Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3652, 22 Fvrier 1913, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3652, 22 Fvrier 1913

Author: Various

Release Date: October 15, 2011 [EBook #37760]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3652, 22 ***




Produced by Jeroen Hellingman et Rnald Lvesque






L'Illustration, No. 3652, 22 Fvrier 1913

CE NUMRO CONTIENT DEUX SUPPLMENTS:
Portrait au Pastel du Nouveau Prsident
par MARCEL BASCHET
et, dans L'ILLUSTRATION THTRALE,
LA PRISE DE BERG-OP-ZOOM
par SACHA GUITRY



LA REVUE COMIQUE, par Henriot.

Ce numro se compose de VINGT-QUATRE PAGES au lieu de seize et contient
en supplments:

1 UN PORTRAIT AU PASTEL remmarg de M. Raymond Poincar, par Marcel
Baschet

2 _L'Illustration Thtrale_ avec le texte complet de LA PRISE DE
BERG-OP-ZOOM, de M. Sacha Guitry;

3 Le 5e et dernier fascicule des SOUVENIRS D'ALGRIE (Rcits de chasse
et de guerre), du gnral Bruneau.



L'ILLUSTRATION
_Prix de ce Numro: Un Franc._
SAMEDI 22 FVRIER 1913
_71e Anne.--N 3652._



SUR LE PASSAGE DU PRSIDENT POINCAR Le combattant de 1870 et le
conscrit de 1913--l'ancien sept ans et le futur trois ans.
_Scne de la rue, le 18 fvrier 1913, vue par L. SABATTIER._



LA PETITE ILLUSTRATION

Le numro du 1er mars (Srie-Roman) contiendra la premire partie (32
pages) du nouveau roman de _Marcel Prvost_, de l'Acadmie franaise:
Les Anges Gardiens.

Dans le numro du 8 mars (Srie-Thtre) paratra la pice de _Gaston
Leroux et Lucien Camille_: Alsace.

Le 15 mars, deuxime numro de la Srie-Roman, avec la deuxime partie
(40 pages) des Anges Gardiens.

Paratront ensuite:

Srie-Thtre.

_Les Flambeaux_, par HENRY BATAILLE;

_L'Homme qui assassina_, par PIERRE FRONDAIE _(d'aprs le roman de
Claude Farrre)_;

_L'Habit vert_, par ROBERT DE FLERS ET G.-A. DE CAILLAVET;

_Les claireuses_, par MAURICE DONNAY, _de l'Acadmie franaise_;

_Servir et La Chienne du Roi_, par HENRI LAVEDAN, _de l'Acadmie
franaise_;

_L'Embuscade_, par HENRY KISTEMAECKERS.

Srie-Roman.

_Le Dmon de Midi_, par PAUL BOURGET, _de l'Acadmie franaise_;

_Un Roman de thtre_, par MICHEL PROVINS;

_La Voix qui s'est tue_, par GASTON RAGEOT;

_Scnes de la vie difficile_, par ALFRED CAPUS.



COURRIER DE PARIS

LES DERNIERS MOMENTS

Il n'est jamais trop tard pour reparler de ceux qui ne parleront plus,
surtout quand leurs phrases suprmes, leurs mots de la fin, ont, sans le
chercher, obtenu le sublime et sont arrivs du premier coup  l'adresse
de la postrit.

Ainsi, l'Angleterre et le monde entier ont recueilli avec une
orgueilleuse admiration les adieux, si tranquilles, du navigateur Scott.
Arrtons-nous, je vous en prie, stationnons, mme de loin, devant ce
svre hrosme, et pntrons-nous-en, jusqu'aux, moelles. Trempons-nous
dans le bain magnifique et dur de ces neiges qui devenaient le linceul
excellent, le suaire immacul de gloire de l'homme surhumain, le drap
blanc plus blanc que tout autre, et qu'il mritait.

Reprsentez-vous ce hardi, jet  terre et roul, envelopp, comme en
une gigantesque couverture de froid, dans les plis tour  tour sombres
et aveuglants de la tourmente... Le voici couch, renvers, aplati,
balay, chass par la rafale, tel un flocon de chair bleuie parmi les
centaines de milliards des autres flocons, dans l'averse des effrayants
duvets gros confine le poing, pareils  des cailloux lgers,  des
boulets flottants. Le voyez-vous, battu de cette pluie d'argent, de feu
virginal et d'acier, qui cingle, qui voltige, se croise, tourbillonne et
tombe en hachant l'immensit vide  perte de vue,  perte d'ide...? Ah!
l'on peut affirmer que la dtresse de l'audacieux pygme est vraiment la
pire et la plus irrmdiable de toutes, l'anantissement physique et
moral le plus complet. Il regarde en face le peu de temps qui lui reste
 dsesprer, le front haut, et il se sent serr dans une horreur dont
rien n'approche nulle part. Il subit les affres sans nom de
l'Apocalypse. Et, cependant, quand tout devrait, en une pareille
pouvante, le confondre et le rduire, il ne s'avoue pas vaincu ni mme
dmont, il rassure dans les limites du possible son corps dj saisi,
ptrifi, ce pauvre corps qui fut la hutte de son courage, et qu'une
flamme intrieure bien courte et plissante achve d'clairer. La
volont, plus encore que le froid, le raidit, dans son obstination 
tenir jusqu'au bout. D'autres renonceraient, se laisseraient, comme un
traneau vide, glisser sur la pente du gouffre!... A quoi bon se
prolonger par l'enttement? Il n'y a plus rien. Tout est dit pour
ici-bas. L'expdition est termine. Le but est atteint. Le ple du grand
inconnu, celui-l que personne encore n'a dcouvert vivant, que l'on ne
touche qu'immobile et muet, et dont nul ne revient, ce ple de
l'au-del, il sent, le moribond, qu'il est  la minute d'y pntrer,
qu'il y entre... Tout le reste ne doit-il pas alors lui tre gal? Eh
bien, non! Dans un rassemblement d'honneur et de fiert, il se ramasse,
il souffle  genoux sur le charbon de sa pense, qui brle encore, pour
en tirer une lueur d'adieu, et quelques tincelles... Et sans savoir
mme s'il sera remerci de sa splendide peine, si ces mots qui lui
cotent tant  crer,  arracher et  grouper dans les triples tnbres
de son cerveau, de la nuit et de la mort, parviendront jusqu'aux yeux et
aux oreilles des hommes, de ses frres qui sont si loin... malgr tant
d'incertitude certaine, il continue de jouer son rle d'explorateur, _il
crit ce qui se passe_, il tient son journal _in extremis_, il parle 
son pays dont il ne doute pas qu'un jour ou l'autre, si faible que soit
sa voix, il ne soit entendu... Et seconde par seconde, syllabe par
syllabe, il dispute son esprit, sa langue et sa main  l'embarras qui le
gagne... Ah! cela est d'une insurpassable beaut, tragique et
marmorenne, d'une beaut de glace qui fait bloc et se dresse devant
vous brusquement, comme un iceberg, en vous causant je ne sais quel
effroi sacr, quel saisissement de grandeur!

                                    *
                                   * *

Voici donc ce que peut l'homme  _ses derniers moments_, ce qu'il est
capable de fournir avant de disparatre! et pas mme l'homme encore
solide et toujours debout, mais l'homme inerte, assomm, rduit  rien,
la face contre terre. Quels sont donc ses moyens? De quoi est-il fait?
D'o lui vient cette envergure finale? E comment l'expliquer?

Cela est plus simple qu'on ne croit. D'abord, , cet instant, par un
phnomne naturel, par une espce de dplacement ncessaire, tout ce qui
s'en va de puissance physique se transforme en vigueur morale. Ce n'est
plus la saison du corps. Le tour des muscles et des nerfs est pass. Il
n'y a maintenant que l'me qui vive, mais elle vit deux fois, cent fois,
mille fois plus. Prs de sortir, aspirant dj le dehors, tracasse
d'infini, elle se gonfle et acquiert aussitt une plnitude sans
prcdent. Tout s'y rfugie, s'y condense, comme du lointain des
extrmits abandonnes reflue le sang au carrefour du coeur. L'me
devient le dernier poste de toutes les facults, de tous les dsirs
apaiss, de tous les regrets consentis, de tous les devoirs exigs, de
toutes les esprances prochaines... C'est en elle qu'ils ont pris leur
suprme rendez-vous et qu'ils se rassemblent,  l'heure dite. Pas un ne
manque  l'appel. Aussi, ne vous tonnez plus du bel ouvrage qu'ils font
alors. Ils sont d'ailleurs entirement livrs  eux-mmes et peuvent
donner leur entire mesure. Rien ne les distrait plus d'un monde o tout
se voile et fond, objets, visages, mme ceux des tres aims, ciel
pourtant si chri des yeux qui s'en croyaient insparables et
s'imaginaient ne jamais pouvoir s'en passer et qui dj n'y font plus
attention... C'est pourquoi en effet-- notre tristesse due qui ne
sait pas comprendre--les yeux des agonisants se ferment volontiers. Ils
n'prouvent plus le besoin que de regarder  l'_intrieur_, vers ce qui
va se montrer et qui s'entr'ouvre en eux.

A ces minutes aussi, la pense, l'intelligence, atteignent des degrs o
jamais la vie dbordante, et si riche de sve, ne les avait cependant
transportes. Il peut y avoir un peu d'phmre gnie dans les derniers
moments de trs pauvres tres, car la mort bouleverse tout en nous avec
ses rayons, et l'agonie transfigure. Les obscurits d'ici-bas, au milieu
desquelles nous avons promen nos lampes, se dissipent. Nous commenons
 voir o nous allions. Le chemin parcouru se dessine, tale sa pente.
La situation s'claire. Les problmes sont rsolus. La Certitude et sa
soeur la Srnit posent sur nos fronts rajeunis leurs mains fraches et
douces. La beaut morale, enfin, comme si on l'invitait, se prsente et
se rvle alors sous sa forme la plus parfaite et la plus pure. Elle a
su, en plusieurs occasions de la vie, clater et pousser un cri, mais
c'est au Dpart qu'elle chante, qu'elle entonne l'hymne du cygne.

Est-ce  dire que tous les derniers moments sont assurs d'tre russis?
et que la mort, en faisant dans notre direction son geste de discret
appel, nous en garantisse le succs? Non. Les derniers moments ne
viennent vraiment bien que s'ils ont t prpars. Ils ne sont qu'une
rsultante. Ils constituent l'acte final d'une pice qui doit avoir t
charpente, et qui doit, si elle ne veut pas tomber, s'appuyer sur
quelque chose. Les bonnes expositions dterminent les dnouements les
meilleurs.

Ainsi serons-nous donc prudents, pour bien nous en tirer, de ne pas
attendre d'y tre, et de ne pas trop compter sur l'inspiration! Elle
pourrait, si nous n'avions qu'elle  sonner, ne pas venir, et nous faire
dfaut. Ayons en nous depuis longtemps, sur la planche, et tout prts,
ayons nos derniers moments, soigns, en exacte mise au point, de faon
que les possdant  fond, aprs les avoir souvent rpts, les sachant
par coeur et sur le bout du doigt, nous n'ayons plus qu' les rciter,
presque machinalement, quand on nous le demandera. Pour qu'ils soient
jolis, il ne faut pas que nos derniers moments nous surprennent, mais
qu'ils s'accomplissent et se ralisent, en quelque sorte d'eux-mmes,
presque malgr nous, en dehors de notre volont dont il est sage de
prvoir les accidents et les faiblesses possibles. A ce prix seulement
nous serons sans inquitude, , peu prs certains--quoi qu'il advienne 
notre chair, dans la bousculade de la sortie--de faire contenance. On
n'apprend pas  mourir au pied lev. Il faut s'y prendre ds le berceau.

[Illustration: Sept prsidents  l'inauguration du monument d'Arthur
Ranc, le 16 fvrier. Un ancien prsident de la Rpublique, M. Loubet; un
prsident encore en exercice, M. Fallires; un prsident  la veille
d'entrer en fonctions, M. Poincar; le prsident du Conseil des
ministres, M. Briand; le prsident du Snat, M. A. Dubost; le prsident
de la Chambre, M. Paul Deschanel; le prsident du Conseil municipal, M.
Galli.]

J'ai toujours t persuad que ceux qui meurent bien, prouvent--mme
s'ils n'ont pas les moyens de la tmoigner--une grande joie intrieure.
Ils ont conscience de l'acte dfinitif qu'ils accomplissent. Tout en eux
dgage la paix, la satisfaction idale, la sainte lassitude. Ils ne sont
plus occups, avant de fermer le livre, qu' nous en produire un fidle
et bon rsum, le plus bel extrait. Les derniers moments n'ont pas
d'autre mission que de nous donner, en raccourci, le sens de trente,
cinquante, quatre-vingts ans... et la qualit de ces rapides minutes
dpend de celle de toutes les autres. C'est le propre des caractres
d'accepter avec politesse, ds qu'ils se prsentent, les derniers
moments, de ne pas les rabrouer, de leur sourire, d'avoir pour eux tous
les gards. Par ces faons, par ce fier souci de plier bagage dans
l'lgance et de savoir prendre cong, ceux qui s'en vont procurent, 
ceux qui regrettent de rester, mieux qu'un souvenir; ils leur lguent un
exemple, une hautaine envie, un dsir ardent et pieux d'imitation. Il
faut, en voyant comme s'loigne un tre suprieur et aim, que l'on
admire sa sortie et qu'on en soit un peu jaloux. Il est de grandes
agonies qui demandent qu'on les salue. Elles dictent le testament de
l'me. Elles escortent son passage, et lui font la haie. Et l'on
comprend mieux devant elles la raison de tant de beaut: les derniers
moments d'une vie ne sont que les premiers d'une autre.

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction rserves.)_



LE NOUVEAU PRSIDENT

UN PORTRAIT DE M. RAYMOND POINCAR

PAR MARCEL BASCHET

_(Voir le hors texte en couleurs encart dans ce numro.)_

Dans le numro de cette semaine--la semaine du Prsident, ainsi qu'on
l'a appele en manire d'hommage familier au nouveau chef de
l'tat--_L'Illustration_ devait  l'attente de ses lecteurs de
reproduire  une place d'honneur, en une image qui ft une oeuvre d'art
durable, les traits de M. Poincar. Avant de recevoir l'investiture
officielle, pendant cette priode d'un mois qui a prcd son entre 
l'Elyse, le prsident de la Rpublique a bien voulu consacrer quelques
heures  un matre du portrait, M. Marcel Baschet: trois sances--et
encore furent-elles bien courtes--suffirent  l'artiste pour exprimer
non seulement la ressemblance du visage, mais l'me mme, les vertus
propres qu'il dcle. C'est le beau pastel ainsi excut que nous avons
la bonne fortune de prsenter aujourd'hui en hors texte.

[Illustration: Le monument d'Arthur Ranc dans la cour de la mairie du
IXe arrondissement.]

La figure, dsormais populaire, de M. Poincar y vit, jusqu' paratre
s'animer, dans toute son intime vrit: sa forte structure, le front
comme clair par l'intelligence qu'il abrite, le clair regard, tout
indique l'nergie, la loyaut, la raison. Jamais sans doute la volont
et la rflexion ne se trouvrent  ce point runies sur une mme face,
et ne furent interprtes plus fidlement.

