The Project Gutenberg EBook of Observations grammaticales sur quelques
articles du Dictionnaire du mauvais langage, by Guy-Marie Deplace

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Title: Observations grammaticales sur quelques articles du Dictionnaire du mauvais langage

Author: Guy-Marie Deplace

Release Date: January 24, 2012 [EBook #38660]

Language: French

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         OBSERVATIONS GRAMMATICALES

                    SUR

     QUELQUES ARTICLES DU DICTIONNAIRE
             DU MAUVAIS LANGAGE.

             PAR G.-M. DEPLACE.


  _Grammatica plus habet in recessu
  quam in fronte promittit._
                           QUINTIL. cap. IV.


                    LYON,
  De l'Imprimerie de BALLANCHE pre et fils,
          aux Halles de la Grenette.

                    1810.




PRFACE.


Le _Mauvais Langage corrig_ est, sans contredit, un livre utile et
propre  faire disparotre un grand nombre de locutions vicieuses
usites  Lyon, mme parmi les personnes qui se piquent de parler
correctement. Nanmoins un pareil ouvrage, pour rpondre  son titre,
me parot exiger un travail beaucoup plus tendu et sur-tout plus
approfondi que celui que M. Molard vient de publier.

Il est naturel que l'attention du Lexicographe se porte d'abord sur
les mots considrs sparment et sans rapport  leur construction
grammaticale. Il faut faire connotre ceux que proscrit le bon usage,
en dterminer la valeur prcise, et indiquer avec justesse ceux qu'il
convient de leur substituer. Mais est-il  propos de comprendre dans
cette nomenclature les expressions qui n'appartiennent qu'aux
dernires classes du peuple? Les gens qui les emploient n'achtent pas
de dictionnaire; ils ne lisent pas. Et d'ailleurs on feroit des
volumes si l'on vouloit recueillir cette foule de mots bizarres,
ridicules, dnaturs de mille manires, et souvent crs par l'ouvrier
ignorant, au moment mme o il en a besoin pour rendre sa pense. Un
livre de grammaire n'est destin qu'aux personnes qui mettent quelque
intrt  bien parler, et ce n'est certainement pas de la bouche de
ces personnes que sortent des mots tels que ceux-ci: _agotiau_,
_apincher_, _bleusir_, _cologne_, _grafiner_, et tant d'autres que je
me dispense de citer.

Mais ce ne sont pas seulement les termes suranns, impropres ou
barbares qui altrent la puret de la langue. Les alliances de mots
que le got rprouve, l'emploi irrgulier de certains temps ou de
certaines personnes des verbes, la mauvaise construction des autres
parties du discours, en un mot, les fautes locales contre la syntaxe,
fautes si communes et si graves, voil, ce me semble, ce qui doit
principalement occuper l'crivain qui veut tre le rformateur du
langage.

Toutefois, en embrassant les divers objets dont je viens de parler, il
n'atteindra son but qu'autant que ses jugemens exprims d'une manire
nette, exacte et prcise, seront d'ailleurs conformes aux rgles d'une
saine logique et aux dcisions de ceux dont l'autorit en fait de
langue est universellement reconnue. Il lui importe par-dessus tout de
ne rejeter un mot, une phrase, qu'aprs avoir acquis la certitude que
cette phrase, ce mot, mritent de l'tre. Sans cette prcaution, on
censure souvent ce qu'on ignore:  un mot prcieux par son exactitude,
on en substitue un autre qui n'exprime que vaguement la mme ide, et
l'on appauvrit ainsi la langue au lieu de l'purer.

Un livre de la nature de celui dont il s'agit ici, ne doit donc
contenir que des dcisions fondes sur des principes fixes et
incontestables. Il faut qu'on ne puisse pas lever le moindre doute
sur les assertions du grammairien qui prononce en matre, et que si
par hasard le lecteur peu docile veut remonter aux sources, il n'en
revienne qu'avec plus de dfiance de lui-mme et plus de respect pour
l'crivain.

Quel que soit d'ailleurs le mrite du Dictionnaire de M. Molard, il ne
runit malheureusement pas tous les caractres dont je viens de
parler, et l'on risqueroit plus d'une fois de s'garer en le suivant
aveuglment. La plupart des articles qui le composent sont exacts;
mais il en est encore un bien grand nombre qui renferment des
dcisions absolument opposes  celles des matres. Quelquefois ce
Grammairien condamne des expressions admises par l'Acadmie, et les
remplace par d'autres beaucoup moins prcises. D'autres fois, il
cherche  tayer ses opinions par des principes que l'usage et la
logique s'accordent  rejeter. Ces erreurs sont d'autant plus
dangereuses que le nom de l'auteur suffit aux yeux de bien des gens
pour leur donner du crdit.[1] Il me parot important de les faire
connotre, et c'est le but des Observations que l'on va lire. Il n'y
sera pas question du style de l'auteur; mon intention n'est point de
m'arrter  ce qui lui est personnel. En prenant la plume, je n'ai
d'autre motif que celui d'tre utile, et d'clairer l'ignorance de
quelques personnes consacres  l'ducation, qui, lorsqu'on leur
assure que telle ou telle expression est exacte, se contentent de
rpondre que cette expression est condamne dans le Dictionnaire du
mauvais langage.

  [Note 1: Cela a lieu sur-tout dans quelques pensions.

  On feroit un livre vraiment curieux si l'on recueilloit toutes les
  locutions vicieuses que certaines personnes substituent au bon
  langage avec l'intention de corriger celui qui est mauvais. Ici
  l'on dit qu'on va _promener_, l qu'on ne _mouche_ pas; ailleurs,
  on recommande  une demoiselle de se tenir _droit_, etc. M. Molard
  condamne les deux premires de ces locutions; il autorise la
  troisime.]

Je suivrai dans mes Observations l'ordre alphabtique adopt par M.
Molard: je rapporterai fidlement ses articles; mes remarques
viendront aprs.


_Nota._ Je dois avertir que lorsque je cite l'Acadmie, je n'entends
parler que du dernier Dictionnaire qu'elle a elle-mme publi,
Dictionnaire qu'il ne faut point confondre avec ceux qui depuis quinze
 vingt ans ont paru sous le nom de cette illustre compagnie, et qui
ne font pas autorit.




OBSERVATIONS GRAMMATICALES

SUR QUELQUES ARTICLES DU DICTIONNAIRE DU MAUVAIS LANGAGE.




I.


  . On ne doit pas sous-entendre cette prposition dans la phrase
  suivante et autres semblables: ma curiosit a failli _tre punie_.
  Dites,  tre punie.

  Faillir ne se construit pas avec la prposition _de_.


FAILLIR __ et FAILLIR _de_ sont deux locutions galement franoises,
et autorises, en ces termes, par l'Acadmie: On dit qu'une chose _a
failli  arriver, d'arriver_, pour dire qu'elle a t sur le point
d'arriver, qu'il a tenu  peu qu'elle n'arrivt. _Il a failli  tre
assassin_; _j'ai failli  tomber_, _j'ai failli de tomber_. Toutes
ces phrases sont du style familier.




II.


  AFFAIR. Il est trs-_affair_. Quoique cette expression soit
  gnralement rpandue, elle n'en est pas moins vicieuse.


En lisant le Dictionnaire de M. Molard, je n'ai pu qu'tre tonn de
voir que l'auteur et si souvent oubli de consulter l'Acadmie.
_Affair_ n'est point une expression vicieuse. On dit d'un homme qui a
beaucoup d'affaires, qu'il est _trs-affair_. C'est un mot du style
familier.




III.


  AIR. Doit-on dire cette femme a l'_air_ bon ou a l'_air_ bonne?
  Les sentimens sont partags. Ceux qui soutiennent qu'il faut dire
  a l'_air bon_, disent que c'est le mot _air_ qui rgit
  l'adjectif; car c'est l'air qui est bon..... M. Domergue nous
  apprend que M. de Laharpe (pris pour juge) dcida qu'il falloit
  dire: cette soupe a l'_air_ bonne. Voici sans doute la raison sur
  laquelle il fondoit sa dcision. Quand on dit: cette soupe a
  l'_air bonne_, il y a ellipse; c'est comme si l'on disoit cette
  soupe _parot_ bonne; cette soupe, a l'air d'tre bonne. _Les mots
  a l'air tant l'quivalent du verbe_ parot, _il s'en suit que
  l'adjectif doit s'accorder avec le mot soupe qui est du
  fminin....._ Je crois que l'usage a dcid la question; par-tout
  on dit: cette soupe a l'air _bonne_..... Je ne condamne aucune des
  deux faons de parler.


Je doute fort que M. de Laharpe ait donn la dcision qu'on lui
attribue, et les raisons sur lesquelles M. Molard croit que cette
dcision a pu tre fonde, ne me paroissent rien moins que solide. Je
vais les examiner.

Il y a ellipse, dit Dumarsais, quand on supprime dans le discours
quelque mot qui seroit exprim selon la construction pleine.

Si _a l'air_ signifie _parot_, o sont, je le demande, les mots
supprims dans cette phrase: Cette femme a l'air _bonne_? O est
l'ellipse? Il est ais de voir que M. Molard s'est tromp sur ce
premier point, et que ce ne sont pas les mots _avoir l'air_, mais
_avoir l'air d'tre_, qui sont l'quivalent de parotre. En ce cas, 
quoi bon employer l'ellipse dans une phrase o la construction
naturelle est tout--la-fois plus rgulire et plus claire?

En second lieu, si lorsque une locution peut tre remplace par une
autre _quivalente_, on est oblig de se conformer  la construction
qu'exige la locution substitue, quelles ne seront pas les
consquences d'un pareil principe? Il sera permis de dire: Cet homme a
la mine _fier_, cet enfant a la mine _mchant_; et l'on justifiera ce
langage barbare par des raisons telles que celles-ci: _Avoir la mine_
signifie _parotre_; ou bien par cette autre: il y a ellipse; _Avoir
la mine mchant_, signifie _avoir la mine d'tre mchant_.

Au lieu de ces singuliers raisonnemens, ne vaut-il pas mieux
reconnotre que dans le cas dont nous parlons, comme dans tous les
autres, l'adjectif se rapporte au substantif auquel il est joint et
s'accorde avec lui? Et l'Acadmie ne consacre-t-elle pas ce principe,
lorsque parlant en gnral et sans dsigner le sujet, elle cite ces
locutions: Avoir l'air guerrier, avoir l'air spirituel, avoir l'air
hautain? Ne tranche-t-elle pas la question lorsqu'aprs ces exemples,
elle ajoute encore ceci: On dit avoir l'_air bon_, avoir l'_air
mauvais_, pour dire avoir la mine d'un bon homme ou d'un mchant
homme? Est-il possible de ne pas voir que dans ces phrases, les mots
_bon_, _mauvais_ se rapportent ncessairement au substantif _air_
exprim, et non pas  un sujet dont l'infinitif _avoir_ fait
abstraction?




IV.


  AMATEUR. Ce mot a-t-il un fminin?... Il me semble que l'analogie
  nous autorise  donner un fminin  ce mot. On dit une
  _spectatrice_, une _actrice_, une force _cratrice_... Il faut
  donc donner  _amateur_ une inflexion fminine.


En gnral, M. Molard ne reconnot comme franois que les mots qui se
trouvent dans l'Acadmie. N'toit-il pas naturel d'appliquer ce
principe en cette occasion? Pour dcider la question qu'il propose
ici, il suffit d'ouvrir le Dictionnaire qui fait autorit. Ce
Dictionnaire n'admet que le masculin dans _amateur_, tandis qu'il
donne un fminin  _spectateur_,  _acteur_, etc. Il faut donc s'en
tenir l. Il me seroit facile de citer une multitude de mots qui ne
sont pas franois, quoiqu'ils aient en leur faveur l'espce d'analogie
qu'invoque M. Molard. Les principes de l'analogie ne prouveront jamais
que tels ou tels mots doivent exister dans une langue; ils ne servent
qu' indiquer la manire la plus rgulire de les employer, en cas
qu'on les adopte.




