Project Gutenberg's Raison et Sensibilit (tome quatrime), by Jane Austen

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Raison et Sensibilit (tome quatrime)
       ou les deux maniress d'aimer

Author: Jane Austen

Translator: Isabelle de Montolieu

Release Date: October 5, 2011 [EBook #37634]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RAISON ET SENSIBILIT, TOME QUATRIME ***




Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)









  Au lecteur

  Madame de Montolieu a traduit librement Sense and Sensibility.
  Elle a notamment chang les prnoms de certains personnages du roman
  de Jane Austen.

  La ponctuation n'a pas t modifie hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a t conserve. Seuls quelques mots ont t modifis.
  La liste des modifications se trouve  la fin du texte.




  RAISON

  ET

  SENSIBILIT.




  RAISON

  ET

  SENSIBILIT,

  OU
  LES DEUX MANIRES D'AIMER.


  PAR


  JANE AUSTEN


  TRADUIT LIBREMENT DE L'ANGLAIS,
  PAR

  MME ISABELLE DE MONTOLIEU.


  TOME QUATRIME.


  A PARIS,
  CHEZ ARTHUS-BERTRAND, LIBRAIRE,
  RUE HAUTEFEUILLE, N. 23.

  1815.




RAISON

ET

SENSIBILIT.




CHAPITRE XLIII.


Au commencement d'avril, par un temps singulirement beau pour la
saison, madame Jennings et ses deux jeunes amies partirent de
Berkeley-Street et quittrent Londres; elles devaient rencontrer, dans
un endroit dsign, madame Charlotte Palmer, son enfant et ses gens, et
se rendre  Cleveland tous ensemble. Comme on devait voyager lentement 
cause de l'enfant, M. Palmer et le colonel Brandon prfrrent suivre 
cheval et devaient les rejoindre le lendemain de leur arrive.

Maria, toujours vive, toujours exagre dans tous ses sentimens, s'tait
rjouie de quitter cette ville o elle n'avait eu que des peines, et au
moment d'en partir, son coeur se serra en pensant au plaisir qu'elle
avait eu en y arrivant,  l'espoir qui embellissait les premiers momens
de son sjour. Elle y laissait ce Willoughby qu'elle tait venue
rejoindre avec tant de joie et qu'elle ne pouvait oublier, perdu 
jamais pour elle, retenu dans de nouveaux liens, ne l'ayant peut-tre
jamais aime; et ces pensers dchirans, renouvels au moment du dpart,
lui firent verser autant de larmes que si elle avait laiss derrire
elle le bonheur.

Elinor les partageait, comme toutes les peines de sa soeur; mais ce
redoublement de chagrin tant plus dans son imagination qu'en ralit,
elle esprait que l'air de la campagne, la tranquillit de Barton, le
plaisir de retrouver sa mre remettraient sa sant et rendraient dans
peu de mois la paix  son coeur. De son ct Elinor ne laissait rien 
Londres qui pt exciter en elle la moindre douleur; elle tait bien aise
d'tre  l'abri des confidences de Lucy, et de sa perscutante et fausse
amiti; elle remerciait aussi le ciel de ce que le tratre Willoughby ne
s'tait point offert  sa vue ni  celle de sa soeur; elle s'efforait
de ne plus penser  Edward que comme on pense  un ami mari, et
tchait, par une douce gaiet, de distraire un peu la pensive et triste
Maria; elle y russit assez bien. Sur la fin de la premire journe, le
mouvement du carrosse, une contre nouvelle, les caresses de madame
Jennings et de sa soeur avaient fait une heureuse diversion; mais le
lendemain, ds qu'on fut entr dans le Sommerset-Shire, ds que ce mot
eut t prononc, cent mille nuages revinrent obscurcir sa physionomie,
et il ne fut plus possible d'en obtenir un mot. Penche sur la portire,
absorbe dans ses souvenirs, dans ses rflexions, elle regardait chaque
arbre, chaque buisson avec intrt, comptait combien de fois Willoughby
avait pass sur cette route, et se reprsentait avec quel dlice elle
l'aurait faite elle-mme  ct de lui, pour aller habiter ensemble une
terre qu'elle se figurait tre comme le paradis, o elle avait plac le
bonheur de sa vie, et dont une autre qu'elle tait  prsent la
propritaire.

Le matin du troisime jour on quitta la grande route pour prendre celle
qui conduisait  _Cleveland-House_, et on y arriva aprs avoir fait
quelques milles. C'tait une belle et spacieuse maison moderne, situe
sur une plaine en pente douce, borde de bois; il n'y avait point de
parc, mais des promenades trs-tendues. Un sentier uni et sabl
serpentait autour de diffrentes espces de plantations; des groupes de
sapins, de frnes, d'acacias, taient rpandus  et l autour de la
maison; sur la plaine, des arbres plus pais tendaient leur belle
verdure; des peupliers d'Italie levaient leur feuillage en panache, se
balanaient au-dessus des autres arbres, et cachaient les btimens du
service. Entre les groupes d'arbres, des fabriques simples et lgantes
ornaient le paysage: c'taient la laiterie, la basse-cour, les curies,
la maison du jardinier; plus loin, un temple grec avec ses colonnes en
marbre blanc tait situ sur une colline, et dominait un beau point de
vue.

Maria tait dans l'enchantement; elle aurait voulu tout voir  la fois,
savoir de quel ct taient situs Barton et Haute-Combe. Soixante
milles au plus la sparaient de sa mre chrie, et seulement trente, de
Haute-Combe. L'une de ces ides rveillait dans son coeur tous ses
sentimens de tendresse, et l'autre, sa passion malheureuse. Comme elle
dsirait se livrer en libert  ses impressions, pendant que ses
compagnes parcouraient la maison avec Charlotte, et que cette dernire,
fire de son fils, le montrait  l'intendant,  la gouvernante, et leur
faisait admirer sa beaut et sa force, elle s'chappa dans les bosquets.
Dj ils commenaient  se couvrir de leur nouveau feuillage, et les
arbres fruitiers, de leurs fleurs. Elle suivit le sentier et arriva sur
l'minence o tait situ le petit temple. Ses regards erraient de tous
cts sur le plus riant paysage jusqu'aux collines qui bordaient
l'horizon. Elle s'imaginait que si elle pouvait aller jusque sur le
sommet elle verrait Haute-Combe. Au lieu de combattre et d'carter ses
souvenirs et ses regrets, elle semblait chercher  les nourrir, se faire
une espce de volupt de sa mlancolie, et un devoir de sa constance. Sa
faiblesse l'obligea de s'asseoir sur les marches du temple. Appuye
contre une colonne, ses larmes coulrent en abondance; mais elles
n'avaient pas l'amertume de celles qu'elle versait  Londres; elles la
soulagrent plutt que de lui faire du mal. En revenant  la maison par
un autre chemin, elle rsolut, pendant son sjour  Cleveland, de
s'accorder tous les jours la jouissance de ces promenades solitaires, de
profiter de la libert d'une vie champtre, et de se ddommager de sa
longue rclusion: voil le seul moyen, pensait-elle, de retrouver des
forces et de la sant, et de ne pas faire  ma pauvre bonne maman le
chagrin de me revoir si ple et si change. En effet, l'air et le
mouvement lui avaient redonn un peu de couleur, ce qui fit grand
plaisir  Elinor. Au moment o Maria rentra, les autres allaient sortir.
La fatigue lui servit de prtexte pour ne pas les suivre; elle resta,
et continua de se livrer  ses rveries sentimentales.

L'excursion des autres dames fut moins romanesque. Charlotte les
conduisit dans tous ses petits tablissemens de campagne,  ses
espaliers en fleurs, dans son potager, dans sa serre, dans son
poulailler, etc. etc. Les lamentations du jardinier sur la perte de
plusieurs belles plantes que le froid avait fait prir, excitrent les
clats de rire de Charlotte; dans la basse-cour, des poules manges par
le renard, des couves abandonnes, les redoublrent. Madame Jennings
s'y joignit; Elinor y fut entrane; et il y eut au moins autant de
gaiet dans leur promenade qu'il y avait eu de tristesse dans celle de
Maria.

Cette dernire, en formant son plan de courir toute la journe dans les
environs, n'avait pas prvu les changemens de temps. La matine avait
t superbe; mais pendant le dner une pluie trs-forte et continuelle
s'tablit, et lui ta tout espoir de sortir encore le soir, ainsi
qu'elle l'avait rsolu, ce dont elle fut trs-contrarie. Il fallut
passer son temps comme on put. Madame Palmer fit venir son poupon, et
s'en amusa toute la soire. Ses pleurs, ses grimaces, tout tait
charmant, tout annonait une intelligence, elle aurait presque dit un
esprit trs-remarquable. Grand-maman faisait chorus avec elle, tout en
faisant sa tapisserie; Elinor brodait, et prenait part aux discours
insignifians, mais touchans cependant par l'amour maternel qui les
dictait; et Maria qui avait le talent de dcouvrir d'abord la
bibliothque dans chaque maison, alla chercher un livre, et prvint
ainsi l'ennui d'une soire qui lui aurait paru bien longue.

Rien n'tait oubli par madame Palmer pour la bonne rception de ses
htes. Sa manire franche, amicale, sa constante bonne humeur faisaient
facilement passer sur son manque total d'instruction et d'ides. Elle
avait la politesse de la bont, et non pas celle des complimens; elle
tait d'ailleurs si jolie, si frache, si gracieuse, qu'on avait du
plaisir  la regarder, si on n'en avait pas  l'entendre. Sa navet,
qui allait jusqu' la simplicit, tait quelquefois assez plaisante, et
lui donnait quelque chose d'enfantin qui seyait  sa petite figure.
Elinor n'aurait pas voulu passer sa vie avec elle; mais pour quelques
jours elle lui pardonnait mme son rire ternel, qui tait insupportable
 Maria.

Les cavaliers attendus arrivrent le lendemain, et furent bien reus;
ils apportaient un peu de varit dans la conversation. Une longue
matine et une pluie continuelle rendaient ce renfort de socit bien
ncessaire. M. Palmer tait trs-bien chez lui, et faisait les honneurs
de sa maison en vrai gentilhomme et avec un ton parfait; si quelquefois
il tait un peu rude avec sa femme et sa belle-mre, il pouvait tre
trs-aimable avec les autres, et l'aurait toujours t sans cette nuance
trop prononce d'amour propre qui se faisait sentir  chaque instant, et
qui tenait  une vraie supriorit d'esprit et de connaissances, non
seulement sur madame Jennings et sur Charlotte, mais sur plusieurs
hommes de son ge. D'ailleurs, dans sa vie et ses habitudes, il
ressemblait  beaucoup d'autres, tenant bien sa place  la table et
voulant qu'elle ft servie avec recherche, n'tant jamais prt aux
heures fixes, quoiqu'il n'et rien  faire, passionn de son enfant
sans vouloir en avoir l'air, plus souvent  son billard que dans sa
bibliothque, et avec ses chevaux qu'avec les dames, mais beaucoup mieux
cependant qu'Elinor ne l'aurait attendu. Et pourtant, tout en lui
rendant justice, elle ne pouvait s'empcher de le mettre au-dessous
d'Edward, si instruit et si modeste, pouvant parler sur tout avec
intrt, et se taire quand il le fallait, couter, et cder mme dans
l'occasion, quoiqu'il st aussi soutenir son opinion avec noblesse et
fermet. Hlas! le seul tort d'Edward aux yeux d'Elinor tait d'avoir
une fois aim Lucy Steles, et combien encore ce tort involontaire avait
dvelopp de vertus qu'elle ne pouvait s'empcher d'admirer. Mais quand
elle aurait pu l'oublier, le colonel Brandon le lui aurait rappel. Il
venait de passer une semaine  Delafort, exprs pour donner des ordres
relatifs aux rparations du presbytre; il en parlait  Elinor comme 
une amie du jeune pasteur; il lui faisait la description de cette
demeure, la conseillait sur ce qu'il y avait de mieux  faire pour
l'tablissement d'Edward et de sa femme, et sans s'en douter enfonait
ainsi le poignard dans le coeur de celle qui avait fond l'espoir du
bonheur de sa vie sur l'union qu'elle esprait former avec Edward, et
qui devait y renoncer. Mais elle n'en parlait pas avec moins d'intrt
de ce qui pouvait contribuer au bien-tre d'un ami si cher, quoiqu'elle
ne dt plus le partager. Toute la conduite du colonel avec elle fut
telle que madame Jennings et mme John Dashwood auraient pu le dsirer
pour se confirmer dans leur opinion. Il tmoigna ouvertement le plaisir
qu'il avait  revoir Elinor aprs une absence de dix jours; il cherchait
toutes les occasions de s'entretenir avec elle, et dfrait toujours 
son opinion. Personne ne doutait qu'il ne lui ft profondment attach,
 l'exception d'Elinor elle-mme, qui voyait trs-bien que Maria, malgr
sa tristesse et son changement, tait l'objet de sa prfrence et d'un
sentiment que sa tendre piti augmentait encore. Elle observait ses
regards, tandis que les autres observaient sa conduite, et les voyait se
diriger sur Maria avec un intrt si tendre, une sollicitude si vive,
qu'elle n'avait pas l-dessus le moindre doute. Il aimait Elinor de
l'amiti la plus vraie, et il adorait Maria avec une passion qui
s'augmentait  chaque instant et qui fut bientt mise  de cruelles
preuves.

Loin que la sant de Maria se trouvt bien de l'air de la campagne, elle
s'altrait toujours davantage, ce qui l'affligeait elle-mme. Ds que la
pluie eut cess, elle recommena ses promenades sans s'embarrasser de
l'humidit: le sentier sabl est tout--fait sec, disait-elle  sa soeur
 qui elle chappait sans cesse; mais elle ne restait pas sur ce
sentier. Elle s'enfonait dans le bois; elle allait mme plus loin
chercher des sites plus romantiques, plus sauvages, des arbres plus
vieux, plus pais; elle s'asseyait aux pieds sur la mousse humide,
rentrait  la maison, glace, mouille, sans penser mme  changer de
chaussure. Il lui prit enfin une toux opinitre et un grand mal de
gorge. Elle aurait cach et ni tout autre mal pour conserver sa
libert; mais celui-l tait trop vident pour ne pas inquiter tout le
monde, et surtout sa soeur et le colonel, qui lui demandrent de se
soigner mieux au nom de l'amiti. Elle leur rpondit, en souriant, que
son mal tait lger, et qu'une nuit de repos la gurirait compltement.
On lui prescrivit mille choses; elle ne voulut prendre qu'un peu de th
en se couchant, et protesta  Elinor que le lendemain elle serait 
merveille.




CHAPITRE XLIV.


Aprs une nuit trs-agite, Maria se leva et descendit comme 
l'ordinaire pour djeuner. Une fivre assez violente animait ses yeux et
son teint d'une manire  tromper: aussi la crut-on parfaitement,
lorsqu'elle assura qu'elle tait beaucoup mieux. Elinor mme, qui
s'inquitait facilement sur elle, fut rassure. Elle ne mangea point
cependant, mais but beaucoup de th, et sortit pour sa promenade
accoutume, pendant qu'Elinor jouait au whist avec madame Jennings et
les deux hommes, et que Charlotte tait auprs de son enfant. Souffrante
et abattue, Maria marchait lentement en lisant un livre de posie qui
l'intressait; c'taient _les Saisons_ de Thompson. Souvent elle
arrtait sa lecture pour regarder autour d'elle et admirer la ralit
des descriptions qu'elle venait de lire. Elle arriva ainsi au petit
temple, et avant d'y monter elle jette un coup d'oeil sur la contre.
Dieu! qu'a-t-elle vu? Sur la route qui se dessine dans le paysage, et
qui passe au bas de la plaine,  peu de distance de la colline, un
caricle roulait avec rapidit; c'tait.... celui de Willoughby, o elle
avait t si heureuse  ct lui! Il le conduisait encore, mais ce
n'tait plus avec elle. Une autre femme, sans doute la sienne, dans le
plus lgant costume de voyage, tait  ct de lui. Ils passent sans
l'avoir aperue. Hlas! la pauvre Maria ne les voyait plus; faible et
malade comme elle l'tait dans ce moment, il lui fut impossible de
supporter cette vue. Elle sent qu'elle est prs de mourir; une sueur
froide la couvre; son coeur, qui battait avec violence, semble
s'arrter; un nuage obscurcit ses yeux; elle tombe tendue et sans
aucune connaissance  ct de la premire marche du temple.

Cependant les trois robers de whist finissent. Madame Jennings, qui les
a perdus, demande sa revanche. Elinor, complaisante  l'ordinaire, la
prie de l'en dispenser pour le moment; elle craint que la promenade de
sa soeur ne se prolonge trop pour sa sant; elle veut aller la chercher,
la ramener, et prend le bras du colonel qui partageait son inquitude.
Ils suivirent lentement le sentier sabl, point de Maria. Elinor lve
la voix et l'appelle, point de rponse. Le petit temple ouvert tait en
face; elle n'y tait pas. Aurait-elle eu l'imprudence d'entrer dans le
bois? dit Elinor; mais elle nous entendrait. Elle s'arrte et l'appelle
encore. Un cri perant du colonel lui rpond; il vient d'apercevoir
celle qu'il cherchait, tendue sur l'herbe et comme prive de vie. Sa
robe blanche se confondait avec l'escalier de marbre, ce qui les avait
empchs de l'apercevoir d'abord. Mais le colonel voulut monter pour
chercher au loin s'il la verrait, et il la dcouvre  ses pieds. Qu'on
juge de son motion et de celle d'Elinor, qui vient  son cri. Elle a
besoin de rassembler toutes ses forces pour ne pas tre dans le mme
tat que sa soeur. Ils la relvent  demi; Elinor s'assied sur la marche
pour la soutenir; mais tous leurs efforts pour la ranimer sont inutiles.
Les larmes d'Elinor coulent sur ses joues glaces; elle ne les sent
pas. Le colonel cherche si le pouls bat encore; il croit l'avoir senti
faiblement, du moins il le dit et cherche  se le persuader  lui-mme.
Il faut l'ter d'ici, dit-il  Elinor, je vais l'emporter; et la prenant
dans ses bras, il veut reprendre le sentier, charg de ce prcieux
fardeau. Mais Elinor voit que lui-mme est tremblant et presque aussi
ple que Maria; elle a d'ailleurs la crainte de ce qu'prouverait sa
soeur si, revenant  elle-mme pendant le trajet, elle se voyait porte
dans les bras du colonel, comme elle le fut une fois dans ceux de
Willoughby lors de sa malheureuse chute. Elle en frmit, et allguant sa
propre faiblesse qui l'empche aussi de marcher, elle conjure le colonel
de remettre la pauvre Maria couche  demi sur ses genoux, et d'aller
chercher des secours. Il y consent avec peine, et dans moins de temps
qu'il n'tait possible de l'imaginer, il est revenu avec des domestiques
et un grand fauteuil. Maria y est place; Elinor et le colonel marchent
 ct d'elle, soutiennent sa tte penche; et le triste cortge revient
ainsi  la maison, o l'alarme fut grande, ainsi qu'on peut le penser.
Mais personne n'en souponna la cause; on l'attribua en entier au mal de
la veille et au saisissement occasionn par l'air du matin en sortant de
djeuner.

Le mouvement commenait  la ranimer au moment o l'on arriva. Ses yeux
s'entr'ouvrirent; elle regarda languissamment autour d'elle, tendit la
main  Elinor, et, se penchant sur elle, fondit en larmes: c'tait
toujours par des pleurs que se terminaient ses attaques de nerfs.
Elinor fut bien aise de les voir couler en abondance. On la porte dans
sa chambre, on la met au lit, et sa soeur espre que la chaleur et un
doux sommeil la remettront peu  peu. Elle s'endormit en effet, mais non
pas tranquillement; elle tait agite et commena  dlirer; elle
nommait souvent Willoughby. Elinor n'en tait pas surprise; elle savait
combien sa soeur en tait occupe, et ne se doutait gure qu'elle venait
de le voir. Maria se rveilla et voulut raconter ce qui lui tait
arriv; mais ses ides taient incohrentes; elle ne pouvait s'exprimer
librement, et le peu de mots qu'elle pronona taient si singuliers,
qu'Elinor les attribua entirement  la rverie. Elle tcha de calmer la
malade, mais ce fut en vain; la fivre augmentait, sa tte
s'embarrassait toujours de plus en plus, sa respiration devenait courte,
oppresse. Elinor alarme fit demander madame Jennings, qui ne la
rassura pas, mais elle lui dit qu'elle allait envoyer un exprs dans une
petite ville voisine pour chercher M. Harris, apothicaire, et dans
l'occasion mdecin assez heureux.

Il vint, examina la malade, secoua la tte, et aprs avoir dit 
mademoiselle Dashwood qu' force de soins il esprait la tirer de
danger, il dclara, d'aprs tous les symptmes, qu'elle avait une fivre
maligne, putride et trs-contagieuse. A peine cet arrt eut-il t
prononc, que madame Palmer, qui tait prsente, sortit en faisant un
signe  sa mre qui la suivit, et  qui elle dit que, d'aprs la
dcision du mdecin, elle ne laisserait pas un moment son enfant et la
nourrice exposs  la contagion, et qu'elle allait l'emmener. La bonne
grand'mre fut du mme avis, et dit qu'elle avait d'abord jug la
maladie de Maria plus srieuse qu'Elinor ne voulait le croire; qu'elle
la couvait depuis long-temps; qu'il tait inoui qu'elle n'et pas
succomb plus tt  son chagrin; mais que c'tait cela qui  prsent
conduisait bien srement cette pauvre fille au tombeau, et que la
premire chose  faire tait que Charlotte partt avec son enfant. M.
Palmer fut demand; il affecta d'abord de tourner en ridicule les
craintes de ces dames, mais dans le fond il en tait tellement saisi
lui-mme, qu'il alla aider au cocher pour qu'il et plus tt attel,
dfendit qu'on sortt l'enfant de la chambre avant le moment de partir,
et le porta lui-mme en courant, de peur qu'il ne respirt le mauvais
air en passant devant la chambre de Maria. Dans moins d'une demi-heure,
depuis l'arrive de M. Harris et le mot terrible de contagion sorti de
sa bouche, la mre, l'enfant et la nourrice en taient  l'abri; ils se
rendaient chez une tante de M. Palmer, qui demeurait quelques milles
en-de de Bath. Charlotte aurait bien voulu aussi emmener son mari et
sa mre. Le premier lui promit de la rejoindre dans un jour ou deux;
mais madame Jennings, avec une bont de coeur qui redoubla l'amiti et
la reconnaissance d'Elinor, dclara qu'elle ne quitterait pas Cleveland
pendant que Maria y serait malade, et qu'elle tait dcide  remplacer
auprs d'elle la mre  qui elle l'avait te. Elinor trouva
constamment, dans cette excellente femme, une aide zle, active,
dsirant partager toutes ses fatigues; et lui tant souvent utile par sa
longue exprience des soins ncessaires aux malades.

La pauvre Maria avait vraiment grand besoin des tendres soins de sa
soeur et de son amie; La maladie eut son cours accoutum. Elle se
sentait elle-mme assez gnralement souffrante pour tre docile aux
avis de ses gardes; elle ne pouvait plus dire, comme le premier jour, je
serai mieux demain, ni esprer de se rtablir avant bien des jours, et
peut-tre des semaines, si mme elle se rtablissait. Eh! dans quel
moment ce mal l'avait-il atteinte? lorsque tout tait prt pour aller
rejoindre  Barton leur bonne mre: leur dpart de Cleveland avait t
fix au lendemain. Madame Jennings voyant l'impatience de Maria, leur
avait offert sa voiture jusqu' Barton, o elles comptaient arriver au
plus tard le surlendemain, de bonne heure, et causer une surprise
agrable  leur mre; et lorsqu'elle pouvait parler, c'tait pour se
lamenter du dlai forc que sa maladie apportait  ce trajet. Elinor
tchait de la consoler en lui disant ce qu'elle croyait elle-mme,
qu'elle serait bientt rtablie.

Les deux jours suivans ne produisirent aucun changement dans son tat;
elle n'tait pas pis, mais elle n'tait pas mieux, et la faiblesse
augmentait. M. Palmer se laissa persuader malgr lui de joindre sa
femme. Son humanit et sa politesse lui ordonnaient de rester pour
veiller  ce qu'il ne manqut rien. Il craignait aussi le ridicule de
se donner l'air pusillanime en vitant un danger incertain; mais enfin
sa promesse  Charlotte, le dsir de revoir son enfant, l'ennui d'tre
seul avec madame Jennings et le colonel Brandon (Elinor ne quittait pas
un instant sa soeur) l'engagrent  partir. Le colonel voulait en faire
autant par discrtion; mais madame Jennings, qui n'tait pas fche,
dans ses momens de libert, d'avoir quelqu'un avec qui elle pt causer
et jouer au piquet, trouva qu'il devait  sa _bien-aime Elinor_ de
partager ses inquitudes, et le pressa si fort de rester, qu'il y
consentit. Son coeur tait bien de moiti dans ce dsir: laisser celle
qu'il adorait et l'amie qu'il chrissait, dans un tat aussi cruel,
c'tait presque au-dessus de ses forces. M. Palmer aussi lui demanda
comme une grce de le remplacer  Cleveland: si la maladie tournait
mal, dit-il, ces dames auraient besoin d'un ami; et l'on juge combien
cette seule supposition dchirait le coeur du colonel. Maria ignorait
tout, et ne parut pas surprise de ne point voir madame Palmer. Il y a
mme apparence qu'uniquement occupe de deux objets, sa mre et
Willoughby, elle l'avait compltement oublie.

Deux autres jours s'coulrent depuis le dpart de M. Palmer; et la
situation de la malade tait toujours aussi critique. M. Harris qui
venait deux fois par jour, donnait des esprances qu'Elinor saisissait
avec avidit; mais madame Jennings et le colonel n'osaient pas s'y
livrer. La premire faisait des songes, avait des pressentimens qui ne
l'avaient jamais trompe; le colonel se rappelait plus que jamais la
ressemblance frappante entre Maria et son Elisa, et se croyait destin 
perdre encore cet objet de son second amour. Il appelait en vain  son
secours et la raison, et la jeunesse, et la bonne constitution de Maria,
et l'avis du mdecin: rien ne pouvait le rassurer, et dans ses momens de
solitude, il s'abandonnait  la plus noire mlancolie et ne croyait pas
revoir jamais Maria. Cependant, dans la matine du troisime jour, ils
reprirent tous plus d'esprance. Quand M. Harris arriva, il dclara
qu'il trouvait Maria beaucoup mieux. Le pouls tait plus fort, plus
rgl, et chaque symptme plus favorable qu' sa dernire visite. Elinor
tait au ciel en l'entendant parler ainsi, et se flicita de ce que
dans ses lettres  sa mre elle avait suivi son propre jugement plutt
que celui de ses amis, en lui parlant du mal de Maria comme d'une lgre
indisposition qui retardait leur dpart de Cleveland, et en fixant
presque le moment o Maria serait assez bien pour entreprendre le
voyage.

