lui dit
d'aller attendre sa rponse.

En sortant du cabinet, il fut entour par les personnes de service 
Saint-Cloud. On y conservait une scurit parfaite et on y tait
incrdule sur le vritable tat des choses.

Enfin, aprs vingt minutes d'attente, Komirowski, qui savait la gravit
de la position, insista auprs du duc de Duras pour avoir une rponse du
roi. Le premier gentilhomme de la chambre allgua les rgles de
l'tiquette qui ne lui permettaient pas de rentrer si promptement chez
le roi. Enfin Sa Majest fit entrer Komirowski. Le Dauphin et madame la
duchesse de Berry taient dans le cabinet. Le roi dit au colonel pour
toute rponse: Dites au marchal qu'il runisse ses troupes, qu'il
tienne bon et qu'il opre par masses.

Ce sont les seuls ordres qui me furent rapports et que le roi me
confirma par crit, quelques heures aprs, dans la soire[8].

     [Note 8:

     LE ROI CHARLES X AU MARCHAL DUC DE RAGUSE.

     Mon cher marchal, j'apprends avec grand plaisir la bonne et
     honorable conduite des troupes sous vos ordres.

     Remerciez-les de ma part, et accordez-leur un mois et demi
     de solde.

     Runissez vos troupes, en tenant bon, et attendez mes ordres
     de demain.

     Bonsoir, mon cher marchal.

     CHARLES.

     ORDRE POUR LE MARCHAL DUC DE RAGUSE, COMMANDANT SUPRIEUR DE
     LA PREMIRE DIVISION MILITAIRE.

     1 Rassembler toutes les forces entre la place des
     Victoires, la place Vendme et les Tuileries;

     2 Assurer le ministre des affaires trangres, celui des
     finances et celui de la marine;

     3 Assurer le voyage des ministres de Paris  Saint-Cloud,
     demain, 29, entre dix et onze heures;

     4 Dans cette position, attendre les ordres que je serai
     dans le cas de donner dans la journe de demain;

     5 Repousser les assaillants s'il s'en prsente, mais ne
     point faire de nouvelles attaques contre les rvolts.

     Fait  Saint-Cloud, le 28 juillet 1830.

     CHARLES.

     AU PRINCE DE POLIGNAC, PRSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES.

     D'aprs les ordres que j'envoie au marchal duc de Raguse,
     le prince de Polignac et tous les ministres ses collgues se
     rendront demain,  onze heures et demie,  Saint-Cloud,
     escorts de manire  assurer leur voyage.

     Le prince de Polignac et le ministre des finances auront
     soin de tout ce qui concerne le Trsor royal, ainsi que des
     moyens de pouvoir transporter les sommes en argent qui
     peuvent se trouver dans ce trsor.]

Il serait impossible d'expliquer cette conduite si je ne me rappelais
que M. de Polignac, aprs avoir refus de recevoir les dputs, me dit
qu'il allait crire au roi.

En effet, j'appris plus tard que, pendant que j'crivais au roi, un
homme d'curie, un fouet  la main, entra dans le billard o se tenaient
les officiers de service, et demanda la dpche qu'il devait porter. 
ce moment M. de Polignac sortit du cabinet et remit une dpche  cet
homme.

Cette estafette dut ncessairement prcder la lettre que j'crivais au
roi, puisqu'elle tait porte par un courrier, et que mon aide de camp
avait l'entrave d'une escorte. Il me parat trs-probable que cette
lettre engageait le roi  persvrer dans la lutte et  ne point cder
aux conseils que je pouvais donner.

M. le duc de Guiche tait en bourgeois chez M. de Polignac quand les
dputs entrrent chez moi. Il n'attendit pas la fin de ma confrence
avec eux, et partit de l  cheval pour Saint-Cloud. Lui aussi devait y
apporter les apprciations personnelles de M. de Polignac et y prcder
mon aide de camp.

Les ministres m'avaient prsent une liste de douze personnes  faire
arrter, les considrant comme les chefs du mouvement. Elle avait t
ensuite rduite  six et se composait de MM. Laffitte, la Fayette,
Grard, Marchais, Salverte et Puyraveau. Les ordres taient dj donns.
Deux des personnes dsignes faisaient partie de la dputation. Quand
elle fut sortie, je dclarai  M. de Polignac que je ne ferais point
arrter ces deux individus. Il y aurait eu une sorte de dloyaut 
faire mettre la main sur des gens qui venaient d'eux-mmes se prsenter.
Il y aurait eu un tort grave  les poursuivre, au moment o ils se
prsentaient comme conciliateurs, et j'ajoutai: Quand une population
entire est en armes, quand les maisons sont transformes en
forteresses, et les fentres en crneaux, qu'est-ce que des chefs? Il
n'en manquera jamais.

Je dois  la vrit et  la justice de dire que M. de Polignac ne me
fit aucune observation. Voil la vrit de cette affaire des
arrestations, qui a t raconte de diverses manires. Au surplus, toute
arrestation tait dj devenue impossible en ce moment dans Paris,
except celle des deux personnes dsignes faisant partie de la
dputation.

J'avais tent la fortune d'aprs des calculs positifs, dont je donnerai
plus tard l'explication; mais tout annonait une rsistance telle, qu'il
n'tait pas possible d'esprer de la vaincre. Puisque le dveloppement
de mes forces et leur action la plus vigoureuse n'avaient rien produit,
je n'avais plus d'autre parti  prendre que de les concentrer  la nuit,
de les tablir dans une bonne position dfensive et d'attendre. Mais la
nuit arrivait lentement au gr de mes dsirs. La marche du gnral
Saint-Chamans avait t suivie d'incroyables efforts, de la part des
Parisiens, pour le sparer compltement de moi. Les arbres du boulevard
coups, des barricades multiplies, les boulevards dpavs, enfin une
dfensive imposante, cre comme par enchantement, mettaient entre lui
et moi des obstacles insurmontables. D'un autre ct, toutes les
tentatives qu'il fit pour se mettre en communication avec le gnral
Talon, occupant l'Htel de Ville, furent impuissantes. La rue
Saint-Antoine, dpave, barre par un grand nombre de barricades, tait
dfendue par le feu des maisons. Tout mouvement de troupes tait donc
devenu impossible dans cette direction. Cependant le gnral Talon avait
reu l'ordre d'attendre le gnral Saint-Chamans pour se retirer. De
nouveaux ordres furent envoye par des officiers dguiss, et la
retraite de ces deux principales colonnes s'opra, celle du gnral
Saint-Chamans par le pont d'Austerlitz, les boulevards extrieurs, et
celle du gnral Talon par l'le et le pont Neuf.

Ces deux officiers distingus ramenrent tous leurs blesss. Toutes les
troupes se trouvrent ainsi runies et concentres, aprs un des plus
rudes combats qui se soient jamais livrs. Nous avions consomm la plus
grande partie de nos munitions. J'avais beaucoup d'artillerie 
Vincennes. La difficult de traverser Paris m'avait empch d'en
disposer. Je fis partir, mercredi au soir, le 2e rgiment de grenadiers
 cheval, dont je n'avais pas cru devoir me priver jusqu' ce moment
pour Vincennes, en le dirigeant par l'extrieur. Il tait charg d'y
prendre l'artillerie et des munitions et de les escorter; mais il ne put
nous rejoindre qu'aprs l'vacuation de Paris.

Dans ma longue carrire militaire, et au milieu d'vnements de tout
genre dans lesquels j'ai t acteur, je n'ai rien prouv de comparable
aux tourments et aux anxits de cette journe. Mon quartier gnral
tait tabli sur la place du Carrousel. Je recevais  chaque moment une
multitude de rapports alarmants.  force de calme et de soins, j'tais
parvenu  pourvoir  tout, et la journe s'tait termine aussi bien que
possible, c'est--dire sans graves accidents; mais toute illusion devait
cesser pour un homme raisonnable, et,  moins que les rflexions de la
nuit, les pertes prouves, ne changeassent compltement l'esprit des
Parisiens, il n'y avait plus d'esprance possible que dans une
transaction trs-prompte.

Les troupes,  la pointe du jour, prirent une position entirement
dfensive et concentre. Je plaai deux bataillons suisses dans le
Louvre. C'tait la tte de ma ligne, et je considrais ce poste comme
une forteresse imprenable. Le 3e bataillon suisse, le 3e rgiment de la
garde et le 6e taient sur le Carrousel avec six pices de canon. Le 1er
et le 2e rgiment de la garde occupaient la place Louis XV et le
boulevard de la Madeleine avec deux pices d'artillerie. Le 15e rgiment
et le 50e taient placs dans le jardin des Tuileries, et deux pices de
canon taient  la grille, en face de la rue de Castiglione. Le 5e et le
53e taient sur la place Vendme. Enfin j'tablis des postes dans les
maisons  l'entre des rues aboutissantes au Carrousel et  la place qui
spare le Louvre des Tuileries.

Je plaai une batterie dans la rue de Rohan. Elle enfilait la rue de
Richelieu et empchait tout mouvement offensif de ce ct. Je mis un
dtachement du 6e rgiment de la garde dans les maisons de la rue de
Rohan, en face de la rue de Rivoli, pour empcher les habitants de ces
maisons de fusiller les troupes qui se trouvaient dans cette dernire
rue.

J'en fis autant dans les maisons de la place du Carrousel, places en
face du chteau des Tuileries. Une proclamation engagea les habitants 
se tranquilliser. Je convoquai les maires et les adjoints, en costume et
en charpe, pour les envoyer parcourir les environs des Tuileries et
parler au peuple. Mais il est pnible de n'avoir  citer que MM.
Hutteaux d'Origny, maire du dixime arrondissement, Olivier, adjoint au
dixime, Petit, maire du deuxime, de la Garde, adjoint au onzime: ce
furent les seuls qui se rendirent  ma convocation.

Je dfendis, de la manire la plus formelle, aux troupes de tirer
autrement que pour se dfendre contre une attaque. Je provoquai la
runion des ministres et leur dclarai que, dans l'tat des choses, je
n'entrevoyais d'autres ressources, pour sauver la monarchie, que de
traiter et de rapporter les ordonnances. Ils me rpondirent qu'ils n'en
avaient pas le pouvoir. Je les dterminai alors  se rendre sur-le-champ
 Saint-Cloud, et leur fournis une escorte. J'envoyai le gnral
Girardin au roi avec un mot qui lui donnait crance, et il avait pour
mission de reprsenter au roi l'urgence des circonstances. Enfin, MM. de
Smonville et d'Argout tant venus me trouver, je les engageai  se
rendre galement  Saint-Cloud, pour chercher  clairer et  convaincre
le roi.

J'attendais  chaque moment des nouvelles et des pouvoirs. Si encore 
onze heures j'eusse t autoris  promettre le retrait des ordonnances,
la dynastie tait sauve.

Dans une circonstance aussi critique, il tait de la plus grande
importance de traiter quand on occupait encore Paris, quand le chteau
des Tuileries, vritable chef-lieu de la capitale, tait encore en notre
possession; aussi tais-je dcid  tout risquer plutt qu' me retirer
volontairement. Cependant les circonstances devenaient toujours plus
pressantes. Quelques tiraillements insignifiants avaient eu lieu sur
plusieurs points; mais tout  coup un parlementage s'tablit sur le
boulevard, et bientt jusque sur la place Vendme. M. Casimir Prier,
dont le nom a une grande autorit, s'avana, s'adressa aux rgiments qui
l'occupaient. Aprs une courte, mais vive allocution, il les entrana.
Cette dfection tait le destin de cette importante journe; car, si les
troupes fussent restes fidles, ma dfense pouvait encore durer
vingt-quatre heures.

Inform par le gnral Wall de ce funeste vnement, je fis sortir du
jardin des Tuileries le 15e rgiment et le 50e, qui auraient pu tre
entrans par cet exemple, et les renvoyai aux Champs-lyses. Je ne
pouvais les faire remplacer par un bataillon du 2e rgiment, dj bien
faible pour garder les dbouchs de la rue Royale et contenir les forces
venant du boulevard et du faubourg Saint-Honor, tandis que les
insurgs, occupant le palais Bourbon et les avenues des ponts,
menaaient les Invalides et semblaient se disposer  passer la rivire.
En consquence j'envoyai le bataillon suisse, stationn sur la place du
Carrousel,  la grille de Castiglione pour la dfendre, et un des deux
bataillons placs au Louvre en fut retir pour occuper le Carrousel.
Tous les calculs militaires auraient t en ce moment pour l'vacuation
immdiate. Il n'y avait pas un moment  perdre; mais les calculs
politiques ordonnaient imprieusement de rester, et j'tais rsolu d'y
demeurer jusqu' l'extrmit. Je rendis compte au roi de ce nouvel
vnement, et je renouvelai mes efforts pour faire cesser les hostilits
de la part des Parisiens.

Un groupe nombreux s'avanait dans la rue de Richelieu, faisant un feu
assez vif, et dj tait arriv  la hauteur du passage Saint-Guillaume.
Le capitaine d'artillerie, commandant la pice de canon place dans
cette direction, me fit demander l'autorisation de tirer sur le
rassemblement.

Je me rendis moi-mme prs de la pice et j'examinai avec attention ce
rassemblement, dont le feu redoubla  ma vue. Ayant remarqu des femmes
dans le groupe, je dfendis de tirer. Voulant cependant arrter les
hostilits sur ce point, je donnai l'ordre au chef de bataillon de la
Rue, mon aide de camp, d'aller parlementer et d'annoncer  ces individus
qu'on tait en ngociation, mais que s'ils avanaient davantage on
tirerait sur eux. Cet officier parvint  faire cesser le feu. Les
Parisiens crirent: _Vive le roi! vive la Charte!_ et firent le mme
accueil  M. Hutteaux d'Origny, l'un des maires, qui, l'ayant suivi
revtu de son charpe, bravait avec un grand sang-froid les balles qui
sifflaient et ricochaient le long des maisons.

Il tait dj une heure, tout paraissait enfin tranquille, lorsqu'une
vive fusillade se fit tout  coup entendre. J'tais encore en ce moment
dans la rue de Rohan. Peu aprs le feu cesse, un bruit confus frappe mes
oreilles et j'aperois le bataillon suisse en dsordre. Il avait vacu
prcipitamment le Louvre, o de braves gens, comme les soldats qui le
composaient, auraient pu se dfendre ternellement contre des ennemis
sans canons. La cause de cet vnement inattendu fut d'abord un mystre
pour moi; mais l'ensemble des explications qui m'ont t donnes depuis
m'a fait connatre la manire dont les choses se sont passes. Le
bataillon auquel j'avais donn l'ordre de sortir du Louvre pour occuper
la place du Carrousel avait laiss en arrire une compagnie, place 
l'angle de gauche du Louvre, du ct de la rue du Coq, o se trouvaient
des constructions qui favorisaient les approches. L'adjudant-major de ce
bataillon, tant all chercher cette compagnie, la retira
inconsidrment, sans prvenir le colonel Salis qui l'et fait
remplacer. Les Parisiens, ayant vu le poste dgarni, pntrrent et se
montrrent  l'entre des appartements, o ils tirrent quelques coups
de fusil. Les Suisses, surpris, se retirrent prcipitamment. Le colonel
perdit la tte: au lieu de refouler et de faire prisonniers cette
poigne d'ennemis qu'il avait devant lui, frapp de l'ide du danger
d'tre bloqu dans le Louvre, il en sortit en toute hte et en dsordre.
Une fois dehors, il voulut essayer de rsister et de combattre, mais
vainement, et le dsordre dgnra bientt en une vritable fuite.  la
vue de cette retraite prcipite des Suisses et de l'arrive des
Parisiens qui les suivent;  la vue des coups de fusil partant des
maisons de la place du Carrousel, les troupes places sur le Carrousel
se prcipitent, infanterie, cavalerie et artillerie sous l'arc de
triomphe. La plus grande confusion en est la suite. Je monte  cheval et
passe le dfil un des derniers. Des hommes et des chevaux sont tus 
mes cts, et j'arrive dans la cour du chteau. L je rallie soixante
Suisses. Avec cette faible troupe je fais tte  ceux qui nous pressent,
afin de donner  la foule le temps de s'couler par la porte de
l'Horloge. Les Parisiens pntrent dans la cour mme, et l'un d'eux
tombe perc d'une balle, au moment o, arriv  dix pas, il venait de
tirer sur moi. Je les fais charger par quatre officiers qui
m'accompagnaient, et ils sont chasss. Je fais fermer la grille sous les
coups de fusil. Mes soixante Suisses restent matres du champ de
bataille.

J'envoie courir aprs les troupes, dont la retraite a t trop prompte.
Je fais revenir un bataillon dj arriv au Pont-Tournant. Je le place 
ta tte du quinconce pour protger la retraite et faire l'arrire-garde,
et nous gagnons la place en bon ordre. J'y fais halte pendant le temps
ncessaire pour assurer la retraite des troupes venant du boulevard de
la Madeleine, et contenir les masses qui s'taient rassembles dans le
faubourg Saint-Honor, et dont la tte occupait tous les dbouchs. Une
fois qu'elles sont passes, nous continuons notre mouvement. Arrivs 
l'avenue Marigny, nous trouvons une barricade tablie, d'o partent de
nombreux coups de fusil. On nous fusille aussi des jardins. Nous
continuons notre mouvement lentement, tandis que j'envoie l'ordre aux
troupes marchant en tte de s'arrter  la barrire. D'un autre cot, la
cavalerie aux ordres du gnral Saint-Chamans avait d se porter jusqu'
la hauteur de la porte Maillot pour chasser les bandes de Neuilly,
Courbevoie, etc., rassembles sur nos derrires. Enfin la masse des
troupes prend position  la barrire, et j'y arrive moi-mme. J'occupe
la tte du faubourg du Roule, assur que dans cette position personne ne
se prsentera devant nous. En vue du chteau, ayant de l'artillerie dans
un lieu dcouvert, nous tions encore menaants. C'tait quelque chose
pour la ngociation. Tant que nous tions en prsence, nos paroles
avaient du poids.

Si la cour alors et vacu Saint-Cloud et ft venue s'tablir 
Saint-Denis, libres des soins de sa sret, nous aurions pu, une fois
rejoints par l'artillerie de Vincennes, dont l'arrive devait avoir lieu
dans la journe; nous aurions pu, dis-je, aller prendre position 
Montmartre et de l foudroyer la ville, ou au moins la menacer. Au lieu
de cela, on en avait jug autrement  Saint-Cloud, et je reus en ce
moment la nouvelle que le roi avait donn le commandement de son arme 
M. le Dauphin. Celui-ci me prescrivait d'vacuer Paris, et de ramener
les troupes  Saint-Cloud. En consquence, aprs quelques moments de
repos, elles continurent leur mouvement, et allrent prendre les
nouvelles positions qui leur taient assignes[9].

     [Note 9:

     LE DAUPHIN AU MARCHAL DUC DE RAGUSE.

     Mon cousin, le roi m'ayant donn le commandement en chef de
     ses troupes, je vous donne l'ordre de vous retirer
     sur-le-champ, avec toutes les troupes, sur Saint-Cloud. Vous
     y servirez sous mes ordres. Je vous charge, en mme temps, de
     prendre les mesures ncessaires pour faire transporter [A]
     Paris toutes les valeurs du Trsor royal, suivant l'arrt
     que vient d'en prendre le ministre des finances. Vous voudrez
     bien prvenir immdiatement les troupes qu'elles ont pass
     sous mon commandement.

     De mon quartier gnral,  Saint-Cloud, le 29 juillet 1830.
     LOUIS-ANTOINE.]

     [Note A: Faute que nous conservons, parce qu'elle est
     dans l'original; car sans doute le prince a cru crire DE
     Paris.]

En vacuant le Carrousel et les Tuileries d'une manire si brusque et si
inopine, je ne pus faire retirer de toutes les maisons les postes
placs pour dfendre l'entre des petites rues. Plusieurs dtachements,
voyant cette retraite force, eurent le temps de sortir et de rejoindre
leurs corps en mouvement. D'autres restrent et se dfendirent jusqu'
extinction. Enfin il y en eut un du 6e rgiment, command par le
lieutenant Ferrier, qui, rest ainsi en arrire, dboucha et traversa,
toujours en combattant, les masses qui occupaient dj le Carrousel et
l'entre de la rue de Rivoli. Il nous rejoignit aux Champs-lyses,
amenant avec lui seulement vingt-deux hommes d'un dtachement de
cinquante, le reste ayant pri. Cette action vigoureuse mrite de grands
loges. Je pourrais encore citer beaucoup d'autres officiers pour le
courage qu'ils montrrent dans ces deux journes difficiles.

Voil l'expos le plus exact des vnements dans les journes des 27, 28
et 29 juillet, et des ordres qui furent donns. Peut-tre, dans leur
excution, y a-t-il eu des fautes commises et des modifications
apportes par les circonstances; mais, les bouleversements politiques
m'ayant empch de recevoir des rapports dtaills, je ne puis ni les
raconter ni en prendre sur moi la responsabilit. Dans une guerre de
cette nature, dans de pareils combats, comme dans les guerres dont les
pays coups sont le thtre, le chef qui, par la force des choses, perd
sur-le-champ ses colonnes de vue, n'a que deux choses  faire: ordonner
les dispositions gnrales, et parer aux grands accidents. C'est  ce
double devoir que j'ai d me borner.

Je rencontrai M. le Dauphin entre Saint-Cloud et Boulogne. Il me reut
froidement. Je lui expliquai succinctement ce qui s'tait pass, il
continua sa marche au-devant des troupes, et moi, je me rendis prs du
roi qui tait en ce moment avec le prince de Polignac. Depuis quelques
heures il avait perdu beaucoup de terrain; ses intrts taient bien
compromis; eh bien, il n'tait pas encore dcid  une transaction, ni 
renoncer  ce ministre qui perdait la monarchie, ni  ses funestes
ordonnances.

Je trouvai le roi triste, mais bon pour moi. Il me questionna. Je le
pressai vivement de ne pas perdre une minute. Je lui exprimai mon vif
regret de ce que la rponse aux propositions n'et pas pu tre faite, au
moins de la position de l'toile. C'et t encore tout autre chose, et
on aurait t d'accord avant la nuit; mais au moins il fallait se hter.
 cinq heures la rsolution fut prise, et cependant ce fut  sept heures
du lendemain seulement que le duc de Mortemart partit pour Paris avec
des pouvoirs.

Les vnements, aprs mon arrive  Saint-Cloud, tenant  un tout autre
ordre de choses, je reviens  ce qui s'est pass  Paris. Les
consquences en ont t si grandes, si immenses, ayant chang l'tat de
la socit, qu'elles ont d tre et devront tre encore longtemps le
sujet d'une controverse.

Je vais dmontrer que, malgr les rsultats, je ne pouvais agir
autrement. Tout autre parti prsentait des inconvnients plus graves en
apparence, sans offrir aucun des avantages que celui-ci promettait.

J'aborderai franchement toutes les questions, et je chercherai 
n'oublier aucun des arguments qui ont t faits contre la conduite
tenue, ni aucune des opinions manifestes sur ce que j'aurais d et pu
faire.

Je commence par rappeler ce qui est tabli plus haut et d'une manire
incontestable. Je n'tais dans le secret de rien. Je n'avais t
consult sur rien. Par consquent je n'avais rien pu prparer. Voici
maintenant l'tat des forces dont je pouvais disposer:

RGIMENTS DE LA GARDE.

1er rgiment de la garde.                                 800
 (Ce rgiment fournissait le service de Saint-Cloud.)

2e rgiment de la garde.                                1,200

3e _idem_.                                              1,200

6e _idem_.                                                800
 (Ce rgiment fournissait la garnison de Vincennes.)

7e rgiment suisse.                                     1,500
                                                        -----
Infanterie de la garde.                                 5,500
 (Seule infanterie parfaitement sre.)

INFANTERIE DE LA LIGNE.

5e
50e          rgiment.                                  4,000
53e
15e (lger).


Total de l'infanterie.                                  9,500

CAVALERIE.

Lanciers.                                                 400
Cuirassiers.                                              350
                                                          ---
Total de la cavalerie.                                    750

ARTILLERIE

Douze pices de canon.


J'ajouterai que le service de Paris s'levait  quinze cent vingt-six
hommes. Tant que Paris restait tranquille, on ne pouvait pas faire
rentrer les postes ncessaires au maintien du bon ordre et  la police
des rues. Aussi, lorsque la rvolution clata, comme elle se montra
partout  la fois, presque tous les postes furent dsarms, de manire
que ce fut au moins une diminution de douze cents hommes dans les forces
de la garnison.

Les libraux ont prtendu que, revtu d'un grand pouvoir, il fallait en
user dans l'intrt du pays, et non dans l'intrt de ceux qui m'en
avaient investi. Je devais dclarer au roi qu'il fallait cder 
l'opinion publique, rapporter les ordonnances, et, pour l'y contraindre,
faire arrter les ministres et m'unir aux mcontents.

Ce projet m'a t apport par des gens qui m'ont vivement sollicit de
l'excuter le mardi et le mercredi; mais aucune illusion n'a masqu un
moment,  mes yeux, l'extravagant et l'odieux de ce projet.

Je rpondis  ceux qui me parlaient ainsi: Vous voulez que j'aille
trahir un vieillard qui a mis en moi sa confiance et sa foi. Infidle 
mon mandat, je tournerais mes armes contre celui qui les a mises entre
mes mains! Y pensez-vous? Je serais l'artisan immdiat et volontaire de
la ruine de la monarchie. Quel nom aurais-je mrit, et quel nom
recevrais-je dans l'histoire? Je serais considr comme le sauveur de la
monarchie, en prenant ce parti, dites-vous? Vous vous faites illusion.
Je sais mieux qu'un autre, et par exprience, ce qu'il en cote pour
s'lever  des considrations de cette hauteur. Je sais quelle est la
rcompense accorde aux actions les plus gnreuses, les plus
dsintresses, les plus patriotiques, quand elles sont hors de la rgle
des devoirs positifs. Les intrts froisss sont sans misricorde.
D'ailleurs, on n'est rien que par le droit; c'est  titre d'obissance
que je commande; si je dsobis, je n'ai plus de droit  commander. Au
surplus, et vous le savez bien, mes opinions particulires sont opposes
aux coups d'tat. Mes principes, non plus que mes affections, ne me
commandent pas en ce moment un dvouement aveugle. Ainsi il n'y a aucun
entranement dans ma conduite, mais le sentiment d'un devoir pnible,
cruel, auquel je dois tout sacrifier. Ces raisons sont de nature  vous
fermer la bouche,  vous faire voir en moi une rsolution inbranlable;
mais cette pense criminelle, si elle pouvait me sduire un moment, ne
produirait pas l'effet que vous en attendez. Serais-je obi, le
croyez-vous? Non, tout serait dsorganis, chacun irait de son ct. Le
roi serait livr sans dfense, et je n'aurais aucun moyen d'arrter un
mouvement qui emporterait tout. La ruine complte, qui serait le
rsultat infaillible de cette conduite, serait donc attribue  moi seul
et avec raison. Au lieu d'tre un dictateur, comme vous le prtendez, je
serais un malheureux sans action, sans pouvoir, et couvert de mpris,
mme aux yeux de ceux dont j'aurais servi les intrts. Je serais,
dites-vous, port en triomphe. Dieu me prserve d'un clat ainsi
justifi, et d'un triomphe au prix de la maldiction et du mpris de la
postrit!

Aujourd'hui que toutes les circonstances ont tourn contre moi, ma
conviction est encore plus vive, s'il est possible. Aprs avoir rpondu
 cette trange accusation de n'avoir pas parl en matre, en imposant
ma propre volont au roi, j'attaque la question des dispositions
militaires.

Le mardi, on ne peut lever de doute sur ce qu'il y avait  faire,
puisque tout rentra dans l'ordre, et, pour ainsi dire, sans effusion de
sang.

Le mercredi matin, c'tait tout autre chose. Une grande insurrection se
manifestait. Des actes hostiles  la royaut taient commis. Les cris
factieux profrs donnaient aux vnements un caractre qui prescrivait
de grandes mesures.

Trois partis taient  prendre dans ces circonstances difficiles: ou
employer la force pour comprimer l'insurrection;--ou prendre position et
ngocier;--ou vacuer Paris, et traner la guerre en longueur.

Ne pas attaquer une insurrection au moment o elle clate, c'est en
assurer le succs. Le retard dans l'emploi des moyens de rpression,
quand on n'a aucun secours important  recevoir immdiatement, double la
confiance des rvolts, et, par consquent, leurs moyens de rsistance,
et, en mme temps, les mmes retards agissent en sens inverse sur
l'esprit des troupes. Si les troupes, aprs avoir pris une position
dfensive, fussent restes l'arme au bras pendant la journe, et tmoins
tranquilles des outrages faits aux insignes de la royaut, elles eussent
t, ds le lendemain, moins disposes  agir. On n'aurait pas manqu
d'employer la sduction envers elles, et, au bout de trois jours, leur
fidlit et leur dvouement auraient t plus qu'branls.

Dans des vnements de cette nature, des troupes bien disciplines sont
redoutables le premier jour; le second, elles sont moins bonnes, et
aprs leur valeur diminue  chaque moment. Si ensuite des fatigues, des
privations et des intrigues surviennent, elles vous abandonnent. Il est
donc dans la nature des choses et dans tous les calculs de la raison de
les faire agir le plus tt possible, afin de s'en servir quand elles
sont au moment de toute leur valeur. Enfin, si j'avais ajourn l'action,
on n'aurait pas manqu de dire, et avec une grande apparence de vrit,
que ma lenteur, mon incertitude et ma faiblesse avaient fait triompher
la rvolte, en lui donnant une confiance funeste et le temps de
s'organiser. Cette accusation m'aurait paru fort juste  moi; car, il
n'y a pas longtemps, lisant l'histoire de Lacretelle et discutant avec
quelques amis les vnements du 14 juillet 1789, j'accusais M. de
Besenval de s'tre retir, le 11 juillet, dans les Champs-lyses avec
des troupes fidles, au lieu de les employer  attaquer et  combattre.

Entreprendre de ngocier: on a dj vu qu' Saint-Cloud on ne le voulait
pas. Attendre: je n'aurais pas manqu de le faire si le roi avait t
aux Tuileries.

Alors on aurait pu supposer et croire que les insurgs, se portant sur
le chteau, viendraient en masse pour l'attaquer.

Dans ce cas, il et t sage de les attendre pendant quelques heures
dans une position forte et concentre, et, comme au 13 vendmiaire,
aprs les avoir reus par un bon feu, de les poursuivre. Mais il n'y
avait pas de chances pour qu'il en ft ainsi. Le roi dehors, il n'y
avait nul but d'attaque pour les Parisiens. Leur objet tait rempli,
quand la ville entire, sauf le quartier occup par les troupes, avait
renonc  l'obissance envers le gouvernement, et que les nouvelles
couleurs taient partout arbores.

On a dit qu'il ne fallait pas oprer par les petites rues. Les
boulevards, les places et les quais sont les champs de bataille les plus
favorables; les troupes ne peuvent pas en choisir de meilleur dans cette
ville. L'occupation des places est la premire condition pour tre
matre d'une ville; et, comme presque toutes les communications y
aboutissent, elle est indispensable.

Il fallait, a-t-on dit aussi, ds le mardi, juger l'importance de
l'insurrection, attaquer ce jour-l, et, n'ayant pu russir  tout
soumettre, vacuer Paris le lendemain, prendre ensuite position 
Montmartre, canonner la ville, la brler, etc.