V.


  BALUSTRE. Sorte de petit pilier faonn..... Il ne faut pas
  confondre ce mot avec _balustrade_; celui-ci est un assemblage de
  _balustres_. Cependant l'Acadmie leur donne quelquefois la mme
  signification.


Le mot _balustrade_ ne peut jamais signifier un seul pilier; mais
_balustre_ peut, quand on le veut, tre employ pour _balustrade_. En
ce sens, il est autoris, non-seulement par l'Acadmie, mais encore
par nos meilleurs crivains. S'il falloit n'entendre par _balustre_
qu'un _pilier faonn_, le dernier de ces vers de Boileau:

    Ici s'offre un perron; l, rgne un corridor;
    L, ce balcon s'enferme en un _balustre_ d'or.[2]

deviendroit absolument inintelligible.

  [Note 2: Art potique, chant premier.]




VI.


  BENNE. C'est une de ces expressions locales ncessaires, ou parce
  que l'invention des choses qu'elles dsignent est de frache date,
  ou parce que l'instrument a une forme particulire.

  BENOT. Dites, _banneau_.


BENNE, BENNEAU, BANNEAU, ne se trouvent point dans le Dictionnaire de
l'Acadmie. Le Dictionnaire de Trvoux les admet tous les trois, et ne
donne la prfrence  aucun. Il les dfinit galement: vaisseaux de
bois qui servent  contenir les liquides, le bl, la vendange, la
chaux, etc. Ces mots viennent du latin _benna_, qu'on retrouve dans
Varron, et du diminutif _benellus_ qu'employoient les crivains du
moyen ge.

_Benneau_ et _benel_ signifioient aussi autrefois une espce de
chariot. Ces mots, pris dans les deux sens, sont trs-anciens.




VII.


  BRETAGNE. Pice de fonte qu'on applique au fond de la chemine.
  Dites, _plaque_ ou _contre-mur_.


CONTRE-MUR, pris dans le sens que lui donne ici M. Molard, n'est pas
franois. Un _contre-mur_ est un mur que l'on btit le long d'un
autre, pour le conserver. On fortifie quelquefois le mur d'une
terrasse par un _contre-mur_.




VIII.


  BROCHE DE BAS. Petite verge de fer. Dites, _aiguille_, s. f.;
  _aiguille de bas_. Dans ce sens, _broche_ et _brocher_ ont
  vieilli.


BROCHE est franois dans le sens que M. Molard indique. L'Acadmie ne
dit point que ce mot ait vieilli.




IX.


  CANEONS. Sorte de culotte de toile ou de coton. Dites,
  _caleons_, s. m. pl.; donnez-moi des caleons. Ce mot s'emploie
  _toujours_ au pluriel.


M. Molard assujettit  la mme rgle les mots _pincette_ et
_tenaille_. L'Acadmie n'emploie _caleon_ qu'au singulier. _Caleon_
de toile; se mettre en _caleon_; tre en _caleon_. Le Dictionnaire
de Trvoux s'exprime de mme, et ajoute seulement qu'on _peut_
employer ce mot au pluriel. Quant aux mots _pincette_ et _tenaille_,
l'Acadmie cite des exemples du singulier comme du pluriel.




X.


  CAPON, CAPONNER. Qui a peur. Ces deux mots ne sont pas franois.
  Dites, _poltron_, _poltronner_.


CAPON, CAPONNER sont franois, mais n'expriment pas l'ide qu'on y
attache  Lyon. Un _capon_ est un joueur rus et fin, attentif 
prendre toute sorte d'avantages aux jeux d'adresse. _Caponner_ c'est
user de ruse, d'adresse au jeu. Ces deux termes sont populaires.




XI.


  CARABASSE. Vendre la carabasse; dites; dcouvrir le pot aux roses.


Pour conserver la figure, on pourroit dire, ce me semble, vendre la
calebasse. L'Acadmie n'autorise-t-elle pas cette locution en citant
celle-ci: Frauder la calebasse?




XII.


  CARNIER. Sac o l'on met le gibier; dites, _carnacire_, s. f.


La troisime syllabe de ce mot ne prend pas un _c_; d'aprs
l'Acadmie, il faut crire _carnassire_.




XIII.


  CHANE D'OIGNONS. Acheter une chane d'oignons; dites, acheter une
  _glane_ d'oignons.


Une _glane_ d'oignons et une _chane_ d'oignons ne sont pas une mme
chose. _Glane_,  proprement parler, signifie une poigne d'pis que
l'on ramasse aprs que les gerbes ont t emportes. C'est le
substantif de _glaner_. Il se dit par extension des fruits, des
lgumes, etc. Ainsi une _glane_ d'oignons signifie une poigne
d'oignons. Le mot le plus propre  dsigner ce que le peuple entend
par une _chane_ d'oignons, est _chapelet d'oignons_. Cette locution
se trouve dans l'Acadmie.




XIV.


  CHAUFFE-LIT. Bassin ayant un couvercle perc de plusieurs trous,
  et servant  chauffer le lit; dites, _bassinoire_. Par la mme
  raison vous direz, _bassiner_, et non pas _chauffer_ un lit.


CHAUFFE-LIT est une expression que l'on trouve dans nos anciens
Dictionnaires. L'Acadmie ne l'admet pas. Le Dictionnaire de Trvoux
le place au nombre des mots franois, et le dfinit ainsi: Ce qui sert
 chauffer un lit, soit une bassinoire, un moine, ou autres
ustensiles.

Quant  cette locution: _chauffer un lit_, elle est franoise.
L'Acadmie dit: _Chauffer un lit_ avec une bassinoire, _chauffer des
draps_; et M. Molard l'emploie lui-mme dans l'article o il la
condamne. _Chauffer_ ne dsigne que l'action; _bassiner_ exprime
-la-fois l'action et l'instrument avec lequel on la fait.




XV.


  CHERCHER. On ne doit pas dire tre  la cherche de quelque chose;
  mais dites, _tre  la poursuite_.


TRE  LA POURSUITE n'est pas l'quivalent d'tre  la _cherche_. Je
crois qu'il faut dire tre  la _recherche_. Le mot _poursuite_ se
rapportant aux personnes, suppose qu'elles fuient. On est  la
_poursuite_ des ennemis. Appliqu aux choses, il donne  entendre
qu'elles peuvent nous chapper. On est  la poursuite d'un emploi.
_Recherche_ signifie _perquisition_. On est _ la recherche_ d'un
objet lorsqu'on s'occupe de dcouvrir o il est.




XVI.


  CLASSIQUE. Ce mot ne s'employoit autrefois que pour dsigner les
  auteurs approuvs et qui ont une grande autorit; c'est la
  dfinition qu'on en trouve dans le Dictionnaire de l'Acadmie;
  mais celui de Trvoux et quelques autres disent que cet adjectif
  dsigne aussi les livres dont on fait usage en classe. Laharpe
  l'emploie dans ce sens, ainsi que Geoffroi, et l'usage parot
  avoir consacr cette nouvelle signification.


L'origine du mot _classique_ doit tre cherche dans la langue latine
de laquelle nous l'avons emprunt. Les citoyens de Rome toient, comme
l'on sait, diviss en diverses classes. Ceux de la premire se
nommoient exclusivement CLASSIQUES, _cives classici_. On donna dans la
suite aux tmoins recommandables par leur probit et leurs vertus
morales l'pithte de CLASSIQUES, _testes classici_. Enfin ce mot
s'appliqua par extension aux auteurs dont l'excellence et le mrite
toient universellement reconnus, et c'est ainsi que l'on trouve dans
Aulu-Gelle cette expression, AUTEURS CLASSIQUES, _scriptores
classici_. Ces citoyens, ces tmoins, ces auteurs, chacun sous des
rapports diffrens, faisoient _autorit_. L'opinion des premiers, les
dpositions des seconds, le langage des troisimes, servoient en
quelque sorte de modle et de rgle. Peut-on douter que ce ne soit sur
ces notions qu'est base la dfinition de l'Acadmie franoise?
Comment quelques Grammairiens n'ont-ils pas reconnu, aux termes dont
elle se sert, qu'elle a voulu consacrer en quelque sorte le sens
qu'indique une tymologie si glorieuse?[3]

  [Note 3: Les Dictionnaires italiens et espagnols dfinissent le mot
  _classique_ d'une manire qui rappelle videmment la mme
  tymologie.]

Les personnes qui parlent bien se conforment encore aujourd'hui  la
dcision de l'Acadmie. L'Encyclopdie, dans un long article consacr
 dvelopper le sens prcis du mot _classique_, dclare qu'on peut
tre applaudi, plaire, devenir clbre parmi ses contemporains, et
cependant n'tre jamais un _auteur classique_; que ce droit
n'appartient qu'aux _meilleurs crivains_ de la nation la plus
claire et la plus polie, etc.

Je voudrois, dit Boileau, que la France pt avoir ses auteurs
_classiques_, aussi bien que l'Italie. _Pour cela, il nous faudroit un
certain nombre de livres qui fussent dclars exempts de fautes quant
au style._ Quel est le tribunal qui aura droit de prononcer l-dessus,
si ce n'est l'Acadmie? Boileau propose ensuite un travail
grammatical sur les bonnes traductions, parce que, dit-il, les
bonnes traductions avoues par l'Acadmie, en mme temps qu'elles
seroient comme des modles pour bien crire, serviroient aussi de
modles pour bien penser.

L'abb d'Olivet juge l'ide de Boileau _solide_; mais il doute qu'il
convienne de prfrer des traductions, et appliquant  Racine et 
Boileau lui-mme ce que ce dernier dit des auteurs qui doivent servir
de modles, Je suis, dit-il, persuad avec toute la France, qu'ils
mriteroient incontestablement tous les deux d'tre mis  la tte de
nos auteurs _classiques_, si l'on avoit marqu le trs-petit nombre de
fautes o ils sont tombs.

Que l'on te au mot _classique_ la signification consacre par
l'Acadmie, ou qu'on en rende seulement le sens incertain en lui
associant une acception nouvelle, et ds-lors ce que l'on vient de
lire, comme ce que nos crivains ont cru dire de plus juste et de plus
prcis pour caractriser les modles qu'offre notre littrature, ne
sera plus senti, et mme ne pourra plus l'tre. D'Olivet,
l'Encyclopdie, l'Acadmie, hsitoient en quelque sorte  proclamer
_classiques_ nos plus beaux chefs-d'oeuvre. Boileau vouloit que ce
jugement ft rserv  un tribunal; et aujourd'hui on donnera ce nom 
une mthode,  un vocabulaire,  une traduction interlinaire,  un
cours de thmes, en un mot, au plus petit comme au moins important de
tous les livres, pourvu qu'il soit _en usage dans les classes_! Cela
ne fait-il pas piti?

