The Project Gutenberg EBook of Nach Paris, by Louis Dumur

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Title: Nach Paris

Author: Louis Dumur

Release Date: January 15, 2012 [EBook #38581]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NACH PARIS ***




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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
conserve et, notamment, en ce qui concerne l'usage des ligatures
pour les voyelles en allemand, qui dans leur langue d'origine sont
crits avec un trma.




  _DU MME AUTEUR_

   Le Boucher de Verdun, roman.   1 vol.




   LOUIS DUMUR

   NACH PARIS!

   ROMAN

   PARIS

   ALBIN MICHEL, DITEUR

   22, Rue Huyghens, 22

   Tous droits rservs


IL A T TIR

25 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE

NUMROTS A LA PRESSE DE 1 A 25

ET 575 EXEMPLAIRES SUR PAPIER PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA

NUMROTS DE 26 A 600

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
rservs pour tous pays.

_Copyright 1919, by_ LOUIS DUMUR




_Me trouvant l'an dernier en Suisse, j'eus l'occasion de causer avec
quelques officiers allemands interns. L'un d'eux me parut assez naf et
moins arrogant que les autres. Il me conta ses aventures. Mobilis ds
le dbut de la guerre, deux fois bless, il avait t fait prisonnier 
Verdun. Il attendait avec impatience la fin des hostilits. Il avait, en
Prusse, une famille qu'il dsirait retrouver et une fiance que, bien
que fort dtrior, il comptait encore pouser. Je ne donne ici que la
premire partie de ses souvenirs. Elle se termine  la Marne et  sa
premire blessure. Je n'userai point de la supercherie habituelle des
romanciers qui, en pareil cas et se figurant qu'on les en croire
davantage, dclarent avoir reu ou trouv un manuscrit, rapporter mot
pour mot un rcit ou l'avoir transcrit sous dicte. Je ne dirai rien ne
semblable. Je ne prtends point reproduire, ni suivre pas  pas la
relation de mon narrateur. Je me suis born  prendre des notes. Aprs
quoi, me substituant  mon Boche, je raconte  mon tour son histoire, 
ma manire._




NACH PARIS




I


Qui m'et dit, aux premiers jours de ce beau mois de juillet, alors que
les bras de la Saale coulaient si mollement entre les prairies sous les
ruines pittoresques du vieux chteau de Halle et que, tout le long de la
Promenade, la bonne ville universitaire alignait ses maisons aux toits
roux, ses difices studieux, ogivait les baies somnolentes de son Dom,
disposait ses parcs, ses jardins, ses quinconces, tandis que le public
joyeux circulait en vtements clairs sur le Marktplatz, s'attardait aux
talages, emplissait les boutiques, s'attablait au restaurant Grn ou au
Ratskeller, que les casquettes des tudiants maillaient de leurs
couleurs bruyantes les tonnelles du Jgerberg et que les touristes et
feutres verts, affluant dj de partout, peuplaient les htels,
animaient les salles des muses ou passaient respectueusement devant la
statue de Hndel, qui m'et dit que, peu de semaines plus tard, ce
paisible sjour se bouleverserait tout  coup de rumeurs belliqueuses,
retentirait d'appels aux armes et de chants de guerre, se hrisserait de
baonnettes et frmirait tout entier au roulement des tambours et sous
le grondement rgulier des trains militaires?

Tout fier d'avoir heureusement termin ma premire anne d'universit,
je me disposais  jouir d'un repos bien gagn dans notre belle proprit
estivale du Harz. Le nombre important des tonnelets de bire que j'avais
d ingurgiter durant ces tudes, non moins que les livres lus, les
cahiers remplis et les cours entendus, m'en imposaient l'agrable
devoir. J'avais en outre rapport de Halle une balafre, que j'exhibais
orgueilleusement et qui, me couturant du haut du menton jusqu'au bas de
l'oreille, ne constituait pas un moindre tmoignage de mon assiduit aux
auditoires et de mon ardeur pour la culture allemande.

Je me prlassais donc sans scrupule et fort content de moi-mme dans la
quitude de cet heureux dbut de vacances, fumant tout le jour de gros
cigares de Brme  bague dore, agaant mes soeurs, caressant mes
chiens, saccageant  coups de stick les fleurs du parc, inspectant les
domaines paternels, pchant la truite dans l'onde jaillissante de
l'Ilse, paradant et faisant le beau dans la rue principale du petit
bourg.

--Comme il est bien! comme il est distingu! murmurait-on sur mon
passage.

--Bon matin, Herr Wilfrid! me saluaient les commerants du lieu, ploys
sur leur ventre  l'entre de leurs boutiques.

Je les couvrais d'un petit signe protecteur et satisfait.

D'autres fois, digrant dans ma chambre, je passais un coup d'oeil
dsoeuvr sur mes livres, j'en parcourais les ranges et les titres,
reconnaissant mes manuels et mes dictionnaires, mon Goethe, mon Koerner,
mon Nietzsche et mon Gobineau, ma Bible et mon _Kommersbuch_, sans
ngliger ces ignobles romans franais dont tout tudiant qui se respecte
se doit de dtenir quelques-uns sur le rayon secret de sa bibliothque.
J'voquais, dans la fume du tabac, l'honorable silhouette de mes
matres: le Geheimrat Wirbel, professeur de philosophie, qui nous
dbrouillait Fichte, Schelling, Hegel et faisait remonter  l'idalisme
allemand les grandioses conceptions de Bismarck et la cration de
l'Empire; le Geheimrat von Trmmerhaufen, professeur d'histoire moderne,
qui, de son geste dcisif et de sa parole premptoire, nous initiait aux
doctrines de Treitschke ou aux travaux de Lamprecht; le Geheimrat
Radschuh et sa barbe savante, qui nous enseignait l'conomie politique,
alignait ses statistiques victorieuses et confondait le commerce
anglais; l'rudit Anton Glcken, doyen de la facult et non moins pourvu
que les autres du titre de Geheimrat, qui professait l'histoire de l'art
et nous rvlait les beauts de l'architecture gothique, cette pure
manation du gnie allemand, comme il se faisait fort de nous le
dmontrer. Parvenu dans ces sereines rgions, il m'arrivait alors de
songer lointainement  ce que pourrait tre le sujet de ma future thse.
Y traiterais-je une question de philosophie, d'histoire ou d'esthtique?
Je n'en savais rien encore, mais j'entrevoyais dj le jour o, cette
laborieuse preuve heureusement soutenue, on ne m'appellerait plus Herr
Wilfrid, dans le petit bourg, mais bien Herr Doktor.

D'autres fois encore, coiffant le chapeau mou  plume de coq de bruyre
et empaumant la canne  corne de chamois, j'allais excursionner dans la
frache valle de l'Ilse ou  travers les sites romantiques du Harz. Je
longeais le torrent ou je gravissais les monts. Je me dirigeais par
d'agrestes vallons pleins de cascades vers la butte rocheuse et les
bonnes auberges de l'Ilsentein; ou, ployant mon jarret  de plus
importants exercices, j'escaladais les escarpements abrupts du Brocken,
d'o se dcouvraient  mes yeux enchants, comme sous le coup de balai
des sorcires de Walpurgis, le panorama grandiose des forts et des
gorges, les cimes de la Wolfswarte, du Rehberg, du Koboldskopf, de la
Rosstrappe, la plateforme lgendaire de l'Hexentanzplatz, puis la plaine
immense borde de l'ourlet de l'Elbe et, tout au loin, les taches
brillantes d'Erfurt, de Cassel, de Brunswick, de Hanovre et l'ombre
lgre et bleue des tours de Magdebourg.

Mais, le plus souvent, pris de vellits plus sociables, je me dirigeais
sur Goslar. Vingt minutes de bicyclette ou une heure et demie de marche
ombrage m'y conduisaient. Dans le dcor sculaire de ses monuments, la
petite cit mlangeait avec grce ses maisons mdivales  ses villas
modernes. On y respirait la paix bourgeoise et la majest de l'histoire.
Goslar! C'est l qu'avaient sjourn Henri et Barberousse; c'est l que
l'on montrait encore, dans la Maison des Empereurs, vieille de neuf
cents ans, le trne imprial du XIIe sicle. Mais c'tait l aussi,--et
voil principalement ce qui m'y attirait,--c'tait l que rsidait la
belle Dorotha von Treutlingen, fille unique du conseiller de cour Otto
von Treutlingen, blonde, rose, grasse, ge de dix-neuf ans et,
par-dessus tout, ma fiance.

Fiance, c'tait peut-tre beaucoup dire: nous ne l'tions encore que
secrtement. Mais les relations de nos deux familles, la tacite
complaisance avec laquelle le conseiller de cour aussi bien que mon
pre, le conseiller de commerce Hering, et ma mre, Mme la conseillre
de commerce Hering, tolraient mes assiduits, semblaient m'autoriser 
considrer mon choix comme agr et  librer ma conscience du soin d'en
drober l'expression sous un trop prudent mystre. J'tais heureux et
j'tais ardent.

Ma belle Dorotha habitait une jolie villa situe non loin de la Maison
des Empereurs. J'en abordais le perron avec ivresse et un flot de
chaleur inondait mon coeur. Le carillon de mon coup de timbre se mlait
au bruit de son piano, qui martelait un farouche appel de Wagner ou une
assourdissante symphonie de Mahler. Elle me recevait dans son petit
salon, dcor de meubles de Munich, ou au jardin, tout flambant de gros
zinnias doubles et de soleils de Californie. Je mettais un long baiser
sur son poignet charnu.

--O Dorotha, disais-je, encore deux ans d'universit et je serai
docteur; j'obtiendrai un bon poste du gouvernement et nous pourrons nous
marier.

--Wilfrid, murmurait-elle de sa voix profonde, mon cher Wilfrid,
j'attendrai le temps qu'il faudra. Voulez-vous prendre un verre de
bire?

J'acceptais; elle en prenait un avec moi, contemplant avec amour ma
balafre, et je lui contais des histoires d'tudiants.

Ah! quelles heures dlicieuses! Je lui parlais de mes camarades, de mes
cours, de mes professeurs, de la joyeuse vie que nous menions et des
prouesses que nous accomplissions. Je l'initiais  nos moeurs
universitaires et  nos rites bachiques. Je lui dpeignais les costumes
et les insignes des corporations, les vestes troites  brandebourgs,
les gants  crispins, les hautes bottes  l'cuyre montant sur la
culotte blanche, les rubans, les chappes, les bierzipfel, les cerevis
brods d'or, les casquettes innombrables et aux couleurs diverses, bleue
pour Saxonia, verte pour Guestphalia, rouge au galon or et bleu pour
Hannovera, violette  liser rouge et blanc pour Alemania, et celle de
Teutonia, celle de Cimbria, celle de Brunswiga, celle de Thuringia. Je
lui dcrivais le local o s'assemblait le corps dont je faisais partie,
sa tourelle  crneaux surmonte de notre bannire, sa statue en pied
d'un chevalier arm, sa grande salle de kneipe aux murs dcors de
sabres, de rapires, d'cussons, de grandes pipes de porcelaine, de
cornes normes bordes d'argent, de portraits de Bismarck, de Moltke, de
Guillaume Ier, de Guillaume II, ainsi que des silhouettes noires de tous
nos anciens, coiffs du deckel orange. Puis je lui dtaillais nos
sances de kneipe, les flots de bire blonde que nous absorbions au
commandement et selon les pures traditions du rituel de Leipzig, les
chopes  couvercle d'tain cisel et les cruchons de faence ornements
de devises, les chants du _Kommersbuch_ vocifrs en choeur, les
_Gaudeamus_, les _Ssassa geschmauset_, les _Alt Heidelberg_, les cris
et les hurlements se croisant de toutes parts avec les appels  boire:
_Prosit! Sauf! Ich komme nach! Rest! Steig in die Kanne! Geschenkt!_ et
les mmorables exploits de notre valeureux Fuchsmajor, le gros von
Pumplitz, surnomm Falstaff, tudiant de quinzime anne, qui engoulait
rgulirement ses vingt litres par soir, sans avoir besoin de passer une
seule fois au vomitorium.

--Seigneur Dieu! s'criait alors la belle Dorotha avec admiration.
C'est magnifique! Vous n'en feriez pas autant, j'en suis sre.

--Pas maintenant, c'est certain. Mais l'anne prochaine, rpliquais-je,
j'espre bien y arriver.

Alors, pour maintenir mon prestige, je lui narrais pour la centime fois
l'histoire de ma balafre, ma premire balafre.

Nous nous mesurions dans une salle de bal sise  une demi-heure de la
ville. Chaque samedi, c'tait un dfil de voitures charges
d'tudiants, chantant, sifflant, plastronnant, jurant, au milieu des
claquements des fouets et du charivari des trompes d'automobiles. Les
duels commenaient  sept heures du matin et duraient jusqu'au soir. Au
bout de trois mois, j'avais eu l'honneur d'tre admis  y assister; au
bout de six, on m'avait fait celui de me dsigner pour soutenir le dfi
port par ma corporation  la Saxonia. J'tais aux anges. Tout droit, la
poitrine gonfle sous le plastron, le tablier de cuir au ventre, le
brassard au bras, le bandage d'ouate autour du cou, sur les yeux les
grosses lunettes noires armatures de fer, j'avais pris vaillamment
position devant mon adversaire. _Silentium fr die Mensur!_ criait
l'arbitre. Les seconds se garrent. _Auslegen_! commanda le directeur
du combat. Les rapires se mirent en garde. _Los!_ Patata! patata!
rapatatata! En moulinet, par-dessus les ttes, les poignets gants
faisaient tournoyer les deux normes lames. Les aciers se choquaient, se
cognaient avec un bruit terrible, rebondissaient l'un sur l'autre,
raflaient les crnes et les visages. Les faces se tumfiaient sous
leurs coups. Entre les reprises, on constatait les blessures. Un tampon
de coton aux doigts, l'arbitre venait crmonieusement les toucher. Un
sang pour Teutonia! deux sangs pour Saxonia! annonait-il. Puis les
rapires, toutes rouges, reprenaient leur tournoiement violent. Sept
sangs avaient dj t compts sur moi, lgres et superficielles
raillures au front, au nez, au cuir chevelu, qui cependant suffisaient
 faire dgouliner jusque sur mes chaussures d'abondants filets
vermeils, et je m'apprtais  poursuivre sans broncher la partie,
quand tout  coup j'avais reu cette immense balafre qui, me fendant
largement la joue du haut en bas et m'inondant d'un vaste flot de sang
chaud, avait mis honorablement fin au combat. Saxonia tait victorieuse.
Mais combien j'en tais fier! Et tandis que le chirurgien, son binocle
sur le nez, aseptisait la plaie et de sa forte aiguille en recousait
grossirement les lvres, je songeais avec ravissement au lustre
qu'allait me valoir cette premire preuve et qu'au bout de deux ou
trois autres assauts pareils, j'aurais brillamment conquis l'enviable
dignit de Bursch. Aussi, le lendemain dimanche, ne voyait-on que moi,
sur la Promenade,  l'heure de la musique militaire, lorgnant
insolemment la foule, toisant les bourgeois, bombant le torse devant les
demoiselles de Halle, tout roide d'orgueil, la tte prise dans mes
linges de pansement et puant l'iodoforme  quinze pas.

La belle Dorotha coutait ce rcit avec un intrt toujours renouvel.
Toute ple d'motion, elle se jetait  mon cou et, emporte par
l'enthousiasme jusqu' me tutoyer, elle s'criait:

--Tu es un hros!

Un hros, certes, je pensais bien en tre un; mais en ce moment, en
cette heure d'intimit dlicieuse, dans ce petit salon o nous tions
seuls tous les deux autour de nos chopes de bire et la main dans la
main, mon hrosme se fondait en un sentiment plus tendre, bien que non
moins noble  mes yeux: l'amour.

       *       *       *       *       *

C'est au retour d'une de ces promenades enchanteresses  Goslar que
m'attendait, un jour, la surprise la plus imprvue. Ce jour-l, autant
le prciser tout de suite, tait le 25 juillet. Tout en regagnant
paisiblement la maison, je songeais avec bonheur au souriant avenir qui
s'ouvrait devant moi, tandis que le crpuscule commenait  nuancer de
teintes moins vives le penchant de la fort. Je trouvai mon pre, le
conseiller de commerce Hering, plong comme d'habitude dans la lecture
du _Berliner Tageblatt_, pendant que mes soeurs brodaient sagement au
crochet et que ma mre, Mme la conseillre de commerce Hering, penche
sur son secrtaire de bois de rose, griffonnait sa correspondance.
L'heure du repas du soir approchait et rien ne paraissait devoir
distinguer ce jour des prcdents, sinon la flicit renouvele qu'il
m'avait value, quand Johann, notre domestique mle, vint me remettre un
pli qu'un gendarme avait apport pendant mon absence.

Je l'ouvris d'un doigt dtach, le prenant dj pour quelque banale
contravention de pche ou telle autre futilit analogue; mais  peine y
avais-je jet les yeux, que j'prouvai une violente contrarit. Je ne
vis d'abord qu'une chose: mes vacances brusquement interrompues.

C'tait un ordre de l'autorit militaire d'avoir  rejoindre mon
rgiment,  Magdebourg, o je devais tre rendu le 27 juillet au soir 
six heures.

Bien que le papier afficht  l'angle cette recommandation: Strictement
secret, je le tendis, comme je le devais,  mon pre.

Celui-ci, abandonnant son _Berliner Tageblatt_ qui resta largement tal
sur ses genoux, le prit, l'examina, le lut et le relut, puis, aprs
avoir longuement rflchi, tandis qu'un ample pli bridait son front,
pronona ce seul mot:

--Mobilisation.

--_Ach was?_ s'cria ma mre en se retournant d'un bloc sur son tabouret
 vis.

Mes deux soeurs taient debout, leur crochet  terre. Tout le monde
s'exclamait, s'tonnait, s'agitait, tandis que je restais fort interdit
de ma subite importance.

--_Ja wohl_, c'est comme cela, expliquait solennellement mon pre.
Voil notre Wilfrid rappel sous les drapeaux. Pour moi, la chose est
claire. Devant les complications de la situation internationale, notre
gouvernement, se rangeant aux conseils de la prudence, commence 
mobiliser l'arme allemande.

--Est-ce qu'il va y avoir la guerre? questionna ma mre anxieusement.

--Dieu et l'Empereur sont seuls au courant. Moi, je n'en sais rien.

--Que dit le _Berliner Tageblatt_?

--Le _Berliner_ pense que les vnements sont trs graves, que
l'Allemagne doit montrer qu'elle est vraiment l'Allemagne, sortir sa
poudre sche, tenir son poing haut dress et empcher ces taquins de
Franais et ces bandits de Russes de se moquer de nous.

--Et il a raison, m'criai-je, saisi d'une ardeur belliqueuse. Nous
autres, Allemands, nous ne craignons que Dieu et nul autre.

--Bien dit! ponctua mon pre. Au reste, je ne pense pas que les choses
aillent si loin; il suffit gnralement de parler fort pour que cette
vermine s'apaise aussitt.

--Dieu le veuille! fit ma mre qui tremblait dj pour moi.

Johann, le domestique, venait, sur ces entrefaites, d'ouvrir  deux
battants la porte de la salle  manger et annonait:

--La table est couverte.

Mais cela ne mit pas fin, on le conoit,  cette intressante
conversation, qui se prolongea pendant tout le souper et dans la soire
qui suivit. Les petites truites de l'Ilse, produit de ma pche du matin,
les nouilles renfles  la crme, le rti de porc  la compote
d'airelles ne recueillirent pas leurs marques d'approbation habituelles,
tant la proccupation gnrale tait vive. Mon pre, le conseiller de
commerce, s'tait mu en un politicien de haute vole, qui en et
remontr  M. de Bethmann-Hollweg. Ma mre s'affolait, s'nervait,
posait vingt fois les mmes questions, ne parvenant pas  comprendre
comment il se trouvait des gens assez fous pour oser rsister  la
puissance allemande et assez dnus de conscience pour vouloir empcher
ce bon empereur Franois-Joseph de tirer une vengeance mrite de ces
assassins de Serbes. Mes soeurs criaillaient, proraient, enfilaient
leurs navets comme les perles de verre de leurs colliers. Il n'tait
pas jusqu' Johann qui, tout en accomplissant automatiquement son
service, ne donnt les signes d'une visible inquitude.

--Qu'avez-vous, Johann? lui demanda enfin mon pre.

--C'est que... pardonnez-moi, monsieur le conseiller de commerce, c'est
que, s'il y a la guerre, moi aussi je devrai partir.

--Quel ge avez-vous, Johann?

--Trente-huit ans, monsieur le conseiller de commerce.

--Vous faites partie de la landwehr. Quel est votre corps?

--Le dix-septime, monsieur le conseiller de commerce, celui de
Dantzig.

--Alors, c'est contre les Russes, mon ami, que vous irez vous battre.

--C'est que, monsieur le conseiller de commerce, ce sont d'affreux
sauvages. On dit que les Cosaques mettent  la broche les petits
enfants.

--Eh bien, mon ami, avec une bonne baonnette au bout de votre fusil,
vous serez en mesure de les embrocher  leur tour.

--Quelle horreur! glapit ma mre, toute prte  prendre une crise de
nerfs.

Mais quand nous fmes de nouveau runis au salon, autour de la table de
th, que les cigares s'allumrent, que le kirschwasser brilla dans les
verres  liqueur, tandis que les portes-fentres ouvertes sur la fort
endormie nous envoyaient l'odorante fracheur de la nuit, le calme se
fit peu  peu dans les esprits et l'on finit par conclure que tout cela
se passerait sans doute fort bien et qu'au bout de quinze jours, la
France rentre sous terre, la Russie musele, la Serbie triomphalement
occupe du Danube au Balkan par les armes de Sa Majest Apostolique, la
maison paternelle me reverrait reprendre tranquillement le cours de mes
vacances interrompues.

Malgr ces prvisions rassurantes, ma nuit fut plutt perplexe et je ne
dormis gure. Je songeais  cette grande caserne de Magdebourg o, au
sortir du gymnase, j'avais fait mon volontariat d'un an. J'en revoyais
la vaste tour quadrangulaire, avec ses hauts murs ocre percs de
centaines de petites fentres rgulires, ses bassins de pierre, ses
trois arbres maladifs et son sol de terre battue qui s'ornait en son
milieu une statue en fonte de l'empereur Guillaume Ier sur un socle de
stuc. Je revoyais la salle d'exercice avec sa sciure de bois, ses
rateliers de fusils et ses engins de gymnastique; les chambres de
soldats, une par escouade, avec les lits plats aligns et les files
d'armoires  l'ordonnance; je me remmorais le drill puisant et le pas
de parade, les assauts  la baonnette et ces fastidieux labeurs de
corve dont j'avais t vite dispens en ma qualit de fils de famille.
Puis, c'tait le champ de manoeuvre,  une heure de la ville, avec ses
baraquements de matriel et son stand de tir; c'tait le local des
sous-officiers, au rez de chausse de l'aile gauche de la caserne; le
casino des officiers, dans une avenue voisine, avec son porche lgant,
son vestibule  l'antique, sa galerie de fte, son salon de musique, son
petit parc, son tennis et sa salle  manger gothique o chaque jour,
sangl, correct, immobile et silencieux, j'tais admis  m'asseoir au
bas bout de la table pour prendre mon repas de midi en compagnie de mes
suprieurs.

Vie mcanique, fatigante et monotone. Mais quand ma priode
d'instruction se fut termine par quinze jours de grandes manoeuvres
d'arme sur l'Elbe, qu'au milieu du fracas des canons, des sonneries des
trompettes, du claquement des fusils et des mitrailleuses j'eus march,
contre-march, ramp, creus la terre, dormi sous la tente ou  la belle
toile, que j'eus brl d'innombrables cartouches, bataill, grimp,
couru, charg, senti la terre trembler autour de moi sous le galop des
chevaux ou le passage des pices d'artillerie, que je me fus pntr de
la conscience que j'tais une unit de ce vaste ensemble, un rouage de
cette formidable machine, dont, quelle que ft l'infimit de mon rle,
je concevais pourtant, comme si j'en tais le centre, l'norme et
rgulier assemblage, alors toute cette anne d'obscure prparation me
rapparut transfigure, comme baigne dans le rayonnement de son
apothose finale; et quand, au cours de la triomphale revue qui cltura
ces manoeuvres de l'Elbe, j'eus dfil, la jambe haute et le pied tendu,
en tte de la demi-section dont on m'avait confi le commandement,
devant le tertre o, dans la brillante escorte de son tat-major, se
cambrait l'uniforme blouissant de S. M. l'Empereur Guillaume II,
j'prouvai jusqu'au fond de mon tre, pendant que montaient de tous
cts les clats des cuivres tonnant le _Deutschland, Deutschland ber
alles_, l'intense et magnifique orgueil de me sentir un soldat allemand.

Et maintenant, qu'allait-il m'advenir? La puissante machine, huile dans
ses ressorts, allait-elle tre mise en action pour craser l'Europe du
poids de la guerre, ou suffirait-il de son bruissement avertisseur pour
courber de nouveau tous les fronts sous le vent angoissant de la peur?
Comment allais-je retrouver la caserne de Magdebourg? Toute anime
d'apprts belliqueux ou dormant massivement dans l'paisseur de ses
lourdes murailles? Qu'allait-il se passer? Quel allait tre mon sort, et
avec le mien celui de mon rgiment, celui de l'arme, celui de
l'Allemagne, celui du monde? Quelles conversations allaient se tenir
autour de la longue table du casino des officiers? Quel air aurait le
colonel von Steinitz, entre ses favoris  l'autrichienne? Quels
discours nous servirait notre chef de bataillon, le major von
Nippenburg, du haut de sa parole tranchante et de ses lvres rases?
Quels jurons partiraient des dents gtes du capitaine Braumller,
mchant son ternelle cigarette? Quels changements se seraient produits
dans mon ancienne compagnie? Y reverrais-je le premier-lieutenant Poppe,
plus que jamais mordant, rogue et sarcastique, le lieutenant Schimmel,
coutur comme un damier, le lieutenant von Bckling, lgant, corset,
pommad et le monocle  l'oeil, le sergent-major Schlapps et le
vice-feldwebel Biertmpel, les sergents Quarck, Schmauser, Schweinmetz
et Buchholz, les sous officiers Brandenfels, Schuster, Dickmann et cette
immonde et magnifique brute de Michel Bosch, surnomm Wacht-am-Rhein,
pour sa constante habitude, quand il tait saoul, de brailler au milieu
de ses renvois, de ses hoquets et de ses djections les strophes
enflammes de cet hymne patriotique? Retrouverais-je ceux avec lesquels
je m'tais plus ou moins li, ceux que, dans le cadre de la discipline
et le mnagement de la hirarchie, je pouvais nommer mes amis, le
lieutenant Koenig, l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar et les trois
autres volontaires du bataillon, Max Helmuth, Otto Fuchs et le baron
Hildebrand von Waldkatzenbach, aussi prtentieux que son nom tait long
et sa noblesse parchemine? J'tais rest sans relation avec eux tous,
sauf Koenig, avec qui j'avais chang quelques billets et,
naturellement, le capitaine, le major et le colonel,  qui j'avais
adress, pour le jour de Nol, de belles lettres de voeux.

Tous ces souvenirs me remontaient en foule au cerveau, tandis que
l'inquitude commenait  m'oppresser et que je me retournais dans mon
lit sans dormir. Au canon des manoeuvres se substituait trangement dans
ma tte le canon de la guerre: la guerre dont je me reprsentais dj en
images vives le tumulte et l'ardente mle! Je sentais peu  peu venir
le rve ou le cauchemar. Je m'endormis enfin au petit jour d'un sommeil
reint. Quand je me rveillai, trs tard, je me trouvai couvert de
sueur: j'tais entr le premier  Paris et je venais de rapporter  ma
chre Dorotha, en guise de cadeau de noces, le trsor de la Banque de
France. Le chocolat que Johann m'avait servi  l'heure habituelle tait
froid sur la table et le soleil inondait ma chambre.

       *       *       *       *       *

L'aprs-midi de ce mme jour, qui tait un dimanche, je ne pus
m'empcher de pdaler jusqu' Goslar, pendant que ma mre prparait ma
cantine.

Dorotha me reut avec de grands tmoignages d'affection non sans
tonnement, vu ma visite de la veille.

--Je pars demain, lui dis-je; vous ne me reverrez pas avant quinze
jours.

--Mon Dieu, Wilfrid, o allez-vous?

-- Magdebourg.

--Qu'allez-vous faire  Magdebourg?

--Je suis appel pour une priode d'instruction militaire.

Ce pouvait tre vrai. J'avais, en effet,  accomplir encore,  la suite
de ma libration, deux priodes de huit semaines pour tre nomm
officier de rserve. J'aurais donc pu me contenter de cette explication.
Mais me rendant bien compte que ma convocation, dans ce cas, n'aurait
pas t libelle de la sorte et qu'il s'agissait certainement d'un appel
extraordinaire, je m'criai tout  coup, saisi d'une motion trop
naturelle et du besoin de mettre de la solennit dans mes adieux:

--Je mens, Dorotha, ce n'est pas pour une priode d'instruction que je
suis appel: je crois qu'il va y avoir la guerre.

--La guerre? s'exclama-t-elle bouleverse. La guerre! _Herrgott!_

Et s'lanant du ct de la porte, elle se mit  crier:

--Papa! papa! il va y avoir la guerre!...

Je l'arrtai tout effar, me souvenant du strictement secret de
l'ordre de mobilisation.

--Non, non, dis-je, il ne faut pas qu'on le sache... Personne ne doit
savoir encore... Je viens secrtement vous faire mes adieux.

--_Herrje!_ que vais-je devenir?

Je ne cherchai pas  rassurer Dorotha. Il me plaisait de la voir
pleurer, s'effondrer, jugeant de son amour par ses larmes et ne voulant
pas qu'il ft supposable, devant elle, que je ne partisse pas rellement
pour la guerre.

--Je vous rapporterai des bijoux franais, fis-je. Car j'espre bien
avoir le plaisir de tuer quelques officiers. Ils portent tous,
parat-il, des bracelets, des bagues, des breloques de prix, et l'on en
voit, dit-on, orns de boucles d'oreilles.

--De boucles d'oreilles!... susurra-t-elle dans ses pleurs.

--Je vous en enverrai, dclarai-je.

--Oui, oui, des boucles d'oreilles!... Vous me le promettez?

Cela me rappela le cri du coeur de Marguerite, dans _Faust_, lorsqu'elle
dcouvre la cassette apporte par Mphistophls:

     _Wenn nur die Ohrring' meine wren!_[1]

--Je vous le promets. Je vous enverrai aussi des cartes postales dates
de tous les lieux de nos victoires.

--Mais, dit-elle, si c'est vous qui tes tu?

--Alors, fis-je avec un grand geste, vous vous direz que je serai mort
glorieusement pour la patrie allemande et vous me pleurerez toute votre
vie.

--Oh! plus que a, gmit-elle, jusque dans l'ternit!

C'est en de tels propos que nous nous entretnmes pendant une heure,
frquemment entrecoupe de cette exclamation qu'elle me lanait en mme
temps que ses beaux bras autour du cou, ni plus ni moins que quand je
lui contais l'histoire de ma balafre:

--Tu es un hros!

Doux souvenirs! moments inoubliables!

Et quand fut venu celui de la sparation et qu'aprs lui avoir fait
jurer  nouveau de ne pas divulguer ce terrible secret de la guerre,
j'eus pris pour la dernire fois cong d'elle, j'emportai comme un miel
 mes lvres le got de son premier baiser sur la bouche.

O ma Dorotha!

       *       *       *       *       *

Il avait t dcid, pour ne pas prter aux commentaires de la
population, que mon pre m'accompagnerait seul  la gare, en chapeau de
paille et les mains dans les poches, comme s'il s'agissait pour moi
d'une courte excursion. Ainsi fut fait. Johann nous suivait  cinq pas
de distance, portant ma valise.

Le train s'annona. Nous le vmes paratre au dclin de la courbe. Il
vint se ranger le long de la petite gare. Il tait passablement plus
long que d'habitude. Je me dirigeai vers une voiture de seconde classe.
Des chants sortaient des wagons de troisime.

--_Einsteigen!... Fertig!_

--Bon voyage, mon fils Wilfrid! Au revoir dans quinze jours!

Le train s'branla, cracha sa fume, tandis que mon pre, le conseiller
de commerce Hering, saluait du mouchoir et que le domestique Johann
tait dignement sa casquette.




II


Le trajet jusqu' Magdebourg n'est pas long. Aprs Ilsenburg, il y a
Wernigerode, puis Dannstedt, puis Halberstadt, o l'on rejoint la ligne
de Halle. D'Halberstadt  Magdebourg on met une heure et demie.

Il faisait un temps superbe. Partout rgnaient la gaiet, le soleil, la
vie normale, paisible et laborieuse. Les gens montaient et descendaient,
presss ou lents, des paniers au bras, des paquets aux mains, les dames
en parasol, les hommes le cigare aux lvres, causant diversement de
choses et d'autres, s'abordant, se reconnaissant, s'interpellant.
J'aperus sur le quai d'Halberstadt un groupe d'tudiants de Halle, la
casquette sur l'oreille, la badine sous l'aisselle. Des touristes
circulaient, des Anglais  Baedeker, des Russes  lunettes d'or. D'entre
ces nombreux visages qui passaient ainsi sous mes yeux, y en avait-il un
qui trahit une inquitude? Y en avait-il un seul pour se douter que dans
quelques jours peut-tre il aurait  changer brusquement d'aspect sous
l'effet d'une formidable nouvelle dont il n'avait pour lors aucune
ide?

Je ne fus cependant pas sans remarquer qu' chaque station montaient
deux ou trois jeunes gens  l'air proccup, munis d'un lger bagage. Il
en descendit une cinquantaine  Halberstadt. Quelques-uns avaient comme
moi une valise; la plupart, des paysans et des ouvriers, portaient un
baluchon de toile noue. Mais, dans le mouvement de la gare, leur
prsence ne souleva nulle curiosit.

Nienhagen, Oschersleben, Blumenberg... De nombreux rservistes
montaient, qui descendirent  Magdebourg avec moi. Pas un uniforme en
gare. Je chargeai un commissionnaire de porter ma cantine  la caserne
et m'en fus faire un tour en ville. Tout y tait habituel et calme. Les
magasins talaient leurs vitrines, devant lesquelles baguenaudait la
foule bourgeoise. Les promeneurs animaient la Kaiserstrasse. Devant le
thtre taient placardes les affiches d'une troupe estivale. Des
enfants se dirigeaient par bandes vers les ombrages du jardin
Frdric-Guillaume. Une seule chose m'tonna: l'absence  peu prs
complte de soldats, dans cette ville qui  l'ordinaire en regorge.

J'avais encore deux heures de libert. Je dcidai de les employer  me
rafrachir dans une brasserie, car il faisait terriblement chaud.
J'entrai au Franziskaner. L'immense taverne tait pleine. Je finis
cependant par trouver une place et me mis aussitt  vider des cruchons
avec la mme soif que si j'avais t notre valeureux Fuchsmajor, le gros
von Pumplitz, surnomm Falstaff.

A toutes les tables, des journaux taient dploys devant le nez alourdi
de consommateurs absorbs. Prsumant qu'il pouvait tre survenu quelques
vnements importants, je me fis apporter les dernires gazettes et ne
tardai pas  tre plong dans cette lecture aussi profondment que mes
voisins.

Comme il tait  prvoir, la Serbie continuait  faire des siennes.
Cette insolente peuplade se refusait  accepter les conditions
exceptionnellement modres de la note autrichienne, forant ainsi le
gouvernement austro-hongrois  rompre les relations diplomatiques. Le
ministre d'Autriche avait quitt Belgrade et le ministre de Serbie 
Vienne avait reu ses passeports.

     La nouvelle de la rupture des relations diplomatiques avec la
     Serbie, annonait-on de Vienne  la _Gazette de Magdebourg_, a t
     rendue publique par des ditions spciales des journaux. La foule
     masse dans les rues a accueilli la nouvelle par des acclamations
     en l'honneur de l'Empereur. Partout rgne un grand enthousiasme.

     Les manifestations  Berlin, mandait l'agence Wolff, ont dur toute
     la nuit. Un cortge de cent mille personnes a parcouru la ville en
     chantant la _Wacht am Rhein_. Devant l'ambassade de Russie des cris
     hostiles ont t pousss. On a acclam l'ambassade d'Autriche et
     l'ambassade d'Angleterre.

Aux dernires dpches, les informations suivantes taient donnes,
datant du jour mme:

     Berlin, 27 juillet.--S. M. l'Empereur a dcid d'interrompre sa
     croisire sur les ctes de Norvge, pour rentrer directement 
     Berlin.

     Copenhague, 27 juillet.--Le prsident de la Rpublique franaise,
     interrompant son voyage, a pris la dcision de revenir
     immdiatement en France.

Il se passait assurment quelque chose. Mais quoi?

Les articles de la presse taient divers et contradictoires. J'en lus
attentivement une douzaine.

     Vienne et Berlin, crivait la _Neue Freie Presse_, mlent
     aujourd'hui leurs sentiments, et des millions d'hommes, domins par
     la mme motion, se retrouvent frres comme autrefois. Le peuple a
     raison: la guerre doit tre mene jusqu' la dernire extrmit.

     Cette guerre, exposait la _Zeit_, dcidera du sort de
     l'Autriche-Hongrie des Balkans, peut-tre de toute l'Europe: du
     sort de l'Autriche-Hongrie, si on la laisse seule avec la Serbie;
     de celui des Balkans, si un tat balkanique intervient; de celui de
     l'Europe, si la Russie bouge.

     Les _Dernires Nouvelles de Munich_ disaient:

     L'Autriche veut tre libre de cet ternel danger qui a son
     origine en Serbie. Nous avons l'espoir que l'Angleterre
     s'abstiendra de toute intervention dans le conflit austro-serbe,
     ainsi que dans une collision ventuelle entre la Triplice et la
     Duplice.

     L'Allemagne mobilisera, si c'est ncessaire spcifiait la _Deutsche
     Tageszeitung_. Il n'est pas douteux que notre mobilisation ne soit
     prpare jusque dans ses moindres dtails.

Et la _National Zeitung_ insistait, dirigeant plus particulirement son
avertissement du ct de l'Ouest:

     La France ne sait-elle pas ce qu'elle entreprend, en voulant, avant
     d'avoir achev ses armements, rencontrer de nouveau l'adversaire de
     1870? A-t-elle oubli le sige de Paris? Ne ressent-elle dj plus
     la perte des cinq milliards qu'elle a d payer? En a-t-elle assez
     de la Rpublique et dsire-t-elle un autre rgime? C'est sur la
     France que l'Allemagne s'indemnisera. Seulement, cette fois, on se
     servira d'une autre mesure qu'il y a quarante-quatre ans. Au lieu
     de cinq milliards ce sera cinquante milliards que devra payer la
     France. Tu l'as voulu, Georges Dandin!

C'tait ce qui s'appelle envoy!

La presse trangre, dont nos journaux donnaient de larges extraits,
laissait en gnral une impression favorable,  l'exception des feuilles
franaises et russes dont le ton,  en juger par les passages cits, me
parut suspect.

Le _Daily Chronicle_ disait:

     Si l'effort diplomatique en vue de la paix choue, il ne faudra pas
     en rejeter la responsabilit sur Londres ou sur Berlin, non plus
     que sur Paris ou sur Rome, car le seul rayon d'espoir est donn par
     l'ardent dsir de paix des quatre puissances qui ne sont pas
     directement intresses dans le conflit.

La presse de notre allie italienne se prononait en termes qui me
semblrent fort justes sur la situation.

     L'Autriche a absolument toutes les raisons et la Serbie tous les
     torts, dcidait le _Popolo Romano_. L'attitude de l'Autriche 
     l'gard de la Serbie ne pouvait pas tre plut correcte.

Et la _Tribuna_, le journal gouvernemental, commentant le voyage du
prsident Poincar  Saint-Ptersbourg, formulait:

     La politique extrieure franaise a eu deux objectifs en ces
     dernires annes: lier l'Angleterre  la France et  la Russie par
     un pacte d'alliance et donner  la politique russe une orientation
     anti-germanique. La France  ce point de vue a compltement
     chou.

Quant au socialisme, son pacifisme intransigeant s'exprimait en
dclarations catgoriques:

     Pour le proltariat allemand et international, crivait le
     _Vorwrts_ le 25 juillet, la situation est claire. Quoi qu'il
     arrive, le proltariat ne doit pas se croiser les bras. Si la
     classe ouvrire est sincre dans son intention de maintenir la paix
     entre les peuples et d'viter les conflits internationaux, elle
     doit tre  son poste. Le peuple ne veut pas d'aventure guerrire;
     il veut une politique qui garantisse la paix.

Sur quoi le leader franais Jaurs, lui faisant cho par dessus la
frontire, rpondait dans son organe l'_Humanit_:

     Tout ce que nous voyons  l'heure prsente, dans cette obscurit,
     c'est que nos camarades socialistes d'Allemagne ont vigoureusement
     protest contre le caractre menaant et offensant de la note
     autrichienne. Que les socialistes de tous les pays redoublent
     d'efforts pour clairer l'opinion et pour opposer leur solidarit 
     l'pouvantable catastrophe dont est menac le monde.

J'en tais l de ma lecture, quand je me sentis frapp sur l'paule.

--_Guten Abend_, Herr Wilfrid, vous tes donc  Magdebourg?

C'tait un ami de mon pre, le juge de district Obercassel, dont je
frquentais la maison pendant mon anne de volontariat.

--Comme vous le voyez, monsieur le juge de district, je suis ici de
passage.

--Quoi de nouveau? Tout le monde va bien,  Ilsenburg?

--Tout le monde va bien, je vous remercie. Mon pre fait chaque jour son
heure de trapze, ma mre cultive son piano et mes petites soeurs
grandissent.

--Tant mieux, tant mieux. Et vous, Herr Wilfrid? Vous tudiez  Halle,
je crois?

--A Halle, parfaitement, monsieur le juge de district.

--Oh! oh! fit-il en m'examinant, mes flicitations! Vous avez ramass l
une superbe balafre. Cela vous va fort bien, mon cher!

Il me secoua cordialement la main, s'assit en face de moi, commanda un
litre et, remarquant l'amoncellement de journaux qui formait sur la
table une pile presque aussi haute que celle de mes rondelles de
cruchons, il demanda:

--Vous avez lu les feuilles du soir? Quelles sont les nouvelles?
L'Autriche a-t-elle fait sa dclaration de guerre?

--Pas encore, monsieur le juge de district. Nous en sommes toujours  la
rupture diplomatique. Vous croyez donc  la guerre?

--Naturellement.

--Et la mdiation des puissances?

--Btise! L'Autriche veut avoir la Serbie, elle l'aura! Elle n'en fera
qu'une bouche.

--C'est certain. Mais il y a la Russie. Que fera la Russie?

--La Russie fera ce qu'elle voudra. Cela nous est gal.

--Comment, cela nous est gal? Mais si la Russie bouge, nous
intervenons!

--Eh bien, nous intervenons.

--Vous croyez donc aussi  la guerre europenne?

--J'y crois aussi.

--Cependant, notre gouvernement assure qu'il veut la paix.

--Il l'assure, sans doute. Il faut toujours assurer qu'on veut la paix.
Mais je pense que c'est prcisment pour avoir un bon motif
d'intervention qu'il laisse Franois-Joseph donner tte baisse dans
l'affaire balkanique. Vous comprenez que, si l'Allemagne voulait
rellement la paix, notre empereur n'aurait qu'un mot  dire pour que
tout rentre aussitt dans l'ordre.

--Ce mot, l'empereur va peut-tre le dire. Qui sait s'il ne rentre pas
aujourd'hui  Berlin pour cela?

--Je ne le pense pas. L'Allemagne a tout intrt  une guerre
europenne. Jamais la situation ne nous aura t plus favorable: la
Russie sans chemins de fer et perdue par ses grves, la France plus
qu'aux trois quarts pourrie, incapable d'un effort militaire,
l'Angleterre en proie  la guerre civile et devant forcment rester
neutre.

--C'est juste. Mais si la situation nous est si favorable, ne
pensez-vous pas, monsieur le juge de district, qu'aucun pays n'osera
nous attaquer? Il faudrait donc que ce soit l'Allemagne qui prenne
l'offensive? Assumerait-elle la responsabilit de dclarer la guerre?

--Pourquoi pas? Je ne vois pas pourquoi l'Allemagne ne dclarerait pas
la guerre, si c'est ncessaire. Offensive, dfensive, tout cela ne
signifie rien, Herr Wilfrid. En ralit, on se dfend toujours, mme
quand on attaque. Or, nous nous sentons attaqus, parce qu'on ne nous
laisse pas faire ce que nous voulons. En attaquant  notre tour, nous ne
faisons donc que nous dfendre. Il n'y a pas un Allemand qui ne
comprenne cela.

--Vous vouiez dire que, de quelque faon que la guerre s'engage, cette
guerre ne sera jamais pour nous qu'une guerre dfensive?

--C'est exactement ce que je veux dire. Tenez, les socialistes
eux-mmes... Je vois que vous venez de lire cette peste de _Vorwrts_,
fit-il en posant son gros index poilu sur la feuille socialiste... Eh
bien, les socialistes eux-mmes finiront aussi par le comprendre.

Et comme j'avais un geste d'incrdulit:

--Vous verrez, affirma-t-il.

Puis, aprs avoir allum un cigare et fait renouveler son litre, le juge
de district Obercassel continua:

--C'est maintenant qu'il nous faut agir. Dans quelques annes, il serait
trop tard. Nous avons besoin de nous tendre, de briser autour de nous
des rsistances qui pourraient devenir trop fortes. Il nous faut les
ports du nord, les mines de fer et les colonies franaises. Il nous faut
la Vistule et la mainmise sur la Baltique. Il nous faut l'accs de la
Mditerrane et la domination surtout l'empire ottoman. Voil pour
commencer. Dans vingt ans, ce sera le tour de l'Angleterre. Dans
cinquante ans, les tats-Unis seront allemands, le Brsil de mme; le
canal de Panama nous appartiendra et nous pourrons alors nous occuper
srieusement de la Chine.

--C'est magnifique! m'criai-je enthousiasm.

--Nous ne verrons pas tout cela. Vous peut-tre, pas moi. Mais je suis
modeste, je mcontenterai d'assister  la premire partie de cette
colossale trilogie.

Il prononait tout cela tranquillement, l'oeil doucement merillonn, en
ingurgitant  petits coups sa bire blonde.

--Mais j'y songe, fit-il, vous tes mobilisable, Herr Wilfrid. Vous
n'avez encore rien reu?

J'hsitais  rpondre. Mais je voulus maintenir le secret.

--Non, dis-je en rougissant.

--Cela m'tonne, car chez nous l'artillerie et les pionniers sont dj
partis.

--Quand?

--Il y a trois jours. Ils doivent tre bien loin maintenant.

--Vous les avez vus?

--Non. Peu de gens les ont vus. Ils sont partis de nuit. Le 26e rgiment
d'infanterie est galement parti, mais la nuit dernire seulement. Il
s'est embarqu  la gare de Neustadt.

--Et le 183e?

--Le 183e, on ne le voit pas non plus. Mais je crois qu'il est encore
ici. Il doit tre consign dans sa caserne. Est-ce au 183e que vous tes
incorpor?

--Pour le moment, oui. Mais je serai peut-tre affect  son rgiment de
rserve.

--C'est probable. Vous tes sous-officier maintenant?

--J'ai t libr avec ce grade, mais je ne sais si on me le
conserverait dans une campagne.

--Oh! certainement. On n'a jamais trop de sous-officiers. Et, si la
chance vous favorise, vous ne serez pas longtemps sans avoir le
porte-pe. Il y aura vite des trous  combler, expliqua-t-il
placidement.

Ceci me rappela la caserne. Je tirai ma montre. Il tait cinq heures et
demie.

Je rglai ma consommation et, prtextant un train  prendre, je laissai
le juge Obercassel dans la salle enfume du Franziskaner.

--Mes amitis chez vous, me cria-t-il encore... et bonne chance!... Si
vous allez en France, vous m'enverrez une carte postale timbre de
Paris!

       *       *       *       *       *

La grosse horloge du corps de garde sonnait six heures, quand je fis mon
entre  la caserne. Une vie intense la remplissait du haut en bas. A
tous les tages s'agitaient des gestes, s'activaient des silhouettes, 
toutes les fentres s'astiquaient ou se brossaient des effets
militaires. Sous la haute majuscule de leur lettre d'ordre, les
multiples portes engouffraient on dgorgeaient un flot incessant
d'uniformes. Un sourd remuement continu, sans clat, sans vacarme,
montait ou descendait de partout, coup de brefs commandements ou du
bruissement cadenc des pas. Sur tout un ct de la cour principale
taient aligns trois ou quatre cents hommes en calot rond et vareuse de
coutil qui faisaient l'exercice sous les ordres d'un premier-lieutenant
et d'une demi douzaine de sous officiers. Des cours annexes parvenaient
des odeurs d'curie, de piscine, de cordonnerie et de soupe au lard.

J'aperus tout d'abord le lieutenant Koenig, occup  dnombrer un
amoncellement de bagages  l'entre du magasin de bataillon. Une liste 
la main, il en vrifiait le compte, pendant que deux soldats du train
rangeaient les colis et les classaient sous ses yeux. J'allai aussitt 
lui.

--Tiens, Hering! _Wie geht's, bester Freund?_

--Fort bien. Un peu ahuri seulement par tous ces vnements.

--Hein! Qui nous aurait dit aux dernires manoeuvres...

--Alors quoi? Nous partons?

--Nous partons. Mais quand, _das weiss ich nicht_. Le colonel reste
mystrieux. Quand avez vous reu votre ordre?

--Avant-hier.

--Parfait. Avez-vous vu le capitaine?

--Pas encore. J'arrive.

--Eh bien, montez vous mettre en tenue. Je vous rejoindrai dans une
demi-heure. Nous irons ensemble. Vous verrez, mon cher, un homme
extraordinaire.

--Qui a, Braumller?

--Mais non, Kaiserkopf... le capitaine Kaiserkopf. Puis, voyant mon
tonnement:

--C'est juste, vous ne savez pas... Braumller est parti avec l'active.

--Le rgiment n'est plus ici?

--Non. Nous autres, nous sommes affects au cadre de rserve. Nous avons
un nouveau capitaine, et c'est le capitaine Kaiserkopf.

--Kaiserkopf..., rptai-je, comme pour me graver dans la tte ces
syllabes sonores.

--Vous verrez. C'est un homme... je ne sais pas s'il vous plaira...
c'est un homme extraordinaire... Il vient de Torgau.

--Qu'a-t-il de si extraordinaire?

--Vous verrez. A propos, fit Koenig, ce n'est pas la peine de sortir
votre tenue de service. On distribue depuis ce matin les uniformes de
campagne. Faites-vous dlivrer le vtre. A tout  l'heure.

--C'est entendu. Mais qu'est-ce que c'est donc que tous ces gens-l,
demandai-je, montrant les hommes  l'exercice. Il y a l pour le moins,
un demi-bataillon.

--Une compagnie, mon cher, une seule compagnie, la sixime.

--Une compagnie! m'criai-je. Vous plaisantez.

--Aucunement, mon ami. Toutes les compagnies de notre rgiment vont
avoir trois cent cinquante hommes sur pied de guerre.

Je restai suffoqu. Trois cent cinquante hommes par compagnie, cela me
semblait un chiffre norme.

--_Kanonenfutter_, murmura philosophiquement le lieutenant Koenig. Ah!
les Franais ne se doutent pas de ce qu'ils vont recevoir sur le dos:
l'active et la rserve, tout  la fois, et des compagnies de trois cent
cinquante hommes!

Sur quoi il se remit  sa besogne d'estampillage.

Je montai  la compagnie. Notre tage bourdonnait comme une ruche en
travail. Par les portes des chambres on voyait les hommes en tricot de
coton prparer leurs paquetages, ordonner leur fourniment, graisser
leurs bottes. Des sous-officiers s'vertuaient, bougonnaient des
instructions, mchaient des jurons entre leurs dents tabagiques. Une
prenante odeur de sue, de pieds et d'aisselles flottait dans les
corridors.

Je rencontrai le fourrier Schmauser devant les lavabos.

--Ah! vous voil, Hering! Je vous ai log chez le feldwebel Schlapps.
Vous ne vous plaindrez pas!

--Le feldwebel est absent?

--Le feldwebel est parti en avant avec le lieutenant-colonel Preuss pour
les cantonnements.

--O?

--Je n'en sais rien.

--Quand partons-nous!

--Je n'en sais rien.

--Mais, savez-vous au moins si nous partons?

--Je n'en sais rien de rien. Tout ce que je sais, c'est qu'on s'occupe
de nous cantonner quelque part. Voici la clef du feldwebel. Je vais vous
envoyer le tailleur, puis vous irez au magasin d'habillement choisir un
casque. Tout le monde est quip  neuf des pieds  la tte.

--Quel remue-mnage!

--Ne m'en parle pas! Voici deux nuits que je ne dors pas. Les chambres
sont archi-pleines, je ne sais o caser mes hommes.

Tout pntr de son importance, le fourrier Schmauser pongeait son
front moite.

Je trouvai ma cantine qui m'attendait devant la porte du feldwebel. Le
logement tait des plus confortables. Il se composait de deux pices
donnant sur la cour de la manutention, l'une servant de salon, l'autre
de chambre  coucher. Le meuble en tait cossu et voyant. Un fort bureau
recouvert d'un tapis de peluche carlate  grosses franges d'or
supportait un cabaret  liqueurs, des pots  tabac et quelques livres de
service. Sous une panoplie de pipes aurolant de leurs rayons
divergeants le portrait en couleur de l'empereur, s'talait, trs
fatigu, un large divan bleu de Prusse, devant lequel tranait une peau
de renard. Aux fentres pendaient de lourds rideaux de panne jaune
serin. Les murs tendus d'un papier gaufr  fleurs vertes se hrissaient
de pointes de casques, d'aigrettes, de plumets, de crosses de pistolets,
de poignards, de fers de lances, de bois de cerfs, de couteaux de chasse
et d'armes exotiques. Sur la chemine, entre deux enveloppes d'obus
garnies d'herbes strilises, je reconnus la jolie pendule en porcelaine
de Meissen que j'avais donne au feldwebel pendant mon volontariat pour
me concilier sa bienveillance. Mais ce qui surprenait le plus dans
l'appartement du feldwebel Schlapps, c'tait la quantit prodigieuse de
souvenirs de femmes qui en ornaient tous les coins et recoins. On ne
comptait pas les charpes, les rubans, les mouchoirs, les dbris de
gaze, les bouquets fans, les gants jaunis, les jarretires, les noeuds
de chemise qui s'accrochaient  tous les clous, rdaient sur les
meubles, chargeaient des tagres, piquaient les angles des cadres et
des miroirs. Les plus intimes de ces objets taient naturellement
dvolus  la dcoration de la chambre  coucher, o l'on pouvait voir
jusqu' un pantalon de linon, avec des faveurs roses et des dentelles,
servant de ttire  un fauteuil oriental. Le nombre des photographies
surtout tait considrable: il y en avait de toutes les sortes, dans
toutes les poses et dans tous les costumes. Les unes prsentaient de
smillants minois en toilette de ville, d'autres des dshabills
suggestifs, d'autres de piaffantes mascarades de thtre-varit. Il y
en avait de potiques et de provocantes, de sensuelles et de
sentimentales, de lascives, de perverses, de triviales; quelques unes
mme pouvaient tre qualifies de nettement obscnes. Tout ce qui avait
pass sur les scnes des music-halls de Magdebourg, sur la piste de son
cirque, dans ses tavernes, dans ses confiseries, dans ses bals publics,
dans ses bars, sur ses trottoirs ou dans ses maisons louches s'talait
l, paradant, aguicheur, rotique et brutal, tmoignage impressionnant
des robustes apptits et des succs fminins de notre feldwebel.

J'en tais l de ma contemplation et ma pense rougissante s'en allait
dj, porte par un courant naturel, errer  la drive du ct des
charmes encore  peine entrevus de ma chre Dorotha, quand le tailleur
Stich entra. Il avait les bras chargs de deux ou trois tuniques et
d'autant de pantalons.

--A vos ordres, monsieur l'aspirant. J'ai conserv vos mesures de
l'anne dernire. Avez-vous grandi? Avez-vous grossi?

--Pas d'un pouce, Stich.

--Alors, fit-il de sa voix nasillarde, voil qui doit vous aller comme
un gant.

Il me prsenta un uniforme et m'aida  l'endosser. J'en examinai l'effet
dans la grande glace de Schlapps.

C'tait le fameux uniforme _feldgrau_, dont j'avais dj port un
spcimen aux manoeuvres.

La glace me renvoyait mon image guerrire, grise du collet aux genoux.
Tout y tait _feldgrau_, jusqu'aux pattes d'paules, jusqu'aux parements
des manches. La couleur du corps d'arme ne se remarquait que par le
mince liser rouge des pattes d'paules, sur lesquelles s'inscrivait en
rouge le numro du rgiment. Un rang de boutons jaunes fermait la
tunique. Un passepoil rouge et un galon dor de sous-officier bordaient
le collet et les parements.

--Eh bien, murmurait Stich en me tapotant de tous les cts, il me
semble que a va!

--a va.

--C'est un peu ample, mais vous serez mieux  votre aise. Vous n'allez
pas  la parade, vous allez  la guerre.

Je lui donnai un mark de pourboire, puis j'allai au magasin
d'habillement et  l'armurerie toucher le reste de mon quipement. Je
choisis un casque, recouvert de sa housse en toile verdtre, une
casquette avec son bandeau rouge et sa cocarde prussienne, un manteau
avec sa patte de drap rouge au collet, une paire de demi-bottes de cuir
jaune, un havresac avec sa marmite individuelle, ses sachets  vivres,
sa toile et ses accessoires de tente, un ceinturon avec ses trois
cartouchires, son tui-musette et son petit bidon, un sabre-baonnette
avec son fourreau bruni et sa fausse dragonne aux couleurs du bataillon
et de la compagnie, enfin un fusil avec sa lame-chargeur, sa hausse et
son curseur. Tout cela avait pris un certain temps et quand je fus de
retour chez le feldwebel, j'y trouvai Koenig qui m'attendait.

--Et maintenant, _mein lieber_, allons voir le capitaine Kaiserkopf.

Le bureau du capitaine tait situ  l'extrmit de l'tage occup par
notre compagnie. Une sentinelle en tenue de guerre, baonnette au canon,
en gardait l'entre. Au passage de Koenig, l'homme rectifia la position
et prsenta l'arme. Nous fmes reus dans l'antichambre par
l'ordonnance.

--Monsieur le capitaine est-il l?

--A vos ordres, monsieur le lieutenant. Monsieur le capitaine est l,
avec le vice-feldwebel Biertmpel.

Nous pntrmes dans une grande pice qui s'clairait sur la cour
principale par deux hautes fentres  stores verts. Derrire un bureau
de chne charg de dossiers, se hrissait, entre une norme chope de
bire et un revolver de gros calibre, une tte trange et presque
monstrueuse. Sous la casquette  visire un front prominent, bossu,
corroy comme du cuir de botte projetait une paire de formidables
sourcils aux soies paisses et menaantes. Le nez se gonflait et
bourgeonnait entre les poches des yeux et les puissants mplats des
joues aux teintes calcines. Une rude et gigantesque moustache
grisonnante boisait entirement les lvres et retombait pesamment autour
du menton bestial. Le col rouge, rig entre les pattes d'paules plates
en argent piques de leurs deux toiles, soutenait violemment cette
figure nergique et froce.

Je m'tais fig dans une attitude raide, les talons joints, la main
gante  la jugulaire du casque, attendant que le capitaine Kaiserkopf
daignt lever les yeux sur moi. Un crayon  la main, il s'occupait 
pointer sur un tat d'effectifs des noms que lui dfilait la voix
raille du vice-feldwebel Biertmpel:

--Schuhmacher, Hans; Mller, Jakob; Petermann, Otto; Schnupf,
Siegfried...

Cela aurait pu durer longtemps ainsi et j'aurais pu l'examiner encore
plus en dtail, si, ce qui lui arrivait sans doute  intervalles
rapprochs, il n'avait prouv le besoin de boire. Sa main velue se
porta vers l'anse de sa chope, de gros yeux gris de fer se levrent,
roulrent un instant sous leurs sourcils normes et se fixrent sur moi.
J'en profitai pour m'annoncer:

--_Offiziers-Aspirant Wilfrid Hering!_

Il aperut en mme temps Koenig qui le saluait; il lui tendit deux
doigts, puis, montant sa chope  ses lvres, il y trempa largement sa
moustache, tandis que Koenig prononait:

--Monsieur le capitaine, l'aspirant Hering est notre meilleur volontaire
de la classe 1912. C'est un sujet distingu, qui fera honneur au
rgiment. Le capitaine Braumller faisait grand cas de lui.

--Braumller, Braumller... grommela le capitaine Kaiserkopf. Ce n'est
pas une raison.

--Ce n'est pas une raison, sans doute, monsieur le capitaine, mais c'est
une indication.

--_Schoen, Schoen._ Voyons ses notes, Biertmpel.

Puis tandis que le vice-feldwebel feuilletait en dossier:

--Belle mine, solide gaillard, formula-t-il en me jaugeant de son oeil
gris. Superbe balafre.

--S'il vous plat, monsieur le capitaine, croassa le vice-feldwebel en
lui prsentant la feuille qui me concernait.

Le capitaine Kaiserkopf y plongea le nez.

--Ah! voyons... _Einjhrig-Freiwilliger Wilfrid Hering_, c'est bien
a... octobre 1912... _stimmt_... Tenue, bonne; instruction militaire
bonne; baonette, passable... Ah! ah! il parat que vous n'tes pas fort
sur la baonnette? _Teufel!_ voil qui est mauvais, monsieur Hering,
voil qui est trs mauvais! La baonnette, _Donnerwetter!_ c'est
capital. Comment voulez-vous vous en tirer, si vous n'tes pas fort sur
la baonnette? Vous vous ferez embrocher comme un poulet! Voyons la
suite. Vous avez en plusieurs fois des prix de tir; c'est mieux. Vous
avez obtenu les aiguillettes de soie avec glands; _Schoen_. Vous avez
t promu exempt au bout de six mois de service et trois mois plus tard
sous officier surnumraire. Vous avez subi avec succs votre examen
d'officier de rserve et reu votre qualification avec la note trs
bien; ce n'est pas mal... Mais, _Donnerwetter!_ il y a encore quelque
chose qui ne me satisfait pas, monsieur Hering, pas du tout...

Il engoula une ample rasade, puis continua:

--_Donnerwetter!_ dis-je, il y a encore quelque chose qui ne me
satisfait pas. Vous n'avez pas, monsieur Hering, parat-il, la voix
assez forte pour pousser convenablement notre hourrah national. Cela,
monsieur Hering, c'est impardonnable. Ne savez-vous pas. _Donnerwetter!_
que le hourrah allemand est avec la baonnette allemande le moyen le
plus puissant que connaisse notre infanterie pour jeter la terreur dans
les rangs de l'ennemi? Un Allemand qui ne sait pas manoeuvrer proprement
sa baonnette, ni pousser hardiment son hourrah ne sera jamais qu'un
zro devant le perfide adversaire. Allons, monsieur Hering, criez aprs
moi: Hourrah!

Son organe fit trembler les vitres. Je rassemblai mon nergie et hurlai
avec un souffle que je ne me connaissais pas:

--Hourrah!

--Hourrah! nom de Dieu! hourrah!

--Hourrah!

--Cela manque de coffre. Vous ne buvez pas assez de bire, monsieur
Hering.

Je songeai  tout ce que j'avais absorb peu d'heures auparavant, mais
je n'en rpondis pas moins avec subordination:

--J'en boirai davantage, monsieur le capitaine.

Le lieutenant Koenig crut bon  ce moment d'intervenir de nouveau:

--Je vous demande la permission d'ajouter, monsieur le capitaine, que
l'aspirant Hering est le fils du conseiller de commerce Karl Hering, de
la province de Saxe, possesseur de nombreuses fabriques, membre des
conseils d'administration de socits importantes, grand propritaire
foncier, dcor de l'ordre de l'Aigle Rouge et admis  la frquentation
de la plupart des familles nobles du pays. Le conseiller de commerce
Karl Hering est plusieurs fois millionnaire.

Ce petit discours parut faire une certaine impression sur le capitaine
Kaiserkopf. Son visage renfrogn se dtendit visiblement et il profra
aussi aimablement qu'il lui tait possible:

--Je vous flicite, monsieur Hering, d'appartenir  une bonne famille.
Les bonnes familles sont les bonnes familles, chacun sait a,
_Sacrament!_ et l'Allemagne peut compter sur leur dvouement.

Et se levant solennellement de derrire son bureau,--sa stature me parut
norme,--il pronona en faisant le salut militaire:

--Aspirant Hering, tes-vous prt  verser votre sang pour Sa Majest
l'Empereur?

Je rpondis d'un ton pntr:

--Je le suis, monsieur le capitaine.

--Pour la patrie allemande?

--Je le suis, monsieur le capitaine.

--Pour votre capitaine?

--Je le suis, monsieur le capitaine.

--C'est bien, fit-il en se rasseyant. Je vois en outre que vous avez eu
l'honneur de conduire une demi-section en prsence de Sa Majest, lors
de la dernire manoeuvre impriale. Je ne puis vous donner de
demi-section, car nos cadres sont au grand complet, mais vous
commanderez un groupe: ce sera le cinquime de la troisime section. Et
maintenant, aspirant Hering, allez: n'oubliez pas le hourrah, la
baonnette... et surtout beaucoup de bire allemande!

L'audience tait termine. Je claquai des talons, bombai le buste et
partis au pas de parade, tandis que le vice-feldwebel Biertmpel
reprenait d'une voix rauque:

--Staufifier, Fritz; Schmidt, Ruprecht; Schmidt, Anastasius...

       *       *       *       *       *

Koenig me rejoignit dans le corridor. Il avait l'air trs satisfait.

--Vous avez de la chance, me dit-il, le capitaine a t charmant pour
vous.

--Diable! fis-je, qu'est-ce que c'est donc quand il n'est pas charmant!

--Je vous rpte que vous avez fait bonne impression.

Je compris alors la tactique de Koenig et pourquoi il avait tenu 
assister  ma prsentation, pour diriger sans en avoir l'air, et dans le
sens qui pt m'tre le plus favorable, cette prilleuse formalit. Je le
remerciai vivement de son amiti.

--Et maintenant, proposai-je, il me semble qu'il serait temps de souper.
Voulez-vous que nous allions au casino!