AU MONUMENT DE RANC

La dernire inauguration du septennat de M. Fallires aura, en quelque
sorte, t la premire des solennits de la transmission des pouvoirs
prsidentiels. L'hommage solennel  la mmoire d'Arthur Ranc avait en
effet runi, ds dimanche,  la mairie de la rue Drouot, devant le
monument lev par l'Association des journalistes rpublicains  leur
ancien prsident, les trois prsidents de la Rpublique, celui de la
veille, celui du jour et celui du lendemain, MM. Loubet, Fallires et
Poincar, que nous allions revoir ensemble, le mardi,  la grande fte,
toute parisienne, de l'Htel de Ville.

Le monument que l'on inaugurait, d au ciseau du sculpteur Camille
Lefvre, est compos d'un buste d'Arthur Ranc, derrire lequel passe une
Rpublique de bronze tenant une palme  la main. Sur une plaque de
bronze, place  droite du buste, sont indiqus les dates commmoratives
et les titres du disparu. Sur une seconde plaque de bronze,  gauche du
buste, est grave l'inscription suivante: Qu'il n'y ait plus parmi vous
qu'une devise, celle de Grambetta: _Tout par la Rpublique pour la
patrie!_

Beaucoup d'amis d'Arthur Ranc assistaient, autour de Mme veuve Ranc, 
cette crmonie officielle, vritable solennit rpublicaine,  laquelle
taient prsents les prsidents des Chambres, les membres du
gouvernement et de nombreuses personnalits de la politique et de la
presse. Six discours furent prononcs, et M. Mathieu Prvt, le
vnrable maire du neuvime arrondissement, salua dans les termes les
plus heureux MM. Fallires, Loubet et Poincar, auxquels il dit, au
milieu des applaudissements:

--Vous reprsentez pour nous les ides de patrie et de Rpublique avec
leur noble cortge de traditions, de souvenirs, de regrets et
d'esprances.

LA TRANSMISSION DES POUVOIRS

Ce fut, avant la longue ovation populaire et l'clatante rception de
l'Htel de Ville, une minute d'histoire, brve, mouvante vraiment, que
la crmonie de la transmission des pouvoirs prsidentiels.

Les rares et privilgis tmoins garderont le souvenir de cette scne.

Tandis que les abords du palais de l'Elyse se garnissaient de troupes
et d'une foule impatiente, les principaux de l'tat se runissaient dans
le magnifique salon des Ambassadeurs. M. Fallires, dont la dernire
minute de pouvoir approche, semble avoir oubli l'chance imminente,
comme M. Antonin Dubost et M. Deschanel semblent avoir oubli qu'ils
auraient pu tre les hros de cette crmonie, et qu'ils y avaient
prtendu. Les trois prsidents, les ministres, les membres des bureaux
des deux Chambres, forment des groupes qu'enluminent un grand cordon
rouge, des charpes tricolores et que domine la haute taille d'un
secrtaire de la Chambre, M. Maginot. Dans le murmure des conversations,
nul bruit n'arrive du dehors, et c'est une surprise lorsque M. Bourly,
le jeune sous-secrtaire d'Etat aux Finances, dit:

--Le canon!

Et aussitt, pntrant, par les larges antichambres et les salons vides,
jusqu' M. Fallires, soudain immobile et grave, les notes larges de _la
Marseillaise_ annoncent l'arrive du nouveau prsident.

M. Poincar arriva fort simplement, tout gentiment, accompagn de M.
Briand, son successeur  la prsidence du Conseil, et l'on put
remarquer, sans grand effort d'observation, que M. Briand paraissait
aussi heureux, pour le moins, que M. Poincar d'un vnement  la
ralisation duquel il n'avait pas t tranger.

M. Poincar se plaa droit en face de M. Fallires, derrire lequel
disparut M. Briand. Il fallut que M. Barthou, vice-prsident du Conseil,
tirt par la manche son trop modeste prsident pour que celui-ci avant
sur la premire ligne,--ce qui, d'ailleurs, le rapprocha du svre M.
Antonin Dubost. M. Fallires tait exactement  gale distance du
prsident de la Chambre,  sa droite, et du prsident du Snat,  sa
gauche, comme il est absolument ncessaire pour l'quilibre
constitutionnel. Il avait derrire lui la jeune cohorte des ministres.
Jeune, en effet; l'air de jeunesse de ce ministre est, de ses qualits,
une de celles qui frappent d'abord, l'observateur, et le rjouissent.

Les deux discours s'changrent.

Il y eut, dans la faon dont ils furent dits, des diffrences que nous
signalons  l'histoire. M. Fallires _lut_ le sien, qui fut fort
approuve, d'ailleurs, et jug excellent. Au contraire, M. Poincar _dit_
le sien, et d'une voix nette, bien articule, qui donnait leur pleine
valeur  ses fortes et nobles paroles. M. Fallires avait commenc par
parler trs courageusement, et c'est aprs,  la rponse de son
successeur, qu'on le vit s'mouvoir, d'une douce et digne motion de
brave homme. Au contraire, la premire parole de M. Poincar fit mine de
s'trangler un peu dans sa gorge; la seconde passa mieux, et, ds la
troisime, le nouveau prsident de la Rpublique montra la plus grande
matrise de soi-mme.

C'est qu'il tait vraiment, ces brves paroles changes, prsident de
la Rpublique,--tout de bon. M. Fallires s'avana vers lui, les deux
mains tendues, puis s'en retourna  sa place,--ancien prsident.

La crmonie avait dur six minutes.

Il avait fallu six heures, au Congrs de Versailles, pour prparer ces
six minutes-l.

--Et maintenant, messieurs, dit M. Fallires, nous allons procder  la
transmission matrielle des pouvoirs.

Ce disant, il emmena vers son ancien cabinet le nouveau prsident.
Qu'allait-il donc lui transmettre? Le collier et le grand cordon rouge
de la Lgion d'honneur, et aussi l'critoire d'o sortira demain la
destine mme de la France.--R. WEHRLI.

A L'HOTEL DE VILLE

De l'Elyse  l'Htel de Ville, la foule, plus dense encore, est
imposante et formidable. Les Champs-Elyse, la place de la Concorde,
les terrasses des Tuileries o ont pris place, avec leurs drapeaux ou
bannires, les socits de prparation militaire, de vtrans, de
mdaills de 1870, sont noirs de monde; de toutes les fentres, de tous
les balcons de la rue de Rivoli, pleuvent, sur le cortge, des bouquets
de violettes. Sur le parvis de l'Htel de Ville attend, facilement
maintenue, d'ailleurs, par un service d'ordre courtois et bien dirig,
une masse compacte et vibrante.

Dans la cour d'honneur du monument municipal, transforme en jardin
d'hiver, les personnalits officielles, Snat, Chambre, Cour de
cassation, attendent M. Raymond Poincar. Le matre de la maison, M.
Henri Galli, prsident du Conseil municipal, va de l'un  l'autre,
accueillant et grave. Cuirass d'argent, magnifique et bronz, M.
Delanney, prfet de la Seine, domine les groupes de sa haute taille.

Mais il est prs de 4 heures. Chacun prend sa place, et voici, au
premier rang, le profil aux artes coupantes, le visage en ivoire
luisant et teint, de M. Antonin Dubost. Voici tout auprs la silhouette
lgante de M. Paul Deschanel, qui, malgr des fils de neige dans les
cheveux et la moustache courte, conserve une sveltesse de jeune
sous-prfet; et voici, aprs les deux prsidents de Chambre, une figure
connue et toujours sympathique, la physionomie blanche, fine, souriante,
de M. mile Loubet, qui est l, lui aussi, seul avec le grand cordon
rouge des chefs d'tat.

[Illustration: Second jour de prsidence: M. Poincar visite l'hpital
Saint-Antoine. En silhouette, au premier plan, M. Lpine, prfet de
police.]

[Illustration: L'adjudant de sapeurs-pompiers Lemaire, bless au feu
avec onze de ses hommes et qui a reu,  l'hpital Saint-Martin, la
premire visite de M. le prsident Poincar.--_Phot. Rodrick._]

4 heures! Une sonnerie de trompette. Une acclamation gigantesque au
dehors. Ce sont les prsidents. Le cortge fait son entre, prcd des
huissiers en argent et du protocole en or. M. Fallires conduit M.
Poincar, un peu ple, trs grave, trs recueilli, avec sur son visage
le reflet d'une profonde motion intrieure, autour du salon, devant les
personnalits et les groupes qui s'inclinent. De brefs discours de
bienvenue, une rponse en termes heureux, sont changs. Tous les
prsidents signent sur une feuille de parchemin enlumine qui prendra
place dans le Livre d'or de l'Htel de Ville. Puis l'on se dirige en
cortge dans les salons o sont masss les invits du Conseil
municipal... Alors, dominant les applaudissements et les vivats, chante
superbement par les choeurs du Conservatoire qu'accompagne la musique de
la garde rpublicaine, s'lve, grandiose, vibrante, _la Marseillaise_,
qui nous treint tous  cette minute, et qui nous parat toute neuve et
toute jeune...

DBUTS DE PRSIDENCE

En quittant l'Htel de Ville, M. Poincar et M. Fallires se sont rendus
rue Franois-Ier, au nouveau domicile de l'ancien prsident de la
Rpublique, o les deux chefs d'tat se sont spars en se donnant, sur
le trottoir, une cordiale accolade, aux applaudissements de la foule.
Puis M. Poincar est rentr  l'Elyse, chez lui. Il y a tenu,  6
heures, son premier conseil des ministres, sance de pure forme, au
cours de laquelle le ministre, aprs avoir dmissionn, selon la
tradition constitutionnelle, a t maintenu dans ses fonctions par le
prsident de la Rpublique. Cette journe, si bien remplie, n'tait
cependant point acheve pour M. Poincar, qui a voulu se rendre,  7
heures du soir, au chevet des douze pompiers parisiens grivement
blesss la veille dans l'explosion d'une fonderie d'aluminium  la
Roquette, et soigns  l'hpital militaire Saint-Martin. Ce geste
spontan et touchant a plu infiniment aux Parisiens, dont les
acclamations, encore plus chaleureuses, si possible, accueillirent M.
Poincar lorsqu'il arriva, dans ce quartier populeux, en automobile et
sans escorte. Le chef de l'tat s'inclina au chevet des blesss et leur
dit des paroles rconfortantes. Pourquoi fallut-il qu' ce moment un
photographe, trop exclusivement soucieux d'augmenter sa collection de
clichs de cette journe historique, jett brutalement son tincelle de
magnsium, sans songer que cette dflagration soudaine tait de nature 
provoquer une impression douloureuse sur les blesss? M. Poincar
protesta lui-mme avec quelque vivacit: Soyez indiscret avec le
prsident, soit. Mais respectez au moins ceux qui souffrent ici... Le
retour s'effectua au milieu du mme grand mouvement populaire, et toute
la joie de Paris continua de s'exprimer longtemps dans la soire par
l'activit exceptionnelle des rues, l'animation des groupes et le succs
des tnors populaires qui, en l'honneur du nouveau chef de l'tat,
chantaient leurs couplets ingnus.

Ajoutons que, le lendemain, M. Poincar, qui s'tait promis d'inaugurer
sa haute magistrature par des visites aux hpitaux, a visit l'hpital
Saint-Antoine o a t pris--mais sans magnsium et sans effrayer les
malades--le clich que nous publions ci-contre.--A. C.

_Ici viennent s'intercaler quatre pages (149  152) sur LA TRANSMISSION
DES POUVOIRS PRESIDENTIELS._

[Illustration: A LA RCEPTION DE L'HOTEL DE VILLE.--L'arrive de Madame
Raymond Poincar.]

Les Parisiens, qui, pendant la dure du septennat, auront tout loisir de
voir, aux occasions officielles, Mme Raymond Poincar, n'ont gure pu,
cette semaine, lui manifester cette dfrente sympathie dont l'entour,
dj, le sentiment populaire: elle n'a pris qu'une part discrte aux
crmonies qui ont marqu la transmission des pouvoirs. Quelques
instants avant l'arrive du cortge prsidentiel, une automobile la
dposa, mardi dernier, devant l'Htel de Ville, Dlicieusement habille
d'une robe souple, aux plis harmonieux, que faisait valoir encore la
blancheur de l'tole et du manchon, elle apparut un moment, souriante,
un peu mue sans doute. Et ce fut une rapide vision de grce et
d'lgance, pas assez brve cependant pour qu'elle ne ft point fixe
par l'objectif.

Conduite directement  la salle des ftes, en compagnie de Mme Fallires
et de Mme Loubet, Mme Poincar y fut reue par M. Galli, prsident du
Conseil municipal, qui lui offrit une gerbe de roses.



CONSTANTINOPLE ET LA REPRISE DE LA GUERRE

_La seconde campagne qui s'est ouverte aprs la dnonciation de
l'armistice se poursuit dans des conditions particulirement
dfavorables pour les correspondants de guerre, non autoriss, du ct
bulgare comme du ct turc,  suivre les oprations. Notre envoy
spcial Georges Rmond n'a cependant point abandonn le projet de se
rendre sur le front, sachant par conviction et par exprience qu'il n'y
a jamais rien d'impossible ni d'absolu en Turquie. Il nous adresse, en
attendant, des lettres fort intressantes sur l'tat d'esprit 
Constantinople, les difficults et les incertitudes du nouveau
gouvernement pendant la premire semaine qui a suivi la reprise des
hostilits. En voici des extraits:_

... On peut nettement dmentir aujourd'hui les bruits, qui ont couru
ici, aprs la rvolution, de rixes, de batailles mme entre officiers et
soldats vieux et jeunes Turcs  Tchataldja: ils sont contredits de
partout. Les divers articles parus  ce sujet dans plusieurs journaux
sont puiss aux sources les plus douteuses. D'aprs les officiers du
parti de Nazim, que je connais personnellement, et qui me l'ont assur,
toute l'agitation s'est borne  des discussions de caf. Et quant  la
marche qu'on avait annonce d'Ahmed Abouk sur Constantinople, c'tait
une pure lgende forge de toutes pices.

[Illustration: Les Asiatiques appels par la Turquie  la dfense
suprme de son empire d'Europe: cavaliers kurdes traversant
Constantinople.]

Il faut le constater une fois de plus: l'me musulmane n'a pas de
ractions; la victoire de l'adversaire lui parat une sorte de fatalit
divine devant laquelle il convient de s'incliner. Un Turc est infiniment
lent  se ressaisir. Ou plutt, il ne se ressaisit point, mais dit
simplement: Allons! voil que je me suis cass le cou, voyons un peu si
celui-ci russira mieux. Il ne tardera gure, lui non plus, de se rompre
les os  si dur jeu; je reprendrai alors ma place.

... J'ai rendu visite  Noradounghian effendi, le ministre d'hier, trs
tonnante tte au nez dmesur, aux yeux brillants de vieil oiseau qui
se serait coiff d'un fez; il parle des vnements avec une
tranquillit, une objectivit tonnantes, sans amertume. Il nous reoit
familirement entre sa femme, sa fille, qui, lorsqu'il tait ministre et
se trouvait absent, rpondait  sa place aux journalistes. Il est tout
petit, disparat dans un grand fauteuil au milieu de son vaste salon
meubl  la faon de celui d'un dentiste de premire classe, et
s'exprime avec une voix douce aux inflexions subtiles. Oh! nous dit-il,
ce n'est pas un si grand changement! Mon successeur sera tout d'abord
oblig d'tudier le dossier des diverses communications faites aux
allis et aux puissances par la voie de nos reprsentants  Londres, et
notre correspondance avec ceux-ci; aprs quoi ses conclusions ne
diffreront pas trs sensiblement de celles auxquelles nous tions
arrivs. Et cela est vrai, ou du moins possible, et en tout cas assez
mlancolique. Les rvolutions ne servent de rien ou presque: on supprime
des individus, on ne change pas le cours des vnements.