On rpondra sans doute que dans le cas dont je viens de parler, le mot
_classique_ n'a plus le mme sens que lorsqu'il est question de nos
grands crivains. Il faut bien le supposer; autrement la sottise
seroit trop forte. Mais alors, je le demande,  quel signe
reconnotra-t-on ce second sens si diffrent du premier? Quel moyen
d'viter la confusion, lorsqu'il sera permis de dire galement des
oeuvres de Racine et des rudimens de Bistac, que ce sont des
_classiques_? Et  quelle fin dnaturer ainsi une expression dont
tout le mrite consiste dans l'unit de l'ide qu'on y attache?
Beaucoup de gens, je le sais, disent _livres classiques_, au lieu de
_livres de classe_, parce qu'ils confondent les uns et les autres, ou
parce qu'ils trouvent la premire de ces locutions plus commode et
plus rapide. Mais en voyant la multitude d'ouvrages sur l'ducation
dont nous sommes inonds, dcors par leurs auteurs du nom de
_classiques_, auroit-on bien tort de souponner que c'est la noblesse
primitive du mot qui a flatt la vanit de cette foule d'crivains
mdiocres par lesquels il est employ? Il n'y a pas, dans la langue
franoise, de terme dont l'amour-propre littraire doive tre plus
jaloux; et je sens combien il seroit doux de pouvoir,  l'aide d'une
heureuse quivoque, se dire  soi-mme: les oeuvres de Racine, de
Boileau, de Pascal, sont _classiques_, et les miennes aussi.

M. Molard s'appuie de quelques autorits; il dit: Le Dictionnaire de
Trvoux et quelques autres, dclarent que cet adjectif dsigne aussi
_les livres dont on fait usage en classe_.

Il y a dans cette phrase beaucoup plus d'adresse qu'on n'imagine. On
ne peut mieux dire, et ne dire pas ce que dit le Dictionnaire de
Trvoux. Voici ce qu'on y trouve.

_Classique_ ne se dit gure que des _auteurs qu'on lit dans les
classes_, _dans les coles_, ou qui ont grande autorit. Saint Thomas
et Le Matre des sentences sont des _classiques_ en thologie; Virgile
et Cicron, dans les Humanits, etc.

Je ne sais si mes lecteurs ne verront pas quelque diffrence entre ces
paroles que M. Molard prte au Dictionnaire de Trvoux, _les livres
dont on fait usage en classe_, et celles-ci que j'ai extraites
textuellement, _les auteurs qu'on lit dans les classes_. Je crois
apercevoir entre ces deux manires de parler, la mme nuance qu'entre
celles-ci: _Faire usage des rudimens_ de Bistac, et _lire Cicron_ ou
_Horace_.

On s'autorise encore de M. de Laharpe. J'ai lu avec quelque attention
les oeuvres de cet illustre crivain, et je les ai consultes plus
d'une fois sur des questions de grammaire et de littrature. J'y ai
trouv des phrases telles que celles-ci:

Que de choses  connotre encore dans ce que nous croyons savoir le
mieux! Qui de nous, en relisant nos _classiques_, n'est pas souvent
tonn d'y voir ce qu'il n'avoit pas encore vu?[4]

  [Note 4: Cours de Littr., tom. 1.er]

Un autre genre de dfauts peut leur faire illusion (aux jeunes
tudians) dans un auteur tel que Fontenelle; et s'ils ne sont pas bien
accoutums par la lecture des _classiques_  ne goter que ce qui est
sain, l'abus qu'il fait de son esprit, et ses agrmens recherchs
pourront leur parotre ce qu'il y a de plus charmant et de plus
parfait.[5]

  [Note 5: Ibid., tom. 2.]

Il n'est pas besoin de dire ce que signifie dans ces exemples le mot
_classique_. M. de Laharpe parle comme l'Acadmie, cela est
incontestable. Ce qui l'est beaucoup moins, c'est qu'il se soit servi
de la mme expression dans le sens restreint de _livre de classe_. On
est d'autant plus port  le croire, qu'en parlant des _Dlices_ et
des _lgances de la langue latine_, il dit: Ce sont les titres de
quelques _livres de classe_.[6] N'auroit-il pas employ cette
locution _livres classiques_ si elle et eu  ses yeux le mme sens?
Tout le monde connot d'ailleurs l'aversion qu'il avoit pour les mots
nouveaux, et son zle  dfendre la langue contre toute espce de
nologisme.

  [Note 6: Cours de Littrature, _t. XVI, p. 160_.]

Il seroit malgr cela trs-possible que M. de Laharpe et donn 
certains livres _de classe_ le nom de _classiques_; cela prouveroit
qu'il regardoit comme tels quelques uns des ouvrages employs dans les
collges et dans les coles, chose qui est vraie et dont personne ne
doute; mais cela ne montreroit pas qu'il suffit, selon lui, qu'un
livre _soit en usage dans les classes_ pour mriter la dnomination de
_classique_, chose qui fait prcisment le sujet de la question.

Je n'ignore pas que le mot _classique_ n'a pas toujours t pris dans
un sens rigoureux. Plus d'une fois, lorsqu'on a compliment un auteur,
on a encens sa vanit en donnant le nom de _classique_  son livre;
mais en cette circonstance mme, l'expression dont il s'agit a
conserv presque toute sa valeur. M. de Voltaire crivant  l'abb
d'Olivet, lui disoit: Tous ceux qui parlent en public doivent tudier
votre Trait de la Prosodie; c'est un livre _classique_ qui durera
autant que la langue franoise. Qu' cette manire de parler, _c'est
un livre classique_, on substitue celle-ci, c'est _un livre de
classe_; et que l'on dcide quels seroient en ce cas la dlicatesse et
le mrite du compliment.

Au reste, je ne nie point que plusieurs crivains estimables de ces
derniers temps n'aient employ le mot _classique_ dans le sens de M.
Molard. J'avoue encore que chez les libraires, tous les livres de
classe sont des _classiques_. Un compilateur qui travaille pour un
collge, dit qu'il fait un _classique_. Il n'y a pas jusqu'aux
lmens d'arithmtique, de gographie, aux abcdaires mme qu'on
n'appelle _classiques_. L'usage peut finir par faire la loi, et
l'Acadmie par obir: mais alors il faudra une expression nouvelle
pour rendre ce que les personnes qui parlent bien entendent par
_classique_. Ce mot le plus beau, le plus prcieux de notre langue,
perdra toute sa noblesse; il sera dgrad.




XVII.


  CORNE DE CERF. Dites, _bois de cerf_.


Il est des circonstances o l'on pcheroit en suivant cette dcision.
On ne doit pas se servir du mot _corne_ lorsqu'il est question de la
tte et du bois d'un cerf; mais lorsqu'on ne fait attention qu' la
matire, le mot _corne_ est franois. On dit: un couteau emmanch de
_corne_ de cerf; de la raclure de _corne_ de cerf; de la gele de
_corne_ de cerf. Si dans ces locutions, on employoit le mot _bois_, on
feroit une faute grossire.




XVIII.


  DFIER. Je _dfie votre_ ami de courir aussi vte que moi; il faut
  dire: Je _dfie  votre_ ami, c'est--dire, je fais dfi __ votre
  ami.


Je _dfie  votre_ ami, n'est pas franois, et la phrase que M. Molard
censure est exacte. On verra par la suite que ce Grammairien est
souvent tromp par des raisonnemens tels que celui-ci: on dit, je fais
_dfi _; donc il faut dire _dfier _.

DFIER, suivant l'Acadmie, est un verbe _actif_ qui, dans quelque
sens qu'il soit employ, veut toujours un rgime simple, comme on le
voit par les exemples suivans qu'elle cite: Le prince qui dclaroit la
guerre, envoyoit dfier _l'autre_ par un hraut.--Il ne faut jamais
dfier _un fou_.--Je _vous_ dfie de deviner.--Je _le_ dfie d'tre
plus votre serviteur que moi.




XIX.


  DPCHER. _Dpchez vte._ Cette expression renferme un vritable
  plonasme; le dernier mot est superflu. Dites seulement,
  _dpchez_. Ce mot emporte avec lui l'ide de vtesse.


Faire remarquer qu'une phrase renferme un _vritable plonasme_, ce
n'est pas prouver qu'elle est vicieuse. Il y a plonasme, dit
Dumarsais, lorsqu'il y a dans la phrase quelque mot superflu; en sorte
que le sens n'en seroit pas moins entendu quand ce mot ne seroit pas
exprim..... Lorsque ces mots superflus quant au sens, servent 
donner au discours ou plus de grce, ou plus de nettet, ou _plus de
force et d'nergie_, ils font une figure approuve. C'est ce qui a
lieu dans la phrase critique par M. Molard; le mot _vte_ ajoute une
nouvelle force  la signification du verbe _dpcher_. Aussi
l'Acadmie n'a pas craint de faire un plonasme absolument semblable,
dans la phrase suivante: Dpchez _promptement_ ce que vous avez 
faire.




XX.


  DINDE..... Pour l'ordinaire les noms d'animaux, principalement
  ceux d'oiseaux et de poissons, ne distinguent pas les sexes.....
  On ne distingue les sexes _qu' l'gard des animaux qui nous
  intressent_, tels que _cheval, jument_; _coq, poule_; _boeuf,
  vache_; _chien, chienne_.


Si l'on suivoit le principe de M. Molard, on risqueroit fort de
s'garer. Il n'y a sur ce point d'autre rgle que l'usage. On dit
_lion, lionne_; _tigre, tigresse_, etc. En quoi ces btes froces nous
_intressent_-elles? _Livre_ n'a pas de fminin. Cet animal est-il
moins _intressant_ pour nous que ceux que j'ai d'abord nomms?
L'Acadmie admet le mot _renarde_, fminin de renard; l'Encyclopdie
et quelques Grammairiens le rejettent. La question entre ces autorits
se rduit-elle  savoir si l'animal dont il s'agit est _intressant_?




XXI.


  DONNER. En jouant aux cartes..... On ne doit pas dire c'est  moi
   _faire_; mais vous direz, c'est  moi  _donner_.


L'Acadmie ne pense pas comme M. Molard. Selon elle, _faire_ se dit
absolument en parlant des jeux de cartes, o chacun donne les cartes 
son tour.  qui est-ce  _faire_? c'est  vous  _faire_?




XXII.


  DROIT. On dit  une demoiselle, tenez-vous _droit_, et non pas
  _droite_, parce que ce mot est employ adverbialement.


Cette dcision est erronne. Il n'est pas plus permis de dire  une
demoiselle, tenez-vous _droit_, que tenez-vous _pench_, tenez-vous
_courb_. Il faut dire: tenez-vous _droite_, _penche_, _courbe_.

DROIT, considr comme _adverbe_, signifie _directement_, _par le plus
court chemin_. Ainsi l'on dit trs-bien: cette demoiselle marche
_droit_. Cette personne va _droit_ au but. Cette route mne _droit_ 
Paris. On peut employer cette expression dans le sens propre et dans
le sens figur.

DROIT, dans la phrase condamne par M. Molard, est un _adjectif_ qui
signifie _ce qui est perpendiculaire_, _ce qui ne penche d'aucun
ct_. Cette dcision n'est pas de moi; elle est de l'Acadmie dont
j'ai pour ainsi dire emprunt tous les termes.  la dfinition que
l'on vient de lire, elle ajoute ces deux exemples: se tenir _droit_;
ce mur n'est pas _droit_.




XXIII.


  CHEVETTE. Dites, _petit cheveau_, ou _botte_ de fil.

  FLOTTE DE FIL. Dites, _cheveau_, _botte_ de fil.


Il ne faut jamais dire _botte_ au lieu de _flotte_ ou d'_chevette_;
la langue franoise n'admet que _cheveau_. Si la _botte_, de l'aveu
de M. Molard, est l'assemblage de plusieurs _cheveaux_, comment se
fait-il qu'il propose d'employer ce mot pour dsigner un _petit
cheveau_?




XXIV.


  DUQUER. Il est  prsumer que ceux qui s'expriment ainsi ont reu
  eux-mmes une fort mauvaise ducation.