--Ce serait avec plaisir, fit Koenig, mais depuis trois jours, mon cher,
nous ne pouvons sortir de la caserne. Les officiers suprieurs seuls ont
le droit d'aller en ville. On nous a amnag une cantine dans la salle
d'honneur des sous-officiers. C'est l que nous allons nous rendre.

En passant, nous entrmes dans la chambre numro 35, qu'occupaient mes
hommes.

--Fixe! cria le plus ancien en apercevant l'officier.

Aussitt les sept ou huit soldats prsents se prcipitrent chacun
devant son armoire et s'immobilisrent dans la position de front, les
mains au pantalon.

--Combien d'hommes dans cette chambre? interrogea Koenig.

--A vos ordres, monsieur le lieutenant. La chambre est occupe par vingt
hommes, dont quinze du groupe cinq de la troisime section et cinq en
supplment.

La chambre, dispose en temps normal pour huit  dix hommes d'un groupe,
contenait une dizaine de lits et autant de paillasses destines  tre
tendues sur le plancher et pour le moment roules contre le mur. Chaque
armoire servait pour deux hommes.

--Quel est le rle de service pour demain? demanda Koenig.

--A vos ordres, monsieur le lieutenant.

L'ancien alla se planter devant une affiche de service dactylographie,
placarde contre le panneau intrieur de la porte, et martela d'une voix
sonore:

--A quatre heures et demi, rveil. A cinq heures, appel et revue de
chaussures, dans la chambre, passe par le chef de groupe. A six
heures, revue d'effets, dans la chambre. A sept heures, caf. A sept
heures trente, inspection d'armes, dans la salle d'exercice. A neuf
heures, revue de paquetage, dans la chambre. A dix heures, examen
mdical, par le mdecin aide-major. A onze heures, revue de compagnie,
dans la cour de l'intendance. A midi trente, dner. A deux heures, revue
de bataillon, dans la cour principale. A quatre heures, revue de
rgiment, dans la cour principale. A six heures, bain. A sept heures,
soupe.

--_Trefflich?_ fit Koenig au terme de cette lecture laborieuse. Voici
monsieur l'aspirant Hering qui a t dsign pour commander votre
groupe. Vous lui obirez comme  Dieu. J'espre que monsieur le
capitaine n'aura pas  recevoir de plaintes sur la discipline du groupe
cinq.

Automatiquement, toutes les mains prsentes s'taient leves d'un geste
pour le salut militaire.

Je reconnus trois de mes hommes de l'anne prcdente, les mousquetaires
Schnupf, Maurer et Vogelfnger, et les saluai par leurs noms. Il me
sembla que mes drles taient tout contents de ne pas avoir pour les
commander un sous-officier professionnel.

Au sortir de la chambre 35, nous fmes surpris par un lointain vacarme
qui paraissait provenir des abords de l'escalier K.

--Que diable est-ce l? fit Koenig.

Nous nous portmes dans La direction du tumulte. A mesure que nous
approchions, une voix de plus en plus tonitruante se dgageait d'une
bousculade de meubles, de cris d'effroi et de hurlements de douleur. Les
chos en remplissaient le corridor o s'attroupaient dj des ttes
curieuses. Des mots furieusement vomis commenaient  nous parvenir:
Salauds! tas d'idiots! cochons!...

--Je parie que c'est encore ce buffle de Wacht-am-Rhein! grommelait
Koenig.

Devant la chambre 17, dont la porte tait grande ouverte, un spectacle
singulier nous attendait. Au milieu d'une demi-douzaine d'hommes
compltement terroriss et dont deux, le visage tumfi, saignaient
lamentablement du nez sur des seaux, se dmenait une sorte de fou
furieux, un norme individu au cou de taureau, au mufle de bte, dont
les yeux apoplectiques, la face vermillonne et la bouche cumante
prsentaient les signes d'un accs de rage au paroxysme.

--Bougres de salauds! vocifrait-il inlassablement... Bougres de
salauds! fils de truies thuringiennes!...

Il s'acharnait, pour le moment, de ses deux poings massifs sur un
malheureux mousquetaire qui, sans oser bouger, mais bramant tant qu'il
pouvait, encaissait stoquement les coups.

--Bougre de triple salaud... Je t'apprendrai,  force de te l'enfoncer
dans les ctes, ton mtier de fantassin de Sa Majest!... Tiens, cochon!
En veux-tu encore, _verdammter Halunke_?... Tiens! tiens!...

Les poings s'abattaient sur la gueule, sur les saillants, sur le crne
du pauvre diable, qui rsonnait comme une boule de bois. Deux filets de
sang dgoulinaient des lvres et des ecchymoses rouges pchaient le
pourtour des yeux.

--Tiens, _Hundsfott_!... Tiens, charogne!

Celui qui svissait d'un poing et d'un vocabulaire si nergique n'tait
autre, en effet, que le sous-officier Michel Bosch, dit Wacht-am-Rhein,
le plus redout des grads de la compagnie.

--Quand vous aurez fini, sous-officier Bosch, fit Koenig d'une voix
blanche, j'aurai  vous dire deux mots.

Bosch, dit Wacht-am-Rhein, s'aperut alors de la prsence du lieutenant.
Mais, sans se dmonter, il porta hardiment la main  son calot et
rpondit:

--A vos ordres, monsieur le lieutenant. Laissez-moi seulement achever ce
sagouin!... C'est une honte, clama-t-il, de voir comme cette chambre
est tenue! Regardez, monsieur le lieutenant, l'alignement de ces
sacs!... Et ces lits!... Pas un qui soit  l'ordonnance!... C'est une
vritable curie!... Quel est le porc qui couche ici? continua-t-il en
se jetant  coups de bottes sur un lit dont il dispersa de tous cts
les couvertures, les draps, le traversin et la paillasse... Ah! c'est
Rohmann? Il n'est pas l?... Celui-ci, je le rattraperai demain! Je le
ferai pivoter pendant trois heures au soleil avec le peloton de
discipline!... Quant  toi, _ausgespucktes Biest_! fit-il en revenant
sur celui qu'il malmenait  notre entre, voil ce qui te revient...
Empoche a, ordure!

Et dtachant son sabre-baonnette, qu'il leva  deux mains par le
fourreau, il en assna un coup formidable sur la nuque du fantassin de
Sa Majest, qui s'abattit sur les genoux en soufflant.

Nous n'en attendmes pas davantage et quittmes la chambre 17 assez
dgots. Quelques instants aprs, Wacht-am-Rhein nous rejoignait sur le
palier de l'escalier K.

--Je n'ai pas voulu vous blmer devant vos hommes, fit Koenig, mais je
trouve, Bosch, que vous y allez un peu rudement.

Wacht-am-Rhein partit d'un clat de rire et rpliqua:

--Si a n'est que a, monsieur Koenig, remettez-vous. Avec ces
pachydermes-l, il n'y a jamais de casse, et il faut a pour les
dresser. Ce n'est pas votre systme, je sais mais c'est le mien. C'est
aussi celui de tous les bons sous-officiers de carrire. Vous tes
lieutenant, c'est vrai, mais je suis plus ancien que vous dans le mtier
et je connais les hommes. C'est ainsi qu'il faut les mener et non
autrement:  la trique! Plus on tape dessus, plus ils seront aptes
ensuite  taper sur les autres. Voil comment on fait de bons soldats
prussiens. D'ailleurs, ajouta-t-il plein du sentiment de sa juste cause,
j'ai l-dessus l'assentiment du capitaine Kaiserkopf.

--Je n'en doute pas, fit Koenig. Au reste, l n'est pas la question. Ce
que j'avais  vous dire ne concerne pas la faon dont vous traitez vos
hommes et qui vous regarde. Mais ne savez-vous pas que nous avons reu
des ordres suprieurs d'avoir  viter toute cause de bruit dans la
caserne? Or, vous dchanez un tumulte infernal qui s'entend  un
demi-kilomtre  la ronde!

--Un demi-kilomtre!... Vous exagrez, monsieur Koenig. La voix de mes
hommes ne porte pas si loin. Je ne peux pourtant pas leur commander de
fermer la gueule quand je les trille! Ce serait de la cruaut.
D'ailleurs ils peuvent bien chanter comme des pourceaux qu'on saigne, on
n'entend rien du dehors. J'ai tudi l'acoustique de la rgion, _Herr
Leutnant_ on n'entend rien.

--C'est possible, dit Koenig, mais enfin, il y a des ordres.
Contenez-vous.

--Je ferai ce que je pourrai, monsieur Koenig, mais je ne garantis rien.
Si je me contenais par trop, le service en souffrirait. Et le service,
sacr mille millions, le service ayant tout!... C'est tout ce que vous
aviez  me dire?

--C'est tout.

--A vos ordres, _Herr Leutnant_.

Wacht-am-Rhein salua et le bruit de ses bottes s'loigna dans le
corridor.

--Quelle brute! s'cria Koenig, tandis que nous descendions vers la
cantine. Mais, mon cher, il n'y a rien  faire. Ces gens sont nos
matres. Ce sont eux qui tiennent le soldat. Sans eux, pas de
discipline. Les sous officiers sont la force de l'arme allemande, et
nous nous en rendons compte. Il faut en passer par o ils veulent... Je
sais bien qu'il y a les rglements... on a fait quelques exemples...
Tout cela ne signifie rien. En fait, nous sommes impuissants... Et puis,
ajouta-t-il  voix basse, il y a tant d'officiers qui ont une mentalit
de sous-officiers!...

       *       *       *       *       *

La cantine tait pleine de jeunes officiers, quand nous y entrmes.
Quatre ou cinq capitaines seulement occupaient une table. J'allai
immdiatement claquer des talons devant eux pour leur demander la
permission de rester dans la salle, ce qui me fut accord d'un signe de
tte. Nous prmes place, Koenig et moi, en compagnie du lieutenant
Schimmel et de l'ancien volontaire Max Helmuth, promu comme moi  la
dignit d'aspirant. Je fus heureux de les retrouver. Schimmel tait
d'ailleurs beaucoup moins sympathique que Koenig; il cultivait le genre
_schneidig_; mais dans sa figure couture, auprs de laquelle ma balafre
ne devait paratre qu'une modeste corchure, luisaient des yeux fauves
qui ne manquaient pas d'intelligence.

L'ordonnance servit la bire.

--_Prost!_

--_Prost!_

--_Prost!_

--_Prost!_

--Nous sommes prts, archi-prts, dclarait Schimmel. Pourvu que cette
fois-ci soit la bonne! Vont-ils se dcider,  Berlin?

Schimmel, qui avait fait des voyages d'espionnage en France, ne cachait
pas son assurance.

--Si je pouvais parler, dire seulement le quart de ce que je sais!...
Vraiment, ce sera drle!... Croyez-m'en, Koenig. Et ce que je connais
n'est qu'une parcelle, une minime parcelle de notre vaste organisation
en pays ennemi.

--La ligne de leurs forteresses est solide, observa Koenig. Il faudra
sans doute de grands sacrifices...

--Les hommes sont l pour a.

--Et puis, monsieur le lieutenant, il y a les troues, fit Helmuth qui
se piquait de stratgie.

--Oui, Charmes, Stenay... Quoi qu'il en soit, messieurs, soyez certains
d'une chose, c'est que nous serons sous les forts de Paris avant que les
Franais aient achev leur mobilisation. C'est mme ce qu'il y a
d'ennuyeux pour nous, ajouta-t-il: ce sera si vite fait que notre
avancement risque d'en tre singulirement compromis.

Un peu partout, me sembla-t-il, aux diverses tables, les conversations
flottaient sur le mme thme. Du roulis des voix, des verres et des
fourchettes mergeaient des mots plus fortement prononcs: aroplanes,
poudres, calibres, canons de campagne, artillerie lourde, effectifs,
coupoles, shrapnells, zeppelins. A la table des capitaines, o fumait
une norme choucroute, une orageuse discussion se dchanait. Ailleurs
dferlaient des rumeurs politiques, o les noms de _Serbien_ et de
_Russland_ s'levaient et revenaient sur des vagues de mpris ou de
fureur. J'aperus le joli lieutenant von Bckling brandissant avec
agitation son monocle, tandis qu'en face de son buste corset, le
cinglant premier-lieutenant Poppe battait l'air dans une dmonstration
qui paraissait gomtrique. L'incessante oscillation des ttes qui
mangeaient ou se rpondaient crtait vivement le bleu fonc des tuniques
et le rouge des cols, que rompait par endroits la note grise des
uniformes de guerre arbors dj par quelques lieutenants. Une forte
odeur de charcuterie montait de toutes parts, pendant qu'entrait par les
fentres ouvertes le sourd grondement de la caserne et que, du haut de
sa place d'honneur, dans son pesant cadre dor, un grand portrait de
Bismarck dominait de sa moustache norme cette scne anime.

--Avec tout a, qu'allons-nous manger? demanda Koenig en consultant le
menu. Messieurs, on nous offre des ctelettes de porc  la sauce
bordelaise, du boeuf  la mode, du ragot de veau, du poulet chasseur,
des tournedos portugaise...

--C'est une honte, s'cria Schimmel  cette numration, de voir combien
de mots trangers encombrent encore notre langue allemande. En cuisine,
notamment, c'est un vritable scandale. Nous ne manquons pourtant pas
d'excellents termes allemands pour remplacer tous ces intrus. Quand
purgera-t-on nos menus de ces vocables franais qui les dshonorent?

--Vous avez raison, fit Koenig en riant. Mais comment, par exemple,
remplaceriez-vous le mot Kotelett?

--Par le mot bien allemand de _Rippe_. Une ctelette de porc, c'est une
_Schweinsrippe_.

--Et la sauce bordelaise?

--Rien de plus simple. La sauce bordelaise est une sauce au vin rouge.
Nous dirons donc _Rotweinsauce_.

--Ah! pardon, vous laissez le mot _Sauce_!

--C'est juste. Alors _Rotweintunke_ ou _Rotweinbeiguss_.

--Bravo! applaudmes-nous.

--Et le boeuf  la mode? demanda Koenig.

--Le boeuf  la mode? Voyons... Que diriez-vous de _Sauerbraten_?

--a va, mais c'est moins savoureux qu'en franais. Comment vous en
tirerez-vous maintenant avec le ragot de veau?

Schimmel rflchit, plissa un instant sa figure ravage puis accoucha:

--_Brauneingemachtes Kalbfleisch._

--Un peu pnible, jugea Koenig, mais on peut l'accepter.

--Pour le poulet chasseur, continua Schimmel satisfait de son succs, je
vous proposerai ceci: _Huhn mit Edelpilzbeiguss_. Voil qui me semble
russi.

--Russi indiscutablement, approuva Helmuth.

--Quant aux tournedos portugaise... portugaise... Ma foi, c'est plus
difficile! avoua Schimmel embarrass.

Nous nous mmes tous quatre  chercher. Le mot portugaise contenait
tant de choses qu'il semblait presque intraduisible. Je suggrai
cependant: _Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen_, et j'eus le
plaisir de voir ma traduction adopte  l'unanimit.

--Et voil, conclut Schimmel avec un geste tranchant, voil  quoi nos
Herren Professoren devraient bien s'occuper, au lieu de perdre leur
temps  fatiguer nos jeunes gens par l'tude des racines grecques.

--Fort bien, fit Koenig en reprenant le menu qui avait pass
de main en main, mais il s'agit pour le moment de dcider ce
que nous allons commander. Sera-ce des _Schweinsrippen mit
Rotweinbeiguss_, du _brauneingemachtes Kalbfleisch_ ou des
_Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen_?

--Pour moi, dit Schimmel, je prendrai simplement une bonne choucroute 
l'allemande.

--Moi aussi, dit Koenig.

--Moi de mme, fit Helmuth.

Je ne pus que me rallier  ce choix gnral, et bientt une magnifique
choucroute, abondamment garnie de saucisses de Francfort et de jambon de
Westphalie, faisait rivaliser notre table avec celle des capitaines.

--Oui, messieurs, reprit alors le lieutenant Schimmel, je vous disais
qu'il nous faut souhaiter la guerre. Je ne m'occupe pas de politique,
moins encore d'conomie politique, et je suppose qu' ces deux points de
vue la guerre aussi ne pourra que nous valoir des avantages. Je ne me
place qu'au point de vue militaire; mais l je sais bien une chose,
c'est que jamais l'Allemagne n'a t plus prte; et j'en sais bien une
autre, c'est que la France ne l'est pas. J'ignore ce qui se passe du
ct russe; je ne connais de la Russie que ce qu'en dit le _Militr
Wochenblatt_; mais Poppe, qui l'a pratique, dclare qu'elle est encore
moins prte que la France. Alors, que risquons-nous?

--Rien, c'est bien clair, dit Helmuth.

--Plusieurs fois dj, continua Schimmel sans cesser de mcher sa
choucroute, plusieurs fois nous avons laiss fuir l'occasion. Cinq, si
je compte bien, depuis 1871. La dernire, c'tait lors de l'affaire
d'Agadir. Mais nous avions un point faible, qui tait l'aviation.

--Votre avis, demanda Koenig, est que notre aviation est maintenant
suprieure  l'aviation franaise?

--Trs suprieure.

--Je parle des aroplanes, non des dirigeables.

--J'entends bien. Extrmement suprieure. Ce n'est pas parce qu'ils
excutent des tours de clown la tte en bas que cela change quoi que ce
soit  la situation. Ces prouesses, militairement, ne signifient rien.

--_Ganz richtig_, approuva Helmuth.

--Aujourd'hui, reprit Schimmel, nous leur damons le pion en tout... En
tout, vous m'entendez bien!... Notre infanterie, vous la connaissez
aussi bien que moi, Koenig. Notre cavalerie, magnifique. Notre
artillerie, splendide. En tout, vous dis-je!... Notre train, notre
gnie, nos services de communications, tout est parfait, tout est au
point. Il n'y a plus qu' marcher.

A l'oue de ces propos rconfortants, mon jeune coeur d'Allemand se
soulevait d'enthousiasme et se dlectait d'esprance. Je voyais nos
innombrables troupes franchir victorieusement la frontire et se
rpandre en pays ennemi. Tout cdait  leur approche, les rgiments
s'effondraient, les divisions se disloquaient, les murailles btonnes
sautaient, les coupoles d'acier volaient en clats. Successivement les
villes se rendaient et les provinces tombaient. C'tait d'abord Nancy,
l'orgueilleuse cit lorraine, avec ses grilles, ses balustres, ses
palais; puis, nos obusiers nous frayant violemment passage, nos armes
envahissaient la Champagne, dbordaient sur la Bourgogne, la Brie, le
Valois, coulaient irrsistiblement vers Paris. Troyes, Reims, Soissons
succombaient. L'inondation poursuivait sa marche torrentielle, gagnait
la Normandie au nord, la Beauce au sud, et tandis qu'un ouragan de fer
et de feu noyait et broyait Paris, que la double ceinture des forts
crevait comme une digue impuissante et que, dans une dgringolade
effroyable de poutrelles, de tles, de fermes, de chevrons, la tour
Eiffel, haute de trois cents mtres, venait s'craser pitoyablement sur
le sol, de nouveaux flots dgorgeaient inextinguiblement des bondes de
l'est, o Verdun, Toul, Epinal, Belfort ne formaient dj plus que des
amas de ruines fumantes.

Sans m'abandonner aux perspectives lointaines qu'avait ouvertes devant
moi le juge de district Obercassel, je croyais dj toucher des yeux cet
avenir si proche qu'en l'espace d'un mois la ralisation en pouvait tre
acquise. J'assistais en imagination  l'entre triomphale de notre arme
de l'Ouest, notre fier Kronprinz  sa tte, dans la capitale franaise
abattue. J'entendais les puissants appels du _Deutschland, Deutschland
ber alles_ rugis par douze musiques de rgiment  la fois sur la place
de la Concorde. A Versailles, un nouveau couronnement se prparait.
Amiens, Rouen, Chartres taient occups, Orlans enlev, la Loire
franchie, Bourges saisi, Lyon investi. Partout les populations se
soumettaient et les pantalons rouges fuyaient; les convois de
prisonniers s'acheminaient par milliers sur l'Allemagne. Quelques
semaines encore et le Midi rayonnant s'ouvrait aux pas des cohortes
germaines extasies. Le sol du Languedoc tait foul; la Provence
huileuse recevait l'empreinte de nos talons. Et par un matin flamboyant,
un escadron de nos hussards, dbouchant d'un vallon touffu d'orangers,
dcouvrait tout  coup la Mditerrane baigne de soleil, tandis que
leurs chevaux, le poitrail haletant et la crinire gonfle, reniflaient
le vent brlant de l'Afrique.

--Quelle gloire! murmurai-je, emport par mon rve.

--Et surtout, dit Koenig, dont la pense semblait avoir pris un cours
semblable  la mienne, surtout quel bienfait pour le monde!... Nos
moeurs, nos arts, notre science affirmant leur suprmatie; notre langue
et notre littrature se conqurant de nouveaux domaines: nos qualits
nationales imposant leur supriorit et dmontrant leur valeur: l'ordre,
la discipline, le travail, la tnacit, l'honneur, l'amour du droit et
le respect de la parole jure; notre bonne foi et notre fidlit
germaniques triomphant de l'intrigue, du mensonge et de l'envie; enfin,
tout l'univers s'levant  la culture allemande, qui n'est autre,
messieurs, nous pouvons le dclarer sans orgueil, que la culture
elle-mme.

Schimmel avait suivi ce petit discours d'un oeil ironique.

--Tout cela, dit-il, mon cher Koenig, est fort beau: mais c'est de
l'idalisme! Pour moi, si ma philosophie n'est point incapable de
concevoir de si belles choses, elle se contente  moindre compte. Dans
quelques jours, peut-tre, s'il plat  Dieu, nous serons en France.
Nous y serons hors de toute loi, sinon celle de la guerre, exempts de
toute contrainte autre que le succs de nos armes et le bon plaisir du
guerrier. Rien qu' y songer, je me sens dj plein de joie et d'ardente
convoitise. Quel pays que la France! Quelles femmes, quels vins, quelles
richesses!... Voil la ralit, voil ce qui est apprciable et
tangible... La culture, c'est trs bien. Vous la rpandrez, je n'en
doute pas, mon cher Koenig, vous et vos pareils. Mais croyez-moi, laissez
cela aux professeurs, qui s'en chargent. Nous autres, nous sommes des
soldats. Nous risquons notre peau, mais nous y trouvons le bnfice de
compensations immdiates. Pour moi, si, comme je l'espre, je rentre en
France le sabre au clair et  la tte de ma section, je veux bien me
battre, bien tuer, bien manger, bien boire et bien b..... Aprs quoi, je
m'en f... et je laisse la place aux professeurs... _Prosit!_

Peu  peu Schimmel avait lev la voix et quand, parvenu au bout de son
couplet, il eut hauss victorieusement son verre, de sonores hourras
partirent des tables voisines.

--Bravo!... _Hoch_ Schimmel!... Voil qui est parler! criait-on de
divers cts.

Le premier-lieutenant Poppe se drangea pour venir lui serrer la main,
et la table des capitaines elle-mme fut secoue d'un frmissement
joyeux.

Les chos de cette animation gnrale ne s'taient pas encore calms,
que la porte de la salle s'ouvrit. Elle livra passage au major von
Nippenburg, qu'accompagnait le capitaine Kaiserkopf. Tout le monde se
leva.

C'tait un homme d'une cinquantaine d'annes, replet et rose, sans un
poil sur la nuque, non plus que sous le busc de son nez d'pervier.
Gant, sangl, la casquette profondment enfonce sur le crne, la
torsade  deux brins aux paules, la cravache sous l'aisselle et les
jambes arques par l'exercice du cheval, il avait l'air tout  la fois
burlesque et matamore. Auprs de lui, le capitaine Kaiserkopf paraissait
un colosse.

--Bonsoir, messieurs, dit-il. Je vous en prie, reprenez place.

Il circulait de table en table, saluant aimablement du geste.

--Vous n'tes pas trs commodment installs... Vous tes  l'troit,
messieurs... Vous regrettez votre casino...

--D'autant plus, fit la grosse voix de Kaiserkopf, que ces bougres de
sous-officiers nous font ici  ct un sabbat... _Potztausend!_

Cette observation dchana une franche hilarit. Le fait est que les
sous-officiers du rgiment, qui avaient leur cantine dans la salle
voisine, ne se gnaient gure pour procder  leur vacarme habituel,
dont, chaque fois que la porte s'ouvrait, nous percevions les clats et
le grossier tintamarre.

--Que voulez-vous, messieurs... poursuivait le major. A la guerre comme
 la guerre!

A peine avait-il laiss choir ces mots qu'un vif moi s'emparait des
assistants. Des officiers se prcipitaient:

--La guerre!... Vous avez dit la guerre, monsieur le commandant?...
Est-ce la guerre?...

Assailli de la sorte, le major ne vit d'autre ressource que de lever au
plafond ses bras courts.

--Je vous en prie, messieurs, chevrota-t-il, calmez-vous... Je n'ai pas
dit la guerre... Si j'ai dit la guerre, c'tait sans y prendre garde,
dans l'emploi d'une expression usuelle  laquelle je n'attachais pas
d'autre importance... Je ne sais rien, messieurs... Je vous assure que
j'ignore tout... Comme vous, j'attends... Calmez-vous, messieurs, je
vous en supplie...

--Calmez-vous donc, nom de Dieu! tonitrua le capitaine Kaiserkopf. Le
major von Nippenburg vous dit qu'il ne sait rien: c'est qu'il ne sait
rien.

Cette injonction eut raison du tumulte. Que le major von Nippenburg st
quelque chose qu'il ne voult pas dire ou que vraiment il ne st rien,
le rsultat en tait le mme et la consquence identique: la patience.

Ce fut le moment de me lever de nouveau, de faire trois pas  la
rencontre du major qui s'avanait vers notre table et de me prsenter 
lui. Il voulut bien me reconnatre, m'adressa plusieurs questions et me
demanda des nouvelles de mon pre. Cet accueil ne manqua pas
d'impressionner le capitaine Kaiserkopf.

--_Gewiss_, fit celui-ci, je crois que nous pouvons compter sur ce jeune
gaillard. J'ai vu ses notes, qui sont bonnes, et je lui ai confi le
cinquime groupe de la troisime section.

--Montrez-vous digne de cette confiance, monsieur Hering, me dit le
major, et nous pourrons, je l'espre, avant qu'il soit longtemps, vous
octroyer le porte-pe.

Il s'informa du bagage des officiers dont le lieutenant Koenig avait t
charg.

--Tout est en rgle, monsieur le commandant; le train n'a plus qu'
enlever.

--Bien, bien, trs bien... Je vois que l'esprit est excellent, fit-il en
explorant de nouveau du regard la salle rumorante. Je suis trs
satisfait...

Puis, aprs nous avoir encore adress un petit salut de la main, il se
dirigea vers la table des capitaines, y prit place et, les ordonnances
accourues, aprs s'tre longuement concert avec son acolyte, commanda
un punch.

--C'est un malin, murmura Schimmel; il se rend populaire. Ce n'est pas
le major von Putz, du premier bataillon, qui en ferait autant. Tous les
suprieurs sont en ville, au Frstenhof, au Theatergarten ou chez le
gnral, tandis que nous moisissons ici  ne rien savoir.

Pour moi, je ne me sentais aucunement moisir. Trs content de moi-mme
et des gards que je m'tais vu tmoigner, heureux de me trouver dans
cette atmosphre militaire et dans la compagnie de ces officiers
distingus, je ne demandais qu' jouir de ma situation prsente, en
attendant tranquillement les vnements. Je m'enqurais de ce qu'taient
devenus ceux de mes anciens camarades que je n'avais pas revus,
l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar, le volontaire Otto Fuchs et le
baron Hildebrand von Waldkatzenbach. On m'informait alors que Wollenberg
tait parti avec l'active, ainsi que l'exempt Lothar, nomm
sous-officier, tandis que Fuchs, non encore mobilis, tait dsign pour
le bataillon de dpt. Quant au baron Hildebrand von Waldkatzenbach, qui
avait rat l'examen d'officier de rserve, son rang d'aspirant,  ce que
m'apprenait Helmuth, avait cependant fini par lui tre concd sur
l'intervention d'une princesse appartenant  une famille souveraine.
Nous ne tarderions pas  le revoir parmi nous.

Tout cela me ravissait d'aise. Halle et son universit taient bien
loin. Je me sentais militaire dans l'me, et je me demandais dj si je
n'avais pas menti  ma vocation, si je n'aurais pas d, comme
Wollenberg, arborer la cocarde de l'enseigne, plutt que de coiffer la
casquette orange du corps d'tudiants de Teutonia.

Au reste, le bruit croissant et la mle dissonante o la forte voix du
capitaine Kaiserkopf grondait sans effort comme une basse persistante,
la fume des pipes et des cigares, le brandissement des chopes, le
scintillement des liqueurs confraient de plus en plus  cette runion
le caractre d'une vaste kneipe. Un bourdonnement continu provenait de
la salle des sous-officiers, gonfl d'chos de disputes et de
braillements de chants. De temps en temps la porte s'ouvrait, un
officier entrait ou sortait, et le charivari devenait alors norme.
Dominant toutes les autres, une voix avine, o l'on ne pouvait
reconnatre que celle du sous-officier Michel Bosch, gueulait:

     _Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein!
     Wer will des Stromes Hter sein?
     Lieb Vaterland, magst ruhig sein:
     Fest steht und treu die Wacht am Rhein!_

Puis la porte se refermait, le tapage s'assourdissait et le brouhaha des
officiers reprenait le dessus.

Il tait prs de minuit et j'avais beaucoup bu. Mon cerveau commenait 
se brouiller, mes yeux  se fermer; je ne les maintenais ouverts qu' la
force d'une volont flchissante.

     _Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein..._

Le beuglement de Wacht-am-Rhein me rveillait en sursaut.

--Allons, Hering!... Moi, fit Koenig, je vais me coucher. Demain rveil 
quatre heures et demie!

Je me levai lourdement pour le suivre. Il me sembla que je titubais.

Quelques minutes plus tard, j'avais regagn mon logement et, dshabill
aussi rapidement que me le permettaient mes gestes vagues, je me jetais
avec dlice sur le lit du feldwebel Schlapps et sous ses photographies
de femmes, tandis que, dans la chaleur de la nuit et le ronflement de
la caserne endormie, me parvenait encore, par la fentre entr'ouverte,
une lointaine et confuse clameur, que perait comme une vrille le
refrain belliqueux:

        _Fest steht und treu die Wacht am Rhein,
   Fest steht und treu die Wacht, die Wa-a-acht a-a-am Rhei-ei-ein!..._




III


A quatre heures et demie, une diane aigrelette me rveilla. Je sautai
hors de mon lit. A cinq heures prcises, j'entrais dans la chambre 35
pour inspecter mes hommes.

Tout y tait prt et en ordre. Mon groupe se composait de quinze hommes,
dont un exempt: quatre avec deux ans de service et onze rservistes des
trois classes prcdentes.

Chacun d'eux me prsenta sa double paire de chaussures: les bottes en
cuir fauve et les brodequins  lacets. J'en vrifiai la condition,
m'assurai de leur tat de neuf et de leur appropriation aux pieds
auxquels elles taient destines. Puis j'examinai les accessoires: la
brosse  dcrotter, la brosse  cirage, le tube de cire, la botte 
graisse, la capsule de clous et les semelles de rechange, constatant que
chacun en possdait la collection.

La visite des effets d'habillement occupa une seconde heure. Mes hommes
allrent ensuite djeuner, et je les retrouvai dans la salle
d'exercice, o avait lieu l'inspection d'armes,  laquelle je fus
moi-mme soumis.

A neuf heures, selon le programme, on continua par l'examen des
paquetages. Chaque sac fut ouvert, vid, refait, boucl, pes, il y
avait de quoi s'tonner  tout ce qu'il pouvait contenir: on y trouvait
un bourgeron de coutil, un caleon et une chemise de rechange, un bonnet
de police, deux paires de chaussettes, des bandes de toile, deux
mouchoirs, une brosse  habits, une brosse  fusil, une brosse  dents,
une brosse  cheveux, un pain de savon avec sa bote, un peigne, un
miroir, une paire de ciseaux, un d, du fil noir, du fil blanc, des
aiguilles, un couteau, une cuiller-fourchette, un ncessaire d'armes
avec toupe, burette, flacon d'huile et lavoir. Autour du sac
s'enroulait la capote et derrire s'appliquait la marmite. Le tout
pesait onze kilos. L'quipement comportait en outre une musette  vivres
pouvant tenir deux rations, un bidon coiff de son gobelet, le ceinturon
de cuir fauve et les trois cartouchires. Ainsi harnach, l'homme tait
complet.

L'inspection de tout cet attirail provoquait une bruyante activit dans
les chambres. Les magasiniers et caserniers couraient partout, hls de
droite et de gauche, recevant des plaintes ou des ordres, prenant
htivement note de ce qui tait dfectueux ou manquait, leurs bras et
leurs paniers chargs d'objets de fourniment et les yeux hors de la
tte. Mthodique et inquisiteur, Schimmel procdait  la visite
successive des groupes de sa section. Ses observations taient brves
et cinglantes. Du premier coup d'oeil il jaugeait une escouade et son
flair le portait infailliblement sur l'homme qui n'tait pas au point.
Un regard torve au sous officier responsable, qui avait ensuite toute
latitude d'exercer sa vindicte sur le malheureux qui l'avait fait
prendre en faute. J'eus la chance d'chapper  cette courte honte: mes
hommes se prsentrent sans un accroc. Mais ailleurs, tout ne se passait
pas aussi tranquillement; on entendait gronder, glapir ou tonner, et du
ct de Wacht-am-Rhein a chauffait.

Aussi, quand,  onze heures, nos trois sections se trouvrent ranges le
long de trois cts de la cour de l'intendance, en ordre serr, sur deux
rangs  quatre-vingts centimtres, les vingt-six sous-officiers, les
cinq signaleurs, les deux tambours et les deux cornets en serre-files,
la compagnie du capitaine Kaiserkopf, tout quipe de neuf, brosse,
rase, astique, offrait-elle un aspect magnifique. Et lorsque, au
commandement de Garde  vous! mugi par le capitaine et sur deux
roulements brefs des tambours, tous les corps se cambrrent,
s'immobilisrent, le bras coll  l'arme, le regard fixe et le nez
roide, nous comprmes le geste orgueilleux par lequel Kaiserkopf,
prsentant sa troupe au major von Nippenburg, comme une arme de soldats
de plomb sortis correctement de leur bote, avait l'air de lui
dire:--Est-ce joli, a, _Donnerwetter!_ est-ce propre, est-ce dress!

A mon grand tonnement, il n'y eut pas de manoeuvre, pas le moindre
mouvement d'arme ou de marche. Assists du premier-lieutenant Poppe et
du vice-feldwebel Biertmpel, les deux officiers passrent lentement le
long de la ligne, s'arrtant tous les quatre ou cinq pas pour vrifier
un harnachement, soupeser un sac, tapoter une cartouchire, discutant
longuement  voix basse sur un dtail d'quipement, la ternissure d'un
bouton ou la pression d'une courroie. C'tait bien une revue, au sens
prcis du terme, et point du tout une parade. De temps en temps, ils
faisaient sortir un homme du rang.

--Oui, toi, le grand blond... Comment t'appelles-tu?

--Bohnenstengel.

--Au pas gymnastique trois fois le tour de la cour!

Et quand l'homme revenait, rouge et suant, on se jetait sur lui pour le
mesurer de droite et de gauche, de biais et d'querre, et supputer
l'quilibre de son ajustement.

--Trois centimtres de dviation pour le sac, deux pour le ceinturon!
annonait Kaiserkopf.

Ou bien, on lui faisait prendre plusieurs fois de suite la position de
tir  genou, de tir accroupi, de tir couch; on lui donnait l'ordre de
mettre le havresac  terre, de le dboucler, d'en extraire la bote 
graisse ou la brosse  dents, de le reboucler et de le rendosser, le
tout aussi rapidement que possible. Le soldat s'y bousculait de toute
son nergie.

--Cinquante-quatre secondes! constatait alors, chronomtre en main, le
capitaine Kaiserkopf.

Le major hochait du menton et le premier-lieutenant Poppe relevait d'un
doigt sa moustache.

On termina par une inspection dtaille des sous-officiers et des
quatre musiciens. Il tait midi trente-cinq quand retentit le
commandement libratoire: Rompez! Pour la premire fois de ma vie
militaire je n'avais entendu prononcer aucune punition.

       *       *       *       *       *

Je retrouvai  la cantine la socit de la veille, beaucoup augmente,
car tout le monde tait prsent. Faute de place, plusieurs officiers
mangeaient debout. Le major von Putz lui-mme tait l, ventripotent et
trs excit, car tandis que nous avions notre revue de compagnie dans la
cour de l'intendance, il passait la revue de son bataillon dans la cour
principale.

--Superbe! criait-il. Quinze cent soixante-dix hommes! Je n'ai jamais vu
un bataillon pareil. Il me semblait que j'tais gnral de brigade!

Je m'informai des nouvelles. La matine avait t si occupe que
personne n'avait encore lu les journaux. Koenig, qui en dtenait un, le
dvorait en mme temps que son ragot de porc, ou, pour parler comme
Schimmel, son _eingemachtes Schweinefleisch_.

--Rien, disait-il, rien de nouveau. L'Angleterre propose de rgler le
conflit dans une confrence. L'Italie veut une mdiation des quatre
puissances non intresses: Italie, Grande-Bretagne, France et
Allemagne. Vous verrez que tout cela finira en douceur.

--_Verdammter Schwindel!_ bougonna Schimmel, nos diplomates ne f.....
donc rien?...

En attendant que nos diplomates voulussent bien f... quelque chose, je
fus charm de voir paratre  mes yeux l'objet choy d'une diplomatie
princire, le baron Hildebrand von Waldkatzenbach en personne.

--Ah! cher ami!... arriva-t-il vers moi la main tendue.

Je dois expliquer que j'tais devenu son cher ami pour lui avoir prt
souventes fois de l'argent, ce dont je n'tais pas peu fier, et ces
emprunts ritrs du noble Hildebrand  ma bourse taient mme,  ma
connaissance, une des rares preuves d'intelligence qu'il et jamais
donnes.

--Cher ami... khrr, khrr... je suis enchant...

Je dois ajouter en outre que ce cher ami ne pouvait prononcer trois
paroles sans les interrompre d'une sorte de rclement de la gorge, trs
aristocratique sans doute, mais qui rappelait d'assez prs le jurement
d'un chat en colre. Ses quatre poils de moustache hrisss et ses yeux
verts changeants achevaient de lui confrer sa ressemblance avec ce
flin.

--Je suis enchant... khrr, khrr... de vous revoir. J'ai pass
brillamment mon examen. Je viens d'entrer... khrr, khrr... avec mon
grade dans la compagnie... khrr, khrr... du capitaine Tintenfass.

--Trs heureux... tous mes compliments, cher baron.

--Savez-vous qu'on m'a promis... khrr, khrr... le porte pe pour dans
quinze jours?

--Vraiment?

--Oui, cher ami, pour dans quinze jours... khrr, khrr... s'il y a la
guerre.

--Sapristi!... Et vous croyez  la guerre?

--Si j'y crois... khrr, khrr!... J'ai des renseignements certains.

--Ah! ah! voyons? s'crirent Koenig et Schimmel intresss.

--Je tiens mes informations... khrr, khrr.. de haute source. La guerre
clatera... dans quatre jours. Elle nous sera dclare... khrr, khrr..
par la Russie. Vingt-quatre heures aprs... khrr, khrr... nous
envahissons la France.

--Par o? demanda Schimmel.

--C'est le secret... khrr... du grand tat-major. Mais je consens...
khrr, khrr...  le trahir pour vous. Sachez donc, _meine Herren_, que
tandis que nous portons trois armes sur la frontire... nous en jetons
quatre autres... khrr, khrr... sur la Suisse.

--C'est impossible, dclara Koenig.

--Je sais ce que je dis... khrr khrr... affirma le baron Hildebrand von
Waldkatzenbach. Quatre armes. Le Rhin franchi sur vingt points  la
fois... khrr, khrr... nous bousculons les Helvtes... khrr, khrr... et
les rejetons dans leurs montagnes. Le plateau est  nous. Zurich, Berne,
Fribourg occups... khrr... Lausanne emport... khrr... Genve
pulvris... khrr, khrr... Par toutes les passes, routes, valles du
Jura, nous dbordons sur la France surprise... khrr, khrr... Besanon,
Dijon, Lyon sont saisis... khrr... le Creusot, Bourges dtruits...
khrr... la France coupe en deux... khrr, khrr... Pendant que nous
tenons la ligne de la Loire, l'arme de Metz rompt la digue de Verdun...
khrr... Nous marchons sur Parie par l'est et par le sud. Nous dirigeons
une arme sur Bordeaux... khrr... une autre sur Toulon... khrr... En
deux mois, la France annihile est rduite  se rendre... khrr, khrr...
Nous l'occupons avec notre landwehr... khrr... et nous retournons
l'active sur la Russie... khrr, khrr... Tel est, _meine Herren_, le plan
du grand tat-major... khrr, khrr, khrr...

--Vous tes fou! s'cria Koenig qui avait suivi ce dveloppement avec une
impatience marque. Tout ce beau plan pche par la base. La Suisse est
un pays neutre et l'Allemagne n'envahira pas un territoire dont la
neutralit a t reconnue par l'Europe.

Dmont par cette simple observation, le baron n'eut d'autre ressource
que d'arguer de son ignorance.

--Tiens, fit-il, la Suisse est neutre?... khrr, khrr... Vous me
l'apprenez... khrr... On m'avait pourtant affirm...

--On vous en a cont, mon bon. La neutralit helvtique est inviolable
et constitue pour nos armes un obstacle beaucoup plus infranchissable
que celui des forteresses franaises. Nous ne pouvons passer par la
Suisse.

--Ce ne serait pourtant pas si bte, murmura Schimmel pensif.

--Ce ne serait pas si bte videmment, dit Koenig, mais ce serait
dloyal. Or, l'Allemagne ne peut faire une guerre dloyale. Notre force,
c'est notre droit.

--Que faites vous donc de la formule de Bismarck: la force prime le
droit?

--Jamais Bismarck n'a voulu dire que l o le droit existe, la force n'a
pas  le respecter, rpliqua Koenig avec irritation. Bismarck entendait
que l o le droit n'existe pas ou est contestable, la force le cre, ce
que j'admets. Ainsi dans la question de l'Alsace-Lorraine...

--La force tait de notre ct, fit Schimmel.

--Oui, reprit Koenig. Mais le droit n'tait pas du ct de la France. La
France avait conquis l'Alsace-Lorraine par la force, nous la
reconqurions par la force: rien de plus lgitime. Il en est autrement
d'un droit reconnu par l'Allemagne, comme l'tat de neutralit
permanente de la Suisse. Jamais Bismarck n'aurait conseill, mme dans
un intrt stratgique minent, la violation du territoire suisse.

La discussion se poursuivit quelque temps, coupe par les khrr, khrr
du baron et les parfaitement, trs juste de Max Helmuth, lequel
approuvait successivement toutes les rpliques des interlocuteurs, y
compris les gargouillements de Waldkatzenbach, dont la noblesse
quivalait pour lui  la dignit d'officier. On parla du Danemark, du
Hanovre, du partage de la Pologne et l'on ft remont aux invasions des
Barbares, si un incident imprvu ne s'tait produit, qui mit en
rvolution toute l'assemble des dneurs.

Nous tions justement en train de partager la Pologne en mme temps
qu'un superbe poulet, quand nous vmes entrer comme un bolide l'adjudant
du rgiment, le premier-lieutenant Derschlag. Il accourait tout
essouffl, la tunique fumante sous l'charpe en sautoir. Cette survenue
sensationnelle avait suffi pour arrter toutes les conversations et
suspendre toutes les fourchettes.

--Messieurs, j'arrive... bgayait-il, j'arrive des bureaux de la
_Gazette de Mag... de Magdebourg_. On vient de recevoir... une dpche.
J'en ai pris... pris copie. Je vais... vous la lire.

Il tira un papier mouill de sa poche intrieure, souffla encore
quelques instants, puis commena d'une voix  peine moins haletante:

--Vienne, 28 juillet... Messieurs, c'est une dpche de Vienne.... Le
_Journal officiel_ de la double monarchie publie la dclaration
suivante... suivante, signe du ministre des Affaires Etrangres, le
comte Berch... Berchtold: Le Gouvernement royal de Serbie n'ayant pas
rpondu d'une manire satis... satisfaisante  la note qui lui avait t
remise par le ministre d'Autriche-Hongrie  Bel... Belgrade,  la date
du 23 juillet 1914, le Gouvernement imprial et royal se trouve dans la
n... se trouve dans la ncessit...

On eut entendu voler une mouche. Seul un monosyllabe sonore du capitaine
Kaiserkopf tomba comme une bombe:

--_Sauf!_

--... Ncessit, continuait l'adjudant, de pourvoir lui-mme  la
sauvegarde de ses droits et intrts et de recourir,  cet effet...
effet,  la force des armes...

Une immense acclamation retentit, qui fit trembler les vitres. Tout le
monde tait debout. Mais Derschlag agitait un grand geste au-dessus des
ttes, pour rclamer le silence, car il n'avait pas fini.

--Messieurs, messieurs... Voici comment se termine la dclaration
impriale... priale et royale. coutez.

Il pronona d'une voix forte:

--L'Autriche Hongrie... se considre donc, de ce moment, en tat de
guerre avec la Serbie.

Ce fut du dlire. Des casquettes volrent. On monta sur les tables. Les
_hoch!_, les _heil!_, les _hurra!_ ne cessaient pas. Les majors
s'taient prcipits vers l'adjudant pour relire la bienheureuse
dpche. Kaiserkopf hurlait comme un dmon. Des officiers dansaient,
d'autres s'embrassaient. Une formidable jubilation soulevait la salle,
gonflait les corps, secouait les uniformes, remplissait la cohue
multicolore d'une frnsie de gestes, de clameurs et de chocs de sabres.

--Khrr, khrr!... khrr, khrr!... crachotait perdument Hildebrand von
Waldkatzenbach.

Et tout  coup, comme sur un signal invisible, de toutes les poitrines
jaillit, clata en une harmonie norme, terrible et mystique le choral
exaltant du _Deutschland, Deutschland ber alles_, dont la mlodie n'est
autre, comme chacun sait, que l'hymne national autrichien. Ce fut une
minute inoubliable!...

       *       *       *       *       *

Aussi, je laisse  penser quelle gravit, quel enthousiasme signalrent,
une heure plus tard, la revue de bataillon, quels hourras accueillirent
l'arrive du colonel von Steinitz, quelle rectitude, quel ensemble
marqurent les mouvements et les prsentations d'arme. Du haut en bas,
la grande nouvelle avait filtr, des officiers aux feldwebels, de
ceux-ci aux sous-officiers, aux exempts, aux soldats. Cette simple
annonce qu'une dclaration de guerre avait t faite quelque part en
Europe transformait dj l'atmosphre et nous jetait en pleine fivre
belliqueuse. Chacun avait maintenant revtu l'uniforme de guerre,
jusqu'au major von Nippenburg, qui prsentait son bataillon au colonel
von Steinitz. Seuls, le colonel et son adjudant, le premier-lieutenant
Derschlag, conservaient encore l'uniforme bleu de la paix. Quel
spectacle! Entre ses favoris  l'autrichienne et sous ses lunettes d'or,
le colonel von Steinitz, d'habitude renfrogn comme une taupe,
dissimulait mal un sourire satisfait. Si la revue du bataillon von Putz
avait t superbe, la ntre, on peut le dire, fut incomparable.

Mais ce fut bien autre chose,  quatre heures, quand les trois
bataillons se trouvrent runis. Il semblait que la cour principale, de
dimensions pourtant colossales, ft trop petite pour contenir cette
masse d'hommes. Assembls par colonnes de sections, les douze
compagnies, sur neuf rangs de profondeur en y comprenant les
serre-files, chacune derrire son capitaine  cheval, les lieutenants
chefs de section  droite, les grads d'aile gauche  gauche, les
drapeaux  la droite des troisimes compagnies avec leurs cravates aux
couleurs de l'empire et leurs deux sous-officiers de garde,
construisaient un gigantesque mur gris, au sommet barbel de pointes de
casques. Du haut de son cheval de bronze, l'empereur Guillaume Ier
paraissait ordonner la revue du geste de son sabre lev.

Nous attendions depuis une demi-heure, l'arme au pied, sous le soleil
oblique, pendant que le colonel, les deux majors et le capitaine
d'tat-major Morgenstein, qui remplaait au commandement du troisime
bataillon le lieutenant-colonel Preuss absent, voluaient de-ci de-l,
au pas souple de leurs btes, se joignaient, se sparaient, se
retrouvaient de nouveau, traant des figures de quadrille comme dans une
piste de cirque, quand un soudain raplapla de tambours crpita au corps
de garde. Des quatre fers de son gros alezan le colonel von Steinitz se
porta  la rencontre d'un groupe d'officiers gnraux qui faisaient leur
entre par la petite porte de la caserne. Je reconnus le gnral-major
von Morlach, qui commandait notre brigade, le gnral-lieutenant von
Zillisheim, commandant la division, le gnral de la cavalerie von
Kahlberg, commandant la place de Magdebourg. Il y avait avec eux un
colonel et un lieutenant-colonel d'tat major et deux ou trois officiers
d'ordonnance. Tous taient  pied et en petite tenue. L'pe  la main,
pench sur l'encolure de son cheval, le colonel von Steinitz s'entretint
avec eux, puis, tandis qu'ils se dirigeaient, au petit carillon de leurs
perons et de leurs dards de sabres, du ct de Guillaume Ier, la
galopade du gros alezan retentit de nouveau, un commandement partit, les
cornets sonnrent et les chefs de bataillons crirent de tous leurs
poumons:

--_Prsentiert's Gewehr!..... Prsentiert's..... Gewehr!_

Comme un immense mcanisme d'horlogerie, le mouvement se dclencha,
raide, dans le bruissement des manches de tunique ployes et des biceps
saillis.

Nous restmes ainsi cinq minutes. Les gnraux faisaient avec lenteur le
tour de Guillaume Ier, plongeant voluptueusement leurs yeux pres dans
cette haie profonde de fusils.

Nouvelle sonnerie, nouveau commandement hurl par les trois chefs:

--_Gewehr... ab!_

Cinq mille crosses s'abattirent sur le sol dur en un seul coup de
tonnerre.

--Taratata!... taratata!... trompetrent de nouveau les cornets.

--_Seitengewehr... auf!_

Un long crissement aigu, comme celui d'une formidable faux qu'et
aiguise un titan, et les baonnettes jaillirent.

--_Das Gewehr... ber!_

La fort mtallique se dressa. Elle pera la nappe du soleil dclinant
qui la fit tinceler de toutes ses pointes.

Une force surhumaine manait de cet ensemble massif. Le poids en
semblait dcupl par l'espace restreint o elle se tassait. J'en tais
mu, tremblant jusqu'aux moelles. Mme aux grandes manoeuvres, je n'avais
rien prouv de pareil.

Mais pas plus que le matin, dans la cour de l'intendance, sous le
terrible oeil gris du capitaine Kaiserkopf, dont la carrure se dressait
maintenant de dos devant moi, immobile, sur le derrire norme de son
cheval, la mince ligne de l'pe dpassant lgrement la patte de
l'paule droite, pas plus, dis-je, que le matin, il ne nous fut ordonn,
du gant imprieux du colonel von Steinitz, d'excuter la moindre
volution. Mettant pied  terre, le colonel rejoignit les gnraux et
leur suite, et tous ensemble, dans le cliquetis de leurs sabres et le
bourdonnement de leurs paroles indistinctes, firent longuement le tour
des fronts au port d'arme. Chaque drapeau s'inclina silencieusement sur
leur passage. Il n'y eut ni roulements de tambours, ni sifflements de
fifres, ni claironnements de trompettes. La musique du rgiment
elle-mme, groupe dans un angle, toute gonfle de ses bombardons, de
ses trombones, de ses ophiclides, paulete de ses nids d'hirondelles,
avec son stabshobost, ses neuf musiciens sous-officiers et son
tambour-matre arm de sa canne enrubanne  pomme d'argent, s'abstint
de ses cadences habituelles et de ses glorieuses fanfares.

Leur promenade termine, notre surprise ne fut pas moindre de voir les
gnraux s'engager mystrieusement dans l'escalier qui montait chez le
colonel. Les majors et le capitaine Morgenstein les suivirent, aprs
avoir command le repos aux troupes. Nous attendmes longtemps.
Descendus de leurs btes, les capitaines avaient pris place  leur tour
sous la statue de Guillaume Ier et, tout en surveillant de l'oeil leurs
compagnies, discutaient gravement  voix basse. Les havresacs avaient
t mis  terre et les faisceaux forms.

A sept heures, on commena  faire souper les hommes. On les envoyait
compagnie par compagnie aux cuisines; chacune avait un quart d'heure
pour manger. Pendant ce temps, les officiers gagnaient la cantine pour
dpcher un morceau.

La nuit tombait quand nous vmes reparatre les gnraux. Ils s'en
allrent aussi sobrement qu'ils taient venus, et nous entendmes le
lointain brouement de leurs automobiles. Nous remarqumes alors que
notre colonel, qui les avait reconduits  l'entre, arborait maintenant
l'uniforme de guerre.

A dix heures, les voitures du train commencrent  partir. Les premires
furent celles du train rgimentaire, comprenant les fourgons  bagages,
les fourgons  vivres et la voiture d'outils; puis vint le train de
combat, avec les voitures de munitions, les douze cuisines roulantes et
la voiture mdicale; toutes taient  deux chevaux et sans lumires. La
compagnie de mitrailleuses partit ensuite, avec ses six pices portes
sur roues, ses trois caissons, ses soixante chevaux et sa centaine
d'hommes.

A minuit, le premier bataillon se forma en colonne de route et le major
von Putz en prit la tte.

Nous vmes la premire compagnie disparatre dans le gouffre obscur de
la grande porte; puis la seconde, puis la troisime puis la quatrime.
Il tait minuit vingt quand la dernire section eut t avale par
l'ombre.

A une heure, le capitaine Kaiserkopf monta  cheval. Le major von
Nippenburg vint se placer  son ct et aprs avoir consult sa montre,
cria de sa voix de fausset:

--_Rechts um! Das Gewehr... ber!... Marsch!_

--_Marsch!... Marsch!..._ rptrent les lieutenants.

Et nous nous trouvmes noys dans l'obscurit et dans l'air soudain plus
pur de l'extrieur, tandis que retentissait derrire nous le _Gewehr...
ber... Marsch!... Marsch!_ de la sixime compagnie du capitaine
Tintenfass.

       *       *       *       *       *

Par des rues dsertes et  peine claires nous fmes dirigs sur la
gare de Neustadt. Les abords en taient gards par des sentinelles
prises dans notre quatrime bataillon, qui restait au dpt. Sur le quai
d'embarquement, nous retrouvmes, envelopps dans leurs manteaux, le
colonel von Steinitz et les gnraux de l'aprs-midi. Le premier
bataillon tait dj loin.

Un long train nous attendait. J'esprais pouvoir m'installer en premire
classe avec les officiers, mais j'tais toujours de service et je dus
monter en troisime avec mes hommes. Les ordres taient stricts: pas de
cris, pas de chants, pas de lumires, et, sitt le jour venu, tous
stores baisss. Un peu aprs deux heures, le train s'branla, sans autre
bruit que celui des essieux, sans autre apparat que le geste des
officiers gnraux rests sur le quai qui faisaient le salut militaire.




IV


--O diable sommes-nous? s'criait, vingt-six heures plus tard,
l'lgant lieutenant von Bckling en promenant son monocle ahuri et son
oeil mal veill sur un paysage qu'il ne connaissait pas.

Le train s'tait arrt le long d'un interminable quai de dbarquement,
au milieu d'un plexus de voies de garage et de rampes de chargement. De
droite et de gauche, au del des lignes, se dessinaient dans le fin
brouillard de l'aurore des toits de baraquements et des silhouettes de
tentes. Une colline estompait au loin sa forme indcise qu'gratignait
le coup d'ongle d'un clocher.

--O diable sommes-nous?

Actifs, nerveux ou bouffis de sommeil, officiers et sous officiers
dgringolaient des wagons, se concertaient htivement avant de procder
au dbarquement du bataillon. Sur le quai, jambes cartes, la badine 
la main et le cigare  la bouche, le lieutenant colonel Preuss et le
feldwebel Schlapps nous attendaient, avec un petit sourire satisfait
dans les volutes de leur fume, comme pour nous dire:--Vous allez voir
quels beaux cantonnements nous vous avons prpars!

Mais ce qu'il fallut voir, surtout, ce fut la rencontre de Schlapps et
du capitaine Kaiserkopf. Elle fut touchante. On et cru que les deux
hommes allaient s'embrasser.

--Ah! cochon de feldwebel! s'criait jovialement Kaiserkopf, tu m'as
bien manqu depuis huit jours que tu es loin!

--Ne m'en parlez pas, capitaine! S'il n'y avait pas eu tant  faire,
j'aurais crev d'ennui par ici. Pas une femme dans ce nom de Dieu de
pays!

--Mais o diable sommes-nous? continuait  demander le lieutenant von
Bckling, battant d'un talon nerv l'asphalte du quai.

Schimmel, qui semblait s'y reconnatre, rpondit, aprs avoir identifi
ce qui tait visible du paysage:

--Ce doit tre le camp d'Elsenborn.

La brume lgre se dchira comme une gaze au vif coup de ciseaux d'un
soleil rayonnant. Les plans s'clairrent et les lieux se prcisrent.
Partout, entre les horizons de sapins, surgissaient de longues
constructions basses au toit de zinc.  et l, des difices plus hauts,
une maison  deux tages, la tourelle d'un observatoire, arrtaient le
regard. Des drapeaux flottaient hisss  des mts.

Extrait de son train, le bataillon se dirigea avec armes et bagages sur
ses cantonnements.

Le camp grouillait d'une vie intense et mystrieuse. De toutes ses
ruelles et de tous ses carrefours, par les trous de toutes ses tentes
et les portes de toutes ses baraques sortaient des myriades de soldats
gris, qui s'agitaient, circulaient, couraient ports sur leurs deux
pattes, se croisaient en tous sens, leur grosse tte ronde domine par
la corne pointue de leur casque ou l'antenne de leur fusil. Il y en
avait de toutes les sortes: les plus nombreux, les fantassins de la
ligne, fourmis guerrires, aux boutons jaunes, aux parements rouges, 
la longue baonnette aigu comme une tarire; puis les gros scarabes de
l'artillerie, avec leur casque  boule, leur col noir, leurs pattes
d'paules  grenade et leur baonnette courte; les pionniers, piocheurs
et fouilleurs, tout bossus de leur sac charg d'outils; les chasseurs,
verdtres comme des sauterelles, avec leurs passeports vert clair et
leur singulier shako  forme acridienne; les hussards, au dolman troit
articul de brandebourgs; les uhlans  chapska plate comme un dos de
punaise; les infirmiers, les brancardiers, les tlgraphistes et les
arostiers, le bton d'Esculape  la manche ou la lettre  l'paule,
porteurs de civires ou tendeurs de fils, et les grands cuirassiers haut
botts, membrus et coloptriques, semblables aux gros oryctes
boursoufls, la corne au nez et le cuir aux pattes, zigzaguant partout
lourdement, l'air ahuri sous leur norme casque.

Si le silence tait prescrit dans la caserne de Magdebourg, la
fourmilire d'Elsenborn chappait  cette contrainte. Entoure d'un
large dsert de forts de sapins, nulle oreille indiscrte n'en pouvait
surprendre l'extraordinaire bruissement, nul oeil n'en pouvait souponner
l'invraisemblable rassemblement. Aussi tout le camp retentissait-il
d'un immense bourdonnement qui devait couvrir plusieurs kilomtres  la
ronde. Les stridences des cornets, la sibilation des fifres, l'ardente
crcelle des tambours menaient un vacarme incessant. Au milieu des
rsonances des cuivres, du tintement des cymbales, des lourdes dcharges
des caisses, les musiques de rgiment s'vertuaient  battre l'air de
leurs clats. Des galopades de chevaux ptillaient. Des trains
ronflaient comme de faux bourdons. Des automobiles vrombissaient.
Libre, l'innombrable voix des troupes se rpandait en sonorits
surprenantes, vibrait, crpitait, grinait, grsillait, crissait,
cliquetait, chantait, s'gosillait. Des frmissements d'lytres, des
claquements d'ailes, des frottements d'articles battaient de tous cts,
comme si l'norme amas ravageur s'apprtait  prendre subitement son vol
pour aller s'abattre quelque part au loin.

Le lieutenant-colonel Preuss et le feldwebel Schlapps avaient raison
d'tre fiers de leurs prparatifs. Nos cantonnements taient excellents.
Les soldats occupaient de vastes dortoirs, frais et propres entre leurs
parois de sapin; les officiers avaient chacun deux chambres troites,
l'une avec le lit de sangle, l'autre meuble d'une table et de deux
chaises; le colonel von Steinitz disposait pour lui seul et ses
ordonnances d'une petite maison isole. Il y avait des cuisines, des
boulangeries, un casino pour les officiers, un petit thtre pour les
soldats, le tout galement en bois. Le temps tait superbe, il faisait
trs chaud; aprs la bue trouble de la caserne de Magdebourg, nous
respirions avec dlice le plein air libre du camp, charg des aromes de
l't et du souffle vivifiant des forts.

Un jour, deux jours passrent. Des troupes partaient, d'autres
arrivaient. Le long des voies qui ceignaient le camp, c'tait un
continuel mouvement de trains regorgeant d'hommes. On voyait, le jour,
leurs anneaux onduler comme des serpents et l'on entendait, la nuit,
leurs sifflements. Un troisime jour s'coula: c'tait le premier aot.
N'et t l'incertitude o nous tions de ce qui se prparait, le sjour
d'Elsenborn ne nous et pas paru dsagrable. De modestes exercices
occupaient une partie de notre temps et maintenaient les troupes en
haleine sans les fatiguer. Kasper, mon exempt, me rendait les plus
grands services et me dchargeait de toutes les basses besognes du
sous-officier. J'en profitais pour frquenter les officiers. J'coutais
leurs conversations, j'observais leurs caractres, j'enregistrais leurs
opinions; j'essayais de me faire une ide juste sur les graves
vnements qui s'laboraient. Mais, pour le moment, l'atmosphre
d'attente o nous nous trouvions nervait et dconcertait les esprits.
Nous ne savions rien. De rares journaux filtrant de Malmdy avec un jour
de retard ou apports par les survenants passaient de mains en mains.
Nous apprenions ainsi que les premires hostilits avaient clat entre
Autrichiens et Serbes, que l'Allemagne venait de demander des
explications  la Russie sur la mobilisation de ses troupes, que l'tat
de danger de guerre avait t dclar. Les bruits les plus tranges
couraient. On assurait que la France effraye allait rompre son alliance
avec la Russie, que la rvolution grondait  Paris, que le Prsident de
la Rpublique avait t assassin.

--En tout cas, disait Schimmel, les Franais doivent tre  l'heure
actuelle dans une belle peur. Je les connais. Ce sont des pacifistes 
trois poils. Ils ne marcheront pas.

--Ce que je voudrais savoir, moi, faisait Koenig, c'est o l'on va nous
envoyer. Il me semble que nous sommes bien au nord.

Cette observation requit tout notre intrt quand nous apprmes du major
von Nippenburg qu'il y avait des troupes plus au nord encore. Il s'en
concentrait  Eupen,  Aix-la-Chapelle, et jusqu' Rheydt et Crefeld.

--Il faut tre prt  tout, expliquait-il mystrieusement.

Mais,  part ce renseignement accessoire et en dpit de ses airs
entendus, le major von Nippenburg ne paraissait pas en savoir beaucoup
plus long que nous. Comme nous, il attendait des ordres. Le colonel von
Steinitz tait-il mieux inform? C'est possible, mais personne n'et os
l'interroger. Il se cantonnait dans une rserve hautaine, dont il ne se
dpartait qu' l'gard du joli lieutenant von Bckling. Mais la faveur
marque qu'il lui tmoignait ne procdait pas de sympathies d'ordre
militaire et les confidences dont il l'honorait n'avaient rien de
stratgique.

Quant au capitaine Kaiserkopf, il ne dcolrait pas. Le repos lui
convenait peu. On le voyait arpenter  grands pas les abords des
cantonnements, la nuque gonfle d'impatience, comme un ours mis en
captivit, et l'on entendait gronder entre les troncs des sapins ses
terribles jurons.

Le soir, aprs la musique, alors que les hommes regagnaient leurs
dortoirs, aprs mme le _Kommers_ des officiers, qui durait jusqu' onze
heures, on l'apercevait rdant sous la lune, suivi de son fidle
feldwebel, et tous deux, les mains dans les poches, en proie aux plus
cruelles perplexits, paraissaient mchonner entre leurs dents rageuses:

--Pas de femmes!... Pas de femmes!...

Longtemps leurs cigares rougeoyants faisaient les cent pas dans la nuit,
tandis que subrepticement, comme pour narguer leur pas de femmes,
l'ombre du lieutenant von Bckling quittait sa chambre pour se glisser
du ct de la petite maison  deux tages o brillait, telle une toile,
la lampe laborieuse de colonel.

Longtemps aussi, pour ce qui me concernait, je m'abandonnais  mes
rveries, dont le cours plus chaste et plus potique ne tardait pas 
m'emmener vers les parages familiaux du Harz, o le conseiller de
commerce et Mme la conseillre de commerce, l'un lisant son _Berliner
Tageblatt_, l'autre tapotant son piano, pensaient sans doute  moi; et
pendant que du baraquement voisin les ronflements normes de
Wacht-am-Rhein tmoignaient de sa fatigue et de l'emploi nergique de sa
journe, je descendais  mon tour au sommeil par le dtour oblig de
Goslar, o je finissais, comme on pense, par m'endormir, non sans
ivresse, dans les bras dodus de la belle Dorotha.

       *       *       *       *       *

Le deuxime et le troisime jour d'aot succdrent au premier. Deux
journes torrides. Le mystre s'paississait de plus en plus autour de
nous. La France qui, parat-il, armait en secret depuis deux semaines,
venait de dcrter sa mobilisation gnrale et, le 3, au matin, la
nouvelle se rpandait, comme une trane de poudre, d'un bout  l'autre
du camp, que la Russie nous avait dclar la guerre. Pour fter cette
bonne nouvelle, le colonel von Steinitz offrit, le soir, le champagne 
ses officiers.

Ce que nous avions vu dfiler de troupes, durant ces cinq jours, dans le
camp d'Elsenborn, est inimaginable. Les rgiments se succdaient dans
cet entrept; il y en avait du VIIIe corps, du IXe, du IIe; tout le VIIe
y paraissait concentr; ils y restaient deux, trois jours, puis ils
filaient un beau matin ou un beau soir, de prfrence un beau soir,  la
tombe de la nuit, les uns tirant vers le nord, les autres vers le sud,
d'autres vers l'ouest.