... De la guerre, peu ou point de nouvelles. Les comptes rendus des
oprations de ces derniers jours sont nuls, ou absurdes, ou
contradictoires. Tandis que les Bulgares, eux, ont un plan de campagne
fort simple: s'emparer d'Andrinople et s'tablir de faon inexpugnable
sur la ligne de l'Ergne, embouteiller les troupes de Gallipoli et
attendre une offensive possible du ct de Rodosto,--les forces turques
se trouvent bien disperses et incertaines de ce qu'elles doivent faire.
Elles comprennent aujourd'hui un corps d'arme de dbarquement, le 10e,
command par Kourchid pacha et Enver bey; un corps d'arme de 50.000
hommes,  Gallipoli, command par Fakri pacha et Pethi bey; et enfin six
corps d'arme, dont trois de rserve, soit environ 150.000 hommes, 
Tchataldja. Il y aurait l 300 canons venus d'Allemagne par la voie
roumaine, en plus de ceux qui s'y trouvaient dj.

C'est Enver bey qui pousse  la guerre  outrance, voulant, dit-il,
sauver l'honneur de la patrie. Et, m'assure-t-on de trs bonne source,
Mahmoud Chefket, anxieux de l'insuccs, inquiet de ce que deviendront le
gouvernement, la ville de Constantinople, aprs une dfaite, des
dsordres terribles qui peuvent clater, rpond  Enver: Mais vous
prenez la responsabilit de tout! Et Enver: Je la prends, je la prends
tout entire et sur moi seul; il n'y a pour le moment nulle raison de
dsesprer.

Tel est l'tat d'me des uns et des autres. Mais la foi populaire
manque; l'indiffrence est complte  Stamboul presque autant qu' Pra.
Sur le passage des soldats, pas un cri d'enthousiasme, pas un mot; 
peine tourne-t-on la tte. D'o tire-t-on encore tous ces hommes qu'on
embarque pour les ports de la Marmara ou qu'on dirige vers Tchataldja?
Ils ont assez bonne mine; ce sont de beaux hommes, seulement un peu
lourds (ils fondront d'ici peu), bien arms, bien vtus, bien chausss;
mais avec quoi seront-ils nourris, avec quoi paiera-t-on les vivres? Il
n'y a plus un sou dans les caisses. Les tentatives d'emprunt aux banques
trangres ont chou; on va faire une mission de papier monnaie,
pressurer encore les provinces d'Anatolie. Cela durera quinze jours, un
mois. Mais aprs? Ce sera la famine, car les terres n'ont pas t
ensemences. Et qu'arrivera-t-il quand ce grand-nombre de soldats
volontaires, kurdes, arabes, tcherkesses, venus avec leurs chevaux dans
l'espoir d'un gain, d'un pillage quelconque, se verront battus, frustrs
de tout profit et ayant sous les yeux la tentation d'un grande ville
regorgeant de tous les biens du monde?

Pour le prsent, il n'est pas douteux que le nouveau gouvernement ait
fait de grands efforts afin de secouer et de rveiller ce peuple. On a
trouv des chevaux, de l'argent mme, rorganis l'intendance, lev des
contributions, cherch de toute faon  exciter l'enthousiasme de la
foule. Les femmes turques se runissent, font des meetings, offrent
leurs bijoux, adressent des lettres aux souveraines d'Europe. Enfin on
travaille, on s'efforce de toutes faons, en tous sens... Trop
tard?--Sans doute, mais, quoi qu'on en ait dit et sans le moindre parti
pris, je crois que les Jeunes-Turcs sont tout de mme moins incapables
et moins apathiques que les vieux, et que, s'ils avaient eu, au dbut de
la guerre, les affaires en mains, la dfaite n'et peut-tre pas t si
rapide, ni si complte.

... Je ne sais si nous assistons aux derniers jours de Constantinople,
mais jamais ce paysage de pierre, d'eau, de maisons de bois, de
vaisseaux, de collines, de cimetires et de jardins  l'abandon n'a t
plus beau. L'autre soir, au crpuscule, le spectacle semblait tenir de
quelque magie, et  l'entre du pont de Galata on s'arrtait presque de
respirer pour ne pas briser d'un souffle une vision si rare et trop
prcieuse pour demeurer. Pas une brise, pas un petit nuage, pas un pli
d'eau, pas une brume; la silhouette des minarets, des dmes, des petites
maisons, des bois de cyprs, tait intaille dans l'immense pierre verte
du ciel, dont l'meraude se transformait en saphir vers le znith.
C'tait le plus merveilleux came qu'on pt voir. Et je pensais que,
malgr tout, Loti avait raison: que c'est l une oeuvre d'art turque;
que ces barbares ont marqu ce pays au point que, sans eux, on ne le
reconnatra plus.

GEORGES RMOND.



[Illustration: LE PREMIER CHANTILLON CONNU DE L'ART DU MODELAGE
PRHISTORIQUE,--Groupe de bisons en argile, dcouvert par M. le comte
Begouen et ses fils dans la Caverne du Tuc d'Audoubert
(Arige).--_Photographie de M. Begouen (1/10e environ de grandeur
naturelle)._]

STATUES D'ARGILE PRHISTORIQUES

Les documents prhistoriques mis au jour en ces dernires annes nous
ont appris bien des choses inattendues sur la vie de nos premiers
anctres. Le crne de la Chapelle-aux-Saints et le squelette du Moutier
nous ont rvl un homme des cavernes beaucoup moins loign de
certaines races actuelles qu'on se le figurait jusqu'alors; les dessins
gravs sur des os de rennes ou sur les parois des grottes aux Eyzies et
en divers points de la France nous ont fait connatre un art
prhistorique souvent rudimentaire, mais parfois assez avanc, et qui se
manifeste avec une perfection dconcertante dans les dessins en noir et
 l'ocre que, grce  la gnrosit claire du prince de Monaco, M.
l'abb Breuil a pu relever minutieusement dans les cavernes espagnoles;
il y a quelques mois, enfin, nous prsentions  nos lecteurs les
premiers bas-reliefs connus de l'ge de pierre, dcouverts aux environs
de Bordeaux par le docteur Lalanne.

Aujourd'hui M. le comte Begouen nous montre dans une grotte de l'Arige
des statues, non plus tailles dans la pierre, mais modeles dans
l'argile. Ces sculptures, les premires du genre que l'on trouve, sont
dans un tat de conservation remarquable.

C'est dans la caverne du Tue d'Audoubert, sise sur la commune de
Montesquieu Avants (Arige), que le comte Begouen et ses fils ont
trouv les bisons d'argile, tels que les reprsente la photographie
prsente  l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres par M. Salomon
Reinach, et qui nous a t communique par M. Boule, professeur au
Musum, directeur de l'_Anthropologie_.

M. le comte Begouen, un des plus actifs et des plus rudits de nos
archologues, a dj fait nombre de dcouvertes intressantes dans le
domaine prhistorique. Il nous conte lui-mme, dans l'_Anthropologie_,
l'histoire de sa dernire trouvaille.

C'est tout  fait au fond d'un des couloirs levs de la caverne,  700
mtres au moins de l'entre, que reposent les statues. L'entre mme est
dfendue par un bief que forme la rsurgence du Volp. Il faut pntrer
en barque sous terre sur une longueur d'environ 60 mtres avant de
trouver des galeries parsemes de flaques d'eau, o l'on peut  la
rigueur, au temps des basses eaux, passer  pied sec.

La grotte comprend trois tages. Le premier est au niveau de l'eau; on
accde au second en escaladant une falaise de 2 mtres de haut; pour
atteindre le troisime, il faut s'engager dans une chemine et escalader
un -pic de 12 m. 50.

Au bout d'un couloir accident, aux parois ornes de quelques gravures,
on rencontre une salle basse dont le fond est obstru par des piliers de
stalactite. Aprs avoir bris trois colonnes, de faon  pratiquer une
ouverture mesurant 28 centimtres de hauteur sur 65 de largeur, M.
Begouen et ses fils purent pntrer en rampant dans un second couloir o
l'argile du sol a conserv des empreintes de talons humains, de griffes
et de poils d'ours, et qui mne  la salle des bisons.

Les deux statues sont appuyes contre un bloc de rocher tomb de la
vote au milieu de la salle. L'animal qui se trouve en avant est une
femelle, il mesure 61 centimtres de longueur et 29 centimtres du
ventre au sommet de la bosse; le mle donne 63 et 31 centimtres. Le
ct droit seul est achev; le ct appuy au rocher n'a pas t
travaill. Quoique la salle soit assez humide pour que la terre ait
conserv toute sa plasticit, l'argile en se desschant un peu a
provoqu de profondes fissures, traversant parfois tout le corps des
animaux, mais sans causer de dgt, parce que les statues sont appuyes
contre la roche. Comme pour le second bison le rocher n'tait pas assez
long, l'arrire-train a t cal par des pierres rapportes. La surface
du corps est lisse, on y distingue fort bien les traces du lissage fait
par la main de l'artiste... L'oeil est marqu chez la femelle par une
sorte de bille de terre avec un renfoncement au milieu. Ce procd
simulant la prunelle et le regard donne de la vie et de la physionomie 
cette tte, tandis que le mle a l'air atone et sans vie avec son gros
oeil tout rond. La barbe qui arrive jusque sous le ventre a t indique
par des stries faites avec une spatule mince en bois ou en os, tandis
que, pour reprsenter la crinire plus laineuse, l'artiste s'est
content de son pouce dont l'empreinte est bien nette.

[Illustrations: Boudins d'argile trouvs dans la grotte et, sans doute,
prpars par l'artiste pour achever son modelage.]

Sur le sol, on aperoit deux bauches et une esquisse de bison trs
sommairement trace sur l'argile, mais o le modelage de la tte est
commenc.

Cette esquisse, ajoute le comte Begouen, permettrait de supposer que
les artistes de l'poque, aprs avoir dessin sur le sol la silhouette
de l'animal, enlevaient de la terre tout autour, puis soulevaient le
gteau ainsi prpar avant de le finir sur place (en utilisant, sans
doute, des boudins d'argile comme ceux que l'on a retrouvs non loin des
bisons). Le ct non termin des statues, d'paisseur variable, prsente
bien l'aspect d'une plaque d'argile arrache du sol. De plus, nous avons
remarqu plusieurs cuvettes arrondies, dont les bords portent encore des
empreintes de doigts et qui pourraient bien avoir t formes de la
sorte.

Ces statues, qui constituent un document unique, n'ont pas t
dplaces, et le comte Begouen hsite  risquer un transport qui
prsente de grandes difficults.

F. HONOR.

[Illustration: Une des escalades ncessaires pour accder  la salle des
bisons, dans la grotte d'Audoubert.]



[Illustration: Le cuirass autrichien type _Viribus unitis._ 22.000
tonnes; 21 noeuds; arm de 12 canons de 30cm en 4 tourelles triples.
(Prt  entrer en ligne.) Similaires: _Amiral Tegethof_, printemps 1914;
_Kaiser Franz Josef_, 1915-1916; X, juillet 1917.]

[Illustration: Le cuirass italien type _Conte di Cavour_. (Similaires:
_Leonardo da Vinci, Giulio Csare._) 22.500 tonnes; 22 noeuds 1/2; arms
de 13 canons de 30cm en 3 tourelles triples et 2 tourelles doubles.
Entre en service probable: de juillet 1913  janvier 1914. Tous les
cuirasss dreadnoughts italiens seront munis de filets pare-torpilles.]

LES FUTURS SUPERDREADNOUGHTS DE LA MDITERRANE: AUTRICHIENS ET ITALIENS

[Illustration: Le cuirass franais type _Bretagne_. (Similaires:
_Provence_ et _Lorraine._) 23.500 tonnes; 21 noeuds; arms de 10 canons
de 34cm en 5 tourelles axiales. Entre en service en 1915.]

LES FUTURS SUPERDREADNOUGHTS DE LA MDITERRANE

Les flots bleus de la Mditerrane, portent ou porteront dans un avenir
peu loign des spcimens nouveaux de ces formidables machines de guerre
auxquelles le nom gnrique de dreadnoughts ne suffit dj plus et qui
seront des superdreadnoughts.

Ces cuirasss arboreront les pavillons de la France, de l'Italie, de
l'Autriche-Hongrie.

_Italie_.--Nous trouvons en achvement  flot 3 cuirasss de 22.500
tonnes: _Conte di Cavour, Giulio Csare, Leonardo da Vinci_. Les deux
derniers seront prts vraisemblablement en juillet 1913, le premier en
janvier 1914. Ils sont identiques et portent comme armement principal 13
canons de 30 centimtres rpartis en 5 tourelles axiales. Les tourelles
de l'avant et de l'arrire renferment chacune 3 canons, les autres 2. La
dfense contre les torpilleurs est assure par 18 pices de 12
centimtres. On trouve encore  leur bord 3 tubes lance-torpilles
sous-marins. La vitesse prvue est de 22,5 noeuds.

L'_Andra Doria_ et le _Duilio_, qui constitueront la srie suivante,
sont encore sur les chantiers. Ils seront arms en grosse artillerie
comme les prcdents, mais possderont une artillerie moyenne de 16
pices de 15 centimtres. Ceci et un lger accroissement de la
protection porteront leur dplacement  25.000 tonnes.

Enfin, le Conseil des Amiraux qui s'est runi  Rome le 11 fvrier a d
se prononcer sur les caractristiques de 4 nouveaux superdreadnoughts 
mettre en construction. Le Conseil avait  choisir entre deux types: le
premier de 28.000 tonnes, arm de 9 pices de 38 centimtres, en 3
tourelles triples; le second de 35.000 tonnes, portant 12 pices de 38
centimtres, en 4 tourelles triples. On ne connat pas la dcision
intervenue; mais, quel que soit le modle adopt, la vitesse sera de 24
noeuds.

_Autriche_.--Le type dreadnought sera reprsent dans la marine
autrichienne par 4 units; le _Viribus unitis_ prt  entrer en ligne,
le _Kaiser Franz Josef_ et le _Tegethof_, qui paratront en 1914 ou
1915, et un quatrime non encore baptis. Ces btiments dplaceront
22.000 tonnes; ils seront arms de 12 pices de 30 centimtres en 4
tourelles triples et de 12 pices de 15 centimtres. Leur vitesse sera
de 21 noeuds. Les projets du gouvernement austro-hongrois relativement 
un accroissement ultrieur de sa flotte ne sont pas connus.

[Illustration: Schma des futurs cuirasss franais type _Normandie_ 
tourelles quadruples. _(Voir le dessin des deux pages suivantes.)_]

_France_.--_Le Jean-Bart_ et le _Courbet_ entreront en Mditerrane,
prts  combattre,  la fin de l't 1913. En 1914, ce sera le tour du
_Paris_ et de la _France_. Ces quatre navires sont, on le sait,
identiques avec 23.500 tonnes, 21 noeuds de vitesse, 12 pices de 30
centimtres en 6 tourelles, 22 pices de 14 centimtres, 4 tubes
lance-torpilles sous-marins. Puis viendront, en 1915, les trois
_Provence, Lorraine_ et _Bretagne_, qui, ne dplaant pas davantage,
seront arms de 10 pices de 34 centimtres en 5 tourelles axiales, 22
pices de 14 centimtres et 4 tubes lance-torpilles sous-marins;
vitesse: 21 noeuds. Enfin, au mois de mai 1913, on mettra en chantier
quatre nouvelles units de 25.300 tonnes nommes _Flandre, Gascogne,
Normandie, Languedoc_,  bord desquelles sera innove la fameuse
tourelle quadruple que montre plus loin le dessin de Sbille. Dans
chacun de ces normes forts blinds et tournants, 4 canons de 34
centimtres seront placs paralllement. Une forte cloison cuirasse
coupera la tourelle en deux compartiments gaux renfermant chacun 2
pices, ainsi mises  l'abri des avaries par clats de projectiles qui
pourraient pntrer dans le compartiment voisin.