Je ne veux point m'arrter  contester  M. Molard la vrit de cette
assertion; mais il ajoute: M. Roubaud, dans ses Synonymes, a pris la
dfense de ce mot. M. Roubaud, l'un de nos Grammairiens les plus
profonds, auroit-il reu une fort mauvaise ducation, ou prendroit-il
la dfense de gens mal levs?




XXV.


  ENDVER. Ce mot signifie avoir un grand dpit de quelque chose. On
  l'emploie mal--propos dans le sens de _contrarier_: ils m'ont
  fait _endver_.


Dans la phrase que cite M. Molard, _endver_ n'a point le sens de
_contrarier_. Il n'auroit cette signification que dans une phrase
semblable  celle-ci: ils m'ont _endv_. Mais personne ne s'exprime
de la sorte. Que dans la phrase critique on substitue au mot
_endver_ la dfinition donne par M. Molard, on aura: Ils m'ont fait
_avoir grand dpit_, ce qui est exact. Cette locution est populaire.




XXVI.


  EXEMPLE. _Suivez_ les bons exemples qu'on vous donne, et non pas
  _imitez_ les bons exemples.

  _Imiter l'exemple_ pour dire _suivre l'exemple_, rien de plus
  commun que cette erreur de langage. On _imite_ la conduite, on
  _suit_ l'exemple.


La prtendue erreur de langage que critique M. Molard a t commise
par nos meilleurs crivains. On la trouve dans presque tous les
livres du grand sicle, selon la remarque de Bouhours lui-mme, qui
cependant ne croit pas cette locution _de la dernire puret_.
_Imiter_ un exemple est certainement l'expression propre. _Suivre_,
construit avec _exemple_, n'est employ qu'au figur. Si l'on dit
_imiter_ les vertus, les actions de quelqu'un, c'est que l'on
considre ces vertus, ces actions comme des _exemples_; de mme que
l'on dit copier une tte, un paysage, parce que l'on considre cette
tte, ce paysage, comme des modles. Il y a quelques diffrences entre
_suivre_ et _imiter_ un exemple. L'abb Roubaud les a assignes avec
assez de justesse. Il faut, dit ce Grammairien, tcher d'_imiter_ les
beaux exemples, pour en donner, du moins, de bons  _suivre_. M.
Piestre, dans sa Synonymie franoise, remarque avec raison que _suivre
l'exemple_, ne se dit qu'en matire de moeurs; et qu'en fait d'arts
et de littrature, on doit dire _imiter un exemple_. Mais il ne
restreint point la signification de cette locution, comme il
restreint celle de la premire.

Aux raisons que je viens de donner, ajoutons l'autorit des
Dictionnaires. Voici comment s'exprime celui de Trvoux: On dit
trs-bien et trs-lgamment _imiter des exemples_, quand il s'agit
d'loquence, de posie, de peinture, etc. On le dit mme  l'gard des
actions et des moeurs..... Les latins ont dit aussi _imitari
exemplum_.

Quant  l'Acadmie, ce qui prouve que non-seulement elle admet le mot
_imiter_ dans les cas dont nous parlons, mais encore qu'elle le
regarde comme plus littral, c'est qu'elle dfinit l'exemple, ce qui
peut tre _imit_. D'aprs M. Molard, elle auroit d dire: ce qui peut
tre _suivi_.




XXVII.


  GARANTE. Femme qui sert de caution. Ce mot n'est pas employ
  ordinairement au fminin en style de ngociation, parce que
  rarement les femmes sont admises  servir de caution.


GARANT signifiant simplement quelqu'un qui rpond du fait d'autrui ou
du sien propre, fait au fminin _garante_.[7] L'Acadmie ajoute que
quelques-uns s'en sont aussi servis dans _le style de ngociation_,
c'est--dire dans le style spcialement consacr aux traits et autres
affaires publiques. L'exemple que l'Acadmie cite ne laisse pas le
moindre doute  cet gard: La Reine s'est rendue _garante_ de ce
trait.

  [Note 7: Gattel ne donne pas de fminin  _garant_. Il admet
  cependant _garante_, en parlant de traits politiques. _La Sude
  est garante_, etc.]




XXVIII.


  GARDE-ROBE. Construction en bois, propre  serrer des habits ou du
  linge. Il faut se servir du mot _armoire_, subs. fm.; soit que
  cette construction ait un fond ou qu'elle n'en ait pas: une belle
  _armoire_. La _garde-robe_ est le lieu o l'on renferme les
  habillemens d'_un prince_. On dit d'un simple particulier qu'il a
  une riche _garde-robe_ pour dire qu'il a un grand nombre de beaux
  habillemens, sans avoir gard au lieu o il les tient. Mais en
  toute autre circonstance, le mot _garde-robe_ s'entend d'une
  construction qui regarde le maon, et non pas le charpentier.


La GARDE-ROBE est la _chambre_ destine  contenir le linge, les
habits, les hardes de jour et de nuit, etc. L'Acadmie dont j'emprunte
les termes, ne fait pas de distinction  cet gard entre le _prince_
et le _particulier_. Elle ne dit pas que le mot _garde-robe_ doive
s'entendre d'une construction qui regarde le maon, parce que
l'ouvrier ne change ni la nature, ni la destination de la chose. Elle
se sert, il est vrai, du mot _chambre_: mais les Grammairiens
n'emploient pas cette dernire expression. Ils dfinissent la
_garde-robe_; le _lieu_ o l'on serre les habits. C'est ainsi que
s'expriment l'auteur des Convenances grammaticales et M. de Wailly.
S'ils ont raison, quand une _armoire_ est le _lieu_ ou l'on serre des
hardes, on peut l'appeler _garde-robe_.

Les mmes Grammairiens appellent _garde-robe_, subs. masc., un
fourreau ou surtout de toile, pour conserver les vtemens. Mnage dit
la mme chose dans ses Observations sur la langue franoise.
L'Acadmie n'en parle pas.




XXIX.


  GARNISSAIRE. Soldat qui loge chez le dbiteur du gouvernement;
  dites, _garnisaire_ subs. masc., du mot _garnison_. Nous devons
  cette expression au rgime rvolutionnaire; avant cette poque on
  se servait du mot _squestre_. Il est  dsirer qu'on supprime ce
  mot qui devient inutile, puisque nous en avons un quivalent.


Il s'en faut bien que _squestre_ soit l'quivalent de _garnisaire_.
La signification de ces deux mots est absolument diffrente.
_Squestre_, subs. masc., est un terme de droit dont on se sert pour
dsigner une personne _quelconque_,  la garde de laquelle sont
confies les choses squestres par ordre de la justice. On s'assure
de la probit et de la solvabilit d'un _squestre_, avant de
l'employer en cette qualit. Le _garnisaire_, comme le dit fort bien
M. Molard, _n'est qu'un soldat qui loge chez le dbiteur du
Gouvernement_. Il n'a aucune fonction  remplir; rien n'est confi 
sa surveillance et  sa garde. C'est un hte forc dont la prsence
incommode n'a d'autre but que de contraindre celui chez lequel il est,
d'obir  la loi, et d'acquitter sa dette.




XXX.


  GENTIL, GENTILLE. Cet colier est bien _gentil_; dites, laborieux,
  diligent. _Gentil_ veut dire _joli_, _dlicat_. Une gentille
  bergre.


GENTIL signifie non-seulement _joli_, _dlicat_, mais encore _qui
plat_, _qui est aimable_.

Ces phrases ironiques admises par l'Acadmie, je vous trouve bien
_gentil_, vous tes un _gentil_ compagnon, ne signifient
trs-certainement pas, je vous trouve bien _joli_, vous tes un
_dlicat_ compagnon. Qui ne sait d'ailleurs qu'un enfant fort _laid_
peut tre fort _gentil_, et un enfant fort _joli_ ne l'tre pas? On
est _gentil_ par l'air et les manires, dit Roubaud; il ne faut que
des traits gracieux pour tre _joli_. Sans ces traits, avec l'agrment
des faons, on est _gentil_. Il est bien vrai que _gentil_ ne
signifie pas _diligent_, _laborieux_; mais la _diligence_ et l'amour
du travail sont des qualits qui rendent aimable; elles influent sur
les _manires_, et peuvent faire dire quelquefois d'un _colier_ qu'il
est bien _gentil_.




XXXI.


  GRAV. Il est _grav_ de petite vrole. Dites, _marqu_ de petite
  vrole.


GRAV DE PETITE VROLE est une locution exacte qui, outre la
prcision, a pour elle l'autorit du bon usage. Il suffit d'ouvrir les
Dictionnaires pour s'en convaincre. L'Acadmie dit: Avoir le visage
_grav_ de petite vrole.--On dit qu'un homme est tout _grav_ de
petite vrole, pour dire qu'il est extrmement _marqu_. _Grav_
exprime plus fortement l'ide que _marqu_ ne fait qu'indiquer.




XXXII.


  GRAVIR une montagne. Ce verbe n'est pas transitif. Dites, _gravir_
  sur une montagne. On crot que l'tymologie de ce verbe est
  _gravat ire_, _aller pniblement_.


La dcision de M. Molard, fonde d'ailleurs sur des exemples cits
dans l'Acadmie, n'est pas admise par plusieurs crivains. On n'est
pas d'accord sur l'tymologie. Quelques Grammairiens font driver
_gravir_ de l'italien _gradire_, _monter par degrs_. D'autres vont
chercher son origine dans _grapire_ et _grapare_, verbes latins du
moyen ge, qui signifient _gripper_, _saisir fortement_, parce que,
disent-ils, lorsqu'on _gravit_, on s'attache aux pierres, aux rochers,
etc. En suivant cette tymologie, on donne  _gravir_, une
signification active. Le Dictionnaire de Trvoux l'admet: _Gravir une
montagne_. On en trouve des exemples dans de bons auteurs; je l'ai vu
dans un de nos potes.

Au reste, quand mme le verbe _gravir_ seroit neutre, il ne faudroit
pas croire que ce ft une raison pour ne pas dire _gravir une
montagne_. Cette locution ne me parot pas moins exacte que celle-ci:
_monter_ une montagne, _descendre_ les degrs. Dans ces phrases,
_monter des pierres_ sur un btiment, _descendre du vin_  la cave,
les verbes _monter_ et _descendre_ sont _actifs_, et ont pour rgime
les mots qui les suivent. On monte, on descend rellement les objets
dont on parle, c'est--dire, qu'on les transporte plus haut ou plus
bas qu'ils ne sont. Mais il n'en est pas de mme dans les premires
phrases que j'ai cites; et les mots _montagne_ et _degrs_, qui
d'abord semblent tre immdiatement dpendans du verbe, sont le rgime
d'une prposition sous-entendue.




XXXIII.


  HYPOCONDRE. Cet homme est _hypocondre_, c'est--dire mlancolique.
  Dites, _hypocondriaque_. Le premier mot est le nom de _la
  maladie_, et le second le nom du _malade_ en tant qu'il est
  affect de cette maladie. _Hypocondre_ est un substantif,
  _hypocondriaque_ est un adjectif.


HYPOCONDRE n'est point le nom d'une maladie; c'est un terme
d'anatomie par lequel on dsigne les parties latrales de la rgion
suprieure du bas-ventre. Il est possible que je me trompe en parlant
de choses que j'entends fort peu, mais du moins je me tromperai en
suivant l'Acadmie. Elle ne donne pas de nom particulier  la maladie
cause par le vice des hypocondres[8], et se contente de dire que
celui qui en est atteint est _hypocondriaque_.  l'article
_hypocondre_, elle ajoute cette remarque: On dit figurment et
abusivement d'un homme bizarre et extravagant qu'il est _hypocondre_,
que c'est un _hypocondre_. Cet abus n'a lieu que dans la
conversation.