Le 5 aot, au soir, ce fut notre tour. On nous mit en alerte deux heures
avant le dpart. Aussitt la physionomie de la troupe changea. Fouette
par cet ordre, comme un cheval de sang que le repos a gonfl de sve,
elle partit folle d'ardeur, toutes enseignes claquantes et les
trompettes sonnant au vent. Elle marcha toute la nuit, sous la fracheur
des toiles, joyeusement et en chantant. Au petit jour, nous arrivmes
sur le flanc d'un coteau qui dominait une valle verdoyante o courait
une ligne de chemin de fer. Nous fmes halte. Les compagnies, les unes
aprs les autres, couvrirent le coteau comme les descentes successives
d'un vol d'insectes. Au premier rayon du soleil, tout cela vibra,
tressaillit, remua. C'tait tout gris, sans clat, comme une immense
tache grouillante sur la campagne. Il pouvait y avoir l l'effectif
d'une division.

Dj de toutes parts les chaudrons bouillaient pour le caf et les
bissacs  vivres s'ouvraient autour des fusils en faisceaux. Une grande
gare disposait au-dessous de nous, dans les interstices de ses fumes,
ses toits, ses hangars, ses remblais, ses voies de triage et ses
passerelles. Au loin, du ct du nord, une ville semblait crayonner un
trait gras sur la marge du ciel. Schimmel me tendit sa lorgnette. Je
distinguai un dme, un clocher, une fort de chemines usinires.

--_Aachen_, pronona-t-il.

Aix-la-Chapelle. Je ne me doutais pas que notre marche nocturne nous et
fait monter si haut vers le nord. Le doigt sur la carte, Koenig
identifiait les lieux. La ligne frontire courait non loin de nous sur
la gauche.

--Je n'y comprends rien, murmurait-il.

Tout  coup un grondement lointain nous parvint de l'ouest. Le ciel
tait pourtant trs pur de ce ct-l. Nous nous regardmes interdits.
Soudain, l'oeil jaune de Schimmel s'illumina d'une lueur de joie.

--Le canon! fit-il avec un tremblement religieux dans la voix.

Un nouveau grondement roula.

Koenig pronona tout ple:

--On se bat en Belgique!

On percevait les coups comme des accents plus fermes sur la sourde
vibration que prolongeaient les chos. Nous coutions, oubliant notre
djeuner. Nous nous demandions encore si c'tait vraiment le canon et
non quelque orage invisible. Les impressions comme les attitudes taient
diverses: Schimmel rayonnait, Koenig demeurait comme hbt, le
premier-lieutenant Poppe, debout, ses mains en cornet aux oreilles,
tudiait la direction de son; pour moi, je me sentais trs mu. Quant au
lieutenant von Bckling, extnu de sa nuit de marche, il dormait dj 
poings ferms.

--C'est bien le canon, dcida Poppe. On tire du ct de Lige.

En mme temps, le roulement d'un train venait se marier  celui de
l'artillerie. Les deux grondements, l'un proche, l'autre lointain,
taient gaux en intensit et se fondaient l'un dans l'autre en une
harmonie trange. Un long convoi rampait sur la voie qui se dveloppait
sous nos pieds, progressant dans la direction de la frontire. Il en
sortait, comme un jappement, des exclamations et des hourras qui de prs
devaient tre tonitruants. On apercevait  la lorgnette les ttes des
soldats aux portires et celles des chevaux dans leurs boxes; on
distinguait des drapeaux agits et des inscriptions  la craie.

Peu  peu notre excitation gagnait nos troupes. On voyait les hommes
cesser de se repatre et, la gamelle en suspens, prter l'oreille  leur
tour; d'autres, dj couchs, se redressaient  demi sur le coude. On
s'interrogeait, on se rpondait, des bras se tendaient dans la direction
de l'ouest. Et un troisime roulement naquit, se propagea, gronda comme
une vague de groupe en groupe, de section en section, de compagnie en
compagnie, de bataillon en bataillon, compliquant et soutenant les deux
autres, jusqu' les touffer un instant dans un crescendo de tempte:

--Le canon!... Le canon!... Entendez-vous le canon?...

--Poum!... poum!... poum!... reprenait Lige.

--Le canon!... le canon!...

Et le roulement d'un second train dferlait  son tour de l'horizon, se
substituant peu  peu au premier qui s'assourdissait. De semblables
jappements en sortaient, de semblables gestes minuscules agitant des
drapeaux microscopiques. Et nos troupes lui renvoyaient de retentissants
hourras, en brandissant des bras frntiques qui secouaient ou faisaient
voler des casquettes.

--Rrrroum!... poum!...

C'tait la guerre.

Nous vmes passer, trs excit, le capitaine Kaiserkopf qui se dirigeait
en hte, la tunique dboutonne, une canette dans une main, un saucisson
dans l'autre, du ct de l'tat-major du rgiment. Il nous cria sans
s'arrter:

--Bon apptit, messieurs!... _Donnerwetter!_ a chauffe par l-bas!...
C'est la guerre!... _Krieg!_... _Krieg!_...

Nous lui rpondmes par un triple _hoch!_ qui accompagna d'un chorus
d'ovation ses fortes enjambes.

Seul Koenig ne se joignait pas  notre exubrance. Il paraissait tout
dprim, moins, je crois,  cause de la guerre maintenant certaine, que
parce que l'arme allemande entrait en Belgique. Un lger tremblement
agitait ses lvres, tandis qu'il considrait la carte, suivait le train
en marche vers l'ouest, coutait le canon.

--Qu'avez-vous, lieutenant Koenig? fit Poppe qui l'observait
curieusement.

Koenig n'entendit pas. En tout cas, il ne rpondit rien.

Un khrr, khrr... reconnaissable de loin et qui ne pouvait provenir que
du sympathique gosier du baron Hildebrand von Waldkatzenbach vint le
tirer de sa mditation. Le calot de drap post sur l'oreille, ses quatre
poils de moustache pompeusement dresss, chauss contre toute ordonnance
de superbes bottes molles d'officier, le noble baron, un sourire fat
dcouvrant ses dents trop blanches, s'approchait de notre groupe.

--Eh bien, Herr Koenig, n'avais-je pas raison... khrr, khrr... l'autre
jour? Vous le voyez, nous envahissons ce que vous appelez... khrr,
khrr... un pays neutre!

--La Belgique n'est pas la Suisse, rpliqua Koenig agac.

--La Belgique, la Suisse, c'est tout un... khrr, khrr... Au lieu de
tourner par le sud, nous tournons par le nord... khrr, khrr... Mais la
manoeuvre est la mme... khrr... Je vous annonce, _meine Herren_, que
dans cinq jours nous serons  La Haye.

--_Herrlich!_ applaudit Helmuth... Seulement, permettez-moi, monsieur le
baron, vous voulez peut-tre dire Bruxelles.

--Bruxelles, si vous voulez... khrr, khrr... La Haye, Bruxelles, c'est
tout un.

--Taisez-vous, fit Koenig avec irritation, vous ne dites que des
sottises!

--En attendant, Herr Koenig, faites-moi le plaisir de reconnatre...
khrr, khrr...

--En attendant, faites-moi le plaisir de vous taire! hurla Koenig hors de
lui.

--Qu'avez-vous donc, lieutenant Koenig? rpta Poppe.

Cette fois Koenig entendit. Il tressaillit, regarda le
premier-lieutenant, puis rpondit aussi calmement qu'il put:

--Rien. Je me demande seulement pourquoi nos troupes entrent en
Belgique.

--Comment, pourquoi?... Mais, mon cher, pour des raisons stratgiques.
N'avez-vous jamais lu von der Goltz, von Schlieffen, von Bernhardi?
Toutes nos autorits militaires prconisent l'offensive par la
Belgique... Vous demandez pourquoi? Monsieur l'aspirant von
Waldkatzenbach vient de vous le dire: pour oprer un vaste mouvement
tournant et, selon la pure doctrine de Moltke, dborder l'aile gauche de
l'adversaire.

Le baron, tout fier d'avoir t jug capable de citer Moltke, dont il
n'avait sans doute jamais lu une page, se rengorgea jusqu' faire
craquer sa tunique.

--Khrr, khrr... souligna-t-il sans modestie.

Trs froidement, mais d'une voix blanche qui tremblait intrieurement,
Koenig rpliqua:

--Et les traits?

--Quels traits? pronona Poppe de son ton tranchant.

--Les traits, les conventions internationales!

Poppe le toisa d'un sourcil svre.

--Sachez, mon cher, que les traits sont faits pour le temps de paix, et
non pour le temps de guerre.

--Parfaitement, ponctua Helmuth.

--La Belgique, continua le premier-lieutenant, est-ce que cela compte
dans une guerre europenne?... La Belgique!... Mais nous passerions sur
le corps de trente Belgique, si la victoire en dpendait, si cela nous
assurait seulement une chance de victoire de plus!... Tel est mon
sentiment, lieutenant Koenig; tel est aussi, j'en suis certain, celui de
l'arme.

--C'est une honte! partit alors Koenig oubliant toute prudence. Les
traits sont faits pour le temps de paix, dites-vous? O avez-vous pris
cela?... Vous me citez von der Goltz: lisez Bluntschli!... Les traits
sont faits pour les clauses qui les rgissent, et celui qui nous lie 
l'gard de la Belgique concerne prcisment le cas de guerre, puisqu'il
garantit la neutralit de ce pays. Et vous voulez que je reste
indiffrent devant la violation par notre arme de ce sol dont nous
garantissions la neutralit?... Je vous dis que c'est une honte!... Mais
j'espre encore que ce n'est pas vrai et que le bruit que nous entendons
n'est pas celui des canons allemands devant la forteresse de Lige!...

Schimmel lui dcocha un grand coup de fourreau de sabre dans les jambes:

--Assez gueul, Koenig!... D'ailleurs, vous tes absurde.

Puis, flairant le danger, il ajouta,  l'adresse du premier lieutenant
Poppe:

--Notre ami le lieutenant Koenig est surmen. Il a eu du mal, cette
nuit, avec sa section. Il faut l'excuser...

Koenig se mordit les lvres.

--Bien, bien, fit Poppe schement. Cette petite discussion restera entre
nous. Elle ne sortira pas d'ici. Vous avez compris, messieurs! dit-il en
se tournant vers les deux aspirants et vers moi-mme.

Nous nous inclinmes et le baron fit entendre son khrr, khrr
particulier.

Cet incident venait  peine de prendre fin, quand nous vmes reparatre
le capitaine Kaiserkopf. Il avait sans doute bu sa canette en route et
absorb son saucisson, car il ne tenait plus en main que quelques
feuillets de papier qu'il agitait avec une satisfaction visible. Dans
une exubrance du meilleur augure il rapportait ce qu'il avait appris au
rgiment:

--Voil, _Donnerwetter!_ exultait-il: depuis deux jours nous sommes en
Belgique et, depuis quatre, le Luxembourg est occup par nos troupes.
C'est du beau travail, _Potztausend_! Et dire que nous ne savions rien
de cela, l-bas,  Elsenborn!... Dommage seulement que notre rgiment
n'ait pas t de ceux qui ont ouvert la danse, sacr mille millions de
tonnerres!... Mais nous ne perdrons rien pour attendre, mes agneaux!...

Trs excits par ces nouvelles, nous le pressions de questions. O en
tions-nous? Combien avions nous dj remport de victoires? L'arme
belge existait-elle? Que faisait la France? Mais Kaiserkopf ne savait
rien de plus, sinon que Lige avait la prtention de rsister et que la
France ayant envahi le territoire allemand, la guerre lui avait t
dclare.

--Au reste, fit-il, voici l'ordre du jour du gnral von Zillisheim qui
sera lu aux troupes  midi, aprs leur repos.

Il remit  chacun des lieutenants un des feuillets dactylographis qu'il
tenait  la main. Schimmel lut:

_Soldats allemands de la 7e division de rserve!_

_La perfidie de la France, qui, sans provocation de notre part, s'est
livre  des actes d'hostilit caractriss sur divers points de notre
pays, ayant notamment envoy des aviateurs bombarder nos voies ferres
prs de Carlsruhe et de Nuremberg, nous a mis dans l'obligation de nous
considrer comme en tat de guerre avec cette puissance. Les vaillantes
troupes de Magdebourg ont t dsignes pour oprer avec nos armes du
nord contre les forces ennemies qui menacent la Belgique, dont la
neutralit a dj t viole par des officiers franais qui, sous un
dguisement, ont travers le territoire belge en automobile pour
pntrer en Allemagne._

_Soldats de la 7e division de rserve, l'Empereur compte sur vous!_

     GNRAL-LIEUTENANT VON ZILLISHEIM.

--Est-ce torch! savoura Kaiserkopf.

Nous ne nous trouvions pas en tat d'admirer comme le capitaine
Kaiserkopf la belle allure et le brio tout militaire de cet ordre du
jour, telle tait l'indignation o nous jetait la dloyaut de ces
sclrats de Franais, qui, non contents de s'allier contre nous  la
barbarie russe, entreprenaient de nous attaquer sans dclaration de
guerre et poussaient l'ignominie jusqu' violer les premiers la faible
et malheureuse Belgique. Aussi fallut-il entendre le concert
d'imprcations qui s'leva  leur adresse:

--Bandits! canailles! chiens de cochons!... Ils nous le paieront, les
salauds: dans quinze jours nous serons  Paris!...

Schimmel criait:

--Ils sont devenus fous; leurs nationalistes les ont pousss  ces actes
de dmence... Pauvre France! Malheur  elle!...

Puis se tournant vers Koenig:

--Eh bien, qu'en dites vous? tes-vous rassur?... Vous voyez, mon cher,
que nous avons tous les droits d'entrer en Belgique.

Koenig s'tait, en effet, rassrn. Son visage mobile d'idaliste, qui
avait un instant port les marques d'un violent drame intrieur,
recouvrait peu  peu son calme et son aspect coutumiers.

--Oui, dit-il, c'est heureux, c'est fort heureux... Il vaut mieux avoir
le droit avec soi.

Un nouveau nuage parut sur son front, tandis qu'au loin la canonnade
s'activait et semblait augmenter d'intensit:

--Mais pourquoi diable, fit-il, pourquoi diable les Belges
rsistent-ils?

--Question stupide! gronda Kaiserkopf. Ce que font ces animaux,
_Donnerwetter!_ a nous intresse-t-il? Si les Belges rsistent, nous
tapons dessus, voil tout!

Sur quoi le capitaine nous quitta pour aller achever son djeuner et
dormir son sol. Nous nous apprtmes  en faire autant. Partout, sur
les pentes herbues, les hommes taient allongs comme des cadavres, et
l'on et dit le panorama d'un champ de bataille, n'eussent t les
ronflements qui secouaient tous ces corps vautrs, les faisceaux bien
aligns et les sentinelles debout, dtachant sur le ciel clair leurs
silhouettes espaces. Le soleil de six heures montait progressivement 
l'est, faisant tinceler les surfaces miroitantes des fermes, des
fumiers, des tangs et les vitres lointaines d'Aix-la-Chapelle.

       *       *       *       *       *

--_Sammlung!... An die Gewehre...!_

A midi, le capitaine Kaiserkopf faisait sonner le rassemblement, et, sur
toute l'tendue couverte par la division, d'analogues sonneries
retentirent. La fourmilire se rveillait. Les lieutenants donnrent
lecture de l'ordre du jour, chacun devant sa section, aprs une grosse
tambourinade. Puis les musiques rgimentaires soufflrent l'hymne
national, on fit hurler hourrah aux troupes et il y eut un salut au
drapeau sur le front de chaque bataillon. Telle fut la faon mouvante
et sobre dont la 7e division de rserve apprit la dclaration de guerre
et s'apprta  vaincre ou mourir pour la plus grande Allemagne.

Mais nous ne partmes pas encore. On fit la cuisine en provisions
fraches et l'aprs-midi s'coula sur notre position. Nous assistions de
l  un gigantesque passage de troupes. La ligne ferre projetait un
train toutes les dix minutes et la route dont nous voyions se profiler
un segment au dbouch d'un pli de terrain semblait un interminable ver
gris aux mouvements contractiles, se tranant sans fin  travers le
paysage dor. Ce n'tait plus une entre en campagne, c'tait une
invasion.

Vers trois heures commencrent  passer des trains chargs d'artillerie
lourde. On y dcouvrait des pices formidables, comme je n'en avais
jamais vu, et dont le transport ncessitait plusieurs trucks pour
chacune. Un vaste dirigeable apparut  son tour  l'orient, indistinct
d'abord comme un lger flocon de nue, puis se fuselant, se prcisant, 
mesure qu'il avanait, prenant sa forme de poisson, d'norme ctac,
avec son mufle en pointe, ses rainures longitudinales, son appareil
caudal et ses deux nacelles ventrales. Nos acclamations suivirent
longtemps sa nage dans l'azur et le sillage de son oriflamme noire,
blanche et rouge. Une escadrille d'avions, semblable  un vol de
rapaces, parut un peu plus tard. Leur bec rond en avant, les petites
pattes  roue crispes sous le thorax, les rmiges tendues et
puissantes, ils filaient  toute allure, la croix noire sous l'aile et
des flammes rouges aux ailerons. Nous en comptmes dix-sept. Ils
traversrent obliquement le ciel, faisant entendre en longs croassements
la palpitation rauque de leurs moteurs. Puis ils se perdirent dans le
firmament occidental.

Ce spectacle de joie et de gloire allemande, auquel nous nous attachions
de tous nos yeux, fut malheureusement coup par un pouvantable pisode
qui, sous le grondement du canon de Lige, vint nous donner un premier
aperu de la guerre.

Le soleil dclinait depuis longtemps sur la Belgique, quand aux
interminables trains de matriel vide qui par la voie montante
refluaient sur l'Allemagne succda un convoi  peine moins long, que
remorquaient deux locomotives et qui paraissait garni de soldats
bizarrement accoutrs.

--Qu'est-ce que cela? fit Schimmel en braquant sa lorgnette sur
l'trange apparition, devenue bientt le point de mire de nombreuses
jumelles.

Par les fentres on dcouvrait, assis, debout, prostrs sur les
banquettes ou suspendus dans des hamacs, des sortes de fantmes humains,
qui n'avaient plus rien de militaire que la dfroque grise dont les
lambeaux frips, souills, dchiquets battaient leurs membres. Les uns
taient en manches de chemise et la toile lacre laissait apercevoir
leur torse calfeutr de pansements; d'autres soutenaient leurs bras dans
des bandages; d'autres avaient la tte enturbanne de linges.

--Nom de Dieu, des blesss!...

L'exclamation passait de groupe en groupe, soulevant un moi
extraordinaire. Les soldats se bousculrent, essayant de distinguer
quelque chose. Devenus soudain nerveux, les sous-officiers se
regardaient en serrant les dents. On n'y voulait pas croire. Des
blesss! Dj des blesss! Tout un train de blesss!... Combien y en
avait-il? Cent? deux cents? mille peut-tre? D'o venaient-ils? Qui les
avait ainsi arrangs?....

J'entendis la grosse voix de Wacht-am-Rhein gronder furieusement:

--Ah! les cochons! les tratres! les bouchers!...

Rien n'irritait Wacht-am-Rhein comme le spectacle des coups qu'il
n'assnait pas lui-mme.

Mais s'il y avait des blesss, c'est qu'il y avait aussi des morts!...
C'tait donc srieux,  cette heure? C'tait le commencement de la
grande bagarre?...

Lentement le train s'engageait dans le ddale des voies, o il parut
stopper. Quelques instants aprs, une demi-section de notre compagnie
sanitaire, mande par signaux optiques, dvalait  grands pas le coteau.
Notre bataillon tait stationn sur le point le plus voisin de la gare
et mon groupe fut dsign pour aller y prendre un service d'ordre, sous
le commandement du lieutenant Schimmel, et renforcer les quelques
soldats du landsturm qui occupaient la station. Nous y fmes en vingt
minutes d'une marche rapide, et l'on nous rpartit aux diverses issues
des quais pour empcher la population accourue d'approcher et
d'interroger les blesss.

De prs, c'tait plus tragique encore que de loin. D'effroyables
soupirs, des rles, parfois de vritables hurlements sortaient des
voitures. Sommairement panss, et aprs des heures dj d'un infernal
voyage, la plupart des blesss souffraient atrocement. On en voyait de
sinistrement allongs, sans mouvement, sans mme un tressaillement de
vie, d'autres accroupis, la tte entre les mains ou s'treignant le
ventre, d'autres tremblants de fivre ou agits de convulsions, d'autres
stoquement dresss, draps dans leurs guenilles, les poings serrs, la
pipe aux dents. Les faces taient terreuses et boueuses, d'autres ples
et cadavriques, d'autres vertes. Il n'y avait pas de mutils,
intransportables. Les corps taient complets: tous les membres taient
l. Il n'y avait que des jambes casses, des bras rompus, des chairs
broyes, des yeux crevs, des muscles perfors on dchirs. Partout des
linges sanglants armoriaient de rouge les paves guerrires; le sang se
rpandait sur tout, maculant les visages et les uniformes, tachant les
portires, les poignes, les banquettes, les parois, marquant des traces
de doigts, dgoulinant par les interstices des planchers et arrosant de
flaques le ballast. Une terrible odeur de chimie et de pourriture se
dgageait par bouffes, par larges ondes des wagons, empuantissant
l'atmosphre et soulevant le coeur. D'pais essaims de mouches
enveloppaient le train comme un charnier.

--Il y en a six cent cinquante, dit Schimmel, et un second train suivra
dans une demi-heure. Ils disent qu' Lige a cuit dur. Von Emmich a
fait donner l'assaut  deux forts par masses compactes.

--Sont-ils pris, au moins? balbutiai-je.

--Ils le seront. En attendant, c'est une belle salade.

Rien n'avait t prvu dans cette gare de frontire o ne se trouvaient
ni mdecins, ai infirmiers, non plus d'ailleurs que dans le train,
expdi tel quel sur Aix avec son chargement. Nos sanitaires sortirent
quatre cadavres des voitures. Une dizaine de prisonniers belges,
galement blesss, occupaient un wagon  bestiaux, gards par deux
fusiliers, baonnette au canon. J'examinai avec intrt leurs uniformes
bleus passements de rouge, leurs kpis  rabat, leurs molletires, la
veste verte d'un carabinier, la culotte amarante d'un guide. Trois
taient couchs sur de la paille souille; les autres, le bras en
chappe ou le crne emband, fumaient debout, appuys de l'paule ou du
dos. Je me trouvais post  la hauteur de leur wagon et j'eus le loisir
de les observer. Ils me parurent harasss et stupfaits. L'un d'eux, la
figure brle de poudre, sans pansements, l'oeil et le nez emports, me
demanda en franais:

--Sommes-nous en Allemagne?

Je ne rpondis pas. Un autre dit en mauvais allemand:

--Tchez de nous faire donner un peu  boire.

Je ne rpondis pas davantage. Mais une foule hostile s'tait amasse au
dehors qui, par-dessus les cltures, couvrait d'insultes les
prisonniers. Des poings menaants se tendaient; une pierre vola.
J'allais intervenir, quand Schimmel qui passait, le sabre tintant sur
l'asphalte, me dcocha durement:

--Pas de zle, mon petit! Ce sont des ennemis.

Je me le tins pour dit. Un gros chef de gare, bedonnant et suant, la
casquette carlate sur le front cramoisi, longeait en courant le train,
tandis qu'un officier de landsturm faisait descendre les sanitaires.

--En routa!... La voie est libre... _Geschwind!_... _Aussteigen!_...

Des coups de sifflet stridrent. Les essieux gmirent.

Alors, aux premires secousses du train qui s'branlait, un immense cri
de dtresse, une clameur infinie s'leva de tous ces wagons o se
disloquaient des membres, o se dbridaient des plaies, o se rouvraient
des blessures, o se tordaient des nerfs. Ce fut enrayant. Une sueur
d'angoisse me couvrit de la tte aux pieds et je crus que j'allais
m'vanouir.

Et tandis que le train hurlant s'loignait vers Aix-la-Chapelle, un
autre train tout aussi hurlant, mais de joie, venait en sens inverse, le
croisait et entrait en gare. Il tait bond de soldats de l'active,
jeunes, bouillonnant de vie, agitant  toutes les fentres, des bonnets
trpidante et des casques en dlire. Les wagons taient dcors de
drapeaux et de branchages. Leurs panneaux portaient des inscriptions:
_Nach Paris!_... Train de plaisir pour la France!... A bientt au bal
des Veuves  Montmartre!... _Gott mit uns!_... Des accordons
beuglaient, des harmonicas miaulaient. On chantait _Morgenroth,
Morgenroth, leuchtest mir zum frhen Tod_ et _Krassier sind lustige
Brder_. C'tait la folle ivresse, la frnsie, l'hystrie, l'pilepsie.

Electrise, la foule rugissait et trpignait d'allgresse. Les ntres et
les landsturmiens vocifraient: Dieu, vous garde, camarades!.... Tapez
dur!.... Laissez-nous-en!..... Moi-mme, je fus pris par cette dmence
et, comme par une effroyable raction au spectacle des blesss, je
joignis frocement ma voix au sabbat.

Puis le train allant en guerre partit, croisant au sortir de la gare
celui qui en revenait, le nouveau train de blesss. Et les mmes scnes
recommencrent. De celui-l on tira six cadavres, qui allrent rejoindre
les quatre premiers sous une bche. Le lendemain les landsturmiens les
enfouiraient, en leur rendant les honneurs militaires.

Quand nous remontmes  notre stationnement, tout s'organisait pour un
imminent dpart. Des estafettes sillonnaient les lignes et l'on
entendait le cliquettement du tlphone de campagne. Le soir tombait.
D'tranges lueurs trouaient,  l'ouest, le ciel qui s'assombrissait. De
distance en distance, des sonneries cornaient et se rpondaient, plus ou
moins distinctes. Son ordre de marche dans sa poche, le major vint
inspecter les compagnies. Kaiserkopf et son felwebel procdrent  une
distribution de vivres et de munitions. Chacun s'absorba dans ses
prparatifs.

A dix heures, le bruit se rpandit que l'avant-garde se mettait en
route. Elle se composait d'une pointe de cavalerie, d'un demi-peloton de
cavalerie de tte d'une pointe d'infanterie, d'une compagnie avance et
de trois compagnies de tte, puis d'un groupe d'artillerie, de deux
bataillons d'infanterie, d'une compagnie de pionniers, de l'quipage de
ponts divisionnaire et d'une colonne lgre de munitions. Le tout
pouvait s'chelonner sur quatre  cinq kilomtres et prit deux heures
pour vider le terrain. Ils descendirent et contournrent la colline et
nous entendmes passer au-dessous de nous les fers de leurs chevaux, les
roues de leurs caissons, les bottes de leurs fantassins. A une heure, le
gros commena  s'branler. Ce fut d'abord un rgiment d'infanterie,
prcd d'un peloton de cavalerie; puis venait le reste de l'artillerie,
un rgiment et demi, comportant cinquante-quatre pices, autant de
caissons, dix-huit chariots de batterie, dix-huit voitures de service,
une voiture observatoire, sur prs de trois kilomtres. Notre brigade
partit ensuite vers trois heures; elle tait longue de quatre
kilomtres, avec ses bataillons normes et ses compagnies gonfles. Nous
tions suivis de trois colonnes lgres de munitions, de la compagnie
d'ambulance et de cinq ou six kilomtres de trains rgimentaires. La
tte de cette formidable division foulait depuis longtemps le sol gras
de la Belgique, que la queue se dtachait  peine du versant caillouteux
et sapineux o nous avions reu notre premire image de la guerre.

Il me sembla que nous marchions toujours plus vers le nord, laissant sur
notre gauche les lueurs qui fulguraient de Lige. On nous poussait  une
forte allure, sans haltes, comme si l'on et t press de librer la
route pour donner passage  de nouveaux contingents. La bue, la
poussire, le temps orageux couvraient le ciel, o nulle toile ne
tentait de briller. L'aube matinale nous parut lente  venir. Nous
progressions  grands pas depuis plus de trois heures et nous
distinguions encore  peine ce qui se prsentait autour de nous. Lorsque
la lumire fut moins rare, nous nous trouvmes dans un paysage doucement
mamelonn de pturages coups de vergers. Aucun tre vivant ne
l'animait. Au loin, dans un site agreste, les ruines d'un chteau fodal
couronnaient un roc, souvenir des guerres d'autrefois.

--Monsieur l'aspirant, regardez! me dit soudain Kasper, mon exempt, en
dgageant un geste indicatif.

Une ferme calcine tordait au bord de la route son squelette noirci.

Mes soldats se poussaient joyeusement du coude.

--Nous sommes en Belgique, disait l'un.

--'a d faire une belle flambe! disait l'autre.

--S'il y avait de ces pous de Belges dedans, lanait un troisime,
j'espre qu'ils y sont rests!

Dix minutes plus loin, c'tait un village, tout un petit village, de
douze  quinze maisons, compltement ravag par le feu, nou, crisp,
disloquant ses ruines sans toits, ouvrant  tous vents ses trous d'ombre
et ses brches enfumes. Des boulis de gravats comblaient les cours et
construisaient des porches loqueteux au vide des portes. Des faades se
dcoupaient en pignons ou se crnelaient de mchicoulis. Des poutraisons
 demi consumes dessinaient d'informes arcs-boutants. Sous l'arche
rompue d'un pont, un ruisseau faisait scintiller son eau pure. Le
dlabrement biscornu d'un moulin s'y refltait pittoresquement. Sauf le
chantonnement de l'eau et l'aboi plaintif d'un chien dans le lointain,
le silence planait sur cette dvastation. Quelques arbres mangs par
l'incendie dressaient sur ce qui avait t la place du village leurs
troncs boursoufls et leurs branches grimaantes. A l'un d'eux se
distendaient trois pendus.

Aprs un court instant de stupeur cause par l'inattendu de cette scne,
la compagnie clata en hourras. Ce village ananti et ces trois pendus
solitaires, c'tait la premire marque de la morsure de notre pied sur
le sol ennemi, le sillon du premier coup de griffe de la puissance
allemande. Stranguls dans leur corde de chanvre, les pendus, deux
hommes et une femme, tiraient une langue livide et laissaient couler
dmesurment vers la terre belge leurs longs doigts au bout de leurs
longs bras et leurs longues jambes tires. Les jupes de la femme lui
collaient aux mollets. Dtache d'un mur par nos clameurs une pierre
dgringola et fit flac! dans le ruisseau.

Alors la grosse voix de Wacht am Rhein se mit  entonner, bien que par
extraordinaire elle ne ft pas ivre, sinon d'enthousiasme et de
patriotisme:

     _Es braust ein Ruf wie Donnerhall,
     Wie Schwertgeklirr und Wogenprall:
     Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein!
     Wer will des Stromes Hter sein?_

Et toute la compagnie, joignant ses quatre cents gosiers au bourdon du
sous-officier, suivit en choeur:

     _Lieb Vaterland, magst ruhig sein,
     Lieb Vaterland, magst ruhig sein:
     Fest steht und treu die Wacht am Rhein!_

Le chien invisible ululait plus lamentablement dans le lointain, tandis
que les pendus allongeaient leurs silhouettes patibulaires dans l'or du
soleil levant.

     _Fest steht und treu die Wacht, die Wacht am Rhein!_

Une vingtaine d'hommes dont le sous-officier Bosch, s'taient jets dans
les maisons et les exploraient htivement. On les voyait en ressortir un
 un et rejoindre leurs groupes avec des mines dconfites: il n'y avait
plus rien, tout avait t vid, nettoy. Pendant ce temps, le feldwebel
Schlapps tait all flairer de plus prs les pendus. Il les examinait
jovialement. Arrt sous la femme, il la fit balancer d'une claque sur
les mollets et, aux grands rires de la compagnie, esquissa du bras sous
ses jupes un geste obscne.

Nous quittmes ce lieu macabre le pas plus lger, les yeux curieux
d'assister  d'autres spectacles. Trs allums par ce dbut, nous
marchions allgrement au travers d'une contre dvaste et qui semblait
dsertique. De droite et de gauche, sur les flancs des vallonnements
jaunes, les meules carbonises crayonnaient des taches noires. De
distance en distance, une mtairie dcharnait sa carcasse, un hameau
charbonnait ses dcombres, une auberge pille amoncelait ses tessons et
ses fts ventrs. Nous passmes une voie ferre, que rparaient
htivement des soldats du gnie faisant trimer  grands coups de bottes,
de triques, de crosses et de fouets une centaine de malheureux paysans
belges compltement harasss. La canonnade se poursuivait,
ininterrompue, au sud-ouest.

Quelques kilomtres plus tard, des ordres coururent le long de la
brigade. On nous fit quitter la route, o continuait  poudroyer
l'artillerie, pour nous jeter en colonne large  travers champs. Nous
foulmes des chaumes et des jardins, nous sautmes des fosss, nous
bousculmes des haies. Des livres perdus dtalaient devant nous, le
cul sautillant, et des compagnies de perdrix s'enlevaient  notre
approche. Les ondulations succdaient aux ondulations et nous en
franchissions les vastes plissements. D'une dernire croupe, nous
surgmes  la lisire d'une plaine immense qui s'inclinait en longue
dgradation vers une ligne grise lgrement scintillante. D'innombrables
troupes parsemaient ou sillonnaient en tous sens cet espace soudainement
dploy.

--La Meuse! fit Schimmel, qui marchait prs de mon groupe  la droite
de la section. La Meuse! pronona-t-il en tirant son pe et en
dsignant de sa pointe la ligne qui clignotait  l'horizon.

--La Meuse!... rptrent des voix.

Sous le soleil ruisselant, les bataillons inondaient la plaine de leurs
mouvements vermiculaires. Les uns disparaissaient dans les lointains et
se roulaient avec la poussire dore; d'autres entremlaient leurs
reptations, se frlaient, se joignaient, se sparaient, changeaient de
forme selon leurs ordres de marche; de longs serpentements de train ou
d'artillerie, faisant progresser leurs anneaux, marquaient les routes;
une division au repos talait un large grouillement gris;  droite, du
ct de la Hollande, dont elles paraissaient emprunter la frontire
toute proche, des forces de cavalerie coulaient comme une arme de
cloportes. Un norme bruissement montait de cette inondation visqueuse,
emplissant de sa verbration continue les interstices de la canonnade.
Des fumes situaient, par places, des villages achevant de se consumer
et l'on voyait, jusqu'au del de la Meuse, leurs flocons noirs ou
violets se suspendre dans l'atmosphre tincelante.

Un commandement au sifflet nous jeta par le flanc en colonne de
compagnie. Nous disparmes entre des bls non coups. Quand nous en
sortmes, nous apermes  peu de distance un petit tertre couronn
d'une douzaine d'officiers d'tat-major devant lesquels des troupes
dfilaient. Ils taient groups autour d'un cheval noir qui supportait
un gnral de haut grade. Ce personnage attira aussitt tous nos
regards. A mesure que nous avancions, nous en discernions la taille
replte, la figure pleine et dure, le nez droit sur la moustache courte,
les paules carres sous les torsades  quatre toiles. A sa gauche, la
hampe fiche au sol, flottait un fanion carr rouge  damier noir et
blanc.

--Von Kluck! murmura Schimmel, bombant le torse et le sabre au bras.

Un tremblement sacr me parcourut. Les capitaines crirent:

--_Zum Defilieren... Auf der Stelle!... Frei... weg!_

Nos milliers de jambes se projetrent  angle droit, mcaniquement, d'un
seul lan. On entendit le sol sonner fortement sous les coups cadencs
de nos semelles.

--_Achtung!... Augen rechts!_

Toutes les ttes se tournrent du mme mouvement raide vers le cheval
noir.

Et nous passmes comme sous une lame de rasoir devant le regard d'acier
du gnral-colonel von Kluck, tandis que le gnral-major von Morlach,
qui s'tait port  sa droite au galop de son rouan, lui nommait
respectueusement les bataillons.




V


Nous fmes halte, au soir, prs d'un boqueteau de petits chnes et de
coudres. Nous tions fatigus par cette rude journe de marche,
l'excitation de l'entre en Belgique, la chaleur implacable du soleil
d'aot et l'motion du dfil devant le gnral von Kluck. La division
s'tait peu  peu morcele dans ses lments; notre brigade s'tait
sectionne; le rgiment lui-mme n'tait plus au complet, le bataillon
von Putz ayant disparu dans la direction de l'est.

Nous campmes plusieurs jours dans ce site champtre, qui n'avait pour
voisinage que deux fermes carbonises. La rgion tait pleine de
troupes: il y en avait  Fouron,  Warsage, au camp de Mouland, les unes
qui passaient d'autres qui bivouaquaient, attendant comme nous leur
ordre de route. On disait que les Belges, en fuite, avaient coup tous
les ponts. Nos sentinelles et nos agents de liaison rapportaient mille
bruits alarmants. Le pays tait infest de francs-tireurs. On en prenait
et on en fusillait de tous les cts. Plusieurs officiers allemands
avaient dj reu des balles de ces bandits. Les femmes mmes,
lorsqu'elles en trouvaient l'occasion, se livraient  d'incroyables
svices envers nos hommes. On avait dcouvert dans une cave un soldat du
25e aux trois quarts gorg par une de ces mgres. De temps en temps,
surtout vers le soir ou de grand matin, de lointaines fusillades
crpitaient et l'on percevait de vagues cris: c'tait de ces lches
civils que l'on excutait.

A part cela, aucune nouvelle prcise. Nous ne recevions ni lettres, ni
journaux. Les conjectures circulaient, nervantes, venues on ne savait
d'o. Les Franais, assurait-on, avaient t crass dans une bataille
en Lorraine. La petite arme belge enfonce par notre cavalerie tait en
droute devant Bruxelles. Cependant Lige rsistait toujours: la
canonnade qui persistait  nous en parvenir, augmentait, selon le vent,
jusqu' l'assourdissement. La nuit, tout le sud-ouest semblait un vaste
brasier. Nous nous rappelions alors les trains de blesss, nous en
supputions l'accroissement et notre impatience se gonflait jusqu' la
fureur.

Le bataillon Preuss partit le premier un matin. Nous le suivmes
quelques heures plus tard. Aprs une marche cahotante  travers des
trfles et des labours, nous joignmes une route qu'encombraient des
colonnes de parc. Nous les dpassmes. Puis nous traversmes deux gros
villages incendis, pills et dserts, seuls quelques cadavres en
habitaient les maisons en ruines. Nous nous demandions ce qu'taient
devenues les populations, quand nous rencontrmes un lamentable cortge
d'une centaine de civils en loques, que poussaient, lance au poing, une
douzaine de uhlans.

--Du pain! criaient les dports. A boire!... O nous mne-t-on?

--_Vorwrts!_ aboyaient gutturalement les uhlans, qui les enveloppaient
et les harcelaient comme des chiens autour d'un troupeau de moutons.

Parfois on voyait une lance piquer dans la masse, un cri jaillissait et
un pitinement plus press incurvait une poche dans le flanc de la harde
affole. Ce sinistre convoi pass, nous reprmes la largeur de la route,
o longtemps nos pas effacrent, en les mlant  la poussire, des
tranes sanglantes.

Au confluent d'une nouvelle route, une place indicatrice portait: VIS,
2 kil. Ce nom de lieu ne me disait rien. Je crois bien que je le lisais
pour la premire fois. Schimmel, qui paraissait mieux renseign, me dit:

--C'est sur la Meuse. Il y a un pont.

Mais nous fmes immobiliss plusieurs heures, un peu plus loin, au
croisement d'une autre route, plus importante, qui courait paralllement
 la rivire et, selon la topographie de Schimmel, conduisait 
Maestricht. D'interminables colonnes de rserves, des pices de 105, du
matriel de ponts y coulaient torrentiellement vers le nord. Des nimbus
de poussire jauntre y soulevaient et y roulaient leurs volutes.

Quand nous reprmes notre route, lests de soupe grasse et de saucisse
aux choux, un soleil sans rayons obliquait vers le nord-ouest dans une
bue opaque et violette. Nous descendions une route pittoresque, entre
des chnes noueux et des escarpements o affleurait le roc. Bientt les
premires ruines fumantes de Vis apparurent. Une atmosphre cre de
bois brl et de pltre fuligineux nous prit aux narines. A mesure que
nous approchions, le fusain de la petite ville ravage charbonnait ses
maisons tordues, ouvrait ses flancs noirs, amoncelait ses dcombres. Des
murs dchiquets se suspendaient dans le vide, lanant en l'air, comme
des bras dcharns, des chemines acrobatiques. Les intrieurs bants
offraient leurs chambranles calcins, des porches et des pignons
croulaient, des arches de boutiques crevaient sous leurs enseignes
rompues, des ferronneries grimaaient. Une fume dense tourbillonnait
par endroits, rougie parfois des derniers crachats de l'incendie.

--Hourrah! hurla Wacht-am-Rhein avec enthousiasme.

Et il entonna son couplet favori.

Le fait est que le tableau tait surprenant. Ce que nous avions vu
jusqu'ici tait peu de chose. Pour la premire fois nous contemplions le
spectacle mme de la guerre. Car on s'tait battu l, c'tait visible.
Et le pillage, fruit de la victoire, talait sous nos yeux ses orgies.
Des bandes de soldats avins circulaient chantant  tue-tte et chargs
de trophes. Des officiers faisaient remplir des chars de ballots de
vtements, de caisses d'argenterie, de piles de meubles et d'toffes. On
marchait sur des dbris de vaisselle et dans des flaques de vin. Des
tapis souills, des linges dchirs, des ustensiles de cuisine et des
objets de toilette jonchaient les rues. Une joie tumultueuse dbordait;
on entendait des chos de rixes sortir de l'intrieur des ruines et du
fond des caves. De tous les coins d'ombre, de toutes les issues, de
tous les antres que formaient les enchevtrements des btisses
effondres surgissaient des faces avides et des mains crispes sur du
butin. Le long des murs bouls des dos pissaient intarissablement ou
des trognes ployes dans des coudes vomissaient avec des bruits de
gargouilles. Sur une petite place dvaste un cadavre de civil tranait
dans ses hardes, tandis qu'un autre, ficel  un arbre, laissait pendre
une tte  cheveux blancs sur une poitrine troue.

--Garde  vous... fixe!

On nous rpartit, par sections, dans diverses directions. Les yeux
allums, nous suivmes Schimmel et le capitaine, qui, aprs avoir reu
les instructions d'un officier du service des tapes, partaient d'un pas
prcipit.

--Ah! les bougres! grommelait Kaiserkopf, ils ne nous laisseront
rien!...

Dans un mince faubourg, au bord de la Meuse, quelques bicoques, restes
intactes, allaient nous servir de cantonnement. A peine y tions-nous
rendus qu'aprs quelques ordres brefs Kaiserkopf nous quittait. Suivi du
feldwebel Schlapps et de quatre ou cinq gaillards munis de haches, nous
le vmes s'enfoncer, comme un loup, dans les ruines.

Quelques minutes aprs, Schimmel disparaissait  son tour, escort du
terrible Wacht-am-Rhein.

De nombreux contingents remplissaient la ville, bivouaquaient dans ses
environs et sur la hauteur qui la dominait. Le 24e rgiment, le 35e des
fusiliers de Brandebourg et le 55e de Detmold paraissaient y tre au
complet. Le tohu bohu, la liesse et la goinfrerie taient intenses.
C'tait une kermesse comme les Belges, certes, n'en avaient jamais vu.
Mais il n'y avait plus de Belges pour s'jouir  ce spectacle! Les
derniers peinaient aux ponts, sous bonne garde et dans le saint effroi
de la schlague. Tout le reste,  ce qu'on m'apprit, avait t pass par
les armes ou emmen en captivit en Allemagne.

Je recueillis quelques autres informations, notamment sur le combat qui
s'tait livr  Vis, une dizaine de jours auparavant, et qui avait t
le premier de la guerre. Quand nos cavaliers taient arrivs, dans
l'aprs-midi du 4 aot, ils avaient trouv le pont dtruit et des
lignards belges qui, embusqus de l'autre ct du fleuve, leur tiraient
dessus sans le moindre souci de l'hospitalit. Il avait fallu se porter
 quelques kilomtres en aval, aux gus de Lixhe, o deux rgiments de
hussards avaient russi  passer. Tourne, la soldatesque ennemie avait
d se rabattre sur Lige. Les pontonniers avaient amen leurs bacs, et
ds lors, depuis dix jours, des troupes, des troupes et des troupes en
nombre croissant franchissaient jour et nuit la rivire et allaient
rpandre dans l'immense plaine belge la terreur, la dvastation et la
mort.

Le IIe corps tout entier, le IXe corps et son corps de rserve, une
partie du IIIe, le IVe corps von Arnim, ainsi que la moiti de notre
division avaient dj pass; le reste allait suivre: presque toute
l'arme von Kluck inondait  cette heure de ses flots torrentiels le
gras terroir hesbayen et roulait irrsistiblement sur Bruxelles. On
disait mme que, pour hter la manoeuvre, des trains de soldats en civil
traversaient chaque nuit le Limbourg hollandais et venaient retrouver
leur quipement de l'autre ct de la frontire.

Quant  ce qui se passait plus au sud,  Verdun,  Nancy ou l-bas dans
les Vosges, personne n'en savait rien au juste, ou plutt les
allgations qui se colportaient taient si contradictoires qu'on n'en
pouvait rien tirer. Par contre, une nouvelle circulait, rapporte par
des prisonniers de guerre, mais qui paraissait certaine, nouvelle
tonnante, qu'on nous avait cache jusqu'ici et qui remplissait tout le
monde de stupeur et d'indignation: l'Angleterre nous avait dclar la
guerre. Aussi les injures, les imprcations, les violences  l'adresse
de nos bons cousins britanniques volaient elles de bouche en bouche.
On entendait partout hurler ces mots stridents et vengeurs: _Gott strafe
England!_ Mais au milieu de l'allgresse gnrale ces clameurs mmes et
ce furieux _Gott strafe England_ rsonnaient encore comme un hallali de
gloire, comme un sonore appel  de plus magnifiques victoires.

Je me mis  la recherche de Koenig, dont la section cantonnait sur la
hauteur, au collge de Saint-Hadelin, seul btiment de quelque
importance qui et t pargn. Je n'eus pas la peine de m'y porter. Je
rencontrai le lieutenant, plant sur ses hautes jambes, devant l'glise
de Vis, dont il contemplait d'un oeil constern les cintres ventrs et
les colonnes  vif, scarifies par le feu. Rassrn un moment par
l'assurance que les Franais avaient viol les premiers la Belgique, son
humeur s'tait peu  peu rembrunie  mesure que nous progressions dans
le pays dvast, et maintenant, devant l'amas de ruines que constituait
la petite cit mosane, il ne dissimulait plus sa colre et son moi.

--Nous menons une guerre honteuse! gesticulait-il. Regardez-moi a!...

Il me montrait sur le pourtour de l'glise et dans les ruelles voisines
des pignons brchs, des corniches abattues, une colonnette dcapite,
ici les dbris d'une fentre  meneaux, l le squelette carbonis de ce
qui avait d tre quelque charmant logis du XVe sicle.

--C'est odieux! s'indignait-il. Pourquoi avoir dtruit tout cela?
Qu'est-ce que ce vandalisme?

--Ma foi, fis-je btement, on ne fait pas d'omelette sans casser des
oeufs.

--Ah! vous aussi, fulmina-t-il, vous aussi vous en tes! Je ne vous
flicite pas.

--Mais pourquoi diable aussi, objectai-je, pourquoi diable les Belges
rsistent-ils? C'est bien leur faute.

--Et pourquoi diable ne se dfendraient-ils pas? D'ailleurs c'est faux,
ce que vous avancez l. Je me suis inform. On s'est battu ici le 4 et
le 5 aot, pas davantage. Les troupes qui ont eu affaire aux Belges
taient deux divisions de cavalerie et le 25e de ligne: or, depuis
longtemps ces troupes sont loin, bien loin en avant; depuis longtemps il
n'y a plus un seul Belge de l'autre ct de l'eau et nous ne recevons
plus un coup de fusil. Eh bien, pendant le combat on a, en tout et pour
tout, brl trois maisons et tu huit civils. Tout le reste a t fait
postrieurement. C'est le 12 qu'on a mis le feu  l'glise. C'est hier,
c'est cette nuit et ce matin qu'on a surtout dtruit, incendi, pill.
Les troupes qui ont fait cela ne se sont pas battues. C'est sans
raison, sans mme l'excuse de la bataille qu'elles ont ananti cette
ville, massacr ou dport ce qui demeurait de population.

--Bah! dis-je, nous n'avons pas  nous apitoyer sur le sort des vaincus.

Et me rappelant un mot de Schimmel:

--_Krieg ist Krieg_, formulai-je. C'est la guerre!

--Non, ce n'est pas la guerre, cela! articula douloureusement Koenig. Il
y a des rgles pour la guerre, et que nous avons signes. Nous ne devons
pas attenter  la vie des non-combattants et  la proprit prive. Nous
devons respecter les territoires envahis et les administrer durant leur
occupation dans l'intrt de leurs habitants. Nous n'avons pas  faire
la guerre aux peuples, mais aux armes seulement. Voyez les conventions
de La Haye, conclues par nous, parafes par nous, et cela, encore une
fois, non pour le temps de paix, pour lequel elles n'ont pas t faites,
mais pour le temps de guerre.

--Eh bien, dis-je, on s'est tromp. On a cru qu'on pouvait dicter des
rgles de guerre, et l'on voit maintenant qu'il n'y a d'autre rgle  la
guerre que la loi du plus fort et le bon plaisir du vainqueur.

C'tait toujours du Schimmel que je rcitais.

--Non, protesta Koenig, on ne s'est pas tromp  La Haye. C'est nous qui
aurons l'air de nous tre servis de ces conventions et de la confiance
inspire par notre signature pour tromper l'Europe. Malheureuse
Allemagne! Mais je veux croire encore que cela ne va pas continuer de
cette manire et que ce que nous voyons l n'est qu'un accident, un
dplorable accident.

--Je le veux bien, fis-je pour le calmer, et je le souhaite avec vous.

Nous entrmes dans l'glise dvaste. Un amas innommable de dtritus en
obstruait les accs et en couvrait les dalles. Le toit, ou ce qui en
avait subsist aprs l'incendie, s'tait effondr dans la nef. De larges
arches renaissance s'ouvraient dans le vide et dans la lumire du
couchant, entre des piliers massifs qui soutenaient des murs crouls.
Un chapiteau corinthien ombr de suie sommait une colonne de marbre
fuligineux. Un lustre pendait encore au transept sous un morceau de
vote. Quelques marches de pierre montaient  la chaire absente. Au
choeur, un grand cintre s'ogivait faiblement par-dessus un prodigieux
amoncellement de moellons, de tuileaux, de coules de plomb, de
fragments d'autel, de sculptures brises, de vitraux, de chandeliers,
d'encensoirs et de tuyaux d'orgues.

--Ah! les salauds! murmura Koenig.

Une odeur abominable se dgageait du capharnam. On y sentait la
victuaille pourrie, le vin rendu, l'urine et le cloaque. Des litires de
paille pestilentielle, des papiers graisseux, des culs de bouteilles et
d'innombrables traces de djections attestaient qu'on y avait camp,
qu'on y avait festoy et qu'on s'y tait soulag ignoblement.
L'excrment et l'ordure s'talaient  peu prs partout. Il y en avait
autour des pilastres, le long des plinthes, dans les chapelles et jusque
devant le coffre ventr de l'autel; les bnitiers taient pleins de
pissat, et une statue de vierge en pltre bleu de ciel, chue de son
socle, prsentait un norme tron entre les fleurons dors de sa
couronne.

Nous marchions avec prcaution  travers ce dsordre et cette salet.
Mais j'avais beau surveiller mes pas avec attention, je ne pus viter la
fcheuse msaventure. Je glissai sur une bouse humaine encore frache et
allai donner pesamment du nez dans le gravat.

--Ah! les salauds! criai-je  mon tour, plus humili par ma chute que
par l'irrespect dont avait t souill le sanctuaire.

Nous sortmes de ce lieu dgotant.

Aux derniers rayons du soleil qui s'abmait dans la plaine, le cirque
dentel des maisons en ruines prenait des aspects intressants. Droite
comme un I majuscule, une sentinelle nous prsenta les armes. Un vol de
corbeaux tourna dans l'air limpide. Un peu plus loin, ce fut  nous de
rendre les honneurs rglementaires. Un gnral de brigade, entour
d'officiers d'tat-major, faisait en petite tenue sa promenade
digestive. Il avanait placidement, le ventre bedonnant et le havane au
bec, paraissant caresser tout ce qu'il voyait de regards satisfaits.
Nous nous immobilismes, les talons claquants, et, d'un gant
automatique, nous donnmes le salut militaire.

Il se faisait tard et j'avais faim. Je quittai Koenig pour regagner mon
cantonnement. La conversation de mon ami n'avait pas t sans
m'impressionner, mais en arrivant aux bicoques, l'abondante joie que j'y
trouvai changea vite le cours de mes ides. Rpandus devant les maisons
et sur la berge de la Meuse, les soldats bambochaient, gobelottaient et
menaient un tapage infernal. Des feux de copeaux flambaient, o
rtissaient des canards et des quartiers de viande. Des marmites
bouillaient. Titubant, braillant et rotant, nos hommes s'empiffraient et
s'arrosaient. Quelques-uns se lutinaient pesamment sur l'herbe pele.
D'autres, se tenant par les avant-bras, dansaient aux sons d'accordons.
Autour d'une grosse table d'auberge, extraite apparemment de quelque
estaminet proche, ripaillaient  grand bruit Kaiserkopf, Schimmel, le
feldwebel Schlapps, le sergent Schmauser, auxquels s'taient joints les
sous-officiers de la section, sur l'invitation sans doute du capitaine
qui, en petit comit et lorsqu'il tait de belle humeur, ne ddaignait
pas de faire de la popularit. Kaiserkopf, qui se trouvait dans un tat
d'brit avanc, m'accueillit avec exubrance:

--Mettez votre cul l, mon garon, et bouffez! Il y a de quoi se remplir
la panse!

Je m'assis  la place que m'indiquait le capitaine, entre Schimmel et
Wacht-am-Rhein.

Il y avait, en effet, de quoi se remplir la panse, selon l'expression
de notre chef. Un somptueux gigot arrondissait dans un plat de faence
ses formes juteuses dj profondment creuses; des poulets embrochs
passaient de main en main; des terrines de foie ctoyaient des pts de
veau; des cervelas enguirlandaient une langue; un jambon rougeoyeait. Le
vin et la bire coulaient  flots. La chasse avait t fructueuse.

Kaiserkopf racontait avec force hoquets comment il avait forc une cave
qui avait chapp jusqu'ici aux perquisitions. Il tenait prs de lui
quatre grands paniers de cellier, dont il tirait de cinq en cinq minutes
une bouteille crasseuse.

--C'est des grands crus, _Donnerwetter!_ des vins franais!... A la
sant de notre Kaiser!

D'un coup de sabre il faisait sauter le goulot, et le liquide magenta
tombait dans les gobelets.

Au milieu de cette frairie j'oubliais aisment les complaintes de Koenig
et les agitations de sa bile morose. Que me faisait son idologie et que
signifiaient ses scrupules? On riait, on chantait, on trinquait, on
lampait, on poussait des _hoch_  l'Empereur et on s'empiffrait  la
gloire du _Vaterland_. Que pouvait-on rver de mieux? Kaiserkopf sacrait
comme un dieu germain et Wacht-am-Rhein tonitruait sa hurle patriotique.
On tait entre Allemands, entre Prussiens de pur sang et de bonne
souche. Le reste du monde n'existait pas. Oui, Schimmel avait raison.
C'tait la guerre, la belle guerre, frache et joyeuse, avec sa fougue
et sa gaillardise, sa goinfrerie et son lan.

Les ombres des peupliers aigus comme des lances gardaient la Meuse ple
qui se marbrait sous la lune. Au commandement progressif de la nuit, les
premires toiles fusillaient le ciel. Des fanaux d'actylne, sur les
ponts en travail, projetaient leur lueur sur le fourmillement des
esclaves, dont on entendait la rumeur laborieuse et les coups de
marteau. Le canon tonnait au loin. Ses sourds grondements se mariaient
aux martellements plus aigres des ponts et aux ptards de nos bouchons.
Nous avions  notre tour allum des bougies fiches dans des bouteilles
et  leur flamme, qu'une brise chaude faisait trembloter, nous
poursuivions sans souci notre festoiement, tandis que Schlapps, l'oeil
luisant, faisait circuler, au milieu d'homriques clats de rire et de
magnifiques plaisanteries, des photographies de femmes.

--A dfaut de vritables, glapissait-il, il faut bien s'exciter un peu
le boyau au souvenir du sexe!

Quant  Schimmel et  Wacht-am-Rhein, qui avaient russi  participer 
la razzia d'une dernire maison, ils talaient sans vergogne le produit
de leur expdition et en distribuaient gnreusement des lots. Il y
avait l des pices d'argenterie, des peintures, des statuettes, des
bibelots d'ivoire, d'caille ou de bronze, des botes, des dentelles et
un certain nombre de bijoux. Appel le premier  choisir, le capitaine
prit un gros chronomtre en or avec sa chane, dont il se para aussitt
avec ostentation. Quteuses, les mains palpaient, soupesaient et les
regards avides s'extasiaient.

--Et vous, mon petit Hering, me dit Schimmel, qu'est-ce qui vous ferait
plaisir pour votre bonne amie?

Je rougis considrablement. Etait-ce l'vocation brutale de ma Dorotha
au milieu de ce bacchanal militaire? Etait ce la honte du geste que l'on
m'engageait  faire? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, mes doigts
tremblrent. J'hsitai.

--_Donnerwetter!_ servez-vous donc! gueula le capitaine.

J'avanai la main. J'avais distingu dj un joli bracelet en filigrane
d'or, orn d'un rubis et de deux petits brillants. Je m'en emparai avec
un battement de coeur.

Serait-il pour ma soeur Hedwige ou pour ma chre Dorotha? Je n'en savais
rien encore. Mais il tait  moi: c'tait ma premire dpouille sur
l'ennemi!

       *       *       *       *       *

Tandis que nous tions ainsi occups, nous vmes survenir un grand
escogriffe de feldpostillon, avec son cor de chasse orang sur ses
pattes d'paules bleues, qui nous dit, aprs avoir claqu des talons et
port la dextre  son schako:

--_Melde den Herren Offizieren_, il y aura demain matin une leve de
lettres pour l'Allemagne; je passerai prendre le courrier de la
compagnie.

C'tait la premire fois que nous tions autoriss  donner de nos
nouvelles, et nous n'avions encore reu ni correspondance, ni journaux.
Depuis notre dpart de la caserne de Magdebourg on nous avait, pour
ainsi dire, spars du reste du monde. Aussi, malgr mon tat de
fatigue, de sommeil et, si j'ose l'avouer, d'brit certaine, je
rsolus aussitt d'crire deux lettres, l'une pour mes vnrs parents,
l'autre pour ma chre Dorotha. C'est par celle-ci que je commenai. Et
voici ce qu' la lueur de deux bougies je couchai sur du papier
d'ordonnance et pliai, sous enveloppe ouverte,  l'adresse de Goslar en
Harz, Prusse:

     _Quelque part en pays ennemi._

     Meine herzliebe Dorothea,

     _Nous venons de remporter une grande victoire. Nous avons pris une
     ville, que nous avons brle et mise  sac, aprs en avoir pass
     les habitants au fil de l'pe. Les soldats ennemis fuient en
     dsordre, poursuivis par nos uhlans. Nos troupes se couvrent de
     gloire et rpandent partout la terreur du nom allemand. Dieu est
     avec nous. Le pays que nous conqurons est riche et fertile. On y
     boit, on y mange en abondance, et on y trouve encore beaucoup
     d'autres choses dont on sera content chez nous._ Himmlische
     Dorothea, _je pense  vous jour et nuit et je vous rserve le plus
     prcieux de mon butin de guerre. Dj je vous destine un souvenir
     de moi. Ce ne sont pas encore les boucles d'oreilles que je vous ai
     promises, mais celles-ci viendront comptez-y bien. Je me porte 
     merveille et je vous aime. J'ai pour ma part dj tu cinq
     Welches._

     _Votre Wilfrid pour la vie._

J'en traai  peu prs autant  l'intention de ma bien aime famille,
avec force voeux et tendresses  mon vnr pre, le conseiller de
commerce Hering,  ma vnre mre, Mme la conseillre de commerce
Hering,  mes chres soeurs Hedwige et Ludmilla, sans oublier notre
domestique Johann, au cas o il ne ft pas encore parti pour la Russie.




VI


Nous partmes le lendemain  dix heures, ayant copieusement dormi et
copieusement djeun. Le temps tait toujours radieux. Nous traversmes
la Meuse sur un des ponts de bateaux tablis en face de Vis et foulmes
hroquement la rive gauche. Nous ne savions ce qu'tait devenu le
bataillon Preuss, non plus que le bataillon von Putz. Les units se
dcomposaient ainsi dans leurs lments, selon la commodit des routes
et les dispositions du service des tapes, pour se retrouver, se
refondre ou se disjoindre de nouveau, dans un ordre admirable et une
impeccable stratgie.

Les aspects que nous dcouvrions ne diffraient gure de ceux qui nous
taient antrieurement apparus, sinon que le paysage ne prsentait plus
de vallonnement et s'crasait en une plaine sans fin. Mais, sur la rive
gauche comme sur la rive droite, c'tait partout la mme dvastation,
les mmes fermes brles, les mmes villages croulants, les mmes
thories de captifs, la mme poussire et la mme pestilence. On
marchait sac au dos en absorbant cette cendre et en respirant ces
miasmes. O se battait-on? Bien loin, sans doute, car si le
bourdonnement du canon continuait  faire ronfler l'horizon, on ne
percevait pas un coup de fusil, pas une roulade de mitrailleuse. Les
kilomtres succdaient aux kilomtres, et nous nous demandions, non sans
impatience, quand nous pourrions enfin prendre contact avec ces brigands
de Belges et nous donner le plaisir de leur envoyer  notre tour un peu
de notre acier dans les reins.

A mesure que nous avancions, Schimmel, qui tait le meilleur liseur de
cartes du bataillon, ne manquait pas de ponctuer notre itinraire de ses
indications topographiques. Ici, c'tait le canal de l'Escaut;  gauche,
la route de Lige;  droite, celle de Bilsen et d'Hasselt; l-bas, se
distinguaient les ruines d'Hermalle et d'Herme, les hauts fourneaux de
Lige, les forts de Liers, de Lantin et de Loncin, les derniers enlevs;
plus loin, c'tait Houtain, puis le passage de la Geer et Bassange. Mais
indiffrents  toute gographie, la plupart de nos hommes, voire de nos
sous-officiers, ne s'occupaient nullement de savoir o ils se
trouvaient. Quelques-uns mme demandaient avec obstination:

--Arriverons-nous bientt  Paris?

A quoi le capitaine Kaiserkopf rpondait:

--Tas de porcs! nous y arriverons bien une fois. Mais croyez-vous,
_Sacrament!_ que ce sera sans vous tre d'abord frott le lard avec ces
cochons de Franais? Vous y arriverez, _Donnerwetter!_ mais pas tous:
vous aurez pralablement laiss sur le chemin quelques unes de vos
sales couennes!

Des traces d'engagements rcents apparaissaient, en effet, de plus en
plus nombreuses le long de la chausse que nous suivions et dans les
champs de crales qui la bordaient. C'tait tantt un cheval gonfl
comme un lphant, qui de ses quatre pattes raides menaait le ciel;
tantt un caisson dmoli, gisant sur un talus entre ses roues brises;
tantt des objets de fourniment ou des lambeaux d'uniformes, tranant
dans la poussire ou parsemant les fosss. Des voitures d'ambulance nous
croisaient, et des brancardiers, par couples, glanaient dans les
chaumes. Parfois un cadavre, le fusil sur le ventre, nous regardait
passer; on tournait un peu la tte vers lui, pour voir si c'tait un
Belge et quel uniforme il portait; mais c'tait souvent un des ntres,
et on essayait avec colre d'identifier son arme et son unit.

Nous arrivmes, sur la fin de l'aprs-midi,  une ville appele Tongres.
Nous y tombions de nouveau en plein pillage. Quel bazar! On y marchait
littralement sur les tentures, les rideaux, les matelas. Le long des
trottoirs tait rang tout le bric--brac de la bourgade, des meubles,
des cadres, des pianos, jusqu' une collection archologique et  des
mdaillers de numismatique, attendant les fourgons. Une partie de la
population tait demeure, qui n'avait pas eu le temps ou la volont de
fuir. Expulse des maisons  grands coups de crosses, elle se trouvait
parque en plein air aux alentours, d'o elle voyait sa ville se
consumer et se vider sous ses yeux.

Nous emes le plaisir d'assister  une excution. Je dis le plaisir,
non que, pour ce qui me concerne, ce terme ne soit pas exagr on
impropre; car si j'prouvai une satisfaction raisonne  voir fusiller
deux misrables tratres, assassins de nos soldats, ce sentiment, au
spectacle nouveau pour moi de la mort inflige dlibrment, ne fut pas
sans s'altrer quelque peu de piti ou d'horreur. Il n'en est pas moins
vrai que le plaisir, un plaisir vident, pur et sans mlange, se peignit
sur les faces excites de mes compagnons d'armes. Rien, en effet,
n'agre plus  l'Allemand que le dploiement sans mesure de sa force,
quand l'adversaire se trouve hors d'tat de lui opposer de dfense. Il y
a l un sens trs intressant de la proportion des valeurs, qui est tout
 l'honneur de l'intelligence et de l'esprit pratique de notre pays.

Nous dbouchions donc dans un carrefour dj encombr de troupiers en
maraude, quand une patrouille de cyclistes amena devant un oberleutnant
d'tat-major, au milieu des hues des soldats, deux pauvres Belges aux
hardes lacres et aux visages tumfis d'ecchymoses. On hurlait:

--Ce sont des francs-tireurs!... A mort!...

Le plus grand, un ouvrier semblait-il, pouvait avoir une cinquantaine
d'annes, autant qu'on pouvait en juger  travers les contusions qui le
dfiguraient. L'autre, un gamin, ne paraissait pas dpasser quatorze ou
quinze ans. Hves, l'oeil effar, ils se serraient l'un contre l'autre,
l'homme essayant de protger le petit.

--Au mur!... et fusillez-moi ces gaillards! ordonna l'oberleutnant,
prenant  peine le temps de les regarder.

--Monsieur l'officier! jeta l'homme haletant... Monsieur l'officier! je
ne suis pas un franc-tireur!... j'ai dfendu mon gosse contre une de vos
brutes qui voulait le pousser dans ma maison en flammes!