Mais la journe ne finit pas aussi heureusement qu'elle avait commenc.
Sur le soir, Maria parut plus malade qu'elle ne l'avait encore t; et
la fivre et l'insupportable douleur de tte et les frissons revinrent
avec plus de force. Elle avait voulu se lever une heure ou deux sur une
chaise longue pour qu'on reft son lit; elle demanda elle-mme  y
rentrer, et n'y fut pas plus tranquille. Elinor voulait attribuer cet
tat  la fatigue, et lui administra les cordiaux prescrits par le
mdecin; elle eut enfin la satisfaction de la voir tomber dans un
sommeil dont elle attendait les meilleurs effets; mais il ne fut pas
aussi bienfaisant qu'elle l'avait espr. Quoiqu'elle et dj veill la
nuit prcdente, Elinor ne voulut pas entendre parler de quitter sa
soeur avant son rveil, et s'assit  ct du lit pour observer tous ses
mouvemens. Madame Jennings n'tait pas trs-bien elle-mme, et se
coucha. Elinor voulut que Betty, qui tait une excellente garde, ne
quittt point sa matresse; elle resta donc seule avec Maria, dont le
sommeil tait toujours plus agit. On entendait des plaintes
inarticules sortir de ses lvres brlantes, elle changeait  tout
moment de posture. Elinor hsitait s'il ne valait pas mieux l'veiller
que de la laisser dans un sommeil aussi pnible, quand tout  coup un
bruit accidentel dans la maison la rveilla en sursaut. Elle se leva sur
son sant, et s'cria avec un son de voix trs altr et de l'garement
dans les yeux:

--Est-ce maman? Ne vient-elle pas? O maman! maman!

--Non, ma chre, pas tout--fait encore, lui dit doucement Elinor en
l'aidant  se recoucher; soyez tranquille, mon cher amour, elle sera ici
avant qu'il soit long-temps.

--Qu'elle vienne, qu'elle arrive, s'cria Maria en dlire, ou bien elle
ne retrouvera plus son enfant. Elinor, dites-lui de venir ce soir mme;
mais qu'elle ne passe pas  Londres, il la tuerait aussi, car il veut
que je meure! Il est venu avec sa femme, dans son caricle, tout exprs
pour me tuer; ils m'ont crase, brise; si vous saviez ce que je
souffre! Maman me gurira; allez la chercher, Elinor; mais lui et cette
femme empchez-les d'entrer. Je ne veux pas les voir; je ne veux voir
que vous et maman.

Elinor vit avec douleur qu'elle n'tait plus  elle-mme; elle lui tta
le pouls, il tait extrmement agit, on ne pouvait pas compter les
battemens, et le dlire augmenta avec une telle rapidit, qu'Elinor fut
vivement alarme. Maria ne la reconnaissait plus; tantt elle la prenait
pour sa mre et l'embrassait avec ardeur en lui disant les choses les
plus touchantes et les plus incohrentes; tantt elle la repoussait avec
horreur en la prenant pour madame Willoughby, qu'elle ne nommait jamais.
Enfin Elinor se dcida  envoyer chercher sans retard M. Harris, et 
dpcher un exprs  Barton pour faire venir sa mre. Elle voulut
consulter  cet effet le colonel Brandon, et laissant un moment sa soeur
aux soins de Betty, elle se hta de descendre au salon, o elle savait
qu'il restait trs-tard.

Elle le trouva en effet, et lui communiqua ses craintes, craintes qu'il
avait dj depuis long-temps. Il l'couta dans un sombre dsespoir; ce
qu'il aurait pu dire aurait t bien faible pour ce qu'il sentait; mais
 peine eut-elle articul le dsir d'envoyer un messager  madame
Dashwood, qu'il prit vivement la parole pour lui offrir de se charger
lui-mme de cette commission. Elinor ne fit nulle rsistance, nul
compliment, cette offre rpondait trop bien  tous les voeux de son
coeur: et comment refuser un ami si bon, si sensible, qui apprendrait
avec prcaution  sa mre le malheur qui les menaait, qui la
soutiendrait, la consolerait dans cet affreux moment, et dans un voyage
si triste et si fatigant par sa promptitude? Excellent ami, lui dit-elle
en pressant sa main, ma reconnaissance gale le service que vous nous
rendez; je suis moins inquite pour ma mre puisque vous serez avec
elle. Qui sait l'effet que peut produire sa seule prsence sur un coeur
tel que celui de Maria? Oh! s'il tait donn  l'amour maternel de la
rendre  la vie, nous vous devrons peut-tre aussi ce bonheur. Qui sait
si ma mre, attre d'un tel coup, aurait t en tat d'entreprendre
cette course toute seule? Mais vous soutiendrez son courage; je vais lui
crire un mot pendant que vous ferez prparer les chevaux.

Pas un moment ne fut perdu: le colonel fit tous les arrangemens de ce
petit voyage avec calme et promptitude. Il calcula exactement le temps
qu'il y mettrait, et le moment de son retour. Il esprait, en partant
tout de suite, pouvoir tre revenu le lendemain  peu prs  la mme
heure; il tait environ onze heures du soir.

Les chevaux furent prts plus vite mme qu'on ne l'aurait cru; le
colonel pressa la main d'Elinor avec le regard le plus expressif de
douleur et d'amiti, et se jeta dans sa voiture. Minuit sonna; elle se
hta de retourner auprs de sa soeur pour attendre le mdecin, bien
dcide  veiller encore.




CHAPITRE XLV.


Cette nuit fut galement douloureuse pour les deux soeurs. Les heures
s'coulrent les unes aprs les autres sans apporter de changement;
Maria dans un dlire toujours croissant, et Elinor dans la plus cruelle
anxit, attendant le mdecin avec impatience, et redoutant d'entendre
ce qu'il allait prononcer. Une fois que ses craintes furent veilles,
elle paya bien cher sa premire scurit, et Betty, qui veillait avec
elle, la torturait encore en lui parlant des tristes pressentimens de sa
matresse. Elinor n'tait pas du tout superstitieuse; mais, qui n'a pas
prouv qu'on le devient dans un grand danger? Elle coutait tout,
croyait tout, s'affligeait de tout, et n'avait presque plus conserv
d'esprance. Les ides de Maria taient encore fixes par intervalles
sur sa mre, et lorsqu'elle prononait son nom en l'appelant avec
vivacit, c'tait un nouveau coup de poignard pour Elinor, qui se
reprochait amrement d'avoir laiss passer plusieurs jours sans la faire
venir. Peut-tre madame Dashwood, claire par sa tendresse maternelle,
aurait imagin quelque remde salutaire, qui serait  prsent inutile ou
trop tardif. Elle se reprsentait sans cesse cette tendre mre arrivant
et ne retrouvant plus son enfant chri, ou la retrouvant en dlire, et
n'en tant pas mme reconnue.

Elle tait sur le point d'envoyer encore chez M. Harris quand il arriva
environ sur les cinq heures; son opinion fut cependant moins alarmante
que son dlai: tout en avouant qu'il trouvait un grand changement dans
l'tat de sa malade, il ne la crut pas dans un danger pressant, et donna
l'espoir qu'un nouveau traitement aurait plus de succs; il en parla
avec une telle confiance qu'il la communiqua  Elinor. Il partit en
promettant de revenir dans trois ou quatre heures, et la laissa un peu
plus calme qu'au moment de son arrive.

Madame Jennings apprit en se levant, avec un grand chagrin, ce qui
s'tait pass pendant la nuit; elle entra grondant Betty et presque
Elinor de ne l'avoir pas demande; s'attendrissant sur le dpart du
colonel, sur l'motion de madame Dashwood, sur les tourmens d'Elinor,
sur les souffrances de Maria; disant qu'il ne fallait pas dsesprer,
mais que pour elle, elle avait toujours prvu que cela finirait mal. Son
bon coeur tait rellement trs-afflig. Avoir vu se fltrir par degrs
cette belle fleur sous le poids meurtrier du chagrin; la voir expirer si
jeune, si aimable, si pleine de vie jusqu'au moment fatal qui brisa son
coeur; c'tait assez pour frapper et toucher mme une personne moins
intresse dans cet vnement. Maria avait plus de droits encore  la
compassion de madame Jennings; elle avait t pendant trois mois sa
compagne, elle tait encore sous ses soins, et c'est pendant qu'elle y
tait qu'on l'avait si cruellement blesse, injurie, rendue si
malheureuse. Le malheur d'Elinor aussi, qui tait sa favorite, lui
faisait une peine cruelle; et quand elle se reprsentait celle de leur
mre, qui aimait Maria, comme elle-mme aimait Charlotte, la part
qu'elle prenait au triste vnement qui se prparait, et dont elle ne
doutait pas, tait aussi vive que sincre.

M. Harris fut exact  sa seconde visite; mais il fut entirement tromp
dans son espoir sur ses derniers remdes. Ils avaient tous manqu leur
effet; la fivre n'tait point abattue, la poitrine point dgage; la
malade tait peut-tre plus tranquille, mais cette tranquillit mme,
qui n'tait qu'une pesante stupeur, augmentait ses alarmes. Elinor qui
cherchait  lire dans son me, s'en aperut bientt, et parut dsirer
d'autres avis; mais M. Harris jugea que ce serait inutile, et ne ferait
que retarder le traitement qui pouvait encore la sauver: il le proposa.
Elinor accepta tout, demanda  Dieu instamment dans le fond de son coeur
de bnir ces nouveaux remdes, et conjura M. Harris de ne rien pargner.
Il fit tout ce qu'il jugea ncessaire, et ressortit avec des promesses
qui, cette fois, ne calmrent pas le triste coeur d'Elinor. A force de
douleur elle tait calme en apparence, mais n'avait presque plus
d'espoir; et quand elle pensait  sa mre,  sa pauvre malheureuse mre,
ses forces taient prs de l'abandonner. Elle resta ainsi jusqu' midi,
sans s'loigner un instant du chevet de sa soeur, ses penses errant
tristement d'un sujet de douleur  un autre, coutant vaguement madame
Jennings, qui lui rappelait, heure par heure, tout ce que Maria avait
souffert  Londres, et s'tonnait qu'elle n'y et pas succomb. Ici, du
moins, disait-elle, elle a t assez tranquille; elle a fait ce qu'elle
a voulu; nous ne l'avons point contrarie; elle s'est promene seule, et
n'a srement rien vu qui pt avoir renouvel son chagrin. Willoughby est
paisiblement  Londres avec sa femme, et ne songe pas plus  elle que si
elle n'tait pas au monde. Hlas! peut-tre n'y sera-t-elle bientt
plus! Ah! mon dieu! quelle piti de voir mourir cela  cet ge, et de
chagrin d'amour encore, quand elle en devrait vivre. Si du moins c'tait
moi, etc. etc. etc. etc.

Aprs midi, cependant, Elinor commena  se flatter qu'elle tait mieux.
A peine osait-elle se l'avouer  elle-mme, de crainte de se livrer
encore  de fausses esprances, mais il lui parut qu'il y avait quelque
lger changement dans l'tat de sa soeur. Penche sur son lit, elle
l'examinait sans cesse, elle coutait chacune de ses respirations, lui
ttait  chaque instant le pouls. Il lui parut moins intermittent; son
haleine semblait tre un peu plus libre; enfin, avec une agitation de
bonheur plus difficile  cacher sous un extrieur calme que son angoisse
prcdente, elle se hasarda de dire  son amie qu'elle ne pouvait
s'empcher de reprendre un peu d'espoir. Madame Jennings, avec l'air du
doute, alla examiner  son tour; et quoique force de convenir qu'il y
avait quelques lgers changemens en bien, elle essaya d'empcher Elinor
de se livrer  une esprance qu'elle n'avait pas elle-mme, et qui
rendrait encore le coup plus affreux; mais ce fut en vain: Elinor ne
voulait plus rien entendre que la certitude de conserver sa Maria.

Une demi-heure s'coula, et les symptmes favorables continurent;
d'autres mme s'y joignirent et les confirmrent. Voyez, voyez, chre
amie, disait-elle  madame Jennings, sa peau est moins sche, sa
respiration moins gne, ses lvres moins serres; oh, Maria! ma soeur,
mon amie, tu nous seras rendue! maman ne sera pas plonge dans le
dsespoir. O mon Dieu! confirmez cette lueur d'esprance, recevez mes
actions de grces. Elle tait  genoux  ct du lit; sa bouche posa sur
la main de Maria; elle crut sentir qu'une lgre pression de cette main
contre ses lvres rpondait  son baiser. Oh, mon Dieu! dit-elle 
demi-voix, elle m'entend, elle me reconnat! Au moment mme, le regard
de Maria, languissant, mais plein de tendresse et sans la moindre
expression d'garement, s'attache sur elle; elle l'entendit mme
prononcer faiblement: _Chre Elinor!_ Alors elle eut peine  contenir sa
joie; et quand M. Harris arriva, elle courut au-devant de lui, et le
prenant par la main: Venez, monsieur, lui dit-elle, regardez ma soeur;
je ne me trompe point, n'est-ce pas, elle est un peu mieux? et elle
attendait en tremblant ce qu'il allait dire.

Non seulement elle est mieux, dit-il avec assurance, mais si la nuit est
telle que je l'ose esprer, je rponds de sa vie. Oh, mon Dieu! dit
Elinor en joignant les mains et fondant en larmes, tandis que pendant
les heures de tourmens qu'elle venait de passer, elle n'en avait pas
vers une seule. Son coeur alors tait serr trop douloureusement pour
qu'elle pt pleurer;  prsent elles coulent sans effort et lui font du
bien. Maria rendue  la vie,  la sant,  ses amis,  sa tendre mre,
tait une ide si douce, si consolante, qu'il lui semblait que jamais
encore elle n'avait t si heureuse. Mais son bonheur n'tait pas encore
de la joie; c'tait une reconnaissance profonde envers l'Etre suprme,
trop forte pour l'exprimer par des paroles; elle en avait aussi pour M.
Harris, qui, sans tre un mdecin fameux, n'ayant pas mme le bonnet de
docteur en titre, avait dploy, dans cette occasion, un zle et une
habilet qui lui faisaient honneur. Il avait une fille de cinq  six ans
qu'il aimait beaucoup et dont il parlait souvent. Elinor dtacha une
chane d'or de plusieurs tours, qui suspendait  son cou une trs jolie
petite montre entoure de brillans, qui tait son bijou favori, et dit:
M. Harris, j'ai encore une grce  vous demander. Je crois 
l'efficacit des voeux de l'innocence; dites  votre petite Jenny de
prier pour le rtablissement de ma soeur  la mme heure o vous m'avez
dit qu'elle tait hors de danger; et pour qu'elle ne l'oublie pas, je la
prie de porter cette petite montre en souvenir de ce moment. M. Harris
fut trs-content de ce joli prsent, et du plaisir qu'il ferait  son
enfant; il recommanda ce qu'il y avait  faire, et c'tait peu de chose,
mais surtout d'viter ce qui pourrait le moins du monde agiter
pniblement la malade. J'attends ma mre cette nuit, dit Elinor,
pensez-vous que l'motion de la voir puisse lui tre nuisible?--Au
contraire, mademoiselle, elle en tait sans cesse occupe dans ses
rveries, et en la prparant  voir madame Dashwood, elle n'en prouvera
qu'un bon effet. Mais ce sont les motions bruyantes ou pnibles qu'il
faut viter avec soin. Cela n'tait pas difficile dans une maison o il
n'y avait qu'elles et leur bonne mad. Jennings: celle-ci tait aussi
fort contente de penser que Maria se rtablirait; et il est juste de lui
en savoir un peu gr, car elle tenait aussi beaucoup  ses pressentimens
et  ses prdictions, et il fallait les abandonner! Elle le fit sans
peine, montra une vritable joie, et se promit de faire aussi un prsent
 ce bon M. Harris, qu'elle appela plusieurs fois: _mon cher docteur_,
ce qui tait le plus grand plaisir qu'on pt lui faire.

Elinor passa l'aprs midi entire  ct du lit de sa soeur, lui parlant
fort peu, mais de ce qui pouvait lui faire plaisir, veillant  ce
qu'elle ft bien couche, coutant chaque respiration. La possibilit du
retour de la fivre dans la soire l'alarmait encore; mais elle ne
revint pas, tous les bons symptmes continurent. A six heures du soir
elle s'endormit du sommeil le plus doux et le plus tranquille.
L'heureuse Elinor n'eut plus de doute qu'elle ne ft hors de danger; et
l'arrive de sa mre et du colonel, qu'elle avait si fort redoute, ne
fut pour elle qu'un nouveau bonheur. Elle comptait les heures et les
minutes jusqu'au moment o elle pourrait leur dire: Elle nous est
rendue! et les tirer de l'horrible incertitude avec laquelle ils
voyageaient. Elle plaignait le colonel peut-tre plus que sa mre, qu'il
avait srement bien mnage, tandis que lui savait tout. Sre qu'il
aurait mis toute la diligence possible, elle les attendait au plus tard
 dix heures.

A sept, laissant Maria doucement endormie, elle joignit madame Jennings
dans le salon pour prendre le th avec elle; ses craintes l'avaient
empche de djeuner, et sa joie, de dner. Elle avait donc grand besoin
de prendre quelque rafraichssement, et ce petit repas lui fut
trs-ncessaire. Comme elle ne s'tait point couche les deux dernires
nuits, madame Jennings voulut lui persuader d'aller prendre un peu de
repos en attendant l'arrive de sa mre, lui promettant de la remplacer
auprs de Maria; mais Elinor n'avait aucun sentiment de fatigue, ni de
possibilit de dormir, et ne pouvait tre tranquille qu'auprs de sa
soeur; elle y remonta donc immdiatement aprs le th. Madame Jennings
la suivit pour s'assurer encore que le mieux se soutenait, puis elle les
laissa pour aller l'crire  ses filles et se coucher de bonne heure.

La nuit tait froide et orageuse; le vent se faisait entendre dans les
corridors; la pluie battait contre les fentres. Elinor pensait  ses
chers voyageurs, et les plaignait d'tre en chemin par ce mauvais temps;
mais cela n'empchait pas Maria de dormir paisiblement, et elle avait de
quoi faire oublier  sa mre tous les petits inconvniens du voyage.

L'horloge sonna huit heures; si c'en et t dix, Elinor aurait t bien
heureuse, car en mme temps il lui semblait entendre le roulement d'un
carrosse devant la maison. Mais srement c'tait une erreur; il tait
presque impossible qu'ils fussent dj l. Cependant elle tait si sre
d'avoir entendu quelque chose, que, malgr la difficult qu'elle avait 
le croire, elle ne put s'empcher de passer dans un cabinet  ct, et
d'ouvrir la fentre pour s'en assurer. Elle vit au mme instant que ses
oreilles ne l'avaient pas trompe. Les deux lanternes d'un coup
l'clairrent suffisamment pour voir qu'il tait attel de quatre
chevaux, ce qui lui prouva l'excs des alarmes de sa mre, et lui
expliqua la rapidit du voyage.

Jamais encore Elinor, si accoutume  se commander  elle-mme, n'en
avait t moins capable qu' ce moment. L'ide de revoir sa mre, celle
de ses doutes, de ses craintes, peut-tre de son dsespoir; tout la
bouleversait. Et comment lui dire..... La joie de savoir son enfant
chri hors de danger, lui serait peut-tre aussi fatale; elle la
connaissait si vive, si sensible et si nerveuse. Mais il n'y avait pas
de temps  perdre en rflexions, et disant  Betty de ne pas quitter sa
soeur, elle descendit promptement. Elle entendait aller et venir dans le
vestibule, on ouvrait les portes; elle en conclut qu'ils taient dj
entrs dans la maison. Aussi mue qu'on peut l'tre quand on va revoir
une mre chrie, aprs une longue absence, et dans une telle
circonstance, elle entre au salon pour se jeter dans ses bras, et se
trouve.... en prsence de Willoughby.




CHAPITRE XLVI.


Elinor recula avec un sentiment d'horreur  cette vue, et son premier
mouvement fut de quitter  l'instant le salon. Sa main tait dj sur le
pne, quand Willoughby s'avana vivement et la retint, en disant d'un
ton plus dcid que suppliant: Mademoiselle Dashwood, une demi-heure
seulement, un quart d'heure, dix minutes; je vous conjure de
rester.--Non, monsieur, lui rpliqua-t-elle avec fermet, je ne resterai
pas une minute; vous ne pouvez avoir aucune affaire avec moi. Les gens
ont, je suppose, oubli de vous dire que M. Palmer n'est pas chez lui.

--Quand ils m'auraient dit, reprit-il avec vhmence, que tous les
Palmer taient au diable, je serais entr galement; c'est  vous et 
vous seule que j'ai  parler.

--A moi! monsieur; vous me surprenez beaucoup, en vrit. Parlez donc,
mais soyez bref, et si vous le pouvez, moins violent.

--Asseyez-vous, et je vous promets tous les deux.

Elle hsita, et ne savait ce qu'elle devait faire. La possibilit de
l'arrive du colonel Brandon qui trouverait l M. Willoughby, et
srement avec beaucoup de peine, traversa sa pense; mais elle avait
consenti  l'entendre, et sa curiosit tait excite. Aprs un moment de
rflexion, elle conclut qu'il valait mieux cder et lui accorder un
moment, que de prolonger le temps par des refus et des prires. Elle
revint donc en silence au bout de la table, et s'assit. Il prit une
chaise vis--vis d'elle; et pendant une demi-minute, il n'y eut pas un
mot de prononc de part ni d'autre.

--Je vous en prie encore, monsieur, soyez trs-bref; je n'ai pas de
temps  perdre, dit enfin Elinor; parlez, ou je sors  l'instant.

Il tait dans une attitude de profonde mditation, appuy de ct sur le
dossier de sa chaise, et ne paraissait pas l'entendre. Elinor se leva;
ce mouvement parut le rveiller.--Votre soeur, dit-il vivement, est hors
de danger; le domestique qui m'a introduit me l'a dit. Que le ciel en
soit bni! Mais est-ce vrai, bien rellement vrai? que je l'entende de
votre bouche.

Elinor le regardait avec tonnement; elle croyait voir et entendre le
Willoughby de Barton-Park, et ne savait si elle ne faisait pas un rve.
Il rpta sa question avec un mouvement trs-vif d'impatience. Pour
l'amour de Dieu, dites-moi si elle est hors de danger ou si elle ne
l'est pas?

--J'espre qu'elle l'est.

Il se leva et se promena vivement. Elinor voulut encore le quitter; mais
l'intrt qu'il venait de montrer pour Maria l'avait dj un peu
adoucie; elle cda  un geste suppliant et resta. Il revint  son sige,
s'approcha un peu plus prs d'elle, en disant avec une vivacit un peu
force: Si j'avais t sr, parfaitement sr qu'elle tait hors de
danger, peut-tre ne serai-je pas entr, mais puisque je suis ici,
puisque j'ai le bonheur de vous revoir, oh! bonne Elinor, vous qui
m'aimiez autrefois comme un frre, parlez-moi encore avec amiti;
peut-tre sera-ce la dernire fois. Parlez-moi franchement, amicalement;
me croyez-vous un sclrat? Et la rougeur la plus vive couvrit son
visage.

Elinor tait toujours plus surprise; elle commena vraiment  croire
qu'il tait hors de sens et dans l'ivresse. La singularit de cette
visite,  une heure aussi tardive, et toute sa manire ne pouvait gure
s'expliquer autrement. Ds que cette ide eut frapp son esprit, elle se
leva et lui dit froidement: M. Willoughby, je vous conseille de
retourner  Haute-Combe, que vous habitez sans doute; je suis
garde-malade, et je ne puis rester avec vous plus long-temps, quelque
affaire que vous puissiez avoir  me communiquer; vous vous la
rappellerez srement mieux demain.

--Je vous entends, dit-il avec un sourire expressif et une voix
parfaitement calme: peut-tre ai-je en effet perdu la raison, mais non
pas comme vous le pensez. Depuis ce matin  huit heures que j'ai quitt
Londres, je ne me suis arrt que dix minutes au plus  Maulboroug pour
faire manger mes chevaux qui n'en pouvaient plus; j'ai pris moi-mme un
verre de porter et un morceau de boeuf froid: voil tout ce que j'ai
pris dans la journe. Et son regard et le son de sa voix convainquirent
Elinor que, si quelque impardonnable folie l'avaient amen  Cleveland,
ce n'tait pas du moins celle de l'ivresse. Sre alors qu'il pourrait
l'entendre, elle lui dit avec dignit: Excusez-moi, M. Willoughby,
cette fois-ci je vous ai fait tort; je ne sais pas cependant si, aprs
tout ce qui s'est pass, vous ne seriez pas plus excusable en attribuant
votre arrive ici  une cause trangre, qu' votre propre volont.
Certainement si vous aviez l'ombre de dlicatesse, vous auriez senti ce
que votre seule prsence me fait souffrir, et dans quel moment! Il m'est
impossible de comprendre le but de cette visite. Que prtendez vous? que
demandez-vous?

--Je prtends, dit-il avec un srieux nergique, me faire har de vous
de quelques degrs de moins que vous ne me hassez srement; je demande
qu'il me soit permis d'allguer quelque espce d'excuse pour le pass,
de vous ouvrir entirement mon coeur, de vous prouver que si j'ai la
tte mauvaise, ce coeur mrite quelque indulgence, d'obtenir enfin
quelque chose qui ressemble  un pardon, de Mar...., de votre soeur.

--Est-ce l, monsieur, la vraie raison de cette visite?

--Sur mon ame! dit-il en posant la main sur la poitrine, avec ce geste
noble, cette physionomie franche, ouverte, ce regard anim et sensible,
qui lui avaient gagn le coeur de toute la famille de la chaumire, et
qui, en dpit d'elle-mme, gagnrent encore la confiance d'Elinor.

--Si c'est l tout, monsieur, lui dit-elle, vous pouvez tre satisfait,
car Maria vous a pardonn depuis long-temps.

--Elle m'a pardonn! s'cria-t-il avec une extrme vivacit; elle ne
devait pas me pardonner, non jamais, avant de savoir ce qui peut-tre
est une excuse. Mais actuellement je demande d'elle et de vous un pardon
mieux motiv. A prsent voulez-vous m'entendre?

Elinor fit sonner sa montre; il n'tait que huit heures et un quart; il
tait impossible que sa mre et le colonel fussent l avant dix heures.
Elle dit  Willoughby qu'elle les attendait; qu'avant tout elle voulait
aller revoir sa soeur, et que si elle la trouvait tranquille elle
reviendrait au salon pour un quart d'heure.