  [Note 8: Il me semble que les mdecins appellent cette maladie
  _hypocondrie_.]

Malgr l'_abus_, bien des gens seront incorrigibles. Quelques-uns
s'autoriseront de ce passage de Boileau, dans sa Satyre de l'homme.

    Jamais l'homme, dis-moi, vit-il la bte folle,
    Sacrifier  l'homme, adorer son idole,
    Lui venir, comme au Dieu des saisons et des vents,
    Demander  genoux la pluie ou le beau temps?
    Non. Mais cent fois la bte a vu l'homme _hypocondre_
    Adorer le mtal que lui-mme il fit fondre.

D'autres se souviendront de ces vers de Lafontaine, dans la fable de
la Chatte mtamorphose en femme:

    Jamais la dame la plus belle
    Ne charma tant son favori
    Que fait cette pouse nouvelle
    Son _hypocondre_ de mari.

et ils continueront ainsi  dire de certaines gens qu'ils sont
_hypocondres_.




XXXIV.


  JETER. Ne dites pas: cette plaie _jette_; mais cette plaie
  _suppure_.


Dites, si vous voulez, cette plaie _jette_. _Jeter_, selon l'Acadmie,
se dit des ulcres, des apostmes, des plaies, etc. Cette apostme
_jette_ du pus; ces ulcres, ces pustules _jettent_ beaucoup. Sa plaie
commence  _jeter_.




XXXV.


  LE. L'adverbe _bien_ veut l'article; _bien des gens_ s'estiment
  plus qu'ils ne valent..... On supprime l'article aprs _beaucoup_,
  parce que c'est l'quivalent de ces mots, _une grande quantit_.


J'ai dj fait remarquer combien il est dangereux en grammaire
d'tablir le principe que M. Molard rpte ici.

1. S'il est vrai que l'on dit _beaucoup de_, et non pas _beaucoup
des_, parce que _beaucoup_ est l'_quivalent_ de _grande quantit_,
pourquoi ne diroit-on pas _bien de gens_ au lieu de _bien des gens_?
_Bien_ n'est-il pas aussi dans ce cas l'_quivalent_ de _grande
quantit_?

2. _Beaucoup_ est-il toujours l'quivalent de _une grande quantit_?
Le prtendre, ce seroit dire que cette phrase: j'ai beaucoup de
plaisir  vous voir, signifie j'ai _une grande quantit_ de plaisir 
vous voir, ce qui est absurde.

Je placerai ici une autre observation sur le mot _beaucoup_. M.
Molard condamne d'une manire absolue cette locution, il s'en faut _de
beaucoup_, et veut qu'on supprime le _de_[9]. Cette rgle n'est pas
exacte; voici celle que donne l'Acadmie: On dit _il s'en faut
beaucoup_ pour dire qu'il y a une grande diffrence. _Le cadet n'est
pas si sage que l'an, il s'en faut beaucoup._ Et on dit _il s'en
faut de beaucoup_ pour dire que la quantit qui devoit y tre n'y est
pas. _Vous croyez m'avoir tout rendu; il s'en faut de beaucoup._

  [Note 9: Mauv. lang. corr., au mot _Falloir_.]




XXXVI.


  LIT DE CAMP. Dites, _lit de sangle_.


Un _lit de camp_ n'est point un _lit de sangle_. Ces deux expressions
sont galement franoises; mais il ne faut pas prendre l'une pour
l'autre. On appelle _lit de camp_ ou _lit bris_ un lit dont les pieds
se brisent, se dmontent, et que l'on peut transporter dans une
malle, etc. Le _lit de sangle_ est fait de sangles attaches  deux
pices de bois soutenues par deux pieds qui se croisent.




XXXVII.


  MALGR que..... _Moyennant_ que. _Malgr_, _moyennant_ sont des
  prpositions qui, en cette qualit, demandent un complment, et
  qui ne peuvent pas tre suivies de la conjonction que.


Je runis ces locutions dont M. Molard a fait deux articles spars.
On les trouve dans les anciens Dictionnaires. Je ferai cette choses
_moyennant qu'il_ me ddommage, dit le Dictionnaire de Trvoux.[10]
On ne s'en sert plus aujourd'hui. Mais le principe d'aprs lequel M.
Molard les condamne est absolument faux. Rien n'est plus commun que
l'union du _que_ conjonction avec une prposition. Les mots _avant_,
_ds_, _depuis_, _outre_, _pendant_, _pour_, etc. sont certainement
des prpositions, et cependant l'on dit _avant que_, _ds que_,
_depuis que_, _outre que_, _pendant que_, _pour que_, etc.

  [Note 10: Voyez aussi l'Essai sur les Convenances grammaticales.]




XXXVIII.


  MOI. Ne dites pas, menez moi-zi; mais dites, menez m'y.


L'Acadmie tient un tout autre langage. Voici comment elle s'exprime:

La particule _y_, unie au pronom _me_, _ne se met jamais aprs le
verbe_. On dira bien, vous _m'y_ attendrez, je vous prie de _m'y_
mener; mais on ne dira pas, _attendez m'y_, _menez m'y_.

D'aprs cette rgle, on voit que l'Acadmie veut qu'en ce cas on donne
 la phrase un autre tour, au moyen duquel le pronom prcde le verbe.
Cependant quelques Grammairiens estimables proposent de dire:
_menez-y-moi_, _arrtes-y-toi_. Il faut convenir que ces manires de
parler sont bien dures.




XXXIX.


  MORAL signifie qui a trait aux moeurs, et non qui a des
  moeurs. _Immoral_ se dit des choses et non des personnes. Dites,
  des livres _immoraux_, une conduite _immorale_. Mais ne dites pas,
  un jeune homme _immoral_.


MORAL signifie non-seulement ce qui a trait aux moeurs, mais encore
ce _qui renferme une bonne morale_, _une morale saine_. L'Acadmie dit
en ce sens: cela est fort _moral_. Depuis quelques annes, plusieurs
crivains emploient le mot _moral_ en parlant des personnes, cet homme
est _moral_, pour dire qu'il a des moeurs; on fait aussi de _moral_
un substantif: le _moral_ influe sur le physique. Ces manires de
parler ne sont pas encore consacres.

Quant  _immoral_, il n'est point dans le Dictionnaire qui fait
autorit; c'est un mot nouveau. Les Dictionnaires publis sous le nom
de l'Acadmie l'ont adopt, et disent qu'il s'emploie en parlant des
_personnes_ et des _choses_. Voici comment ils le dfinissent.[11]

  [Note 11: Voyez les Dictionnaires publis sous ces titres:
  _Dictionnaire de l'Acadmie, revu par l'Acadmie
  elle-mme_.--_Dictionnaire de l'Acadmie, avec les mots
  nouveaux_.]

_Immoral_, qui est contraire  la morale, qui est sans principes de
morale. Caractre _immoral_. Ouvrage _immoral_. C'est l'homme le plus
_immoral_ que je connoisse.




XL.


  MOUCHE  MIEL. Dites, _abeille_.


Le mot _mouche  miel_ n'est pas moins exact que celui d'_abeille_. Il
se trouve dans tous les Dictionnaires, et l'Acadmie le cite deux
fois, l'une  l'article _Mouche_, et l'autre  l'article _Miel_.
D'ailleurs qui ne connot la fable que Lafontaine lui-mme a
intitule, _Les Frlons_ et les _Mouches  miel_?




XLI.


  OFFICIER DE GNIE. Il ne faut pas confondre un _officier du gnie_
  avec un _officier de gnie_. La premire expression dsigne le
  corps o sert l'officier, et la seconde indique la qualit de son
  esprit.


Je ne sais o M. Molard a pris cette distinction subtile; elle n'est
pas fonde. On dit un _officier de gnie_, comme on dit un officier
_de guerre_, un officier _de marine_, un officier _de justice_.
Lorsqu'on parle en gnral, on supprime l'article, et l'on emploie la
prposition _de_. L'quivoque n'est  craindre que pour ceux qui ne
savent pas bien le franois. C'est  _l'homme_ et non pas  la
_profession_ qu'il faut associer les qualits bonnes ou mauvaises qui
appartiennent plus  l'un qu' l'autre. Ainsi on ne dira pas un
gnral _de gnie_, un officier _de gnie_, un magistrat _de gnie_,
pour dire qu'un gnral, un officier, un magistrat, ont _du gnie_.
Ce seroit la mme chose que si l'on disoit un gnral _d'esprit_, un
officier _d'esprit_, un magistrat _d'esprit_, pour dire qu'un gnral,
un officier, un magistrat, ont _de l'esprit_. Mais on dira trs-bien,
ce gnral, cet officier, ce magistrat sont des _hommes d'esprit_, des
_hommes de gnie_.




XLII.


  PAIRE. Une chose unique compose de deux pices. Dites, une
  _paire_. _Une paire de bas, une paire de ciseaux_, etc.


Rien n'est plus important qu'une bonne dfinition. Celle-ci, emprunte
de l'Acadmie, n'est pas exacte, parce que, considre sparment,
elle ne dtermine qu'une des nombreuses significations du mot.
L'auteur ne songeoit sans doute qu' l'un des exemples qu'il a donns,
une _paire de ciseaux_, et oublioit le premier. On ne dira jamais
qu'une paire de bas, ou une paire de boeufs, soit une _chose unique
compose de deux pices_. _Paire_ se dit aussi de deux animaux de
mme espce, ou de deux choses qui vont ensemble. _Une paire_ de
pigeons, _une paire_ de gants.




XLIII.


  PARDONNER. _Pardonnez ceux_ qui vous ont offens. Cette phrase
  renferme un solcisme. Le mot pardonner signifie _donner_ pardon;
  or, on donne pardon  quelqu'un. Dites, _pardonnez  ceux_, etc.
  et non _pardonnez ceux_, etc.


Cette dcision est juste; mais la raison qu'on en donne est fausse. M.
Molard part toujours de ce principe erronn, que des locutions
_quivalentes_ pour le sens doivent avoir une construction semblable.
On ne sauroit admettre cette rgle, sans dnaturer la langue et la
rendre barbare. On s'en convaincra par l'application que je vais en
faire aux deux exemples suivans.

_Absoudre_, _congdier_, signifient _donner l'absolution_, _donner
cong_; or, on donne l'absolution, on donne cong __ quelqu'un.
Dites donc, absoudre __ quelqu'un; congdier __ quelqu'un. En
Grammaire, comme en toute autre matire, il est ais de reconnotre la
fausset d'un principe, par l'absurdit des consquences.




XLIV.


  PARESOL. Dites, _parasol_. Ce nom est compos de _para_ et de
  _sol_. Le premier est une prposition grecque, qui signifie
  _contre_, c'est--dire contre le soleil; il signifie aussi  ct.
  J'en dis autant des mots _parepluie_, _parevent_: on doit dire,
  parapluie, paravent, en vertu de la mme observation.


C'est probablement la premire fois qu'on a donn  _parasol_ une
pareille tymologie. _Parasol_ vient de l'italien _para sole_.
_Parare_, en italien, signifie entr'autres choses garantir, dfendre
contre les incommodits, en loignant l'objet incommode; le verbe
franois _parer_ a aussi quelquefois le mme sens. C'est ce que disent
les tymologistes, et entr'autres Mnage, qui ajoute que la parasol a
t ainsi nomm, _quia solem arcet_. Cette remarque s'applique
galement aux mots _paravent_ et _parapluie_.




XLV.