--Six hommes!... Qu'on me nettoie a vivement!

On se prcipitait sur eux, on les ligotait... On les jeta contre un
volet de boutique. Des fusils s'paulrent.

--Salets!... lana l'homme avec dsespoir.

On entendit une voix grle sangloter:

--Papa!... papa!...

Un commandement retentit:

--_Feuer!_

La dcharge partit dans un grand cri d'enfant.

De tous cts ce fut alors l'assourdissant tumulte d'une joie froce.
Dchane et pitinante, la tourbe militaire se rua sur les cadavres. Je
crus qu'ils allaient tre dchiquets. Je regardai mes hommes. Tous
manifestaient une allgresse sans bornes. Et du groupe voisin je vis
soudain surgir une sorte de bte fauve: c'tait Wacht-am-Rhein qui, n'y
pouvant plus tenir, s'lanait hors du rang et, d'un bond, allait vider
son arme  bout portant sur le tas sanguinolent.

       *       *       *       *       *

Quelques heures aprs, bien lav, repos, je me prlassais dans une
confortable chambre d'une des maisons non encore dmnages de la ville.
De ma fentre  embrasure vermicule, brlant batement ma pipe
d'tudiant sur la digestion d'un souper aussi copieux que celui de la
veille, j'observais avec paresse le mouvement de la rue, dont les vieux
immeubles pansus avaient aujourd'hui l'honneur d'abriter notre
compagnie. Partielle jusqu'ici, l'oeuvre de destruction laissait 
Tongres la disposition d'un nombreux couvert, si bien que le bataillon
von Nippenburg avait pu y tre log tout entier, ainsi que le troisime.
Le premier, celui du major von Putz, cantonnait, quelques kilomtres en
avant,  Looz. On disait que l'arme belge s'tait retire derrire la
Gette et avait t enfonce  Diest. Quant aux Franais et aux Anglais,
on n'avait aucune nouvelle d'eux. On se battait, croyait-on  Dinant, o
une avant-garde franaise avait t taille en pices. O serions-nous
demain?

Pour le moment, tranquillement accoud  ma fentre flamande, j'tais
occup  bourrer une seconde pipe, tout en suivant de l'oeil les allures
avantageuses du feldwebel Schlapps qui, en compagnie de cinq ou six
bruyants drles, repartait en expdition. Je me demandais s'ils
retournaient  la conqute de nouvelles bouteilles et s'ils projetaient
de passer toute leur nuit  boire. Je n'prouvais nulle envie de les
rejoindre. Un bon lit bourgeois m'attendait, comme je n'en avais pas
connu depuis la maison paternelle, un vieux lit brabanon trs lev, 
baldaquin en tapisserie de Bruges, avec sa marche de chne cir, sa
niche  compartiments et son vase de nuit en faence de Tournai.
J'allais y dormir comme un loir! Des bibelots, des portraits de famille
ornaient la chambre cossue. Une armoire tait pleine de robes, une
commode de linge. Sur la table, une bote  ouvrage et un secrtaire de
dame en acajou. Des photographies dans des cadres de cuir meublaient
une tagre. J'en remarquai deux: une vieille dame en bguin de
dentelles, et une jeune fille assez jolie, un peu grasse, d'aspect
sympathique et doux. Peut-tre les habitantes du logement paisible que
j'occupais. O taient-elles maintenant? Sur quelles routes
erraient-elles, fugitives et dsempares, tandis qu'un hte imprvu,
venu d'au del le Rhin, contemplait leurs tranquilles portraits et que
demain sans doute il ne resterait plus rien de leur douillette demeure
que des murs calcins et une couche de cendres?

_Macht nichts!_ Le lit tait  moi, pour ce soir, et il tait excellent.
Je m'y couchai avec dlice. Je gotai le plaisir de sentir sur ma peau
le contact de draps de toile et sous ma nuque le mol abandon d'un double
oreiller de plume. Pour le savourer plus longuement, je rsistai au
sommeil et me mis  lire des journaux d'Allemagne, dont il venait
d'arriver tout un lot  Tongres et dont j'avais russi  me procurer
quelques numros.

Ils taient vieux d'une dizaine de jours. J'y vis le dbut de cette
grande histoire et m'y instruisis des premiers vnements de la guerre.
J'y lus avec enthousiasme la proclamation de l'Empereur au peuple
allemand date du 6 aot 1914, et son allocution au premier rgiment de
la Garde, lors de son dpart de Potsdam:

     J'ai tir l'pe que, sans honneur et sans tre victorieux, je ne
     puis remettre au fourreau. Vous tes garants que je puis dicter la
     paix  mes ennemis. Debout et sus  l'adversaire! A bas les ennemis
     de Brandebourg!

Et dans sa proclamation notre Kaiser disait:

     Aux armes! Tout dlai serait une trahison. Nous rsisterons
     jusqu'au dernier souffle, tant que nous aurons un homme et un
     cheval. Nous soutiendrons la lutte mme contre un monde d'ennemis.
     En avant, avec Dieu!

Un monde d'ennemis, c'tait vrai. Nous en avions dj cinq sur le dos:
la Serbie, la Russie, la Belgique, la France et l'Angleterre, car
celle-ci, la perfide Albion, nous avait bien rellement dclar la
guerre. Mais la flonie britannique ne paraissait gure redoutable et on
ne faisait qu'en rire. Dans la _Germania_, l'minent leader du centre,
Erzberger, s'en gaussait en ces termes:

     Lord Kitchener vient d'inaugurer glorieusement ses fonctions de
     ministre de la Guerre. Il a demand au Parlement britannique de lui
     accorder un demi-million de soldats et le Parlement les lui a
     accords. Bravo! Ici, en Allemagne, nous disons froidement:
     Pourquoi pas aussi bien un million, pendant qu'il y est? Les
     enfants eux-mmes riront de cette farce grossire et il faut toute
     la stupidit des Allis pour s'y laisser prendre. L'Allemagne sera
     enchante de voir venir ce demi million de soldats britanniques.
     Nous enverrons contre eux quelque vieux gnral dcrpit, sur un
     non moins vieux cheval,  la tte d'un escadron d'invalides, qui
     seront chargs de nous ramener ces beaux soldats pour les mettre
     dans un cirque, afin de les montrer  la foire comme la dernire
     curiosit du sicle!

Mes journaux taient pleins de belles citations extraites des crits de
nos meilleurs gnraux et de nos plus grands penseurs. J'admirai
celle-ci de Treitschke:

     Socit du genre humain droit international, cela n'existe pas. Il
     n'y a qu'une ralit vraie; l'tat. _Der Staat ist Macht._ La force
     de l'tat est le vhicule de la civilisation. L'pe de l'tat
     allemand est prcieuse, parce que l'tat allemand est le colporteur
     de la civilisation allemande.

Et celle-ci de Bernhardi:

     Chaque nation dveloppe sa conception du droit. Les engagements
     pris par l'tat ne valent que si les conditions restent les mmes.
     Les conditions ont chang en Belgique.

Cette autre de Clausewitz:

     N'oublions pas la tche civilisatrice qui nous incombe aux termes
     des dcrets de la Providence. De mme que la Prusse a t le noyau
     de l'Allemagne, de mme l'Allemagne sera le noyau du futur empire
     d'Occident. Nous proclamons que ds  prsent notre nation a droit
      la mer, non seulement  la mer du Nord, mais  la Mditerrane et
      l'Atlantique. Nous absorberons donc l'une aprs l'autre toutes
     les provinces qui avoisinent l'Allemagne. Nous nous annexerons
     successivement le Danemark, la Hollande, la Belgique, la rgion de
     la Somme  la Loire, la Suisse, la Livonie puis Trieste et Venise.

Sur quoi le gnral Bronsart von Schellendorf observait:

     Le style du vieux Clausewitz est bien mou. C'tait un pote qui
     mettait dans son encrier de l'eau de rose.

Tannenberg disait:

     Le peuple allemand a toujours raison, parce qu'il est le peuple
     allemand.

Et le professeur Lasson crivait:

     Le faible est, malgr tous les traits la proie du plus fort. Cet
     tat de choses peut mme tre qualifi de moral, puisqu'il est
     rationnel.

On citait ceci de K.-L. A. Schmidt:

     Le Ciel prserve l'Allemagne de voir sortir de cette guerre la paix
     durable!

Et ceci de notre grand crivain Thomas Mann:

     La Kultur est une organisation spirituelle du monde qui n'exclut
     pas la sauvagerie sanglante. Elle sublimise le Dmoniaque. Elle est
     au-dessus de la morale, de la raison, de la science.

Je lus avec plaisir ce morceau de Woltmann:

     Les Germains sont l'aristocratie de l'humanit; les Latins
     appartiennent  la tourbe des dgnrs. Racine, avec sa taille
     moyenne, ses traits agrables, son regard limpide, sa physionomie
     douce et vive, Racine tait incontestablement de race germanique.
     Voltaire tait de race teutonne: son nom d'Arouet n'est-il pas une
     corruption de l'appellation allemande Arwid? Diderot est la
     dformation du nom Tictrop. Montaigne avait le teint rose et les
     cheveux blonds. La Fayette tait grand et avait les yeux bleus.
     Danton tait blond avec les yeux bleus, ainsi que le colossal
     Mirabeau. Tous les grands Franais sont de crne, de pigment, de
     type germaniques.

Quant  la Belgique, elle en prenait pour ses pchs. Le Dr Karl-A.
Kuhn, dozent  Charlottenbourg, l'excutait de belle faon:

     Celui qui se mprend sur sa mission historique, comme l'ont fait le
     roi des Belges et sa femme issue de la maison royale de Bavire,
     doit supporter les consquences de son aveuglement. Nous Allemands,
     ne pouvons tolrer dans un pays en majorit germanique un prince
     qui fait de ses sujets des sbires sanguinaires, de perfides
     assassins et de lches bandits  la solde de l'Angleterre. Ton
     heure a sonn, roi des Belges!

L'Allemagne, par contre, tait hisse sur le pavois de l'honneur:

     Le signe le plus profond du caractre allemand, dclarait le
     professeur M. Lehmann, c'est cet amour passionn, pouss mme 
     l'extrme, peur le droit, la justice et la morale. Aucun autre
     peuple ne le possde.

Et, naturellement, c'tait l'arme qui en tait la manifestation la plus
haute, comme l'exprimait excellemment Chamberlain:

     L'arme allemande est  cette heure la plus importante institution
     d'ducation morale qu'il y ait dans le monde.

J'en tais l de cette lecture, o je puisais une grande force d'me,
quand un gros tumulte s'leva de la rue, ml de cris aigus de femmes et
de coups de revolvers. Je me levai pour voir ce qui se passait. C'tait
mon Schlapps et ses hommes revenant de leur expdition avec trois ou
quatre captives qui se dbattaient comme des dmones. Sans se soucier de
leur rsistance et de leurs ruades, ils les entranaient rudement par
les poignets, couvrant leurs lamentations d'effroyables injures et
tirant des pistolades pour les effrayer. A la lueur blafarde des lampes
de poche je crus distinguer qu'elles taient jeunes et jolies.
Echeveles et dpoitrailles, elles semblaient  bout de force, bien que
luttant encore de tous leurs nerfs dsesprs contre la violence de
leurs ravisseurs. L'une d'elles, probablement vanouie, quoique son
corps ft secou de longs frissons, tait porte  bras par deux de nos
_Feldgrauen_; de sa tte renverse les cheveux coulaient et tranaient 
terre, tandis que les jupes de linon dchires pendaient sous ses jambes
nues. La troupe hurlante, blasphmante et oscillante s'arrta,
cinquante mtres plus loin, devant une maison qu'occupait le capitaine
Kaiserkopf. La porte s'ouvrit, et Kaiserkopf, violemment clair par
derrire, parut dans le chambranle, norme et rubicond, en bretelles et
en bras de chemise. Il se saisit voracement d'une des femmes et
l'emporta  l'intrieur. La bande s'y prcipita aprs lui en y poussant
le gibier fminin.

Je me recouchai rempli d'un grand trouble. Allais-je pouvoir dormir? Je
me reprsentais en traits trop vifs pour ma jeune imagination ce qui
allait se passer, ce qui se passait dj chez le capitaine Kaiserkopf.
Pendant que je cherchais vainement le sommeil dans le grand lit flamand
et sous les courtines vertueuses de mes bonnes dames de Tongres, je me
figurais le capitaine, l'oeil flamboyant et les narines gonfles, se
lanant comme un sanglier sur sa proie, la dnudant, la jetant sur une
ottomane, l'y crasant de sa formidable masse. Je voyais l'infme
Schlapps choisissant minutieusement la plus jolie de sa rafle, la
torturant de ses immondes caresses, se dlectant savamment de ses larmes
et de ses pudeurs spasmodiques. Puis j'imaginais les deux terribles
bougres se passant l'une aprs l'autre leurs victimes, assouvissant sur
elles toutes, au milieu des rires lubriques, leurs ignobles passions,
pour les livrer ensuite pantelantes  la bestialit de leurs soudards.
Je voyais le dbordement de l'orgie, la monte de la saturnale, les lits
saccags, les sophas ventrs, les bottes et les buffleteries se roulant
dans la soie et le linge fin, les pleurs, la peau, la chair, les
pouvantes, les crispations, les yeux rvulss, la luxure, la frnsie,
le stupre, les morsures, le sang, la mle s'acharnant, la souillure
giclant...

Ces obsdantes images me dgotaient et m'excitaient  la fois. Je ne
savais si je regrettais ou si je me flicitais de n'tre pas l-bas avec
eux. Je me sentais envahi de fatigue et de dsir. J'avais besoin, moi
aussi, d'une chair contre la mienne, dans ce lit solitaire et chaste,
d'une chair non  brutaliser, mais d'une chair blanche  brasser, 
ptrir,  pntrer. Pourquoi la jeune fille un peu grasse de la
photographie avait-elle fui? Je l'aurais si volontiers viole... oh!
doucement, tendrement!... _Herrgott!_ quel dommage!...

Mes yeux se fermrent... Mes journaux, pars sur le couvre-pieds,
avaient gliss sur le tapis. Une cloche de couvent, au loin, tinta une
heure du matin... Je m'endormis enfin, en treignant avec passion
l'ombre voluptueuse de ma chre Dorotha.

       *       *       *       *       *

A cinq heures, les cornets sonnrent au rassemblement. Les yeux bouffis,
je bouclai mon sac. Avant de quitter cet agrable logis, o je ne
coucherais plus, je jetai un dernier coup d'oeil sur son intrieur. Qu'en
resterait-il ce soir? Je pris,  titre de souvenir, deux de ses plus
jolis bibelots, de ceux que mon peu de comptence estima tre aussi les
plus prcieux: un came renaissance sur onyx et une charmante tabatire
dix-huitime sicle en or cisel. Je les mis sans plus d'hsitation dans
ma poche.

Dans la rue, des escouades prtes pour le dpart croisaient des groupes
avins de la nuit. Je vis des soldats de notre compagnie jeter par
poignes des pastilles incendiaires dans la maison du capitaine
Kaiserkopf, dont le comble commenait  s'enflammer.

--Qu'est-ce que vous faites? dis-je.

--C'est par ordre, me rpondirent-ils.

Ils me suivirent, tandis que d'autres continuaient leur oeuvre.

Sur la place de rassemblement, orne d'une statue d'Ambiorix, je trouvai
mes hommes au complet, sous la vigilance de mon exempt Kasper. Le
capitaine Kaiserkopf, frais, dispos et plus flambant que jamais,
caracolait dj sur son gros cheval.

J'arrtai un moment Koenig, qui allait prendre la tte de sa section. Il
tait ple, nerveux et semblait avoir mal dormi. Mais c'tait pour un
tout autre motif que Kaiserkopf ou que moi-mme. Lui aussi avait vu les
journaux, et, dans ces journaux, il avait lu le discours du chancelier
von Bethmann-Hollweg  la sance du Reichstag. Il avait lu cette phrase:
_Not kennt kein Gebot_, et celle-ci: Nos troupes ont occup le
Luxembourg et ont peut tre dj foul le territoire belge. C'est
contraire au droit des gens. Il en tait boulevers.

--C'est nous qui avons attaqu les premiers la Belgique, me dit il.
Quelle rvlation!... Qu'avons-nous commis l?

J'essayai de le remonter:

--Et les avions de Nuremberg? Et les officiers franais en automobile?

--Fables que tout cela! fit-il. Pur mensonge! Il n'en est pas question
dans le discours du chancelier. Bethmann-Hollweg a dit: La France
pouvait attendre; nous, pas. Nous avons t forcs de passer outre aux
protestations justifies du Luxembourg et du gouvernement belge. On
nous avait menti, on nous a tromps. C'est l'aveu. Et il ne s'est trouv
personne pour protester; pas un dput n'a lev la voix; tous ont
applaudi.

--Cependant...

--C'est une infamie!... Mon ami, ajouta-t-il sourdement, nous sommes en
train d'accomplir l'acte le plus vil de l'histoire.

Il me serra la main avec angoisse et je vis des larmes dans ses yeux.

Les rangs se formaient. Il courut rejoindre son poste et, quelques
instants plus tard, comme le capitaine Kaiserkopf levait son sabre,
j'entendis le lieutenant Koenig commander d'une voix blanche:

--_Das Gewehr ber!_... _Rechts um!_... _Vorwrts... Marsch!_

La journe s'annonait belle, immuablement belle, poussireuse et
brlante comme les prcdentes. Nous nous engagemes sur le gros pav de
la chausse de Saint Trond. Le canon rumorait toujours au loin, mais son
orbe paraissait de plus en plus immense, dcrivant une circonfrence
dmesure qui se courbait du septentrion au midi et dont il nous
semblait que nous tions le centre, le point mort. On l'entendait au
nord, au del d'Hasselt et de Diest; au nord-ouest, du ct du camp
retranch d'Anvers; l'ouest, vers Bruxelles, plus loin peut-tre; au
sud-ouest, sur la Sambre; au sud, tout le long de la Meuse.

Le concert orageux prsentait toute la gamme des sonorits graves, comme
un orgue jouant sourdement au clavier de pdales. Aux grondements du
principal et de la contre-basse rpondaient les ronflements du
violoncelle et du bourdon, en mme temps qu'aux harmonies profondes des
fltes succdaient ou se superposaient les grommellements du basson, les
grognements du gros nasard et les sombres dflagrations de la bombarde.
Parfois ce ronronnement perptuel se piquait de crpitations plus vives,
plus grles et plus nettes, beaucoup plus proches aussi, salves de
fusils ou de mitrailleuses qui excutaient des civils et chtiaient des
villages. Parfois encore, une alouette fuyait verticalement en jetant un
trille aigu ou un vol de canards partait d'une mare, oblique, claqueur
et sonore.

Tout d'un coup, plaque lourdement sur cette mlope, nous permes,
venant du sud-ouest, une vibration beaucoup plus forte et, quoique trs
lointaine, considrablement plus marque. C'tait comme une norme
cadence de grosse caisse, tombant et se prolongeant en chos. Vingt
minutes aprs, une seconde dtonation analogue retentit, puis, 
intervalles semblables, une troisime, une quatrime... Nous nous
interrogions, Helmuth, Kasper et moi:

--Ce ne sont pas nos 210, ni mme nos 280 qui font un bruit pareil...
Qu'est ce que c'est?... D'o cela vient-il?...

Boussole en main, Schimmel finit par dterminer la direction:

--Cela doit venir de Namur, dit-il.

Puis il ajouta:

--Ce sont probablement les gros mortiers autrichiens de 305. On les a
fait venir pour rduire la place. Lige nous a dj fait perdre trop de
temps.

Je demandai navement:

--L'Autriche a-t-elle donc dclar aussi la guerre  la Belgique?

--Pas que je sache, rpondit Schimmel, mais cela importe peu: son
artillerie s'en charge.

Il nous communiqua en outre un renseignement qu'il tenait d'un officier
d'artillerie lourde. Nous possdions des pices d'un calibre colossal,
usines en grand secret par Krupp, des canons monstres de 420, destins
 craser comme des oeufs toutes les forteresses. On en avait vu passer
deux  Verviers, qui chargeaient chacune un train entier.

Cette information nous remplit de joie et d'une admiration sans bornes
pour la puissance allemande.

Mais ce ne fut pas encore ce jour l qu'il nous fut donn de rencontrer
l'ennemi, autrement que par les ruines qu'avaient semes sur notre route
les troupes qui nous avaient prcds ou que par les menues exactions
que nous exercions nous-mmes, partout o il restait quelque chose 
tuer,  dtruire,  piller ou  violer.

Au soir, nous arrivmes sur le bord de la Gette, o nous bivouaqumes.
La nuit tait si belle que nous ne dplimes pas les tentes.

Le lendemain, aprs avoir pass sans incident la rivire, le rgiment
eut  fournir une nouvelle tape en direction nord-ouest, qui l'amena un
peu fourbu dans la rgion du Dmer.

Le surlendemain, enfin, la parole fut  la poudre.

Ds le petit jour, nous avions t prvenus par l'tat-major
divisionnaire d'avoir  nous clairer attentivement, car nous tions
arrivs dans une zone dangereuse. Effectivement, au bout de quelques
heures, les uhlans signalrent la prsence de l'ennemi, dploy,  trois
ou quatre kilomtres de l, sur une ligne assez tendue, derrire un
rideau de boqueteaux, le flanc droit tenu par des cyclistes et des
lanciers, le gauche par des chasseurs et des gardes civiques. De la
colonne de route nous avions pass  la marche en formation prparatoire
de combat et nous occupions maintenant un grand front qui sinuait sur
les coupes de seigles et dans les ondulations de la glbe campinienne.

Un lourd silence s'crasait sous le soleil de plomb. Entre deux cimes de
htres brillait trs loin un long clocher au sommet rectangulaire, que
Schimmel assura tre la tour de Malines.

Soudain un crissement fendit l'air. A cinquante mtres derrire la
section qui avanait dploye en ordre serr, un clatement se
produisit. Toutes les ttes se retournrent, pour voir jaillir et
retomber une colonne de terre grasse.

--Charogne! lcha Kaiserkopf en descendant de son cheval qu'il remit 
son ordonnance.

Presque aussitt, trois autres obus s'abattaient sur notre gauche,  des
distances varies. On entendit un hurlement lointain, paraissant
provenir d'une des sections de la compagnie Tintenfass: puis on
distingua quelques hommes s'agitant comme des mouches autour d'une tache
grise qui gigotait sur le sol.

Plusieurs d'entre nous plirent. Kasper murmura prs de moi:

--_Herr Fhnrich_, je crois que a y est; nous recevons le baptme du
feu.

Des commandements rauques partirent. La section Koenig, porte en avant,
se dispersait rapidement en tirailleurs. On vit peu  peu les hommes
disparatre comme des mulots dans les corchures du terrain, un fusil
sautant  et l entre les chaumes, dans la ptarade d'une mousqueterie
prcipite. Nous tions dsigns comme soutien, appuys  cent pas par
la section von Bckling.

--Mes garons, fit le capitaine Kaiserkopf, aprs avoir fait prcder
ses paroles d'une batterie de tambour, voici maintenant le moment,
_Sacrament!_ de montrer que vous tes des bougres! L'ennemi perfide est
l qui vous guette, tapi dans ces bois. Aujourd'hui, la patrie allemande
a besoin du poing de tous ses fils allemands. Tapez ferme, mes agneaux,
cognez dur, et vous verrez cette vermine immonde, ces Belges, ces
Franais, ces Anglais, toutes ces sales btes fuir lchement sous vos
coups. Et maintenant, comme a dit l'Empereur le 4 aot, dans la salle
blanche de son chteau royal, et maintenant, _Donnerwetter!_ nous allons
les battre comme pltre. Poussez tous avec moi le cri de guerre du
soldat allemand: Hourrah!

Un triple hourrah sortit de nos poitrines haletantes.

Mais pendant ce temps, une artillerie invisible crachait sur nos lignes
ses projectiles clabousseurs. On les entendait vibrer comme des
hannetons, dflagrer, nous arracher les tympans, tandis que le sol se
labourait et qu'une dgringolade de terre, de cailloux, de racines et de
dbris de fer lapidait nos compagnies dployes.

--_Hinlegen!_... Ouvrez vos intervalles!... ordonna Schimmel derrire
nous.

Sous le cyclone, le front vacillait, zigzaguait, se creusait de poches
ou se crevait de trous. C'tait  notre gauche que le feu paraissait le
plus fort; mais, dans le brouhaha des explosions, la fume, la
poussire, le mphitisme, nous finissions par ne plus distinguer
grand'chose de ce qui se passait au del de notre voisinage. Nous tions
d'ailleurs bien trop occups de nous-mmes. L'effroi treignait
visiblement la plupart de nos fantassins; la sueur ruisselait sur les
visages blmes; un souffle angoiss s'chappait des gorges. Il nous
semblait que nous tions tombs dans un terrible guet-apens dont nous ne
sortirions pas vivants.

--_Auf!_... _Vorrcken!_...

La section avanait prudemment, pousse par ses sous-officiers.

Ecumeux et congestionn, Wacht-am-Rhein bourrait de coups de crosse ses
hommes, au milieu d'un torrent d'injures. Nous progressions par
saccades, tantt colls au sol et rampant entre les mottes, tantt
relevs d'un commandement au sifflet, cinglant comme un claquement de
fouet, qui nous faisait bondir jusqu'au premier pli de terrain. En
contre-pente d'un mamelon crnel de quelques arbres, prs duquel nous
passions, j'aperus un instant, juchs sur leurs chevaux, dont
l'encolure basse se tendait vers l'herbe, le colonel von Steinitz, le
major von Nippenburg, le capitaine d'tat-major Morgenstein et le
premier-lieutenant Derschlag, qui la lorgnette aux yeux et la carte sur
la selle, suivaient commodment le spectacle de l'opration, tandis
qu'une escouade d'estafettes et de tlphonistes attendaient leurs
ordres.

Nous n'avions pas fait cinq cents mtres, beaucoup moins commodment,
qu'une grle de balles nous assaillait. Le sifflement de ces petits
projectiles, opinitres et tarabustants comme des moustiques, me parut
plus dsagrable encore que le gros vacarme des obus. C'est qu'une balle
qui vous stride  l'oreille vous semble prcisment destine. L'obus est
plus distant, plus impersonnel et, malgr son bruit, plus rassurant: on
a l'impression, du moins en rase campagne, de courir avantageusement sa
chance. La balle, elle, vous nargue directement, vous menace, vous
obsde. Elle vous nerve et vous agite au plus haut point. Elle vous
distille le supplice  petites doses, mais beaucoup plus savamment. Ce
n'est d'ailleurs pas tout  fait un sifflement, mais plutt un
claquement sec, sur une chromatique trs rapide, trs aigu,
n'embrassant gure plus d'un quart de ton.

Je n'eus naturellement pas le temps de pousser bien loin ces
observations minutieuses, en ce moment tragique et sur cette emblavure
balaye d'acier, o je n'avais pas trop de toute ma prsence d'esprit
pour ne pas me laisser choir dans un sillon comme une loque. D'autres
observations d'ailleurs ne tardaient pas  s'imposer  ce qui me restait
de facult d'aperception.

Nous rencontrmes un premier cadavre. C'tait un des tirailleurs du
lieutenant Koenig. Il s'allongeait au creux d'une drayure, les doigts
crisps au fusil, la face toruleuse et barbouille de sang, les yeux
torves regardant le ciel. Inopinment j'allai donner en plein du genou
sur sa tunique grise. Horrifi, je sursautai en poussant un cri. Sous
mon poids, le mort avait rendu un son flatueux, comme un soufflet. Nous
buttmes sur deux autres tus. Puis ce fut un bless, qui regagnait
l'arrire, hurlant et se tenant le ventre. Je fus saisi d'un tremblement
convulsif.

--En tirailleurs commanda Schimmel.

C'tait  notre tour de nous porter en avant, pour renforcer la chane
ou nous substituer  elle. Je rassemblai mon souffle pour crier  mes
hommes:

--_Mir nach!_...

Je m'lanai comme un fou devant moi, suivi de Kasper et de mes quatorze
mousquetaires, en ordre mince  trois pas l'un de l'autre. La mitraille
pleuvait de plus belle. Pas un chapeau de carabinier en vue, pas un
canon de mauser! Aprs une srie de bonds dsordonns, nous rejoignions
la ligne de feu o, terreux, abms, rendus, des fusiliers progressaient
pniblement en tiraillant au hasard.

--a chauffe!... crachaient-ils avec accablement, terroriss par les
sous-officiers.

On leur passa des gourdes.

Et soudain j'eus une vision stupfiante: Koenig debout, en terrain
dcouvert, calme, intrpide, sa belle tte romantique se dtachant comme
un mdaillon d'albtre sur l'azur, marchait tranquillement en avant de
sa section, l'pe  la main. J'eus l'impression qu'il allait au-devant
de la mort, qu'il la cherchait.

Un vertige me prit. Je tirais avec un acharnement de somnambule sur une
corne de bois qui nous faisait face. Mon paule se paralysait. Bientt
il ne nous fut plus possible d'avancer. Il fallut nous terrer, sans plus
bouger, derrire un parapet de sacs. Combien de minutes, combien
d'heures restmes-nous ainsi blottis! Toute notion de temps avait
disparu. Je sentais ma langue devenir pteuse, mon palais scher, ma
salive se tarir. J'touffais. Une barre de fer pesait sur ma poitrine.
Et tandis que, sous le glas de mon coeur qui battait  grands coups, mes
oreilles tintaient et que mes tempes bourdonnaient, un frisson mortel
naissait dans ma nuque, gagnait mes paules, se rpercutait le long du
dos jusqu'aux lombes, m'anantissait, me faisait presque perdre
connaissance. Je n'existais plus que dans un cauchemar atroce.

Des ronronnements de moteurs frmirent au dessus de nous. Je levai les
yeux. Trois, quatre avions sillonnaient le ciel et, la croix de Prusse
sous les ailes, filaient dans la direction du nord. Bientt, sur les
bois adverses, tombaient fantastiquement de longs rubans de paillettes
mtalliques qui brillaient au soleil. tait-ce mon rve bizarre qui se
continuait ou tais-je veill?

Tout  coup de formidables dcharges secourent l'air derrire nous. Des
vrombissements normes passrent sur nos ttes. Vingt, quarante bordes
pouvantables firent sonner la lumire et trpider le sol. Je me frottai
les yeux, tout tourdi. En mme temps, les bois roux se couvraient de
flamboiements, se panachaient de bouquets de fume noire. Des taillis
grillaient, des arbres prenaient feu. D'abord stupfaites, puis
dlirantes, les troupes,  ce tonnerre, s'taient rveilles de leur
lthargie. D'immenses acclamations sortaient des fosss. On
s'embrassait, on dansait. C'tait notre artillerie qui crasait les
positions ennemies.

Dix minutes aprs, tout s'tait tu en face de nous, et si quelques coups
de fusils parvenaient encore, ils se perdaient dans le fracas de nos
pices et les hourras de nos poitrails. Schimmel, qui nous avait
rejoints, nous montrait au loin, sur la droite, des masses grises qui
avanaient rapidement  travers champs, en querre avec nous. C'tait le
second rgiment de la brigade qui, sorti d'Aerschot, prenait de flanc la
dfense belge et tournait ses lignes. La victoire tait  nous. Cette
assurance enflammait instantanment tous les coeurs.

Dlivrs de leur terreur, les hommes se rharnachaient avec joie. Mes
quatorze mousquetaires se retrouvaient au complet, ainsi que Kasper et
moi-mme, ce qui me fit un sensible plaisir. Les groupes se resserraient
dans leurs sections; les compagnies se reformaient. Nous vmes
reparatre, exubrant et triomphant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait
recouvr son cheval. Surgissant des paulements, des batteries de canons
gris fonc allaient au galop occuper des emplacements nouveaux, d'o
elles rouvraient des tirs directs sur des objectifs que nous
n'apercevions pas. Des signaleurs couraient, agitant leurs fanions verts
ou rouges. Les tambours et les cornets jetaient partout leurs roulements
sonores et leurs appels clatants.

--Baonnette au canon!... A l'assaut!...

Les rangs se bousculrent au pas gymnastique, dgorgeant des hourras
forcens. La courte distance qui nous sparait des lisires fut franchie
en quelques minutes. Quand nous pntrmes sous bois, l'ombre et la
fracheur nous surprirent. Des manations et des floches de vapeur
rdaient sous les branches. Aucune fusillade, pas un miroitement d'acier
ne nous reut. La position tait vide. Il n'y restait que des morts et
des blesss.

Alors d'effroyables scnes se produisirent. Ivres de carnage, les ntres
se rurent sur les corps qui gisaient ou rlaient au pourtour brl des
clairires ou au pied des arbres foudroys. Tailladant et perforant,
assommant ou fusillant, sans s'occuper de savoir ce qui tait dj tu
ou ce qui vivait encore, nos soldats se livraient avec rage  la folie
aveugle de dtruire, d'anantir, de rduire en bouillie tout ce qui se
rencontrait sur leur chemin. Des dbris dj dchiquets par les obus
volaient de tous les cts. Des lames plongeaient dans les chairs,
crissaient sur les os, les crosses s'abattaient sauvagement au milieu de
tas sanguinolents et remuants. On vit jaillir des foies et couler des
entrailles. Des orbites crevrent et des crnes s'ouvrirent. Une tte
fut brandie  la pointe d'une baonnette. C'tait une dbauche de
massacre, une orgie de sang, d'horreur et de cruaut.

De terribles hurlements, des imprcations, d'ignobles insultes se
vomissaient de toutes parts:

--Salauds!... cochons!... _verfluchtes Gesindel!_... _Hurenkinder!_...
vocifraient les ntres en fracassant  tour de bras.

A quoi des voix flamandes ou wallonnes rpondaient, avant d'expirer sous
les transpercements:

--Bandits!... Vous achevez les blesss!...

On en vit survenir un groupe de cinq ou six, dfigurs,  moiti
dmembrs, conduits par une patrouille. Furieux et l'cume  la bouche,
Kaiserkopf se mit  tempter:

--Nom de Dieu!... Le colonel a dit: Pas de prisonniers!... Eventrez-moi
tous ces gaillards!

Vingt hommes leur brlrent leurs cartouches dans les yeux ou les
clourent contre les troncs.

C'est  peine si je reconnaissais mes braves mousquetaires, changs eux
aussi, semblait il, en btes froces. Schnupf, Maurer, Vogelfnger,
jusqu' mon excellent Kasper, participaient  l'affreuse cure et
s'affairaient contre un ennemi  terre, comme s'ils avaient eu 
dfendre leur peau. Je n'en revenais pas. Hlas! dans un instant
d'garement, et me trouvant sous l'oeil de Kaiserkopf, j'y allai moi-mme
de mon coup de baonnette. Je revois encore mon malheureux Belge, les
jambes emportes, effondr et agonisant sous un buisson de fusains. Il
me regardait de ses prunelles blafardes et sa bouche s'ouvrait et se
rouvrait sans pouvoir profrer un son. Je retrouve mon geste, mon lan,
mon effort. J'prouve  nouveau cette sensation trange de
l'enfoncement de ma lame, la rsistance du drap d'uniforme, puis la
pntration aise comme dans du beurre. Je revois le rictus du moribond,
la rvulsion de ses yeux, la salive rouge sur ses lvres.

Je compris alors ce que c'tait que ce _furor teutonicus_ dont nos
manuels patriotiques vantaient si souvent la vertu. J'en pouvais mesurer
l'intensit.

Mais il fallait voir surtout Wacht-am-Rhein. Celui-l tait prodigieux.
Dlirant comme un possd, la mchoire norme et les biceps gonfls,
faisant tourner son arme  deux bras comme une massue, il assnait de
droite et de gauche sur les corps crouls d'immenses coups de crosse,
ce qui tait sa manire prfre, faisant sauter les cervelles et
craquer les vertbres, pitinant de ses lourdes bottes les cadavres
charcuts, crasant des faces gmissantes, des thorax palpitants,
pataugeant pouvantablement dans des ventres trips et des nids
d'intestins bleus. Rien n'chappait  sa fureur destructrice. Couvert de
sang et de dtritus humains il avanait, tel un barbare des anciens
temps issu des forts de la Germanie, la peau de bte sur l'paule et la
hache de silex au poing. Un artilleur belge, moins bless que d'autres,
voulut enfin arrter cette brute. Il se dressa pniblement du milieu
d'un caisson en miettes et, de son bras gauche, car le droit pendait
inerte, braqua un pistolet. Heureusement, Wacht-am-Rhein vit le geste,
esquiva le coup. Il fondit sur le Welche en lui criant: Tratre!
l'empoigna formidablement  la gorge, le coucha sur son caisson, puis,
le genou sur l'estomac, l'trangla. Aprs quoi, reprenant son fusil par
le canon, il recula d'un pas et, d'un tour de moulinet, lui fendit la
tte.

Je me souviens de bien d'autres scnes semblables, auxquelles j'assistai
par douzaines. Je ne puis toutes les numrer. A l'ore septentrionale
de la position boise que nous venions de traverser en trombe, il nous
arriva de surprendre une de ces curieuses petites mitrailleuses belges,
tranes par des chiens. La machine, qui avait reu un obus, gisait
disloque sur un tas de sable, avec son afft en morceaux, sa lunette
rompue et sa bande qui lui sortait encore de la culasse comme un
fragment de tnia. Le servant tait tendu mort  ct, un clat
d'acier, dans la poitrine. Des deux chiens, l'un tait tu, l'autre, la
patte casse et pris dans ses brides, geignait lamentablement.
Wacht-am-Rhein s'occupa d'abord du mitrailleur et, pour mieux s'assurer
qu'il tait fini, lui dfona le visage. Puis, tournant sa colre sur
l'animal bless:

--Sale bte! cria-t-il, cochon de chien!... Tu vas y passer, toi aussi.

Le pauvre mtin nous regardait de ses yeux suppliants.

--Epargnons-le, dis-je. Prenons-le avec nous et soignons-le; il pourra
nous tre utile.

--_Nein!_... C'est un chien welche!... Il faut le crever!

--Si on le fusillait? proposa Rohmann, un des hommes de Wacht-am-Rhein.

--Si on le pendait? mit Schnupf.

Mais jugeant superflu de tenir un conseil de guerre  ce sujet,
Wacht-am-Rhein avait dj saisi son sabre-baonnette et, d'une main
puissante, le lui passait au travers du corps.

La bte s'affaissa, rla, tourna des yeux qui se chargeaient d'une taie
grise, puis, dans le jet de sang qui claboussait son poil blanc, alla,
se tranant sur le ventre, lcher en expirant la main cadavrique de son
matre.

       *       *       *       *       *

Quand nous sortmes de cet enfer, les bras fatigus et les semelles
gluantes, nous entrmes dans un pays vert, serein, paisible, o n'avait
pas encore pntr le moindre rayonnement de la guerre. L'harmonie en
tait dlicieuse et profonde. Sous un ciel d'un bleu presque violac,
une campagne plate, frache, extrmement douce dveloppait toute la
gamme des tons smaragdins, avec ses pturages luisants, ses prs
vernisss, ses feuillages clairs, clatants de puret, comme lavs par
une rcente onde. Un btail blanc, tach de noir, rpandu dans les
herbages, paissait avec lenteur un tapis abondant. De jolis chemins
bords d'aulnes mandraient entre les cultures plantureuses, o
affleurait par places, fertile et sombre, l'alluvion molle d'un humus
gras. Une intense posie manait de ce paysage calme, riche, gonfl de
sve, et mon me, nourrie d'idylle, en gota suavement le charme
enchanteur.

Des maisons apparurent, d'abord parses, une ici, une l, chacune dans
son jardinet, puis plus rapproches, groupes enfin, trs nettes, trs
propres, d'un blanc laiteux sous leurs toits rouges, poses comme des
jouets dans la verdure, autour d'un clocher pointu et lustr.

--Un village intact! mugit Kaiserkopf.

Un frisson joyeux courut le long des fusils, dont les baonnettes
flambrent. Enfin! nous arrivions les premiers quelque part! C'tait
notre tour! Nous allions trenner une localit! Des acclamations, des
_hoch_, des grognements de plaisir se propagrent dans les rangs; les
sacs s'assurrent d'une secousse alerte sur les paules; anime d'une
nouvelle ardeur, la compagnie rectifia ses files et s'appliqua  marquer
le pas.

Tandis que nous approchions, un remuement confus paraissait sourdre aux
abords du village; on voyait les habitants sortir des maisons, s'agiter,
voleter comme des abeilles en rumeur autour d'une ruche. Le tocsin se
mit  sonner. Dans les champs voisins, des paysans redressaient le dos,
regardaient stupides, appuys sur leur bche, ou regagnaient htivement
leurs demeures. Un cheval chapp galopait  travers une teule.

A un croisement de chemins, o un christ rustique tendait ses bras
maigres de chaque ct de sa tte pineuse, un petit groupe de
villageois attendaient, chapeau bas, derrire leur bourgmestre et leur
cur.

La colonne fit halte, tandis que des patrouilles partaient battre le
pays et qu'une petite avant-garde, sous les ordres du fourrier
Schmauser, s'en allait assurer les accs.

Ceint de son charpe, le bourgmestre, un gros homme  la bonne figure
pleine, s'avana trs dignement au devant du capitaine Kaiserkopf,
s'arrta  deux pas de son cheval et, s'tant inclin profondment, dit:

--Monsieur l'officier, nous sommes des gens paisibles. Nous ne pensions
pas que la guerre pt un jour toucher notre tranquille commune. Mais,
puisque vous voil, nous venons vous dire que nous voulons vous recevoir
pacifiquement. Nous mettrons  votre disposition tout ce qui vous sera
ncessaire, dans la mesure de nos moyens. Confiants dans les
dclarations des autorits militaires allemandes qu'il ne sera fait
aucun mal aux populations inoffensives des rgions occupes, nous
comptons que nos biens et nos personnes seront respects et que vous
vous conformerez loyalement, selon le droit et les traits, aux usages
de la guerre.

Dployant un papier, le bourgmestre ajouta:

--Voici, monsieur l'officier, l'affiche que j'ai fait placarder dans la
commune dont j'ai la charge. Permettez-moi de vous en donner lecture:

     _Le bourgmestre attire l'attention des habitants de la commune sur
     le grave danger qui pourrait rsulter pour les civils de se servir
     d'armes contre l'ennemi. Tous dtenteurs d'armes  feu sont tenus
     obligatoirement d'en faire remise  la maison communale. Le
     ministre de l'intrieur recommande aux civils, si l'ennemi se
     montre dans leur rgion, de ne pas combattre, de ne profrer ni
     injures, ni menaces, d'viter toute espce de provocation. Tout
     acte de violence commis par un seul civil serait un vritable
     crime, car il pourrait servir de prtexte  une rpression
     sanglante, au pillage et au massacre de la population innocente des
     femmes et des enfants._

--Bien, bien, fit Kaiserkopf, assez caus! Nous verrons cela plus tard.
Pour le moment, nous allons cantonner dans votre village, o mon
fourrier va dsigner des logements pour ma troupe. Nous
rquisitionnerons ce dont nous avons besoin. Il me faut des vivres
frais pour mes hommes et de l'avoine pour mes chevaux. Occupez-vous de
rassembler tout cela. Je vous donne rendez-vous dans une demi-heure  la
maison communale. Rompez!

Nous fmes notre entre dans l'agreste localit, bien certains que nous
n'avions rien  craindre d'aussi braves gens. C'tait du moins mon
opinion personnelle, car, autour de moi, j'entendais les grommellements
inquitants de plusieurs hommes qui, mus peut-tre par le dsir de
piller, parlaient dj de francs-tireurs, d'armes caches et de puits
empoisonns. Posts par petits groupes devant leurs seuils, les paysans,
effarouchs, mais bienveillants, nous offraient au passage des fruits,
des gteaux, des jattes de lait. De beaux enfants joufflus se glissaient
peureusement derrire les robes de leurs mres. Par les soins de
Schmauser, des numros s'inscrivaient  la craie sur les portes, la
troupe se distribuait par fournes dans les fermes et dj, de leurs
intrieurs reluisants de propret, s'chappaient des bruits allchants
d'cuelles, de pots et de casseroles.

Kaiserkopf s'tait log chez le bourgmestre avec son insparable
Schlapps. Schimmel, l'aspirant Max Helmuth et moi-mme tions reus chez
le cur. Pendant ce temps, les vivres, les charretes de foin, les sacs
de farine et d'avoine, ainsi que du btail sur pied venaient se
concentrer devant la maison communale, o le capitaine Kaiserkopf, en
confrence avec le bourgmestre et les notables, donnait ses ordres et
dictait ses exigences. On attendait d'un moment  l'autre le reste du
bataillon et il fallait des greniers et des granges, pour coucher tout
ce monde. Schmauser s'affairait, dressait des tats. On prparait dans
la maison communale des appartements pour le major von Nippenburg, ainsi
que pour le colonel von Steinitz, qui devait, croyait-on, arriver plus
tard, dans la nuit, avec l'tat-major du rgiment. Kaiserkopf, enfin,
s'enttait  rclamer, outre les rquisitions et  titre de contribution
de guerre, une somme de 50.000 francs, seule condition, assurait il, qui
empcherait le village d'tre razzi et le bourgmestre d'tre pendu.

Tout alla bien pendant une heure. Les soldats ne pensaient encore qu'
se goberger aux dpens de leurs htes et qu' profiter de leur bon
vouloir pour se farcir la panse. Chez le cur, nous n'tions pas 
moindre fte et la bombance y tait ecclsiastique. On avait dcroch le
plus beau jambon de la chemine et je me remmore certain chapon de
Campine dont le souvenir me dlecte encore les papilles. Le saint homme
dbouchait pour nous ses meilleures bouteilles. Il voulut  toute force
nous faire goter d'une sorte de bire trs estime dans le pays et qui
se brassait  Diest. Nous en bmes, mais je la jugeai infrieure  nos
bires d'Allemagne. Par contre, un cruchon de vieux genivre recueillit
nos suffrages et nous le vidmes avec approbation.

Ces bonnes gens ne savaient pas grand'chose des vnements. Ils nous
demandaient si les Allemands taient vraiment  Lige. Ils croyaient que
leur roi se trouvait toujours  Bruxelles. Ils avaient bien entendu le
vacarme de la bataille voisine, mais ils n'y avaient rien compris et
ils taient loin de se douter des scnes atroces qui s'taient droules
 quelques kilomtres de chez eux. Ils voulaient surtout savoir si la
paix serait bientt signe.

Les choses commencrent  se gter vers le soir. Ce furent d'abord des
actes peu graves de maraude. On vit de nos soldats dambuler
furtivement, une oie ou un lapin sous l'aisselle. Puis il y eut de
lgers svices envers les habitants. Des filles furent pourchasses. De
sonores altercations firent saigner quelques nez flamands. Peu  peu, le
dsordre s'accrt. Un paysan, qui voulait s'opposer  l'assaut de sa
femme, fut fortement ross et remis  sa place, qui n'tait pas celle de
son lit. L'auberge devenait le thtre de rixes renaissantes, de
collisions, de bruyantes chauffoures. Des enfants criaient. Des vaches
meuglaient.

Je me promenais au milieu de cette cohue turbulente qui remplissait
l'unique rue du village, dbordait des cours et des fenils, envahissait
les cuisines, les celliers, les tables, se bousculait, s'invectivait et
se molestait. Loin de refrner l'agitation, les sous-officiers
l'accueillaient avec complaisance et semblaient mme l'encourager. On
et dit que des provocateurs, circulant mystrieusement dans la foule,
s'employaient  y semer de mauvais bruits et  nerver encore
l'effervescence.

Tout  coup, en passant devant la maison du bourgmestre, je vis de mes
propres yeux,--et cela j'en jurerais devant un tribunal,--je vis,  une
fentre de l'tage, le capitaine Kaiserkopf qui dchargeait par deux
fois son gros browning d'ordonnance. Presque aussitt aprs, il
apparaissait dramatiquement sur le perron de la porte d'entre en criant
d'une voix terrible:

--_Man hat geschossen!_[2]

Ce fut le signal d'une affreuse mle. Furibonds, et comme dclenchs
par un choc lectrique, les soldats se prcipitaient sur les malheureux
 leur porte ou dans l'intrieur des habitations, d'o retentirent
bientt des hurlements de gens qu'on abmait ou qu'on gorgeait, au
milieu d'un chaos tourdissant de jurons, de meubles briss, de coups de
feu et de maldictions. En quelques instants, plusieurs cadavres
jonchaient le sol battu du village. Les femmes s'enfuyaient en poussant
de stridentes clameurs. Les poings, les talons de bottes, les balles de
revolvers, les tranchants de sabres, les lames de baonnettes
s'abattaient ou s'enfonaient dans les sarraux, les grgues et les
corsages. Le sang tombait  flaques. Des membres coups rougeoyaient
dans la poussire.

--_Man hat geschossen!... man hat geschossen!..._ hurlaient les ntres.
A mort!... Tous les Belges sont des assassins!...

On avait allum deux maisons pour y voir plus clair. Les fusils furent
dcrochs, et on tira au vis les fuyards dans la campagne. On les
dgringolait comme des livres. Une mitrailleuse joua.

--Eh bien, dis-je  Schimmel, c'est du propre!

--C'est du bon ouvrage, me rpliqua-t-il froidement. Ces idiots de
Belges n'ont que ce qu'ils mritent.

--Mais, fis-je interloqu...

--Mon petit, il faudra vous habituer  a. Pas d'motion. Nous en
verrons bien d'autres!

Un troupeau de femmes en dtresse s'taient rfugies contre l'glise.
Elles en battaient l'entre avec dsespoir. L'une d'elles, une paysanne
de vingt ans, eut son nourrisson crabouill sur son sein. Je crois bien
que c'est Wacht-am-Rhein qui fit ce coup-l.

Le prtre parut, comme un spectre pouvant, les bras au ciel.

--Malheureux! cria-t-il. Que faites-vous?... Dieu vous punira,
monstres!... bourreaux de femmes et d'enfants!...

--A mort, le cur!...  mort!...

Les portes s'ouvrirent. L'glise se creusa comme un trou d'ombre. Seul,
au fond, l'autel brasillait sous un reflet de l'incendie.

--A mort, le cur!...

Vingt poignes vigoureuses le saisirent, l'enlevrent, le tranrent dans
le temple, tandis qu'une torche s'enflammait en grsillant, projetant
une fume pourpre. On le renversa, on le roula  terre. Puis on lui
passa un noeud de corde aux chevilles, qu'on ligota avec le bas de la
soutane. On lana l'autre bout par le travers du lustre. Et on le hissa
au ciel, pendu par les pieds, ses longs bras tendus vers les dalles. Des
fusils s'paulrent dans le clair-obscur de la nef. Et pendant un quart
d'heure on tira sur ce grand guignol noir, qui oscillait tragiquement la
tte en bas, au milieu des clameurs de rage ou de joie, par-dessus le
troupeau des femmes mortes ou vanouies.

Peu aprs cette scne qui m'avait, je dois le dire, assez fortement mu,
je me trouvais chez le capitaine Kaiserkopf, dans le modeste salon au
meuble empire du bourgmestre. Pour ce dernier, il ne lui tait rien
survenu de plus fcheux jusqu'ici que d'avoir t arrt et incarcr
dans la salle d'cole, en compagnie d'une cinquantaine de ses
administrs. Il y attendait la suite des vnements, sous la garde d'un
piquet de nos braves Magdebourgeois.

J'avais t charg depuis quelques jours dj, par le capitaine
Kaiserkopf, qui m'avait pris en une certaine estime, de rdiger pour lui
le rapport quotidien de la compagnie. Le valeureux capitaine avait plus
de vocabulaire que de style et ne tenait pas volontiers la plume. Mon
travail se rduisait d'ailleurs, pour l'ordinaire,  peu de chose:
quelques indications sur l'tape du jour, un tat de la caisse, de
brves observations, s'il y avait lieu, sur le service du
ravitaillement, un mot sur le moral de la troupe. Il fallait, en outre,
relater succinctement les pisodes survenus en cours de route et
justifier les rpressions exerces en pays ennemi. C'est l que mes dons
d'imagination taient mis  contribution par le capitaine Kaiserkopf.
Avait-on, par exemple, pill ou brl une maison, j'inscrivais: Dtruit
un repaire de francs-tireurs. Avait-on estourbi ou rvolvris quelques
civils, je mettais: Pass par les armes deux espions. Il tait bon de
varier, autant que possible, les prtextes, et j'avais t assez heureux
pour ciseler dj diverses formules, dont le capitaine Kaiserkopf se
montrait fort satisfait.

Ce jour-l, le rapport revtait une certaine importance. Pour la
premire fois, la compagnie avait pris part  un combat, et il convenait
d'en verbaliser minutieusement le dtail. Ce papier serait port au
colonel, qui le transmettrait  l'tat-major de la division, d'o il
irait, plus haut peut-tre, fondre sa petite note dans la vaste
symphonie de l'histoire de la grande guerre. J'en concevais tout
l'honneur et je me reprsentais vivement la dignit de ma mission.

J'coutais donc de mon mieux les explications du capitaine Kaiserkopf,
griffonnant mon brouillon, m'appliquant  traduire en phrases dignes de
Tacite ou de Csar les amphigouris ponctus de _Donnerwetter!_ et de
_zum Teufel!_ de mon chef.

Je croyais avoir assist  une grande bataille. Je me rappelais ma peur
et le bruit terrible des projectiles. Aussi fus-je tonn du lger
chiffre de nos pertes. Tant en tus qu'en blesss, le rgiment ne
comptait qu'une centaine d'hommes hors de combat. Pas un officier
n'avait reu une gratignure. Notre compagnie, la moins prouve, avait
eu trois tus et quatre blesss, tous sept de la section de Koenig.
J'appris plus tard que nous n'avions fait que nous heurter  des troupes
de couverture protgeant la retraite de l'arme belge sur le camp
retranch d'Anvers.

Il fallait nanmoins glorifier le plus possible notre participation  la
lutte. C'est  quoi je m'employais avec discernement. J'exposais en
termes mesurs, mais frappants, la marche de l'opration, je montrais
l'excellence du commandement, je vantais les dispositions prises par
les officiers, je clbrais enfin la bravoure de la troupe, sa belle
attitude devant le danger et sa fougue incomparable au moment de
l'assaut. Parmi les actes hroques, dont je fis la nomenclature,
figuraient notamment ceux du sous-officier Bosch, dit Wacht-am-Rhein,
que le capitaine Kaiserkopf n'hsitait pas  proposer pour la croix de
fer.

Mais il fallait aussi, aprs avoir retrac les circonstances du combat,
donner le compte-rendu de la prise de possession du village que nous
occupions et de ce qui l'avait suivie. C'est l que mon embarras
commenait.

--_Donnerwetter!_ C'est pourtant bien simple, mon petit... Nous
avanons... nous avanons en colonne de route... nous recevons la
dputation des autorits... nous procdons  l'_Einquartierung_...  la
mise en cantonnement... nous rquisitionnons, comme il est de droit...
nous...

--Tout cela va trs bien jusque-l, monsieur le capitaine... mais aprs?

--Aprs, _Donnerwetter!_... Eh bien, aprs nous surprenons des
manifestations hostiles de la population  l'gard de nos troupes...
nous constatons qu'on moleste nos soldats, qu'on les attaque... qu'on
profre sur notre passage des outrages contre le seigneur Kaiser et le
Deutschland... Des coups de feu sont tirs d'une fentre...

--Des coups de feu, monsieur le capitaine?

--Vous ne les avez pas entendus?

--Si, si, monsieur le capitaine, excusez-moi, je les ai parfaitement
entendus.

--Bien, fort bien. Il ne faut pas oublier non plus de signaler un fait
capital: c'est que nous avons saisi tout un arsenal d'armes dans la
maison communale, destines  tre distribues aux habitants, qui se
proposaient d'organiser pour cette nuit un massacre des fidles soldats
de Sa Majest.

Nous en tions l, et j'attendais quelques claircissements sur ce
complot dont on avait heureusement trouv la trame, quand il se
produisit un incident assez grave, fort grave mme, un fait d'une
gravit vraiment exceptionnelle et presque inimaginable dans l'arme
allemande.

Outre le capitaine Kaiserkopf et moi-mme, il y avait dans le salon du
bourgmestre, rpandus sur les tables ou califourchonnant des fauteuils,
cinq ou six des grads de la compagnie: le premier-lieutenant Poppe, le
lieutenant Schimmel, le feldwebel Schlapps, le vice-feldwebel
Biertmpel, l'aspirant Helmuth... On buvait, on fumait, on battait les
cartes, on menait grand bruit, tandis que je m'escrimais sur le fameux
rapport, ce qui n'tait pas sans compliquer quelque peu ma tche. Deux
femmes destines aux plaisirs du capitaine taient enfermes dans une
pice voisine, et l'on entendait leurs sanglots et leurs supplications.

Le lieutenant Koenig entra. Il tait extrmement ple et avait la figure
dfaite.

--Monsieur le capitaine, dit-il, ce qui se passe ici est abominable. On
massacre, on pille, on brle: il ne restera bientt plus rien de ce
village.

--Que voulez vous que j'y fasse? dit le capitaine. La guerre est la
guerre, _Donnerwetter!_ Si ces brigands de Belges n'avaient pas
commenc...

--Ils n'ont pas commenc, monsieur le capitaine, vous le savez mieux que
moi.

--Que voulez-vous dire, lieutenant Koenig?

Un silence subit s'tait tabli dans la chambre. Tous les regards
taient fixs sur Koenig, dont on connaissait l'impressionnabilit et
dont on apprhendait un esclandre.

--Ce que je veux dire, monsieur le capitaine, ce que je veux dire,
fit-il d'une voix trangle, c'est que je ne puis plus supporter ce que
je vois depuis notre entre en Belgique. Le crime et l'infamie suivent
les pas de l'arme allemande. C'en est trop! Ce n'est pas pour cela que
je suis au service de Sa Majest l'empereur et roi et que j'ai le
privilge de porter l'pe d'officier prussien.

--Ah , lieutenant Koenig, devenez-vous fou? s'cria Kaiserkopf, rouge
de colre.

--Non, monsieur le capitaine, je ne suis malheureusement pas fou. Je ne
suis qu'coeur, rvolt, profondment bless dans ma conscience d'homme
et dans mon honneur de soldat.

--_Zum Teufel!_... Ah! on voit bien que vous tes de la province du
Rhin, vous!... _Potzdonnerwetter!_ Vous me dgotez. Vous n'tes pas un
vritable Prussien.

Koenig devait tre, en effet, originaire de Bonn ou de Coblence.

Il devint plus blme encore et reprit tout tremblant:

--Monsieur le capitaine Kaiserkopf...

--Cela suffit! Ne continuez pas sur ce ton! Quittez cette chambre!... Si
vous n'tes pas fou, vous tes singulirement agit... Allez vous
coucher!

--Monsieur le capitaine Kaiserkopf...

--Taisez-vous!

--Pardonnez-moi, monsieur le capitaine, je...

--Taisez-vous, nom de Dieu!...

Schimmel s'approcha de lui et, lui mettant la main sur l'paule,
entreprit d'intervenir d'un ton conciliant:

--Mon vieux, calmez-vous... Vous n'tes pas dans votre bon sens...
Pensez que si vous poussez plus loin les choses...

Koenig se dgagea d'un recul brusque et, avec une rpulsion nerveuse dans
la voix, cria:

--Vous, lchez-moi, je ne vous permets pas de me toucher!... Vous en
tes aussi de ces corsaires et de ces sclrats, de ces impitoyables
cumeurs de pays, qui, non contents d'avoir assailli contre tout droit
un petit peuple innocent et paisible, tuent, violent, gorgent, exercent
avec un raffinement de sauvagerie leur pouvantable flibuste!...

--C'est un scandale, un vritable scandale! glapit le premier-lieutenant
Poppe.

--Sortez!... Je vous ordonne de sortir!... fulminait Kaiserkopf.

--Pas avant que je vous aie dit ce que je pense! clama Koenig, dpassant
dsormais toute mesure. J'ai appris, je me suis inform, je me suis
exactement renseign... et je ne sais pas tout... mais ce que je sais
dj me remplit de suffocation et d'horreur. Vous dites que c'est la
guerre, cela? Ce n'est pas la guerre, c'est l'assassinat!... A Lige, 
l'assaut des forts, vous avez align devant vous des rangs de civils,
mains lies au dos. A la Chartreuse, vous en avez plac sur les ponts
pour empcher l'artillerie ennemie de les canonner. A Battice, vous avez
rduit en cendres le village et tu trente-cinq personnes dont trois
femmes. A Soumagne, vous avez incendi cent maisons et assassin cent
cinquante habitants. A Berneau, sur cent quinze maisons il en reste
debout quarante. Le 6 aot,  Warsage, la population a t parque sur
la place et, tandis que ravageurs et incendiaires se jetaient sur le
bourg, on fusillait une partie de ces malheureux; les autres taient
faits prisonniers, rous de coups, torturs, exhibs devant les troupes;
puis on montait une potence entre deux peupliers et l'on y pendait six
des survivants. A Herve, on met le feu  l'htel de ville, on brle
trois cents maisons; tout a t pralablement pill, vid, charg sur
des autos et des camions qui ont pris la route d'Allemagne. A Louveign,
vous contraignez le cur  assister au spectacle de la destruction de
son village. A Bligny, vous collez au mur de l'glise le bourgmestre et
le cur, aprs quoi vous embrasez l'difice. A Hockay,  Haccourt, 
Heure-le-Romain, le cur est fusill. A Jodoigne, vos hommes, marchant 
l'attaque, se font prcder du cur, bras en croix; pourtant, ce sont
des catholiques, des Bavarois. Par contre,  Dolhain, on compte au
nombre des victimes un pasteur cossais. Un officier allemand  cheval
dirigeait les fusillades. A Hasselt, vous avez vol dans les caisses de
la Banque deux millions de francs. Mercredi,  Aerschot, tout prs
d'ici, vous avez ouvert le feu sur les ambulanciers de la Croix-Rouge;
vous avez mis sur trois rangs les bourgeois de la ville et vous les avez
tirs au sort,  raison d'un sur trois, pour les massacrer, obligeant
les autres  creuser les fosses; vous avez livr aux flammes l'glise et
quatre cents maisons; vous avez excut un jeune garon de dix ans,
fusill une fillette de douze ans, une autre de neuf; vous avez li un
homme  un arbre et vous l'avez brl vif; deux autres, les nomms
Gustave Lodts et Jean Marken, vous les avez enterrs vivants... Soyez
fiers, soyez pleins d'orgueil, glorieux soldats de l'Empire: au milieu
de torrents de sang et dans un dchanement inou de barbarie, vous avez
dj ruin, mis  sac et partiellement ou totalement ananti douze
villes et cent quatre-vingts villages.

Il s'exaltait, s'enfivrait, lanait dans un emportement croissant son
flot d'horribles accusations, au sein du plus effroyable tumulte que
j'aie entendu de ma vie. Chacune de ses phrases tait hache,
apostrophe, couverte d'interjections indignes et d'invectives
menaantes; chacune soulevait une tempte de hues et d'imprcations. Le
cou gonfl, les yeux hors de la tte, apoplectique et inject de sang,
Kaiserkopf tonnait, soufflait comme un volcan, expulsait de terrifiants
jurons et vomissait ses blasphmes. Satanique et vert, le
premier-lieutenant Poppe hurlait et bondissait, tel, dans _Faust_, le
dmon cribl d'eau bnite. La figure contracte et grimaante de toutes
ses balafres, Schimmel dardait sur son ancien ami des regards
empoisonns, comme pour mieux l'imprgner des: Parfaitement, nous avons
bien fait! dont il la cinglait. Le petit Helmuth, blafard,
disparaissait de frayeur. Quant aux feldwebels, ils ne se tenaient plus
de rage et ne demandaient qu' cogner.

--Vous tes tous des misrables! leur criait Koenig enflamm de passion.
Grce  vous, bandits, horde d'ignobles brutes, nous voici maintenant au
ban de la civilisation et nous rpandons partout la honte du nom
allemand!

A ces derniers mots, une fureur indescriptible s'empara des galonns.
Les poings se levaient, les visages se crispaient ou se tumfiaient, les
mchoires prominaient, le hourvari, sous l'outrage, tait devenu plus
formidable encore. Il fallait en finir avec celui qui n tait plus qu'un
abominable nergumne. On vit surgir une crosse de revolver et je crus
mme distinguer que le rpugnant Schlapps s'apprtait  lui cracher au
visage.

On allait se jeter sur lui ou l'tendre d'un coup de feu, quand la porte
s'ouvrit, et l'on vit se profiler dans la pnombre une haute et forte
silhouette, suivie d'une autre plus mince. C'tait le colonel von
Steinitz accompagn de l'adjudant du rgiment, le premier lieutenant
Derschlag.

Le vacarme fut coup net. Tous se dressrent, s'immobilisrent,
sonnrent des talons et donnrent le salut rglementaire.

--Messieurs, j'entends beaucoup de bruit. Voudriez-vous m'expliquer ce
qui se passe? pronona d'une voix glaciale, entre ses favoris 
l'autrichienne, le colonel von Steinitz.

--Je fais appel  votre haute conscience, monsieur le colonel, commena
le capitaine Kaiserkopf, aprs un instant de stupeur, je fais appel 
votre haute conscience pour juger de cette affaire et la rgler selon
qu'il appartiendra  votre sagesse. Monsieur le lieutenant Koenig, que
voil, n'est pas content du tout...

--Pas content? Et de quoi?

--Pas content de ce que nous faisons en Belgique.

--Comment, monsieur, dit le colonel von Steinitz en se tournant vers le
dlinquant, vous n'tes pas satisfait de nos victoires, de l'avance
merveilleuse de nos troupes et des avantages sans prcdent que nous
valent dj nos armes?

--Non, monsieur le colonel, fit Kaiserkopf, monsieur le lieutenant Koenig
n'en est pas satisfait, et il vient de nous le faire savoir en des
termes qui... en des termes que, _Donnerwetter!_... en des termes
intolrables dans une socit d'officiers allemands. Il nous a traits
d'assassins, de brigands...

--Voyons, messieurs, je ne comprends pas trs bien. Veuillez m'exposer
un peu plus clairement les circonstances de cet incident, car je crois
m'apercevoir qu'il y a eu entre vous une sorte d'altercation.

Tant bien que mal le capitaine Kaiserkopf se lana alors dans le rcit
plutt rocailleux de l'affaire, aid par les prcisions qu'y ajoutait la
langue acre du premier-lieutenant Poppe, ainsi que par les signes
confirmatifs de Schimmel. Le colonel von Steinitz coutait avec
attention ce rquisitoire laborieux, paraissant soupeser, derrire ses
lunettes d'or  mesure qu'il se dveloppait, l'accroissement des charges
et en valuer la gravit.