Les dsordres du mardi ont t peu de chose. Il et t absurde et
atroce de tirer le canon dans les rues: on doit proportionner les moyens
 l'objet et au but. Tout a t pacifi en quatre heures, et, pour
ainsi dire, sans rpandre de sang. Le but tait donc rempli et l'emploi
de la force superflu. vacuer Paris le mercredi  la vue de
l'insurrection et t une opration impossible  justifier: c'tait
donner gain de cause  la rvolution; c'tait faciliter l'organisation
de tous ses moyens et les rendre compactes. Le drapeau tricolore une
fois plac sur les Tuileries, la rvolte en possession du chteau, de la
trsorerie, des ministres, etc., la rvolution tait faite. Les
troupes, retires hors des barrires par ordre, se seraient crues
trahies et auraient t peu disposes  combattre plus tard. D'ailleurs,
j'avais t envoy  Paris pour y maintenir l'ordre, pour le rtablir
s'il tait troubl, et non pour vacuer cette ville. Le roi tait  deux
lieues, et, s'il l'avait cru ncessaire, il me l'aurait fait connatre.

Occuper Montmartre le mercredi par de l'artillerie et canonner Paris
n'tait ni praticable ni raisonnable. D'abord je n'avais pas eu le temps
de faire venir l'artillerie de Vincennes; elle ne pouvait arriver sans
escorte, et, le mercredi au soir seulement, j'ai pu disposer d'un
rgiment pour cet objet. Ensuite, l'artillerie et-elle t sous ma
main, je n'aurais pas pu, avec aussi peu de forces, occuper  la fois
Montmartre, le chteau et ses avenues, avoir des rserves aux
Champs-lyses, assurer une communication avec Saint-Cloud et agir
immdiatement sur les insurgs. La tentative de les disperser et de les
soumettre en les attaquant corps  corps devait d'ailleurs toujours
prcder un parti aussi violent. Je ne pouvais pas raisonnablement
commencer les hostilits en m'en prenant tout d'abord  la ville en
masse, et il tait indispensablement ncessaire d'avoir acquis
auparavant la certitude que la ville entire tait ennemie. Le jeudi,
aprs avoir vacu, c'et t diffrent, et ma station  la barrire o
j'avais pris position, o je voulais rester, tait le commencement de
cette opration; mais, comme mes troupes taient extrmement rduites
par les pertes prouves et par l'abandon des rgiments de ligne, il
aurait fallu, pour pouvoir occuper Montmartre, que la cour vacut
Saint-Cloud et vnt s'tablir  Saint-Denis. Alors l'artillerie tant
arrive, et elle nous rejoignit vers les quatre heures du soir, on et
pu prendre cette altitude menaante. Mais, arriv  la barrire, je
reus tout  la fois l'avis officiel que M. le dauphin avait le
commandement gnral, et l'ordre de celui-ci de me rendre  Saint-Cloud
avec les troupes. Il ne me restait plus qu' obir; et, si ce mouvement
rtrograde peut tre l'objet de la critique, elle ne doit pas tomber sur
moi.

viter de combattre ds le commencement, pour ensuite traner la guerre
en longueur, n'tait pas faisable davantage. Certaines gens, dont le
rve tait depuis longtemps la guerre civile, n'ont jamais voulu
comprendre qu'ils n'en avaient pas les lments. Je ne conois la guerre
civile, je ne la crois possible qu'avec des passions personnelles des
deux cts. Le soldat doit tre dans la cause tout aussi bien que le
chef suprme, et souvent plus que lui.

Aussi les guerres civiles les plus habituelles ont-elles t causes par
la religion. Des troupes recrutes dans la masse du peuple, d'aprs un
systme rgulier, et dont les individus ont t dsigns par le sort, ne
peuvent avoir aucune propension  se battre contre la population mme
qui les a fournies. On peut obtenir par l'empire de la discipline, par
l'esprit de corps, par les sentiments d'honneur, par de bons traitements
et des rcompenses, etc., on peut, dis-je, arriver, par tous ces moyens
runis,  pouvoir se servir des troupes contre les citoyens; mais cette
action doit tre de courte dure. La rflexion relchera promptement les
ressorts tendus avec peine, et en peu de jours il ne restera plus rien
des sentiments qu'on avait cru tablis d'une manire durable. Ainsi
donc, quand les circonstances politiques exigent l'emploi de ces moyens,
on doit diffrer le moins possible  en faire usage, et tout retard
doit tre funeste  celui qui les emploie. Une action semblable doit
tre de la plus courte dure. Si un choc immdiat ne couronne pas les
efforts, il faut renoncer  en obtenir du temps; car, au milieu de ces
crises, les sensations se multiplient dans le coeur humain. Je vais
chercher  en dvoiler le mystre.

Chaque homme a une dose dtermine de force morale, qu'il dpense plus
ou moins vite, suivant la nature des vnements. Quand des troupes, dans
une guerre ordinaire, ont prouv de grandes pertes, de grandes
fatigues, de grandes privations, elles se battent beaucoup moins bien
que lorsqu'elles n'ont pas souffert. Cependant le devoir est toujours
simple; il ne peut y avoir de discussions sur la conduite  tenir. Les
gens braves se soutiennent, mais c'est toujours le petit nombre; les
autres sont abattus, et ils conviennent tacitement par leur
dcouragement de l'effet produit sur eux, quoiqu'il n'ait rien
d'honorable. Mais, quand il s'agit d'une guerre de la nature de
celle-ci, o aucune passion n'entrane, quand c'est contre des Franais,
contre des compatriotes, des parents qu'on est appel  combattre, c'est
tout autre chose. La peur, la fatigue, agissent de mme, mais leur effet
est masqu par des sentiments honorables. Tel homme qui, la veille,
n'avait pas hsit  rpandre du sang franais en a tout  coup l'esprit
frapp et y rpugne. Ces sentiments sont bons en eux-mmes; je suis loin
de vouloir les condamner; mais, trs-probablement, il se passe au fond
du coeur quelque chose de honteux. Quand les mots d'humanit, de
concitoyens viennent  tre prononcs dans ces circonstances, quelle
puissance ils apportent avec eux! quelle loquence les accompagne!

Dans la guerre ordinaire, l'loignement de ses devoirs dgrade et
avilit; ici on se fait illusion sur le vritable motif qui nous dirige;
on se trompe soi-mme en s'abandonnant  une action rprouve par un
devoir positif, et dont cependant une espce d'ovation est la
rcompense. Certes on rougirait si on se rendait bien compte de ses
vritables impressions, et au contraire on prtend s'honorer.

Je crois avoir dmontr, 1 que, le 27, il n'y avait pas d'autre
conduite  tenir que celle qui fut suivie, c'est--dire pacifier sans
combattre, puisque la force n'a pas t ncessaire; 2 qu'on ne pouvait
pas laisser, le 28, les troupes en prsence de la rvolte, sous peine de
les voir se pervertir, et la rvolte se constituer et s'organiser; 3
qu'on ne pouvait pas vacuer Paris, car c'tait renoncer  tout, et
qu'il fallait agir tout en reconnaissant l'empire des circonstances et
les immenses difficults  surmonter. On pouvait supposer, et c'tait
mon opinion, que vingt  trente mille mcontents prendraient les armes,
se prsenteraient aux troupes sur le boulevard et sur les places. Les
troupes, marchant avec des moyens organiss, devaient, si l'on
commettait contre elles des hostilits, tout renverser, tout pulvriser.
C'tait la foudre qui sillonnait dans les principales directions, et
alors chacun rentrait chez lui pour y chercher un asile. Une crainte
salutaire rtablissait la tranquillit et tout tait fini; mais, du
moment o les groupes se sont disperss sans combattre et o les
hostilits sont parties des maisons, du moment o il est devenu vident
que la population entire prenait part  l'action, la question tait
rsolue et les armes n'avaient plus rien  faire.

Mais les troupes, une fois arrives, ne pouvaient plus rtrograder avant
la nuit et suspendre leur feu, qu'au moment o les Parisiens auraient
cess le leur. De l il est rsult un long combat.

Les troupes taient insuffisantes pour remplir la tche immense qu'on
leur avait prpare, et cependant elles ont pu excuter tout ce que je
leur avais prescrit. Malgr le changement survenu dans les
circonstances, aucun danger ne les a arrtes, et elles ont rpondu 
tout ce qu'on pouvait attendre de braves et valeureux soldats. Il
fallait, pour rendre possible le succs de l'opration, n'avoir devant
soi, comme je l'ai dit plus haut, qu'une partie de la population de
Paris et non la population presque entire. On pouvait, et on devait le
croire, je l'ai cru et en cela je me suis tromp, mais il en tait
encore bien autrement: c'tait pour ainsi dire  toute la France qu'on
avait affaire. Partout et simultanment dans toutes les villes, la
rvolte clata. Versailles, Saint-Germain mme, si prs de Saint-Cloud,
fermrent leurs portes aussitt aprs la sortie des troupes qui les
occupaient et commirent des hostilits. L'insurrection, comme un
incendie, gagna les campagnes autour de Paris, et en un moment les
troupes ne possdaient plus que le terrain sur lequel elles taient
campes.

Si l'on et eu la certitude des dispositions hostiles de la population
entire et de sa rsolution de combattre dans ses maisons, il fallait
sans doute ne pas attaquer et s'empresser de ngocier; mais d'abord
comment le reconnatre avant d'avoir eu un engagement srieux, et
ensuite, quand, aprs un combat aussi chaud, au moment o cette vrit
tait bien dmontre, je n'ai pas pu l'obtenir, aurais-je pu avoir cette
autorisation avant le combat et quand on pouvait encore lever des
doutes sur le nombre des combattants  soumettre? Je le rpte, de deux
choses l'une: ou l'on russissait, et on ne pouvait pas esprer de
mettre plus de chance en sa faveur, puisque c'tait l'instant o les
troupes taient le plus ardentes et les moyens de leur rsister le plus
incomplets; ou l'on ne russirait pas, et il fallait ngocier sans
perdre un moment, car on tombait ncessairement dans une dfensive
impossible  faire durer longtemps, plus difficile encore  convertir en
sige,  cause de l'exigut et de la faiblesse extrme de nos moyens et
des effets de l'opinion. Il fallait ngocier franchement le mercredi
soir, et tout tait sauv.

D'aprs ce qui prcde, ma rgle de conduite pour le jeudi, 29, fut et
devait tre de prendre une bonne position concentre, de ne point
commettre d'hostilits inutiles, de conserver le Louvre, le chteau et
les postes qui en sont les consquences, et d'attendre les ordres du
roi, si souvent demands. Malgr les souffrances des troupes, malgr les
pertes de la veille, j'aurais, j'en ai la certitude, gard pendant
vingt-quatre heures encore la position prise si les troupes de ligne
fussent restes fidles. Mes proclamations et les paroles de paix des
magistrats et des officiers envoys auprs du peuple commenaient 
produire un effet utile. Enfin j'tais autoris  avoir quelque scurit
pour le moment, quand les 5e et 53e rgiments, stationns sur la place
Vendme, nous abandonnrent et fraternisrent avec les Parisiens.

La fatigue et la lassitude des troupes les avaient mal disposes, mais
la voix de celui qui leur parla fit plus encore. M. Casimir Prier avait
de l'autorit, de la puissance dans l'opinion. L'effet de ses paroles
fut sans remde. Toutes les raisons militaires m'ordonnaient de quitter
et d'vacuer; mais je ne pouvais pas supposer qu'un ordre de traiter
n'arrivt pas enfin, tant tait vident l'avantage de traiter encore en
possession du chteau, et non hors de Paris. Aussi sacrifiai-je tout 
cette pense. L'vnement a prouv que le sacrifice devait tre inutile
dans tous les cas. Notre dfense, se ft-elle prolonge, n'et servi 
rien, puisque je rencontrai  l'toile l'officier envoy pour m'apporter
l'ordre d'vacuer Paris et de venir prendre position  Saint-Cloud.
Ainsi donc, si nous n'avions pas t forcs de quitter par les
circonstances de la guerre, nous l'aurions fait une demi-heure plus
tard, par suite des ordres de M. le Dauphin, et, sauf les inconvnients
d'une retraite force, c'eut t la mme chose pour les intrts
gnraux. Ainsi,  Saint-Cloud, personne ne devait comprendre l'tat de
la question, et le seul remde possible alors  tous nos maux.

Les souffrances des troupes avaient t extrmes, et effectivement il
est difficile de s'en faire une juste ide. Le jeudi, elles taient
depuis trente heures sous les armes, elles avaient eu  soutenir les
combats les plus opinitres et les plus sanglants. Une chaleur
pouvantable les avait extnues. Le manque de subsistances avait
complt leurs souffrances, et je ne sais ce qui leur serait arriv sans
quelques secours en vivres envoys par l'htel des Invalides.

Je vais expliquer la cause de cette disette, et l'on verra s'il avait
t en mon pouvoir de l'empcher.

Avec de l'activit et des ressources dans l'esprit, on fait beaucoup en
peu de temps; mais, comme le temps est un des lments de tout, quand il
manque absolument, on ne peut rien.

On se le rappelle, c'est seulement le mardi, dans l'aprs-midi, que j'ai
pris le commandement. Les troupes taient  jour pour les vivres, et il
n'y avait aucune rserve ni  l'cole-Militaire ni  la manutention. Les
circonstances du mercredi matin empchrent de distribuer les vivres
fabriqus pendant la nuit. La manutention, quoique garde, fut force
pendant la journe, et, ne l'eut-elle pas t, on n'aurait pu aller y
chercher des vivres sans livrer un combat. D'ailleurs, comment aurait-on
pu les transporter? Nous tions sans aucun moyen de transport. L'on ne
pouvait, dans une semblable circonstance et  une pareille distance,
envoyer des hommes de corve. Il en tait de mme pour la viande.

Depuis plusieurs annes, toutes nos institutions avaient perdu leur
caractre militaire. Sous le prtexte d'conomie de combustibles, on
avait supprim les marmites d'escouades portatives, pour les remplacer
par des marmites de compagnie, maonnes dans les casernes. Ainsi c'est
dans les casernes seules que les troupes pouvaient manger la soupe. Dans
la circonstance, les casernes taient ou trop loignes ou enleves, et
il fut impossible d'avoir recours aux ressources qu'elles prsentaient.
Enfin, pour le fourrage, on avait imagin, je ne sais par quel caprice,
d'tablir le magasin de Bercy au-dessus de Paris, au lieu de le mettre
au-dessous, du ct de Grenelle, lieu de la plus grande consommation et
du rassemblement prsum des troupes. Il en rsulta que les fourrages,
devant traverser tout Paris ou faire un long dtour, on manqua de
nourriture pour les chevaux au moment mme o, des divers points, la
cavalerie de la garde se runissait aux Champs-Elyses. D'un autre ct,
les villages de la banlieue taient insurgs et se refusaient  toute
espce de fournitures. La force seule aurait pu les y contraindre.
Ainsi, dans ce moment si pressant, les troupes, hommes et chevaux,
furent prives de toutes ressources en vivres. Pour complter le
tableau des difficults sans nombre, accumules dans ces misrables
circonstances, je dirai un mot de l'espce de dsorganisation introduite
comme  plaisir dans les troupes.

On connat l'influence qu'exerce sur de bons rsultats dans l'action des
troupes une organisation fixe et l'autorit des mmes chefs. Eh bien!
d'abord les quatre lieutenants gnraux commandant les quatre divisions
de la garde taient absents  la fois. M. de Bourmont, en entrant au
ministre, n'avait pas voulu renoncer  sa division. Il l'avait encore
conserve quand il avait eu le commandement de l'arme d'Afrique, et
cette division, alors de service, tait sans chef.

Le gnral Ricard, commandant la premire division d'infanterie, tait
galement absent. Dix jours avant il avait obtenu un cong pour aller
aux eaux. Le lieutenant gnral Foissac-Latour, commandant la division
de cavalerie lgre, avait t envoy en mission en Normandie 
l'occasion des incendies, et avec deux rgiments de la garde (4e
d'infanterie et 1er de grenadiers  cheval), en outre du 5e rgiment, en
garnison  Rouen et dont il disposait. Enfin le gnral Bordesoulle,
commandant la grosse cavalerie, faisait son service de menin auprs de
M. le Dauphin.

Les divisions de la garde taient donc commandes par des marchaux de
camp, dont plusieurs, fort mdiocres, avaient peu d'autorit sur
l'esprit des troupes. Le lieutenant gnral Coutard, commandant depuis
dix ans la garnison de Paris, tait aux eaux. Pendant son absence, son
autorit avait t confie  un vieil migr, trs-brave homme, mais
assez peu capable. Pour mettre le comble  tant d'ineptie, tous les
officiers de la garde qui taient lecteurs, et ils taient en grand
nombre, avaient reu des congs pour se rendre aux lections; et, mieux
que cela encore, ils avaient l'autorisation, pour viter les frais de
voyage, d'attendre chez eux les congs de semestre. Ainsi plus de la
moiti des officiers suprieurs taient absents. Dans beaucoup de
compagnies, il n'y avait qu'un seul officier. Malgr cela, la garde a
fait son devoir; mais on comprend que les moyens d'action, si
ncessaires dans des circonstances aussi difficiles pour lui conserver
son esprit, taient bien diminues. C'est avec de tels instruments et
cette imprvoyance que M. de Polignac a os tenter le coup le plus
hardi, le plus audacieux, un coup d'tat dont le succs aurait t mme
douteux aprs de puissants prparatifs.

Tel est le rcit fidle des vnements pendant les trois jours de
Juillet. Tel est le tableau des souffrances inoues auxquelles les
troupes ont t en proie. La garde s'est montre digne de sa rputation
par son courage. Elle et tout comprim si elle n'et eu affair qu'
une rvolte partielle; mais elle avait l'universalit des citoyens 
combattre, et l'opinion l'a vaincue, beaucoup plus encore que le courage
de ses ennemis.

Une transaction, quand le vritable tat des choses,  dfaut des moyens
qu'on n'avait pas song  prparer pour soutenir une pareille lutte, a
t connu, pouvait seule sauver la dynastie. Elle n'a t ni accepte ni
propose  temps, et tout a t perdu.

Je ne sais si je m'abuse; mais je crois n'avoir rien nglig pour
prsenter la critique des oprations avec toute la force dont elle est
susceptible, et je crois y avoir rpondu d'une manire victorieuse. Il
m'est donc permis de conclure que j'ai fait tout ce que le dvouement et
les calculs de la raison commandaient, au moment mme o il le fallait,
et de manire  mettre quelques chances en notre faveur; et, s'il
demeure constat que le seul remde  tant de maux n'tait pas en ma
puissance, les rsultats malheureux ne peuvent pas m'tre attribus; il
faut d'abord s'en prendre  d'autres, et ensuite  la fatalit.

Aprs l'arrive des troupes  Saint-Cloud, M. le Dauphin les rpartit
depuis Svres jusqu' Puteaux. Il ne fit pas occuper Neuilly ni couper
le pont que les habitants avaient barricad.

Je fus voir les troupes de la garde le lendemain pour leur donner de la
confiance. Leur attitude n'tait pas trop mauvaise pour la circonstance.
Je pourvus, autant que possible,  leurs besoins en vivres; mais une
chose me contraria beaucoup. Dj la solde se trouvait en arrire, et
une gratification, ordonne par le roi, n'avait t paye qu'en partie.

Dans la journe, quelques dsertions eurent lieu. Vingt grenadiers du
1er rgiment sur quarante, d'un poste en avant du pont de Boulogne,
laissrent leurs armes aux faisceaux, et partirent pour Paris.

Ce commencement tait de nature  inquiter. Le bruit courait que
presque tous les soldats du 3e rgiment en feraient autant pendant la
nuit suivante. Je m'occupai particulirement de ce rgiment, et je
rentrai  Saint-Cloud, assez content de l'effet que je croyais avoir
produit.

J'eus en ce moment une conversation avec M. le Dauphin. Il blma le roi
d'avoir promis de retirer les ordonnances et de faire un nouveau
ministre.

Mais quels sont vos moyens dans cette hypothse? dis-je  M. le
Dauphin.

--N'importe, me rpondit-il, il vaut mieux prir que de reculer!

--Mais prir, c'est la fin de tout; c'est quand on ne peut pas faire
autre chose, et il y a des ressources, si on veut en faire usage.

--Les lecteurs ont fait une impertinence au roi, en renvoyant les
dputs qui avaient vot l'adresse.

--Peut-tre n'est-ce ni poli ni aimable pour le roi; mais, quand on est
occup de la dfense de ses droits, on n'en est pas aux politesses, et
le pays s'est dfendu dans cette circonstance avec les armes que la
Charte lui a donnes.

--Enfin le roi est le matre, dit-il; mais je suis loin d'approuver ce
qu'il a fait.--Et l-dessus il me congdia.

Ce court expos ne justifie-t-il pas la rputation de sa faible
intelligence? On connatra bientt sa justice et sa bont.

Le reste du jour fut employ  des soins d'administration. Vers le soir,
je vis le roi. Je l'engageai  partir sans retard, avec tout ce qu'il y
avait de troupes runies, pour s'loigner de Paris, dont l'atmosphre
lui serait funeste, et  se rendre, sans s'arrter, sur la Loire, 
Blois, par exemple. Il me parla de Tours, que je trouvai galement
favorable; mais il me dit: Il faut attendre les effets du voyage de
Mortemart.

Je lui rpondis que son silence depuis le matin devait faire concevoir
peu d'espoir de sa dmarche. En s'loignant promptement, on conserverait
les troupes. En rapportant officiellement les ordonnances, et convoquant
les Chambres sans retard dans un lieu quelconque, en appelant le corps
diplomatique prs de lui, son gouvernement prendrait de l'aplomb, de la
dignit, et frapperait d'illgalit tout ce qui se ferait  Paris. Notre
conversation en resta l.--Je me retirai.

Il tait six heures lorsque, entour de plusieurs personnes du service
du roi, MM. le duc de Maill, comte de Pradel, etc., etc., on
introduisit prs de moi le gnral Tromelin, arrivant  pied de Paris,
et me prvenant qu'une attaque sur Saint-Cloud se prparait au moment de
son dpart, et que, sur la route, il s'tait crois avec un certain
nombre de soldats de la garde rentrant  Paris sans armes.

Ces bruits, et surtout la dsertion, tant de nature  causer les plus
grandes inquitudes pour la sret du roi, je me dcidai, pour remdier
au silence que M. le Dauphin avait gard,  mon grand regret, vis--vis
de la troupe,  adresser un ordre du jour  la garde, sur laquelle se
bornait alors mon commandement. J'y faisais sentir aux troupes
qu'approchant du terme de leurs souffrances ce n'tait pas le moment de
renoncer, en quittant leurs drapeaux, aux rcompenses mrites. J'y
annonais enfin que le duc de Mortemart, nomm premier ministre, s'tait
rendu  Paris pour tout finir. Cet ordre du jour ne renfermait pas autre
chose.

J'avais d'abord eu la pense d'aller le soumettre  M. le Dauphin; mais,
pour ne pas perdre une minute et afin que cet ordre ft lu dans les
bivacs avant l'appel du soir, je descendis  l'tat-major et je le
dictai aux officiers prsents, les capitaines Puibusque et de
Berteux[10].

     [Note 10: ORDRE DU JOUR.

     Soldats! vous venez, dans ces jours de combats, de donner
     des preuves de courage et de dvouement. Le roi est content
     de vous. Des rcompenses vont tre accordes.--Les
     ordonnances sont rapportes.--M. le duc de Mortemart, nomm
     premier ministre, va assurer la pacification.--C'est le
     moment de serrer vos rangs autour du trne que vous avez si
     vaillamment dfendu, et de rester prs de vos drapeaux.

     Le marchal major gnral de la garde,

     DUC DE RAGUSE.

     Saint-Cloud, 29 juillet 1830.]

Si l'on se rappelle le rcit des vnements passs depuis trois jours,
et si on lit attentivement ce qui suit, on verra s'il n'a pas t dans
ma destine de connatre l'excs des misres humaines. M'tant rendu
chez le roi, vers neuf heures, pour prendre ses ordres pour le
lendemain, je lui rendis compte de ce que je venais de faire. Il me dit:
Vous avez tort; il ne faut jamais parler politique aux troupes.

--Cela est vrai, rpondis-je, quand tout est en ordre; mais, quand tout
se dcoud, il faut bien chercher  maintenir. La politique est forcment
dans l'esprit des soldats. Ce ne sont pas des automates; il faut parler
 leur intelligence,  leur honneur,  leurs intrts.

--L'avez-vous dit  mon fils?

--Non, Sire; le temps pressait; je ne me suis adress qu' la garde, et
je me rservais d'en donner connaissance  monseigneur en venant 
l'ordre chez Votre Majest.

Vous avez eu tort! Courez chez lui pour le lui apprendre.

Je quittai le roi, et je fus chez M. le Dauphin.

M. le Dauphin tait entr chez le roi au moment o j'en sortais, mais
par une autre porte. Je ne le rencontrai donc pas, mais je ne l'attendis
pas long-temps. Deux minutes  peine taient coules, et il arriva avec
un air gar. En passant devant moi, il me dit avec un air furieux:
Entrez!

 peine dans son salon, il me prend  la gorge en s'criant:

Tratre! misrable tratre! vous vous avisez de faire un ordre du jour
sans ma permission!

 cette attaque subite, je le saisis par les paules et le repousse loin
de moi; lui, redoublant ses cris et recommenant ses insultes:

Rendez-moi votre pe!

--On peut me l'arracher, mais je ne la rendrai jamais!

Il se jette sur moi, la tire; il semble vouloir m'en frapper, et
s'crie:

Gardes du corps,  moi! Saisissez ce tratre; emmenez-le!

Dire la sensation que j'prouvai dans cet horrible moment est chose
impossible. Un sentiment d'horreur, d'indignation, de mpris, me domina....
Mais je m'arrte; car j'aurai cess d'exister quand ces _Mmoires_
paratront. Le rcit des faits sera, pour la postrit, ma seule
vengeance.

Je fus envelopp par six gardes du corps et conduit ainsi dans mon
logement. Les six gardes du corps restrent dans ma chambre, o je fus
retenu prisonnier.

Je cherchais la cause d'une semblable folie. Une susceptibilit
exagre, surexcite par les malheurs du moment, et la faiblesse
naturelle de ses organes, sont les motifs auxquels il faut s'arrter
pour chasser le soupon d'un calcul odieux par lequel il m'et signal 
l'opinion publique comme la cause vritable de la catastrophe. Cette
ide me vint cependant  l'esprit, et je crus fermement  ma fin
prochaine; mais, je puis le dire avec orgueil, je n'en fus pas agit,
tant les autres sentiments dont j'tais anim avaient envahi toutes mes
facults.

Une demi-heure s'coula dans cet tat de choses. M. de Luxembourg,
capitaine des gardes de service, arriva, accompagn de tous les
officiers suprieurs des gardes du corps, me rapportant mon pe et
m'annonant que le roi me demandait. Je me rendis chez lui sur-le-champ.

Le roi me dit: Vous avez mal fait de publier un ordre du jour sans le
soumettre  mon fils; mais je conviens qu'il a t trop vif. Allez chez
lui. Convenez de votre tort; il reconnatra le sien.

--Trop vif, Sire! Est-ce ainsi que l'on traite un homme d'honneur? Voir
M. le Dauphin? Jamais! Un mur d'airain est dsormais entre lui et moi.
Voil donc le prix de tant de sacrifices, la rcompense de tant de
dvouement! Sire, mes sentiments pour vous ne sont pas quivoques; mais
votre fils me fait horreur!

--Allons, mon cher marchal, calmez-vous; n'ajoutez pas  tous nos
malheurs celui de vous sparer de nous, me dit le roi avec une douceur
admirable, moi lui rpondant avec l'indignation du dvouement outrag et
du dsespoir. Alors, m'attirant par les deux mains, m'entourant de ses
bras, il me conduisit jusqu'au seuil de son cabinet, dont la porte avait
t laisse ouverte, sans doute avec intention, pour que tous les
officiers de service chez le roi fussent tmoins de la rparation. Il
chargea le duc de Guiche de me conduire prs du Dauphin.

Une fois seul avec le duc de Guiche, ma fureur me reprit, et j'ajoutai
avec une nergie dont je ne pourrais jamais donner la mesure: Fasse le
ciel que la France ne tombe jamais dans les mains d'un pareil homme!
Aprs un quart d'heure de dbats et dans la triste circonstance o nous
tions, je vis bien la ncessit de me rsoudre  obir. J'allai chez M.
le Dauphin. Je lui dis avec hauteur et de la manire la plus solennelle:
Monseigneur, c'est par l'ordre exprs au roi que je viens prs de vous
et que je reconnais avoir eu tort en publiant un ordre du jour sans
votre assentiment.

Il attendit un moment, et me rpondit: Puisque vous reconnaissez votre
tort, je conviens que j'ai t un peu vif. Je ne rpondis rien, et il
ajouta: Au surplus, j'en ai t puni, car je me suis bless avec votre
pe. Et il me montra la coupure qu'il s'tait faite  la main. Je lui
repartis vivement: Elle n'avait pas t destine  faire couler votre
sang, mais  le dfendre.

--Allons, me dit-il, n'y pensons plus et embrassons-nous. Il m'embrassa
avec difficult, car assurment je ne pliai pas les reins pour me
rapprocher de sa taille. Il me prit la main, que je ne serrai pas. Je
fis une profonde rvrence sans le regarder, et je m'en fus chez moi.

Tous les habitants du chteau vinrent dans mon appartement pour
m'exprimer la part que chacun prenait  cet vnement et l'indignation
prouve par tout le monde. M. le baron de Damas, homme droit et loyal,
me toucha vivement par ses expressions. On vint me demander mes ordres;
je dclarai ne plus commander, ne voulant avoir aucun rapport quelconque
avec M. le Dauphin, mais ajoutant que je n'abandonnerais pas le roi,
tant que durerait cette crise. Cet horrible vnement a eu peut-tre sur
la destine du roi et de sa famille une grande influence. Il m'a rendu
tranger  tout ce qui se passa le lendemain, et dont les effets ne
sauraient tre calculs.

Le roi se dcidant  partir  trois heures du matin pour Trianon, il
exigea que je prisse le commandement des quatre compagnies des gardes du
corps. M. le Dauphin resta avec les troupes; mais, au lieu de suivre le
roi  une heure d'intervalle, il eut la fantaisie de prolonger son
sjour jusqu' onze heures. C'tait une mesure impolitique et peu
militaire. Provoquer une espce d'action au moment o il fallait viter
jusqu' la plus lgre apparence d'un combat, c'tait donner un prtexte
 la dsorganisation, au dsordre, et en quelque sorte vouloir les
faire natre.

J'ai dj parl de l'opinion dans les troupes au milieu des crises de la
guerre, il serait superflu d'y revenir. Seulement je dirai que les
trente-six heures coules depuis l'vacuation de Paris avaient donn le
temps aux esprits de fermenter, aux influences d'agir, aux exemples de
sduire. Aussi fallait-il,  tout pris, viter l'apparence d'un combat
qui pouvait tout compromettre et tout dtruire. Il fallait se retirer 
petites journes en pourvoyant  tous les besoins des troupes, et, une
fois arriv assez loin pour tre hors de l'influence de Paris, s'occuper
 changer leur esprit et  retremper leur moral; mais la pense de cette
ncessit ne vint pas  M. le Dauphin. Si je fusse rest prs de lui,
peut-tre la lui aurais-je fait sentir, et, alors  quatre heures du
matin, nous aurions commenc notre mouvement. Au lieu de cela il voulut
se retirer en se battant, ce qui est toujours, mme  la guerre, un pis
aller, et il eut le triste sort de se faire battre par les seuls
habitants de Svres.

Effectivement, quelques hommes arms de ce village, de Meudon et de
Boulogne, se prsentrent et tirrent quelques coups de fusil. Un
bataillon du 3e rgiment de la garde fut envoy contre eux et refusa de
faire feu. Six compagnies du Ier rgiment suisse, ayant reu le mme
ordre, mirent bas les armes. Deux pices de canon, charges de tirer sur
eux, passrent le pont et se dirigrent sur Paris.