  PARFAITEMENT. Je suis _trs-parfaitement_, ou bien _parfaitement_
  convaincu. Les mots _parfaitement_ et _parfait_ ne peuvent pas
  tre modifis en _plus_ ou en _moins_. Car on ne peut rien ajouter
   ce qui est _parfait_....... On ne dira donc pas: _un des modles
  les plus parfaits_. La _perfection_ est une qualit absolue: elle
  rejette toute modification en plus et en moins. La _perfection_
  est au plus haut degr; il n'y a que les qualits relatives qui
  admettent le plus ou le moins.


La _perfection_, considre comme qualit _absolue_, ne convient qu'
Dieu. Toute _perfection_ dans les hommes et dans leurs ouvrages n'est
que _relative_, et admet par consquent le _plus_ ou le _moins_. On
ne sauroit indiquer un ouvrage si _parfait_ qu'on ne pt en concevoir
un _plus parfait_ encore. Aussi le mot _parfait_ a-t-il un positif, un
comparatif et un superlatif dans toutes les langues. Les crivains du
sicle de Louis XIV l'emploient trs-souvent dans ces divers degrs de
signification. Il me seroit ais d'en citer de nombreux exemples; je
me contenterai de rapporter les phrases suivantes, prises dans les
crits de trois hommes qui certainement savoient le franois.

Dmosthne et Cicron, dit Rollin, sont des modles d'loquence _les
plus parfaits_.[12]

  [Note 12: Trait des tudes.]

Ce quelque chose qui est en moi et qui pense, dit La Bruyre, s'il
doit son tre et sa conservation  une nature universelle qui a
toujours t et qui sera toujours, laquelle il reconnoisse comme sa
cause, il faut indispensablement que ce soit  une nature
universelle, ou qui pense, ou qui soit plus noble et _plus parfaite_
que ce qui pense.[13]

  [Note 13: Caract. de La Bruyre, chap. des esprits forts.]

Le _plus parfait_ de tous les anges, dit Bossuet, qui avoit t aussi
le plus superbe, se trouva le plus mal-faisant comme le plus
malheureux.[14]

  [Note 14: Discours sur l'histoire universelle.]

  M. de Laharpe a galement employ l'adjectif _parfait_ au
  comparatif. _Voy._ la phrase cite, pag. 29 de ces Observations.




XLVI.


  PATTE. On dit proverbialement _faire sa patte_, pour dire faire
  son profit dans une place. Cet intendant a bien fait _sa patte_.
  Cette expression n'est pas franoise; dites, il a fait son
  _magot_, expression populaire.


MAGOT signifie _amas d'argent cach_; _faire son magot_ veut donc
dire, faire un amas d'argent cach. Un homme qui veut passer
_incognito_ d'un pays dans un autre, _fait son magot_, et s'en va. La
locution que propose M. Molard n'emporte pas avec elle l'ide de
_profit_ que le peuple attache  celle-ci, _faire sa patte_. Pour
exprimer cette ide, il faut dire, _faire ses orges_.

On dit proverbialement et figurment qu'un homme a _bien fait ses
orges_ dans une affaire, dans un emploi, pour dire qu'il y a _fait un
grand profit_.[15]

  [Note 15: Voyez l'Acadmie, au mot _orge_.]




XLVII.


  PHYSIQUE. Cet homme a un beau _physique_. Ce mot n'avoit pas
  autrefois la signification de _taille_, de _stature_. L'Acadmie
  ne lui donne pas cette acception. Mais depuis quelque temps on en
  fait un nom masculin qui signifie _tournure_.


PHYSIQUE ne signifie point encore aujourd'hui _taille_, _stature_. Un
homme d'une belle taille, d'une haute stature, n'a pas toujours un
beau _physique_. Il n'est pas moins inexact d'en faire le synonyme de
_tournure_. Voici comment s'expriment sur ce mot les derniers
Dictionnaires publis sous le nom de l'Acadmie:

On dit substantivement au masculin, le _physique_ d'un homme, pour
dsigner sa _constitution naturelle_, et aussi son _apparence_. _Un
bon physique; il a un beau physique._




XLVIII.


  PLEIN. Il a _tout plein de bonts_ pour moi; dites, il a
  _beaucoup_ de bonts pour moi.


La locution que critique ici M. Molard, est du style familier. Il
m'toit souvent arriv de la condamner, lorsqu'enfin je trouvai
quelqu'un qui me dit: Quelle diffrence de construction voyez-vous,
Monsieur, entre cette locution, _tout plein de bonts_, et celle-ci,
_tout plein de gens_?--Aucune, rpliquai-je.--Eh bien! si l'Acadmie
admet la seconde, puisque, de votre aveu, la premire lui est
semblable, pourquoi la rejetteriez-vous?--Il s'agit de vrifier ce que
dit l'Acadmie.

Nous vrifimes, et je vis, ou du moins je crus voir que j'avois tort.




XLIX.


  PRPOSITION. Il faut rpter la prposition devant les mots qui
  n'ont pas une signification -peu-prs semblable. Vous ne direz
  pas: ce bouquet est compos _de_ roses, oeillets et myrte; il
  faut rpter la prposition _de_.


L'abb Girard, dans ses Discours sur les vrais principes de la langue
franoise, et M. de Wailly, dans sa Grammaire, prescrivent la mme
rgle. Mais il est ais, ce me semble, de faire voir que ces
grammairiens estimables se trompent en cette occasion. Pour ne pas
sortir de l'exemple cit par M. Molard, s'il est vrai qu'il faille
rpter la prposition devant les mots _qui n'ont pas une
signification -peu-prs semblable_, on sera oblig de dire:

_Avec_ des oeillets, _avec_ des roses et _avec_ du myrte, on feroit
un beau bouquet.

On pchera, au contraire, en disant:

_Avec_ des oeillets, des roses et du myrte, on feroit, etc.

Or, je le demande, quel est le Grammairien qui osera approuver la
premire de ces phrases, et blmer la seconde?

En admettant le principe que je combats, il y aura encore une faute
dans ces exemples: _parmi_ les frres et les soeurs; _entre_ la France
et la Sude; _contre_ la raison et la foi; _malgr_ son or et son
crdit; _aprs_ mes objections et vos rponses; _except_ Franois
I.er et Charles-Quint, etc.

Et pour tre exact, il faudra dire: _Parmi_ les frres et _parmi_ les
soeurs; _entre_ la France et _entre_ la Sude; _aprs_ mes
objections et _aprs_ vos rponses, etc. En vrit, y eut-il jamais
erreur plus palpable? Je serois trop long, si je voulois rappeler ici
ce qu'on crit les Grammairiens pour rduire  des principes fixes ce
qui regarde cette matire. Sans prtendre donner une rgle absolue et
invariable sur un point qui dpend principalement de l'usage, je me
contente de dire d'aprs quelques autorits, qu'en gnral les
prpositions composes de plusieurs syllabes ne se rptent pas, et
qu'au contraire les monosyllabes se rptent, et c'est ce qui a pu
tromper MM. Girard et de Wailly. Car il est  remarquer que ces
crivains, ainsi que M. Molard, n'ont justifi leur dcision que par
des exemples dans lesquels les prpositions sont monosyllabes.




L.


  PRS ne doit pas s'employer pour le mot _auprs_; _prs de_ est
  oppos  _loin de_; _auprs de_ exprime une ide d'_entour_. Il
  est demeur _prs_ de l'glise; j'ai mes enfans _auprs_ de moi.


AUPRS DE n'emporte pas l'ide _d'entour_. On dit trs-bien avec
l'Acadmie: Sa maison est _auprs_ de la mienne, il loge _auprs_ de
l'glise, la rivire passe _auprs_ de la ville; comme on dit, sa
maison est _prs_ de la mienne, il loge _prs_ de l'glise, la rivire
passe _prs_ de la ville.

Vaugelas donne aux deux locutions dont nous parlons une signification
semblable. Il ajoute qu'_auprs_ se construit galement avec un nom de
_personne_ et un nom de _chose_, il est _auprs_ de moi; il loge
_auprs_ de l'glise: et _prs_, avec un nom de _chose_ seulement, il
est _prs_ du palais. Cette opinion est confirme par Patru et Thomas
Corneille. Selon d'autres Grammairiens, _auprs_, d'ailleurs synonyme
de _prs_, exprimeroit en outre une plus grande proximit. Cette
distinction est peut-tre trop subtile.




LI.


  PRT, PRS. Ces prpositions ne peuvent pas tre employes
  indiffremment. Ne dites pas le sang est _prt_  couler; mais
  dites, _prs_ de couler. Car l'adjectif _prt_ signifie _prpar_,
  _dispos_..... Le mot _prs_ marque l'approche..... On trouve
  quelquefois cette faute dans Racine et dans les ouvrages de J.-J.
  Rousseau.


La plupart des Grammairiens dcident comme M. Molard, et j'ai partag
long-temps leur opinion. Il me semble aujourd'hui que la rgle qu'ils
donnent est trop absolue, et que dans sa gnralit elle est
contraire, non-seulement  l'usage suivi par nos bons crivains, mais
 l'Acadmie elle-mme.

Il y a cent ans, que l'on crivoit galement _prest _ et _prest de_.
Dans les deux cas, on donnoit  _prest_ un fminin, et l'on disoit
_preste _, _preste de_. Il semble mme qu'on vitt d'employer _prs_
dans les constructions dont il s'agit ici. Bouhours, l'un des plus
illustres Grammairiens du temps, autorise les deux locutions que j'ai
cites. Elles toient encore usites vers le milieu du 18.e sicle:
les Dictionnaires le constatent. On trouve dans celui de TRVOUX,
dition de 1771, des phrases telles que celles-ci: Ville _prte_ de se
rendre. Fille _prte_ de se marier, etc.

Aujourd'hui on ne dit plus _prt de_; en ce cas on emploie la
prposition _prs_, et _prs de_ signifie toujours _sur le point
de_.[16] Mais _prt _ n'a-t-il jamais le mme sens, et sa
signification est-elle toujours restreinte  celle-ci, _dispos _,
_prpar _? c'est ce qu'il s'agit de dcider. M. Molard prononce
affirmativement, et ajoute que Racine et J.-J. Rousseau ont pch
contre cette rgle. Si ces crivains toient seuls, peut-tre
hsiterois-je moins; mais le nombre et le caractre de ceux qui ont
parl comme eux, m'effraie et me retient. Je n'ose condamner des
_coupables_ tels que Bossuet, Rollin, Boileau, Pascal, Racine le fils,
Lefranc de Pompignan, la plupart de leurs contemporains, et mme
plusieurs de nos auteurs modernes les plus clbres.

  [Note 16: Il est  remarquer qu'autrefois _prt de_, _prte de_
  signifioient galement _dispos _ et sur _le point de_. Nous
  venons de voir que les Lexicographes de Trvoux ont dit _ville
  prte de se rendre_; ce qui certainement veut dire: ville _sur le
  point de_ se rendre. Vaugelas, dans sa traduction de Quinte-Curce,
  fait dire aux soldats d'Alexandre: Nous sommes tout _prests_
  d'aller o vous voudrez. Ce qui ne signifie pas moins
  incontestablement: Nous sommes _disposs_  aller o vous
  voudrez.]

Dans l'Oraison funbre du chancelier Le Tellier, Bossuet s'exprime
ainsi: Enfin _prt_  rendre l'ame, je rends grces  Dieu, dit le
chancelier, de voir dfaillir mon corps avant mon esprit.

Rome _prte_  succomber, dit Rollin, se soutint principalement
durant ses malheurs par la confiance et la sagesse du snat.

Voyez-vous, dit Boileau, la terre ouverte jusqu'en son centre,
l'enfer _prt_  parotre?