Koenig ne faisait pas un geste et semblait absent.

--Qu'avez-vous  rpondre pour votre dfense? lui demanda le colonel,
lorsque ce fut  peu prs fini.

--Rien, monsieur le colonel.

--Vous reconnaissez l'exactitude des propos qui vous sont prts?

--Je la reconnais.

--Et vous ne les rtractez pas?

--Je ne les rtracte pas.

Il y eut un silence, puis le colonel laissa tomber avec un certain
ddain:

--Je vois, vous tes un humanitaire.

--Non, monsieur, je suis un soldat.

Chacun attendait. La minute tait angoissante, et moi-mme, bien que je
me fusse gard de prendre la moindre part dans ce qui venait de se
passer, je me sentais absolument boulevers.

Le colonel fit quelques pas en long et en large de la chambre, frisant
entre deux doigts perplexes la pointe d'un de ses favoris. Puis,
revenant sur Koenig et le regardant dans les yeux, il reprit:

--Monsieur, puisque vous vous dites un soldat, un soldat allemand, il me
semble que vous connaissez bien mal votre profession. Ce n'est pas avec
des doctrines telles que les vtres que l'on fait la guerre. O en
serions-nous? O en serait l'Allemagne? Nous avons des auteurs
militaires, monsieur, de grands matres, qui sont les miens et qui
devraient tre les vtres. Ils ont approfondi, mieux que vous ne le
sauriez faire, les lois et les secrets de la guerre. Les avez-vous lus?
Vous vous levez contre les procds rigoureux que les armes en
campagne sont tenues d'exercer, tant pour leur propre scurit que pour
la prparation mthodique de la victoire. Ce sont de pnibles
ncessits, mais des ncessits inluctables. Clausewitz a dit: La
guerre est un acte de violence destin  contraindre l'adversaire 
excuter notre volont. Dans l'emploi de cette violence il n'y a pas de
limites. La guerre ne connat que ce moyen: la force. Il n'en est pas
d'autre; c'est la destruction, le carnage, la mort, la dvastation des
provinces, et cet emploi de la force brutale est de rgle absolue. Le
gnral von Hartmann a crit: Ce serait de gaiet de coeur s'adonner 
une chimre que de mconnatre que la guerre du temps prsent devra tre
conduite avec une rigueur plus dnue de scrupules, avec plus de
violence et une violence plus gnrale que jamais dans le pass. Quand
la guerre nationale clate, le terrorisme devient un principe
militairement ncessaire. Et notre grand Bismarck: La vritable
stratgie, disait-il, consiste  pousser votre ennemi et  le frapper
durement. Avant tout, vous devez infliger aux habitants des villes
envahies le maximum de souffrances, de faon  les dgoter de la lutte
et  vous assurer leur concours dans la pression  faire sur leur
gouvernement pour l'amener  se rendre. Vous ne devez laisser aux
populations que vous traversez que leurs yeux pour pleurer.

--On ne les leur laisse mme pas, murmura Koenig.

--Connaissez-vous, monsieur, le manuel de notre Grand tat-Major (et,
ce disant, le colonel porta les doigts  sa visire) sur les _Lois de la
Guerre continentale_?... Vous y auriez vu, avec toute la pondration et
la prudence de termes que comporte une publication officielle de ce
genre, qu'une guerre nergiquement conduite ne peut pas tre uniquement
dirige contre l'ennemi combattant et ses dispositifs de dfense, mais
qu'elle devra tendre galement  la destruction de ses ressources
matrielles et morales.

Il dgansa deux boutons de sa tunique, fouilla dans sa poche intrieure,
en retira un petit livre, qu'il feuilleta d'un index rapide. Il lut:

--C'est en creusant l'histoire des guerres que l'officier se dfendra
contre les ides humanitaire exagres, qu'il se rendra compte que la
guerre comporte forcment une juste rigueur et, bien plus, que la seule
vritable humanit rside souvent dans l'emploi dpourvu de mnagement
de ces svrits.

Puis il ajouta:

--Voil, monsieur, ce que vous auriez d savoir, avant de vous permettre
des critiques inadmissibles dans votre bouche et qui, par-dessus la tte
de ces messieurs, vont atteindre (il salua de nouveau) notre Haut
Commandement.

Tous se raidirent  son exemple dans le geste du salut.

--Et sans qu'il vous suffise de cette grave incorrection, poursuivit le
colonel von Steinitz en haussant le ton, sans qu'il vous suffise d'avoir
os vous prononcer effrontment contre l'enseignement formel de nos
autorits militaires, prenant ainsi position de rebelle  l'gard de
nos chefs  tous et de notre souverain lui-mme, vous avez encore doubl
votre faute par la faon intolrablement grossire, insultante et
provocatrice dont vous avez voulu marquer votre insubordination. Je suis
trs mcontent. Vous allez prendre les arrts de rigueur, en attendant
les suites que comporte cette affaire. Je vais informer de cet incident
monsieur le major von Nippenburg, aprs quoi j'adresserai un rapport au
gnral.

Blanc comme un mort, Koenig serrait les dents, et pas un muscle de son
visage dcompos ne tressaillit.

--_Ich habe die Ehre_... termina le colonel. Capitaine, je n'ai pas un
reproche  vous faire. Vous avez t parfait. Bonsoir, messieurs.

Puis, revenant  Kaiserkopf et dsignant l'appartement proche o
pleuraient toujours les prisonnires:

--Seulement, croyez-m'en, capitaine, les femmes sont peut-tre de trop.

       *       *       *       *       *

Le bourgmestre fut fusill le lendemain matin. Ses compagnons prirent,
sous escorte, le chemin d'Aerschot, d'o ils durent ensuite tre dirigs
sur l'Allemagne.

J'tais trs inquiet de Koenig. Qu'allait-il lui arriver? J'en causai
longuement avec Schimmel. Son cas tait net: c'tait le conseil de
guerre, la dgradation et cinq ans de forteresse. Mais si Schimmel, sa
colre de la veille tombe, n'avait plus que du mpris pour le
malheureux Koenig et abandonnait toute animosit  son endroit, il se
refusait par contre  tenter quoi que ce soit pour le sauver et se
dsintressait de son sort.

Il n'en tait pas de mme pour moi. J'aimais Koenig, et, bien que je
fusse loin, trs loin, d'accorder la moindre approbation  ses ides, je
ne m'en dissimulais cependant ni la noblesse, ni l'trange sduction.
J'prouvais un chagrin sincre de la terrible msaventure o l'avait
entran son coeur trop chevaleresque et j'aurais donn tout au monde
pour l'en tirer.

A force d'y rflchir, je me rappelai opportunment le baron Hildebrandt
von Waldkatzenbach et ses hautes relations. Il me sembla que son
intervention, ou plutt celle de ses nobles protecteurs, pourrait
peut-tre faire dvier le glaive de la justice martiale et lui
soustraire, par quelque subtile manoeuvre d'influence, la belle tte pure
de Koenig.

Je ne voyais pas le baron tous les jours, mais je n'avais pas cess
d'tre dans les meilleurs termes avec lui; il m'appelait toujours son
cher ami et continuait de faire  ma bourse, surtout depuis notre
entre en campagne, l'honneur d'emprunts ritrs, dont le total devait
se monter maintenant  une somme assez ronde.

J'allai le trouver  son cantonnement de la 6e compagnie.

--Ah! cher ami... khrr, khrr... je suis bien heureux de vous voir.

Ses quatre poils de moustache m'accueillaient avec un hrissement
affable.

Je ne tardai pas  le mettre au courant de l'affaire Koenig et  lui
faire pressentir le service que j'attendais de lui.

Il rflchit un instant. Ses yeux changeants de chat passrent
successivement au bleu, au gris, au jaune, puis revinrent  leur vert
primitif. Il sourit alors d'un air sournois et me dit:

--Je ne crois pas... khrr, khrr... qu'il soit besoin de monter si haut.

--Comment a? fis-je navement. Avez-vous un autre moyen? Il s'agit,
vous m'entendez bien, d'arrter en route le rapport du colonel...

--Ou d'empcher le colonel... khrr, khrr... de le transmettre.

--Sans doute, et c'est ce qui vaudrait le mieux, mais...

Il sourit de nouveau et reprit:

--Le petit lieutenant von Bckling... khrr, khrr... s'en chargera. Von
Bckling n'a rien  me refuser... khrr, khrr... Je lui parlerai.

--Et vous croyez... fis-je en rougissant...

Je commenais  comprendre. Dcidment, le baron Hildebrandt von
Waldkatzenbach tait plus intelligent que je ne croyais. Je n'aurais
jamais os trouver celle-l!...

--Soyez tranquille, cher ami... khrr, khrr... Von Bckling suffira.

Nous nous sparmes avec effusion. Je me sentais dlivr d'un grand
poids.

Le lieutenant von Bckling dut suffire, en effet, car nous n'entendmes
jamais parler du rapport. Deux jours plus tard, Koenig voyait lever ses
arrts. On attendit. Rien ne se passa.

D'ailleurs, le flot extraordinairement rapide des vnements qui
suivirent, et sur lesquels j'anticipe quelque peu, fit vite oublier
cette affaire. Et comme ce fou de Koenig eut l'esprit de ne se livrer 
aucune nouvelle incartade, du moins avant la dernire, que je
raconterai, personne n'y pensa plus.

J'aime  croire qu'il ne sut jamais par suite de quelle intervention, et
 la faveur de quels moyens dtourns, il put chapper au conseil de
guerre.




VII


Le 25 aot, nous nous trouvions sur la route de Louvain. Nous marchions
allgrement  travers une riche campagne verte et jaune, exubrante
d'arbres, de prs et de froment. La troupe chantait de beaux _lieder_ du
pays natal, tandis que des ruines fumaient aux horizons et que des
bandes errantes de fugitifs se dispersaient  notre approche pour se
jeter dans les champs, mains leves. On leur envoyait tranquillement
quelques coups de fusil, sans autrement se dranger. Une odeur
pntrante de moissons fraches et de chairs brles flottait dans
l'atmosphre tide. La canonnade roucoulait. Sous le soleil ruisselant,
c'tait un magnifique paysage de guerre et de nature.

Nous commenmes par dcouvrir, dans le sud-sud-ouest, mergeant de la
vgtation et comme suspendue dans l'azur, la pointe fine d'une flche
denticule. S'levant de plus en plus, elle dgagea bientt quatre
jolies tourelles d'angle, dont on distinguait trs bien  la jumelle le
dlicieux ouvragement. Puis la tour apparut, puis la longue arte du
toit, portant, comme un joujou en quilibre, un clocheton. A mesure que
nous avancions, se dvoilaient et se prcisaient d'autres tours,
d'autres tourelles, d'autres toits aigus, des clochers ajours, des
dmes, des frontons, des lanternes, des faades guilloches, des
dentelles et des girouettes. Tout le centre de la ville tait occup par
une splendide masse gothique, qui, dans l'panouissement de ses
arcatures, de ses pinacles, de ses ogives, de ses campaniles et de ses
roses, fleurissait comme une fastueuse corbeille de pierres dispose sur
le parterre des maisons, devant un fond lger de frondaisons et la
perspective harmonieuse d'une colline. C'tait Louvain.

--Louvain! Louvain! rptions-nous remplis d'enthousiasme.

--_Loewen! Loewen!_ frmissaient joyeusement les soldats.

Je me rjouissais de visiter cette ville fameuse, pleine de merveilles
d'architecture. Je me rappelais les leons de l'rudit Anton Glcken,
professeur d'histoire de l'art  l'universit de Halle. Il nous en avait
fait une, prcisment, sur Louvain et j'en avais noirci plusieurs pages
de mon cahier de notes. J'tais impatient de pntrer sous les votes
majestueuses de Saint-Pierre, d'admirer les faades ornementes du
clbre Htel de Ville, d'inspecter l'attique de Saint-Michel, les
stalles de Sainte-Gertrude, le tabernacle de Saint-Jacques, la tour
Jansnius, l'glise du Grand Bguinage, les vnrables salles de
l'antique Universit et son vestibule gothique. Peut-tre mme, si notre
sjour dans la vieille capitale des ducs de Brabant se prolongeait plus
de quelques heures, peut-tre aurais-je le temps d'aller m'asseoir  un
pupitre de son illustre Bibliothque et l, oubliant pour de trop courts
instants la guerre et le bruit des armes, d'y feuilleter pieusement
quelques-uns de ses prcieux manuscrits et de ses exemplaires uniques.

Colonel et musique en tte, le rgiment fit son entre dans la ville par
la porte de Malines. De droite et de gauche s'inflchissaient les
jardins tenant la place des anciens remparts. L se mamelonnait le
Mont-Csar, portant encore les restes du chteau fodal o s'tait
discipline la jeunesse de Charles-Quint, sous la direction de son
prcepteur Floriszoon, qui fut pape. Nos tambours rveillrent les chos
de la longue rue, o s'alignaient de vtustes et nobles htels, aux
fentres endormies, aux manires graves. Des groupes de soldats
allemands, le calot sur le front, les mains dans les poches, flnaient
au long des trottoirs, regardant d'un air apathique les immeubles. L'un
de ceux-ci, plus moderne,  deux tages, portait cette enseigne brosse
en initiales noires sur la largeur de sa muraille: MAISON AMRICAINE.
Notre arrive bruyante faisait sensation. Durant que nous nous
enfoncions, derrire nos cuivres, dans le coeur de la cit, la foule
allemande ne cessait de crotre et nous acclamait. Il semblait que la
ville ft dj pleine de troupes. Les _Feldgrauen_ entraient, sortaient
par les portes voussures des maisons o ils avaient leurs
cantonnements, bambochaient ou fumaient aux fentres, remplissaient les
boutiques et les pintes, commeraient ou se querellaient avec les
petits trafiquants de la rue. Parfois on voyait passer un otage encadr
de baonnettes ou quelque soutane affole poursuivie par les lazzi de la
soldatesque.

Taratata! tanrantamplan!... Nous contournions l'norme vaisseau ogival
de la Collgiale, flanqu comme au moyen ge de ses maisons basses, et
nous dbouchions  toute fanfare et au pas de parade sur la Grand'Place,
o la surprenante vision de l'Htel de Ville nous apparut tout  coup,
orfvre comme un immense reliquaire, dans l'blouissement marmoren de
ses trois tages et de ses trente-neuf fentres fleuries, de ses
galeries, de ses balcons  rseaux, de ses quarante lucarnes, de ses six
tourelles surmontes de leurs six flches, et sous l'ploiement
orgueilleusement noir, blanc, rouge de l'tendard allemand plant  son
sommet. A toutes les baies de l'admirable difice se montraient des
grappes de ttes casques. Un peloton de garde tait rang sur les
marches de l'escalier d'entre, au perron duquel se tenait
l'_Etappen-Kommandant_, le major von Manteuffel, qui nous saluait de
l'pe.

La dislocation se fit un peu plus loin, au Vieux-March. Revolver au
poing, sergents et feldwebels couraient de tous cts pour assurer des
locaux. On nous logea, le capitaine Kaiserkopf et moi, avec une
vingtaine d'hommes, dans une belle maison XVIIe sicle de la rue des
Moutons, appartenant  un professeur de l'Universit. Notre premier soin
fut de nous y restaurer copieusement, mettant  contribution l'office,
la cave, la cuisine, la cuisinire et le professeur lui-mme, qui fut
contraint de nous servir de sommelier.

Aussitt que je fus libre, je sortis faire un tour en ville. Nos soldats
taient dj rpandus par bandes dans les rues. Il y en avait aussi
beaucoup du 165e hanovrien, dont le rgiment paraissait tre au complet
 Louvain, comme le ntre. De nouvelles troupes ne cessaient d'ailleurs
d'affluer. Il en venait de partout, du sud, du nord, de l'est, par la
rue de Namur, par la rue de Diest, par la rue de Tirlemont et par celle
des Joyeuses-Entres. Les parcs et les boulevards foisonnaient de
campements. Sur les pelouses et les plates-bandes, le train avait tir
ses chariots et les artilleurs leurs canons. Les chevaux taient
attachs aux platanes centenaires dont ils rongeaient l'corce. Les
chausses, les trottoirs, les places, les gazons pitins et creuss
d'ornires croupissaient sous des couches de fumier. Toute la sentine de
l'arme pourrissait sur la ville.

Revenu sur la Grand'Place, je m'absorbai longuement dans la
contemplation de la riche joaillerie de l'Htel de Ville. Tout blanc,
entirement sculpt, fouill comme un rtable d'ivoire, le somptueux
monument tait couvert du haut en bas de statues et de hauts-reliefs, de
niches gmines, de dais et de consoles. Toute l'histoire de la cit s'y
trouvait figure dans le costume de l'poque, sous les traits de
personnages du temps ou la fable de scnes bibliques. Princes, seigneurs
chanoines, thologiens, bourgmestres, chevins et marchands y mlaient
leurs effigies hroques ou grotesques, svres ou hilares en toutes
sortes de postures solennelles ou gaillardes, pieuses ou lubriques. Se
doutaient-ils, tous ces joyeux compres, tous ces braves bourgeois de
Louvain, qu'un jour viendrait o le gnral von Kluck, en route pour
Bruxelles et Paris, coucherait cavalirement chez eux, o la botte
peronne et la cravache altire du major von Manteuffel rgneraient 
la prussienne sur leur fastueuse demeure? Sous les trois couleurs de
notre drapeau imprial, le magique Htel de Ville, l'orgueilleux palais
communal, n'tait plus maintenant que la _Kommandantur_.

En face se trouvait la collgiale de Saint-Pierre. Lorsque je pntrai
dans sa vaste enceinte, le calme grandiose qui m'accueillit, au sortir
du tohu-bohu de la place, me fit une profonde impression. Entre ses
vingt-huit faisceaux de colonnettes et dans la lumire de ses vitraux,
la nef s'ouvrait, s'envolait et se prolongeait avec une mystrieuse
splendeur. Des groupes de femmes et de bguines priaient, affales sur
les dalles ou aux dossiers des agenouilloirs, et leurs marmottements
confus, s'exhalant comme un encens, s'unissaient peut-tre en une mme
et vaine imploration pour leurs morts, pour leurs combattants, pour la
Belgique. Dans une chapelle, un office bas se clbrait au son d'une
clochette aigrelette. Mais ces manifestations d'un culte qui n'tait pas
le mien m'intressaient peu. Toute mon attention se trouvait requise par
les merveilles artistiques dont regorgeait la basilique. D'admirables
panneaux de matres flamands, des fonts baptismaux de Metsys, des orgues
de Golphus, un banc de communion de Papenhoven, un tabernacle, des bois
peints, des marbres, des ferronneries, des tombeaux composaient un
vritable muse allant du gothique au dix-huitime. Une chaire de
vrit, complique et touffue, reprsentait sous un baldaquin de
palmiers le reniement de saint Pierre et la conversion de saint Paul.
Deux chefs-d'oeuvre de Bouts ornaient la chapelle des Chirurgiens et
celle des Brasseurs. L'un figurait le martyre de saint Erasme,
dsentraill par deux bourreaux en prsence de l'empereur. Le second,
qui peignait la Cne, tait le panneau de milieu d'un triptyque dont les
volets appartenaient l'un au muse de Berlin, l'autre  la Pinacothque
de Munich. Nous possdions maintenant l'ensemble, avec la partie
centrale qui nous manquait.

Mais le morceau le plus remarquable tait peut-tre le jub. Il ouvrait
sur le choeur trois merveilleuses arcades du plus riche style flamboyant,
festonnes, enguirlandes, enchevtres de feuillages et peuples de
statuettes d'aptres. Eclair par un lustre  douze branches et surmont
d'une croix immense, il mettait dans l'austrit du milieu, et malgr le
luxe de son ornementation, une touche d'une rare lgance et d'un art
parfait.

Au sortir de cette visite minutieuse, que mon got pour les belles
choses et le souvenir de mon cours universitaire avaient prolonge je
sentis le besoin de reposer un peu mes jambes fatigues, tout en
humectant mon gosier altr d'une chope ou deux de bire de Louvain.
J'entrai  cette fin, rue de Bruxelles, au caf Sody. Le tenancier, aid
de ses deux filles, servait de son mieux de nombreux soldats. On
tapageait, on se dbraillait, on lutinait les donzelles qui,
rougissantes, regardaient leur pre, ne sachant si elles pouvaient
rsister ou s'il leur fallait se laisser tripoter. Des landwehriens, qui
assuraient avoir travers le territoire hollandais, tiraient de leurs
poches des poignes de cents et montraient des paquets de cigarettes de
Maestricht.

--Nous sommes de braves gens, disaient-ils en rpandant leur monnaie. Il
n'y a pas de meilleurs bougres que les Allemands.

Quel que ft l'agrment du lieu, je m'y attardai moins qu' la
Collgiale, car je voulais voir l'Universit. Elle se trouvait rue de
Namur. Il tait  peu prs quatre heures quand j'y entrai. La
Bibliothque, comme je l'ai dit, m'attirait surtout. J'esprais pouvoir
en examiner  mon aise les anciennes salles, avec leurs superbes
boiseries et leurs portiques  colonnes, celle des Promotions, celle des
Portraits, les statues de philosophes et d'crivains, les vieilles
toiles retraant les traits de Juste Lipse, d'Erasme, de Jansnius. Je
dsirais vivement voir et tenir entre mes mains certains des joyaux de
ses collections, le petit manuscrit de Thomas  Kempis ou le fameux
exemplaire sur vlin d'Andr Vsale, prsent de Charles-Quint. Sans
prtendre  l'rudition d'un mdiviste ou d'un docteur en droit canon,
le modeste tudiant que j'tais pouvait cependant trouver dans ce docte
sanctuaire de quoi intresser sa curiosit.

Je m'arrtai d'abord, plein d'merveillement et de respect dans le grand
vestibule du rez de chausse. L'admirable crypte s'approfondissait,
rgulire et hypostyle, sous les poutres normes de son plafond, entre
de larges arcades  cannelures que supportaient de gros piliers ronds 
chapiteaux feuillus. Construite pour servir de Halle aux Drapiers, elle
avait longtemps retenti du bruit des changes, avant de rsonner du choc
des discussions scolastiques et d'tre balaye par les robes des
professeurs. La poussire en tait savante et l'ombre tutlaire.

J'allais m'engager sur les marches de l'escalier  double rampe qui
montait aux tages, lorsqu'une fusillade insolite, clatant au dehors,
vint m'arracher  ma mditation. Le pitinement prcipit de gens qui
couraient, des cris, d'inquitantes rumeurs parvenaient de la rue. Je
sortis. Des portes se fermaient brusquement, des volets se closaient,
des soldats en alerte, l'oeil sur le qui-vive et la gchette au doigt,
obliquaient ou rasaient les murs avec circonspection.

--Qu'y a-t-il? demandai-je  un sous-officier qui se htait.

--Vous n'entendez pas, _Herr Fhnrich_?... La bataille se rapproche...
C'est l-bas...

Son bras se tendait en direction du nord-ouest. Il disparut.

La canonnade, en effet, s'entendait  peu de distance et avec une
intensit singulire. Dans le zle de mon exploration je n'avais pas
prt attention  son accroissement. J'en percevais maintenant trs fort
le grondement sinistre, et je me sentis subitement plein d'apprhension.
Que se passait-il exactement? Je m'lanai dans la direction indique.
Le centre de la ville bourdonnait comme une ruche en dlire. Partout
rgnait le plus grand dsordre. Des officiers, hors d'eux, clamaient
des injures en brandissant des revolvers. Des cavaliers galopaient dans
les rues, en criant: _Alarm! Alarm!_ Les estafettes se succdaient 
la Kommandantur. Une tourbe de soldats confluait de toutes parts,
ahuris, furieux arms ou non, quelques-uns le pot en main ou une garce
dans le coude, d'autres belliqueux et harnachs jusqu'aux dents. Des
automobiles ptaradaient en tous sens, montaient sur les trottoirs et
les gazons. Fouaills jusqu'au sang, les chevaux, par quatre, roidissant
leurs muscles, entranaient dans un vacarme de ferraille et de jurements
leurs canons et leurs caissons. Des bataillons prcipitamment rassembls
prenaient le pas de course vers le nord.

--_Alarm!_... _Alarm!_...

Le tonnerre de l'artillerie semblait maintenant crouler aux abords mmes
de la ville. Des essaims d'habitants masss sous les portes ou aux
encoignures des rues haletaient d'motion et ne cachaient pas leur joie.

--Ce sont les Belges! criaient-ils. Ce sont les Anglais!... Ils arrivent
de Malines!

Une harde de hussards essouffls, poussireux, sordides, venant du
combat, rentraient dans Louvain, tirant leurs btes par la bride. Ils
sentaient la dfaite. Des vagues de fuyards, des chariots aux traits
rompus, des dbris de convois, tout un ressac de champ de bataille
refluait  gros bouillons sales vers l'arrire en roulant ses paves.
Les troupes qui sortaient se heurtaient, comme en un mascaret, au flot
qui remontait. Dans la confusion dans l'incertitude o l'on tait si
l'ennemi ne se trouvait pas dj aux portes, les fusils partirent; des
corps allemands tombrent des deux cts. Ce fut un instant
d'inexprimable bagarre. Je vis mme, au carrefour de la rue du Poirier,
prs de la Dyle, un officier du 165e descendu net d'un coup de feu par
un soldat de son rgiment: une vengeance, sans doute. J'allais courir
sus au misrable, car j'avais aperu son geste; mais l'assassin se
perdit dans la cohue.

Les dflagrations devenaient maintenant gnrales, se rpercutant avec
une rapidit foudroyante dans tous les quartiers. On tirait dans la rue
de Bruxelles, dans la rue du Canal, dans la rue de la Station, du ct
du boulevard de Tirlemont, de la rue Lopold, de la rue Marie-Thrse,
du Grand Bguinage, de la porte de Namur. Les hordes en dbandade mles
aux troupes qui restaient ou  celles qui arrivaient encore de l'est ou
du sud taient dans un tat d'exaspration indescriptible. On hurlait de
partout:

--_Man hat geschossen!... Die Civilisten haben geschossen!..._

De nombreux cadavres d'habitants de Louvain parsemaient dj les rues.
On paulait sur tout ce qui se montrait aux fentres ou sur les toits.
La chasse  l'homme tait ouverte. Au crpitement de la fusillade se
joignit bientt la crcelle des mitrailleuses. Les carreaux et les
vitrages volaient en clats. Les tuiles retentissaient sous la grle. On
enfonait les portes. On plaait des ptards sous les murs. On se ruait
frocement dans les maisons, crosses ou baonnettes leves. On
poursuivait les gens de chambre en chambre. On en sortait des caves o
ils s'taient rfugis et on les massacrait sur les pavs. Il en fuyait
par-ci, par-l, au dehors, affols et tourbillonnants, qu'on abattait
comme du gibier.

--_Schweinehunde! Schweinehunde!_ aboyaient les massacreurs en traquant
leurs victimes.

J'essayai de regagner tant bien que mal la Grand'Place. Il tait huit
heures du soir. En passant devant le caf Sody, o j'avais bu de la
bire, je vis le patron tendu la gorge tranche sur son comptoir. Une
de ses filles rlait et rendait le sang. L'autre avait disparu.

Sur la Grand'Place, c'tait  la fois le tumulte et la fte. Les cafs
et tavernes dbordaient de monde. Au Lyrique, au Gambrinus, on
s'crasait. J'entrai au caf Rubens, o des officiers ripaillaient au
milieu d'un dferlement de drlesses, de filles en cheveux, de putains
allemandes venues d'Anvers, de Bruxelles ou d'Ostende, qui hurlaient 
la mort ou excitaient au pillage. Kaiserkopf,  moiti ivre, se
dchanait entre deux pouffiasses.

--J'ai vu le major von Manteuffel, braillait-il. Toute la ville sera
punie. Jusqu'ici nous n'avons brl que des villages. Maintenant,
_Donnerwetter!_ nous commenons avec les grandes villes. Louvain sera la
premire qu'on dtruira.

Toute la salle clata de joie dans une tempte de _hoch!_

Je fus pris d'un frisson  cette perspective; mais je me rassurai en
pensant qu'il ne pouvait s'agir que d'une rodomontade du trop bouillant
capitaine. C'tait dj assez, me semblait-il, des meurtres de civils et
de l'assaut des domiciles privs.

On continuait  tirailler au dehors. Parfois on entendait le sifflet
d'un sous-officier, suivi d'une salve plus forte. C'taient les
excutions rgulires qui commenaient. Soudain quelqu'un cria:

--Au feu!...

Cela jeta une certaine perturbation. Cependant la plupart des officiers
se rassirent, au milieu de leurs chopes, de leurs femmes et de leurs
assiettes. Quelques-uns seulement sortirent. Je les suivis.

Le feu venait, en effet, d'clater sur plusieurs points de la ville. Il
rougeoyait chausse de Tirlemont, place du Peuple et du ct de la gare.
Un instant aprs, les flammes s'levaient sur la rue de Diest. Une fume
opaque montait et tournoyait, couvrant peu  peu tous les quartiers de
l'est. On percevait en mme temps le son de frquentes mitraillades,
mais sans cris: c'tait trop loin. Dans la direction de Malines, le
canon tonnait toujours, s'effaant graduellement. Au concert de
l'Alhambra, tout proche, une musique militaire jouait des airs de
danses.

Tandis qu'environn d'un grand concours de soldats qui applaudissaient
et s'jouissaient je demeurais l, tout tourdi, me tournant de ct et
d'autre pour voir si de nouveaux points d'incendie se montraient et
surveiller la marche du sinistre, j'aperus inopinment Schimmel qui
traversait la place. Parfaitement dtach de ce qui se passait autour de
lui, le lieutenant paraissait uniquement occup d'une affaire
personnelle. Pour tout dire, le lieutenant Schimmel tait en bonne
fortune, mais comme peut tre en bonne fortune un officier prussien dans
une ville conquise. Il emmenait ou plutt il entranait violemment par
le poignet une femme, une religieuse d'une surprenante beaut. Toute
ple, plore, mordant ses lvres, ses longs cheveux noirs baignant ses
paules, la jeune nonne, crispant dans sa robe d'tamine ses formes
fuseles, rsistait avec l'nergie vaincue de la faiblesse et du
dsespoir. Un ecclsiastique courait derrire eux, en proie  la plus
vive motion.

--Malheureux! suppliait-il... Respectez cette soeur!... C'est
Mademoiselle de...

Et il cita un des plus grands noms de la Belgique.

Froidement, Schimmel se retourna, dirigea sur l'importun la mire de son
revolver, visa et fit feu. Le prtre tomba raide mort.

Puis il disparut avec sa proie dans la direction d'un htel du
Vieux-March.

Mais, brusquement, voici qu'une maison se mettait  flamber tout prs de
moi, allume d'un coup comme une bchette. Puis une autre; puis une
troisime, place Marguerite. Une intense odeur de rsine empesta l'air.
En mme temps dbouchait de la rue de la Station toute une escouade de
sapeurs incendiaires, organise et munie d'instruments perfectionns,
commande par un feldwebel du gnie. Ils avaient des pompes  ptrole,
des seringues  benzine, des fuses, des grenades, des pastilles
chimiques. Ils s'clairaient de torches d'actylne et lanaient des
signaux lumineux. Je les vis avec terreur s'approcher de la tour de
faade de la Collgiale, au bas de laquelle ils commencrent de disposer
un bcher. D'autres brisaient les vitraux  coups de grenades ou
dressaient des chelles aux angles du transept pour aller bouter le feu
aux toits des chapelles.

Je n'en croyais pas mes yeux, quand une lueur subite se projeta d'un
grand btiment situ  l'entre de la rue de Namur. Horrifi, je me
prcipitai de ce ct. Mon sinistre pressentiment ne m'avait pas tromp.
Les Halles universitaires commenaient  brler. Une quipe de
ptroleurs s'y employait. Un officier dirigeait la manoeuvre.

Tandis que je demeurais l, clou sur place, un pre josphite sortit
boulevers de l'difice, et, courant  l'officier, les mains jointes:

--Au nom du ciel, arrtez!... Vous ne savez pas ce que vous faites!...
Mon Dieu!... Mais c'est l'Universit!... C'est la Bibliothque!...

L'officier toisa le pre d'un regard d'acier; il se borna  rpondre
sobrement:

--_Es ist Befehl[3]._

Le pauvre homme s'affaissa en sanglotant sur le seuil vnrable que, peu
d'heures auparavant, j'avais franchi d'un pas si allgre et si
respectueux.

Je ne pus en supporter davantage. Saisi de frayeur devant cette
catastrophe, pris ensuite de peur pour moi-mme, pour ma scurit
personnelle, pour mes propres effets, mon argent, les petits souvenirs
de famille, d autres aussi, que je conservais pieusement dans un coin de
mon paquetage, je m'enfuis dans la direction du sud, du ct de mon
logement.

J'allai donner en plein du nez sur le ventre d'un gros capitaine de
gendarmerie.

--Pardon... oh! pardon, monsieur le capitaine!... Savez-vous si a brle
rue des Moutons?

--Rue des Moutons... ma foi...

---C'est l que je suis cantonn... dans une maison... chez un
professeur...

--Oh! dans ce cas, rassurez-vous, mon jeune _Fhnrich_, les maisons o
sont cantonnes nos troupes ne risquent rien; elles sont naturellement
livres au pillage, mais elles ne seront pas brles... du moins pour le
moment. Vous pouvez continuer tranquillement votre promenade. _Guten
Abend!_

Je remerciai le bon capitaine de son assurance, et, dsormais tranquille
pour ce qui me concernait, je revins, comme mdus, contraint par une
obsession infernale, au spectacle de la ville en flammes. Des centaines
de maisons incendiaient dj le ciel de lueurs framboises. Le Palais de
Justice, l'Acadmie des Beaux-Arts, le Thtre brlaient. Le quartier de
la Station n'tait qu'un immense brasier. Tout grondait et ronflait. De
toutes parts, c'taient des craquements, des fracas, des dislocations,
des effondrements. Des squelles d'habitants en appareil htroclite
essayaient de se sauver, d'chapper  l'crasement, au feu ou au
massacre et fuyaient vers le sud ou l'ouest au milieu des balles.
D'autres grillaient dans les immeubles et l'on entendait leurs cris
pouvantables.

Seules les maisons immdiatement attenantes  la Kommandantur taient
protges. De nombreux soldats avec des pompes en arrosaient
copieusement les murailles, dirigeant leurs jets de manire  empcher
le rideau des flammes environnantes de se porter o il ne fallait pas et
de propager l'incendie jusqu'au prcieux difice qui abritait le major
von Manteuffel, ses officiers, ses services et une grosse garnison. Des
tuyaux taient posts  cet effet  travers les appartements et
conduisaient l'eau sur les toits, d'o elle retombait tout autour en une
fine pluie incessante.

En dehors de cette oasis, la chaleur tait intolrable. Une sensation
d'touffement prenait crement  la gorge. Dans les rues, devenues  peu
prs impraticables, on se heurtait  chaque pas  des amas en ignition
ou  des boulements fumeux et il fallait faire de longs dtours pour
circuler dangereusement d'un quartier  l'autre, sous les chutes de
poutres et l'avalanche des moellons. Il faisait plus clair qu'en plein
jour de soleil. Je tombai, rue Lopold, sur Wacht-am-Rhein qui,  la
tte d'une bande hurlante de forcens, avait pris possession de tout un
lot, dont il tait le roi, le Nron, et dont il dtruisait
systmatiquement les maisons. Le sac commenait  s'organiser; mais
l'incendie le rendait encore prilleux et, pour le moment, tout  leur
furie, les soldats s'acharnaient plutt  brler qu' piller. Place de
la Station, on excutait en masse. Plusieurs centaines de civils y
taient parqus, hommes, femmes, enfants, attendant leur sort, bras
levs. Sous les ordres d'un major  cheval, des officiers les
fouillaient, les dpouillaient de leur argent et de leurs bijoux, puis
les envoyaient au peloton d'excution. Dans un coin de la place on
fusillait des prtres lis quatre par quatre.

Je me trouvai, je ne sais comment, dans le haut de la rue par o nous
avions fait, le matin, notre entre triomphale. Elle se consumait, d'une
extrmit  l'autre,  l'exception toutefois de la maison amricaine,
intacte, dont l'enseigne dtachait ses grandes lettres noires dans la
clart aveuglante de la nuit en flammes. Sur la porte se trouvait
placarde cette affiche imprime et timbre du cachet du Commandant
imprial de la Circonscription de Louvain:

     Dieses Haus ist
     zu schtzen.

     _Es ist streng verboten, ohne
     Genehmigung der Kommandantur
     Huser in Brand zu setzen._

     Kaiserliches Garnison-Kommando[4].

Je reconnus la petite butte du Mont-Csar et n'eus que quelques pas 
faire pour l'escalader. De l, le panorama tait ferique. La mer de feu
s'tendait devant moi, battant l'horizon de ses vagues blouissantes. Au
centre, le gigantesque vaisseau incandescent de la Collgiale s'y
balanait, comme soulev par la tempte, projetant fantastiquement ses
agrs scintillants et sa mture en dtresse, prt  s'abmer dans les
flots embrass. Des bouillonnements, des tourbillons, des courants de
lames dferlantes, des torrents d'cume roulaient et se tordaient en une
formidable boule igne, tandis que, solitaire, comme un rocher, comme un
cueil dchiquet, le massif abrupt de l'Htel de Ville, bravant la
tourmente, dressait ses escarpements, ses crnelures, ses aiguilles, ses
frontons sourcilleux par dessus les crtes irrites qui venaient se
briser  ses pieds. Comme un serpent d'or en fusion, la Dyle annelait
dans cet ocan ses replis, ses ondulations, ses mandres lumineux,
rverbrant sur un ton plus pur, mais non moins ardent, les clats de
ses rives, toute cailleuse de reflets, de coruscations et
d'tincellements. Rutilant, phosphorescent, rouge, jaune, orang, blanc,
un immense ciel charg de toutes les couleurs vibrait et rayonnait,
intense et volcanique, sur ce chaos plutonien. De grands nuages gonfls
de fumes et de vapeurs brlaient et bavaient leur lave comme des
cratres renverss. Des clairs cuivrs, des charpements violets, des
entailles vertes, cramoisies, roses, des biseautements de diamant
balafraient violemment les exhalaisons. La lune, comme un oeil crev et
sanglant, regardait par un trou de bitume.

Je restai longtemps  contempler, ptrifi de stupeur et de fascination,
cette fresque titanique. Son horrible beaut me remplissait
d'merveillement. Mais quel dsastre!... Se pouvait-il que des hommes
dtruisissent en quelques instants ce que des gnrations avaient mis
des sicles  difier?... Quel dsastre!... et quelle mlancolie!...
Louvain ne serait bientt plus qu'une vaste ruine, semblable  celle du
chteau de Charles-Quint, dont je foulais d'un pied trbuchant les
informas vestiges.

L'est, par ou j'tais venu, je crois, m'tait maintenant dfendu. Je
cherchai une route par l'ouest.

Il tait deux heures du matin quand je retrouvai mon domicile. Le
capitaine n'tait pas rentr. Dans la salle  manger, le professeur,
notre hte, gisait dans une mare de sang. Je gagnai ma chambre, accabl
de fatigue, ne demandant plus qu' me jeter sur mon lit pour m'y
endormir d'un sommeil de plomb. Mon seul soin fut d'aller fermer la
fentre, ne voulant pas tre incommod par les odeurs et la fume qui
flottaient au dehors.

Tandis que, la main sur les crochets, je me disposais  tirer les
contrevents, un dbris de papier noirci vola jusqu' moi, port par le
souffle chaud de l'incendie. C'tait un fragment d'incunable. J'y
dchiffrai difficultueusement ces mots, imprims en caractres
gothiques: ... _At Germani in summa feritate versutissimi natumque
mendacio genus_...

C'est tout ce que je pus consulter de la Bibliothque de Louvain.




VIII


Je renonce  dcrire la dception, la colre qui s'empara de nos hommes,
quand, le lendemain, l'ordre nous fut prescrit de reprendre la route.
Quoi! partir, alors que le pillage, le vrai pillage, le grand pillage,
le sac de toute une ville allait commencer! Sitt pass le plus fort de
l'incendie, la garnison se jetterait sur les ruines: elle en avait pour
huit jours au moins. Et c'est  ce moment qu'il nous fallait vider les
lieux!

--Pas de chance! grommelait Kaiserkopf. Nous arrivons toujours ou trop
tard ou trop tt!

Mais il fallait obir: les ordres taient les ordres.

La ville brlait toujours. La Collgiale, dont la tour s'tait
effondre, lanait par toutes ses ouvertures des torrents de flammes
jaunes; des nappes de maisons embrases bougeaient, flottaient, se
suspendaient dans la vapeur, tandis que d'autres dj consumes,
fumaient, craquaient, s'affaissaient.

Un soleil sans rayons, ple comme une lune, essayait en vain de percer
le voile opaque des gaz.

Nous contournmes la ville par les boulevards de sud-est pour nous
rendre  la station, o trois trains nous attendaient. Tout le rgiment
s'embarqua pour une destination inconnue.

Tandis que nous roulions lentement au travers d'une campagne fertile et
d'une rgion non ravage, le long de voies que rparaient htivement des
nues de travailleurs belges et d'ouvriers des troupes de
communications, je m'absorbai, sans plus de distraction extrieure, dans
la lecture de mon courrier. Pour la premire fois nous venions de
recevoir des lettres d'Allemagne. La distribution nous en avait t
faite  la gare. J'eus l'immense joie de recueillir, des mains sales de
notre postillon, tout un bouquet de ces prcieux souvenez-vous du
pays. Il y avait une lettre de mon pre, le conseiller de commerce
Hering, deux de ma mre, une de chacune de mes soeurs et deux de ma
Dorotha. Je lus et relus cent fois ces missives chries, j'en savourai
et j'en mditai religieusement chaque ligne, et je sentis plus d'une
douce larme gonfler ma paupire et rouler toute chaude entre mes cils.
Je dois mme avouer que deux de ces lettres, qui renfermaient des
corolles de myosotis, furent en outre baises et rebaises longuement.

Tout allait bien  la maison. On y vivait dans la plus grande exaltation
patriotique. Mon pre lisait quinze journaux par jour et souscrivait
avec enthousiasme aux oeuvres de guerre. Ma mre et mes soeurs avaient
pris la direction du petit poste de ravitaillement de la Croix-Rouge de
la gare d'Ilsenburg. Ma soeur Hedwige me dcrivait minutieusement son
costume, qui lui seyait  ravir et avec lequel elle esprait bien faire
la conqute de quelque beau lieutenant de la garde. Notre domestique
Johann tait parti pour la Russie.

Ma chre Dorotha m'appelait son hros, son chevalier, son
Lohengrin. Elle avait bien reu mon premier envoi, celui de Vis, mais
point encore un second que je lui avais fait d'un des deux objets
butins  Tongres, ce qui s'expliquait par les dates de ses lettres.
Elle me rappelait gentiment ma promesse de lui envoyer des boucles
d'oreilles: _... Des toffes, des soieries, mais surtout, surtout, mon
cher fianc, les boucles d'oreilles que vous m'avez promises!..._
Adorable Dorotha! Certes, je la tiendrais, ma promesse!...

Ainsi berc par ces tendres rveries, plong dans ces doux souvenirs, je
ne m'apercevais pas des heures qui passaient, plus occup  songer  mes
chers absents et  vagabonder sentimentalement dans les forts du Harz
qu' regarder la plaine wallonne dvelopper de chaque ct de notre
coup ses cultures prosaques et ses champs de betteraves.

Le train ralentit considrablement, lanant de stridents appels de
vapeur. Schimmel, qui sommeillait dans un coin, s'veilla, billa,
s'tira, mit sa tte balafre aux fentres, ouvrit sa montre, consulta
une carte.

--O sommes-nous? demandai-je.

Aprs une nouvelle inspection des alentours, il me rpondit:

--Nous devons approcher de Mnster.

--Mnster? fis-je tonn.

--Mons, si vous aimez mieux.

Nous nous trouvions aux abords d'une grande gare et d'un noeud important
de voies ferres. De toutes parts des lignes couraient, bifurquaient,
s'enchevtraient, charges de locomotives, de rames en mouvement ou 
l'arrt, qu'empanachaient leurs fumes et qu'articulaient leurs
attaches, leurs boggies, leurs tampons de choc. C'tait un ddale
inextricable, une chenillre de wagons de toute espce, de voitures
compartimentes, de fourgons, de trucs, de tenders, o les gros chiffres
blancs du matriel belge se mlaient aux longues inscriptions allemandes
et o, sous l'apparent dsordre, tout manoeuvrait avec souplesse, dans le
tintamarre des plaques et le virevoltement des disques. Les trains qui
arrivaient du nord ou de l'est amenaient des troupes fraches, des
canons, des obus; ceux qui venaient du sud emportaient des blesss, des
meubles, des machines, des stocks de mtaux, de coton, de laine ou de
cuir. J'en vis un compos d'un bout  l'autre de fourgons hermtiquement
clos et dgageant une astringente odeur de chlore. Je sus plus tard que
ce train devait tre plein de cadavres entirement nus, empils et
presss comme des harengs, en route pour les hauts fourneaux de l'Eifel.

Le ntre finit par s'arrter tout  fait, bien avant l'entre de la
gare, compltement engorge, le long d'un quai de fortune fait de
planches.

--_Heraus! heraus!_ crirent des voix. _Alles heraus!_

Nous descendmes sur ce quai improvis, puis, de l, par de larges
passerelles de bois jetes par dessus les talus, sur une vaste promenade
en boulevard, plante d'ormes et borde, du ct oppos, de maisons
bourgeoises entoures de jardins et des hauts murs sombres d'un difice
rbarbatif qui devait tre une prison. Ce dbarquement compliqu prit un
certain temps; mais au bout d'une heure, le bataillon von Nippenburg se
trouvait rang tout entier sous les ormes de la promenade avec armes,
chevaux et bagages. Nos hommes, qui n'avaient cess de boire et de se
restaurer depuis Louvain, tiraient encore de leurs musettes de
nombreuses bouteilles et des provisions, dont les dbris, joints aux
excrments dont ils se soulageaient  l'envi, ne tardrent pas  changer
le sol en fumier.

Je n'avais pas cherch  revoir Koenig depuis son affaire. Je l'aperus
alors. Il tait ple et tourment. Il me vit, mais ne s'approcha pas de
moi, ne vint pas me tendre la main, et, quand je voulus le saluer, il
dtourna la tte. Me rangeait-il aussi au nombre des assassins?

Je n'eus pas le loisir d'approfondir ce mystre. De grands cars
automobiles--j'en comptai bien une quarantaine--dbouchaient dans la
partie du boulevard qui ctoyait la prison et venaient s'chelonner
devant nos sections. Ils nous taient destins. Nous les peuplmes, 
trente hommes par vhicule, groupe aprs groupe, compagnie aprs
compagnie, et, sitt garni, chacun d'eux dmarrait  petite vitesse et 
grand bruit de moteur, le capot en direction du sud. Les chevaux,
accoupls, chaque paire monte par un palefrenier, suivaient au trot.
Des autos-canons et des autos-mitrailleuses s'intercalaient dans le
cortge, une pice par cinq ou six voitures.

Nous contournmes la ville. Elle semblait toute remuante d'un grand
frissonnement guerrier. Une innombrable soldatesque l'encombrait,
l'emplissait de tumulte, aussi diverse par le maintien et l'allure que
par le visage et le costume, et ses flots incessants dbordaient jusqu'
nous. Au milieu de soldats allemands de toutes armes et de toute
incorporation, les uns en service command de police, de garde ou
d'escorte, d'autres en pleine bamboche, titubants et braillards,
d'autres, blesss lgers, la tte bande ou le bras en charpe, on
voyait dfiler, hves et farouches, de sinistres cohortes de
prisonniers, qui s'avanaient pniblement sous les insultes, les
crachats, les coups de baonnettes et les brandissements de crosses. Il
y avait l des pantalons rouges franais, mais en petit nombre; la
plupart des prisonniers, en uniformes jaune terreux et en casquettes
plates  bords aigus, devaient tre des Anglais. Ils fumaient, la bouche
amre, de courtes pipes tombantes. On voyait aussi de hauts diables trs
maigres et trs secs, la rotule nue nouant leurs jambes d'chassiers,
enjuponns et coiffs de bonnets  rubans. Beaucoup s'emmaillotaient de
pansements sommaires barbouills de sang et de pus. Ils nous jetaient,
au passage, des regards affams.

Nous n'emes pas le temps de recueillir grand'chose de Mons que cette
rapide vision. Nous apermes un beffroi, pavois du drapeau allemand,
une flche de cathdrale, une statue, une tour. Puis nous virmes 
droite, en direction ouest-sud-ouest, sur une grande route pave.

Du court contact que nous avions eu avec les ntres au frlement de
cette ville que nous laissions derrire nous, nous avions cependant
appris de grandes nouvelles, confirmant ou prcisant les bruits vagues
qui couraient parmi nous de bouche en bouche depuis notre dpart de
Louvain. Une formidable bataille de trois jours s'tait livre entre nos
armes et les armes franaises appuyes par quelques divisions
britanniques, sur toute l'tendue d'un immense front courant des
Ardennes  l'Escaut. Partout les lgions ennemies avaient t
bouscules, enfonces, disloques, pulvrises, laissant des centaines
de milliers de morts et de prisonniers; et leurs dbris informes, en
complte droute, fuyaient  cette heure prcipitamment vers le sud,
entranant dans leurs remous vertigineux les populations affoles de
provinces entires. Jetes aprs elles comme un irrsistible raz de
mare, nos phalanges les poursuivaient de leur rue triomphale. Jamais
dans l'histoire un pareil cataclysme ne s'tait vu. C'tait le monde
occidental qui s'effondrait sons les coups de massue du Hermann
germanique.

Comme bien on pense, ces nouvelles magnifiques nous comblrent de joie.
On faisait circuler de car en car un communiqu de notre Grand
tat-Major  peu prs ainsi conu:

     L'arme allemande de l'ouest a pntr victorieusement sur le
     territoire franais, de Cambrai aux Vosges. L'ennemi a t battu
     sur toute la ligne et se trouve en pleine retraite. Vu l'tendue
     norme des champs de bataille il n'est pas possible de donner des
     chiffres exacts sur ses pertes en tus, blesss, prisonniers et
     tendards pris. L'arme du gnral von Kluck a culbut l'arme
     anglaise prs de Maubeuge. Les armes des gnraux von Blow et von
     Hausen ont battu compltement environ huit corps d'arme franais,
     entre la Sambre, Namur et la Meuse. Namur est pris. L'arme du duc
     de Wurtemberg poursuit l'ennemi au del de la Semoy. L'arme du
     prince imprial allemand s'est empare de Longwy.

De grandes jubilations roulaient d'un bout  l'autre de notre cortge,
des _hoch_, des _vivat_, _semper vivat_, mls aux strophes dlirantes
de nos chants patriotiques, le _Heil Dir im Siegerkranz_, le
_Deutschland ber alles_, ainsi que l'hymne cher entre tous 
Wacht-am-Rhein, dont j'entendais la grosse basse tonner frntiquement
dans la voiture qui nous suivait.

De nombreuses traces de la terrible bataille qui s'tait si
victorieusement dnoue taient des plus visibles sur notre route:
maisons fracasses, charrois dmonts, chevaux tumescents, cadavres
kakis allongs ou recroquevills, blesss sautillants ou se convulsant 
terre et que nous tirions au jug, en passant. Nous traversmes un gros
bourg dont une centaine de maisons avaient saut et qui brlait encore.

Mais  mesure que nous avancions, ces marques se rarfiaient. Il
semblait que nous parvenions  l'extrmit mme de ces lignes
gigantesques de combats, dont les ondes furieuses taient venues
s'teindre et mourir dans ces parages. En mme temps, le pays changeait
d'aspect. Il se dnudait maintenant, se lprait, tout pel d'une teigne
trange et charg de poussire noire. Combustible et phlogistique comme
un champ de l'Erbe, il se pustulait d'un semis de petites montagnes
cendres, uniformment coniques, qui le mouvementait d'une gographie
singulire, pyramidale et volcanique. Quelques collinettes de prs ou de
boqueteaux d'un vert cru et une multitude de petites maisons aux toits
rouge vif coloriaient avec une violence bizarre ce paysage scoriac. Je
n'avais encore rien vu d'aussi curieux que cette contre. La faune
humaine, trs grouillante, semblait constitue par une peuplade
troglodyte, dont le comportement habituel tait,  ce qu'il me parut, de
se tenir  croupetons sur le seuil de ses demeures, la pipe aux dents,
pour les hommes, et, pour les femmes et leurs marmots, la tartine de
beurre ou le bol de caf au lait  la bouche. Ces indignes nous
regardaient passer sans se dranger, bien qu'avec tonnement et
mfiance. Ils n'avaient encore vu de nous que quelques escadrons de
cavalerie, dont nous rencontrions les petits postes de distance en
distance. Ils se demandaient, tout en fumant et en mangeant, qui nous
pouvions bien tre et ce que nous venions faire dans leurs corons. Mais
nous n'avions pas le temps de nous arrter pour le leur apprendre, ni
pour leur montrer quelle sorte de gens nous tions.

       *       *       *       *       *

Tout  coup des cris s'levrent, accompagns de hourras tumultueux:

--France!... France!... Nous sommes en France!... _Frankreich!...
Frankreich!..._

Nous continuions  rouler imperturbablement sur une route tout  fait
libre, o ne circulaient que de fortes patrouilles de uhlans. Trs
loin, dans le sud-est, le canon marmonnait. Aux mines et  leurs puits
d'extraction s'adjoignaient maintenant les forges et leurs halles
mtalliques. Mais, au lieu du vacarme des marteaux-pilons et des
machines outils, c'tait l'impressionnant silence de l'abandon ou de la
grve qui nous accueillait. Nous ctoymes deux villes toutes bardes de
constructions mtallurgiques, de charpentes d'acier et de chemines
usinires.

--Dans quelques semaines, dclarait sarcastiquement Schimmel, il ne
restera plus rien de tout cela. Tout aura t dmont, dtruit,
dmnag. C'est le plan.

Il paraissait connatre fort bien la rgion et nous en dcrivait la
topographie. Mais, dsorients par cette marche rapide aussi bien que
par la complexit du pays o l'on croisait sans cesse de nouvelles
routes et de nouvelles lignes ferres, nous ne suivions
qu'imparfaitement ses explications, qui, pour exactes qu'elles dussent
tre, ne contribuaient gure  nous clairer. Aussi les noms de
localits  consonnances trangres qu'il nous dfilait et dont nous
entendions parler pour la premire fois n'ont-ils laiss dans ma mmoire
qu'un souvenir incertain.

Conjointement au plan conomique, Schimmel nous exposait le plan
stratgique,  beaucoup moins longue chance et sur lequel il croyait
avoir des lumires spciales:

--Nous participons, disait-il,  une vaste opration d'aile, ayant pour
but la prise  revers de l'ennemi. Nous le dbordons largement sur sa
gauche, nous le gagnons de vitesse et nous allons lui jeter dans le
flanc, peut-tre jusque sur ses derrires, un nombre important de corps
d'arme qui l'acculeront  un colossal Sedan. En quinze jours nous
aurons cueilli ce qui reste des armes franaises dans un immense coup
de filet.

--Et Paris? disions-nous.

--Paris restera au fond de la nasse.

Il tait peu probable que Schimmel ft si peu que ce soit dans le secret
du Grand Quartier; son grade le rendait peu qualifi pour cela, et il ne
faisait partie d'aucun tat-major, pas mme de celui du rgiment. Mais
sa remarquable intelligence lui permettait de dduire de ce qu'il
observait et des informations qui lui parvenaient le sens suprieur des
vnements en prparation.

C'est ainsi que, lorsque nous nous arrtmes, au soir, sur un flanc de
cte bruyreux, en vue d'une rivire canalise que lui-mme, dans
l'obscurit qui croissait, hsitait  identifier, il dit:

--Le plan est gnial. C'est une question de transports. Sommes-nous
suivis ou prcds d'une quantit suffisante de canons et de munitions?
tout est l.

Nous quittmes nos voitures passablement courbatus, emmantels de
couches de poussire de diverses couleurs. Nous avions couvert cent
cinquante kilomtres dans la journe.

L'endroit o l'on venait de nous dposer paraissait loign de toute
localit importante. Il n'y avait non plus aucun village dans ses
environs immdiats. Des charpentiers du gnie taient occups  y monter
des baraquements, dont l'un tait dj prt  loger des troupes. Mais,
ce qu'on y trouvait de plus particulier, c'tait l'entre d'un vaste
souterrain, qui, se prolongeant je ne sais jusqu'o par des galeries
maonnes bien fournies de litires de paille et claires par une
installation d'actylne, semblait capable de donner abri  plusieurs
rgiments. A cette vue, l'oeil de Schimmel brilla brusquement et il
s'cria:

--Je sais o nous sommes!

Mais rendu tout aussitt discret et comme billonn par l'importance
qu'il venait de se dcouvrir subitement, il ne voulut rien dire de plus.

C'est dans ce souterrain que nous passmes la nuit ou plutt les
quelques heures de repos qui nous furent accordes. Avant le petit jour,
nous reprenions la route, cette fois  pied.

Le soleil se leva sur un beau plateau agricole, fronc de fines
ondulations et de lignes de bois. L'air tait lger, le matin encore
frais. Nous marchions avec plaisir dans ces agrables campagnes de
France aux aspects doux et nuancs. De lieue en lieue nous traversions
un village, dont la population nous accueillait avec les signes de la
joie la plus vive. On nous prenait pour des Anglais. Nos coiffures
recouvertes de toile et nos uniformes gris n'avaient videmment plus
qu'un lointain rapport avec la tunique bleue et le casque  pointe du
Prussien lgendaire de 1870. Nous acceptions les hommages de ces bonnes
gens et surtout les prsents qu'ils nous faisaient avec libralit. Ils
nous tendaient des ptisseries, du chocolat, des pots de confitures, des
bouteilles de cidre et de vin, du tabac, que nous n'avions mme pas la
peine de payer, bien que nous fussions abondamment pourvus de monnaie
franaise par les soins de l'intendance. Comme nous ne faisions que
passer, nous n'en demandions pas davantage, et cette comdie nous
divertissait grandement.

Il se produisit mme dans un de ces villages une scne des plus
comiques. Comme nous y entrions  grand tralala de tambours et de
fifres--car, pour corser la plaisanterie, nous faisions maintenant
donner la clique  tout propos,--et comme les paysans accourus nous
accablaient de leurs tmoignages de contentement, un homme  blouse
bleue et  mine rjouie se dtacha de la foule villageoise et, avec de
grands gestes d'effusion, se prcipita sur Schimmel.

--Par exemple! s'exclamait-il, c'est-y Dieu possible! Mais oui, c'est
bien vous, monsieur Coursier! Si je m'attendais!... C'est ce bon
monsieur Coursier!... Ah! a me fait plaisir de vous revoir!... Et
comment a va-t-il, mon cher monsieur Coursier?

Il lui tendait sa large main calleuse.

Schimmel blmit un peu, mais ne se dcontenana pas.

--Qui tes-vous? fit-il schement. Je ne vous connais pas.

--Vous ne me connaissez point?... Ah! elle est bien bonne!... Comment,
vous ne reconnaissez pas matre Jean Renard, du village de Courtavesnes,
chez qui vous veniez tous les ans, et pas plus tard que l'an dernier,
prendre votre pension pour la saison de chasse? Voyons, c'est moi,
monsieur Coursier, moi, Jean Renard!...

--Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous devez vous tromper, mon brave
homme.

--Allons, vous voulez rire, mon bon monsieur Coursier!... Moi, je vous
reconnais bien... Je vous ai reconnu du premier coup, malgr votre bel
uniforme... Ah! en avons-nous fait des parties de cartes, le soir, 
l'auberge!... Vous vouliez savoir tout ce qui se passait dans le pays...
Vous tiez  tu et  toi avec le juge de paix, l'huissier, le
percepteur... Vous les interrogiez sur les lieux, les gens et les btes,
sur tout... Le jour, vous tiez  courir par monts et par vaux... mais,
au lieu de gibier, vous rapportiez plus souvent des dessins et des
photos...

--Allez-vous vous taire, nom de Dieu!

--Voyons, mon bon monsieur Coursier, ne vous fchez pas, je vous aimais
bien... Vous couchiez avec ma femme, c'est vrai, mais je ne vous en veux
point... Tenez, elle n'est pas loin d'ici, la bourgeoise. Je vas la
qurir. Elle aussi sera bigrement contente de vous revoir.

--Vous allez me foutre la paix immdiatement, sinon...

--Tiens, vous ne m'aviez pas dit que vous tiez Anglais... Qui aurait pu
se douter?... C'est que vous parlez rudement bien franais pour un
Angliche... Ah! j'y suis! oui, pardine, je comprends... Vous tes avec
ces messieurs les Anglais pour les guider...

Schimmel perdit patience. Il dgaina son revolver, et, avant que l'autre
ait pu seulement comprendre ce qui lui arrivait, avec la mme sret de
main qui avait abattu le prtre de Louvain, il lui brla la cervelle.

Ce fut un beau concert. Les femmes criaient, les paysans se sauvaient,
personne ne se rendait bien compte de ce qui s'tait pass; on se
demandait si c'tait un accident, ou quoi. Les soldats menaaient;
Kaiserkopf, rouge et sacrant, parlait dj, heureusement en allemand, de
faire au village son affaire. Le maire et le garde champtre survenaient
en moi et voulaient verbaliser. Je ne sais comment cela aurait tourn,
si le major von Nippenburg, inquiet de l'arrt de la colonne, n'tait
arriv au trot de son cheval. Il vit le cadavre, le maire, le garde
champtre et, sans s'informer des circonstances de l'incident, il
dclara tout de suite  ces reprsentants de l'autorit qu'on tait en
guerre, que l'affaire ne les regardait pas, mais concernait
exclusivement l'autorit militaire, qui procderait. Puis il donna
l'ordre de repartir, ce qui fut fait, tandis qu'on voyait accourir, tout
clopinant dans un lot de commres gesticulantes, le rebouteur du village
qui venait s'enqurir si on n'avait pas besoin de ses soins.

       *       *       *       *       *

Nous ne savions ce qu'taient devenus, depuis Louvain, les autres
bataillons du rgiment, non plus que, depuis beaucoup plus longtemps,
les autres rgiments de la division. Aussi notre surprise fut-elle
grande quand, au soir, nous trouvmes, bivouaquant sous le couvert d'une
fort, l'effectif divisionnaire  peu prs complet. Il n'y manquait que
deux bataillons, qui rejoignirent une heure aprs nous. C'est l que
nous pmes admirer la science de nos tats-majors qui parvenaient 
diriger, comme sur un chiquier, la marche de leurs units par des
routes diverses et  les amener sans fourvoiement au lieu dcid
d'avance, pour les rassembler, au moment prvu, sous la main de leur
chef. Cette fort toute bruissante et rsonnante d'armes, au-dessus de
laquelle les avions d'observation de l'ennemi, s'il s'en trouvait, ne
pouvaient discerner que des cimes mouvantes d'arbres et des vols de
ramiers, nous parut du meilleur augure. La nombreuse artillerie qu'on y
voyait runie, avec ses caissons bourrs d'obus, rendait en outre bien
vaines les craintes de Schimmel. De grandes heures se prparaient pour
nous.

Tandis que la troupe couchait sous les feuilles, une htellerie de
touristes, bien fournie de salles, de chambres, de communs et de
garages, servait de mess aux officiers. Elle tait tenue par un Allemand
naturalis qui, tout fier et tout ruisselant de servilisme, se
multipliait en l'honneur de ses htes prestigieux, devant les bottes
poussireuses de chacun desquels, s'il en et eu le loisir, il aurait
voulu se jeter genou bas et langue pendante. Aussi y festoyait-on
seigneurialement, poulets, gigots, livres, cuissots de chevreuils,
perdrix, faisans, dindons, lapereaux sautaient dans les poles,
mijotaient dans les casseroles ou tournaient aux broches; les tables
dbordaient d'uniformes et le champagne moussait  flots.

Les gnraux et les officiers de l'tat-major divisionnaire dnaient
dans une salle spare, o, de quart d'heure en quart d'heure,
confluaient des tlphonistes, des aviateurs ou des tlgraphistes de la
sans-fil. Jamais encore je ne m'tais senti si prs du gnral von
Zillisheim, commandant la division, et j'en avais tout un petit frisson.
L'autre brigade, qui avait donn devant Mons, avait t,  ce que nous
apprmes alors, assez fortement prouve. Beaucoup de ses officiers
manquaient; ceux qui taient l, le verbe sonore et le monocle
avantageux, faisaient des rcits de la bataille. On avait srieusement
frott le mufle aux Anglais, qui n'avaient pas attendu la fin de leur
compte pour dguerpir si rapidement qu'on n'avait pu encore les
rattraper. Ces stupides insulaires n'avaient mis que quatre divisions
contre cinq de nos formidables corps. C'tait bien la mprisable petite
arme dont on avait parl. Que venaient faire ces joueurs de cricket
sous notre avalanche?