D'intressantes discussions se sont produites autour de ce systme
nouveau auquel la marine est alle avec une dcision qui n'est pas
toujours dans ses habitudes. Elle estime, en effet, que la tourelle  4
canons donne un maximum de puissance offensive pour un minimum de poids
de cuirasse protectrice, et c'est l un argument des plus srieux.

Il est bon de noter que, grce  l'adoption de la tourelle quadruple,
les _Normandie_, avec un dplacement suprieur seulement de 2.000 tonnes
 celui des _Provence_, porteront 2 pices de 34 centimtres de plus. En
outre, leur flottaison, leur tourelle et le blockhaus seront protgs
par une tranche d'acier de 32 centimtres, maximum employ sur les
btiments trangers. Ces cuirasss seront mus par quatre hlices, dont
deux actionnes par des turbines, les deux autres par des machines
alternatives du type ordinaire; ils fileront 22 noeuds.

En rsum, les quatre _Normandie_ seront des btiments extrmement
puissants, rapides et trs bien dfendus. Ces qualits matresses les
rendront plus redoutables qu'aucun des navires trangers conus  la
mme poque.

S. P.

[Illustration: LA TOURELLE QUADRUPLE (AVANT) D'UN DE NOS FUTURS
CUIRASSS TYPE NORMANDIE _Dessin d'ALBERT SBILLE._--_Voir l'article 
la page prcdente._]

_En arrire et au-dessus de la tourelle, devant le projecteur et les
chemines, le blockhaus avec ses deux tages; l'tage infrieur pour le
commandement; l'tage suprieur, surmont des supports de tlmtres
d'exercices, pour le directeur de l'artillerie. Entre les deux paires de
canons de 34, dans l'axe de la tourelle, le capot  deux ouvertures, qui
protge le poste de tlmtrie spcialement amnag pour le combat. A
gauche,  l'arrire-plan, la gueule, des quatre canons de la tourelle
centrale (la troisime tourelle quadruple est  l'arrire). La petite
artillerie,  un niveau infrieur, est, elle aussi, entirement
protge. On parait avoir ainsi donn  ces superdreadnoughts le
maximum, de puissance et de simplicit, et par consquent de rendement
militaire._



[Illustration: LA FLOTTE TURQUE
LA FLOTTE GRECQUE
Les deux flottes en prsence dans le conflit balkanique.

Un petit cuirass turc, le _Feth-I-Bulend_, semblable au
_Moun-I-Zaffer_, a t coul, le 1er novembre, dans la baie de
Salonique; un autre, l'_Assar-I-Tevfik,_ s'est chou ces jours
derniers.]

LES OPRATIONS NAVALES DANS LA GUERRE DES BALKANS

Je n'ai point la prtention d'crire ici l'histoire maritime de la
guerre balkanique. N'est pas historien qui veut, tout d'abord, puis le
recul manque encore vraiment trop pour porter, sur ces vnements, des
jugements dfinitifs.

Je me contenterai donc de retracer la srie des faits qui se sont
produits tant dans la mer Ege que dans la mer Noire, faits dont je me
suis efforc de contrler l'exactitude dans la plus grande mesure
possible.

Au moment o les hostilits ont commenc dans la presqu'le balkanique,
la situation maritime des belligrants tait la suivante:

Du ct turc, on trouvait:

3 cuirasss d'escadre:

1 Le _Messoudieh_ (9.000 tonnes), construit en 1874, mais refondu en
1904, vitesse, 16 noeuds; armement: 2 canons de 24cm, 14 de 15cm; 14 de
75mm, 10 de 57mm;

2 _Haireddin Barbarossa_ et _Torghout Reiss_, ex _Kurjrst Friedrich
Wilhelm_, vendus il y a trois ans par l'Allemagne; dplacement: 10.000
tonnes; vitesse: 16 noeuds; armement: 6 canons de 28cm, 8 de 10cm, 8 de
90mm.

3 petits cuirasss anciens: _Moun-I-Zaffer, Feth-I-Bulend_, lancs en
1867-1870, refondus en 1907; 3.000 tonnes, 12 noeuds, 4 canons de 15cm;
et _Assar-I-Tevfik_, 5.000 tonneaux, 3 canons de 15cm, 7 de 12cm, 6 de
57mm.

4 vieux cuirasss (_Azizieh_, etc.) sans valeur militaire.

2 croiseurs protgs modernes: _Hamidieh_ et _Medjidieh_, lancs en
1903; 4.000 tonnes, 22 noeuds, 2 canons de 15cm, 8 de 12cm.

16 contre-torpilleurs dont 11 seulement en tat de combattre; une
trentaine de torpilleurs; enfin 10 transports.

Du ct grec:

3 cuirasss identiques: Hydra, Psara, Spetzai, construits en 1890,
refondus en 1901; 5.000 tonnes, 17 noeuds, 3 canons de 27cm, 5 de 15cm.

Un trs puissant croiseur cuirass: _Georgios-Averof_, offert  la
marine hellne par un gnreux patriote de ce nom; construit en Italie
en 1910; 10.200 tonnes, 24 noeuds, 4 pices de 23cm, 8 de 19cm, 3 tubes
lance-torpilles.

8 excellents contre-torpilleurs, dont 4 de 1.100 tonnes, achets en
Angleterre peu avant la dclaration de guerre; 30 torpilleurs.

1 submersible, _Delphin_, de 310 tonnes en surface, 460 en plonge, 5
tubes lance-torpilles, construit par le Creusot (1).

[Note 1: Le _Delphin_ a pris une part active aux oprations; il appuyait les
contre-torpilleurs qui tenaient, devant Tenedos, le blocus de l'entre
des Dardanelles.]

Une division auxiliaire comprenant: 3 transports de charbon, un de
munitions, un navire-hpital, un navire porte-mines, 2 navires-citernes.

Une division de paquebots arms en guerre, compose de: 2 paquebots de
1.000 tonneaux et 15 noeuds, 2 de 9.000 tonneaux et 19 noeuds, un de
9.000 tonneaux et 21 noeuds.

60 paquebots grecs rquisitionns pour les transports de troupes.

Gardons-nous d'oublier, dans cette numration des forces navales
balkaniques, la petite flottille des 6 torpilleurs bulgares, qui a
brillamment fait parler d'elle comme nous le verrons plus loin. Cet
embryon de marine est l'oeuvre du tsar Ferdinand qui en a confi la
ralisation, il y a une dizaine d'annes,  un officier de la marine
franaise, M. Pichon.

LES HOSTILITS DANS LA MER NOIRE

La premire opration navale fut  l'actif de la flotte turque. Le 19
octobre et les jours suivants, elle se livra sur les ports bulgares de
Varna et de Kavarna (mer Noire)  un bombardement qui ne parat avoir
produit aucun effet, srieux.

Pour en terminer avec ce qui s'est pass dans la mer Noire, nous
noterons de suite le brillant fait d'armes accompli dans la nuit du 21
au 22 dcembre par 4 petits torpilleurs bulgares, au large de Varna.
Partis  la dcouverte, ils tombent sur le croiseur turc Hamidieh qui
parat garder l'aile droite de la division place en surveillance 
l'aboutissement sur la mer Noire des lignes de Tchataldja. Deux
contre-torpilleurs avaient t donns au _Hamidieh_ pour se garder.
Mais, de crainte de mprise, le commandant du croiseur turc leur avait
enjoint de s'carter de lut pendant la nuit. En cas de rencontre
inopine on avait convenu d'un signal de reconnaissance. A un feu vert
montr par le _Hamidieh_ les contre-torpilleurs devaient rpondre par un
feu rouge, moyennant quoi ils pourraient se rapprocher de leur chef sans
crainte d'en tre mal reus.

Les contre torpilleurs turcs disparus, ce sont les torpilleurs bulgares
qui se montrent. Du pont du _Hamidieh_ on les a dcouverts, on fait le
signal convenu, un feu vert est allum. Les Bulgares,  tout hasard,
rpondent par un feu galement vert... Ceci suffit pour crer une
terrible perplexit  bord du croiseur ottoman. Faut-il tirer? Et si ce
sont les contre-torpilleurs amis qui ont commis une erreur?

Bref, on tergiverse, et, pendant ce temps, les braves petits Bulgares
foncent sur l'ennemi, dcochent leurs torpilles. L'un d'eux s'est
approch  50 mtres Sa torpille seule a atteint le but. Elle touche le
_Hamidieh_  l'avant, clate et produit une brche norme de 4 mtres
sur 5, le pont cuirass est rabattu sur lui-mme, la coque dfonce des
deux bords, 10 hommes sont tus ou blesss.

Une canonnade furieuse clate; mais, leur coup fait, les quatre
moucherons ont fui  toute vitesse et ils disparaissent dans la nuit.
Ils sont indemnes. Un seul projectile turc a port, il a travers la
chemine avant d'un des torpilleurs.

A ce moment, les contre-torpilleurs turcs entrent en scne. Ils
accourent au bruit du canon, et font leur signal de reconnaissance, mais
l'moi est tel  bord du _Hamidieh_ qu'on n'en tient aucun compte et un
feu terrible accueille les amis aprs les ennemis. Ce feu, heureusement
mal dirig, ne les atteint pas.

Pendant ce temps, le _Hamidieh_ se remplit par l'avant.

A grand'peine on le remorque jusqu' la Corne d'Or o on russit  le
faire entrer au bassin. Il faut dire,  la louange des ingnieurs et
ouvriers turcs, qu'un mois aprs les rparations de ses graves avaries
taient termines et le croiseur reprenait son rang dans la flotte (2).

(2) La coque tait rpare, mais le pont cuirass n'a pas t remis en
place.

Il faut noter encore pendant que nous sommes dans la mer Noire l'aide
efficace apporte par la flotte turque dans la dfense des lignes de
Tchataldja dont elle a tenu les deux extrmits.

DANS LA MER EGE

[Illustration: Le croiseur cuirass hellne _Georgios-Averof_, le seul
navire vraiment moderne ayant particip  la guerre navale dans la mer
Ege.]

[Illustration: LA GUERRE NAVALE GRCO-TURQUE.--L'tat-major du
_Georgios-Averof_: au centre, le contre-amiral Coundouriotis, commandant
en chef de l'escadre grecque. _Photographies Gaziads._]

Dans la mer Ege, la flotte grecque, sous le commandement du
contre-amiral Coundouriotis, avait pris, ds la dclaration de guerre,
l'attitude la plus rsolue. Une division grecque, poste devant Smyrne,
rendit impossible le transport par mer du puissant corps d'arme de
cette rgion, si bien que ces troupes durent user du chemin de fer
d'Anatolie dont le dbit tait seulement de 1.500 hommes par jour. Il en
rsulta que le corps de Smyrne mit trente et un jours pour s'couler
vers la Thrace o il arriva trop tard pour combattre  Kirk-Kiliss.

Si la voie de mer avait t libre, il n'aurait pas fallu plus d'une
semaine pour le mettre en territoire europen.

Ds le 2 octobre, l'escadre grecque occupe l'le de Lemnos et y
installe, dans la baie de Moudros, une excellente base navale avec un
arsenal provisoire.

Les torpilleurs logs  Tenedos,  proximit des Dardanelles,
surveillent l'entre du dtroit et font de nombreuses prises. La voie de
mer est ferme aux ravitaillements militaires et 180 canons de campagne
achets en Allemagne par le gouvernement turc, qui devaient tre livrs
par mer  Constantinople le 15 octobre doivent tre achemins via
Constanza et ne parviennent  destination qu'aprs l'armistice. Le
mouvement maritime  l'entre des Dardanelles diminue de 50%.

Les autres les de l'archipel, Thasos, Strati, Imbros, Samothrace, sont
successivement occupes par les marins grecs.

Pendant ce temps, le 1er novembre, dans la nuit, le petit torpilleur
grec, n 12, command par le lieutenant de vaisseau Votsis, pntre dans
la baie de Salonique en rangeant les bancs dangereux du Vardar. Il
arrive devant les quais mmes de la ville, lance deux torpilles contre
le petit cuirass turc _Feth-I-Bulend_ et le coule.

Le 10 novembre, un autre torpilleur grec pntre de nuit dans le petit
port d'Avali et dtruit aussi une canonnire turque. A la prise de
Preveza, les btiments grecs capturent encore deux torpilleurs turcs. Il
se produisit l un incident tragique. L'quipage d'un des torpilleurs
ottomans quitta le navire aprs avoir ouvert les prises d'eau, laissant
son commandant enferm et bloqu dans sa chambre. Lorsque les marins
grecs arrivrent  bord, le torpilleur coulait et on entendait les cris
du malheureux officier. On n'eut pas le temps de le dlivrer et il fut
noy.

Antrieurement, le 12 octobre, une division complte de l'arme de
Salonique, avec tout son matriel de train et 3.000 chevaux, embarque
sur 27 transports grecs, avait atteint en une journe Ddagatch sous la
protection de la flotte. Le temps tait affreux, une pluie violente
obscurcissait l'atmosphre. C'taient, l, dans cette rade ouverte, de
belles circonstances pour une attaque des torpilleurs turcs: ils n'en
ont tent aucune.

C'est seulement pendant l'armistice conclu avec les Bulgares et les
Serbes que la Turquie envoie sa flotte au combat.

Le 16 dcembre, l'escadre turque quitte son mouillage de Nagara, sort
des Dardanelles, et ouvre le feu  12.000 mtres environ sur les
btiments grecs qui se sont aussitt ports  sa rencontre. Lorsque la
distance est tombe  7.000 mtres, ceux-ci ripostent, l'_Averof_,  qui
sa grande vitesse donnera dans tous ces engagements le rle principal,
n'hsite pas  se sparer des siens et cherche  couper l'escadre turque
du dtroit. Cette manoeuvre provoque la retraite de la force ottomane
qui rentre dans les Dardanelles. En ralit, elle n'a pas quitt la zone
o la couvrent les canons des forteresses de l'entre.

Cette escarmouche n'a dur que quelques minutes, l'_Averof_ a un
sous-officier tu, un officier (3) et 8 marins blesss; le _Spetzai_ un
bless. A bord des btiments turcs il y a 14 tus et 57 hommes blesss.
Le _Barbarossa_ a reu 7 projectiles dont un a travers le pont
cuirass; le _Messoudieh_ a t touch trois fois.

[Illustration: Le _Makedonia_ coul dans le port de Syra.--_Phot. Sven
Risom_.]

Le 22 dcembre, le croiseur turc _Medjidieh_ et quelques
contre-torpilleurs apparaissent  l'entre du dtroit et viennent lancer
quelques obus sur la ville de Tenedos. A l'apparition des fumes des
navires grecs qui accourent de Lemnos  tonte vapeur, croiseur et
torpilleurs se retirent.