Tel fut le rsultat de ce sjour intempestif  Saint-Cloud, M. le
Dauphin mit en mouvement ses troupes et se dirigea sur Versailles. Dans
cette chauffoure, le duc d'Esclignac, excellent officier, reut une
blessure qui entrana la perte d'une jambe. Versailles, dont la basse
population a toujours eu de mauvais sentiments pour la famille royale,
tait occupe par le gnral Bordesoulle, avec trois rgiments de sa
division, savoir, les deux rgiments de cuirassiers et le 2e de
grenadiers  cheval, le 1er tant en route pour revenir de la
Basse-Normandie. Les troupes avaient t travailles par la population
d'une manire fcheuse, et, au lieu de les enlever le plus promptement
possible  cette funeste influence, on les y avait soumises en y
prolongeant leur sjour.

Le roi quitta cette ville, et, sans s'arrter, gagna Rambouillet. Il y
arriva aprs minuit avec ses gardes du corps. M. le Dauphin resta 
Trappes, o les troupes n'eurent ni vivres ni secours. Le lendemain,
dimanche, il amena l'infanterie et la cavalerie lgre prs de
Rambouillet. Il les plaa au hasard dans cet entonnoir, qui n'offre
absolument rien de dfensif. Il laissa le 2e rgiment suisse, arrivant
d'Orlans au village du Perey, et la division de grosse cavalerie 
Cognires. Cette division, dont le moral avait si fort souffert pendant
son sjour  Versailles, continuant  rester en communication avec cette
ville, fut bientt entirement sduite, et, chose remarquable, mais
dplorable, les colonels de ces trois rgiments partirent  la tte de
leurs corps pour Paris, le lundi au matin, tendards dploys. Le
gnral Bordesoulle se rendit de sa personne  Rambouillet, en passant
au Perey. Il donna l'ordre au 2e rgiment suisse, plac dans ce village,
de le suivre. Par cette disposition, Rambouillet se trouvait tout  fait
 dcouvert,  la merci de la premire alerte et de la premire terreur
panique qui pourrait s'emparer des esprits.

La dfection si prompte et si criminelle des trois rgiments de grosse
cavalerie de la garde s'explique par un fait qui est aujourd'hui
dmontr, mais qui est venu seulement longtemps aprs  ma connaissance.
Le gnral Bordesoulle avait fait, ds le vendredi au matin, et quand le
roi tait encore  Saint-Cloud,  la municipalit de Versailles, sa
dclaration de soumission au gouvernement tabli  Paris.

Enfin, pour complter le tableau de cette dplorable poque et faire
connatre l'esprit des troupes, je dois raconter ce qui se passa 
Trappes ds le dimanche au matin.

Ce jour-l donc les colonels des divers corps de la garde qui se
trouvaient  Trappes, et entre autres celui du 2e, Chrsies; celui du
4e, Farincourt; celui du 6e, Rvel; Salis, colonel du 7e suisse;
Besenval, du 8e suisse; Fontenille, du 1er grenadier  cheval; Dandri,
de la gendarmerie d'lite, et plusieurs autres se runirent en conseil.
Rvel, colonel du 6e exposa l'tat de dsorganisation des rgiments, la
dsertion allant toujours croissant, et le danger prochain o se
trouvaient les chefs en restant avec quelques officiers et les drapeaux
exposs aux insultes et aux attaques des paysans. Il proposa d'envoyer 
Paris pour conclure, avec le gouvernement provisoire, une convention par
suite de laquelle les rgiments se rallieraient et retourneraient dans
leurs garnisons. Un autre, le colonel Farincourt, dit qu'aux motifs
exposs on devait ajouter la position particulire aux rgiments
suisses. Lorsque les rgiments franais se seraient dbands, ces corps
se trouveraient seuls en butte  la haine populaire. Il s'offrit pour
tre le ngociateur et fut accept. Deux ou trois colonels prirent peu
de part  la dlibration, et, sans exprimer une opposition formelle,
eurent l'air de ne pas l'approuver. M. de Farincourt se mit en route
immdiatement pour les avant-postes. Cependant les observations du
gnral Bordesoulle, qu'il rencontra, et une sorte de pudeur,
l'empchrent de donner suite  ce projet pour le moment; mais les
colonels suisses s'y dterminrent pour leur compte, ainsi qu'on le
verra plus tard. Cependant le dsordre allait toujours croissant. Les
soldats dsertaient par bandes. Les chefs, dcourags, n'y mettaient
plus aucun obstacle.

Je restai tout  fait tranger  ce qui se faisait. Simple spectateur du
plus triste tableau, j'attendais avec anxit la fin de cet horrible
drame. Une femme de mes amies m'crivit de Paris pour me prvenir de
l'exaspration existante contre moi, et m'engagea  m'loigner de ma
personne. Elle m'envoyait un homme sr pour me conduire; elle m'offrait
de l'argent, tous les secours et toutes les garanties de sret
personnelle dont je pouvais avoir besoin. Je refusai ses offres, tout en
apprciant les sentiments qui les avaient dictes. L'honneur me
prescrivait de rester, quelles qu'en pussent tre les consquences.

Le duc de Mortemart n'avait pas pu donner de ses nouvelles. La
combinaison qui se rattachait  sa personne tait videmment manque: il
ne fallait plus y penser. Girardin, revenu de Paris, avait annonc que
M. le duc d'Orlans, auquel on offrait la couronne, dclarait n'en pas
vouloir; il avait dit et rpt qu'il ne serait jamais un usurpateur.
Il fallait appeler au trne M. le duc de Bordeaux. Il est vrai,
ajoutait-il, qu'il ne voyait pas comment on pourrait obtenir
l'abdication de M. le Dauphin.

On tait, le lundi matin, dans des angoisses, agit tout  la fois par
les nouvelles de Paris, par la vue de la dfection des troupes et de
tout le dsordre rsultant d'une complte anarchie; car le commandement
nominal de M. le Dauphin n'avait eu rien d'effectif.

S'il y avait une planche de salut pour la dynastie, elle tait
uniquement dans l'abdication en faveur de M. le duc de Bordeaux. Je
parlai avec chaleur  ce sujet dans le salon de Rambouillet. Le roi en
fut inform; il me fit appeler, et j'entrai dans son cabinet. J'abordai
la question sans mystre et sans dtour; je lui dis que, pour essayer de
conserver la couronne dans sa maison, une abdication prompte en faveur
de son petit-fils me paraissait indispensable. Avec le mouvement
imprim, avec ce qui se passe, Sire, vous dire que vous pouvez encore
rgner serait vous tromper. Chaque jour votre situation deviendra plus
fcheuse, et j'ose dire plus misrable. Il y a encore de la grandeur 
s'lever volontairement et de soi-mme au-dessus d'une grande infortune.
Que Votre Majest ne se laisse pas arracher sa couronne qui tombe;
qu'elle sache s'en dpouiller elle-mme, la prendre et la mettre sur la
tte de son petit-fils. Cette action peut rallier beaucoup de monde pour
lui; elle consacre le principe de la lgitimit et te le droit 
l'Europe de se mler de nos tristes affaires; elle conserve nos
institutions, seuls lments de gouvernement et d'opinion qui nous
restent et peuvent nous prserver de l'anarchie. Cette rsolution est un
grand acte de patriotisme, puisqu'elle peut sauver la France; elle est
un grand acte de prudence, puisqu'elle coupe court  d'immenses
difficults, dont les consquences sont au-dessus des prvisions
humaines.

Le roi m'couta avec calme et sang-froid. Il me remercia de la franchise
avec laquelle je venais de lui parler, et il entra en matire.

J'ai dj pens  ce parti, me dit-il; mais il y a bien des
inconvnients: il faut d'abord que mon fils y consente, car ses droits
sont les mmes que les miens; ensuite, ce pauvre enfant, il faudra le
confier aux soins de M. le duc d'Orlans.

--Sur la premire question, rpliquai-je, je ne puis supposer que M. le
Dauphin se spare du roi dans une rsolution juge ncessaire au salut
de ses peuples. Quant  la seconde, c'est une mesure d'excution; et,
certes, il n'y aura rien  ngliger pour assurer sa vie et sa
conservation.

Aprs avoir retourn cette question sous toutes les faces, donn de
nouveaux dveloppements  cette ide, le roi me congdia en me
remerciant encore et me disant que peut-tre il prendrait ce parti.

Une demi-heure aprs, sa rsolution tait arrte. Le gnral
Latour-Foissac nous avait rejoints la veille au matin, arrivant de
Normandie. Homme aussi bon dans le conseil qu' la guerre et excellent
dans les rapports de l'amiti, il fut charg de porter l'abdication du
roi et de M. le Dauphin  Paris. Le roi lui remit ses instructions  cet
effet, et M. le Dauphin lui donna les siennes pour dfendre les intrts
des troupes qui n'avaient point abandonn la famille royale.  trois
heures il tait en route. Une fois cette grande rsolution prise, le roi
me fit appeler pour m'en informer. Il me demanda de reprendre le
commandement. Il m'en cotait beaucoup, mais, en ce moment, je n'avais
rien  lui refuser.

tant descendu dans la cour du chteau pour y donner des ordres,
j'aperus M. le Dauphin  l'une des fentres, regardant les prparatifs
de dpart. Il me fit signe de monter prs de lui. En l'abordant, il me
dit:

Monsieur le marchal, vous savez les rsolutions prises par le roi, et
auxquelles je me suis associ; je suis donc destin  ne jouer dsormais
aucun rle politique dans ce pays. Je vous demande maintenant, comme
chrtien et comme homme, d'oublier ce qui s'est pass entre nous.

Le Dauphin me tendit alors la main; et, touch d'une aussi grande
infortune, je la serrai avec une motion douloureuse.

M. le Dauphin eut le caprice de ne me remettre le commandement qu' six
heures du soir. Ainsi je ne pus employer le reste de la journe  voir
les troupes et  les chauffer dans le sens de leur devoir. Cependant je
m'occupai tout de suite de pourvoir  leurs besoins, car elles
manquaient de tout.  six heures, l'acte d'abdication du roi tant
imprim, je me rendis auprs de chaque rgiment. J'en fis faire la
lecture. Je parlai aux officiers, sous-officiers et soldats runis en
masse autour de moi. Je leur fis sentir quelle importance il y avait
pour la sret du roi, comme pour sa dignit, qu'il restt entour du
plus grand nombre d'individus possible. C'tait une tche d'honneur et
de conscience pour chacun de nous. La rsolution du roi tait magnanime,
et il fallait lui en faire trouver le prix dans un redoublement de soins
et de respect de notre part. Je dis enfin tout ce qui me vint  l'esprit
et me semblait rclam par la circonstance. Je recommenai mes discours
cinq ou six fois en faisant partout reconnatre Henri V.

 l'instant o je me trouvais sur la grande route, je vis arriver le 2e
rgiment suisse, venant du Perey, d'aprs l'ordre du gnral
Bordesoulle, pour s'tablir comme le reste des troupes  Rambouillet.
Cette disposition nous enlevait notre avant-garde, et les mcontents
pouvaient venir  cinq cents pas de Rambouillet tirer des coups de fusil
et y jeter l'alarme. Pareille chose et fait natre un grand dsordre
parmi des troupes campes d'une manire aussi confuse, avec l'immensit
de bagages et de voitures de toute espce qui se trouvent toujours  une
cour comme celle de France. Je donnai l'ordre au colonel Besenval de
retourner sur ses pas avec son rgiment, d'aller prendre position 
trois quarts de lieue dans un emplacement reconnu au sommet de la cte,
 la tte du parc, au lieu o le mur coupe  angle droite la grande
route; la droite tait couverte par un tang. La position tait bonne
pour le but qu'il fallait atteindre et pour la force du corps employ 
l'occuper. Jamais on ne vit un homme plus dconcert et plus mcontent.
Il me donna diverses raisons pour ne pas excuter mon ordre toutes plus
mauvaises les unes que les autres. C'tait un homme terrifi, et
cependant ce rgiment, arrivant d'Orlans et n'ayant pas combattu,
aurait d tre dans la fracheur de son zle.

Il se trouvait qu'immdiatement aprs l'vacuation du Perey, le nomm
Poques (se disant aide de camp de M. de la Fayette, ancien garde du
corps de la compagnie de Raguse, dont il avait t renvoy pour un acte
d'insubordination) tait entr dans ce village avec cent  cent
cinquante paysans pris dans les campagnes voisines. Cette force
redoutable avait inspir  M. de Besenval la terreur dont son esprit
tait rempli. Je lui fis des raisonnements calmes d'abord. Enfin, ne
pouvant pas lui faire comprendre l'extravagance de sa conduite,
j'ordonnai imprativement et je le traitai avec plus de duret qu'il
n'est dans mes habitudes d'en mettre avec un officier; mais, dans la
circonstance, il ne mritait aucun mnagement. J'tablis le rgiment
moi-mme et je chargeai le gnral Vincent, homme de coeur, auquel
j'avais donn le commandement de toute l'infanterie runie 
Rambouillet, des dtails de la position.

Ce malheureux M. de Besenval se croyait perdu. Il dit au gnral Vincent
que, si trois coups de fusil taient tirs, son rgiment entier
partirait. Il se trompait, j'en suis sur; ce rgiment tait calomni;
mais, avec un pareil chef dans des dispositions semblables, il ne
donnait pas une grande scurit. Aussi envoyai-je chercher cent gardes
du corps pour les tablir en avant du rgiment, quoique assurment, au
milieu des bois, ce ne fut pas un poste de cavalerie; mais au moins
j'tais sr qu'avec ces braves gens on attendrait l'attaque avant de
s'en aller, et qu'on ne se retirerait que si l'ennemi se prsentait
rellement, et non sur le simple rve d'une imagination malade.

Je venais de rentrer. J'avais rendu compte au roi de la tourne faite
dans les camps, quand arrivrent  Rambouillet cinq commissaires envoys
par le lieutenant gnral du royaume auprs de Charles X. C'taient le
marchal Maison, le duc de Coigny, MM. de Schonen, Odilon Barrot et le
colonel Jacqueminot. Le duc de Coigny vit le roi. L'objet de leur
mission tait de veiller  sa sret. On avait annonc  M. le duc
d'Orlans que tout le monde l'avait abandonn; et ils accouraient,
disaient-ils, pour suppler par leur prsence aux troupes qui lui
manquaient. Le roi rpondit qu'il n'avait pas besoin d'eux, et ne
voulait pas les voir. Ces messieurs furent assez piqus de cette rponse
et demandrent au duc de Coigny  me parler.

Celui-ci vint chez moi en exprimant leur dsir, et je me rendis  leur
auberge pour viter leur entre dans le chteau. Ces messieurs me firent
part de l'objet de leur mission, je leur rpondis que le roi n'tait
point abandonn. Si quelques individus l'avaient quitt, il lui restait
plus de monde qu'il ne lui eu fallait pour sa sret. Il avait envoy
dans la journe l'acte de son abdication. Infailliblement cette grande
rsolution allait terminer tous nos embarras, et il fallait en attendre
les effets.

M. Odilon Barrot prit la parole et me dit que je me trompais et ne
connaissais pas l'tat de l'opinion. Cette dmarche ne produirait rien.
Les esprits taient tellement prvenus contre te retour de la maison de
Bourbon, qu'on prouvait la crainte, en dfrant la couronne  M. le duc
d'Orlans, de le voir ta considrer comme un dpt entre ses mains, pour
la rendre un jour au duc de Bordeaux, et qu'avant de la lui remettre on
exigerait de lui des assurances, des dclarations explicites et
formelles, pour tre  l'abri de ce danger.

L-dessus une discussion s'tablit sur les intrts de la France, par
rapport aux trangers, de ne pas sortir de l'ordre naturel et lgitime.
M. de Schonen prit part  la discussion, et pendant plus d'une heure je
soutins mon opinion contre tous mes interlocuteurs. En rsum, je leur
dclarai que le roi, n'ayant pas besoin d'eux, les remerciait et
remerciait M. le duc d'Orlans de sa sollicitude; qu'ils pouvaient 
leur choix rester ou se retirer.

Ils se dcidrent  partir en motivant leur dpart sur une sorte de
dlicatesse, ne voulant pas tre accuss, dirent-ils, d'employer leur
influence  acclrer la dispersion des troupes. Le fait est et la
chose est devenue vidente pour moi, que la prsence de Charles X 
Rambouillet gnait  Paris. On ne croyait pas qu'il et autant de monde
avec lui, et on supposait que le tmoignage d'intrt qui lui tait
donn hterait son dpart.--Les commissaires, se voyant tromps dans
leurs calculs, crurent de leur devoir de rentrer  Paris pour informer
le pouvoir et aviser  d'autres moyens.

 une heure du matin, les commissaires reprirent la route de Paris.

La dsertion continua pendant la nuit, mais elle fut faible. Je parvins
par de grands efforts,  faire dlivrer des vivres aux troupes pendant
la journe du 3, et, comme on manquait d'argent, je fis engager
l'argenterie du roi et abattre les bestiaux de la ferme royale de
Rambouillet.

On attendait avec impatience des nouvelles de l'effet produit par
l'abdication. Les nouvelles arrivrent, mais ne rpondirent pas aux
esprances. L'abdication tait venue trop tard: deux jours plus tt,
elle aurait t accueillie avec empressement. Alors elle ne fut qu'un
embarras de plus. Cependant la Chambre des pairs tait au moment de
s'assembler, et cet acte allait y tre mis en discussion. Il fallait
attendre.

La vue de ce chteau, o tant de grandeur se montrait encore dans tout
son clat, il y avait  peine huit jours, cette tristesse profonde, cet
avenir incertain, cette perspective de dangers pire que la mort, ce
chaos succdant si promptement  l'ordre, tout cela fit sur moi une
impression profonde qui jamais ne s'effacera de mon esprit. Au milieu de
ces circonstances, l'attitude de Charles X tait digne; elle avait
quelque chose de touchant. Sa rsignation pieuse et calme, sa figure
noble, triste et bienveillante, compltaient un tableau qu'aucun peintre
ne saurait reprsenter. M. le Dauphin, par sa gaiet et une insouciance
qui tenait de la stupidit, prsentait une disparate rvoltante.
N'imagina-t-il pas de dire  Girardin: Qu'est-ce que je ferai de mes
chiens?

--Monseigneur, vous avez d'autres intrts qui passent avant ceux-l.

--Eh bien! je ne veux m'occuper que de mes chiens.

--Libre  vous, monseigneur; mais moi, je ne veux pas parler de chiens.

Au surplus, M, le Dauphin est un homme indfinissable, tranchant,
despote, susceptible et rempli d'amour-propre quand il avait du pouvoir.
Il a dit et rpt depuis la catastrophe, et, je crois, avec sincrit,
que de tout cela il ne regrettait que ses chiens et ses chevaux.

La journe s'coula paisiblement.  sept heures, je reus un mot des
commissaires, dat de Cognires. Ils annonaient leur retour et
rclamaient des ordres prompts pour empcher leur marche d'prouver
aucun retard, ayant une mission aussi importante qu'urgente  remplir
auprs du roi. Je prvins le roi et j'envoyai un aide de camp  leur
rencontre. Ils annoncrent qu'un mouvement violent s'tait dclar 
Paris vers onze heures. Tout le monde s'tait arm et avait cri: 
Rambouillet! pour y attaquer Charles X. La population entire s'tait
branle. Toutes les voilures de place avaient t prises pour la
transporter. Elle se recrutait de celle des villes et des villages
voisins, et ils avaient voyag pendant quatre heures au milieu de cette
foule immense, dont la tte atteignait Cognires quand ils en taient
partis.

Les commissaires, qui peut-tre n'taient pas tous trangers  ce
mouvement, arrivaient maintenant pour le faire valoir et en tirer parti.
Ils en attendaient le dpart du roi. Cela tait clair; mais il tait
clair aussi que le mouvement, quoique exagr, tait rel. Quelque peu
redoutables que fussent militairement les bandes tumultueuses qui
s'avanaient contre nous, nous n'tions pas en mesure, avec l'esprit
actuel des troupes, de les arrter ni de les combattre. Il eut t tout
simple de marcher, avec mille chevaux et six pices de canon, contre
cette masse sans organisation. Il et t facile de la mettre en fuite,
sans mme lui faire grand mal; mais, dans toute la cavalerie, nous
n'avions de troupes sres que les gardes du corps, et leur destination
ne pouvait tre change. Ils ne pouvaient quitter la personne du roi.
D'un autre ct, pour pouvoir agir avec de la cavalerie, il fallait
aller  prs de trois lieues, puisque les bois de Rambouillet s'tendent
jusqu' cette distance du ct de Paris. Dj la tte des Parisiens
tait arrive au Perey, c'est- dire  l'entre du bois: ils s'y
seraient trouvs en plus grand nombre au jour. La moindre troupe qui
aurait fusill dans le bois aurait pu arrter cette cavalerie. Il et
donc fallu emmener avec soi un peu d'infanterie, et l'on vient de voir
que nous n'en avions plus. Rien donc de ce genre n'tait possible.
L'offensive n'tait pas praticable. D'un autre ct, comme dfensive,
Rambouillet n'offre aucune espce de position. C'est un entonnoir au
milieu des bois. On ne peut pas mme y former rgulirement des troupes.
Que faire alors? La disposition des troupes tait telle, qu'elle ne
promettait rien de bon. On ne pouvait que s'loigner. Une chauffoure
aurait t quelque chose d'horrible  Rambouillet, et elle tait assure
 l'arrive de la plus misrable tte de colonne, d'aprs l'esprit du 2e
rgiment suisse, qui formait notre avant-garde et sur lequel reposait
notre scurit.

Comme il est d'une grande importance historique de bien constater
l'esprit de dcouragement sans exemple qui s'tait alors empar des
troupes, je vais rsumer les faits qui en sont la preuve.

1 Les troupes de ligne nous avaient abandonns, moiti  Paris, le
jeudi, et le reste en masse le lendemain,  Saint-Cloud, en se
dbandant;

2  l'arrive  Saint-Cloud, la dsertion se mit dans la garde. Elle
commena ds le lendemain par le dpart de vingt hommes faisant partie
d'un poste de quarante grenadiers du 1er rgiment, situ en avant du
pont de Saint-Cloud, et depuis elle ne cessa pas;

3 Le samedi, 31, M. le Dauphin ayant ordonn  un bataillon du 3e de la
garde,  six compagnies du 1er rgiment suisse (7e) et  deux pices de
canon de repousser quelques habitants de Svres et de Meudon, qui
commettaient des hostilits, le bataillon du 3e refusa de tirer, les six
compagnies suisses mirent bas les armes et les deux pices de canon
passrent le pont et se rendirent  Paris pour rejoindre l'insurrection;

4 Le dimanche au matin, les colonels de la garde, prsents  Trappes,
se runirent en conseil, rsolurent d'envoyer faire leur soumission 
Paris et demander des ordres. Cette rsolution n'eut cependant pas de
suites immdiates, except de la part des colonels commandant les deux
rgiments suisses;

5 Le lundi, 2, les trois rgiments de grosse cavalerie de la garde,
rests  Cognires, passrent aux insurgs, et ds ce moment les
avant-postes de ceux-ci furent composs en partie de la grosse cavalerie
de la garde.

6 On se rappelle l'esprit qui animait le 26e rgiment suisse arrivant
d'Orlans. Il tait tel, d'aprs la dclaration de son colonel, que je
crus ncessaire de faire couvrir par cent gardes du corps ce rgiment en
position dans les bois.

7 Les colonels suisses avaient obtenu une sauvegarde crite, rclame
par eux, et, de plus, une feuille de route du gouvernement de Paris,
pour se retirer en Bourgogne. Ils taient tellement presss d'en
profiter, que, cette feuille de route et le sauf-conduit tant tombs
dans mes mains, ils osrent les rclamer.

8 Enfin, la dsertion avait fait de tels progrs, que les cinq
rgiments d'infanterie franaise de la garde taient rduits  rien. Le
6e, par exemple, n'avait pas plus de cent vingt hommes. Ces cinq
rgiments, parmi lesquels taient le 4e arrivant de Normandie et te 2e
qui n'avait eu aucun engagement srieux, ne formaient plus qu'un total
de treize cent cinquante hommes.

Le seul parti  prendre tait donc de se retirer, d'aller prendre
d'abord immdiatement position sur l'Eure,  Maintenon, et plus tard sur
la Loire. Je conduisis les commissaires chez le roi. Ils lui parlrent
avec chaleur de ses dangers, et de la ncessit o il tait de quitter
Rambouillet sans retard. M. Odilon Barrot fit un discours pathtique, et
le dpart fut rsolu. Je n'avais pas prvu une retraite aussi
prcipite, et rien dispos pour l'excuter. Cependant, le moment devenu
pressant, il fallut pourvoir  tout. Les dispositions furent faites et
excutes avec un ordre parfait, et tout se dbrouilla avec rapidit. Je
fis partir le roi avec les gardes du corps pour Maintenon; les immenses
bagages, avec une escorte convenable, suivirent, et les troupes des
diffrentes armes ensuite, dans un ordre dtermin. Chacun marcha  son
tour et  son rang, sans confusion, et nous suivmes le roi  Maintenon
o nous arrivmes  quatre heures du matin. En une heure, tout avait
quitt Rambouillet, mme l'arrire-garde. Les commissaires nous
prcdrent  Maintenon.

Le dpart de Rambouillet tait indispensable, et je l'avais conseill.
J'avais pens qu'arrive  Maintenon, et aprs un repos convenable, on
continuerait la retraite sur Chartres, pour aller gagner la Loire, et
qu'enfin on tenterait un essai de gouvernement de Henri V. Aussi
avais-je envoy une avant-garde, commande par le gnral Talon, sur
Chartres, et, dans cette ville, des officiers pour y faire prparer des
vivres; mais il devait en tre autrement. Les commissaires, dans leur
allocution du soir, avaient parl de la ncessit o le roi tait de
quitter la France, annonc des dispositions faites  Cherbourg pour le
recevoir. Des paquebots amricains devaient s'y rendre pour le
transporter avec sa famille, dans le pays qu'il aurait choisi. Toutes
les prcautions taient prises pour la route. Enfin, si le nouveau
pouvoir dsirait le dpart de Charles X, c'tait surtout en vue de la
sret personnelle de ce prince, qui tait l'objet de ses plus vives
sollicitudes. Ces observations avaient germ dans l'esprit du roi.  mon
arrive  Maintenon, tant all lui demander ses ordres pour continuer
le mouvement, il m'annona qu'il avait pris le parti de renoncer 
prolonger la lutte, qu'il n'irait pas sur la Loire, mais se rendrait 
Cherbourg pour s'embarquer; que le jour mme il en prendrait la route,
et irait coucher  Dreux. Alors toute la question politique tait
termine.

Dans la marche de nuit de Rambouillet  Maintenon, un courrier, expdi
de Paris, apporta aux deux rgiments suisses de la garde le
sauf-conduit du lieutenant gnral du royaume, pour se rendre  Chlons
et  Mcon. Il y tait dit qu'il tait accord, sur la demande faite par
le lieutenant-colonel de Maillardoz, au nom de ces rgiments. Ce
sauf-conduit tomba entre les mains du gnral Vincent qui me l'envoya.
J'prouvai un profond sentiment d'indignation, en voyant ces deux
rgiments, combls des bienfaits du roi, s'empresser de l'abandonner au
moment mme o leur prsence semblait lui tre la plus utile et la plus
ncessaire.

On peut difficilement qualifier une dmarche pareille; elle tait bien
oppose  la prtention des Suisses d'tre l'exemple de la fidlit. Je
le demande: quel avantage rsultait-il pour les Bourbons d'avoir eu, 
prix d'or et en blessant l'opinion publique, des troupes bonnes, sans
doute, mais qui ne pouvaient assurment avoir la prtention d'tre
suprieures aux troupes franaises?  quoi bon ces troupes privilgies
qui taient exemptes, dans divers cas, de service?  quoi tout cela
servait-il, si ces troupes ne se dvouaient pas au moins  la dfense
personnelle du roi? En les prenant avec tant d'inconvnients, on avait
eu la pense qu'elles seraient trangres  la politique, et
chapperaient  l'influence des factions. Cela est clair, et voil qu'au
premier cas chant des circonstances prvues elles se retirent. Ce ne
sont pas des troupes qui se dsorganisent, des soldats qui dsertent,
ce sont des corps entiers, conduits par leurs colonels, qui abandonnent
le roi quand il rclame leur appui, et lorsque entour d'eux il peut
trouver son salut! Et, pour avoir eu sitt ce sauf-conduit, il fallait
l'avoir sollicit au moment mme du dpart de Saint-Cloud, ou au moins
pendant la marche de Saint-Cloud  Rambouillet, c'est--dire au milieu
mme de la crise.

Le parti, pris par le roi, de renoncer  toute lutte et de se rendre 
Cherbourg pour s'embarquer rendant inutile de conserver les troupes
encore rassembles, il dcida leur renvoi, et je leur fis les adieux du
roi dans un ordre du jour.

Je dirigeai d'abord l'infanterie sur Chartres, o elle devait trouver
des vivres, et de l tre envoye dans ses garnisons pour y recevoir les
ordres du nouveau gouvernement. Elle tait rduite: l'infanterie
franaise  douze cents hommes. La cavalerie lgre, la seule qui
existt, se trouvait divise. Les lanciers, les hussards et
l'artillerie, qui taient prs de Chartres, reurent l'ordre de s'y
rendre et de rentrer ensuite dans leurs garnisons respectives, comme
l'infanterie. Restaient les chasseurs, les dragons, les gendarmes
d'lite et les gardes du corps.

Les chasseurs taient dsorganiss, et Alfred de Chabannes, en emmenant
avec lui son escadron  Paris, avait commenc la dislocation de ce
rgiment. Les dragons, commands par le lieutenant-colonel Cannuet,
officier trs-distingu de l'ancienne arme, suivirent le roi, sans
qu'il restt un seul homme en arrire. Arriv  Dreux, le roi renvoya
galement ce brave rgiment, exemple de bonne discipline et de fidlit,
et lui adressa des loges qu'il venait de mriter. L'escorte du roi ne
se composa plus que des gardes du corps, de la gendarmerie d'lite et de
deux pices de canon.

Arriv  Dreux, le roi rgla son itinraire; mais il le composa de
journes si courtes et de tant de sjours, que son voyage et t
ternel. Je fus charg de communiquer cet itinraire aux commissaires.
Ceux-ci demandrent quelques changements qui furent l'objet
d'arrangements postrieurs. On commena par le suivre tel que le roi
l'avait donn, et le lendemain, jeudi, on alla coucher  Verneuil.

Nous trouvmes, sur la route, au haut des clochers de tous les villages
et dans toutes les villes, le drapeau tricolore tabli et les gardes
nationales pares des trois couleurs. Ce spectacle tait extrmement
dsagrable au roi. Du reste, la population se montrait calme et
silencieuse, rsultat de sa disposition personnelle, de son instinct et
aussi des recommandations des commissaires qui, nous prcdant, avaient
soin de les renouveler constamment.

J'tais l'unique intermdiaire entre le roi et les commissaires. Je
cherchais  concilier des dispositions souvent opposes, surtout 
diminuer les angoisses d'un pareil voyage. Les commissaires m'avaient
fait connatre leurs pouvoirs pour faire payer aux troupes tout ce qui
leur tait d. On s'occupa d'abord de celles qui avaient t diriges
sur Chartres et devaient retourner dans leurs garnisons.  Verneuil on
donna des -comptes aux gardes du corps et aux officiers d'tat-major,
rduits  un pressant besoin.

Les commissaires me chargrent de faire l'offre au roi de tout l'argent
qu'il voudrait, en annonant  Cherbourg un million  sa disposition.
J'en rendis compte au roi, qui m'ordonna de leur faire connatre son
refus. Il exigeait, au contraire, que l'on tint une note exacte des
dpenses de son voyage, pour qu'il pt en oprer plus tard le
remboursement.