Mais  ces tableaux de tueries je prfrai la relation de l'entre de
l'arme allemande  Bruxelles, dont nous gratifia avec brio un officier
de liaison du 66e. Il fallait l'entendre dcrire l'allure magnifique de
nos rgiments, la stupfaction des Bruxellois  leur aspect, les belles
avenues, les hautes maisons, les palais, les superbes brasseries qui
formaient autour de ce grandiose spectacle militaire un cadre triomphal.
Les troupes avaient dfil pendant trois jours et trois nuits dans les
vastes artres de cette capitale neutre, qui se croyait bien  l'abri de
leur atteinte. L'avant-garde tait entre le 20,  deux heures aprs
midi, sous les ordres du gnral Sixt von Arnim. Elle se composait de
rgiments de cavalerie lgre et de cavalerie de ligne, des deux
divisions du IVe corps, avec leurs brigades d'artillerie de campagne,
leurs batteries d'obusiers, leurs colonnes de munitions, leurs
compagnies de pionniers, leurs quipages de ponts, leurs ambulances et
leurs cuisines, d'un bataillon de chasseurs, avec ses mitrailleurs et
ses cyclistes, d'un rgiment d'artillerie lourde, tranant des obusiers
de 150 et des mortiers de 210, de compagnies tlphonistes et
tlgraphistes, de dtachements d'arostiers et de cent mitrailleuses
automobiles. Tout y tait gris, uniformment, mystrieusement et
colossalement gris: gris les uhlans et leur fort de lances d'acier
flammes de noir et de blanc, gris les dragons, gris les hussards, tant
hussards de la Mort, que hussards de Zieten, et gris leurs brandebourgs;
vert-de gris les chasseurs, gris, profondment gris les rangs pais de
l'infanterie de ligne et gris ses couvre-casque; grise toute
l'artillerie, canons, affts, boucliers et caissons, gris tous les
fourgons du train, grises les automobiles, grises les motocyclettes,
grises les ambulances. Fondus dans tout ce gris, les parements, les
passepoils, les dragonnes et les chiffres des pattes d'paules
paraissaient gris galement. Les drapeaux taient  la croix blanche sur
fond noir. Seules leurs cravates aux couleurs de l'Empire et les fanions
triangulaires de commandement mouchetaient a et l de petits
flottillements rouges cet immense fleuve gris, cette incommensurable
mare grise. De rgiment en rgiment les musiques aux instruments ternis
effrayaient l'air de retentissantes marches guerrires. Les intervalles
de leurs tonitruements taient remplis par les choeurs non moins
terribles des guerriers allemands qui, par deux mille voix  la fois,
branlaient les murs des maisons et secouaient de rsonnements les
tympans. Mais, quel que ft le bruit de ces sonorits cuivres ou
buccales, il ne couvrait pas celui des bottes ferres battant
puissamment le pav au rythme mcanique du pas de l'oie, ni le
martellement des sabots de chevaux, non plus que le fracas des roues
jantes d'acier, le carillon des chanes de mitrailleuses, la stridence
des essieux, le grincement des freins, l'brouement catapultueux des
moteurs. Toute cette arme grise, cet norme boa gris, rampait avec
rapidit et dans un tintamarre infernal  travers la cit bruxelloise,
comme un monstrueux dragon, rugissant effroyablement et tout cailleux
de mtal. La grande ville horrifie le regardait s'avancer dans ses
rues, carquillant sur lui ses milliers de fentres vides. Vomi par la
porte de Louvain, il avait descendu le boulevard du Jardin Botanique,
tal ses lourds replis devant la gare, tourn par le boulevard du Nord,
englouti sous sa masse la place De Brouckre, puis s'tait allong dans
le boulevard Anspach. L, un de ses rgiments avait annel sur sa gauche
pour venir couvrir la Grand'Place. Le vieux quadrilatre en avait frmi
jusqu'aux derniers rinceaux de son architecture. Les pignons historis
et leurs armoiries marchandes n'avaient rien contempl de pareil depuis
les temps de l'Espagnol. Hrisse, la flche de l'Htel de Ville
dressait au plus haut du ciel son saint Michel impuissant. Les
commandements gutturaux, la cadence brutale des crosses avaient
soufflet les faades illustres des Corporations: la Maison du Roi, la
Maison des Peintres, la Maison des Tailleurs, la Maison des Merciers,
la Maison des Bateliers, la Maison des Archers, la Maison des
Charpentiers, l'Htel des Brasseurs, la Maison du Cygne, la Maison de la
Rose. Le gnral von Jarotzky avait franchi le porche gothique de la
Maison Communale, perons aux talons, sabre nu au poing. Et pendant
qu'il signifiait au bourgmestre Max et  ses chevins que la ville lui
appartenait et qu'il la frappait d'un tribut de deux cents millions, la
marche de l'arme grise se poursuivait interminablement, le reptile
encombrait le boulevard du Hainaut, crasait le boulevard du Midi, et sa
tte cumante, pouvantable, invincible venait s'engager sur la chausse
de Waterloo.

Nous entendmes ce rcit avec autant d'agrment que d'intrt. Il nous
donnait un avant-got de l'entre plus sensationnelle encore que nous
ferions nous-mmes, dans peu de jours sans doute,  Paris.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, les rapports de nos aviateurs et de nos reconnaissances
tant satisfaisants, la division s'branla sans retard, par trois
routes. Le temps tait toujours magnifique: un vrai _Kaiserswetter!_
Comme l'affirmait notre devise guerrire, nous avions dcidment Dieu
avec nous.

Mais si nous avions Dieu avec nous, nous avions aussi le gnral von
Kluck. Il avait fait passer un ordre qui, au premier moment, avait paru
rigoureux, mais dont nous reconnmes le fondement et auquel il fallut
obir. Le gnral von Kluck ne voulait pas de tranards et les officiers
avaient le devoir de les abattre sans piti. Il n'y en avait pas eu le
premier jour dans notre compagnie, mais il s'en trouva deux ce jour-l,
dont un que je connaissais bien, un nomm Plump, qui avait t jardinier
chez mon pre et qui, moins apte  couper ses cors qu' tailler ses
rosiers, avait vu, tape par tape, ses pieds s'enflammer jusqu' lui
refuser tout service. Et il y en eut encore d'autres les jours suivants,
qui tous reurent dans l'oreille le coup de revolver du capitaine
Kaiserkopf.

Nous avions fait trente-cinq kilomtres la veille; nous en couvrmes
quarante pour notre seconde journe de marche sur terre de France. On
faisait une courte halte toutes les deux heures. Mais si notre manoeuvre,
ainsi que l'avait prvu Schimmel, tait extrmement rapide et ne
s'oprait pas sans fatigue, elle n'en tait pas moins joyeuse. Le grand
but nous galvanisait tous. Paris! Paris! Il semblait que ce mot magique
nous pousst en avant et nous donnt des ailes.

La troupe chantait frquemment pour lectriser son allure. C'tait
tantt une compagnie, tantt l'autre qui donnait de la voix, et chacune
avait son choeur de prdilection. Le ntre tait, bien entendu, celui de
Wacht-am-Rhein lui-mme, _la Garde au Rhin_ et le terrible sous-officier
en accentuait les couplets avec un coup de gueule toujours plus enrag.
Nous battions de loin comme sonorit tout ce qui sortait du reste du
bataillon. Le capitaine Kaiserkopf en ressentait quelque fiert.

--Ce n'est plus la _Garde au Rhin, meine Kinder_, qu'il vous faudra
chanter, bramait il avec un gros rire, mais bientt la _Garde  la
Seine_!

--Ou la _Garde  la Loire_! vaticinait plus prement Schimmel.

Celui-ci ne ddaignait pas de se mler  cette forte joie militaire, et,
au milieu des baudissements de sous officiers ou de simples soldats qui
gayaient la route d'airs du pays, de refrains provinciaux ou de
ritournelles d'accordon, il lui arrivait de produire quelque chanson
plus originale, dont il chevrotait d'un fausset aigre la mlodie ou dont
il dclamait pompeusement les paroles.

Je m'en rappelle une, qui devait tre nouvelle, car personne ne la
connaissait. La voici:

     _Mein Vater hat mich ein Lied gelehrt,
     Als er 70 aus Frankreich heimgekehrt,
     Eine Zeile lang, ohne Strophe und Reim,
     Das brachte er mit aus dem Kriege heim:
     Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_

     _Nach Paris! Er tat seinen ersten Schlag,
     Ein Franzose chzend am Boden lag,
     Nach Paris! Seine Flinte nahm sicheres Ziel,
     Ein feindlicher Schtze zu Boden fiel.
     Nach Paris! Die Losung war gut und recht
     Und warf zu Boden ein neidisch Geschlecht.
     Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_

     _Jetzt merke ich wohl meines Vaters Wut
     An den Erbfeind, sie lebt auch in meinem Blut,
     Wir marschierten nach Frankreich, die tausend Mann,
     Und ich stimmte das Lied meines Vaters an,
     Kein Lied war krzer und geller als dies.
     Ganz Deutschland singt's: Nach Paris! nach Paris![5]_

_Nach Paris!_ Toute l'Allemagne le chantait, en effet, et nous le
chantions avec elle. Et nous le chantions d'autant mieux que c'tait
nous qui y allions. _Nach Paris!_ oui, oui, _nach Paris!_ Qui n'aurait
chant? Je ne crois pas qu' ce moment il y ait eu, dans toute
l'Allemagne, une seule voix discordante, mme aucune de celles qui, sur
tant d'autres points, ne sont jamais d'accord.

Je n'tais pas sans me proccuper parfois, je le dis sans fausse
modestie, de l'tat d'esprit de mes soldats. Je ne me contentais pas,
comme tant de chefs de groupes, de maintenir la discipline et d'assurer
le service, sans plus considrer les hommes que des machines,
d'imparfaites machines qu'il fallait trop souvent rudoyer pour les faire
marcher. Ma qualit d'intellectuel m'imposait des prtentions  la
psychologie. Je m'intressais  mes quatorze mousquetaires et me
montrais curieux de leur mentalit. Que pensaient-ils au juste de la
guerre? C'est ce que je me demandais et que, pour m'en instruire, je ne
jugeais pas indigne de moi de leur demander  eux mmes. Pourquoi te
bats-tu? Cette question, je la leur posais. J'avais avec eux un
contact trop familier pour les inquiter, et ils se dfiaient trop peu
de moi pour ne pas me rpondre avec simplicit et franchise. Pourquoi
te bats-tu? La plupart rpondaient: Pour l'Empereur ou: Pour le
_Vaterland_, et c'tait vrai, ils ne se battaient pas pour autre chose;
l'Empereur et le _Vaterland_ reprsentaient tout pour eux: l'Allemagne,
leur coin de terre, leur famille, eux mmes. C'taient des protestants
comme moi, des Prussiens comme moi, des gens de la Saxe prussienne comme
moi, et, comme moi-mme, ils se battaient bien rellement et pleins
d'enthousiasme pour l'Empereur et pour le _Vaterland_ contre l'ennemi
commun.

Mais le cas de tous mes fusiliers n'tait pas aussi net. J'avais dans
mon groupe deux catholiques et trois socialistes, et ceux-ci
m'intriguaient davantage. L'un des deux catholiques tait le soldat
Schnupf, que je connaissais du temps que j'tais volontaire et que
j'aimais bien. Quand je lui eus demand: Pourquoi te bats-tu, Schnupf?
et qu'il m'eut rpondu: Pour l'Empereur, je lui objectai:

--L'Empereur est protestant, comment peux-tu te battre pour lui?

Schnupf rflchit un moment, paraissant faire un gros effort pour
pntrer en lui-mme et dfinir la raison relle pour laquelle il se
battait. Il dit:

--Je me bats contre la France anti-chrtienne et perscutrice de
l'glise. Elle doit prir. Dieu le veut. Notre Empereur est protestant,
c'est vrai, mais il respecte la religion catholique et la protge.
D'ailleurs le pape est avec nous.

--C'est juste, dis-je. Mais tu es entr en Belgique, Schnupf, un pays
catholique; tu y as brl des glises et massacr des curs. Comment
arranges-tu a?

--Je vais vous le dire, _Herr Fhnrich_. La Belgique a commis un grand
crime en s'opposant  notre passage et en tirant sur nos soldats. Si
elle ne s'est pas mise de notre ct, et si elle a prfr l'Angleterre
hrtique, c'est qu'elle n'est pas bonne catholique; ses glises sont de
faux temples et ses curs de mauvais prtres. La Belgique n'a que ce
qu'elle mrite.

Il n'y avait rien  rpliquer. La conviction de Schnupf tait entire:
Schnupf savait pourquoi il se battait.

Avec Vogelfnger, ce fut un peu plus compliqu. Vogelfnger tait un
mineur du Harz, socialiste des plus rouges. Quand je me risquai 
l'interroger, non sans lui avoir pralablement offert une tourne 
l'auberge d'un village, il me regarda fixement, comme pour s'assurer de
ma discrtion, puis il dit d'une voix basse et farouche:

--Je ne me bats pas pour l'Empereur, puisque je suis rpublicain.

--Bien entendu, accordai-je.

--Je ne me bats pas non plus pour la patrie, puisque le suis
internationaliste.

--Evidemment. Mais alors, diable, Vogelfnger, pourquoi te bats-tu? Est
ce que tu ferais la guerre  contre coeur?

--Je fais la guerre de bon coeur.

--Explique-moi donc ce mystre.

--Il n y a pas l de mystre, _Herr Fhnrich_; vous allez comprendre.
Nos chefs nous ont dit: Voulez-vous le triomphe du socialisme? Alors
vous devez vous battre pour le triomphe de l'Allemagne. L'Allemagne,
nous ont-ils dit, est le seul pays du monde o le socialisme soit
vraiment puissant et vraiment organis. Qu'est-ce que c'est que les
socialistes des autres pays? Rien, de petits partis misrables,
incapables d'une action quelconque et qui se mangent entre eux. Seule
l'Allemagne socialiste est grande et peut assurer l'avenir du
socialisme. Mais il faut pour cela que l'Allemagne soit la plus forte;
l'Allemagne vaincue, c'est le socialisme vaincu. Aucun socialiste ne
peut vouloir cela. Aprs la victoire, nous tablirons le rgime
socialiste en Allemagne et nous l'imposerons au monde. Les capitalistes
et les hobereaux qui ont dcid cette guerre ont en mme temps sign
l'avnement du socialisme. Nous hassons le Kaiser et ses ministres, et
nous voudrions tous les voir pendus. Mais, en attendant, ils font notre
affaire. Voil ce que nous ont dit nos chefs. Vous, les junkers...

--Je ne suis pas un junker.

--Vous tes un bourgeois, pour nous c'est tout comme. Vous autres
bourgeois et junkers, sans vous en douter, vous vous battez pour nous.
Nous sommes maintenant vos allis c'est vrai, mais pour mieux vous
dvorer plus tard. L'arme, cette arme que vous avez si bien organise,
est en ralit notre arme. Sur trois combattants allemands il y a un
socialiste et un autre qui est en train de le devenir. Moltke et von
Kluck sont nos hommes, sans le savoir. Cette guerre est notre guerre.
Plus il y aura de tueries, de sang rpandu, d'horreurs et de massacres,
plus il y aura ensuite de socialistes. Voil pourquoi nous nous battons,
_Herr Fhnrich_. Vive la guerre!

Il y avait de quoi tre mdus, et je le fus. Mais j'avais compris.
Vogelfnger savait, lui aussi, pour quoi il se battait: il se battait
pour le socialisme.

Personne donc ne regrettait la guerre. Chaque Allemand la faisait pour
un motif qui n'tait pas toujours le mme, mais qu'il connaissait
parfaitement, qui le poussait avec une force irrsistible et le liait
indissolublement  tous ses compagnons, quels qu'ils fussent, dans une
mme communaut de passion et d'enthousiasme. Kaiserkopf se battait pour
le plaisir; Schimmel se battait pour le mtier; von Bckling et von
Waldkatzenbach se battaient pour la caste; leurs soldats se battaient
pour le Kaiser, pour le pape ou pour la rvolution sociale. Non,
personne ne regrettait la guerre, pas mme Koenig, qui ne dsapprouvait
que la manire dont la guerre tait faite, non la guerre elle-mme. Et
tous ensemble criaient: _Nach Paris!_

       *       *       *       *       *

Nous n'tions pas encore  la Loire, ni mme  la Seine mais nous
venions de franchir la Somme. Il y avait eu, parat-il, sur quelques
points certaines vellits de l'ennemi d'en dfendre le passage; dans la
rgion o nous oprions, nous n'apermes rien de semblable et nous
traversmes la rivire, au point du jour, dans la plus grande libert.
Au del, le pays paraissait vide de forces hostiles. Mais nous n'avions
pas fait trois kilomtres que nous tions arrts par des troupes
franaises.

Dj, sur notre droite, nous entendions la brigade qui nous flanquait
canonner depuis quelque temps avec vivacit. Nous n'avancions plus que
prudemment. Bientt nos lments reurent l'ordre de prendre leurs
dispositifs de combat. Les tlphonistes taient sur les dents.

De petits obus trs meurtriers commencrent alors  tomber. Ils firent
immdiatement plusieurs victimes. Des cris de fureur s'levrent:

--_Franzosen!... Franzosen!... Ach! die Franzosen-Kanaljen!..._

Le bataillon se jeta dans les chaumes vivement dploy, la compagnie
Kaiserkopf en avant. Une sueur froide me mouilla comme une douche. Mais
ayant dj subi le baptme du feu, je me cravachai intrieurement le
coeur pour me forcer au courage. Il fallut aussitt s'aplatir contre
terre. Une rafale de ces petits obus ravageait la zone de front,
interdisant toute marche d'approche. Ils arrivaient en criant,
clataient avec un brisement dchirant, arrachaient les oreilles,
cinglaient les nerfs. Ils pleuvaient avec une vitesse inoue et  la
frquence d'un tir de mitrailleuse, projetant l'parpillement d'une
myriade de lamelles d'acier tranchantes comme des rasoirs. Leur
explosion buvait l'air et empoisonnait le vide. Je crus perdre
connaissance. Des morts et des blesss en nombre impressionnant
roulaient dj et se dchiquetaient sur le sol. Mais il fallait
progresser  tout prix, c'tait l'ordre.

--En avant, nom de Dieu! haletait Kaiserkopf derrire nous.

Les sous-officiers fouaillaient en hurlant leurs soldats. On avanait
sur le ventre, travaillant fbrilement de la pelle-bche. Nos batteries
crachaient un feu d'enfer, mais ne parvenaient pas  faire taire celles
qui nous aspergeaient. Nous tions couverts par une ondulation de
terrain qu'il fallait atteindre  travers un kilomtre terrible comme un
glacis. C'tait autre chose qu'en Belgique! La mort, le dcervelage, le
rle rdaient de toutes parts. Des rigoles rouges dgoulinaient dans les
sillons de nos petites tranches. Protgs par nos sacs, nous cherchions
pniblement  progresser par bonds rampants de quelques mtres. Les
visages taient livides et terreux. La sueur, le sang et l'urine
suintaient des vtements. Le soleil plombait nos casques qui crasaient
nos ttes bouillantes. De grosses mouches bourdonnaient  nos oreilles,
tandis que de rauques clats de cornets,  l'arrire, rayaient les
interstices des explosions.

J'eus la douleur de perdre mon fidle Kasper, souffl par un obus.
Sans la moindre blessure discernable, sans paratre seulement avoir t
touch, il devint subitement tout bleu et un mince filet de carmin farda
ses lvres.

Mais une fort de hourras bruissait derrire nous. Les trois autres
compagnies, lances  l'assaut, nous dpassaient en courant dans un
cliquetis de culasses et une prcipitation de bottes. Hriss,
convulsif, tendu comme un chat maigre, le baron Hildebrand von
Waldkatzenbach bondit prs de moi en miaulant des khrr, khrr
angoisss. Une poussire brlante nous enveloppa. A travers ce
brouillard, je vis avec horreur les vagues qui nous distanaient fondre
rapidement dans leur course. Les hommes tombaient a et la, brusquement,
au hasard, balays, emports comme des quilles sous la bourrasque des
projectiles. Ils s'abattaient d'un bloc, le plus souvent sur le dos,
fauchant l'air de leurs bras spasmatiques, tandis que le fusil leur
chappait. On en voyait s'effondrer par tranches de huit ou dix  la
fois. J'tais pouvant, et je crus ma dernire heure venue quand
j'entendis le grondement de Kaiserkopf, rpt par le fausset de
Schimmel, commander:

--En avant!... _Zum Sturm!_..

Ceux qui le purent se levrent pour se joindre  l'assaut. Sur les
autres, les coups de bottes des grads furent malheureusement inutiles.

Au milieu de l'ouragan, comment arrivai-je en haut? Je n'en sais rien.
Je me trouvai sur la croupe du pli de terrain juste  temps pour voir
dtaler au triple galop de leurs attelages quatre petits canons qui
disparurent dans un vallonnement. Etais-je bless? Je ne ressentais
qu'une immense agitation et, subitement, une soif intense. Je vidai mon
bidon.

Derrire nous, le champ que nous avions travers gigotait hideusement et
hurlait.

Nous avions devant nous un bout de plaine coup de petites haies,
sillonn de fosss, parsem de meules et de bouquets d'arbres. Tout s'y
tait tu, mais le terrain devait fourmiller d'ennemis. Nos obus
l'arrosaient de leur grle, y soulevant des gerbes noirtres et y semant
des incendies. J'tais encore tout tonn de respirer, stupfait d'tre
vivant. Je regardai autour de moi, cherchant mes hommes. Onze taient
l, qui m'avaient suivi, dont deux lgrement blesss. Trois manquaient,
outre Kasper. Je me berai de l'espoir qu'ils avaient pu se perdre dans
la tourmente, mais la vrit est que je ne les revis jamais.

Les bataillons arrivaient les uns aprs les autres,  droite,  gauche,
ou derrire le ntre, en soutien. Je crois bien que toute la brigade
tait l. On reprit la marche en avant, au pas gymnastique, comme une
trombe. Les tambours battaient; les fanions signalaient: Allonger le
tir et: Envoyer munitions. A notre gauche, le bataillon von Putz
avait trouv moyen de ramasser une cinquantaine de civils, hommes,
femmes, vieillards et enfants, dont il se faisait prcder, baonnettes
dans les reins, et qui lui servaient de bouclier.

--Sacr mille millions! fit Kaiserkopf jaloux.

Et de nouveau ce fut terrible. De tous les fosss, de derrire les
meules, les haies, des milliers de balles sifflrent, dcimant  nouveau
les rangs de nos courageux fantassins. Ces misrables Franais devaient
avoir avec eux deux on trois mitrailleuses qui vidaient sans piti sur
nous leurs bandes assassines. Mais cette fois on les avait devant soi,
on les tenait, il n'y avait plus qu' leur tomber dessus.

Les premiers pantalons rouges parurent. Ils taient morts ou blesss aux
abords des obstacles que nous traversions. Les blesss, bien entendu,
taient immdiatement rduits eux aussi  l'tat de cadavres. La vue de
ces Franais m'inspira aussitt une haine froce. Je sentis que je les
excrais. Ah! les bandits! les lches!... On en voyait passer
subrepticement entre les ramures, se glisser de couvert en couvert.
Leurs armes brillaient et les cuivreries dont ils taient garnis
scintillaient.

--Plus vite!... plus vite! nous adjuraient nos officiers.

Il fallait gagner le plus rapidement possible l'espace qui nous sparait
d'eux, rduire au minimum le temps d'efficacit de leur tir et les
aborder promptement  la baonnette. La rage meurtrire de leur feu nous
abmait. Nos pertes taient dj assez leves.

Heureusement que l'artillerie nous avait bien prpar la besogne. Leurs
positions taient bouleverses et des amas de corps sanguinolents les
jonchaient. Ce n'taient d'ailleurs que des dfenses de fortune
amnages  la hte et que l'on franchissait sans peine, une fois
prives de leurs derniers dfenseurs. Nous nous rendmes bientt compte
que ceux-ci taient moins nombreux que la frocit de leur tir n'avait
pu le faire croire. Il pouvait y avoir l en tout un petit bataillon,
dont la moiti devait avoir dj mordu la glbe. Cela dcupla notre
courage, car il tait visible que nous les crasions sous notre nombre.
On ne les voyait pourtant pas fuir, ni se rendre. Ils prfraient se
faire tuer sur leurs mdiocres positions. Ils russissaient mme parfois
 se grouper,  foncer sur nous et  rompre sur quelque point notre
treinte. C'est ainsi que nous vmes inopinment surgir devant notre
front de compagnie une cinquantaine de ces enrags faisant mine de
vouloir nous culbuter. Ce fut une minute de dsarroi. Heureusement que
Kaiserkopf eut une ide de gnie. C'est l que nous pmes apprcier la
valeur d'un bon tacticien. Il fit avancer une trentaine d'hommes sans
armes, avec l'ordre de lever les bras et de crier: _Kamerad!_. Donnant
dans le panneau les Franais s'arrtrent net. Leur officier, tout
joyeux, s'approcha sans dfiance, faisant signe aux ntres qu'il
acceptait leur reddition. Mais,  ce moment, les rangs des _Kameraden_
s'ouvrirent, dmasquant une mitrailleuse que Kaiserkopf avait fait
rapidement aposter derrire leur rideau. En un tour de bande, toute la
racaille franaise tait par terre.

A notre gauche, devant le bataillon von Putz, nos affaires marchaient
mieux encore. L, c'tait la victoire clatante. Le bouclier des civils
avait fait merveille. Il n'en restait pas grand'chose. Par contre, les
hommes de von Putz sortaient  peu prs indemnes de l'aventure et
avaient tout balay devant eux.

Plus loin, on voyait des flammes jaune ple sortir de derrire un cran
de peupliers, dans des flots de fume pommele. N'ayant plus rien 
battre dans notre secteur, plusieurs d'entre nous s'y portrent. Nous
reconnmes en approchant que c'tait une ambulance franaise qui
brlait. Elle tait amnage dans un corps de grange, que le feu
attaquait dj de trois cts. Des sergents amoncelaient encore des
bottes de paille contre les charpentes. Deux drapeaux de la Croix Rouge
arbors aux angles se tordaient sous le courant d'air chaud. Ils ne
tardrent pas  se consumer. D'horribles hurlements sortaient de ce
brasier. Trois ou quatre cents soldats mls d'officiers trpignaient
de joie  l'entour, poussant des hourras et tirant des coups de fusil
dans l'incendie. Mais ce qu'il y avait de plus saisissant, c'tait de
voir surgir,  moiti fous, de la fournaise les malheureux qui tentaient
de s'en chapper, des blesss, des malades, des infirmiers, qui
gesticulaient affreusement, sourcils et cheveux grills, les yeux
exorbits, des plaques noires ou vives au visage, les vtements en
partie dtruits ou en feu, les linges et les pansements carboniss. Un
mdecin-chef, en sarrau blanc bruni de sang et qui paraissait bless,
car il soutenait son bras gauche, voulut s'lancer vers un de nos
officiers. Il n'avait pas fait dix pas, en profrant je ne sais quoi
d'une voix indigne, qu'il tombait perc de balles. D'ailleurs, tout ce
qui sortait tait aussitt couch en joue et abattu.

--_Feuer! Feuer!_ ne cessaient de crier des feldwebels fanatiques.

S'excitant  cet abominable jeu de massacre, les soldats, dont les plus
avancs se tenaient  une cinquantaine de mtres du foyer en raison de
la chaleur et des escarbilles, paulaient, visaient, dchargeaient, puis
attendaient le dbucher de la pice suivante, comme dans l'mulation
d'une chasse enivrante.

--_Noch einer!_ hurlaient-ils. Encore un!...

Vingt, trente fusils dtenaient et l'homme roulait dans l'herbe roussie.
Je vis ainsi descendre des douzaines de blesss, mutils de la face, du
torse ou des bras, un en chemise qui avait une gouttire  chaque jambe,
un autre amput d'un pied et dont les bquilles brlaient. Aux brches
de la toiture et aux abatants du grenier apparaissaient d'horribles
masques dantesques et des bras ttaniques; il en mergeait des bustes,
des corps qui se hissaient convulsivement et dgringolaient en perdant
leurs bandages. Ils tombaient  terre sur leurs moignons, se cassaient
un reste d'paule ou de tibia, et n'taient pas moins fusills, aprs
quelques sautillements dsesprs. Du ct des peupliers, une
cinquantaine de blesss, capturs dans l'ambulance avant le dbut de
l'incendie, taient excuts, plus rgulirement,  feux de salves, sous
les ordres d'un lieutenant pommad.

Tout cela me surprenait et je commenais  trouver qu'on allait
peut-tre un peu loin. A quelques pas de moi, Koenig considrait ce
spectacle sans un mot, son beau visage contract de tressaillements. Je
vis Schimmel s'avancer vers lui avec un sourire sardonique et lui
brandir un papier sous le nez comme pour le narguer. Ce papier, Koenig
devait le connatre et l'avoir reu lui aussi, car il ne daigna pas le
regarder. Schimmel me le tendit. Je lus:

     _Von heute ab werden keine Gefangenen mehr gemacht. Smmtliche
     Gefangenen werden niedergemacht. Verwundete, ob mit Waffen oder
     wehrlos, niedergemacht. Es bleibe kein Feind lebend hinter uns[6]._

Cet ordre tait sign du gnral-major von Morlach, commandant la
brigade.

Jamais, je dois le dire, ordre ne fut si ponctuellement excut.
Rpandus sur la surface du champ de bataille, des escouades de
massacreurs en exploraient consciencieusement les recoins. Tout buisson
cachant un rle suspect tait battu et nettoy. Les giboyeurs suivaient
 la trace le sang, pistaient le gte et servaient la bte  la
baonnette. Le sang ruisselait et les entrailles coulaient dans les
bauges forces. Mais quelque dcousu qu'il ft, le Franais traqu ne se
laissait pas pieuter sans faire tte, et son gorgement n'allait pas
sans danger pour les veneurs. Il leur fallait parfois se mettre  six ou
sept pour en achever un. Ces fauves se dfendaient jusqu' leur dernier
grognement. Ceux qui ne pouvaient plus remuer un bras, pointer un
pistolet, vomissaient contre nous d'abominables injures.

--Boches! Boches! criaient-ils. Boches!... Ah! les vaches!... ah! les
Boches!...

Ce fut ici que j'entendis pour la premire fois ce terme de Boche, qui
devait si souvent par la suite frapper mes oreilles et que j'eus plus
d'une fois l'occasion de recevoir en plein visage.

--Ah! les Boches!... ah! les salauds!... les assassins!... les
Boches!...

J'en tais tout indign, tout froiss dans mon amour-propre d'Allemand.

Mais ces cris eux-mmes, ces injures cessrent. Les derniers blesss se
turent et il n'y eut plus que des morts. Le gnral major von Morlach
pouvait tre content.

Cela ne refroidit pas l'ardeur de nos soldats, car s'il n'y avait plus
rien  ventrer, il y avait encore beaucoup  fouiller. Le pillage des
cadavres, qui avait dj commenc, se gnralisa. On vidait les poches
et on coupait les doigts. On enlevait les bijoux, l'argent, les montres
et le tabac. Des quipes organises dpouillaient les corps de leurs
chaussures et de leurs uniformes, ceux-ci tant destins, comme je
l'appris,  costumer certaines de nos units en vue de tromper l'ennemi.
Aprs  leur besogne et parfois se disputant entre eux, nos soldats
taient changs en hynes, en chacals, en dtrousseurs de morts, en
cumeurs de champ de bataille.

Devant un amoncellement de tus, rsultat d'une excution en masse ou
d'une attaque fauche  la mitrailleuse comme celle que nous avions
dtruite, une soixantaine d'hommes de notre compagnie, s'abandonnant aux
bats d'une joie dlirante, attendaient le moment de procder au
dpcement. Des grads taient l, Biertmpel, Schmauser, Buchholz,
Quarck, Schweinmetz; Wacht-am-Rhein y tait, le mufle sanguinaire;
Schlapps et le capitaine Kaiserkopf y taient. On tirait les derniers
coups de fusil sur le charnier o s'observaient encore d'obscurs
tressaillements.

Soudain un remuement se fit dans la masse sanglante; des corps
s'cartrent, s'boulrent sous une pousse de l'intrieur; et l'on vit
lentement surgir d'entre les cadavres un facis pouvantable, sans nez,
sans sourcils, semblable  un corch d'anatomie, avec un oeil crev et
le front dchir; puis une paule, un torse, un bras galonn o manquait
la main. A cette apparition spectrale il y eut un moment de stupeur.
Promenant sur nous son oeil unique, l'horrible fantme se mit  crier
d'une voix stridente:

--Bandits!... Vous n'tes tous que d'ignobles massacreurs!... La guerre
a honte de vous, canailles!... vous la dshonorez!... Peuple
d'assassins, peuple de monstres... Je prie Dieu avant de mourir que la
France ne vous pardonne jamais vos crimes!...

Kaiserkopf, qui fut le premier  se remettre de cette surprise, put
enfin braire:

--_Frankreich kaput!_

--Ah! _Frankreich kapout?_ salauds!... Pas si vite!... Il y a encore des
poilus en France!... Je vous maudis!... Je maudis l'Allemagne!...
_Deutschland, Deutschland nieder!_... Et si vous voulez mon nom, les
Boches, eh bien, sachez que le capitaine Labastide vous emm...!

Kaiserkopf s'tait prcipit sur lui, fou de rage, et braquait dj dans
cette bouche tragique et hurlante le canon de son revolver. Mais avant
que le coup partit, le capitaine franais, recueillant toutes ses
forces, eut le temps de lui envoyer au visage un crachat de sang.

Je ne voulus pas assister  la cure et je m'loignai. A ce moment,
j'aperus de nouveau Koenig. Avait-il t prsent  cette scne, si
pareille  celle qu'il nous avait faite lui-mme en Belgique? Avait-il
entendu la maldiction du capitaine franais?

Le pillage ne put se poursuivre. J'avais  peine rejoint le gros de la
compagnie, que des signaux de cornets se mettaient  sonner de partout.
Les troupes se reformaient htivement. Les officiers couraient, criaient
et sacraient. Kaiserkopf, suivi de sa bande, revenait  rapide allure.
Le major von Nippenburg galopait autour de son bataillon, qu'il faisait
ranger. Notre artillerie recommenait  tirer. Que se passait-il?

Nous ne tardmes pas  le savoir. De longues lignes rouges se
dmasquaient au loin, sur notre gauche. En mme temps, nous tions
arross de shrapnells.

--Les Franais!... les Franais! criait-on.

--Ils contre-attaquent, fit Schimmel.

Des hommes roulrent en poussant des clameurs dchirantes  quelques
mtres de moi. Nous remes l'ordre de nous aplatir.

Il apparut bientt que notre aile gauche tait fortement accroche. De
nouvelles chanes de pantalons rouges se dployaient  l'horizon,
dbordant de part et d'autre les premires. Il y en avait bien au total
un rgiment. Elles progressaient avec vlocit, fournissant un tir
nourri et paraissant bien pourvues de mitrailleuses. Tout notre front
fut de nouveau en feu. Les deux artilleries bombaient au-dessus de nous
une vote tonnante.

Les Franais avanaient avec une audace croissante. Il semblait que nos
mitrailleuses, disloques peut-tre par leurs obus, fussent incapables
de les arrter. Dj le contact tait pris et notre aile gauche
commenait  plier. Nous n'avions rien encore devant nous. Des
commandements nous jetrent debout sous les balles des fusants. Le
colonel von Steinitz poussait son rgiment en oblique, pour tomber sur
le flanc de l'ennemi et dgager le reste de la brigade.

C'est du moins ainsi que j'interprtai le mouvement qui nous tait
command et que nous entreprenions dj d'excuter, lorsqu'une nouvelle
priptie vint nous arrter et nous accrocher  notre tour, nous
obligeant  ne plus songer qu' nous dfendre nous-mmes. Devant nous et
sur notre droite venaient de jaillir une multitude de petits hommes
bleus, extrmement agiles, qui se mirent  nous mitrailler avec une
ardeur peu commune, tout en se portant contre nous en courant. D'o
sortaient-ils? Comment et sous quels couverts mystrieux taient-ils
parvenus  ramper sans tre aperus jusqu' cinq cents mtres de nos
tirailleurs avancs, pour se montrer subitement au pourtour de nos
lignes comme autant de diables bondissants, fulminants et criards?

--Les chasseurs! fit Schimmel. Gare  nous!...

Ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient, colls au terrain ou
en surgissant, insaisissables et voltigeurs, lgers comme des oiseaux,
souples comme des gupards, le kpi sur l'oeil, le collet  l'cusson
jonquille soulignant le menton nerveux. Leur mobilit nous tonnait,
ahurissant nos hommes, qui ne savaient o tirer. Ils furent sur nous que
nous avions  peine eu le temps d'ajuster nos baonnettes. Je vis avec
effroi que nous allions reculer sous leur fougue. Ils nous tombaient
dessus en vocifrant dans un langage trange des mots inconnus, dont je
pus surprendre quelques uns:

--V'la les chassbis!

--A la barbaque!

--Mettons-en, les potes, les mecs!

--Foutez-y la pilule, aux yayas!

--Gercez-y la tomate!

--Bouffez-les! zigouillez-les!

--a barde!

--Y mettent les btons!

--Y z'ont les colombins!

J'tais tout ce qu'il y a de plus effray. J'interrogeai Schimmel:

--Quelle langue parlent-ils donc?... Ce doivent tre des Africains!

--Mais non, ce sont des chasseurs; je les connais bien... Seulement ils
ne parlent plus franais. Je n'y comprends rien!...

Je n'eus pas le loisir de m'enqurir davantage de ce langage mystrieux.
L'engagement gagnait avec une rapidit foudroyante, au milieu des
_Donnerwetter_ et des _zum Teufel_ vomis par Kaiserkopf, des coups de
sifflet affols des officiers, des ululements furibonds des sergents, et
il ne fallait plus que songer  soi, sauver sa peau. C'est en vain que
le capitaine voulut renouveler le coup de la mitrailleuse: les diables
bleus devaient dj le connatre, car tous nos malheureux _Kameraden_
tombrent victimes de leur courage et de leur bonne foi. La mle devint
vite effroyable. Des corps  corps affreux se nouaient. On voyait les
fusils se dresser, les bras se tendre, les baonnettes plonger de haut
ou saillir d'en bas, les faces contorsionnes grimacer atrocement. Un
vacarme pouvantable de chocs mtalliques, de dflagrations, de
crissements, de jurons, de hurlements de douleur dchanait sa tempte
et convulsionnait son dlire. Une odeur de poudre d'tal et de suint
poignait les narines. Je me sentis deux fois rafl par des balles; un
clat ricocha sur la plaque de mon ceinturon. Mous reculions, laissant
de nombreux cadavres et des abats de blesss. Dans une bue de poussire
tourbillonnante et de gouttelettes de sang je vis lcher pied,  ct de
nous, ce qui restait de la section von Bckling; je vis les hommes fuir
en jetant sacs, fusils et bidons pour courir plus vite, sans souci de la
rupture cre dans nos lignes par cette panique. Et mon horreur fut 
son comble quand j'aperus aux trousses des fuyards un flot de ces
diaboliques chasseurs bleus et l'un d'eux, une sorte d'gipan  la
barbiche fourchue, atteindre  la course le petit lieutenant von
Bckling qui se sauvait, lui enfiler sa longue baonnette dans le
derrire et le traverser frocement de part en part.

Il nous fallut rompre  notre tour, rendre du terrain le plus rapidement
possible, afin d'viter d'tre cerns. La pression nous faisait craquer
de partout. Les officiers rclamaient  grands cris des mitrailleuses.

--_Maschinengewehre!... Maschinengewehre!..._

Mais les mitrailleuses encore valides taient depuis longtemps loin,
ramenes en arrire, par peur de capture,  l'abri de positions
nouvelles prpares en hte pour nous recevoir. J'avais perdu en
quelques instants trois autres de mes hommes. J'tais dsespr.
Heureusement que le soleil se couchait et que la nuit allait venir.

C'est  ce moment, le plus tragique peut-tre de cette fatale journe,
que se produisit un fait des plus impressionnants. Koenig, qui jusqu'
cette minute avait dirig avec un magnifique sang-froid et la plus
grande habilet la retraite de sa section, se dressa soudain de toute
sa taille, comme saisi de folie, et, quittant ses hommes, s'avana face
 l'ennemi, sans casque, la poitrine hante et l'pe au salut. Nous le
vmes s'estomper dans la poussire, tandis qu'un dernier rayon de soleil
frappait sa tte blonde, et tous nous l'entendmes crier trs fort au
milieu du tumulte:

--Le capitaine franais avait raison: nous avons dshonor la guerre!...
Adieu, vieille Allemagne, tu meurs avec moi!...

La trombe franaise passa sur lui.

Un dchirement se fit en moi. La dmoralisation de la droute,
l'abominable carnage me donnrent un instant le dsir de me faire tuer
aussi. Je fus arrach  cette courte hantise par cette exclamation de
Schimmel:

--On ne dserte pas aussi stupidement!

Nous refaisions en sens inverse, la rage au coeur, le chemin parcouru le
matin, buttant sur les corps de Franais laisss l et qui commenaient
dj  sentir. Quant  nos morts, ils avaient disparu. Desschs de
soif, les pieds et les genoux brlants, nous parvnmes enfin, dcims,
sur les positions de repli, comme la nuit tombait. De nombreux blesss,
qui avaient pu suivre, nous tenaillaient les nerfs de leurs
gmissements. Je me ttai minutieusement, ds que j'en eus la libert,
sur tous mes membres. Je n'avais que quelques gratignures, et le sang
qui me couvrait n'tait pas le mien. J'adressai au Seigneur Dieu une
prire de reconnaissance et je songeai tout mu  ma famille lointaine,
 ma chre Dorotha, aux ombrages forestiers du Harz, au jardin de
Goslar. L'obscurit protectrice nous enveloppait, troue des petites
flammes de nos canons lgers.

La nuit ne fut pourtant pas rassurante et il n'y eut pour dormir que
ceux qui, extnus, taient tombs comme des masses. Les pionniers
s'occupaient activement  nous fortifier et nous entouraient de fils de
fer barbels. On s'attendait  une nouvelle attaque des Franais pour le
petit jour, et peut-tre avec des forces fraches. L'inquitude tait
trs vive. La retraite devrait-elle reprendre et devrions-nous repasser
la Somme? On assurait que le gnral von Morlach avait demand
instamment des renforts.

Cependant l'artillerie ennemie avait cess de se faire entendre. On ne
savait o avaient pass les bataillons franais qui nous avaient si
violemment repousss. Nul feu, nul bruit du ct adverse, qui pt
dceler leur prsence. Ils s'taient fondus dans l'ombre croissante,
sans qu'on pt prciser  quel moment ils avaient abandonn la
poursuite. Le mystre n'en paraissait que plus redoutable.

Ma pense se reporta sur le malheureux Koenig, mon ami. Ce drame m'avait
boulevers. Que s'tait-il pass dans cette grande me,  l'instant de
son acte insens et sublime? Il avait cru savoir, lui aussi, pourquoi il
se battait: mais ce n'tait pas pour son idal que se battait
l'Allemagne!...

L'aurore parut, ple, puis rostre. Rien devant nous: le vide et le
silence. Seules des patrouilles de uhlans se levaient par instants dans
l'loignement comme des vols de perdrix.

J'obtins l'autorisation d'aller rechercher le corps de Koenig. Je partis
avec un de mes hommes. J'avais repr assez approximativement l'endroit
o il tait tomb. Je traversai d'abord la zone des cadavres franais,
o sautelaient dj des corneilles. Puis, j'arrivai  la zone allemande,
que parsemaient, actifs et penchs, des groupes de brancardiers. L, il
n'y avait pas que des morts. Au milieu des tus, de nombreux blesss
remuaient par grappes, criaient, suppliaient, rlaient ou se tranaient,
disloqus et saignants. J'en avais le coeur chavir. Je ne pouvais,
hlas! les secourir, ni mme m'arrter  la sommation de leurs gestes
dments. Ils taient trop, sur mon passage, et j'aurais d abandonner
mon entreprise.

Je me dirigeais  la boussole. Je reconnus enfin un arbre, puis un
second. J'identifiai ensuite une borne de champ. A un demi-quart de
cercle sur l'est nord-est, le soleil gonflait son orbe rouge dans la
touffeur d'un ciel accablant. Trs loin, au sud-ouest, l'ambulance
brle achevait de fumer.

Au bout de deux heures de recherches je dcouvris le corps de Koenig. Il
tait allong sur une glbe rugueuse, perc de coups de baonnettes, le
thorax effondr, le crne rompu vers le cervelet. Sa tte de cire aux
yeux mystrieusement ferms se nimbait d'une flaque coagule de sang
noir. A mon indicible horreur, je m'aperus qu'il respirait encore.

--Koenig!... fis-je. Mon ami!...

Son pe gisait  deux mtres de lui. Je m'agenouillai. Je pris sa main
froide.

--Pardon!... pardon!... balbutiai-je. J'aurais d mourir avec vous...
Vous seul tiez noble, juste, grand... Koenig... Votre mmoire me sera
toujours sacre...

Je crus sentir une trs lgre pression, une pression presque
imperceptible de sa main dans la mienne.

--Koenig!... sanglotais-je.

Sa faible respiration s'arrta. J'coutai. J'attendis. Elle ne reprit
pas.

Et mon coeur s'arrta aussi un instant dans ma poitrine. Je songeais avec
pouvante qu'il tait rest l ainsi toute la nuit, toute la nuit sans
pouvoir mourir. Il avait souffert d'une souffrance atroce, il s'tait
tordu de douleur sur cette terre franaise toute la nuit, aprs s'tre
offert lui-mme en sacrifice pour nos crimes, crucifi pour la vieille
Allemagne.

Des brancardiers s'approchaient.

--Laissez-le en paix, dis-je. Je l'enterrerai moi-mme l o il est
mort.

--C'est un officier, monsieur l'aspirant. Nous devons l'emporter.

Ils l'enlevrent.

Je l'embrassai sur le front et je suivis le corps en pleurant.




IX


Dcidment les Franais avaient battu en retraite et personne n'y
comprenait rien. Leurs arrire-gardes taient signales  je ne sais
combien de kilomtres au diable, et il n'y avait plus qu' reprendre la
marche en avant sur le terrain qu'ils nous abandonnaient. Bien que nos
effectifs eussent t fort prouvs, ils taient encore respectables, et
je compris alors la haute sagesse du systme des compagnies renforces,
qui permettait de perdre du monde en route pour se trouver nanmoins, au
moment voulu et pour le grand coup dcisif, en ordre de bataille avec
des contingents normaux.

En attendant les nouveaux officiers que devait nous envoyer la division
pour remplacer ceux que nous avions perdus, le premier-lieutenant Poppe
prit le commandement de la section Koenig et le feldwebel Schlapps celui
de la section von Bckling.

Le dpart s'effectua en plusieurs colonnes. La ntre se mit en marche 
midi. Nous n'avions pas fait cinq kilomtres, quand nous arrivmes en
vue d'une petite cit d'aspect pittoresque, abrite par un dbris de
vieux rempart dans le coude bois d'une rivire. Cette petite cit, dont
je prfre ne pas me rappeler le nom, me fit songer  Goslar. Une tour,
un donjon, une glise romane, des peupliers des ormes et des saules lui
crayonnaient la mme silhouette archaque et feuillue. Un monticule,
semblable au Rammelsberg, la mouvementait au sud. Il n'y manquait que le
dcor profond, rocheux et sauvage de la fort.

Nous y entrmes par un pont de pierre en dos d'ne, dont une seule arche
avait t rompue, et que nos pontonniers, qui avaient dj jet les
madriers suffisants pour le passage de l'infanterie, s'occupaient
activement  consolider pour les poids lourds. Nous tions les premiers
Allemands qui pntraient dans le pays. Mais l on ne nous prenait pas
pour des Anglais. Alarme par la bataille de la veille, la population,
dont une partie tait dj sur les routes, faisait ses prparatifs de
dpart en masse. Notre arrive les interrompit brusquement. En un clin
d'oeil, l'htel de ville, la poste, la banque, les carrefours taient
occups, des mitrailleuses postes au coin des rues, et les habitants
recevaient l'injonction de rintgrer immdiatement leurs demeures. En
mme temps, tout ce qui tait trouv sur la voie publique, voitures,
charrettes, chevaux, malles, colis, victuailles, bestiaux, tait saisi.
La ville n'avait cependant que peu souffert. Quelques maisons avaient
subi quelques obus qui avaient dfonc quelques toits. Le clocher de
l'glise tait par terre.

Faisceaux forms sur la place, le bataillon attendait les ordres, se
demandant si cette riche proie qu'il tenait  sa porte allait lui
chapper ou si la rcompense bien due  ses fatigues allait enfin lui
tre accorde. Les officiers s'taient rendus  l'htel de ville. Au
bout d'un quart d'heure, nous vmes revenir Kaiserkopf suant et
triomphant:

--La ville est  nous!... Plusieurs heures d'arrt... On attend
l'artillerie et le convoi rgimentaire... Ordre de vider la ville de
tout ce qui peut servir au ravitaillement de l'arme... Meubles et
objets de valeur seront dirigs sur l'Allemagne... Ah! _Donnerwetter!...
Potzdonnerwetter!..._

Dans une explosion de joie, les troupes se dbandaient et, sous la
conduite des sous-officiers, envahissaient par escouades les maisons.
Dj on entendait des cris de terreur et l'on commenait  voir fuir des
gens perdus que cueillaient aussitt les mitrailleuses.

Kaiserkopf nous fit signe  Schimmel et  moi:

--Venez.

Il nous emmena, avec Schlapps et une trentaine d'hommes, jusqu' une
maison de bonne apparence, sise  cinquante pas de l, et qui, sous
l'enseigne de la Licorne, tait le principal htel de la localit. Nous
nous y engouffrmes  grand bruit de bottes et de jurons. L'endroit
tait cossu, luxuriant de vaisselle, de linge, de cuivres et
d'argenterie, foisonnant de provisions et de tonneaux. C'tait une de
ces vieilles htelleries de la province franaise, sanctuaires de la
bonne chre et de la douceur de vivre. L'htelier, sa femme, son matre
queux et ses deux servantes nous attendaient tout tremblants:

--Ne nous tuez pas, messieurs... Tout ici est  votre service.

--Combien avez-vous de vhicules? interrogea Kaiserkopf en mauvais
franais.

--Un omnibus, un cabriolet, un char  bancs et une charrette  ridelles.

--Pas d'automobile?

--Non.

--Combien de chevaux?

--Trois chevaux.

--Rassemblez-moi tout a dans la cour. Nous allons charger.--_Rumt mir
hier alles fort, was gut zum mitnehmen ist_, ordonna-t-il  ses hommes.

Les soldats se rpandirent tapageusement dans l'htel et bientt ce fut
un gros vacarme de meubles trans, de portes dfonces, d'armoires
volant en clats, tandis qu'une sarabande d'objets htroclites,
matelas, oreillers, couvertures, chaises, tables, lampes, pendules,
dgringolaient les escaliers ou sautaient par les fentres.

--Et maintenant,  boire!... Tes meilleures bouteilles, bonhomme!...

Quelques coups de feu envoys dans les glaces avaient chang l'hte et
ses gens en autant de gnomes alertes redoublant de bonds pour nous
servir.

La grande table de la salle  manger ne tarda pas  se charger de tout
ce que les caves de la Licorne reclaient de plus prcieux en crus
authentiques et en marques illustres. Jamais de ma vie je n'avais vu, ni
n'ai revu depuis un nombre aussi imposant de bouteilles, ni d'aussi
vnrables. Il y avait l, empoussirs et encrasss, blancs, jaunes ou
rouges, dans leurs flacons divers obturs de leurs cachets multiformes,
les bordeaux, les bourgognes, les champagnes, tous les grands vins de
France sous leurs tiquettes les plus nobles et leurs dates les plus
impressionnantes. Schimmel, qui prtendait s'y connatre, en dchiffrait
avec admiration les appellations somptueuses. C'taient le
Chteau-Margaux, le Chteau-Latour, le Chteau-Haut-Brion, le Loville,
le Laroze-Balguerie, le Barsac, le Preignac, le Sauternes pour les
bordeaux. La Bourgogne se prsentait avec le Romane-Conti, le
Chambertin, le Clos-Vougeot, le Musigny, le Corton pour les rouges, le
Montrachet, le Meursault pour les blancs. Quant aux champagnes, le
Sillery et l'Ay, sous leurs cartes clbres, affichaient brillamment
leur renomme ptillante. Des Pommery 1900, des Chteau-Yquem 1893 et
dix bouteilles de Chteau-Laffitte de 1870 formaient, au dire de
Schimmel, le dessus du panier de cette cave bien conditionne.

Comme on le pense, Kaiserkopf n'avait pas attendu l'achev de cet
inventaire pour en valuer l'importance. Ds les premires lampes il
tait fix, et les noms lui importaient peu.

--_Famos!... famos!..._ claquait-il.

Schlapps, qui s'tait charg plus spcialement de rgler le dmnagement
des liquides, commena par s'administrer d'un seul coup toute une
bouteille de Corton. Plus raffin, Schimmel dbuta par un bordeaux blanc
de Barsac, qu'il soutint de tartines de foie gras, pour continuer par un
grand Romane. Il m'engagea  me verser de ce dernier vin. Je le
trouvai magnifique et j'en conus une riche ide de la France.

Au bout de dix  douze verres, Kaiserkopf, trs anim, se mit  hler
par la fentre les officiers et jusqu'aux sous-officiers qui passaient,
pour les faire participer  la fte. Il y eut bientt l Biertmpel,
Quarck, Schmauser, Helmuth, Wacht-am-Rhein, puis deux lieutenants de la
compagnie Tintenfass, enfin le baron Hildebrand von Waldkatzenbach et
son khrr, khrr satisfait. Le colonel von Steinitz nous fit mme
l'honneur de venir faire sauter avec nous quelques bouchons.

L'htelier de la Licorne et son personnel montaient toujours de
nouvelles bouteilles.

--Combien en avez-vous? lui demanda le colonel.

--En grands vins, Votre Excellence, environ cinq cents, rpondit
l'htelier flageolant et courb jusqu' terre.

--J'en prends quatre cents pour moi, que l'on emballera soigneusement
dans des caisses. Je vous en laisse cent, dit-il  Kaiserkopf.

--Elles seront bues sans sortir d'ici, assura le capitaine.

--A votre sant, messieurs! Nous en boirons d'autres  Paris.

Il nous laissa  notre orgie. Mais avant de quitter l'htel, il prit 
part le feldwebel Schlapps pour changer avec lui quelques propos
mystrieux.

Je ne sais si nos cent bouteilles y passrent ou s'il en resta pour les
soldats. Ce fut, en tout cas, pendant une heure, une kneipe
tourdissante. Les bouquets des vieux vins franais et les mousses de
notre future Champagne produisaient dans nos cerveaux allemands une
bullition extraordinaire, d'une nature diffrente de nos ivresses
nationales,  la fois plus lgre et plus capiteuse. Mais pour nous
enivrer  la franaise, nous n'en restions pas moins des Allemands.
Flamboyant, hyperbolique et dchan, Kaiserkopf perdait tout sens de la
dignit:

--Arrive ici, Schlapps, ructait-il, montre-toi, grand salaud, et donne
nous le spectacle de ton ignominie!... Qu'as-tu promis, porc-pic
immonde,  ce turc de colonel? Je parie, Schlapps, qu'il t'a demand de
lui procurer quelque beau garon pour lui remplacer son mignon de von
Bckling!... Ah! ah!... von Bckling!... _Potzsacrament!_... En voil un,
bigre, qui a t dfinitivement emmanch par le diable!... C'est une
belle mort!... Son dernier moment a d tre, _Donnerwetter!_ un moment
de haute satisfaction... de profonde jouissance, si j'ose, _meine
Herren_, m'exprimer ainsi... Ah! _Potztausend!_ tous ne mourront pas de
cette agrable faon, ici!... Mais nous ne donnons pas dans ce vice,
nous autres... moi du moins... Ce qu'il nous faut, _Sacrament!_ ce sont
des femmes, des femmes et encore des femmes... des femmes de tout ge,
de toute couleur, de tout poil... As-tu des femmes, Schlapps?... As-tu
song  nous procurer des femmes?... Je vous prsente, messieurs, le
plus grand marlou de l'Allemagne... _der groesste Louis_... Sans lui que
ferions-nous? que deviendrait le monde? que deviendrait votre
capitaine?... Allons, Schlapps, des femmes!... Distingue-toi!... fais
valoir tes talents... Vive Schlapps!... _Hoch Schlapps, dreimal
hoch!_...

Le feldwebel accueillait toutes ces divagations avec une joie
bouffonne, des contorsions simiesques, des cabrioles de clown. Il mimait
des attitudes obscnes et se donnait en spectacle dgradant  la galerie
pme de gros rires.

--Alors, Schlapps, c'est tout ce que tu nous offres? continuait le
capitaine en avisant les deux servantes de la Licorne qui, tout
pouvantes, dbouchaient des bouteilles  tour de bras. Eh bien, nous
nous en contenterons, en attendant mieux... Allons, les filles, 
poil!...

Schlapps et Wacht-am-Rhein se jetrent sur les donzelles et se mirent 
les dpouiller au milieu de leurs cris. Deux coups de revolver tirs
dans le lustre les rendirent immdiatement souples comme des agnelles,
et bientt, entirement nues et les cheveux dfaits, elles passaient et
repassaient entre une vingtaine de mains poisseuses, qui, dans un
dbordement de gaiet bestiale, les tripotaient, les malaxaient et les
arrosaient de vin rouge.

--Et toi, la mre! hurla Kaiserkopf  l'htelire, qui considrait cette
scne trangle de saisissement.

--Oh!... oh!... oh!... messieurs... je suis trop vieille!...

--Quel ge as-tu?

--Quarante-quatre ans.

--a ne fait rien. Nue aussi!

--Messieurs... messieurs...

--Nue, nom de Dieu!...

Cette fois, ce fut l'htelier qui, plus mort que vif, aida  la
dshabiller.

On vit couler des seins, rouler des mches grises, s'effondrer un
ventre rid sur des cuisses fltries. Un lieutenant avait pris place au
piano o il martelait des valses de Lehar. Un bal ignoble s'engagea.

Des soldats s'taient amasss aux portes et accompagnaient de rires
bruyants ces bats. Dj des divans s'affaissaient et craquaient sous
des apptits trop presss, quand Kaiserkopf s'cria:

--Non, non... Schlapps nous doit mieux que a... Pour moi,
_Donnerwetter!_ il me faut la plus belle femme de la ville... _das
schoenste Weib!_... Tu entends, Schlapps?... Laissons cette viande aux
soldats...

L-dessus, un dpart dsordonn s'effectua, tandis que les soldats
envahissaient  leur tour la salle de la Licorne, o ils se jetaient
tumultueusement sur nos restes.

--J'ai votre affaire, capitaine! fit Schlapps.

Sous sa conduite, notre troupe titubante, zigzagante et charivarique,
qui se grossit en route d'un quatrime lieutenant et de deux autres
sous-officiers, fit  grand brouhaha quatre ou cinq cents mtres dans
des rues dj tout encombres de pillage, o il nous fallait nous tenir
les uns aux autres pour viter les chutes. Pareil  un norme Silne
militaire, la tunique flottante, le casque de travers, Kaiserkopf
bravadait, sacrait, dversait ses flots de propos orduriers, enlumin,
bavant, chancelant, la gueule mugissante et le sabre gesticulant. On le
vit trbucher sur un cadavre et, n'et t l'paule propice de
Wacht-am-Rhein, il se ft croul comme un boeuf dans un cloaque de
crottin et de sang.

Schlapps nous arrta devant une grille d'une lgante demeure de style
rococo entoure d'un jardin. Quelques coups de crosses en firent sauter
le portail, tandis qu'un vieux domestique accourait effar. Une balle de
revolver mit bientt fin  son zle.

Je ne sais pourquoi cette jolie maison, ce jardin me firent penser  la
villa de Goslar. Ce n'tait pourtant ni le mme got, ni la mme
ordonnance et, au lieu de zinnias et de soleils, le boulingrin offrait
des corbeilles d'oeillets et de roses. Mais, dans mon trouble, mon
ivresse, par le bizarre travail de transposition qu'effectuait l'brit
dans mon cerveau tournoyant, je me trouvais transport  Goslar
invinciblement.

Et tout  coup Dorotha apparut. C'tait une jeune fille lance, vtue
de blanc, merveilleusement belle, non pas blonde, mais de cheveux
chtains nous en chignon et dont une partie retombait sur l'paule, non
pas grasse, mais fine, svelte, lgre et gracieuse comme une Diane de la
Renaissance. Cependant c'tait bien Dorotha, et du mme ge qu'elle,
peut tre un peu plus jeune, dix-huit  dix neuf ans.

Elle s'tait arrte, interdite, au seuil d'un vestibule qui traversait
la maison et s'ouvrait par derrire non sur la fort du Harz, mais sur
un bout de parc que terminait une terrasse portant quelques ormes
centenaires.

--La voil!... la voil! glapissait Schlapps. C'est elle!... Eh bien,
qu'en dites-vous, monsieur le capitaine?...

--Un morceau d'empereur! aboya Kaiserkopf.

Comme une meute en dlire, la troupe avine se lana vers sa proie. Et,
sans savoir ce que je faisais moi-mme, je m'lanais avec eux.

La jeune fille s'tait enfuie dans le parc en poussant un cri. Nous
traversmes en trombe la maison, renversant un lampadaire et brisant des
potiches. On se jetait  ses trousses dans les rosiers, les glaeuls.
Cerne, rattrape, saisie par six poignes forcenes, Diane, qui se
dbattait avec une nergie farouche, presque sans cris, concentrant
toute sa force  chapper  l'treinte de ses ravisseurs, fut entrane,
roule, porte vers le capitaine Kaiserkopf. Sa chevelure s'tait
dfaite et l'inondait. Ses beaux yeux semblaient grandis par l'effroi.
Ses lvres taient convulsives et serres. Une large dchirure dnudait
dj son paule.

A ce moment, un grand vieillard sortit tout frmissant de la maison.

--Messieurs... messieurs... C'est ma fille!... Je suis le comte de
Saint-Elme...

Il tait suivi par une dame d'une cinquantaine d'annes, aux traits
bouleverss et qui se tordait les bras:

--milienne!... mon enfant!...

--Au diable! hurla Kaiserkopf.

Soudain, je vis le vieillard brandir un pistolet. Mais d'un bond,
Biertmpel et Schmauser s'taient rus sur lui, l'avaient dsarm,
tandis qu'un norme coup de poing que Wacht-am-Rhein lui assnait sur la
mchoire l'envoyait rouler sur le gravier.

--Attachez les vieux aux arbres! beuglait Kaiserkopf.

En quelques instants, ligots, saucissonns avec des courroies
d'quipements, le vieillard et sa femme taient lis chacun  un orme.

--Faut-il les billonner? demanda le vice-feldwebel.

--Non, rpondit Kaiserkopf. Qu'on les laisse gueuler! Ce sera plus
excitant.

Renverse sur une pente de gazon, la tte dans une bordure d'oeillets, 
vingt mtres de ses parents, la jeune Franaise tait solidement prise
aux quatre membres par les sergents Schmauser, Quarck, Buchholz et
Schweinmetz.

--Elle doit tre vierge, fit Schlapps... Tenez-la bien, nom de Dieu!
cria-t-il, tandis qu'elle se convulsait brusquement dans une crise
dsespre.

Puis, aprs une pause et se grattant le nez:

--Vous feriez peut-tre bien, capitaine, de faire frayer la voie par un
de ces jeunes gens?...

Il me sembla qu'il regardait de mon ct.

--On pourrait aussi l'ouvrir avec une baonnette? proposa
Wacht-am-Rhein.

--Vous f......-vous de moi? se rcria Kaiserkopf. Pour qui me
prenez-vous? Je suis encore d'ge et de vigueur  dflorer une fille,
tonnerre de Dieu! ft-elle troite comme le fourreau de mon sabre!...

--Alors, allez-y, monsieur le capitaine! glapit joyeusement le
feldwebel. Elle est soigneusement entrave. La pouliche ne ruera pas.

Camp sur ses fortes cuisses, monstrueux et taurin, le capitaine
Kaiserkopf dboucla son ceinturon.

Un long hurlement farouche s'leva de la corbeille d'oeillets, tandis que
d'autres hurlements, plus terribles encore, partaient des deux ormes,
au milieu du crissement des liens qui se tendaient.

Il se releva, congestionn et triomphant.

--_Ein Fressen!_ claironna-t-il.

La victime se tordait  terre, dans l'tau des sergents. Des taches de
sang frais rougissaient la chair et le linge.

--A vous, messieurs! fit Kaiserkopf, qui se rebouclait.

Schimmel dclina d'un geste cette invitation. Il et sans doute trenn
cette virginit de choix. Mais passer en second, ft-ce aprs son
capitaine, ne lui convenait gure. Le spectacle seul, ici, agrait  son
dilettantisme cruel.

Moins difficiles, les trois autres lieutenants se faisaient des
politesses:

--Aprs vous, monsieur.

--Non, monsieur, aprs vous.

--Je n'en ferai rien, monsieur; passez devant, s'il vous plat.

Ils se mirent enfin d'accord, et tous trois, l'un aprs l'autre, chacun
selon son rythme et son temps personnel, assaillirent le corps de
mademoiselle de Saint-Elme. Au troisime, la jeune fille ne ragissait
plus que convulsivement. Deux des sergents l'avaient dj lche. Et
quand, hirarchiquement, fut venu le tour du feldwebel Schlapps, il ne
restait plus que Schweinmetz  surveiller encore l'attitude de plus en
plus inerte de la malheureuse.

Le vice-feldwebel Biertmpel succda  Schlapps.

La viole tait maintenant comme morte. Sa tte dcolore gisait, les
yeux mi-clos et la bouche entr'ouverte, sur la couche des oeillets jaune
d'or ocells de belles macules pourpre velout.

Aucun cri, aucun gmissement ne sortait plus des fleurs. Par contre, les
ormes hurlaient toujours. Il en manait deux cris parallles et
continus: l'un aigu et ond comme une sirne, l'autre rauque et coup
d'horribles sanglots. Nos vocifrations cumantes et nos clameurs de
stupre russissaient  peine  les couvrir.

Mais, comme l'avait voulu Kaiserkopf, il semblait que nous en fussions
excits davantage. A mesure que le supplice se prolongeait, l'ivresse et
la luxure redoublaient en nous leur vsanie. Nous tions autour de ce
corps ravag et souill, comme une harde de loups en rut affams  la
fois de sang, de chair et d'accouplement.

Kaiserkopf clatait d'norme joie et d'immondice.

Sans se dpartir de leur politesse,  laquelle ils savaient allier la
plus invraisemblable grossiret, les lieutenants lui tenaient tte sur
le mme ton. Les yeux fauves de Schimmel tincelaient; un rictus de
tigre relevait par moment sa lippe et plissait ses balafres. Quant aux
sous-officiers, le groin frmissant et le rein band, ils n'attendaient
que le signal de leur rue successive.

Les quatre sergents donnrent: Schmauser d'abord, puis Quarck, puis
Buchholz, puis Schweinmetz. Le corps se marbrait de meurtrissures
bleues.

Ce fut ensuite le tour des aspirants. En raison de sa noblesse, le baron
Hildebrand von Waldkatzenbach prit le pas. Malgr le deuil rcent o il
tait de von Bckling, il n'hsita pas  fournir sa monte, et son khrr,
khrr violent s'vertua sans dfaillance sur la martyre.

Max Helmuth s'empressa de s'enfoncer avec volupt sur sa trace.

Quand sa fornication se fut faite, la voix de ruffian de Kaiserkopf
retentit:

--A vous, Hering!... _Den..... heraus und los zur Attacke!_

La marie ne donnait plus signe de vie.

--Allez-y, monsieur l'aspirant! me cria horriblement Wacht-am-Rhein,
fusil en main et baonnette au canon. Je vais vous la rveiller!...

Mes tempes tournoyaient. Un vertige me poussait  l'abme. Je me jetai
comme un somnambule dans l'gout de ce ventre.

Et ce ventre se mit soudain  palpiter monstrueusement. La baonnette de
Wacht-am-Rhein le fouillait en mme temps que ma virilit, et je me
trouvai inond d'un flot chaud, tandis que s'achevait dans un spasme
d'agonie la vie de la vierge franaise.