Nous voici au 15 janvier. Par brume, toute l'escadre turque sort  3
heures du matin. Le _Hamidieh_, dont les rparations sont termines, est
en tte. Mais le temps est trs mauvais et le gros de l'arme rentre
aussitt dans le dtroit. Le _Hamidieh_, qui semble avoir perdu le
contact des autres navires et s'tre gar, continue sa route et atteint
Syra o il dcouvre le paquebot grec _Makedonia_, arm de 3 canons de
75mm, en rparation. Il le canonne ainsi que quelques tablissements de
la ville. Le capitaine du _Makedonia_ ouvre les prises d'eau et coule le
btiment. Deux hommes sont tus  terre dans ce bombardement, qui cause
en Grce une vive motion. De Syra, le _Hamidieh_ se dirige sur Beyrouth
et y mouille; mais,  la vue de navires de guerre apparus  l'horizon,
il file ses chanes, abandonne ses ancres et court  Suez, d'o, aprs
avoir reu la quantit de charbon, accorde par les rglements
internationaux de neutralit, il franchit le canal et entre dans la mer
Rouge. L, il fait sans doute le plein de ses soutes; le 10 fvrier il
franchit de nouveau le canal, relche  Malte, en repart le 16
fvrier...

(1) Cet officier est mort de ses blessures.

[Illustration: Le _Hamidieh_  Port-Sad.--_Phot. Jean Auzias_.]

Dans la nuit du 17 au 18 janvier, le conseil des ministres ottomans
dcide de demander  la flotte un nouvel effort. Il s'agit sans doute de
chercher un succs qui donnera aux plnipotentiaires de Londres une
raison d'esprer des conditions de paix meilleures. Le croiseur
_Medjidieh_ et 4 contre-torpilleurs partent en avant et tentent
d'entraner la flotte grecque au large, ou tout au moins de diviser ses
forces. C'est un plan ingnieux auquel, malheureusement, l'amiral
Coundouriotis ne se prte pas. Il attend, pour se mettre en mouvement 
9 h. 15 le 18, d'avoir en vue, entre Lemnos et Tenedos, l'escadre turque
compose des cuirasss _Barbarossa, Torghout, Messoudieh,
Assar-I-Tevfik_, et de 8 contre-torpilleurs. Le combat s'engage  8.000
mtres,  11 h. 1/2,  18 milles du cap Baba, au nord du canal de
Mytilne, et prend aussitt la mme tournure qu'au 16 dcembre.

Aprs quelques coups de canon, les Turcs virent de bord et se dirigent
sur Tenedos, poursuivis par l'escadre grecque, qui fait feu de toute son
artillerie,  laquelle les canons de retraite seuls des navires ottomans
peuvent rpondre. A ce moment, vers midi 15, un grand dsordre rgne
dans la ligne turque. Comme prcdemment encore, l'_Averof_ fonce sur
l'ennemi et le canonne  bonne porte, 4.000 mtres. A 2 heures, les
Turcs rentrent dans le dtroit; l'_Averof_, qui est engag dans la zone
de feu des forts, se retire, et le combat prend fin  2 h. 30.

Il a t fort vif, mais le tir de l'escadre turque n'a pas produit de
rsultats srieux, l'_Averof_ a reu un seul obus  l'avant dans ses
oeuvres mortes, et n'a eu qu'un bless. Il a tir plus de 700
projectiles de tous calibres. Le rapport officiel turc dit que des deux
cts les pertes en hommes ont t grandes. Ce n'est exact que pour un
des adversaires; 50 projectiles environ ont frapp les navires turcs qui
ont eu 47 tus et 160 blesss; un transport-hpital a ramen ces
derniers  Constantinople. Le _Torghout_ parat avoir eu, dans cette
affaire, une tourelle mise hors de service.

Il faut noter que les canons grecs taient incapables,  4.000 mtres,
de percer les blindages de flottaison des cuirasss turcs. Ceci explique
qu'aucun de ces btiments n'ait t coul.

                               *
                              * *

[Illustration:-------- Escadre turque.------> Escadre grecque. Le
combat naval du 18 janvier. _Croquis de M. E. Labranche, correspondant
du_ Temps.]

En rsum, l'examen des faits ci-dessus rapports fait ressortir sans
doute possible que la flotte grecque a jou, dans la guerre balkanique,
un rle des plus actifs et des plus utiles. Elle a fait preuve de
grandes qualits de manoeuvre et d'endurance. Les btiments, dont
plusieurs de petit tonnage, sont rests sous les feux pendant plus de
trois mois, dans des conditions trs dures, et y sont encore, prts 
courir sus  l'ennemi ds qu'il se montrera, Finalement, cette flotte
est reste matresse absolue d'une mer dont son ennemi avait un intrt
majeur  garder l'usage. Elle a rendu  ses allis le plus signal
service en empchant une grosse partie des contingents asiatiques de
figurer dans les oprations dcisives de la Thrace. Et par cette
attitude rsolue elle a peut-tre chang le sort de la guerre.

SAUVAIRE JOURDAN, _capitaine de frgate de rserve._

[Illustration: Messoudieh. Barbarossa. Torghout. L'escadre turque
rentrant dans les Dardanelles aprs le combat du 18 janvier. _Phot.
Roubin._]

[Illustration: LE BOMBARDEMENT D'ANDRINOPLE.--Le gros canon de sige de
la batterie Athanassof qui, le premier, a rouvert le feu contre la
ville, aprs la rupture de l'armistice.-_Phot. G. Woltz._]

C'est contre Andrinople, si nergiquement dfendue par ce hros: Chukri
pacha, que, depuis la reprise des hostilits, s'est port le plus rude
effort bulgare. Les assigeants avaient profit de l'armistice pour
accrotre la force dfensive de leurs tranches et disposer  loisir
leur matriel de bombardement. Notre photographie, prise aux derniers
instants de l'armistice, montre le plus gros canon du sige, appartenant
 la batterie du capitaine Athanassof, qui a reu l'ordre de tirer le
premier sur la ville, ce qui fut fait ds l'expiration des dlais prvus
pour la rupture effective de l'armistice.

Les Turcs, nous crit-on des lignes assigeantes, ont jet une quantit
de projectiles dans la direction de cette redoutable batterie sans la
dcouvrir et sans l'atteindre. Le feu, des deux cts, a t des plus
violents pendant plusieurs jours sans aboutir nanmoins  d'autres
rsultats, semble-t-il, que d'affoler, dans la vaillante ville, la
population non combattante au milieu de laquelle clataient les obus.
Cette situation, d'ailleurs, a provoqu une particulire motion en
Europe o l'on s'est mu du sort des neutres, et la France a pris
l'initiative d'intervenir nergiquement en leur faveur  Constantinople
et  Sofia. Aprs beaucoup d'hsitation, les autorits militaires
bulgares ont accept de laisser sortir de la ville les colonies
trangres. Mais le gouverne ment turc, tout en acceptant de veiller au
salut des neutres, s'est oppos  ce que ces derniers se rendissent dans
les lignes bulgares et a propos de fixer une zone o les trangers
pourront tre protgs contre le bombardement. Il est d'ailleurs permis
d'esprer que les tentatives actuellement faites pour trouver une
nouvelle base de ngociations pacifiques ne tarderont pas  aboutir.



[Illustration: I.--Les effectifs mobilisables]

L'QUILIBRE DES ARMEMENTS

LE NOUVEL EFFORT MILITAIRE DE L'ALLEMAGNE

Dans son numro du 4 janvier dernier, l'_Illustration_ a donn un tat
comparatif des armes franaise et allemande tel qu'il rsultait, pour
l'Allemagne de la loi du 14 juin dernier, pour la France, de la rcente
loi des cadres.

En 1912, en effet, l'Allemagne avait cru devoir augmenter
considrablement son arme, en mme temps que la France prparait sa loi
des cadres. Et voiei que, tout  coup, des accroissements
supplmentaires viennent d'tre annoncs en Allemagne. Sans que ce
nouvel effort puisse tre ncessairement considr comme une menac plus
ou moins immdiate pour le repos de l'Europe, une rplique, des
sacrifices parallles s'imposent nanmoins en France, car la paix entre
deux grands pays trs voisins dpend avant tout de l'quilibre des
armements.

L'tat-major d'outre-Rhin s'tait propos de constituer en octobre 1912
une grande partie des accroissements prvus, les autres mesures devant
tre paracheves en 1915; mais  peine sa ralisation tait-elle entame
que la loi militaire de juin dernier a t trouve insuffisante. Bien
que les sacrifices, pour un budget dj difficile, s'annoncent comme
trs lourds, 150 millions de marks de plus par an, nul doute que ce
nouveau projet ne soit accept avec autant d'unanimit, que le
prcdent. Les dtails n'en sont pas encore connus; mais la presse
officieuse s'est charge de nous en divulguer les principes essentiels.
L'effectif de paix serait accru d'environ 100.000 nommes et l'on
songerait  porter de 25  27 le nombre des corps d'arme.

Quels motifs ont-pu pousser? l'Allemagne  un effort aussi kolossal,
quelle sera sa rpercussion sur la situation respective des armes
franaise et allemande, comment pouvons-nous y rpondre? C'est ce que
nous nous sommes propos d'examiner ici.

POURQUOI L'ALLEMAGNE AUGMENTE SES EFFECTIFS

Incontestablement, le rveil de l'nergie franaise, la cohsion de la
Triple Entente qui n'a cess de se cimenter au cours de la crise
balkanique, le perfectionnement ininterrompu de l'arme russe, ont d
tre des causes prdominantes et justifier pour l'Allemagne la
ncessit d'affermir sa position de force au coeur de l'Europe. Mais il
est aussi d'autres motifs  cette extension nouvelle.

Les crations d'units prvues par la loi du 14 juin 1912 ncessitaient
un accroissement minimum d'une soixantaine de mille hommes par rapport
aux effectifs budgtaires prcdents; or, la loi n'envisageait qu'une
augmentation d'environ 30.000 hommes... Sous peine de rduire le
personnel des compagnies, escadrons, batteries, il fallait trouver des
ressources complmentaires; c'est l l'objet du projet annonc; il
permettra en outre d'autres amliorations.

L'arme allemande prsentait jusqu'ici trois types d'units: les unes 
effectif fort, stationnes en couverture sur les frontires d'Alsace et
de Pologne, les autres  effectif moyen ou faible; de plus, un certain
nombre de rgiments d'infanterie ne comportaient que 2 bataillons au
lieu de 3 et certaines batteries n'attelaient pas le complet de leurs 6
pices. Les ressources prvues vont offrir la possibilit de complter
organiquement tous les rgiments, toutes les batteries, et de porter
toutes les units de l'intrieur  l'effectif moyen de 141 hommes de
troupe par compagnie, 113 hommes par batterie ou mme davantage, les
units de couverture conservant respectivement leurs 160 hommes par
compagnie et leurs 128 hommes par batterie.

Jusqu'alors, grce  sa forte natalit, l'Allemagne pouvait limiter ses
incorporations annuelles. Un certain nombre de jeunes gens, 92.000 en
1911, nous dit la _Revue militaire des armes trangres_, classs
dans l'Ersatz-Rserve, n'accomplissaient pas de service actif; ils
taient simplement astreints  des priodes d'exercices. Dsormais,
d'aprs les indications de la presse berlinoise, cette rserve de
recrutement serait en grande partie incorpore dfinitivement dans
l'arme active. Incontestablement, l'Allemagne pourrait encore dpasser
cet effort, puisque, en 1911, les conseils de revision ont eu  statuer
sur 563.000 jeunes gens de vingt ans pour en incorporer moins de la
moiti; encore, auraient-ils d en examiner davantage, puisque plus de
40.000 jeunes Allemands, migrants ou insoumis, ne se sont pas prsents
devant les commissions de recrutement!

Quoi qu'il en soit, il n'apparat pas jusqu'ici que la cration d'units
nouvelles ait t envisage; il faut d'abord toffer convenablement les
formations existantes; d'ailleurs, l'insuffisance des casernements ne se
prterait pas  l'installation de nouveaux corps de troupe. Retenons
cependant que, ds maintenant, les bataillons d'infanterie seraient en
nombre suffisant pour porter les corps d'arme allemands de 25  27;
notre nouvelle loi des cadres nous offre d'ailleurs une possibilit
analogue. Il n'apparat donc pas, jusqu' plus ample inform, que nos
tableaux donns prcdemment (l'_Illustration_ du 4 janvier) concernant
la comparaison des units du temps de paix dussent tre modifis;
seules, les ressources mobilisables, ainsi que l'indique le tableau n
1, seront influences par les nouvelles dispositions.

POURQUOI LA FRANCE DOIT ACCROITRE SES ARMEMENTS

Si le rapport des grandes units stratgiques, des corps d'arme, ne
semble gure devoir tre troubl, pas plus que celui des units
tactiques, bataillons, escadrons et batteries, si, sur le champ de la
bataille dcisive, l'quilibre parat n'tre pas modifi, la situation
cre par l'Allemagne nous impose cependant une rplique.

Il est admis qu'on manoeuvre  la guerre moins  coups de millions
d'hommes qu' coup d'units stratgiques et tactiques; mais, encore,
faut-il pouvoir disposer de ressources instruites pour combler les
pertes de toute nature. Au surplus, l'effort allemand vise peut-tre non
seulement le renforcement de l'arme de premire ligne, mais aussi la
constitution de formations de rserve nombreuses et cohrentes.
L'institution rgente des 25 commandements de landwehr, les nombreux
officiers actifs disponibles pour l'encadrement des troupes de deuxime
ligne, 16 ou peut-tre mme 28 officiers par rgiment d'infanterie, le
nombre sans cesse accru des rservistes convoqus chaque anne, pass de
456.398 en 1909  554.561 en 1912, sont assez significatifs  cet gard.
Veillons donc  ne pas nous laisser distancer dans cet emploi intgral
des rserves, o, de leur propre aveu, les Allemands restent encore bien
loin en arrire de nous.

Enfin, si l'on admet que la valeur offensive de l'arme active mobilise
dpend de la proportion plus ou moins grande de rservistes, tout incite
 accrotre l'effectif de paix; c'est aussi bien amliorer les
formations de premier choc que celles dites de deuxime ligne.

MESURES ENVISAGES EN FRANCE POUR RTABLIR L'QUILIBRE DES FORCES

Afin de maintenir notre arme  hauteur de ces nouvelles exigences
imposes par l'Allemagne, diverses mesures ont t envisages.

Il a paru d'abord indispensable de rendre au service arm les militaires
actuellement employs dans les services administratifs; ce ne serait
qu'un bnfice insignifiant de 7.000  8.000 hommes. On espre galement
voir se dvelopper le courant des engagements et des rengagements;
malheureusement, une rgression trs sensible s'est manifeste depuis
deux ou trois ans sous ce rapport et,  moins de sacrifices budgtaires
importants, il est probable que les espoirs ne seraient gure raliss.
Au contraire, l'extension du recrutement indigne dans notre Afrique du
Nord parat devoir donner de meilleurs rsultats.

Cependant, ces diverses mesures risqueraient d'tre insuffisantes pour
contre-balancer l'augmentation de la puissance allemande; aussi, a-t-on
song  rtablir le service de trois ans ou  porter  trente mois la
dure du service actif pour toutes les armes. Bien entendu, pour qu'il y
ait avantage, l'incorporation devrait tre avance d'une anne--appel 
vingt ans au lieu de vingt et un ans--sans quoi, les effectifs de paix
seraient bien modifis, mais non les effectifs mobilisables.

Le tableau n 1 donne les ressources mobilisables dans ces diverses
combinaisons, en les comparant  celles de l'Allemagne.