--Vous reviendrez, mademoiselle Dashwood, s'cria-t-il avec imptuosit,
vous reviendrez; ou, j'en fais le serment, j'irai vous chercher auprs
du lit de Maria, et c'est  elle que je demanderai de m'entendre.

--M. Willoughby! dit Elinor d'un ton qui le fit rentrer en lui-mme.

--Pardon, dit-il en baissant les yeux, ne sais-je pas que mademoiselle
Dashwood est incapable de tromper? Je vous attendrai ici, je vous le
promets; mais aussi je n'en sortirai pas que je ne vous aie revue. Si
vous ne revenez pas, j'attendrai votre mre, et c'est  elle que
j'ouvrirai mon coeur; elle m'coutera, je le sais. Excellente femme!
combien elle m'aimait! Des larmes remplirent ses yeux; elles achevrent
de subjuguer Elinor. Je reviendrai bientt, lui dit-elle en sortant.

Elle courut auprs de sa soeur; elle dormait tranquillement. Betty tait
assise  ct d'elle, et lui promit de la demander  l'instant o la
malade se rveillerait. En repos alors sur elle, elle se pressa de
rejoindre Willoughby pour hter le moment de son dpart. Il se promenait
vivement et les bras croiss quand elle rentra; Comment est-elle? dit-il
 demi-voix.

--Elle repose, et me voici prte  vous entendre; mais d'un instant 
l'autre je puis tre appele auprs d'elle, ou ma mre peut arriver; je
vous conjure encore d'tre bref.

--Bref! et j'ai tant de choses  dire..... Il s'arrta.

--Eh bien, commencez donc, dit Elinor impatiente.

--Je ne sais, dit-il, quelle a t compltement votre opinion sur ma
conduite avec votre soeur, et quel diabolique motif vous avez pu me
supposer. Peut-tre allez-vous me juger plus mal encore; mais enfin
vous devez tout entendre, et je veux tre vrai. Quand je m'introduisis
chez vous, et j'en cherchais l'occasion qui se prsenta d'elle-mme, je
n'avais d'autre vue et d'autre intention que de passer mon temps en
Devonshire d'une manire plus agrable que dans mes prcdentes visites
 ma vieille tante. L'aimable extrieur de votre soeur, la sduction de
son esprit, ses talens enchanteurs attirrent sans doute mon admiration
particulire; et ds les premiers jours sa conduite avec moi, si tendre,
si confiante..... Non, je ne conois pas  prsent comment mon coeur y
fut insensible; mais il faut que je le confesse, ma vanit seule tait
flatte d'une conqute si brillante, si fort au-dessus,  tous gards,
de celles dont je m'tais occup jusqu'alors. Ne songeant point  son
bonheur, ne pensant qu' mon triomphe et  mes plaisirs du moment, anim
par son entretien plein de feu, je lui parlai le langage dont j'avais
l'habitude avec les femmes; je tmoignai des sentimens que je n'prouvai
pas; je tchai par tous les moyens possibles de me faire aimer sans
avoir le dessein de lui rendre son affection.

Elinor, indigne, lui jeta un regard plein de mpris, et l'interrompit
en lui disant: Il est inutile, M. Willoughby, que vous parliez plus
long-temps et que je vous coute. Un tel commencement dit tout; il ne
peut tre suivi de rien que je veuille entendre; je vous prie de me
dispenser d'un plus long entretien.

--J'insiste sur ce que vous entendiez tout, rpliqua-t-il; vous savez
mon tort, coutez ma punition. Ma fortune tait rduite  moins que
rien; elle n'avait jamais t considrable. J'ai toujours t
trs-dpensier, et j'tais li avec des gens riches que je voulais
galer. Chaque anne avait ajout  mes dettes, et je n'avais d'autre
espoir de m'acquitter, que la mort de ma vieille cousine, dont le moment
tait trs-incertain, ou bien un mariage avec une femme riche. Dans
cette intention, et pouss par les conseils de quelques amis, j'avais
dj fait ma cour dans ce but, l'hiver prcdent,  Mlle Grey, qui
devait possder 50,000 livres sterling le jour de ses noces, et m'avait
assez bien reu pour me laisser croire que je pouvais me prsenter avec
succs. Je ne pouvais donc dans de telles circonstances penser 
associer  mon sort une jeune personne sans fortune; mais avec un
gosme, une cruaut, qui ne peut jamais m'tre trop reproche, je me
conduisais de manire  engager ses affections, sans avoir seulement la
pense de pouvoir jamais l'pouser. Oui, mademoiselle, oui, je mrite ce
regard indign; je mriterais tout au monde, si je n'avais pas deux
choses  dire en ma faveur, qui peuvent un peu, sinon excuser, mais
pallier au moins cette indigne conduite. L'une est que je ne savais pas
encore ce que c'tait que l'amour; des galanteries banales, des
conqutes faciles et bientt oublies avaient jusqu'alors rempli ma vie.
L'autre est le serment que je puis vous faire, et dont Maria peut vous
confirmer la vrit, est de n'avoir pas eu un instant la coupable
pense de profiter de son attachement, de son inexprience, de sa
jeunesse pour la sduire. Quand elle aurait t entoure d'anges, elle
n'aurait pas t plus en sret. Son extrme sensibilit, sa franchise
sans bornes l'entranaient quelquefois  des imprudences; mais son
sentiment tait en mme temps si pur; elle avait sur la vertu des ides
si exaltes, tant de vraie dignit, tant de relle innocence, qu'il
aurait fallu tre un monstre pour ne pas la respecter. Ah! c'tait
l'tre assez que de sacrifier  la vanit,  l'avarice, le bonheur d'une
crature si parfaite! Mais ce n'est pas elle seule que j'ai sacrifie,
pour viter une situation borne qui me semblait tre la pauvret, et
qui, avec elle, aurait t le bonheur parfait. J'ai trouv avec la
richesse tous les malheurs que j'ai mrits sans doute, mais qui n'en
sont pas moins cruels, et j'ai perdu, perdu pour jamais, tout espoir
d'tre heureux avec la seule femme que j'aie aime.

--Vous l'avez donc aime? dit Elinor un peu radoucie; il y a donc eu un
temps o vous lui avez t attach? Vous voulez m'ouvrir votre coeur,
dites-vous; parlez donc: avez-vous aim Maria?

--Si je l'ai aime? ah, dieu! Rsister  tant d'attraits, repousser une
telle tendresse! existe-t-il un homme au monde  qui cela ft possible?
Oui, par degrs insensibles, je me trouvai passionn d'elle, et dcid
alors  renoncer  tout pour elle,  lui offrir mon coeur et ma main. Je
la connaissais trop bien pour craindre que la mdiocrit de ma fortune
ft un motif de refus, mme pour madame Dashwood, qui ne voyait que par
les yeux de Maria, et qui me tmoignait une amiti de mre. Rsolu de
changer de vie, de trouver le bonheur dans l'amour et la simplicit, je
voulais lui proposer de nous garder auprs d'elle  la chaumire,
jusqu' ce que la mort et l'hritage de madame Smith me missent  mme
de conduire ma compagne  Altenham, dont Maria aimait la situation, et
qui la laissait dans le voisinage de sa famille. Oh! combien j'tais
heureux en formant ce plan, en pensant que mon existence entire serait
ce qu'elle tait depuis deux mois, un enchantement continuel au milieu
des quatre femmes les plus aimables en diffrens genres que j'eusse
rencontres dans cette dlicieuse habitation! Vous rappelez-vous, miss
Dashwood, la dernire soire que j'ai passe  la chaumire, quand je
conjurai votre mre, que je regardais dj comme la mienne, de n'y rien
changer? Ah! le souvenir de cette seule journe suffirait pour
empoisonner le reste de ma vie..... Et je croyais alors que toutes mes
journes seraient semblables  celle-l! Madame Dashwood m'invita 
dner pour le lendemain, et je me dcidai  lui ouvrir entirement mon
coeur,  ne parler de rien  Maria; j'tais si sr de son affection!
C'est devant elle que je voulais dire  sa mre: _Unissez vos enfans_.
Je vous quittai plein de cette ravissante ide; je voulais en parler le
soir mme  madame Smith, et lui demander son aveu, que j'tais sr
d'obtenir. Cette digne femme vous estimait sans vous connatre, et
attachait bien plus de prix aux moeurs,  une bonne ducation, qu' une
brillante fortune. Souvent, lorsque je lui parlais de votre famille, son
regard attendri m'avait dit: Voil o vous devriez prendre une femme. Je
rentrai donc chez elle rsolu  lui en parler le soir mme. Ah, bon
dieu! quel entretien diffrent eus-je avec elle! Elle avait reu des
lettres sans doute de quelque parent loign qui voulait me priver de sa
faveur et des preuves qu'elle m'en destinait. On lui apprenait... une
affaire...., une liaison.... que j'avais presque oublie moi-mme. Mais
qu'est-il besoin de m'expliquer davantage? dit-il en s'interrompant et
rougissant beaucoup; votre intime ami vous a sans doute depuis
long-temps racont cette histoire?

Elinor rougit aussi et endurcit de nouveau son coeur contre le
sducteur de la pauvre Caroline. Oui, monsieur, lui dit-elle avec
fermet, je sais tout. Mais comment pourrez-vous vous justifier dans une
telle circonstance? Cela me parat impossible.

--Me justifier! s'cria-t-il vivement, je n'y songe pas mme. Je vous ai
dit quels avaient t mes principes, mes habitudes, mes liaisons avant
que j'eusse rencontr votre soeur, et cela dit tout; j'ajouterai
seulement que celui de qui vous tenez cette histoire, ne pouvait tre
impartial. J'ai sans doute eu beaucoup de torts avec Caroline; mais il
n'est pas dit cependant que parce qu'elle a t offense elle soit
irrprochable, et que parce que j'tais un libertin elle soit une
sainte. La violence de ses passions et la faiblesse de son jugement
seraient peut-tre une excuse.... Mais, non, non, je n'en ai point que
je puisse allguer; son amour pour moi mritait un meilleur traitement.
Je me suis bien souvent reproch de lui avoir tmoign celui que je n'ai
jamais senti, ou du moins si peu de temps, que je ne puis appeler cela
_de l'amour_, surtout aprs l'avoir prouv dans toute sa force pour une
femme qui lui est,  tout gard, si suprieure.

--Votre indiffrence pour cette fille infortune, quelque trange
qu'elle me paraisse, est un tort involontaire, reprit Elinor; mais votre
ngligence est bien plus impardonnable. Quoiqu'il me soit dsagrable
d'entrer dans une discussion sur cet objet, permettez-moi de vous dire
que si je vois de la faiblesse et de la crdulit de son ct, je vois
du vtre une cruaut, une inhumanit bien moins excusables. Pendant que
vous tiez en Devonshire, poursuivant de nouveaux plans, de nouvelles
amours, toujours gai, toujours heureux, votre victime tait rduite  la
plus extrme indigence,  la honte, au dsespoir,  l'abandon.

--Sur mon ame! je l'ignorais. J'avais pourvu  tout en la quittant; je
ne lui avais point cach que je ne comptais pas la rejoindre; je lui
avais conseill de recourir au pardon de son protecteur. Tout pouvait
tre cach ou rpar, si elle avait suivi mes avis. Je croyais qu'elle
tait rentre dans sa pension ou dans une autre, et je ne songeais plus
 elle, quand elle fut tout  coup rappele  mon souvenir d'une manire
aussi terrible! Je trouvai madame Smith au comble de l'indignation, et
ma confusion fut extrme. La puret de sa vie, son ignorance complte du
monde, ses ides religieuses et morales trs-exaltes, tout fut contre
moi. Elle m'accabla du poids de sa colre, mais cependant m'offrit son
pardon, si je voulais pouser Caroline. Cela ne se pouvait; je ne le
voulus pas, et je fus formellement rejet de toute prtention sur
l'amiti et la fortune de ma parente, et banni de sa maison que je
devais quitter le lendemain. Je rentrai dans ma chambre pour faire mon
paquet, et je trouvai sur ma table une lettre du colonel Brandon qui me
reprochait le dshonneur de sa pupille, et me donnait rendez-vous 
Londres, pour lui rendre raison de ma conduite. Etais-je assez puni de
ce que les jeunes gens appelent _un passe-temps, une lgret_? la
perte de ma fortune et de toutes mes esprances de bonheur, et peut-tre
celle de ma vie! Quelle nuit je passai!.... Mais  quoi servaient les
combats, les rflexions? tout tait fini pour moi. Je ne pouvais plus
offrir  madame Dashwood un fils, et  Maria un poux; je n'avais plus
de ressources ni pour le prsent, ni pour l'avenir, et j'tais rejet
pour un genre de tort qui ne pouvait que les blesser vivement et me
faire repousser aussi d'elles. Ah! combien je dsirais alors que la
vengeance du colonel ft complte! avec quel plaisir, quel empressement
j'allai au-devant de la mort, que j'esprais recevoir de sa main! Je
craignais bien davantage la scne qui m'attendait encore avant de
quitter pour jamais le Devonshire en prenant cong de Maria. J'tais
engag  dner chez vous; il fallait aller m'excuser; il fallait revoir
celle que j'allais quitter pour toujours et laisser si malheureuse!

--Pourquoi la voir, M. Willoughby? Pourquoi ne pas crire un mot
d'excuse? Qu'tait-il ncessaire de venir vous-mme? s'cria Elinor.

--C'tait ncessaire  mon orgueil et  mon amour. Je ne voulais pas
laisser souponner  personne ce qui s'tait pass entre madame Smith et
moi, et je voulais voir encore une fois, avant de mourir, celle que
j'idoltrais de toute la force de mon ame; je ne croyais pas d'ailleurs
la trouver seule. Je voulais encore une fois tre au milieu de cette
famille que la veille encore je regardais dj comme la mienne. Oh!
quand je me rappelais avec quelles dlices j'tais revenu de la
chaumire  Altenham, satisfait de moi-mme, content de tout le monde,
enchant de Maria, ne songeant pas plus au pass que si jamais il n'et
exist, ne vivant que dans l'avenir, me disant: Quelques heures encore,
et je vais tre engag pour la vie avec celle que j'aime si
ardemment!...... Ces heures taient coules, et il fallait au contraire
nous sparer pour jamais! Je rassemblai toute ma fermet pour le cacher;
mais quand je la trouvai seule, quand je vis son profond chagrin pour ce
qu'elle croyait une courte absence, et ce chagrin uni  tant de
confiance en moi, ah! dieu! dieu! puis-je jamais l'oublier?

--Lui promtes-vous de revenir bientt?--Je ne sais ce que je lui dis,
je ne puis m'en rappeler un seul mot. Votre mre vint aussi ajouter 
mon supplice par son amiti. Ah! combien j'tais malheureux! et j'en
remerciais le ciel. Ma seule consolation tait ma propre misre; mais
celle de Maria, elle m'tait insupportable! Je m'en arrachai, je partis,
et.... Il s'arrta.

--Est-ce tout, monsieur? dit Elinor qui, tout en le plaignant,
s'impatientait de ce qu'il ne partt pas.

--Oui, tout, si vous voulez. Mais ne dsirez-vous pas savoir comment
j'ai pu devenir plus coupable et plus malheureux encore? En peu de mots:
je rencontrai le colonel; je fus bless, mais non pas mortellement.
Pendant que j'tais dans ma chambre, livr  mes tristes rflexions, ne
voyant devant moi que l'indigence la plus entire, un de mes amis me
parla des bonnes dispositions de miss Sophie Grey pour moi; il m'assura
que sa belle fortune de 50,000 liv. sterling serait  moi ds que je
voudrais dire un mot. Ma blessure m'avait un peu calm. J'avais rflchi
sur ma situation; je ne pouvais la faire partager  Maria; je ne
l'aurais pas mme voulu, non plus que sa famille. Il fallait donc tcher
de l'oublier, et de m'en faire oublier. J'allais jusqu' trouver de la
gnrosit dans tout ce que je faisais pour y parvenir. Je laissai faire
mon ami. Ds que je fus rtabli, il me mena chez miss Sophie Grey. Elle
voulait se marier, et avec un homme  la mode, avec un lgant; c'tait
tout ce qu'elle demandait. Moi, je ne voulais que son argent; et nous
fmes bientt d'accord. Maria, pensais-je, n'entendra plus parler de
moi que pour apprendre que je suis mari; sa fiert s'indignera, elle me
dtestera, puis elle m'oubliera, et je serai seul malheureux; mais au
moins j'aurai les distractions et les jouissances de la fortune...;
lorsqu'une lettre de Maria, date de Londres, m'apprend qu'elle y est,
qu'elle m'aime encore avec la mme tendresse, et n'a pas mme l'ombre
d'un doute. Non, tout ce que j'prouvai ne peut tre exprim! Sans
aucune mtaphore, chaque ligne, chaque mot de ce billet fut pour moi un
coup de poignard. Savoir Maria si prs de moi; tre sr que j'en tais
aim! ah! je n'avais pas non plus l'ombre d'un doute. Son coeur, ses
opinions, son ame m'taient trop bien connus et m'taient encore trop
chers. Mon amour, qui tait  peine assoupi, se ranima avec plus de
force: et j'tais engag avec une autre! et quelle autre, bon dieu! D'un
ct, frivolit, insensibilit, coquetterie, jalousie; de l'autre,
grandeur d'ame, tendresse inpuisable, sensibilit profonde, confiance
illimite, esprit suprieur. Dieu! qu'ai-je laiss chapper, et qu'ai-je
trouv en change! Mais Maria mritait mieux qu'un dissipateur, qu'un
libertin. Elle m'aurait corrig de tout; je serais devenu digne d'elle.
A prsent, quel encouragement, quel exemple ai-je pour devenir vertueux?
O rage!  dsespoir! Il se leva et se promena violemment le poing serr
sur son front.

Le coeur d'Elinor avait prouv plusieurs fluctuations pendant cet
extraordinaire entretien. Elle tait actuellement touche, attendrie
sur le sort de cet homme, que la nature avait cr pour le bonheur et
qui l'avait rejet loin de lui. Mais elle crut qu'elle devait lui cacher
sa compassion.--Tout ce que vous venez de dire l est de trop, M.
Willoughby; je n'ai pas de temps  perdre, vous le savez, lui dit-elle.
Je vous prie donc de rsumer ce que vous sentez en votre conscience,
qu'il est ncessaire que j'apprenne, et rien de plus. (Il se rassit.)

--J'ai fini dans deux minutes, reprit-il. Le billet de Maria me rendit
donc le plus infortun des hommes, en me prouvant son amour et en
rveillant tout le mien. Je m'tais persuad qu'elle m'avait oubli;
j'esprais mme apprendre bientt qu'elle tait bien marie. Je ne
voyais plus devant elle et moi que malheur et dsespoir. Mais que
pouvais-je faire? Tout tait arrang pour mon mariage; le contrat pass,
les dispenses obtenues, le jour fix. La retraite tait impossible. Tout
ce qui me restait  faire tait de vous viter toutes deux; d'essayer de
rparer un peu mes torts en les augmentant, et de prendre plus de peine
pour me faire har que je n'en avais pris pour me faire aimer. Je ne
rpondis point au billet de Maria; je ne parus point chez elle.
Cependant un jour o je vous avais vues sortir toutes les trois de la
maison, je me dcidai d'y porter ma carte pour agir plus naturellement.

--Vous nous aviez vues! o? comment?

--Tous les jours, et, souvent plus d'une fois par jour, je voyais au
moins l'une de vous. Vous seriez surprise si je vous disais tous les
moyens que j'employais pour cela, et combien de fois j'ai failli tre
dcouvert par les beaux yeux de Maria, qui me cherchaient sans cesse:
mon refuge tait une boutique, une alle; mais me passer de voir Maria,
non, c'tait impossible! Et cependant j'aurais fui au bout du monde pour
qu'elle ne me vt pas; il ne fallait pas moins que mon tude continuelle
pour l'empcher. Je n'eus garde de me trouver au bal de sir Georges, et
le matin suivant je reus un second billet de Maria. Non, vous ne pouvez
vous faire une ide de sa bont, de sa tendresse! si affectionne, si
franche, si confiante! Ah! comme je me dtestais moi-mme, comme vous me
dtesteriez plus encore si vous l'aviez lu!

--Je l'ai lu, monsieur; Maria ne m'a rien cach.

--Vous avez donc vu aussi cette infme, cette dtestable lettre qu'elle
ne doit jamais me pardonner, non jamais jusqu' ce qu'elle sache.....
J'en reviens  la sienne; j'essayais d'y rpondre, je ne le pus, mon
courage m'abandonna. Mademoiselle Dashwood, ne me refusez pas votre
piti; avec la tte et le coeur pleins de votre soeur,  qui je pensais
sans cesse, je devais faire ma cour  une autre femme, paratre
empress, paratre heureux! Ce ne fut pas tout encore. Vous vous
rappelez cette maudite assemble o nous nous rencontrmes? non,
l'agonie n'est rien auprs de ce que je souffrais. D'un ct, Maria,
belle comme tous les anges, appelant son Willoughby, me tendant la main,
me demandant une explication avec son regard enchanteur attach sur
moi; de l'autre ct, Sophie jalouse comme le diable, regardant tout
avec une audacieuse curiosit, m'appelant d'un ton impratif. J'tais en
enfer et je m'chappai aussitt qu'il me ft possible, mais non pas sans
avoir vu la pleur de la mort sur le visage cleste de Maria. Ce fut le
dernier regard que je jetai sur elle; je ne l'ai plus revue que dans ma
pense, o toujours elle se prsente ainsi. Non, Elinor, quand vous
l'avez vue mourante, elle n'a pu vous faire plus d'impression; mais vous
me jurez qu'elle est mieux, qu'elle est hors de danger.

--Je l'espre.

--Et votre pauvre mre qui l'idoltre, elle ne lui aurait pas survcu
non plus. Adieu, je pars: dites-moi seulement que je vous suis moins
odieux, que vous le direz  Maria.

--Et cette lettre, monsieur, qui faillit aussi lui ter la vie, cette
lettre que vous etes la barbarie de lui envoyer en rponse  sa
dernire, comment pouvez-vous la justifier?

--Par un seul mot que je rpugnais  dire...... Elle n'est pas de moi.
Qu'est-ce que vous pensez du style de ma femme? n'est-il pas dlicat,
tendre? n'est-il pas......?

--De votre femme! C'tait votre criture.

--Oui, j'eus l'indigne faiblesse de la copier. Il faut en finir, me
dit-elle, avec Maria ou avec moi: choisissez. Le choix ne m'tait plus
permis; sa fortune tait ncessaire  mon honneur,  mes engagemens; et
voil o une indigne prodigalit m'avait conduit! Pour viter une
rupture il fallut en passer par o elle voulait; copier sous ses yeux
cette lettre o je rougissais de mettre mon nom; me sparer des billets,
de la boucle de cheveux de Maria. Le porte-feuille qui les renfermait
dut tre livr  Sophie, et mes trsors renvoys comme vous l'avez vu,
sans pouvoir seulement les couvrir de mes baisers et de mes larmes.
Malheureusement la dernire lettre de Maria me fut remise chez miss
Grey, pendant que je djeunais avec elle; la forme, l'lgance du
papier, l'criture rveillrent ses soupons dj excits par la scne
de l'assemble. C'est de votre beaut campagnarde, me dit-elle; voyons
son style. Elle l'ouvrit, la lut, fit la rponse, m'obligea de la
copier, de lui livrer ce que j'avais de Maria; et j'obis dans une
espce de dsespoir qui me faisait trouver une sorte de plaisir  me
ruiner tout--fait dans l'opinion de cet ange, que rien n'avait pu
dtacher de moi, et qui allait enfin me repousser entirement de son
coeur et de sa pense. Mon sort tait dcid; tout le reste me parut
indiffrent. Je fus bien aise qu'on m'et dict ce que je n'aurais
jamais pu dire de moi-mme, et d'avoir une raison de plus de mpriser,
de har, celle.....

--Arrtez, M. Willoughby, dit Elinor, c'en est assez; je n'entendrai pas
un mot de plus contre une femme qui est la vtre, que vous avez choisie
volontairement,  qui vous devez votre bien-tre, votre fortune, et qui
au moins a droit, en change,  vos gards,  votre respect. Sans doute
elle vous est attache, puisqu'elle vous a pous; parler d'elle avec
cette lgret, vous rend trs-blmable et ne vous justifie de rien avec
Maria.

--Ne me parlez pas de madame Willoughby, reprit-il avec un profond
soupir; elle ne mrite pas votre compassion. Elle savait fort bien que
je ne l'aimais pas; si elle a voulu m'pouser, c'est qu'elle savait
aussi que mes folies de jeunesse m'avaient mis dans l'affreuse
dpendance de mes cranciers, et qu'elle voulait un mari qui ft dans la
sienne, et qui cependant,  quelques gards, pt flatter sa vanit: elle
a cru trouver cela runi chez moi, et me fait payer bien cher son maudit
argent. A prsent, me plaignez-vous, mademoiselle Dashwood? Suis-je
d'un degr moins coupable  vos yeux que je ne l'tais avant cette
explication? Voil, ce que je vous conjure de me dire.

--Oui, monsieur, je l'avoue; vous avez certainement un peu chang mon
opinion sur vous, et je vous trouve moins coupable que je ne le croyais,
quoique vous le soyez beaucoup encore, mais plus par la tte que par le
coeur, le vtre n'est pas mchant, et vous vous tes rendu trop
malheureux vous-mme pour qu'on puisse vous har.

--Voulez-vous donc me promettre de rpter ce que vous venez de me dire
 votre soeur, quand elle pourra vous entendre? Rtablissez-moi dans son
opinion comme je le suis dans la vtre. Vous dites qu'elle m'a dj
pardonn; laissez-moi me flatter qu'une meilleure connaissance de mon
coeur, de mes sentimens actuels, me vaudra de sa part un pardon plus
entier et mieux mrit. Dites-lui ma misre et ma pnitence; dites-lui
que jamais je n'ai t inconstant pour elle; et si vous le voulez,
dites-lui que, dans ce moment mme, elle m'est plus chre que jamais.

--Je lui dirai, monsieur, tout ce qui sera ncessaire pour calmer son
coeur et vous justifier sur quelques points. Puisse cette assurance
adoucir vos peines! D'ailleurs je crois que cela dpend aussi de vous.
Adieu, monsieur, la soire s'avance, et cet entretien s'est trop
prolong. Un mot encore cependant avant de nous sparer: comment
avez-vous appris a maladie de ma soeur?