Il est injuste qu'on s'attache  nous, dit Pascal, quoiqu'on le fasse
avec plaisir et volontairement; nous tromperons ceux  qui nous en
ferons natre le dsir. Car nous ne sommes la fin de personne, et
nous n'avons pas de quoi les satisfaire. Ne sommes-nous pas _prts_ 
mourir? et ainsi l'objet de leur attachement mourroit.

M. Lefranc, en parlant des impies, dit:

    Le faux calme dont ils jouissent
    Est toujours _prt _ se troubler.
    Un clair seul les fait trembler;
    Ils blasphment, mais ils frmissent.

Racine le fils termine le dernier chant de son Pome sur la Religion,
par ces vers:

     la fin de mes chants, je me hte d'atteindre,
    Et si je ne sentois ma voix _prte  s'teindre_,
    Vous me verriez, etc.

M. de Fontanes, dans le Discours qu'il pronona sur la tombe de M. de
Laharpe, dit en parlant de cet illustre crivain:

Les injustices se rparoient; nous tions _prts_  le revoir dans ce
sanctuaire des lettres et du got dont il toit le plus ferme
soutien.

Il me seroit ais de pousser beaucoup plus loin mes citations; celles
que j'ai produites me paroissent devoir suffire.

Le passage que j'ai cit de Pascal, est vicieux, je le sais. Les
anciens Grammairiens ont enseign qu'il ne faut pas employer
indiffremment ces deux locutions, _prt de mourir_[17], et _prt 
mourir_. Bouhours fonde cette exception sur la ncessit d'viter
l'quivoque qui peut avoir lieu, et il me parot que c'est en gnral
la seule attention qu'aient eue nos bons auteurs. Il est, du reste,
certain que _Pascal_ a crit _prt  mourir_; et cette faute ne prouve
que davantage  mes yeux l'usage dans lequel on toit d'employer _prt
_, pour signifier galement _sur le point de_, et _dispos_, _prpar
_, en laissant aux phrases antcdentes le soin de dterminer celui
des deux sens dans lequel il falloit l'entendre. Nos ditions
actuelles des _Penses_, portent: Ne sommes-nous pas _prs de_
mourir? Cette correction est rcente: elle fut faite pour la premire
fois dans l'dition de 1783.

  [Note 17: J'cris ici _prt_ de mourir, parce que c'est ainsi
  qu'on crivoit dans le 17.e sicle.]

Je sais encore que M. de Wailly critique le passage de Rollin. Mais
a-t-il raison? Et ne devoit-il tenir aucun compte des autres crivains
qui ont parl comme _Rollin_, entr'autres de Bossuet et de Boileau?
Rome, dit M. de Wailly, toit sur le point de succomber; mais elle
n'y toit pas _dispose_. Donc, il falloit dire _prs de succomber_,
et non pas _prte  succomber_. Cette remarque suppose toujours ce
qui est en question, savoir que _prt_ n'a pas d'autre signification
que celle de _dispos_, et ce point me ramne  l'Acadmie, dont j'ai
parl d'abord.

D'aprs l'Acadmie, _prt_ signifie non-seulement _prpar_,
_dispos_, comme le prtend M. Molard, mais encore _qui est en tat de
faire_, ou _de souffrir quelque chose_. La dernire partie de cette
dfinition auroit pu, ce me semble, tre exprime avec plus de nettet
et de justesse. Cependant, malgr son obscurit, on voit d'abord
qu'elle donne plus de latitude  la signification du mot _prt_; et
certainement dans ce premier exemple, qui vient  la suite, le dner
est _prt _ servir, _prt_ signifie non pas _dispos_, mais en tat
d'_tre servi_.[18] En second lieu, ne suffit-il pas quelquefois
qu'une personne ou une chose soit _sur le point de_, pour tre _en
tat de_, dans la _situation de_? Ce qui me fait croire que c'est la
pense de l'Acadmie, c'est qu'elle fournit encore cet exemple: Une
maison qui est _prte_  tomber. Or, je le demande, cela veut-il dire
une maison qui est _prpare_, _dispose  tomber_, ou bien une maison
qui est _sur le point de tomber_? Que l'on rapproche maintenant ces
deux phrases, l'une de Rollin, critique par M. de Wailly, et l'autre,
cite comme rgulire par l'Acadmie:

    Rome _prte _ succomber,
    Une maison _prte _ tomber.

et que l'on prononce. S'il y a quelque diffrence entre ces deux
exemples,  coup sr elle est bien subtile.

  [Note 18: Ce seroit une chose fort intressante que l'examen des
  locutions dans lesquelles le verbe actif est employ dans un sens
  passif, comme dans ces phrases: _Prt_  servir, bon  manger, qui
  signifient bon  _tre mang_, prt  _tre servi_. Mais ce n'est
  pas ici le lieu.]

Je finirai cette discussion par une observation importante. Tout le
monde connot les Remarques de l'abb d'Olivet. Cet illustre
Grammairien a pris soin de relever dans Racine, non-seulement les mots
_qui ont vieilli_, mais encore les _phrases o il a cru entrevoir
quelque sorte d'irrgularit_. Du nombre des pices qu'il a examines,
sont Phdre et Brnice, et dans ces pices, on lit les vers suivans:

    Et que les vains secours cessent de rappeler
    Un reste de chaleur _tout prt_  s'exhaler.

                        PHDRE, act. I, scn. 3.

    Je sens bien que sans vous, je ne saurois plus vivre,
    Que mon coeur de moi-mme est _prt_  s'loigner.

                              BRNICE, act. IV, scn. 5.

Comment l'abb d'Olivet n'a-t-il pas _entrevu_ dans ces vers et autres
semblables _quelque sorte d'irrgularit_? Comment dans un examen o
il _suppose_ que les fautes, _les vraies fautes se rduisent  si
peu_, ce sont encore ses termes, comment, dis-je, n'a-t-il pas censur
ce que M. Molard appelle une _faute_? Ne seroit-ce pas parce qu'il a
jug que Racine avoit parl d'une manire _rgulire_ en cette
rencontre?[19]

  [Note 19: M. Luneau de Boisjermain garde galement le silence sur
  cette prtendue faute de Racine.]




LII.


  QUADRUPLER. Prononcez ce mot comme s'il toit crit ainsi:
  _couadrupler_..... Il faut prononcer de mme la premire syllabe
  du mot _quaterne_, _in-quarto_; mais non dans _quatre_,
  _quatrain_, _questre_, et beaucoup d'autres.


QUESTRE ne se prononce pas _kestre_. Mnage, persuad que chez les
Latins les mots _qui_, _quoe_, _quod_ se prononoient _ki_, _koe_,
_kod_, fait une rgle gnrale de cette sorte de prononciation, et
veut, par exemple, que l'on dise _acatique_ pour _aquatique_, en quoi
il se trompe. Cependant il excepte cinq  six mots parmi lesquels se
trouve _questre_, que quelques personnes prononoient ds-lors comme
le veut M. Molard. Prononcez, dit Dumarsais, _ue_ dans _questre_,
comme dans _cuelle_, _casuel_, _annuel_. L'Acadmie donne la mme
rgle.




LIII.


  RAVE. Petite _rave_; dites, _raifort_.


RAVE, en ce sens, n'est pas moins franois que _raifort_. Voici ce que
dit l'Acadmie: On appelle aussi et plus communment _rave_, cette
plante potagre dont la racine est d'un rouge fonc, tendre,
succulente, cassante, et bonne  manger.




LIV.


  RAFROIDIR. Ne dites pas, le dner _rafroidit_; mais dites, _se
  refroidit_, en prononant l'e muet.


REFROIDIR est un verbe que l'on peut employer comme actif, comme
neutre et comme rciproque. Ainsi il n'est pas moins exact de dire le
_dner refroidit_, que le _dner se refroidit_.




LV.


  REMPAILLER, pour exprimer l'action de remettre la paille  des
  chaises. Ce mot ne se trouve pas dans l'Acadmie. Dites,
  _empailler_ une chaise. Cependant ce rduplicatif me parot
  ncessaire pour exprimer l'action par laquelle on remet de la
  paille  une chaise. On pourroit dire _rempailler_, comme on dit
  _refaire_.


S'il n'est pas permis d'employer _rempailler_, il ne faudra pas se
servir non plus de _repeindre_, _retailler_, _rouvrir_, _repolir_,
pour dire, peindre, tailler, ouvrir, polir une seconde fois; car
toutes ces expressions, comme celle que condamne M. Molard, ne se
trouvent point dans l'Acadmie. Rien n'est plus ordinaire que de voir
des personnes d'ailleurs trs-instruites, rejeter un trs-grand nombre
de _rduplicatifs_ que l'on trouve dans nos meilleurs auteurs, anciens
et modernes, et s'autoriser sur ce point du silence de l'Acadmie. Il
me semble que plus on veut tre svre en matire de langage, plus on
doit se tenir sur ses gardes, afin de ne condamner que ce qui doit
l'tre. C'est sur-tout alors qu'il importe de connotre le plan
d'aprs lequel a t fait un Dictionnaire, et d'en bien saisir
l'esprit. M. Molard se seroit dispens de faire l'article qui donne
lieu  ces remarques, s'il et eu l'attention de lire, ou plutt s'il
se ft rappel la Prface du Dictionnaire de l'Acadmie. Les
rdacteurs s'expriment ainsi:

Il a paru qu'il _n'toit pas ncessaire_ de rapporter le
_rduplicatif_ de chaque verbe, lorsque ce _rduplicatif_ ne signifie
que la ritration de la mme action, comme _reparler_ qui ne veut
dire que _parler une seconde fois_. Mais lorsqu'un verbe, qui dans un
sens est _rduplicatif_, a un autre sens dans lequel il ne l'est
point, comme _redire_, qui signifie souvent autre chose que _dire une
seconde fois_, on lui donne une place dans son rang alphabtique.[20]

  [Note 20: Prface du Diction. de l'Acad., p. IV.--L'Acadmie n'a
  pas t toujours fidelle  son plan. Malgr l'article qu'on vient
  de lire, elle a plac dans son Dictionnaire quelques rduplicatifs
  qui n'expriment que la _ritration de la mme action_, tels que
  _rebtir_, _remoudre_, etc. C'est une des raisons qui ont pu
  tromper ceux qui n'ont pas lu la Prface.]




LVI.


  RVER, dans le sens de faire un songe en dormant, veut tre suivi
  de la prposition _de_, et non de la prposition __. On dit, j'ai
  rv de vous, et non j'ai rv  vous, etc.


Le verbe _rver_, dans le sens que lui donne M. Molard, rejette
quelquefois galement la prposition __ et la prposition _de_. Si
nous _rvions_ toutes les nuits _la mme chose_, dit Pascal, elle nous
affecteroit peut-tre autant que les objets que nous voyons tous les
jours.

L'Acadmie, au mot _rver_, dit: Il est quelquefois actif, _j'ai
rv_ telle chose; _voil ce que j'ai rv_; vous _avez rv_ cela.




LVII.


  RIEN. Le mot _rien_ n'admet jamais les mots _pas_ et _point_, qui
  sont le complment de la ngation. Ainsi Racine _a eu tort_ de
  dire dans les Plaideurs:

      On ne veut _pas rien_ faire ici qui vous dplaise.


La dcision que l'on vient de lire est juste. Mais d'aprs les termes
dont M. Molard se sert en condamnant une phrase vicieuse en
elle-mme, on pourroit croire que Racine ignoroit qu'il ne faut pas
construire le mot _rien_ avec la ngation _pas_, et l'on _auroit
tort_.