Avec le service de trois ans, notre arme active serait accrue d'environ
210.000 hommes, ce qui ncessiterait chaque anne plus de 200 millions
de dpenses nouvelles. Le service de trente mois rduirait les
sacrifices budgtaires de prs de moiti. L'un et l'autre systme
auraient l'avantage d'assurer en permanence la prsence sous les
drapeaux de deux classes instruites, alors qu'actuellement, chaque
hiver, comme les Allemands d'ailleurs, nous ne pouvons disposer que
d'une seule classe instruite immdiatement mobilisable.

Il peut tre intressant de voir, dans ces conditions, quelle serait la
composition probable des units mobilises en France et en
Allemagne,--c'est ce que reprsente le tableau n 2.

[Illustration: II.-PROPORTION DE RSERVISTES DANS LES UNITS MOBILISES]

De ce que les Allemands ont besoin actuellement de moins de rservistes
que nous pour complter leurs effectifs de guerre, il serait inexact de
croire qu'il puisse en rsulter une plus grande rapidit pour leur
mobilisation. Il faudra  peu prs autant de temps pour habiller,
quiper, armer 110 rservistes que 140; la rquisition des animaux de
trait, la perception des quipages, des approvisionnements de toute
nature n'en seront pas acclres.

Si le chiffre de notre population et notre faible natalit ne nous
permettent pas de lutter avec l'Allemagne par le nombre, il est du moins
certains facteurs du succs qu'il ne nous est pas permis de ngliger:
nos ressources financires, comme le bon renom de notre industrie, nous
permettent toutes les esprances. Si l'Allemagne pousse fbrilement
l'exploitation intensive des moyens techniques que la science de
l'ingnieur met  la disposition des armes modernes, nous nous devons
de ne pas nous laisser distancer sous ce rapport. Le perfectionnement de
l'armement, l'amlioration des places fortes, la constitution de fortes
rserves de munitions pour ces insatiables consommateurs que sont les
engins  tir rapide, doivent tre l'objet de nos premires
proccupations. La constitution d'une artillerie lourde, la construction
de grands croiseurs ariens, de leurs abris, le maintien de notre
supriorit inconteste en aviation, doivent galement retenir toute
notre attention; les sacrifices ncessaires ne seront jamais marchands.

Mais les nombreux bataillons, les armes perfectionnes ne sont que peu
de chose sans les sentiments qui animent les combattants. La France, qui
a repris conscience de sa force et de sa dignit, possde l, peut-tre,
le meilleur secret de la victoire.

Commandant LE DUALIS.

DEUX MODES, DEUX COLES

Comme l'hiver finissant distribue ses dernires rigueurs, laissant dj,
par chappes de soleil et aperus de ciels bleus, prvoir les beaux
jours prochains, il y a en ce moment, suivant l'usage, fort grande
animation dans le monde de la couture. C'est l'poque de l'anne o la
Mode, prise de lassitude pour ce que, quelques mois auparavant, elle
avait prn, s'inquite, se cherche, et se met en qute d'indit. Le
printemps dt-il tre d'une inclmence cruelle, le bon ton, d'accord
avec le calendrier, exige qu'il commence en mars, et que, ds lors, les
vtements ports aux frimas aillent tout aussitt rejoindre les vieilles
lunes. La jupe-culotte, d'incertaine mmoire, fit son apparition,
nagure, en un mois de fvrier, et sa premire sortie, trs remarque,
concida, on s'en souvient, avec la rentre d'Auteuil. Cette saison,
encore, la Mode, dit-on, nous rserve des surprises: une lutte
courtoise, mais passionne, se prparerait entre divers matres de
l'lgance, spars par leurs gots et leurs mthodes. Deux coles
rivales se disputeraient, avec des tendances opposes, l'honneur
d'habiller, et d'embellir, la Parisienne.

La nouvelle de cette petite guerre, qui clatera demain, s'est dj
propage sous le manteau, si l'on peut dire. Mais les femmes, qui sont
pourtant particulirement intresses dans l'aventure, n'en ont gure,
jusqu' prsent, t averties. C'est une tradition constante,
irrvocable, doit-on penser, qu'elles ne sont jamais pralablement
consultes en ces sortes d'affaires. Elles n'ont pas voix au chapitre.
Elles subissent des arrts imprieux, sans s'tre fait entendre.
Fnelon, qui, en son _ducation des filles_, a dit, sur ce sujet, des
choses fort senses, et que l'on s'excuse presque de citer ici, se
plaignait autrefois de leur trop grande influence: Il n'y a d'ordinaire
que caprices dans les modes, crivait-il. Les femmes sont en possession
de dcider. Il n'y a qu'elles qu'on veuille en croire. Ainsi les esprits
les plus lgers et les moins instruits entranent les autres... Ces
reproches ne sauraient, de notre temps, leur tre adresss. Les dociles
cratures ne sont, en aucune faon, responsables des variations de leurs
toilettes. La relle innovation, l'originalit vritable, consisterait
sans doute  runir quelques-unes d'entre elles, et des plus autorises,
avant de lancer une mode, et de leur demander leur avis. On n'y songe
point, pour l'instant.

Ce sont, aujourd'hui, les grands couturiers qui tablissent pour chaque
saison, et souvent avec bonheur, la formule temporaire de l'lgance.
Que de fantaisies piquantes, imprvues, on leur doit! La plus belle ide
de certains d'entre eux, et non des moins notoires, a t, dans ces deux
dernires annes, d'adapter au costume fminin les grces de l'art
oriental. Pendant longtemps, et jusqu' cet hiver mme, la Parisienne
raffine se serait crue dshonore de n'avoir point une silhouette bien
persane. Les toffes aux couleurs violentes, aux dessins mystrieux,
dconcertants, les vtements de coupe trange, aux lignes tantt
fuyantes, comme si un ciseau malin avait prcipit leur chute, tantt
brises en cassures brusques, les parures barbares, ont fait fureur.

Le pril de l'exotisme, c'est qu'il ne comporte gure de mesure, et
qu'il permet toutes les audaces. Les impertinences dont il fut la cause
ont pass quelquefois pour exquises. Bien vite, pourvu qu'une toilette
ft excentrique, inattendue, elle eut les meilleures chances de plaire.
Faut-il s'en dsoler? Cette recherche du bizarre, dans toutes ses
manifestations, a abouti  une libert charmante. On peut voir ainsi, en
ce moment, telle lgante affectionner, pour ses robes du soir, le style
gyptien, ou viennois peut-tre, tandis qu'une autre emprunte  la forme
de son tailleur une dlicieuse allure moscovite; celle-ci arbore une
tunique japonaise o s'panouissent des chrysanthmes, celle-l une
jaquette en soie jaspe de mtal et brode de roses d'Ispahan. Et il
n'est point jusqu' certaines prcieuses qui, par un paradoxe suprme,
ne se jettent dlibrment dans le surann, le traditionnel, et n'y
puisent un agrment imprvu.

Entre tant de tendances diverses, la Mode, en ce moment critique, hsite
 se fixer. Et voici qu'un style nouveau apparat, qui prtend s'imposer
et faire oublier tous les autres. Comment les dfenseurs d'une cole qui
en est  ses dbuts ne se montreraient-ils pas svres pour celle dont
ils combattent les principes? Les artisans de la rforme condamnent tout
ensemble la manire persane, la turque, la japonaise et l'gyptienne;
ils s'lvent contre la couture internationale; et ils projettent de
rtablir dans sa gloire le got franais, fait de mesure, de juste
harmonie, de simplicit. Suivant eux, l'appareil des Mille et une Nuits,
costumes et accessoires, ne serait mme plus un article d'exportation;
Schhrazade commencerait  faire mdiocre figure aux tats-Unis, o
nous l'avions envoye, et les Amricaines, auprs de qui Paris exerce
toujours le mme attrait de ville lgante, y chercheraient maintenant
des inspirations plus discrtes.

Pour mener  bien le mouvement qui se dessine, un comit d'artistes bien
connus et aims du public s'est fond, sons les auspices d'une grande
maison, qui entend se constituer, aux Champs-Elyses, la gardienne de la
tradition franaise, grce aux efforts d'un administrateur avis, vou
nagure au succs d'une autre industrie de luxe, l'automobile. Et voil
qui marque une curieuse volution dans les usages de la Mode. C'est
maintenant aux peintres que les grands couturiers demandent des
conseils, des indications prcises pour l'ordonnance des toilettes
qu'ils s'apprtent  lancer. Jusqu' prsent, les premiers n'avaient eu
que le soin de reproduire, dans leurs portraits mondains, les
chefs-d'oeuvre des seconds. Ils participent aujourd'hui  leur cration;
et ils peuvent s'en dire, en quelque manire, les auteurs.

Cette collaboration a dj produit des rsultats qu'on dit pleins de
promesses. Le groupe des Peintres de la femme, que prside M. A. de La
Gandara, et qui compte parmi ses membres des dessinateurs comme
Willette, Anquetin, Gerbault, Grn, A. Guillaume, Mtivet, Neumont,
Prjelan, Boubille, Abel Truchet, s'est mis au travail, chacun apportant
son talent, ses conceptions, sa manire. Il ne s'agit point, en effet,
de revenir, par une imitation laborieuse, aux modes d'autrefois, ni
d'adapter au got actuel les lgances dsutes dont les vieilles
gravures nous ont transmis le souvenir. Les Peintres de la femme se
proposent d'innover, tout en restant fidles  cet art du costume sobre,
d'une grce seyante, qui plaira toujours en France, et qui est
proprement ntre.

On a commenc par leur montrer des modles qu'ils ont adroitement
transforms. Une petite retouche peut parfois changer l'aspect d'une
robe, d'un manteau, leur donner une sduction qui leur manquait: la
tche est amusante, aise, pour des observateurs exercs  saisir
l'harmonie des lignes,  combiner et  accorder les nuances. Mais ils ne
se sont pas borns  de simples retouches. Et ils ont voulu contribuer
par des croquis personnels  la mode qui sera peut-tre celle de demain:
une exposition runira le mois prochain ces oeuvres lgres, issues de
l'alliance, dsormais consacre, du couturier et de l'artiste.

Voici, en attendant, l'un des premiers dessins excuts par Willette,
dont on reconnatra, dans un genre inaccoutum, la verve spirituelle, la
fantaisie toujours en veil. En cette image de femme vtue, semble-t-il,
d'une grande fleur de lys qui l'enveloppe entirement, et campe devant
un jardin  la franaise, aux alles rgulires, aux bosquets taills,
on se plat  voir comme le manifeste de la nouvelle cole.

MICHEL PSICHARI.

[Illustration: Un modle bien franais dessin par un artiste pour un
grand couturier: la robe fleur de lys de Willette. _D'aprs un dessin
original communiqu par la maison Bulloz._]



LES LIVRES & LES CRIVAINS

_Les Plerins de Sainte-Hlne._

N'est-il pas merveilleux qu' un sicle de sa disparition de la scne du
monde, qu'un sicle bientt aprs le dnouement du drame obsdant de
Sainte-Hlne, nous puissions encore dcouvrir, touchant Napolon, des
choses qui aient le pouvoir de nous passionner? Un livre rvlateur paru
d'hier et riche en documents indits, dossiers d'archives,
correspondances diplomatiques et papiers privs, donne une suite
impressionnante  tous les rcits de la captivit de Napolon jusqu'ici
publis et qui s'arrtaient  la mise au tombeau. Et voici de nouveau
voque par un scrupuleux historien, M. Albric Cahuet--son nom est
familier aux lecteurs de ce journal--la gele noire de l'Ocan, la Thul
tropicale aussi perdue au milieu de ses brumes touffantes que l'autre,
celle du Nord, derrire ses frimas, aussi ignore du monde jusqu'au jour
o le tragique crpuscule de l'astre l'aurola de gloire. Car c'est
d'elle qu'il est le plus question tout le long de ce livre, encore qu'il
s'intitule _Aprs la mort de l'Empereur_ et fasse rayonner la lgende de
Sainte-Hlne en Europe, dans les capitales de la Sainte-Alliance, et
jusqu' nos jours.

Ce sont d'humbles guides, qui ont entran notre auteur vers
Sainte-Hlne; ce sont les derniers serviteurs de l'Empereur, c'est
Marchand, son valet de chambre,--encore que celui-ci ait fini comte et
bien tabli; c'est Nol Santini d'abord gardien du portefeuille, 
l'le d'Elbe; plus tard, aux Briars et  Longwood, tour  tour tailleur
ou bottier adroit, ingnieux  utiliser les restes, barbier quand il le
faut, chasseur  ses moments et pourvoyeur de la table impriale,-plus
tard la bte noire de la Sainte-Alliance; Santini, dvou jusqu'
l'assassinat, s'il l'et fallu, et qui, renvoy de Sainte-Hlne,
apporta en Europe la plainte du grand captif et rvla au monde
l'ignominieux traitement qui lui tait inflig sur son roc, puis finit
gardien du tombeau des Invalides; c'est encore Louis-tienne
Saint-Denis, ci-devant improvis mameluk sous le nom d'Ali, puis en exil
transform par une dcision de l'Homme--qui avait fait d'autres
miracles--en un bibliothcaire exact, appliqu  ses fonctions comme un
chartiste et qui nous livre le secret de toutes les lectures de
Longwood; c'est enfin l'huissier Noverraz, l'ours d'Helvtie, la
fidlit vigoureuse mise au service du dvouement qui ne discute pas.

En compagnie de ces braves gens, si attachs, si dsintresss,
puisqu'ils ne pouvaient pas mme concevoir la pense de faire figure
devant l'histoire, M. Albric Cahuet, qui,  l'aide de curieux papiers
indits, a pu reconstituer, pendant et aprs la captivit, leurs humbles
existences, nous introduit dans la vie intime de l'Empereur dchu; cne
sont plus seulement les pauvres appartements d'apparat o s'coulent,
interminables, les jours de l'exil; c'est l'office et c'est la
mansarde, o parfois l'on pleure des larmes cruelles, et cela est
presque plus mouvant encore, car nous sondons plus profondment la
prodigieuse infortune, la dtresse qui plane sur la maison de l'exil.

L'Empereur mort, l'ombre du gigantesque calvaire s'tend sur toutes les
pages du livre. Elle enveloppe le mlancolique dpart, au crpuscule, de
la petite colonie franaise de Longwood le 26 mai 1821; elle plane sur
toute la procdure et la correspondance diplomatique que provoque
l'excution difficile du testament imprial; elle donne un caractre
sacr  la nuit shakespearienne de l'exhumation le 5 octobre 1840; et,
de nos jours encore, elle contraint au recueillement les derniers
plerins cosmopolites qui font escale  Jamestown pour aller--en suivant
l'itinraire indiqu par l'auteur--mditer dans la Valle du Silence.

Dans ces tudes, si joliment dites par la librairie mile-Paul (3 fr.
50) et illustres de prcieux documents iconographiques, M. Albric
Cahuet a par une documentation solide, passe au crible d'une critique
judicieuse et svre, des sductions d'un style lgant, pittoresque et
souple; mais surtout, ce qui est l'un des charmes les plus entranants
de son ouvrage, c'est la belle flamme qu'on sent courir tout au long de
ces chapitres alertes, maills d'anecdotes indites, et d'un rare
agrment.