--De sir Georges Middleton, que je rencontrai par hasard hier au soir
dans le passage de Drury-lane. C'est la premire fois que je le voyais
depuis deux mois; je mettais du soin  viter tout ce qui pouvait me
rappeler le nom de _Dashwood_; et lui, plein de ressentiment contre moi
depuis mon mariage, ne me cherchait pas non plus. Cette fois il ne put
rsister  la tentation de m'aborder, pour me dire ce qu'il croyait
devoir me faire beaucoup de peine. Sa premire parole fut de m'apprendre
brusquement que Maria Dashwood tait mourante  Cleveland, d'une fivre
nerveuse et putride; qu'une lettre de madame Jennings, reue ce mme
matin, disait le danger imminent; que les Palmer avaient fui la
contagion. Grand Dieu! quelle accablante nouvelle! J'ignorais mme
votre sjour  Cleveland, et je vous croyais  la Chaumire auprs de
votre mre. Madame Willoughby eut le caprice, il y a dix jours, je
crois, d'aller  Haute-Combe voir le printemps et les arbres en fleurs;
il fallut l'emmener  l'instant. A peine y fut-elle, que sans regarder
une feuille elle se rappela que le lendemain tait le jour d'assemble
de lady Sauderson; et vite il fallut retourner  Londres. Qui m'aurait
dit, grand Dieu! que je passais si prs de Maria; de celle dont j'tais
tellement occup que mon imagination croyait la voir partout? En passant
dans le chemin sous le temple, je crus voir de loin sa grcieuse figure
appuye contre une des colonnes; mais cette illusion s'vanouit bientt,
elle disparut comme l'clair; et ce n'tait pas elle, puisque dj elle
tait bien malade. Elinor, trs-tonne, se fit dire le jour, l'heure,
et tout fut expliqu, et l'vanouissement trop rel de Maria, et ses
larmes, et ses propos incohrens; mais elle se garda bien de donner 
Willoughby cette preuve de plus de la faiblesse de sa soeur.

--Ce que je ressentis ne peut s'exprimer, continua-t-il avec feu. Maria
mourante, et peut-tre des peines dchirantes que je lui avais causes,
me hassant, me mprisant dans ses derniers momens; maudit par sa mre,
par ses soeurs: ah! ma situation tait horrible! Je ne pus la supporter;
je me dcidai  partir, et,  cinq heures du matin, j'tais dans mon
carrosse. A prsent vous savez tout. Il prit son chapeau, et
s'approchant d'elle: Ne voulez vous pas, dit-il, me donner votre main,
mademoiselle Dashwood, en signe de paix et de non malveillance? Elle ne
put y rsister, et posa sa main sur la sienne; il la pressa avec
affection.--Allez-vous  Londres? lui dit-elle.--Non, rpondit-il, 
Haute-Combe pour quelques jours, et il retomba dans une sombre rverie,
et s'appuya contre la chemine, semblant oublier qu'il devait
partir.--Vous ne me hassez plus, n'est-ce pas? dit-il enfin; vous ne me
mprisez plus?......--Je vous plains du fond de mon coeur, M. Willoughby
et je vous pardonne; je m'intresse  votre, bonheur, et je voudrais
apprendre que.....

--Mon bonheur! interrompit-il, il ne peut plus y en avoir pour moi dans
ce monde! Je tranerai ma vie comme je le pourrai; la paix domestique
est impossible avec ma femme. Si cependant je puis esprer que vous et
les vtres prendrez quelque intrt  mes actions, ce sera du moins un
motif d'tre sur mes gardes....... Maria est  jamais perdue pour moi,
n'est-ce pas? mme quand quelques heureuses chances de libert......

Elinor lui lana un regard plein de reproches.--Je me tais, dit-il, et
je pars moins malheureux que lorsque je suis arriv; elle vivra du
moins! Mais un affreux vnement m'attend encore.

--Quel vnement? que voulez-vous dire?

--Le mariage de votre soeur.

--Vous tes dans l'erreur; elle ne peut pas tre plus perdue pour vous
qu'elle ne l'est actuellement.

--Mais un autre la possdera, et je ne puis supporter cette pense.
Adieu, adieu, je ne veux pas vous arrter plus long-temps, et diminuer
peut-tre l'intrt que j'ai rveill. Au nom du ciel! conservez-le moi!
Adieu, adieu, puissiez-vous tre heureuses!..... Il quitta rapidement la
chambre, et l'instant d'aprs Elinor entendit le roulement de son
carrosse.




CHAPITRE XLVII.


Elinor resta encore quelques momens au salon aprs que Willoughby l'eut
quitte, oppresse par une foule d'ides diffrentes les unes des
autres, qui se succdaient rapidement, mais dont le rsultat gnral
tait une profonde tristesse. Ce Willoughby qu'elle regardait, il n'y
avait pas une heure, comme le plus indigne des hommes, qu'elle
abhorrait, qu'elle mprisait, excitait en elle, en dpit de tous ses
torts, un degr de commisration, d'intrt mme pour ses souffrances,
qui allait dans ces premiers momens jusqu' lui faire prouver une
espce de tendre regret de ce qu'il tait actuellement spar pour
toujours de leur famille, et que sans doute elle ne le reverrait plus.
Surprise elle-mme de l'influence qu'il exerait sur son esprit, elle
voulut l'analyser, et trouva que c'tait un sentiment tout--fait
involontaire, qui tenait  des circonstances indpendantes de son
mrite, et qui se trouvaient avoir peu de poids au tribunal de la
raison: c'taient d'abord les attraits de son charmant extrieur, de
cette physionomie agrable, aimable, de sa manire franche,
affectionne, anime; et il n'y avait nul mrite  lui d'tre ainsi:
c'tait ensuite son ardent amour pour Maria; mais cet amour n'tait plus
innocent et devenait un tort de plus. Elle se disait tout cela, sans que
l'intrt qu'il venait de lui inspirer ft diminu le moins du monde;
elle rflchissait douloureusement au tort irrparable que ce jeune
homme s'tait fait  lui-mme, par l'habitude de l'indpendance, de la
paresse, de la dissipation. La nature avait tout fait pour lui; elle lui
avait donn tous les avantages personnels, tous les talens, une
disposition  la franchise,  l'honntet, un coeur sensible; et le
monde et les mauvais exemples avaient tout corrompu. Chaque faute, en
augmentant le mal, avait reu sa punition au moment mme. La vanit qui
lui avait fait rechercher un coupable triomphe aux dpens du bonheur de
Maria, l'avait entran dans un attachement rel et profond, que ses
torts prcdens l'avaient oblig de sacrifier; son libertinage avec
Caroline l'avait priv de sa seule ressource de fortune; son mariage,
qui avait dchir si cruellement le coeur de Maria, tait pour lui une
source de malheurs qui ne lui laissait plus d'espoir. Il rsulta de ce
tableau que son intrt augmenta pour un coupable dj trop puni, sans
l'tre encore par la haine de ceux qu'il aimait si tendrement: aussi son
coeur n'en prouva plus pour lui.

Elle alla auprs de sa soeur. Celle-ci venait de se rveiller d'un doux
et long sommeil, qui confirma toutes ses esprances. Elinor s'assit 
ct d'elle, en silence. Son coeur tait plein. Le pass, le prsent,
l'avenir, la visite de Willoughby, l'attente de sa mre, tout ensemble
lui donnait une telle agitation, que son pouls tait srement plus lev
que celui de la malade, et qu'elle craignait de se trahir si elle avait
dit un seul mot. Heureusement que cette crainte ne fut pas longue. A
peine une demi-heure s'tait coule depuis le dpart de Willoughby, que
le roulement d'un autre carrosse lui annona l'arrive des voyageurs.
Elle vola au bas de l'escalier, heureuse de revoir sa mre et de pouvoir
la rassurer. Elle arriva  la porte de la maison au moment o madame
Dashwood y entrait; elle la reut dans ses bras, et sa premire parole,
en serrant cette bonne mre sur son coeur, fut celle-ci: Elle est
sauve! elle est bien, aussi bien qu'elle puisse tre. Madame Dashwood
s'tait sentie si mue en approchant de la maison, qu'elle avait cru que
c'tait un pressentiment qu'elle ne retrouverait plus sa fille chrie.
Le passage subit de cette affreuse crainte  l'heureuse nouvelle qu'elle
tait hors de danger; fut trop rapide pour ses sens; elle tomba dans
une demi-faiblesse sur l'paule d'Elinor. Elle et leur ami la soutinrent
et la portrent jusqu'au salon. L, assise  ct de sa fille ane,
elle retrouva ses sens; mais incapable de parler, elle versa des torrens
de larmes, embrassa plusieurs fois son Elinor, se tournait par
intervalles vers le colonel Brandon, pressait sa main avec un regard qui
lui disait son bonheur, sa reconnaissance, et sa certitude qu'il
partageait tout ce qu'elle prouvait. Ah! sans doute il le partageait!
Il ne parlait pas non plus, il ne l'aurait pas pu; mais tout en lui
exprimait la joie la plus vive.

Ds que madame Dashwood put se soutenir, son premier dsir fut de revoir
Maria. Elinor demanda seulement la permission de l'annoncer sans autre
prparation. Maria tait assez bien pour n'en avoir pas besoin; et, deux
minutes aprs, la plus tendre des mres tait assise sur le lit de son
enfant bien-aime, rendue plus chre encore par son absence, son malheur
et son danger. Elinor jouissait avec dlices de leur bonheur mutuel;
mais en bonne et svre garde, elle conjura Maria de se calmer, et sa
mre de ne pas trop exciter sa sensibilit. Madame Dashwood pouvait tre
calme et prudente, quand il s'agissait de la vie de l'une de ses enfans,
et Maria, contente de savoir sa mre auprs d'elle, se sentant elle-mme
trop faible pour parler, se soumit au silence prescrit par ses bonnes
gardes. Madame Dashwood voulut absolument passer cette nuit  ct
d'elle; et Elinor, qui ne s'tait pas couche les deux dernires nuits,
consentit  obir  sa maman et  se mettre au lit. Elle s'y reposa
physiquement, mais ne dormit point; ses esprits taient trop agits.
Willoughby, le _pauvre Willoughby_! comme elle se permettait de
l'appeler, tait constamment prsent  sa pense; elle n'aurait pas
voulu, pour le monde, avoir refus d'entendre sa demi-justification.
Tantt elle se blmait de l'avoir jug trop svrement, et quelquefois
s'accusait d'tre  prsent trop indulgente. Mais sa promesse de le
justifier auprs de Maria, tait invariablement pnible. Elle redoutait
le moment o Maria apprendrait qu'il tait moins coupable, et craignait
que peut-tre cet amour si passionn ne se ranimt avec plus de force.
Elle doutait du moins qu'aprs cette explication, sa soeur pt jamais
tre heureuse avec un autre homme, et se surprenait alors  dsirer que
Willoughby redevnt libre.... Mais elle se rappelait aussi le bon,
l'excellent colonel Brandon, et sentait ses souffrances plus que celles
de son rival. La main de Maria devait tre sa rcompense. Elle savait, 
n'en pas douter, qu'il serait pour elle le meilleur et le plus tendre
des maris, et dsirait alors tout autre chose que la mort de madame
Willoughby.

Au moment o le colonel tait arriv  Barton-Chaumire, il avait trouv
madame Dashwood prte  partir. Elle ne pouvait supporter plus
long-temps son inquitude, et s'tait dcide d'aller  Cleveland avec
sa femme de chambre. Elle n'attendait que l'arrive de madame Carrey,
une de ses connaissances d'Exceter, qui voulait bien se charger d'Emma
pendant son absence, sa mre n'osant pas la mener avec elle  cause de
la contagion. Mais l'arrive du colonel et la lettre d'Elinor, en
redoublant ses alarmes, la dterminrent  partir tout de suite. Elle
laissa Emma  sa femme de chambre de confiance, qui devait la remettre
le lendemain  madame Carrey, et se mit en route avec le colonel. La
bonne madame Jennings fut enchante de la trouver l  son lever, et la
combla de soins et d'amitis. Elle voulait lui conter tous les dtails
de la maladie de Maria, s'interrompait pour la conjurer d'aller se
coucher, pour recommander  Betty d'en avoir soin, etc. etc. etc.

Maria continua de jour en jour  se trouver mieux, et avec sa sant
revint aussi graduellement la brillante gaiet de madame Dashwood, et
tout le feu de son imagination. Elle disait et rptait souvent qu'elle
tait  prsent la plus heureuse femme qu'il y et au monde. Elinor ne
put s'empcher d'tre intrieurement un peu surprise que sa mre ne
regrettt point Edward, et ne part pas mme se le rappeler. Elinor lui
avait crit tout ce qui s'tait pass, sans mme lui cacher son chagrin
de la perte de cet ami, dont elle se croyait si sre; mais elle en
parlait avec la raison et la mesure qu'elle mettait  tout, et madame
Dashwood la prit au pied de la lettre, et jugea qu'elle n'tait pas trs
afflige d'un vnement dont elle parlait avec autant de calme. La
maladie de sa fille favorite vint ensuite l'occuper exclusivement. Tout
autre malheur ne lui parut rien auprs de celui de la perdre, et d'avoir
 se reprocher d'en tre la cause, en ayant encourag son malheureux
attachement pour Willoughby. Aussi le bonheur de son rtablissement
effaait toute autre pense. Elle avait de plus un grand sujet de joie,
dont Elinor ne se doutait pas, et qu'elle lui apprit au premier moment
o elles se trouvrent en tte  tte.

--Enfin nous voil seules, mon Elinor, et je puis vous parler de mon
bonheur! Le colonel Brandon aime Maria, il me l'a dit lui-mme.

Elinor garda le silence. Elle prouvait  la fois plaisir et peine. Elle
n'tait pas surprise de la chose qu'elle savait depuis long-temps; mais
elle l'tait du moment que le colonel avait choisi pour cet aveu.

--Si je ne savais pas, chre Elinor, que nous voyons rarement de mme,
je m'tonnerais du calme avec lequel vous m'coutez. Quant  moi, cet
attachement me transporte de joie! Le plus grand bonheur que j'aurais pu
dsirer dans ma famille, c'et t que le colonel Brandon poust l'une
de mes filles. Je crois par consquent, qu'avec ce digne homme Maria
sera la plus heureuse des femmes. Je dsire votre bonheur autant que le
sien, mon Elinor; mais le colonel lui convient beaucoup plus qu' vous.

Elinor fut sur le point de demander raison  sa mre de cette singulire
faon de penser. La diffrence d'ge tait plus grande; leurs
caractres, leurs sentimens n'avaient aucun rapport. Mais elle-mme
tait charme que madame Dashwood ne vt pas ces obstacles; elle savait
que son imagination l'entranait toujours  ne considrer que les beaux
cts de ce qu'elle dsirait. Elle se contenta donc de sourire. Madame
Dashwood n'y vit qu'une approbation et continua son intressante
confidence.

Il m'a ouvert entirement, dit-elle, son coeur pendant notre voyage. Cet
aveu n'tait ni prmdit, ni prvu d'avance; il chappa  un coeur trop
plein de sa passion pour pouvoir la dissimuler. De mon ct, comme vous
pouvez le croire, je ne parlais toujours que de mon pauvre enfant que je
voyais sans esprance. Il ne pouvait me cacher son inquitude qui, je le
vis bien, galait la mienne. Je le lui dis; et pensant que la simple
amiti ne pouvait pas faire natre une aussi vive sympathie, je
prononai le mot _amour_. Quand vous auriez, lui dis-je, l'amour le plus
passionn pour ma pauvre fille, vous ne seriez pas plus afflig. Alors,
Elinor, il ne put se contenir, et me fit connatre en entier son
sentiment pour Maria, si tendre, si vif, si constant. Il l'a aime, mon
Elinor, ds le premier instant o il l'a vue. Oh! si vous l'aviez
entendu me peindre la force de cette impression, vous en auriez aussi
t touche!

Elinor sourit encore en baisant la main de sa mre; elle ne
reconnaissait dans cette description romanesque de l'amour du colonel,
ni son langage, ni sa manire, mais bien les embellissemens de l'active
imagination de madame Dashwood, qui colorait tous les objets pour elle.
Son attachement pour Maria, continua-t-elle, surpasse infiniment tout
ce que jamais Willoughby a senti ou feint de sentir: il est plus ardent,
plus sincre, plus constant; il a subsist dans toute sa force, malgr
la malheureuse passion de Maria pour cet indigne jeune homme, sans le
moindre gosme, sans le moindre espoir. Tous les dsirs du colonel se
bornaient  la voir heureuse, mme avec un autre. Que de noblesse! que
de dlicatesse! que de sincrit! Ah! non, lui n'est pas un trompeur:
ses paroles sont la vrit mme.

--Le caractre du colonel Brandon, dit Elinor, est gnralement connu et
estim; c'est un excellent homme.

--Je le sais, reprit madame Dashwood, trs srieusement, et cela
m'aurait suffi pour encourager son affection, pour en tre charme.
Mais ce qu'il vient de faire, cet empressement de venir me chercher,
l'amiti qu'il m'a tmoigne, la confiance qu'il a eue en moi, sont
assez pour me prouver qu'il est le meilleur des hommes.

--Ce n'est pas seulement, chre maman, cet acte de bont, o la simple
humanit et son attachement pour Maria devaient le porter naturellement,
qui doit dcider de son caractre; mais ses anciens amis, madame
Jennings, les Middleton, les Palmer l'aiment et le respectent galement;
et moi-mme, quoique je le connaisse depuis moins de temps, j'ai une si
haute opinion de lui, que si Maria peut tre heureuse avec lui, je pense
comme vous que ce serait le plus grand des bonheurs pour nous. Quelle
rponse avez-vous faite? Lui avez-vous donn quelque espoir?

--Oh! ma chre enfant! Je ne pouvais pas alors prononcer ce mot; je
croyais Maria mourante. Lui-mme n'osait demander ni espoir, ni
encouragement. Ce n'tait pas une demande de ma fille, mais une
confidence involontaire, une effusion de douleur et de sympathie. Nous
pleurmes ensemble: je lui dis que son sentiment ajouterait  mon
malheur, si j'tais destine  celui de perdre ma fille; que je la
regretterais pour lui et pour moi. Je ne savais d'abord ce que je
disais; tant d'affliction! tant de surprise! J'tais tout--fait
trouble; mais aprs quelque temps je lui dis que si Maria vivait, ce
que j'osais encore esprer, le plus grand bonheur de ma vie serait de
la lui donner; et depuis notre arrive, depuis que nous avons repris une
dlicieuse scurit, je l'ai rpt plus clairement, et je lui ai donn
tous les encouragemens qui taient en mon pouvoir. Le temps, et il ne
sera pas long, ai-je dit, amnera tout  bien. Le coeur de Maria ne peut
pas appartenir long-temps  un homme tel que Willoughby; et votre propre
mrite doit vous rassurer.

--Assurment il doit tre tranquille sur vos intentions, dit Elinor;
mais cependant il ne me parat pas content comme il devrait l'tre.

--Non!..... Il est si modeste; il a tant de dfiance de lui-mme! reprit
madame Dashwood. Il croit que Maria est engage trop profondment pour
retrouver, de bien long-temps, la libert de faire un autre choix, et
mme, dans ce cas, il ne peut s'imaginer que ce serait lui. Il parle de
la diffrence de leurs ges et de leurs dispositions. Mais il se trompe
tout--fait. Son ge est prcisment celui qui convient  un mari qui
doit tre le guide et le protecteur de sa compagne. Son caractre, ses
principes sont fixs; il n'y a aucun changement  craindre, et quant 
ses dispositions, elles sont prcisment celles qui peuvent rendre votre
soeur heureuse. Il calmera son imagination, quelquefois trop ardente; il
rtablira la paix dans son coeur. Ses manires, sa personne, tout est en
sa faveur. Ma partialit pour lui ne m'aveugle point. Il n'est
certainement pas aussi beau que Willoughby; mais,  mon avis, il a
quelque chose de plus agrable, de plus franc, de plus mle. Ne vous
rappelez-vous pas qu'il y avait quelque chose dans les yeux de
Willoughby que je n'aimais point?

Elinor ne put se le rappeler. Mme Dashwood oubliait qu'elle avait dit
souvent devant Maria, que Willoughby avait dans le regard quelque chose
d'irrsistible. Elle ne le dit pas  sa mre, qui continua: et, quant 
ses manires, vous ne me nierez pas, Elinor, qu'elles ne soient beaucoup
plus faites pour attacher Maria. Cette simplicit naturelle, ce fonds de
bonnes tudes, et mme cette espce de mlancolie dans ses propos, dans
son attitude, s'accordent beaucoup mieux avec les dispositions relles
de votre soeur, que la vivacit, la gaiet souvent assez mal place de
Willoughby. Je suis persuade  prsent que si Willoughby avait t
constant et qu'il et pous Maria elle n'aurait jamais t aussi
heureuse avec lui qu'avec le colonel Brandon. Elle s'arrta. Elinor ne
voulut pas convenir avec elle de ce dernier point, pas du moins en
entier; il lui semblait que le coeur de Maria avait besoin d'amour; mais
madame Dashwood s'abandonnait toujours  ses nouvelles esprances. Le
colonel tait son hros du moment, et elle assura  sa fille que, feu
son cher Henri except, elle n'avait jamais vu d'homme plus  son gr.

Delafort, dit-elle, n'est pas  une trs-grande distance de Barton,
suppos que nous y restions; mais vraisemblablement nous serons plus
prs encore de notre Maria. On dit que c'est un grand village; il se
trouvera facilement quelque jolie petite maison prs du chteau, qui
convienne tout aussi bien  notre situation.

Pauvre Elinor! voil donc un nouveau plan pour la mener  Delafort, 
ct d'Edward et de Lucy. Elle soupira profondment et garda le silence.

--Quant  la fortune aussi, continua Mme Dashwood, sans faire attention
au soupir de sa fille ane, et ne songeant qu' son projet de mariage
pour sa favorite,  mon ge on y pense un peu; et quoique je ne
connaisse pas exactement celle du colonel, je crois qu'elle est
trs-honnte.

Ici elles furent interrompues par madame Jennings qui, de son ct,
pensait sans le dire, que le colonel ne tarderait pas  pouser Elinor.
Cette dernire se retira, alla rver au bon succs de son ami auprs de
sa mre, ne pouvant cependant s'empcher de regretter et de plaindre
Willoughby.




CHAPITRE XLVIII.


La maladie de Maria, quoique trs-violente, n'avait pas t assez longue
pour retarder sa convalescence. Sa jeunesse, sa force naturelle et la
prsence de sa mre la rendirent bientt capable d'tre leve chaque
jour plus long-temps; et le cinquime, depuis l'arrive de madame
Dashwood, elle se sentit la force de descendre au salon, appuye sur sa
bonne soeur. Il lui tardait, dit-elle, de revoir le colonel et de le
remercier d'avoir t chercher sa mre. Ds qu'elle fut tablie dans un
bon fauteuil, on le fit demander. Le coeur de la maman nageait dans la
joie.

L'motion du colonel lorsqu'il entra fut trs-visible. Il s'approcha
d'elle, et en la voyant ple, abattue, les yeux languissans, sa
physionomie s'altra au point qu'Elinor conjectura qu'il y avait quelque
chose de plus que son affection pour Maria. Cette dernire lui prsenta
la main, en parlant de sa vive reconnaissance. Alors une si forte
expression de douleur se rpandit sur tous les traits du colonel; un
soupir si profond s'chappa de son coeur, qu'Elinor comprit tout ce qui
s'y passait, et que les scnes douloureuses de la maladie et de la mort
d'Elisa se retraaient  sa mmoire. La ressemblance dont il avait fait
mention tait sans doute augmente par la langueur actuelle de Maria,
par ses yeux battus, sa pleur, son attitude de malade, et l'expression
de sa tendre gratitude.

Madame Dashwood le surveillait encore mieux que sa fille, et, ne sachant
pas les dtails de l'histoire du colonel, attribua tout ce qui se
passait sur sa figure,  l'excs de sa passion, et vit dans les propos
et les manires de sa fille quelque chose de plus que la simple
reconnaissance. Deux ou trois jours aprs, Maria avait acquis assez de
force pour se promener devant la maison, appuye sur le colonel, puis un
peu plus loin sur le joli sentier gravel; mais elle ne tmoigna aucune
envie d'aller jusqu'au temple grec, et laissa mme percer une sorte
d'effroi. Elinor qui en savait seule la raison ne l'en pressa pas, et
comprit trs-bien son impatience de quitter Cleveland, et de retourner 
la chaumire. Ce dsir devint si vif, que madame Dashwood, qui ne
pouvait rien lui refuser, y cda. D'ailleurs, elle souhaitait aussi dans
le fond de retourner chez elle et de retrouver sa petite Emma. Mais ce
dsir tait combattu par celui qu'elle avait que sa fille s'attacht au
colonel en vivant journellement avec lui.

--Les choses sont en bon train, disait-elle  Elinor; c'est toujours son
bras qu'elle prend pour se promener.

--Maman, il est ici le seul homme, rpondait Elinor.

--Et moi je vous dis que bientt il sera en effet le seul pour Maria.
Mais enfin  prsent elle veut retourner  sa chaumire, et c'est
trs-naturel. Il ne restera pas long-temps sans y venir.

Le soir mme la proposition de partir fut faite. Mme Jennings les
chrissait; mais sa chre Charlotte et son petit-fils lui tenaient aussi
au coeur, et il y avait long-temps qu'elle en tait spare. Elle ne fit
donc que quelques lgres objections sur la sant de Maria, qui furent
bientt leves. Le colonel tait attendu  Delafort pour les rparations
du presbytre; mais il s'tait laiss persuader facilement que sa
prsence tait ncessaire  Cleveland tant que mesdames Dashwood y
seraient. Tout fut donc arrang pour leur dpart, qui devait avoir lieu
le surlendemain. Le colonel exigea qu'elles prissent son carrosse, qui
tait plus grand et plus commode, et madame Dashwood y consentit, en
esprant que ce serait bientt celui de sa fille. Mais de son ct elle
lui fit promettre que, dans quinze jours ou trois semaines au plus il
viendrait les visiter  la chaumire.

Le moment de la sparation arriva, et ne fut pas sans attendrissement de
tous les cts. Maria ne croyait pas pouvoir assez tmoigner de regrets
et de reconnaissance  madame Jennings. Ses adieux furent si tendres, si
pleins de respect et d'amiti, qu'ils rparrent bien des ngligences
passes, qu'elle se reprochait amrement. Elle prit cong du colonel
Brandon avec la cordialit d'une amie et d'une soeur. Ce fut lui qui la
plaa dans la voiture; madame Dashwood et Elinor montrent ensuite. Le
tte  tte de madame Jennings et du colonel le reste de ce jour fut
trs-triste. Il tait oblig d'attendre le retour de la voiture; et
madame Jennings ne voulut pas le laisser seul. Elle s'attendait presque
 une confidence de ses sentimens pour Elinor. Il n'en fit point, mais
parla de la mre et des filles avec enchantement.