Nous arrivmes le vendredi, 6,  Laigle; le samedi, 7,  Merlerault; et
le 8  Argentan. Notre manire de voyager tait celle-ci: une heure ou
deux avant le moment fix pour le dpart du roi, je faisais partir les
bagages et les gens de la suite avec un dtachement de gendarmes; le roi
entendait la messe, et jamais il ne s'en est dispens, mme quand il
partait  quatre heures du matin. Deux compagnies de gardes du corps
ouvraient la marche. Aprs elles, les voitures des enfants, des
princesses, de M. le Dauphin et celles du roi, o taient avec lui le
duc de Polignac, premier cuyer, et le duc de Luxembourg, capitaine des
gardes de service. Venaient ensuite les deux autres compagnies des
gardes du corps et les gendarmes.

Je marchais  cheval  peu de distance de la voiture du roi.

On fit sjour  Argentan.

Chaque jour les commissaires venaient chez moi pour se lamenter sur la
lenteur de la marche, sur les inconvnients et les inquitudes que l'on
en avait  Paris. Ils me montraient les lettres vives et presque dures
qui leur taient adresses, enfin les accusations dont ils devenaient
l'objet.

Mille contes taient faits  Paris sur ce voyage, et une circonstance
bizarre y avait donn lieu. Un rapport des commissaires, envoy de
Verneuil, avait t mis  la poste sans adresse, et par consquent
n'tait pas parvenu au ministre de l'intrieur. Un autre rapport, port
par un courrier, avait t retard de trente-six heures. Pendant deux
jours, on avait t sans nouvelles aucune, ce qui avait fort alarm. On
avait rpandu le bruit que Charles X avait avec lui des forces
considrables, que les commissaires taient arrts et dtenus comme
otages, que l'intention du roi tait de gagner le pays des Chouans et de
commencer la guerre civile. Quand ces bruits-l nous revinrent, je ne
pus m'empcher d'en rire. Quels Chouans nous aurions t, avec cette
file de carrosses, cette nue d'quipages et cette multitude de
cuisiniers et de marmitons!

Ensuite, on accusa les commissaires de tideur, et on annona l'envoi
d'un quatrime commissaire pour stimuler leur zle, M. de la Pommeraye,
dput de Caen. Les commissaires demandrent le renvoi des deux pices
de canon. Ils insistrent, et il fallut y consentir. Cette rsolution
cota beaucoup au roi. Je ne sais pas pourquoi ils l'exigrent; c'tait
plutt une affaire de parade qu'une chose d'une utilit relle.
Cependant, dans telle circonstance donne, ces pices eussent pu nous
sauver, quoique la vritable garantie du succs de notre voyage ft dans
la prsence des commissaires, et non dans nos forces. Nous allions
entrer au milieu d'une population mal dispose, exaspre par le
souvenir rcent des incendies dont son territoire avait t le thtre,
et dont les prtres et les jsuites taient accuss par la multitude
d'tre les auteurs. Tout le pays est rempli de fabriques, et ces
populations sont les plus mutines et les plus difficiles  conduire en
temps de rvolution.

Les commissaires taient dans une position vritablement difficile. Ils
se conduisaient cependant avec respect et dfrence pour le roi, en
cherchant  concilier ce qui pouvait lui convenir avec leurs
instructions. Ayant voulu faire valoir ces circonstances auprs de
Charles X, qui n'en tait pas assez frapp, il me rpondit en riant, 
Argentan, ces paroles: Au fait et au prendre, ce sont deux coquins et
un rengat.

Cette lenteur dans la marche avait pour prtexte de conserver les
chevaux, et d'arriver  Cherbourg avec tous les quipages.
Indpendamment de ces motifs en partie rels, il y en avait un autre
secret. On n'avait pas perdu l'esprance qu'une rvolution rappellerait
M. le duc de Bordeaux: chimre vritable! mais elle existait et on
trouvait quelque charme  s'y abandonner. Elle fut fortifie par
l'arrive  Merlerault du colonel Cradock, attach  l'ambassade
d'Angleterre, envoy par lord Stuard, pour dire au roi que, M. le duc de
Bordeaux ayant encore des chances pour monter sur le trne, il fallait
plutt ralentir la marche que l'acclrer.

Les rapports sur la disposition de la population sur cette route avaient
inquit les commissaires, et ils proposrent au roi,  Falaise, de
prendre une autre direction et de passer par Caen. M. de la Pommeraye,
qui arrivait de cette ville, assurait que tout y tait tranquille, et
que le roi y serait bien reu. Aprs un moment de dlibration, on se
dcida  ne pas changer de route et l'on fut coucher  Cond.

Les inquitudes prouves  Paris, et dont la cause tait dans le
silence accidentel des commissaires, avaient motiv quelques mesures qui
faillirent mettre tout en feu. On avait ordonn des mouvements de gardes
nationales pour flanquer la marche du roi, la suivre et s'interposer
entre la route qu'il tenait et les pays o on lui croyait des partisans.
Tous ces corps, dont une partie avait t mise en mouvement par ordre,
se recrutrent, se multiplirent, et il n'y eut pas une seule petite
ville qui ne voult mettre son arme en campagne et fournir son
contingent.

Pendant ce temps-l le gnrai Hulot, voulant se faire valoir, se mit,
de son propre mouvement, en marche pour venir  notre rencontre avec
toutes les gardes nationales de la presqu'le et occuper Carentan. Ces
colonnes n'taient pas composes de gens bien disposs pour les
Bourbons, et les chefs n'avaient pas t choisis parmi les meilleures
ttes du pays. C'tait une espce de chasse qui tait au moment de
commencer. Les rsultats en taient fort  craindre. Mon nom fut ml 
toutes ces dispositions d'une manire toute particulire, et mon
arrestation ou ma vie paraissaient devoir tre spcialement le prix de
la victoire. Ces nouvelles se rpandirent  Cond, et effectivement
depuis cette ville commencrent les dangers trs-grands que je n'ai
cess de courir pendant le reste de cette pnible route.

Nous arrivmes le mercredi, 11,  Vire. De tout ce pays, c'est le lieu
o la population est la plus mobile, la plus difficile  manier et la
plus dangereuse. Cette population est trs-considrable.

Des officiers suprieurs des gardes du corps, envoys en avant pour le
logement, revinrent  ma rencontre et me dirent qu'ils avaient la
certitude d'un complot form pour m'enlever. Des gens bien intentionns
de la ville taient venus les avertir que, si je traversais la ville
seul ou faiblement accompagn, je serais assassin ou bien saisi et jet
dans quelque repaire. Je fis mon profit de cet avis, et je ne marchai
qu'entour d'un bon nombre d'officiers.

Le lendemain, nous allmes  Saint-L. Cette population est plus douce
que celle de Vire. Nous vmes distinctement  Saint-L des hommes de
Cond et de Vire attachs  nos pas, les mmes qu'on m'avait dsigns
comme lancs contre moi. Ainsi leur projet subsistait toujours. Enfin le
vendredi nous arrivmes  Valognes. Il fut dcid de prolonger notre
sjour dans cette ville, jusqu'au moment o tout serait prt  Cherbourg
pour notre embarquement.

Nous trouvmes  la frontire du dpartement de la Manche son prfet, le
comte Joseph d'Estourmel, qui tait venu, comme dans des temps
ordinaires, prendre les ordres du roi, en habit de gentilhomme de la
chambre et avec la cocarde blanche, quand partout sur notre route nous
avions trouv la rvolution faite. Il s'tait prononc contre les
ordonnances, et fit preuve de courage et de loyaut jusqu'au bout. Nous
logemes dans sa prfecture  Saint-L, et il accompagna le roi jusque
sur le vaisseau.

Il tait sage d'viter de s'arrter  Cherbourg, ville populeuse, anime
de sentiments hostiles trs-exalts. Aussi passmes-nous deux jours 
Valognes, pour donner le temps de prparer l'embarquement du roi sur les
deux paquebots amricains, la _Grande-Bretagne_ et le _Charles-Caroll_.
On dit qu'ils appartiennent  Joseph Bonaparte: quel singulier
rapprochement!

Je pris les ordres du roi, relativement  la maison militaire. Il fit un
ordre du jour, dont un exemplaire certifi fut remis  chaque individu
prsent. Il est touchant, et devient par la circonstance un titre de
famille. Jamais corps n'a montr un plus admirable esprit. L'ordre, le
respect et le dvouement ont rgn jusqu'au bout. Aucune exigence ne
s'est fait sentir. Quand, au commencement de cette triste campagne, les
moyens de subsistance et l'argent taient insuffisants, les gardes du
corps refusaient d'tre servis avant les troupes, dont les besoins,
disaient-ils, taient plus pressants encore que les leurs. Je voudrais
pouvoir exprimer  chacun des gardes du corps des quatre compagnies
toute mon admiration pour leur noble conduite.

Les commissaires ne ngligrent rien pour adoucir  chacun les derniers
instants. Je leur fis  Valognes la dclaration qu'aprs avoir rempli ma
tche auprs du roi je me croyais libre de mes actions. Je quittais
cependant la France par suite de l'exaltation populaire contre moi; mais
mon absence serait momentane et uniquement motive par les
circonstances. J'ajoutai qu'aussitt qu'elles auraient cess je
rentrerais dans ma patrie, dont je ne me sparais en ce moment qu'
regret.

Le roi me demanda quels taient mes projets. Je lui rpondis qu'aprs
m'tre embarqu avec lui, et lorsqu'il serait arriv  la cte o il
voulait aborder, je prendrais cong, j'irais chercher quelque part un
asile jusqu'au moment o je pourrais rentrer en France. Il approuva
entirement mes projets, mais ne s'informa pas de mes ressources pour
vivre. Je me gardai bien, par mille motifs de dlicatesse et
d'indpendance, de lui faire aucune demande et d'exprimer aucun besoin.

Parmi les bruits sur les complots dirigs contre moi, on avait beaucoup
dit que, si j'chappais pendant la route, ce serait  Cherbourg que je
succomberais.

Ces bruits prirent beaucoup de force  Valognes. Je serais, dit-on, le
prix de la libert du roi, et on ne le laisserait embarquer qu'aprs
m'avoir livr. Je ne pouvais supposer aucune arrire-pense dans les
dpositaires du pouvoir; mais je pouvais craindre un mouvement
populaire. Un ancien garde du corps, propritaire dans les environs, me
fit des offres pour ma sret. Je le remerciai. On me proposait, et les
commissaires eux-mmes, comme ils l'avaient dj fait prcdemment,
m'engagrent  quitter mon uniforme et  ne pas me montrer. Je m'y
refusai de mme, et, quoique tout ce qui entourait le roi et pris cette
prcaution, je dclarai que, puisque je commandais, je voulais rester 
mon poste avec les gardes, et ne mettre bas mon uniforme que lorsque je
serais sur le btiment.

Les commissaires avaient demand que les gardes du corps n'entrassent
pas  Cherbourg. Une simple escorte aurait accompagn le roi au port. Le
roi y avait consenti. Je reprsentai, vivement et  plusieurs reprises,
que le roi devait  sa maison de ne se sparer d'elle qu'au moment o la
terre manquerait sous ses pas. Aprs la conduite de tous les gardes du
corps, c'tait un tmoignage d'estime et d'affection qu'il leur devait;
c'tait une question d'honneur pour eux. J'eus beaucoup de peine 
l'obtenir, mais j'y parvins enfin. J'avais encore un autre motif. En
traversant la ville de Cherbourg avec une simple escorte, rien ne
garantissait d'une insulte et de quelque entreprise, tandis que six
cents hommes dtermins, bien arms et marchant serrs, imposeraient une
crainte salutaire  la population.

Enfin, le lundi, 16, le dpart eut lieu. L'heure fut calcule sur celle
de la mare.  neuf heures du matin nous nous mmes en route et nous
arrivmes,  midi et demi,  l'entre de Cherbourg. J'avais grand soin
de faire marcher tout bien ensemble et dans le meilleur ordre. Tout 
coup la colonne s'arrte. Le prince de Solre fait dire de l'avant-garde
que toute la population est agglomre sur la route. Une dputation de
la garde nationale venait de se prsenter, en assurant que, si l'on ne
prenait pas, pour entrer, la cocarde tricolore, elle ne rpondait de
rien. Le sort tait jet. La seule chose  faire tait d'avancer, et
nous continumes notre marche. Je crus  une catastrophe, et que cette
dmarche devait en tre le prlude et le prtexte; mais la belle
contenance des gardes du corps imposa. On vit le peu de sret  se
jouer  de pareils hommes. Notre entre se fit tranquillement; mais,
prs du port, les ouvriers de la marine vocifrrent et jetrent les
cris les plus scandaleux au passage du roi. Je me sus bon gr d'avoir
insist pour amener toute la maison du roi jusqu'au lieu mme de
rembarquement.  cette prcaution seule, nous devons d'avoir
heureusement fini notre voyage. Le roi monta immdiatement  bord de la
_Grande-Bretagne_. J'en fis autant, aprs de pnibles et touchants
adieux  ceux qui restaient. On mit  la voile et l'on se dirigea sur la
rade de Spithead. La couronne de Louis XIV venait de se briser pour la
troisime fois en moins de quarante ans.

Nous nous trouvmes le mardi en face de Portsmouth. La mare et le veut
nous forcrent  mouiller. Le lendemain matin nous arrivmes en face de
Coves, dans l'le de Wight. Je pris cong du roi, de la famille royale,
et je partis pour Londres. Mon affection pour la personne du roi tait
encore devenue plus vive pendant le voyage par la vue de son malheur et
de sa rsignation touchante. Jamais souverain dtrn n'a eu, dans des
circonstances semblables, une attitude plus digne. Tout en gmissant sur
mes malheurs personnels, je sentais vivement les siens. Je le quittai
avec motion. En me sparant de lui, il m'embrassa et me remit, comme
souvenir, l'pe qu'il portait, et, comme tmoignage de sa satisfaction
et de ses sentiments, une lettre qui me sera toujours prcieuse par les
expressions qu'elle renferme.

J'allai coucher le mercredi, 8,  Portsmouth, et ds ce moment je
commenai une nouvelle vie[11].

     [Note 11: Cette partie de mes _Mmoires_ a t rdige 
     Amsterdam pendant le mois de septembre 1830.
                                      (_Note du duc de Raguse_.)]



COPIE DE LA LETTRE AUTOGRAPHE QUI M'A T CRITE PAR LE ROI CHARLES X.

Rade de Spithead, 18 aot 1830.


Je ne veux pas me sparer de vous, mon cher marchal, sans vous rpter
ici, comme je le pense, que je n'oublierai jamais les bons, fidles et
constants services que vous n'avez jamais cess de rendre  la monarchie
depuis la Restauration. Je vous prie, en mme temps, d'accepter l'pe
que je portais toujours lorsque j'tais avec les troupes franaises.

Comptez pour la vie, mon cher marchal, sur tous les sentiments qui
m'attachent  vous.

Sign: Charles.


RFLEXIONS SUR LE RGNE DE CHARLES X ET SUR LES FAUTES QUI ONT AMEN LA
CATASTROPHE.

Jamais rgne ne commena sous des auspices plus favorables que celui de
Charles X. L'tat de maladie o Louis XVIII se trouvait depuis longtemps
avait donn  la fin de son rgne un grand caractre de faiblesse et
avait occasionn un assez grand mcontentement. On attendait beaucoup de
son successeur. Les manires ouvertes et aimables qui l'avaient toujours
distingu appelaient la confiance. On esprait trouver en lui un pouvoir
rparateur. Le peuple a si grand besoin d'esprer, il a tant de
dispositions  croire,  aimer! Il y a eu toujours en France une si
grande bienveillance pour le pouvoir, que ceux qui le possdent sont
bien coupables ou bien maladroits quand ils ne se l'assurent pas d'une
manire durable. Les premiers moments de Charles X furent donc
brillants. Ses premires actions eurent de la popularit; mais  peine
en avait-il prouv les effets bienfaisants, qu'un mauvais gnie sembla
s'tre empar de lui pour le faire travailler  les dtruire. L'entre
du foi  Paris fut accompagne des plus vives acclamations. Il pleuvait,
et, nonobstant cette circonstance, la population entire tait alle 
sa rencontre ou tait dans les rues; mais  peine deux mots taient
couls, et dj l'opinion commena  changer.

Les officiers gnraux de l'ancienne arme avaient beaucoup souffert 
la fin du dernier rgne. Le gouvernement en employait le moins possible.
Un travail avait t prpar pour en mettre un grand nombre  la
retraite. Le baron de Damas, dont la carrire s'tait faite hors de la
France, mais dans une bonne arme, et qui connaissait la valeur des
grades obtenus  la guerre, n'avait jamais pu se rsoudre, quand il
tait ministre de la guerre,  faire signer au roi et  signer lui-mme
ce travail dur et injuste. Aprs lui, il en fut autrement. Son
successeur, M. de Clermont-Tonnerre, qui a vcu dans le temps de notre
gloire et de notre grandeur, mais dont l'existence a pass inaperue
dans les derniers grades de la milice ou dans de misrables troupes
auxiliaires sans valeur et sans considration, M. de Clermont-Tonnerre
n'hsita pas. D'un trait de plume, il raya de l'activit cent cinquante
officiers gnraux dont les deux tiers taient pleins de force et de
sant, et dont les noms rappelaient les plus belles circonstances de nos
temps hroques. Une sorte de pudeur et une sage politique eussent
command d'honorer leurs dernires annes.

L'effet fut terrible dans l'opinion, et senti d'autant plus vivement,
que le roi avait autoris toutes les esprances contraires. En effet, le
jour de son entre, il avait fait inviter les gnraux  l'accompagner.
Il les avait accueillis avec sa grce accoutume, et, rappelant le
pnible devoir qu'ils avaient rempli en suivant le cortge funbre de
Louis XVIII  Saint-Denis, il leur avait dit ces paroles: Vous avez
suivi  pied le roi mon frre; ce sera  cheval dornavant que vous
m'accompagnerez! Ce mot avait fait fortune. Chacun l'interprtait  sa
manire. Il y cul bien quelques personnes qui crurent n'y rien voir;
mais un plus grand nombre chercha une interprtation favorable  ses
intrts, et l'on imagina que le roi avait voulu dire: Vous avez t
maltraits sous le dernier rgne; il n'en sera pas de mme sous le mien.
J'ai confiance en vous, et je vous emploierai. Effectivement, c'tait la
seule explication raisonnable de cette expression figure. Que l'on juge
donc de l'impression reue par chacun des intresss et par le public
mme, lorsque, au lieu de voir raliser ces esprances, parut une
ordonnance que l'on n'avait pas os rendre sous le rgne prcdent. Cet
vnement me sembla si extraordinaire et si condamnable, que j'accusai
M. de Villle d'avoir t jaloux de la popularit du roi et d'avoir
voulu dmontrer que ses promesses personnelles ne signifiaient rien;
enfin, qu'en lui seul rsidait la puissance.

Si l'on se rappelle la marche tenue par ce ministre, la maladresse
qu'il avait eue de se heurter contre les opinions, en proposant les lois
les plus impopulaires; si l'on a prsent  l'esprit quel mpris du bon
sens les dpositaires du pouvoir semblaient prendre  tche de
manifester, on concevra les changements survenus promptement dans les
dispositions du peuple envers le nouveau roi. Cet insolent mpris de la
raison, cette tyrannie dans les petites choses, qui souvent est celle
qui irrite et blesse le plus, sans produire ni pouvoir produire aucun
rsultat favorable, tait minemment du got de M. de Corbires,
ministre de l'intrieur. Ainsi, par exemple, la chaire d'astronomie au
Collge de France, remplie par M. Delambre, devint vacante par sa mort.
L'tat de sa sant avait forc  nommer depuis cinq ans un membre du
bureau des longitudes[12] pour le suppler. Eh bien, malgr les droits
incontestables de celui-ci, malgr les efforts de tout le monde pour le
faire choisir, M. de Corbires prfra, pour remplir cette place, un
individu qui, peut-tre, ne connaissait pas le nom et l'usage des
instruments d'astronomie[13]; mais c'tait un protg de la
Congrgation.

     [Note 12: M. Matthieu.]

     [Note 13: M. Nicolette.]

Une place  l'Acadmie des sciences devint vacante. M. de Corbires
voulut y faire nommer un de ses protgs, indigne, bien entendu, d'tre
l'objet d'un tel choix. L'Acadmie ne tint compte de sa recommandation,
et il dpouilla un savant illustre, un vieillard, l'honneur de ce corps,
M. Legendre, d'une pension sur laquelle tait fonde l'aisance de ses
dernires annes, parce qu'il l'accusa d'avoir eu quelque influence sur
la rsolution prise par l'Acadmie.

Lorsque l'on privait l'arme des services des gnraux distingus qui
l'avaient illustre, on faisait occuper leurs places par des courtisans
tout  fait trangers au service. On crait des sincures et des emplois
dont le titre tait ridicule. On donnait six aides de camp  M. le duc
de Bordeaux, enfant en bas ge. On peut former une maison civile  un
prince un peu plus tt, un peu plus tard; mais l'entourer de grades
militaires qui lui sont subordonns, lui donner des aides de camp quand
il ne commande rien et ne peut rien commander, ce sont des choses qui
choquent, rvoltent et annoncent le parti pris par le prince de ne
suivre que ses caprices. Cependant le plus grand vnement de cette
poque, cause de l'alination des sentiments des Parisiens pour le roi,
fut le fatal renvoi de la garde nationale. De ce moment data la guerre
entre cette ville et le roi, et c'est M. de Villle qui doit en
supporter toute la responsabilit; car ce licenciement, si brusque, si
humiliant, et, j'ose le dire, si insens, est particulirement son
ouvrage.

Quand le ministre Martignac arriva au pouvoir, il y avait beaucoup de
moyens de salut; mais il manquait  cette administration de l'union et
de la force. Il lui fallait un chef qui imprimt une marche plus
uniforme, plus rgulire et plus dcide; mais, certes, il ne fallait
pas en changer la couleur. Il fallait surtout que Charles X ft d'accord
avec son ministre et n'intrigut pas contre lui. Il aurait fallu aussi
que ceux des libraux de la Chambre qui taient bien intentionns, et
qui auraient d apprcier les difficults dont ce ministre tait
entour, le soutinssent au lieu de le combattre; mais personne,  cette
poque, n'a eu le vritable sentiment de ses devoirs envers le pays, ni
mme le sentiment de son propre intrt. Quand le ministre du 8 aot a
surgi, le pril est devenu immense, imminent,  cause de l'incapacit
inoue de ceux qui le composaient,  cause de leur ignorance et de leurs
passions,  cause des noms qu'ils portaient, et qui taient comme
l'emblme vivant des intentions, des projets et des esprances d'un
parti en horreur  presque toute la France. Le mal a toujours t en
augmentant, parce que les doctrines qui taient professes
solennellement promettaient dj tout ce qui est arriv. Une ligue s'est
forme; les intrts les plus opposs se sont entendus, se sont rallis,
pour rsister et combattre. Tout a t mis en oeuvre de tous les cts
pour augmenter la tension de l'opinion. Le gouvernement a donn le
signal, et une explosion sans exemple a tout renvers.

La maison de Bourbon, et en particulier Charles X, s'tait fait illusion
sur les sentiments qu'elle inspirait dans les derniers temps. Les moeurs
publiques, les besoins de la socit, taient d'accord avec les
institutions. On voulait les conserver; et, partant, cette famille tait
ncessaire comme une des pices de la machine constitutionnelle.

Charles X a bris la machine; et cette pice, qui en faisait partie,
n'tant plus soutenue par le mouvement, a d tomber. En rsum, Charles
X n'a jamais connu la France actuelle. Il n'a jamais pu comprendre que
l'on pouvait lui tre fidle et aimer la libert. Il est rest dans une
puret de sentiments d'migration au-dessus de toute croyance. Il ne
prenait pas la peine de la dguiser. Vivant familirement avec lui, il
m'est souvent arriv de lui faire remarquer les anniversaires de nos
victoires. Son impression tait toujours pnible. On voyait se
renouveler, chez lui, celle qu'il avait ressentie la premire fois. Son
frre en prouva peut-tre autant, mais il avait l'habilet de le
cacher, et mme il avait l'air de s'associer  nos souvenirs.

Cette malheureuse dynastie a t perdue d'abord par le dfaut absolu de
talent et le got dcid chez elle pour la mdiocrit; ensuite par son
loignement invincible pour tout ce qui avait de la noblesse, de la
force et de l'lvation; par son ignorance des choses de ce monde; par
son mpris profond pour ce qui n'tait pas elle; par cette faiblesse
inne envers tout ce qui composait son misrable entourage; par
l'influence du clerg, trop vidente, et dont l'action dans les affaires
est si en opposition avec l'opinion publique; par sa mauvaise foi dans
toutes ses dmarches et le rve continuel de pouvoir absolu qui aurait
mis entre les mains de pygmes, sous des auspices bien diffrents et
dans de bien autres circonstances, l'pe de Napolon, dont le poids
seul les aurait crass; enfin, en dernier lieu, par cette ignorance du
prix du temps, qui a empch de rien faire  propos, quoique cependant
on se soit toujours rsolu  tout, mais toujours trop tard.

Au moment de la crise, le complment des causes de la chute a t dans
la stupidit, l'imprvoyance et l'infatuation des dpositaires du
pouvoir. Jamais M. de Polignac n'avait prvu la moindre chance de
rsistance. Les prires, demandes  de saints archevques pour le
succs de ses entreprises, lui avaient paru un moyen suffisant pour
l'assurer. Quoique d'une ignorance sans exemple, il avait pris sous sa
direction la prsidence du conseil, le portefeuille des affaires
trangres et celui de la guerre; et le malheureux tait si tranger au
service militaire, qu'il ne savait pas lire dans un tat de situation et
ne connaissait pas la diffrence de l'effectif au prsent sous les
armes. Jamais imprvoyance semblable  la sienne ne prsida  une
entreprise aussi srieuse.

Mme aprs le premier acte de la catastrophe, quelques chances de salut
existaient encore. Si les reprsentants des grands souverains de
l'Europe  Paris eussent eu du courage, de la prsence d'esprit et du
dvouement  la cause de la lgitimit, le jour mme de l'vacuation de
Paris par les troupes royales, les ambassadeurs auraient d en sortir et
se grouper autour du roi  Saint-Cloud. Leur attitude et fait prouver
une salutaire crainte aux factions, et M. le duc d'Orlans, qui est
circonspect par caractre, et t frapp d'une protestation aussi
formelle. Il et hsit  se charger du fardeau d'une couronne acquise
avec de si grands dangers. Le corps diplomatique, auprs de Charles X,
et pris sur la conduite, sur les rsolutions de ce prince, un ascendant
salutaire, et contribu  soutenir son courage et sa persvrance. Mais
aucun des reprsentants des grandes puissances ne se trouvait  la
hauteur de ses devoirs.

D'Appony, ambassadeur d'Autriche, honnte homme, mais dpourvu d'esprit
et de force, aprs avoir constamment caress les illusions des
ultra-royalistes et des membres de la Congrgation, tait peu propre 
prendre cette dictature. Stuart, ambassadeur d'Angleterre, dont
l'inimiti contre la France et les Bourbons ne s'est jamais dmentie, ne
pouvait pas non plus exercer un grand pouvoir sur l'esprit de Charles X.
Restait donc Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie. Celui-l connaissait
bien les intentions positives et formelles de son souverain. Lui-mme
voyait sa gloire intresse  sauver une Restauration  laquelle il
avait puissamment contribu; mais, sans aucun courage personnel, il
perdit la tte dans le pril, et, occup de ses richesses si rcemment
acquises, il ne fut frapp que de la crainte de les perdre. On dit que,
pendant le combat du 27 au 28, il offrait le plus misrable spectacle
aux gens de sa maison. Il craignait la mort. Il craignait le pillage.
Aussi se tint-il cach pendant la crise, et, aussitt qu'elle fut
passe, il courut au secours du vainqueur, dans l'espoir de contribuer
au crdit public, auquel sa fortune tait fortement intresse. Si Pozzo
et t un homme de coeur, d'un caractre noble et lev, qu'il et
entran le corps diplomatique  sa suite  Saint-Cloud, il et conserv
le trne  Charles X, ou au moins  son petit-fils. Il et plac son nom
 une grande hauteur dans l'histoire. Mais qu'esprer d'un
rvolutionnaire transfuge, toute sa vie ennemi de son pays, fauteur de
ses discordes et d'une avidit sans exemple et sans bornes?

J'ai t plac, en peu d'annes, deux fois dans des circonstances qui ne
se renouvellent ordinairement qu'aprs des sicles. J'ai t tmoin
actif de la chute de deux dynasties. La premire fois le sentiment le
plus patriotique, le plus dsintress, m'a entran. J'ai sacrifi mes
affections et mes intrts  ce que j'ai cru,  ce qui pouvait et devait
tre le salut de mon pays. La seconde fois, je n'ai eu qu'une seule et
unique chose en vue, l'intrt de ma rputation militaire; et je me suis
prcipit dans un gouffre ouvert dont je connaissais toute la
profondeur.

Peu de gens ont apprci le mrite de ma premire action. Elle a t au
contraire l'occasion de dchanements, de blmes et de calomnies qui ont
fait le malheur de ma vie. Aujourd'hui, je suis l'objet de la haine
populaire, et il est sage  moi de considrer ma carrire politique
comme termine.

Ainsi se sera accomplie une prdiction que j'ai souvent faite  mes
amis, en voyant la maison de Bourbon marcher constamment  sa perte. Je
leur avais dit souvent: Par suite de la bizarrerie de ma destine,
aprs avoir bris mon coeur en sacrifiant l'amiti  mon pays, je serai
rduit  combattre pour des opinions opposes aux miennes, et  mourir
pour des princes qui ne peuvent parler d'une manire puissante ni  mon
esprit ni  mes affections.

En quittant la France, je m'tais spar de ma famille militaire,
d'officiers dont plusieurs avaient t les compagnons de mes travaux
passs, et les autres, plus jeunes, partageaient seulement ma fortune
prsente. J'en choisis un parmi les derniers, le baron de la Rue, chef
d'escadron, pour m'accompagner dans mon exil. En me suivant, il
regardait comme une faveur d'tre admis  partager la vie dcolore que
j'allais mener, et que rien ne semblait devoir embellir. J'acceptai le
sacrifice qu'il me faisait et dont je sentais tout le prix. Il l'aurait
continu pendant toute ma vie si mon estime et mon affection pour lui ne
m'avaient dtermin  y mettre un terme. Un gosme condamnable et pu
seul permettre qu'un officier aussi distingu, aussi intelligent, aussi
brave, et dans lequel il y a de si puissants lments pour une carrire
brillante, se consacrt sans mesure  rendre des soins  un vieux chef
dont la vie politique et militaire tait finie. Pendant dix-huit mois,
il a t mon compagnon d'infortune, et son amiti a t une grande
consolation pour moi. Mais, aprs ce temps, j'exigeai de lui qu'il allt
remplir la vocation d'un soldat, qui est de servir son pays, et qu'il
restt fidle  la religion de la patrie. Il s'y est dcid, et, au
moment o je retouche ces _Mmoires_, je vois avec plaisir quels succs
constants ont signal chacune de ses actions. Aucun tonnement n'en est
rsult pour moi, car je sais qu'il y a autant de hautes facults dans
son intelligence que de nobles sentiments dans son coeur.

       *       *       *       *       *

De la rade de Spithead je me rendis  Portsmouth, et de l  Londres.
L'opinion,  Portsmouth, tait en harmonie avec celle qui avait fait la
rvolution de France. Elle rendait toute la population hostile aux
Bourbons. Des criteaux insultants taient placs dans toutes les rues,
et les trois couleurs arbores dans beaucoup de lieux. Je passai
vingt-quatre heures dans cette ville pour prendre quelques arrangements
de voyage, sans y prouver cependant aucun dsagrment particulier.