_La Guerre des Balkans._

Voici que parat le premier livre sur la guerre; entendez: la premire
relation historique prcise, vraie, et dj dfinitive, des oprations
bulgares en Thrace pendant les trente jours que dura la campagne. Ce ne
sont plus l des notes htives, fivreuses, parfois informes, d'un
reporter qui, tenu  distance du champ de bataille, doit emprunter  son
imagination les dtails fantaisistes du drame qui s'y droule.

Ce sont de vritables documents d'tat-major contrls et complts par
les observations personnelles de l'auteur parmi les convois en marche,
dans les camps retranchs devant Andrinople et sur la ligne du feu
pendant les trois jours de la bataille de Tchataldja. Le brillant
officier franais qui a sign ce livre est bien connu de nos lecteurs.
C'est le correspondant de guerre de _L'Illustration_, M. Alain de
Penennrun, dont les articles impartiaux et parfois redoutables en leur
nettet loquente ont produit, il y a moins de deux mois, une si grande
sensation dans les milieux militaires, politiques et diplomatiques.
C'est par notre collaborateur, en effet, il convient de le rappeler, que
l'on a su la vrit sur la canonnade de Tchataldja, si meurtrire pour
les Bulgares. Ce sont les lettres, les croquis et les plans de M. de
Penennrun qui, publis par notre journal dans les plus stricts dlais de
l'actualit, et reproduits dans tous les journaux de Constantinople,
ont, les premiers, fix l'opinion sur la ralit de la rsistance
turque. Aprs quoi, notre correspondant est rentr en France o le
rappelaient ses obligations militaires. Il considrait la guerre comme
virtuellement finie et les vnements, jusqu'ici, ont en effet confirm
qu'tait close la priode des oprations dcisives.

Naturellement, l'ouvrage aujourd'hui publi constitue un ensemble
mthodique, ordonn, fortement li, revu minutieusement et complt par
toutes les notes non encore utilises.

Dans le premier chapitre qui, au point de vue prparation  la guerre, a
un grand intrt, l'auteur expose ce qu'il a su de la mobilisation et de
la concentration des armes bulgares ainsi que ce qu'il a pu remarquer
d'intressant dans la constitution de leur ordre de bataille. Il y a
joint de prcieuses observations sur l'organisation gnrale des
troupes, sur l'habillement, l'quipement, l'armement. Le second chapitre
tudie les oprations de la deuxime arme, l'investissement
d'Andrinople, puis le sige mme de la ville. Le chapitre troisime
traite des premiers combats qui ont suivi la prise de contact gnrale
et, plus particulirement, de ceux qui ont amen l'occupation de
Kirk-Kiliss. Le chapitre IV est consacr tout entier  la grande
bataille de Loule-Bourgas ou du Karaagatch. Dans le chapitre V, nous
trouvons le rcit de la bataille de Tchataldja  laquelle, nous le
savons, assista l'auteur. Dans le chapitre VI enfin, M. de Penennrun a
rsum les conclusions qu'il a cru pouvoir tirer de ses observations, 
savoir notamment que, quoi qu'il puisse arriver maintenant et malgr la
barrire de Tchataldja, la victoire matrielle et morale acquise par
tant d'hrosme ne pourra plus'tre arrache aux Bulgares, car
l'offensive turque est dsormais impossible.

Pour tre exact et prcis, le livre de M. de Penennrun (dition
Lavauzelle, 4 fr.) n'a rien de la scheresse d'un rapport de manoeuvre.
Il est vivant, descriptif, mouvant. II sera demain dans toutes les
bibliothques militaires de France et de l'tranger. Car, malgr la
brivet de la campagne de 1912, l'importance des effectifs engags de
part et d'autre, la rapidit et la grandeur des rsultats obtenus, lui
donnent une importance considrable. C'est un grand exemple-- tudier
et  discuter par tous les crivains militaires de demain--de ce que
peut tre la guerre contemporaine.

Un nouveau livre s'ajoute, cette semaine mme,  celui de M. Alain de
Penennrun que nous analysons ci-dessus: c'est _Vers la Victoire avec les
Bulgares_, par le lieutenant H. Wagner, traduit de l'allemand par le
commandant Minart (Berger-Levrault, 5 fr.). Mais il s'en faut que le
nouveau venu ait le mme intrt,--et surtout la mme valeur
documentaire. Non qu'il ne fourmille de renseignements varis, de
savantes considrations tactiques, d'anecdotes, de tableaux militaires
adroitement brosss. On y entend les cris assourdissants des
adversaires; on y voit les lignes se replier en bon ordre.
Malheureusement, nous sommes mal assurs que le lieutenant Wagner
puisse, d'un front serein, redire le J'tais l du fabuliste.
Pourtant, il a t, ds le dbut de la guerre, le plus cit, le plus
exalt des journalistes. Que de feuilles ont empli leurs colonnes des
lambeaux des articles qu'il envoyait du thtre de la guerre  la
_Reichspost_, de Vienne! Car nul ne donnait des dtails aussi abondants
et prcis que ceux qu'il tlgraphiait  son journal. Seulement tout
finit par se savoir, et l'on apprit un beau jour--M. Ren Puaux, qui,
lui, y fut voir, raconte assez malicieusement dans le _Temps_ par
quelles voies--que M. Wagner tait surtout un homme d'une imagination
trs fertile, qui excellait  dlayer, comme nous disons, les bulletins
officiels. A la vrit, l'ancien correspondant de la _Reichspost_ a
retranch beaucoup, dans son volume, des descriptions dramatiques qui
firent le succs de ses articles. Il ne consacre plus un chapitre  la
bataille de Tchorlou,--que jadis il avait copieusement dpeinte. Il a
effac de ses tableaux quelques ruisseaux de sang. N'importe, avertis
comme nous le sommes, nous hsitons  accepter mme ce qui en reste. Le
fac-simil mme d'une de ses dpches, reproduit en hors texte, n'arrive
pas  nous convaincre. Nous conservons, comme on dit, de la mfiance.



LES THTRES

_La Demoiselle de magasin_, qui se fait applaudir au Gymnase, est la
soeur cadette de cette Mlle Beulemans que tout Paris prit plaisir 
retrouver non seulement de scne en scne, mais encore de thtre en
thtre, et partout le succs l'accompagnait. MM. Fonson et Wicheler
donnent  Paris une nouvelle pice belge. Elle est toute simple,
l'histoire en est menue, elle vaut surtout par les dtails d'observation
locale, par le dessin prcis des caractres. La demoiselle de magasin
fait d'abord la fortune de son patron, puis elle en pouse le fils, et
tout le monde est heureux,--le spectateur compris. L'acteur bruxellois
Jacque fait la joie de cette pice qu'il anime singulirement de sa
mimique si expressive, o il fait entendre l'accent le plus
authentiquement belge, et dont il partagera sans doute longtemps le
succs avec MM. Mylo, Duquesne, Berry, Gandra et Mlle Jane Delmar,
demoiselle de magasin fort sduisante.

[Illustration: M. Jacque dans _la Demoiselle de magasin_.]

M. Andr Antoine vient de reprsenter  l'Odon _la Maison divise_,
oeuvre d'un jeune auteur, M. Andr Fernet. Cette pice met aux prises
des tres qui s'aiment mais dont les ides diffrent profondment et qui
font passer ce qu'ils estiment tre leur devoir avant leurs affections.
Entre le ministre hostile aux ides nouvelles et son fils qui les dfend
rside un dsaccord qui sera pouss au tragique: le fils sera tu par
les soldats du pre au cours d'une meute. Puis, devant ce cadavre, le
ministre rencontrera la femme que son fils aimait et dont il eut un
fils: elle le refuse  son grand-pre; elle le destine  sa vengeance.
Ces sentiments exceptionnels et surhumains sont exprims en un style
sobre. Et cependant le drame est plus en propos qu'en action.

Pour la premire fois, M. Raphal Duflos vient d'interprter le rle
d'Alceste  la Comdie-Franaise. Son lgance, sa distinction, mais
mieux encore la comprhension parfaite de ce caractre d'amoureux, ont
donn comme une jeunesse nouvelle, ou plus justement neuve,  ce
personnage classique. Une telle cration fait le plus grand honneur au
brillant artiste et le public charm le lui a tmoign par ses
enthousiastes applaudissements.

_Le Champion de l'air_, qui vole au Chtelet, est une pice amusante.
L'aviation n'y tient pas la premire place, mais elle fournit le
prtexte d'une intrigue fertile en pripties dcoratives. Il s'agit
d'essayer un nouvel appareil stabilisateur; sa vertu ne sera prouve que
par un capotage d'aroplane... qu'il empchera de se produire. Mais qui
courra le risque de l'exprience? Un pauvre diable qui, pralablement,
dsire connatre un peu la vie. Nanti de la rcompense promise, il veut
voir du pays. Et ce sont des aventures qui commencent  Cadix,
s'enchevtrent aux Indes, au cours de vingt tableaux luxueux, et
s'achvent magnifiquement par la descente triomphale de l'aroplane
victorieux. Le texte de M. mile Codey est vivant; la jolie musique qui
l'accompagne est de M. Marins Baggers.



HOMMAGE A CHARLES TELLIER

Un hommage tardif et relativement modeste, mais qu'envierait plus d'un
inventeur mconnu, vient d'tre rendu  l'ingnieur franais Charles
Tellier, le vritable promoteur de l'industrie frigorifique.

C'est en 1876 que Tellier dmontra, pour la premire fois, la
possibilit de transporter au loin des denres alimentaires
frigorifies; il avait employ toutes ses ressources pour amnager un
navire, le _Frigorifique_, qui, parti de Rouen, rapporta de Buenos Ayres
une cargaison de viande. Les rsultats de ce premier voyage furent trs
satisfaisants, mais l'opinion publique les accueillit avec une curiosit
un peu ddaigneuse; les Franais ne paraissaient pas mrs pour consommer
des produits ainsi conservs, et Tellier dut renoncer  exploiter son
procd.

Aujourd'hui l'industrie mondiale du froid artificiel reprsente un
mouvement d'affaires de plusieurs milliards par an, et Charles Tellier,
n  Amiens en 1828, par consquent g de quatre-vingt-cinq ans, vit
modestement, sans fortune.

Sur l'initiative de quelques savants et industriels, le gouvernement a
dcern rcemment  ce prcurseur mconnu la croix de la Lgion
d'honneur. En mme temps on ouvrait une souscription internationale pour
lui assurer un peu d'aisance.

Un banquet runissait ces jours derniers tous ceux qui avaient coopr 
cet acte de justice. Le menu tait exclusivement compos de produits
frigorifis apports de pays lointains: saumon de l'Alaska, omelette aux
oeufs de Chine, gelinottes de Sibrie, etc.

[Illustration: M. Charles Tellier.]

Aprs avoir pingl la croix sur la poitrine de Tellier, M. d'Arsonval,
membre de l'Institut, lui annonait que la souscription,  laquelle ont
contribu largement l'Argentine et l'Uruguay, avait produit 80.000
francs.



UN DEUIL AU VATICAN

L'ane des soeurs du pape, Mme Rosa Sarto, vient de mourir, ge de
soixante-douze ans, dans le modeste appartement qu'elle occupait, avec
deux autres soeurs et une nice, non loin du Vatican. Depuis qu'une
attaque de paralysie la tenait immobilise chez elle, Pie X n'avait pu
la revoir: en apprenant la douloureuse nouvelle, il a prouv un chagrin
profond.

[Illustration: Rosa Sarto.--_Phot. J. Felici._]

Une grande et mutuelle affection unissait, en effet, le frre et la
soeur. Ils avaient vcu ensemble depuis 1858 jusqu'en 1873, tandis qu'il
remplissait les premires dignits ecclsiastiques. Aprs un long sjour
dans son village natal,  Riese, elle tait revenue prs de lui, en
1894, quand il fut fait cardinal et patriarche de Venise. Enfin, aprs
l'lvation de son frre au pontificat, elle s'tait transporte  Rome,
et, depuis presque dix ans, elle continuait  le voir plusieurs fois par
semaine.

Mme Rosa Sarto tait une femme d'une bont exemplaire, d'une haute
vertu. Suivant le dsir exprim par Pie X, ses obsques ont t
clbres dans une stricte simplicit.



LE DRAME

DE L'EXPDITION SCOTT

De nouvelles dpches de Nouvelle-Zlande permettent de complter sur
plusieurs points la relation du drame final de l'expdition polaire de
Scott, que nous avons publie dans le numro prcdent.

Bien avant de parvenir au but, les explorateurs anglais surent
qu'Amundsen les avait devancs et qu'ils n'avaient plus  lutter que
pour soutenir l'honneur du pavillon. Ds le 88 de latitude, soit  220
kilomtres du Ple, ils rencontrrent, en effet, les traces de la
caravane norvgienne, et,  partir de l, les suivirent jusqu' la tente
qu'elle avait laisse au Ple mme comme tmoignage de sa victoire, et 
laquelle elle avait donn le nom caractristique de Polheim (maison du
Ple).

Arriv au terme de sa longue randonne le 17 janvier, et non le 18
janvier, comme les premiers tlgrammes l'annonaient, Scott y sjourna
quarante-huit heures. Le premier jour, des circonstances atmosphriques
dfavorables l'empchrent de procder  des dterminations
astronomiques. En raison de la prsence de masses de petits cristaux de
glace en suspension dans l'air, le disque du soleil se trouvait brouill
et dform; de l l'impossibilit d'obtenir de bons contacts dans les
instruments, et, par suite, des rsultats exacts. Le lendemain, le ciel
s'tant clairci, des observations purent tre prises. Elles ont t
excutes avec un thodolite, instrument beaucoup plus prcis que le
sextant employ par les Norvgiens. Les observations de Scott placent
Polheim par 89 59' 30" de latitude, soit  925 mtres du point
mathmatique par lequel passe l'extrmit australe de l'axe terrestre.
Pour cette mme station, les Norvgiens ont obtenu 89 58' 30", et 2.775
mtres pour la distance sparant leur tente du Ple. tant donn les
circonstances et les instruments dont s'est servi Amundsen, cette
diffrence de 1.850 mtres entre les valeurs calcules par les deux
expditions est absolument ngligeable, et les rsultats de leurs
oprations doivent tre considrs comme remarquablement concordants.

Aprs cela, Scott et ses compagnons avancrent de 925 mtres dans la
direction indique par les observations et plantrent le glorieux
pavillon de l'_Union Jack_ au point indiqu par leurs calculs comme le
gisement du Ple Sud.

Le mme jour, la caravane battit en retraite. Ds le dpart, Evans donna
des signes vidents de faiblesse. Quoi qu'il en ft, au dbut, sur le
plateau du Roi douard, on avana bon train, couvrant parfois jusqu' 29
kilomtres par tape. Plus bas, sur le glacier Beardmore qui descend du
plateau  la Grande Barrire, au pied des montagnes, cela changea; dans
ces parages, la glace tait toute hrisse de monticules hauts de 3
mtres  3 m. 50, qu'il fallait monter, puis descendre; dans ces
conditions, la marche devint puisante et les chutes se rptrent. Au
passage d'une de ces asprits, Evans tomba sur la tte. Les tlgrammes
font prsumer qu' la suite de cet accident le malheureux perdit la
raison. Grce au dvouement de ses compagnons, il parvint cependant  la
Grande Barrire. Pendant la plus grande partie de la descente, le pauvre
dment dut tre soutenu par ses camarades, et mme charroy sur un
traneau auquel ils s'attelaient. Ce surcrot de travail, en
ralentissant l'allure, a t la cause dterminante de la catastrophe. Si
la mort de Scott et de ses trois derniers compagnons est digne de celle
des hros de l'antiquit, leur conduite avant le dnouement fatal est
non moins admirable. Dlibrment, ces nobles cours firent le sacrifice
de leur vie pour prolonger l'existence d'un camarade moribond. Tous pour
un! Jamais dans les temps actuels la belle devise des confdrs
helvtiques n'a t applique avec plus d'hrosme.