Trois jours aprs la voiture revint avec l'agrable nouvelle que ce
voyage s'tait trs bien pass, et que la convalescente n'tait pas
trs-fatigue. Le surlendemain madame Jennings et sa Betty partirent
pour Londres, o les Palmer taient retourn; et le colonel, tout
solitaire et tout pensif, prit le chemin de Delafort.

La famille Dashwood avait t deux jours en route pour ne pas fatiguer
la malade: elle ne s'en trouva pas incommode. Tout ce que peut
l'affection la plus tendre, la plus zle, fut employ de la part de ses
deux sensibles compagnes; aussi trouvrent-elles leur rcompense dans
les rapides progrs de sa sant, dans la chaleur de son coeur et le
calme de son esprit. Cette dernire observation surtout fit le plus
grand plaisir  Elinor: elle qui l'avait toujours vue souffrir si
cruellement, oppresse par l'angoisse de son coeur, n'ayant ni le
courage de parler, ni la force de se taire, la voyait  prsent avec une
joie inexprimable, tranquille, rsigne, contente par momens. Comme ce
ne pouvait tre que le rsultat de rflexions srieuses et de sa ferme
volont, il y avait lieu d'esprer que cela continuerait. En approchant
nanmoins de Barton, qui tait si plein de souvenirs pour elle, o
chaque place, chaque arbre, chaque route parlaient  sa mmoire et  son
coeur, elle devint silencieuse et pensive, et afin d'chapper  leur
attention, elle se pencha sur la portire comme pour mieux voir le pays.
Elinor ne put ni s'en tonner ni la blmer; et quand elle vit  ses
yeux, en lui aidant  descendre de voiture, qu'elle avait pleur, elle
trouva que c'tait une motion trop naturelle pour exciter autre chose
qu'une tendre piti. Elle la pressa contre son coeur, en lui disant 
demi-voix: Chre Maria! ici encore nous pourrons tre heureuses par
notre amiti.--Ah! oui, rpondit Maria; puis elle ajouta: Chre
chaumire! je veux t'aimer encore, et tes collines, et tes ombrages, et
tes beaux points de vue, je les admirerai avec mon Elinor. Elle semblait
se rveiller d'un songe pnible qui laisse encore des traces dans
l'esprit, mais qu'on cherche  effacer. Lorsqu'elles entrrent dans le
petit salon, Maria tourna ses yeux tout autour avec un regard de fermet
dcide, comme si elle voulait s'accoutumer tout d'un coup  la vue de
chaque objet avec lequel le souvenir de Willoughby tait li. Elle parla
peu; mais ce qu'elle dit respirait une douce gaiet, et si quelquefois
un soupir s'chappait, elle souriait en mme temps pour l'expier. Aprs
dner, elle voulut essayer de toucher de son piano; elle s'y assit. Mais
la premire musique qu'elle ouvrit fut un opra que Willoughby lui avait
procur, o il se trouvait des duo qu'elle avait chants avec lui; et
sur la premire feuille tait crit de sa main le nom de Maria. Elle
secoua la tte, mit ce cahier de ct, et aprs avoir promen au hasard
ses doigts sur les touches, elle se plaignit d'tre encore trop faible;
elle ferma l'instrument, mais en dclarant que ds qu'elle serait plus
forte elle comptait s'exercer beaucoup et rparer le temps perdu.

Le matin suivant, tous ces heureux symptmes continurent. Elle avait
pass une bonne nuit, et le corps et l'esprit taient encore plus
fortifis. Elle eut l'air de se retrouver avec grand plaisir dans leur
jolie demeure. Elle tmoigna son impatience de revoir Emma, et parla de
leur vie de famille  la campagne, entoures de quelques bons voisins,
comme du seul vrai bonheur. Quand le temps sera tout--fait beau,
dit-elle, et mes forces bien revenues, nous ferons ensemble de longues
promenades tous les jours; nous irons  la ferme, de l'autre ct de la
colline, o il y a de si jolis enfans; nous irons voir les nouvelles
plantations de sir Georges; nous irons  Abeyland voir les ruines de
l'ancien prieur. Elle nomma ainsi une foule de sites qu'elle dsirait
de revoir; mais Altenham n'tait pas du nombre, et celui-l ne fut pas
cit. Nous serons heureuses, dit-elle avec gaiet, notre t se passera
doucement et utilement. Je ne veux pas me lever plus tard que six
heures; et tout le temps jusqu' dner sera employ entre la promenade,
la lecture et la musique. J'ai form un plan d'tudes un peu srieuses,
et je suis dcide de le suivre. Notre petite bibliothque m'est dj
bien connue, et je la rserve pour l'amusement. Mais il y a de trs-bons
ouvrages anciens dans celle de Barton Park; et quant aux modernes, je
les emprunterai du colonel Brandon, qui achte tout ce qui parat de bon
et d'intressant. En lisant six heures par jour avec attention, je suis
sre d'acqurir dans une anne un bon degr d'instruction, dont je
reconnais que j'ai manqu jusqu' prsent, et qui sera pour moi une
source de plaisirs.

Elinor la loua beaucoup d'un projet aussi vaste et aussi utile, mais en
mme temps elle souriait de voir cette imagination donner toujours dans
les extrmes, et sortir de l'excs de la langueur, de l'abattement, de
l'oubli de soi-mme, par l'_excs_ de l'occupation et de l'tude. Ce
sourire se changea bientt en soupir lorsqu'elle se rappela la promesse
solennelle qu'elle avait faite  Willoughby de dire  Maria ce qui
pouvait un peu le justifier. Elle craignait de troubler de nouveau
l'esprit et le coeur de sa soeur, qui paraissaient commencer  se bien
gurir, et que ce qu'elle avait  lui communiquer ne dtruist, pour un
temps du moins, ses projets de tranquillit. Elle rsolut donc
d'attendre quelque temps de plus pour que sa sant et sa raison eussent
fait encore plus de progrs; mais cette rsolution ne tarda pas 
s'vanouir.

Maria tait reste trois ou quatre jours  la maison, le temps n'tant
pas assez beau pour une convalescente. Mais enfin, un matin, la
temprature tait si douce, si agrable qu'elle fut tente d'en
profiter, et que madame Dashwood consentit  la laisser se promener,
appuye sur le bras de sa soeur, dans la prairie devant la maison,
aussi long-temps qu'elle ne serait pas fatigue. Les deux soeurs
sortirent ensemble; marchant doucement, s'arrtant quelquefois, et
s'avancrent assez loin pour voir en plein la colline qui dominait la
chaumire de l'autre ct. Elles firent une pause. Maria regardait sa
soeur en silence; enfin elle dit, d'un ton assez calme, en tendant la
main: C'est l, exactement l; je reconnais la place. Voyez l o la
pente est plus rapide; c'est l'endroit o je tombai et o je vis
Willoughby pour la premire fois.--Sa voix faiblit un peu  cette
dernire phrase; mais bientt elle se remit, et elle ajouta: Je suis
charme de sentir que je puis regarder cette place sans trop de
peine.... Pouvons-nous causer tranquillement sur ce sujet, chre Elinor?
ou bien, dit-elle en hsitant, vaut-il mieux ne nous en point occuper?
J'espre cependant que je puis  prsent en parler comme je le dois.

Elinor l'invita tendrement  lui ouvrir son coeur.

--Je puis dj vous assurer, dit-elle, que je n'ai plus nul regret pour
ce qui le concerne. Je ne veux pas vous parler de mes sentimens passs,
mais de mes sentimens actuels. A prsent je vous jure, Elinor, que si je
pouvais tre satisfaite sur un seul point, je serais compltement
tranquille. Ah! s'il pouvait m'tre accord de croire qu'il m'a aime
une fois, qu'il ne m'a pas toujours trompe! mais par-dessus tout, si je
pouvais tre assure qu'il n'est pas aussi vicieux que je l'ai imagin
depuis l'histoire de cette infortune jeune fille, et qu'il faudrait le
croire pour que je dusse penser que c'tait le sort qu'il me destinait!
Ah! cette ide est cruelle, affreuse, et troublera toujours ma
tranquillit.

Elinor recueillait toutes les paroles de sa soeur dans son coeur, et lui
rpondit: Si vous tiez donc convaincue qu'il n'a jamais eu sur vous de
projets coupables et qu'il vous a vraiment aime, vous seriez contente
et tout--fait  votre aise?

--Oui, oui, je vous le jure, et j'en suis sre. Ma paix y est doublement
intresse; car non seulement il est horrible de suspecter d'un tel
dessein une personne qu'on a aussi passionnment aime; mais ce dessein
me fait honte  moi-mme. Je lui ai montr mon attachement avec tant de
confiance et si peu de retenue, qu'il a pu peut-tre en conclure qu'il
trouverait peu de difficults; cependant je n'ai pas,  cet gard,  me
plaindre de lui. Mais qui sait, o pouvait m'entraner une affection si
vive pour un homme sans principes, qui regarde comme un jeu la perte
d'une jeune personne? Oh! si je pouvais croire qu'il m'a mieux juge!

--Et comment alors, dit Elinor, expliqueriez-vous sa conduite?

--Je voudrais pouvoir supposer.... Oh! comme je serais heureuse si je
pouvais seulement le croire inconstant, trs-inconstant et rien de plus!

Elinor ne rpondit pas; elle dbattait en elle-mme s'il valait mieux
commencer tout de suite l'histoire de la visite de Willoughby, ou
diffrer encore. Elles restrent quelques minutes en silence.

--Je crois me venger assez de lui, reprit Maria en soupirant, quand je
souhaite que ses rflexions secrtes soient aussi pnibles que les
miennes; il en souffrirait assez pour l'amener peut-tre au repentir.

--Comparez-vous votre conduite avec la sienne?

--Non, je la compare  ce qu'elle aurait d tre,  la vtre, Elinor.

--A la mienne! vous avez tort; nos situations ont si peu de
ressemblance.

--Elles en ont plus que notre conduite. Ne permettez pas  votre bont,
ma chre Elinor,  votre indulgence pour moi, de dfendre ce que votre
jugement doit blmer. Ma maladie m'a fait beaucoup de bien, elle m'a
donn du loisir et du calme pour de srieuses rflexions. Long-temps
avant que j'eusse la force de parler j'tais capable de rflchir: j'ai
considr tout le pass; je n'ai vu dans ma propre conduite, depuis le
premier instant de ma connaissance avec lui, l'automne dernire, rien
autre chose qu'une suite d'imprudences envers moi-mme, et de manques
d'gards et de bont envers les autres; j'ai vu que mes propres
sentimens avaient prpar mes souffrances, et que mon peu de courage
pour les supporter m'avait conduite au bord du tombeau. Ma maladie, je
le sais bien, a t entirement cause par ma ngligence sur ma sant,
que je sentais s'altrer avec plaisir. Une lgre circonstance,
indpendante de moi, en a peut-tre ht le moment; mais j'tais dj
trs-malade, et je faisais tout ce que je pouvais pour aggraver mon mal:
si j'tais morte, c'et t par un vritable suicide. Je n'ai connu mon
danger que lorsqu'il a t pass. Mais avec les pnibles remords que mes
rflexions m'ont donns, je m'tonne de mon rtablissement, je m'tonne
que la vivacit de mon dsir de vivre pour expier mes torts envers Dieu
et envers vous toutes ne m'ait pas tue. Si j'tais morte, dans quelle
douleur vous aurais-je laisse, vous ma soeur, mon amie, ma fidle et
bonne garde, qui tiez en quelque sorte responsable de ma vie  notre
mre; vous qui aviez vu le chagrin, le dsespoir des derniers temps de
mon existence, et tous les coupables murmures de mon coeur, la dtruire
peu  peu! Comment aurais-je occup votre souvenir! Quels sentimens
cruels, amers, auriez-vous eus toute votre vie en vous rappelant votre
pauvre Maria! Et notre bonne maman que vous auriez eu la pnible tche
de consoler, sans pouvoir peut-tre y russir! Ah! combien j'avais t
coupable en dsirant, en provoquant la fin de ma vie! Combien je
m'abhorrais moi-mme! Quand je regarde ma conduite passe, je n'y vois
que des devoirs ngligs, des faiblesses et des torts. Chacune de mes
connaissances tait en droit de se plaindre de moi. La continuelle bont
de l'excellente madame Jennings, je l'ai paye d'un ingrat mpris, d'une
ngligence impardonnable; avec les Middleton, les Palmer, mme les
Steles, j'ai t insolente et souvent injuste; et ce digne colonel
Brandon! Combien n'ai-je pas de reproches plus cruels encore  me faire?
Je m'endurcissais le coeur contre toutes nos connaissances; je
m'irritais moi-mme de leurs attentions; je leur cherchais des dfauts,
des ridicules. Avec John, avec Fanny mme, quelle qu'ait t leur
conduite, je n'ai pas t comme j'aurais d l'tre avec le fils de mon
pre; j'envenimais leurs torts au lieu de les pallier. Mais vous, mon
Elinor, mon incomparable amie, mais ma mre, la meilleure des mres!
combien vous ai-je tourmentes de mes peines! Moi qui connaissais votre
coeur, votre attachement sans borne pour moi, qui devait me consoler de
tout; quelle influence a-t-il eue sur mes chagrins? Aucune; je m'y suis
livre tout entire, sans penser combien je vous affligeais
inutilement, et sans le moindre avantage pour vous ou pour moi-mme. Je
me croyais bien sensible, et je n'tais qu'une goste. Votre exemple,
Elinor, tait devant moi; l'impression qu'il me fit ne fut que
momentane; et je me replongeai bientt dans ma mlancolie, sans penser
combien elle augmentait vos peines. Ai-je cherch  imiter votre
courage,  diminuer votre pnible contrainte, en partageant tout ce que
la complaisance ou la reconnaissance vous obligeait  faire, et dont je
vous ai laisse entirement charge sans vous aider en rien? Non, pas
plus quand je vous ai sue aussi malheureuse que moi, que lorsque je vous
croyais heureuse. J'ai rejet loin de moi tout ce que le devoir et
l'amiti me prescrivaient, accordant  peine qu'il pt exister d'autres
chagrins que les miens, regrettant seulement celui qui m'avait
abandonne et trompe, qui avait mdit ma perte, et vous laissant
souffrir pour moi, sans m'en inquiter, vous pour qui je professais une
amiti si tendre, et qui m'en montriez une si dvoue,.... Oh! mon
Elinor, votre coeur me pardonnera, je le sais; mais le mien me
reprochera toute ma vie une conduite aussi condamnable.

Ses pleurs et ses sanglots l'empchrent de continuer. Elinor y mlait
les siens et les plus tendres caresses; et, sans trop la flatter, sans
nier la vrit des reproches qu'elle se faisait  elle-mme, elle se
plaisait  les adoucir,  lui rpter combien sa franchise et son noble
repentir les effaaient,  la relever  ses propres yeux. Maria serra
tendrement sa main, en lui disant: Vous tes trop bonne, chre Elinor.
L'avenir seul peut tout rparer, et il le fera. J'ai form un plan de
vie, et je le suivrai. Tous mes sentimens seront gouverns par la
raison; et mon caractre naturel, qui n'est pas mauvais, quoique ma
conduite l'ait t, s'amliorera encore; il ne sera plus un tourment
pour les autres et une torture pour moi-mme. Je vivrai seulement pour
ma famille. Ma mre et mes soeurs seront le monde pour moi, et c'est
bien assez pour m'y attacher et me faire aimer la vie, o j'ai une si
bonne part de douces affections pour de chers objets qui ne me
tromperont jamais. Vous les partagerez entre vous. Je n'aurai pas, j'en
suis bien sre, le moindre dsir de m'loigner de la maison et de vous
quitter; mais je vous suivrai dans la socit de nos amis et de nos
voisins, pour y rparer mes torts, pour y tre plus humble, plus douce,
plus attentive, et prouver que mon coeur est chang,  cet gard du
moins; car je n'ose dire encore, je n'ose promettre qu'il oublie jamais
entirement..... Mais je ne ferai rien pour entretenir un sentiment qui
serait coupable; au contraire, j'emploierai toutes mes forces  le
combattre, et j'espre y russir. Si je ne puis parvenir  l'anantir
compltement, je puis au moins le rgler, le tenir en bride par la
religion, par la raison, par une constante application, et par l'tude.

Elle s'arrta, puis elle ajouta d'une voix basse: S'il m'tait possible
seulement de connatre son coeur, de savoir quels ont t ses projets,
je serais tout--fait contente.

Elinor ne balana plus  lever ce voile, et y fut compltement
entrane, puisqu'elle le pouvait sans hasarder la paix de sa soeur, et
au contraire avec l'espoir de la lui rendre en entier. Elle la fit
asseoir  ct d'elle sur un gazon assez sec pour n'avoir rien 
craindre pour sa sant, et la pria de l'couter.

Elle mnagea son rcit avec adresse et prcaution,  ce qu'elle croyait
du moins; mais ds qu'elle eut nomm Willoughby, le visage de Maria
s'altra visiblement. Grand dieu! c'tait lui, s'cria-t-elle; vous
l'avez vu  Cleveland, si prs de moi?.... Elle ne put rien dire de
plus, mais fit signe  sa soeur de continuer. Elle tremblait; ses yeux
taient fixs vers la terre; ses lvres devinrent aussi ples que le
jour qu'on dsesprait de sa vie; des larmes coulaient sur ses joues
dcolores, et sa main pressait celle de sa soeur, qui lui racontait
cette visite, mais non pas prcisment comme on l'a lue. Elle se
contenta de lui dire exactement tout ce qui pouvait,  quelques gards,
justifier Willoughby. Elle rendit justice  son repentir, et ne parla de
ses sentimens actuels que pour faire connatre son respect et sa
parfaite estime. A mesure qu'elle avanait dans sa narration, la
physionomie de Maria reprenait un peu de srnit. Elle releva ses yeux
et les porta d'abord sur sa soeur, puis vers le ciel: Mon dieu! dit-elle
quand Elinor eut fini, combien je vous rends grce! je ne dsire rien
de plus. Puiss-je tre digne de l'excellente soeur que vous m'avez
donne! Elles s'embrassrent tendrement et reprirent le chemin de la
maison, d'abord en silence; ensuite Maria hasarda faiblement quelques
questions sur Willoughby. Elinor lui dit tout ce qu'elle dsirait
savoir. Elles ne parlrent que de lui jusqu' la porte de la maison. Ds
qu'elles y furent entres, Maria jeta encore ses bras autour du cou de
sa soeur, la remercia, et lui dit en la quittant: Chre Elinor, dites
tout  maman; ensuite elle monta l'escalier et se retira dans sa
chambre. Elinor trouva fort naturel qu'elle et besoin de quelques
instans de solitude, et avec un mlange de sentimens doux et pnibles,
elle entra auprs de sa mre pour remplir la commission de Maria.




CHAPITRE XLIX.


Madame Dashwood n'entendit pas sans motion l'apologie de son premier
favori; elle se rjouit de ce qu'il tait justifi du plus grand de ses
torts, celui d'avoir eu le projet de sduire Maria. Elle tait fche de
son malheur; elle voudrait apprendre qu'il ft heureux. Mais.... mais le
pass ne pouvait s'oublier. Rien ne pouvait faire qu'il n'et pas t
vain, goste, inconstant, intress; rien ne pouvait le rendre sans
tache aux yeux de la mre de Maria; rien ne pouvait effacer le souvenir
des souffrances de cette fille chrie, du danger dont elle sortait 
peine; rien ne pouvait le justifier de sa conduite coupable envers
Caroline; rien ne pouvait lui rendre la premire estime de madame
Dashwood, ni nuire aux intrts du colonel. Si madame Dashwood avait,
comme Elinor, entendu l'histoire de Willoughby de sa propre bouche; si
elle avait t tmoin de son affliction, et sous le charme de ses
manires et de sa belle figure, il y a toute apparence que sa compassion
aurait t plus grande. Mais il n'tait ni au pouvoir ni dans la volont
d'Elinor de rendre en entier  Willoughby la trop vive prvention de sa
mre, de faire mme prouver  cette dernire l'espce de piti inutile,
douloureuse, presque accompagne de regrets, qu'elle avait ressentie au
premier moment, et que la rflexion avait dj calme. Elle se contenta
donc de dclarer la simple vrit, de rendre justice aux intentions de
Willoughby, au fond de son caractre, mais sans le moindre de ces
embellissemens romanesques qui excitent la sensibilit et qui montent et
garent l'imagination.

Dans la soire, quand elles furent runies, Maria commena la premire 
parler de lui. Ce ne fut cependant pas sans efforts, quoiqu'elle ft
tout ce qui dpendait d'elle pour se surmonter; mais sa rougeur, sa voix
tremblante le disaient assez. Elle surprit mme un regard inquiet de sa
mre sur Elinor. Non, non, maman, lui dit elle, soyez tranquille; je
vous assure  toutes les deux, que je vois les choses comme vous pouvez
le dsirer. Mme Dashwood voulait l'interrompre par quelques mots de
tendresse; mais Elinor qui dsirait connatre  fond l'opinion de sa
soeur, engagea par un lger signe sa mre au silence. Maria continua: Ce
qu'Elinor m'a dit ce matin a t pour moi une grande consolation; j'ai
entendu exactement ce que je dsirais d'entendre........ Pour quelques
instans sa voix s'teignit; mais se remettant, elle ajouta avec plus de
calme: Je suis actuellement parfaitement satisfaite, et je ne voudrais
rien changer. Je n'aurais jamais t heureuse avec lui; quand tt ou
tard j'aurais su ce que je sais  prsent, je n'aurais plus eu pour lui
ni estime ni confiance; il n'y aurait plus eu de sympathie avec mes
sentimens.

--Je le sais; j'en suis sre, s'cria sa mre. Heureuse avec un homme
sans principes; avec un libertin, un sducteur, avec celui qui a si
fort injuri notre plus cher ami, le meilleur des humains! Non, non, ma
chre Maria n'a pas le coeur fait pour tre heureuse avec un tel homme!
Sa conscience si pure, si dlicate, aurait senti tout ce que celle
endurcie de son mari ne sentait plus.

Elle allait trop loin. Elinor vit le moment o Maria prendrait vivement
le parti de Willoughby. Mais celle-ci soupira seulement profondment et
rpta: Je ne voudrais rien changer que.... Je ne voudrais pas qu'il ft
trop malheureux. Pauvre Willoughby! priv  jamais de tout bonheur
domestique! Des larmes remplirent ses yeux.

--Je crains, je crains fort, dit Elinor, qu'il n'en et t priv
quelque femme qu'il et pouse, et mme avec vous, Maria; ou du moins
bien srement vous n'auriez joui vous-mme d'aucun bonheur. Votre
mariage avec un jeune homme d'un tel caractre, vous aurait enveloppe
dans un genre de troubles et de chagrins dont vous ne pouvez vous faire
aucune ide, et qu'une affection aussi incertaine que la sienne, vous
aurait faiblement aide  supporter: c'est le tourment de la pauvret.
Il convient lui-mme d'avoir toujours t un dissipateur; et toute sa
conduite prouve que le mot de privation est  peine entendu de lui. Son
got pour la dpense joint  votre inexprience et  une gnrosit qui
vous est naturelle, aurait consum vos trs-minces revenus, et vous
aurait jets dans des inquitudes et des angoisses d'un autre genre,
mais non moins cruelles que celles que vous avez prouves. Votre bon
sens, votre honneur, votre probit vous auraient engage, je le sais
bien, ds que votre situation vous aurait t connue,  toute l'conomie
qui peut dpendre d'une femme, et peut-tre auriez-vous mme joui des
privations et de la frugalit que vous vous seriez imposes  vous-mme
dans ce but; mais auriez-vous pu les faire partager  un mari qui n'en
avait pas l'habitude, et qui se serait loign, par cela mme, de vous
et de votre maison? Auriez-vous pu, seule, empcher une ruine commence
avant votre mariage? La pauvret, chre Maria, supporte avec quelqu'un
qu'on aime, peut avoir ses douceurs, mais plus dans les romans que dans
la ralit. Il est trop vrai qu'elle empoisonne tout, qu'elle fltrit
tout, mme le sentiment. Elle aigrit l'humeur; elle dtruit la gaiet
et les agrmens de l'esprit. tes-vous sre que l'amour de Willoughby,
que le vtre mme auraient rsist  sa funeste influence, et que vous
n'auriez pas fini par dplorer tous les deux une union si fatale, ou,
sinon tous les deux, du moins lui seul qui est plus goste que
sensible, et attache un grand prix aux jouissances de la vie? Elinor
s'arrta. La vrit du tableau qu'elle traait l'avait entrane. Elle
avait voulu dtourner l'attendrissement de sa soeur sur le sort de
Willoughby, parce qu'il l'aurait conduite  regretter encore de n'avoir
pas t charge de son bonheur; elle dsirait lui dmontrer que ce
bonheur tait impossible.

Maria l'avait coute attentivement. Ses lvres tremblaient; son regard
exprimait l'tonnement le plus profond; jamais encore elle n'avait
envisag Willoughby sous ce point de vue. Sa conduite avec la fille
adoptive du colonel lui prouvait son libertinage, son mariage, qu'il
tait inconstant; mais l'entendre accuser d'gosme, ce Willoughby dont
elle avait si souvent admir la gnrosit, la grandeur d'ame tout ce
qui tait en sympathie avec elle!... goste! rpta-t-elle, lui
goste! Est-ce que vous le pensez rellement?

--Toute sa conduite, reprit Elinor, du commencement  la fin, a t
base sur le plus parfait gosme. C'est l'gosme qui lui fit diffrer
l'aveu de son attachement pour vous, lorsque son coeur l'prouva, non
pas avec cet abandon, cette confiance qui caractrise le vritable
amour, mais balanc par son propre intrt. Ses propres jouissances,
son bien-tre personnel me paraissent toujours avoir t sa rgle et son
principe.

--Oui, dit Maria, rien n'est plus vrai; mon bonheur ne fut jamais son
motif; mais cependant vous me disiez....

--A prsent, continua Elinor, il regrette de ne s'tre pas conduit
autrement; mais pourquoi le regrette-t-il? parce qu'il trouve qu'il a
manqu son but et qu'il n'a pas rendu sa vie heureuse comme il
l'esprait. Sa situation, quant  la fortune, est meilleure. De ce ct
il n'est point en souffrance; il s'afflige seulement de ce que sa femme
n'a pas un caractre aussi aimable que le vtre. Mais suit-il de l que
s'il vous avait pouse il aurait t plus heureux? Il se serait plaint
alors de n'tre pas plus riche, et sans doute il aurait trouv qu'un bon
revenu, une bonne maison, de beaux chevaux, etc. etc., sont aussi
ncessaires au bonheur domestique qu'une femme aimable.

--Je n'en ai aucun doute, dit Maria, et je n'ai rien  regretter que ma
propre folie.

--Dites plutt l'imprudence de votre mre, ma chre, enfant, dit madame
Dashwood; c'tait  moi de vous guider, et j'tais sous le charme au
moins autant que vous-mme.