Je me retirai couvert de sang et de bave.

Un sous-officier se prcipitait aprs moi sur le cadavre.

Pendant ce temps, les officiers avaient organis un tir au revolver
d'ordonnance sur le couple des parents. Posts  vingt-cinq pas, ils
avaient dj plac quelques balles. A chaque coup, Schlapps courait
relever le rsultat et annonait le carton. Dj, la mre, la plus
avance, avait cess de crier. Sa tte pendait flasque sur sa poitrine
garrotte. Une balle de Schimmel l'acheva.

J'entendis Kaiserkopf qui m'interpellait:

--Vous avez eu des prix de tir, Hering?... Avez-vous dj match au
pistolet?

--Trs peu.

--Venez essayer votre adresse, mon brave. Vous allez tcher de me couper
le sifflet au vieux. Tenez, me dit-il en me tendant son arme: vous avez
cinq balles.

Je mis le pied sur la ligne de tir et visai soigneusement. Mon premier
coup partit.

--Balle perdue, annona Schlapps. Trop haut.

Je rectifiai et affermis mon bras... Pan!...

--La clavicule gauche! fit Schlapps.

... Pif!...

--l'oeil droit!

Le cri du vieillard devint dchirant. J'envoyai ma quatrime balle. Le
cri s'arrta net et se changea en un sifflement d'air qui n'avait plus
de son.

--Dans la gueule! glapit le feldwebel.

Kaiserkopf me flicita:

--Pour un dbut, _Sacrament_, voil qui est _famos_!

Je me sentais dans un tat trange et nouveau. Les fumes du vin
s'taient en partie dissipes, mais d'autres, plus puissantes, solaient
mon cerveau et brlaient mes artres: la soif de violence et de meurtre,
le besoin de dtruire, de tuer, de torturer, l'ivresse du massacre, la
terrible _Berserker-Wut_ qui,  certains moments, change tous les
Allemands, mme les plus doux, en autant d'hynes buveuses de sang et de
vautours dchireurs de chairs.

Koenig n'tait plus l. Ma conscience tait morte sur les champs de la
Somme. J'appartenais maintenant tout entier  Kaiserkopf et  sa bande,
 ses lieutenants cyniques,  ses sinistres sous officiers,  Schimmel,
 Schlapps,  Wacht-am-Rhein.

Une heure aprs, le vieillard laiss pour mort, la maison pille et
dmnage, je me retrouvai dans la rue, bras-dessus, bras-dessous avec
trois ou quatre de mes compagnons, chantant  tue-tte, l'arme suspendue
 l'paule, au milieu de la cohue des soldats qui mettaient la ville 
sac.

Le spectacle tait extraordinaire. Partout des chars, des camions, des
voitures de toute espce et de tout attelage se chargeaient de butin. De
la cave au grenier, par les portes, par les fentres, par les trappons
et par les mansardes, les maisons se vidaient de leur contenu et
rendaient leurs entrailles. Armoires, fauteuils, caisses, crdences,
tapis, balles de vtements, fourneaux, outils, machines, bicyclettes,
instruments de musique s'entassaient sur les pavs avant de venir se
nouer de cordes sur les vhicules. Etalages et boutiques taient
ravags. Des barriques grinaient aux poulains et des lits se
balanaient aux palans. Des fourriers et des officiers du train
prsidaient mthodiquement aux enlvements. En coiffe blanche et le
brassard  la manche, des diaconesses de la Croix-Rouge concouraient
avec avidit  la razzia, comptaient les piles de linge, valuaient les
soieries, faisaient encoffrer soigneusement les parures et les objets
d'art. Des drapeaux de Genve flottaient sur des tapissires combles.

On faisait deux parts dans le butin: l'une tait pour les officiers, qui
prlevaient ce qui se trouvait  leur convenance; l'autre tait destine
 tre vendue en Allemagne au profit du rgiment. Les sous officiers et
soldats avaient en outre le droit de faire main basse sur la menue
rapine, notamment sur tout ce qui tait comestible. Quant  l'argent,
billets, espces, titres et valeurs, produit de la rafle des
portefeuilles, du crochetage des meubles, de l'effraction des
coffres-forts et des extorsions bancaires, il revenait au gouvernement.
Mais il en restait naturellement beaucoup dans les poches.

Sur les murs s'talait de place en place une affiche o se lisaient en
caractres apparents ces mots imprims en langue franaise: _Tout
Franais surpris  piller sera fusill sur-le-champ._

Si on n'avait fusill que les Franais pris  piller, il n'y aurait eu
que peu de sang rpandu; mais ceux qu'on massacrait, c'tait le plus
souvent et prcisment pour les piller. Tout bourgeois qui prtendait
dfendre sa demeure, tout boutiquier qui voulait sauver sa caisse, tout
habitant qui protestait, rclamait ou tentait de discuter, recevait
immdiatement sur le mufle, sur le crne ou dans le ventre une crosse de
Mnnlicher, une lame de sabre ou une balle 98 S. On en estourbissait
d'autres pour le plaisir ou pour mieux les dtrousser. On volait tout:
les bagues, les breloques, les montres, les chanes; on vidait les
goussets et l'on faisait les porte-monnaie. Les femmes n'y chappaient
pas. On les empoignait par les crins et on les tranait  terre; on leur
tirait les dentelles, on leur arrachait les bracelets et les colliers,
et quand a ne venait pas, on y allait au couteau.

Nous nous jetions avec fougue dans ce carnage et dans cette piraterie.
Nous fracassions des ttes et nous fracturions des tiroirs. Mes poches
s'emplissaient et ma baonnette tait gluante de sang. De toutes parts
les corps roulaient et les billets de banque voltigeaient. Le vacarme
tait effroyable, mle discordante de cris de terreur, de plaintes, de
rles, d'gosillements furibonds de soldats, de braillements de joie, de
chocs de crosses, de dflagrations, de dgringolades de meubles, de bris
de vitres et de vaisselle, de hennissements et de piaffements de
chevaux, de ronflements de moteurs, d'abois de chiens, de cacophonies de
violons, d'accordons et de pianos. Des flots de vin s'panchaient 
terre entre les dtritus et les toffes souilles. On dansait. Des
hommes avaient revtu des habits de femme et, jupes releves, en bas
orns de jarretires et en pantalons de madapolam, se livraient 
d'ignobles entrechats. D'autres roulaient de trottoir en trottoir,
chaviraient dans les entassements de mobiliers, compissaient les
maisons, dgobillaient au milieu de la rue. Beaucoup, plus crapuleux
encore, dfquaient et chiaient dans les appartements, et on les voyait,
par les fentres ouvertes, se poster de prfrence aux endroits les plus
insolites, dans les salons, les salles  manger, les chambres  coucher,
pour y dcharger leur abdomen et y dbonder leurs boyaux.

Ailleurs on violait. Ailleurs encore, des femmes prises des douleurs de
l'enfantement s'affaissaient tout  coup, les cuisses ouvertes, le
ventre en travail, vidant leurs eaux et poussant leurs cris de
parturition. D'autres, frappes de folie, riaient aux clats,
gambadaient, se dchevelaient ou, furieuses, se jetaient sur la foule,
griffes en avant et l'cume  la bouche.

J'avais perdu mes compagnons. Les hasards du pillage nous avaient
disperss. Devant une pinte que remplissaient une douzaine de
mitrailleurs buvant un tonneau, je buttai sur Biertmpel, ivre-mort, qui
rendait son vin comme une gouttire. Puis je rencontrai Schnupf et
Vogelfnger, le catholique et le socialiste, qui, d'un commun accord,
cambriolaient une devanture. Plus loin, j'aperus Wacht-am-Rhein, debout
contre l'tal d'une boucherie, le couteau  la main, fort occup 
quelque besogne singulire. Je m'approchai. C'taient des doigts, dont
il paraissait avoir les poches pleines, et qu'il dpeait soigneusement
pour en retirer les bijoux. Il jetait ensuite la viande  deux dogues,
qui happaient les morceaux  la vole. Mles aux doigts, se trouvaient
quelques oreilles o pendaient des pierres. A cette vue, je fus pris de
je ne sais quel sentiment trouble. Mais je m'loignai sans rien lui
demander.

Je me retrouvai devant l'htel de la Licorne. On en achevait le
dmnagement. Les caisses du colonel von Steinitz chargeaient une
charrette. Prs de l, je vis passer Schlapps, qu'accompagnait un
adolescent d'une quinzaine d'annes, tout ple, aux grands yeux noirs
battant de frayeur sous les boucles de ses cheveux friss. Le jeune
garon, dont le visage, malgr ses larmes et son bouleversement, me
parut singulirement beau et d'un type trs pur, tait lgamment
habill d'un costume de tennis. Sans doute le fils de quelque riche
famille de l'endroit et dont les parents avaient d tre assassins.
Tous deux se dirigeaient du cot de l'htel de ville, o rsidait le
colonel.

Peu aprs, je rencontrai Schimmel. Il ne me vit pas, trop occup qu'il
tait  entraner je ne sais o une petite fille de onze  douze ans,
dont je n'aperus rien, sinon qu'elle avait les bras nus, les jambes
nues et des cheveux blonds nous de faveurs roses qui lui tombaient dans
le dos.

Puis je me sentis bouscul, emport par un flot de soldats qui
assigeaient une ruelle borgne, prs de l'glise. Une tourbe criarde et
hilare s'entassait contre une porte que je reconnus bientt pour tre
celle d'une maison louche, d'un _Bordell_, comme disent les Franais,
et comme nous disons aussi, nous autres Allemands. Une baonnette dans
l'estomac, la matrone en obstruait le seuil de son norme cadavre. On
lui passait dessus comme sur un paillasson, pour pntrer dans le
lupanar, o se menait un immonde bacchanal. Les filles paraissaient aux
fentres, gesticulantes et nues. L'une d'elles se pencha  mi-corps, de
dos, saisie en dessous par des bras, bascula et vint tomber sur la
foule. Et tout  coup de grands cris, des clameurs d'pouvante
s'levrent. Les rideaux, les lits prenaient feu. La maison brlait.
Prostitues et soldats dgringolaient par grappes et fuyaient. La ruelle
se remplissait de fume. Je m'chappai comme je pus.

Je dbouchai devant un portail latral de l'glise, tout encombr de
cuivreries et d'ornements sacrs qui gisaient au milieu des pierrailles
du clocher croul, car on dmnageait l'glise comme le reste. De
l'intrieur sortaient d'bouriffants sons d'orgue. Un capelmeister
factieux s'amusait  dchaner la scne infernale du _Freischtz_. Au
tympan du portail, deux dmons  pied fourchu ricanaient.

Sur le pourtour, au del d'une arcade de clotre frachement brche,
s'ouvrait le cimetire. Des voix allemandes en venaient et je m'y
engageai. Quelques obus y taient tombs et y avaient remu des tombes.
Mais le sol en tait davantage encore boulevers par la main de nos
soldats, qui s'y taient ports en nombre et le dfonaient prement 
coups de bches, de pioches, de haches et de capsules de fulminate,
esprant que le pillage des morts serait plus fructueux que celui des
vivants.

Croix de marbre, pierres tumulaires, cippes, caveaux, chapelles, tout
tait soulev, arrach, forc, bris, rompu par les lugubres
dprdateurs, vampires humains qui venaient sucer l'or et les joyaux des
cadavres. Seules les croix de bois, les modestes fleurs de la fosse
commune taient respectes, tombes de pauvres que sanctifiait leur
humilit.

Une affreuse exhumation de corps en tout tat de dcomposition s'talait
dans les bires ouvertes ou parsemait la surface du sol, au milieu de
dbris de planches, de linceuls, de vtements pourris, de crucifix
moisis. Les uns, encore presque frais, mais les plus puants, cireux et
blafards, le ventre ballonn, les ongles et les poils en vie, tirs
brusquement de l'ombre, se dsagrgeaient  vue d'oeil au soleil.
D'autres, plus avancs, verdtres, violacs et chancreux, affaissaient
des chairs purulentes sur des carcasses difformes. D'autres, noirs et
squelettiques, longeaient leurs tibias, leurs radius, distendaient
leurs maxillaires, vidaient leurs orbites sous des mches qui les
coiffaient comme des perruques. Des ossements, des dchets putrides,
des lambeaux de robes et de suaires, des bouquets desschs, des
morceaux de couronnes en porcelaine ou en verroteries, des fragments de
vases et des objets d'autel couvraient les abords des tombes, les
graviers et les pelouses comme un fumier dispers. Une odeur mphitique,
aux manations diverses et aux souffles composites, alternativement
fade, forte, rance ou nidoreuse, provoquait tour  tour, sous ses
bouffes paisses de corruption et de ftidit, la suffocation, la
nause, l'asphyxie.

Bruyants et rapaces, les sinistres profanateurs poursuivaient leur
besogne macabre. Quand une dalle tait descelle, on voyait deux ou
trois de ces charognards sauter dans la fosse et s'y acharner
voracement. D'autres,  l'cart, dj gorgs, comptaient, se
partageaient ou se disputaient leurs dpouilles.

J'tais coeur et stupfait. J'aurais d fuir. Mais je ne sais quelle
fascination me retenait. Les morts m'attiraient. L'un d'eux me regardait
de ses deux trous fixes et semblait me dire:

--Toi aussi tu y viendras!

J'en vis un autre recroquevill dans sa tombe, accroupi grotesquement
sur son coccyx et qui me faisait signe d'une phalange. Il y avait prs
de lui une bouteille vide et un excrment humain qui fumait.

Soudain, j'aperus au fond d'un caveau de marbre noir un cadavre oubli
ou incompltement explor, un cadavre de femme en robe de damas noye de
bourbe. Quelque chose brillait sous un rayon de soleil, quelque chose
qui me prenait les yeux, qui se gonflait et luisait au milieu d'un
grouillement larvaire. Hypnotis, je descendis les marches. Cela
brillait... Cela se dgageait des deux cts de la tte... Cela
s'exhumait d'un amas de vers chasss par la lumire... Il y avait l
deux choses qui rayonnaient... qui scintillaient...  la place o
avaient t les oreilles...

Je me jetai en avant, les deux mains  la fois dans la bouillie. Elles
s'y plongrent. C'tait froid, glac, mou. Elles y happrent chacune un
objet dur, qui vint doucement, sans arrachement. Je remontai couvert de
sueur. Je sortis de la tombe. J'tais tremblant, rompu, comme aprs un
effort surhumain ou un terrible pril.

Je me prcipitai vers une petite fontaine. J'y lavai spasmodiquement mes
mains et les deux objets qu'elles tenaient, les boucles d'oreilles de la
morte en robe de damas.

Et j'osai enfin regarder ce que j'avais cueilli. C'taient deux perles
de grand prix entoures de diamants.

Elles orneraient un jour les lobes satins de la belle Dorotha von
Treutlingen, ma femelle.




X


Une heure avant le dpart, je reus crmonieusement le porte-pe des
mains du major von Nippenburg, en mme temps que le baron Hildebrand von
Waldkatzenbach. Je prenais rang immdiatement aprs le feldwebel. Avec
ma dragonne, mon sabre et ma cocarde d'officier, j'tais fier comme un
paon. On me confia le commandement de la section Koenig. Le lieutenant
Bobersdorf, envoy par la division, remplaa von Bckling. C'tait un de
ceux qui avaient particip au viol de Mlle de Saint-Elme et au meurtre
de ses parents.

Toujours pas de Franais. Notre marche reprit sans obstacle. Les
nouvelles qui nous parvenaient taient au reste excellentes. Partout,
sur l'tendue de notre immense front, l'avance de nos armes tait
prodigieuse. Cambrai tait occup, Maubeuge investi, Saint-Quentin,
Mzires, Sedan, Montmdy taient pris. Le gnral von Kluck tait 
Lassigny. De notre ct nous avions largement dpass Amiens. Rien ne
nous arrtait, rien ne nous arrterait.

Nous tions le 1er septembre  Moreuil et, le 2 au matin, nous entrions
 Montdidier, o nous clbrmes le _Sedantag_ par un service divin.
Combien, en effet, ne devions-nous pas tre reconnaissants envers Dieu,
qui nous protgeait si merveilleusement et qui, de sa droite fidle,
nous conduisait jour aprs jour  la victoire! Et combien ce jour de
Sedan, que nous ftions cette anne au coeur du pays ennemi, dans
l'enivrement de notre marche triomphale, devait nous paratre beau et
glorieux! Cet anniversaire nous prsageait, quarante-quatre ans aprs,
un nouveau Sedan plus vaste et plus magnifique encore, embrassant un
tiers de la France et une arme de deux millions d'hommes.

Le culte eut lieu dans la principale glise. Le rgiment  peu prs dans
son entier y assista. Nous n'avions, bien entendu, demand aucune
permission aux prtres franais; du moment que nous tions l, l'difice
tait  nous et nous le protestantisions sans plus de crmonie. Les
catholiques eurent une messe dans une autre glise.

Le colonel von Steinitz, le lieutenant-colonel Preuss, les majors, les
capitaines et les officiers d'tat-major avaient pris place dans les
stalles du banc d'oeuvre. Je me trouvais au milieu de la nef avec ma
section. J'admirais de l le vaste vaisseau de l'glise, qui me parut
tre du XVe ou du XVIe sicle, ses belles boiseries Louis XIV, ses
panneaux sculpts, sa grotte du Saint-Spulcre et son _Ecce Homo_
garrott, sous un dais renaissance, entour d'animaux symboliques. La
foule des ttes d'hommes nues et des uniformes gris qui le
remplissaient jusqu'au fond des chapelles donnait  cette solennit
pieuse et militaire un aspect de grandeur extraordinaire.

Les orgues prludrent majestueusement; puis, debout, l'assemble
guerrire entonna dans un ensemble formidable, soutenu par la musique
rgimentaire, le choral de Luther

  _Ein feste Burg ist unser Gott..._

     C'est un rempart que notre Dieu,
         Une invincible armure,
     Notre dlivrance en tout lieu,
         Notre dfense sre.
       L'ennemi contre nous
       Redouble de courroux,
         Vaine colre!
     Que pourrait l'adversaire?
     L'ternel dtourne ses coups.

Un sergent lut une prire, et de nouveau le chant s'leva. Cette fois,
ce fut le magnifique cantique de Haydn:

     Grand Dieu, nous te bnissons,
     Nous clbrons tes louanges!
     ternel, nous t'exaltons,
     De concert avec les anges,
     Et prosterns devant toi,
     Nous t'adorons,  grand Roi!

     Saint, saint, saint est l'ternel.
     Le Seigneur Dieu des armes;
     Son pouvoir est immortel;
     Ses oeuvres partout semes
     Font clater sa grandeur,
     Sa majest sa splendeur!

Aprs quoi l'aumnier de la division, le pasteur Muckerander, monta en
chaire.

Prenant texte loquemment du cantique que nous venions de chanter, il
dbuta ainsi:

--Oui, ses oeuvres sont partout semes, et nous les semons avec lui...
nous les semons pour lui!...

Car le peuple allemand, expliquait-il, tait l'lu de Dieu, son
instrument, son ouvrier, son semeur. Et parmi ces oeuvres destines 
faire clater la grandeur divine, la plus sublime n'tait elle pas cette
guerre si glorieusement commence, cette guerre comme le monde n'en
avait encore jamais vu, qui sous la direction de notre haut Seigneur de
la Guerre, l'Empereur, ferait rgner par toute la terre la majest et la
splendeur de l'ternel? Ah! nous devions tre fiers et reconnaissants
d'avoir t choisis pour participer  cette grande oeuvre!

Certes, continuait le pasteur Muckerander, aucun peuple n'tait aussi
doux, aussi pacifique que le peuple allemand, aucun n'tait si moral, si
pur, si loign de tout esprit de violence et de haine. Quel autre
peuple, en effet, pouvait s'honorer d'aussi grandes vertus? Quel autre
tait aussi riche de bont, de gnrosit, de charit, de piti? Or,
c'tait justement le plus doux, le plus paisible de tous les peuples qui
avait t charg de livrer le combat de Dieu contre Satan et les nations
impies vivant sous sa domination; c'tait prcisment le meilleur et le
plus gnreux des peuples qui devait rpter aprs Jsus-Christ: Ne
croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je suis venu
apporter non la paix, mais l'pe. Le sacrifice sanglant devait tre
accompli; le combat sacr devait tre men jusqu'au bout. Le glaive
d'une main, la torche de l'autre, l'ange exterminateur devait purger la
terre de son pch et la racheter par le fer et par le feu. Jsus, le
meilleur et le plus doux des hommes, n'avait-il pas dit aussi (LUC, XII,
49): Je suis venu jeter un feu sur la terre? Dsign spcialement par
Dieu pour l'excution des dcrets clestes, le peuple allemand
pouvait-il exiger un autre chemin que celui de notre Sauveur?

Et dans une comparaison admirable entre le peuple allemand et le Christ,
l'orateur montrait que, de mme que le Christ avait voulu tre crucifi
et, en se crucifiant, lui, l'Homme-Dieu, avait crucifi avec lui
l'humanit pour la sauver, de mme le peuple allemand s'tait charg de
la croix de guerre et, en y montant, lui, le Peuple-Dieu, devait y
crucifier avec lui le reste de l'humanit criminelle pour l'oeuvre d'une
nouvelle rdemption.

Comme boulevers  l'vocation de ce grand sacrifice et de cette
tragique mission, l'aumnier s'criait alors, la voix tremblante
d'motion:

--Guerriers, parfois votre coeur est treint par l'horreur: ce que vos
mains doivent faire, ce que vos yeux doivent voir, vous ne l'avez point
voulu!...

Non, nous ne l'avions pas voulu, ni nous, ni notre Empereur, ni personne
en Allemagne. Seuls nos ennemis, les ennemis de Dieu taient
responsables de la catastrophe. C'est Dieu qui nous avait impos la
terrible mission de les anantir et, par leur supplice, qui tait en
mme temps le ntre, de les arracher au Malin, de les racheter et de les
sauver.

--Nous n'avons pas voulu allumer le feu, poursuivait le pasteur, mais
maintenant nous devons passer au travers! Nous allumons un feu de guerre
qui rendra tous les incendiaires pleins d'apprhension et d'angoisses.
Dans leur rage et leur fureur, les vaincus nous appelleront comme ils
voudront: nous devons aussi passer par le feu de leurs cris de haine et
de calomnie. Que ceux qui l'ont voulu, que nos ennemis soient rendus
responsables de ce que dans cette effroyable guerre toutes les exigences
de l'humanit sont crucifies!...

S'levant alors aux plus hauts sommets de l'loquence sacre, le pasteur
Muckerander clamait, les bras en l'air et le verbe retentissant:

--Toi, mon peuple en armes, tu es l'humanit crucifie! Il faut que tu
le saches et que ce soit crit en caractres de feu dans ton me
allemande douloureuse! C'est l'heure de la croix de fer! Que l'amour
invincible pour l'Empereur et l'Empire t'aident  persvrer. Le feu du
sacrifice brle en toi, tandis que tu allumes le feu sur la terre de
crucifixion. C'est la guerre: tu sais pour qui tu souffres. Tu te tairas
comme le Sauveur s'est tu devant la grandeur de son heure. Haut les
coeurs! Jamais encore tu n'as occup une place aussi leve. Au del de
la guerre, c'est le salut: tu aides  oprer la dlivrance allemande et,
par elle, celle de toute l'humanit!

Et dans une proraison prodigieuse, qui nous souleva tous d'un
enthousiasme aussi brlant que le feu divin qu'il exaltait, le pasteur
guerrier termina de la sorte:

--Et maintenant, glaive, sois glaive et frappe! Feu, sois feu et brle!
Les demi-mesures sont criminelles. Plus la guerre sera sans merci, plus
elle sera misricordieuse. Maldictions et grincements de dents sur tous
les sclrats, afin que l'humanit ne soit pas de sitt crucifie 
nouveau! Dj le monde le voit: nous passons outre! Le feu n'aura pas
brl en vain. Le sang n'aura pas inutilement coul. Et nous qui sommes
encore plongs en pleine mle, chaque fois que nous voyons la croix de
notre Sauveur, saluons-la hroquement et chrtiennement de ces mots:
Je suis venu jeter un feu sur la terre!

N'et t la saintet du lieu, nous nous serions tous levs frmissants
d'enthousiasme pour acclamer le prdicateur et la fin de son splendide
sermon. L'auditoire tait transport de ravissement, et je vis le
colonel von Steinitz essuyer de sa main gante des yeux qui devaient
tre pleins de larmes mues.

Nous chantmes alors le beau psaume de David:

     Que de gens,  grand Dieu,
     Soulevs en tout lieu,
     Conspirent pour me nuire
     Que d'ennemis jurs
     Contre moi dclars
     S'arment pour me dtruire!...

Puis, au milieu du recueillement gnral des uniformes debout, le
pasteur Muckerander pronona la prire finale, qu'il termina, selon le
rite, par l'oraison dominicale, dont nous n'avions jamais mieux compris
la haute porte et le lumineux symbole:

--_Notre pre qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifi_ (et par
consquent le nom allemand); _que ton rgne vienne_ (avec celui de
l'Allemagne); _que ta volont_ (celle de l'Allemagne) _soit faite sur la
terre comme au ciel! Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien_
(tremp de champagne). _Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons
 ceux qui nous ont offenss._ (Nous ne pardonnons jamais  tes ennemis
qui sont les ntres; et si nous t'offensons par trop de clmence, ne
nous pardonne pas davantage.) _Ne nous laisse pas tomber dans la
tentation_ d'pargner tes ennemis (et les ntres), _mais dlivre-nous du
Malin_ (l'Anglais, le Belge et le Franais). _Car c'est  toi_ (et 
nous) _qu'appartiennent, dans tous les sicles, le rgne, la puissance
et la gloire. Amen!_

A la sortie, on nous distribua une jolie carte postale illustre,
reprsentant un rang de soldats allemands, casque en tte et fusil en
joue, avec,  leur ct, Jsus, en robe de lin et en longs cheveux, leur
dsignant l'ennemi de son bras tendu et leur disant: Voyez, je suis
avec vous tous les jours. (MATTH., XXVIII, 20.)

       *       *       *       *       *

Sur une place, devant un difice  campanile, la musique joua _Heil Dir
im Siegerkranz_ et _Muss i denn zum Stdtele raus_, tandis que nous nous
formions pour le dpart. Mais si le _Sedantag_ ne fut pas pour nous un
jour de repos, car nous dmes fournir une tape d'au moins quarante
kilomtres, nous continumes  le clbrer tout le long de notre route
par d'abondantes pilleries, de joyeux jets de grenades incendiaires et
l'immolation d'un certain nombre d'hommes franais, de femmes franaises
et d'enfants franais au Vieux Seigneur Dieu allemand.

Nous arrivmes le soir, trs tard, sur le bord de l'Oise, devant Pont
Sainte-Maxence. Nous y bivouaqumes. Les Franais avaient fait sauter le
pont. Aussi, le lendemain matin, les bacs n'tant pas arrivs, nous
descendmes la rivire jusqu' Creil, o les quipages avaient lanc un
pont de bateaux. Nous dmes attendre plusieurs heures pour laisser
passage  de longues colonnes venant de Clermont. De l'autre ct, la
ville brlait. Nous passmes enfin l'Oise vers midi. On disait qu'Anvers
tait pris, le roi Albert captur, Belfort enlev et que nous avions
remport une grande victoire  Lunville, o nous avions fait cent mille
prisonniers. Paris tait bombard depuis huit jours par nos avions et
nous en tions  soixante kilomtres. Nous y entrerions le surlendemain.
La paix serait signe avant trois semaines.

Mais  notre extrme surprise, au lieu de prendre la route de Paris, au
sortir de Creil, nous obliqumes vers le sud-est. Une dizaine de
kilomtres  travers une belle fort de chnes, de htres et de charmes
nous amenrent  une trs curieuse et trs ancienne cit, nomme Senlis.
Nos troupes s'y taient quelque peu amuses la veille,  l'occasion du
_Sedantag_. Mais, en somme, la ville avait t remarquablement mnage,
et nous la trouvmes en fort bon tat. On n'y avait brl qu'une
centaine de maisons, la gare et le palais de justice. La cathdrale,
l'htel de ville, les monuments romains, ceux-ci d'ailleurs dj en
ruine, avaient t respects et l'on n'avait tu que dix-neuf personnes,
dont le maire.

Le lendemain matin, aprs avoir pass la nuit dans une nouvelle fort
encore plus belle que la prcdente, nous atteignmes la localit
d'Ermenonville. Ce nom ne m'tait pas inconnu. C'tait l qu'avait t
enterr le clbre philosophe franais Jean-Jacques Rousseau. Profitant
d'une halte, quelques officiers dsirrent aller visiter le tombeau, qui
tait, parat-il, assez pittoresquement situ. Ils en demandrent la
permission au major von Nippenburg. Non seulement celui-ci l'accorda,
mais il se joignit  nous. Nous n'emes que quelques pas  faire, au
milieu d'un parc charmant, pour arriver sur le bord d'un bel tang o se
trouvait une petite le orne de peupliers. Le tombeau, de style
antique, tait dans cette le. Nous le contemplions de la rive, quand
nous vmes approcher, par l'autre bord, un groupe de quatre ou cinq
officiers gnraux, qu'accompagnait le colonel von Steinitz. Je reconnus
parmi eux le gnral von Zillisheim, commandant la division, et le
gnral von Morlach, commandant de notre brigade. Ces messieurs, nous
dit-on, occupaient prsentement le chteau d'Ermenonville avec
l'tat-major du corps d'arme. Ils s'avancrent de notre ct et, les
saluts rglementaires changs, une courte conversation s'engagea, que
j'entendis en partie, bien que, n'tant pas officier, je me tinsse 
plusieurs pas de distance.

--Vous venez voir le tombeau du grand homme, messieurs? fit aimablement
le gnral von Zillisheim.

--Avec votre haute permission, monsieur le gnral-lieutenant, rpondit
confondu de servilisme le major von Nippenburg.

--Vous savez, messieurs, que ce tombeau est vide, ajouta le gnral von
Zillisheim.

--Comment, dit le gnral von Morlach, le cadavre n'est pas l-dedans?

--Il n'y est plus. Ces stupides Franais l'ont, parat-il, transport au
Panthon de Paris, o ils l'ont mis  ct de son ennemi Voltaire,
l'insulteur de notre grand Frdric.

--Quelle incongruit! crut devoir renchrir le major von Nippenburg.

--Mais soyez tranquilles, messieurs: nous enlverons aux Parisiens le
corps du grand homme et nous le transfrerons  Berlin, o il a tous les
droits de reposer. Car, peut-tre l'ignorez-vous, messieurs, Rousseau
tait notre compatriote.

--Comment cela? s'tonnrent plusieurs voix.

--Je croyais, mit le colonel von Steinitz, que ce personnage tait de
Genve.

--Il y est n seulement, dit le gnral von Zillisheim, dont l'rudition
sur ce point d'histoire littraire venait sans doute d'tre frachement
acquise au chteau d'Ermenonville; mais il quitta tout jeune cette
rpublique, vcut dans le royaume de Sardaigne, puis en France; enfin,
dgot tout ensemble des Franais et des Genevois qui le perscutaient
 l'envi, il vint se mettre sous la protection de notre grand roi
philosophe, Frdric II, et se fit naturaliser neuchtelois. Or,
Neufchtel, vous le savez, messieurs, fut une principaut prussienne.
Voil comment ce gnie tait authentiquement notre compatriote et comme
quoi ses cendres nous appartiennent.

--C'est magnifique! s'cria le gnral von Morlach; cela nous fait donc
un grand homme de plus!

--Oui, messieurs, fit le gnral von Zillisheim charm de son succs,
celui dont nous contemplons le tombeau a vcu les quinze dernires
annes de sa vie sous la qualit de sujet prussien et il est mort
Prussien. C'est un Prussien qui a crit ce livre admirable, cet immortel
chef-d'oeuvre, les _Confessions_. Et qui d'autre qu'un Allemand aurait pu
tre, comme il le fut, le restaurateur de la religion dans ce pays impie
qu'tait alors la France?...

--Et qui l'est rest, observa le colonel von Steinitz.

--Qui d'autre qu'un Allemand aurait pu apporter le sentiment de la
nature  la sche littrature franaise? Je vous propose, messieurs, de
saluer de l'pe l'ombre illustre qui a repos l et qui nous coute
peut-tre, _den grossen Preussen_, le grand Prussien Chean-Chagues
Rouzeau!

Sur ces mots, nous tirmes tous l'pe et nous prsentmes
solennellement les armes au tombeau vide.

--Ah! me disais-je fort mu, en voil un que le professeur Woltmann a
oubli et qui tait encore plus lgitimement des ntres que le blond
Montaigne, le doux Racine ou le colossal Mirabeau!

Et comme pour nous pntrer mieux de la noble atmosphre germanique et
romantique qui se respirait en ce lieu, le gnral von Zillisheim nous
montra, prs de l, une stle funraire o se trouvait grave une
inscription dans notre langue. C'tait la tombe d'un jeune Allemand,
disciple de Goethe et de Rousseau qui, atteint du mal du sicle, tait
venu se suicider sous ces ombrages, en souvenir et en imitation de
Werther.

Cela me rappela le malheureux Koenig. Il et aim cette promenade dans le
parc d'Ermenonville.

Nous revnmes on ne peut plus satisfaits de ce petit pisode littraire.
Lorsque j'en fis le rcit  Schimmel, qui avait ddaign de nous
accompagner, il parut passablement vex.

--Si j'avais su, fit-il, qu'il devait y avoir des gnraux!...

Quant  Kaiserkopf, il n'avait pas t question de l'inviter. La halte
avait  peine t commande que, sur un signe de Schlapps, le bouillant
capitaine s'tait clips. Nous le vmes reparatre tout juste pour
remonter  cheval, en rebouclant son ceinturon.

       *       *       *       *       *

Une cte, au sortir de ce charmant Ermenonville, nous fit passer
brusquement des dlices de la fort aux ardeurs d'un plateau sans borne
et sans ombre. Le regard s'y tendait  perte de vue. Bientt nous emes
la sensation opprimante de toute une immense arme qui, par dix routes
parallles ou obliques  la ntre, s'coulait, presse, incessante,
innombrable, en direction gnrale du sud-est. Notre seule colonne
s'allongeait devant nous en une perspective linaire infinie,
continuant,  mesure que nous avancions, de sortir indfiniment de la
fort. A droite,  gauche, en avant, en arrire, d'autres colonnes
visibles sur d'autres routes invisibles glissaient et s'effilaient sans
discontinuit, semblablement cilies de fusils, de canons et de
machines. Dans leurs intervalles, des bataillons, des escadrons
marchaient ou chevauchaient  travers champs. On discernait dans le
brouillard poussireux, selon l'chelle des distances, les batteries de
campagne, les chapelets grles des compagnies de mitrailleuses, les
files des voitures de train, des caissons  munitions, des chariots 
ballons, les croix rouges des ambulances et celles qui camouflaient
frquemment les auto-canons et les auto-mitrailleuses. J'avais
l'impression que notre corps d'arme tout entier tait rassembl l,
dans cette coule uniforme. Et non seulement notre corps, mais d'autres
encore, d'autres qui fluaient comme nous intarissablement vers le
sud-est, et depuis plus longtemps peut-tre. C'tait un bruissement
monotone, ininterrompu, qui faisait trembler sourdement le sol, comme 
la veille d'un cataclysme souterrain. Rien d'autre que ce grondement,
que ce grand frissonnement diluvien, qui noyait tous les sons proches,
nos voix, nos chants, jusqu'au fracas de nos charrois, remplissait nos
oreilles, secouait nos nerfs et brassait nos entrailles de son ressac
perptuel. La nature semblait comme morte et n'y joignait aucun de ses
bruits familiers. Le canon s'tait tu. Nulle part on ne l'entendait.

Au bout d'une longue marche en route droite, nous fmes de nouveau
halte, aprs avoir travers une voie ferre. J'en profitai pour joindre
Schimmel et connatre ses impressions.

--Je crois, me dit-il, que nous tournons Paris pour l'attaquer par l'est
et par le sud; l'approche par le nord n'est pas avantageuse.

--O sont nos armes? demandai-je.

--Je n'en sais rien. J'imagine que nous devons en former l'extrme aile
droite.

--Dans ce cas, dis-je, et si votre hypothse est exacte, nous devrions
rester sur place au lieu d'avancer, et ce sont les autres corps qui
devraient pivoter autour de nous.

--C'est juste, fit Schimmel. Et c'est peut-tre justement ce qui va se
produire. A moins, ajouta-t-il, que nous n'ayons encore d'autres armes
dans la rgion du nord, ce qui me parat d'ailleurs certain.

--Et les Franais?

Il eut un geste vague et lointain vers le sud-est. Puis, dployant une
carte de l'tat-major franais, il me montra o nous tions.

--Voyez, prcisa-t-il en soulignant d'une rayure d'ongle le point qu'il
indiquait, c'est ici. En poursuivant cette route pendant une vingtaine
de kilomtres, nous arrivons  Meaux, qui est sur la Marne.

Portant alternativement les yeux de la carte  nos jumelles, nous
identifimes ensemble les divers points de repre du paysage qui
nous environnait. Sur le vaste plan des champs sans cltures les
villages haussaient leurs clochers et levaient leurs bouquets
d'arbres. C'taient, au nord,  notre gauche, Silly-le-Long et
Nanteuil-le-Haudouin; plus vers l'est, Ognes, Chvreville, Oissery,
Brgy; devant nous, Saint-Pathus, puis,  demi masqu par un bois,
Saint-Souplets;  notre droite, Lagny-le-Sec, et, au loin, sur une crte
la grosse agglomration de Dammartin-en-Gole. Mais, tandis qu' gauche
les villages fumaient d'incendies et que les routes se marquaient par
les longs rampements de nos convois,  droite on n'apercevait pas de
fumes et les routes n'apparaissaient que par les lignes d'arbres qui
les bordaient partiellement.

Et au del, bien au del de Dammartin, invisible, mais prsente, nous
devinions, dans la brume ardente et les rverbrations de la lumire,
l'immense capitale Paris, _das grosse Paris_, but de tous nos efforts et
fleuron de notre victoire.

La halte se prolongeant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait install une
petite buvette au bord de la route, nous invita  nous restaurer. Nous y
trouvmes avec lui le major von Nippenburg, et peu aprs survenait le
colonel von Steinitz.

Celui-ci paraissait tout joyeux et sa mine de taupe s'clairait entre
ses favoris d'un abondant sourire.

--a va bien, a va trs bien, disait-il. Je crois que nous allons tre
au bout de nos peines.

S'il ignorait ou feignait d'ignorer l'objectif qui nous tait assign,
il apportait des renseignements du plus haut intrt sur la marche
offensive de nos armes. A notre gauche, deux corps avaient franchi
l'Ourcq et traversaient la Marne, prcds par la cavalerie qui avanait
sur Crcy, Coulommiers et le Grand Morin. Deux autres corps taient sur
le Petit Morin. Plus loin, c'tait l'arme von Blow avec la Garde,  la
hauteur de Montmirail et des marais de Saint-Gond. Au del, c'taient
les Saxons de von Hausen; plus loin encore, les cinq corps du duc de
Wurtemberg. Nulle part on ne se battait. Partout l'ennemi tait en
pleine retraite, en fuite plutt, en complte droute, et on le
pourchassait l'pe dans les reins en direction de la Seine et de
l'Aube, o on serait dans deux jours. Tout l'arrire-pays tait conquis,
occup, avec Amiens, Soissons, Laon, Reims, Chlons. C'tait la marche
triomphale dans la dbcle de la France.

--Et Paris? demanda le major.

--Eh bien, Paris est l, dit le colonel en tendant le bras vers l'ouest,
l tout prs. Nous n'avons qu' le prendre. Nous le cueillerons quand
nous voudrons.

Et son geste s'attardait, se balanait, avec sa grosse main poilue qui
s'ouvrait et se refermait comme sur une poire qu'il n'aurait eu, en
effet, qu' cueillir.

--Mais qu'y a-t-il entre nous et Paris? questionnait Schimmel.

--Eh bien, monsieur, trente-cinq, trente-six kilomtres de plaine  peu
prs sans accident de terrain.

--Et comme moyens de dfense?

--Quelques forts mal entretenus, sans canons et o il y a plus d'espions
allemands que d'artilleurs franais.

--Comme troupes mobiles?

--Un brelan de mauvais bataillons de la territoriale, que nous
disperserions d'une chiquenaude.

--_Donnerwetter!_ jura joyeusement Kaiserkopf, si c'tait vous, monsieur
le colonel, qui tiez destin  entrer le premier dans Paris  la tte
de votre rgiment!...

Le colonel von Steinitz ne rpondit rien, mais un tremblement de dsir
agita sa lippe infrieure.

Des signaux retentirent. Les trois officiers suprieurs remontrent 
cheval, tandis que Schimmel et moi courions rejoindre nos sections. La
colonne se remit en marche dans la chaleur, la poussire et la lumire
dclinante du soleil.

Deux heures plus tard, nous traversions Saint-Soupplets, o nous n'emes
que le temps de vider un tonneau  l'auberge de la Belle-Ide, dj 
peu prs entirement bue. Et la marche continua, toujours sur la mme
route et en mme orientation.

Cependant, la campagne de droite qui, jusqu'alors, nous avait paru
profondment dserte et silencieuse, commenait  s'animer, semblait-il,
de lgers frmissements. Ce n'tait rien encore, quelque chose d' peine
perceptible, de plutt devin que senti, qui pouvait tre aussi bien le
bruit vague d'une brise se levant, que le bourdonnement confus apport
par quelque courant arien des banlieues de Paris ou que l'cho lointain
de notre propre pitinement. J'eus un instant l'impression bizarre,
hallucinante qu'une bande de loups nous suivait, paralllement, d'un
trot souple, maigre et feutr. Les grandes ombres qui naissaient de la
nuit approchant, les fantmes noirs des arbres dmesurs, l'horizon
charbonn sous un ciel violet fonc accentuaient le mystre et
distillaient l'inquitude. Nous avions beau nous savoir flanc-gards par
nos patrouilles, nous absorbions le doute, nous apprhendions
l'indfinissable et nos doigts se crispaient nerveusement sur la plaque
de couche de nos fusils.

Au bout de trois  quatre kilomtres, nous fmes halte derrire une
hauteur sur laquelle se silhouettaient les premires btisses noires
d'un village, et nous remes l'ordre de prendre nos bivouacs, sans
feux. Une section monta s'assurer de la localit, qui portait le nom de
Monthyon. On entendit quelques cris d'habitants et les rares lumires
s'y teignirent.

Harasss par cette longue et chaude journe, la plupart des hommes
s'abattirent et s'endormirent aussitt. Le concert de leurs ronflements
se maria au grondement sourd des colonnes qui circulaient encore
derrire nous. La lune pleine et lourde faisait lentement l'ascension du
znith, laquant le terrain d'une clart blafarde et projetant vers Paris
l'ombre dcroissante des choses. On entendait de loin en loin les cris
de chouette qui servaient de signaux de ralliement  nos patrouilles.

Je m'endormis  mon tour, la tte sur mon sac. La nuit fut admirablement
tranquille. Je ne fus rveill qu'un instant, sur les deux heures du
matin, par le gros roulement de trois batteries de 77 qui allaient
prendre position sur le flanc du coteau de Monthyon.

L'aurore se leva sereine et rose, tandis que la boule lunaire descendait
ple et molle sur Paris. Le rveil se corna et se rpercuta le long des
troupes tendues. Mais on ne se pressait pas de partir. Le repos se
continua pendant une partie de la matine et nous emes le loisir de
prparer notre caf, puis la soupe. Vers les dix heures, seulement, on
nous fit appuyer d'un petit kilomtre sur la gauche, et nous nous
arrtmes de nouveau, face  l'ouest. Nous avions dbord la hauteur de
Monthyon, et nous dcouvrions plus loin une nouvelle hauteur boise,
semblablement couronne d'un village, que la carte nommait Penchard.
Entre ces deux points naturellement forts la position paraissait
excellente et propre  dcourager les effectifs peu redoutables que nous
pouvions avoir devant nous. Sous nos yeux s'ouvrait largement la plaine
ensoleille avec ses vastes champs, ses petits bois, ses minces rus
frangs de peupliers, ses routes blanches, ses carts et ses villages:
Neufmontiers, Chauconin, Villeroy, Iverny, Le Plessis-au-Bois, Le
Plessis-l'vque. Rien dans ce paysage tranquille et color ne semblait
suspect. Assis ou vautrs sur les coudes, autour de nos armes en
faisceaux, nous attendions d'un moment  l'autre l'ordre de la marche en
avant sur Paris.

Il tait midi. Soudain, une dtonation retentit  cinq cents mtres de
nous, en contre-pente de la butte de Monthyon. C'tait une de nos pices
qui envoyait son premier obus. Nous vmes au bout de nos jumelles, sur
la route sortant d'Iverny, une minuscule batterie franaise tourner
subitement bride et rentrer au galop dans le village. Dix minutes aprs,
le combat d'artillerie tait engag. Nos canons tiraient de Monthyon, de
Penchard et d'une autre position un peu plus  l'est. Des pices
franaises ripostaient avec rapidit de derrire Iverny, et leurs petits
projectiles rageurs tombaient dj avec prcision autour de la butte.

Nous nous portmes en avant, en mme temps que d'autres lments
d'infanterie, sur toute la largeur de la plaine visible, soutenus par de
nombreuses mitrailleuses. Nous avancions en tirailleurs, courbs et
rampants, nous abritant de notre mieux, car de nouvelles batteries
franaises rvlaient l'une aprs l'autre leur prsence, crachant une
mitraille de plus en plus dangereuse. Nous mmes une heure pour
atteindre une route o nous pmes nous retrancher, puis, deux cents
mtres plus loin, le lit d'un ruisseau. Des reconnaissances de cavalerie
franaise se dmasquaient  droite, du ct du Plessis-l'vque, 
gauche vers Chauconin. Puis des pantalons rouges se montrrent,
dbouchant  l'improviste de couverts insouponns. Nous en vmes surgir
la valeur d'une compagnie, droit devant nous, quelques centaines de
mtres en avant du village de Villeroy. Ils se dispersrent avec agilit
dans un champ o ils se couchrent. Des milliers de balles sifflrent.
Seul un lieutenant barbu tait rest debout, lorgnette  la main. Mais
presque aussitt il s'abattait de ct, raide, en portant la main gauche
 son front; et comme je l'avais bien expressment vis, je me demandai
si ce n'tait pas une de mes balles qui l'avait tu.

La grle d'acier criait maintenant de toutes parts. Celle qui partait de
nos lignes semblait pour le moment plus nourrie. Si nous tions bloqus
dans notre ruisseau,  gauche les ntres avanaient. Chauconin tait en
feu. Plus prs de nous, un norme brasier montait d'une ferme 
tourelles. Mais, peu  peu, nous commencions  nous apercevoir,  notre
grand tonnement, que, loin de n'avoir sur leurs lignes que de faibles
lments sacrifis d'avance, les Franais taient en force.

Anims de la plus folle ardeur, on les voyait dcouvrir leurs compagnies
les unes aprs les autres, les dissminer, les jeter en avant. Ils
progressaient par lans rapides, tantt disparaissant, plaqus au
terrain, tantt bondissant  l'improviste, grandissant  mesure qu'ils
approchaient. On distinguait fort bien sur les champs verdtres ou
bruntres les taches bleues de leurs kpis et de leurs capotes
soulignes par les agenouillements ou les relvements rouges de leurs
pantalons. Et pendant ce temps, l-bas,  gauche, une nue d'autres
petits soldats, blancs, ceux-l, avec des jambes noires, sautillaient 
l'assaut des hauteurs de Penchard.

Tout  coup, nous emes devant nous,  trois cents mtres, une vague
galopante de ces Franais bleus et rouges. Je vis un instant moutonner
et claquer au-dessus de la vague un drapeau frang d'or  trois bandes
verticales, rouge, blanc, bleu, tandis que retentissait  mes oreilles
un chant enflamm, o je reconnus les accents effroyables de _la
Marseillaise_. Puis il y eut un crissement mtallique; des aciers
flambrent. En mme temps nous tions pris en enfilade par une
mitrailleuse. Il fallait dguerpir. Nous rampmes en hte du ct de la
route, que nous finmes par regagner, non sans avoir laiss nombre de
nos mousquetaires dans le foss ou entre les glbes.

Nous tnmes une heure avec un courage surhumain. Les shrapnells
clataient au-dessus de nous, les percutants autour de nous, les balles
nous rlaient aux tympans, nous tions rouls, asphyxis, dcims. Nous
avions beau vider avec tnacit nos chargeurs, les Franais
renaissaient toujours. Et ce qui nous angoissait, c'tait que nos canons
ne nous soutenaient plus. Heureusement, nos mitrailleuses ne
flchissaient pas.

Nous fmes enfin relevs par le bataillon Preuss, et nous revnmes
extnus sur notre position de dpart. Nous vmes en passant prs de
Monthyon, dans un plissement de terrain, derrire des btiments de
ferme, un de nos emplacements de batteries compltement ravag. Les
pices taient parties. Il n'y avait plus que deux caissons dmolis et
une douzaine de cadavres, dont trois chevaux. Des servants noyaient dans
une mare un millier d'obus qui, dans la prcipitation du dpart, avaient
d tre abandonns.

Il tait dj tard dans l'aprs-midi et le soir commenait  couvrir de
violet le champ de bataille. Pas  pas, bond par bond, les Franais
avanaient toujours, et le bataillon Preuss cdait  son tour du
terrain.

Kaiserkopf avait reu dans le mollet une balle ronde de shrapnell, qu'il
se faisait extraire au poste de secours.

--Nom de Dieu de nom de Dieu! beuglait-il.

On fit l'appel de la compagnie, couverte de terre, d'herbe et de sang.
Sur deux cent cinquante hommes qu'elle comptait le matin, il en avait
disparu une soixantaine, et elle ramenait cinquante blesss.

Bleu de rage, Schimmel se mit  jurer plus fort encore que Kaiserkopf.

Sur ces entrefaites, une grave nouvelle se rpandait. Loin, sur notre
droite, au del de nos lignes, dans la rgion de Saint-Soupplets, o
nous avions pass la veille et o, parat-il, nous n'avions plus de
troupes, tout un corps d'arme franais venait d'apparatre, qui
avanait  grand train et se mettait en devoir de nous tourner. Des
ordres arrivaient du quartier gnral nous enjoignant de battre en
retraite dans l'est sur de nouvelles positions. Rouge et sangl, le
colonel von Steinitz faisait procder aux prparatifs de dpart. Il
fallait qu'en une heure tout le monde ft loin, le bataillon Preuss
formant l'arrire-garde. Dj les premiers lments de la brigade
taient sur la route de Barcy.

La jambe bande, Kaiserkopf se fit hisser pniblement sur son cheval.

Schimmel ne dcolrait pas et allait jusqu' incriminer le Haut
Commandement.

--Ils ne sont donc pas renseigns? marmonnait-il avec fureur. Qu'est-ce
que c'est que ce corps d'arme franais? D'o vient-il? Comment
n'avions-nous personne  lui opposer? Que fait von Kluck? A quoi
pense-t-il?...

Heureusement que notre train de rgiment tait en sret vers nos
positions de repli; nous ne laissmes derrire nous qu'une petite
ambulance et quelques espions brassards de la Croix-Rouge, bien munis
de fanions et de fuses.

L'encombrement tait tel, sur la route de Barcy, que nous mmes plus de
trois heures pour faire trois kilomtres. Les units s'y mlangeaient
dans un grand dsordre. Cavaliers, fantassins, artilleurs, caissons et
camions y fuyaient laborieusement et s'y enchevtraient au milieu des
cris, des coups, des jurons, des piaffements et des hennissements. La
route tant insuffisante  contenir cette cohue, des paquets de troupes
cahotaient  travers champs. Derrire nous, l'horizon flambait; 
Neufmontiers,  Chauconin,  Penchard,  Monthyon, maisons, fermes,
meules brlaient comme des torches.

A Barcy, c'tait le chaos. Sur la place, o l'glise dressait son vieux
clocher, le flot gris, tumultueux et mugissant avait des remous
effroyables. Si de l'artillerie franaise avait t en action, elle en
et fait un fleuve de sang. A ct de l'glise, la mairie tait en
flammes. Les lueurs violentes de l'incendie et les clarts douces de la
lune mlaient sur les aciers brunis et les visages livides leurs reflets
diffrents.

Encore trois heures pour faire cinq kilomtres, et nous arrivions,
rompus de fatigue, au village d'Etrpilly, dont nous envahmes les
maisons et les granges pour nous affaler tout harnachs dans
l'anantissement d'un soleil de plomb.

       *       *       *       *       *

Kaiserkopf, que sa blessure empchait de dormir, nous rveillait avec
fureur quelques heures plus tard.

--_Donnerwetter!_... Vous n'entendez pas?... La canonnade franaise
avance du ct de Marcilly... La compagnie doit se porter  deux
kilomtres vers la rperie...

Il tapotait avec rage un croquis de la rgion annex  l'ordre du
colonel.

Je me mis debout avec peine. Il fallut un temps infini pour avoir les
hommes. On n'en runit pas plus d'une centaine. La section Bobersdorf,
l'ancienne section von Bckling, n'existait presque plus. On procda 
un nouveau groupement. Kaiserkopf, se dclarant incapable de bouger,
confia pour la journe le commandement de la compagnie au
premier-lieutenant Poppe.

--Etes-vous bless? me demanda Schimmel.

--Non. Et vous?

--Non. Nous avons de la chance. Dans quel gupier ce sacr von Kluck
nous a-t-il fourrs?

Il regardait avec inquitude du ct du nord-ouest, comme pour scruter
jusqu'o le corps d'arme franais qui nous avait forcs la veille 
dcamper avait dj pu parvenir. Nous marchions pniblement dans les
betteraves. A notre gauche, le clocher de Barcy sortait de l'horizon des
champs;  droite, une dentelle d'arbres marquait la route de Marcilly,
avec le vallonnement feuillu de la Throuanne; dans notre dos
s'allongeait la crte d'Etrpilly  Vareddes.

Ou ne voyait de troupes nulle part. Tout tait terr ou dfil. La
plaine appartenait aux obus. De tous cts crpitait l'artillerie
lgre, et il tait bien difficile de diffrencier dans ce
tambourinement ce qui tait franais de ce qui tait allemand. Il
semblait cependant que du ct du nord il n'y et que des roulements
franais, et cela devenait tout  fait alarmant.

--Ils avancent, murmurait Schimmel.

A ce moment, plusieurs coups lourds, massifs et profonds, comme des
dcharges de grosse caisse, dtonrent dans l'est, venant du plateau de
Trocy. C'tait de l'artillerie lourde allemande. Cela nous rassura.

Nous entendions par moment de vives fusillades vers Marcilly.
Heureusement nous n'tions pas en premire ligne. Aplatis dans les
betteraves, nous creusions de petites tranches pour la prparation
d'une position de soutien. Des sanitaires vinrent nous rejoindre, et
procdrent  l'installation d'un poste de secours, car les blesss
commenaient  affluer. On les pansait sommairement et on les vacuait
sur Etrpilly. Ceux qui succombaient taient enterrs sur place. Nous
surveillions la route, que nous devions prendre de flanc, ainsi que le
vallon de la Throuanne, en cas d'avance franaise. Au loin,
l'artillerie ennemie semblait progresser le long d'un grand arc de
cercle.

--Diable! fit tout  coup Schimmel, ils tirent de Bouillancy!

Les coudes sur la carte, Poppe et lui entamrent une longue discussion 
ce sujet.

Il tait onze heures du matin, quand Poppe dit, le bras dans le
nord-est:

--Ecoutez!...

De nouvelles crpitations d'artillerie lgre se faisaient entendre dans
cette direction et plus  l'est encore, entre les dflagrations de
l'artillerie lourde. En mme temps nous voyions approcher le major von
Nippenburg, qui venait inspecter nos travaux.

--C'est un corps allemand qui arrive, fit-il en sautant dans nos
retranchements. Il tait temps!...

Un soupir de soulagement s'chappa de nos poitrines.

--Nous sommes sauvs! dclara Poppe. Et quel est ce corps d'arme qui
vient si juste  point  notre secours?

--Je crois savoir que c'est le IIe, dit le major.

--Hourra!... et vive von Kluck! cria Schimmel, passant subitement de
l'abattement le plus profond  la joie la plus vive. Ah! je me disais
bien aussi que cet excellent renard de _Generaloberst_ devait leur
mnager quelque tour de sa faon!...

Gagns par son enthousiasme, nous nous mmes presque  danser dans la
terre molle de notre tranche, lanant en l'air casques et casquettes et
poussant de sonores acclamations.

Et voici que, tout  ct de nous, brusquement, partit une dtonation
qui nous fit tous tressauter, pour nous jeter aussitt aprs dans
d'inextinguibles clats de rire. C'tait une bouteille de champagne que
ce bougre de Biertmpel avait trouv moyen d'apporter jusqu'ici et dont
il tenait de faire jaillir le bouchon. Nous la bmes triomphalement en
l'honneur du gnral von Kluck, tandis que tout l-bas, dans le
nord-est, les batteries du IIe corps dbouchaient galement la gaie
ptarade de leurs canons de campagne.

Mais quelques instants plus tard, quelqu'un eut la fcheuse ide de
demander:

--Ah ! mais... d'o vient-il donc, ce IIe corps?

Le major von Nippenburg rpondit:

--Eh bien, mais... il vient du sud...

--Comment a, du sud? nous rcrimes-nous.

Poppe, Schimmel, aussi bien que moi mme, tions tous, en effet,
persuads que nous avions encore de nombreuses troupes dans le nord et
que, par consquent, ce corps de secours ne pouvait venir que du nord.

--Du sud, rpta le major. Il tait dans la rgion de Coulommiers.

--Il avait pass la Marne?

--Oui.

--Et il l'a repasse?

--Naturellement. Il a bien fallu qu'il la repasse pour venir de notre
ct. Le gnral von Kluck l'a ramen cette nuit  marches forces.

--On a donc dgarni le front d'offensive?

--Apparemment.

--Mais alors...?

Nous nous regardions de nouveau pleins d'inquitude.

--Alors... que se passe-t-il l-bas?

Schimmel et Poppe tendaient tous les deux du mme geste frmissant le
bras vers le sud, dans la direction de la Marne.

--L-bas... ma foi, je n'en sais rien, rpondit le major. Tout ce que je
sais, c'est que nous sommes attaqus ici, de flanc, par des forces plus
importantes que nous ne pouvions le prsumer. Nous avons  dfendre tout
le plateau d'Etrpilly, Trocy, tavigny, jusqu' l'Ourcq. Le salut de
l'arme en dpend.

Il avait prononc ces derniers mots d'une voix grave.

Nous fmes interrompus par une grosse mitraillade. Des troupes fuyaient
en tiraillant par la route de Marcilly. Un feldwebel survint tout
sanglant:

--Les _Franzosen_ tiennent le carrefour et enlvent la rperie!...

--Faites tirer sur la route, nous ordonna le major.

--Impossible, monsieur le commandant, fit Poppe, la lorgnette aux yeux.
Nos troupes sont trop mles aux Franais.

--Alors, tout le monde debout!... En avant!... Il faut  tout prix
reprendre la rperie.

Mais une brusque dflagration lui rentra dans le gosier la fin de sa
phrase. Un obus venait d'clater dans la tranche, tuant deux hommes et
le boulant lui-mme dans la terre  moiti dchir.

--J'ai mon compte, rla-t-il, tandis que les sanitaires s'empressaient 
son secours. Faites venir Kaiser... Kaiserkopf... que je lui passe le
com... le commandement...

--Le capitaine Kaiserkopf est immobilis.

--Alors Tintenfass...

--Le capitaine Tintenfass est avec les troupes qui lchent.

--Alors... arrangez a comme vous voudrez, Poppe... Je n'en puis plus...
Prvenez le colonel...

Il touffait et rendait le sang.

Nous nous lanmes  dcouvert. En nous voyant sortir de nos trous, les
fuyards de la sixime compagnie tentrent de se rallier, et tous
ensemble, sur un front espac d'un demi kilomtre, nous fmes les plus
grands efforts pour refouler les Franais. On apercevait entre les
larges feuilles des betteraves leurs taches rouges et bleues. Ni d'un
ct, ni de l'autre il n'y avait de mitrailleuses. Mais leurs pices,
qui tiraient de derrire Marcilly, sans nous faire beaucoup de mal tant
que nous restions disperss, nous interdisaient toute attaque rgle. Il
nous fallut abandonner l'espoir de reprendre la rperie.

Pendant deux heures nous restmes tapis dans les plantes  nous
fusiller, perdant peu  peu, de notre ct, tout courage et rompus de
lassitude. Nous finmes par tre rejets dans nos petites tranches. Les
taches bleues et rouges progressaient, progressaient. Incapables de
subir un assaut  la baonnette, tous, d'un commun accord, bien qu'aucun
commandement n'et t donn, nous nous retrouvmes sur le terrain, mais
en recul vers Etrpilly. Nous tions reints, affams, gonfls d'eau
saumtre, rongs de sommeil. C'est en vain que Poppe avait fait supplier
le colonel de nous relever. La rponse avait t: Tenir. Tous les
effectifs disponibles taient engags. La bataille semblait s'tendre le
long d'une ligne infinie, qui vacillait et se repliait lentement vers
l'est.

A notre dtresse vint s'ajouter le manque de munitions; nous n'avions
plus qu'une trentaine de cartouches par fusil. Nous esprions que
l'obscurit mettrait fin  notre supplice. Il n'en fut rien. Rendus plus
audacieux par les tnbres, les Franais, loin de suspendre leurs
attaques, les poursuivaient de plus belle. Tout le soulagement que la
nuit nous apporta fut de nous permettre de nous ravitailler un peu,
d'vacuer nos blesss et de recevoir le renfort de ceux de nos blesss
lgers qui se retrouvaient en tat de combattre. D'angoissantes heures
se passrent dans des alertes continuelles. On lanait des fuses
clairantes. Assomms d'une torpeur invincible, beaucoup de nos hommes
dormaient au plus fort du danger, et il fallait les rveiller  coups de
bottes pour s'assurer qu'ils n'taient pas des morts.

Au matin, nous fmes recueillis dans d'assez bonnes tranches que le
bataillon von Putz, en retraite des approches de Barcy, avait russi 
tablir le long de la route de Vareddes. Nous nous trouvions l sous la
protection immdiate de notre artillerie, qui battait avec acharnement
tout le plateau. Nous avions deux batteries lgres au-dessus
d'Etrpilly, une batterie lourde entre Etrpilly et Trocy, une batterie
lourde et sept batteries lgres  Trocy, trois batteries lourdes et une
lgre au Gu--Tresmes, trois batteries lgres sur les hauteurs de
Vareddes. Deux compagnies de mitrailleuses flanquaient la ligne de nos
tranches.

Et de nouveau une journe sinistre se passa, sous l'crasement d'un
soleil pulvrulent et la pluie d'orage des shrapnells. Nous avions
laiss la moiti de notre effectif dans les betteraves; mais avec les
petits blesss rcuprs la compagnie comptait encore quatre-vingts
fusils. Schimmel avait un doigt emport; il demeurait nanmoins
courageusement  la tte de son dbris de section. Poppe et Bobersdorf
taient intacts. Je n'avais rien non plus, grce  Dieu, que des trous
dans mes vtements et une dchirure  mon casque. Les sergents Buchholz
et Schmauser avaient disparu. Quant aux sous-officiers, deux manquaient;
trois, blesss, avaient t vacus. Wacht-am-Rhein tait toujours l,
mais depuis longtemps il ne chantait plus. Les Franais ne bougeaient
pas; ils occupaient leur ligne ou demeuraient stoquement terrs dans
les quatre kilomtres de champs qui nous en sparaient. La canonnade
tait intense du ct du plateau d'tavigny.

Enfin le colonel von Steinitz se laissa flchir. Il dut comprendre que,
si un repos ne nous tait pas accord, nous serions tous claqus le
lendemain et bons  peupler les ambulances. Et comme un calme relatif
semblait s'tablir dans notre secteur, nous remes l'ordre de regagner
le village. Les tranches furent laisses  la garde du bataillon von
Putz, moins prouv que le ntre, et nous rentrmes dans Etrpilly.

Les blesss dont l'tat ne ncessitait pas d'intervention chirurgicale
remplissaient les maisons. Quelques-uns buvaient, mangeaient, fumaient
ou jouaient. La plupart, enfouis dans les lits, cherchaient dans le
sommeil l'oubli de leurs fatigues et le soulagement de leurs maux.
Kaiserkopf,  peu prs remis de sa jambe perce, achevait sa gurison en
vidant des bouteilles.

--Eh bien! jubilait-il, ce pauvre commandant!... Si je n'avais pas reu
mon noyau de prune avant-hier, c'est peut-tre bien moi qui aurais t 
sa place!...

Schlapps, qui avait prtext d'une raflure au cuir chevelu pour rester
 l'abri avec le capitaine, tait crapuleusement ivre. Il avait voulu
organiser le pillage du village, mais il avait d renoncer  son projet,
faute de bras. D'ailleurs, personne n'avait plus le coeur  piller.

Chacun s'affala au hasard sur la premire litire venue. Quelques
soldats eurent encore la force de manger un morceau, mais le plus grand
nombre sombrrent aussitt dans un sommeil lthargique.

       *       *       *       *       *

Je fus rveill au milieu d'un vacarme effroyable par une poigne
vigoureuse qui me secouait rudement, tandis qu'une voix lourde, o je
reconnus le mugissement de Wacht-am-Rhein, me criait:

--Nom de Dieu! Si vous ne voulez pas tre embroch vif sur votre
paillasse, foutez le camp!

Il faisait pleine nuit.

--Qu'est-ce que c'est? balbutiai-je tout tourdi.

--Les Franais!...

Je me jetai dehors, le revolver  la main. Une mle formidable
s'acharnait aux abords du village et jusqu' l'entour des maisons. Des
cris forcens, des hurlements sauvages, des dtonations prcipites, des
dchirements, des cassements de bois et d'os assourdissaient les
tnbres. Des ombres tourbillonnantes bondissaient, agitaient des gestes
d'paulements et de transpercement, se ruaient, se choquaient ou
roulaient. Dj les premires maisons du ct de l'ouest taient
dbordes et il en sortait des clameurs d'gorgement. Des rideaux
brlaient aux fentres. A leur lueur je crus distinguer, comme dans un
cauchemar, d'effrayantes figures blanchtres sous des sortes de fez
rouges  la turque. Des pantalons blancs toffs comme des jupons
balayaient tout devant eux. Et soudain,  mon grand saisissement, je vis
merger devant moi la face diabolique d'un ngre. Horrifi, je vidai mon
pistolet. Puis, brusquement, je fus entran, renvers par une vague de
fuyards qui me roulrent comme un galet. Je sentis deux ou trois corps
chauds et ruisselants s'crouler sur moi. Je fis le mort, tandis que le
carnage nocturne continuait.