Portsmouth est du trs-petit nombre des places fortes d'Angleterre. Le
pays, il est vrai, n'en a pas besoin. Dfendu, comme il l'est, par une
multitude de citadelles flottantes et avec un peuple anim d'un si grand
patriotisme et de tant d'nergie, il n'a rien  craindre des trangers.
Portsmouth se compose de diverses parties distinctes et spares, mais
prsentant un grand ensemble. La partie la moins complte m'a paru celle
qui dfend la rive occidentale du port. Je n'ai pas vu cette ville assez
en dtail pour pouvoir porter un jugement sur sa force; mais ce qui me
frappa, c'est la manire dont les fortifications sont entretenues; on y
trouve une recherche et des soins minutieux, cachet ordinaire de ce
qu'on voit en Angleterre.

J'arrivai  Londres le 19 aot, et, malgr la strilit apparente du sol
couvert de bruyre que je trouvai sur ma route, je fus frapp de
l'aisance et du bien-tre, dont les signes taient vidents partout, de
la grande quantit de jolies maisons de campagne dont le pays tait
sem, et de l'lgance des petites villes que je traversai. L'entre de
Londres ne parla pas  mon imagination. On se trouve dans cette grande
ville, pour ainsi dire, sans s'en douter. On rencontre une agglomration
immense d'habitations qui change plusieurs fois de nom, et, tout  coup,
on est au milieu de Londres, d'une manire presque imprvue. Il en est
de mme de tous les cts, et on est bientt port  se demander
comment une semblable multitude peut subsister.

Londres, sous divers noms, c'est l'immensit, c'est un grand pays tout
couvert d'habitations. Jusqu' Greenwich, qui est  six milles de
Londres, on ne quitte ni les rues ni le voisinage des maisons. Il est
impossible de rendre la sensation d'un voyageur tout  la fois
susceptible d'impressions et de raisonnement. Assurment Paris est une
plus belle ville. Il y a chez nous plus de cette grandeur qui tient  la
dignit d'un grand peuple,  une ancienne puissance, au luxe, dont les
arts sont la parure. Nos habitations particulires ont quelque chose de
plus grandiose. Enfin Paris, l'ancienne capitale d'un grand royaume,
puissant depuis une succession de sicles, porte un caractre dont
Londres, d'une origine assez rcente, est dpourvue. On reconnat, en
cette ville, le produit d'un lment nouveau et variable dans sa nature,
le commerce et l'industrie.

Je passai dix jours  Londres, et, comme j'employai bien mon temps, ces
dix jours me suffirent pour voir tout ce qu'il y a de curieux. Les
tablissements les plus remarquables, sans contredit, sont les docks,
ports creuss destins  recevoir les btiments de commerce du plus
grand tonnage. L'tendue de chacun d'eux est telle, qu'elle gale et
surpasse mme celle de nos ports de commerce les plus beaux, celle du
port de Marseille, par exemple. Des btiments les environnent dans tout
leur pourtour et servent de magasins vastes et commodes. Les docks
appartiennent  de simples compagnies.

J'admirai beaucoup le tunnel, ouvrage d'un ingnieur franais, M.
Brunel, inventeur des plus belles machines employes dans les arsenaux,
et dont le gnie a t consacr  la prosprit de l'Angleterre. Ce
tunnel, dont toute l'Europe s'est occupe, est excut  moiti. Il sera
besoin de grands efforts pour le terminer. Cet immense travail, s'il est
jamais fini, montrera ce que peuvent la volont et l'intelligence de
l'homme. Les procds ingnieux et hardis employs dans ces travaux sont
trs-curieux et d'un vif intrt; mais il serait trop long d'en faire le
rcit et d'en raconter les dtails.

Les constructions publiques  Londres, le palais de Saint-James,
Westminster, etc., m'ont paru sans grandeur et sans dignit. Les parcs
sont de grandes prairies fort vastes, mais dcores par peu d'arbres.
L'absence presque constante du soleil les rend, il est vrai, peu
ncessaires. En gnral, except dans le nouveau quartier de
Regent-Park, les faades des maisons sont sans architecture et sans
aucune lgance. La rue de Regent-Street, qui prsente une double
colonnade formant des galeries devant les boutiques, a t cre
rcemment dans un vieux quartier dmoli. C'est aujourd'hui la plus belle
rue de Londres. L se trouvent runies les richesses mercantiles et la
population la plus active.

Je fus accueilli avec empressement et bienveillance par ce qu'il y a de
plus lev en Angleterre, qui se trouvait alors  Londres. J'allai
chercher le duc de Wellington sans le trouver, mais il vint bientt chez
moi et me fit une longue visite. Je lui racontai nos tristes vnements,
dont il n'tait encore inform que d'une manire assez confuse. Je lui
tmoignai le dsir de voir l'tablissement de Woolwich, si clbre, seul
tablissement pour l'artillerie de terre, et o toute la magnificence
des Anglais dans les choses utiles se trouve dploye. Un officier fut
charg de me conduire et de m'accompagner. J'avais cru faire cette
visite d'une manire obscure et modeste; mais, quand j'arrivai, je
trouvai toutes les troupes d'artillerie sous les armes, les
tablissements ouverts, et tout me fut montr avec le plus grand dtail.
Les troupes exercrent pour me faire connatre leur mthode et me faire
juger leur pratique. Je partageai l'admiration de chacun, en voyant
toutes les richesses renfermes dans cet arsenal, le bon ordre qui y
rgne, la bonne entente dans les arrangements, et je me convainquis que
cet tablissement d'artillerie est le plus grand, le plus complet et le
mieux tenu de toute l'Europe.

J'avais d'abord eu la pense de me rendre sur-le-champ d'Angleterre en
Russie. Les anciennes bonts de l'empereur Nicolas me faisaient esprer
d'y trouver un refuge et un appui. Cependant je pensai devoir rester
quelque temps  porte de la France, afin de connatre plus facilement
la marche que prendraient la rvolution et les vnements qui me
concernaient. Demeurer en Angleterre et t ruineux. Je rsolus de me
rendre en Hollande. Je me faisais une sorte de consolation de revoir ce
pays o j'avais command autrefois, et o j'avais t si heureux! En m'y
rendant j'esprais reprendre mes souvenirs dans l'ordre des actions de
ma vie passe. Je devais d'ailleurs y trouver l'avantage de correspondre
facilement avec mes amis, afin de m'entendre avec eux pour adopter, dans
mes intrts, la meilleure conduite  tenir  l'occasion du procs des
ministres de Charles X, qui tait au moment de commencer. En
consquence, je partis pour Amsterdam.

Une fois arriv et livr, dans le silence,  toutes les rflexions que
ma position prsente, le pass et l'avenir pouvaient m'inspirer, je
scrutai profondment mon coeur, et je trouvai qu'il n'y avait pour moi
d'autre parti  prendre que de me vouer au repos, en renonant d'une
manire absolue  tous les calculs de l'ambition. En supposant de la
part de quelque souverain tranger assez de bienveillance pour moi pour
m'offrir du service, il n'tait ni dans les intrts bien entendus de ma
rputation, ni dans la convenance de ma vie passe et de mes
antcdents, de recommencer ma carrire. La guerre ne pouvait plus
jamais avoir lieu qu'entre la France et le reste de l'Europe. Je ne
voulais pas, je ne pouvais pas porter les armes contre mon pays, ni me
battre contre l'arme o j'avais pass ma vie et  laquelle j'avais vou
toutes mes affections. Le service que je prendrais  l'tranger n'aurait
rien d'honorable pour moi, puisque aucune chance de gloire, comme aucune
charge, n'en serait la consquence. Il y aurait en outre de l'injustice
 usurper, moi tranger, une dignit appartenant  ceux qui l'auraient
mrite sous leurs propres drapeaux. Enfin je cherchai  envisager les
choses sous leur vrai point de vue,  tirer nettement les consquences
d'une position dtermine, et je conclus que la seule chose raisonnable
pour moi tait de ne plus prtendre  rien, de vivre tranquille avec
quelques amis, au milieu de mes souvenirs, en faisant des voeux pour la
prosprit de mon pays, sans me sparer de lui, et de me placer en
esprit dans la postrit. Je serai sans doute fidle  cette rgle de
conduite pendant le temps qui me reste encore  vivre.

J'envoyai  Paris mon adhsion dans les limites du temps que la loi
avait prescrit. Mon but, en faisant cet acte, tait de dclarer que,
sans vouloir servir le nouvel ordre de choses, ce  quoi j'tais bien
rsolu, je ne conspirerais jamais contre lui. Je voulais aussi, en
gardant ma position lgale, me rserver le droit, si la patrie un jour
tait menace de grands dangers, de venir lui offrir mon pe, mon bras
et mon sang pour la dfendre.

Je me mis en route pour Vienne, o des affaires d'intrt m'appelaient
d'abord. Mon seul moyen d'existence tait ma rente sur le gouvernement
autrichien, et je devais m'en assurer la jouissance sans contestation.
De l, je comptais faire une course momentane en Russie, motive par
mon respect, mon attachement et ma reconnaissance pour l'empereur
Nicolas, et revenir m'tablir  Vienne, ville destine  devenir ainsi
ma seconde patrie, jusqu' l'arrive de temps plus heureux. Je partis
donc d'Amsterdam, et j'arrivai  Vienne le 18 novembre. Le voyage
d'hiver que je comptais faire  Saint-Ptersbourg, d'abord empch par
la rvolte de la Pologne, le fut ensuite par le cholra. Plus tard, il
ne me parut plus opportun, et je restai  Vienne.

Je trouvai,  mon arrive  Vienne, le prince de Metternich, et je le
vis immdiatement. Son accueil fut bienveillant et amical. Je le mis au
fait de ma position et de la manire dont j'envisageais mon avenir. Il
y donna une approbation qui me confirma dans mes rsolutions. Je lui
racontai, dans plusieurs conversations et avec le plus grand dtail, les
vnements qui venaient de changer la face de l'Europe, et dans lesquels
j'avais pris une si malheureuse part. Il comprit tout avec une sagacit
rare, et tel fut dans son esprit l'effet de ces rcits, que voici son
jugement d'alors sur les Bourbons: Les Bourbons ont perdu la France et
le pouvoir pour avoir t conduits et domins par l'esprit d'migration,
par l'ambition du clerg, et le complment s'est trouv dans le manque
absolu d'esprit et de calcul qui a caractris toutes leurs actions.

Ce jugement est le rsum le plus clair, le plus vrai du gouvernement de
la France depuis la Restauration jusqu'au 27 juillet 1830.

La question s'tablit de savoir si M. le duc d'Orlans avait conspir
contre le trne. Je dis au prince que je ne le croyais pas. Il n'avait
pas conspir directement, et la preuve s'en trouvait dans le peu de
forces dont il avait t investi au moment o il avait eu le pouvoir;
mais je pensais qu'il avait prvu la rvolution et s'tait prpar de
bonne heure  en profiter.  cet effet, il n'avait nglig aucun moyen
de se populariser et de flatter les chefs libraux. Il avait
certainement caus un grand tort au roi en blmant trop haut la marche
du gouvernement; mais, pour une action directe, pour une entreprise
dtermine et dans un but immdiat, il en tait innocent. Le prince fut
de mon avis, et  cette occasion il me raconta deux anecdotes assez
curieuses et qui prouvent combien la pense de monter sur le trne un
jour, au moyen d'une rvolution amene par un mauvais gouvernement,
tait ancienne dans l'esprit de M. le duc d'Orlans.

En 1815, et aprs le retour de Gand, M. le duc d'Orlans vint faire une
visite au prince de Metternich. Il lui dit qu'il devait connatre toute
l'impopularit des Bourbons de la branche ane en France, et  quel
point ils taient dpourvus de capacit; qu'une nouvelle chute se
prparait videmment pour eux; et il lui demanda si les puissances
trangres lui donneraient l'assistance de leur sanction, dans le cas o
lui-mme serait appel  les remplacer sur le trne.--Le prince lui
rpondit ngativement d'une manire formelle.

Plus tard M. le duc d'Orlans fit faire au prince Eugne l'ouverture
suivante. Il lui fit dire qu'il tait superflu de dmontrer que les
Bourbons ne pouvaient pas rgner; lui, duc d'Orlans, et Eugne avaient
chacun leurs partisans, et il lui proposait de les runir pour (le cas
d'une rvolution arrivant) donner la couronne  celui des deux qui
aurait le plus de suffrages. Eugne rpondit que, si jamais la France
tait de nouveau en rvolution, son influence serait au profit du fils
de son bienfaiteur. Eugne fit connatre cette dmarche et cette rponse
 l'empereur d'Autriche.

En rsultat, M. le duc d'Orlans a pouss de toutes ses forces  la
dmolition de l'difice, persuad qu'il trouverait le moyen de se loger
dans ses dcombres.

Quand j'arrivai  Vienne, la crmonie du couronnement du roi de Hongrie
venait d'avoir lieu  Presbourg. Je regrettai beaucoup de n'avoir pas
ht mon voyage afin d'en tre tmoin; mais  cette poque j'avais peu
d'attrait pour me prsenter dans des lieux de runion, d'clat et de
ftes. Cette crmonie, une des plus curieuses et des plus augustes que
l'on puisse voir, est unique par les circonstances qui l'accompagnent.
Elle se fait en plein air et rappelle le moyen ge. La beaut des
costumes et des chevaux, la prsence de cette noblesse libre et
guerrire, les serments prts par le souverain d'excuter les lois du
pays et de dfendre la patrie, l'arrive du roi sur un tertre lev,
d'o il fend l'air avec son sabre dans la direction des quatre points
cardinaux, annonant ainsi qu'il saura faire face  tous ses ennemis,
les vques et les prlats avec leurs ornements pontificaux, monts sur
des chevaux richement caparaonns, tout cela place l'origine de cette
crmonie  l'poque o la nation hongroise tait nomade et composait
une grande tribu.--Aprs avoir vu les sacres de Reims et de Moscou,
celui-ci et t curieux  leur comparer; mais je n'eus pas d'abord la
pense d'aller le voir, et, quand le dsir m'en vint, il tait trop
tard.

L'empereur vint  Vienne le 21. Deux jours aprs, il daigna me donner
audience. Ma position particulire, qui tait si singulire, me fit
dsirer de ne prendre aucun caractre et aucune couleur: car, si j'ai
reconnu le gouvernement actuel pour rester Franais et conserver une
position sociale que quarante ans de travaux et beaucoup de sang vers
m'ont valu, mon intention n'est pas de le servir. L'empereur accueillit
cette demande avec bont, et, chaque fois que je l'ai vu depuis, il en a
t de mme. L'audience de l'empereur dura plus d'une heure. Il me fit
les questions les plus dtailles sur les vnements de Juillet, sur la
retraite et le dpart de la famille des Bourbons. Il blma le manque de
foi montr par les ordonnances, l'imprvoyance et la faiblesse qui
avaient prsid  toutes les mesures, jugea d'une manire saine, mais
avec intrt et piti, la famille royale. De mon ct, j'tablis les
faits avec vrit, mais avec mesure et rserve, et en indiquant plutt
les fautes qu'en exprimant le blme.

J'entretins l'empereur de ma situation personnelle, telle que je l'avais
conue. L'empereur me parla du duc de Reichstadt avec loge. Il l'aimait
beaucoup et avec raison; car, indpendamment de beaucoup de qualits, ce
jeune prince tait charmant pour lui. L'empereur me dit: Il est bon,
instruit, spirituel et dvor de la passion du service militaire. Il
avait exprim, ajouta-t-il, de l'intrt pour les Bourbons lors de la
catastrophe, et lui avait dit qu'il serait heureux de contribuer  les
remettre sur le trne. L'empereur m'ayant dit ce propos, _sa vrit est
incontestable;_ mais, depuis, j'ai demand au comte Maurice
Dietrichstein si son lve lui avait montr ces sentiments. Celui-ci m'a
assur que ceux qu'il prouvait rellement taient tout contraires. J'ai
conclu que le jeune homme, croyant et voulant tre agrable  son
grand-pre, avait exprim, en cette circonstance, autre chose que sa
pense. Au surplus, les sentiments du duc de Reichstadt taient fort
diffrents en faveur de la branche ane ou de la branche cadette. Il
reconnaissait  la premire des droits; il avait t lev avec le
respect qu'inspire la possession du pouvoir; mais, quant  la seconde,
c'tait tout autre chose; et il a dit plus d'une fois: Puisque ce ne
sont pas les Bourbons lgitimes qui rgnent, pourquoi pas moi? car moi
aussi j'ai ma lgitimit.

Cette rvolution de Juillet, en lui rvlant des droits que les
circonstances pouvaient l'amener  faire valoir, l'a remu profondment.
Elle a exalt ses facults, son esprit, et contribu  dvelopper la
maladie dont il est mort.

L'empereur me parla du projet adopt, ds cette poque, par Charles X et
sa famille de se retirer en Autriche, de l'accueil qu'il y recevrait et
de l'assentiment  cet gard de tous les souverains de l'Europe. Il
ajouta en riant: Je lui ai offert la rsidence de Brunn. S'il
l'accepte, je changerai de garnison mon petit-fils et je le placerai
ailleurs. En ce moment Brunn servait d'habitation au duc de Reichstadt.

L'empereur me congdia et me donna l'assurance de sa protection, de ses
bonts, et du plaisir qu'il avait  me voir choisir ses tats pour
asile.

J'allai voir l'archiduc Charles, dont j'ai l'honneur d'tre connu depuis
longtemps. J'eus une conversation d'une heure avec lui sur les
vnements de Paris, sur les campagnes auxquelles j'ai pris part, sur la
nouvelle organisation de l'artillerie en France, enfin sur les ouvrages
militaires dont l'archiduc est l'auteur, tous ouvrages classiques que
les gens de guerre ne sauraient trop lire et mditer.

Pendant notre conversation, l'archiduc reut la visite de sa fille
l'archiduchesse Thrse, aujourd'hui reine de Naples, charmante
princesse, ge alors de quatorze ans. Il eut la bont de lui dire en me
prsentant  elle: Si vous saviez bien l'histoire, vous connatriez
dj le marchal.

J'ai pens que dans ma position, et vu le peu d'exigences de la famille
impriale, je devais borner l mes visites aux princes qui la composent.
Je leur ai t seulement prsent dans le monde sans crmonie. Plus
tard, je vis l'archiduc Jean chez lui; j'eus avec lui une longue
conversation que son esprit remarquable, ses connaissances et des
antcdents militaires qui nous taient communs rendirent pleine
d'intrt pour moi.

Le prince de Metternich me prsenta dans les meilleures maisons. Ce fut
sous ses auspices que j'entrai dans la socit. Cette socit de Vienne
tant chose  part, il y a quelque intrt  la faire connatre. D'abord
elle se compose de la plus haute aristocratie de l'Europe. C'est un
reste de cet ancien empire o l'empereur avait pour sujets et pour
serviteurs des princes, qui eux-mmes taient souverains. On rencontre
sans cesse des grands noms, des gens qui ont des alliances plus ou moins
rapproches avec des maisons souveraines et des ttes couronnes. Un
Franais prouve une sensation extraordinaire, en entendant des gens du
monde parler familirement d'un oncle, d'un beau-frre o d'un cousin,
qui est roi ou empereur, quand il rflchit  l'effet singulier et
presque ridicule que fait, dans la meilleure compagnie  Paris,
l'arrive du plus petit prince tranger. Ici il y a une atmosphre
d'galit qui fait disparatre toutes les distances, et ne laisse
subsister que celles rsultant de la bonne ducation et du sentiment des
convenances. Le nombre des individus qui composent la socit tant
assez born, il rsulte de ce que je viens de dire une grande aisance et
une grande facilit dans les rapports habituels. On se voit beaucoup, on
se voit sans tiquette et sans faon. On se traite avec politesse et
bienveillance. On a l'air mme de s'adorer, et puis, au milieu de tout
cela, il n'y a aucune intimit relle.

La disposition du matriel de la ville de Vienne, et la manire dont
cette ville est habite, contribuent aussi aux moeurs de la socit.
Vienne, qui est la capitale d'un grand empire, et dont la population est
de trois cent cinquante mille mes, se trouve cependant dans les
conditions d'une petite ville pour la haute classe, et elle en a les
moeurs. La ville, proprement dite, est enceinte d'un rempart  douze
bastions. Dans cette tendue ainsi fort restreinte, elle ne renferme
que cinquante-quatre mille habitants. Tous les grands seigneurs, tous
les gens riches, tous les magasins, en un mot, toutes les richesses, y
sont runies. Les faubourgs sont habits par le peuple, et renferment
les ateliers et les ouvriers. Tous les membres de cette grande
aristocratie sont donc runis forcment d'une manire intime, et se
rencontrent sans cesse. Chacun sait,  toute heure du jour, ce qui se
passe chez son voisin. Des nouvelles circulent sans cesse sur les
actions de tout le monde, sont colportes et rptes. Si l'empereur
Joseph et fait dmolir les remparts et concd les glacis pour y btir,
les moeurs de Vienne seraient tout autres. Chaque grand seigneur et
construit un palais dans le lieu de son choix. Libre et disposant d'un
grand emplacement, il et donn  son habitation des dpendances en
rapport avec sa fortune, dpendances qui l'eussent isol. Loin des
individus de sa caste, il aurait vcu pour lui-mme, sans s'occuper des
autres. De riches bourgeois, tablis dans son voisinage, seraient entrs
en rapport avec lui, et il se serait bientt trouv le centre d'une
socit mixte, comme il en existe  Paris et  Londres. Alors la haute
classe n'et plus t entirement isole. Une socit plus nombreuse
aurait donn lieu  la composition de diverses coteries, dont les
lments eussent t bass sur d'autres principes que la naissance.
Pour peu qu'on y rflchisse, on est frapp des consquences qui fussent
rsultes de ce seul changement matriel pour l'ordre social.

J'ai expliqu la cause et la facilit des relations et des liaisons
superficielles; je vais dire maintenant pourquoi ces amitis ne sont pas
plus profondes. D'abord la socit, quoique assez peu nombreuse, l'est
trop cependant pour l'intimit, tout en admettant la familiarit.
Ensuite les familles elles-mmes, composes d'un grand nombre
d'individus, suffisent aux liaisons vritables, et encore l'amiti
porte  un certain degr est-elle assez rare, mme entre les femmes de
la mme famille. Ajoutez  cela que les jeunes femmes ont une tenue
trs-srieuse et mme svre, et on comprendra qu'il en rsulte beaucoup
de froid dans la socit. Les femmes ges taient, assure-t-on, tout
autres dans leur jeunesse; mais les femmes de trente-cinq 
quarante-cinq ans, que l'on doit compter certainement parmi les femmes
de l'Europe dont la conduite est la plus rgulire, sont au contraire
d'une pruderie extrme. Elle va jusqu' ne point comprendre la
possibilit d'une amiti vive et pure entre les individus de diffrents
sexes. Mais la gnration qui suit semble revenir aux anciens errements,
et rentrer dans les habitudes de ses grand'mres. Enfin toute cette
socit de Vienne est parfois soumise  l'influence de quelques femmes
ges qui y ont usurp le pouvoir et y font la loi.

Un mot maintenant sur la manire d'tre des hommes et des femmes sous
les rapports de l'esprit, de l'instruction et des qualits sociales. Une
si grande diffrence existe entre les deux sexes de la mme classe,
qu'on a peine  la concevoir. Les hommes,  trs-peu d'exceptions prs,
ne sont pas distingus; leurs gots sont vulgaires; ils aiment les
plaisirs faciles et mnent une vie dissipe. L'explication de ces
moeurs, pour ceux qui servent dans l'arme, se trouve dans la lenteur de
l'avancement et le sjour prolong dans des villages de Hongrie, o les
jeunes officiers, privs de ressources, finissent par devenir trangers
aux habitudes du monde. De retour  Vienne ils s'y trouvent gns. Ils
prennent alors des gots de mauvaise compagnie et ils vivent entre eux.
Les femmes ainsi abandonnes ne sont l'objet d'aucun hommage, d'aucun
soin, et cependant elles en mritent beaucoup. En gnral, celles-ci
sont belles et le sang de la haute classe est aussi remarquable que
celui de la classe infrieure. Les femmes reoivent une ducation
extrmement soigne. Leur instruction est tendue. Elles parlent le
franais avec lgance et sans accent. Elles sont aimables dans
l'acception franaise la plus tendue. J'en ai compt jusqu' vingt-huit
dans un cercle assez troit, qui seraient avec raison trs-remarques 
Paris.

Les grands noms qu'elles portent font encore ressortir cette amabilit,
si rare ailleurs. On doit placer au premier rang de la noblesse
autrichienne, la maison de Liechtenstein. Le nombre des individus qui la
composent, les trs-grandes richesses qu'elle possde, lui donnent une
grande importance. Elle est fire et orgueilleuse avec ses gaux, mais
elle est populaire dans le peuple et la bourgeoisie. Cette popularit
vient, en grande partie, de ce que tous les hommes de cette famille ont
toujours servi dans l'arme et ont bien rempli leur tche dans les
longues guerres qui viennent de finir. On accuse le prince Jean de
Liechtenstein, dont les services militaires sont sans dout honorables
par la bravoure brillante qu'il a toujours montre, mais dont les
talents peuvent tre contests, d'avoir sign, en 1809, les
prliminaires de la paix, qu'il tait seulement autoris  ngocier.
Napolon donna un grand clata ces prliminaires qui devaient rester
secrets, et le mouvement de l'opinion publique en faveur de la paix
tait trop prononc, pour que l'empereur d'Autriche pt se dispenser de
la ratifier.  cette occasion le comte de Stadion, alors premier
ministre, ayant le portefeuille des affaires trangres, donna sa
dmission, ne voulant pas attacher son nom  la ratification d'un trait
de paix qu'il regardait comme dsastreux pour l'Autriche, la croyant en
mesure de continuer la guerre. Le comte de Stadion dsigna alors 
l'empereur Franois le prince de Metternich comme tant l'homme le plus
propre  le remplacer dans les circonstances prsentes.

Les femmes de cette famille sont bien leves, charmantes et fort
vertueuses. La princesse Jean de Liechtenstein, par sa taille et son
grand air, rappelle les matrones romaines, et sa nombreuse famille,
compose de onze enfants vivants, semble lui donner une sorte de
magistrature.

Toutes les femmes nes princesses de Schwarzenberg sont remarquables par
un esprit fin, une grande instruction et des manires charmantes. La
comtesse de Mier, dont l'ge avanc ne diminue en rien l'amabilit,
runit  une grande douceur un adorable caractre, une grande indulgence
pour la jeunesse, un esprit tendu et une activit peu commune, activit
digne, car elle ne porte que sur des devoirs ou des choses utiles. Fort
instruite, elle prend part avec ardeur  tout ce qui concerne le
dveloppement des facults de l'esprit, et son me se montre tout
entire  chaque occasion. Sa nice, la comtesse Valentin Esterhazy,
n'tait pas une nouvelle connaissance pour moi, je l'avais vue
anciennement  Paris; elle et son mari, le comte Valentin Esterhazy, me
firent l'accueil le plus cordial. Je trouvai dans cette famille le
bienveillant intrt qu'il est si doux de rencontrer loin de son pays;
et, dans les tristes circonstances qui m'loignaient de la France, j'y
fus doublement sensible. Jeune encore, la comtesse joint  la plus haute
raison l'amabilit la plus remarquable; aussi est-elle chrie de tout ce
qui la connat. Une bienveillance universelle lui est acquise, et, quand
elle entre dans un salon, une expression de plaisir et de joie se montre
sur toutes les figures. Aucun devoir ne lui cote, et jamais elle n'a
manqu  aucun; et cependant elle a, plus d'une fois dans sa vie, eu
l'occasion d'en remplir de pnibles. Le dvouement est dans sa nature,
comme la sduction qu'elle exerce partout. Jamais tre au monde ne
mrita plus l'affection qu'elle inspire et la considration publique qui
est son apanage.

Enfin les femmes de Vienne prsentent un ensemble qu'on ne rencontre
nulle part. Les trangers distingus sont bien accueillis; mais, aprs
les premires politesses d'usage, il leur faut longtemps pour arriver 
obtenir d'entrer dans une certaine intimit. On croit y atteindre tout
d'abord,  cause de la politesse aise qui rgne partout; mais on est
dupe des apparences et d'une fausse bonhomie. Il leur faut longtemps
pour se faire adopter en ralit par une socit qui semblait dispose
d'abord  les comprendre dans ses habitudes et ses affections. Ce n'est
qu'aprs un temps d'preuve fort long qu'on atteint au but dsir, et
quelquefois on n'y arrive jamais.

L'indpendance de la socit de l'influence de la cour ne saurait
s'exprimer. Comme la cour se montre rarement, et que dans les habitudes
de la vie on peut mme dire qu'il n'y a pas de cour, la socit est fort
peu en contact avec la famille impriale, et celle-ci peut difficilement
exercer une grande action, par ses manires, sur ce qui se passe. Jamais
donc, dans aucun pays, le gouvernement ne s'est moins ml qu' Vienne
des affaires des particuliers. Cela tient aussi au caractre personnel
de l'empereur et aux moeurs de la famille impriale. L'empereur gouverne
comme la Providence. On ne le voit nulle part, et partout on sent sa
main protectrice. Aussi ce pays jouit-il d'une libert vritable,
effective, et il n'y a que les ennemis de la socit qui aient raison de
redouter le pouvoir. La richesse des hautes classes et leur dignit de
caractre contribuent aussi  cet esprit d'indpendance. Comme la loi
est gale pour tous, il n'y a aucune faveur  esprer, aucune injustice
 redouter, et personne n'imagine de faire la cour aux ministres. Chacun
est class; ses droits sont tablis, et l'on vit sans s'occuper de
savoir qui commande, je citerai un exemple presque incroyable, mais qui
prouve ce que j'avance d'une manire sans rplique.

J'avais dn un jour chez la princesse Palffy avec dix ou douze
personnes, toutes de Vienne et appartenant  ce qu'il y a de plus
considrable. Une demi-heure aprs le dner, entre un monsieur d'un
certain ge et de bonnes manires, que personne ne connat. Tout le
monde s'interrogeait du regard, et un embarras gnral en tait le
rsultat, lorsqu'il se trouva parmi les convives un individu qui le fit
cesser, en prvenant le matre de la maison que l'inconnu tait le comte
de Mittrowsky, grand chancelier de Bohme (ce qui rpond  notre
ministre de l'intrieur), qui occupait cette place importante depuis
cinq ans. On n'accusera pas de se prosterner devant le pouvoir une
noblesse qui vit dans une pareille ignorance de ceux qui en sont les
dpositaires. En France, un homme qui a t ministre de l'intrieur
pendant quinze jours est connu de tout Paris et a reu les hommages de
tout ce qui peut se prsenter chez lui.

Tel est, en rsum, le caractre et la physionomie de la socit de
Vienne; mais j'ajouterai encore un mot. Les rapports frquents,
journaliers qui existent entre tout le monde, et les habitudes de
commrage, dont j'ai expliqu la cause, sont rarement anims par la
bienveillance. Les gens qui semblent le plus lis disent assez
volontiers du mal les uns des autres, et trouvent toujours des auditeurs
pour les couter et pour rpandre les mdisances et les calomnies qu'ils
dbitent. L'amiti, dont le devoir est avant tout d'tre juste, ensuite
indulgente et discrte, qui, en France, est quelquefois si courageuse,
se tait ici, quand elle ne s'associe pas aux accusations. Les absents
ont presque toujours tort  Vienne; car rarement les prsents sont
occups  les dfendre. Tout se dit, se rpte, se commente, et souvent
se travestit. C'est par excellence un pays de formes, o l'on trouve, en
fait de sentiments, les apparences beaucoup plus souvent que les
ralits. On conoit que je ne parle qu'en gnrai. Sans doute il y a de
grandes et d'honorables exceptions si cet tat de choses, si blessant
pour le coeur et si peu conforme aux besoins et aux charmes de la
socit; j'en connais plusieurs, mais elles sont rares.