Maria voulait rpondre; mais Elinor, contente de ce que chacune sentait
ses erreurs, voulut viter des souvenirs du pass, qui pouvaient
affaiblir les rsolutions de sa soeur. Elle aima mieux continuer 
parler des torts de Willoughby, que de son _charme sduisant_. Une
observation, dit-elle, qu'on peut tirer de toute cette histoire, c'est
que bien rarement le crime, ou, si ce mot est trop dur, une faute grave
contre la vertu reste impunie. Tout le malheur de Willoughby vient de
son indigne conduite avec Caroline Williams; c'est ce qui lui a fait
perdre l'estime, l'amiti et la fortune de madame Smith. Sans cela il
aurait pu vous pouser et tre riche. Maria en convint; et madame
Dashwood leur raconta  cette occasion, que non seulement cette dame
persistait dans son indignation contre Willoughby, mais que son mariage,
tout brillant qu'il tait, l'avait beaucoup augmente, et qu'elle n'y
voyait que de l'obstination dans le crime, un moyen de se soustraire
entirement  la rparation qu'elle en exigeait, et une profanation
positive du saint sacrement du mariage, en pousant, par un sordide
intrt, une femme mondaine et qu'il n'aimait pas. Madame Smith tait
d'une famille de mthodistes ou puritains; elle avait t leve dans
l'ide que la sduction de l'innocence, et le mariage avec une autre que
celle qu'on a sduite, taient les plus grands de tous les pchs.
Rsolue donc  punir le coupable dj dans ce monde, sans pardon et sans
rmission, elle avait fait venir chez elle une parente loigne, nomme
_madame Summers_, et son fils, et les avait dclars ses hritiers. Son
testament tait dj fait et dpos chez un homme de loi. Madame
Dashwood savait ces dtails du vicaire de la paroisse, digne et vieux
ecclsiastique qui,  ce titre, tait seul reu  Altenham. Il avait
ajout de grands loges de cette madame Summers, qui soignait sa
bienfaitrice avec la plus active reconnaissance; et madame Smith,
disait-il, se trouvait bien heureuse, dans son tat de maladie, d'avoir
chang les ngligences d'un jeune homme frivole et libertin, contre les
attentions d'une jeune femme reconnaissante et sensible.

Je suis bien aise, dit Maria en souriant, que quelqu'un ait gagn
quelque chose  mon malheur. M. Willoughby n'a plus besoin de la fortune
de sa cousine. Elle sera mieux place; et je ne suis pas fche qu'il
n'ait plus l'occasion de revenir dans mon voisinage.

En effet, depuis cet entretien elle reprit, non pas de la gaiet, mais
plus de srnit. Emma revint, et ce fut un grand plaisir. La famille de
la chaumire fut encore une fois runie; et leur vie douce et paisible
recommena tout comme avant que leurs coeurs eussent t si vivement
agits. Mais leur paix tait plus apparente que relle. Maria tait
encore faible et mlancolique par momens lorsqu'elle se laissait aller 
ses penses. Pour s'en distraire elle excuta avec courage le plan
qu'elle s'tait trac d'tudes et de lectures suivies, o souvent elle
associait sa jeune soeur; elle fit aussi les longues promenades qu'elle
avait mdites, mais avec une de ses soeurs, et ne cherchant plus la
solitude. Elles rencontrrent plusieurs fois, dans leurs excursions, la
parente et future hritire de madame Smith, qui se promenait de son
ct en cherchant des fleurs pour un herbier. La botanique tait une des
tudes que Maria avait commences, et  laquelle elle se livrait avec la
vivacit qu'elle mettait  tout. Ce mme but dans leurs courses les
rapprocha; elles se parlrent; et mesdemoiselles Dashwood trouvrent
qu'elle mritait tous les loges que le vicaire en avait faits  leur
mre; elle tait jeune et jolie, ou plutt trs-agrable. Elle tait
simple, modeste, timide, mais lorsqu'elle fut familiarise avec ses
nouvelles connaissances, elle parla bien et avec un son de voix
trs-doux. Elles auraient voulu l'engager  venir  la chaumire; mais
elle ne quittait madame Smith que pour des quarts d'heures pendant son
sommeil, et leurs rencontres mme furent toujours assez courtes. Maria
qui lui avait parl avec un peu de peine la premire fois, en tait 
prsent enchante. Je n'aurais jamais cru, disait-elle  Elinor, me
plaire autant avec quelqu'un qui me parle d'Altenham, et qui demeure
avec madame Smith. Mais du moins elle ne lui parlait pas de Willoughby,
et c'tait assez naturel.

Elinor commenait  s'impatienter de ne rien savoir d'Edward. Elle n'en
avait pas entendu parler depuis qu'elle avait quitt Londres; elle
ignorait s'il tait consacr, s'il tait mari. Ni madame Jennings, ni
son frre  qui elle crivait quelquefois, ne lui en parlaient.
Seulement, dans la premire lettre qu'elle avait reue de madame
Dashwood, il y avait cette phrase: Nous ne savons rien de notre
infortun Edward, et nous ne pouvons faire aucune enqute sur un sujet
prohib dans notre famille; mais de ce silence mme nous concluons qu'il
est encore  Oxford. Voil tout ce qu'elle en avait appris dans cette
correspondance, rendue plus frquente par la maladie de Maria. Dans les
autres lettres, le nom mme d'Edward ne se trouvait pas. Elle tait donc
 cet gard condamne  une complte ignorance.

Thomas, leur domestique, fut envoy un matin  Exceter pour des
commissions; il revint au moment du dner, et tout en le servant il
rendait compte  ses matresses des affaires dont il avait t charg.
Quand il eut fini il dit encore: Je suppose que vous savez, mesdames,
que M. Ferrars est mari avec la plus jeune des demoiselles Steles,
mademoiselle Lucy.

Maria tressaillit et tourna les yeux sur Elinor qui plissait
excessivement. Dieu! ma soeur, s'cria Maria, et en disant cela, elle
tomba elle-mme sur le dossier de sa chaise, avec un violent tremblement
nerveux. Mme Dashwood, dont le regard s'tait aussi port sur Elinor, et
qui l'avait vue plir, eut encore l'effroi de l'tat de Maria, et ne
savait  laquelle de ses filles aller. Maria cependant demandait des
secours plus pressans. La tremblante Elinor se leva pour les donner,
mais elle fut oblige de se rasseoir. Thomas sonna la femme de chambre,
qui, avec l'aide de madame Dashwood et d'Emma, conduisit Maria dans sa
chambre. Elle fut bientt mieux; et sa mre la laissant aux soins
d'Emma, revint auprs d'Elinor. Quoique trs-trouble encore, cette
dernire avait repris un peu de son courage et commenait  questionner
Thomas. Sa mre s'en chargea pour elle; et elle en fut bien aise: sa
voix n'tait pas encore trs-rassure.

--Qui vous a dit que madame Ferrars tait marie, Thomas? demanda madame
Dashwood.

--J'ai vu M. Ferrars moi-mme, madame, ce matin  Exceter et sa dame
aussi; ils taient ensemble dans une chaise de poste arrte devant la
nouvelle auberge de Londres. J'tais all l pour faire un message de
Sally  son frre, qui est un des postillons. Je regardai par hasard
dans cette chaise et je reconnus  l'instant mademoiselle Lucy Steles.
Elle me regardait aussi: j'tai bien vite mon chapeau. Elle m'a reconnu
et m'a appel, et s'est informe de vous, madame, et de vos jeunes
demoiselles, principalement de mademoiselle Maria. Elle m'a charg de
vous faire ses complimens  toutes les trois et ceux de M. Ferrars, et
de vous dire combien ils taient fchs de n'avoir pas le temps de vous
voir, mais qu'ils taient trs-presss d'aller plus loin..... je ne sais
o...... qu'ils y resteraient quelque temps; mais qu' leur retour ils
viendraient bien srement vous visiter.

--Mais vous a-t-elle dit qu'elle tait marie, Thomas?

--Oui, madame; et comme je la nommais miss Steles, elle sourit et me
dit qu'elle avait chang de nom depuis que je ne l'avais vue. Madame
sait bien comme elle est toujours affable, cette jeune dame, comme elle
parle  tout le monde, mme aux domestiques! Elle n'est pas fire du
tout, quoiqu'elle soit trs-belle, et pas plus depuis qu'elle est madame
Ferrars que lorsqu'elle tait miss Steles.

--Et son mari tait dans la chaise avec elle, dites-vous?

--Oui, madame, je l'ai vu appuy comme cela sur la portire; mais il ne
m'a rien dit. Il n'est pas comme sa femme; il n'aime pas  causer, comme
madame sait.

Le coeur d'Elinor pouvait aisment comprendre qu'Edward n'et rien 
dire  Thomas; et madame Dashwood donna la mme explication  son
silence.

--Est-ce qu'il n'y avait personne autre dans la chaise?

--Non, madame; seulement eux deux.

--Savez-vous d'o ils venaient?

--Ils venaient de Londres,  ce que miss Lucy..., madame Ferrars,
veux-je dire, m'a fait l'honneur de m'apprendre. Elle m'a dit aussi o
ils allaient; mais je ne puis me le rappeler.... .... ....; ce nom
m'est chapp. Mais ils n'y resteront pas long-temps. Elle m'a bien
promis... m'a ordonn de vous promettre de sa part, et de celle de son
mari, qu'ils vous verraient bientt.

Madame Dashwood regarda sa fille avec anxit; elle l'a trouva plus
calme qu'elle ne l'esprait. Elinor souriait, mais avec un peu
d'amertume; elle reconnut Lucy toute entire  ce message, car elle
tait bien sre qu'Edward ne pouvait dsirer de la voir. Ils vont sans
doute chez leur oncle Pratt, prs de Plymouth, dit-elle  voix basse 
sa mre, et bien srement ils ne viendront point ici.

Thomas semblait avoir tout dit, et cependant Elinor avait l'air de
dsirer encore quelque chose. Le coeur de madame Dashwood la devina.

--Les avez-vous vus partir? demanda-t-elle encore.

--Non, madame; j'ai seulement vu arriver les chevaux de poste; mais je
craignais d'arriver trop tard pour servir  table, et je ne me suis pas
arrt plus long-temps.

--M. Ferrars avait-il l'air bien portant?

--Oui, madame, comme  l'ordinaire. Je ne l'ai pas, il est vrai,
beaucoup regard; mais madame Ferrars est  merveille; c'est une
trs-jeune et trs-belle dame! Elle avait un chapeau noir tout garni de
plumes, et un bel habit de voyage qui lui allait trs-bien. Ah! qu'elle
a l'air heureux et content d'tre marie celle-l!

Madame Dashwood ne demanda plus rien. Thomas avait desservi la table.
Maria avait fait dire qu'elle ne voulait plus rien. Elinor n'avait pas
plus d'envie de manger; et le dner retourna  l'office sans qu'on y et
touch. Emma elle-mme, malgr l'apptit de quatorze ans, tait trop
inquite de ses soeurs pour s'occuper du dner. Elle aimait tendrement
Maria, et prfra rester auprs d'elle. Madame Dashwood leur envoya un
peu de dessert et de vin, et resta seule avec Elinor. Elles furent assez
long-temps en silence, occupes des mmes penses. Madame Dashwood
craignait de hasarder une remarque, ou d'offrir une consolation. Malgr
l'empire que sa fille ane avait sur elle-mme, et qu'elle tchait
d'exercer dans ce moment autant qu'il lui tait possible, il tait
facile  sa mre de s'apercevoir qu'elle souffrait beaucoup. Elle vit
alors que cette intressante jeune personne s'tait efforce, en parlant
de son chagrin, d'en adoucir l'impression pour ne pas ajouter  celui de
sa mre; elle vit que sa raison et son courage n'altraient en rien sa
sensibilit, et qu'elle avait t dans l'erreur, en pensant que sa fille
ane n'avait pas regrett Edward autant pour le moins que Maria avait
regrett Willoughby, et avec de plus justes motifs. Elle se reprochait
de s'tre laiss dominer entirement par le malheur de l'une de ses
filles, et d'avoir t injuste, inattentive, et presque dure pour
l'autre, qui cachait mieux son affliction. Elle aurait voulu rparer ses
torts, mais elle craignait de l'attendrir encore davantage. Enfin elles
se regardrent, tombrent dans les bras l'une de l'autre, et leurs
larmes se confondirent.

--Bonne maman! dit Elinor, ds qu'elle put parler, vos filles ne sont
pas heureuses par l'_amour_; mais on ne peut avoir tous les bonheurs; et
l'_amour filial_, et l'_amour maternel_ ne sont-ils pas les plus grands
de tous les bonheurs de la vie?




CHAPITRE L.


Elinor prouva bientt la diffrence qu'il y a entre l'attente d'un
fcheux vnement, et la certitude; elle s'avoua qu'en dpit de sa
raison elle avait toujours admis un lger espoir, tant qu'Edward ne
serait pas mari, qu'il arriverait quelque chose qui romprait son
mariage avec Lucy, soit des rflexions sur le caractre de cette jeune
personne, soit la mdiation de quelques amis, soit quelque tablissement
plus avantageux pour Lucy..... Mais actuellement tout tait fini; ils
taient maris, et elle condamna son propre coeur de cette flatterie
cache qui augmentait encore sa peine. Jamais elle n'avait mieux senti
combien Edward lui tait cher, qu'au moment o elle devait y renoncer
pour toujours. Dans les commencemens de son inclination pour lui, elle
s'y abandonna sans crainte; il ne lui vint pas alors dans l'esprit qu'il
y et des obstacles  un mariage entre elle et le frre de sa
belle-soeur. Quand ensuite cette dernire le lui fit sentir, il tait
dj trop tard pour en revenir  l'indiffrence pour un homme qui lui
convenait sous tous les rapports. D'ailleurs cet homme serait libre un
jour de se marier  son gr, et dans chaque occasion il dclarait
positivement que c'tait la seule chose sur laquelle il ne prendrait de
conseil de personne que de son propre coeur. Elinor sentait dans sa
conscience qu'elle ferait son bonheur, puisque toute sa conduite
annonait qu'il lui tait tendrement attach. Madame Dashwood le
dsirait; et ni l'une ni l'autre n'imaginaient que madame Ferrars, qui
paraissait aimer son gendre, voult le blesser en refusant une de ses
soeurs pour belle-fille. Elle sentait  prsent combien elle s'tait
berce de chimres, et que son bonheur tait vanoui sans retour!

Elle ne comprenait pas ce qui avait pu dcider Edward  se marier aussi
vite, vraisemblablement avant sa conscration, et ne pouvant encore
aller habiter son presbytre; mais elle savait combien Lucy tait vive
et active quand son intrt personnel tait en jeu. Elle avait voulu
sans doute s'assurer de lui et ne pas courir les risques d'un dlai. Ils
s'taient maris  Londres, et ils allaient srement passer quelque
temps chez leur oncle Pratt  Longstaple, en attendant qu'ils eussent
une habitation  eux. Qu'est-ce qu'Edward devait avoir senti en tant 
quatre milles de Barton, en voyant le domestique de la chaumire, en
entendant le message de sa femme? Son silence complet l'exprimait bien;
son coeur tait trop oppress pour qu'il pt dire un seul mot; et la
pauvre Elinor souffrait autant pour lui que pour elle-mme. Du moins
elle tait libre! mais lui, avec qui tait-il associ pour la vie? Elle
aurait bien pu dire aussi, comme Maria disait de Willoughby: _Pauvre
Edward, priv pour toujours du bonheur domestique_! Elle supposait
qu'ils seraient bientt tablis  Delafort, Delafort! cette place 
laquelle tout conspirait  l'intresser, qui serait peut-tre un jour
aussi la demeure de sa soeur, qu'elle dsirait et craignait encore plus
de connatre. Elle se les reprsentait dans leur joli presbytre, si
bien arrang par les soins de leur protecteur. Elle voyait Lucy active
et mnagre avec vanit; unissant une apparence d'lgance et de dpense
devant les trangers,  la frugalit la plus parcimonieuse quand ils
seraient en tte  tte; conomisant sou sur sou pour briller quelques
mois d'hiver  Londres, et laisser son mari seul  ses devoirs de
pasteur; causant familirement avec tous les paysans, et exigeant d'eux
avec rigueur leurs redevances; ne donnant jamais rien et recevant tout;
poursuivant sans cesse son intrt personnel; ne songeant qu' elle
seule au monde, et trop contente d'elle-mme, quand par quelque ruse
elle avait obtenu quelque avantage; courtisant le colonel Brandon,
madame Jennings et tous les amis riches, etc. etc. Elle voyait Edward,
le pauvre Edward! Hlas! elle ne savait pas elle-mme comment elle
devait le voir, heureux ou malheureux. Rien ne lui plaisait: elle
dtournait autant qu'elle pouvait ses penses de lui; mais elles y
revenaient sans cesse.

Elle ne comprenait pas non plus qu'aucune de ses connaissances de
Londres ne lui crivt ce mariage, ne lui en dt les particularits. A
quoi pensait madame Jennings, pour qui un mariage tait toujours un
vnement intressant dont elle aimait  causer? Et le colonel,
n'avait-il donc rien  lui dire de son nouveau pasteur? Ils lui
paraissaient tous coupables au moins de paresse et de ngligence.

--Ne voulez-vous pas crire au colonel Brandon, chre mre, et lui
rappeler la promesse de venir nous voir? dit-elle un matin  madame
Dashwood.

--Je l'ai fait, mon ange! lui rpondit-elle, la dernire semaine; et
comme il ne m'a pas rpondu, et que je le pressais beaucoup d'arriver,
je l'attends d'un jour  l'autre. Je ne serais pas surprise de le voir
ce soir ou demain. Faites prparer sa chambre, mon cher amour! Combien
je me rjouis de le revoir! Il sera bien tonn de trouver Maria aussi
bien. En revenant de la promenade elle avait des couleurs, elle tait
presque aussi jolie qu'avant ses chagrins; ne le trouvez-vous pas? Il
me tarde que ce cher colonel la voie.

Il tardait aussi  Elinor de le voir, d'apprendre de lui tout ce qu'il
saurait sans doute de M. et madame Ferrars. Elle alla faire arranger la
chambre destine aux visites, et fit bien, car en rentrant au salon elle
vit de la fentre un homme  cheval s'avancer. Le voil! s'cria-t-elle;
c'est le colonel! Sa mre et ses soeurs regardent aussi. Il tait dans
la cour; il descendait de sa monture, et.... ce n'tait pas le colonel
Brandon, c'tait.... Edward en personne. Est-ce possible? s'crie
Elinor, c'est Edward! Edward! rptrent-elles avec motion et surprise.
Elinor est la plus calme; elle fait un effort inoui. H bien! c'est
Edward, notre ancien ami, qui vient de chez son oncle pour nous voir.
Faites entrer, dit-elle  Thomas qui l'annonait. Je veux tre calme, je
veux tre matresse de moi-mme. Je vous en conjure, ma mre, mes
soeurs, recevez-le bien, sans froideur, sans gne. On n'eut pas le temps
de lui rpondre. Il est  la porte, il entre.....

Certes il n'avait pas la contenance d'un heureux poux; il tait aussi
ple, aussi mu que celles qui le recevaient. Son regard baiss semblait
redouter leur rception et sentir qu'il n'en mritait pas une bonne.
Madame Dashwood en fut touche et, tant pour suivre la recommandation de
sa fille que celle de son propre coeur, elle le salua avec une
bienveillance un peu force, lui tendit la main, et lui souhaita joie et
bonheur, mais avec un ton bien diffrent de sa manire ordinaire.

Il rougit et bgaya une rponse inintelligible. Elinor voulut dire comme
sa mre; elle ne put articuler un mot. Elle voulut aussi lui donner la
main; c'tait trop tard, il s'tait assis. Au bout d'une minute elle
prit une contenance qu'elle crut trs-naturelle, et avec un son de voix
altr, parla du beau temps qu'il avait eu pour sa course. Maria le
salua d'un mouvement de tte sans ouvrir la bouche, et s'assit, aussi
loin de lui qu'il lui ft possible. Emma qui, sans savoir tout, savait
cependant qu'il tait mari, et qui trouvait trs-mauvais que ce ne ft
pas avec sa soeur Elinor, garda aussi un digne silence, et alla
s'asseoir  ct de Maria. Elles prirent leurs ouvrages, afin de n'tre
pas tentes de le regarder. Pour le monde, Maria n'aurait pas adress
la parole au mari de Lucy Steles. Quand Elinor eut cess de se rjouir
du beau temps, de la scheresse, un silence gnral suivit. Edward tait
visiblement dans le plus grand embarras. Sans savoir ce qu'il faisait,
il prit les ciseaux d'Emma qui taient sur la table, les sortit de leur
tui de maroquin rouge, et se mit  le couper en petits morceaux. Emma
poussa Maria du coude, et lui dit  l'oreille: C'est mon pauvre tui qui
en porte la peine; mais j'aime mieux qu'il le coupe en entier que de lui
parler. Maria leva les paules et ne rpondit rien.

Madame Dashwood voulut enfin rompre ce ridicule silence, et, avec un
demi-sourire qu'elle croyait honnte, et qui n'tait qu'amer, elle lui
dit: J'espre, monsieur, que madame Ferrars est bien.

--Trs-bien, madame. Un autre silence suivit. Elinor qui voyait l'excs
de son embarras, ne voulait pas y ajouter, en ayant l'air de s'en
apercevoir; elle voulut au contraire chercher  le remettre en lui
parlant amicalement: elle fit donc un nouvel effort sur elle-mme, et
lui dit avec l'air de l'intrt: Est ce que madame Ferrars est 
Longstaple?

--A Longstaple! reprit-il d'un air de surprise; non, ma mre est 
Londres.

--Je voulais parler; dit Elinor en prenant aussi son ouvrage, de.... non
pas de madame Ferrars la mre, mais de la jeune madame Ferrars. Elle ne
leva pas les yeux, n'osant pas le regarder. Madame Dashwood et ses deux
cadettes, au contraire, tournrent les yeux sur lui. Il rougissait,
tait en perplexit; enfin, aprs quelque hsitation, il dit: Peut-tre
vous entendez la femme de mon frre, madame Robert Ferrars?

--Madame Robert Ferrars! Ce nom fut rpt par madame Dashwood et par
Maria avec l'accent de la surprise. Elinor ne pouvait dire un seul mot,
ne savait ce qu'elle entendait, et ses yeux attachs sur lui demandaient
une explication.

--Peut-tre vous ne savez pas, dit-il d'une voix un peu plus ferme.....
il me parat  prsent que vous ignorez que mon frre, s'est mari
dernirement avec la plus jeune des.... avec mademoiselle Lucy Steles?

Ces paroles furent rptes en cho; except par Elinor. Toute sa
prsence d'esprit, toute sa fermet l'avaient abandonne. Elle sentit
qu'elle allait ou se trouver mal, ou fondre en larmes, et n'eut que la
force de se lever et de passer dans la chambre  manger. Sa mre qui
l'avait vue plir, la suivit immdiatement. Edward aurait bien voulu en
faire autant; il fut retenu non seulement par sa timidit naturelle,
mais par Maria qui vint  lui au moment o sa mre et sa soeur furent
sorties, et lui prit vivement les deux mains entre les siennes, en lui
disant: O Edward!  mon ami! mon frre! dites, rptez encore que vous
tes libre, que Lucy est marie, et que ce n'est pas avec vous!

--Ah! non, non, grce au ciel! pas avec moi..... Mais Elinor? dit-il en
regardant vers la porte avec inquitude; ah! Maria, s'il est vrai que
je suis votre ami, votre frre, conduisez-moi aux pieds d'Elinor et de
votre mre.... Je me suis cru rejet pour toujours quand j'ai vu votre
rception;  prsent je retrouve la vie et l'espoir du pardon.

--Faut-il aussi vous pardonner d'avoir coup mon tui? dit Emma en
relevant les petites pices de maroquin et en les lui montrant dans sa
main.

--Allons, dit Maria en passant son bras sous le sien, allons trouver ma
mre et ma soeur. Vous avez mon aveu; mais tout dpend d'elles.

--Et j'ose compter sur leur bont, dit l'heureux Edward.

Ils passrent dans la salle  manger, o la mre et la fille pleuraient
de joie dans les bras l'une de l'autre.....

--O ma mre!  mon Elinor! dit Edward  genoux devant elles.

--Mon fils! mon cher Edward! rpondirent-elles toutes les deux en mme
temps.... Ces mots lui suffirent. Il se releva pour embrasser Maria et
Emma; il revint auprs de son Elinor. Pendant long-temps il n'y eut
entre eux que des acclamations de bonheur et de joie. A quatre heures le
dner fut servi, et l'heureuse famille runie autour de la table, mangea
peu, mais but de bon coeur  l'engagement d'Edward et d'Elinor; l'on ne
savait lesquels taient les plus contens. Maria semblait avoir oubli
toutes ses peines et ne plus exister que pour sa soeur. Cependant, sur
la fin du dner, quelques soupirs chapprent de son coeur lorsqu'elle
pensa que le bonheur dont jouissait Elinor tait fini pour elle. Elinor
s'en aperut, et reprenant plus de calme, elle pria Edward de leur
raconter les dtails d'un vnement qu' peine elles pouvaient croire;
par quel miracle, Robert qui blmait si fort son frre de son engagement
avec Lucy, qui le voyait pour cela rejet de la famille, avait pu se
mettre  sa place? Quelquefois Elinor craignait de faire un songe, et
tremblait du moment du rveil. Edward, libre de son engagement, et sans
avoir aucun reproche  se faire! c'tait un vnement si inespr, si
inattendu, qu'elle ne pouvait le comprendre. Il ne peut s'expliquer,
dit-il, que par le caractre de mon frre, celui de sa femme et le mien,
et je demande la permission d'entrer l-dessus dans quelques dtails.
Chre Elinor, c'est le premier moment o j'ose vous offrir mon coeur;
il faut qu'il vous soit connu en entier jusque dans ses moindres replis,
ainsi qu' votre mre et  vos soeurs. Je dois expier un tort de
jeunesse dont j'ai t bien puni par les tourmens qu'il m'a donns. Une
fois j'ai craint d'avoir  m'en repentir toute ma vie. Le ciel m'a
pardonn sans doute; et je suis bien plus heureux que je n'aurais os
l'esprer.

Il commena son rcit, qui fut souvent interrompu.




CHAPITRE LI.