Sur la Grande Barrire ensuite, les explorateurs furent retards par la
maladie d'Oates. Sous les atroces _blizzards_ qui constamment
s'abattaient sur eux, combien lents devinrent alors leurs progrs: 15
kilomtres par jour au maximum, souvent mme 5 seulement!

L'agonie des trois survivants n'a pas dur moins de neuf jours. Le 21
mars, au moment o il fut dfinitivement arrt par la tempte et
l'puisement, Scott ne possdait plus de vivres que pour quarante-huit
heures, et seulement le 29 la mort acheva son oeuvre! Ses deux
compagnons, le docteur Wilson et le lieutenant Bowers, succombrent les
premiers; leurs corps ont t trouvs dans les sacs de couchage
soigneusement ferms. Ainsi, quoique moribond, le chef de l'expdition
avait puis dans son nergie la force de rendre les derniers devoirs 
ses camarades. Quel sang-froid surhumain cet hroque marin a montr
devant la mort, les prcautions qu'il a prises pour assurer la
conservation de son journal en sont une nouvelle preuve. Lorsqu'il
sentit la faiblesse l'envahir, il s'assit contre le piquet central de la
tente, puis plaa bien en vidence son carnet entre le bois et sa tte;
c'est dans cette position que, huit mois plus tard, son corps fut
retrouv.

Tous les documents de la malheureuse expdition ont t sauvs, non
seulement ses carnets de route, mais encore ses pellicules
photographiques et 15 kilos d'chantillons gologiques. Epuiss et
dfaillants au cours de leur dsastreuse retraite, ces admirables
explorateurs se refusrent  jeter cette charge de pierres qui
reprsentaient en partie les rsultats de leurs efforts. D'aprs les
dpches, leur collection comprendrait des fossiles et des spcimens de
charbon recueillis dans les grs surmontant les granites et les schistes
cristallins qui constituent le soubassement du relief antarctique dans
cette rgion. Ces chantillons de charbon, probablement des fragments de
matire charbonneuse sans valeur industrielle, prsentent un haut
intrt scientifique. Forms de dbris de plantes, ces dpts indiquent,
en effet, qu' une poque antrieure de l'histoire du globe, les terres
antarctiques aujourd'hui ensevelies sous la glace ont t couvertes de
vgtation.

Le mdecin de l'escouade qui a dcouvert le camp de l'agonie assure que
les corps des infortuns voyageurs ne portaient aucune trace de scorbut.
Or, d'aprs l'exprience des deux expditions Charcot, nous savons que
la terrible maladie peut exister sans qu'aucune indication extrieure
permette de la diagnostiquer.

La fatalit s'est acharne contre Scott. Avant le dpart, il avait
indiqu le 10 mars 1912 comme date probable de son retour aux quartiers
d'hiver. Aussi bien, afin de faciliter sa retraite,  la fin de fvrier,
deux hommes et deux traneaux attels de chiens furent envoys au-devant
des explorateurs. Le 3 mars ils atteignaient le dpt le plus extrme
sur la Grande Barrire, l'Orne _Ton Camp_,  220 kilomtres environ au
sud de la station, et y demeurrent dix jours (voir la carte jointe au
dernier numro). Malheureusement le mauvais temps et la faiblesse de
leurs attelages les obligrent  ne pas prolonger leur attente et le 10,
dix jours avant le retour de Scott  quelques kilomtres de l, ils
rebroussaient chemin. Six jours plus tard, les deux claireurs
ralliaient le bord de la Grande Barrire,  bout de forces. L, une
nouvelle malchance paralysa leurs efforts. Pendant leur voyage, la
banquise reliant l'extrmit du glacier aux quartiers d'hiver s'tait
rompue, et il devenait, par suite, impossible d'avertir le gros de
l'expdition qu' la date du 10 mars, jour fix pour le retour, Scott
n'avait pas encore paru au dpt le plus mridional et qu'il devait se
trouver en pril. Lorsque les communications furent enfin rtablies, les
ouragans entravrent toute nouvelle recherche, et il fallut attendre le
printemps austral suivant pour se remettre en campagne. Hlas! depuis
plus de sept mois le drame tait termin et les hros dormaient leur
dernier sommeil dans leur linceul immacul.

CHARLES RABOT.



DOCUMENTS et INFORMATIONS

LES NOUVEAUX RADIOPHARES AU LARGE DE BREST.

L'administration s'est enfin dcide  mettre  l'essai deux radiophares
tudis par M. Blondel, ingnieur en chef des ponts et chausses,
attach au service central des phares, qui, depuis longtemps,
prconisait, pour guider les navires en temps de brume, la production de
signaux hertziens  tincelles musicales convenablement rythmes.

Ces appareils, installs respectivement  l'le d'Ouessant et  l'le de
Sein pour indiquer l'entre de la rade de Brest, sont d'une remarquable
simplicit.

Le radiophare, muni d'une petite antenne dont la porte ne dpasse pas
30 milles marins, peut fonctionner automatiquement durant trente heures
sans aucune intervention du gardien. Il lance  des intervalles de 30
secondes des signaux forms par une note de musique: _ut_ pour un poste,
_sol_ pour l'autre. Ces signaux sont reus  bord par un homme
quelconque de l'quipage, au moyen d'un petit rcepteur convenablement
rgl, dont l'installation revient  350 ou 400 francs. L'appareil peut
galement recevoir les signaux horaires et les radiogrammes
mtorologiques de la tour Eiffel; il permet encore  un marin
connaissant le code Morse de recevoir tous les radiotlgrammes manant
de postes ctiers ou de navires.

Le poste ne portant qu' 30 milles, tout navire entendant les signaux
par temps de brume sait qu'il se trouve dans le voisinage de la cte. On
ne saurait apprcier exactement par l'intensit des signaux reus la
distance entre le navire et le radiophare; les appareils proposs
jusqu'ici pour mesurer cette distance ne donnent point d'indications
certaines. Nanmoins, quand un navire se trouve entre deux postes
semblables, il reoit toujours plus intenses les signaux du poste le
plus rapproch; l'exprience tend  prouver qu'en gnral il peut
valuer avec une approximation de 10  15% sa position par rapport  la
mdiane coupant la ligne des deux stations.

D'ailleurs, le navire qui ajouterait  son installation un cadre
d'orientation de Blondel pourrait dterminer la direction des deux
missions et connatre ainsi sa position exacte. La pratique de cet
appareil est un peu plus complique, et elle oblige  faire pivoter le
navire.

En tout cas, les renseignements fournis par le rcepteur simplifi sont
suffisants pour viter aux marins les erreurs graves qui donnent lieu
aux accidents. Le Congrs international de sauvetage, runi  Paris, il
y a quelques semaines, a mis le voeu que des petites--stations
radiotlgraphiques de ce genre soient installes sur toutes les ctes.

UNE FALSIFICATION INATTENDUE.

L'imagination des fraudeurs nous rserve de singulires surprises, M.
Loucheux, chimiste au laboratoire central du ministre des Finances,
nous apprend, dans les _Annales des fraudes_, que l'industrie allemande
commence  exporter de faux excrments d'animaux.

Ce nouveau produit est faonn en petits cylindres irrguliers, de
couleur brune et de longueurs diffrentes, mesurant environ 10
centimtres de circonfrence et rappelant assez exactement la forme
d'une matire moule par un tube digestif de petit diamtre. Une odeur
trs nette de poisson indique dj qu'il ne s'agit point d'excrments
d'animaux. A l'analyse, on trouve des cendres et des matires
organiques, dont une notable proportion d'amidon et d'lments azots.

Les chimistes teutons songeraient  concurrencer la vritable crotte de
chien, fort employe en mgisserie et dont le prix est relativement
lev.

POUR LUTTER CONTRE LES MOUCHES.

On sait qu'aux tats-Unis en particulier, la dfense des cultures contre
certains insectes dprdateurs se fait par la multiplication
artificielle, ou bien d'insectes qui dtruisent ces dprdateurs, ou
bien de germes pathognes dterminant chez ces derniers des maladies
mortelles. La mthode, qui est qualifie de biologique, donne de trs
bons rsultats.

Il se pourrait qu'elle ft destine  combattre un insecte qui, sans
tre nuisible  l'agriculture, est nuisible  l'homme, et insupportable
aussi: la mouche, vhicule possible de quantit de microbes, et la plus
ennuyeuse des btes. On connat depuis longtemps un champignon
parasitaire de la mouche domestique, du nom d'_Empusa musc_. Seulement
on ne savait pas cultiver ce champignon. Un Anglais, M. G. Hesse, aurait
trouv le moyen, et, avec sa culture, il aurait infect et tu des mou
ches (mouches de maison et stomoxes des tables et curies). Pour
infecter les mou ches, il suffirait de leur faire avaler des aliments
infects, car l'infection se ferait par le tube digestif, ce qui
simplifierait certainement les oprations. Le gouvernement anglais est
actuellement occup  contrler et vrifier les rsultats annoncs par
M. Hesse, et, sans doute, il organisera une campagne pour la destruction
des mouches, si elle parat possible.

DIMINUTION CONSIDRABLE DE LA MORTALIT INFANTILE EN FRANCE.

Les documents publis par le directeur de l'Assistance et de l'hygine
publiques montrent une diminution constante de la mortalit infantile.

Sur 1.000 enfants de 0  1 an, le nombre des dcs s'est lev, pour
l'ensemble de la France, au cours de la dernire priode quinquennale,
aux chiffres suivants:

1906...... 135,5

1907...... 118,7

1908...... 116,3

1909...... 105,3

1910...... 100,1

C'est une diminution de 25% en cinq ans.

Ces rsultats sont certainement dus  l'effort des oeuvres publiques et
prives qui, dans les crches, les dispensaires, les consultations de
nourrissons, les gouttes de lait, etc., travaillent  dfendre la vie de
l'enfant.

LES MAISONS DE LA ZONE A NEUILLY.

Dans notre rcent article sur la zone et ses habitants, nous signalions
l'htel d'un conseiller municipal parmi les constructions fort varies
leves sur la zone  la Porte Maillot. Dans cette simple numration,
nous n'avions nullement entendu assimiler ce cas  celui des
spculateurs viss dans une autre partie de l'article.

Cependant, en l'absence d'une prcision spciale, une confusion a pu
s'tablir dans l'esprit de quelques lecteurs. Nous tenons donc 
complter notre information en disant que l'htel en question, occup
par un des membres les plus honorables du Conseil municipal de Neuilly,
existait avant 1841, poque  laquelle fut dcide la fortification de
Paris. Il en est de mme, du reste, pour un grand nombre d'immeubles de
cette partie de Neuilly. Le restaurant Gillet, notamment, existait en
1825.



[Illustration: M. Raymond Poincar, capitaine de chasseurs alpins.
_Phot. comm. par un officier du 3e bataillon territorial._]

M. POINCAR MILITAIRE

C'est par erreur que, dans notre prcdent numro, nous avions arrt,
la carrire militaire de M. Raymond Poincar, en 1897, au grade de
lieutenant; l'anne suivante, toujours dans les chasseurs alpins, M.
Poincar tait capitaine, ainsi qu'en tmoigne la photographie
ci-dessus, qu'un de nos lecteurs, un capitaine du 3e bataillon alpin,
nous communique.

Elle fut prise, en effet, en 1898. Un nouveau galon s'enroulait au
parement de la manche de M. Raymond Poincar. Mais son entrain ni son
zle ne s'taient attnus au cours de l'anne qu'il venait de passer
dans la vie civile. Son nergie ne s'tait point rouille et le
capitaine Poincar manoeuvrait aux environs de Vienne (Isre) d'une
ardeur gale  celle qu'il montrait,  sa prcdente priode, autour
d'Annecy.



UN PROCS-VERBAL HISTORIQUE

Le Livre d'or de la Ville de Paris s'est enrichi, cette semaine, d'un
document prcieux.

Nous contons d'autre part comment, aprs la prsentation des personnages
officiels dans la cour intrieure de l'Htel de Ville transforme en
jardin d'hiver, les trois prsidents, M. Poincar, M. Fallires et M.
Loubet, furent convis  signer le procs-verbal de la crmonie. Sur
une table tait pose la page qu'avait crite, avec un soin patient, le
dessinateur calligraphe de la Ville, M. Jules Commin, et qui doit
figurer dans le Livre d'or. Nous reproduisons ici ce parchemin: il porte
en marge l'cusson orn de la Rpublique, et, en tte, le monogramme du
nouveau chef de l'tat.

Un porte-plume en or termin par un coq gaulois, qui, pice historique,
sera conserv au muse Carnavalet, servit successivement pour les
signatures et passa de main en main. M. Fallires, en achevant son
paraphe, gratigna le papier, qui conserve des traces de cet accident;
et pareil malheur advint  M. Paul Deschanel. Ces dtails, et ceux que
rvlera l'tude compare des critures, ne manqueront pas de provoquer
les savantes dissertations des graphologues.



LA PREMIRE AVIATRICE DCORE

La premire croix de la Lgion d'honneur donne  une aviatrice vient
d'tre dcerne par le ministre des Affaires trangres  Mlle Hlne
Dutrieu.

La nouvelle lgionnaire est de nationalit belge, mais c'est en France
qu'elle commena  se faire connatre comme une sportswomen d'une rare
audace.

[Illustration: Fac-simil rduit du feuillet de parchemin du Livre d'or
de la Ville de Paris sign,  l'Htel de Ville, le 18 fvrier, par trois
prsidents de la Rpublique,]

[Illustration: Mlle Hlne Dutrieu.]

A l'poque, dj lointaine, o l'art prilleux de boucler la boucle
tait en vogue, Mlle Dutrieu imagina la flche humaine, exercice qui
consistait  se lancer dans le vide  bicyclette et  retomber
gracieusement sur ses roues aprs un parcours en l'air d'une dizaine de
mtres.

La courageuse jeune femme devait bientt se laisser tenter et accaparer
par l'aviation. Elle fit sa premire envole sur une demoiselle
Santos-Dumont, monoplan extra lger, exigeant un vritable instinct
d'acrobate et sur lequel bien peu d'aviateurs ont os se risquer. On
l'aperoit ensuite sur un biplan, dans les Ardennes, au camp de Chlons,
 Odessa, o elle fait une chute srieuse.

En 1910, elle s'adjuge la coupe _Femina_ en couvrant 167 kilomtres en 2
h. 55 minutes. Quelques mois plus tard, elle conquiert en Italie la
coupe de vitesse offerte par le roi; elle part alors pour l'Amrique o
elle gagne le grand prix de dure et s'adjuge le record fminin de la
hauteur.

Le 31 dcembre 1912, elle dtient pour la seconde fois la coupe
_Femina_, ayant couvert 254 kil. 800 en 2 h. 58. En ces derniers temps
elle pratique l'hydroaroplane et excute des vols audacieux sur le
Lman et  Trouville.

La haute distinction confre  Mlle Dutrieu sera accueillie avec
sympathie dans le monde sportif, o l'on apprcie autant la grce que la
bravoure; elle sera un puissant motif d'mulation et d'esprance pour
les aviatrices franaises.



[Illustration: LE CARNAVAL EST MORT..., par Henriot.]








End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3652, 22 Fvrier
1913, by Various

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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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