Autrefois, rien n'toit plus commun dans certaines classes de la
socit, que la locution vicieuse dont il s'agit ici. Racine l'a
place  dessein dans la bouche du fils de Dandin, Landre, qui, dans
la scne dont il est question, joue le rle de commissaire. C'est ce
que fait observer Louis Racine, dans ses Remarques sur les tragdies
de son pre; il dclare que cette faute a t commise _exprs_. M.
Luneau-de-Boisjermain trouve, il est vrai, cette apologie _purile_;
cela n'tonne pas dans un homme qui s'imaginoit savoir mieux le
franois que celui dont il commentoit les oeuvres. L'abb d'Olivet,
critique beaucoup plus clair, dit positivement: Racine n'a us de
ce barbarisme que pour faire rire. Je n'ignore pas que ce Grammairien
ajoute: Pourquoi chercher dans un langage corrompu le germe de la
bonne plaisanterie? Mais cette question peut aussi bien s'appliquer
 ces vers:

    Quand je vois les tats des Babyboniens,
    Transfrs des Serpens aux Nacdoniens, etc.

qu'au vers qui fait le sujet de cet article. Comme ce _tort_, si c'en
est un, n'est pas celui que reproche M. Molard, et n'a aucun rapport 
la Grammaire, je ne m'y arrterai pas.




LVIII.


  SEILLE. Vaisseau de bois pour laver ou pour d'autres usages, et
  dont les bords sont fort bas. Dites, _baquet_ ou petit cuvier. La
  premire de ces dnominations est gnrale; mais elle n'en est pas
  moins vicieuse. On ne parviendra jamais  la proscrire  Lyon.
  Peut-tre exprime-t-elle un vaisseau d'une forme particulire, et
  alors il n'est pas tonnant qu'on lui ait donn un nom
  particulier. Quoiqu'il en soit, _il est bon de savoir qu'on ne le
  trouve dans aucun Dictionnaire_. Je crois qu'il tire son origine
  de [Greek: Sgia], vase qui a la forme d'un seau.


SEILLE est un mot extrmement ancien et qui se rencontre dans les
crivains du 15.e et du 16.e sicle. Cette expression, employe dans
plusieurs provinces, n'a point t conserve par l'Acadmie. Je ne
vois pas _ quoi il pourroit tre bon de savoir qu'on ne la trouve
dans aucun Dictionnaire_, en cas que cela ft vrai. Mais M. Molard a
avanc un fait bien hasard, et n'a pas pouss trs-loin ses
recherches, soit sur le mot, soit sur l'tymologie. _Seille_ se trouve
dans la plupart des Dictionnaires qui ont paru depuis 1600 jusqu'en
1771. Je me contente de rappeler celui du mdecin Borel, connu sous le
nom de _Dictionnaire des termes du vieux franois_, celui de Mnage et
celui de Trvoux. Tous s'accordent  le faire driver de _situla_
comme _seau_ de _situlum_. Le Dictionnaire de Trvoux entre dans de
plus grands dtails, et dit: _Seille_, vieux mot qui signifie un
_seau_, s'emploie encore en beaucoup d'endroits..... Il signifie plus
particulirement en quelques provinces, un vaisseau de bois sans fond
par le haut, et qui a la grosseur d'une feuillette.

On trouve mme _seillet_, diminutif de _seille_, mot que nos aeux
employoient comme synonyme de _benoitier_ ou _bnitier_, parce que le
bnitier a la forme d'une _petite seille_.

Le Glossaire de Ducange fait driver _seille_ de _sellus_, mot latin
du moyen ge, qui dsignoit une mesure de choses liquides.

Quant au mot [Greek: Sgia], dont M. Molard veut que _seille_ tire son
origine, les auteurs que j'ai cits n'en parlent pas: d'ailleurs
[Greek: Sgia] n'est pas grec. L'imprimeur s'est srement tromp; il
falloit dire, [Greek: Tlia], ou [Greek: Slia], mot qui dsigne un
vase en forme de tonneau ouvert d'un ct, ou de grand _seau_ dans
lequel on faisoit le pain.




LIX.


  SUEL. Place o l'on bat le bl. Dites, _aire_, s. m. _Cet aire_
  est fort _grand_.


C'est probablement par distraction que M. Molard donne une dcision
pareille. Il est impossible qu'il ne sache pas que le substantif
_aire_ est fminin, et que conformment  l'Acadmie, il faut dire
_cette_ aire est fort _grande_.[21]

  [Note 21: Je ne connois qu'un Vocabulaire dans lequel le mot
  _aire_ soit indiqu comme masculin; mais c'est une faute
  d'impression d'autant plus vidente qu'on a fait _aire_ fminin
  dans les exemples cits  la suite.]




LX.


  TAILLEUSE. Celle qui fait des robes de femme; dites, _couturire_.
  La _tailleuse_ est la _femme_ du tailleur.


TAILLEUSE n'est franois dans aucun sens; on s'en servoit autrefois
pour dsigner une _couturire_: on le trouve avec cette signification
dans les anciens Dictionnaires. L'Acadmie l'a rejet. Mais
_tailleuse_ ne se trouve nulle part pour dsigner la femme d'un
_tailleur_. Cette manire d'entendre les substantifs ou les adjectifs
termins en _eur_ qui ont le fminin en _euse_, n'est point dans
l'analogie de la langue franoise.

L'Acadmie appelle _blanchisseuse_, _revendeuse_, _brodeuse_, etc. non
pas la _femme_ du _blanchisseur_, du _revendeur_, du _brodeur_, etc.;
mais bien la femme qui blanchit, qui revend, qui brode, etc. Si
_tailleuse_ et t rang parmi les noms franois, il auroit suivi la
mme loi. Au reste, _tailleuse_, pour signifier _couturire_, ne
vaut pas mieux, selon un ancien Dictionnaire, que _couturier_ pour
dire _tailleur_.




LXI.


  TAPER. Donner des coups  quelqu'un pour le battre; dites,
  _frapper_.


TAPER, dans le sens de frapper, est une expression franoise, mais
populaire. L'Acadmie l'admet, et cite ces phrases: il l'a bien
_tap_, je vous _taperai_ bien, etc.




LXII.


  TAQUIER. Celui qui construit des bateaux. Ce mot n'est pas
  franois. Je ne connois point de mot qui dsigne ce genre
  d'ouvrier. On peut dire _constructeur de bateaux_.


L'ouvrier qui construit un bateau, doit tre dsign sous le nom de
_charpentier de bateau_, comme celui qui fait la charpente d'un
vaisseau s'appelle _charpentier de vaisseau_.




LXIII.


  TERRE. Tomber _ terre_, et tomber _par terre_, ne signifient pas
  tout--fait la mme chose. Ce qui tombe _ terre_ tient  la
  terre; ce qui tombe _par terre_ n'y tient pas. C'est la
  distinction que met Roubaud entre ces deux locutions.


La distinction qu'tablit ici M. Molard, entre _tomber  terre_ et
_tomber par terre_, est exprime en termes si obscurs, que j'ai dj
vu bien des personnes qu'elle a embarrasses. Mais son principal
dfaut n'est pas d'tre en quelque sorte inintelligible pour ceux qui
n'y apportent qu'une attention ordinaire; elle est absolument fausse.
Pour tre exact, M. Molard devoit dire tout le contraire de ce qu'il a
dit. _Tomber par terre_ se dit d'une personne ou d'une chose qui
tant dj _ terre_, tombe de sa hauteur; et _tomber  terre_ ne doit
s'employer qu'en parlant d'une personne ou d'un objet qui tant lev
au-dessus de terre, tombe de haut. Cette distinction est de l'abb
Girard. Un homme, dit-il, qui passe dans une rue et qui vient 
tomber, _tombe par terre_, et non _ terre_, car il y est dj. Mais
un couvreur  qui le pied manque sur un toit, _tombe  terre_, et non
_par terre_.

M. Molard cite  l'appui de son opinion, l'abb Roubaud. M. Molard se
trompe; l'abb Roubaud, dans ses Synonymes, n'a rien crit sur le
verbe _tomber_.




LXIV.


  VALTER. Il me fait valter sans cesse, pour dire, il me fait aller
  et venir sans but et sans utilit. Ce mot n'est pas franois; il
  faut exprimer l'ide qu'on lui attache par une priphrase.


Le mot que M. Molard condamne est franois. L'erreur de ceux qui
l'emploient ne consiste que dans la manire de le prononcer ou de
l'crire. Il faut crire _valeter_.

On dit d'un homme qui a t oblig de faire plusieurs dmarches
pnibles et dsagrables auprs de quelqu'un pour obtenir ce qu'il
demandoit, qu'il a t oblig de _valeter_; qu'on l'a fait _valeter_
long-temps. (_Dict. de l'Acad._)




LXV.


  ZPHYR. Quand ce mot est crit de cette manire, il signifie
  l'_haleine des zphyrs_. Alors il peut prendre le nombre pluriel.
  _Zephyre_ signifiant l'amant de Flore, ne prend ni article, ni
  pluriel, et se termine par un e muet.


ZPHYR ne signifie pas plus l'_haleine des zphyrs_, que _aquilon_ ne
signifie le _souffle des aquilons_. On donne le nom de _zphyr_ 
toute espce de vent doux et agrable. On emploie ce mot au singulier
comme au pluriel. Les _doux zphyrs_, _un zphyr rafrachissant_.

Lorsque le _zphyr_ est considr comme une divinit mythologique, on
crit et on prononce _Zphyre_, sans article.

Les anciens donnoient le nom de _zphyrus_  un vent violent venant du
couchant.

    _Eurum ad se Zephyrumque vocat._ VIRG.

Quelques traducteurs rendent _Zephyrum_ par _Zphyre_, et placent l'e
muet pour viter la confusion qui pourroit sans cela avoir lieu avec
_zphyr_.[22] L'Acadmie ne fait pas cette distinction.

  [Note 22: Voyez entr'autres Virgile, traduit par Binet.]

Au reste, l'ortographe de _zphyr_ a long-temps vari; nos premiers
potes crivoient _zphyr_ ou _zphyre_, selon que la mesure
l'exigeoit. Mais en prose, il falloit, selon Mnage, toujours dire le
_zphyre_ au singulier, et les _zphyrs_ au pluriel.[23]

  [Note 23: Observations sur la langue franoise.]




_ERRATA._


  Pag. vj de la Prface, lig. 14, _quelque soit_, lisez, _quel que
  soit_, _etc._

  Pag. 11, lig. 3 et 19, _M. de la Harpe_, lisez, _M. de Laharpe_.

  Pag. 40, lig. 15, _il y a quelque diffrence_, lisez, _il y a
  quelques diffrences_.

  _Ibid._, lig. 16, _l'a assigne_, lisez, _les a assignes_.

  Pag. 48, _grappire_, _grappare_, lisez, _grapire_, _grapare_.

  Pag. 49, lig. 3, dans ces phrases _monter_, lisez, dans ces
  phrases, _monter_, etc.

  Pag. 67, lig. 15, et pag. 68, lig. 7 et 11, _myrthe_, lisez,
  _myrte_.


       *       *       *       *       *


Notes de transcription

Les mots indiqus _ainsi_ sont en italique dans le texte d'origine.
Les corrections de la liste ERRATA ont t apportes dans le texte.
Les coquilles ont t corriges et les majuscules accentues. La
graphie ancienne a t conserve. Nous croyons aussi que:

   la page 95, ortographe dans la phrase Au reste, l'ortographe
  de _zphyr_ a long-temps vari; devrait se lire orthographe.





End of the Project Gutenberg EBook of Observations grammaticales sur
quelques articles du Dictionnaire du mauvais langage, by Guy-Marie Deplace

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