Mon frre n'a qu'une anne de moins que moi. La nature en rapprochant
ainsi nos ges nous avait destins  cette liaison, la plus intime des
amitis, qui rpand sa douce influence sur toute la vie, qui commence
avec l'enfance et dure jusqu' la mort. A peine puis-je me rappeler le
temps o je l'ai prouve. J'aimais passionnment le petit compagnon des
jeux de mon enfance. Mais bientt notre mre sembla prendre  tche
d'altrer ce sentiment par la diffrence extrme qu'elle mit entre nous
deux. Robert tait un trs-bel enfant; et moi, tout le contraire. Ce
qu'il y a de certain, c'est qu'il tait plus gentil et moins pleureur,
parce qu'on ne le contrariait jamais et qu'on faisait toutes ses
fantaisies. Il tait non seulement le favori de ma mre, mais de tous
ceux qui avaient intrt de lui plaire, et fut un _enfant gt_ dans
toute l'tendue du terme; tandis que le pauvre fils an, toujours
grond, toujours repouss, devint de plus en plus triste et maussade, et
finit par mriter peut-tre,  l'extrieur du moins, l'indiffrence
qu'il inspirait. Mais si j'en suis devenu moins aimable, si j'ai t
plus malheureux dans mon enfance, j'ose croire aussi que j'ai d
quelques vertus  cette ducation svre. C'tait surtout ce titre
d'_an_ que ma mre ne pouvait supporter. Mon pre l'avait laisse
matresse, il est vrai, de disposer de sa fortune; mais l'usage, le
respect de l'opinion l'empchaient de substituer mon frre  mes droits,
tant que je ne donnerais pas, par ma mauvaise conduite, l'occasion de me
dshriter. Mais cent fois je l'ai entendue dire: Pourquoi n'est-ce pas
Robert qui est venu le premier au monde? celui-l aurait fait honneur 
sa fortune. Elle pouvait du moins m'loigner d'elle, et n'y manqua pas.
Ds l'ge de quinze ans je fus remis aux soins de M. Pratt, dont on lui
parlait comme d'un homme en tat de diriger mon ducation, et qui
consentit  me prendre en pension chez lui prs de Plymouth, o il
faisait valoir un petit domaine. C'tait un homme simple et bon, assez
savant en effet pour m'enseigner ce qu'un jeune homme bien n doit
apprendre, mais sans le moindre usage du monde, o jamais il n'avait
vcu, et tout--fait hors d'tat de me former pour la socit o je
devais vivre, et de corriger l'excessive timidit que ma premire
ducation m'avait donne. Sa femme tait simple et commune. Ils
n'avaient pas d'enfant. J'tais leur seul pensionnaire, et je me serais
ennuy  prir, dans leur maison, si ses deux nices, les jeunes
Steles, n'y avaient pas fait de frquens sjours. Lucy, du mme ge que
moi, tait trs-jolie, trs-vive, trs-agaante, et du premier moment
dcida dans sa petite tte, que le pensionnaire de son oncle devait tre
son amoureux et son mari, et fit tout ce qu'il fallait pour y russir.
Cela n'tait pas difficile; et elle n'eut pas besoin, pour me captiver,
de toute l'adresse qu'elle y mit, ni de tous les soins qu'elle se
donna. J'tais dans l'ge o le coeur s'ouvre  toutes les impressions.
Le mien, naturellement trs-aimant, ne demandait qu' se donner, et n'en
avait point encore trouv l'occasion. Toujours repouss, toujours
humili chez ma mre, la premire personne qui me tmoigna un intrt
vif, qui parut me compter pour quelque chose, et qui ne m'pargnait pas
des flatteries de tout genre, dut me paratre un ange du ciel; et comme
elle joignait  cela une figure trs-jolie et trs-anime, et la
fracheur de 16 ans, il n'est pas tonnant qu'en trs-peu de temps je
crusse tre, ou que je fusse rellement peut-tre passionnment
amoureux. C'tait la premire jeune personne que j'eusse vue
familirement; et le bon M. Pratt, content de mes progrs dans mes
tudes, et plus encore de la bonne pension, ferma les yeux sur mon
attachement pour sa nice, car je le cachais si peu, qu'il tait presque
impossible qu'il ne s'en apert pas. Naturellement honnte et timide,
mon seul projet tait de l'pouser ds que je serais en ge. Je lui en
donnai mille fois l'assurance, et de bouche, et par crit; mais je
n'allai pas plus loin, et j'aurais regard comme un crime d'avoir une
autre ide. Lucy m'aimait-elle alors comme je l'aimais, ou l'espoir de
partager ma fortune et de briller  Londres, tait-il son seul mobile?
Ce n'est que depuis peu que je me suis permis ce doute. Elle jouait si
naturellement l'amour passionn et dsintress que, mme depuis que
j'ai t clair sur ses dfauts, je n'eus jamais le moindre soupon
sur ses sentimens.

Je passai trois ans chez M. Pratt. J'en avais dix-huit quand mes tuteurs
exigrent de ma mre que je fusse rappel chez elle. Je partis de
Longstaple, formant le projet d'une constance ternelle, la jurant 
Lucy, et pouvant  peine par mes sermens rpts apaiser un peu sa
douleur que je partageais de toute mon ame. Mais je n'avais que dix-huit
ans; et  cet ge les sermens d'un jeune homme ont peu de valeur. Je
suis convaincu que si ma mre m'avait alors vou  quelque tat qui
demandt de l'activit ou de la rflexion, que si mon temps avait t
employ de manire  me tenir au moins quelques mois loign de Lucy,
j'aurais fini, comme tous les jeunes gens de mon ge, par oublier cette
inclination d'enfance, qui n'tait rien moins que fonde sur la
sympathie, et qui existait bien plus dans l'imagination que dans le
coeur. Mais au lieu de m'adonner  un tat, ou de me permettre d'en
choisir un, je revins  la maison compltement dsoeuvr. Ma mre ne me
grondait plus, mais ne faisait nulle attention  moi. La plus entire
indiffrence avait succd  sa svrit. Elle ne songea pas mme  me
prsenter dans le monde, et me laissa absolument livr  moi-mme et 
mon oisivet. Robert au contraire tait de toutes ses socits, et
donnait dans tous les travers et l'extravagance de la mode. L'excs de
sa fatuit m'inspira naturellement une extrme aversion pour son genre
de vie, et me rendit toujours plus sauvage et plus rserv. Peut-tre 
cette poque ai-je quelque obligation  l'amour que je croyais avoir
pour Lucy, et au got de l'tude que j'avais pris chez son oncle. Ma
mre, ne faisant rien pour me rendre la maison agrable, abandonn 
moi-mme, ne trouvant dans mon frre ni un compagnon, ni un ami,
j'aurais pu facilement chercher des distractions dangereuses. Mais la
seule que je me permettais tait de frquens voyages  Longstaple, que
je regardais comme ma demeure, et ceux qui l'habitaient, comme ma
famille; o j'tais toujours bien venu; o Lucy me paraissait toujours
plus tendre et plus aimable! C'tait encore la seule femme que j'eusse
vue; je ne pouvais donc faire aucune comparaison, ni m'apercevoir
d'aucun de ses dfauts. Auprs de sa soeur Anna et de sa tante Pratt,
je la trouvais un miracle d'esprit et de beaut, et chaque fois que je
la voyais, je confirmais mes engagemens de l'pouser. Ainsi s'coula
toute une anne. Quand j'eus dix-neuf ans, on crut convenable de me
faire passer un ou deux ans  l'universit d'Oxford. Mon frre tait
alors  Westminster. Ce fut pendant ce temps-l que notre soeur Fanny,
avec qui je m'tais cependant assez li pendant les dernires annes,
pousa votre frre, M. John Dashwood. Je ne fus pas  leur noce; mais
lorsqu' vingt-un ans je quittai Oxford, mon premier soin fut d'aller la
voir  Norland, dont ils venaient d'hriter.... Ah! chre Elinor, c'est
l o je devais apprendre  connatre un sentiment bien diffrent de
celui que je croyais avoir pour Lucy, et qui s'tait dj fort affaibli
par l'absence; c'est-l que voyant continuellement la plus aimable des
femmes, je sentis que ce que j'avais pris jusqu'alors pour de l'amour,
n'tait qu'une effervescence de jeunesse, et que j'avais trouv l'objet
qui doit m'attacher pour la vie. Chacune des perfections d'Elinor me
dcouvrait un dfaut dans Lucy, dans celle avec qui j'tais engag, et
qui devait tre ma compagne. Avant de venir  Norland, j'avais fait une
course  Longstaple. Dj, comme si c'et t un pressentiment, Lucy
m'avait paru moins aimable. Elle crit mal; son style est commun,
dpourvu d'ides; son orthographe est mauvaise, et notre correspondance
soutenue pendant que j'tais  Oxford avait plutt affaibli qu'augment
mon amour. Mais en la retrouvant plus tendre, plus empresse qu'elle ne
l'avait encore t, je crus avoir un tort envers elle, et je voulus le
rparer par un engagement positif de l'pouser lorsque je le pourrais.

Pouvais-je, chre Elinor, dans ces circonstances, vous offrir un coeur
qui ne tarda pas  vous appartenir en entier? J'aurais d vous fuir sans
doute; mais l'entranement tait trop fort, trop puissant. Je
connaissais trop mon peu de moyens de plaire, pour imaginer qu'il y et
quelque danger pour vous, et me condamnant au silence, je crus qu'il
m'tait permis de jouir dans votre socit des derniers momens de
bonheur de ma vie. Vous parttes pour Barton, et le vide affreux, le
dsespoir que j'prouvai loin de vous, me suggra une dmarche qui
devait me rendre ma libert; c'tait de parler  Lucy avec franchise de
l'tat actuel de mon coeur. Je cdai  cette ide aprs quelques
combats, et prfrant lui parler moi-mme, que de lui faire savoir par
une lettre qu'elle aurait pu feindre de n'avoir pas reue, j'allai 
Longstaple o elle tait alors, et j'eus avec elle un entretien o rien
ne lui fut cach. Elle dut voir combien je vous adorais sans vous
l'avoir jamais dit; elle dut voir combien je serais malheureux, spar
de vous, uni  une autre femme! Alors elle mit tout en jeu; larmes,
vanouissement, tendresse, reproches, prires, menaces, rien ne fut
nglig. Elle parla  ma conscience. Enfin le rsultat de cette visite,
d'o j'avais espr mon bonheur, fut de renouveler mes engagemens avec
elle, et de la quitter le plus infortun des hommes. En partant elle me
mit au doigt un anneau de ses cheveux, et me fit jurer de le porter.
Vous daignerez peut-tre vous rappeler, mon Elinor, l'tat o j'tais
lorsque je vins  la chaumire. Nos relations de famille ne me
permettaient pas de passer si prs de vous sans vous voir, et je
dsirais vous faire tacitement un dernier adieu. Je ne voulais rester
qu'un jour, et j'y fus une semaine; ce fut pour y prouver encore
l'ascendant d'un sentiment vrai et profond. A ct de vous je ne pouvais
penser qu' vous-mme, et j'tais heureux. Il fallut m'arracher  cet
enchantement, il fallut vous quitter.... Vous savez le reste, comme Anna
trahit notre secret, et comme ma mre en voulant m'obliger  pouser
mademoiselle Morton, me fora  dclarer moi-mme mes anciens engagemens
avec Lucy. Je savais par elle qu'ils taient connus de vous. Elle
m'avait assur que vous y preniez intrt, que vous les regardiez comme
sacrs. Ah! cela seul m'aurait engag  les tenir; mon seul
ddommagement tait de mriter votre estime. Qu'aurais-je d'ailleurs
gagn  les rompre, puisque j'tais sr qu'alors je n'aurais plus rien
t pour vous? Je me rsignai donc  mon sort, et je fis le sacrifice de
ma famille, de ma fortune et de toutes mes esprances de bonheur sur
cette terre,  une personne que je n'aimais plus; et qui par ses
procds avec vous m'avait dvoil son caractre.

Voil mon histoire; celle de mon frre et de Lucy m'est moins connue.
Je ne puis en juger que d'aprs leur caractre et les lettres qu'ils
m'ont crites, et que je vous montrerai. De tout temps Robert a affect
un grand mpris pour moi et pour ma tournure. La pense que j'avais pu
plaire  une jolie femme, a d naturellement exciter sa vanit et lui
donner l'ide de l'emporter sur moi, et de me souffler cette conqute.
Quand Lucy alla demeurer chez ma soeur, je la blmai de l'avoir accept,
et j'eus soin de m'y trouver trs-peu; Robert au contraire y tait sans
cesse. Il ignorait notre liaison; mais certainement Lucy lui plaisait,
parce qu'elle encensait sa vanit en le flattant avec excs. Sans doute
aussi son lgance et son jargon plaisaient davantage  Lucy que ma
timide simplicit. La grande dcouverte arriva. Je fus dshrit; ma
mre donna tout de suite  Robert ce qu'elle me destinait, et ds-lors
il plut encore davantage  une femme vaine, intresse, et qui de ce
moment forma le projet de chercher  se l'attacher, mais en me mnageant
encore dans le cas o elle n'y pourrait russir. Mon absence lui donnait
la facilit de suivre  merveille ce double plan. Je lui avais dclar
que notre mariage n'aurait lieu que lorsque je serais consacr et que
j'aurais un presbytre. La gnrosit du colonel Brandon leva cet
obstacle. Vous ftes charge de me l'apprendre, et vous dtes voir que
j'en fus plus pein que satisfait; mais je n'avais pas encore les
ordres, et je partis pour Oxford. Lucy m'crivait, et ses lettres
n'taient ni moins tendres, ni moins frquentes qu' l'ordinaire. Je
n'avais donc pas le moindre soupon du bonheur qui m'attendait et de ma
dlivrance, lorsque tout  coup je reus celles-ci, dit-il, en les
sortant de son porte feuille et en les prsentant  Elinor qui les
ouvrit et lut ce qui suit:

  MON CHER EDWARD,

  Ayant su par vous-mme que je n'tais plus depuis long-temps le
  premier objet de vos affections, j'ai cru qu'il m'tait permis de
  donner les miennes  un autre qui en sent mieux le prix que vous et
  veut bien m'assurer qu'aucune femme ne lui plat autant que moi. De
  mon ct je suis convaincue que lui seul peut me rendre heureuse.
  Ainsi, en pousant le cadet au lieu de l'an, j'assure le bonheur de
  trois personnes, le vtre, le mien, et celui de mon cher Robert  qui
  je viens de jurer  l'autel amour et fidlit. Il ne tiendra pas  moi
  que nous ne soyons galement bons amis sous notre nouvelle relation.
  Si, comme il est possible, notre mariage vous raccommode avec ma
  belle-mre, je suis sre au moins que vous vous intresserez  obtenir
  notre pardon, dont, au reste, je ne suis plus inquite. Robert
  m'assure qu'elle ne lui a jamais rien refus, qu'elle ne peut se
  passer de le voir. J'ai donc bien plus de chance de la voir aussi et
  de lui plaire, que je n'en aurais eu avec vous. D'ailleurs mon mari a
  dj une jolie fortune assure, et nous pouvons mieux nous passer de
  l'hritage de madame Ferrars. Nous partons  l'instant pour Daulish en
  Devonshire, o nous passerons quelques semaines. J'ai brl toutes vos
  lettres, et je vous prie d'en faire autant des miennes. Mais je pense
  que mon beau-frre voudra bien me laisser son portrait, de mme que je
  le prie de garder l'anneau de mes cheveux, en souvenir de son ancienne
  amie, et actuellement de sa belle-soeur.

  LUCY FERRARS.

Celle de Robert tait plus courte.

  Vous ne m'en voudrez pas, Edward, si je vous ai enlev votre belle
  conqute. Ce n'est, d'honneur, pas ma faute si la nature et
  l'ducation m'ont donn plus de moyens de plaire. Je crois d'ailleurs
  que Lucy et moi nous avons t forms l'un pour l'autre; mme ge,
  mmes gots. Elle est vraiment charmante, ma petite Lucy, et forme
  par moi, elle effacera l'hiver prochain toutes nos beauts  la mode.
  C'et t un meurtre de l'ensevelir dans un presbytre. Au reste 
  prsent vous pourrez renoncer  embrasser ce saint tat, pour lequel
  je vous crois cependant une vocation toute particulire. Adieu donc,
  mon cher pasteur, vous m'avez donn l'exemple de la dsobissance 
  nos parens, et je l'ai suivi. Vraiment je trouve trs-doux, quand on
  n'est plus enfant, de faire sa volont plutt que celle des autres; et
  vous aviez bien raison. Ma mre m'en a donn les moyens; j'en
  profite, et j'ai sans doute votre approbation.

  Votre heureux frre,

  ROBERT FERRARS.

Elinor les rendit sans aucun commentaire.

Je ne vous demande pas votre opinion, dit Edward, sur le style de ma
belle-soeur. Pour le monde, je n'aurais pas voulu que vous eussiez vu
une lettre d'elle quand elle devait tre ma femme. Combien de fois j'ai
rougi en les lisant! Je crois en vrit que, pass les premiers six
mois, cette lettre est la seule qui m'ait fait un plaisir sans mlange.

Il m'est impossible, dit Maria, de ne pas observer comme votre mre a
t punie par son propre tort. L'indpendance qu'elle a donne  Robert
par ressentiment contre vous, a entirement tourn contre elle. Il est
vraiment assez plaisant qu'elle ait donn mille pices de revenu  l'un
de ses fils, pour qu'il ft exactement la mme faute pour laquelle elle
dshritait l'autre. Car je suppose qu'elle sera aussi blesse du
mariage de Robert, qu'elle l'avait t du vtre.

--Elle le sera bien davantage, dit Edward. Dans le fond de son ame elle
n'tait pas fche d'un prtexte de mettre mon frre  ma place; mais
aussi comme il a toujours t son favori, sa faute sera plus vite
pardonne.

--Peut-tre, dit Elinor, trouvera-t-elle votre second choix aussi
mauvais que le premier. Avez-vous communiqu vos intentions  quelqu'un
de votre famille?

--Non, pas encore, chre amie! Ma premire pense, aprs avoir reu la
lettre de Lucy, fut de me mettre en route pour Barton par le plus court
chemin. J'ai quitt Oxford le lendemain. Je voulais avant tout, mon
Elinor, obtenir votre aveu et celui de votre mre. Hlas! je suis 
prsent un bien pauvre parti! un ministre de village avec deux ou trois
cents pices de revenu. Voil tout ce que je puis offrir  celle qui, 
mon avis, mriterait le trne du monde.

--Et votre coeur, dit Elinor avec son charmant sourire, ce coeur que le
mien sait apprcier depuis long-temps, ne le comptez-vous pour rien? Moi
je le compte pour tout; et il vaut mieux pour moi que tous les trnes.

Il fallut lui expliquer ensuite comment on l'avait cru mari, et
comment Thomas avait rencontr Lucy et Robert. Ce rcit excita de
nouveau son indignation contre la premire, qui s'tait certainement
fait un jeu de tromper un moment Elinor, en lui faisant croire qu'elle
avait pous Edward. Depuis long-temps les yeux de celui-ci s'taient
ouverts sur son ignorance complte, son mauvais ton, et ce genre de
finesse malicieuse, que ceux qui l'ont qualifient du nom d'_esprit_, et
qui n'en est que le simulacre; car c'est presque toujours au contraire
le signe d'un esprit troit et d'un manque d'ducation. Edward
attribuait  ce dernier travers tous les dfauts de Lucy, et la croyait
d'ailleurs une bonne fille, ayant assez d'esprit naturel et
d'attachement pour lui, pour se former insensiblement. Sans cette ide
rien ne l'aurait empch de rompre un engagement qui tait une source de
peines et de regrets.--Je crus de mon devoir, poursuivit-il, lorsque je
fus dshrit, de lui donner encore l'option d'annuler ou de continuer
nos engagemens. J'tais alors dans une situation qui ne pouvait, ce me
semble, tenter ni la vanit, ni l'avarice de qui que ce soit. En
persistant  vouloir m'pouser, elle semblait me prouver une affection
vive et dsintresse, dont je fus entirement dupe, et qui me donna des
remords. Encore  prsent je ne puis comprendre pourquoi elle
s'obstinait  enchaner un homme qu'elle n'aimait pas, dont elle savait
n'tre pas aime, et qui n'avait plus ni fortune, ni amis, ni
protection. Elle ne pouvait pas deviner que le colonel Brandon me
donnerait un bnfice.

--Non, dit Maria; mais il pouvait arriver tel vnement dans votre
famille qui vous remt  votre place. Elle ne risquait rien pour
elle-mme, puisqu'elle a prouv qu'elle se croyait en pleine libert.
Votre nom seul lui donnait un grand relief parmi les siens, et si rien
ne se prsentait de plus avantageux, elle vous aurait du moins prfr
au clibat. Indigne fille! je l'ai toujours devine, et je n'ai aucun
repentir de ma manire froide et repoussante avec elle.

Edward apprit avec plaisir que le colonel Brandon tait attendu  la
chaumire. Il tait charm d'une prompte occasion de le remercier mieux
qu'il ne l'avait fait encore. La mauvaise humeur que lui donnait ce don,
lorsqu'il l'obligeait d'pouser Lucy, avait perc dans l'expression
trs-faible de sa reconnaissance. A prsent, dit-il, en pourrai-je
jamais tmoigner assez  celui qui assure mon bonheur? Sans asile, et
presque sans revenu, aurais-je os demander cette main chrie?

--Sans asile? dit madame Dashwood, n'auriez-vous pas pu vivre ici avec
nous? Le gendre qui rendra mon Elinor heureuse comme elle mrite de
l'tre, sera toujours assez riche pour moi, et je partagerai avec lui le
peu que je possde.

Elinor vint embrasser son excellente mre. Un peu moins romanesque
qu'elle, elle savait bien qu'on ne vit pas d'amour, et que trois cent
cinquante pices par an, qui taient tout ce qu'ils pouvaient esprer,
en runissant leurs petites fortunes, demandaient beaucoup d'conomie
pour nouer les deux bouts de l'anne. Edward n'tait pas sans esprance
que sa mre ne ft  prsent quelque chose pour lui; mais non pas
Elinor. Mademoiselle Morton et ses trente mille livres tant encore l,
elle tait sre que madame Ferrars, qui la regardait seulement comme un
parti moins dshonorant que Lucy, offrirait encore  son fils, non
mari, mademoiselle Morton, et sur son nouveau refus, dont elle ne
doutait pas, le dshriterait cette fois pour toujours, et que l'offense
de Robert ne servirait qu' enrichir Fanny. Mais Elinor et Edward
avaient tous les deux des gots si simples, qu'ils taient srs de
pouvoir trouver, malgr cela, le bonheur dans leur troite mdiocrit
de fortune.

Edward fut invit par madame Dashwood  passer huit jours  la
chaumire, et l'on juge s'il accepta avec transport, et si Elinor fut
heureuse. Mais leur caractre  tous les deux ne donnait pas beaucoup
d'expansion  leur bonheur; ils en jouissaient en silence. Elinor
d'ailleurs mnageait Maria, et ne voulait pas lui offrir le spectacle
d'un amour heureux et passionn. Edward tait avec toutes comme un frre
chri; et un tranger aurait eu peine  deviner  laquelle il tait
attach par l'amour le plus tendre et le plus rciproque.




CHAPITRE LII.


Quatre jours aprs l'arrive d'Edward, celle du colonel Brandon vint
complter la satisfaction de madame Dashwood. Mais elle ne put avoir
celle de le loger: il n'y avait  la chaumire qu'une seule chambre 
donner. Edward garda son privilge de premier venu; il n'avait
d'ailleurs pas de connaissance dans le voisinage. Alors le colonel
offrit de retourner tous les soirs dans son ancien appartement au parc;
il en revenait ds le matin pour djeuner avec ses amies. Pendant trois
semaines de solitude  Delafort, il avait eu le temps de calculer la
disproportion entre trente-huit ans et dix-huit, et il revint  Barton
dans une disposition d'esprit qui lui rendait bien ncessaires, et les
progrs de la sant de Maria, et l'amiti qu'elle lui tmoignait, et
tous les encouragemens de madame Dashwood. Au milieu de tels amis il eut
bientt retrouv sa srnit. Il ignorait compltement le nouveau choix
de Lucy; il ne savait pas un mot du penchant d'Elinor, ensorte que les
premires visites se passrent  couter et  s'tonner. Madame Dashwood
se chargea de ce rcit; il y prit le plus vif intrt, et trouva de
nouveaux motifs de se rjouir de ce qu'il avait fait pour Edward,
puisque c'tait actuellement aussi pour Elinor. Il est inutile de dire
que ces deux hommes ayant autant de rapports dans les opinions, dans le
caractre, dans les manires, ne tardrent pas  se lier intimement.
Ces rapports auraient suffi sans doute; mais leur attachement pour les
deux soeurs les attira l'un vers l'autre, par une douce et prompte
sympathie, et produisit en peu de jours ce qui aurait t l'effet du
temps et de leur rapprochement.

Les lettres de Londres arrivrent enfin et furent trs-volumineuses;
elles racontrent la surprenante histoire dans tous ses dtails. Madame
Jennings tmoignait son indignation contre cette _changeante_ fille, et
sa compassion pour _le pauvre malheureux_ Edward, qui peut-tre,
disait-elle, allait mourir  Oxford de ce chagrin, si cruel, si
inattendu. Il n'y avait que deux jours d'couls depuis que Lucy tait
venue passer deux heures avec elle, et elle ne lui en avait pas dit un
mot. Seulement elle lui avait cont qu'elle voyait quelquefois M. Robert
Ferrars, et qu'elle cultivait une bienveillance qui pouvait un jour tre
utile  Edward, ce dont elle la loua fort. Voyez quelle indigne
trompeuse, s'criait-elle dans sa lettre! La bonne Anna ne s'est non
plus doute de rien. Pauvre crature! ce fut elle qui vint me
l'apprendre; elle en pleurait amrement. Sa soeur, au lieu de l'emmener
avec elle, avait emport tout leur argent; c'tait elle qui le gardait;
et la malheureuse tait sans un seul schelling. Je l'ai garde avec moi
jusqu' ce que j'aille au parc, d'o je la renverrai  sa famille. Sa
joie de rester encore un peu  Londres et chez moi o le docteur Donavar
vient quelquefois, l'a compltement console. Mais qui consolera le
pauvre dlaiss Edward? Pour mon got je l'aimerais cent fois mieux que
ce fat de Robert..... Il me vient une ide: il faut que vous l'invitiez
 Barton, et que Maria ait piti de lui, etc. etc. etc.