L'esprit du gouvernement est prcisment l'oppos; tout y est rel et
positif; rien n'y est donn  l'apparence, tout marche d'une manire
rgulire et systmatique, mais aussi, il faut le dire, avec une
lenteur dsesprante. Dans l'intrt des masses, cela serait parfait si
la vie moyenne de l'homme durait cent cinquante ans.

Le gouvernement autrichien a un grand ddain pour l'opinion qu'on a de
lui  l'tranger. Il ne s'inquite gure que l'on se trompe compltement
sur l'ordre de choses qui rgne chez lui; il ddaigne une popularit
europenne, que la connaissance des faits tablirait infailliblement
dans les esprits raisonnables. Ainsi, par exemple, en Europe, on croit
en gnral que le paysan autrichien vit dans une grande ignorance et
sous une oppression horrible, et il est, au contraire, le plus instruit,
le plus riche et le plus protg de l'Europe. Tous savent lire et
crire, et jouissent d'un bien-tre matriel dont aucun autre peuple ne
prsente l'exemple. Leur libert est entire, et cependant elle s'allie
avec les intrts du bon ordre. La classe qui souffre par l'effet du
mode de l'administration est celle des seigneurs. En raison des charges
publiques et des devoirs qui leur sont imposs, ils payent au moins
moiti plus que les paysans. Tous les actes faits par un paysan avec son
seigneur doivent tre confirms par l'autorit, tant on redoute l'abus
de l'influence qu'il peut exercer sur lui. Si le paysan a un procs avec
son seigneur, un avocat pay par l'empereur dans chaque cercle plaide
pour lui. Par suite de la jurisprudence tablie, pour peu qu'un cas
soit douteux, la dcision est contre le seigneur, comme dans le cas d'un
procs entre un seigneur et l'empereur, l'empereur perd toujours, 
moins que le droit ne soit tellement vident, qu'on ne puisse le
mconnatre sans mauvaise foi manifeste.

Les travaux publics, dont l'importance est si grande, ont pris chaque
jour, pendant ce long rgne, un dveloppement plus grand; et cependant
la plupart sont ignors. Une route a tabli une communication entre la
valle de l'Adige et les sources de l'Adda par le Stelvio. Elle a exig
des travaux immenses. C'est le passage le plus lev de l'Europe rendu
praticable pour les voitures par la main des hommes, et ce magnifique
monument n'est connu que des voyageurs. Nous avions fatigu l'Europe par
le rcit des travaux du Simplon, longtemps avant qu'ils fussent
termins, et l'on n'a jamais parl de ceux-ci, qui sont depuis plusieurs
annes arrivs  leur perfection. Loin d'tre charlatan comme nous le
sommes en France, et comme on l'est dans d'autres pays, le gouvernement
autrichien est trop modeste. Il suffirait qu'il fit connatre ses actes
pour qu'on l'admirt dans ses oeuvres.

Enfui, souvent, on voit ici en pleine excution, et depuis longtemps,
des choses proposes ailleurs comme de hautes et nouvelles penses.
Quand on vient en Autriche, on est tout stupfait de ce que l'on y
trouve.

Lors de la runion des savants d'Allemagne  Vienne, des gologues
franais apportrent un chantillon de cartes souterraines dont le but
tait de faire connatre la composition des couches du globe, dans les
diffrente pays. On leur montra que, dans plusieurs provinces de
l'Autriche intrieure, cette carte existait depuis quelque temps et
s'excutait dans les autres.

Une opinion, assez gnralement rpandue, a consacr que l'Italie
autrichienne est accable d'impts dont le produit s'envoie  Vienne.
D'aprs un travail officiel, que j'ai vu et dont la vrit est
incontestable, il est dmontr que, sous l'administration franaise, la
masse des impts tait de moiti plus forte qu' prsent; et en mme
temps qu'une somme trs-infrieure tait consacre aux travaux publics
dans le pays.

Enfin, de quelque manire que l'on envisage la question, et sauf les
obstacles mis  la facilit du dplacement des individus, qui sont
ports trop loin, on ne voit que des choses utiles et raisonnables dans
les actes du gouvernement autrichien. Il agit en pre vigilant au milieu
de ses enfants. Ennemi du bruit, il semble redouter la louange comme un
autre craindrait le blme, et il cache ses bonnes actions comme il
serait dans la nature des choses de cacher les mauvaises. Il se contente
de faire le bien, et mprise une critique qui n'est fonde ni sur les
faits ni sur la raison. Le complment du bien-tre dont jouit
l'Autriche, et sa garantie, taient dans la popularit mrite de
l'empereur dfunt auprs de ses sujets. Accessible  tout le monde,
livr sans rserve aux soins du gouvernement calme, persvrant,
raisonnable, il maintenait la rgle et faisait tout ce qu'un souverain
pntr de ses devoirs peut excuter dans l'intrt de ses peuples.
Grce  cet esprit, son long rgne a travers de grands malheurs et
surmont de grandes difficults. Il se survit dans le rgne actuel. Les
moeurs politiques maintiendront cet tat de choses tant que le calme
durera; mais une secousse en Europe semblerait, de quelque ct qu'elle
vnt, devoir amener sur ce pays de grands malheurs.

Aprs avoir pris poste  Vienne, un intrt d'affection et de curiosit,
tenant au plus beau temps de ma vie, devait me faire vivement dsirer de
voir le fils de Napolon. Comme il tait encore squestr du monde, je
n'imaginais pas pouvoir l'approcher: mais je dsirais au moins
l'apercevoir. Il allait quelquefois au spectacle de l'Opra, et je me
mis en mesure de m'y trouver un jour  porte de le contempler. Je ne me
doutais gure alors qu'une espce d'intimit allait bientt exister
entre nous deux. On me dit qu'il avait appris mon arrive  Vienne avec
plaisir et dsirait vivement me rencontrer et me connatre. Sa prochaine
entre dans le monde devait bientt en tre l'occasion.

Le mercredi, 26 janvier, lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre, donna un
grand bal, o presque toute la famille impriale se rendit. Le duc de
Reichstadt y vint avec elle. Mes yeux se portrent avec avidit sur lui.
Je le voyais pour la premire fois de prs et avec facilit. Je lui
trouvai le regard de son pre, et c'est en cela qu'il lui ressemblait
davantage. Ses yeux, moins grands que ceux de Napolon, plus enfoncs
dans leur orbite, avaient la mme expression, le mme feu, la mme
nergie. Son front aussi rappelait celui de son pre. Il y avait encore
de la ressemblance dans le bas de la figure et le menton. Enfin son
teint tait celui de Napolon dans sa jeunesse, la mme pleur et la
mme couleur de la peau; mais tout le reste de sa figure rappelait sa
mre et la maison d'Autriche. Sa taille dpassait celle de Napolon de
cinq pouces environ.

Inform par le comte de Dietrichstein, son gouverneur, qu'il
m'aborderait pendant le bal et causerait avec moi, peu de moments
s'taient couls, quand je le vis  mes cts. Il m'adressa
immdiatement les paroles suivantes: Monsieur le marchal, vous tes un
des plus anciens compagnons de mon pre, et j'attache le plus grand prix
 faire votre connaissance.

Je lui rpondis que j'tais vivement touch de ce sentiment, que je
trouvais beaucoup de bonheur  le voir et  tre prs de lui. L-dessus,
nous entrmes en matire. Il me demanda si, comme il le croyait, j'avais
fait les premires campagnes d'Italie. Je lui rpondis que oui; que mes
rapports de service et d'amiti avec Napolon taient d'une poque
encore plus recule; qu'ils remontaient au del du sige de Toulon; que
ma connaissance de sa personne datait de 1790, poque o il tait
lieutenant d'artillerie en garnison  Auxonne, et moi occup  Dijon 
achever mon instruction pour entrer dans le corps o il servait, et o
tait galement un proche parent  moi, son ami intime.

Il me fit quelques questions sur ces campagnes si clbres, et je lui
rpondis de manire  veiller sa curiosit. Il me parla de l'gypte, du
18 brumaire, de la campagne de 1814, etc., et je rpondis succinctement
sur ces divers objets. J'eus bien soin de jeter promptement mes ides
gnrales sur le caractre et la carrire de Napolon, qui prsentent
des changements tellement complets dans sa personne, que l'on peut
considrer en lui deux hommes. Son lvation, due sans doute en grande
partie  ses talents, mais puissamment favorise par le temps o il a
paru, fut l'expression, sentie par tout le monde, des besoins de la
socit d'alors.  ce titre, chacun l'aida, le soutint et le favorisa;
tandis que sa chute fut son ouvrage et le rsultat de ses efforts
constants. Enfin ce beau gnie, si calculateur dans les premires annes
de sa grandeur, fut obscurci par les illusions de l'orgueil, qui ont
fauss son jugement.  cette occasion, je lui citai tout de suite le mot
qu'il pronona le soir du combat de Champaubert, o il semblait prvoir
son retour prochain sur la Vistule, mot dj rapport dans mes rcits,
en racontant les vnements de la campagne de 1814.

Le duc de Reichstadt me parla avec une grande ardeur de sa passion pour
son mtier, du dsir qu'il avait de faire la guerre, et ajouta combien
il serait heureux de l'apprendre sous moi. En gnral, il caressait
souvent cette ide. Plus d'une fois il me l'a exprime; rve d'un enfant
qui se berait d'esprances chimriques. La France et l'Autriche,
disait-il, pouvaient un jour tre allies, et leurs armes combattre
l'une  ct de l'autre. Car, disait-il, ce n'est pas contre la France
que je puis et dois faire la guerre. Un ordre de mon pre me l'a
dfendu, et jamais je ne l'enfreindrai. Mon coeur me le dfend aussi, de
mme qu'une sage et bonne politique.

Le vif intrt qu'il montrait dans cette conversation, s'augmentant
toujours, l'amena  exprimer le dsir de connatre avec dtail par mes
rcits les vnements passs. Mais je crus prudent de ne pas prendre
d'engagements trop positifs  cet gard; car je ne pouvais savoir ce qui
conviendrait  l'empereur et au prince de Metternich. Autant par devoir
que par prudence, une grande circonspection dans ma conduite m'tait
impose, et je ne devais rien faire d'un peu important qu'avec
l'assentiment du pouvoir protecteur qui me donnait asile.

Notre conversation finit aprs avoir dur une demi-heure et avoir t
l'objet des remarques de tous les spectateurs. Une fois libre, le prince
de Metternich tant au bal, je lui soumis immdiatement la question. Il
me rpondit ces propres paroles: Il n'y a aucun inconvnient  ce que
vous voyiez le duc de Reichstadt et que vous lui parliez de son pre. On
ne peut le mettre en meilleures mains que les vtres. Je regarderais
comme une mauvaise action de ne pas lui faire connatre Napolon tel
qu'il tait et avec la supriorit qui le caractrisait d'une manire
si minente; mais aussi il est bon qu'il sache quels ont t ses
illusions, son orgueil et son ambition, passions qui l'ont perdu et
conduit  dmolir lui-mme sa puissance. Vous, plus que tout autre, tes
capable de lui faire connatre et sentir la vrit.

Ce raisonnement si simple, si vrai, cette conduite si raisonnable, si
loyale envers ce jeune homme, est d'accord avec tout ce que j'ai pu voir
et rpond victorieusement aux sottises dbites sur l'ducation du duc
de Reichstadt, ducation tout autre et l'oppos de ce qu'on a dit.

Je prvins immdiatement le duc de Reichstadt que j'tais en mesure de
le satisfaire, et que, quand il le voudrait, je lui raconterais les
campagnes d'Italie de 1796 et 1797. On va voir combien la raison et la
prudence taient prcoces chez ce jeune homme; il me dit: Monsieur le
marchal, dans nos positions respectives, il me semble convenable d'en
parler d'avance au prince de Metternich et d'agir avec son assentiment.
Je rpliquai: Monseigneur, mes dmarches ont devanc vos justes
observations, et c'est avec son approbation que je viens prendre vos
ordres.

Nous primes jour pour le vendredi suivant 28,  onze heures du matin.
Depuis ce moment, et pendant trois mois environ, les lundis, vendredis
et quelquefois les mercredis, depuis onze heures jusqu' une heure et
demie, taient consacr;  mes rcits, qui comprirent l'histoire de son
pre et des guerres de notre temps. Quand les circonstances en faisaient
natre l'occasion, je faisais l'expos des principes de l'art de la
guerre.

Avant d'entrer en matire et de raconter les immortelles campagnes de
1796 et 1797 en Italie, je commenai par lui apprendre les dtails qui
concernent la premire partie de la vie de son pre, et, pour ainsi
dire, de son enfance politique et militaire, et les circonstances qui
l'amenrent, presque indpendamment de sa volont, en prsence
d'vnements qui ont t la base de sa fortune et qui ont form le point
de dpart de sa grandeur; car, ajoutai-je, nous appartenons en beaucoup
de choses  la destine; mais cependant nous sommes souvent aussi
enfants de nos oeuvres. Pour arriver  faire de grandes choses, il faut
que les circonstances ne manquent pas aux hommes capables et que les
hommes ne manquent pas aux grandes circonstances qui s'offrent  eux.
Napolon les a rencontres telles qu'il pouvait les dsirer, et lui mme
s'est trouv  leur hauteur. Cet accord ncessaire est rare, et, quand
la fortune le fait natre, il en rsulte des choses qui tonnent le
vulgaire. Beaucoup d'individus possdent les qualits ncessaires pour
devenir de grands hommes et meurent ignors, sans doute faute d'occasion
de se faire connatre. La socit aurait t prserve de beaucoup de
calamits si, dans les grandes crises, le caprice de la fortune n'avait
pas fait dposer souvent le pouvoir en des mains incapables de
l'exercer.

Toutes les ides du duc de Reichstadt taient diriges vers son pre,
auquel il rendait une espce de culte. Un coeur ardent et ce sentiment
primitif qui joue un si grand rle dans les pays o la civilisation est
en retard, comme la Corse, lui tait chu dans toute son nergie comme
un hritage.

Il m'est impossible d'exprimer avec quelle avidit il entendait mes
rcits. Je m'excusai auprs de lui de parler souvent de moi; mais, en
racontant ce qui concernait son pre, je ne pouvais pas l'viter; car, 
cette poque, le cadre tait petit, le nombre de ceux qui y taient
compris peu considrable, et j'en faisais partie. Je racontai donc au
duc de Reichstadt les premires annes de son pre, l'occasion de ma
premire connaissance avec lui, ma rencontre au sige de-Toulon et le
rle important qu'il y joua bientt, quoique alors seulement pourvu d'un
grade subalterne; puis sa nomination au grade de gnral dans le corps
de l'artillerie employ  l'arme de Nice; son importance personnelle,
les oprations qu'il dirigea et qui furent comme une premire esquisse
de la campagne faite une anne plus tard, son besoin d'activit
l'amenant  proposer une expdition maritime qui ne sortit pas  cause
des revers prouvs par l'escadre; son voyage dans la ville de Gnes,
qu'il conseillait d'enlever par surprise; son arrestation comme partisan
de Robespierre, sa mise en libert, son changement de destination, qui
l'amena  Paris, o je l'accompagnai, aprs m'tre arrt avec lui dans
ma famille pendant quelques jours, sjour qui l'empcha d'arriver 
Paris  temps pour tre compris dans le travail de l'artillerie, et le
fit renoncer  une activit qui ne lui convenait pas hors de ce corps.
Je fis observer au duc de Reichstadt combien il est remarquable qu'
cette poque Napolon ait t aussi soumis aux prjugs du corps dans
lequel il servait, prjugs qui semblaient devoir l'enlever  une grande
destine et l'empcher de suivre une carrire seule capable de le
conduire  la gloire et  la puissance. Ce fait est une des plus grandes
preuves de l'influence des opinions du premier ge sur les opinions de
toute notre vie. Il a fallu des vnements hors de tous les calculs pour
en dtruire l'effet chez lui.

Dans la seconde sance, je continuai  raconter au duc de Reichstadt ces
premiers temps de son pre, si peu connus, et dont je suis aujourd'hui
le seul tmoin vivant: son sjour  Paris, ses vellits de se faire
ngociant, son esprance d'aller  Constantinople, qui ne se ralisa
pas, qui le fit ainsi trouver  Paris lors du 13 vendmiaire et l'amena
au commandement; enfin les circonstances qui lui firent avoir, au
printemps, le commandement de l'arme d'Italie, et son dpart pour cette
destination.

Les sances suivantes furent employes  lui raconter, dans le plus
grand dtail, les campagnes de 1796 et 1797. J'eus soin de faire
ressortir les difficults rsultant de l'infriorit numrique de
l'arme, de la pnurie de toutes choses, et plus encore du peu
d'autorit dans l'opinion que devait avoir,  son arrive, un jeune
gnral qui, n'ayant jamais command une division, une brigade, ni mme
un rgiment, se trouvait avoir sous ses ordres des gnraux gs et
expriments. Je lui fis remarquer avec quelle promptitude soit autorit
se trouva tablie, l'obissance obtenue et la confiance universelle
inspire. Aprs avoir pos quelques principes gnraux de la grande
guerre, je lui lis comprendre quelle srie de fautes les gnraux
ennemis avaient commises et avec quelle habilet Bonaparte en avait
profit.

Pendant le cours de mes rcits sur les campagnes d'Italie, et quand ils
furent termins, je m'attachai  peindre Napolon dans sa vie prive, et
tel que je l'ai connu: ayant de la bont et une vritable bont,
quoique ce soit loin de l'opinion consacre, susceptible d'un
attachement durable et sincre pour ceux qui en taient dignes.
J'ajoutai que sa sensibilit s'tait mousse avec le temps, mais sans
changer son caractre; et, pour preuve de la bont qui lui tait
naturelle, je lui racontai plusieurs circonstances de sa vie, entre
autres ce qui a rapport  Dandolo de Venise, lors de la paix de
Campo-Formio, et  Blanc, lors du dpart de l'gypte. Enfin, je ne
ngligeai rien pour reprsenter Napolon  son fils, tel que je l'ai
connu et aim. Ces rcits l'attachrent beaucoup et l'intressrent  un
point impossible  exprimer.

Aprs le rcit des guerres d'Italie, je commenai celui de la campagne
de 1814, les deux poques de la vie de son pre, qu'il avait dsir
particulirement connatre. Je lui prsentai, en rsum, la situation
des choses, en novembre 1813; en quoi consistaient nos misrables dbris
au moment de notre arrive sur les bords du Rhin, dbris qu'un horrible
typhus anantissait. Je lui exposai alors les changements survenus dans
l'esprit de son pre, et les illusions dont il tait rempli, les rves
qu'il nourrissait, et qui n'taient fonds sur rien de rel; l'espoir
d'une offensive prochaine, quand il tait vident que l'hiver entier
pass dans le repos lui donnerait  peine le moyen de crer les
lments d'une dfensive incomplte. Je lui rapportai l'unanimit des
opinions  cet gard, et lui citai le mot du gnral Drouot, rapport
ailleurs, et qui peint si bien, et avec tant de mesure, notre situation
d'alors. Je lui fis remarquer le tort grave qu'eut Napolon de ne pas
accepter immdiatement les propositions de paix apportes par M. de
Saint-Aignan, et les consquences d'une obstination qui s'est renouvele
plusieurs fois pendant la campagne et qui fut toujours aussi funeste.
Enfin, j'entrepris le rcit des oprations militaires,  commencer par
le moment o l'ennemi passa le Rhin,  Ble, le 19 dcembre, et sur
toute la ligne du Rhin, le 1er janvier.

Ces rcits nous amenrent,  la fin de la campagne, au combat de Paris,
combat si honorable pour le petit nombre de soldats qui a soutenu,
pendant si longtemps, une lutte si ingale. Je lui fis l'expos de
l'esprit qui rgnait en France alors, et particulirement  Paris; de la
faiblesse montre par Joseph; de la capitulation qui eut lieu, et des
vnements d'Essonne, des motifs qui m'ont dirig, et des intentions
patriotiques qui, seules, m'ont anim. En un mot, mes rcits, relatifs
aux vnements d'alors, furent  peu prs semblables  ce que j'ai
racont dans mes _Mmoires_. Le duc de Reichstadt couta avec une
attention profonde et une grande motion. Il comprit tout et porta sur
tous les vnements le jugement le plus sain. Il remarqua de lui-mme la
faute faite par Napolon de laisser tant de troupes dans les places
d'Allemagne, troupes qui, rentres en France, auraient suffi pour
dfendre le territoire. Il a eu depuis occasion de parler de ce qui
m'est personnel, et il a dfendu ma conduite avec chaleur, comme je
l'aurais fait moi-mme. Il a fait ressortir aussi la grande faute
commise d'avoir loign sa mre, dont la prsence aurait tout sauv.
Elle aurait impos aux conspirateurs, ranim la tendresse de son pre,
provoqu les hommages d'Alexandre, parl  son esprit chevaleresque, et,
par ces divers motifs, elle aurait empch son fils d'tre dpouill.
Enfin, il pronona ces propres paroles qui sont remarquables par leur
concision et par la justesse de la pense: Mon pre et ma mre
n'auraient jamais d s'loigner de Paris, l'un pour la guerre, et
l'autre pour la paix.

Ces deux mots rsument toute la conduite militaire et politique qu'il
et t opportun de tenir. Le duc de Reichstadt ayant manifest le dsir
de voir mes rcits embrasser la totalit de la vie de son pre, je
revins en arrire, et je racontai la campagne d'gypte. Je fis l'expos
des circonstances personnelles au gnral Bonaparte. Je lui dmontrai 
quel nombre de chances contraires il s'tait abandonn; car il tait peu
probable, au moment du dpart, que cette traverse si longue, si
difficile, avec un convoi si nombreux, et de si mauvais btiments, pt
s'excuter avec un succs qui tiendrait du miracle. Il comprit que la
prise de Malte fut un coup de fortune, hors de tous les calculs; qu'une
fois arriv en gypte, et le dbarquement effectu, les difficults
taient vaincues, l'occupation et la conqute de ce pays devenaient
chose facile. Je lui expliquai en quoi consistaient les combats en
gypte, combats auxquels on a donn  tort le nom fastueux de batailles,
et je lui racontai tout ce que mes _Mmoires_ renferment de curieux sur
les choses et sur les personnes, en un mot sur ce pays alors si peu
connu.

J'arrivai enfin au retour de l'expdition de Syrie,  la bataille
d'Aboukir, aux motifs qui firent prendre au gnral Bonaparte la
rsolution de revenir sur-le-champ en France, et  tout ce que cette
traverse offrit de bizarre, d'obstacles apparents, obstacles qui
n'taient qu'une combinaison favorable de la destine, protgeant son
avenir et ses projets  son insu. Je lui fis un tableau vrai des
transports de joie causs par le retour en France de Bonaparte, de
l'accueil qu'il reut en traversant les provinces et en se rendant 
Paris. Enfin, je lui fis connatre ce qui est relatif  la rvolution du
18 brumaire, la chose la plus nationale, la plus populaire, que
l'opinion de la France entire avait appele et qu'elle accepta avec
transport. Je mis un soin tout particulier  lui faire comprendre la
cause de l'arrive si facile du gnral Bonaparte au pouvoir. Elle avait
t souhaite universellement comme un moyen unique de salut, et, en
l'acceptant, il avait eu l'apparence de cder aux ncessits du pays, au
lieu d'agir seulement dans son intrt propre. Tout avait t de
soi-mme, tandis que tout aurait t obstacle pour lui si, avant
l'expdition d'gypte, il s'tait empar de l'autorit.

Les sances suivantes furent employes au rcit de la campagne de
l'arme de rserve, du passage de l'artillerie au mont Saint-Bernard,
ensuite sous le fort de Bard, passages mmorables, qui furent
spcialement mon ouvrage, et enfin de la bataille de Marengo. Je lui fis
connatre les dispositions militaires que le premier consul ordonna pour
l'occupation et la dfense de l'Italie; enfin la campagne que je fis en
1800, comme commandant en chef l'artillerie de l'arme d'Italie, tout ce
qui tient aux oprations de cette arme, au passage du Mincio et de
l'Adige, et  l'armistice qui suivit, dont la ngociation m'avait t
confie.

Lui ayant parl du poste de premier inspecteur gnral de l'artillerie,
dans lequel j'avais t plac  ma rentre en France, je profitai de
cette occasion pour faire au duc de Reichstadt un expos succinct des
principes du service de l'artillerie, service dont je fis l'application
dans les changements du matriel qui furent excuts. J'arrivai ensuite
 la guerre avec l'Angleterre et aux projets forms par le premier
consul, projets dont l'excution fut prpare avec une ardeur constante
peu commune et en harmonie avec la force de sa volont.

Je donnai au duc de Reichstadt des dtails trs-circonstancis sur les
armements faits alors, sur leur nature, et sur tout ce qui concerne
cette expdition, que quelques individus qui se prtendent bien informs
disent n'avoir jamais d tre excute. Je lui donnai des preuves
palpables du contraire, de la possibilit de sa russite, qui ne tint,
quand plus tard on fut au moment de la tenter, qu' l'irrsolution de
l'amiral Villeneuve.

Du rcit de l'expdition d'Angleterre, je passai  celui de la campagne
de 1805, qui s'y lie immdiatement, et je fis le tableau des dsastres
de l'arme autrichienne, dtruite  Ulm par suite de la stupidit et de
la folie du gnral Mack, qui la commandait. Je racontai au duc de
Reichstadt  quelle occasion j'avais t envoy en Dalmatie, les
vnements militaires qui se passrent dans ce pays, et j'entrai dans
le dtail de tout ce que cette province renferme de curieux.

La campagne de 1809 arriva ensuite. Je lui fis le rcit de ce qui
concernait l'arme de Dalmatie en particulier, jusqu'au moment o elle
se trouva confondue dans la grande arme et en ligne avec les corps qui
la composaient.

J'entrai dans de grands dveloppements sur la bataille de Wagram. Je lui
fis comprendre les consquences qui taient rsultes des incertitudes
et des changements divers survenus dans les projets de l'archiduc
Charles. Je lui parlai ensuite de ma mission dans les provinces
illyriennes, dont j'avais t gouverneur; cela me donna l'occasion de
l'instruire avec dtail de ce qui concerne les rgiments frontires,
dont l'organisation est si ingnieuse, si admirable, donne des rsultats
si utiles au pays o ces rgiments sont organiss et au souverain auquel
ils appartiennent. Je saisis cette occasion pour lui faire l'expos du
systme continental, systme d'une conception grande et menaante pour
l'Angleterre, d'une excution difficile pour nous, mais devenue
impossible au moment o le seul intress  le maintenir y drogea pour
le transformer en une srie d'actes d'une tyrannie brutale qui ont rendu
la puissance franaise odieuse, insupportable, et qui ont ainsi
contribu puissamment, par les haines qu'elles ont dveloppes, au
renversement de l'Empire.

Je l'entretins de l'poque de sa naissance, dont j'avais t tmoin, et
des joies que sa venue au monde avait fait natre. Il parla de cette
prosprit phmre avec le calme et la modration d'un philosophe et
d'un sage.

J'entrai en matire sur les affaires d'Espagne, l'tat de ce pays et la
srie de circonstances qui avaient amen les malheurs dont il tait
accabl. Je lui fis un prcis des vnements politiques et militaires
qui s'y taient passs depuis vingt ans. Aprs lui avoir fait comprendre
ce que le systme de guerre et de commandement adopt par Napolon pour
ce pays avait ajout de difficults  celles dj si grandes qui
existaient naturellement, il conclut lui-mme que, devenues
insurmontables, le rsultat ne pouvait manquer d'tre funeste.

J'entrepris le rcit des deux campagnes que j'ai faites dans la
Pninsule en 1811 et 1812. En lui donnant, jour par jour, la marche des
vnements et l'indication des ordres donns, il put voir  quel point
Napolon se refusa  comprendre la situation des choses en Espagne, et
reconnatre comment, en voulant conserver un pouvoir de dtail, qu'il ne
pouvait exercer, Napolon contribua, plus que tout autre, au triomphe
de la cause oppose et au succs de ses ennemis. Il vit aussi combien
funeste avait t l'influence de Soult dans plusieurs circonstances,
d'abord lorsqu'il renona  dtruire l'arme anglaise en Espagne, aprs
la bataille de Talavera; ensuite, lorsque aprs la bataille de
Salamanque, en 1812, ayant trouv cette arme spare en plusieurs
corps, loigns les uns des autres, il ne pensa point  l'accabler avec
toutes ses forces, qui, en ce moment, se trouvaient runies, et
formaient un effectif double de celui de l'ennemi; et enfin une
troisime fois devant Pampelune, en perdant la moiti de son arme sans
motif et sans raison.

Ces rcits m'amenrent  l'poque o, bless et remplac en Espagne, je
rentrai  Paris peu de jours avant l'arrive de Napolon lui-mme, qui
venait d'chapper aux dsastres de la campagne de Russie. Alors la
destine de l'Empereur avait pli; mais on pouvait encore esprer de la
grandeur dans l'avenir avec une conduite sage et mesure. Je dis au
prince que je ne pouvais lui parler _ex professo_ de la campagne de 1812
en Russie, ne l'ayant pas faite, mais que le temps m'avait appris 
reconnatre, dans la relation crite par Philippe de Sgur, l'ouvrage le
meilleur sur cette poque importante de notre histoire, l'ouvrage o il
y avait le plus de vrit dans les faits et dans la physionomie des
vnements. J'ajoutai: Ce n'est pas un critique svre qui se livre 
des recherches, constate des faits et accuse, c'est un admirateur, un
ami, qui, tromp dans ses esprances et ses calculs, dplore des fautes
et cherche vainement  les excuser.

Il ne me restait plus, pour complter mes rcits, que d'effectuer ceux
de la campagne de 1813. Je le fis avec dtail. Aprs avoir fait
ressortir ce qu'il y eut de beau et d'clatant pour le pays et le
souverain dans cette espce de rsurrection de l'arme franaise et dans
les succs qui marqurent la premire partie de la campagne, je lui fis
comprendre combien la seconde partie fut loin de la premire, et
Napolon diffrent de ce qu'il avait t autrefois. Je le lui montrai
alors tel que M. de Sgur le peint en 1812, c'est--dire abandonn  des
illusions constantes, qui servirent  l'garer sous les rapports
politiques comme sous les rapports militaires.

Je terminai cette espce de cours d'une dure de trois mois par la
lecture de ce que j'ai crit sur les vnements de 1830. Cette tche
remplie, je dis au duc de Reichstadt que, n'ayant plus rien  lui
raconter qui pt l'intresser, je prenais cong de lui. Il m'embrassa
tendrement en me remerciant. Il me dclara que je lui avais fait passer
les moments les plus doux qu'il et encore gots depuis qu'il tait au
monde, et me fit promettre de continuer  venir le voir de temps en
temps, devoir que je n'ai cess de remplir.

Il m'envoya peu aprs son portrait fait par Daffinger: il est d'une
assez grande ressemblance, quoique un peu trop jeune. Le buste de son
pre est en face, et il a crit de sa main les vers de Racine ci-aprs:

           Arriv prs de moi par un zle sincre,
           Tu me contais alors l'histoire de mon pre:
           Tu sais combien mon me, attentive  ta voix,
           S'chauffait au rcit de ses nobles exploits.

Ce gage de son souvenir et de son amiti est une des choses les plus
prcieuses que je puisse possder. Il avait, comme son pre, l'instinct
de se rendre agrable aux gens auxquels il voulait plaire.

Je continuai  le visiter environ tous les quinze jours, et chaque fois
j'tais reu par lui avec l'expression du plaisir. Quand j'avais fait
une absence de Vienne, c'taient de nouvelles treintes. Dans mes
visites, la conversation roulait sur la politique, sur les nouvelles du
jour.