Au bout d'une heure, pendant laquelle je n'osai faire un mouvement, je
russis  me couler dans la cour d'une maison voisine, qui paraissait
vide d'ennemis. Par le jardin, je gagnai la campagne. La lune s'tait
leve, chancrant au-dessus de Trocy son disque rougetre. A sa vague
clart je pus reconnatre que les Allemands s'taient retirs sur la
hauteur dominant le village. Je les rejoignis, non sans peine, car
j'tais moulu et je dus faire un long dtour pour viter de tomber aux
mains des Franais. Le cimetire avait t mis en tat de dfense et
servait de rduit aux ntres, qui l'occupaient avec deux sections de
mitrailleuses. Le colonel von Steinitz conduisait le combat. Kaiserkopf
commandait l'infanterie du cimetire, dont il garnissait les murs de
tout ce qu'il avait pu rassembler du bataillon. Il m'assigna aussitt la
garde d'un des angles avec une cinquantaine d'hommes. Matres du
village, les Franais s'attaquaient maintenant au plateau. La rafale de
nos mitrailleuses ne les arrtait pas. Avec une audace incroyable, ils
escaladaient les pentes, dirigeant sur nous une fusillade infernale et
se lanant comme des dmons  l'assaut de notre forteresse. On mit le
feu  une grosse meule pour y voir plus clair. Je pus alors mieux
discerner les sauvages qui nous assaillaient et dont certains, dans leur
furie, venaient se faire tuer jusque sur nos murs. C'taient bien des
troupes blanches, et je n'aperus plus aucun moricaud du genre de celui
qui m'avait si fortement pouvant. Mais ces hommes m'avaient rien de
commun avec ceux que nous avions prcdemment combattus. Au lieu de la
longue capote  pans relevs, de petites vestes bleues soutaches
d'arabesques jaunes serraient leur torse. Ils portaient de larges
culottes extrmement bouffantes; mais de blanches qu'elles m'avaient
d'abord paru, elles taient devenues rouges, tellement elles avaient bu
de sang.

Je ne sais comment cela aurait tourn, et sans doute eussions-nous fini
par tre emports, si des renforts ne nous taient arrivs de Trocy, qui
nous aidrent  tenir jusqu' l'aube. Les Franais s'clipsrent par o
ils taient venus, les uns sur Barcy, les autres par la coupure de la
Throuanne. Nos pertes taient svres. Nombre de nos pauvres fusiliers
gisaient ou rlaient sur les tombes. Le lieutenant Bobersdorf avait t
tu et de toute sa section il ne restait que deux hommes valides.
Kaiserkopf tait vert de rage et d'motion.

--Nom de Dieu! si c'est a la guerre, bgayait-il, a commence  ne plus
tre drle du tout!

Mais c'est en reprenant possession d'Etrpilly que nous pmes constater
toute l'tendue du dsastre. Le village tait plein de morts et de
blesss. Ces terribles Franais en chchia avaient fait des ntres,
surpris dans leur sommeil, un vritable massacre. Eux-mmes avaient
laiss de nombreux cadavres, parmi lesquels un lieutenant-colonel, mais
pas un bless, et nous ne pmes faire aucun prisonnier, de sorte que
cette affaire resta pour nous des plus mystrieuses. Leurs pertes ne
nous consolaient pas des ntres. Le spectacle tait lamentable. Des
amoncellements de corps, d'o sortaient d'atroces gmissements,
obstruaient les quatre ou cinq petites rues de la bourgade, et un
ruisseau de sang s'coulait boueusement vers la Throuanne. Mais il
fallait voir l'intrieur des maisons. L, tout avait t pass  la
baonnette. Je retrouvai mon logement et je pus constater que j'y aurais
t saign comme les autres, si je n'avais pas t rveill  temps par
Wacht-am-Rhein. Le malheureux Schlapps, grotesquement accroupi dans le
tiroir d'une commode, le postrieur nu et le pantalon sur ses bottes,
avait t enfil par la gorge au moment o il rpandait sa fiente sur du
linge fin. Je songeai  la douleur de Kaiserkopf, lorsqu'il apprendrait
le tragique trpas de son cher compagnon d'armes. Quarck et Schweinmetz
taient morts aussi, dans des circonstances moins dramatiques, mais non
moins fatales; on retrouva leurs cadavres percs de coups dans le fond
d'une cave. Nous n'avions plus un seul sergent.

Si dans le village il n'y avait gure que des morts, les champs
environnants et surtout le thtre du combat fournissaient un nombre
considrable de blesss. Les plus grivement atteints taient
transports dans un hangar  paille, situ  courte distance du
cimetire et qui avait t converti en ambulance. Les civires y
affluaient en une procession ininterrompue. Disloqus, ventrs,
fracturs ou trononns, les hideux dchets de la bataille y
attendaient, hurlants ou inanims, leur tour de charcutage ou
d'amputation. Couverts de sang jusqu'au bonnet, couteaux et bistouris en
main, les chirurgiens fouillaient, tranchaient et tailladaient comme des
bouchers. Je reconnus sur une des civires l'un des soldats de mon
ancien groupe, le social-dmocrate Vogelfnger. Il avait les jambes en
bouillie. Je m'approchai.

--Eh bien, mon pauvre Vogelfnger, a ne va pas?

Il ne voulut pas me regarder.

--Malheur! malheur! gmissait-il. Et dire que je vais crever pour les
junkers et les bourgeois!...

Je jugeai inutile de le consoler en lui disant que, s'il mourait, ce
serait pour la patrie, sinon pour la rvolution sociale.

On apportait aussi des morts. Ceux-ci, on les entassait,  deux cents
mtres de l, mls  des souches et  toute sorte de dbris
combustibles, en un vaste bcher qu'on arrosait de ptrole. On n'avait
plus ni le temps, ni les hommes pour enterrer. L'odeur abominable qui se
dgageait de la campagne, o les corps mal enfouis et les charognes de
chevaux pourrissaient dj l'atmosphre, faisait prfrer ce mode de
destruction, qui avait en outre l'avantage de dissimuler nos pertes au
cas d'un nouveau recul. Le bcher, qui commenait  brler, recevait
aussi les membres coups provenant du hangar.

La bataille d'artillerie avait recommenc. Le ciel se sillonnait
d'avions partant  la recherche des batteries ennemies, dont le nombre
augmentait ou qui avaient chang de position pendant la nuit. Une belle
saucisse flottait sur un rideau de peupliers,  deux kilomtres de nous,
dore et pisciforme. Nous avions vacu le village, intenable, tant 
cause des obus franais qui y tombaient que de la puanteur qui en
manait. De notre crte de plateau nous dominions l'immense plaine de
l'ouest, immobile, dserte et tonnante. Le ciel bleu se mouchetait des
flocons blancs des shrapnells et le sol vert des fumes noires des
percutants. La mer des sons nous battait de ses vagues grondantes.
Parfois un fracas norme nous anantissait: c'tait le foudroiement
d'une explosion proche ou la dflagration d'une batterie d'obusiers
derrire nous. Les canons ennemis paraissaient s'acharner sur notre
artillerie lgre, dont plusieurs pices avaient t dtruites.
L'horizon sonore s'allongeait toujours plus vers le nord.

--Venez, me dit Kaiserkopf.

--A vos ordres, monsieur le capitaine.

--Monsieur le commandant, rectifia-t-il. Je prends le commandement du
bataillon. Poppe me succde  celui de la compagnie. Je dois aller 
Trocy, o je suis mand par le gnral-major. Venez. Je vous prends avec
moi comme fonctionnaire adjudant.

Il tait ple et ne profrait plus de jurons.

Nous partmes sur une petite auto. La route qui zigzaguait vers l'est
entre des trfles et des mas n'tait qu'un long encombrement d'hommes,
de btes et de chariots. Des blesss s'y tranaient par petits groupes
boursoufls de pansements rouges. De temps en temps un fusant clatait,
qui faisait fuir les hommes et s'effarer les chevaux. Rejets des deux
cts de la route, des cadavres humains ou chevalins schaient,
verdissaient, gonflaient ou purulaient. Des incendies noirs fumaient sur
le plateau. Le plus proche tait notre bcher funbre, dont un coup
d'air rabattit un moment sur nous le souffle pestilentiel.

On allait lentement. A mesure que nous avancions, le tonnerre des gros
obusiers de Trocy roulait puissamment, secouant l'atmosphre et semblant
dchirer la terre. Le village brossait en couleurs violentes sur le
ciel fonc ses fermes, son glise, sa porte mdivale et sa forte tour
ronde  coiffe de pierre. Comme nous y entrions, nous croismes une
grande auto d'tat-major qui contenait un gnral. Le front barr sous
le casque  pointe, les yeux ternes, les traits tirs et durcis, la
courte moustache rche entre deux rides profondes, il me parut bien
chang. Je reconnus cependant l'homme devant lequel j'avais dfil lors
de l'entre en Belgique: le _Generaloberst_ von Kluck. Plong dans sa
sombre mditation, il ne nous regarda pas et ne nous rendit pas notre
salut militaire.

Un piquet de garde signalait la maison qui servait de quartier gnral
divisionnaire. Dans une vaste pice rustiquement meuble se trouvaient
runis le gnral-lieutenant von Zillisheim, le gnral major von
Morlach, le colonel von Steinitz, le lieutenant colonel Preuss, le
premier-lieutenant Derschlag portant un bras en charpe, un colonel
d'artillerie et quelques autres officiers de l'tat-major ou de
l'_Adjutantur_.

--Ah! vous voil, Kaiserkopf, fit le gnral-major von Morlach. Quelles
nouvelles d'Etrpilly?

--On tient, monsieur le gnral, mais c'est tout juste. Pour le moment
il n'y a pas d'attaque d'infanterie, mais cette salope d'artillerie
franaise abme nos effectifs.

--Bien, bien. Je vous donnerai des instructions tout  l'heure.

La conversation tait agite, houleuse, rompue de lourds silences, et ce
que j'en pus comprendre me terrorisa.

--Notre situation s'aggrave, disait le gnral von Zillisheim. Les
forces franaises s'accroissent de jour en jour. Aux trois divisions que
l'ennemi nous avait d'abord jetes dans le flanc est venu s'ajouter un
corps d'arme, contre lequel nous avons d ramener notre IIe corps.
Avant-hier, c'tait une division d'Afrique qui arrivait sur le
terrain... Vous devez en savoir quelque chose, fit-il en se tournant
vers Kaiserkopf.

--Diable, oui, rpondit celui-ci presque douloureusement, songeant
peut-tre  la mort de Schlapps.

--Hier, continuait le gnral von Zillisheim, une nouvelle division de
rserve apparaissait. Aujourd'hui, c'est une division de l'active. D'o
tout cela sort-il, on n'en sait rien.

--Cela fait, si je compte bien, dit le colonel von Steinitz, huit
divisions.

--Contre quatre, complta sinistrement von Morlach.

--Sous le coup de cette menace, reprit von Zillisheim, le gnral von
Kluck a d ramener encore le IVe actif. Ce corps vient d'entrer en ligne
du ct de Betz. Cela nous affaiblit beaucoup sur la Marne, devant
l'arme britannique, mais le danger est plus pressant ici.

Il se mit alors  nous dcrire  grands traits le schma de la bataille:
l'immense ligne franaise, sans cesse accrue, qui nous prenait d'querre
sur vingt kilomtres, de Villers Saint-Genest aux approches de Meaux,
arme formidable et audacieuse, surgie subitement de terre,
miraculeusement leve de cette plaine nue d'Ile-de-France, au moment
prcis o le grand coup dcisif allait tre donn. Au nord, le plateau
d'tavigny tait tout hriss de ses baonettes et de ses petits canons,
tout stri de ses files rouges infinies; puis c'taient, vers Acy, vers
Vincy, vers Puisieux, de nouvelles lignes rouges et ces terribles
chasseurs bleus qui nous avaient dj fait fuir sur la Somme; venaient
ensuite, devant Marcilly et Barcy, les flots bouillants des zouaves,
accourus d'Algrie avec du rouge sur la tte; puis c'taient, plus au
sud,  Chambry,  Penchard et s'acharnant sur Vareddes, les hordes du
dsert, chasseurs d'Afrique, tirailleurs arabes et berbres, faces
basanes et hurlantes, avec leurs nes, leurs mulets porteurs de
mitrailleuses, et des Marocains plus effroyables encore, tarbouchs de
blanc et ceinturs de rouge, mls de ngres et marqus du croissant,
enfivrs de cruaut, altrs de massacre. Et toute cette immense arme
nous treignait, nous broyait du nord au sud comme une branche d'tau,
vomissant sur nous le feu de ses catapultes et la furie de ses attaques,
renouvelant ses forces  mesure que nous perdions des ntres. Toute
cette arme imprvue venait d'clater comme un volcan sous nos pieds.

Un accablant silence suivit les paroles du gnral von Zillisheim. Puis
on perut la voix voile du colonel von Sleinitz qui demandait:

--Et quel est le chef de cette grande arme? Connaissez-vous son nom
monsieur le gnral?

Alors le gnral von Zillisheim murmura tout ple:

--Le chef de cette arme s'appelle Maunoury.

Un bruissement de lvres courut le long des faces terreuses des
officiers rptant ce nom qu'ils entendaient pour la premire fois.

Quant au grand chef, le grand chef franais, nous le connaissions tous;
mais jusqu'ici nous n'avions fait que rire de sa renomme abusive et
bruyante. Pour nous, c'tait le vaincu de Charleroi. Et voici que cet
homme nous apparaissait maintenant tout diffrent de ce que nous
l'avions cru; voici qu' nous souvenir de lui un trange respect nous
pntrait soudain et que nous nous sentions tous saisis d'apprhension,
secous d'une mystrieuse frayeur  prononcer son nom: Joffre.

Mais ce que nous venions d'apprendre n'tait qu'une partie de
l'imminente et impitoyable ralit. Le gnral von Zillisheim tint 
nous la dvoiler tout entire. Il nous montra les armes que l'on
croyait en droute se reformant tout  coup sur un geste du grand chef,
se retournant sur elles-mmes toutes  la fois et, de Paris  Verdun, se
ruant contre nous d'un bloc avec une fureur vengeresse et une puissance
dcuple. Nous avions t arrts net par le choc, et depuis trois jours
nous luttions sans succs, avec l'nergie du dsespoir,  rompre cette
charge formidable. Il nous montra nos corps d'arme s'puisant dans une
rsistance qui faiblissait d'heure en heure, s'extnuant d'hrosme et
de rage impuissante, nos malheureuses troupes aux abois, la meute
infernale dchane, nos divisions couvertes de morsures, perdant leur
sang, succombant aux assauts rpts des molosses, l'hallali sonnant,
et,  Coulommiers,  Esternay,  Fre-Champenoise,  Sermaize, 
Triaucourt, French, Franchet d'Esprey, Foch, Langle de Cary, Sarrail,
arcbouts sur leurs jarrets frmissants, les yeux en braise et la
salive en feu, semblables  autant de dogues pouvantables, ouvrant,
refermant et enfonant sur nous leurs mchoires froces.

Hlas! il n'tait plus question pour nous de la Garde  la Loire, ni
mme de la Garde  la Seine! A notre _Garde au Rhin_ les Franais
rpondaient par la _Garde  la Marne_!

Comme le gnral von Zillisheim achevait son expos, au milieu de notre
attention angoisse, un capitaine d'artillerie entra prcipitamment.

--Monsieur le colonel, fit-il en s'adressant  son chef, l'ennemi vient
de nous dmonter un obusier. Il y a un lieutenant et vingt hommes de
tus.

Les deux artilleurs sortirent.

--Oui, dit le gnral von Zillisheim, ils ont trouv moyen d'avancer
leurs maudits 75 et maintenant ils tirent sur nos pices lourdes.

La tempte des canons redoublait de violence, faisant vibrer les vitres
des fentres ouvertes.

--Et maintenant, messieurs,  vos postes! termina le gnral von
Zillisheim. Nous aurons demain une rude journe.

       *       *       *       *       *

Lorsque Kaiserkopf eut reu les instructions du gnral von Morlach,
compltes par celles du colonel von Steinitz, nous repartmes pour
Etrpilly. Notre petite auto refit en sens inverse la route encombre de
charroi, tandis que nous ruminions sans un mot nos sinistres
proccupations et que le soir tombait mollement sur la campagne
foudroye. Au loin les incendies commenaient  s'empourprer; devant
nous, le bcher o se consumaient nos morts jetait des flammes
cramoisies.

A Etrpilly, une pnible nouvelle nous attendait: Poppe avait t tu.
Un fusant lui avait dvers sur la tte sa gerbe de balles.

Kaiserkopf tint en arrivant un petit conseil de guerre avec ses
officiers. Il en restait huit: Schimmel, le capitaine Tintenfass et un
lieutenant de sa compagnie, le capitaine et deux lieutenants de la
septime compagnie, un premier-lieutenant et un lieutenant de la
huitime. Encore, sur ce nombre, trois taient lgrement blesss.

Schimmel souffrait de son doigt, o la gangrne menaait de se mettre.

--Bah! disait-il, ce n'est pas le moment de se faire soigner! On me
coupera la main plus tard.

Nous couchmes sur les positions. Les soldats, harasss, essayaient
lourdement de dormir. Incapables de fermer l'oeil, les officiers
faisaient les cent pas, fumant fbrilement, les nerfs surmens.

Un silence prodigieux s'tait abattu sur l'tendue. Plus un canon ne
tirait. Je n'entendais que le gmissement des grands blesss dans le
hangar voisin et le ptillement plus lointain, les petits craquements
sinistres du bcher. De temps en temps un coup de sifflet, un cri de
chouette ou le coassement d'une sentinelle scandant: _Wer da?_

Appuy sur le mur bas du cimetire, je contemplais le dcor nocturne de
cette plaine infinie sur laquelle un ciel immense, tout scintillant
d'toiles, arrondissait sa vote pacifique. Fixes et limpides, les
astres arrangeaient selon l'ordre accoutum sur le profond mystre
cleste leurs constellations immuables. Pouss par ses trois boeufs et
mont sur ses quatre roues, le lent et majestueux Chariot passait
tranquillement au-dessus de l'horizon nord-ouest. La magnifique topaze
d'Arcturus resplendissait sur Paris. Saphirine, Vga brillait au znith,
tandis que, sous la croix du Cygne, le doux Altar descendait gravement
dans le sud occidental. Tout tait calme, grand, mesur, ternel. Les
mondes sereins ennoblissaient l'espace, o, seul, Mars ouvrait un oeil
rouge sur la terre o se fracassaient les humains.

Je les vis peu  peu plir, s'affaiblir, disparatre, tandis que l'aube
argente, puis rostre se levait  l'orient, sur l'Ourcq.

Aux premires lueurs du matin, tout l'univers se rveilla, formidable et
fulgurant, et, de tous les horizons, les canons, comme des coqs,
salurent l'aurore. Aussitt les innombrables soldats qui peuplaient
cette tendue durent cesser de respirer librement et de pouvoir se tenir
debout face au ciel; ils durent de nouveau s'enfouir le nez dans la
terre, descendre sous les racines des plantes et sentir trembler leur
coeur. Quand la grosse courbure sanglante du soleil se montra, l'air
tait dj plein de poussire, d'opacit, de vapeurs, et les incendies
redevenaient noirs. L'orage grondait, gonflait, se dchanait
tumultueusement et la pluie qui tombait des shrapnells claboussait de
fer les hommes et les choses. De vifs clats, brefs et blancs comme des
pointes de foudre, trouaient la rafale.

Toute la matine se passa  subir cette douche. Immobilise dans le
cimetire, l'ancienne compagnie Kaiserkopf, maintenant compagnie
Schimmel, s'abritait tant bien que mal derrire les murs, les marbres et
dans les petites tranches creuses  travers les tombes. Mais les
shrapnells clatant au znith la mitraillaient sans piti et parfois un
percutant bien plac emportait un morceau du cimetire, faisant voler 
la fois de la terre, des pierres, des membres dchiquets et des dbris
d'ossements. La lassitude et le dcouragement taient immenses. Presque
tout le monde tait plus ou moins rafl, charp, contusionn, et nos
sanitaires lavaient, aseptisaient, suturaient, pansaient sans relche.
De temps en temps un brancard partait pour le hangar ou le bcher.

Promu depuis la veille aux fonctions de feldwebel, Biertmpel n'eut pas
 exercer longtemps son nouveau commandement. Dcapit par un clat
d'obus, il tomba en deux tronons ingaux dans une fosse, o on n'eut
plus qu' le couvrir de terre.

Sombres et brutaux, les obusiers lchaient toujours leur tir irrit,
mais leurs bordes semblaient moins frquentes. Quant  notre artillerie
lgre, elle ne rageait plus que par intermittence. C'tait au nord,
vers Betz et le plateau d'tavigny, que s'exasprait le plus la
canonnade; c'est l que se produisait le choc du IVe corps actif et des
nouvelles divisions franaises, l qui se portaient les coups dcisifs.

Vers midi, le paysage se raya d'une multitude de lignes rouges. Il en
naissait de partout, de derrire les haies, des chaumes, des bois, des
vallons; il en fusait des villages et des carts, qui se dployaient
rapidement en ventails. Aussi loin que scrutait la jumelle, vers
Puisieux, vers Douy, vers Vareddes, on apercevait ces mouvements
linaires, parfois domins de bleu ou de blanc. En mme temps
l'artillerie franaise redoublait de furie.

--C'est l'assaut! me dit Schimmel. Nous ne rsisterons pas.

Les lignes avanaient lentement, de partout, sous notre mitraillade
dbilite. Et tout  coup,  notre suprme horreur, nous n'entendmes
plus le feu de nos obusiers. Un vide immense sembla alors se creuser de
notre ct, comme un effondrement de bruit. Kaiserkopf, qui tait l,
hagard et tremblant d'une fureur concentre, dit brusquement:

--En voil dj qui se retirent.

Une colonne d'infanterie dbouchait en effet des derrires de la ferme
de Champfleury et venait s'engager lourdement sur le chemin de Vincy.

Une estafette apportait un pli. Kaiserkopf le prit avec nervosit.

--Ordre de ramener en arrire les lments avancs du bataillon, fit-il
sourdement.

Un grand flottement commena alors  rgner dans les lignes. Le vague
sentiment d'un dsastre prochain ruinait les courages et brisait les
volonts. Bientt on apprenait que le IVe corps, du ct de
Nanteuil-le-Haudouin, dcim par l'artillerie franaise qui couchait les
ntres par milliers, ne pouvait plus avancer. Puis, vers quatre heures,
une nouvelle terrifiante se propagea: les Anglais avaient pass la
Marne et progressaient dans la direction de l'Ourcq. C'tait la seconde
branche de l'tau qui se refermait sur nous.

Ds lors ce fut pouvantable. Les unes aprs les autres, les positions
taient abandonnes; d'abord celles de la ligne Etrpilly-Vareddes, puis
celles de la Throuanne, puis les ntres sur le plateau. L'artillerie
lourde de Trocy tait partie; celle de Gu--Tresmes la suivait; les
pices lgres, ou ce qu'il en restait, disparaissaient. Dj les balles
des lignes franaises commenaient  nous arriver par salves hurlantes.
Et notre dsarroi fut  son comble quand nous vmes brusquement surgir
derrire nous une batterie franaise qui arrivait au grand galop de ses
chevaux occuper l'emplacement d'une de nos batteries dtruites et
prendre en charpe nos retranchements.

C'est  ce moment que fut tu Schimmel. Il tait debout, cherchant 
runir ses hommes. Je le vis porter la main  son front, comme
l'officier franais de Villeroy. Il eut le temps de crier:

--Je suis touch... Adieu, amis!

Puis il s'effondra de son haut dans la poussire sanglante.

Adieu, Schimmel!... Il avait sa duret, il avait ses vices; mais il
tait brave, nergique, prcis, savant, esclave du devoir: c'tait un
officier prussien, et, maintenant encore, je ne sais pas de plus bel
loge.

Tous les grads taient morts, la compagnie me revenait. Je dsignai Max
Helmuth aux fonctions de feldwebel et je me mis  la recherche de
Kaiserkopf. Je le trouvai qui organisait le dpart du train de combat du
bataillon, s'emportant contre les caissons inutilisables et les
voitures disloques.

--Eh bien, fit-il en m'apercevant, on s'en va, on f... le camp!... Ah!
fatalit!...

Et tendant son poing furibond vers Paris, il cria:

--Salope! tu ne perds rien pour attendre!... On t'aura plus tard!

J'avais  peine eu le temps de lui annoncer la mort de Schimmel, qu'
vingt mtres de nous un obus s'abattait au milieu du train avec un
fracas formidable, projetant un cheval en l'air, en ventrant un autre,
brisant tout, tuant ou blessant cinq ou six hommes.

--_Tausendhenkerpotzsacram_....

Mais Kaiserkopf n'avait pas achev son juron, qu'un second obus venait
lui clater droit sous les pieds, le faisait sauter effroyablement en
autant de morceaux qu'il y avait de bourreaux dans son blasphme et
m'envoyait rouler moi-mme en plein dans le cheval ventr.

Je me relevai aprs un tourdissement de quelques minutes. Le cheval
avait amorti ma chute; mais mon paule gauche me faisait horriblement
souffrir, et je m'aperus que du sang tombait par gouttes de ma manche.

Quant  Kaiserkopf, il me fut impossible de rien reconnatre de lui dans
les dbris informes qui jonchaient l'endroit o il avait t frapp. Un
chapelet d'entrailles pendait  une branche d'arbre.

Le colonel von Steinitz arrivait sur les lieux.

--Diable, fit-il, on me tue tous mes officiers... Qui reste-t-il chez
vous? me demanda-t-il.

--Personne, monsieur le colonel.

--Et la sixime?... Le capitaine Tintenfass?

--Tu, fit un sergent.

--Le lieutenant Korf?

--Disparu.

--Wachsmann?... Schuster?

--On ne sait pas.

Il se retourna vers moi:

--Nous n'avons pas de temps  perdre... Vous allez prendre la charge du
bataillon... Mais vous tes bless, je crois?

Je rpondis:

--Pas suffisamment pour m'empcher de faire mon devoir, monsieur le
colonel.

--Bien. Rassemblez le bataillon. Il est sept heures. Le rgiment part 
huit. C'est vous qui prenez la tte par la route de Vincy et de Rouvres,
en direction de Villers-Cotterets.

--Comptez sur moi, monsieur le colonel, dclarai-je, perdu d'orgueil,
malgr ma blessure, et lchant mon bras gauche pour porter  mon casque
dchir ma main droite barbouille de sang.

Je gagnai notre poste de secours pour me faire panser. J'en sortis le
bras dans un bandage et m'occupai aussitt de rassembler les quatre
compagnies du bataillon. Il n'en restait pas grand'chose. Lorsque je fis
procder  l'appel, sous le mdiocre couvert d'un pli de terrain, le
bataillon ne comptait plus que cent vingt-trois hommes valides ou
blesss en tat de marcher. Nous possdions encore un fourgon, un
caisson et trois chevaux.

Le dpart s'effectuait dans le plus honteux dsordre. Outre les units
plus ou moins rgulirement reconstitues qui commenaient  s'couler
par les deux routes montant du plateau d'Etrpilly vers le nord-est, des
troupeaux de fuyards battaient confusment en retraite le long des
colonnes ou  travers champs, sans chefs et de leur propre autorit. Des
monceaux d'objets disparates taient abandonns ou jets dans les
fosss, dans les retranchements, parsemaient le sol, toiles de tentes,
sacs, vtements, cartouchires, outils, dpouilles htroclites des
villages, jusqu' des armes, et surtout d'innombrables bouteilles. Un
vent de fureur et de panique emportait cette cohue en marche.

J'aperus Wacht-am-Rhein prostr sur un talus, le corps secou de gros
sanglots et pleurant tragiquement.

--Qu'avez-vous? l'interpellai-je avec svrit. Vous feriez mieux de
venir m'aider  mettre un peu d'ordre dans cette bagarre... tes-vous
bless?

--Non, monsieur le commandant...

--Alors que faites-vous l?

--Je ne peux pas... c'est plus fort que moi... Je ne puis pas voir a!
fit-il lamentablement. J'aimerais mieux tre mort que d'assister  des
choses pareilles...

Au mme instant, un soldat dband qui passait, et dans lequel je
reconnus un des hommes que Wacht-am-Rhein avait le plus bourrs de coups
de crosse, braqua sur lui un pistolet vol et fit feu en criant:

--_Alles kaput!_... Tout est foutu!... Tiens, salaud, voil pour toi!...

Wacht-am-Rhein reut la dcharge en pleine poitrine.

D'un coup de revolver j'abattis  mon tour le misrable. Les deux corps
furent pousss ensemble dans le foss l'un sur l'autre.

La mort du fidle Wacht-am-Rhein ne devait pas clore la liste de nos
pertes. Il nous restait  enregistrer la plus cruelle de toutes: celle
du colonel von Steinitz, asphyxi par la dflagration d'un obus  la
mlinite, pendant qu'il prsidait au regroupement de son rgiment. Le
lieutenant-colonel Preuss le remplaa.

Il s'agissait d'vacuer les grands blesss. Il y en avait deux cent
cinquante dans le hangar, qui tait archiplein. Ces malheureux taient
intransportables. Sans doute ne pourrait-on faire autrement que de
laisser toute l'ambulance tomber aux mains des Franais. On en amenait
toujours de nouveaux, que les mdecins, dbords, refusaient de
recevoir. Ils restaient l, aux abords de la btisse, dposs sur
l'herbe, sommairement panss par les infirmiers, tandis que d'autres,
mlangs aux cadavres, taient ports indistinctement au bcher o on
les jetait encore vivants dans les flammes.

Je vis passer ainsi le pauvre Schnupf, exsangue, le thorax dfonc. Il
me jeta un regard de dtresse.

Une voix fit  ct de moi.

--Fameuse affaire! En voil un qui va faire tout de suite son
purgatoire. Il ira droit au ciel!

A cheval au milieu de la mitraille, le gnral von Morlach dirigeait la
retraite, aiguillant successivement colonnes et convois sur la route de
Vincy. Nous attendions notre tour.

Je le vis soudain qui faisait un geste tranchant et ngatif, tout en
profrant d'une voix rageuse:

--_Nein!... Nein!..._ Le feu!... Ils n'auront que des cendres!...

Je regardai du ct du hangar. Le personnel sanitaire dmnageait  la
hte. Bientt aprs je vis des sapeurs lancer dans l'ambulance des
grenades incendiaires et des jets de ptrole. Le btiment s'embrasa tout
entier en quelques minutes, au milieu de hurlements effrayants. La
charpente de fer apparut, se tordant et grimaant comme un squelette,
dans l'effondrement des poutrelles, des pltras et des briques, au
milieu des flots violents de la combustion et du charivari dantesque des
blesss, o je crus reconnatre la vocifration atroce de Vogelfnger.

Nous partions. C'tait  nous. Nous partions diminus encore d'une
douzaine d'hommes que venait de faucher dans le bataillon la mitraille
franaise. Et nous nous enfonmes au coeur de la droute, tandis que les
flammes froces du hangar d'Etrpilly lchaient le ciel violtre o
fuyaient de grands nuages verts.

       *       *       *       *       *

Je marchais au milieu du bataillon, rduit  l'effectif d'une
demi-compagnie, o figuraient de nombreuses ttes bandes et des bras en
charpes, et o bien des hommes n'avaient plus de fusils, soit qu'ils
l'eussent perdu, soit que, ne pouvant plus le porter, ils s'en fussent
dbarrasss. Nous cheminions mornes et dsesprs entre deux rangs de
dbandards. Les obus semblaient nous suivre, nous chercher, vouloir
changer notre retraite en dbcle. Ils nous lapidaient de terre, de
pierres, de dbris de vgtaux et parfois ouvraient dans la colonne un
trou pantelant.

Nous venions de dpasser le croisement de la route de Puisieux, quand je
fus atteint.

Je m'affaissai, le souffle coup, les yeux pleins d'clairs, le cerveau
tourbillonnant. Quand je voulus ragir, je m'aperus que je ne pouvais
pas me relever. Saisi de l'horrible angoisse d'tre abandonn sur place
et d'tre fait prisonnier par les Franais, je me mis  hurler comme un
sourd:

--Arrtez!... Arrtez, sacrs cochons!... Ne me laissez pas l!...
Mettez-moi dans le fourgon!... Entendez-vous?... Je suis votre
commandant... Obissez-moi, brutes!...

Je faillis perdre connaissance de douleur quand ils m'enlevrent. Ils me
dposrent sur de la paille dans l'obscurit du fourgon, o gisaient
dj des corps. Une odeur de sang, de sanie et d'urine me saisit  la
gorge.

On se remit en marche. Les cahots de la voiture m'entrrent dans les
viscres. La fivre me battait aux tempes. Mes compagnons geignaient
pniblement et je joignis mes gmissements aux leurs.

Un khrr, khrr qui ne m'tait pas inconnu me sembla provenir du fond de
la voiture.

--C'est vous, Hildebrand? fis-je.

--Qui tes-vous?... khrr, khrr... Qui m'appelle?

--C'est moi, Wilfrid Hering.

--Ah! cher ami!... khrr, khrr... Bless?

--Oui. Pouvez-vous venir vers moi?

--Je ne puis pas bouger.

--Moi non plus.

--Moi non plus.

--Ah! cher ami!... khrr, khrr... Quelle aventure!...

--Qui et jamais cru...

--... khrr, khrr, khrr...

Nous continumes  changer nos dolances dans la nuit.

Nous fmes halte au petit jour,  proximit d'une fort. Une ambulance
se trouvait l et nous pmes enfin recevoir des soins. Le canon sonnait
toujours autour de nous, mais plus lointain. Seuls les coups d'un parti
de cavalerie qui nous poursuivait avec de l'artillerie  cheval
restaient pour nous dangereux. Il y avait eu dans le voisinage, une
heure auparavant, une escarmouche avec des dragons franais. On en avait
tu un. On avait trouv sur lui un papier dactylographi qu'on
m'apporta. C'tait un ordre du jour sign d'un gnral franais. Il
tait ainsi conu:

     _Soldats! sur les mmorables champs de bataille qui furent tmoins,
     il y a un sicle, des victoires de nos anctres sur les Prussiens
     de Blcher, notre vigoureuse offensive a triomph de la rsistance
     des Allemands. Poursuivi sur ses flancs, son centre rompu, l'ennemi
     bat en retraite vers l'est et le nord par marches forces. Les
     corps les plus redoutables de la vieille Prusse, les contingents du
     Hanovre, de la Saxe et du Brandebourg, se sont replis en hte
     devant vous. Vous aurez encore  supporter de dures fatigues 
     combattre de rudes batailles. Que l'image de votre patrie souille
     par les barbares reste toujours devant vos yeux! En avant, soldats!
     Pour la France!_

Cette lecture m'impressionna douloureusement. Hlas! tions-nous donc
des barbares?... J'avais deux ctes brises. On me rinstalla, un peu
plus commodment, dans mon fourgon. Le baron Hildebrand von
Waldkatzenbach mourut avant le dpart, et j'en tais presque  envier
son sort, tellement la perspective d'une nouvelle tape au milieu
d'affreuses souffrances me remplissait d'angoisse.

Mais nous n'avions pas fait quatre kilomtres, et je croyais ne pouvoir
supporter plus longtemps le voyage, quand une commotion pouvantable
souleva la voiture, l'ouvrit, la projeta comme dans une ruption
volcanique...... Et je disparus dans le nant...

       *       *       *       *       *

Lorsque je sortis, bien indistinctement encore, de mon coma, une lumire
douce, tamise, bleutre m'enveloppait. Je devais tre dans un lit, car
je sentais autour de moi comme le suaire lger d'un drap et ma tte
reposait immobile dans le creux souple d'un oreiller.

Au del de l'atmosphre bleu ple, la limite de mon regard s'arrtait
sur une surface plane d'un blanc laiteux qui pouvait tre un plafond. Au
bout d'un temps assez long de demi conscience, occup  m'apercevoir peu
 peu que de l'air entrait en moi, que je respirais, que je vivais, je
voulus tourner ma tte pour voir ailleurs et reconnatre o j'tais. Je
ne pus faire le moindre mouvement, troitement retenu par le rseau
multiple de la douleur. J'essayai d'couter. Des bruits imprcis me
parvinrent, comme des chuchotements, des remuements ouats, des
glissements feutrs de pas, le tic-tac d'une pendule, d'autres souffles
respiratoires que le mien. Je restai encore un long temps  chercher 
interprter ce demi silence. En quel lieu tais-je?... Comment m'y
trouvais-je?... Puis soudain, je me souvins vaguement: la guerre... du
sang... des batailles... Je devais tre quelque part dans un lit,  la
suite de ces horribles vnements... Avais-je rv?... tait-ce vrai?...
ou rvais-je encore?... Puis je me souvins un peu mieux... Les
Franais!... Un clair jaillit... Ah! mon Dieu! tais-je prisonnier des
Franais?... Mon coeur se mit  battre si fort qu'il me sabra d'une
douleur aigu... Mon oue devenait meilleure; j'coutai plus
attentivement... Et j'entendis des voix... oui... _Herrgott!_... des
voix qui prononaient des mots allemands...

Alors je m'efforai de rassembler de l'air dans ma poitrine, pour faire
moi aussi rsonner ma voix... et dans un craquement de souffrance de
tout mon tre j'exhalai faiblement:

--O suis je?

Au bout d'un instant je vis apparatre dans mon champ visuel le haut
d'une cornette blanche, et je perus ce mot qu'accentuait prs de moi
une voix fminine:

--_Aachen._

Aix-la-Chapelle!... N'tait-ce pas ce mme nom qu'avait prononc
Schimmel, alors qu'tincelaient  l'horizon sous les feux du soleil
levant les vitres de la ville de Charlemagne?... Ainsi je me trouvais
revenu  l'endroit d'o j'tais parti un mois auparavant!... Combien de
jours avait dur ce voyage de retour dont je ne gardais pas de
souvenir?... Comment s'tait il accompli?... Sans doute dans un de ces
lugubres trains de blesss dont nous avions crois un si grand nombre et
o, priv de sens, ballott comme une loque inerte, j'avais d rouler,
rouler sans m'en apercevoir  travers la France et la Belgique jusque
dans cet hpital d'Allemagne...

Je revoyais comme au droulement d'un rapide film cinmatographique les
scnes tragiques auxquelles j'avais assist, que j'avais vcues, ou
peut-tre seulement rves: les trains de soldats trpidants, chargs de
drapeaux, d'inscriptions: _Nach Paris!_... les avions, le grand zeppelin
fantastique, puis l'entre en Belgique, le dfil devant le gnral von
Kluck, la premire bataille sur les bords du Demer; je revoyais
l'incendie de Louvain, Mons, les prisonniers anglais avec leurs pipes de
bruyre et leurs regards affams, la marche en France, le combat de la
Somme, les chasseurs bleus, Koenig... pardon, pardon, vous seul tiez
noble, juste, grand... le viol de la jeune fille franaise, Montdidier,
Senlis, Ermenonville... et cette terrible bataille... comment
s'appelait-elle dj?... cette bataille de cinq jours qui avait rompu
notre force et m'avait rejet moi-mme sur ce lit de souffrance...
comment s'appe... ah! _die Marne... die Marne!..._

Que s'tait-il pass ensuite?... Je l'ignorais... Etions-nous vainqueurs
ou vaincus?... Peu m'importait... peu m'importait vraiment... _Krieg ist
Krieg_... Que de sang, mon Dieu!... que de morts! que d'pouvante!...

Et comme je regardais, les yeux dilats d'effroi, je distinguai devant
moi, pendue au plafond blanc, une paroi grise, que ma vue maintenant
atteignait. Et au milieu de cette paroi, sous l'axe de mon regard, se
trouvait un portrait, un grand portrait dans un cadre dor. Sous un
colback  flamme carlate, au-dessus de l'attila rouge de sang des
hussards de Brandebourg, un visage dur, au nez de proie, aux yeux
perants, barr d'une moustache raide aux pointes aigus et menaantes,
offrait arrogamment sa pose hautaine et thtrale.

C'tait l'Empereur, _der Kaiser Wilhelm II_.

Je tressaillis. Le Seigneur de la Guerre me regardait de ses yeux faux,
de ses yeux cruels, de ses prunelles diaboliques. C'tait lui qui
m'avait saisi!... Hlas! hlas!... Pourquoi tout cela?... Mon pre, ma
mre, mes soeurs... Dorotha, la maison de Goslar, la fort romantique du
Harz!... Qu'on tait bien l-bas!... et qu'il et t doux de vivre!...

Et tandis que je demeurais comme hypnotis par cette apparition,
j'entendis un bruit de pas botts qui approchaient. Puis une voix grave
d'homme dit tout prs de moi:

--Mettez-lui le masque, Schwarz. Nous allons l'oprer.

Quelque chose de mou et d'humide vint alors s'appliquer sur mon nez, sur
ma bouche. Une odeur thre et piquante pntra en moi. Et pendant que
mon cerveau se mettait  vaciller, je vis le portrait qui se
transformait, qui s'animait bizarrement devant moi. La flamme carlate
du toquet s'ornait d'une plume de coq, le dolman rouge se drapait en
petit manteau de soie sur l'paule, les yeux se bridaient, les sourcils
se relevaient, la moustache s'effilait et se dressait davantage,
souligne par une barbiche sardonique. Et j'entendis ces paroles qui
sortaient de la bouche du mphistophlique histrion:

     _Ich bin der Geist, der stets verneint!
     Und das mit Recht: denn alles, was entsteht,
     Ist wert, dass es zu Grunde geht;
     Drum besser wr's, dass nichts entstnde.
     So ist denn alles, was ihr Snde,
     Zerstoerung, kurz das Boese nennt,
     Mein eigentlich Element[7]._




APPENDICES


_A la suite de la publication de Nach Paris! dans le Mercure de France,
l'auteur a adress au directeur de cette revue, M. Alfred Vallette, la
lettre suivante:_

     Paris, le 2 septembre 1919.

     MON CHER AMI,

Je ne crois pas servir une simple et banale formule de politesse en
remerciant le _Mercure de France_ d'avoir publi _Nach Paris!_ La
publication de ce rcit vous a valu, en effet, un certain nombre de
protestations que vous m'ayez communiques. A part une ou deux lettres,
ngligeables, de lecteurs mcontents que l'on ose rappeler les crimes
allemands, ces protestations ont toutes trait  la scne du viol d'une
jeune fille par une bande de soudards germaniques. Cette scne a
stupfait et indign vos correspondants. Il en est ainsi chaque fois
que, dans ce pays, dont la littrature va de Rabelais  Mirabeau et au
grand Zola, on touche  la question sexuelle, autrement que pour en
faire un objet de gaudriole et de basse grivoiserie. On vous traite
aussitt de pornographe. C'est ce qui n'a pas manqu. Ecoeurant!
scandaleux! lecture pour maison Tellier! s'crie un de vos
correspondants dgot, qui se demande comment le _Mercure de France_
peut publier une littrature aussi inoue, et auquel il y aurait
seulement  rpondre que le _Mercure de France_, s'il avait exist 
l'poque, et sans doute t trs honor de pouvoir publier _la Maison
Tellier_, de Guy de Maupassant. Une jeune fille de 21 ans, qui n'ose
pas signer, ne voulant pas qu'on sache qu'elle a lu cette horreur vous
exprime sa rpulsion, sa stupeur devant cette chose rvoltante de
grossiret et se dclara honteuse, salie moralement d'avoir jet
les yeux sur ce tissu d'obscnit et d'exagration.

C'est bien sur quoi les Allemands avaient compt. Allons-y! ont-ils
dit. Livrons-nous  tous les excs! terrorisons jusqu' l'pouvantable!
Plus ce sera odieux, plus ce sera effroyable moins on pourra le
raconter. Ils ont spcule sur la pudeur, et ils ont russi. Les
victimes elles-mmes _n'oseront pas se plaindre_!

Et c'est exact. J'ai vu moi-mme en Suisse, au passage des rfugis de
malheureuses femmes violentes par les Allemands, ayant assist  des
spectacles horribles, qui ne voulaient rien dire, _par pudeur_, et
auxquelles il tait impossible d'arracher une parole. Ce n'est que
plusieurs semaines aprs, une fois reposes, calmes, que certaines
victimes de viols consentaient, quelquefois,  donner des prcisions.

MM. L. Mirman, prfet de Meurthe-et-Moselle (aujourd'hui commissaire de
la Rpublique  Metz), G. Simon, maire de Nancy, G. Keller, maire de
Lunville, dans leur brochure _Leurs Crimes_ (Berger-Levrault, 1916),
publie sous le patronage des maires de Belfort, Epinal,
Chlons-sur-Marne, Bar-le-Duc, Chteau Thierry (pour Laon), Beauvais,
Amiens, Arras, Dunkerque (pour Lille), Saint-Di, Baccarat,
Pont--Mousson, Lunville, Gerbviller, Nomny, Reims, Verdun, Sermaize,
Senlis, Albert, Clermont-en-Argonne, commencent ainsi leur chapitre sur
les viols de femmes et d'enfants:

Nous pourrions crire, sur ce sujet douloureux un long et poignant
chapitre. Nous l'avions crit, mais, au dernier moment, un scrupule nous
l'a fait supprimer: nous voulons en effet que cette brochure puisse tre
et soit mise sous les yeux de tous et de toutes, notamment sous ceux de
nos enfants des coles. Qu'il nous suffise donc de dire ceci: Les
attentats contre les femmes et les jeunes filles _ont t d'une
frquence inoue_.

Sans doute, la plupart de ces crimes resteront toujours inconnus; il
faut un concours de circonstances spciales pour que l'acte ait t
public, mais trop souvent, hlas! ces circonstances mmes se sont
prsentes.

Parmi les quelques faits que croient cependant devoir signaler
succinctement les auteurs figure celui ci: A Mlen-la-Bouxhe,
Marguerite W... est martyrise par 20 soldats allemands avant d'tre
fusille aux cts de son pre et de sa mre.

Si les viols individuels ou par 2 ou 3 ont t extrmement nombreux, les
viols collectifs par 10, 15, 20, accompagns ou suivis de meurtre,
compliqus parfois de tortures invraisemblables, n'ont pas t rares.
C'est une des caractristiques de l'invasion allemande, et je me suis
bien vu oblig, pour tre exact, d'en tenir compte. Je n'en ai pas
abus. J'ai consacr  ce sujet une seule scne, mais il fallait qu'elle
y ft. Ma conscience m'et reproch de la sacrifier aux nerfs de mes
lecteurs. J'y ai apport la modration compatible avec le souci de la
vrit; j'ai attnu, estomp, dans la mesure o la vraisemblance n'en
souffrait pas. Mais non, cela encore, parat-il, tait de trop. Il
fallait faire le silence!

Pauvres victimes de la lubricit et de la sauvagerie germaniques,
pouviez-vous penser, pendant que vous agonisiez sous les tortures de vos
bourreaux, et que tout votre sang, toute votre me expirante criait
vengeance, pouviez-vous penser qu'un jour viendrait, jour prochain, o
vous ne seriez plus qu'un objet de scandale, une chose honteuse dont on
dtourne les yeux? La pudeur de vos soeurs qui ont eu la chance de ne
pas se trouver sur le passage des brutes dchanes, ne veut pas que
l'on parle de vous. Vous n'existez plus, vous n'avez jamais exist.
Votre martyre aura t vain. Au nom le la morale, au nom de la
biensance, au nom de la vertueuse hypocrisie sociale, il faut jeter sur
vos douloureux corps supplicis la dcence d'un voile discret!

MM. L. Mirman, G. Simon et G. Keller terminent ainsi leur brochure:

Envers tous nos martyrs nous avons un devoir sacr: nous souvenir! Sans
doute, l o ils sont tombs, nous graverons leurs noms dans la pierre
ou le bronze. Mais plus loin? Quand, aprs les longues souffrances de
cette guerre, humanit libre reprendra son pacifique labeur, on verra
les Germains rapparatre en toutes les rgions,  tous les
carrefours--commerciaux ou industriels, financiers ou scientifiques,
proltariens ou mondains,--partout o les hommes de tous les pays, de
toutes les races, de toutes les couleurs se rencontrent et se coudoient:
que ferons-nous devant eux? Nous rpondons ceci: Aussi longtemps que la
nation au nom de laquelle et par laquelle ces atrocits ont t commises
n'aura pas, de faon solennelle, repouss elle-mme de son sein les
misrables qui l'ont entrane  une telle dchance, nous considrons
que ce serait trahir nos saintes victimes que de frayer avec leurs
bourreaux et que jusqu' ce jour--s'il doit venir--d'une clatante
rparation morale, _l'oubli serait une complicit_.

Aucun des innombrables bandits et criminels de droit commun que
l'Allemagne a lchs sur le monde n'a encore t arrt, ni poursuivi.
Libres et insolents ils continuent  dverser sur ceux qu'ils ont
assaillis,  dfaut de leurs bombes et de leurs gaz empoisonns, le
venin de leur haine et de leurs calomnies. Et c'est  cette heure que de
malheureux inconscients et de dlicates effarouches parlant dj
d'oublier?...

Je n'en suis pas.

Recevez, mon cher ami, l'assurance de mes sentiments dvous.

     LOUIS DUMUR.

_Le Soleil du Midi du 26 septembre 1919 a publi l'article suivant:_

     L'OUBLI DU CRIME

M. Louis Dumur a publi rcemment en revue, dans le _Mercure de France_,
un roman qui s'intitule _Nach Paris!_ et qui, sous la forme
d'autobiographie d'un officier allemand, relate les pisodes criminels
de la rue germanique en 1914 jusqu' l'arrt sur la Marne. M. Louis
Dumur est un des crivains suisses qui ont tmoign le plus noble
attachement  la France comme  une seconde patrie. Il s'est lev avec
une force vengeresse contre les colonels bochophiles et les tratres du
caillautisme. Il est connu depuis vingt annes comme un homme de
caractre gnreux et un romancier de talent robuste, et s'est plac au
premier rang des crivains dont la vie et le travail mritent une
entire estime. _Nach Paris!_ est un tableau d'une vrit cruelle et j'y
ai admir, comme beaucoup, des pages d'une tonnante intensit, d'une
vie ardente et tragique.

Mais ce n'est point  des considrations de critique littraire que je
veux m'attacher prsentement. Le roman de M. Dumur, a, parat-il,
soulev des protestations. Les uns lui reprochent d'introduire dans une
oeuvre d'art des lments qui n'y devraient pas trouver place. Les autres
se dclarent offusqus par la violente vocation de certaines scnes,
notamment du martyre d'une jeune fille outrage jusqu' la mort par une
bande de soudards sous les yeux de ses parents garrotts et finalement
cribls de balles. On dclare cela rpugnant. On rappelle qu'il y a
des choses qu'il vaudrait mieux ne jamais dire. Et enfin, on allgue
que ces choses, rassembles par un romancier pour corser ses effets
d'horreur, n'ont peut-tre jamais exist, tout au moins  un tel point.

Cela est trs symptomatique. M. Dumur s'est dfendu en invoquant les
textes officiels des rapports Maringer-Payelle, tablis sur enqutes
scrupuleuses depuis quatre ans et dont M. Mirman, alors prfet de Nancy,
avait condens des extraits dans une brochure intitul _Leurs Crimes_ et
destine  perptuer dans toute la France le souvenir des infamies
allemandes. J'ai aid M. Mirman  rpandre ces brochures dans les
rgions que la guerre n'avait pas touches et o on tait port  croire
que de telles abominations, presque incomprhensibles  d'honntes
consciences franaises, taient des bourrages de crnes. J'ai t
tmoin de la campagne de ngation acharne que faisaient, pour dtruire
l'effet de cette propagande, les affilis du _Bonnet Rouge_, protgs
par le malvysme. J'ai reu les confidences de certains faits
effroyables, et pour y avoir fait simplement allusion dans des articles
en diverses feuilles, j'ai eu l'honneur d'tre injuri et tax de
mensonge et d'excitation  la haine ( la haine de l'envahisseur!) par
la _Gazette des Ardennes_, l'_oeuvre_ et un tas de lettres anonymes. Il y
a de grandes difficults pour faire la preuve totale de ces choses. Les
victimes survivantes ont laiss en pays envahi des parents pour qui
elles craignent des reprsailles si leur aventure est publie avec les
noms des bourreaux. Ces noms mmes restent souvent inconnus d'elles, ou
les bourreaux ont depuis reu leur chtiment dans quelque bataille.
Enfin, et surtout, les victimes spciales du crime sexuel font tous
leurs efforts pour cacher leur misre, et ne se dcident  tmoigner que
longtemps aprs ou jamais, par une pudeur dsespre trop explicable.
J'ai t  mme de savoir avec quelle peine les enquteurs avaient pu
runir leurs preuves et avec quel scrupule ils avaient cart tout dlit
non certifi par d'abondantes concordances de tmoignages trs
contrls. Je suis, en un mot,  mme d'affirmer que des centaines de
crimes resteront ternellement ignors, que des milliers resteront
impunis, que M. Dumur est encore demeur en de de la monstrueuse
ralit en peignant cette horde d'apaches et de gorilles que fut l'arme
boche de 1914.

Ces rapports Maringer-Payelle avaient t, si dulcors fussent-ils,
constitus en vue d'un procs qui ne semble pas plus proche que celui du
Kaiser lui-mme, et leur lecture est effrayante. Il y a l toutes les
varits du crime, de la cruaut froide au sadisme dlirant, tous les
immondices de la bte allemande en folie. Le roman de M. Dumur peut les
intensifier par le relief du grand talent littraire, par le groupement
des effets: mais il ne dpasse pas en horreur les constatations
judiciaires et lgales de magistrats dont les procs-verbaux offrent le
contraste d'un style terne et d'actes rvlant un redoutable enfer de la
perversit et de la frocit humaines. Or, voici qu'il semble devenir 
la mode d'oublier, et mme de nier, ces choses qui furent commises en
terre de France, et on rserve indignation et dsaveu non aux coupables,
mais aux crivains qui clouent ces coupables au pilori!

En 1870 les Allemands n'osrent pas la centime partie de ce qu'ils ont
os en 1914. Ils ne firent ni massacres de civils en masse, ni
destruction de sanctuaires ni saccage d'usines et de cultures, ni
dportations ni butin systmatique. Ils fusillrent au plus quelques
centaines d'otages. Les cas de viols turent assez rares et parfois punis
sur plainte motive. Les dprdations furent faibles. L'arme du
pitiste Guillaume Ier tait encore une arme presque honorable, en tous
cas contenue par une discipline morale, auprs de l'atroce foule qui a
pitin cette fois le Nord franais. Le souvenir du peu de meurtres et
d'outrages commis par les durs et arrogants Prussiens de ce temps-l
s'est pourtant gard vivace durant prs d'un demi sicle dans les
mmoires des Franais, et ils ont toujours maudit les incendiaires de
Bazeilles et bafou les voleurs de pendules.

Il y a cinq ans que la rue allemande de Lige  Meaux a prtext
d'innombrables forfaits en comparaison desquels les actes de 1870 ne
furent que gentillesses inoffensives. Il parat pourtant qu'on est
press de les oublier! Et les assassins, les brutes affoles de stupre,
les bourreaux d'enfants, les tueurs de vieillards, les tueurs de
prtres, de moniales, de jeunes filles, les hystriques de la bestialit
et de la coprolalie, dment connus, accuss par d'innombrables victimes,
ne sont pas mme encore recherchs et punis! Vraiment, c'est un peu tt
pour prendre des airs indiffrents, scandalise mme, et dclarer avec
pudibonderie qu'il serait de mauvais got de revenir sur ces drames-l!
Ce sont des airs propres  ravir les responsables, escomptant la
dplorable facilit des Franais  pardonner. La haine ennuie vite le
Franais. Elle est le plat de prdilection que l'Allemand aime  manger
froid. Les humanitaires qui ne veulent pas enseigner la rancune  nos
enfants font  souhait le jeu des Boches qui ne demandent qu' esquiver
le rglement de comptes. Ces sclrats n'en eussent sans doute pas tant
fait s'ils ne s'taient crus alors absolument certains d'un triomphe
effaant toutes traces de leur infamie; vaincus il leur reste l'espoir
de spculer sur notre dbonnaire veulerie, en rejetant en bloc les
crimes sur les ordres de quelques chefs morts ou disgracis, alors qu'il
s'est agi de la goujaterie sanglante de toute une arme, reprsentative
de toute une race et de toute une doctrine d'immoralisme dlirant.

C'est prcisment pour cela que des livres vengeurs et terribles comme
le _Nach Paris!_ de M. Louis Dumur accomplissent une mission salubre et
ncessaire en rimposant aux oublieux gostes et veules la vision de ce
qui fut la ralit, la ralit crue, coeurante, rvoltante, presque
insoutenable, mais justicire par son nonciation elle-mme. Il faut que
de tels livres soient crits et divulgus, puisque les rapports des
lgistes dorment dans des cartons comme certains ouvrages rotiques dans
l'enfer secret des bibliothques. Il faut que le plus grand nombre de
Franais possible sache ce que des btes  face humaine ont os
accomplir en France. La mmoire des martyrs exige cette vindicte, la
prudence et la sauvegarde des Franais  venir exigent ce tmoignage. Et
soyons tranquilles: _Nach Paris!_ n'aura pas, comme le _Feu_, les
honneurs de la libre traduction au pays de nos ex-ennemis!

     CAMILLE MAUCLAIR.


III

_Dans son numro du 1er octobre, le Mercure de France insrait une
lettre d'un de ses lecteurs, M. J. Michaut, o figurait notamment le
passage suivant:_

Je n'ai pas vu d'allusion aux mains coupes  de jeunes enfants et  des
femmes en Belgique aux dbuts des hostilits, M. Dumur trouverait dans
un auteur libral allemand, traduit chez Dentu en 1873, Johanns Scherr
(_La Vie et les moeurs en Allemagne_), la relation que, pendant la guerre
de Trente ans, des soldats de l'arme Wallenstein avaient dans leur
poche une main de femme, d'enfant, ou de prfrence de foetus, dans le
but de se rendre invulnrables.

       *       *       *       *       *

_Le Mercure de France du 16 octobre a publi la rponse suivante:_

     Paris, 3 octobre 1919.

     MON CHER VALLETTE,

J'ai lu avec intrt la lettre que vous adresse M. J. Michaut, dans le
dernier _Mercure_,  propos de _Nach Paris!_ M. J. Michaut se demande
pourquoi je n'ai pas parl des mains coupes aux enfants. C'est qu'il
est douteux que les Allemands aient _systmatiquement_ coup les mains
aux enfants. Des enqutes ont t faites  ce sujet; elles n'ont pas
donn de rsultat. Pendant que j'tais en Suisse, on signalait des
enfants aux mains coupes  Vevey,  Neuchtel et dans plusieurs
localits de Haute-Savoie. On a t voir. Chaque fois on s'est trouv
en prsence soit de personnes qui racontaient des histoires de mains
coupes, soit d'enfants ayant des blessures aux mains, blessures
provenant de svices allemands, mais sans qu'il soit possible d'tablir
qu'il y ait eu volont expresse de couper des mains. Que parmi les trs
nombreuses victimes enfantines des massacres germaniques il y ait eu des
cas de poignets tranchs, c'est tout naturel, et il n'y a pas lieu de
recourir pour cela  d'autre explication que le hasard mme des
massacres. Le nombre des enfants mutils, tus ou viols par la
soldatesque allemande fut en effet considrable. Rien que dans les 20
premires pages de l'_Appendice du Rapport de la commission d'enqute
britannique sur les atrocits allemandes_, qui en comporte 280, je
trouve sur 37 dpositions se rapportant toutes  Lige et ses environs:

A Vottem, le 4 aot, une petite fille de 9 ans tue;  Melen, le 5 aot,
un enfant tu par un officier;  Soumagne, le 5 aot, une petite fille
de 13 ans tue;  Herstal, le 5 aot, deux enfants tus; le 6 aot, un
enfant fusill;  Soumagne, massacre de 56 civils parmi lesquels des
jeunes garons; autre massacre de 19 civils, parmi lesquels galement
des garons;  Micheroux, un bb est arrach des mains d'une femme,
jet  terre et tu net; banlieue de Lige, le 7 aot, une petite fille
de 10 ans a l'oreille coupe pour avoir eu la curiosit d'couter les
Allemands;  Heure-le-Romain, le 11 aot, un bb est bless d'un coup
de feu et meurt peu aprs  l'hpital;  Ans, le 16 aot, deux enfants
de 2  3 ans sont tus  coups de baonnette;  Ppinster, commencement
d'octobre, un bb a la tte tranche par un officier;  Herme, un
enfant de 5 mois a l'estomac fendu d'un coup de baonnette et meurt 
l'hpital. Il n'y a qu'un cas de main coupe, qui est celui-ci (prs de
Lige, le 7 aot): Nous vmes un jeune garon d'environ 12 ans, le
poignet envelopp de bandages, l o la main aurait d se trouver. Nous
demandmes ce qui s'tait pass, et on nous rpondit que les Allemands
avaient tranch la main du petit, parce que celui-ci s'tait accroch 
ses parents que l'on voulait jeter dans les flammes.

S'il est cependant constant que nombre de femmes et d'enfants ont eu les
mains coupes, c'est pour une tout autre raison que celle qu'implique la
lgende des mains coupes, une raison toute matrielle, qui est le vol
de bijoux. Je n'en citerai qu'un exemple, tir des dpositions
recueillies par le professeur Morgan (mme document p. 271): Comme nous
approchions d'Ypres en venant d'Hazebrouck, nous avons rencontr
plusieurs rfugis, des femmes et des enfants pour la plupart. Les
femmes taient puises; elles avaient leurs enfants avec elles, et
plusieurs avaient eu les mains coupes de propos dlibr; les mains
avaient t coupes par les Allemands, elles n'avaient pas t emportes
par des obus. Les femmes nous le firent comprendre par signes. Les
Allemands avaient coup les mains des femmes et des enfants pour enlever
les bracelets de leurs poignets.

Si je n'ai pas cru devoir faire plus particulirement tat des mains
coupes, c'est que ce genre de mutilations ne m'a pas paru prsenter de
signification spciale. Au reste, le bilan des atrocits allemandes est
si formidable, il est d'une diversit si prodigieuse, que je ne saurais
avoir la prtention d'avoir puis mon horrible sujet. Je pourrais
crire trois autres _Nach Paris!_ sans me rpter.

Quelques personnes ont trouv par contre fort mauvais que j'aie os
mettre en scne le viol d'une jeune fille. Votre correspondant n'est pas
du nombre et ne doute pas que cet pisode ne soit la relation d'un fait
rigoureusement exact. Peu importe que l'exactitude en soit ou non
rigoureuse. Il y a eu des centaines, des milliers de faits analogues
et de plus effroyables encore. Dans les 20 pages ci-dessus signales, et
que je ne choisis pas pour la circonstance, je relve:

A Melen, prs de Herve, 8 aot, une jeune fille de 22 ans est force et
meurt des suites du viol;  Soumagne, deux femmes sont violes par un
grand nombre d'Allemands et leurs maris fusills;  Flmalle-Grande, 16
aot, une jeune femme, grosse de huit mois et demi, est viole par deux
Allemands, elle accouche le lendemain; mme jour, mme endroit, une
jeune fille de 16 ans est viole par deux Allemands;  Ans, le 16 aot,
une femme de 28  30 ans est trouve compltement nue, attache  un
arbre, morte et la poitrine couverte de sang;  Lige, place de
l'Universit, le 10 aot, une vingtaine de femmes et de jeunes filles
sont extraites des maisons et couches sur des tables qu'on a apportes
sur la place: Une quinzaine d'entre elles furent alors violes. Chacune
d'elles fut viole par environ 12 soldats. Pendant que cela se passait,
70 Allemands  peu prs se tenaient groups autour des femmes, y compris
5 officiers. Ce furent les officiers qui commencrent. Cette scne dura
une heure et demie. Beaucoup de ces femmes s'vanouirent et ne donnrent
plus signe de vie. La Croix-Rouge les emporta  l'hpital. A Hermalle,
septembre, viol de deux jeunes filles, l'une de 18 ans, l'autre de 12
ans, par un officier;  Ppinster, viol d'une femme par un officier et
deux soldats (il s'agit de la mre du bb dcapit signal plus haut):
Aprs le meurtre du bb, l'officier et les deux soldats saisirent la
femme, lui arrachrent tous ses vtements jusqu' ce qu'elle ft
compltement nue. L'officier alors la viola pendant qu'un soldat la
tenait aux paules et l'autre par les bras. Aprs l'officier, chaque
soldat la viola  son tour, tandis que l'officier et l'autre soldat
tenaient la femme. Aprs que la femme eut t viole par les trois
hommes l'officier coupa les seins de la femme.

Et ce n'est l qu'un tout petit coin, un coin minuscule de l'immense
bacchanale.

Cordialement  vous.

     LOUIS DUMUR.


PARIS.--IMP RAMBLOT ET CIE, 52, AVENUE DU MAINE--1919.




NOTES:

[1] Si seulement les boucles d'oreilles m'appartenaient!

[2] On a tir.

[3] C'est l'ordre

[4] Cette maison doit tre protge. Il est svrement dfendu, sans
l'autorisation de la Kommandantur, de mettre le feu aux
maisons.--Commandement imprial de la garnison.

[5] Mon pre, revenant de France en 70, m'a appris un chant qu'il
rapportait de la guerre. Ce chant n'a qu'un vers sans strophe et sans
rime:

_Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_

_Nach Paris!_ Mon pre porte son premier coup, et un Franais gmissant
gisait  terre. _Nach Paris!_ Son fusil visa avec sret, et un tireur
ennemi tomba. _Nach Paris!_ Le mot d'ordre tait bon et renversa une
race envieuse:

     _Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_

Maintenant je ressens la rage de mon pre contre l'ennemi hrditaire,
elle revit dans mon sang. Nous marchions vers la France, des milliers
d'hommes, et j'entonnais le chant de mon pre. Aucun chant n'est plus
bref et plus clatant. Toute l'Allemagne le chante:

     _Nach Paris! nach Paris!_

[6] A partir d'aujourd'hui il ne sera plus fait de prisonniers. Tous les
prisonniers seront massacrs. Les blesss, arms ou non, massacrs. Il
ne doit rester aucun ennemi vivant derrire nous.

[7] MPHISTOPHLS: Je suis l'Esprit qui toujours nie! Et cela avec
raison, car tout ce qui existe n'est bon qu' mettre en ruines; aussi
vaudrait-il mieux que rien n'existt. Ainsi dans tout ce que vous
appelez crime, destruction, le Mal, en un mot, est mon propre
lment.--_Faust_, 834-839.





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     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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ways including checks, online payments and credit card donations.
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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