Il y avait aussi une longue lettre de M. John Dashwood, qui racontait
cet vnement  Elinor avec de grandes lamentations. Sa belle-mre tait
la plus malheureuse des femmes. La _sensible_ Fanny avait eu des
rechutes de maux de nerfs si violens, que c'tait un miracle qu'elle et
pu y rsister. L'offense de Robert tait impardonnable; mais Lucy tait
beaucoup plus blmable. On n'osait nommer ni l'un ni l'autre devant
madame Ferrars. Cependant elle aimait tellement ce fils, que peut-tre
un jour pourrait-elle consentir  le revoir; mais sa femme ne
paratrait jamais en sa prsence. La manire mystrieuse avec laquelle
cette affaire s'tait trame ajoutait beaucoup  _leur crime_. Car si
l'on avait eu le moindre soupon, on aurait pu prendre des mesures pour
l'empcher. Il priait Elinor de se joindre  lui pour se plaindre de ce
qu'Edward n'et pas pous plus tt cette fille, qui prive tour  tour
une bonne mre de ses deux fils. Madame Ferrars,  leur grande surprise,
n'avait pas nomm Edward une seule fois dans cette occasion, et lui
n'avait pas crit une ligne; c'tait cependant le moment de chercher 
se rconcilier avec sa mre, en lui promettant de faire ce qu'elle
dsire. Peut-tre qu'il ne l'osait pas; mais il pourrait s'adresser  sa
soeur, y joindre une lettre de soumission pour sa mre, que Fanny lui
remettrait, et qui peut-tre aurait un bon effet.

Ce paragraphe tait de quelque importance pour rgler la conduite
d'Edward. Il le dtermina  tenter en effet une rconciliation, mais non
pas comme John Dashwood l'entendait.

--_Une lettre de soumission!_ rptait Edward. Non certainement je n'ai
point de soumission  faire. Dois-je demander pardon  ma mre de
l'ingratitude de Robert envers elle et de sa trahison envers moi? Il m'a
rendu le plus heureux des hommes; voil tout ce que je puis lui dire, et
ce qui l'intressera fort peu.

--Vous pouvez certainement, dit Elinor, demander pardon  votre mre, de
ce que vous l'avez offense. Je pense mme que vous pourriez  prsent
lui tmoigner en conscience quelques regrets d'avoir form cet
engagement qui attire sur vous sa colre.

--Oui, je le puis, dit Edward, et je le ferai.

--Et, ajouta-t-elle en souriant, vous pourriez peut-tre aprs cela
convenir en toute humilit, que vous avez form un second engagement,
presque aussi imprudent  ses yeux que le premier, avec la soeur de son
gendre.

Edward n'eut rien  opposer  ce plan; mais se dfiant un peu dans cette
occasion de l'intercession de son beau-frre et de sa soeur, il prfra
traiter personnellement et de bouche, plutt que par crit. Il fut donc
rsolu qu'il irait  Londres, descendrait chez Fanny, et lui
demanderait de l'introduire auprs de leur mre.

--Et si elle y consent, dit Maria avec vivacit, si elle amne une
rconciliation entre vous et votre mre, je me rconcilie aussi avec
elle, et je lui pardonne tout.

Le lendemain Edward partit accompagn des voeux de tous ses amis pour le
bon succs de son voyage; et le colonel consentit  rester quelques
jours encore pour les consoler un peu de son absence; mais il continua
de loger au parc.

Le troisime jour il ne vint pas au djeuner. Elinor proposa  sa soeur
une promenade du ct du parc, o peut-tre elles le rencontreraient; et
Maria y consentit. En effet,  peine eurent-elles tourn la colline,
qu'elles le virent,  quelque distance, assis sur un banc de gazon;
mais il n'y tait pas seul. Une femme tait assise  ct de lui, et
avait un enfant sur ses genoux; il caressait beaucoup l'enfant, et
prenait aussi les mains de la dame entre les siennes. Je veux mourir,
s'cria Maria, s'il n'est pas avec notre nouvelle connaissance
d'Altenham, madame Summers, la parente de madame Smith, et sans doute
c'est son fils. Mais d'o le colonel la connat-il si intimement? Elinor
ne rpondit rien; un soupon traversait sa pense. Avanons, dit Maria.
Au moment mme le groupe du banc de gazon les aperut; ils se levrent
et vinrent au devant d'elles, en sorte qu'on se rencontra bientt. Le
colonel avait l'air assez embarrass; mais au premier regard que Maria
eut jet sur l'enfant, que sa mre avait repris, elle en comprit la
cause. C'tait le portrait en mignature de Willoughby; il tait
impossible de s'y mprendre et de ne pas voir que c'tait son fils. Tout
fut dvoil. Madame Summers tait la fille adoptive du colonel,
l'infortune Caroline Williams, la victime des sductions de celui que
Maria avait tant aim. Elle eut peine  retenir un cri et  ne pas
repousser l'enfant, qui, attir par les rubans roses de son chapeau, lui
tendait ses petits bras. Elinor frappe aussi de la ressemblance, se
hta de se mettre entre lui et sa soeur, de parler  madame Summers, de
caresser le petit pour laisser  Maria le temps de se remettre. Mais ce
mouvement avait effray l'enfant; il pleurait, et sa mre voulut
absolument l'emmener et rejoindre madame Smith. Une bonne attendait 
quelque distance. La jeune maman salua les deux soeurs avec amiti, le
colonel avec un tendre respect, et s'loigna avec son petit fardeau.
Maria lui rendit son salut amical, et l'embrassa mme. Rien ne prouva
mieux  Elinor les progrs de sa raison; mais elle avait un tremblement
d'motion involontaire qui l'obligea  prendre le bras que le colonel
lui offrait.

Ils firent quelques pas en silence; enfin le colonel le rompit.--Vous
venez, leur dit-il, de faire une dcouverte qui a d vous surprendre.
Oui, cette jeune femme est celle  qui j'ai long-temps servi de pre, et
que je n'ai pu garantir du malheur. Mais il est rpar autant qu'il peut
l'tre. L'excellente madame Smith, en punissant svrement son jeune
parent, a voulu que l'enfant et celle qui lui a donn la vie, rejets
par lui, le remplaassent dans ses affections. Je ferai, m'crivit-elle
en me les demandant, ce qu'il aurait d faire, ce qu'il m'a refus;
j'assurerai leur sort, et comme je ne puis dsirer la damnation
ternelle d'un jeune homme que j'aimais comme un fils, avant ses
erreurs, j'espre obtenir ainsi de Dieu le pardon de son pch, et qu'il
ne soit puni que dans cette vie. Vous comprenez avec quelle joie je
cdai mon infortune pupille  cette respectable femme. Caroline forme
par le malheur, aimant passionnment son enfant, accepta avec transport
une place qui ne la sparait pas de lui et la faisait vivre dans une
austre retraite. Il fut convenu entre madame Smith et moi qu'elle
changerait de nom, et passerait pour une veuve. Jusqu'ici le secret
avait t bien gard. Mais la ressemblance de l'enfant avec son pre m'a
souvent fait trembler; c'est ce qui fait que Caroline ne l'avait point
encore men avec elle dans ses promenades. Depuis que je suis ici, je
vais souvent la voir en allant  la chaumire. Cette fois, je suis rest
plus long-temps qu' l'ordinaire. Elle m'a accompagn avec le petit
James; et vous nous avez surpris. J'ai vu au premier instant que cet
enfant vous disait tout et que notre secret tait dcouvert. Mais ce
n'est pas avec vous que je crains qu'il soit trahi et souvent j'aurais
voulu vous le confier moi-mme, si je.... Il s'arrta. Elinor le comprit
et le remercia par un regard de ne pas achever. Maria, les yeux baisss
et pleins de larmes, ne disait rien; mais il tait facile de voir comme
son coeur tait oppress, et celui du colonel n'tait pas plus  son
aise. Il voyait,  n'en pas douter, combien ce sentiment qu'il avait cru
presque teint, avait encore de pouvoir sur elle. Quoiqu'il et vit de
nommer une seule fois Willoughby dans son rcit, il se repentait de
l'avoir fait devant elle: Mais ne rien dire aurait t plus pnible
encore. Elinor se chargea de l'entretien, et sans prononcer non plus le
nom fatal, elle tmoigna au colonel un grand intrt pour sa pupille, et
lui dit combien elle leur avait plu. Maria prit sur elle de le confirmer
par quelques mots obligeans; mais sa voix tremblante en dtruisit
l'effet. Ils arrivrent  la maison. Maria dit que l'air du matin
l'avait incommode, et se sauva dans sa chambre. Le colonel tait si
sombre et si rveur, que madame Dashwood le crut malade et s'en alarma.
A dner, Maria, qui avait rflchi, reparut  peu prs comme 
l'ordinaire, fut amicale avec le colonel, et raconta elle-mme  sa mre
qu'elles avaient rencontr leur aimable voisine d'Altenham; mais il ne
fut pas question de l'enfant. Cette manire remit un peu le colonel, et
la soire fut plus agrable que la matine.

On reut des lettres d'Edward. Aprs quelque rsistance de la part de
madame Ferrars, il avait t admis en sa prsence, et reconnu de nouveau
pour son fils _unique_, car c'tait le tour de Robert de ne plus l'tre.
Mais Edward n'avait point d'abord rvl son engagement actuel avec
Elinor, et il avait t loin de croire son sort assur, et avait craint
d'tre repouss avec plus de rigueur qu'auparavant. Il avait fait son
aveu aprs quelques prparations, et contre son attente, il fut cout
avec beaucoup de calme. Madame Ferrars chercha cependant  le dissuader
d'pouser la fille d'un simple gentilhomme, sans fortune et sans
esprance, plutt que la riche fille d'un lord. Il ne la contredit pas
du tout; mais il lui dit avec fermet et respect, qu'il y tait
absolument dcid. Alors, instruite par l'exprience du pass, elle
jugea plus sage d'accorder, avec toute la mauvaise grce qu'elle put y
mettre, ce qu'elle ne pouvait pas empcher, et de consentir qu'Edward
poust Elinor. Mais quoiqu'il ft  prsent _son seul fils_,
disait-elle  chaque instant, elle ne le traita pas comme tel, et ne lui
rendit pas son droit d'anesse. Pendant que le coupable Robert jouissait
de mille pices de revenu, sans faire autre chose que des sottises, elle
trouva fort bon que le pauvre Edward devnt pasteur d'un village avec
deux cents pices de rente; elle y ajouta cependant, tant pour le
prsent que pour le futur, la mme somme de dix mille pices qu'elle
avait donnes  Fanny en la mariant.

Edward ne s'en plaignit pas; c'tait plus qu'il n'avait espr, et assez
pour pouvoir rendre son Elinor heureuse. John Dashwood rpta sur tous
les tons que madame Ferrars tait la meilleure et la plus gnreuse des
mres. Elle-mme, avec ses excuses de ne pouvoir faire plus, sembla
tre la seule personne qui ft surprise de ce qu'elle ne ft pas
davantage.

Il ne manquait plus  Edward, pour complter son bonheur, que d'tre
consacr, et que le presbytre ft prt  les recevoir. Le colonel, 
prsent qu'il devait tre habit par Elinor, trouvait toujours de
nouveaux embellissemens  y faire, et finit par les inviter  passer les
premiers mois chez lui, d'o ils pourraient prsider eux-mmes  leurs
rparations. Ils y consentirent, et de bonne heure, en automne, la
crmonie eut lieu dans l'glise de Barton. Cette fois les prophties de
madame Jennings furent accomplies  sa grande joie; elle put visiter 
la Saint-Michel le pasteur de Delafort, et ne fut pas fche d'y trouver
Elinor plutt que Lucy; mais elle fut un peu surprise de s'tre encore
trompe sur l'amour du colonel, qu'elle recommena de nouveau  destiner
 Maria: et c'tait le voeu gnral de la famille, la seule chose qui
manqut encore  la flicit d'Elinor. Ils eurent aussi la visite de
madame Ferrars la mre, presque honteuse d'avoir autoris leur bonheur,
et celle de John et de Fanny, qui vinrent avec elle.

Je ne veux pas dire que vous ayez mal fait d'pouser mon beau-frre, dit
John  Elinor, en se promenant avec elle dans l'avenue du chteau de
Delafort; je vois que vous tes aussi heureuse qu'on peut l'tre avec
peu d'argent; mais j'avoue que j'aurais eu un grand plaisir  appeler le
colonel Brandon mon frre. Cette terre, cette maison, chaque chose ici
est vraiment trs-agrable et fait envie; et quels bois, quels beaux
arbres! Enfin Maria est encore l, et quoique ce ne soit point une
personne qui l'attire, et qu'il n'ait jamais eu de got pour elle, je
crois que si elle voulait se donner un peu de peine, et vous, insinuer
au colonel d'y penser, cela pourrait s'arranger une fois. Je rirais bien
si nous en venions  bout; car il ne l'aime pas du tout. Je ne me trompe
jamais, moi, sur ces sortes de choses; mais quand on se voit tous les
jours, le diable est bien fin. Vous ferez fort bien, ma soeur, d'inviter
souvent Maria, de faire remarquer au colonel comme sa sant et sa beaut
reviennent: et qui sait ce qui peut arriver! Je le voudrais de tout mon
coeur, je vous assure.

Madame Ferrars les vit quelquefois et se conduisit dcemment avec eux;
mais ils ne furent pas insults par sa prfrence, elle ne pouvait
l'accorder au vrai mrite. La fatuit de Robert et les flatteries de sa
femme l'obtinrent encore. Les mmes moyens que Lucy avait employs pour
faire tomber Robert dans le pige, furent pratiqus pour rentrer dans la
faveur de sa mre, ds qu'il lui fut possible d'en approcher, et elle
mit beaucoup d'art pour l'obtenir; elle feignit d'tre malade au point
d'en mourir.

Madame Ferrars qui dj avait pardonn  Robert, et qui le recevait
quelquefois, cda  ses sollicitations pour aller voir sa femme,
esprant en tre bientt dbarrasse. Ds-lors elle ne tarda pas  tre
gurie, et sa respectueuse humilit, ses attentions assidues pour la
vieille dame et son petit chien, ses flatteries sans fin,
rconcilirent madame Ferrars sur le choix de son fils, et si
promptement que Lucy devint aussi ncessaire que Robert  sa belle-mre
qui l'aima mme mieux que Fanny. Ils s'tablirent  Londres, reurent
mille libralits de madame Ferrars, furent dans les meilleurs termes
avec les Dashwood en apparence. Mais la jalousie de Fanny, la lgret
de Robert, le mauvais esprit de Lucy les rendirent malheureux malgr
leurs richesses; tandis que dans le presbytre de Delafort tout tait
bonheur et jouissances. L'attachement de ses habitans s'augmentait tous
les jours. Ils n'avaient aucun besoin factice. Rien ne les entranait
hors de chez eux, et loin de ne pas se croire assez riches, ils avaient
encore de quoi aider les malheureux. Robert au contraire faisait des
dettes, mangeait d'avance ce qu'il attendait encore de sa mre, et se
prparait un avenir bien triste, associ  une femme  qui il ne
resterait rien et dont la physionomie anime ne serait plus que
l'expression de la mchancet quand elle aurait perdu sa fracheur.

Le mariage d'Elinor la spara peu de sa famille. Sa mre et ses soeurs
passaient avec elle plus de la moiti de leur vie. Madame Dashwood
esprait toujours qu'en donnant au colonel et  Maria de frquentes
occasions de se rencontrer, celle-ci s'attacherait enfin  cet homme si
digne d'tre aim. Mais plus d'une anne s'tait coule, et rien
n'avanait que l'amiti de Maria pour lui, qui s'augmentait
graduellement, ainsi que l'amour du colonel qui, persuad qu'elle
aimait encore malgr elle Willoughby, ou que du moins elle n'en aimerait
jamais d'autre, n'osait s'expliquer et proposer sa main  celle qui
possdait en entier son coeur. Heureux d'en tre regard comme un ami,
et dj comme un fils et un frre par madame Dashwood et par Elinor, il
redoutait de porter atteinte  ce bonheur par une dmarche dcisive et
trop prcipite. Il chrissait ses esprances et tremblait de les
perdre. Ce n'tait qu' Elinor seulement qu'il osait ouvrir son coeur,
et tout tait transmis avec soin par elle  Maria qui l'coutait sans
peine, et rpondait en soupirant: Je ne serais pas digne lui, si je
pouvais aimer deux fois.

Un matin, ils taient tous rassembls chez Elinor, un peu incommode
d'une grossesse pnible, lorsqu'on apporta les papiers et les lettres
de la poste. Dans le nombre de celles adresses  madame Edward Ferrars,
il y en avait une  grand cachet noir dont l'criture ne lui tait pas
inconnue, quoiqu'elle n'et pu la dsigner. Maria, occupe  parcourir
les papiers-nouvelles, ne la voyait pas. Tout  coup le papier tombe de
sa main; elle jette un cri dont l'expression tait plus l'tonnement que
la peine ou l'motion, et dit d'une voix assez ferme: Madame Willoughby
est morte d'une chute de phaton. Pauvre femme! elle paie cher son got
effrn pour le plaisir. Le colonel, plus mu qu'elle, prend ce fatal
papier, et ne doute pas qu'il ne renferme l'arrt de sa condamnation.
J'ai ici, dit Elinor, la confirmation de cette nouvelle par M.
Willoughby lui-mme, qui me la communique. Lisez, Maria. Celle-ci prit
la lettre et lut bas ce qui suit:

  L'intrt que madame Edward Ferrars m'a tmoign dans notre dernier
  entretien, me fait esprer qu'elle me pardonnera d'oser lui apprendre
  que ma fatale chane est rompue. Celle  qui j'avais donn mon nom en
  change de sa fortune, a pri victime d'un accident que je n'ai cess
  de lui prdire, en s'obstinant  conduire elle-mme des chevaux trop
  vifs. Mais depuis long-temps mes conseils lui taient aussi odieux que
  ma prsence.

  Je sais que ce n'est pas encore le temps de parler du sentiment qui
  domine dans mon coeur; mais celle qui me l'inspire est libre encore,
  et je ne puis me dfendre d'esprer. Bonne Elinor! vous qui sans doute
  tes la plus heureuse des femmes dans une union fonde sur un amour
  rciproque, vous ne me refuserez pas un jour votre appui. Mon tude
  sera de le mriter; recevez-en l'assurance de votre dvou

  JAMES WILLOUGHBY.

Maria rougit beaucoup en lisant cette lettre, qu'elle passa  sa mre.
Le colonel avait hsit de sortir; mais un sentiment involontaire le
clouait  cette place. La tte appuye sur sa main, tenant de l'autre
les papiers, il avait l'air de les lire, et n'en distinguait pas un mot.

--Rpondrez-vous  M. Willoughby? dit Maria  sa soeur, aprs un moment
de silence.

--Oui, sans doute. Mais que dois-je lui dire?

--Qu'il se trompe compltement, et que je ne suis plus libre, si....
(elle se tourna vers le colonel), si le meilleur des hommes daigne
accepter cette main et le don de mon coeur; et mme, s'il les refusait,
Dieu aurait mon.........

--Refuser! s'cria le colonel transport de joie, en serrant contre son
sein et pressant de ses lvres cette main adore. O Maria! chre Maria!
l'ai-je bien entendu? et dans quel moment! Mais n'est-ce point une
erreur de votre coeur gnreux?

--Non, non, dit-elle, avec une grce enchanteresse; il est guri de
toutes ses erreurs, il n'appartient qu' celui qui m'a vritablement
aime.--Et qui vous adorera toute sa vie....

--On ne sollicite pas seulement mon consentement, dit en riant madame
Dashwood: si j'allais le refuser! Mais c'est le jour o les femmes font
les avances, et je vous donne Maria, mon cher Brandon, avant que vous me
l'ayez demande. Ils se jetrent dans ses bras, puis dans ceux d'Elinor
et d'Emma. Edward fut appel de son cabinet pour prendre part  la joie
gnrale, et la sienne fut bien grande en donnant le nom de frre  son
intime ami.

La noce ne tarda pas  se clbrer en famille; elle fut bnie par
Edward. Le colonel aurait voulu obtenir de sa belle-mre qu'elle se
fixt tout--fait chez lui avec Emma; mais elle fut assez prudente pour
prfrer de conserver sa libert et sa jolie chaumire, d'o elle
sortait souvent pour visiter,  Delafort, tantt le chteau, tantt le
presbytre, o elle trouvait autant de bonheur qu'on puisse en avoir ici
bas. Celui de Maria augmenta tous les jours. Il tait principalement
fond sur l'estime et sur une reconnaissance mutuelle. Le colonel
sentait tous les jours davantage qu'il devait  sa charmante compagne
les seuls momens heureux de sa vie. Elle le consola de toutes ses
affections prcdentes, rendit  son esprit toute sa gaiet, et il
redevint le plus aimable de mme qu'il tait le meilleur des hommes.
Maria fut heureuse du bonheur de cet homme excellent; et comme elle ne
savait pas aimer  demi, elle finit par aimer son mari au moins autant
qu'elle avait aim Willoughby.

Ce dernier fut d'abord furieux du mariage de Maria et de la rponse
d'Elinor, qui lui prouva son intrt en ne lui pargnant pas les
conseils d'une raison saine et claire. Ils n'eurent pas d'abord grand
effet sur un caractre aussi lger. Mais son coeur tait bon, et en
relisant encore une fois, dans un moment de rflexion, la lettre de
madame Edward Ferrars, il en fut touch comme d'une vraie preuve
d'amiti. Il dsira de la voir et de la remercier; il en demanda la
permission et l'obtint une anne aprs son veuvage. C'est encore  vous,
lui dit-il, sage Elinor, que je remets le soin du bonheur de ma vie, et
cette fois j'espre d'tre cout. En renonant  l'espoir insens,
j'en conviens, d'pouser Maria, en me rappelant tous mes torts passs,
le plus grand de tous, la sduction de la jeune Caroline Williams, s'est
prsent  mon souvenir et m'a rempli de remords. Je sais qu'elle m'a
donn un fils que je n'ai jamais vu, mais  qui aussi je dois donner un
pre. J'ignore o vivent la mre et l'enfant; le colonel Brandon les a
si bien cachs que je n'ai pu les dcouvrir. A prsent que mes
intentions sont honorables, et que je suis libre de les remplir, je vous
conjure d'obtenir de lui pour moi la main de sa pupille. Dcid 
rparer mes torts avec elle et avec le colonel, tout le reste m'est
gal. Sa naissance est illgitime, je le sais; mais elle est la fille
adoptive du colonel Brandon, et portera mon nom. Elle n'a point de
fortune; la mienne nous suffira; et peut-tre qu'aprs avoir rempli ce
devoir madame Smith me rendra son amiti. On dit cependant qu'elle a
adopt des parens loigns, et je n'ai pas grand espoir de ce ct; mais
je vivrai en philosophe  Haute-Combe entre ma femme et mon enfant, et
je rtablirai ma fortune, qui s'est dj raccommode par mon premier
mariage.

Elinor sourit, l'approuva, et lui promit de s'intresser pour lui auprs
du colonel. Le mme jour elle en parla  lui et  Maria: cette dernire
s'enflamma de cette ide, et conjura son mari d'y consentir. On alla en
parler  Caroline,  madame Smith. Celle-ci, enchante de sauver une ame
de la damnation ternelle, ne se fit pas presser, et rendit son amiti
 Willoughby en l'unissant  Caroline. Cette jeune femme, depuis
qu'elle tait mre d'un enfant charmant, qui tait le portrait vivant de
Willoughby, tait devenue beaucoup plus jolie et beaucoup plus aimable
qu'elle ne l'tait autrefois. Elle le fixa autant qu'on pouvait le
fixer. Ils restrent  Altenham tant que madame Smith vcut, et furent
ensuite s'tablir  Haute-Combe. Maria pouvait alors le voir sans danger
et sans motion, et n'ayant point  rougir devant lui, leur relation
devint ce qu'elle devait tre. Mais ils se virent rarement; madame
Brandon tait toute  ses devoirs d'pouse, de mre, de dame de
paroisse, et s'acquittait de tout avec la chaleur de son ame et son
aimable vivacit. Son destin avait t singulier; elle semblait avoir
t appele  prouver elle-mme la fausset de son systme favori, sur
l'impossibilit d'aimer deux fois. Elle avait aim passionnment 
dix-sept ans, ce qui est assez rare:  cet ge on prend souvent pour une
passion ce qui n'est qu'un got lger, excit par l'attrait de la
nouveaut, et l'effervescence de la jeunesse et de l'imagination. Ce
n'est ordinairement que quelques annes plus tard qu'on est capable
d'avoir une passion vraie et profonde, et celle de Maria avait ces
caractres. Mais un sentiment d'un autre genre, et bien suprieur, une
haute estime, une vive amiti, une tendre reconnaissance, l'avaient
amene  donner volontairement sa main  un homme qui n'tait pas moins
qu'elle victime d'un premier attachement, que deux annes auparavant
elle trouvait trop vieux pour se marier, et qui se donnait encore la
bonne sauve-garde d'une veste de flanelle.

Il n'est pas besoin de dire qu'elles eurent souvent la visite de la
bonne Mme Jennings, et quelquefois celle de ses filles et de ses
gendres, les Middleton et les Palmer. Sir Georges, toujours le plus gai
et le meilleur des voisins, se trouva rduit  la jeune Emma pour orner
ses bals de campagnes. Mais Emma grandit tous les jours; elle a quinze
ans, elle est jolie comme tous les amours, et dj madame Jennings
s'occupe beaucoup de deviner qui est-ce qui sera son amoureux.

Nous laissons  regret cette aimable famille, et nous devons compter au
nombre des mrites, et des bonheurs d'Elinor et de Maria, qu'elles sont
jeunes, jolies, et qu'elles vivent  ct l'une de l'autre dans des
situations de fortune bien diffrentes, sans que leur liaison ait jamais
t trouble par le moindre nuage, non plus que celle de leurs maris.

FIN.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page  23: rajout de (dans ceux de Willoughby)
  Page  31: colonnel  remplac par colonel (d'tre seul avec madame
              Jennings et le colonel Brandon)
  Page  33: Eliza par Elisa (entre Maria et son Elisa)
  Page  85: tait par s'tait (ce qui s'tait pass entre)
  Page  90: chapp par chapper (qu'ai-je laiss chapper)
  Page  92: voyai par voyais (plus d'une fois par jour, je voyais)
  Page 130: d'Eward par d'Edward ( ct d'Edward et de Lucy)
  Page 153: Myddleton par Middleton (avec les Middleton,)
  Page 172: soufrance par souffrance (il n'est point en souffrance)
  Page 188: Eward par Edward (que sa fille ane n'avait pas
              regrett Edward)
  Page 193: le le par le (en entendant le message de sa femme?)
  Page 214: demendt par demandt (alors vou  quelque tat
              qui demandt)
  Page 218: Oxfort par Oxford (pendant que j'tais  Oxford)
  Page 233: d'annuller par d'annuler (l'option d'annuler)
  Page 241: sa sa par sa (je la renverrai  sa famille)
  Page 259: l'acorder par l'accorder (elle ne pouvait l'accorder
              au vrai mrite)





End of the Project Gutenberg EBook of Raison et Sensibilit (tome quatrime), by 
Jane Austen

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RAISON ET SENSIBILIT, TOME QUATRIME ***

***** This file should be named 37634-8.txt or 37634-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/7/6/3/37634/

Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