Je n'ai pas omis une seule occasion de lui donner les conseils que je
croyais sages et conformes  sa position particulire. Dans une des
premires conversations, je lui dis: Monseigneur, vous voil livr au
monde, libre de vos actions: croyez  mon tendre attachement pour vous
et aux voeux que je fais pour votre gloire et votre bonheur. Mettez-vous
en dfiance contre les intrigants franais qui vont chercher  vous
entourer et  s'emparer de vous; notre pays abonde en cette sorte de
gens. Leur influence sur vous, s'ils en acquraient jamais, vous
mnerait  votre perte. Ils vous engageraient dans des combinaisons
impuissantes qui vous compromettraient infailliblement. Vous n'avez
qu'une ligne  suivre, une conduite  tenir. Grandissez dans l'opinion
par votre instruction, par une conduite droite et ferme; montrez-vous
apte  tout, et faites voir que le fils de Napolon est dou par la
nature de hautes facults et d'un grand caractre. Faites-vous des amis;
vous y russirez facilement, car l'opinion vous est trs-favorable, et
il y a, en gnral, une grande bienveillance pour vous dans le public.
Ne faites, dans aucun cas, la guerre  la France, afin de n'avoir
jamais, aux yeux des Franais, une physionomie hostile, et attendez ce
que la Providence dcidera de vous. Si elle a des desseins sur vous, si
vous tes appel  jouer un rle politique, il faut que vous soyez une
ncessit du temps, une solution du problme, et qu'on vienne vous
chercher. C'est ainsi que votre pre est arriv au fate du pouvoir sans
prouver de difficults. Les choses sont plus fortes que les hommes.
Quand on marche dans leur sens, quand on est soutenu par elles, tout
est ais, tout est facile; quand on les contrarie, quand on marche dans
un sens oppos, on s'puise en vains efforts, et un succs phmre
n'est que le prlude d'une catastrophe. La rgle de conduite que je
prends la libert de vous conseiller est le rsultat d'une longue
exprience et de rflexions dictes par mon attachement pour vous; elle
est conforme aux intrts bien entendus de votre ambition,  ceux de
votre considration et de votre bonheur.

Le prince me rpondit sur-le-champ: Ma position doit paratre
difficile. Eh bien, elle le serait pour une me faible. Quand on a pris
une rsolution, que l'on peut se rendre compte des conditions dans
lesquelles on est plac, tout devient facile. Je puis prouver quelques
tourments par l'impatience de trouver une occasion d'acqurir de la
gloire, et, en consquence, des embarras que ma position y apporte.
C'est un tribut que je paye  l'humanit, mais c'est un mal passager.
Jamais je ne sortirai de la ligne que vous m'indiquez, et qui est celle
que j'ai choisie; je ne ferai, dans aucune circonstance, la guerre  la
France: c'est une recommandation de mon pre  laquelle je serai
toujours fidle. Si la politique des souverains de l'Europe les
dterminait  me mettre en avant, je protesterais solennellement. Le
fils de Napolon doit avoir trop de grandeur pour servir d'instrument,
et, dans des vnements de cette nature, je ne veux pas tre une
avant-garde, mais une rserve, c'est--dire arriver comme secours, en
rappelant de grands souvenirs. Voil quels sont mes sentiments, quelle
est ma manire de voir et les rgles de conduite que je me suis
invariablement traces.

Je lui exprimai la joie que j'prouvais de le voir pntr de sentiments
aussi nobles et d'ides aussi raisonnables. Il s'est rjoui avec moi des
esprances de paix. La guerre, m'a-t-il dit, dans les circonstances
prsentes serait, pour vous et pour moi, une source de chagrins, puisque
d'aucune manire ni l'un ni l'autre nous ne pourrions y prendre part.

Nous discutmes si, en principe, un chef suprme devait choisir ses
principaux instruments parmi les hommes capables, au lieu de les
chercher dans des gens du second ordre. On conoit la pense qui fait
choisir des hommes sans rputation, et il tait assez inclin  adopter
de prfrence cette opinion. Mais je lui fis sentir qu'carter les
hommes suprieurs tait une preuve de faiblesse et du sentiment de sa
propre infriorit; qu'avant tout il fallait ne rien ngliger pour
assurer le succs de ses oprations, sauf  en partager la gloire avec
ses collaborateurs. Un devoir positif l'ordonne; mais d'ailleurs la
part du chef est toujours assez belle, quand il a attach son nom au
triomphe. La conversation se termina par une rflexion spirituelle du
duc de Reichstadt. Je lui faisais remarquer combien le secret tait
ncessaire dans les grandes affaires, car presque jamais on n'a regrett
le silence: qu'ainsi on devait se borner  confier ses projets au plus
petit nombre d'individus possible, et aux agents indispensables; il
ajouta: Et quelquefois  ceux qui les ont devins.

Dans une autre conversation, dont les sujets avaient t varis, le duc
de Reichstadt traita une question abstraite et compara l'homme d'honneur
 l'homme de conscience. Il donnait la prfrence  ce dernier, parce
que, disait-il, c'est toujours le mieux et le plus utile qu'il dsire
atteindre, tandis que l'autre peut tre l'agent aveugle d'un mchant ou
d'un insens.--On se rappelle que j'ai rendu compte dans le rcit de la
campagne de 1813, d'une conversation  Dben avec Napolon sur le mme
sujet; mais la conclusion tait oppose. Je fus confondu de voir ce
jeune homme occup de questions si leves, et je trouvais quelque chose
de surnaturel  ce qui se passait, car je n'avais pas dit un mot de
cette conversation au prince.

Le duc de Reichstadt, ayant t nomm lieutenant-colonel du rgiment de
Giulay, se livra avec ardeur au commandement du bataillon qui lui tait
confi.  cinq heures du matin, il tait  l'exercice. Cela n'empchait
pas le travail du soir, qu'il continuait comme autrefois, et qu'il
poussait jusque bien avant dans la nuit. J'allai le voir exercer. Il
s'en acquittait bien. Cette activit, trop grande pour l'tat de ses
forces, pour une poitrine faible, pour un temprament en travail et
achevant de se dvelopper, soumis  l'action maligne d'une humeur qu'il
avait reue de son pre, fit natre la maladie dont un an aprs il est
mort. Une extinction de voix, accompagne de fivre, survint. Le duc de
Reichstadt fut forc, pendant quinze jours, de suspendre les manoeuvres
et de vivre dans la retraite; avertissement de la nature dont on aurait
d profiter, en le faisant renoncer, pendant deux ans,  une vie qui lui
tait funeste. On aurait d aussi l'envoyer habiter des pays d'un climat
plus doux. Enfin, en ne ngligeant rien, on aurait pu consolider une
sant chancelante et un temprament faible.

Il est probable qu'on serait parvenu  conserver cet aimable jeune
homme; mais, au lieu de cela, on traita lgrement une indisposition
d'un caractre grave. Des gens mal intentionns, entre autres un nomm
Kutschera, aide de camp gnral de l'empereur, prtendirent que le duc
de Reichstadt tait effmin et manquait d'nergie, puisqu'il se
laissait abattre si facilement. Ces propos lui tant revenus le
blessrent profondment. Ds ce moment il fit volontairement des
imprudences pour prouver son courage. Il aimait la chasse et s'y livra
d'une manire inconsidre et par le plus mauvais temps. Les effets de
ce rgime furent prompts et terribles. Les accidents se multiplirent,
et bientt on ne put plus avoir l'espoir fond de lui conserver la vie.
Je le vis alors plus souvent. Ma prsence lui tait agrable et lui
causait des distractions utiles.

C'tait  Schoenbrunn, dans la chambre mme o j'avais vu souvent
Napolon, qu'il me recevait. Un jour il dormait et l'on me renvoya. On
le lui dit plus tard, et il rpondit: Pourquoi ne m'avez-vous pas
rveill? C'est le seul homme dont la conversation m'amuse et
m'intresse.

Une autre fois, au mois de juillet, peu de jours avant sa mort, je me
rendis chez lui et l'on m'annona. Il tait horriblement faible et
souffrant, il rpondit: Dites au marchal que je dors; je ne veux pas
qu'il me voie dans ma misre.

Il mourut le 22 juillet, anniversaire de la bataille de Salamanque, jour
devenu ainsi doublement funeste pour moi.

Je terminerai cet article en essayant de faire le portrait de ce jeune
prince, qui n'a fait qu'apparatre au monde.

Le duc de Reichstadt est un des plus remarquables exemples des caprices
de la fortune. N sur la marche du trne le plus lev et le plus
puissant, destin, selon les apparences,  rgner sur une multitude de
peuples, son toile, si brillante  son aurore, n'a jamais cess de
plir. Chaque jour, durant sa vie, a vu obscurcir son avenir, et enfin
tout a fini pour lui  vingt et un ans, aprs avoir pass sa courte vie
dans une situation fausse, remplie d'oppositions, de contradictions et
de peines. Avec des apparences contraires, il reut de la nature un
corps faible. Une crue extraordinaire, qui tenait  une espce de
rachitisme, l'a beaucoup nerv. Plusieurs des organes les plus
importants ne se dvelopprent pas suffisamment, tandis que d'autres
semblrent absorber toutes les puissances de sa vie. Son estomac tait
extrmement petit et son cerveau norme. Un rgime mal entendu, la
raret de ses repas, d'abord faute d'apptit et ensuite rsultat d'une
erreur de jugement, ont sans doute contribu  augmenter cet tat de
souffrances.

Son ducation fut soigne et dirige par un homme honorable, le comte
Maurice de Dietrichstein, son gouverneur. Elle aurait pu tre mieux
entendue et de manire  en obtenir plus de fruit. Le rsultat de ses
tudes fut mdiocre. Il savait bien les langues vivantes; mais il avait
peu d'aptitude pour les sciences exactes. Une bonne mmoire avait
favoris l'tude de l'histoire, qu'il savait assez bien. Les tudes
militaires taient celles pour lesquelles il avait le plus d'attrait. Sa
passion pour le service militaire tait extrme. L'clat de la gloire de
son pre semblait avoir sur lui l'effet d'un foyer brlant. Il ne
concevait aucun bonheur sur la terre comparable  celui d'tre soldat et
de faire la guerre. Il trouvait peu de charme dans les plaisirs du
monde, o cependant il tait bien vu et bien reu. Plus tard, son
dveloppement tant complet, il en aurait sans doute t autrement; mais
une prtention de stocisme et de haute raison l'aurait pendant
longtemps mis en garde contre l'ascendant des femmes.

Le duc de Reichstadt tait leste et adroit dans les exercices du corps.
Il montait bien  cheval, et avec beaucoup de grce. Sa figure avait
quelque chose de doux, de srieux, de mlancolique, et quelquefois un
regard perant et dur qui rappelait celui de son pre, quand il tait
irrit. Son ducation, la position bizarre qu'il occupait, l'avaient
forc de bonne heure  user de dissimulation. Aussi cette disposition de
son esprit tait un trait marquant de son caractre. On l'a accus
d'tre faux et menteur. Cette accusation ne me parat pas avoir t
fonde; mais son extrme rserve, une prudence au-dessus de son ge,
l'empchrent d'tre jamais entran plus loin qu'il ne voulait. Enfin
ses manires, quelquefois caressantes, et la sduction qu'il exerait
quand il voulait s'en donner la peine, ont pu autoriser, jusqu' un
certain point, cette injuste accusation de la part de ses ennemis.

Pour donner une ide de la rserve et de la prudence qui ne
l'abandonnaient jamais, je raconterai le fait suivant:--Un de mes aides
de camp, le baron de la Rue, qui m'avait accompagn  Vienne, tait au
moment de retourner  Paris. Le duc de Reichstadt l'avait rencontr
souvent dans le monde et fort bien trait. Lorsque M. de la Rue lui
annona son dpart prochain, il lui adressa en mme temps cette phrase
banale qui est dans la bouche de tous les voyageurs, que, s'il avait des
commissions pour Paris, il s'en chargerait. Je vois encore le duc de
Reichstadt lui rpondant avec expression et vivacit: Pour Paris? je
n'y connais personne. Je n'y connais que la colonne de la place
Vendme.

Le surlendemain, au moment o M. de la Rue montait en voiture, le comte
de Dietrichstein, en venant lui-mme renouveler, de la part de Son
Altesse Impriale, ses souhaits de bon voyage, lui remit un pli du
prince contenant ces mots:

Quand vous reverrez la colonne, prsentez-lui mes respects.

Le duc de Reichstadt avait un esprit lucide et vif. Sa comprhension
tait facile, ses aperus prompts, ses applications justes. Il m'est
arriv souvent de lui voir faire, lors de mes rcits, des rapprochements
ingnieux de circonstances analogues, quoique  des espaces de temps
considrables, et des applications des principes poss qui avaient germ
dans son esprit. Il avait le dfaut de viser trop  l'effet; et,
particulirement dans le monde, ce dfaut tait sensible. Il hasardait
quelquefois lgrement des phrases ambitieuses et des paradoxes qu'il ne
pouvait pas soutenir avec succs; mais le temps l'aurait probablement
corrig  cet gard. Ce jeune homme, malgr ses qualits et sa
sduction, n'tait pas complet, et j'ignore si la nature l'avait dou
d'assez hautes facults pour jouer un rle de premier ordre au milieu
des complications de l'poque; mais il y avait des lments prcieux en
lui, et, en premire ligne, le caractre, la grce et la finesse,
qualits bien ncessaires dans la position difficile o il se trouvait.

Il chrissait son grand-pre et avait le talent de pouvoir tout lui dire
sans lui dplaire. De son ct, l'empereur l'aimait tendrement, comme
toute la famille impriale. Sans aucune espce de doute, les vnements
de Juillet 1830 ont fait une puissante impression sur le duc de
Reichstadt. Ils ont dvelopp chez lui des ides d'ambition qui
dormaient. Alors il s'tablit dans son coeur un combat continuel, ce
tourment, le pire de tous, qui nat de dsirs paraissant justes et
fonds et qui ne sont pas satisfaits. Il n'aimait pas les Bourbons, mais
il concevait leurs droits et leur grandeur. Ceux-ci mis hors de cause,
il rptait que, lui aussi, avait des droits et des droits plus clairs,
plus en harmonie avec la doctrine du temps que ceux de Louis-Philippe.
Ainsi, sous le rapport politique, il tait tourment; sous le rapport
militaire, il ne voyait dans sa carrire rien de rel; car la rflexion
l'amenait facilement  reconnatre que, puisqu'il ne pouvait pas faire
la guerre  la France ni pour la France, il lui tait interdit de la
faire jamais, et toute sa vie se passerait ainsi en exercices et en
manoeuvres. Dans d'autres moments, il lui est arriv de s'abandonner 
une sorte de dsespoir en rflchissant qu'il ne pouvait y avoir de
guerre en Europe qu'entre la France et le reste des puissances du
continent. Alors il lui chappait de dire: Mais est-ce que la gloire
acquise, mme aux dpens des Franais, ne me grandirait pas  leurs
yeux, et, si j'tais appel un jour  les gouverner, n'en serais-je pas
plus digne, si j'avais prouv ma capacit par mes actions?

Et puis il revenait aux premires ides que le sang franais devait tre
sacr pour lui. Son pre lui avait trac la marche qu'il devait suivre
pendant toute sa carrire, durant toute sa vie, et il lui arrivait,
comme il arrive souvent dans le malheur, de s'abandonner  des
esprances vagues qui, n'tant bases sur aucune chose positive, ne sont
qu'une chimre envoye par la Providence pour allger les peines du
coeur et les souffrances de l'esprit. Sa mort, dans les circonstances o
elle a eu lieu, a t un grand vnement politique. Le parti militaire,
en France, connu sous le nom de parti bonapartiste, n'a plus eu de lien
ni d'existence aprs la mort du duc de Reichstadt. Il n'avait de
consistance que par le fils de celui qui avait t l'tonnement du
monde; de manire que, pour le pass, il parlait aux imaginations, et,
pour le prsent, il tait prsum avoir l'appui d'un monarque puissant.
Sans l'Autriche, le parti bonapartiste n'tait rien. Ce parti, rduit
aux autres membres de la famille de Bonaparte, n'a plus mme une
existence nominale. Il a fini, et il n'en reste que des souvenirs.

       *       *       *       *       *

Je cherchai  mler le travail de la rdaction de mes _Mmoires_  des
distractions agrables et instructives, et je fis de temps en temps des
voyages dans les diffrentes provinces de la monarchie autrichienne.

Le premier objet de ma curiosit fut de voir la Hongrie. Je parcourus la
partie in plus voisine de l'Autriche avec un vif intrt. Je n'en dirai
rien aujourd'hui, ayant dj publi ailleurs mes remarques sur ce pays.

Quelques mois plus tard, j'allai voir la Haute-Autriche et le Tyrol
allemand. Je suivis la rive gauche du Danube jusqu' Lintz, et partout
je ne pus trop admirer ce pays enchanteur, surtout depuis Mlk jusqu'
Lintz.

 Lintz, je vis le commencement de ces travaux de fortification, en ce
moment excuts, qui sont l'objet d'une si grande controverse. Les
lments qui les composent, les tours dont l'enceinte est forme, sont
bien connues et faites avec soin. Les soins de dtail, minutieux et
ingnieux, qui ont prsid  leur construction et  leur armement, leur
donnent une assez grande perfection. Leur ensemble forme un camp
retranch, imprenable quand il est dfendu par une arme; mais, si
jamais on croyait pouvoir abandonner cet ensemble  lui-mme, avec de
simples garnisons dans les tours, il rsisterait  peine un moment. En
appliquant cette cration  la dfense de la frontire de l'Autriche,
je l'approuve compltement. L'emplacement est bien choisi.  cheval sur
le Danube, appuy  des montagnes difficiles et d'un dveloppement de
plusieurs lieues, ce camp retranch est impossible  bloquer. Les routes
nombreuses qui y aboutissent, les unes suivant les deux rives du Danube,
les autres se rendant en Bohme et dans le Tyrol, offrent des moyens de
manoeuvres faciles. Dans tous les cas, elles assurent l'arrive des
secours de toute espce et des renforts qui pourraient donner  une
arme battue ou infrieure le moyen de reprendre l'offensive. Une arme
s'y trouvera toujours en sret et y pourra, sans danger, attendre les
vnements.

La cration de ces moyens de dfense et de manoeuvres est prfrable 
la cration d'une grande place. D'abord, elle aurait cot quarante
millions et dix ans de travaux. Le camp retranch de Lintz est termin
aujourd'hui et n'a pas cot cinq millions. Je le crois donc bien conu,
utile dans la circonstance; et, si en 1805 et en 1809 il et exist, il
est probable et mme certain que nous ne serions pas arrivs  Vienne,
ou au moins nous y serions arrivs beaucoup plus tard. Or un retard d'un
mois, dans les progrs d'une arme qui attaque une grande monarchie dont
les ressources ne demandent que du temps pour tre mises en oeuvre,
change tout l'tat de la question; et, dans la circonstance,  moins
d'avoir des forces quadruples de celles de l'ennemi, une arme venant de
la Bavire ne peut s'enfoncer dans la valle du Danube et marcher sur
Vienne, quand le camp retranch de Lintz est occup par des forces un
peu respectables.

De Lintz je me rendis  Gmnden et  Ischl, pays dlicieux, pittoresque
et rempli de lacs, o un grand nombre d'habitants de Vienne vont passer
la belle saison. De l je fus  Salzbourg, pays plus beau encore, plus
ouvert, d'une extrme fertilit, d'une grande richesse. Je n'ai rien vu
de plus beau en ma vie, au climat prs. Ce pays, quoique ouvert, est
coup par des collines ornes de cultures et d'habitations. La vue se
termine  de hautes montagnes qui donnent  l'horizon une grande
tendue, et encadrent le plus beau tableau possible, de la manire la
plus imposante.

Indpendamment de la beaut de la nature, Salzbourg est un point du plus
haut intrt sous les rapports militaires. Sous les rapports
stratgiques, il est merveilleusement plac. Intermdiaire entre Vienne
et le Tyrol, plac au noeud de plusieurs routes qui se rendent 
Inspruck, en Carinthie, en Styrie, il prend des revers sur la valle du
Danube, et les troupes qui s'y trouvent sont libres dans le choix de
leurs mouvements. C'est un point naturel de runion, dans une guerre
malheureuse, pour les troupes qui auraient dfendu le Tyrol. En outre la
localit offre d'immenses avantages dfensifs. Des rochers isols,
susceptibles d'tre occup par des forts d'assez petites dimensions,
seraient imprenables, et formeraient l'enceinte. Ces rochers qui sont
tendres de leur nature, se coupent  pic avec facilit. De simples murs,
dans les rentrants, suffiraient pour tablir la liaison entre eux. La
montagne, dite des Capucins, devrait tre occupe de la mme manire, et
fournirait des feux que l'on ne pourrait teindre et qui dfendraient le
front de la place du ct de la plaine. Enfin, on pourrait encore, mais
chose superflue, se procurer des inondations, et on aurait une place
vraiment imprenable, susceptible d'tre occupe avec quinze cents
hommes, dfendue avec six mille, capable de donner refuge  une arme de
soixante mille hommes, et cette place, qui remplit toutes ces
conditions, qui jouit d'immenses avantages, eu gard aux circonstances
naturelles des localits et en raison de tous les tablissements
existant dj, ne coterait pas  construire cinq millions de francs. On
ne conoit pas pourquoi le gouvernement autrichien ne l'a pas encore
fait construire.

De Salzbourg, je continuai ma route pour le Tyrol. Je vis Inspruck, le
Vorarlberg et les Grisons. Dcrire ces diffrents pays serait superflu.
Ils sont connus de tout le monde; mais un objet d'admiration, peu connu
en France, est la quantit de routes qui traversent les diffrentes
chanes, et ont fait tomber ces barrires naturelles dans l'intrt du
commerce et des richesses.

La route du Splugen, ouvrant la communication entre la valle du Rhin et
celle du P, est admirable  voir. De grandes difficults ont t
surmontes. Rien n'est plus imposant que la partie de la route qui suit,
pendant plusieurs lieues, les bords du Rhin, roulant au-dessous avec
fracas,  une profondeur de plusieurs centaines de pieds, dans une gorge
troite. Une double descente en Italie, sur Chiavenna et Bellinzona,
ouvre les portes de la Lombardie, tandis qu'une autre communication plus
belle encore, dans un pays plus difficile, et qui passe par le
Monte-Stelvio, passage le plus lev de l'Europe, rendu praticable par
la main des hommes, tablit une communication courte et directe entre le
coeur du Tyrol et Milan. Cette route lie les bords du haut Adige avec
ceux de l'Adda suprieure, ctoie cette rivire depuis sa source
jusqu'au lac de Cme, et les bords de ce lac jusqu' l'Ecco.

Cette route est un des plus beaux monuments de notre poque. Il est
suprieur en difficult et en excution au Simplon. Au surplus, cette
route est purement militaire, et le commerce, malgr l'augmentation des
distances, prfrera toujours suivre la direction de Trente, Vrone et
Brescia. Ces villes, qui sont autant de points de consommation, lui
crent des intrts et lui offrent plus d'avantages. En prenant celle de
la Valteline, les seuls points de dpart et d'arrive ont de
l'importance; mais, pour faire jouer  cette route, sous le rapport
militaire, le rle qu'on en attend, il est urgent de construire un fort
qui bouche la valle et rende l'arme autrichienne matresse exclusive
de ce passage. Sans cela cette route ne servira  personne  la premire
guerre, ou servira seulement  l'arme franaise. En effet, son action
doit particulirement se faire sentir quand l'arme autrichienne,
chasse du Milanais, se retire dans le Tyrol. Si cette route ouvre un
passage court et facile pour la retraite, elle fournit  l'arme
franaise un passage non moins facile pour pntrer. Les Autrichiens,
avec leur conomie instinctive et leur respect pour des considrations
de second ordre, ne se rsoudront jamais  la faire sauter en la
quittant. Mais, quand, aprs s'tre rfugis dans le Tyrol, aprs avoir
reu des renforts et reprenant l'offensive, ils s'imagineront s'en
servir pour dboucher et marcher vers Milan, les Franais, en se
retirant, ne se feront pas scrupule de la dtruire, et en vingt-quatre
heures on peut y parvenir sur un dveloppement de cinq cents toises. Je
le rpte, elle sera pour les oprations ou nulle ou d'un effet
contraire au but qu'on s'est propos en la construisant. La seule chose
 faire est d'tablir une place qui la couvre et en interdire l'usage 
l'arme franaise. Quand on ouvre un passage il faut y mettre une porte
dont on garde la clef, afin d'en conserver l'usage en l'tant 
l'ennemi. Mais o cette place doit-elle tre btie? Le plus prs
possible du Monte-Stelvio.

J'ai entendu discuter cette question, et  mon avis elle ne peut tre un
moment indcise. Place dans le lieu o les difficults d'en faire le
sige pour l'arme franaise sont augmentes par son loignement de
Milan, elle se trouve plus  porte de recevoir des secours efficaces au
moindre mouvement offensif de l'arme autrichienne. Au contraire, si
elle tait place prs de l'Ecco, comme on la propos, on pourrait, en
runissant beaucoup de moyens, la prendre avant qu'elle put tre
secourue, parce que l'arme autrichienne ne peut venir du Tyrol  l'Ecco
qu'aprs une suite de succs dcids, tandis qu'il en est tout autrement
quand il s'agit d'arriver prs de Bormio. En faisant entrer dans les
calculs le temps ncessaire pour transporter de si loin un matriel de
sige suffisant, on peut tablir en fait qu'une place, moiti moins
forte, situe ainsi en arrire, rendrait un service double d'une autre
beaucoup plus forte, place plus en avant. En parcourant le pays, et
dans les ides que je viens d'exprimer, j'ai remarqu un dfil entre
Tirano et Bormio, o un fort pourrait tre construit, et qui, dfendu
par cinq cents hommes, remplirait le but indiqu.

Chaque anne je consacrais ainsi la belle saison  visiter quelques
parties de la monarchie autrichienne, et particulirement les environs
de Vienne.

En 1833, des devoirs d'amiti m'appelrent en Suisse, et j'y passai prs
d'un mois.  cette occasion, je visitai l'Oberland et j'admirai ce pays
enchanteur. Rien n'est au-dessus des bords du lac de Thun. Richesse,
lgance, calme, beauts pittoresques, tout s'y trouve runi sous les
yeux. Le lac d'Interlachen, si renomm, me parut moins digne de sa
rputation. Aprs avoir travers le lac de Brienz, remont l'Aar, je me
rendis dans le Valais, en traversant le Grimsel. Je visitai les glaciers
d'o sort le Rhne, et j'entendis ces bruits remarquables, assez
frquents, qui annoncent un travail continuel de la nature. Ils ont t
dcrits trop de fois par les voyageurs et des physiciens pour que j'en
parle ici.

Je sortis du Valais en traversant le Simplon, route que j'avais dj
parcourue en me rendant, en 1809,  Laibach, pour prendre le
gouvernement des provinces illyriennes. Alors les frontires de la
France taient sur la Drave et contigus  la Styrie, et, peu d'annes
aprs, elles taient  l'ouest de la Savoie. Triste rapprochement qui,
en un mot, exprime notre clat passager, ainsi que notre humiliation et
notre infortune actuelles; funeste rsultat de l'abus de nos succs;
monument de la fragilit des grandeurs du monde, quand elles ne sont pas
fondes sur la raison, la justice, la modration et la sagesse.

Je revis le sol de l'Italie avec transport. Que les impressions de la
jeunesse ont de dure et de puissance sur tout notre tre! Que les
souvenirs de gloire sont puissants! Ils rchauffent le coeur; ils
raniment mme des sens prts  s'teindre! Je croyais renatre  la vie
en respirant de nouveau l'air embaum de l'Italie, en sentant l'action
des rayons de son soleil crateur, et en reposant mes yeux sur les
admirables paysages que son sol merveilleux offre sans cesse  la vue.

J'allai revoir les les Borromes. Le caprice d'un homme riche a donn
naissance  l'Isola-Bella, qui est un ouvrage des hommes, et non une
cration de la nature. Un rocher a servi de fondations  un palais, et
des votes trs-hautes, fort tendues, construites sur pilotis dans le
lac, ont servi de base  un jardin d'une assez grande tendue. Une
immense quantit de terre a t apporte et a donn le moyen de le
livrer  la culture. Aujourd'hui, il est couvert d'arbres de toute
grandeur. Des orangers en pleine terre garnissent les terrasses du ct
du midi, et ces terrasses, pendant chaque hiver, sont transformes en
serres pour mettre les orangers en sret contre l'action du froid. On
me montra un beau cyprs sur l'corce duquel on me dit que Napolon
avait grav le mot _bataille_ avec un couteau, avant la bataille de
Marengo. Des traits confus justifient l'opinion que quelque chose fut
crit sur cet arbre; mais, si Napolon s'en chargea, ce ne fut certes
pas  l'poque dite. Il n'alla pas et n'eut pas la pense d'aller se
promener alors aux les Borromes. D'autres soins absorbaient tous ses
moments.

J'allai  Cme, et j'admirai les bords enchanteurs du lac. Je les avais
parcourus en 1797 avec le gnral Bonaparte, madame Bonaparte, le
marquis de Gallo et d'autres trangers de distinction. De nouvelles
villas y sont places et les embellissent encore davantage. La villa
Sommariva, dont le jardin renferme plusieurs centaines d'arpents, est
orn d'objets d'art, de statues, de tableaux du plus grand prix, et,
entre autres, d'un magnifique bas-relief de Thorwaldsen reprsentant le
triomphe d'Alexandre excut dans d'autres temps pour Napolon. La
villa Melzy est situe en face; c'est une dlicieuse habitation, moins
riche que la premire, mais digne demeure d'un philosophe ami des
beaux-arts. Je revis la Plimiana, fontaine intermittente qui y existe
depuis bien des sicles, et je me rappelai qu'en 1797 on se perdit en
raisonnements pour expliquer ce phnomne. Aujourd'hui, il me parat
tout simple, en supposant un siphon naturel existant dans la terre.

De Cme je fus  Milan, dont la vue, l'clat et la prosprit me
frapprent. J'y passai dix jours  voir tous les monuments, tous les
objets d'art qui y sont renferms. Je n'en rendrai pas compte ici; je ne
pourrais faire mieux que le plus chtif itinraire, mais je n'omis rien
de ce qui mritait la peine d'tre vu. Je passai une journe entire 
examiner la magnifique cathdrale, objet le plus curieux de ce genre
aprs Saint-Pierre de Rome. Cette richesse de matriaux, ce peuple de
statues de toutes les dimensions, qui occupent toutes les parties du
temple (il y en a plus de cinq mille), ce fini extraordinaire dans le
dtail des ornements, ces terrasses en marbre d'une tendue si grande,
couvrant tout l'difice et permettant de circuler avec facilit, font de
cette glise un des plus beaux monuments dont les hommes puissent se
glorifier.

L'arc de triomphe,  l'entre de Milan, sur la route venant du Simplon,
commenc par Napolon et fini par l'empereur Franois, allait alors
recevoir ses derniers dcors. On posait le bas-relief de la partie
suprieure. On coulait les chevaux de bronze destins  occuper la
plate-forme.

Ce monument prsentera un fait curieux et honorable pour le souverain
qui l'a fini. Au lieu d'imiter Napolon, qui faisait disparatre de tous
les monuments publics o il mettait la main les signes de ses devanciers
et y substituait les siens, pour faire natre chez la postrit
l'illusion qu'il les avait crs, l'empereur Franois a voulu que cet
arc de triomphe conservt le caractre et consacrt le souvenir des
temps o il avait t lev. L'histoire ne peut prir. Au lieu de
changer les faits, elle doit les faire connatre dans l'ordre o ils se
sont passs. Ici on a suivi ce principe. L'arc de triomphe de Milan,
dans sa partie infrieure, reprsente Napolon faisant son entre 
Vienne; la partie suprieure montre l'empereur Franois entrant  Paris.
C'est toute l'histoire de nos temps en rsum! Heureux ceux qui ont
termin l'difice, les victorieux  la dernire heure de la bataille!
Cependant, tout en rendant justice aux intentions de l'empereur
Franois, on en a dguis l'esprit dans l'excution. Les bas-reliefs
faits par Napolon sont bien rests en place, mais le livret qui
explique le monument applique  l'empereur Franois ce qui tait relatif
 Napolon. Or l'entre de celui-ci  Vienne est cens reprsenter celle
de l'empereur d'Autriche  Milan. Cette manire d'interprter le
bas-relief est la seule connue aujourd'hui et restera ainsi la seule
dans l'avenir.

Aprs Milan, j'allai revoir les champs de bataille de 1796. Quelle
source de jouissances pour moi! Je ne croyais pas mon pauvre coeur,
affaiss sous le poids de tant de souffrances, susceptible encore des
jouissances qu'il a ressenties. Ma mmoire me rappela tous les lieux que
quelques circonstances avaient caractriss, et les dtails les plus
minutieux se reprsentrent  mon esprit.  Lodi, je reconnus
l'emplacement o j'avais,  la tte d'un rgiment de hussards, culbut
l'avant-garde autrichienne et pris ses canons. Je revis le lieu o,
envoy en reconnaissance prs de l'Adda, j'chappai comme par miracle au
feu d'une grande partie de l'arme ennemie;  Crmone, la place de ma
premire rencontre avec des hulans;  Castiglione, le lieu o j'avais
plac toute l'artillerie  cheval de l'arme, mise sous mes ordres, et
qui culbuta la gauche de l'arme autrichienne;  Rivoli, les points les
plus marquants de cette glorieuse bataille;  Arcole, le terrain troit
o pendant trois jours nous avons lutt contre des forces triples, et
le lieu o, aid par Louis Bonaparte, je retirai d'un foss plein d'eau
le gnral en chef qui venait d'y tomber, par suite du dsordre et de la
confusion causs par un moment de retraite prcipit. Je vis les restes
du monument lev par Eugne, en mmoire du fait d'armes invent du
passage du pont d'Arcole, qui jamais n'eut lieu. Ce monument a t priv
de ses inscriptions par l'autorit autrichienne, non comme consacrant un
fait faux, mais comme consacrant une action glorieuse pour nous. Ainsi,
dans l'un et l'autre de ces buts qui semblent opposs, tout est
charlatanisme, il en est ainsi de beaucoup d'actions des hommes.

En ce moment, Vrone tait le thtre de travaux importants. On a le
projet d'en faire une grande place, projet insens, si on a la
prtention de faire une place vritable, destine  se dfendre
isolment et aprs avoir perdu ses communications; projet trs-bien
conu, si l'on se contente d'en faire une place de manoeuvre, un grand
camp retranch, d'o une arme puisse dboucher promptement et, sous son
appui, manoeuvrer  son aise. Dans le premier cas, elle exigerait une
trs-grande garnison,  cause de son tendue. De plus, elle ne serait
jamais trs-forte,  cause des localits qui lui sont contraires.
Mantoue, comme grande place de dpt, suffit aux besoins de cette
frontire, et, en multipliant inutilement les grandes places, on
augmente les embarras d'une guerre malheureuse qui, en portant l'arme
en arrire, oblige de l'affaiblir encore par de grandes garnisons.
Considr comme simple camp retranch, Vrone peut rendre inexpugnable
cette courte frontire, comprise entre le lac de Garda et le P, qui est
couverte par Peschiera, Mantoue et le Mincio. Alors une arme, appuye 
l'Adige et dbouchant de Vrone, a des moyens de mouvement si faciles et
si multiplis, qu'elle semble impossible  vaincre. Alors l'Italie de la
rive gauche de l'Adige me semble ne pouvoir tre conquise que par une
arme dbouchant par le Tyrol.

Je me rendis  Venise, o je passai huit jours. Jamais je n'avais vu
cette ville avec autant de dtail. Les richesses qu'elle possde en
tableaux sont si tendues, que leur tude finit par tablir une sorte de
confusion dans mon esprit. La dcadence de cette ville afflige le
voyageur; mais, les circonstances qui l'ont cre et maintenue pendant
tant de sicles n'existant plus et ne pouvant plus renatre, il est
difficile d'esprer de la voir prosprer jamais. Indpendamment de la
difficult de l'entre et de la sortie du port, qui donne toujours  la
navigation des chances prilleuses, l'obstacle particulier  sa
prosprit est plac dans l'esprit nonchalant de ses habitants. Quoique
les intrts de Trieste et de Venise soient de nature  pouvoir se
concilier, la prodigieuse activit des habitants de Trieste sait envahir
le domaine o le Vnitien peut exercer son industrie. Au moment o le
dernier se lve, le Triestin a dj fini ses spculations et les
dmarches de sa journe. Deux circonstances cependant peuvent ranimer
Venise: c'est, d'une part, le chemin de fer de Milan  cette ville, qui
en ferait comme le port de Milan, le dbouch ncessaire des produits de
la Lombardie et le port d'entre et de distribution des denres
coloniales; d'une autre part, ce sera la chute de l'empire ottoman, qui,
amenant un partage, rendrait forcment l'empire autrichien une puissance
maritime.

L'arsenal de Venise est suffisant pour servir  la cration des plus
grandes escadres. Le port de Pola deviendrait le port d'armement et de
rparation des plus nombreuses flottes, tandis que les ctes de
l'Adriatique fourniraient tous les matelots ncessaires. Le jour o
l'Autriche mettra en mer des escadres, Venise, quoique dchue de sa
gloire de capitale, quoique prive des avantages de la prsence du
gouvernement, retrouvera une nouvelle vie.

Je vis en dtail les travaux destins  dfendre les lagunes contre
l'action de la mer, et j'admirai les _murazzi_, beau travail que je
place  ct de ce que le Nord-Hollande prsente de plus remarquable. Je
traversai l'Adriatique dans le bateau  vapeur. Je revis Trieste avec
plaisir et intrt; j'admirai sa prosprit toujours croissante, et je
revins  Vienne par Laybach et Grtz, au milieu de mille souvenirs
divers qui m'accompagnaient et en recevant  chaque pas des tmoignages
touchants de la manire dont les habitants de ces contres ont conserv
la mmoire de mon nom.

L'anne 1833 tait prte  finir. J'avais termin les _Mmoires_ de ma
vie; je ne voyais aucune occupation d'un suffisant intrt pour moi
pendant l'anne 1834, et une famille  laquelle je suis tendrement
attach, qui habitait Vienne, se disposait  partir pour l'Italie. Son
absence allait rendre pour moi le sjour de cette ville triste et
monotone. Sentant le besoin de distraction, je conus le projet du long
voyage que j'excutai. En l'entreprenant, je devais me crer de grandes
jouissances; en rveillant en moi d'anciens souvenirs, je m'en
prparerais de nouveaux pour les dernires annes de ma vie; enfin, en
le terminant, je comptais retrouver en Italie les amis qui m'allaient
quitter. Je n'hsitai donc plus un moment, et toutes mes penses ne
cessrent d'tre diriges vers l'excution de ce projet, auquel je me
prparai pendant l'hiver par des tudes suivies.

Je me mis en route le 22 avril. Je n'entrerai dans aucun dtail 
l'gard de ce voyage; son rcit, objet d'une publication particulire,
doit tre considr comme faisant partie de ces _Mmoires_[14].

     [Note 14: _Voyages du duc de Raguse._--Cinq volumes
     in-8, publis en 1838.
                              (_Note de l'diteur._)]

Je dirai seulement encore un mot sur la question politique de l'Orient,
que j'ai aborde dans mon ouvrage, mais que je n'ai cependant pas
traite compltement. J'ai fait voir les avantages gographiques et
matriels, ainsi que les circonstances naturelles et d'opinion dont
jouissent les Russes: j'ai montr avec quelle habilet ils les ont mises
en oeuvre; j'ai dmontr, je crois, que, la chute de l'empire ottoman
arrivant, l'Europe choisirait un mauvais champ de bataille en leur
disputant Constantinople, o, dans les circonstances prsentes, tout est
en leur faveur. On a pu supposer que je ne voyais aucune possibilit de
leur rsister et qu'il fallait subir leur joug. Il n'en est pas ainsi,
mais il ne faut pas se tromper sur le choix des moyens. Ceux qui lisent
avec attention ont pu remarquer ces paroles dans mon ouvrage: Il faudra
trouver dans les combinaisons de la politique le moyen de concilier les
intrts de la sret de l'Europe avec ceux de la scurit de la
navigation de la Russie. Les politiques habiles doivent d'avance
chercher la solution de ce problme.

Or voici mes ides  cet gard. La chute de l'empire ottoman arrivant,
l'empereur de Russie ne veut pas voir une puissance europenne s'emparer
de Constantinople. En consquence, il s'tablit dans cette ville, il se
l'approprie, et il veut la garder; mais on veut l'en chasser. Il me
parat que les efforts de l'Europe y seront impuissants, car avec les
avantages de position, le passage du Bosphore et des Dardanelles est si
vital pour lui, qu'il ne doit rpugner  aucun sacrifice, n'pargner
aucun effort pour s'en assurer la possession d'une manire durable. Mais
il n'a pas les mmes titres  faire valoir ni des raisons aussi urgentes
pour s'emparer des provinces de la Turquie d'Europe, limitrophes de son
empire; car, si la convenance seule tait un motif suffisant, il n'y
aurait aucune limite  mettre  ses prtentions; et d'ailleurs les
provinces qu'il peut convoiter ne sont pas tellement situes, que, seul,
il soit  porte de les envahir et en mesure de les dfendre, le seul
enfin pour qui elles soient un champ de bataille avantageux. Les
provinces dont je parle sont celles qui sont voisines du Danube et de la
mer Noire.

La sret de l'Europe, son repos, son quilibre, sa libert, tiennent 
ce que jamais la Russie ne possde la Moldavie, la Valachie, la
Bulgarie. Si donc, au moment du cataclysme politique, et quand cette
riche proie de l'empire ottoman devra tre partage, les puissances de
l'Europe sont sages, elles laisseront Constantinople et ses dpendances
 la Russie, sous la double condition de renoncer  toutes les les de
la Mditerrane et de donner  l'Autriche la Moldavie, la Valachie, la
Bulgarie, la Servie et la Bosnie, ou de faire de ces provinces un tat
indpendant, sous la protection de l'Autriche et de l'alliance
occidentale, alliance qui est destine  tre un jour la seule politique
de l'Europe; car, dans toutes les affaires du monde, les intrts
compliqus se rduisent toujours  deux, qui se combattent et se
balancent. Chaque individualit entre ncessairement dans le systme de
l'un ou de l'autre; et peut-tre, dans assez peu d'annes, la Russie
seule sera en mesure de contre-balancer le reste du monde.

L'Autriche, en possession de ce vaste territoire, ferait de Silistrie
une grande place, capable de la plus longue rsistance. Un canal large
et profond, partant de ce point, irait  la mer Noire, prs de la bouche
mridionale du Danube, o un port, creus dans ce terrain facile,
recevrait les vaisseaux de commerce, des btiments de guerre de moyenne
grandeur. Ce port deviendrait l'entrept du commerce de l'Europe et de
l'Asie. Des forts intermdiaires entre le Danube et la mer Noire,
couvrant le canal et appuys aux lacs placs sur les alluvions du
fleuve, lveraient sur cette frontire un obstacle insurmontable, une
barrire impossible  franchir, et d'autant plus forte, que la frontire
de la Transylvanie prend sur elle des revers. La Russie, ainsi spare
de Constantinople, ne tiendrait plus  cette ville que par des liens
maritimes ou de longues communications par l'Asie, autour de la mer
Noire. D'un autre ct, les les de Lemnos et de Tndos, qui seraient
donnes  la France ou  l'Angleterre, deviendraient des appuis
maritimes. Lemnos, fortifi avec soin, enfermerait,  l'instar de Malte,
de nombreuses escadres et des moyens de rparation, tandis que Tndos
serait un point d'observation. La Macdoine, runie  la Grce antique,
 l'Albanie et  la plus grande partie des les, formerait un tat
susceptible d'acqurir une assez grande puissance. Les tats actuels de
Mhmet-Ali, augments de Chypre et d'autres les  porte, seraient
constitus eu royaume indpendant. Des dangers communs runissant tant
d'intrts divers dans un mme but de rsistance contre la Russie,
l'Europe pourrait vivre en repos et voir l'avenir avec scurit.

La Russie menace-t-elle la Mditerrane et semble-t-elle vouloir y
dicter des lois; devient-elle redoutable  l'Italie et au midi de la
France; l'Europe, pour conserver sa libert, doit-elle se rsoudre 
livrer un combat corps  corps  la Russie? Alors l'alliance, avec les
points d'appui qu'elle possde, peut faire la guerre en Orient avec de
grands avantages. Tout lui devient favorable. Les bouches du Danube
infranchissables, les montagnes de Transylvanie faciles  dfendre, et
la Russie spare de ses lignes d'opration, l'alliance peut porter les
armes  son choix sur le Bosphore ou sur les Dardanelles. Pour nuire 
son ennemi, pour dtruire son action offensive dans la Mditerrane, il
ne faut pas prendre Constantinople ou tel ou tel point. Il faut
s'emparer seulement d'un point quelconque, sur le bord du canal, qui
empche de le franchir avec des escadres et des flottes; et, sur une
tendue pareille, la chose devient facile. Une arme autrichienne,
dbouchant en Bosnie, opre sur Andrinople, tandis qu'un corps franais,
appuy d'une escadre, dbarque dans la Chersonse et occupe toute cette
presqu'le de Gallipoli. Alors toute action offensive des Russes cesse.
Quoique matres de la mer Noire, ils ne peuvent en sortir. Toute leur
puissance extrieure s'vanouit donc, et l'Europe peut lui dicter des
lois.

Voil comment je conois les ressources de l'avenir. Il faut concder ce
qui est indispensable  l'un et ce que l'autre ne peut dfendre, mais
prvoir l'abus qu'on peut faire des avantages concds. Ainsi faut-il
laisser aux Russes une navigation sans laquelle ils ne peuvent vivre, en
se mettant  mme de la leur enlever au moment o, au lieu de l'employer
seulement  leur prosprit, ils en feraient usage pour nous nuire.

En accordant  l'Autriche et  la maison de Bavire d'aussi grands
avantages, il faudrait sans doute assurer  d'autres tats de l'Europe
une augmentation de puissance. La France pourrait reprendre la
possession des bords du Rhin et du grand-duch; la Prusse avoir la Saxe;
le roi de Saxe tre envoy pour rgner ailleurs. Un mme systme
politique unissant par un trait la France, l'Angleterre, l'Autriche, la
Grce et l'gypte, crerait une masse de rsistance capable d'assurer le
repos du monde. Son quilibre serait mieux garanti par le systme
ci-dessus que par rtablissement prcaire d'un nouveau souverain 
Constantinople et l'abandon des bouches du Danube et des provinces
limitrophes  la Russie.




PICES JUSTIFICATIVES RELATIVES AU LIVRE VINGT-QUATRIME.


LE MARCHAL DUC DE RAGUSE  M. LE PRINCE DE POLIGNAC.

Vienne, 26 mars 1833.

Prince, il est des bornes aux gards que l'on doit au malheur; il faut
qu'il se respecte pour mriter d'tre plaint. Je m'tais tu devant le
vtre, plus longtemps mme que ne le comportaient vos procds  mon
gard,  l'poque de votre procs  la Chambre des pairs. Alors vous
dfendiez votre vie. S'il n'est pas gnreux  vous de chercher 
dtourner sur une autre tte la foudre qui grondait sur la vtre, j'ai
compris que l'imminence du danger avait pu vous entraner, peut-tre
vous paratre une excuse, et j'ai voulu que mon silence diminut vos
prils. Depuis, les murs de votre prison m'avaient sembl une gide
contre laquelle devaient expirer les ressentiments les plus justes.
Aujourd'hui que vos publications en franchissent l'enceinte, aujourd'hui
que vous faites imprimer, que vous essayez d'tayer de votre signature
de calomnieuses suppositions contre moi, je rentre dans mes droits, et
je prends la parole.

Ma rponse sera brve. Je n'examinerai point votre systme politique.
La raison l'avait jug avant les vnements, et l'histoire le jugera 
son tour. Je ne viens point non plus faire le rcit de ce qui s'est
pass en 1830. C'est un soin que je me rserve pour l'avenir, et c'est
de vous seul que je m'occupe en ce moment. Ai-je rempli tout entires
les obligations que m'imposaient mon devoir militaire et une triste
fatalit? Telle est la question que vous avez si odieusement souleve,
telle est la question dans laquelle je me renferme.

Vous dites qu'au mois de juillet la garnison de Paris tait forte de
treize mille hommes. Elle ne prsentait qu'un effectif, prsent sous les
armes, de neuf mille trois cent vingt-quatre combattants, infanterie et
cavalerie. En y ajoutant les troupes de Saint-Denis, Versailles, Rueil
et Courbevoie, elle se montait  onze mille quarante hommes. Je n'y
comprends pas le service de Saint-Cloud, la garnison indispensable 
Vincennes, et les non-valeurs de chaque rgiment. Mais je ne fais, au
surplus, que noter cette diffrence. Qu'tait-ce que vos treize mille
hommes prtendus contre tout Paris en armes? Vous parlez de troupes que
vous aviez chelonnes aux environs de la capitale. Toutes celles que
vous citez taient des troupes de la garde; les villes que vous nommez,
leurs garnisons habituelles, moins Svres, o il n'y avait et o il n'y
a jamais eu accidentellement qu'un escadron de cavalerie lgre pour les
escortes, lorsque le roi habitait Saint-Cloud.

Votre prvoyance n'avait donc abouti qu' ne rien changer  un ordre
tabli de tous les temps, et pour les poques les plus tranquilles.
C'est moi qui, ds le 28 juillet, au matin, envoyai en toute hte des
ordres pour faire venir ces troupes  Paris. Deux rgiments d'infanterie
et deux de cavalerie purent seuls arriver. Le soulvement presque
gnral du pays qu'ils avaient  traverser, joint  l'loignement o ils
se trouvaient, ne permirent pas aux autres corps de rejoindre avant
Saint-Cloud, Versailles et Rambouillet. Un rgiment d'infanterie et un
de cavalerie de la garde ne purent pas mme rejoindre du tout.
L'artillerie de Vincennes ne fut mise, dites-vous, en marche, vous ne
savez pourquoi, que pour se runir  la hauteur de Rambouillet. Vous
savez trs-bien, au contraire, que je la mandai, le 28, au soir, que je
dirigeai sur Vincennes un rgiment entier pour l'escorter, et que, si
j'ai attendu pour cette opration la fin de la journe, c'est que cette
artillerie ne pouvait pas venir sans escorte, et qu'au milieu du combat
je ne pouvais pas me dgarnir des troupes ncessaires pour assurer sa
marche. Vous savez encore que cette artillerie, oblige  de trs-longs
dtours, ne put entrer  temps dans Paris, et qu'elle est arrive, dans
l'aprs-midi du 29 juillet,  Saint-Cloud, o, depuis le matin, taient
dj les canons de Saint-Cyr, avec les lves de cette cole appels
pour y rester.

J'ai donc fait venir toutes les troupes qui taient sous mon
commandement direct aussitt que les dveloppements de l'insurrection
ncessitrent un dploiement de forces. Quelles troupes aviez-vous mises
en mouvement, vous, ministre de la guerre? Ce n'est que le 30 que
l'ordre est arriv au camp de Saint-Omer de se mettre en marche sur
Paris.

Je ne cherche pas dans quel but vous me dites que, ds le 27 au matin,
vous m'aviez remis mes lettres de service. Mieux que personne vous savez
que ce n'est qu' une heure aprs midi que je suis arriv auprs de
vous, et que le premier avis de ma nomination au commandement de Paris
ne m'avait t donn que peu avant midi par le roi lui-mme. Quels
renseignements utiles ai-je reus de vous alors? Quels autres m'ont t
fournis, pendant la dure de la lutte, par l'autorit qui avait mission
et devoir de me les procurer? Aucuns. Ainsi, tandis que je cherchais
toutes les chances que je pouvais me donner, je n'ai trouv ni concours
ni assistance l o je devais les esprer. Rduit aux seules ressources
que je pouvais me crer, je n'avais pas  les calculer, mais  les
employer, et je l'ai fait. Le mardi, c'tait une meute, elle a t
rprime; le mercredi, c'tait une insurrection. J'ai dit au roi la
vrit sur son importance, et j'ai march au-devant d'elle, parce que,
pour la vaincre, il fallait la combattre.

Si, comme vous le voudriez aujourd'hui que vous avez rsolu d'oublier
vos opinions et vos avis d'alors; si, dis-je, j'avais laiss les
insurgs, matres de tout Paris, s'y organiser et s'y tablir librement;
si j'avais attendu que l'on vnt m'attaquer aux Tuileries, diriez-vous
qu'il fut fait ainsi au 13 vendmiaire? Vous me reprocheriez, et avec
raison, d'tre rest spectateur bnvole de l'insurrection, et de
n'avoir pas tent le moindre effort pour l'empcher de s'accrotre et de
s'affermir: vous me rappelleriez ce qui, deux ans auparavant, s'tait
pass dans la rue Saint-Denis. Au 13 vendmiaire, la rvolte organise
marchait en colonne sur un seul point: c'tait ce point unique que
Bonaparte avait  dfendre. Ici, la rvolution bouillonnait partout; il
fallait essayer de comprimer partout la menace avant qu'elle ft
devenue une ralit invincible. Quand j'ai vu nos efforts inutiles, je
me suis rduit  l'attitude dfensive o vous prtendez que j'aurais d
rester d'abord. L, faisant abstraction de l'exaltation toujours
croissante de la population et de l'branlement croissant des troupes,
j'esprais tenir longtemps; et de cet espoir, que je vous avais exprim,
vous concluez que vous aviez donc admirablement pourvu  tout, puisque
je pouvais garder ma position dans Paris. Le Louvre et les Tuileries,
attaqus et envelopps par Paris tout entier, c'est ce que vous appelez
ma position! ce qui vous parat la position du roi de France! C'tait
pour arriver l que vous aviez fulmin les ordonnances fatales! Prince,
vous parliez avec moins d'assurance alors, et, en gardant le souvenir de
mes esprances du 28 au soir, aviez-vous perdu la mmoire du 29 au
matin, lorsque je vous conjurai de vous rendre  Saint-Cloud pour
clairer le roi sur l'tat de ses affaires, et lorsque je vous dclarai
qu'il tait tel, que, sans un prompt rapport des ordonnances, le mal
deviendrait si grand, que rien ne pourrait plus le rparer?

Aujourd'hui, la retraite prcipite de Paris vous est un mystre,
dites-vous. Voici la rponse que je vous fais: J'tais rue de Rohan, 
la tte de mon tat-major, observant ce point, par lequel le peuple
aurait pu couper le Louvre des Tuileries, quand je vis tout  coup le
premier de ces palais au pouvoir des insurgs. Rest presque seul, avec
une poigne d'officiers et de soldats, je dfendais encore de ma
personne et de mon pe la cour du Carrousel, que dj les troupes qui
avaient quitt le Louvre taient prs de la place Louis XV.... Huit
jours de plus cependant, assurez-vous, et la monarchie tait sauve par
les mesures que vous aviez prises. Alors, prince,  votre tour,
expliquez-moi, si le salut de la monarchie tenait absolument  ce que je
fusse aux Tuileries, comment il se fait que l'ordre d'vacuer Paris ait
t rdig  Saint-Cloud plus d'une heure avant que je l'aie
quitt.--Vous n'avez pu l'ignorer, cet ordre, car il a d tre dlibr
dans le conseil, et vous en tiez encore le prsident. Quand on le
signait, on ne pouvait pas mme avoir appris que le passage dans les
rangs du peuple de deux rgiments de la ligne rendait  peu prs
intenable ma position aux Tuileries; on ne savait pas l'abandon imprvu
du Louvre. Moi, tmoin de tous les revers, j'avais moins dsespr que
le conseil, et j'essayais de tenir de position en position.--Malgr la
dfection de la ligne, je restais aux Tuileries; forc de les quitter
par l'abandon du Louvre, je prenais une nouvelle position  la barrire
de l'toile, et c'est l que j'ai reu cet ordre de quitter,
non-seulement les Tuileries, mais Paris, et de me rendre  Saint-Cloud.
Ainsi cette vacuation si funeste, selon vous, elle a t voulue, elle a
t prescrite, et les vnements n'ont fait que la hter d'une heure
tout au plus. Et c'est vous, prince, vous qui levez la voix, vous qui
m'accusez!

Ici je m'arrte. Innocent de l'entreprise qui a perdu la monarchie, je
n'aurais cependant pas soulev volontairement ces souvenirs douloureux.
Douloureux, ils le sont pour moi; car, s'ils ne me retracent que de
cruels devoirs, honorablement remplis, ils me retracent par cela mme ce
qu'il y a de plus pnible pour un soldat, le sang franais vers par des
mains franaises.

Vous qui avez fait tous ces maux, vous avez plus de courage. Continuez.
Dj une fois victime de votre impritie, rendez-moi encore responsable
de vos fautes, et cherchez  m'immoler, si vous le pouvez,  l'opinion.
Je ddaignerai,  l'avenir, de rpondre  vos accusations. Je les livre
d'avance au jugement des gens de bien, et je leur laisse le soin de les
qualifier.

LE MARCHAL, DUC DE RAGUSE.


FIN DU TOME HUITIME.



TABLE DES MATIRES

LIVRE VINGT-TROISIME.--1824-1829.

Mesures sur la censure et sur les officiers gnraux.--Sacre du roi 
Reims.--Anecdote sur Moncey.--Premiers symptmes du changement de
l'opinion publique.--Influence croissante du clerg.--Anecdote.--Indemnit
des migrs.

Mort de l'empereur Alexandre.--Circonstances qui accompagnrent
l'arrive de Nicolas au trne imprial.--Courage et inspiration heureuse
de Nicolas.--Paroles de l'impratrice mre.--Je suis envoy ambassadeur
extraordinaire en Russie.

La cour de Weimar.--La cour de Berlin.--L'arme
prussienne.--Charlottenbourg.--Berlin.--Environs de
Saint-Ptersbourg.--L'empereur
Nicolas.--L'impratrice.--Saint-Ptersbourg et Pierre le
Grand.--Inondations de Saint-Ptersbourg.--M. le comte de la Ferronays.

Portrait de l'empereur Nicolas.--Ses ides sur l'ducation de ses
enfants.--Conspiration de Pestel.--Magnanimit de l'empereur.

Manufactures d'Alexandrowski.--La Monnaie.--cole des mines.--Ponts et
chausses.--cole du gnie.--tat-major.--Comit de
perfectionnement.--Hpitaux militaires.--Arsenal.--ducation
publique.--cole des cadets.--Couvent des filles.--Palais, glises et
aspect de Saint-Ptersbourg.--Cronstadt.--Promenade dans la
rade.--Chteau d'Oranienbaum.--Anecdote sur
Orloff.--Peterhof.--Zarskoie-Selo.--Colpina.--Schlusselbourg.

Funrailles de l'impratrice lisabeth.--Colonies militaires de
Wolcoff.--Novogorod.--Route jusqu' Moscou.--Moscou.
L'impratrice-mre.--La grande-duchesse Hlne.--Arrive de l'empereur 
Moscou.--Rapports entre l'empereur et l'impratrice-mre.--Garde
impriale.--Manoeuvres sous Moscou.--Gnraux russes.--Arrive inopine
de Constantin.--Caractre de ce prince.--Son attitude.--Rconciliation.

Sacre de l'empereur.--Crmonies touchantes.--Illumination du
Kremlin.--Fte  la bourgeoisie.--Dner intime chez l'empereur.--Adieux
de l'empereur.--Champ de bataille de la Moskowa.--Smolensk.--La
Brzina.--Le grand-duc Constantin  Varsovie.--Son arme.--La princesse
de Lovitz.--Retour dans les tats autrichiens.--Arme russe.

Retour  Paris.--Ma ruine.--Bonts du roi.--Je vends
Chtillon.--Msaventure de Talleyrand.--Inhumation du duc de
Liancourt.--Revue de la garde nationale du 27 avril 1827.--Expressions
du roi  cette occasion.--Anecdote.--Dissolution de la garde
nationale.--Camp de Saint-Omer.--Anecdote.

Nouvelles lections.--M. de Villle est renvoy du ministre.--Nouvelle
administration.--Ministre Martignac.--Mouvement d'opinion en faveur des
Grecs.--Guerre des Russes et des Turcs.--Ministre Polignac.

LIVRE VINGT-QUATRIME.--1830-1834.

Mes efforts pour faire entreprendre l'expdition d'Alger.--Mes relations
avec le gnral Bourmont et avec les autres membres du
ministre.--Dloyaut de Bourmont.--Plaisanterie de mauvais got du
Dauphin.--Dceptions diverses.--Caractre du Dauphin.

Ordonnances du 25 juillet 1830.--Ordre de me rendre  Paris.--Occupation
militaire de Paris.--27, 28, 29 juillet.--Je remets le commandement  M.
le Dauphin.--Situation d'esprit du roi.

Discussion sur les oprations de Paris.--Discussion avec M. le Dauphin
sur le retrait des ordonnances.--Je fais un ordre du jour pour retenir
les troupes sous les drapeaux.

Scne violente du Dauphin.--Retraite du roi.--Il arrive 
Rambouillet.--vnement de Trappes.--Je conseille au roi l'abdication en
faveur du duc de Bordeaux.--Arrive des commissaires auprs du roi.--Ils
retournent  Paris.--Arrive des colonnes parisiennes.--Les commissaires
sont introduits prs du roi.

Dpart de Rambouillet.--Changement de rsolution du roi.--Retraite sur
Cherbourg.--Voyage du roi.--Son embarquement  Cherbourg.--Apprciation
du ministre Villle.

Des fautes qui ont amen la rvolution de 1830.--Londres.--Je passe en
Hollande, puis  Vienne.--Le prince de Metternich.--Anecdote sur le duc
d'Orlans.--Anecdote sur Eugne Beauharnais.--L'empereur d'Autriche et
sa famille.--La Socit de Vienne.--Le gouvernement autrichien.--Nos
travaux.

Je rencontre le duc de Reichstadt.--Conversation.--Mes rapports intimes
avec ce prince.--Son intelligence.--Son opinion sur sa position.--Ses
rcits des campagnes de son pre.--Ses adieux.--Sa maladie.--Sa
mort.--Portrait du duc de Reichstadt.

Voyage en Hongrie.--Lintz.--Ichll.--Salzbourg.--Travaux de la route
entre la valle du Rhin et celle du P.--La Suisse en 1833.--les
Borromes.--Cme.--Milan.--Arc de triomphe.--Champ de bataille de
1796.--Monument lev par Eugne.--Vrone.--Venise.--Question
d'Orient.--Solution possible, o la France aurait sa lgitime part.

PICES JUSTIFICATIVES DU LIVRE VINGT-QUATRIME.

Le marchal duc de Raguse  M. le prince de Polignac (Vienne, 26 mars
1833).

FIN DE LA TABLE DES MATIRES DU TOME HUITIME




L'diteur des _Mmoires du duc de Raguse_, aprs avoir annonc que la
publication formerait dix volumes, avait espr pouvoir condenser dans
huit volumes le texte des _Mmoires_ et les pices justificatives qui en
sont le complment indispensable. L'abondance des matires ne lui permet
pas de s'en tenir  cette dernire prvision, et l'oblige  ajouter aux
huit volumes dj publis un tome neuvime, qui contiendra, outre les
_fac-simile_ du duc d'Angoulme et de l'empereur Nicolas, le portrait
authentique du duc de Reichstadt.

Ce neuvime et dernier volume paratra le 6 avril.




Paris.--Imp. Simon Raon et Comp., Rue d'Erfurth. 1.








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Raguse (8/9), by Auguste Frdric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse

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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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